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DICTIONNAIRE
D'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE
ET
DE DPPURGIE
TOME QUATRIÈME
DEUXIÈME PARTIE
DOMESTICI — EMPLOYÉ
DICTIONNAIRE
D'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE
ET |
/
DE LITURGIE :
PUBLIÉ PAR
Le R° dom Fernand CABROL
ABBÉ DE SAINT-MIOHEL DE FARNBOROUGH (ANGLETERRE)
Et le ΒΕ. P. dom Henri LECLERCQ
AVEC LE CONCOURS D'UN CRAND NOMBRE DE COLLABORATEURS
TOME QUATRIÈME
DEUXIÈME PARTIE
DOMESTICI — EMPLOYÉ
PARIS
MIBRAIRIE LETOUZEY ET ANÉ
87, Bou. Rasparz — Rue pE VAuGirARD, 82
1924
TOUS DROITS RÊSERVÉS
Universite,
BIBLIOTHECA
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DICTIONNAIRE
D'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE
ET
DE LITUÜURGIE
D (Suite)
DOMINICALE. Il s’agit d’une coiffe que les
femmes se posaient sur la tête pour aller communier.
Le concile d'Auxerre, tenu en 585 (ou 587),;recommande
ceci : Ul unaquæque mulier quando communicat, domi-
nicalem suum habeat. On expliqua, d’après le canon 36
du même concile, qu’il s’agissait du dominicale, sorte
de voile que les femmes tenaient sur leurs mains en
recevant la communion eucharistique, tandis que les
hommes la recevaient sur la paume nue. Saint Augustin
disait, en eflet, dans son cLri® sermon De {empore:
Omnes viri, quando communicare desiderant, lavent
manus, et omnes mulieres nitida exhibeant linteamina,
ubi Corpus Christi accipiant. Mais le Pénitentiel de
Théodose, chap. vu, enlève toute incertitude Si
mulier communicans dominicale suum super caput suum
non habuerit, usque ad alium diem Dominicum non
<ommunicet. Enfin, une lettre de saint Léon à l’évêque
Théodoric dit que : mulieres possunt sub nigro velamine
sacrificium accipere, ut Basilius indicat.
Dominicale a donc eu le sens de coiffe et aussi le
sens de nappe individuelle de communion. Au reste,
rien ne ‘prouve que ce ne fut pas le même voile qui
servait aux deux usages et qui, posé sur la tête et
retombant assez bas, fût ressaisi d’une main ou des
deux mains afin de recevoir l’eucharistie.
H. LECLERCQ.
DOMINICUM. Les édifices dans lesquels les
fidèles célébraient leur culte pendant la période des
persécutions paraissent avoir gardé le souvenir de leur
adaptation originelle. Simples friclinia transformés,
agrandis, ornés, pour la plupart, maisons aménagées
en vue de leur destination nouvelle, on les désigna cou-
ramment par les noms : οἶχος, domus, χυριαχόν, domi-
nicum, ecclesia, convenliculum. Bien que les chrétiens
aient, dès avant la paix de l’Église, possédé des édifices
destinés à leurs assemblées liturgiques, il ne semble
pas que l'habitude de les appeler basilica soit anté-
rieure au rve siècle, La plus ancienne mention paraît
être dans les acta purgalionis Cæciliani, en 303; peu
après, Optat de Milève, parlant des premiers temps du
schisme donatiste, compte à Rome au début du règne
de Constantin quadraginta et quod excurril basilicas.
Vers le temps de Dioclétien, on appelait les églises
τῷ Cyprien, De opere et eleemosyna, XV, édit. Hartel,
1868, p. 384. — ? Jlin. Burdigalense, édit. Geyer, Vindo-
bonæ, 1898, p. 23. — 3% Voir Dictionn., t.1, col. 351; t& ur,
col. 1873, 2150, n. 24. — 4J. A. Robinson, The passion
of St. Perpetua, in-8°, Cambridge, 1891, p. 66, ligne 3.
Nous laissons aux théologiens et aux exégètes la discussion
du titre χύριος, dominus, dans les textes qui relèvent de
DICT. D'ARCH. CHRÉT.
chrétiennes convenlicula et, vers le milieu du rr° siécle,
au temps du pape Fabien, on les désigne sous le nom de
fabricæ per cœmeteria. Ce n’est, en somme, que sous le
pontificat du pape Jules Ier, sous Constantin, que l’on
désigne les églises chrétiennes sous le nom de « basi-
liques ».
Dans son traité : De opere et eleemosyna, saint
Cyprien écrit : in dominicum sine sacrificio venis .
En 333, le pèlerin de Bordeaux décrit la basilique
constantinienne du Saint-Sépulcre et s'exprime ainsi :
tbi modo jussu Constantini imperal. basilica facta est,
id est dominicum miræ pulchritudinis?; on voit par
cette citation que le mot basilica a encore besoin d’être
expliqué par un synonyme mieux connu. Dans la
Chronique de saint Jérôme on lit encore : in Antiochia
dominicum, quod vocatur aureum, ædificari cæptum.
Enfin, une inscription du 1v° siècle, à Rome? :
TENE ME Q
VIA FVG:-ET REB
OCA ME VICTOR
*ACOLIT
O A DOMIN
ICV CLEM
ENTIS
H. LECLERCQ.
DOMINUS, DOMNUS. Nous rencontrons dans
quelques textes chrétiens, principalement dans des
textes épigraphiques, le terme dominus ou domnus
employé pour marquer le sentiment de respect.
Dans la Passio de sainte Perpétue, la martyre nous
rapporte un entretien qu'elle eut avec son frère : Tune
dixit mihi frater meus : Domina soror, jam in magna
dignatione εἰ... 4; un peu plus loin, elle retrace la scène
de supplications que son vieux père tenta pour l’ame-
ner à sacrifier aux dieux : Hæc dicebat pater pro sua
pielate, basians mihi manus, et se ad pedes meos jaclans :
et lacrymis me non filiam nominabat sed dominam δ.
Nous trouvons, en effet, sur des épitaphes ce terme
Les origines du dogme de
p. 272-274; L. Frieclænder,
Domine in gemeinem Leben,
leurs études. Cf. J. Lebreton,
la Trinité, in-S°, Paris, 1910,
Ueber den Gebrauch der Anrede
dans Darstellungen aus der Sittengeschichte Roms in der
Zeit von August bis zum Ausgang der Antonine. in-S°,
Leipzig, 1886, p. 442-450. 5J. A. Robinson, Passion
of St. Perpetua, p. 70, ligne 1.
IV. — 44
1387
employé dans des conditions analogues. A Ammædera,
on lit sur une inscription païenne ! :
6 ASSIDONIVS : CAL
VS +: DOMINO-:MEO
ERANBRIEERRS
A-DIDIO-VERVLO -Εἰ
LIO ET DOMINO ME
Fréquemment on rencontre la forme domnus,
domna. Une inscription très ancienne, qu'Aringhi a fait
connaître et qui présente le symbole de l’ancre, porte *:
... - .JMONOIOC-AOMNH
συν BI ὦ - FAYKITATH
ΕΝ ΑΓΑΠῊ
Une pierre gravée sur ses deux faces désigne des
martyrs sous ce vocable honorifique # :
DOMNIS:SANCTIS
PAPRO:ET:MAVROLEONI:
#% MARTYRIBVS *
de même nous rencontrons : αἱ domn(um) [ Gaium] 5 et
le même mot désignant saint Hippolyte, sainte Sotère °,
et tant d’autres. Nous l’avons lu aussi sur des colliers
d'esclaves : Revoca me ad dominu meu Viventium in ara
Callisti * et sur un disque (voir ce mot) où il s’applique
à saint Pierre : De donis Dei-et domni Petri utere felix
cum gaudio. Dans l’instructio que Commodien adresse
matronis Ecclesiæ Dei vivi, il débute ainsi: :
Matrona vis esse chrisliana ut sæculi domna
Auro le circumdas αἰ serica veste, pudica.
L’emploi de ce mot se retrouve dans les traités, les
sermons, les lettres synodales avec le sens que nous
venons d'indiquer, il suffit de les parcourir pour ren-
contrer : domnus Martinus, domnus Cæsarius, DO-
MINVS PAPA " ; les inscriptions chrétiennes et païennes
désignent les empereurs DOMINI NOSTRI et on trouve
même pour un consul DOMINVS NOSTER °.Enfin,
saint Benoît, dans sa Règle, donne à l’abbé le titre de
domn s'.
H. LECLERCQ.
DOMINUS VOB!SCUM. La plus ancienne
attestation datée de la formule Dominus vobiscum se
trouve dans le concile de Braga en Lusitanie, tenu en 561.
On lit au canon 215 : Plocuit ut non aliter episcopi el
aliter presbyteri populum, sed uno modo salutent dicentes :
Dominus sit vobiscum, sicut in lib.0 Ruth (xx. 4) legitur,
el ut respondeatur a populo : El cum spiritu tuo, sicut et
ab ipsis apostolis traditum omnis relinet Oriens et non
sicut Priscilliana pravitas immutavit νης. ΤΠ ne faudrait
pas trop s’appuyersur ce recours aux apôtres : on sait
que, dans beaucoup de questions tiraillées, on était bien
aise d'indiquer cette irrécusable autorité, sous le nom
de laquelle circulait une littérature apocryphe innom-
3 Corp. inscr. lat, t. virr, n. 333. — * Corp. inscr. lat.,
τ, vin, n.2862. — ?Aringhi, Roma sublerranea, t. 11, p. 20. —
“ Garampi, Memorie ecclesiastiche appartenenti all’ istoria
e al cullo della B. Chiara di Rimini, 1755, p. 74; Gori,
Symbole litterariw, t. αν, p. 12; Mamachi, Antiquit. chrisl.,
t. 11, p. 466 sq.; Oderici, Sylloge vel. inscripl., p. 268; Zacca-
ria, Storia letter. d'Italia, t.n, p.533; M. Jacuzio, Christian.
anliquit. specimen quæ in vetere Bonusæ et Mennæ titulo…
collustrantur, in-8°, Rome, 1768, p. 23, 26: Orelli, Inscript.
lal. select. ampliss. coll., n. 2529; Marini, dans Mai, Script.
veler. nova coll, t, v, p. 14, n. 2; L. Renier, dans L. Perret,
Catacombes de Fome, t. vi, p. 147; ef. t. v, pl. 1x, n. 17; De
Rossi, Bull. di archeol. crist., 1887, pl. ui-1v, n. 7, 12; Cabrol
ét Leclercq, Monum. Eccles. liturg., t. x, τι. 3073. —# Voir
Diclionn., t. 1, col. 2778, fig. 937. — * Dictionn., t. 11,
DOMINUS, DOMNUS — DOMITIEN
1388
brable. A quel écrit faisaient allusion les évêques réunis
de Braga, nous ne l'avons pas trouvé et, à vrai dire, il
impoïfte assez peu, puisque les seuls ouvrages canoni-
ques auxquels on puisse se référer avec assurance ne
font ni mention ni allusion à l'emploi du Dominus vobis-
cum. Ainsi, dans la deuxième moitié du να" siècle, cette
formule était assez courante et assez ancienne pour
avoir pu subir un remaniement de la part d’une secte
hérétique et pour paraître d'institution primitive.
Tout ce qu'on ἃ pu découvrir pour vieillir la formule
et lui trouver des analogues est plus ingénieux que con-
vaincant. Ego vobiscum sum usque ad consummationem
sæculi “ ou d’autres citations ne peuvent vraiment
offrir matière à des rapprochements. En Orient, les
liturgies n’offrent pas non plus cette formule. Le sacra-
mentaire grégorien nous donne dans le dialogue de
la préface de la messe : Dominus vobiscum et la ré-
ponse : Et cum spiritu tuo. Il faut attendre le x® siècle
pour lire dans une iettre du pape Léon VII, en 937.
cette altestation bien claire de la pratique romaine :
In dominicis diebus et in præcipuis feslivitatibus, alque
sanclorum natalitiis, Gloria in excelsis Deo, et : Pax
nobis, pronuntiamus ; in dicbus vero Quadragesimæ et in
quattuor lemporibus et in reliquis jejuniorum diebus :
Dominus vobiscum, tantummodo dicimus 15.
Ἡ. LECLERCQ.
DOMITIEN. Après le cauchemar des règnes de
Tibère, Néron, Calisula, l'empire s'était retrouvé heu-
reux et prospère sous les premiers princes de la dynas-
tie Flavienne, Vespasien (69-79) et Titus (79-81). Mais
ce calme dura peu. Titus tenait son frère Domitien à
l'écart, tout en lui abandonnant titres et honneurs qu'il
n’eût pu lui retirer ou lui refuser; mais il ne lui fit con-
férer ni l’imperium proconsulaire, ni la puissance tribu-
nitienne et ne lui permit pas de porter le num d’im-
perator. Était-ce là un déni de justice et Vespasien.
avait-il désigné son second fils comme devant être
associé au pouvoir impérial? Titus se serait-il dérobé à
cette obligation en falsifiant le testament de son père?
On ne sait pas exactement. Ce qu’on sait très bien, c’est
l’attitude envieuse et hostile de Domitien pendant le
règne de son frère; une vive discorde les séparait ; à
plusieurs reprises, Domitien fut mêlé à des conspira-
tions, il chercha à soulever des armées et à s'enfuir
de Rome. Le désaccord entre les deux frères était
public, à tel point qu’on ne manqua pas d’accuser Do-
mitien d’avoir empoisonné Titus, lequel mourut de la
fièvre et de l’abus des bains. Sans attendre la mort de
Titus, Domitien vint à Rome, distribua un large dona-
livum aux prétoriens et se fit saluer empereur (13 sep-
tembre 81). Le lendemain, le sénat approuva tout et
renchérit de son mieux: il conféra même à Domitien le
titre de père de la patrie. ᾿
Ce nouvel empereur était d’allure déplaisante, les
sourcils froncés, le front plissé, les lèvres dédaigneuses,
la voix rude. « Son abord, écrit Pline le Jeune, son aspect
étaient terribles : l’orgueil sur le front, la colère dans
les yeux, une pâleur de femme sur le corps, l’impu-
dence dissimulée par une vive rougeur sur le visage. »
fig. 1603; De Rossi, Bull. di arch. crist., 1863, p. 6; 1875,
p.136; 1872, p. 42 : domna Maria; 1873, p. 121, 153 : domi-
nus Petrus. — 7 Voir Dictionn., t. τι, col. 1659. — " Commo-
dien, Instruct., 1. II, ec. xvnx, édit. Dombart, Vindobonæ,
1887, t. xv, p. 83, notes; De Rossi, Inscript. christ. urb.
Romæ,in-fol., Romæ, 1861, t. τ, p. 212, n. 495 (= Dictionn.,
11, col. 1102-1103, fig. 1603), mentionne un écrit deF. Can-
cellieri, Sopra l'origine delle parole dominus e domnus,
que je n'ai pu me procurer. — * De Rossi, Bull. di arch.
crist., 1863, p. 14; 1864, p. 16; 1869, p. S4; 1871, p. 67;
Huebner, Inscript. Hispan. christ, n. 100. — 10 Le Blant,
Inscript. chrét. de la Gaule, t. 1, n. 79. — ἢ Regula S. Bene-
dicti, ce. Lxin1, édit. C. Butler, 1912, p. 110.— 15 Conc.Bracü=
rense, can. 21, — #Matth., xxvrrr, 20. — 14 Martène, De
antiq. Eccles. rilibus, 1. 1, c. αν, art. 3.
:
1389
Parmi les rares portraits de Domitien qui nous sont
parvenus, un surtout le montre avec cette physiono-
mie farouche et méprisante, c’est une tête adaptée à
une statue du Bracchio Nuovo au Vatican.
Nous n'avons pas à nous occuper du règne, du gou-
wernement et des violences qui rendirent le nom de
Domitien odieux. C’est au point de vue de sa politique
à l'égard des chrétiens que nous avons seulement à
l'étudier. Ceux-ci, après la bourrasque de l’an 64,
s'étaient repris à espérer la tolérance, bien que, de
temps à autre, une parole malveillante, une menace,
une brutalité sanglante leur rappelassent ce qu'ils
étaient toujours en droit d’attendre du gouvernement
impérial. Sulpice-Sévère nous a conservé un passage
perdu de Tacite qui montre Titus, au moment de
livrer le dernier assaut à Jérusalem, dévoilant son
hostilité et ses intentions : « Titus et une partie de ses
ofliciers estimaient qu’il fallait avant tout détruire le
Temple, afin d’abolir entièrement la religion des juifs
et des chrétiens; car ces deux religions, quoique con-
traires entre elles, avaient des auteurs communs : les
chrétiens venaient des juifs ; la racine extirpée, le
rejeton périrait bientôt !, » On ne saurait dire avec cer-
titude s’il y eut des martyrs chrétiens sous Vespasien
et sous Titus et même pendant les premières années
du règne de Domitien; il n’y a pas lieu de compter le
prétendu architecte de l’amphithéâtre Flavien, Gau-
dentius *, mais nous avons déjà parlé de Titus Flavius
Clemens (voir ce dernier nom), vrai martyr, et nous
rencontrerons dans un instant Flavie Domitille (voir
ce dernier nom). Si on a cru pouvoir englober ces der-
niers parmi les opposants recrutés dans l'aristocratie
romaine contre Domitien, opposants qui furent par-
fois des conspirateurs, il est impossible de confondre
avec les aristocrates ou avec les philosophes, objets des
violences de l’empereur, le petit monde qui fut égale-
ment frappé, gens de négoce, juifs et chrétiens que
l'État romain s’obstinait à confondre malgré l’eftort
des deux sectes pour se bien différencier.
Une fois dissipé le moment d'humeur qui lui avait
suggéré la pensée de voir périr les deux religions mono-
théistes, Titus s’élait peu à peu laissé circonvenir par
les juifs et les avaient admis dans sa société. Le fana-
tisme de la nation ne paraissant plus redoutable, Ves-
pasien et son fils s'étaient laissés aller au charme des
relations familières qu'ofiraient des juifs très distin-
gués, tels que le roi Agrippa IT et ses sœurs Bérénice et
Drusille, vivant dans l'intimité des Flaviens tout en
restant très attachés à leur foi #. Bérénice fut aimée de
Titus. Josèphe écrit à Rome son histoire de la Guerre
des juifs, à laquelle il est impossible que Titus n’ait pas
donné une part de collaboration, et, grâce à ces pro-
tecteurs influents, le judaïsme bénéficie d’une large
indulgence. Vespasien autorise le libre exercice de cette
religion sous la condition d'en faire préalablement dé-
claration aux autorités et de payer au temple de Jupi-
ter Capitolin un impôt de deux drachmes #. Cet impôt
fut perçu sous Domitien avec une extrême rigueur. « On
déférait au fisc judaïque, rapporte Suétone, ceux qui
"»
1 Sulpice-Sévère, Chronicon, 1. IT, ec. xxx : Fertur Tilus
adhibito consilio prius deliberasse… at contra alii et Titus
ipse evertendum templum in primis censebant, quo plenius
judæorum et christianorum religio tolleretur ; quippe has reli-
giones licet contrarias sibi, iisdem auctoribus profectas :
christianos ex judæis exstitisse : radice sublata, stirpem facile
perituram; ef. L. Renier, Mémoire sur les officiers qui assis-
tèrent au conseil de guerre lenu par Tilus avant de livrer
l'assaut au Temple de Jérusalem, dans Mém. de l’' Acad. des
inser., 1867, t. xxv1, p. 269-321. — ? Voir Diclionn., t. 1,
col. 1653, inscription d’une fausseté manifeste. — ὃ Dion
Cassius, Lxvr, 15, 18: Suétone, Titus, 7; Josèphe, Bell.
jud., 1. 11, ec. xv, 1; Derembourg, Essai sur l'histoire el
la géographie de la Palestine d'après les Talmuds, 1867,
P: 253, 290, notes. — 4 Josèphe, Bell. jud., 1. VII, vi, ὃ;
DOMITIEN
1390
menaient la vie juive sans le déclarer et ceux qui, dissi-
mulant leur origine, ne payaient pas des impôts
imposés à leur nation. » Judaicus fiscus acerbissime
aclus est. Ad quem deferebantur qui vel improfessi
judaïcam viverent vitam vel dissimulata origine impo-
sita genti tributa non pependissent 5.
Il s’agit, dans cette phrase : des hommes de race
juive qui ne faisaient pas de déclaration à l'autorité
et ne payaïient pas le didrachme, soit parce qu’ils
avaient renoncé à leur religion, soit simplement pour
frauder l’État; — des païens qui s'étaient convertis
au judaïsme et fait circoncire, mais qui ne s'étaient
pas fait inscrire sur les listes tenues par l'État et ne
payaient pas le didrachme. Désormais, tous les cir-
concis furent déclarés contribuables. Suétone rapporte
avoir vu un procurateur se livrant sur un vieillard de
quatre-vingt-dix ans à une répugnante inquisition
pour s’assurer s’il était circoncis. On lit dans Martial :
Sed quæ de Solymis venit peruslis
Damnalam modo mentulam tributis ®.
et cette épigramme :
Menophili penem lam gravis fibula veslit,
Ut sil comædis omnibus una satis.
Hunc ego credideram — nam sæpe lavamur in unum —
Sollicitum voci parcere, Flacce, suæ.
Dum ludit media, populo spectante, palæstra,
Delapsa est misero fibula: verpus erat 7.
C'était sans doute pour éviter de payer l'impôt que
Ménophile ne voulait pas qu’on sût qu’il était circoncis.
Les juifs étaient les seuls de qui il fut exigible, mais
à partir de quelle époque, c'est le point qui demeure
obscur. Au début de son règne, Domitien ne donna au-
cune marque de cupidité 5, D'autre part, Suétone dit
qu'il fut témoin du fait qu'il rapporte, alors qu’il était
encore enfant, adulescentulus, et, dans un autre pas-
sage, il nous apprend que, vingt ans après la mort de
Néron, vers 88, il était jeune homme, adulescente me 5.
Si l’on donnait un sens précis à ces deux expressions #,
on pourrait en conclure qu'avant 88, l'impôt dont nous
parlons donna lieu déjà à des délations nombreuses, à
des perquisitions violentes. Domitien, dont nous con-
naissons par ailleurs les désordres financiers, voulait
augmenter les revenus de son trésor; rien n’autorise à
croire que l’âäpreté dont il fit preuve dans la perception
du didrachme ait eu une autre cause. Beaucoup de
juifs et de prosélytes devaient s’abstenir de payer cet
impôt — les juifs étant fort méprisés, l'obligation de
payer le didrachme était presque une flétrissure publi-
que ;— les récalcitrants furent non seulement dénoncés
et soumis à des examens humiliants, mais peut-être
aussi punis d’amendes et de confiscations. Cette me-
sure fiscale et les conséquences qu'elle entraîna atti-
rèrent sur Domitien la haine de beaucoup de gens
affiliés ou sympathiques à la religion juive". Lorsqu'à
la fin de l’année 96, Nerva interdit les dénonciations
faites au profit du fisc judaïque et décida sans doute
Dion Cassius, τὐχντ, 7; Corp. inser. lal., t. νὰ, π. 8604:
Mommsen, dans JJistorische Zeitschrift, 1890, €. LxX1Iv, p. 424;
S. Gsell, Essai sur le règne de l'empereur Domitien, 1SM,
p. 257. — 5 Suétone, Domilianus, 12. — 4 Martial, vn,
55, 7. — ? Jbid., vu, 82, — * Suétone, Domitianus, ὃ.
— " Suétone, Nero, 57. — 19 D'autres considérations
portent à croire que Suétone est né vers 77; voir
Mommsen, Étude’sur Pline le Jeune, trad. Morel, p. 11-14.
— Le vers de Martial, damnatam modo mentulam tribulis,
qui se trouve dans un livre d'épisrammes publié au mois
de décembre 92, ne prouve pas que ce ne fut alors qu'un
édit qui soumit les circoncis au didrachme, ΠῚ indique seule-
ment qu'à cette époque, de nombreux circoncis cherchaient
À échapper au fise judaïque et étaient condamnés à payer
l'impôt lorsqu'on les découvrait,
1391
que le didrachme ne serait plus exigé que des juifs
restés fidèles à la religion de leurs pères, il en tira gloire
et fit frapper des monnaies avec cet exergue : Fisci
judaici calumnia sublata 1.
On ne peut guère prêter attention aux historiettes
insérées dans les Talmuds et où les juifs malmènent
les empereurs dont ils eurent à se plaindre 2: pas plus
d'attention n’est due aux actes apocryphes de saint
Jean, quiattribuent à Domitienune expulsion en masse
des juifs de Rome, expulsion que les juifs auraient
esquivée en dénonçant les chrétiens ὃ. La propagande
juive était assez active pour provoquer l'attention
publique et les quolibets de ceux qui ne se laissaient
pas atteindre par le prosélytisme; malgré cet état d’hos-
tilité générale de l’opinion à l’égard de ces prêcheurs
encombrants, les conversions ne laissaient pas d’être
nombreuses, bien qu'il y eût différents degrés d’aflilia-
tion; car tous ceux que cette religion attirait à elle
ne se soumettaient pas scrupuleusement aux obser-
vances mosaïques, parmi lesquelles ils faisaient leur
choix et, généralement, les hommes écartaient la cir-
concision. C’étaient là des associés plutôt que des afli-
liés, mais on n’y regardait pas de trop près et pourvu
que les convertis voulussent bien s’accommoder des
pratiques extérieures, comme le repos du sabbat et
certaines cbservances, on les tenait quittes pourle reste.
Autrement active et prenante était la propagande
chrétienne. La distinction entre juifs et chrétiens s’était
faiteune première fois à la face du monde en l’an 64,
devant le supplice; depuis, le gouvernement αἰδοῖα
de confondre toute cette tourbe et, comme les juifs
bénéficiaient d’un traitement de tolérance, les chré-
tiens avaient tout intérêt à ne pas provoquer de nou-
veau les hommes d’État romains à une enquête. Aux
veux des politiques, le christianisme était une secte du
judaïsme et le majestueux dédain que méritaient les
doctrines de ces gens-là n’invitait pas à déterminer les
menaces qui séparaient entre eux ces frères ennemis.
On savait gré aux dissidents de leur attitude loyaliste
et de leur fidélité à la dynastie nouvelle. A l’heure des
grandes révoltes de juifs, les chrétiens n'avaient nulle
part fait cause commune avec les révoltés : ce souvenir
les protégera longtemps. Qu'importe qu’ils n’aillent pas
à la synagogue? Pour Vespasien et Titus, ce sont des
gens vivant more judaico, et ayant donné des gages de
fidélité au gouvernement. Cela est d’un bon exemple
et vaut bien quelque tolérance. D’ailleurs, leur pa-
tience, leur modestie, leur soumission contrastent non
seulement avec les excès des zélotes de Palestine, mais
encore avec l'opposition mordante et dédaigneuse que
philosophes et aristocrates prodiguent à la dynastie
bourgeoise sortie fraîchement de Reate. Aussi, après
la persécution néronienne, s’ouvrit une accalmie de
trente années qui ne furent pas perdues pour l’expan-
sion de l’évangile. La plus ancienne inscription chré-
tienne datée appartient au règne de Vespasien #, Une
autre inscription chrétienne du même temps, non datée,
vient de la catacombe de Lucine ou de Commodille
sur la voie d’Ostie, où fut enterré saint Paul 5. Parmi
les convertis de cette époque, il faut probablement
? Eckhel, Doctr. numm. veter., 1. vr, p. 401; Cohen,
Nerva, τι. 54 sq. — ?Cf.S. Gsell, op. cil., p. 291-292. —
? Tischendorf, Acta upostolorum apocrypha, p. 266; cf.
A. Darmesteter, Reliques scientifiques, 1890, t. 1, p. 76.
—“ De Rossi, Inscript. christ. urb. Ron, in-fol., Rom,
1861, t. 1, p. 1, n. 1, à l’année 71. —- " De Rossi, Roma sot-
ferranea, ἴ. τ, p. 186. — * De Rossi, dans Bull. di arch. crist.,
1888-1889, p.15 sq.; A. de Waal, dans Rômische Quartal-
schrift, 1890, τ. 1v, p. 305 sq.— ? De Rossi a vu dans cette
inscription l'épitaphe de M. Acilius Glabrio, consul pour la
seconde fois, en 186, et d’Arria Plaria Vera Priscilla (Orelli,
Inscript. latinar. select., 1828, n. 2228), cette dernière peut
cependant avoir été la femme de M. Acilius Glabrio Cn.
Cornelius Severus, consul en 152, — * Cf. De Possi, Bull.
DOMITIEN
1392
compter le consulaire M. Acilius Glabrio. Dion Cassius
signalait ce personnage accusé « d’athéisme et de
mœurs juives », ce qui laissait en doute son affiliation à
la Synagogue ou à l'Église jusqu’à ce qu’en 1888 on ait
découvert, dans le cimetière de Priscille, une large gale-
rie, creusée en gamma, dont les parois, recouvertes de
stuc, étaient percées de niches ayant contenu autrefois
des sarcophages; on y accédait par un escalier parti-
culier. A l'endroit où la galerie tourne à angle droit, se
trouve une grande citerne (huit mètres de long sur
quatre de large), transformée dans l’antiquité en cham-
bre funéraire. La décoration en était luxueuse, les
parois étaient jadis couvertes de plaques de marbre et
la voûte de mosaïques. Cet hypogée contenait les restes
de plusieurs Acilii, tous chrétiens, comme le prouvent
leurs épitaphes. Sur un fragment de marbre apparte-
nant à un sarcophage, on lit ces mots ὃ :
ACILIO GLABRIONI
FI[11O
Un autre fragment de marbre, ayant peut-être aussi
fait partie d’un couvercle de sarcophage, porte les
mots :
M-ACILIVSOV. τς
C:V:
.-PRISCILEASICERE
Le prénom rare Manius est ordinaire dans la famille
des Acilii Glabriones ; les sigles C V et C [P ou ΕἸ
(clarissimus vir, clarissima puella ou femina) indiquent
des personnages de haute naissance qui ne vécurent
pas antérieurement au 11° siècle 7.
Sur un troisième fragment, on lit : [Aci]LI.… M(arci).
ACILI. Sur d’autres inscriptions, trouvées dans les gale-
ries voisines et gravées sur des plaques de loculi, on re-
trouve encore des Acilii: 1° un ou une AxetA[1oc où ua];
29 un Αχείλιος Koïy[rov ou τιανὸς] et une AxetAta; 30 un
[ΔἸχείλιος Pouseivos : il ne s’agit probablement pas d’un
affranchi, mais d’un parent d’Acilius Rufus, consul en
105 ou 106. Sur un couvercle de sarcophage, décou-
vert près de là, on lit encore : ΧΛί(αυδέου) || AKEIAIOY ||
OYAAEPIOY || …. ||. NICKOY. Enfin, de nombreux
indices portent à croire que la Priscilla, qui donna son
nom au cimetière et qui étaitensevelie près de l'hypogée
en question, était parente des Acilii Glabriones ὃ. Le
christianisme de ces Acilii, dont plusieurs vécurent au
second siècle * et parmi lesquels se trouve un Acilius
Glabrio, rend plus que vraisemblable le christianisme
du consulaire contemporain de Domitien.
Suétone parle, en même temps que de Glabrion, de
deux autres consulaires : Civica Cerialis et Salvidienus
Orfitus 2: Complures senalores, in his aliquot consu-
lares, interemit; ex quibus Civicam Cerialem in ipso
Asiæ proconsulaltu, Salvidienum Orfitum, Acilium Gla-
brionem in exilio, quasi molitores rerum novarum M. 1
faut ajouter que Philostrate : parle de l’indolence de
Salvidienus Orfitus; or ce reproche d’indolence fut
souvent adressé aux chrétiens. Mais ces textes sont
di arch. crisl., 1888-1889, p. 111 sq., 115 sq.; voir Dictionn.,
t. 1, au mot ARISTOCRATIQUES (Classes). —* L'inscription
d’Acilius Glabrio est en lettres d’une bonne époque (n° siè-
cle). De plus, l'hypogée dont nous parlons présente les
caractères d’une assez haute antiquité chrétienne : vaste
galerie, bonne maçonnerie, pas de loculi, arcosolia pour
recevoir les sarcophages. Plus tard, l'escalier fut muré et
remplacé (sur le côté opposé) par un autre escalier, qui mit
l'hypogée en communication avec les sépultures de sainte
Priscille et de saint Crescentien.— 1? Greppo, Trois mémoires
relatifs à l'histoire ecclésiastique des premiers siècles, in-8°,
Paris, 1810, p. 190 sq.— Suétone, Domilianus, 10, —
13 Vie d'Apollonius, vu, 33; vi, 7, édit. Westermann,
P: 179.
ἰ
1393 DOMITIEN 1394
bien vagues, même pour étayer une hypothèse; de
plus, il est certain que Civica Cerialis fut mis à mort
plusieurs années avant le meurtre d’Acilius Glabrion
et le commencement de la persécution contre les chré-
tiens 2. Nous ne revenons pas sur ce qui est dit ailleurs
sur le consul Clemens et sur Domitille (voir ces noms),
mais ces noms appartiennent à la persécution de Domi-
tien, on peut même dire qu'ils l’introduisent dans l’his-
toire.
Le pouvoir absolu offre d’étranges spectacles : il
trempe certaines âmes, il en avilit d’autres. Domitien
fut du nombre de celles que le pouvoir sans limites ἃ
fait déchoir. Ses débuts avaient paru sages et remplis
d’heureuses promesses, mais, en prescrivant la vertu, il
se dispensait de l’observer lui-même et, rigide censeur
des mœurs, il méritait d’être nommé coup sur coup
adultère, incestueux, sodomite *, Ses rigueurs étaient
empreintes de cruauté et ses attendrissements avaient
je ne sais quoi de maladif ; en somme, c’est un détraqué
qui s’aftole lui-même à l’idée de tout pouvoir et de tout
oser. Des constructions gigantesques ne sont qu’un
aspect de cette ambition maniaque de faire parler de soi,
les inaugurations somptueuses, les fêtes splendides sont
un gouffre où la raison de l’empereur achève de s’éga-
rer. Désormais rien ne l’arrêtera plus. « La réédifica-
tion du Capitole, brûlé sous Vitellius et dont les seules
dorures coûtèrent près de soixante-douze millions de
francs ὃ; la reconstruction en pierre du Grand Cirque,
demeuré en ruines depuis l'incendie de 64 et désormais
assez vaste pour contenir deux cent cinquante mille
spectateurs 4; un temple élevé à la gens Flavia 5; un
nouveau temple, d’une magnificence inouïe, à Jupiter
Capitolin δ; une demeure splendide consacrée à la divi-
nité de l’empereur sur le Palatin *; un nouveau Forum,
un Odéon, un Stade, des temples d’Isis et de Sérapis ὃ;
dans toutes ces constructions, tant publiques que pri-
vées, une profusion de métaux précieux, qui faisaient
dire aux contemporains que, « comme Midas, Domi-
«tien changeait tout en or *»; de continuels spectacles
offerts au peuple, jeux scéniques, combats d'animaux,
de gladiateurs, de femmes, de nains,le jour, la nuit το;
des batailles navales où, sur les eaux d’un lac creusé
tout exprès, de vraies flottes s’entre-choquaient τ; des
repas publics où Rome entière était invitée © ; des
loteries immenses où les billets gagnants tombaient en
pluie sur la foule # : ces profusions de toute sorte, les
unes grandioses, les autres absurdes ou criminelles,
finirent par dissiper les économies réalisées pendant le
sage gouvernement de Vespasien et déjà compromises
par la munificence de Titus. Les délateurs, qui avaient
attendu patiemment, se retrouvèrent bientôt aussi
puissants que sous Néron. Les accusations de lèse-ma-
jesté, les confiscations, les testaments forcés, les pro-
scriptions, les supplices, recommencèrent sous les yeux
de-Rome consternée, qui, depuis les Flaviens, avait
perdu l'habitude de ces terribles moyens de gouverne-
ment 4, Cependant les biens des condamnés et des
mourants ne suflisaient pas à remplir le trésor vide. Il
fallut trouver d’autres ressources, Domitien les de-
manda à l'impôt 1. »
Fort à propos l’empereur se souvint, ou on le fit sou-
venir, de cette exaction fructueuse qu’on nommait l'im-
1 Civica Cerialis fut mis à mort certainement avant
93, date de la mort d’Agricola, peut-être en S7. —
2S. Gsell, Zssai sur le règne de l’empereur Domitien,
p. 240 sq. — " Suétone, Domilianus, 5; Plutarque, Public,
15. — 4 Suétone, op. cil., 5; Pline, Hist. nat, vir, 21. —
5 Suétone, op. cit., 5. — 5 Jbid.; Tacite, Hist., 1. III, ἢ. 74.
? Sur le palais de Domitien au Palatin, ef. G. Roissier, Pro-
menudes archéologiques, p. 89-95, avec le plan de Dutert. —
" Suétone, Domilianus, 5; Eutrope, Breviarium, vit, 15.
* Plutarque, Public., 15. — 1° Suétone, Domilianus, 4;
Dion Cassius, LxvIr, 8; Stace, I, Υἱ. — "Ὁ. Suétone, op. cil.;
pôt du didrachme, qui épargnait Rome et les provinces
pour n’atteindre que les seuls juifs. Si pareil impôt
n'eût existé, il eût fallu l’inventer. Domitien se con-
tenta d’en presser la perception avec une plus grande
rigueur que par le passé : Judaicus fiscus acerbissime
actus est}, L'empereur avait-il prévu les conséquences
de cette mesure ? C’est peu probable; si la distinction
entre juifs et chrétiens était chose indifférente à quel-
qu'un, ce devait être à lui.Cependant il arriva que le fise
mit son personnel en campagne afin de rabattre le plus
grand nombre possible de contribuables. Parmi ceux-ci
on compta non seulement les juifs avérés, mais les pro-
sélytes, les snobs afliliés de plus ou moins loin à la reli-
gion exotique par élégance, par originalité, enfin les
chrétiens, qui feraient masse et, troupeau soumis,
payeraient sur réquisition. Le fisc avait mal calculé
et on le lui fit voir. Quand il réclama des chrétiens le
didrachme, ceux-ci se rebiffèrent, nièrent qu’ils fussent
juifs. On procéda à des visites corporelles dont le
résultat n’est pas connu, mais dut être médiocre 17;
alors les collecteurs trouvèrent autre chose; étaient
soumis à l’impôt tous les adorateurs d’un dieu unique,
tous ceux qui mettaient la Bible parmi leurs livres
sacrés. Nouvelles réclamations. Décidément il y avait
quelque chose de changé. Mais comme une adminis-
tration digne de ce nom ne se trompe jamais, les chré-
tiens furent traités en révoltés; ces moutons refu-
saient de se laisser tondre, c'était le plus grand des
crimes et aussitôt on renouvela contre eux la législa-
tion exceptionnelle portée jadis par Néron.
Désormais il y eut, aux yeux de l’autorité romaine,
deux classes d'hommes vivant more judaico. Les pre-
miers étaient les vrais juifs ou les prosélytes de bonne
foi du judaïsme : leur religion était licite pourvu qu'ils
consentissent à payer l'impôt religieux qui les attei-
gnait, tout était en règle, ils n’avaient rien à redouter.
Les seconds étaient des récalcitrants, dont les récla-
mations paraissaient d'autant plus sujettes au soupçon
qu’on y comprenait moins. Ces juifs niaient l’être, n’en
portaient plus la marque, repoussaient leurs coreli-
gionnaires, et prétendaient se soustraire à la taxe sous
prétexte qu'ils commettraient, en s’acquittant envers
l'État, une abjuration envers leur Dieu. Cependant ils
pratiquaient des mœurs et enseignaient une doctrine
assez peu différentes de celles des juifs. Ces schismati-
ques pouvaient en prendre à l'aise avec leur religion,
mais, du moment qu'ils devenaient réfractaires, l'État
romain ne badinaïit plus. Ils ne voulaient pas être juifs,
ils prétendaient être chrétiens: à merveille, le cas était
clair. Le culte juif était ofliciel, il n'existait pas de
culte chrétien: dès lors ceux qui s’en réclamaient étaient
des « athées ». Ce fut sous l’inculpation d’ « athéisme et
de mœurs juives » que les réfractaires furent classés;
d’ailleurs ils se jetaient d'eux-mêmes dans les bras de
la mort en se disant chrétiens, puisqu'il existait un édit
très récent, très formel et très bref, conçu à peu près
ainsi : Chrisliani non sint (voir DROIT PERSÉCUTEUR).
Il est fort possible que la persécution, provoquée
par une question de taxe et aboutissant à une question
de droit, ait recruté ses victimes sous la double incul-
pation de refus d’acquitter l'impôt et de profession
d’athéisme. L'administration, une fois engagée dans une
Dion Cassius, op. cit.; Martial, De spectaculis, e. xxIv,
XXV, XXVI. — 13 Suétone, op. cit.: Dion Cassius, LXVI, 4;
Stace, I, vi, 28-50. — 15 Suétone, op. cil., 4. — M Jbid., 10,
11, 12. — τὸ P, Allard, Jfistoire des persécutions pendant les
deux premiers siècles, 1911, p. 104-105. — :* Suétone, Domi-
tianus, 12. — 1 En effet, vers la fin du premier siècle, les
Églises vivaient d’une existence déjà très indépendante et
la rupture rituelle avec le judaïsme était depuis longtemps,
depuis l’an 64 au moins, un fait accompli. Si parmi les fidèles
il se trouvait encore des circoncis, ils devaient être rares
et presque tous d'âge déjà avancé,
1395 DOMITIEN 1396
voie, ne s'arrête ni ne dévie et ceux qui lui étaient
signalés comme soumis à la taxe n'auront sans doute
pas évité ses avertissements et ses poursuites. Les
textes relatifs à la persécution des chrétiens ne font
plus même allusion à l’acquittement du didrachme ;
évidemment l’inculpation passait au second plan, du
moment qu'on renouvelait l’édit de Néron. Dion,
abrégé par Xiphilin, rapporte qu’ « en cette année (95)
Domitien mit à mort, avec beaucoup d’autres, Flavius
Clemens, alors consul, son cousin, et la femme de celui-
ci, Flavia Domitilla, sa parente. Tous deux furent
condamnés pour crime d’athéisme. De ce chef furent
coutumes juives : ᾿᾿ὑπηνέχθη δὲ ἀμφοῖν
τητος ὑφ᾽ ἧς χαὶ ἄλλο: ἐς τὰ τῶν ᾿Ιουδαίων ἤθη ἐξοχέλλοντες
πολλοὶ χατεδιχάσθησαν; les uns furent mis à mort, les
autres punis de la confiscation :. » S’il faut prendre ce
texte à la lettre, on y voit clairement que l'accusation
de refus d'impôt s’efface devant celle d’athéisme, attei-
gnant beaucoup de fidèles. La peine de mort et celle de
la confiscation n’eussent pu frapper les réfractaires
de la taxe, on n’en a, du moins, aucun exemple; tout
porte à croire qu'une forte amende, une confiscation
partielle, mais non la peine capitale, eût sanctionné
leur résistance. « L'adoption des mœurs juives» ne
tombait pas sous le coup de la loi, elle ne devenait
délictueuse — et non criminelle — que du moment où
on prétendait s’exonérer de la compensation fiscale
imposée à ceux quisesoumettaient à ces coutumes exo-
tiques. A ceux-là les démêlés avec le fisc; à ceux qui
pratiquaient ces mêmes coutumes mais y joignaient la
pratique surérogatoire d’une secte dite chrétienne, à
ceux-là seuls l'accusation d’athéisme et les risques qui
s’ensuivaient. Jamais les juifs n'ont été désignés
comme athées, cette accusation s'applique aux seuls
chrétiens, l’athéisme n’a, à cette époque, d’autre signi-
fication que celle de christianisme. « On nous appelle
athées », écrit saint Justin un demi-siècle après la
mort de Clemens ?. « On appelle les chrétiens athées
et impies #», écrit-il un peu plus tard. « On nous accuse
d’athéisme # », ajoute Athénagore.
Un mot de Suétone va nous permettre de dater la
persécution. « Domitien, dit Suétone, tua sur le plus
léger des soupçons, ex {enuissima suspicione, son cousin
Flavius Clemens, homme dont on méprisait fort l’iner-
tie, contemplissimæ inerliæ. Clemens venait à peine de
sortir du consulat, {antum non in ipso ejus consulatu
interemit 5. » Consul ordinaire en 95, vraisemblable-
ment du 1er janvier au 30 avril, il périt donc dans le
cours de cette année. Imhof s'appuie sur un passage de
Suétone pour placer la mort de Clemens en janvier 96 δ,
Après avoir raconté cette mort, l'historien ajoute : Quo
maxime faclo maturavit sibi exitium. Continuis octo
mensibus tot fulgura facla nuntiataque sunt, ul... I y
aurait donc eu, selon Imhof, huit mois d'intervalle
entre le meurtre de Clemens et celui de Domitien, de
janvier à septembre 96. Mais, dans cette hypothèse,
fait remarquer M. 5. Gsell, on ne pourrait concilier les
textes de Suétone et de Dion Cassius (l’assertion de
Dion s'explique par le fait que, Clemens ayant été con-
sul ordinaire, par conséquent éponyme, il figura
comme consul sur les monuments publics ou privés de
toute l’année 95). De plus, nous savons par Dion que
Flavia Domitilla fut condamnée en même temps que
lui : or elle le fut dans la quinzième année du règne de
Domitien, dans celle où Clemens fut consul 7, et très
Δ Dion, LxvIr, 13. —* S, Justin, Apolog., 1, 6.—* Apolog.,
1, 3. — * Legal. pro chrislianis, 3, — δ Suétone, Domilianus,
15. — ‘ Jmhof, Domitianus, p. 116, note 4. — ? Eusthe,
Hist, eccles., 1. LIT, c. xvum. — " 5, Gsell, Essai sur le règne
de l'empereur JTomitien, p. 303, note — ? Étaient-ils
chrétiens ? on ne sait. Ce ne devaient pas être de tout petits
enfants, puisque Domitien leur avait donné Quintilien
probablement dans les trois derniers mois de cette
année. Eusèbe, d’après la version de saint Jérôme,
place sa condamnation en 1212 (— 1er octobre 95 au
30 septembre 96). Il ne faut donc pas chercher un lien
d'idées dans les deux phrases consécutives de Suétone,
qui supprime volontiers les transitions. Quant à ces
huit mois remplis de présages, ils s’écoulèrent depuis
le commencement de l’année qui devait être fatale à
Domitien jusqu’au jour de sa mort 5.
Flavius Clemens fut mis à mort, Domitille sa femme
fut reléguée dans l’île de Pandataria: leurs deux fils
encore enfants, que Domitien avait désignés publique-
ment pour lui succéder, disparaissent à ce moment
de l’histoire». Voici toutefois une inscription pro-
venant du prædium fouillé en 1817 sur l’Ardéatine,
au-dessus du cimetière de Domitille, et qui semble se
rapporter à ces enfants 10 :
TATIA : BAVCY LM MMM MR
TRIX:-SEPTEM LiBerorum pronepoltum
DIVI:VESPASIANI filiorum ΕἸ. Clementis el
FLAVIAE -DOMITILLæ uxoris eius divi
VESPASIANI:NEPTIS-Accepto loco e
IVS-BENEFICIO-HOC:SEPHVLCRum feci
MEIS-LIBERTIS-LIBERTABVS:POsterisque eorum
La mère de ces deux jeunes princes mourut peut-être
à Pandataria: elle avait une nièce par alliance, nom-
mée aussi Flavie Domitille qui, elle, fut exilée dans
l’île de Pontia et qui semble avoir été exceptée de la
mesure qui, au début du règne de Nerva, rappela les
exilés, car saint Jérôme parle d’un « long martyre »
enduré par elle à Pontia. Ces victimes illustres ne
furent pas les seules. Dion parle de « beaucoup d’au-
tres » qui furent mis à mort ou dépouillés de leurs biens
et parmi ceux-là « Domitien fit tuer Glabrion, qui avait
été consul (en 91) avec Trajan, accusé, entre autres
choses, des mêmes crimes », c’est-à-dire d’ « athéisme
et mœurs juives ». Acilius Glabrion fut d’abord exilé,
puis mis à mort. Il appartenait à une famille sénato-
riale. Son père avait eu l’art d'atteindre la vieillesse
en un temps où c'était chose rare autant que difficile.
Glabrion,sesentant environné d’embüûches, imagina d'y
échapper en simulant la pauvreté d'esprit, c’est du
moins la ruse que lui prête Juvénal; mais il avait
aflaire à la haine perspicace de Domitien, qui ne prit
pas le change. Voulant s’en débarrasser, il le contrai-
gnit, à l’époque où il était consul (en 91), à combattre
sans armes, dans l’amphithéâtre de la villa impériale
d’Albano, des ours de Numidie, au dire de Juvénal,
un lion énorme, s’il faut en croire Dion. Glabrion sortit
de là vainqueur et indemne. Domitien ne le lui par-
donna pas et l’envoya en exil. Selon Suétone, il fut mis
à mort pendant cet exil; comme coupable de conspi-
ration, quasi molitor rerum novarum. Faut-il confondre
cette accusation avec celle d’athéisme, à laquelle Dion
fait allusion ? C'est assez vraisemblable. Domitien fai-
sait une « fournée », il n’oublia pas ceux qu’il haïssait le
plus : Clemens et Glabrion, «athées et judaïsants», puis,
comme tout était bon pour se débarrasser de ces
hommes, Glabrion se trouva encore impliqué dans une
autre accusation qui atteignait d’autres exilés : « Do-
mitien fit périr un grand nombre de sénateurs, et même
quelques consulaires, écrit Suétone; parmi eux, comme
coupables de nouveautés, Civicus Cerealis, alors pro-
consul d'Asie, Salvidienus Orfitus, Acilius Glabrio,
comme précepteur ; il leur avait imposé des noms nouveaux :
Vespasien et Domitien, Une monnaie de Smyrne porte une
tête infantile avec l’inscriplion: Οὐεσπασιανὸς ὁ νεώτερος.
Beulé, Fouilles et découvertes résumées et disculées en vue de
l'histoire de l'art, 2 vol. in-8°, Paris, 1873, t. 1, Grèce et
Italie, p. 416, note 6. — 19 Corpus inscriptionum latinarum,
ἴ, vi, n. 8942.
1397
déjà exilés : Complures senatores, in his aliquot consu-
lares, interemil: ex quibus Civicum Cerealem in ipso
Asiæ proconsulatu, Salvidienum Orfilum, Acilium Gla-
brionem in exsilio, quasi molilores rerum novarum.» Ce
terme désignait-il la profession de christianisme ?
C’est possible, puisque les fidèles étaient, par un grand
nombre de vieux Romains, considérés comme des révo-
lutionnaires : néanmoins ce n’est qu'une supposition et
qui ne suflirait pas à compter Civica Cerealis et Salvi-
dienus Orfitus parmi les fidèles, tandis que pour Acilius
Glabrion le doute n’est guère possible. Cependant il est
étrange que le nom de Glabrion soit omis dans les plus
anciens catalogues de martyrs et dans les itinéraires
des pèlerins à leurs tombeaux, mais c’est une condition
qui lui est commune avec Domitille et probablement
aussi avec Clemens, dont on ne lit les noms ni dans les
itinéraires, ni dans le martyrologe hiéronymien ni dans
le férial philocalien. Mis à mort au lieu de son exil,
probablement loin de Rome, il a pu y être enterré ;
ses restes n’ont pas été rapportés à Rome, d’autres
protecteurs illustres attiraient la dévotion des fidèles
et des pèlerins. Glabrion fut oublié 1.
On lit dans Eusèbe : « Domitien, ayant fait preuve
de sa cruauté à l’égard de beaucoup de gens et mis à
mort par des arrêts injustes un grand nombre de nobles
Romains et d'hommes illustres..., finit par se faire le
successeur de Néron dans sa haine et sa guerre contre
Dieu. A son tour, il entreprit de nous persécuter.… A
cette époque, la doctrine chrétienne avait un tel éclat
que des écrivains, fort étrangers à notre foi [il s’agit de
Bruttius, comme le montre la Chronologie], n’hésitèrent
pas à parler, dans leurs histoires, de la persécution et
des martyres qui eurent lieu alors. Ils marquent même
avec exactitude la date de la persécution; car ils
rapportent que, dans la quinzième année du règne de
Domitien, beaucoup de chrétiens furent condamnés,
entre autres Flavia Domitilla, etc ?. » Malala, citant
aussi l'historien Bruttius, écrit ceci : « Domitien con-
damna beaucoup de chrétiens, si bien qu'un grand
nombre de fidèles s’enfuirent dans le Pont ?. » Ils choi-
sissaient mal leur retraite. Nous apprenons, en effet,
par un document daté de l’année 112, la lettre de Pline
à Trajan, que la persécution avait dû sévir dans le
Pont-Euxin à l’époque de Domitien. A cette date de
l'an 112, Pline, gouverneur de Bithynie, écrit au sujet
des chrétiens de son gouvernement : « Quelques-uns,
dénoncés par un complice, ont reconnu d’abord qu'ils
étaient chrétiens, et puis l’ont nié, disant qu'ils l'avaient
été, il est vrai, mais qu'ils avaient cessé de l'être, les
uns depuis trois ans, les autres depuis plus longtemps,
quelques-uns même depuis plus de vingt ans : non
nemo eliam ante viginti[annos] 3.» Entre l’année 112 et
la persécution de Domitien, il s'était écoulé de dix-sept
à dix-huit ans, ce que Pline marque en chiffres ronds,
et il est très vraisemblable qu'il fait allusion à des actes
de persécution qui entrainèrent des chrétiens de
Bithynie à renier leur foi. Dans la même lettre, Pline
écrit encore : cognitionibus de chrislianis interfui nun-
quam, ce qui est une allusion à des affaires jugées de
son temps, auxquelles il aurait pu assister si l’occasion
s'en était présentée pour lui. Il ne peut donc être
question dans ce passage de la persécution de Néron,
τ Suétone, Domitianus, 10; Dion Cassius, LXvVIT, 14;
Juvénal, tv, 93-07, 99, 103; Lettres de Fronton et de Marc-
Aurèle, v, 23; 5, Gsell, Essai sur le règne de l'empereur
Domitien, p. 304; P. Allard, Jistoire des persécutions pen-
dant les deux premiers siècles, 1911, p. 117-121; De Rossi,
Bull. di arch. crist., 1888-1889, p. 15-66, 103-133, pl. 1-11, V;
Lanciani, Pagan and christian Rome, p.4, — *? Hist. eccles.,
1. LUI, ec. Χντι. — 5 Malala, édit Dindorf, p. 262. — ὁ Pline,
Epist., X, 97. — 5 Sur la date de cet écrit, cf. Jacquier,
Histoire des livres du Nouveau Testament, 1908, t. 1v,
Ῥ. 312-347. — * lertullien, De præscript., ce. ΧΧΧΥῚ, P. L.,
t. x, col. 49. — : Saint Irénée, Adv. hæres., L V, €. XXX, 3,
DOMITIEN
1398
car, en 64, Pline avait trois ans. Comme, sous Vespasien,
Titus et Nerva, il n’y eut pas de persécution, ou du
moins pas de procédure persécutrice, ces procès eurent
lieu soit sous Domitien, soit sous Trajan.
Un autre document nous renseigne sur l'extension
prise par la persécution, c’est l’Apocalypse, écrite sous
le règne de Domitien 5. Conduit à Rome, Jean avaît
subi une épreuve dont il était sorti indemne. Nous
ignorons la date et le motif de ce déplacement du vieil
apôtre, mais puisque Domitien mandait à Rome les
parents de Jésus, rien d’impossible ni même d’invrai-
semblable qu'il ait fait comparaître le dernier disci-
ple alors en grande réputation dans l’Asie Mineure, Con-
damné au supplice de l’huile bouillante, nihil passus
est et in insulam relegatur, nous dit Tertullien *, Cette
île était Patmos 7, dans l’Archipel, très fréquentée puis-
qu’elle était, selon les habitudes du cabotage d'alors,
la première ou la dernière station pour le voyageur
qui allait d’Éphèse à Rome ou de Rome à Éphèse#;
sous Néron, l’apôtre put quitter son lieu d’exil et se
renlit à Éphèse®. ΠῚ semble impossible de rejeter les
données de ce récit. Le témoignage de saint Jrénée, qui
par saint Polycarpe avait pu avoir des renseignements
exacts sur saint Jean, est ici d’une importance parti-
culière. « Ce fut, dit-il, à la fin du règne de Domitien
que Jean vit l'Apocalypse. » Il devient dès lors légitime
de chercher dans certains passages de ce livre mysté-
rieux des allusions, des confidences, des souvenirs, des
angoisses exprimés en un style que l’histoire peut sou-
haiter plus précis, mais qui, à travers le voile des
images, laisse entrevoir des faits certains :
᾿Αντίπας ὁ μάρτυς μου ὁ πιστός, ὃς ἀπεχτάνθη παρ’ ὑμῖν,
ὅπου ὁ Σατανᾶς χατοιχεῖ, « Antipas, mon témoin fidèle,
qui a été tué chez vous à Pergame, là où habite Satan το»
(x, 13); — « J'ai vu [sous l’autel] les âmes de ceux
qui ont été décapités pour le témoignage de Jésus et
pour la parole de Dieu, ceux qui n’ont pas adoré la
bête et son image » (XX, 4); — « les âmes de ceux qui
ont été tués à cause de la parole de Dieu et du
témoignage qu’ils ont rendu » (v1, 9); — « Nos frères
ont vaincu [le Dragon] par le sang de l’Agneau et par
la parole de leur propre témoignage et ont méprisé la
vie jusqu’à la mort » (xI1, 11); — « J'ai νὰ la femme
ivre du sang des saints et du sang des martyrs de Jésus »
(XV11, 16); — « Je connais tes tribulations, dit le Sei-
gneur à l’ange de l’Église de Smyrne. Ne crains rien
des choses que tu dois souflrir. Voici que le diable va
envoyer quelques-uns d’entre vous en prison, afin que
vous soyez tentés, et vous soufirirez une tribulation
qui durera dix jours » (11, 9-10).
Ces textes ont du moins nommé Smyrne et Pergame
où les fidèles souflrirent; la persécution s’est done
étendue en Lydie et en Mysie, nous savons aussi que
la Syrie ne fut pas épargnée. Les Actes de saint Ignace,
pièce très médiocre, peuvent néanmoins être invoqués
en témoignage sur un point particulier; c'est à propos
du récit qu'ils nous font dans le préambule de la persé-
cution excitée dans l’Église d’Antioche, sous Domitien
et l’épiscopat du futur martyr Ignace, qui parvint à
empêcher, par ses objurgations et ses mortifications,
qu'aucun des « faibles de cœur » et des « simples d’es-
prit » ne se déshonorât par une apostasie 1,
Ρ.1,., τ. var, col. 1205. — * E. Renan, L’Antéchrist, p. 373.
— " Clément d'Alexandrie, Quis dives salvetur, €. XLn,
P. G., t. ΙΧ, col. 648.— 1° I] existe des actes de ce saint.
Martyrium ἃ. Antipæ, dans Acta sanct., april, t. 11, p. 965,
ils placentle martyre sous Domitien ; ef. Τὶ illemont, Mémoi-
res pour servir à l'hist, ecclés., t. πα, note 2. Sur la persé-
cution de Domitien.— # Funk, Opera Patrum apostoli-
corum, ἴ, ΤΠ, Ὁ. LXXVIII-LXXXI; Lightloot, St. Ignalius
and St. Polycarp, t. τί, ἢ. 363-372; P. Allard, Histoire
des persécutions pendant les deux premiers siècles, 1911,
p. 125-126;Ruinart, Acta marlyrum sincera, in-4°, Amste-
lodami, 1713 p.S8.
1399 DOMITIEN 1400
D'autres allusions pourraient être cherchées à la
rigueur dans le Pasteur d’Hermas : les visions d'Her-
mas y sont placées à l’époque où vécut saint Clément;
mais ces indices sont bien faibles ". Plus important, le
témoignage de saint Clément lui-même, qui occupait
alors le siège de saint Pierre. Dans une lettre adressée
aux fidèles de Corinthe, le pontife explique pourquoi
il a fait tarder sa réponse : « Par suite des catastrophes,
des malheurs soudains et répétés qui nous ont frappés,
nous nous sommes occupé tardivement des questions
que vous nous avez adressées 2. » L’allusion à la persé-
cution de Domitien est évidente, il semble que le pape
craigne un retour de violence : « Nous vous écrivons
ces choses, bien-aimés, non seulement pour vous aver-
tir, mais encore pour vous faire souvenir : Car nous
sommes dans l’arène et le combat nous attend. » Dans
le même écrit, on lit encore : « Seigneur, sauve ceux
d’entre nous qui sont dans la tribulation, réveille ceux
qui ont failli, délivre nos prisonniers. Montre-toi à
nous, afin que nous jouissions des bienfaits de la paix,
que nous soyons protégés par ta main puissante et
délivrés de toute iniquité par ton bras élevé; sauve-
nous de ceux qui nous haïssent injustement *. »
Méliton de Sardes, dans son Apologie, dit que, seuls
parmi les empereurs, Néron et Domitien voulurent
inquiéter la foi chrétienne #. « Domitien, écrit Ter-
tullien, ce demi-Néron par la cruauté, essaya contre
nous de la violence, mais comme il avait encore quel-
que chose d’humain, il renonça à son entreprise et
rappela même ceux qu'il avait exilés 5. » Enfin Lac-
tance : « Quoiqu'il exerçât une injuste domination, sa
tyrannie pesa fort longtemps sur ses sujets, et il régna
tranquille jusqu’au jour où il leva ses mains impies
contre le Seigneur. Mais après qu'il eut été poussé par
les démons à persécuter les justes, il fut livré aux
mains de ses ennemis et puni de ses crimes 6. » Quel-
ques renseignements précis, une date, une statistique
vaudraient mieux que ces paroles vagues, mais il faut
s’en contenter. Le texte de Tertullien permet de sou-
tenir que la persécution fut courte, mais Dion Cassius
et Bruttius nous apprennent que le nombre des vic-
times fut grand. Parmi celles-ci nous avons nommé
déjà les grands et les riches, le peuple ne fut pas épar-
gné. C’étaient les petites gens, les humbles que visait
surtout la taxe du didrachme et contre ceux-là il ne
pouvait être question de confiscations, dont parle Dion
Cassius, moins encore de décapitation, suivant ce que
nous dit l’Apocalypse. Domitien sut néanmoins les
atteindre.
Juvénal nous montre le tyran qui ordonne le mas-
sacre des plus illustres citoyens de Rome? :
Tempora sæviliæ, claras quibus abstulit Urbi
Illustresque animas impune, et vindice nullo,
mais peu importe, on est depuis longtemps habitué à
Rome à voir les vies illustres tranchées tout à coup et
les têtes abattues comme on ferait des fleurs d’un par-
terre, et puis, le peuple ne prendra jamais la défense
des grands, il songe confusément que c’est se préparer
d’autres tyrans pour l’avenir; aussi Domitien peut
frapper sans crainte. Cependant, tout change le jour où
il commence à se faire craindre de la populace® :
1 Hermas, Pastor, vis. II, 11,73 1V, 3; cf. II, 1171, 4 ; IV, 11, 4.
--- 3 5, Clément, Epist. ad Corinth., 1.— * Ibid., LIX, Lx.—
« Eusèbe, Hist. eccles., 1. IV, c. χχνι, P.G., t. XX, col. 392.
— * Tertullien, Apologel., c. v, P. L., t. 1, col. 290, —
* Lactance, De mortib. persec., ©. 111, P. L., t, vu, col. 198.
—7 Juvénal, τιν, 151-152.— " Jbid., 1V, 153. — * Hégésippe,
dans Eusèbe, Jlist. eccles., 1. III, c. XX, 5 : χαταπαῦσαι δὲ διὰ
προστάγματος τὸν χατὰ τῆς ἐχχλησίας διωγμόν, P. 6.,
ἴ, xx, col. 252.— 19 Eusèbe, JJist. eccles., 1. 111, ©. XIX, XX,
BP. G., t. xx, col. 252. — u Sur cette expression, il
re
Universitag
| à PRET ὐὦ ὦ
Cœperat
Sed periit, positquam cerdonibus esse timendus.
Les gagne-petit, menacés dans leur existence de
misère, sont moins endurants que les riches. Quels sont
ces pauvres auxquels Juvénal fait allusion ? On n’en
trouve pas trace dans les histoires de Suétone, de-
Dion, de Philostrate: s’il y eut des exécutions san-
glantes dans le bas peuple, ils n’ont pas jugé valoir
qu'ils s’y arrêtassent. Juvénal, mieux instruit, a con-
sacré un vers à ces humbles dont la vie comptait peu,
dont la mort ne comptait pas aux yeux des païens;
elle comptait d'autant moins que c’étaient sans doute
des chrétiens. \
Peut-être est-ce leur sourde menace qui inquiéta Do-
mitien, l’arrêta sur la pente qu'il suivait et le décida à
rappeler « ceux qu'il avait exilés ». Ceux-là, c’étaient
bien les gens du peuple qu’on avait sans doute expé-
diés dans les mines (voir au mot AD METALLA, t. 1,
col. 467). Hégésippe dit de même que Domitien
« donna l’ordre de cesser la persécution commencée
contre l'Église 9. »
Le même Hégésippe avait recueilli le souvenir d’un
épisode de cette persécution, le jugement des descen-
dants de David par Domitien, jugement qu'il raconte
en détail, Après avoir dit que Domitien donna l’ordre
de faire périr tous les descendants de David, il ajoute :
« Alors survivaient de la parenté du Seigneur les des-
cendants de Jude, qui, selon la chair, était frère de
Jésus". Ils furent dénoncés comme étant de la race de
David. Un evocatus les amena devant Domitien, car ce
prince craignait comme Hérode la venue du Christ. IL
leur demanda s’ils descendaient de David, ce dont ils
convinrent. Il s’informa ensuite de leur fortune : l’un
et l’autre lui répondirent qu’à eux deux ils n’avaient
qu'un bien de neuf mille deniers; c'était la valeur d’une
terre de trente-neuf plèthres, dont les revenus les nour-
rissaient, à condition qu'ils la cultivassent eux-mêmes.
Ils montrèrent alors leurs mains calleuses, leur peaw
durcie par le travail auquel ils avaient coutume de se
livrer. Interrogés sur le Christ et sur sa royauté, sur
le caractère de cette royauté, quand et où elle appa-
raîtrait, ils répondirent qu'elle n’était pas terrestre,
mais céleste et divine; qu'elle existerait à la fin des.
siècles, quand le Christ se montrerait dans sa gloire,
jugerait les vivants et les morts, et traiterait chacun
selon ses mérites. Là-dessus, Domitien ne les condamna
pas, mais, les méprisant comme de petites gens, les
laissa partir libres. Ceux-ci, respectés comme des mar-
tyrs, dirigèrent les Églises, la paix ayant été rétablie,
et vécurent jusqu’à l’époque de Trajan 2. »
Le récit est gracieux, est-il véridique ? Eusèbe, qui
l'avait emprunté à Hégésippe, ne paraît pas très sûr:
« Une vieille tradition rapporte παλαιὸς κατέχει
λόγος...», dit-il. Cependant il n’y a dans tout ceci rien
d'invraisemblable; Domitien, soupçonneux et cruel,
était bien renseigné, il n’est pas douteux que les chré-
tiens ne rattachassent leur fondateur à la race de Da-
vid ; les généalogies insérées par saint Luc et saint
Matthieu en témoignent. Dans un pays où la plupart
des habitants attendaient leur salut d’un rejeton de-
David, se prétendre issu de race royale, c'était, sem-
ble-t-il, menacer la paix publique 15. Les parents de
existe toute une littérature. Cf. J.-B. Mayer, Brethren of te
Lord, dans J. Hastings, Dictionary of the Bible, 1900, t. à,
p. 320-326. — Cf. Chronologie d'Eusèbe, p. 160 et 163.
Eusèbe place cet événement dans la même année que le
martyre de Domitilla. La Chronique pascale, τ, p.468, indique:
l’année 93 par erreur. — δ Aux yeux des Flaviens, Vespasien
avait accompli les prophéties annonçant que le maître du
monde sortirait un jour de la Judée, Avant Domitien, Ves-
pasien avait fait rechercher les descendants de David.
Eusèbe, Hist, eccles., 1. III, c. xx, P, G., t. xx, col. 248,
“en à ns .
1401 DOMITIEN
Jésus étaient d’ailleurs fort respectés d’une portion
importante de la population de Judée, des judéo-
chrétiens, aux yeux desquels ils étaient, depuis la mort
ou la disparition des apôtres choisis par le Christ, les
seuls survivants du groupe béni qui avait vécu dans
l'entourage du Maître. Peut-être les petits-fils de Jude
furent-ils dénoncés par des juifs! : après la prise de
Jérusalem, les juifs se montrèrent, en effet, de plus en
plus hostiles aux chrétiens. Quoi qu'il en soit, le récit
laisse voir que les croyances religieuses de ces bonnes
gens importaient beaucoup moins à l’empereur que les
ambitions politiques qu'ils pouvaient avoir; le royaume
du ciel dont [115 parlaient, il l’abandonnait sans
réserve à ces rêveurs contre lesquels il ne songeait
même pas à sévir. On voit aussi que, dans cette persé-
cution, Domitien ne visait pas les chrétiens de race
juive, puisque les plus importants d’entre eux fureut
épargnés, bien qu'ils eussent hautement confessé leur
foi : c'était les prosélytes d’origine païenne qu’il pour-
suivait le plus âprement*.
« La persécution de Domitien a une très grande
importance dans l’histoire du christianisme. Celle de
Néron n’avait été qu'une crise passagère : Néron, cher-
chant des victimes expiatoires de l'incendie de Rome,
les avait trouvées parmi les chrétiens. Ce fut sous Do-
mitien que le pouvoir impérial manifesta pour la pre-
mière fois sa volonté d’arrêter les progrès de la religion
juive et du christianisme, qui en était sorti. Il soufirit,
comme par le passé, que les juifs restassent attachés à
leurs croyances; mais il ne voulut pas admettre que
ces croyances se répandissent librement parmi les popu-
lations du monde romain. Il vit, et avec raison, dans
les nouveaux convertis, des ennemis de la religion
nationale, du culte de l’empereur-dieu, culte qui était,
dans une certaine mesure, le trait d’union des sujets de
Rome. Il les considéra comme des impies et désormais
il sévit contre eux quand il lui plut. Domitien paraît
avoir frappé les prosélytes de la véritable religion
juive aussi bien que les chrétiens : ce furent les chré-
tiens seuls que ses successeurs eurent à poursuivre,
car avec le second siècle la propagande juive s'arrêta.
— Il est difficile de ne voir dans la persécution de Do-
mitien que le caprice d’un tyran. Les historiens peu-
vent discuter aujourd’hui la question de savoir si le
maintien de la religion romaine et du culte impérial
était vraiment nécessaire à la conservation de l’em-
pire. Il serait injuste de reprocher à Domitien de l'avoir
cru, comme l’ont cru, pendant deux siècles, presque
tous les hommes d’État romains; ses cruautés seules
sont inexcusables 2. »
H. LECLERCQ.
DOMITILLE (FLAVIE). Sous le règne de Domi-
tien (voir ce mot) le christianisme pénétra dans la
familie impériale (voir Dictionn., t. 111, au mot CLEMENS,
col. 1867-1870). La tradition primitive distingue deux
Flavia Domitilla, toutes deux chrétiennes : l’une,
femme de Flavius Clemens et fille d’une sœur de Do-
mitien et de Titus; l’autre, fille d’une sœur de ce même
Clemens.
La première a certainement existé. Nous lisons dans
Dion Cassius cette affirmation : τὸν Φλαουΐον KAruevra,
3 Eusèbe, His. eccles., 1. III, ce. x1x, dit « par des
hérétiques », mais c’est une addition sans valeur au
texte d’Hégésippe. — ? Ajoutons toujours une part d’in-
cohérence. Saint Jean aussiétait juif et cependant con-
damné à un supplice dont il n’y avait guère d’appa-
rence qu'il échappât. — * 5, Gsell, op. cit, p. 315.
“Dion, LXVIt, 14. — δ Apollonius, vin, 25. — ὁ Domilianus,
n. 17. — ? Instit. oral, τὺ, proæmium, 2. — δ Suétone,
Domit., 15, dit qu’ils étaient fils de Clemens. — " Apollonius,
VI, 25.— 2S, Gsell, Essai sur le règne de l'empereur Domi-
tien, in-8°, Paris, 1894, p. 296.— H Corp. inscr. lat., t. vn,
n. 948; Gruter, p. cexLY, n. 5; Greppo, Trois mémoires
— DOMITILLE (FLAVIE) 1402
καίπερ ἀνεψιὸν ὄντα, χαὶ γυναῖχα ai αὐτὴν συγγενῆ
ἑαυτοῦ us À Φλαουίαν Δομιτίλλαν Eyovra 5.
« Flavius Clemens, cousin de l'empereur et mari de
Flavia Domitilla, qui était aussi parente de Domitien. »
Philostrate dit qu’un certain Stephanus était un
affranchi de la femme de Clemens 5 : or Suétone " l’ap-
pelle Domitillæ procurator. Quintillien nous donne
d’autres détails sur la parenté de Domitille avec Domi-
tien lorsqu'il écrit : cum mihi Domitianus Augustus
sororis suæ nepolum delegavit curam τ: d’où il résulte
que Domitille, mère de ces enfants 5, était fille d’une
sœur de Domitien. Philostrate commet donc une
erreur quand il dit que la femme de Clemens était
sœur de l’empereur : ᾧ [Κ λήμεντι] τὴν ἀδελφὴν τὴν ξαυτοῦ
ἐδεδώχε: [Δομετιανός] ", mais peut- être faut-il attribuer
cette erreur à un copiste qui aura transformé ἀδελφιδην
(nièce) en ἀδελφήν 20,
C’est à cette Domitille qu'il faut rapporter deux
fragments d'inscriptions 2 :
. JFILIA FLAVIAE DOMITILLAE
. JANI NEPTIS FECIT-GLYCERAE L-ET
. JERISQVE EORVM CVRANTE
. JONESINO CONIVGI-BENEMER:+
(Flavia Domitilla) filia Flaviæ Domitillæ (imp.
Cæsaris Vespasi)ani neplis fecit Glyceræ libertæ εἰ...
(post)erisque eorum curante…. Onesimo conjugi bene-
merenti. On voit que Domitille portait les mêmes noms
que sa mère, la sœur de Titus et de Domitien; elle
avait élevé ce monument funéraire à une de ses affran-
chies, Glycère, femme d’Onésime.
Autre fragment : [Flavia Domitilla, filia Flaviæ
Domitillæ] DIVI VESPASIANI NEPTIS-PATRI *.
D’autres inscriptions mentionnent aussi cette Domi-
tille; nous y reviendrons dans un instant 14,
Quant à la deuxième Flavie Domitille, son exis-
tence serait attestée par deux textes d’Eusèbe :
τοσοῦτον δὲ ἄρα χατὰ τοὺς δηλουμέ VOUS qu
pas μπτε διδασχαλία, ὡς χαὶ ἄποθε ν
τοῦ καθ᾽ ἡμᾶς you συγγραφε μὴ ἀποχνῆσα: ταῖς αὐτῶν
ἢ τῆς
πίστεως τοὺ
ἱστορίαις τόν τε διωγμὸν χαὶ τὰ ἐν αὐτῷ μαρτύρια παρα-
δοῦναι, οἵ γε χαὶ τὸν χαιρὸν ἀχροιδὲ χήναντο ἐν
ἔτει πεντεχαιδεχάτῳ Δομετιανοῦ μετὰ Ξ
χαὶ Φλαουΐίαν Δομέτιλλα αν ἱστορήσα
νυΐαν DA αουΐου Κλη ἤμεντος, ἕνος τῶν τὴν
ὑπάτων, τῆς εἰς Χρι στὸν μαρτ ἰς νῆσον Πον-
τίαν χατὰ τιμωρίαν δε εδόσθαι. « La doctrine de notre foi
jeta un tel éclat, que même les historiens éloignés de
nos idées ne refusèrent pas de mentionner dans leurs
écrits la persécution et les martyres auxquels elle
donna lieu et indiquent avec exactitude la date, ra-
contant que, dans la quinzième année du règne de
Domitien, avec beaucoup d’autres, Domitilla, fille de
la sœur de Flavius Clemens, un des consuls de Rome
en cette année-là, fut, pour avoir confessé le Christ, re-
léguée dans l’île de Pontia 15.» En réalité, cette deu-
xième Flavie Domitille était la troisième de ce nom
dans sa famille, mais il n’y a pas d’objection à tirer
de ce fait à une époque où la répétition des mêmes
noms’est fréquente dans beaucoup de familles. || ὡς ὁ
relatifs à l'histoire ecclésiastique des premiers siècles, in-S°,
Paris, 1840, p. 160; De Rossi, Bull. di arch. crist., 1865,
p. 21; Ο. Marucchi, Monumenti del cimitero di Domitilla,
in-fol., Roma, 1909, p. 31.— ?* Le nom n'étant pas martelé,
on ne peut suppléer [{ Domitilani, mais on peut proposer
[Divi Vespasi]ani. — Corp. inscr. lat., t. νὰ, n. 949, Les
restitutions proposées par De Rossi ne sont pas absolu-
ment conformes aux règles de l’épigraphie. 14 Corp.
inscr. lat., t. νι, ἢ. 16246; Orelli-Henzen, Inscript. lalinar.
select., n. 5423. C'est à elle aussi, sans doute, que se rappor-
tent les briques, Corp. inscr. lat., t. XV, ἢ. 1139. — :* Eusèbe,
Hist. eccles., 1. III, ec. xvin, 4, P. G., t, xx, col. 251.
1403
Une première distinction entre la tante et la nièce
ressort des lieux diflérents où elles furent exilées. Dion,
abrégé par Xiphilin, rapporte qu'en l’année 95, Do-
mitien fit périr Flavius Clemens ; quant à Domitille, sa
femme, elle fut seulement reléguée dans l’île de Pan-
dataria. Ἢ δὲ Δομιτίλλα ὑπερωρίστη μόνυν ἐς []ανδα-
τέρειαν 1, La deuxième Domitille fut, au contraire,
reléguée dans l’île de Pontia ?. Dans le texte d'Eusèbe
que nous venons de citer, l'historien ecclésiastique
appuie son dire sur l’autorité d’« historiens païens » qui
auraient rapporté le martyre de la seconde Flavie Do-
mitille. Un autre passage d’Eusèbe nous donne le nom
d’un de ces écrivains païens. « Bruttius, écrit-il dans sa
Chronique, écrit qu'un grand nombre de chrétiens ont
été martyrisés sous Domitien, parmi lesquels Flavie
Domitille, fille de la sœur du consul Flavius Clemens,
qui fut relésute dans l’île de Pontia, parce qu’elle
s'était confessée chrétienne 5.» Le Bruttius dont il est
ici question‘ doit être probablement identifié avec
Bruttius Præsens, dont la famille est connue. Pline le
Jeune, dont il fut l'ami, le désigne seulement sous le
nom de Præsens ὅ ; au vrre siècle, Jean Malala a encore
feuilleté ses ouvrages 5; enfin, il fut l’aïeul de l’impé-
ratrice Crispine, femme de Commode. Cette identifi-
cation supposée est confirmée par la découverte, dans
l’hypogée chrétien de la voie Ardéatine, d'inscriptions
relatives à des membres de la famille Bruttia 7. « Il
est évident que les Bruttii eurent des domaines ou au
moins des tombeaux confinant à ceux des Flavia Do-
mitilla; ce voisinage dut attirer d’une manière spéciale
l'attention de l'historien Bruttius sur les nobles dames
de la famille impériale qui furent condamnées pour la
foi chrétienne 5. » Il connut sans doute la nièce de Cle-
mens, et ce qu'il raconte d’elle a toute la valeur d’un
témoignage.
Le souvenir du séjour à Pontia de Flavie Domitille la
jeune s’y conservait encore dans les dernières années
du 1ve siècle : saint Jérôme rapporte que la sainte
veuve Paula « fut conduite à l’île de Pontia, ennoblie
sous Domitien par l’exil de la plus noble des femmes,
Flavia Domitilla, et, visitant les petites chambres où
elle avait enduré son long martyre, sentit croître les
ailes de sa foi et s’allumer le désir de voir Jérusalem et
les saints lieux ἢ.» Le successeur de Domitien, Nerva,
rappela les exilés du règne précédent, tout à la fois les
exilés chrétiens que l’apaisement de la persécution,
suivi de près par l'assassinat de Domitien,n’avait pas
donné le temps de rapatrier, et les païens déportés
1 Dion, Lxvn, 13. — ? P. Allard, Histoire des persé-
culions pendant les deux premiers siècles, 1911, p. 113:
« Ces deux petites îles étaient 165 lieux ordinaires de
déportation des membres des dynasties régnantes, car
Pandataria avait déjà vu l'exil de Julie, fille d’Au-
guste, d’Agrippine, femme de Germanicus, d’Octavie,
femme de Néron, tandis qu'à Pontia avaient été déportés
l’un des fils de Germanicus et les filles de Caligula, ν —
: Eusèbe, Chronique, traduite par saint Jérôme, ad
Olymp. 218 : Scribit Prutius plurimos clristianorum sub
Domitiano fecisse martyrium, inter quos et Ilaviam Domiltil-
lam flavii (lementis er sorore neptem (nièce, non petite-
fille). quia se chrislianam esse teslala sit; édit. Schone, p. 163.
La traduction grecque d’'Eusèbe par Georges le Syncelle,
édit. Dindorf, p. 650 : Φλανία Δομετίλ)α, ἐξαδελφὴ Kdr-
μεντος Φλαουίου ; la version arménienne d’'Eusèbe a un texte
fort incorrect dans ce passage. Dans l'épitomé syriaque,
édit. Schone, p. 214, on lit : Flaviam Lomitillam, filiam
sororis Clementis consulis. — #* Βρέττιος ; Vers. arm. : Bret-
ticus: epit. svr. : Zrutnus; Chroniq. pascale, édit. Dindort,
t. 1, Ὁ. 74 : Βρούττιος. — " Pline, Epist., sn, 3. Un Bruttius
Præsens fut consul pour la seconde fois en 139; cf. Klein,
J'asti consulares, Ὁ. 67. — * Malala, édit. Bonn, p. 34, 193,
262; cf. Bull. di arch. crist., 1875, p. 74. — ? De Rossi, Bull,
di archeol. crist., 1865, p. 24: cf. Corp. inscr. lat., t. vi,
n. 7586. L'épitaphe d’un affranchi de la gens Bruttia porte,
par une coïncidence singulière, le cognomen Clemens. 1bid.,
DOMITILLE (FLAVIE) — DOMITILLE (CIMETIÈRE DE)
1404
pour des raisons politiques. Peut-être les membres de
la famille impériale furent-ils exclus de cette mesure,
car on s’expliquerait alors avec peine comment, au
ive siècle, on montrait aux pèlerins, dans l’île de Pon-
tia, les chambres où la jeune Domitille subit « son long
martyre », longum martyrium duxerat, puisqu'elle n’y
aurait guère séjourné au delà de la fin de 96. Un docu-
ment du commencement du v® siècle, les actes des
saints Nérée et Achillée ©, nous disent en effet que
Flavia Domitilla ne quitta l’île de Pontia que sous le
règne de Trajan, non pour être rendue à la liberté,
mais pour être jugée et mise à mort à Terracine. Elle
y aurait été déposée dans un sarcophage neuf, disent
ces mêmes actes, dont la valeur historique d’ensemble
est presque nulle et qui nous donnent ces détails que
nous ne pouvions négliger.
Nous admettons donc l'existence de deux Flavie
Domitille, la tante et la nièce, toutes deux chrétiennes,
sans méconnaïître les raisons apportées contre ce dé-
doublement et sans donner d’ailleurs à ce point d’im-
portance secondaire une gravité qu'il ne comporte
pas 2.
H. LECLERCQ.
DOMITILLE (CIMETIÈRE DE). — I. Épo-
nyme. II. Témoignages. III. Topographie. IV. Décou-
verte dela basilique de Sainte-Pétronille. V. Historique.
VI. Description. VII. Vestibule des Flaviens. VIIL.
Cubiculum d’Ampliatus. IX. Région du 11 siècle. X.
Région du rvesiècle. XI. Épigraphie. XII. Sculptures.
XIII. Peintures. XIV. Bibliographie.
I. ÉPONYME. — Le cimetière de Domitille est situé
sur la voie Ardéatine, voie très ancienne, peut-être
autant que la ville d’Ardea, capitale des Rutules.
Actuellement le tracé de l’Ardéatine se détache de la
voie Appienne près de l’oratoire du Domine quo vadis
et, à travers la voie des Sefte Chiese, se dirige vers Castel
di Leva et Ardea. La voie antique partait de la porte
Serviana sur l’Aventin, entre Saint-Sabas et Sainte-
Balbine (voir ce mot). Dans l’enceinte d’Aurélien on
ménagea à la voie Ardéatine une porte distincte appelée
Porta Ardeatina, détruite au xvi® siècle pour faire place
au bastion de Sangallo "ἢ.
Depuis le mur d’Aurélien, la voie Ardéatine se déve-
loppait à droite de la voie Appienne, mais à l'époque
des Jtlineraria des pèlerins, elles étaient réunies et la
voie Ardéatine ne regagnait son tracé primitif qu'au
moyen d’un chemin de traverse, diverticolo, proche du
Domine quo vadis®.Les Ilineraria signalent le long de
n. 5786. — “ De Rossi, Bull. di archeol. crist., 1865,p. 24.—
*S. Jérôme, Epist., cvur, ad Eustochium : Delata est ad
insulam Pontiam, quam clarissimæ quondum feminarum sub
Domiliano principe pro confessione nominis christiani
l‘laviæ Domitillr nobilitavit exilium, vidensque cellulas in
quibus illa longum martyrium duxerat….— 15. Schæfer, Die
Akten der heiligen Nereus und Achilleus, dans Rômische
Quartalschrift, 1894, p. 89 sq.; ef. L. Duchesne, dans Bulletin
crilique, 1894, p. 256.— #4 On trouvera une bibliographie
des partisans des deux opinions dans S. Gsell, Essai sur le
règne de l'empereur Domitien, 1894, p. 296, note 3; dans
P, Allard, Histoire des persécutions, 1911, t. 1, p. 115, note 2,
οἱ dans O. Marucchi, Monumenti del cimilero di Domitilla,
in-fol., Roma, 1909, p. 35. — 2 Nibby, Analisi, t. 1,
p. 560 sq.; H. Jordan, Topographie der Stadt Rom,
Berlin, 1878, t. 111, p. 233 sq., 368; Tomassetti, La
campagna romana nel medio evo, dans Archivio de la società
romana di storia patria, 1879, p. 385-408; 1880, p. 135-
112; Mich. St. De Rossi, dans De Rossi, Roma sotler-
ranea, t. 11, Appendice, ἡ. 8-17; Huelsen, dans Bulletlino
dell Instituto archeologico germanico, 1894, t. 1x, ἢ. 320;
O. Marucchi, Xoma sotterranea cristiana (nuova serie).
Descrizione analilica dei monumenti esistenti negli antichi
cimileri suburbani pubblicata a cura della Commissione di
archeologia sacra. 1. Monumenti del cimitero αἱ Domitilla
sulla via Ardeatina, in-fol., Roma, 1909, p. 21.—4* De Rossi,
Roma sotterr., t. 1, Ὁ. 240.
--- »Δι ΝΣ
4405
| - cette voie de nombreux monuments chrétiens : Index
cæmeteriorum et Notitia regionum: Cœmeterium Domi-
᾿ς jillæ, Nerei et Achillei ad S. Petronillam via Ardeatina.
Cœmeterium Balbinæ ad 5. Marcum et Marcellianum
ὶ via Ardealina. Cœmeterium Damasi, Cœmelerium Basi-
᾿ς μοὶ ad 5. Marcum via Ardeatina. — Itinéraire de Salz-
bourg : ΕἸ dimittis viam Appiam et pervenies ad S. Mar-
cum papam el marlyrem, postea ad 8. Damasum papam
et martyrem via Ardeatina, el ibi in altera ecclesia invenies
duos diaconos et martyres Marcum εἰ Marcellianum
{ratres germanos cujus corpus quiescil Sursum sub magno
altare, Deinde descendis per gradus ad SS. marlyres
Nereum et Achilleum. — De locis 55. Martyrum:
Juxta viam Ardeatinam ecclesia est S. Petronellæ; ibi
quoque 5. Nereus et S. Achilleus sunt et ipsa Petronella
sepulti. Et prope eamdem viam 5. Damasus papa depo-
situs est et soror ejus Martha. Et in alia basilica non
longe Marcus et Marcellianus sunt honorali, et adhuc in
alia ecclesia alius Marcus cum Marcellino in honore
_habetur. — Itinéraire de Guillaume de Malmesbury :
Inter viam Appiam et Ostiensem est via Ardeatina, ubi
sunt Marcus et Marcellianus et ubi jacet Damasus papa
in sua ecclesia. Et non longe 5. Petronella et Nereus et
Achilleus et alii plures. — Itinéraire d’Einsiedeln : In
via Appia, in dexlera, S. Petronella, Nerei et Achillei,
Marci et Marcelliani, ad 5. Soterum.
La propriété la plus vaste située le long de cette voie
et sous laquelle s’étendit le cimetière de Domitille, est
connue sous le nom de Torre Marancia, nom qui dérive
certainement d’un certain Amaranthus !; on connaît
une inscription qui mentionne IN PRAEDIS:AMA-
BANTIANIS * Des fouilles importantes, exécutées en
1817 par L. Biondi?, firent retrouver les restes d'une
épouse Tertulla
DOMITILLE (CIMETIÈRE DE)
1406
5 VESPASIANI - NEPTIS:Accepto loco e
IVS : BENEFICIO : HOC-SEPHVLCRum feci
MEIS : LIBERTIS : LIBERTABVS - POs{erisque eorum
En 1817, fut découvert un cippe sépulcral sur lequel
on lit la mention d’une concession de terrain faite par
Flavie Domitille, la propriétaire, en vue d'établir des
sépultures 5,
Calvisius Philotas élève un tombeau à Sergius Corne-
lius Julianus, son frère, et à sa femme Calvisia.
SER : CORNELIO
IVLIANO : FRAT
PIISSIMO : ET
CALVISiAE : EIVS
Ὁ P:CALVISIVS
PHILOTAS : ET : SIBI
EX . INDVLGENTIA
FLAVIAE : DOMITILL
IN:FR:P: XXXV
10 IN-AGR-P: XXXX
Cette inscription et la précédente mirent J. B. De
Rossi sur la voie de l'identification du cimetière situé
sous le prædium qui avait livré ces textes; ce ne pouvait
être que Flavie Domitille, dont nous avons déjà parlé
(voir Dictionn., t. 1V, col. 1401). Toute cette famille
Flavienne était issue de Titus Flavius Petro municeps
reatinus, comme dit Suétone, originaire par consé-
quent de Rieti. Son petit-fils Titus Flavius Sabinus eut
la préfecture urbaine sous Néron, en 64; son second
petit-fils fut l’empereur Vespasien, proclamé en l’an 69.
Voici d’ailleurs la généalogie de cette famille :
TITUS FLAVIUS PETRO
TITUS FLAVIUS SABINUS
épouse Vespasia Polla
Trrus FLAVIUS SABINUS
préfet urbain en 6%
épouse (Plautia?)
Tirus FL. VESPASIANUS AUG.
empereur en 69
épouse Fla via Domitilla Aug.
FLaviaA POLLA οὐ PETRONILLA
morte en bas âge
en 69-70
Titus EL Sabinus + Plautilla + Titus El. Clemens.
épouse Julia Aug. mariée à... + épouse FI. Domitilla
persécutés en 95
Titus FL. Vesp. Auy
épouse Arrecina Tertulla épouse Domilia Longima Aux.
et Marcia Furnilla
Tit. ΕἸ. Domitianus Aug. Flavia Domitilla
mariée
sans poslérilé:
+ Æl. Domitilla
vierge, exilée en 95
Vespasiunus junior
ΕἸ. Domilianus junior
importante villa de l’époque impériale et les vestiges
de deux habitations Δ. En outre, des débris de sculp-
® tures, de fresques, de mosaïques, conservés οἱ réunis au
Musée du Vatican; enfin, beaucoup d'inscriptions.
Dès 1772, un fragment épigraphique avait été dé-
couvert ὃ:
TATIA : BAVCYL LEP MM I
TRIX: SEPTEM LiBerorum pronepotum
DIVI-: VESPASIANG filiorum ΕἸ. Clementis et
FLAVIAE : DOMITILLæ uxoris eius divi
1 Un personnage de ce nom, mais dont on ignore
_ s'il a eu des propriétés sur l’Ardéatine, est connu par
« le Corp. inscer. lat., t. vi, n. 8703. — ? Cf. Nibby, Ana-
disi, t. mr, p. 236; Corp. inscr. lat, t. vi, n. 10233.
- αἴ, Biondi, Monumenti Amaranziani, dans Museo
Chiaramonti, Roma, 1843, t. 11, appendice. — * Elles
* appartenaient à Munatia Procula et à Numisia Procula ;
ef. Corp. inser. lat, t, xv, n. 7459, 7498, — 5 Cette inscrip-
tion appartenait à un certain Bellotli, qui avait recueilli
les inscriptions trouvées dans sa vigne, contiguë ἃ Tor
Marancia et à San Sebasliano, par conséquent à notre
Julia Augusta
mariée à Tit, FI. Sabinus
+ Flavia Domitilla
mariée à Tit. FI. Clemens
On voit qu'il y a eu trois et même quatre person-
nages du nom de Flavia Domitilla, parmi lesquelles la
femme et la fille de Vespasien n’appartiennent pas
à nos recherches, mais seulement sa petite-fille et sa
petite-nièce. Ces deux-ci, par l'effet du mariage de
Tit. ΕἸ. Clemens, se trouvaient être cousines au second
degré et tante et nièce. Leur christianisme à toutes
deux est avéré, la tante fut reléguée dans l’île de Panda-
taria, la nièce dans l’île de Pontia. C’est de l’une d'elles
que le cimetière de la voie Ardéatine tient son nom,
probablement de la tante, qui eut une situation plus
cimetière: cf. Orelli-Ienzen, Inscript. latinar. selectar.
ampliss. coll, in-8°, Turici, 1856, ἴ, τ, n. 5423; De Rossi,
Bull. di arch. crist., 1865, p. 23; Corp. inscr. lat., t. VI,
n. 8942; O. Marucchi, Monumenta del cimit. di Domitilla,
p. 31, original conservé au Vatican, paroi XXVII, P. 101:
fig. 35, p. 152. — * De Rossi, Roma solterranea, 1864, t. τ,
p. 267; Corp. inscr. lat, t. vx, n. 16246; Ο. Marucchi,
Monumenti del cimitero di Domitilla sulla via Ardealina,
in-fol., Roma, 1909, p. 30; ce cippe ἃ conservé
depuis 1817 au palazzo Guglielmi à Rome; depuis quelques
années il a disparu.
été
1407
considérable et un rang plus élevé. Quoi qu’il en soit,
cette origine reporte la création du cimetière de Domi-
tille jusqu'aux dernières années du 1° siècle.
II. TÉmoreNAGESs. — Le cimetière de Domitille est
indiqué sur la voie Ardéatine par les actes des saints
Nérée et Achillée, les martyrologes et les Itineraria des
pèlerins. L'ancien catalogue du cimetière le désigne
encore par son nom et le place sur la voie Ardéatine :
Cœmeterium Domitillæ, Nerei et Achillei ad 5. Petro-
nillam via Ardeatinaï. Ainsi donc le prædium funt-
raire de l’Ardéatine avait bien, à une époque déter-
minée, porté le vocable de son ancienne propriétaire et
fondatrice : cimetière de Domitille. Il allait demeurer
en exploitation du 197 au ve siècle et offrir par consé-
quent une immense étendue et les types variés des
divers modes de sépulture pratiqués pendant plusieurs
siècles. Cependant son accès, son nom et jusqu'à son
souvenir s'étaient perdus; aussi les premiers explora-
teurs des catacombes ne virent dans cette région cata-
combale qu’une dépendance ou mieux une prolonga-
tion des nécropoles de la voie Appienne. Sur cette voie,
une catacombe éclipsait toutes les autres par sa célé-
brité et les absorbait l’une après l’autre, faute d’en
savoir les limites précises: c'était la catacombe de
Calliste (voir ce mot); on lui rattacha les ambulacres
de l’Ardéatine. Bosio avait sans doute bien déterminé
les memoriæ historiques des différents cimetières de
l’Appienne et de l’Ardéatine, il savait par les textes
qu’il avait compulsés qu'un cimetière avait porté le
nom de Domitille, mais il n’avait pu l'identifier et le
localiser et l’avait englobé dans il cimitero di Callisto
ὁ di altri martiri sulle vie Appia ed Ardealina *. I l'ex-
plora une première fois, en 1593, avec Pompeo Ugonio,
s’y perdit et faillit n’en jamais sortir *. Il écrivit son
nom en divers endroits sur les parois et près d’une de
ces signatures nous voyons qu'alors une partie du cime-
tière de Domitille s’appelait, dans la petite société des
explorateurs, cœmeterium Zephirini #. Après Bosio, un
de ses collaborateurs, Ottavio Pico da Borgo San Se-
polcro, visita le cimetière et y traça, lui aussi, son nom ὅ.
Les successeurs de Bosio s’obstinèrent dans la mé-
prise de leur maître : Aringhi, Boldetti, Marangoni,
Bottari. Au x1x® siècle, le P. G. Marchi étudia quelques
cryptes de l’Ardéatine sans en rectifier la topographie 5.
Les premières fouilles furent entreprises en 1852, par
la Commissione di sacra archeologia 7. J. B. De Rossi,
par une minutieuse comparaison des J{ineraria, avait
pu déterminer l’existence de trois groupes cémétériaux
sur la voie Appienne : Calliste, Prétextat, ad Cala-
cumbas. Comparant les données topographiques, il en
déduisit qu'à proximité du chemin entre les voies
Appienne et Ardéatine, dans la direction de la voie
d’Ostie, il rencontrerait l'emplacement de la basilique
où furent vénérés les corps des martyrs Nérée et
Achillée et de sainte Pétronille. Comme ces tombes
devaient, sans hésitation possible, se trouver au cime-
tière de Domitille, suivant l'affirmation des Actes des
deux martyrs, cet emplacement coïnciderait avec le
souterrain de Tor Marancia s'étendant entre les voies
Ardéatine et Ostienne, par conséquent avec la cata-
combe alors faussement désignée sous le nom de Cal-
liste. Nulle communication n'avait jamais existé entre
les galeries les plus avancées de la catacombe de Cal-
1Ms. Vatic. 3851. fol. 42: De Rossi, Roma sollerranea, t. τ,
p. 130; O. Marucchi, Monumenti del cimitero di Domitilla,
1914, p. 107-114 : Gli anlichi itinerari dimostrano ed i
monumenti confermano che i sepolcri dei morteleri Nerso ed
Achilles e di 5. Petronilla erano posti precisamente nel luogo
ove ὁ la grande basilica costruita dentro il cimitero di Do-
mililla. —-? Bosio, Roma sotlerranea, 1632, 1. II, ce. XXI.
— % Jbid., p. 195 sq. — “ Marucchi, dans Nuovo bollettino
di arch. crist., 1905, p. 71 sq. — ? De Rossi, Roma sotter-
anea, t. 1, p. 40 : ++ || Oltavio Pico | Biturgiensis |
DOMITILLE (CIMETIÈRE DE)
1408
liste et celles de la catacombe de Domitille, qui s’arrê-
taient au {πὶ vifs.
L'identification pressentie entre le cæmeterium Domi-
tillæ et les souterrains de Tor Marancia fut confirmée
en 1852, quand les vestiges monumentaux vinrent
éclairer les textes connus. L'inscription de Calvisius
Philotas avait déjà appris l'existence d’un cimetière,
tout au moins d’une sépulture ex indulgentia Flaviæ
Domitillæ, par conséquent dans un domaine qui lui
appartenait. D’autres découvertes allaient suivre ".
C'était un grand escalier conduisant à une région sou-
terraine, et plus tard (1864), d’un autre côté, l’entrée
d’un hypogée orné de peinture dont le style reportait
jusqu'au 1°7 siècle, hypogée qui fut certainement une
sépulture gentilice de l’époque précisément des Fla-
viens 1. De Rossi avait remarqué, au cours des fouilles
de 1854, un amas de ruines considérables, fragments de
marbre, tronçons de colonnes; on y arrivait par des
galeries souterraines. Il fallut patienter dix ans jus-
qu'à ce que, en 1873, le nouveau propriétaire, M. Ἐς X.
de Mérode, ouvrit le terrain aux explorateurs. Les
travaux entrepris aussitôt amenèrent la découverte de
la basilique des Saints-Nérée-et-Achillée, attestée par
les inscriptions historiques ne permettant plus de
douter que le vaste cimetière situé à droite de l’Ardéa-
tine était le prædium funéraire des premiers Flaviens
chrétiens, le cæœmeterium Domitillæ.
Les années qui suivirent apportèrent leur contin-
gent de découvertes et leur moisson archéologique.
III. ToPoGRAPHIE. — Fondée au 151 siècle, la cata-
combe ne cessa pas de se ramifier jusqu’au ve. Outre les
ressources qu'ofiraient ses galeries pour les inhuma-
tions, le cimetière attirait les pèlerins par ses tombes
saintes, particulièrement celles des martyrs Nérée et
Achillée et de sainte Pétronille. Après la translation
des corps saints à l’intérieur de Rome, il fut délaissé,
obstrué, oublié.
Deux niveaux superposés avec leur topographie dis-
tincte composent le cimetière. Ces deux niveaux sont
d’antiquité égale et de même importance. Quelques
essais de percement à d’autres niveaux n’ont guère été
continués.
On peut distinguer trois régions : 1° Région primi-
live, avec divers centres : le tombeau des saints Nérée
et Achillée, le vestibule des Flaviens, le grand escalier
et les anciennes chapelles auxquelles il donne accès, la
chapelle d’Ampliatus (voir ce mot). — 2° Région du
1115 siècle, contenant la peinture de l’Adoration des
mages et la grande chapelle des Apôtres. — 3° Régiore
du vie siècle, du côté de la ferme, qui a donné des pein-
tures et des inscriptions postérieures à la paix de
l'Église.
Le plan d'ensemble des excavations qui constituent
le cimetière de Domitille avait été dressé par Michel-
Etienne De Rossi, il a été tenu au courant des travaux
accomplis jusqu’à ces dernières années par M. ἃ. Pa-
lombi et publié en 1909 par M. O. Marucchi. Le nord et
le sud sont disposés à l'inverse de ce qui se fait ordi-
nairement, le nord en bas, afin de placer l'entrée prin-
cipale et primitive de la catacombe, par le vestibule
des Flaviens, devant le spectateur (fig. 3842).
Région primilive, figurée par des hachures inclinées
WU. C'est la partie désignée sous le nom de « ves-
Tusciæ 1683 || hora 2 no || ctis E τς SS (évidemment Borgo
San Sepolcro), et dans le même lieu : Cesar Papinus 1683 die
21 9 bris, hora 2 noclis. G. Berti 1682.— * Marchi, Monument
primilivi, 1844, τὶ 1, p. 148.—7 De Rossi, Roma sotlerranea,
ἴ, 1, D. 250-267.—587Jbid., t. 1, p. 266. D'ailleurs, Boldetti;
qui croyait À des communications établies entre les sou-
terrains de l'Appienne et ceux de l’Ardéatine, neput jamais
passer des uns dans les autres. Osservazioni sui cimiteri,
p. 550, — ? De Rossi, Roma sotlerranea, t. 1, p. 168-186:
— 10. Jbid., t. τ, p. 267.
« mms te D Des ns νὴ ES D So dns ne À nd Sn στ ως
_ 1409
“tibule des Flaviens », découverte en 1865. — 1°r niveau,
tracé pointillé - ; 2e niveau, tracé blanc ἃ
projet de 3° niveau —— et de 4° niveau
1. Entrée du vestibule (2e niveau).
2, Basilique de Sainte-Pétronille (2° niveau).
3. Galerie au sud de ladite basilique, appelée l’hypo-
_ gée des Flavi Aureli (25 niveau).
4. Vaste escalier, découvert en 1852, donnant accès
ἃ une large région du 2° niveau.
5. Région d'Ampliatus, découverte en 1881 (1°r ni-
veau). A droite de la longue galerie dite d’Ampliatus
s'étend — toujours au 1°7 niveau — une vaste région
qui tire sa désignation en partie d’une fresque de
J'Adoration des mages, en partie d'une grande fresque
représentant les douze apôtres.
6. Grand escalier, découvert en 1896, qui mène à
une vaste région du 2° niveau.
7. Région dite des sei santi, découverte en 1896,
au 1er niveau.
La partie actuellement connue et explorée de la
catacombe de Domitille occupe un domaine à peu près
carré de 300 mètres environ de côté et une superficie
totale de 90 000 mètres carrés . La voie d’accès la
plus rapprochée de l'entrée primitive était le chemin
{diverlicolo) découvert par De Rossi, joignant l’Ap-
._ pienne à l’Ardéatine et désigné sous le nom de via
Appio-Ardealina ".
IV. DÉCOUVERTE DE LA BASILIQUE DE SAINTE-
PÉTRONILLE. — En 1864, J. B. De Rossi écrivait : « Le
vastecimetière de Tor Marancia a son existence et son
… histoire propres. Son immense développement est com-
_ plètement indépendant; et, tant par l'antiquité de son
origine que la magnificence de la conception première
de son excavation, il l'emporte même sur celui de
Calliste. Les topographes et les actes des martyrs ne
laissent pas le moindre doute sur le véritable nom, non
plus que sur l’histoire de ce gigantesque souterrain.
Ces divers documents supposent évidemment que c’est
en ce lieu, c'est-à-dire dans le prædium de Flavia Domi-
tilla, nièce de Domitien, à un mille et demi des murs de
Rome, que furent ensevelis Pétronille, Nérée et Achillée.
Et, en effet, l’ancien catalogue des cimetières en men-
tionne un appelé Domitillæ, Nerei et Achillei ad S. Pe-
tronillam via Ardeatina. C’est pourquoi, même avant
que l'inappréciable découverte des tombeaux des
papes eût fixé d’une manière indubitable l'attribution
du cimetière de Calliste, je n’hésitai pas à assigner le
nom de Domitille à celui de Tor Marancia, nécropole
chrétienne du 1er siècle et du temps des Flaviens. Il
nous reste néanmoins à trouver, soit les inscriptions
historiques des saints Nérée, Achillée et Pétronille,
soit une preuve quelconque établissant que Tor Ma-
rancia était en réalité le prædium Domitillæ, men-
tionné dans les actes de ces saints. Les inscriptions
nous manquent encore, mais la preuve désirée nous
est désormais acquise ?. »
En 1865, fut découverte l’une des principales et pri-
mitives entrées du cimetière, le « vestibule des Fla-
viens ». A cette date, De Rossi appelait l'attention sur
les ruines d’une magnifique crypte, jadis soutenue par
des colonnes de marbre et qui semblait être celle du
monument de sainte Pétronille, proche des tombeaux
de Nérée et Achillée. En 1874, tous les doutes étaient
dissipés ; les ruines de la crypte grandiose soutenue par
᾽
À Cette superficie est moindre que celle du cimetière de
Calliste (en comptant toutes les régions cémétériales qui lui
ont été ajoutées). Le domaine de ce cimetière a environ 400
mètres de longdans le sens de la voie Appienne et environ 275
delarge, perpendiculairement à cette voie.— 5 Surle tracé de
cechemin, cf. O. Marucchi, Monumenti delcimitero di Domitilla,
sullavia Ardeatina, in-fol., Roma, 1909, p. 79.—* De Rossi,
Roma sotterranea, t. 1, p. 266. Je cite l'étude de De Rossi,
DOMITILLE (CIMETIÈRE DE)
1410
des colonnes paraissaient bien être celles du monument
de Pétronille et les tombes historiques des martyrs
Nérée et Achillée étaient retrouvées enveloppées dans
les ruines du monument.
Après Ja réfection de l’antique escalier enfoui depuis
plus de mille ans, on se trouva avoir accès sur une des
plus larges voies cémétériales, conduisant à une cham-
bre ornée de peintures de la première période de l’art
chrétien. Cette chambre avait été très fréquentée,
ainsi qu’on en peut juger par les coupures et travaux
de maçonnerie exécutés pour en rendre l’abord plus
facile, et le vaste lucernaire, le plus grand de tous ceux
qui ont été rencontrés dans la Rome souterraine. Ce-
pendant on n’y retrouva ni inscriptions ni tombes
historiques et ce cubicule resta anonyme. La pensée se
portait vers les martyrs Nérée et Achillée, au tombeau
desquels les pèlerins du vire siècle descendaient per
gradus, par des escaliers : ils étaient donc alors encore
sous terre. Nérée et Achillée avaient été ensevelis près
du lieu où précédemment avait été déposée la vierge
Pétronille, que les anciens appellent fille de saint Pierre,
c’est-à-dire fille spirituelle. En eftet, le gentilice ro-
main de cette vierge était Aurelia, son cognomen était
Petronilla, probablement dérivé de Pétrone, aïeul des
Flavius Augustes et des Domitilla chrétiennes #. Quant
au tombeau de Pétronille, les topographes, d'accord
avec l’histoire, semblent le placer dans une basilique
qui était le sanctuaire principal et central du cime-
tière de Domitille; mais de cette basilique on n’aper-
cevait nul vestige.
Après avoir commencé à déblayer le second étage du
cimetière, on tomba ὅ sur des galeries en partie soute-
nues, en partie obstruées par des murailles, qui indi-
quaient la proximité d’un édifice incorporé à la nécro-
pole chrétienne. Les énormes dimensions des loculi,
dont quelques-uns gardaient leurs inscriptions, témoi-
gnaient, tant par les dimensions que par la paléogra-
phie, une époque très reculée, la plus ancienne période
chrétienne: autant de raisons pour faire pressentir le
voisinage d’un des noyaux primitifs du cimetière de
Domitille. Les galeries du second étage conduisirent
régulièrement dans le périmètre de l'édifice. Sur le
premier point où le souterrain débouche dans l’area
construite, on trouva un antique loculus fermé de sa
plaque de marbre avec cette inscription 5 :
ΔΕ ΒΗ ΝΕΙΝΑ
L'édifice n’était donc pas seulement au niveau du
second étage du‘cimetière, mais dans le cimetière même,
et la partie occupée par lui se trouvait ainsi trans-
formée. Deux sarcophages de marbre, ornés de têtes de
lions en style antique romain, étaient encore à leurs
places τ: quatre colonnes renversées, trois de cipolin,
une de marbre africain, hautes de 340, de O®49 de
diamètre, achevèrent la démonstration : on se trouvait
au seuil d’un sanctuaire de la voie Ardéatine signalé
par les topographes. Les arcs et les voûtes ou couver-
tures supérieures de l'édifice étaient enfoncés; aussi, à
peine avait-on enlevé une partie des décombres dont il
était plein qu'il se fit en haut une vaste ouverture, et
aussitôt les ruines, les colonnes reparurent à la lumière.
Bullettino di archeologia cristiana, 1874, Ὁ. 5-35; trad. franç.,
dans Revue archéologique, 1874, p. 352-371 : Décourerte de
la basilique de Sainte-Pétronille et du tombeau des martyrs
Nérée et Achillée au cimetière de Domitille. — * Voir plus
haut l'arbre généalogique des Flaviens. — * En mars 1854.
— 40. Marucchi, Roma sotterranea cristiana, 1914, € 1,
p. 115, pl. xxvu.— ‘Ibid, pl. xxx, fig. 1, 4, sont dif-
férents.
1411
Le propriétaire du sol intervint, souleva des difficultés
et les travaux furent ajournés !, les quatre colonnes et
les deux sarcophages furent réenterrés. Quelques frag-
ments d’épitaphes datées avaient même été recueillis *
parmi les matériaux du monument anonyme décou-
vert en 1854 et que, pour ne rien préiuger, ou appelait
« des colonnes ».
C'est en ce même lieu et à la même époque que fut
découvert le texte suivant d’une singulière formule de
contrat de vente, gravée sur une grande pierre destinée
à fermer une tombe construite sous le pavé : elle atteste
qu'il se vendait dans cet édifice des concessions de
tombeaux, ainsi que cela se pratiquait au 1v° et au
ve siècle dans les lieux de sépultures les plus recher-
chés (fig. 3843) :
ESOA
PHONE
He. ᾿
3843. — Dalle du cimetière de Domitille.
D'après Marucchi, Roma sotterranea, p. 217, fig. 104.
vui calendas febr(u)ar(ias ego Aur(elius) Constan-
lius scripsi pro Aur(elio) Bialurinu (— Victorino) eum
vendidisse locum quem emit Aur(elius) Lauren(lius). I]
n’est pas question ici de fossores, auxquels appartenait
alors le privilège de vendre des sépultures dans les cata-
combes et les cimetières à ciel ouvert. Les contrac-
tants sont des personnes de la même gens Aurelia;
c’est une vente faite en famille, circonstance qui ne
peut être négligée dans ces lieux voisins du monument
d’Aurelia Petronilla.
En 1873, dans la propriété achetée par M. F-.X. de
Mérode et livrée par lui aux fouilleurs, les tranchées
s’ouvrirent au mois de novembre. Les quatre colonnes
et les deux sarcophages découverts et réenterrés en
1854 avaient disparu, clandestinement enlevés après
1870. Mais les fouilles mirent à jour les bases de ces
colonnes, toujours en place, au nombre de quatre, en
droite ligne. Indice qu’on se trouvait dans une basi-
lique. Les quatre bases appartenaient à la petite nef de
gauche, mesurant en longueur 19"61, en largeur 3m81.
En poursuivant les fouilles, on découvrit l’abside, me-
surant 455 dans sa plus grande profondeur.
V. HISTORIQUE. — Il ne pouvait s'agir d'identifier
cette basilique avec celle du pape Damase. Tandis
qu’elle s'élève au sein d’un cimetière, on sait, par son
épitaphe, que le pape s’était interdit la satisfaction de
reposer parmi les saints, dans la crainte que sa sépul-
ture ne fût un prétexte à bouleverser leurs ossements :
Hic fateor Damasus volui mea condere membra, sed
cineres timui sanctos vexare piorum. Il ne restait de
choix qu'entre la basilique de Marc et Marcellien et
1 Ceci survenait au moment où, sur un autre point de
la Rome souterraine, on arrivait à la crypte papale du
cimetière de Calliste; toute la sollicitude et les ressources
dont on disposait furent tournées de ce côté, — ?De Rossi,
Inscript. christ, urb. Homw, t, 1, n. 89, 294, 481, 570, —
3 De Rossi, Bull. di archeol, crist., 1874, Ὁ. 19 sq., pl. 1
n. 2; IKraus, Die rômische Katakomben, 1879, p. S4; De
Rossi, Bull. di arch, crist., 1875, p. 5 sq.; Armelini, Le
DOMITILLE-(CIMETIÈRE DE)
1412
celle de Pétronille, Nérée et Achillée. J. B. De Rossi
fut, à ce sujet, quelque temps perplexe. Bosio parlait
d’après Francesco Albertino, qui vécut sous Jules II
(en 1510) et qui écrivait : cœmetcrium Domütillæ via
Ardeatina apud ecclesiam sanctæ Petronillæ ; il citait, en
outre, le Liber pontificalis dans la notice de Grégoire III
(715-741) : in cœmeterio sanctæ Petronillæ stationem
annuam dari instituil, ubi obtulit coronam auream, cali-
cem et patenam argenteam; seu alia diversa ad orna-
mentum ecclesiæ pertinentia. Le même Liber pontificalis
attribuait au pape Jean Ier (523-526) la restauration du
cimetière : cæœmeterium via Ardeatina. Enfin, on trouve,
parmi les homélies de saint Grégoire le Grand, une
homélie habita ad populum in cœæmeterio Nerei et Achil-
lei die natali eorum, mentionnée, dans certains manu-
scrits, habita in basilica SS. Nerei et Achillei, que Bosio
et Baronius croyaient être le {ilulus Fasciolæ.
On en était là quand, dans l’abside, on trouva une
énorme pierre émergeant d’un tombeau ouvert con-
struit sous le dallage. Quelques caractères gravés con-
tenaient l’extrémité des lignes des derniers vers de
l'éloge damasien des martyrs Nérée et Achillée ὃ :
Militiæ nomen dederant sævum]Q(ue) [gerebant
Officium pariter spectantes juss]A TY[ranni,
Præceplis pulsante melu servilRE PARati.
Mira fides rerum: subilo posue]RE FVRORE[m,
C[onversi fugiunt, ducis impia castr]A RELINQVVNT
PROIC[iunt clipeos, faleras tel]JAQ. CRVENTA
CONFEIssi gaudent Christi portar]E TRIVMFOS
CREDIT[e per Damasum possit quid] GLORIA CHRISTI
Gruter avait publié cette inscription d'après la
sylloge épigraphique d’Heidelberg, qui ne porte pas
d'indication de lieu, et ni Baronius ni aucun savant du
xvIe siècle ne put découvrir à qui s’adressait cet éloge.
Sarazani ne se compromit pas en l’intitulant : De incer-
lis martyribus, enfin Mabillon le lut dans la sylloge
d'Einsiedeln avec cette indication : in sepulcro Nerei
el Achillei via Appia et, avant les vers, ces mots : NE-
REVS ET ACHILLEVS MARTYRES “.
La formule in sepulcro signale le monument funé-
raire dans le cimetière de Domitille, que le topographe
d’Einsiedeln désigne par les mots S. Petronillæ, Nerei
el Achillei; et comme on l’a vu, la voie Ardéatine par-
tit, à une basse époque, de la porta Appia et fut sou-
vent identifiée et confondue avec la via Appia elle-
même. Malgré cela, Ciampini, Giorgi, d’autres encore
ont cru que le topographe en question avait vu et
transcrit l'inscription damasienne dans l’église des
Saints-Nérée-et-Achillée, dans Rome, proche des ther-
mes de Caracalla. Deux autres sylloges épigraphiques
confirment le fait que l'inscription fut dédiée aux
martyrs dans leur basilique cémétériale, près de la
voie Ardéatine; ce sont les sylloges de Klosterneubourg
et de Gottwei, qui, toutes deux, écrivent les noms des
saints en hexamètres en tête de l'inscription et placent
l’épigraphe après celle de l’Appia et avant celle de la
voie d’Ostie, c'est-à-dire sur l’Ardéatine, intermédiaire
entre ces deux voies, et où on en a retrouvé deux
importants fragments.
A quelle époque et par quel personnage la basilique
ainsi découverte fut-elle construite? Ni le Liber pon-
lificalis, ni aucun texte historique ne nous apprend rien
à ce sujet. La notice du pape Jean Ier (523-526) relate
les travaux exécutés par ce pape dans le cimetière des
chiese di Roma, 1887, p. 734; De Rossi, Inscripl. christ.
urb. Rom, 1888, ἴ, 11, p. 31, 74: Corp. inscr. lat, t, Mt,
part. 1, p. χιν, n. 71, p. 67, n. 28; ἢ. 101, n. 20; Achelis,
Acta SS, Nerei el Achillei, dans Texte und Unlersuchungen,
1893, p. 43 sq.; Duecheler, Anthol. epigramm., n. 804;
M. Ihm, Damasi epigrammata, in-16, Lipsiæ, 1895, p. 12,
n. 8. Voir Diclionn., t.1v, col. 171, ἢ. 8. — # Mabillon,
Vetera analecta, t. 1V, p. 504,
-Nérée-et-Achillée : Renovavil cœmeterium bea-
marlyrum Nerei Achillei: d’autres manuscrits
ent perfecit et même fecit au lieu de renovavil. Mais
s s inscriptions trouvées dans la basilique en constatent
stence bien avant le νι" siècle. En 390, le troisième
se du cimetière n’était pas encore obstrué par les
fondements et le pavé des nefs latérales. En revanche,
e vide d’un ambulacre cémétérial fut, dès l’an 295,
ἐρῶν par des tombeaux construits sous le dallage du
bêma, près de l’emplac-ment où avait été l’autel, entre
ce point et la nef gauche. La preuve en est dans une
_épitaphe trouvée encore à sa place sur un sarcophage
. muré et couvert d’une construction ou d’une espèce
de toiture, telle que nous en voyons sur les tombeaux
chrétiens disposés au-dessous des dallages des basi-
᾿ liques, quelquefois même des cryptes souterraines. Le
tombeau était destiné à recevoir deux corps et l’épi-
taphe mentionne deux fidèles, appelés l’un Beatus,
3844. — Épitaphe de Beatus et Vincentia.
D'après Marucchi, op. cit., p. 187, fig. 47.
_ l’autre Vincentia, morts dans le même mois, juin 395,
_ sous le consulat d’Anicius Olibrius et de Probinus (1 g.
_ 3814).
L'inscription est de la classe peu nombreuse de celles
_ qui, portant la date de l’année, du jour, du mois et de
Ja semaine, constituent une donnée chronologique
_ importante et prouvent que la série du cycle solaire et
du comput des semaines remonte sans interruption, de
l’époque où nous vivons, au moins jusqu'au début de
_ l'ère vulgaire. Ainsi, en 395, la lettre dominicale G fait
| coïncider le 111 idus maias (13 mai), non avec le dies
. Salurni, samedi, mais avec le dimanche. La suite de
l'inscription nous montre où est l’erreur et comment la
_ corriger. Là le dies Lunis (unæ), lundi, est joint au
ΧΗ Καὶ. junias (21 mai); ce qui correspond exactement
au cycle solaire et à la lettre dominicale de l’année 395.
Κ Si donc le 21 mai fut un lundi, le amedi précédant les
ides de ce même mois tomba nécessairement le 12 et
nonle13 mai (tr, non m1, IDVS MAIAS ; et c'est précisé-
1 ment ce qu'exige la chronologie. Le graveur omit une
ité en écrivant πὶ au lieu de rm, et Beatus mourut le
ai, qui est le jour précis de la fêle des martyrs
᾿᾿ e et Achillée. La sépulture qui lui fut donnée ἃ
é de l'autel des saints, au jour natal de leur mort,
n'est pas un cas fortuit. Ou le mourant ou ses parents
choïsirent cet emplacement, et la circonstance qu’une
ace si enviée était encore vacante le 12 mai 395 con-
DOMITILLE (CIMETIÈRE DE)
1414
firme ce fait que le monument lui-même était, à cette
date, en construction. En effet, si, en 390, sa nef gauche
n'avait pas encore occupé les ambulacres du troisièmé
étage du cimetière, si, d'autre part, en 395, les an-
ciennes galeries se remplissaient de tombeaux con-
struits sous le pavé de l'édifice, il est clair que la date
de sa fondation se place au moins après le commence-
ment de 390 et avant le mois de mai 395.
Ce terminus a quo, de 390, nous est procuré par
l'inscription trouvée sur un loculus d'une des voies
obstruées par les fondations de la nef gauche; c’est un
graffite sur lequel on lit (fg. 3845) :
DEPOSITVS
in PACE CONS
| Valentiniano AVG || ET NEVTE
TiO D. C.
Cette date était celle du pontificat de Sirice, succes-
seur de Damase, qui achevait l’œuvre entreprise par le
pape défunt à la glorification des martyrs, comme nous
3845. — Graffite du cimetière de Domitille,
D'après Marucchi, op. cit., p. 186, fig. 46.
l’apprennent les textes épigraphiques, car le Liber pon-
tificalis ne nous dit rien de l’œuvre de Sirice dans les
églises et cimetières de Rome, ce qui explique le silence
au sujet des origines de la basilique de Pétronille.
ἢ est possible que l'inscription des martyrs soit de ce
pontificat. On remarque, en effet, que les caractères
sont moins élégants et moins corrects que sur d’autres
exemplaires tracés par Philocalus; or, sous Sirice, on
imagina de simplifier la calligraphie damasienne. Les
hémistiches sont l’œuvre de Damase, qui en réclame la
paternité dans le dernier vers, mais on a pu différer la
gravure jusqu'après la mort du pape.
Sous le pape Jean Ier (523-526), fut entreprise la
restauration de la basilique. A la fin de ce même siècle,
pendant que l'Italie était la proie des Lumbards et
que tout, autour de Rome, n'était que ruine et désola-
tion, saint Grégoire prononça en cette basilique son ho-
mélie, dans laquelle il déplore les calamités présentes :
Ubique mors, ubique luctus, ubique desolalio; undique
perculimur, undique amaritudinibus replemur…. Ali-
quando nos mundus delecta!ione sibi tenuitl, nunc lantis
plagis plenus esl ut ipse nos mundus müittat ad Deum.
Vers le même temps, un envoyé de la reine des Lom-
bards vint en pèlerin à Rome, visita la basilique et
recueillit dans une même ampoule les huiles des tom-
beaux de Pétronille, Nérée et Achillée et celles des basi-
liques voisines de Damase, de Marc et de Marcellien. Il
remporta son ampoule à Monza, où elle se conserve avec
l'étiquette sur papyrus portant les noms des saints,
1415 DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) 1416
Pendant tout le cours du vire siècle, la basilique de
Pétronille fut fréquentée par les pèlerins. On lit dans
ces itineraria qui leur tenaient lieu de guide : Jux{a
enregistrés d’une manière plus complète dans un cata-
logue, également sur papyrus, adressé par l’abbé Jean
à la reine Théodelinde : Sce Petronillæ filiæ Sci Petri apo-
3846. — Vue des restes de la basilique de Sainte-Pétronille.
D’après O. Marucchi, Roma sotterranea, nuova serie, 1914, pl. XXXI-XXXHI.
slo. Sci Nerei, Sci Acillei. On ἃ retrouvé dans les ruines, | viam Ardeatinam ecclesia est S. Petronillæ : ἰδὲ quoque
près de la place de l'autel, à gauche, les fragments du S. Nereus et 5. Achilleas sunt et ipsa Petronilla sepulti.
récipient de marbre où cette huile avait été enfermée : Le culte dut demeurer florissant même à l’époque où
c'estun grand platentouré d’un haut rebord, analogue à les autres cimetières étaient négligés, puisque Gré-
ceux qu’on trouve dans d’autres cimetières suburbains. | goire ΠῚ (715-741) établit une station annuelle in
CIMETIÈRE
DE
DOMITILLE
PLAN
DU
CIMETIERE τε DOMITILLE
SIGNES CONVERTIONNELS
1 Plan
= 2#Plan
Aypogée des Fa viens
En 5’. :π
4° Plan
mu Constructions
Hypogée paien
nn
Echelle
2*Plan (Hypogée des Flaviens) Mere ἰὰ ΤᾺ
ES 2° Pan oo
SNS 3/50
ΕΞΞΞΞ <a
&* Plan Ἢ 3 10 5 1054)
Mur moderne
Echelle τ
cet
1417
cœmeterio 5. Petronillæ et enrichit l’église d’ornements
précieux.
En 755 les cimetières et basiliques autour de Rome
furent dévastés par les Lombards, qui assiégeaient la
ville avec leur roi Astolfe. Aussitôt la paix conclue, le
pape Paul 15 commença le transfert des corps saints
dans la ville. Une des premières et des plus solennelles
translations fut celle du corps de sainte Pétronille, avec
son sarcophage et son inscription, dans le mausolée qui
DOMITILLE (CIMETIÈRE DE)
1418
quoi consistait, marbre ou enduit, le revêtement qui le
masquait, on ne saurait l’affirmer, ce revêtement ayant
complètement disparu. Néanmoins, comme un revé-
tement de marbre aurait dû laisser, après sa chute,
une bien plus grande quantité de débris qu’il ne s’en
trouve, il y a lieu de croire que les parois étaient
couvertes d’un enduit quise sera effrité à l'humidité; et
peut-être sa disparition est-elle à jamais regrettable.
Tout indique, en effet, que la basilique avait été riche-
ao ΕΣ
3847.— Plan de la basilique de Sainte-Pétronille.
D’après De Rossi, Bullettinc di archeologia cristiana, 1874,
»
Édifice en maçonnerie, antérieur à la basilique,
La basilique.
Vestige des restaurations.
Plan du cimetière souterrain,
Troisième plan du cimetière.
Ambulacre.
Passage dans l’abside, tombe de Pétronille.
Direction du cubicule de Veneranda,
Direction de l'escalier.
#EOoW
eee
lui fut élevé au Vatican. Ce fait historique explique
pourquoi aucun vestige de ce tombeau n’a été retrouvé
parmi les ruines. Il est vraisemblable que les reliques
des martyrs Nérée et Achillée demeurèrent alors dans
leur sépulture primitive. Il n'existe aucun récit ni
aucun texte épigraphique relatif à leur transfert, vers
cette époque, de la banlieue dans la ville. En 1213, elles
furent déposées à Saint-Hadrien, au forum romain,
mais furent-elles transportées en ce lieu du tombeau
de l’Ardéatine ou de l’église dédiée aux martyrs dans
la ville? Nous l'ignorons.
VI. Descriprion ?. — L'intérieur de la basilique est
entièrement dénudé. L'appareil des murs, construits en
briques, qui forment l'enceinte et parent le tuf au mi-
lieu duquel l'édifice a été creusé, se montre à vif. En
1 Je donne la description faite par L. Lefort, État
actuel de la basilique de Sainte-Pétronille au cimetière de
DICT. D'ARCH. CHRÉT,
5. Escalier.
6. Citerne de marbre grec cannelée.
7. Inscription de 395.
$. Galerie intérieure du cimetière (débouché),
9. Niche de sarcophage dans la galerie.
10. Niche de sarcophage.
11. Sarcophage du me siècle,
12. Galerie obstruée.
13. Débouché de galerie.
14 Cubicule avec arcosolia et colonnes taillées dans le ὑπ,
ment construite; il est supposable que des peintures la
décoraient, et, si l’on considère que l’âge de ces pein-
tures correspondrait exactement à celui de la mosaïque
de Sainte-Pudentienne, cet incomparable chef-d'œuvre
de l’art chrétien du 1ve siècle, on ne saurait trop vive-
ment déplorer leur perte pour l’histoire de l’art
(fig. 3846).
Les parois ont, depuis le pavement jusqu’au point le
plus élevé de leur arasement actuel, une hauteur de
7m90. Elles montaient, à coup sûr, beaucoup plus
haut, car on ne discerne ni naissance de voûte (sauf un
bout du presbyterium), ni traces de l’'encastrement des
poutres, dans le cas où la toiture eût reposé sur une
charpente. L'église, par son sommet, émergeait donc de
sol et recevait le jour au moyen de fenêtres pratiquees
Domitille près de Rome, dans Revue archéologique, 1874,
p. 372-378.
IV. — 45
1419
dans la partie supérieure des murailles. C’est un sys-
tème de structure analogue à celui de la basilique
constantinienne de Sainte-Agnès sur la voie Nomen-
tane; dans l’un comme dans l’autre cas, les motifs qui
suggérèrent l'érection de l'édifice et sa disposition,
mi-partie au-dessous, mi-partie au-dessus du sol adja-
cent, furent identiques. Ce point est essentiel à noter,
car, au premier abord, l’aspect de la basilique de Pétro-
nille est trompeur; en la voyant si profondément en-
cavée dans le tuf, on est tenté de la croire absolument
souterraine, et on ne s'explique pas pourquoi, quatre-
vingts ans après l’édit de Milan, alors que le triomphe
de la foi était irrévocable, le christianisme aurait
éprouvé le besoin de créer un sanctuaire occulte. Ce
sanctuaire n’était pas dissimulé; il se révélait par son
sommet, et sa construction procède de ce désir dont les
chrétiens ont donné maintes preuves, de convertir en
église l'emplacement où reposait un martyr.
L’aire de la basilique (fig. 3847) est inscrite dans
un pentagone irrégulier, qui a sensiblement 16m85
de largeur à sa base, et 2530 de longueur sur son côté
gauche; 30 mètres de sa base à sa pointe et 27 mètres
sur son côté droit. Elle est divisée en deux parties iné-
gales : la premièresection, rectangulaire et appuyée sur
la base de 16"85 pour une longueur de ὃ προ, contenait,
à droite,une chambre, peut-être à usage de sacrifice, de
460 de base sur 5" 05 de longueur, tandis que le
surplus devait former une sorte de vestibule d’où l’on
pénétrait dans l’église; suivant toute présomption, on
descendait de la superficie du sol à l’église par un esca-
lier qui débouchait sur le flanc gauche de ce vestibule.
La deuxième section, qui constitue l’église proprement
dite, divisée en trois nefs, est séparée de la précédente
par un mur épais de Om"80 et percé de trois baies cor-
respondant à chacune des nefs. En prenant ce mur
de 1685 comme la base de l’église, on trouve de son
angle gauche au sommet de la nef gauche 1945, de
son centre approximatif au sommet du presbylerium
(non compris le léger enfoncement de la cathedra)
23m40, et de son angle droit au sommet de la nef
droite 2115; la largeur de l’église, à l'alignement du
presbylerium, est de 18m80 environ. On voit ainsi que
la construction allait s’évasant, ce qui tient principa-
lement à une déviation de la muraille de la nef droite.
On entrait du vestibule dans la nef gauche par une
porte de 163 et dans la nef centrale par une grande
porte de 3"50,y compris l’espace occupé par deux
colonnes de 0m40 de diamètre dont elle était accostée;
de ces colonnes, l’une, en marbre africain d’une rare
beauté (la seconde était sans doute pareille), avait, on
s’en souvient, été aperçue en 1854; toutes deux ont
subrepticement disparu de 1870 à 1873. Une porte de
1®76 mettait en relation la nef droite avec la chambre
ménagée à l'extrémité droite du vestibule.
La nef gauche, sur 1945 de long, ἃ en largeur
365 à la base et 385 au sommet; la nef droite, sur
2115 de long, une largeur de 348 à la base et de
373 au sommet; la nef centrale, sur 18m45 de long
depuis son origine jusqu’au massif de maçonnerie dans
lequel le presbylerium décrivait son ovale, a une lar-
geur de 812 à la base et de 10m50 à l'alignement de
l'ouverture du presbyterium.
La grande nef était séparée de chaque nef latérale,
d’abord par une ante en saillie de 2:mètres sur le mur
séparatif de la première et de la deuxième section
(l'épaisseur de l’ante était de Om80); puis par une file
de quatre colonnes; et enfin par une ante saillant sur le
massif de maçonnerie du presbylerium; la saillie était
ici de 2 mètres pour l’ante gauche, épaisse de Om90, et
de 2m54 pour l’ante droite, épaisse de 0m75, L'espa-
cement, comme les dimensions des soubassements des
colonnes, offrait de notables irrégularités. Ainsi, sur la
file gauche, la distance entre l’ante, du côté de l'entrée,
DOMITILLE (CIMETIÈRE DE)
1420
et la première colonne, est de 2m55; le côté du soubas-
sement de la première colonne, de 0m55; la distance
entre la première et la deuxième colonne, de 250; le
côté du soubassement de la troisième colonne, de 0m55;
la distanee de la troisième à la quatrième colonne, de
2m52; le côté du soubassement de la quatrième co-
lonne, de 065; enfin, la distance du soubassement de
la quatrième colonne à l’ante du presbyterium est de
170. Sur la pile droite, la distance entre l’ante, du
côté de l'entrée, et la première colonne est de 260; le
côté du soubassement de la première colonne, de 065;
la distance de la première à la seconde colonne, de
266; le côté du soubassement de la seconde colonne,
de 063; la distance de la deuxième à la troisième
colonne, de 264; le côté du soubassement de la troi-
sième colonne, de 062; la distance de la troisième à la
quatrième colonne, de 252; le côté du soubassement
de la quatrième colonne, de 065; enfin, la distance de
la quatrième colonne à l’angle du presbyterium, de
2m60. ; L
Les colonnes étaient unies, en marbre cipolin, à
l'exception d’une, cannelée, en marbre blanc. Toutes les
colonnes de cipolin (il n’en manque qu'une seule,
dérobée entre 1870 et 1873) avaient été certainement
empruntées à quelque édifice païen; on les avait
choisies aussi approximativement pareilles que pos-
sible; néanmoins elles présentaient entre elles des diffé-
rences de hauteur et de diamètre, et ne s’adaptaient
pas toujours parfaitement à leur soubassement. Celle
qui paraît la plus haute devait avoir 354; et le plus
grand diamètre semble être de Om42. La colonne
cannelée, beaucoup moins forte que les autres, n'avait
que 0m34 de diamètre. Les chapiteaux, corinthiens
pour la plupart, mais très variés de travail, différaient
aussi entre eux sous le rapport des dimensions : l’un
a ὑπ de hauteur et Om41 de diamètre; un autre,
On52 de hauteur et 036 de diamètre; un autre, Om45
de hauteur et Om31 de diamètre. Toutes ces inéga-
lités démontrent que les colonnes supportaient non
un entablement, mais la retombée d’arceaux découpés
dans une muraille de briques qui régnait jusqu'à la
naissance des voûtes. Au surplus, aucun morceau
d’entablement n’a été ramassé parmi les décombres
dans l’aire de l'édifice.
Le massif de maçonnerie dans lequel s’enfonçait le
presbylerium mesure, entre les antes qui l’escortent à
droite et à gauche, une largeur de 1050, soit 2 mètres
de chaque côté entre l’ante et l’ouverture du presby-
terium, lequel a 6"50 de corde et 4"90 de profondeur.
Le presbyterium, bien qu’arrondi dans l’axe de la
grande nef, infléchit légèrement sa courbe vers la
gauche, et cette déviation est également marquée dans
l’enfoncement où se logeait le siège épiscopal. Elle se
motive par la volonté de respecter une galerie qui
introduisait du presbyterium, vers son sommet à
droite, dans la catacombe. Cette galerie, soigneusement
murée lors de la suppression de la basilique, a sa voûte
couverte d’un enduit blanc et égavée de rosaces tan-
gentes au point de rencontre de leur diamètre; elles
s’accusent chacune par deux lignes rouges concentri-
ques avec une sorte d'étoile rouge au centre. Une autre
galerie frayée, en arrière, dans l'axe de l’ante droite et
ayant une issue dans la nef droite, à son extrémité,
par une baie latérale de 145, s'associe vraisemblable-
ment à la précédente pour desservir, au delà et peut-
être au-dessous du presbyterium, quelque chambre
encore imparfaitement explorée de la catacombe. Les
investigations et les hasards futurs procureraient les
indices nécessaires, touchant le point précis où se
trouvait le tombeau de sainte Pétronille. Au surplus, le
fond de la nef droite formait une sorte d'enceinte parti-
culière, car, à 7 mètres en avant de son extrémité,
vers le point où la muraille accentue sa déviation sur ba
1421
droite, on trouve les vestiges d’un mur transversal qui
se prolongeait jusqu’à la file des colonnes séparatives
de la grande nef et barrait complètement la nef droite;
on devait pénétrer de la grande nef dans cette partie
réservée, latéralement, par une porte laissée entre le
mur transversal et la pointe de l’ante à droite du pres-
bylerium.
La cathedra, les sièges du presbylerium, l’autel qui
recouvrait la sépulture des saints Nérée et Achillée, les
ambons, tout a été emporté quand le culte ἃ cessé dans
la basilique. On distingue seulement la trace de leurs
emplacements, ainsi qu'un graflite tracé sur l’enduit
dans la niche de la cathedra. Ce graffite offre l’image
d’un prêtre vêtu d'une chasuble, en attitude de pré-
dicateur, auprès d’une sorte d’ambon ou de pupitre.
Quant aux sarcophages découverts, ils sont au nom-
bre de sept. Deux d’entre eux, ceux qui avaient été
entrevus en 1854, n’ont pas été retrouvés. Des cinq
autres, trois sont intacts, un brisé, un réduit à des
fragments équivalents aux trois quarts de la face. Ces
fragments, qui étaient dispersés dans l’aire de l’église,
présentent en bas-relief, à gauche, un pasteur assis
avec ses brebis qui pâturent et se désaltèrent ; à droite,
d’autres brebis et un bœuf occupent un plan super-
posé; puis, en continuant à droite, au niveau du plan
inférieur, on reconnaît un pasteur occupé à traire une
brebis. Ces bas-reliefs chrétiens sont travaillés avec
inexpérience. Le sarcophage brisé a été retiré en mor-
ceaux d’un vide où il avait été précipité et se voit
actuellement reconstitué dans la grande nef; il a les
coins arrondis, la face postérieure fruste et la partie
antérieure, ainsi que les côtés, striée de cannelures
ondulées; sur la face, dans le cœur laissé vide, vers le
sommet, au centre, par l’écartement des ondulations,
on distingue en bas-relief la figurine d’une orante; à
chaque coin se détache en haut-relief un lion dévorant
une biche. Parmi les trois autres sarcophages enterrés
sous le pavement et restés à leur place, deux se trou-
vent sous la grande nef, un peu à gauche, au milieu,
l'un parallèlement à la nef, l’autre, en avant, butant
transversalement contre celui-ci; l’un et l’autre, striés
ὦ leur face de cannelures ondulées, ont les angles carrés.
Au centre de la face du premier, on ἃ ménagé une
surface plane, terminée à droite et à gauche par des
aïles en bras de croix grecque, sur laquelle on lit :
ZOTICVS-
ZOTICENI
COIVGI
Au centre de la face du deuxième, se trouve un mé-
daillon contenant un buste d'homme en relief, d’une
‘bonne exécution, et surmontant deux cornes d’abon-
dance croisées ; à l'angle droit du sarcophage, on voit
en bas-relief une femme debout, drapée dans son
pallium, le bras droit replié sur la poitrine, le bras
gauche pendant, le corps vu de face et la tête de trois
‘quarts. Le petit, côté du sarcophage n'est orné que d’un
cercle entaillé.
Les quatre sarcophages dont nous venons de parler
appartiennent au re siècle. Le cinquième, engagé à
demi sous la grande nef, à demi sous le vestibule,
semble du re siècle. Il est toujours à strigiles, mais à
angles arrondis. Il porte sur la face deux masques de
lion et il est semblable à ceux que l’ancien propriétaire
de Tor Marancia a sans doute fait disparaître entre
1870 et 1873.
D'autres découvertes suivirent celles qui viennent
d'être rapportées.
On retira des décombres une colonne, en marbre
blanc, décorée d’un bas-relief qui représente le martyre
de saint Achillée (voir Dictionn., ἴ. x, col. 422, fig. 08)
et ayant appartenu à la basilique de Sainte-Pétronille.
En eflet, les fragments en ont été relevés dans le péri-
DOMITILLE (CIMETIÈRE DE
1422
mètre même et contre les fondations de l’église, c'est-à-
dire au niveau du troisième sous-sol de la catacombe,
où ils étaient graduellement descendus à travers les
vides du pavement bouleversé; et son diamètre
(0®25 centimètres) l’a fait reconnaître, à premiére
inspection, pour l’une des quatre colonnes qui sou-
3849. — Fragment de la
colonne de saint Nérée.
3848. — Colonne de
saint Achillée.
D’après O. Marucchi, op. cit., p. 174, fig. 40.
tenaient le ciborium de l'autel (voir Dictionn., au mot
CigorruM). Le bas-relief se détache sur un cartouche
ménagé à mi-hauteur du fût. Le saint y figure vêtu
d'une tunique et d'un pallium, et lié, par les bras et les
mains réunis derrière le dos, à un poteau surmonté
d'une traverse horizontale qui donne à la croix la
forme de fau. Au-dessus de la traverse, se dresse une
couronne triomphale, symbole de la couronne céleste
que le Seigneur donne au martyr; cependant la main
divine tenant cette couronne est omise. Un soldat en
1423
tunique relevée et en chlamyde, placé derrière le pa-
tient, le saisit de son bras droit et s’apprête, en bran-
dissantson arme, à frapper la victime. Cette arme n’est
ni une hache de licteur ni une épée et, soit inadvertance
ou maladresse, soit au contraire transmission d’un
souvenir, elle paraît plus propre à égorger qu’à déca-
piter. Sur le cartouche, on lit en caractères du 1v® siècle
ce seul nom (fig. 3848) : ACILLEVS
Il n’est pas possible de douter sérieusement qu'il
s’agisse du martyr Achilleus. À cette scène faisait ré-
plique une scène analogue sur une seconde colonne du
même ciborium. Un misérable tronçon seulement a pu
en être retrouvé parmi les ruines, mais ce vestige in-
forme suffit à rendre le témoignage archéologique
qu'on attend de lui. On y distingue la partie inférieure
du cartouche et les pieds des personnages dans une
attitude identique à celle des pieds sur le cartouche de
la première colonne. Elle devait donc offrir un sujet
identique et ce nom (fig. 3849): NEREVS
Dans la courbe de l’abside, près de la niche réservée
au siège épiscopal, se trouve un petit passage obstrué à
une époque très ancienne avec des débris de marbres
maçonnés, lorsqu'on s’aperçut que, sur ce point, la
basilique menaçait ruine; la voûte de ce passage était
peinte à fresque vers le ve ou vre siècle, et, aussitôt
après l’avoir franchi, on se trouvait à portée d’un
escalier construit au 1ve siècle donnant accès au dehors
et on pouvait se rendre dans divers ambulacres et
cubicules.
C’est dans ce passage pris dans l’abside que J. B. De
Rossi croit pouvoir placer la tombe de sainte Pétro-
nille, visible et abordable facilement aussi bien de
l'intérieur de la basilique que de l’extérieur quand on
descendait l'escalier amenant du dehors. Les construc-
tions accumulées sur ce point, les noms tracés sur les
murs, les symboles, les acclamations, l’usure des mar-
ches de l’escalier, autant de témoignages de la présence
d’une tombe très vénérée. Cependant ni les galeries ni
les cubicules n’appartiennent à la période primitive des
excavations et n’offrent les caractères irrécusables des
cryptes fréquentées en qualité de sanctuaire.
Un cubicule mérite une particulière mention. On y
a trouvé une épitaphe à date consulaire de 392, rédigée
d’une manière devenue exceptionnelle au rve siècle en
ce qu’elle énonce, et sans abréviation, les {ria nomina
d’un consul :
POST CONS FL TATIANO ET QVIN
ΤΙ aVRELI SYMMachi VVCC
IVSTINVS RECESSi{ in pace
QUi vitiT ANN......
DEposiluS :+ V -IDVS ianuarias
Post cons(ulatum) Fl(avio) Tatiano et Quinti Aureli
Symmachi virorum clarissimorum, Just(ijnus recess(it
in pace) qu(i vixit) ann(os)..……. de(positu}s v idus ianua-
rias.
Au fond du cubicule, creusé au τν 5 siècle, la niche
d’un arcosolium avait tout d’abord été pratiquée.
Bientôt, les loculi envahirent la paroi de l’arcosolium;
puis les corps des fidèles occupèrent le vide de la niche,
qui fut alors murée, et un sarcophage vint s’appuyer
contre la clôture de l’arcosolium supprimé. Cette clô-
ture se compose, pour deux tiers (partie centrale et
partie droite), d'une maçonnerie chargée d’une pein-
ture et, pour un tiers (partie gauche), d’une pierre sur
laquelle on lit en bonne paléographie du τνϑ siècle :
HET
MARCVS : KARISIAE-
CONPARI - CARISSIMAE -
FECI : NOBIS : DOMVM :
DOMITILLE (CIMETIÈRÉ DE)
142%
AETerNALE DEPOSITA :
σι
Pridie K : MARTIAS : BENE :
merenti in paCE
UV UN : \\
73
La date est bien mutilée ; néanmoins, comme le-
chrisme gravé en tête invite à ne pas remonter plus.
haut que l’édit de Milan, on peut, en tenant compte des-
lettres conservées sur les deux dernières lignes, aug. VI.
et es. cons., retrouver une année où furent consuls en-
semble un auguste et un césar, l’auguste au moins-
pour la sixième fois et au plus pour la neuvième fois;
or, depuis 312, ce cas s’est produit seulement en 320 :
Constantino aug. VI et Constantino jun. cæs. conss.,
en 326 : Constantino aug. VII et Constantino cæs.conss.,
enfin en 356 : Constantio aug. VIII et Juliano cæs.
cons. D’après la longueur des lignes on reconnaît que-
le chiffre VIII convient seul à l'inscription, par consé-
quent l’année 356.
Quant à la peinture appliquée sur la muraille, comme-
elle est encadrée de bandes rouges qui se continuent
sur la pierre, elle est nécessairement postérieure à cette
date. La peinture représente une matrone et une jeune
fille (voir Dictionn., t. τ, col. 1515, fig. 360); à gauche-
de la tête de la matrone, et auprès de la tête de la
jeune fille, on lit :
VENERAN
DA DEP PETR . O
VII + IDVS - IA NEL LA
NVARI MART
AS
Le type des lettres de cette double inscription, l’ab—
sence de l’épithète sancta devant le nom de Petronella,
s'accordent avec le costume des personnages et avec-
quelques considérations accessoires et déduites de l’état
des lieux pour définir l’époque à laquelle la fresque fut
exécutée. Cette époque précède le ve siècle, et, par
conséquent, se renferme dans les limites des quarante-
dernières années du 1v® siècle.
Pétronille, la tête nue, est vêtue d’une tunique
double et d’un manteau. Veneranda, habillée d’une-
ample dalmatique, a sur la tête un voile dont les extré-
mités, ornées d'applications de rondelles pourpres, sont
bordées d’une frange et retombent sur la poitrine. Les.
deux femmes sont d'exécution médiocre, anatomies,
draperies, mouvement, tout cela est franchement faible.
La scène se passe dans un parterre fleuri, figurant le-
paradis, où Pétronille vient d'introduire l'âme de la
défunte.
Cette mention de saint Pétronille est une preuve que-
nous sommes dans le voisinage des lieux qui lui sont
spécialement consacrés et sur lesquels s'exerce sa pro-
tection. Reste toujours à déterminer l'emplacement du-
sarcophage de la sainte. Comme il ne pouvait se trouver
ni dans la crypte de l’hypogée ni sous l'autel et dans le-
presbyterium de la basilique, il n’y a donc d'autre solu-
tion que le passage réservé dans l’abside entre la basi-
lique et l’hypogée. Il est vrai que cette petite galerie:
n’a que 2 mètres de longueur et en largeur Om80:
d'ouverture dans l’abside et 2 mètres à son débouché
dans l’ambulacre proche de l'escalier. Ces dimensions
font croire qu’il a dû y avoir bien de l’encombremert
lorsque les pèlerins se présentaient, mais la réalité se-
plaît à bousculer les convenances ; il faut discuter les
faits et non le; vraisemblances.
La {lle spirituelle de saint Pierre tenait par un lien
de parenté à la famille impériale des Flaviens, dont une-
branche, issue de Flavius Petro par Flavius Sabinus,
frère de Vespasien, a fourni au christianisme un groupe
d'adhérents. Aussi la partie de la nécropole où le corps.
d’Aurelia Petronilla fut déposé était un des cimetières-
41425
“es premiers Flaviens chrétiens. En dégageant une
galerie souterraine, parallèle et contiguë au flanc gau-
“che de la basilique, on rencontra d’abord une dalle de
#marbre qui ferme l’un des loculi inférieurs et porte, au
centre, sous forme de chiffre ou monogramme, le nom
de Flavilla (fig. 3850).
Ce nom, dérivé du patronyme Flavius, comme
Domitilla de Domitius, mérite l’attention en ce qu'il
“apparaît pour la première fois. Un peu plus loin, au
second plan de la galerie d, le 13 février 1875, les
fouilles ont restitué une énorme table de marbre, cou-
wercle d’un tombeau, sur laquelle on lit en magnifiques
DOMITILLE (CIMÉTIÈRE DE)
1426
l'erreur alors accréditée sur la topographie souterraine
de Rome. Marangoni avait fait mieux, il avait publié
l'inscription en l’amalgamant à plusieurs autres et
notamment à une inscription en lettres grecques du
même type :
: PA : TTOAEMAIOC
TIP KAI
+ OYATII - KONKOPAIA
- CYMB -
Ce mélange des deux inscriptions, perdues l’une et
l’autre depuis Marangoni, les faisait croirelincisées sur
ts ses es as asnre ee eee
flettres grecques l’épitaphede la fig. 3851 (voir Dictionn.,
4.1, col. 2853, fig. 957).
Cette dernière inscription est gravée en caractères
qui appartiennent à la période la plus reculée de l’épi-
graphie chrétienne; et, du reste, l’ambulacre qu’elle
décorait offre les indices d’une haute antiquité; le plan
“de cet ambulacre ayant été graduellement abaïssé par
des travaux d’approfondissement successifs, les loculi
supérieurs sont forcément plus anciens que les loculi
3851. — Table de marbre.
D'après O. Marucchi, op. cil., p. 118, fig. 10.
inférieurs; or ces derniers, pour la plupart intacts, se
montrent clos de tuiles dont les marques n’accusent
jamais une fabrication postérieure aux Antonins, d’où
äl suit que les loculi supérieurs remontent aisément à
la première moitié du rr° siècle et au temps des premiers
chrétiens de la famille Flavienne.
Flavius Sabinus et sa sœur Titiana descendaient, au
deuxième ou au troisième degré, du frère de Vespasien.
Marangoni avait vu en 1741 leur épitaphe et l'avait
publiée comme trouvée nel cimitero di Callisto, suivant
1 De Rossi, Bull. di arch. crist., 1875, Ὁ. 5-43; 1874,
ἕν. 125-155; I. Le Plant, dans Revue archéologique, 1875, | combe de Domitille, dans Revue archéologique, 1875, p. 59-
"tresses
3850. — Dalle de marbre de Flavilla. D’après De Rossi, Bullettino, 1875, pl. v.
la même pierre et Corsini, traduisant, en conséquence,
l’abréviation ze par Πατήρ, considérait Flavius Sabi-
nus et Titiana comme les enfants de Flavius Ptolemæus
et de sa femme Ulpia Concordia. Mais en retrouvant la
dalle funéraire du frère et de la sœur, on a acquis la
certitude que l’épitaphe de Flavius Ptolemæus ne pro-
vient pas de la même tombe. De Rossi argue de ce fait
pour interpréter l’abréviation en πραίτωρ; à sa fonc-
tion, il reconnaît Flavius pour un homme de famille
sénatoriale, et, à son surnom Ptolemæus, il le présume
fils de l’un des deux Flavii Titiani que l’on sait avoir
été préfets d'Égypte pendant la première moitié du
119 siècle. Ainsi Flavius Ptolemæus, sans être père de
Flavius Sabinus et de Titiana, sortirait comme eux de
la branche Tiliana des Flaviens. Quel rôle ont rempli
les Titi Flavii parmi les prosélytes du christianisme
au 118 siècle, c'est ce qu'il serait intéressant de savoir,
maintenant que leurs traces ont été retrouvées dans les
catacombes !.
Nous aborderons plus loin les monuments de l’épigra-
phie de moindre importance pour l'étude de la cata-
combe, mais avant de nous éloigner de la basilique, il faut
rappeler deux inscriptions qui ont été trouvées à droite
de l’abside. D’après sa situation hors des murs, la cata-
combe de Domitille devait être affectée à la région ur-
baine où s’élevaient les thermes Antoniniens, près de la
via Nova. Deux épitaphes trouvées à Tor Marancia par
Bosio et par Biondi, mentionnant une marchande
d'orge de bia Noba et un capsarius de Antoninianas,
corroboraient l'induction tirée de la topographie et
indiquaient que la catacombe de Domitille dépendait
du titre de Fasciola, bâti sur la via Nova à la place
actuellement occupée par l'église des Saints-Nérée-et-
Achillée.
p. 198-199; L. Lefort, Les récentes découvertes dans la δαία-
1427
Or, sur un fragment du 1v° siècle, en lettres onciales,
on lut :
Ba]SILIVS
de fa]SCIOLA [qui vixit
hic requiesCIT PASCENTIVS LECTOR DE FASCiola
annos plus miNVS © XXI & DEPOSITVS. . . . . . ..
CONS & DN gl!
Ainsi se trouve élucidée une question de géographie
ecclésiastique. Malheureusement la date de la deuxième
inscription manque; mais un fait demeure acquis, c'est
que le cimetière de Domitille ressortissait à la paroisse
de Fasciola?.
Des cryptes dont nous venons de parler et qui sont
incorporées à l’abside de la basilique, on arrive par
un court passage à l’antique vestibule du cimetière de
Domitille, que nous allons maintenant étudier.
VII. VESTIBULE DES FLAVIENS. — Le nom de vesti-
bolo dei Flavi a été imposé à cette partie du cimetière
par J. B. De Rossi lors de la découverte en 1865. C’est
une des entrées de l’hypogée primitif et le lieu probable
de la sépulture des membres chrétiens de la famille des
Flaviens, fondatrice du cimetière. Longtemps ce vesti-
bule fut visité par les curieux sans que son origine fût
soupçonnée; dès le xXvIIIe siècle les visiteurs laissent,
avec leur nom tracé sur les parois, le souvenir de leur
passagé; puis la terre le recouvre — heureusement —
jusqu’à l’époque où sa découverte, par Michel De Rossi,
ne peut lui attirerle traitement réservé jadis aux ruines *.
Au 1er siècle, époque à laquelle il fut aménagé,
l’hypogée avait son entrée sur une voie publique: ἃ du
plan (fig. 3812). Aussitôt on se trouvait dans une sorte
de cour ou de vestibule éclairé par un lucernaire et,
en B, une construction en maçonnerie de briques, avec
une façade, longue de 625, supportant une corniche
en terre cuite. Au-dessus de la porte était fixée, sui-
vant l'usage, une inscription dont la trace se voit
encore et qui devait ofirir le nom du propriétaire.
Cette partie centrale rappelle par son architecture et
sa technique la façade du tombeau des Nasons, adossé
lui aussi à un pli de terrain. Le mur est dressé par des
assises très régulières de briques, reliées par un lit de
chaux sans aucun mélange de matériaux concassés
étrangers, caractéristique des constructions appar-
tenant à la meilleure époque impériale. J. B. De Rossi
faisait observer que cette construction est plus an-
cienne que celle de la façade du cubicule de Saint-Jan-
vier, au cimetière de Prétextat, monument de l’époque
de Marc-Aurèle; tandis que, d’après la comparaison
qu’on en peut faire avec quelques maçonneries du
même temps, c’est bien à la seconde moitié du rer siècle
qu'appartient le vestibule des Flaviens, ce qui permet
en même temps d’assigner une date au percement de
l'hypogée.
Dès la découverte, la disposition de la corniche avait
suggéré à De Rossi la pensée qu'elle encadrait l'in-
scription mentionnant le propriétaire du lieu. Cepen-
dant les fouilles de 1865 n’en laissèrent rien retrouver;
c'est en 1874 seulement, lors de la découverte de la
basilique de Sainte-Pétronille, à quelques mètres du
vestibule, que, parmi les débris accumulés sur ce point
et apportés là des environs, on rencontra un fragment
de marbre qui parut appartenir à l'inscription primi-
tive du vestibule des Flaviens (fig. 549). L'inscription
devait consister en deux lignes seulement; en haut et
1 De Rossi, Pull. di arch. crist., 1877, p. 49-55; L. Lefort,
Les récentes découvertes dans la catacombe de Domitille,
près Rome, dans Revue archéologique, 1876, p. 167-174, —
2 Xin 1860, Michel De Possi pénétra dans le vestibule; le
déblaiement et la description eurent lieu en 1863; cf. De
Possi, Roma sotterranea, t.1, p. 187, 266; Analisi geologica
ed architettonica, p. 60; Bull. di arch. crisl., 1863, p. 23;
Beulé, Fouilles et découvertes, Paris, 1873, {. 1, p. 411-430. —
, Voir Dictionn., t 5, col. 505; Manuel d'archéol. chrétienne,
DOMITILLE (CIMETIÈRE DE)
1428
en bas on voit la tranche du marbre taillé, l’ancre mar-
que le milieu de la plaque. On sait que ce symbole est .
le plus ancien de ceux qui furent adoptés par les fidèles.
Les caractères ne pourraient en aucun cas être posté-
rieurs au 115 siècle. Ces considérations ont décidé à
compléter l'inscription comme il suit :
SepulcRVM
FlaviORVM
|
Ce n’est qu’une conjecture, mais très vraisemblable.
De chaque côté de cette entrée, on aménagea plus
tard, probablement au 1π|ὸ siècle, un dégagement me-
surant dans sa plus grande longueur environ 20 mètres,
mais dont le périmètre n’a pu être déterminé partout
avec certitude. Ce qui subsiste affecte ave: quelquesirré-
gularités (voir C, D, E, F, G) la forme d’un trapèze
enveloppant le vestibule primitif dans son aire et pré-
sentant une sorte d’atrium. À gauche, on remarque
quelques petites cellules garnies de stuc peint en rouge,
sur lequel avaient été tracés quelques ornements et
des oiseaux. Dans un recoin se voit un puits circulaire
et, à côté, un réservoir d’eau et une fontaine dont la
vasque est bien conservée (voir F, G). Un banc de
pierre est adossé à la muraille. A droite de la porte
monumentale, on retrouve ce même banc adossé à la
muraille d’une vastesalle, dans laquelle s'ouvrent deux
portes donnant accès sur deux chambres sépulcrales
(voir D, E). Cet ensemble formait la cus{odia monu-
menti, telle qu’on la retrouve dans beaucoup de monu-
ments païens; il servait de friclinium pour célébration
des agapes *. Près de la fontaine, on voit encore les
traces d’un petit escalier conduisant à un apparte-
ment aujourd’hui disparu, peut-être le logement du
gardien (voir Dictionn., t. 1, fig. 174). Avant de nous
éloigner des annexes du vestibule, nous devons men-
tionner la chambre D, entièrement couverte d’en-
duit sur lequel étaient appliquées des fresques. Les
trois parois de la chambre offraient chacune un arco-
solium, destiné primitivement à recevoir un sarco=
phage en marbre ou en terre cuite; à droite en entrant
on construisit tardivement un mur, qui recouvre une
partie des peintures, lesquelles furent entaillées quand
on creusa des loculi. Les peintures sont du re siècle,
elles sont gracieuses, mais sans grand mérite. Trois fois
on répète la scène d'Amour et Psyché cueillant des
fleurs, les fonds sont ornés de guirlandes, de semis, de
fleurs et d'oiseaux. Une des niches d’arcosolium est
décorée d’une pintade et d’une perdrix; l’autre niche,
d'un paon et d’un perroquet ἢ.
De la porte monumentale B partait une longue allée
de 20 mètres environ en ligne droite, sur 250 de
large, s’enfonçant en pente douce dans le sol, suivant
l'axe de la porte. Cette allée était destinée à abriter de
grands sarcophages, en vue desquels quatre niches
avaient été percées dans les parois au ras du sol (M, N,
O, P). Dans la suite, une de ces niches fut élargie et on
y entailla un arcosolium δ. Nous avons ici un exemple
des sépultures chrétiennes du type le plus antique,
caractérisé par l'emploi des sarcophages et l'absence de
loculi qui deviendront plus tard le mode normal des
inhumations. La communauté chrétienne, encore peu
nombreuse, ne paraissait pas exiger qu'on ménageât
95
t. 1, Ὁ. 252, note2.— 40. Marucchi, ap. cil., pl. X, ΧΙ, XI, ==
ὃ Comparer le tombeau des Nasons, sur la voie Flami-
nienne. La sépulture consiste en une chambre taillée dans
le roc: les parois sont trouées de niches horizontales, dans
lesquelles furent déposés les corps. Le tombeau des Scipions,
en dehors de la porte Capène, consiste en une excavation
irrégulière, dans laquelle les parois ont été creusées sur plu-
sieurs points de manière à introduire les sarcophages dans
les_ niches ainsi pratiquées. ᾿
᾿
L
1429
Vespace et la grande allée était destinée tout entière à
recevoir des sarcophages ; aussi, peu à peu, elle en reçut
de toutes dimensions, les uns en marbre, les autres en
terre cuite, alignés le long des parois ou bien ensevelis
dans le sol; ces derniers sont en terre cuite et le plus
récent d’entre eux ne dépasse par la moitié du 11° siècle.
Quand on se résigna à creuser des loculi, ce fut, naturel-
lement, au détriment des peintures 1, Mais le mode
d’inhumation dans des sarcophages ne pouvait man-
quer de vite aboutir à l'encombrement. Pour y remé-
dier, l'architecte fut obligé de percer dans l'allée prin-
cipale quatre corridors moins spacieux qu'elle τὶ desti-
nés à recevoir des loculi. Ces deux modes de sépulture
furent alors employés simultanément, comme on peut
s'en rendre compte par l’amorce des quatre corridors.
Leurs entrées n’ont pas exigé la rupture des parois et
de l’enduit qui recouvrait la grande allée; l’enduit est
demeuré intact, ainsi que les peintures des parois. Dans
la première galerie de gauche, P, les premières sépul-
tures qu'on rencontre sont deux loculi, auxquels, à
l’aide de stuc blanc, on ἃ donné la forme et l’appa-
rence de deux sarcophages ὅς, Plus loin une tombe d’un
type unique dans les catacombes, telles du moins que
nous les connaissons. C’est une chambre funéraire dans
laquelle on accède par une sorte de lucarne tenant lieu
de porte. L'aménagement intérieur comporte des
niches très basses que précède une banquette taillée
dans le tuf, sorte de lit pour recevoir le cadavre
étendu. Ces particularités coïncident si exactement
avec la méthode d’ensevelissement pratiquée chez les
juifs qu’on est en droit d’y voir un des premiers modes
d’inhumation chrétienne, quand la pensée des fidèles
était encoreremplie des réminiscences du tombeau offert
à la dépouille de Jésus par Joseph d’Arimathie. Dans la
première galerie de droite, Ὁ, quelques tombes encore
inviolées portent, tracés en noir sur de larges tuiles, les
noms des défunts.
La grande allée que nous venons de décrire offrait,
tant sur ses parois qu’à la voûte, une délicieuse déco-
ration. Parmi toutes les fresques païennes, aucune peut-
être ne surpasse cette parfaite élégance *. Il faut, pour
en décrire les peintures avec ordre, revenir à l'entrée,
au seuil du vestibule des Flaviens, en B. L’allée se
prolonge en ligne droite 4, voûtée en berceau, percée
de niches M, N, O, P, et tendant à se rétrécir vers
l'extrémité de son parcours, à partir des embranche-
ments des corridors Q, R, T.
Du seuil, B, on voit à la voûte surgir un grand cep de
vigne dont les rameaux s’étalent avec autant de vi-
gueur que de grâce, la tapissent et retombent librement
sur les parois verticales, qu'ils vêtent de festons, enca-
drant comme dans une tonnelle les niches destinées
aux sarcophages. Parmi les pampres, volent des
oiseaux, courent des génies ailés, dont la grâce char-
mante nous a été dérobée en partie par les essais pour
enlever l’enduit qui les portait. Quelques-uns seule-
ment restent 5. Cette fresque est de la seconde moitié
du rer siècle (fig. 3852).
Ensuite se succèdent neuf parallélogrammes, carrés
ou rectangles, offrant chacun un ensemble décoratif
indépendant. On retrouvera, dans un nombre consi-
dérable de cubicules des catacombes, ces plafonds
divisés par un tracé géométrique et, dans les intervalles
1 Elles eurent plus encore peut-$tre à souffrirdes visiteurs,
depuis 1714, qui détachaient l’enduit : ils ont laissé leurs noms:
Boldetti, Marangoni, Saint Léonard de Port-Maurice ; ef. O.
Marucchi, Monumenti del cimitero di Domitilla, p. 91-92.—
30, Marucchi, Monumenti del cimilero di Domitilla, 1909,
1. χχν. — * A. Pératé, L’archéologie chrélienne, Ὁ. 58.—
4 Vue prise de l’entrée, dans Ὁ. Marucchi, op. cit., pl. vn.—
5 De Rossi, Bulleltino di arch. crist., 1865, p. 42, fig. 1;
Dictionn., t. 1, col. 1611, fig. 382; J. Wilpert, Le pitture
delle catacombe cristiane, in-fol. Roma, 1903, pl. α (une partie
DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) 1430
dessinés par les lignes droites et les lignes courbes, des
motifs chers à la symbolique chrétienne, maïs ici nous
sommes en présence d’un prototype, car on n’a pas de
raison de douter que cette portion de la voûte ait été
peinte à une date postérieure à la seconde moitié du
1er siècle δ, Ici encore, les visiteurs du xvurre siècle ont
déplorablement enlevé les motifs les plus gracieux et
les trous symétriques permettent seuls de conjecturer
ce qu'ils ont détruit. Le motif principal adopté pour
la décoration animée, c'est les petits amours nus d’une
légèreté et d’une grâce enchanteresses. En voici une
description sommaire :
1° Rectangle tracé d’un trait bleu au centre, con-
tenant un amour ailé, un petit bâton à tête recourbée
dans la main gauche, un voile sur le bras gauche, une
cordelette dans la main droite. Le rectangle est can-
tonné de quatre-trapèzes contenant chacun un amour
identique à celui du centre de la composition, mais
chacun d’eux posé sur un piédouche. Entre ces tra-
pèzes, quatresujets de genre, dont une partie d’un seul
subsiste; on aperçoit un vase peut-être parmi des
fleurs 7.
2° Huit segments de cercle, contrariés et formant un
cadre dans lequel un amour 4116 levant le bras gauche.
Ce motif est cantonné de quatre carrés, dans les angles
rachetés, un semis de fleurs. Quatre sujets ont été
enlevés, l’un d’eux incomplètement; il reste un oiseau
sur une branches“,
3° Au centre, grand rectangle tracé d’un trait rouge,
le sujet a été arraché; festons partant des extrémités et
du milieu de chaque côté du rectangle. Angles rachetés
par un éventail, dans lequel un amour dansant, le
bâton recourbé à la main, une banderole autour de
lui ?.
4° Croisée des corridors Q, R. Au centre, un losange
avec un amour nu, ailé, dansant, le bâton à la main,
une banderole autour de lui:°, Dans les angles, des
feuillages.
5° Ovale dentelé ; sujet central arraché ainsi que les
quatre sujets des angles; il reste un oiseau #,
6° Cercle, tracé rouge, inscrit dans une cordelière
bleue; au centre, amour #,
7° Ovale dentelé; aux angles, des tiges vertes 15,
8° Cercle, tracé rouge, inscrit dans une cordelière
bleue, centre arraché; à droite et à gauche, deux grou-
pes de deux dauphins chacun 14.
9° Terminus de la grande allée. Ovale dentelé, ver-
dures 15,
Les dauphins figurés sur ce plafond appartien-
nent à une époque si reculée qu'on peut croire que
la distinction n'existait pas encore entre ce symbole
et celui de 1 ἰχθὺς (voir Diclionn., t. τἀν, au mot
DAUPHIN).
10° Dans la niche N. Au centre, carré tracé en bleu
contenant un amour ; le carré est inscrit dans un cercle
rouge, celui-ci dans une guirlande verte timbrée de
médaillons et dans un grand cercle bleu qui garde deux
sujets de genre: une colombe devant une ciste de fleurs
et une chèvre devant un seau de lait 16,
11° Dans la niche Ὁ. Voûte et parois décorées,
Sujet du centre arraché, ainsi que deux autres; il
reste six paysages 12 (voir Dictionn., t. 1, col. 2693,
fig. 880).
seulement); O. Marucchi, op. cit., pl. ΧΙΠΙ-ΧΥῚ, pl. ΧΥΤΙ. —
® On peut suivre facilement la série de ces cadres dans
O. Marucchi, op. cit, pl. ΧΙΤΙ-ΧΥῚ. — ΤΟ. Marucchi, op. cil.,
pl. ΧΙΠ-ΧΥῚ, b; Wilpert, Le pitture, pl. 11. —% Ibid., pl. xm-
XVI, ©. — " Ibid, pl. ΧΙΓΙ-ΧΥΙ, d— 10 Jbid., pl, ΧΙΤΙ-ΧΥῚ. —
ἂν {bid., pl. XIT-XVI, — M Jbid., pl: XIMI-XVI. — ?* Ibid.
pl. ΧΠΙ-ΧΥῚ.-- 4 Jbid., pl. ΧΙΙΙ-ΧΎΙ. ---ἰ δ Jbid., pl. XIH-XVI.
—1® Jbid., pl. Χιτι-Χνα; pl.xxur: J. Wilpert, Le pitlure
delle catacombe cristiane, pl. π|. — ** Marucchi, op. οἷδε,
pl. xx; Wilpert, op. cit., pl, νι.
1431
120 Dans la galerie P : au fond, voûte ornée d’un
amour dans une banderole; deux sujets enlevés, pro-
bablement des paysages 1.
13° Dans la niche M, un arcosolium à voûte rouge; il
reste une partie de Saison ?.
Il reste à parler des parois latérales de la grande
allée.
Dans la niche N. Un personnage assis, à demi-nu,
pêchant un poisson 3.
Sur la paroi qui suit immédiatement, Daniel entre
deux lions .
Même paroi, plus loin, proche la galerie R. Noé
recoit la colombe dans l’arche 5.
Au point T. Scène de banquet entre deux loculi 5.
On souhaiterait que ces fresques fussent entières, à
plus forte raison l’épigraphie et cependant les inscrip-
tions ont eu encore plus à souffrir que les peintures.
Les grands sarcophages qui ont dû occuper les niches
latérales ont disparu. J. B. De Rossi avait trouvé dans
la galerie P ces deux fragments, dont la paléographie
appartient à la meilleure époque impériale 7 :
AVreliaE
CYRiacae &n|Vgi
Galerie P, on trouva une inscription importante
parce qu'elle mentionne un membre de la famille des
Bruttii, voisins de campagne de Domitille. Nous avons
dit (col. 1403) que certains renseignements sur la se-
conde Domitille nous étaient conservés par Eusèbe,
d’après le témoignage de Bruttius Præsenss. L'in-
scription, probablement païenne, vient d’une tombe
voisine :
VS - BRVTTIVS - PV
BVTTIA : LABERIA AX
BICERVNT : 5185:
et libertiS : LIBERTABVSM
posteriSQ - EORVM
Galerie P, sur le cartouche d’un sarcophage ὃ :
ARRIO
MITRHETI
ALVMNO
ΤΙ est possible qu'il s'agisse d’un alumnus chrétien.
Nous avons parlé de ces enfants (voir Dictionn., t. 1,
col. 1288-1306) qui sont fréquemment mentionnés
dans l’épigraphie chrétienne. A la même gens Arria,
qui avait recueilli le petit garçon et lui avait ménagé
lhonneur d’un sarcophage, appartient cette autre
inscription trouvée un peu plus loin 1° :
APPIE BEPONIKHNI
[SJNEMEPENTI
IPHNH COI
Dans la petite galerie O, fragment d’un sarcophage à
strigiles 11 :
KOCMIA - ΟΥ[μβιω
ACYNKP[iTw
1 Marucchi, op. cit., pl. xx1; Wilpert, Le pitture, pl.1v.Dans
cette même galerie P existe un arcosolium peint, mais à une
date certainement postérieure, et de médiocre intérêt.
Ibid., pl. Xx1.—* Jbid., pl. ΧΧΤΙΙ. — ἢ Jbid., pl. xIX, p. 88. —
“ Ibid., pl. xvn, x1x; J. Wilpert, Le pitture, pl. v; Dictionn.,
t. 1v, col. 224, n. 1. — δ O. Marucchi, op. cit., pl. XVII. —
“ Ibid., pl. xx1v; J. Wilpert, op. cit., pl. vtr; Dictionn., t.1,
fig. 187.— 7 De Rossi, Bull. di archeol. crist., 1865, p. 39;
O. Marucchi, op. cit., p. 93, fig. 6. — # O. Marucchi, op. cit.,
p. 30-31, 93. — * Jbid., Ὁ. 93. Du sarcophage il ne reste que
quelques commencements de strigiles.—-1° Jbid., p. 94. De
Rossi, Bull. di arch. crist., 1865, p.37,assigne cette inscription
etlasuivante au 11° siècle.—*Jbid., p. 94,—3% Jbid., p. 94;
De Rossi, op. cit., 1865, p. 38 : antiche e rarissime nelle pietre
DOMITILLE (CIMETIÈRE DE)
1432
En 1865,on découvrit sur un sarcophage en terre
cuite placé dans la grandeallée, L, cette inscription # ;
TH FAYKYTA
TH ΘΥΓΑΤΡΙ
EOPTH
FPANIC KAI MIKKA
Dans la galerie Q, sur la paroi gauche 13 :
EVPHEMERIDI COIVGI
DVLCISSIME SPENICVS
FECIT
Cette inscription se trouve encore en place, gra vée
sur deux grandes plaques de marbre; elle appartient
au 11° siècle 14,
Dans la galerie V, cette inscription encore en place:
POLYCRONIVS
FLORIDA : PAR:
= A€EFNIDIO FILIo
= DVLCISSIMO
5 Q:B X AN.
Ligne 5 : qui bixit X annos.
Même galerie, encore en place sur un loculus creusé
à la partie inférieure de la paroi. Les deux fragments
conservés avaient semblé à De Rossi faire partie de
deux inscriptions différentes ; en réalité c’est la même
inscription, appartenant à un unique loculus, mais
peut-être y avait-il un symbole entre les deux parties de
l'inscription. Le loculus était d’ailleurs destiné à rece-
voir deux corps "ἢ :
EPICTETVS pater
EpicTETO FILIO
ET - FELICITAS uxor benEMERENTI
EPICTETO CONlIugi et filio iN PACe qui viXIT
BENEMERENTi FECerunt ANnos...
|
Galerie Q, inscription remontant au 115 siècle 17 :
AgalONICVs
VICTORIAe
CONIVGi
BENEMERENH
FECIT
Au sommet on voit encore trace du sigle D M quia
été effacé, ce dont on a d’autres exemples 18,
Même galerie. Il est possible qu'il faille développer
le sigle : eq(ues) r(omanus), bien que la transcription
en ce cas ne soit pas conforme aux usages de l’abré-
viation # :
ζῷῷἥβενιτ
ΖὥζὥῷΖξΕΡΙΡΟΡΙΟ -E-Q-R
D'autres inscriptions, parmi lesquelles celle-ci, d’une
importance particulière (même galerie) 39 :
WX\ACIINON OAYMTTIA
W,0OC EKOIMHOH TTPOCEYXOY
WicOY H YYXH COY EIC TOYC OYPANOYC
cimiteriali. — 1 O. Marucchi, op. cit., p.94. — 14 De Rossi, op.
cit., 1865, p.39.— 150, Marucchi, op. cit., p.94; De Rossi, op.
cit., 1865, p. 39.—10. Marucchi, op. cit., p. 95; De Rossi, 0p.
cil., 1865, p. 95, estime que cette inscription est postérieure à
la période des inhumations dans l’hypogée des Flaviens;
pas antérieure au x11° siècle. Au revers du deuxième fragment
on voit quelques lettres'grecques ayant fait partie d’une
inscription plus ancienne.— 1: O. Marucchi, op, cit., p. 95;
De Rossi, Bull. di archeol, crist., 1805, p. 40.— 15 Cabrol et
Leclercq, Monumenta Ecclesiæ liturgica, t. 1, préf., p. ΟΧΊΤΙῚ. —
190, Marucchi, op. cit., p. 95; autre exemple d’eques romanus,
dans Nuovo bull. di arch. crist., 1908, p. 119.— 50. Ὁ, Maruc-
chi, Monumenti del cimitero di Domitilla, sulla via Ardea-
tina, 1909, p. 90.
Dicr. b'ArRCHÉOLOGIE
LEerTouzEY ΕΤ ANÉ, Épri
FRESQUE DU VESTIBULE DES FLAVIENS
D'après 1. Wicrerr, Le Pitture delle catacombe « istiane, PI. 1
41433
Formule nouvelle : « … et son âme (montera ?) vers
des cieux. »
Quelques fragments sans importance, d’ailleurs, n’of-
frant que des formules tronquées :, Avant de quitter
la galerie Ὁ, rappelons que De Rossi vit, sur une tuile
“fermant un loculus, une inscription tracée en lettres
moires ? :
ANENKAHTON
Dans le mur du friclinium C, un fragment sous léquel
-on voit une orante ὅ :
ἹΠΠΟΟΕΝΤΙ
in PACE
Nous rappellerons l'inscription de l'épouse de ΕἸ. Cle-
mens à son aflranchie Glycère 4 Clemens fut sans
doute enterré au cimetière de l’Ardéatine; quand ses
reliques furent transportées dans la basilique urbaine
de Saint-Clément,onemporta l'inscription en question,
dont un fragment a été trouvé dans le chœur de ladite
basilique 5. Bien que les Jtineraria ne fassent pas men-
tion de Clemens au cimetière de l’Ardéatine, il est à
peine douteux qu’il y fut déposé, mais vite éclipsé par
la notoriété de Nérée, Achillée et Pétronille.
VIII. CUBICULE D’AMPLIATUS. — Prenant à gauche
de la basilique de Sainte-Pétronille, on dépasse la mas-
sive inscription rappelant le souvenir de ΕἸ. Sabinus et
de Titiana, on continue toyjours à gauche et on par-
vient dans un autre centre historique. Venant de l’exté-
rieur, au point 4 du plan général, on descend un escalier
monumental découvert en 1852, lequel met en com-
munication plusieurs étages du cimetière.
Au bas de cet escalier, au deuxième étage, on ren-
contre un cubicule orné de peintures décoratives très
anciennes (génies, fleurs, perspectives d'architecture): à
gauche et à la voûte, deux figures du Bon Pasteur: au
fond, un arcosolium; des loculi ont amené la destruc-
tionjdes peintures antérieures. À noter cette inscrip-
tion :
VICTORIA REFRIGER(et
ISSPIRITVS TVS IN BON[o
“οἴ cette formule de prière:
IYN
VIBAS
IN PACE ET PETE
PRO NOBIS
Dans la galerie à droite est fixée une belle inscription
bilingue, dans laquelle Demetrius et Leontia implorent
Je Seigneur Jésus de se souvenir de leur fille Siricia :
TI : MNHCOHC : IHCOYC
OKYPIOC TEKNON T
Un peu au delà, à gauche, un cubicule creusé par
M. Antonius Restutus pour lui et pour sa famille :
- AHMHTPIC : ET :AEONTIA δὶ
| CEIPIKE HEIAIE - BENEMEPEN
MBSANTONI
VSBRESTVTV
5 & FECIT & YPO
GEV SIBIBETS
SVIS © FIDENTI
BVS IN DOMINO
Kevenant vers l'escalier, l’épitaphe que nous donnons
plus loin (fig. 3858), sur laquelle on voit le pasteur assis
sous un olivier et la formule : Geronti vibas in Deo.
10. Marucchi, Monumenti del cimilero di Domitilla,
1909, p. 96. — : De Rossi, Bull. di arch. crist., 1865, p. 39.
— # O, Marucchi, op. cit., p.97.— 4 Voir Dictionn., t. αν, col.
DOMITILLE (CIMETIÈRE DE)
Vers le milieu de l'escalier monumental, on rencontre
le niveau du premier étage. A droite, en descendant,
un cubicule avec un recoin pouvant figurer une abside.
A gauche, une longue galerie bordée de cubicules
creusés à une date postérieure. Sur l’un deux on a lu
ce graflite : Spirila sancla in mente habete Bassum pec-
catorem. Tout au fond, la crypte d'Ampliatus. Cette
crypte a été décrite (voir Diclionn., t. 1, col. 1712-
1721).
IX. RÉGION DU 11° SIÈCLE. — Cette galerie possède
quelques fresques importantes.
Dans la quatrième galerie à partir de l’escalier, entre
deux loculi, une peinture de l’Adoration des mages. La
Vierge au centre, entourée de quatre mages offrant
leurs présents.
La crypte des boulangers, déjà décrite (voir Dictionn.,
t. 1, col. 2267-2274, fig. 772-775, au mot ANNONE).
Cubicule éloigné avec une peinture d’'Orphée.
Bosio dit (1. III, c. ΧΧΙΠ) avoir copié sur la chaux,
dans cette région, l’inscription suivante :
VLVASIO
MARTYRI
Au deuxième étage, à droite du grand escalier, dans
un cubicule se trouve un arcosolium avec cette inscrip-
tion tracée à la pointe: DOMINO EVAAAIO PRESBY-
TERO SANCTO BOTVM FECERVNT. Sur la porte du
cubicule, on lit: EYAAAIOC EAYTO).
X. RÉGION DU 1V® SIÈCLE.— La région la plus ré-
cente s'étend vers le sud, vers la maison de Tor Ma-
rancia, à gauche de la basilique et du grand escalier.
On y accède, soit par la galerie qui part du pied de
l'escalier de la basilique, soit par la première galerie
d’Ampliatus. En suivant cette dernière voie, on re-
marque d’abord une peinture d'Adam et Eve et, à
côté, cette belle inscription :
BONGOCH
BONGQCO)
γιὼ
ΚΟΙΜΩΜΕΝΟΙ
ΕΝ KOMH
Il y eut dans cette région deux cryptes importantes,
celle des Saints-Marc-et-Marcellien et celle de Damase
(voir DAMASE).
La région, dite de Diogène, appartient à la même
époque; elle est située du côté opposé à l’abside de la
basilique. En s’y rendant, on rencontre la chapelle des
« petits apôtres ».
Un peu plus loin, à gauche, le cubicule d’un fos-
soyeur nommé Diogène, dont le nom était tracé en
rouge sur l’arcosolium :
DIOGENES FOSSOR : IN : PACE : DEPOSITVS
OCTABV - KALENDA - OCTOBRIS
Le cubicule, très décoré, fut dévasté par Boldetti;
nous en reparlerons plus loin (voir FossoYEURS).
XI. ÉprGrapnie. — Nous avons énuméré et utilisé
quelques inscriptions permettant d'éclairer ou de ré-
soudre divers problèmes historiques relatifs à l'hypogée
ou à la basilique. On a vu que cette dernière avait été
érigée entre 390 et 395, puisqu'elle reçut la dépouille
mortelle de Beatus et de Vincentia, décédés sous le
consulat d’Anicius Olybrius et de Probinus; elle
n'existait pas en 390, puisque ses fondations n'empè-
chaient pas encore, sous le consulat de l’empereur
Valentinien, consul pour la quatrième fois, et de Neu-
terius, d’ensevelir un fidèle dans le troisième sous-sol de
l'hypogée dont elles coupent et interceptent les gale-
1402. — # Corp. inscr. lal.,t. νὰ, n. 94$; un fragment est
conservé à Saint-Clément, un autre fragment plus grand
au Musée du Capitole.
1435
ries. La basilique a détruit la forme primitive de
l’hypogée, mais les galeries contiguës au sanctuaire de
Sainte-Pétronille avaient certainement reçu les corps
des fidèles dès le 115 siècle. Près de la lourde pierre qui
porte les noms de Flavius Sabinus et de sa sœur Ti-
tiana, avait été inhumée Dæ(c)imm(ia). Les lettres
sont enduites de couleur rouge (fig. 3853) :
<— DAECIMIA +—>
De là on descend dans une chambre double bien
conservée, qui a gardé ses tombes intactes et leurs in-
DOMITILLE (CIMETIÈRE DE)
1486.
sister. ἃ peine convient-il d'avancer jusqu'aux pre-
mières années du re siècle l’épitaphe de G. Julia
Agrippina, et cela par l'unique considération que, sous
l'empire, l'usage, très rare, des prénoms de femmes
commence seulement à une époque tardive. Le plus
ancien exemple à date certaine est peut-être encore .
celui de Gnea Erennia Sallustia Borbia Orbiana,
femme d’Alexandre-Sévère. Peut-être Gaia Julia Agrip-
pina sortait-elle de la famille ou au moins de la clien-
tèle des Agrippa, descendants d'Hérode, qui adop-
tèrent le nom patronymique de Julius #. ?
3853. — Inscription de Decimia. D’après O. Marucchi, op. cit., p. 117, fig. 9.
scriptions en place. Dans la première chambre on voit
des monogrammes qui pourraient se lire Agrippinus
ou Julius Agrippa et, sur la même tombe, un second
monogramme : Rufina. Dans la même région, un troi-
sième monogramme en lettres grecques est plus diff-
cile à déchifirer; peut-être ἢ :
EAAAC H ΚΑΙ AEYKAAIA
Dans la deuxième chambre, les épitaphes suivantes ? :
PASSANTE
RVFINVS
Μ΄" AVRELIVS - IANVARIVS
G. IVLIA-AGRIPPINA :
DVLCIS
SIMPLICI -
IN AETERNVM
ANNIVS FELIX
Les trois premières inscriptions sont belles et gra-
vées par le même artiste *. Toutes trois ont les {ria
nomina, indice sur l'antiquité duquel il est inutile d’in-
1De Rossi, Bull. di arch. crist., 1875, Ὁ. 61-62, pl. v,
n. 1, 3. Dans cette même première chambre,une tombe
fermée portait ce seul nom FAMIKOY, une autre EVTI-
CIANVS IN PACE. À ces inscriptions on pourrait en
ajouter périodiquement de nouvelles. Ainsi, E. Stevenson,
Scavi nel cimitero di Domitilla, dans Nuovo bull. di arch.
crist., 1898, p. 31-41, en a fait connaître de nouvelles : TG)
DEIMNHCTU) AATEIBG, une autre sur Jaquelle est
figuré un marbre; Ὁ, Marucchi, Di alcune iscrizioni recente-
mente trovate o ricomposte nella basilica di S, Petronilla e
dei SS. Nereo ed Achilleo sulla via Ardealina, dans Nuovo
«
Près de cette deuxième chambre, une dalle cémé-
tériale portait en très grands caractères 5 :
- T-AE-LI-SE :
«
Titus Ælius, et plus haut nous avions Annius Felix,
dont on retrouve le gentilice sur un groupe de tombes
où se rencontrent des Ælii et des Aurelii. Il semble que
ces noms, ce lacenisme invitent à regarder dans la
direction des affranchis et clients des Antonins, au
11e siècle de notre ère. Et il est, en tout cas, intéressant
d’en rapprocher cette épitaphe d’autres Ælii chrétiens
trouvée près du cubicule en question © :
VALER:ISIAS
ADVENTAe dui
CISSIMAE....
V:MENII..
Thetidian O-:AVG-LIB-MARTIO-Q-V-A-XXXVIII:ET-
[AELI ae
Cresc ENTINAE:FIL:Q:V-:A-XI:AELIA: SECVNDA
E GEMINO FIL-QN:A-V:-M-VIII-D-XVI
Les autres inscriptions ornées de symboles qui ont
été rencontrées dans les galeries voisines de ces cubi-
cules offrent toutes des indices de haute antiquité. Les
deux dont le formulaire est moins laconique sont les
suivantes ? (fig. 3854):
bull, di arch. crist., 1899, p. 27-32, publie une vingtaine de
fragments, la plupart datés, où on trouve mention d’un
.ius lect(or Ecclesiæ cjatolice (n. 6); cristo pres(lante)
(n. 16); arcisolium usc(andentem), n. 21; Di un gruppo di
antiche iscrizioni cristiane spettanti al cimitero di Domitilla
e recentemente acquistate dalla Commissione di archeologia
sacra, dans même revue, 1901, p. 233-256. — ? Jbid., 1875,
p. 57. — ? Au contraire, la quatrième est incisa da mano
imperila. — 4 Ibid., 1875, p. 59. — δ Jbid., 1875, p. 58. —
# Ibid., 1875, p. 59; O. Marucchi, op. cit,, p. 145. — ? De
Rossi, op. cil., 1875, p. 63.
74
eye
ὍΝ
1437 DOMITILLE (CIMETIË
ἃ AGAPE: b) EVPORO FILIO DVL
TE: CISSIMO BENEMER
IN PACE ENTI:PARENTES-Q Vi
VICSIT:ANNIS VII
Sous le mur de la nef de droite, le mur de fondation
obstrua le passage d’une galerie du troisième plan; un
loculus tout seul a gardé son épitaphe tracée sur une
toute petite plaque de marbre qui indique une sépul-
ture d'enfant ! :
PRIMVLIO F DS X
Primulio fidelis. — Deus Christus. |
Sous le mur du fond du narthex, près de l’escalier,
une autre galerie du troisième plan est obstruée, et on y
3854. --- Inscription du cimetière de Domitille.
D'après O. Marucchi, p. 123, fig. 15.
a trouvé trois épitaphes des années 361, 367, 392, ces
deux dernières sans autre intérêt que la date, mais la
plus ancienne assez bien conservée ? :
DVLCISSIMO FILIO MARINIANO
QVI VIXIT ANNOS LI MENS‘HII
DIES*XII DEP*XI‘KAL'AVG.QVESQVET
IN PACE:TAVRO'EN FLORENTIO-CCNS5
5 FL‘CONCORDIVS-VP-FILIO FECII Ὰ
IN
Encore un fragment trouvé avec les précédents et
qui, bien qu'il n’ait pas de date, est certainement de la
deuxième moitié du 1ve siècle ὃ :
HIC FESTVS IACET COGNOSC!
QVEM PVERVM XPE MONVISTI
PRO MERITIS CREDO QVIA SA;
BIS DVODENOS NECDVM CONPLE
CONPOSVIT VERSOS MARCIAN;
DEPOSIT $ II DVS $
ΟΝ! VIXIT ANN XXIII
Hic Festus jacet, cognoscite fratres,
Quem puerum, Christe, monuisli spernere mundum,
ET!
1 De Rossi, op. cit., p. 46.—? Ibid., p.47.—" Ibid., p.48. Le
troisième vers est une réminiscence évidente d’un vers
damasien : Post cineres Damasum faciet quia surgere credo.
—1Nuovo bull. di arch. crist., 1901, p. 245, ἢ. 23. —
# Nuovo bull. di arch. crist., 1901, p. 248, π. 26. — * Ibid.,
RE DE) 1438
Pro merilis credo quia salvum surgere..
Bis duodenos necdum compleverat annos,
Composuit versus Marcianus
Parmi les inscriptions datées qui ne nous sont pas
seulement des fragments à peu prés inutilisables, nous
tréuvons quelques pierres déjà publiées plusieurs fois,
notamment par De Rossi, dans ses Inscripliones chri-
slianæ, en 274, n. 13; en 318, n. 34; en 340, n. 60:
en 355, n. 127; en 377, n. 269; en 384, n. 341; en 393,
n. 411; en 391, n. 395; en 393, n. 416; en 398, n. 462:
en 402, n. 505; en 418, n. 606. Les inscriptions non
consulaires sont tantôt en grec, tantôt en latin. Ces
dernières sont de beaucoup les plus intéressantes. Nous
avons déjà rappelé celle de Pollecla, marchande
d'orge (voir Dictionn., t. τ, col. 2267, fig. 771), celle de
Constantius (Dictionn., t. 111, col. 1287, fig. 2763), celle
de Cucumio (Dictionn., t. τι, col. 2112) et la belle
formule (fig. 3855) :
| SOLVSDEPSANIMAMT VAM
D'EFEND À D À LEX AND RÉ
3855. — Inscription d'Alexandre.
D'après O. Marucchi, op. cit., p. 224, fig. 112.
Sur un disque de marbre blanc, foré d’un trou au
centre et gravé au 1ve siècle 4 (fig. 3856) :
RETURN
Re
TATISERIMIVMLAVDEMO SVPR
BARS DEUNAMIDERE CUPIENSVIIT
NÉCHRINIVSO RAR
LACMERITI SV TE VINS ORAN
OMNESFLIR
VENIVRAQOVE
NIXITAN
QUES
3856. — Disque de marbre blanc.
D’après Nuovo bull. di arch. crist., 1901, p. 245, n° 33.
Quelques épitaphes, malheureusement incomplètes,
présentent des formules qu'on ne peut restituer que
par conjecture et qui semblent intéressantes : …dimis-
sus est qui non. desiderio perimus δ; la formule que
nous avons déjà signalée à propos de la bonté chré-
tienne (voir ce mot) : (quod {u nobis debuisses facere)
nos libi fecimus δ, ou encore : miseri par(entes) fece-
run(t) : et les formules courantes : in pace®, “eposifus
(ta) 5, deposilio νος
1901, p. 249, n. 27. —
1901, p. 249, n.
n. 35; p. 252, n. 42, 43; p.
9 Ibid., 1901, p. 249, n. 28;
10 Jbid., 1901, p. 253, n, 4
τ Ibid., 1901, p. 2
, ἢ. 28: Ὁ. 250, n. 32:
51, n. 37. — ‘ Ibid,
p. 251, n. 34: Ρ. 251,
»D 44, gts 254, n. 50, 51. —
40; Ρ. 253, n. 48.
1439
Une des plus intéressantes inscriptions du cimetière
de Domitille est celle de Secundilla:, qui se trouve
actuellement encore dans le premier couloir latéral à
gauche de la galerie qui mène à la crypte d’Ampliatus.
A droite, on aperçoit la colombe et le rameau symbo-
fique. A gauche, une colonne avec base et chapiteau,
surmontée du buste d’un personnage ayant les bras
étendus dans l'attitude de la prière. Le sommet de la
tête porte une croix aux quatre branches égales. Sur le
fût de la colonne s’étale en hauteur l'inscription SE-
CVNDILLA IN PACE. J. B. De Rossi avait un instant
soupçonné que cette représentation pourrait viser un
stylite, mais la plaque funéraire, étant du 1ve siècle, ne
se prêtait guère par sa date à une allusion de ce genre.
Cette opinion a néanmoins été reprise et on a fait re-
marquer que le motif était unique en épigraphie et
n'avait pas dû être imaginé par le rude artisan qui ἃ
gravé le marbre: il n'avait pu le copier sur une fresque
ou sur un bas-relief, en tout cas on n’en connaît aucun
qui mette sur la voie d’un prototype. Inutile de cher-
cher dans les monuments païens. « Au contraire, la
ressemblance avec le type classique du stylite est frap-
pante. On connaît la gravure de Bottari où le buste de
V'ascète émerge du chapiteau de sa colonne. Le Méno-
loge de Basile compte parmi ses miniatures quatre
représentations de stylites : saint Siméon au 1°r sep-
tembre, saint Alypius au 26 novembre, saint Daniel et
saint Luc au 15 décembre. L'image de ce dernier ofire
an parallèle frappant avec l’orante du monument de
Secundilla: saint Luc est représentéen prières, les bras
étendus; il faut remarquer seulement que dans le Méno-
loge les colonnes sont notablement raccourcies, à cause
du cadre imposé au miniaturiste, et qui se développe
non en hauteur, mais en largeur ?. Reste à savoir si le
graveur de l’épitaphe a jamais eu pareilles miniatures
‘sous les veux, c’est plus que douteux. Cependant, à leur
défaut, il a pu entendre parler destylites. La réputation
de ceux-ci était si grande en Occident que, du vivant
même de saint Siméon, on venait de partout le consi-
dérer sur sa colonne, d’Espagne, de Bretagne, de Gaule.
« Quant à l'Italie, écrit Théodoret, il serait superflu
d’en parler. On dit que dans la grande Rome il jouit
d’une telle célébrité que, dans tous les vestibules d’ate-
Îiers, on place de petites images qui le représentent,
pour servir de sauvegarde et de protection #. » Ceci fut
écrit avant le milieu du ve siècle et toute la question
serait de savoir la date de l’épitaphe, question presque
insoluble par le seul fait qu’elle est posée, car les uns
tireront vers le 1115, les autres vers le ve siècle. En tout
cas, le monument est curieux et la question intéres-
sante.
Enfinuneinscription 4, malheureusement très incom-
plète, semble avoir commémoré les membres inhumés
dans un tombeau de famille; parmi eux se trouvaient
des prêtres et des évêques. Il semble qu’à la ligne 10e
on puisse accepter la restitution des consulats d’Oly-
brius et Probinus, en 395; à cette date la basilique était
construite. Voici les personnages à peu près recon-
maissables (fig. 3357) :
Ligne 13 : (a) (phatre (pre)sbylero
14 : Crescen(s) (n)epos…
15 : (Di)ac(onus) reg(ionis) V (ne)pos…
16 : nep(os) Marcelli epis(copi) (n)epos Ce...
17 : (ma)trona presb(yteri) abnepos
18 : Basili socrus epis(copi) episcop(i)
19 : Ursini Albanensi(s)
1J. Wilpert, Ein Cyclus chrislologischer Gemälde, in-49,
Freiburg, 1891, p. 33, pl. 1x, n. 1; cf. E. Le Blant, dans
Comptes rendus de l’ Académie des inscriptions, 1888, p. 49;
De Rossi, Bull. di arch. crist., 1888-1889, p. 74; K. M.
Kaufmann, Die Sepulcralen Jenseitsdenkmäler, in-{ol., Mainz,
1900, p. 115; H. Delehaye, Une question à propos d'une
é<pitaphe du cimetière de Domitille, dans Atti del II con-
DOMITILLE (CIMETIÈRE DE)
1440
XII. ScuzPTUuRE. — Nous avons déjà parlé du mor-
ceau le plus important, la colonnette du ciborium figu-
rant le martyre de saint Achillée. Quelques débris
trouvés sur divers points de la catacombe ont été ras-
semblés sur l'emplacement de l’ancienne Schola can-
torum de la basilique restaurée. Ces débris sont d’ail-
leurs de médiocre intérêt : dauphins et trident; — bon
pasteur; — bœuf et âne à la crèche, et, sur un autre
fragment ayant pu appartenir au même marbre, mages
3857. — Inscription d’un tombeau de famille,
D'après Nuovo bull. di arch. crist., 1899, p. 24-26.
peut-être devant Hérode; — Daniel parmi les lions ; —
Moïse frappant le rocher; — le Sauveur parmi les
apôtres; — Jonas; — Adam et Ève; — noces de Cana;
— hémorrhoïsse; — résurrection ? Hébreux dans la
fournaise; — résurrection de Lazare; — entrée du
Christ à Jérusalem.
Un fragment — comme sont tous ceux qui précè-
dent — mais plus intéressant, a été trouvé à droite de
l’abside de la basilique et est aujourd’hui fixé à l’inté-
rieur; on y voit un agneau couché au pied de la croix et
une colombe tenant une branche dans son bec δ (voir
gresso inlernazionale di archeologia cristiana, Roma, 1902,
p. 101-103. — ? H. Delehaye, op. cit, p. 102 —
3 Théodoret, Jlistor. religiosa, ce. ΧΧΥῚ. — ὁ Nuovo bull.
di arch. cris!., 1899, p. 24-26; fixée sur la paroi droite
de la basilique, το * O, Marucchi, dans Bull. di arch.
crist., 1899, p. 34; Éléments d'archéol, chrét., 1900, t. 1,
p. 113.
LÉ. che
ὮΝ
|
ων pi
LR SE Ὁ
1441
Dictionn., t. 1, col. 880, fig. 196). Enfin, une épitaphe
montre le bon pasteur assis sur une pierre à l’ombre
_ d’un olivier; vêtu de la tunique exomide, il tient de la
main droite la flûte et, de la gauche, la houlette. A ses
pieds, une brebis couchée regarde vers lui; l’épitaphe
porte: Geronli vibas in Deo,wresiècleenviron!(fig. 3858),
XIII, PEINTURES. — Nous avons dressé le catalogue
des fresques de la catacombe de Domitille, avec la
bibliographie de chaque fresque, dans notre Manuel
d'archéologie chrétienne, 1907, t. 1, Ὁ. 529-540. Nous y
renvoyons. Pour les quelques fresques qui ont fait
l'objet de publications récentes, voir col. 1429 et les
notes. La peinture du cubicule de Diogène sera décrite
au mot FossoyYEUR.
_ XIV. BIBLIOGRAPHIE. — A. Bacci, Memorie relative
ad un affresco del 1V secolo nel cimitero di Domitilla, dans
Nuovo bullettino di archeologia cristiana, 1905, p. 71-78.
— Η. Delehaye, Une question à propos d’une épitaphe
du cimetière de Domülille, dans Atli del II congresso
internazionale di archeologia crisliana, 1900, Roma,
DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) — DOMUS DEI
1447
monumenti esistente negli antichi cimiteri suburbani.
1. Monumenti del cimitero di Domitilla sulla via Ardea-
tina. 11, même titre, in-fol., Roma, 1909-1914; Da una
cripla con importanti pitture scoperta nel cimitero di
Domitilla, dans Attidel [1 congresso archeologico, Roma,
1902, p. 93-100. — M. Rampolla y Tindaro, Santæ
Melania, note 16, p. 174-176 : La casa Cœlimontana
dei Valerii e il cimitero di Domitilla. —- J. B. De Rossi,
Del cristianesimo nella famiglia dei Flavi Augusti e
delle nuove scoperte nel cimitero di Domitilla, dans Bull.
di arch. crist., 1865, p. 17-24, 33-46, 89-98; Scopertar
della basilica di 5. Petronilla col sepolcro dei martirë
Nereo ed Achilleo nel cimitero di Domitilla, dans même-
revue, 1874, p. 5-35, 68-75, 122-125; Insigni scoperte
nel cimitero di Domitilla, dans même revue, 1875,
p. 5-79; Scavi nel cimitero di Domitilla, dans même
revue, 1877, p. 128-135; Sepolcro di S. Petronilla nella
basilica in via Ardeatina e sua traslazione al Valicano,
dans même revue, 1878, p. 125-146; 1879, p. 5-20,
139-160; IL cubicolo di Ampliato nel cimitero di Domi-
3858. — Inscription de Gérontius.
D’après J. Wilpert, Fractio panis. La plus ancienne représentation, 1896, p. 100. 1
1902, p. 101-103. — Ο. Jozzi, Frammento di vetro figu-
ralo trovato nella catacomba di Domitilla, Roma, 1900.
— J. P. Kirsch,Unbekannte Fresken in Domitilla Kata-
kombe, dans Rôümische Quartalschrift, 1902, p. 259-260.
— H. Leclercq, Manuel d'archéologie chrétienne, in-8°,
Paris, 1907, t. 1, p. 529-540. — L. Lefort, État actuel de
la basilique de Sainte-Pétronille au cimetière de Domi-
tille, près de Rome, dans Revue archéologique, 1874,
p. 372-378; Les récentes découvertes dans la catacombe
de Domitille, près Rome, dans Revue archéologique, 1875,
p. 39-47; 1876, p. 167-174. — O. Marucchi, Di alcune
iscrizioni recentemente trovate ὁ ricomposte nella basi-
Mica di S. Petronilla e dei 55. Nereo ed Achilleo, sulla
via Ardeatina, dans Nuovo bullettino di archeol. crist.,
1899, p. 21-36; La memoria dei SS. Marco e Marcel-
liano nel cimitero di Domitilla e probabile attribuzione a
questi martiri di un carme del papa Damaso, dans même
revue, 1899, p. 5-20; Di un gruppo di antichi iscrizioni
crisliane spettanti al cimitero di Domitilla e recente-
mente acquistale dalla Commissione di archeologia sacra,
dans même revue, 1901, p. 233-256; Éléments d’archéo-
logie chrétienne, 1900, τ. 11, p. 102-134; Roma sotter-
ranea crisliana (nuova serie). Descrizione analilica dei
1. Wilpert, Fractio panis. La plus ancienne repré-
sentation du sacrifice eucharistique, in-4°, Paris, 1896, p. 100.
—? Eusèbe, Hist. eccles., 1. VII, xxx; 1. VIII, xt; 1. IX,
lilla, dans même revue, 1881, p. 57-74, 123. — E. Ste-
venson, Scavi nel cimitero di Domitilla, dans Nuovo:
bull. di arch. crist., 1898, p. 31-41. — J. Wilpert,
Ein unbekanntes Gemälde aus der Katakombe der hl.
Domitilla und die Cœmeterialen Fresken mit Darstell-
ungen aus dem realen Leben, dans Rümische Quar-
talschrift, 1887, τ. 1, p. 20-40; Un affresco travisato del
cimitero di Domitilla, dans Nuovo bull. di arch. crist.._
1899, p. 37-42.
H. LECLERCQ.
DOMUS (DE1, ECCLESIÆ, ORATIONIS, etc).
Domus a servi à désigner le lieu où les fidèles se réunis-
saient pour la célébration du culte. Dès l'Ancien Testa-
ment nous voyons désigner par les expressions domus
Dei, domus divina, le lieu où est fixé le séjour de Dieu.
Au rve siècle, Eusèbe emploie : oïxos ἐχχλησίας, τῶν
ἐχχλησιῶν οἶχος *; οὐ bien les conciles de Laodicée, de
Gangres : οἶχος τοῦ ()εοῦ; domus ubi orationes fiebant,
domus ecclesiæ, domus Dei».
Un des plus anciens exemples se trouve à Milan, où
l'installation primitive se trouvait dans la domus Phi-
lippi 4. Ensuite, on substitua au nom du propriétaire
le nom du patron auquel l’église était dédiée : domus
ΙΧ. — ᾽ Conc. Laodic., ce. 6; Grangr., ce. 5; Tolet. II, ©. 1. —
« De Rossi, Bull. di arch. crist., 1864, p. 29; voir Dictionn.,
t. 1, col. 1442.
1443
sancti Petri, domus sanctæ el semperque virginis et Dei
genitricis Mariæ 1.
En Afrique, l’épigraphie chrétienne offre des for-
mules analogues : Hic domus Dei nostri Christi, à Aïn
Ghorab: Hic domus orationis, à Sufetula; Hic dom[us….,
à Henchir-Guellil; à Henchir-Magroun ὃ :
HIC DOMVSÆMPI
IATA VOCATVR
Le milieu de l’inscription est inintelligible. Il y avait
peut-être quelque chose dans ce genre : Hic domus
[δὶ nomen Dei in]vocatur.
Près de la Sbikra (province de Constantine) * :
HEC DOMVS DEI MEMORIA SALVATORIS
DOMUS DEI — DOMUS ÆTERNA
1444
loco incerto (voir Diction., t. 11, col. 2101, fig. 3188) 7:
DIGNO ET MERITO
PATRI ARTEMIDORO
CVIVS HAEC DOMVS
AETERNA VIDETVR
| > BENEMERENTI IN PACE
DP:VIII KALAG
J. B. De Rossi a fait observer que la domus æferna
n'était pas absolument étrangère à l’épigraphie chré-
tienne ὃ. En cela Mabillon s'était trompé " et Fabretti
avait su ne pas le suivre ®. Toutefois il est douteux,
faute de bonnes preuves, que les fidèles aient eu en
vue ce texte de l'Ecclésiaste : Zbit homo in domum
æternilalis suæ ",ou même celui des Psaumes : Sepul-
chra eorum domus illorum in æternum "ἢ. Avant .de
haec bi actEIRNA DOMVS+IN QVA YNVNC » IPSA SECVRA νυ QIESOS #
corpore;namq.tlu
S SPIRITVS y ACARNE v RECEDENS
est sociatu SSANCTIS *PROMERITIS - ET OPERATANTAÀ %
quaeque deuM!METUISTI y SEMPER QUIESCIS - SECVRA Ε
dedisti corpVS TERRAE à PICNVS-QVE v RECEPTVS #
s p L'EENDORI - CVM v LVMINE - CL ARO
ES te a d QUAETE SEMPER DEO y DICASTI£
MA re T\AS SED v PRO » É ACTIS ADAL ΤᾺ νυ VOCARISt
ΟἋ - PACATIANO » CVM v AAVU TA v DEBEBIT Ÿ
pa c ATIANVS - ELEVTERIAE MATRI SVAE LOCVAM FECIT
quae viril ANN - PLM - (XXV - MENS - I -D - Χ - ΡῈΡ. ΠῚ ΚΑῚ - IVN DORMIT
in pace cons. D: ΙΝ - GE IVUIANI - AVC IN - ET FL - SALLVSTI - CON -
FRERE Η ESPERIVS - QVE/M NVTRIT - ISCRIPSIT
3859. — Inscription de l’année 363.
D’après De Rossi, Inscript. christ.
urbis Romæ,
1861, t. ἃ; p.88, n. 159.
On trouve domus Dei pour désigner l'Église: Maxen- | rechercher l’origine de cette formule, nous citerons
dius, Nero et cuncti illi perseculores domus Dei, ou
encore : Noli, Constanti, cum arianis pugnare contra
domum Dei, et c’est le même sens que chez saint
Augustin : Quoniam ipse in domo fidei justius flagitabat
fidem debere servari, ne ibi frangeretur, ubi docetur 5.
Enfin, on rencontre domus divina, qui remplace
domus Augusta et désigne la maison impériale, tantôt
l'édifice du Palatin, tantôt la famille du prince. Les
comiles domus divinæ n’ont donc absolument rien à
voir avec la hiérarchie ecclésiastique ;ce sont les admi- |
nistrateurs du domaine privé ὃ.
H. LECLERCQ.
DOMUS ÆTERNA. LeMusée épigraphique du
Latran possède l’épitaphe d’Artemidorus, enseveli le
vi des kalendes d’août, et provenant ex suburbano
1 De Rossi, Bull. di arch. cris, 1870, pl. 1x. —
? P. Monceaux, Inscriptions chrétiennes du cercle “de
Tébessa, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France,
1909, p.337 sq.; et à Sbeitla, cf. Comtes rendus de l' Acad. des
inscripl., 1884, p. 253.— 5.1], Toutain, Inscriptions inédites
de ἴα province de Constantine, dans Bulletin archéol.
du Comité des trav. hist., 1894, p. S7, ἡ, 12. — 4 Forcel-
lini-De Vit, Lexicon lolius latinitalis, t. 11, p. 786. —
ὁ S. Augustin, Epist., cer, P. L., t. ΧΧΧΙΙ, col. 1067. —
“ Code Théodosien, 1. V1, tit. xxx, loi 2, et le commen-
taire de Godefroy; cf. Corp. inscr. lat., t. vx, n.
14399. |
| quelques textes :
DOMVS
AETERNA SEPTI
MINI ET CRESCE
N TINES
Domum æterne
Valeriane bene-merenti-qui vixit-annis X XXIII
mensibus duo diebus X11 maritus et genus alius
mereli fecerunt in pacem
3%. HAEC DOMVS ETERNA SEPTIMI
ET POIOC PCENIES
914
—? O. Marucchi, 1 monumenti dell’ museo cristiano Latera-
nense, in-fol., Roma, 1911, pl. zx, n. 36 (pilier xvm,
n. 36). * De Rossi, dans Bull. di archeol. crist., 1880,
P. 58. — * Mabillon, Iter Italicum, p. 140.— 139 Fabretti,
Inscriptionum antiquarum, in-fol., Romæ, 1699, p. 112-
113; voir aussi Biagi, Monum. graca el latina ex museo
Jacobi Nanii, t.1, p. 202 sq.; Cavedoni, dans Memorie di
Modena, 115 série, t.vir, p. 138 sq.; De Rossi, Roma sotterra-
nea, t. 111, p. 456.—4 Eccles., x11,5.—22 Psalm.xLvir, 12.—
3 Fabretti, op. cit, . 113, p. XIV. — ]bid., p. 113, n. 278,
Hortis Peretlis ». —1% Jbid., p. 113,n.279, «ex Arringos,
st
*
“πο, οὐ.
2
ei
M Se UD
A ας σὸν τσ φῶ, σὦπξ ταὶ
DT
1445 DOMUS
41, D-Q-:AETERNAM IVLIA AGRIPPAE || POSVIT
OBSEQVENTI MARITO. — 5°. SCIPIO ET POLI-
CRONIA SEVIVI... || AETERNVMQAM DOMVM PRIOR
MA... — 6%. MALLIVS TIGRINVS || OB REFRIGE-
RIVM caris suis | DOMVM AETERNAM | VIVVS FVN-
DAVIT
ve A ΩΣ ω
TIGRIS-SE :VIVA:FECIT:SIBI:DOM
[um æler]NALEM
85. ….uliæ care coiügi suæ || ….n{i εἰ sibi domu
elerna & — 95%. Hæc domus æterna Seplimi j| εἰ... —-
107. Domus eterna ex... el Tigris in pace
MAXIMINA
DOMVM AETERNAM
VIVA SIBI POSVIT
SI QVIS ALIVD CORPVS
SVPERPOSVERIT
DET-FISCO CCC-MILIA
FLORENTINA
QUAE:VIXIT:ANNOS-XXVI
CRESCENS:FECIT
VENEMERENTI-ET-SIBI-ET
SVIS-DOMV-AETERNA
IN:PACE:
11°,
12".
13 3°, Inscription de l’année 363 (fig. 3859).
A ce choix d'inscriptions romaines, il serait aisé
d'en ajouter d’autres, comme celle-ci trouvée récem-
ment αι :
eTAGathANGELES EIVS
se vivl DOMVM aETERNAM SIBI
FECERVNT
L'épigraphie grecque nous offre assez fréquemment
l'expression αἰώνιος οἶχος dans les épitaphes tant païennes
que chrétiennes #. Au musée de Brousseune petite stèle
en marbre blanc, faces latérales et revers frustes, le
Lord mutilé sur les quatre côtés, haut. 0®39, larg. 0m30,
ép. 0m10, hauteur des lettres 0m02, gravure profonde.
Cette pierre est chrétienne, du ve ou vi: siècle environ,
et représente, sous une arcade ornée d’une archivolte,
un léger relief reposant sur deux piliers à colonnettes
engagées; de cette arcade la partie inférieure est
comme fermée par une sorte de parapet resté lisse,
sur lequel est gravée l'inscription (fig. 3560) :
VKOCOE
KAACTIH
CTICTVNH
DOTHNOV
DYxoc (— αἰώνιος 0205) Oéxhas πηστῖς γυνὴ Φωτηνοῦ.
* L'humble femme a tenu à aflirmer son titre de
« fidèle » "",
2 Fabretti, Inscriplionum antiquarum...quæ in ædibus pa-
lernis asservantur, explicatio, in-fol., Romæ, 1699, p.113,
n. 280, « ex ms. Benedicti Hegii in Bibliotheca 5. Mauri ες
au début : d(omum) q(uielis) æternam... — ? Ibid., Ὁ. 113,
τι. 281, « in pavimento Sancti Sabbæ ». — δ Jbid., p. 114,
n. 283. Interamnæ; ex schedis Barberinis ; De Rossi, Bull.
di arch. crist., 1880, p. 58, à Terni; cette inscription avait
. été donnée après Fabretti, par Doni, Inscripl. antiq. cum
notis, 1731, cl. XX, n. 101: Muratori, Thes. vel. inscript.,
p: 1706, n. 1 (païenne), p. 1906, ἢ. 5 (chrétienne). — 4 Jbid.,
Ῥ. 114, n. 284. Mediolani ad D. Ambrosii ; Corp. inscr. lat.,
tv, ἢ. 6274. — " I1bid., p. 114, n. 285, « ad os pulei Vin.
PP. Soc. Jesu in Pariolo ». — * Ibid., p. 114, n. 280, « ex
Arringo in Roma subterranea ». — ? Ibid., p. 114, n. 287,
“ex eodem ». --- " 1Ibid., p. 114, n. 288, « ad D. Pancratii
Agri Brixien. ex Rubeo ». — * Fabretti, op. cit., p. 114,
π. 289, « in cœmeterio ad duas Lauros … 10 Fabretti,
op. cit, p. 113, n. 282: « ex schedis Barberinis ad D.
ÆTERNA
C'était, dans l'antiquité, une conviction générale-
ment répandue que la privation de sépulture était la
plus grande infortune, la seule même, avec la viola-
tion du tombeau, qui pût atteindre le défunt. Aussi,
une multitude de gens se préoccupaient de leur vivant
de faire construire un tombeau capable de braver le
temps; non seulement on ne s’en cachait pas, mais on
le proclamait comme pour mieux conjurer les chances
contraires et la malveillance. De là ces formules : domus
æterna %, domus ælernalis 15, sedes ælerna 15, tumulus
«lernæ domus 17, si fréquentes dans l’épigraphie funé-
raire. Saint Augustin, qui n’avait pu manquer de lire
cette formule sur des tombeaux, la réprouvait à cause
de sa signification matérialiste : Nam plerumque audis
divitem dicentem : Habeo marmoraltam domum quam
relicturus sum, et non cogilo mihi ÆTERNAM DOMUM
3860. — Stèle de Thécle,: à Brousse. D’après Bull.
de correspond. hellénique, 1909, t. xxxuIr, p. 349, fig. 48.
ubi semper ero. Quando cogitat sibi memoriam marmo-
ralam aut exsculptlam facere, quasi de DOMO ÆTERNA
cogilat, quasi ἰδὲ maneat ille dives. Si ibi mancret, non
arderel apud inferos. Ubi maneat spirilus male agentis,
non ubi ponalur corpus morlale, cogilandum est: sed
domus eorum sepulchra eorum in æternum. Tabernacula
eorum in generalionem et generationem. Tabernacula in
quibus temporaliter manserunt, domus in quibus quasi in
æternum manebunt, id est sepulchra. Tabernacula ergo
Salvatoris de Curte De Rossi, Inscript. christ. urb.
Rome, 1. 1, p. 88, n. 159. Fabretti cite encore deux inserip-
tions que nous transcrirons, l’une ἃ propos du cimetière
ad duas Lauros (voir cemot), l’autre au mot VÉTÉRINAIRE. —
χ G. Gatti, Nuove scoperte nella città e nell’ suburbio, dans
Notizie degli scavi, 1896, p. 164. — # Cf. Annual of the
British school at Athens, 1896-1897, t. ται, p. 115 sq.; Bulletin
de correspondance hellénique, t. XVIx, p. 242, n. 5; W. M. Ram-
say, Cilies and bishoprics of Phrygia, Oxford, 1895-1897,
ἴτας p.380, n. 210; Journal of Hellenic studies, t. Ἀντὶ, p.414;
Berlin, Beschr., ἢ. 286; Forschungen in Epheseos, p. 42,
note 2. — Mendel, Catalogue des monuments grecs,
romains el byzantins du Musée impérial ottoman de Brousse,
dans Bull. de corresp. hellén., 1909, τ. XXxXH1, p. 349, n. 105,
fig. 48.— 4 Corp. inscr. laf., t. v, ἢ. 121, 123, 195, 1260;
t. 1x, n. 3409: t. ΧΙ, ἢ. 1335, 1785; t. χιι, n. 4123.— Ὁ (
inscr. lat., ἃ. xt, n. 229.— 14 Corp. inscr. lat., t. VIN, ἢ
6360. — 1 Corp. inscr. lat., t. VX, ἢ. 4372.
5. (ἃς
1120,
1447
suis dimiültunt, ubi manebant cum viverent; transeunt
quasi ad DOMOS ÆTERNAS ad sepulchra 1. Il y a dans ce
texte, tel que l’a établi dom Blampain, une inadver-
tance. Comment saint Augustin eût-il pu écrire que le
riche semble penser à sa demeure éternelle, quasi de
domo æterna cogitat, alors que, deux lignes plus haut, il
lui faisait dire le contraire : non cogilto mihi domum
æternam? La difficulté n’est qu'apparente et il suffit
de substituer nunce à non; on lira alors : Habeo marmo-
ratam domum quam relicturus sum, el nunc cogilo
mihi æternam domum, ubi semper ero. « J'ai une maison
de marbre qu'il va me falloir quitter, et maintenant je
pense à me (construire) une demeure éternelle où je
resterai toujours ?. »
Avec ce texte de saint Augustin nous sommes con-
duits en Afrique, où nous allons rencontrer un nombre
assez considérable d'inscriptions chrétiennes portant
la formule domus æterna.
La ville de Tlemcen (ancienne Pomaria) en Mauré-
tanie Césarienne présente un groupe compact d’inscrip-
tions de date tardive offrant la formule que nous étu-
dions ou ses variantes. En voici une qui pourra tenir
lieu de toutes les autres, au nombre de vingt-cinq ὃ:
ERNALEM AC
PROVICIE aXCV
D(is) M(anibus) s(acrum). Julius Jadir vixit an[n]is
septuaginta, cui filili] fecerunt domum [a]eternalem,
an(no) provi[nl]cifa]e 595 (— 634 apr. J.-C.).
Ces vingt-cinq épitaphes ne sont pas de facture iden-
tique. Trois d’entre elles n’ont pas le D. M. 8. du
début *; domum æternalem n’existe pas ou est douteux
sur deux autres ὃ; une autre a domum sans épithète 5;
enfin cui. fecit ou fecerunt est cinq fois absent ou
incertain 7. Les dates sont réparties sur deux siècles et
demi environ, de 417 à 6515; mais tandis que trois
seulement d’entre elles remontent au ve siècle, qua-
torze indiquent le vie et huit le vire. A la date où fut
gravée l'inscription de 417, la Maurétanie Césarienne et
les villes voisines de Tlemcen avaient reçu le christia-
nisme *; dès la fin du ve siècle, Pomaria était le siège
d’un évêché et nous voyons un de ses évêques, Lon-
ginus, assister en 484 à la conférence de Carthagz.
A première vue, le groupe épigraphique que nous
étudions à Pomaria semble appartenir à des païens:
le ὦ. m.s., l'absence de symboles chrétiens ne prouvent
rien en faveur de cette attribution. Nous avons eu, à
maintes reprises, l’occasion de publier des textes chré-
tiens surmontés du d.m.s., dont lasurvivance s’est pro-
longée longtemps. L'absence de symboles chrétiens
n’est pas non plus une preuve puisque nous allons citer
des inscriptions sur lesquelles des symboles chrétiens
accompagnent le d. m. s. “et le domus æternalis. Des
inscriptions se rencontrent avec cette formule, par
exemple, deux de l’année 266, provenant de Mechta
el Bir, en Maurétanie Sitifienne, qui laissent dans le
?S. Augustin, Enarrationes in psalmos. In ps. XLVIII,
PU L;, t xxXxXVI, CO 554 ? Sauvage, Observa-
lions sur des inscriplions d'Algérie, dans Bulletin de
la Soc. nat. des antiq. de France, 1879, t. xL, p. 120-123.—
3 Corp. inscr. lat., t. varr, n. 9911, 9914, 9920-9923, 9925,
9926, 9928, 9930-9932, 9934, 9935, 9939, 9940, 9944, 9948-
9953, 9956, 9958; cf. A. Audollent, Sur un groupe d'inscrip-
tions de Pomaria (Tlemcen) en Maurétanie Césarienne, dans
Mélanges G. B. De Rossi, 1892, p. 127-136; on peut se
reporter aussi aux n. 8430, 9869, 9870, 9915, 9917, 9927,
9941, 9955, 9959, 21782, 21785, 21787, 21788, 21790-21795.
DOMUS ÆTERNA
1448:
doute si nous avons affaire à un terme primitivement
païen. D'autre part, la formule toute voisine domus-
ælerna se rencontre sur des monuments dont le paga-
nisme est certain ®. Il serait surprenant que la seule
terminaison de l’adjectif suffit à faire distinguer les
épitaphes des partisans de l’un et de l’autre culte. Le-
plus probable est donc que domus æternalis, comme
domus æterna, d’abord en usage chez les païens, fut.
plus tard conservé par les chrétiens.
À Djama (— Zama major), Tunisie, plaque tumu-
laire brisée en haut, à droite et en bas; haute de Om2@p
et large de Om42. L'inscription est gravée en caractères
anguleux et irréguliers, de très basse époque, hauts de
0m025 à Om(3 :
AOMVS æterna
MERVAVS INNOcens
FIAEAIS BIXIT IN PAci
ANNIS τς SP AIE X KFebruar
IA INDICTIO SEPTima
———————…—
Domus æterna. Merulus, innocens, fidelis, vixit in
pace anni 7. Sepultus die dicima kalendas februarias
indictione septima.
À Altava (— Lamoricière — Hadjar er Roum) nous
trouvons cette inscription gravée sur une dalle en
LE M
DomvM ETERNALEVI*T
᾿ εν]
je?PL'MS Υ ΚΣ δι 560
3861. — Inscription d’Altava. D'après Bulletin de la
Soc. nat. des antiquaires de France, 1878, t. xXxXIX, p. 145.
grès jaunâtre qui mesure 0m39 de hauteur sur 0m"56
de largeur (brisure à droite) 15 (fig. 3S61) :
MmJEMORIA IVLIVS GERMANEPA
ex]MILITE CVI FILIE ET NEPOTES FECE
TU]JNT DOMVM ETERNALE VIXIT
an]NIS PL-MS-L** DISC-INPC-:
5 dijE V KL:DECEMBRES ANN° PRC.
ἀἸῸῈ 1}
— 4 Corp. inscr. lat., t. νατι, n. 9914, 9920, 9952. — * Ibid...
t. vor, ἢ. 9911, 9931. — " Jbid., t. var, n. 9949. — * Ibid.,
τ. vor, n. 9914, 9931, 9935, 9940, 9956. — " Jbid., t. VI,
n. 9928 et 9935. — " Cf. A. Audollent, op. cit., p. 128-129. —
1° Demæght, dans Bulletin d'Oran, 1887, p. 299, n. 1099.—
Corp. inscr. lat., t. vin, n. 8430. — :? Jbid., n. 4447 (La-
masba); n. 5749 (Sigus); n. 10712 (Henchir Mabrek). —
2 Corp. inscr. lat.,t. vint, n.9869, cf. n. 9870; H. de Ville-
fosse, Inscriptions découvertes dans la province d'Oran, dans:
Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1878, t. XXXIX,.
p. 144-146.
1449 DOMUS ÆTERNA
Memoria Julius Germanepa: ex milile, cui filie et
nepotes fecerunt domum elernalem. Vixil annis plus
minus sepluaginta; discessit in pace die quinta kalendas
decembres, anno provinciæ dxlitij (= 583 de notre ère).
Une autre inscription, provenant de la même loca-
lité, est à peine moins ancienne et présente une for-
mule semblable ὅ :
MEM:IVLIVS-DONATVS
PATER FAMILIAS CVI FILI
FECER:DOMVM ETERNALE
VIXIT ACNIS-PLVS:MIN LxxV
DIC:VII IDVS NOB:AC
NO PROC" CCCCXCVII
Mem(oria). Julius Donatus pater familias cui filifi]
#ecer(unt) domum [aleternale[m], vixit annis plus mi-
n(us) septuaginta quinque, di[s]e(essit) septimum idus
no(vem)b(res) anno pro(vin)c(iæ) 497.
Ce qui n’est pas moins intéressant, c’est la formule
mensa ælerna® (mensa ayant le sens de tombeau) :
φι
ΛΕΟ IE SIT ΑΕΤΕΙΒΝΑ͂
πον 9. ἘΤ ΡΕΒΡΕΙ͂ΝΑ
ΠΕ ΕΘ ΠΤ Α'5. ἘΤ
ΠΕ ΟΝΝΙ Βν 5 ΜΕΙ 5
ΠΟ. ΘΟΙΕΝΜ ΜΕΝΝ
ἈΠΦΕΝΕΙ ΕΝ ΕΙΒΕΓ.1 5
IV PACE VIXIT ANIS LXV
. DEP EIVS X KL SEP À P CCCXXI
et celle-ci, dans la même localité # :
MENSA ETERNa
IANVARI:V-A-L>*Xxv
DEC KAL-SEPT-a-p:MC
CXII HEC:EST-PVINVMensa
HE EST DMS:ETERNA
ET GLICERO(I-F-A-P:CXXXV
Nous trouverions encore la formule domus æterna à
Pole, en Istrie5; à Aquilée®; à Terni’; à Milan; à
Salone, en Dalmatie ὃ; à Porto 1; à Rome “. Une épi-
taphe romaine, extraite de la crypte de Veneranda,
au cimetière de Domitille, porte la même dénomination
appliquée à la sépulture τ :
MARCVS:-KARISIAE:
CONP ARI:CARISSIMAE:
FECI:NOBIS:DOMVM-:
AETerNALE-DEPOSITA-:
pridie K:MARTIAS:BENE:
merenti in [paCE:
ex
φι
πεν τς Αναν -.:-.
ΠΤ ρους ES: CONSS. . .
1 Nepa, mot africain signifiant scorpion; cf. Sexti
Pompei Festi, De verborum significatione, 1. XIT; l'individu
portait le nom de « race de scorpion ». — * Corpus
inscriptionum latinarum, t. vur, n. 9869. — ΔΑ Beni
Fouda. Corp. inser. lat, t. va, n. 10927; cl. I.
hédenat, Note sur une inscription chrétienne trouvée à
Vaudémont (Meurthe-et-Moselle), dans Mémoires de la Soc.
nat. des antiq. de France, 1892, t. Lux, p. 234. La dernière
ligne : depositio eius X kalendas seplembres, anno provinciæ
COCXXI = 360 de notre éêre. — # Poulle, dans Recueil de la
Soc. de Constantine, 1878, p. 415; Corp. inscr. lat., &. Vin,
n. 10930. — 5 Corp. inscr. lat., t. v, n. 123. — " Corp. inscr.
dat., t. v, n. 1712. — τ Bull. di arch. crist., 1880, p. 58. —
DICT. D'ARCH. CHRÉT.
DOMUS ROMULA 1450
᾿ Au musée du Vatican, sur une inscription très gros-
sière du 1ve ou du v® siècle on lit : cella æterna ® :
tuMORFVS CVMEElici
laTESCOIVSI SVAM se vi
viS FECERVNT CELLA AETerna
Autre particularité non moins rare : casa perpelua,
sur une inscription de l’an 400 15 (fig. 3862). Ce sont là
des termes exceptionnels et, même à Rome, domus
æterna est plus rare dans les catacombes que sur les
épitaphes des cimetières à ciel ouvert. Peut-être l'effort
d'imagination pour comparer un loculus catacombal à
une « maison » était-il inaccessible à la foule, tandis que
la tombe et le sarcophage avec leurs parois et leur toit
éveillaient assez facilement cette idée de maison; chez
les anciens, domus s’entendait volontiers de la tombe,
sans avoir trop d’égard à sa forme. Des époux appel-
3862. — Fragment d’une inscription au musée du Vatican-
D'après De Rossi, Inscripliones christianæ, p. 211, n. 493.
leront volontiers leur tombeau forus ælernus. Une
inscription du cimetière de Cyriaque commémore une
épouse enterrée : CVM QVATTVOR FILIOS DORMIT
ETERNO TORO .
Une inscription trouvée sur la voie Salaria Nova, et
du 1v° siècle environ, emploie sedes perennis 15 :
πο DE -annORVM OC
lo dierumQVE VIGINTI
. . . . PDERENNIS SEDI
do οὖσ Ὁ Ὁ QUIEVIT
En somme, toutes ces inscriptions avec les variantes
que nous avons pu relever, emploient une expression
païenne en sous-entendant, comme nous l'avons vu
sur une inscription de Thessalonique : usque ad resur-
rectionem (voir Dictionn., t. 1, col. 339, fig. 65); une
dernière inscription, lue au monastère de Sainte-Agnès
au xvure siècle, le prouve surabondamment # :
in fiINEM SAE
culi fe]LICITA
sibi dJOMVM
ælern]JAM SE
viva pa]RAVIT
H. LECLERCQ.
DOMUS ROMULA. Domus romula, domus ro-
mula discessit: cette formule se lit sur un certain nom-
bre d’épitaphes chrétiennes de Numerus Syrorum
(= Lalla Maghnia) dans la Maurétanie Césarienne;
aucun exemple d'autre provenance n’a été fourni
# Corp. inscr. lat., t. v, n. 6256, 6274. — " Corp. inscr, lat.,
t. mur, n. 2669, 14910.— 1° Corp. inscr. lat., t. x1v, n. 1970.
—1 De Rossi, Inscript. christ. urb. Rome, t. τ, n. 159, 354.
— 11 De Rossi, Bull. di arch. crist., 1875, p. 15; du τὺ" siècle.
—13 De Rossi, Roma sotterranea, t. 11, p. 455, note 5. — De
Rossi, Roma sotterranea, t. 117, p. 455, note 6; Inscripl.
christ., t. 1, n. 493. — 5 De Rossi, Roma sotterranea, t. ΠῚ,
p. 456. — 15 De Rossi, Epigrafi rinvenute nell'arenaria tra i
cimiteri di Trasone e dei Giordani nella via Salaria nova, dans
Bull. di arch. crist., 1873, Ὁ. 57, n. 6. — :* De Rossi, Roma
sotterranea, t. xx. On surmontait des sarcophages par un toit
figurant des tuiles et une domus ; ef. Ἐς Le Blant, Sarcophages
chrétiens de la Gaule, p.48, note 1.
IV. — 46
1451
DOMUS ROMULA — DON DE DIEU
1452
jusqu'à maintenant. Elle apparaît sur des tombes | un globe bleu, tenant de la main gauche un volumer
de la seconde moitié du 1ve siècle et de la pre-
mière du ve. Cette formule étrange est tirée sans doute
de la casa Romuli äu Palatin!: :
ΒΝ ΞΘ
CECILIA RO
GATA MATE
RKARISSIMA
QVI VIXIT ANNIS
ΡΜ LXX CECILIV
SRESTVTVS FILIV
S DOLENTER DO
MVM ROMVLA
10 FECIT ANN PR CC
CXXE
DOMVM ROMVLAN INSTITVERVNT : n.9966-9968,
9971, 9975, 9977, 9981, 9982, 9984, 21801, 21803,
21805, 21806.
DOMVM ROMVLA FECERVNT:n.9969, 9979, 21800,
21802.
DOZZROMVLAMPOSVIM : n. 21807.
Ces inscriptions sont gravées sur des cippes en forme
d’autels. Peut-être ceux qui ont élevé ces minuscules
monuments ont-ils cru et surtout voulu rappeler cette
célèbre Casa Romuli, un {ugurium, une chaumière
antique, dont on retrouve un essai d'imitation dans les
urnes cinéraires de terre cuite. Pourquoi et comment,
dans une petite bourgade d'Afrique, naquitet dura ce
goût singulier, on ne sait; sans doute quelqu'un ima-
gina un jour la formule et on l’imita, on l’adopta sans
se douter de ce qu'elle pouvait vouloir dire.
H. LECLERCQ.
DON DE DIEU. Le mausolée de Sainte-Con-
stance (voir Dictionn., t. 1, col. 946; t. 111, col. 2609)
nous a offert parmi ses mosaïques un sujet bien caracté-
risé et désigné dans l’art chrétien sous le nom de « don
de Dieu» ou « don du Christ». Cette représentation
était surtout en vogue vers le premier quart du 1v®siè-
cle, au moment du triomphe de l’Église, mais on con-
tinua longtemps à la reproduire, par routine, et les
sarcophages assez nombreux quinous la font voirappar-
tiennent au 1ve, au v® et même au vit siècle. Enfin
cette représentation se rencontre sur deux fonds de
coupes et sur une pierre gravée qui appartiennent à la
période des origines de l’art chrétien. À ces monuments
il faut en joindre plusieurs autres non moins anciens,
notamment les sarcophages du Louvre et d’Arles *, le
ase de Porto trouvé parmi des ustensiles dont aucun
n’est postérieur à la fin du 1v° ou au commencement du
ve siècle“, une médaille de dévotion de la même
époque 5. Un autre exemple, que l’on peut considérer
comwme inédit, s’offre à nous dans la mosaïque du bap-
tistère de Naples, datant, selon toute vraisemblance,
du milieu du v® siècle. On y voit le Christ, debout sur
ot
1 Corp. inscr. lat., t. virx, n. 9966-9987, 21799-21807; De
Rossi, Piante iconografiche di Roma, in-4°, Roma, 1879,
p. 7; A. Audollent, Sur un groupe d'inscriptions de Pomaria,
en Maurétanie Césarienne, dans Mélanges G. B. De Rossi,
1892, p. 133, 134. — 5 Corp. inscr. lat., t. VIT, n. 21800. —
3 Clarac, Musée de sculpture, t. τι a, n. 358, pl. 227; E. Le
Blant, Sarcoph. d'Arles, p.44, n.33, pl.xxvu.—"*De Rossi,
Bullettino di archeol. crist., 1868, p. 33, 38. — * De Rossi,
Bull. di arch. crist., 1869, p. 43. — *E. Müntz, Notes sur
les mosaïques chrétiennes de l’Ilalie, dans Revue archéolo-
gique, 1875, nouv. série, t. x1, p. 284-285; E. Bertaux,
L'art dans l'Italie méridionale, de la fin de l'empire romain à
la conquête de Charles d'Anjou, in-4°, Paris, 1904, t. 1, p.47,
fig. 7. — Τ᾿ On trouve les reproductions de ces mosaïques
aujourd’hui détruites dans Ciampini, Vetera monimenta, in-
fol.,Romæ,1747,pl.Lxxvietzxxvr.—" Voir Dictionn.,t.rrr,
col, 2350. La mosaïque de Sainte-Cécile en dépend, mais
s’écarte encore plus dela donnée primitive. A. Venturi, Sto-
ria dell'arte ital.,t.11, p.243, fig.193.—* Ἐς, Bertaux, 0p. cit.,
déplié, avec l'inscription :
DOMINVS
LEGEM DAT
Saint Pierre, placé à la gauche de son maître, et
portant sur l’épaule une croix à monogramme, reçoit
les insignes de sa mission. La figure de cet apôtre a
beaucoup souffert; quant à celle de saint Paul, qui se
trouvait à droite du Christ, elle a disparu, à l'exception
de la partie inférieure du corps. Deux palmiers plantés
aux deux extrémités encadrent la scènc. Le Christ seul
est nimbé (d’or) 5. C’est d’ailleurs, dans le baptistère
de Naples, la seule scène qui semble appartenir à
l'iconographie romaine. Le don de Dieu, qui n’a pris
place dans aucune des absides de Ravenne, a été
représenté en mosaïque, au ve siècle, dans les églises
romaines de Sent’Agata in Suburra et de Sant’
Andrea in Catabarbara ἴ, et au siècle suivant dans
l’'abside de l'église des Saints-Côme-et-Damien ὃ,
Pourtant le motif du don de Dieu n’était pas inconnu
à Ravenne; si, dans cette ville, les mosaïstes l’ont
négligé, les marbriers s’en sont emparés. Sur les grands
sarcophages rangés dans la basilique de Classis, le
Christ, tenant le rouleau de la Loi, est représenté, à
plusieurs reprises, entre saint Pierre et saint Paul.
Parfois saint Pierre porte sur l’épaule une longue croix.
Ce même détail reparaît sur la mosaïque napolitaine ?,
qui est la dernière de celles qui nous montrent le
don de Dieu dans la conception primitive du sujet.
C’est ainsi que, dans une des faces du ciborium de la
basilique de Saint-Ambroïse de Milan (1x® siècle),
le Christ, assis sur un trône, remet à saint Paul un
livre avec l'inscription :
AC SAPI
GIIRIE EN
LIB TIÆ
RVM
et à saint Pierre deux objets d’une forme bizarre dans
lesquels on s’accorde à reconnaître des clefs. De monti-
cules, de fleuves, de brebis, de palmiers, de cités saintes,
en un mot tout le cadre du sujet dans la scène de
Sainte-Constance, il n’est plus question. La donnée
primitive n’est pas moins altérée dans la peinture de
Celius du τὰκ siècle 2.
Les monuments sur lesquels est représenté le don
de Dieu offrent peu de variété, sauf à partir du moment
où le sujet se dénature; nous avons déjà fait connaître
les principaux dans le Dictionnaire, voici une récapi-
tulation qui, sans être complète, n’omet aucun de ceux
dont il faut tenir compte.
1. Verre doré.—Buonarruoti, Osservazionisopra/fram-
menti di vetro, in-4°, Firenze, 1716, p. 48; Garrucci,
p. 59.— 1° Cette peinture fut découverte par Ciampini et
publiée par De Rossi, Bull. di arch. crist., 1868, p. 59. Les
deux princes des apôtres y sont accompagnés de saint Lau-
rent et de saint Hippolyte et aux pieds du Christ on aperçoit
Michel, roi des Bulgares, auquel faisait sans doute pendant
le pape Formose, dont le nom seul subsiste sur le dessin de
Ciampini. Enfin, dans une sculpture de l’église Saint-Michel
de Pavie, à la place du Christ debout sur le monticule ou
assis sur un trône, il n’y a plus qu'un simple médaillon
renfermant son portrait en buste. Les deux apôtres re-
çoivent l’un une clef, l’autre un volumen; les accessoires ont
tous disparu. Alemanni, De Lateranens. parietinis, 1756, p.45,
l’attribue au temps de Léon III, mais le vers léonin qui
l'accompagne : Ordino rex istos super omnia regna magistros
lui assigne une date bien postérieure. Le dernier historien
de cette basilique rejette cet argument, mais il admet que
la sculpture a pu être exécutée au moyen âge. Dell’Acqua,
Memoria storico-descrittiva dell’ insigne basilica di S. Michele
Maggiore di Pavia, Pavia, 1862, p. 49-50.
|
τυραν
APR IP A
RD
ES τ τ νὼ
CR
2 CS
»᾿
1453
Vetri ornati di figure in oro, trovali nei cimileri dei
cristiani primilivi di Roma, in-fol., Roma, 1858, pl. x,
n. 8; Dictionn., t. 1, col. 885, note 4, fig. 202.
9, Verre doré. — Boldetti, Osservazioni sopra ἱ cimi-
téri dei cristiani, in-fol., Roma, 1720, p. 200; H. Le-
clercq, Manuel d’archéol. chrét., 1907, t. 11, p. 487.
3. Marbre gravé. — Marangoni, Acta sancli Victo-
rini, in-49, Romæ, 1740, p. 42; Storia della capella di
Sancta Sanctorum, in-4°, Roma, 1747, p. 71; Mamachi,
Origines christianæ, t. V, p. 487; Grimouard de Saint-
Laurent, Art chrétien primitif. Le Christ triomphant
et le don de Dieu, Étude sur une série de nombreux
monuments des premiers siècles, dans Revue de l’art
Chrétien, 1857, t. x, p. 296-298; L. Perret, Les Cata-
combes de Rome, in-fol., Paris, 1852, t. v, pl. 11;
Dictionn., t. τ, col. 889, fig. 203.
4. Mosaïque de Sainte-Constance. — Ἐ. Müntz,
Notes sur les mosaïques chrétiennes de l'Italie. Sainte-
Constance de Rome, dans Revue archéologique, 1875,
pl. xxx; De Rossi, 1 musaici crisliani delle chiese di
Roma, in-fol., Roma, 1873-1899, pl. non numérotée;
Dictionn., t. τ, col. 955, note 2, fig. 239.
5. Mosaïque des Saints-Côme-et-Damien. — De
Rossi, 1 musaici cristiani; A. Venturi, Storia dell arte
italiana, in-8°, Milano, 1902, t. 11, p. 227, fig. 184.
6. Mosaique de Sant’Agata in Suburra. — Ciampini,
Vetera monimenta, in-fol., Romæ, 1747, t. 111, pl. LXXVI.
7. Mosaïque de Sant’Andrea in Catabarbara. —
Ciampini, Vetera monimenta, in-fol., Romæ, 1747,
t. 11, pl. LXXVII.
8. Baptistère de Naples. — E. Bertaux, L'art dans
llialie méridionale, de la fin de l'empire romain à la
conquête de Charles d'Anjou, in-4°, Paris, 1904, t. τ,
p. 47, fig. 7.
9. Ciborium de Milan. — A. Venturi, S{oria dell’arte
italiana. 11. Dall arte barbarica alla romanica, in-8°,
Milano, 1902, t. 11, p. 535, fig. 376; p. 539, fig. 379.
10. Peinture de Celius. — De Rossi, Bull. di arch.
crist., 1868, p. 59. ,
11. Sarcophage à Ravenne. — Dans l’église Santa
Maria in Porto Fuori, l’urne qui a reçu à l’époque
moderne le bienheureux Pietro degli Onesti. A. Ven-
turi, Storia, t. 1, p. 209, fig. 196.
12. Sarcophage à Ravenne. — Dans la chiesa di
San Francesco. A. Venturi, Storia, €. 1, p. 210, fig. 197;
p. 212, fig. 198.
13. Sarcophage à Ravenne. — Au Museo Nazionale,
face antérieure de la cuve sur les côtés de laquelle on
voit Daniel entre les lions et la résurrection de Lazare-
A. Venturi, Storia, t. 1, p. 212, fig. 199.
14. Sarcophage à Ravenne. — Caltedrale, l'urne qui
a reçu depuis san Rinaldo. A. Venturi, Sloria, t. τ,
p. 213, fig. 200.
15. Sarcophage à Ravenne. — Sant Apollinare in
Classe, l'urne dite dei dodici apostoli. A. Venturi, Storia,
t. x, p. 214, fig. 201.
16. Sarcophage à Ravenne. — Catledrale, urne dite
di san Barbaziano. A. Venturi, Sforia, t. τ, p. 215,
fig. 202.
17. Sarcophage à Milan. — Allegranza, Spiegazione
sopra sacr. monum. di Milano, in-4° Milano, 1757,
pl. vr; Ferrario, Monumenti di Sant Ambrogio, in-fol.,
Milano, 1824, pl. xvr; Grimouard de Saint-Laurent,
dans Revue de L'art chrétien, 1857, t. 1, p. 397, fig.
18. Sarcophage de Junius Bassus.— Grotte Vaticane.
A. de Waal, Der Sarcophag des Junius Bassus in den
Grotten von 5. Peter, in-4°, Rom, 1900; Diclionn.,
t. τι, col. 609, fig. 1460.
19. Sarcophage de Latran (n. 174). — O. Marucchi,
1 monumenti del museo crisltiano Pio Lateranense,
in-fol., Roma, 1912, pl. xxIx, n. 2; A. Venturi, Storia
1 De Rossi, Bull. di arch. crist., 1871, pl. v, n. 1, p. 65. —
Jbid., pl. vi, n. 1, p. 66. — * Neigebaur, dans Bull. dell'is-
DON DE DIEU — DONARIUM 1454
dell’ arte italiana, ἴ. 1, p. 194, fig. 181; Diclionn., t.1
col. 3031, fig, 1064,
20. Sarcophage d’Ancône. — Cathédrale, A. Ven-
turi, Sloria dell arte italiana, t. 1, p. 200, fig. 186;
Dictionn., t. 1, col. 1997, fig. 547.
H. LECLERCQ.
DONARIUM. Ce terme de donarium, surtout
en usage chez les écrivains profanes, se rencontre
néanmoins chez les chrétiens, avec le sens précis d’ex-
volo présentés ou déposés dans une église, en mémoire
d’un don particulièrement généreux ou d’une recon-
naissance éclatante.
Nous avons eu l’occasion de faire connaître deux
monuments de cette catégorie. Un trouvé à Rome,
| (El TN
Il
Al
ON AT Hp)
᾿ ἦν or
3863. — Donarium de Rome.
D’après De Rossi, Bull. di arch. crist., 1871, pl. vi, fig. 1.
sans qu’on sache exactement l’endroit, acquis pour
le cabinet Basilewski et aujourd'hui au musée de
l'Ermitage, à Pétrograd. C’est une tablette de bronze
découpée à queues d’arondes et suspendue par une
chaînette à un anneau (voir Dictionn., t. τ, col. 1987,
fig. 543); les lettres de l'inscription sont du ve siècle
environ 1 :
HERACLIDA-:EPIS-
SERVVS -DEI-FEC-
On ne sait rien sur cet évêque Héraclidas. Un œ@illet
et unanneau, à la partie inférieure, donnent tout lieu de
croire que le présent offert était suspendu à la plaque,
mais nous n’en savons pas plus.
Heureusement ce monument peut être rapproché
d'un autre sur lequel l'inscription est découpée à jour
et munie de deux œillets, l’un à la partie supérieure,
l’autre à la partie inférieure de la plaque. Au premier
manque la chaînette de suspension, mais au second
se trouve encore attaché un monogramme du Christ
également découpé. Ce donarium est conservé au
musée Bruckenthal, à Hermanstadt. On y lit ceci *
(fig. 3863) :
EGO ZENO
VIVS VOT
ΝΜ POSVI
La provenance est inconnue aux premiers éditeurs *;
J.-B. De Rossi atrouvé le croquis et la description dans
tituto di corrisp. archeol., 1848, p. 185; cf. Coyprp. inscr.
τ. mx, p. 248; Sitzungsberichte, de Vienne, 1851, Ρ. 290.
1455
une lettre de Garampi à Marini, datée de Vienne, le
10 avril 1780 :; l’objet, qu'il nomme anathema sacro,
avait été trouvé en 1779, à Mehadia en Transylvanie.
Mehadia est la localité désignée ad Mediam sur la carte
de Peutinger, il y avait là un camp romain.
Cet appendice en forme de rondelle percée d’un
chrisme nous met sur la voie d’un objet identique,
trouvé à Aquilée, et muni de deux œillets de suspen-
sion ; à l’intérieur, un chrisme aussi, mais plus riche et
orné de cabochons (voir Dictionn., t. 1, col. 19, fig. 4).
On remarquera que les deux rondelles sont percées
à leur partie inférieure, de sorte qu'une nouvelle
chaînette s’y attachait et peut-être, cette fois, avec
l’ex-voto. En quoi consistait-il? On ne peut que risquer
des conjectures, mais celle-ci semble avoir quelque
vraisemblance. Nos donaria rappellent les lampes
précieuses offertes aux basiliques et suspendues par
des chaînes d’or ou d'argent soutenant un plateau
DONARIUM
1456
δ. Se O'AMMANTESTIMNIEO
NAM QVOD MANDRONI VENE
RANDO NOMINE FVLGET
MAIVS YDASPIO
MVNERE SVSPICITVR
Les Grecs donnaient aux donaria le nom de ἀνάθημα
que Suidas définit πᾶν τὸ ἀφιερωμένον Θείῳ; nous
pourrions énumérer sous ce nom beaucoup de présents,
notamment ceux de Constantin à la basilique de
l’Anastasis, mais un monument chrétien peu connu
rentre mieux dans nos recherches. Il a été publié ainsi
par Tomasini® : Syracusæ insigne donarium vidit
Georgius Gualtherius hoc titulo :
ANAOHMA IEPOY BATITI=MATOZ
ZOZIMOY OEQAQPON
Quæ sonant : « Donarium sacri baptismalis Zosimi
Deo donum. »
3864. — Donaria de Pettau.
D'après De Rossi, Bull. di archeologia cristiana, 1871, pl. v, n. 3 et 4.
plan ou concave appelé gabata®, qui perdit ce nom pour
celui de signum Christi, en grec σιγνόχριστον, à raison
du chrisme qui l’ornait ou du monogramme qui y était
attaché. Grégoire IV offrit à la basilique de Sainte-
Marie du Transtévère trois gabata d’or pur; du signum
Christi pendaïent des verroteries. Par-dessus ou par-
dessous on lit cette inscription : DE DONIS DEI ET
SANCTAE MARIA DOMNVS GREGORIVS PP III QUI
PVRO CORDE OBTVLIT III GABATAS SAXISCAS *. Il
semble que la destination des tablettes d'Héraclidas et
de Zenovius, avec leurs chaînettes et leurs chrismes,
soit claire désormais.
Une plaque de bronze a servi de donarium à un riche
ex-voto d’or et de gemmes offert à une basilique ro-
maine au nom de la cité des Carnuntes * :
ἘΠ
quoD GENS CARNVNTVM
MensiS SVBLIMIBVS OFFERT
nON AVRO AVT GEMMIS SET
1 Cod. Valic., 9104, p. 155. — ? Du Cange, Glossar. med. et
infim. latinit., aux mots Gabata et Signum Christi; Glossar.
med. græc., au mot: Σιγνόχριστον. — ὃ Liber pontificalis.
Grégoire IV. Pour ce nom saxiscas,on n’est pas d'accord;
désigne-t-il des artisans saxons? c’est douteux. Cf. Fontanini,
Discus argenteus votivus veter. christianorum, 1723, p. 6 sq.
— 4 Aujourd’hui Petronelle en Hongrie; conservée au
musée de Latran. Orelli-Henzen, Inscriptionum latinar.
selectar, ampliss. coll., in-8°, Turici, 1856, t. xx, n. 5279;
ligne 5, Mommsen propose radiat. Voir au mot Ex-voro.
A la classe des donaria on peut rattacher deux
monogrammes en bronze travaillés à jour et ornés
d'inscriptions votives, trouvés à Pettau, l’ancienne
Pœtavium en Pannonie supérieure, et aujourd’hui
conservés au Musée de Viennef. Le premier porte
ces mots (fig. 3864) :
VOTVM PVSINNIO POSVIT
Pusinnio est probablement le nom du dédicant. Le
deuxième monogramme a une inscription plus déve-
JORRÈBE [SVERVNT
INTIMIVS MAXSIMILIANVS /raTRES CRISPINO PO-
Il ne s’agit plus ici de rien suspendre, mais de fixer
ou de ficher une tige dans un engin fait pour la recevoir
et maintenir debout le monogramme et les godets en
forme de fleurs où étaient piqués des cierges. On dési-
gnait parfois ces sortes de donaria du nom de ces
fleurs : lilia argentea ou d'autre métal *. Dans la célèbre
— J.-P. Tomasini, De donariis ac tabellis votivis liber
singularis, in-4°, Utini, 1639; Patavii, 1654; J.-G. Grævius,
Thesaurus antiquitatum romanarum, in-fol., Lugd. Bataw.,
1699, τ. x11, p. 883. — * Knabl, dans Müttheilungen des
historischen Vereins für Steyermark, 1859, p. 93-95; Kenner,
Beiträge zu einer Chronik der archäologischenfunde in der
ôsterreichischen Monarchie, Wien, 1860, p. 47; De Rossi,
Bull. di arch. crist., 1871, p. 68-69, pl. v, n. 3, 4; Corp.
inscr. lat., t. 111, n. 4098. Ces donaria ont été trouvés en 1858.
— ? Du Cange, Gloss. med. et infim. latinit., au mot Lilium.
RS en λῶν
nn. INR
»
+
1457
charla Cornuliana, en 471, acte de fondation et de
dotation d’une église, Flavius Valila offre, parmi beau-
coup d’autres ustensiles liturgiques, lilia ærea duo ?.
ΤΙ ne paraît guère douteux que ces deux petits monu-
ments furent destinés à la tombe d’un martyr.
H. LECLERCQ.
1.DONATISME (INSTITUTIONS). — I. Cir-
conscriptions. II. Basiliques. III. Cimetières. IV.
Biens-fonds. V. Hiérarchie. VI. Liturgie. VII. Mys-
ticisme.
Le donatisme ne fut pas seulement un schisme reli-
gieux, ce fut encore un mouvement social et un parti
politique ?; nous devons dès lors restreindre au point
de vue exclusif de nos études d'archéologie et de litur-
gie la notice concernant l’organisation hiérarchique et
les vestiges monumentaux de ce qu’on a si justement
nommé la « folie fratricide du donatisme ».
I. CIRCONSCRIPTIONS. — Le donatisme, à ses dé-
buts, n’a pas échappé à l’éternelle séduction que les
premiers âges de l’Église chrétienne ont exercée sur
toutes les générations et jusqu’à nos jours; et ce n’est
pas un médiocre éloge que de rappeler que, pour attirer
et retenir tant de millions d’esprits mécontents ou ré-
voltés, il a presque toujours sufli de leur promettre le
retour à la foi simple, aux vertus naïves, à la discipline
ingénue de l’âge apostolique. Montan, Tertullien, Do-
nat, comme Wycleff, Huss et Calvin, comme Febro-
nius, Camus et Lecoz, ont promis cet idéal à ceux qu'ils
entraînaient et qui, de bonne foi — pour beaucoup
d’entre eux, du moins, -— espéraient retrouver l'idéal
évangélique. C’est que l'évocation du passé ne laissera
jamais insensibles les âmes vaillantes et généreuses,
plus promptes à suivre qu’à réfléchir, toujours inflam-
mables aux promesses de résurrection d’un passé
qu'elles connaissaient peu et auquel elles s’adapte-
raient peut-être fort mal. Si le donatisme avait duré
jusqu'à nos jours, sans l'épreuve de la législation des
empereurs et de l'invasion des Arabes, il nous ofirirait
_ probablement un phénomène archéologique infini-
ment précieux, comparable à celui de l’Église nesto-
rienne. Celle-ci s’est cristallisée dans l’immobilité disci-
plinaire et liturgique et nous présente l’état antérieur
ἃ sa rupture avec l’Église comme une stratification
aussi rare qu'intéressante; vraisemblablement toutes
les institutions liturgiques antérieures au schisme do-
natiste s’y fussent ossifiées et s’il est impos ible de
regretter, pour bien des motifs, la disparition de la
secte, l’archéologue et le liturgiste, malgré tout, se
disent que ç’eût été une rare bonne fortune de retrouver
ces représentants séculaires d’une discipline aujour-
1 Voir Dictionn., t. 111, col. 882. — ? ‘Tillemont,
moires pour servir à l’histoire ecclésiastique, t. να, p. 1-
193, 697-726; Ellis du Pin, Zlistoria donatistarum,
dans Optati Opera, 1700, p. 1-xzvrr1; Monumenta vetera ad
donatistarum historiam pertinentia, p. 223-520, du même
ouvrage; ΕἸ. Noris, Historia donatistarum, dans Norisii
Opera, édit. Ballerini, Veronæ, 1732, t. 1v, p. 674; 5, Mor-
celli, Africa christiana, 3 vol. in-fol., Brixiæ, 1817; F. Rib-
beck, Donatus und Augustinus, Elberfeld, 1858; 5. Deutsch,
Drei Aktenstücke zur Geschichte des donatismus, in-8°, Berlin,
1875; D. Vœlter, Der Ursprung der donatismus, in-8°, Frei-
burg, 1883; O. Seeck, Quellen und Urkunden über die
Anfange des donatismus, dans Zeitschrift für Kirchenge-
schichte, 1889, t. x, p. 505 ; dans Zeitschrift für Rechtgeschichte,
1889, t. x, p. 144, 177; L. Duchesne, Le dossier du donatisme,
dans Mél. d’archéol. et d'hist., 1890, t. x, p. 589 sq.; Pallu
de Lessert, De la compétence respective du proconsul et du
vicaire d'Afrique dans les démêlés donatistes, dans Mém. de
la Soc. nat. des antiq. de France, 1899, p. 17-32; Fastes des
provinces africaines, Paris, 1901; A. Harnack, Geschichte
der altchristi. Literatur. 11. Die Chronologie, 1904, p. 453 sq.;
Mhümmel, Zur Beurtheilung des donatismus, in-8°, Halle,
1893; Rieck, Entstehung und Berechtigung des donatismus
im Himblick auf verwandte Erscheinungen, Friedland, 1877;
FE, Martroye, Une tentative de révolution sociale en Afrique,
Mé-
DONARIUM — DONATISME (INSTITUTIONS)
1458
d’hui disparue, ignorée et dont les monuments eux-
mêmes ont été abolis. :
C'étaient d’abord les circonscriptions diocésaines,
telles qu’elles se trouvaient tracées au début du rve sié-
cle en Afrique, queles donatistes avaient maintenues et,
jusqu’à la fin, la constitution intérieure des circonscrip-
tions schismatiques est demeurée à peu près ce qu’elle
était en 312 3. Cependant le hasard du succès entraîna
des rectifications et des délimitations territoriales nou-
velles, à mesure que la secte gagnait des adhérents en
grand nombre sur tel ou tel point, permettant ou im-
posant la création d'unités diocésaines nouvelles: de
là un cadastre différent de celui des catholiques, où la
coïncidence des limites nouvelles avec les limites
anciennes ne peut plus être acceptée, au moins d’une
façon générale #.
« Par exemple, à la conférence de 411, on reconnut
que les primianistes n'avaient pas d’évêques dans un
certain nombre de localités où résidait un évêque catho-
lique $. Parfois le donatiste était mort, et n'avait pas
été remplacé®. Ailleurs, les dissidents étaient si peu
nombreux qu'on se contentait de leur envoyer un pré-
tre ou un diacre, sous l'autorité de l’évêque voisin 7.
Dans quelques endroits, il n’y avait même pas de clerc
dissident ὅ. A Mididi, en Byzacène, l’évêque catholi-
que n'avait en face de lui qu’un prêtre schismatique,
rattaché au siège de Sufès *; à Vegesela de Byzacène, un
prêtre dissident qui dépendait de l’évêque de Cillium 19,
Même situation à Usula, à Trofoniana, en Byzacène;
à Casæ Calanæ en Numidie 1, Le cas se présentait plus
souvent encore en Proconsulaire, où l’Église schisma-
tique avait relativement peu d’adhérents 2. A Canope, à
Uchi Majus, à Zuri, pas d’évêque primianiste:#. A Ab-
ziri, un simple prêtre, envoyé par l’évêque d'Uthina#;
à Meglapolis, un prêtre dépendant du siège de Maxula 5.
Dans beaucoup d’autres localités, c'était l'inverse : les
catholiques n’y avaient qu'un prêtre ou un diacre, ou
ils n’y avaient aucun clerc en face d’un évêque primia-
niste 15, Tel était le cas de la ville de Numidia, près
Sufasar, en Maurétanie Césarienne 1: des villes de
Cabarsussa et de Macomades, en Byzacène #. C’est
principalement dans les cités numides, où les primia-
nistes étaient souvent les maîtres, que les catholiques
renonçaient à entretenir un évêque à eux, en face de
l’évêque donatiste 15, C’est ce que nous observons dans
les villes numides d’Aquæ *, de Cesariana *, de Casæ
Bastalæ *, de Casæ Nigræ *, de Cedias *#, de Gemel-
læ 35, de Lambiridi *#, de Lamiggiga *, de Lamzella 35,
de Nova Petra *, de Rotaria 33, de Rusticiana %, de
Sigus 3, de Thibilis #, de Zerta . Là même où les
Donatistes et circoncellions, dans Revue des questions histo-
riques, 1904; FH. Leclercq, L'Afrique chrétienne, in-12, Paris,
1904, t. 1, p. 312 sq.; t. 1, p. 98 sq.; L. Duchesne, Histoire
de l'Église, Paris, 1907, t. 1, p. 101, 236; t. ur, p. 107; P. Mon-
ceaux, Histoire littéraire de l'Afrique chrélienne depuis les
origines jusqu’à l'invasion arabe. IV. Le donatisme, 1912.
Ouvrage qui rassemble tout ce qu’on peut savoir, pour
l'heure, du donatisme, sauf au point de vue de la discussion
des thèses dogmatiques; cf. P. Batifol, dans Bull. d'anc.
littér. et d'archéol. chrét., 1912, τ, 11, p. 225-229. — # P, Mon-
ceaux, op. cit., t. αν, p. 134; je citerai fréquemment ce para-
graphe var, p. 133-163, et je le mentionne une fois pour
toutes. — 4 Collat. Carthag., 411 ; 1, 64-65, 99-143, 149-210.
—5 Jbid., x, 120 sq. — * Ibid., x, 120-121, 126, 12S, 135, 139.
— ? Jbid., τ, 126, 128, 133, 142. — 5 Ibid., 1, 121, 126,
128, 133, 135-136.—° Coll. Carth., 1, 142.—2 Jbid., 1, 133.
— 1 Jbid., τ, 126, 133.— 11 Jbid., 1, 18.—19 JIbid., 1, 133. —
14 Jbid., 1, 128.—15]bid.,1,133.—Jbid., 1, 157 sq.—"Jbid.,
1,188.— 18 Jbid., 1,197, 20S.— 1° Jbid., 1, 157, 163, 165, 182.
187-188, 197-198, 201-202, 206, 20S.— "9 Jbid., 1, 198.--
21 Jbid., 1, 188. — 33 Ibid., 1, 185, — 33 Jbid., 1, 157.
24 Jbid., 1, 163. — 35 Ibid., 1, 206. — ** Jbid., 1, 206.
27 Jbid., 1, 187. — 38 Jbid., 1, 206. — *° Jbid., τ, 187. -
80 Jbid., 1, 187. — % Jbid., 1, 198. — 85 Jbid., 1, 197. —
33 Jbid., 1, 197. — δ᾽ Jbid., 1, 187.
1459
diocèses des deux partis coïncidaient à peu près, il
arrivait que les deux évêques rivaux n’eussent pas la
même résidence. C’est ce que l’on constate, par exem-
ple, dans le diocèse de Sinnar, près de Sicca, en Numi-
die Proconsulaire l'évêque catholique résidait à
Sinnar, et l'évêque donatiste à Siccenna :.» Nous avons
eu déjà l’occasion de montrer en étudiant les domaines
ruraux (voir col. 1317) que le donatisme s’est répandu
surtout parmi les populations des grands domaines.
Voyant les évêques des cités attachés pour la plupart
à l’orthodoxie, les chefs de la secte rabattirent leurs
efforts sur les campagnes, où la bienveillance d’un
intendant ou d’un fermier pouvait; en fait, leur livrer
toute une population, parmi laquelle ils recrutaient
bientôt l'effectif suffisant pour justifier l'établissement
d’une église, ce qui explique pourquoi le siège des
évêchés donatistes fut souvent un vicus ou un castel-
lum: c’étaient pour ainsi dire des églises domaniales,
difficilement abordables aux catholiques, du moment
que le fermier leur était hostile?. Ce fut dans ces
conditions éminemment favorables que couva et se
développa la jacquerie connue sous le nom de circon-
cellions (voir, t. 111, col. 1692). A la conférence de 411,
on entend ce dialogue caractéristique et qui confirme
notre remarque : Alypius, de Thagaste, catholique,
dit : « Qu'il soit acquis que tous ces évêques donatistes
ont été ordonnés dans des villæ ou des fundi et non
dans des cités. » Petilianus, de Constantine, donatiste,
répond : « Il en est de même pour vous, qui avez beau-
coup d'évêques dispersés dans toutes les campagnes. »
Retenons le fait qu’implique l’analogie invoquée ὅ.
Afin de lutter plus efficacement contre la secte dona-
tiste, les catholiques s’avisèrent de multiplier les dio-
cèses, en sorte qu'une seule circonscription diocésaine
donatiste correspondait à deux ou plusieurs circon-
scriptions diocésaines catholiques. Par exemple, ils
avaient deux évêques dans le territoire de l’ancien
diocèse de Constantine ὁ, trois dans l’ancien diocèse
de Milev5, quatre dans l’ancien diocèse de Libertina,
en Proconsulairef, quatre dans l’ancien diocèse de
Tacarata, en Numidie 7. De leurcôté, les donatistes ne
‘s'étaient pas interdit de procéder de même ὃ: de là
cette multiplication effarante du nombre des sièges
épiscopaux en Afrique.
Les diocèses déjà scindés n’échappèrent pas à une
nouvelle opération : onles découpaen paroisses, et cette
formation, qui n’a pu qu'être exceptionnelle à sup-
poser même qu’elle existät — avant 312, fut générale-
ment adoptée par les donatistes comme par les catho-
liques. Les donatistes avaient de véritables paroisses
rurales, administrées par un prêtre : par exemple, celle
de Mutugenna, qui dépendait de l’évêque d’Hippone
et qui, au temps d’Augustin, était gouvernée par le
prêtre Donatus *; ou encore, dans le même diocèse,
celle de Fussala, dont les catholiques, après la con-
version des habitants, firent plus tard un évêché "ἢ.
Nous connaissons la paroisse donatiste du Spanianus
fundus, aux environs d’Hippone #. D'ailleurs, les dona-
tistes comptaient aussi de nombreuses paroisses ur-
baïines, où, à défaut d’évêque, un prêtre administrait
la communauté sous la surveillance de l’évêque voisin;
3 Coll. Carth., 1,133.—? A. Schulten, Dierômischen Grun-
derrschajten: eine agrarhistorische Untersuchung, in-S°,
Weimar, 1896, p. 117. — ὅ Coll. Carth., 1, 181-182. —
# Ibid., τ, 65. — δ Ibid., τ, 65. —* Ibid., 1,117. — τ Ibid., 1,
121. ---- " Jbid., 1, 121,126. — * S. Augustin, Epist., CLXXIm,
7, P. L.,t. xxxrm, col. 756.— 1° Jbid., ccix, 2-3, col. 953.
— Jbid., xxXvV, 4, col. 135. — 15 Coll. Carthag., 1, 128,
133. — 153 Ibid., 1, 133. — M Jbid., 1, 126, 133, 142. —
15 Concil. Carthag., ann. 348, can. 2. — 19 Passio Donali,
1v-xI1; 5. Augustin, Contra epislulam Parmeniani, 1. 1,
c. x, 20, Ῥ. L., t. ΧΙΠῚ, col. 48; Contra lilleras Peliliani,
L II, c. ΧΙ, 102; Lvmu, 132; xcur, 205; xcvur, 224, P. L.,
t. χει, col. 295.— 17 Passio Donali, 1V-xmm.—1* Optat, Adv.
DONATISME (INSTITUTIONS)
1460
c’est le cas dans les villes d’Abrizi, de Canope, de Megla-
polis, d'Uchi Majus, de Zuri, en Proconsulaire #; de
Casæ Calanæ, en Numidie 15; de Mididi, de Trofoniana,
d’Usula, de Vegesela, en Byzacène τ᾿. Mais on ne peut
dire si les grandes villes, déjà pourvues d’un évêque
donatiste, étaient subdivisées en paroisses.
II. BASILIQUES. — « D'’innombrables monuments,
écrit M. Monceaux, ont été, dans toutes les parties de
l'Afrique, plus ou moins longtemps, souvent à plu-
sieurs reprises, consacrés au culte donatiste. Tout
évêque dissident avait, naturellement, sa cathédrale;
toute paroisse, urbaine ou rurale, possédait au moins
une chapelle ; en beaucoup d’endroits,lelong des routes,
dans les cimetières, dans les domaines, s’élevaient des
sanctuaires de martyrs #. Au début du schisme, les
dissidents n’eurent pas à se mettre en frais pour con-
struire des églises : les évêques ralliés avec leurs fidèles
au parti de Majorinus ou de Donat se contentèrent
de s’approprier celles dont ils avaient disposé jusque-là
pour le culte catholique 15. Dans la ville où la popula-
tion était partagée entre les deux camps, les schisma-
tiques prétendirent partager aussi les immeubles de
l’ancienne communauté. Partout où ils le purent, ils
s’emparèrent d’une ou plusieurs églises : c’est ce qui
arriva par exemple à Carthage ". Plus tard, quand les
deux partis se furent organisés ou réorganisés dans
tous les diocèses africains, les donatistes durent re-
noncer à ce moyen pratique de se procurer les lieux du
culte. Du jour où ils se mirent à bâtir pour leur compte,
ils furent de grands et intrépides bâtisseurs. Optat les
accuse d’avoir construit beaucoup de basiliques non
nécessaires : basilicas fecerunt non necessarias %. On
peut se demander, il est vrai, si un adversaire était bon
juge de cette « nécessité ». Le fait certain, c’est que les
donatistes élevèrent de tous côté des basiliques, jusque
dans les campagnes et les grands domaines ruraux #.»
Il serait illusoire d'entreprendre une statistique de
ces temples donatistes, puisqu'il faut compter avec
d’incessantes mutations. Non seulement nous ignorons
le nom et le nombre des édifices envahis et occupés par
la secte, maïs encore les vicissitudes de chaque édifice,
tour à tour abandonné et repris, confisqué et restitué.
Successivement, il faut tenir compte de quatre muta-.
tions générales, en 316, en 347, en 405, en 411, où des
édits d'union viennent confisquer les basiliques des
dissidents *:;mais ces édits sont tournés, esquivés de
cent facons ingénieuses et, périodiquement, de nou-
velles confiscations sont ordonnées, tout aussi illu-
soires que les précédentes. « Après la loi de Constantin,
on leur enleva quelques églises, dont celles de Carthage,
mais dès 321, un édit de tolérance consacra le s{alu quo.
En fait, les donatistes gardèrent la majorité des basi-
liques dont ils s'étaient emparés au début du schisme,
ils en ajoutèrent même de nouvelles, par exemple à
Constantine. Ce fut bien un désastre, au contraire, que
l’édit de Constant, en 347; cette fois, il fut impossible
de biaiser et de finasser avec la loi, il fallut évacuer les
basiliques et tout au plus se satisfaire de quelques sanc-
tuaires insignifiants en des bourgades de Numidie où le
pouvoir dédaigna de les pourchasser *, Retour de for-
tune, sous le règne de Julien l’Apostat, en 362, et, cette
Parmen., 1. I, c. 1, P. L., t. x1, col. 987; 5. Augustin, Contra
epist. Parmen., 1.1, c. ΧΙ, 18; χα, 20, P. L., t. ΧΙ, col. 46:
—1$, Augustin, Epist., cxxx1x, 2, P.L., t. ΧΧΧΊΠ, col. 555;
P. Monceaux, op. cil., t. ἀν, p. 137-138.— 2° Optat, op. cit,
1.11, ce. xv; 1. II, c. 1, ox, P, 1,., t. x1, col. 966, 987; 5. Augus-
tin,Epist.,Lxxx vu, 3, P, L.,t. xxx, col. 303 ; Retractat., 1.11,
ce. Lint, 1, P. 1... τὶ xxx, col, 65; Contra epist. Parmen., 1. 1,
ce. x1, n. 18, P. L., t. XL, col. 46; Contra lilteras Petiliani,
1. II, xon, 205, P, L., t. x, col. 326; Contra Gaudentium,
1. I, vi, 7; xxx V1, 46; xxx vtr, 50; xxx vu, 51, P. L., τ XL,
col. 706,734,737; Coll. Carthag., 1, 5; 1, 258. — 1 Optat,
Adversus Parmenianum, 1. 11, ς. xv:; 1. ΠῚ, ec. 1, 11, Ῥ, L,,
t. ΧΙ, col. 915, 987,
4461
fois, restitution officielle de leurs immeubles, où ils
s'installent pour n'être plus inquiétés pendant plus de
quarante ans. Vers l’an 400, saint Augustin écrira :
« Non seulement, les donatistes occupent les basiliques
qu'ils ont édifiées après leur schisme, mais ils n’ont pas
même rendu à l'unité catholique toutes celles que
l'unité catholique a possédées dès l’origine... De beau-
coup de lieux de culte que l’unité catholique possédait
antérieurement, ils ne sont pas même délogés par les
lois des empereurs catholiques 1, » Durant cette pé-
riode qui marque l’apogée de la prospérité matérielle
pour l'Église de Donat, les catholiques et le pouvoir
séculier avaient si bien renoncé à troubler les commu-
nautés schismatiques dans leur quiétude de proprié-
taires, que les divers groupes de dissidents osaient se
disputer entre eux les immeubles, jusque devant les
tribunaux : c’est le temps des grands procès entre
parménianistes et rogatistes, entre primianistes et
maximianistes, pour la possession des basiliques ἢ.
7
5;
ΐ
1.
ZA
2
Ze
3865. — Basilique de Bénian.
D'après S. Gsell, Monuments antiques de l'Algérie, t. 11,
. p. 176, fig. 117.
L'édit de 405 fut suivi d’un certain nombre de confis-
cations ὃ; mais, six ans plus tard, les dissidents occu-
paient encore bien des églises 4 Les confiscations se
multiplièrent après la conférence de 411 5; cependant,
vers 420, l’évêque schismatique de Thamugadi est
“encore maître de sa basilique δ. Quinze ans plus tard,
des dissidents de Maurétanie construisent tranquille-
ment une grande église 7, Cent soixante ans plus tard,
-des dissidents de Numidie, renouvelant les exploits de
leurs ancêtres, s'emparent de sanctuaires catholiques ὃ.
Parmi tant d'églises qui ont servi au culte catho-
Jique ou aux cérémonies donatistes, il faut renoncer à
découvrir des particularités caractéristiques de l’une
‘ou de l’autre croyance. Seule, une basilique s’est con-
τῷ Augustin, Contraepist. Parmen.,I1, xuxr, 20, Ρ, L.,
ἴ, xcur, col. 46; Contra litteras Petiliani, 1. IT, XL, 102;
DVI, 132, P. 1.., t. xLux, col. 295. — 35. Augustin,
Æpist..xcux, 3, 4, 11, 12; cv, 2,5, P. L., t. ΧΧΧΤΙ, col. 321 ;
Contr. epist. Parmen., 1, x, 16; ΧΙ, 20, P. L.,t. XL,
“col. 45, 46; Contr. 1111. Petil., 11, Lvun, 132, P. L., τ. xt
col. 303; Contr. Cresc, 111, Lvr, 62; Lix, 65; IV, 111, 4, 3
ΠΥ 58; -LxXvVI, 82, P. L., t. ΧΙ, col. 529, 531, 548.
Coll: Carth., τ, 5, 116-143; xrr, 258. — ὁ Ibid., 1, 120-143,
149-210. — 5 S,. Augustin, Contr. Gaudentinm, I, vi, 7;
DENT, 90! XxXVIIT, PP. Σ... € ΧΙ, col. 706, 737. —
DONATISME (INSTITUTIONS
1462
servée dont l’origine et la destination donatiste sont ab-
solument certaines, c’est celle deBénian(— Ala Miliaria)
dans le département d'Oran, fouillée en 1899 » (fig.
3365).
« Cette église, située dans la partie orientale de la
ville fortifiée, a son chevet établi sur le rempart même.
Elle était protégée, au nord, à l’ouest et au sud, par
une enceinte, longue de 34 mètres, large de 55#10,
qui date peut-être d’une époque plus ancienne et qui a
pu constituer primitivement la citadelle de la place.
Cette église, qui mesure 26"80 de long sur 16 mètres
de large, est bâtie, selon l’usage, en moellons, avec des
chaînes en pierres de taille (murs épais de 0565).
« La façade paraît avoir été précédée d’un portique,
bordé par une rangée de piliers qui soutenaient un toit
incliné. On avait fait quelques ensevelissements sous
ce porche : les épitaphes d’un diacre, mort en 439, et
d'un évêque, qui REOVIEVIT IN FIDE EVANGE(),
y ont été retrouvées. Le front de la basilique n'offre
qu'une seule porte au milieu.
« À l’intérieur, les trois vaisseaux sont séparés par
deux rangées de piliers, reposant sur des dés plats et
coiflés de coussinets en forme de tronc de pyramide
renversé. Par-dessus étaient jetées des arcades. Le
chœur, profond de 480, était isolé par des grilles en
métal ou par des barrières en bois, dont les trous de
scellement se voient dans les piliers. A une basse
époque, on y enterra plusieurs personnages.
« L’abside, enfermée dans un cadre rectangulaire,
est surélevée de 150, hauteur anormale qui tient à
l'existence de la crypte dont nous parlerons tout à
l'heure. On y montait par deux escaliers de six marches,
construits l’un à droite, l’autre à gauche d’une estrade
en maçonnerie, dont la hauteur atteignait le niveau du
presbyterium. C’était probablement là que se dressait
l’autel, qui devait être en bois. L'ouverture de l’abside
présentait une rangée de deux colonnes isolées et de
deux colonnes engagées, qui supportaient sans doute
une architrave (chapiteaux corinthiens d’un travail
minutieux). Le sol de ce presbylerium était couvert
d’une mosaïque grossière faite en morceaux de briques
et en silex blancs et noirs, pavement dont il ne reste
plus que quelques misérables débris. A gauche, un
passage mettait l’abside en communication avec une
sacristie, aussi élevée qu’elle. Cette salle, qui n'avait
pas de porte sur le collatéral voisin, était le diaconi-
cum. À droite, se trouvait la profhesis, établie à un
niveau plus bas; elle communiquait avec le dehors et
très probablement aussi avec le collatéral, mais non
pas avec l’abside.
« L'église deBénian ἃ une crypte (fig. 3866), certaine-
ment contemporaine du reste de l’édifice. Uneportes’ou
vre dans le soubassement du diaconicum, à gauche; elle
devait être précédée d’un escalier permettant d'y des-
cendre. Elleconduisait à une première chambre, vesti-
bule de forme rectangulaire voûté en berceau #. Delà, on
pénétrait parune baieétroite et basse dans unesalle mé-
nagée sous l’abside, semi-circulaire comme elle, mais
de dimensions un peu moindres. La calotte en moellons
qui la recouvrait est encore assez bien conservée. Au
. milieu de la courbe que décrit le mur, une sorte de
niche quadrangulaire présente, à 1"20 au-dessus du
4 S, Augustin, Retracl., 1. IT,c. xxx v, P. L., t. ΧΧ ΧΕΙ, col. 645.
— ? Gsell, Fouilles de Bénian, p. — SG
le Grand, Epist., 1. IV, n. xxx1H1, P. G., t. LXXVIL, οἷ
—%S. Gsell, Fouilles Bénian, dans Publications de l'AS
socialion historique de l'Afrique du Nord, Paris, 1899, fase, 1
D. 17-50; Monum. ant. de l'Algérie, 1901, τ.
fig. 117,118: ΕἸ. de Villefosse, Fouilles de
Bénian, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de
p. 113-116.— 1
époque indéterminée : on y ἃ trouvé de nombreux débris
de jarres, de pots et de cruches.
dire
Cette salle a servi aussi de magasin
1463
sol, une fenêtre haute de 060, large de 050, bordée
d’un cadre en pierre encore intact, où l’on voit des
trous qui servaient à assujettir une grille fixe en métal;
du côté de la crypte, deux autres trous, percés dans le
plafond du cadre, recevaient les pivots d’un volet à
tabatière.
« Cette fenêtre donne sur un caveau, situé derrière
la crypte, et occupant le milieu d’une série de sept
tombeaux, dont plusieurs sont certainement antérieurs
à l’église. Ce sont des chambres de forme rectangulaire
(longues de 2m10, de largeur variable), construites en
moellons et couvertes jadis de voûtes en berceaux.
Elles ont reçu les corps de divers ecclésiastiques, évé-
ques, prêtres, religieuses, morts entre 422 et 466. Celle
du milieu servait de sépulture à Robba, sœur d’'Hono-
ratus, évêque donatiste d'Aquæ Sirenses. Cette reli-
gieuse, tuée en 434 par les « traditeurs » (c’est-à-dire
par les catholiques), fut vénérée comme une martyre.
La crypte avait donc été faite pour permettre la visite
du tombeau de la sainte; l'ouverture pratiquée dans la
niche était une fenestella confessionis, ayant vue sur le
caveau de Robba, dont on abattit le mur de ce coté. Il
Z
Z
11,153}
ο΄’ 5 19
3866. — Crypte de la basilique de Bénian.
D'après S. Gsell, op. cit., t. 11, p. 177, fig. 118.
est même très probable que la fondation de la basi-
lique eut pour cause le culte rendu par les donatistes à
cette martyre, c'était une basilica conjuncta tumulo. —
A l’est, au delà des caveaux, on construisit une mu-
raille, enfermant dans une même enceinte l’église et
les tombes.
« Ce sanctuaire est donc postérieur à la mort de
Robba, 25 mars 395 de l’ère maurétanienne (434 de
l’ère chrétienne) : (fig. 3867) :
Mem(oria) Robb(a)e, sacr(a)e Dei [ancillæ], germa-
na(e) Honor[ali A]qu(a)e Siren(sis) ep(i)s(cop)i, c(a)ede
tradi[{orum] vfe]xata meruit dignitate(m) martiri(i),
vixit annis Let reddidit sp(iritu)m die vil kal(endas)
apriles, [anno] pro(vinciæ) 395.
« Postérieur à l’année 434, le sanctuaire est anté-
rieur à 439, date d’une des tombes établies sous le
porche. Les débris de charbon dont le sol était jonché
prouvent qu'il a été détruit par le feu. Auprès de la
basilique s’élevaient plusieurs bâtiments, qui en étaient
sans doute des annexes, entre autres deux salles, très
distinctes au nord. Ces locaux n'ont pas été fouillés. »
1 G. Boissier, dans Comptes rendus de l'Acad. des
inscript., 12 mai 1899; 5. Reinach, dans Revue archéol.,
1899, IIIe série, t. xxxv, p. 162; S. Gsell, dans Mé-
lang. d'archéol. et hist., 1900, t. xx, p. 141; 1901, 1. xx1,
p. 236, note 2; Fouilles de Bénian, p. 25; Fabre, dans Bull.
d'Oran, 1900, p. 399-408. — 5 S, Augustin, De cinilate Dei,
1. XXI, c. var, édit. Hoffmann, p.611; Hippone, le peuple,
en présence d’Augustin, alterne Deo gratias avec Deo
laudes,etencore: Serm., ΠΟΟΧΧΊΙ, P. L., t. XX x vx, col. 1446.
— 3 M. P. Monceaux, op. cit., t. αν, p. 140, en a conclu de ces
indices à l'existence d'églises ou chapelles donatistes à
Bagaï, Corp. inscr. lat., t. vu, n. 17718, 17732; à Henchir
Gosset, ibid, n. 2016; à ir es Sed, ibid, n. 10694; à
DONATISME (INSTITUTIONS)
1464
Si nous n’avons que cet unique sanctuaire, les débris
de beaucoup d’autres se sont conservés de manière plus.
ou moins complète et qu'on peut identifier avec vrai-
semblance quand on y lit la formule de la secte : DEO
LAVDES (voir ce mot), encore qu'il ne soit pas prouvé
que les catholiques s’interdissent cette acclamation. On
pourrait même affirmer le contraire *. Il faut en dire-
autant pour le BONIS BENE, pour SANCTVS et,
somme toute, ces réserves faites, on voit que la série
des linteaux, chapiteaux, architraves, claveaux, cham-
branles et autres fragments donatistes se réduit à bien
peu de chose de certain.
Que des sanctuaires donatistes aient existé dans les
Jocalités où ont été trouvés ces fragments épigraphi-
ques, on peut le présumer, mais rien au delà ὃ. On peut,
avec plus de vraisemblance, supposer que les inscrip-
tions relatives à des martyrs donatistes proviennent &e
basiliques ou d’oratoires élevés en leur honneur, d’au-
tant plus que nous savons que ces chapelles étaient
nombreuses dans les cimetières schismatiques et dans
les campagnes ἡ. Mais il semble bien arbitraire de sup-
poser le donatisme d’une inscription et d'un édifice
3867.— Épitaphe de Robba.
D'après S. Gsell, Fouilles de Bénian, p. 23, fig. 7.
pour les seuls mots domus Dei,comme nous les rencon-
trons à Ain Ghorab et à Henchir Taghfaght$. Par contre,
nous sommes mieux instruits touchant d’autres églises
certainement donatistes. En 317, les troupes procèdent
à main armée, à Carthage, à l'expulsion des donatistes
de deux ou trois basiliques dont ils s'étaient indûment
emparés ® et nous savons aussi qu'à quelque temps de
là les sectaires se réemparèrent de l’une d'elles, où ils
montraient plus tard avec orgueil les épitaphes de-
leurs martyrs ἡ. Au début du ve siècle, le parti avait
une cathédrale à Carthage qu’on nommait la Theo-
prepia, et c’est là que se réunissaient en 411 les évêques
du parti, dans l'intervalle des sessions de la confé-
rence ἢ À Constantine, autre cathédrale, dans laquelle-
Henchir bou Saïd, Bull. Soc. antiq. Fr., 1909, p. 210 sq.;
Henchir el Atrous, ibid, 1909, p. 315; Henchir el Ogla,
ibid., 1909, p. 277; Henchir oum Kif, Corp. inscr. lat.,
n. 2223; Djemma Titava, Bull. Comité arch., 1894, p. 85,
n. 4; Dalaa, Corp. inscr. lat., n. 2308; Ain Mtirschu, ibid.,
n. 17768; Medfoun, ibid., n. 18669; Sillägue, ibid., n. 20482.
—45S, Optat, Adr. Parmen., 1. If, c. 1v, P. 1... t. xX1, col. 1006;
Conc. Carthag., ann. 348, can. 2. — δ Corp. inscer. lat., t. var,
n. 17614, 17714; P. Moncceaux, Enquéte sur l'épigraphie*
chrétienne d'Afrique, dans Mémoires présentés par divers
savants à l'Académie des inscriptions, 1908,t, κατ, 1° part...
p. 229, n. 267: ἢ. 235, n. 272. —* Passio Donati, τι. 4, 6, 8,
10, 13. — τ Ibid., τι. 8. — * Coll. Carth., 111, 5.
1465
ont prêché successivement Silvanus et Petilianus ?. Le
donatisme occupait d’ailleurs une forte position à
Constantine (voir ce mot), où il avait enlevé, vers 329,
labasilique des catholiques *; de même à Bagaï, où l’évé-
que Donatus avait son arsenal et se retrancha en 347 ?,
Nova Petra possédait un des plus célèbres sanctuaires
de la secte, celui de Marculus ὁ, avec le tombeau de ce
personnage 5. Il faut encore mentionner toutes les
églises de Numidie et de Maurétanie que les fanatiques
reprirent en 362, et dont ils lavèrent si soigneusement
les murs ‘; les basiliques de Cartenna, d’Assuras, de
Musti, de Membressa, que les parménianistes dispu-
tèrent aux rogatistes, ou les primianistes aux maxi-
mianistes; l’église de Cæsarea, où régna longtemps
Emeritus, et où il discuta avec Augustin en 4187; la
basilique des dissidents d’Hippone, d'où les clameurs
arrivaient jusqu’à la cathédrale des catholiques * ; les
nombreuses églises rurales construites par les schisma-
tiques dans les grands domaines, notamment dans le
domaine de Celer, près d’'Hippone, et rouvertes de
force par l'évêque Macrobius vers le milieu de 412 5; la
basilique de Lamiggiga, dont provient la mosaïque
. tombale de l’évêque Argentius ; celle de Thamugadi,
où Gaudentius voulait se faire brûler vers 420 . Bien
d'autres enfin, mentionnées dansles procès-verbaux de
la grande conférence de Carthage en 411 "ἢ,
III. CIMETIÈRES. — Les donatistes avaient leurs
cimetières. Ils ne toléraient que d’une manière 'excep-
tionnelle l’ensevelissement dans les églises; ainsi on
voit, vers 340, leur concile de Numidie interdire l'in-
humation dans les basiliques des circoncellions tués
dans les rencontres avec les troupes de Taurinus #,
Pour les cimetières comme pour les basiliques, les dona-
tistes s’emparèrent parfois de ceux des catholiques, ou
bien ils en aménagèrent de nouveaux, mais dans tous
Jes cas ils faisaient bonne garde et n’admettaient aucun
catholique, ce dont s’indignait saint Optat de Milève 14.
On n’a aucun renseignement sur les concessions qui
purent être faites, soit nécessité, soit tolérance, soit
lassitude; les cimetières eux-mêmes ont jusqu'ici refusé
de nous apprendre ce que les textes s’obstinent à nous
cacher. Rien n’a permis de distinguer dans telle ou telle
area assez bien délimitée une portion réservée aux
donatistes ou aux catholiques, aucune inscription funé-
raire ne met sur la voie d’un type de formulaire trahis-
sant l’origine donatiste. La seule nécropole sûrement
donatiste est celle de Bénian, qui date de la première
moitié du ve siècle. Encore n'est-ce pas une véritable
nécropole, mais un petit enclos funéraire de privilégiés,
de clercs, et dépendant d'uneéglise : tout au plus, une
série de caveaux alignés devant le chevet d’une basi-
lique, et de tombes éparpillées à l’intérieur de l'édifice
et sous le porche.
IV. BrENSs-FONDS. — Ce qui donne une singulière
opinion de la législation impériale, c’est le contraste qui
existe entre ses décisions impressionnantes et le dédain
qu'on ἃ pour elles. Les codes reviennent sans cesse sur
les mêmes prescriptions et ce fait seul montrerait qu'on
1 Gesta. apud Zenophilum, édit. Ziwsa, p. 193.— * Optat,
appendix, édit. Ziwsa, n. 10, p. 215.—* Optat, op. cit., 1. II,
ὅ. τν, P. L., t. ΧΙ, col. 1006.— “ Coll. Carthag., 1, 187. —5S.
Gsell, Recherches en Algérie, 1893, p. 209. — © Optat, «αι».
Parmen., 1. 11, ec. xvrr-x1x, P. L.,t. xX1, col. 969, — ? Sermo ad
Cæsarensis Ecclesiæ plebem, 1. — * S. Augustin, Epist.,
xx1x, 11; Retract., 1. II, ce. Launt, 1, P. L., t. ΧΧΧΤ, col. 119.
---ἶοσἰ[Τ Augustin, Epist., cxxxIx, 2, P. L.,t. XXxXIN, col, 535.
— 10 Comptes rendus de l’ Acad. des inscripl., 1908, p. 308.
— US, Augustin, Contra Gaudentium, 1, 1, 13 vi, 7, P. L.,
t. xurr, col. 707. — 15 Coll. Carth., 1, 5, 120-143, 149-210;
111, 258. — 212$. Optat, op. cit., 1. ITI, c. 1v, P. L., t. ΧΙ,
60]. 1006. — 14 Zhid., VI, var, P. L., t. ΧΙ, col. 1020. —
2 Acta purgalionis Felicis, dans Optat, édit. Ziwsa, p. 198;
Optat, op. cit., 1. 1, 6. xvu-xXvint, P. L., t. ΧΙ, col. 916;
DONATISME (INSTITUTIONS)
1466
n’en tient pas compte, sinon pour les tourner, Périodi-
quement traqués, condamnés, supprimés, les dona-
tistes ne s’en portent pas beaucoup plus mal, arrondis-
sent leur pécule et leurs propriétés par dons, par legs et
par acquêts. Non seulement ils disposent de fonds
monnayés, mais encore de biens-fonds : terres, maisons
et fermes. ἃ Carthage, dès que Maximianus eut rompu
avec Primianus, il se vit intenter un procés en restitu-
tion de la maison qu’il occupait comme diacre, et qui
appartenait à la communauté primitive. Car ces Afri-
cains, donatistes ou catholiques, étaient processifs
comme des Normands; bien leur en a pris, puisque leurs
acta et leurs gesta nous apprennent ce qu'à leur défaut
il nous faudrait ignorer.
A Hippone, l’Église donatiste était particulièrement
riche. Vers 362, sous l’épiscopat de Faustinus, en vertu
de divers testaments, elle avait hérité de maisons et
autres propriétés. Au temps de saint Augustin, elle
possédait des villæ, des fundi, qui, après 411, furent
confisqués et transférés à l’Église catholique, à laquelle
ils ne profitèrent guère.
« L'administration de ces biens d’Église semble
n'avoir présenté aucun trait particulier. Comme chez
les catholiques africains, l’évêque avait la haute main
sur la gestion, sauf recours au primat et aux conciles.
Mais il était de même assisté par un conseil de notables
(seniores), sorte de conseil de fabrique, qui comprenait
les principaux laïques de la communauté. Des conseils
de ce genre sont mentionnés dans nos documents chez
les donatistes de Carthage*, de Constantine 15 d’Abthu-
gni”,de Musti et d’Assuras #. Les seniores contrôlaient
l'administration proprement dite; ils assistaient l’évé-
que dans la gestion des intérêts matériels, comme les
cleres dans les affaires spirituelles. Ils pouvaient jouer
à l’occasion un rôle fort important, accuser même leur
évêque devant les conciles. En 312, les seniores de Car-
thage contribuèrent à déchaîner le schisme!#®. En 392,
ils donnèrent le signal des protestations contre la con-
duite de Primianus, et en appelèrent aux conciles *; ils
furent les parrains du maximianisme, comme leurs
prédécesseurs l’avaient été du donatisme. Vers 320, les
évêques de Numidie s'adressent simultanément aux
clercs et aux seniores de Constantine’. En 395 et 396,
les seniores de Musti et d’Assuras interviennent direc-
tement dans les procès relatifs aux basiliques*?. Suivant
le cas, ce conseil de notables était un appui, un frein,
ou une menace pour l'évêque *. »
V. HIÉRARCHIE. — Rien de particulier à signaler
dans le clergé séculier, où nous retrouvons les mêmes
degrés et les mêmes dénominations qui étaient en
usage parmi les catholiques : évêques, prêtres, diacres,
sous-diacres, acolytes, lecteurs, exorcistes, /ossores,
portiers, et parmi ceux qui ne sont pas initiés aux
ordres fidèles, pénitents, catéchumènes, veuves,
vierges, continents, seniores "ἢ.
Les continents, continentes, et les vierges sacrées,
sacræ virgines, sanclimoniales, sacræ Dei, avaient une
affiliation distincte : continentiæ professio, consignalio
S. Augustin, Serm.,nx, in Psalm. XXX VI, 20, P. 1... τὶ XXXVI-
col. 376.— 1% Gesta apud Zenophilum, dans Optat, édit
Ziwsa, p. 189-192.— 1? Acta purgationis Felicis, p. 201. —
τς Augustin, Contra Cresconium, 1. III, e. LVI, LXU, À. L.,
t. XL, col. 329.— 1° Optat, op. cit., 1. I, c. XVHI-xXIX, P. L.,
t. ΧΙ, col. 919. -- :S, Augustin, Serm., 11, in Psalm. XXX VI,
20, P. L., t. xxx vi, col. 376.— 2 Gesta apud Zenophilum,
p. 189-190.— 3:5, Augustin, Contra Cresconium, 1. 111,
ce. LIX, LXU, P. L., τς XLuIN, col. 531.—**? P. Monceaux, op. cit,
t. 1V, p. 143. — τς Optat, op. cit., 1. II, c. XIX-XXI, XXIV-
xxvI: 1 V,c. x:1. VI, c. 1v, P. L., t. xt, col. 972: Gesta apud
Zenophilum, p. 189-197; Coll. Carth., 1, 116-143, 149, 210;
ur, 258; 5. Augustin, Epist., XXXV, 2,4; LX:, 2; Serm., ,It in
Psalm. XXXVI, 20 ; Contra epist. Parmeniani, II, 1x, 19;
De unico baptismo, ΧῚ, ΧΙΧ, P. L., t. xLIM, col. 61.
1467
oirginitatis, 115 occupaient une place d'honneur ἊΣ Les
vierges portaient un voile et un bonnet nommés mi-
tra 3, elles vivaient chez elles et, de préférence, par
petits groupes, disposition instinctive et qui compense
les inconvénients du petit espionnage quotidien par la
réduction des dépenses individuelles dans le budget
commun. Ce qu’on nous apprend des religieuses dona-
tistes leur fait peu d'honneur: on nous les montre
comme des « troupes ivres errant Çà et là le jour et la
nuit, mêlées aux troupes ivres des circoncellions ©.»
Admettons la mesure d’exagération que comporte une
polémique, il reste que ces personnes devaient prêter
au moins à la critique. C’est surtout à partir des der-
nières années du 1v° siècle que le parti eut ses conti-
nents et ses vierges, plus ou moïns folles. C'était le
moment où saint Augustin fondait, sur le modèle de
ce qu'il avait vu en Italie, les monastères de Thagaste
et d’Hippone, qui, en quelques années, eurent essaimé
dans toute l'Afrique ὁ. Cela irrita les donatistes, qui
s’en amusèrent et s’en scandalisèrent tour à tour; pour
eux, ils revendiquaient bien haut la pratique de l’an-
cienne tradition africaine et il faut reconnaître que,
dès le début du ve siècle, le contraste entre les monas-
tères catholiques et les groupements donatistes mettait
la réputation de ceux-ci en assez mauvais cas. ὁ
Toujours soucieux de ne pas s’écarter de l'antique
organisation sans se soucier que les temps avaient
changé, les chefs du donatisme semblent avoir eu
surtout en vue l’affermissement de leur autorité per-
sonnelle. En fait, ils exerçaient un pouvoir despotique
et qui ne s’arrêta pas toujours aux limites de la tyran-
nie. Donat de Carthage, Parmenianus, Primianus
furent, en toute vérité, des tyrans, et l'enthousiasme
des acclamations qui les entouraient donnait la me-
sure de la terreur qu'ils inspiraient. On fêtait l’anni-
versaire de la consécration épiscopale de l’évêque
comme la date d’un bienfait exceptionnel. Une de ces
fêtes fut quelque temps, pour tous les primianistes de
l’est et du centre, l’occasion d’une sorte de pèlerinage:
on accourait en foule célébrer l’anniversaire du sinistre
Optat de Thamugadi.
Le primat donatiste de Carthage demeure pendant
tout le rve siècle le fonctionnaire unique et omnipo-
tent qu'il était en 312, lors de la rupture. A cette date,
la persécution avait souvent entravé les tentatives
d'organisation catholique, en sorte que, sauf la Nu-
midie régulièrement constituée, les autres régions
Byzacène, Maurétanie, Tripolitaine, ne formaient pas
de groupements distincts et relevaient directement du
primat catholique de Carthage. Or, tandis que Jes
catholiques instituent, à partir de la paix de l'Église,
les provinces ecclésiastiques de Proconsulaire, de
Césarienne, de Byzacène, de Sitifienne et de Tripo-
litaine, les schismatiques s’ankylosent volontaire-
ment dans le passé et, sauf la Numidie, leurs commu-
nautés, de la grande Syrte aux colonnes d'Hercule, ne
forment qu’une immense agglomération sous leur pri-
mat de Carthage. Celui-ci porte le titre de primat,
primas, ou d’évèque du premier siège, episcopus primæ
sedis,etun seul partage ces titres avec lui, parce qu'il
en est en possession depuis une date antérieure au
schisme : c’est le doyen des évêques de Numidie. Les
1 S.Optat, op. cit.,l. 11, ο. χα; S. Augustin, Epist., LxXI, 2;
Enarr. in Psalm. CXXXII, 3, 6; Passio Donati, n. 5, P. L.,
t. x1, col. 960; 5. Optat, op. cit., 1. 11, ec. x1x; 1. VI, c. 1,
P: L., t. x1, col. 972; 5. Augustin, Epist., XXXV, 2; In
Johannis evang. tract, xx, 13; Contra epist. Parmen., II
1x, 19; Contra Gaudentium, 1, XXXVI-XLVI, Po, Ἐν ΌΤΙ
col. 734. — 5. Optat, op. cit., 1, 11,6. χιχ, 1, VI, c. 1V,
P. L., t. x1, col. 972. — 5. Augustin, Contra epist. Par-
men., 1. 11, 1x, 19; Epist., χχχν, 2; Contra Gaudentium, 1,
ΧΧΧΥῚ, 46, P. L.,t. xLIm1, col. 734. — 4 Voir Dictionn.,
aux mots CÉNoBirisme, t. 11, col. 3047, ct HIPPONE. —
DONATISME (INSTITUTIONS)
1468
titulaires de la primatie schismatique de Carthage ont
été successivement : Majorinus, élu en 312; Donat le
Grand, de 313 à 355 environ; Parmenianus, de 355 à
391; Primianus, depuis 392, et c’est lui qui est encore
en charge en 411 à la conférence, où il est qualifié beatis-
simus pater et princeps noster Primianus 5. « Le primat
de Carthage exerçait un contrôle direct sur toutes les
communautés, recevait les appels, présidait les con-
ciles, gouvernait le parti. Cependant, en 411, nous
voyons Primianus, primat de Carthage, céder le pas à
Januarius, primat de Numidie, et signer après lui des
pièces officielles 5, Cette anomalie du protocole s’ex-
plique sans doute par une préséance tout honorifique
accordée au plus ancien des deux primats, en souvenir
des temps héroïques du schisme. D’ailleurs.le primat
donatiste de Carthage était ordonné par le primat de
Numidie, tandis que l’évêque catholique de Carthage
l'était par les évêques voisins, et le pape lui-même
par l’évèque d’Ostie. Cet usage des dissidents africains
venait évidemment du rôle prépondérant qu'avaient
joué les Numides et leur primat Secundus au moment
de la rupture 7. »
L'institution des conciles, qui avait eu son moment
d'éclat au temps de saint Cyprien, devait être adoptée
par un parti traditionnel et, en effet, nous constatons
deux sortes d’assemblées : les conciles généraux de
tout le parti et les synodes provinciaux de Numidie.
Des synodes d’'évêques numides sont mentionnés
vers 340 et vers 347, à Théveste en 362, à Constantin
et à Mileu vers 396-397, même en 418. Les conciles
généraux du parti sont nombreux et la plupart se
tiennent à Carthage. En 393, les maximianistes se
réunirent à Cabarsussa, en Byzacène; les primianistes
à Bagaï, en 394. Les synodes de Numidie étaient con-
voqués et présidés par le primat de la province; les
conciles généraux, par le primat de Carthage.
VI. LITURGIE. — Ici encore, ressemblance et, même,
dans l’ensemble, identité, entre les usages des catho-
liques et ceux des donatistes. « Nous avons, vous et
nous, la même organisation ecclésiastique, leur dit
saint Optat; il y a opposition entre les personnes, il
n’y à pas opposition entre les sacrements. Nous pou-
vons le dire, nous aussi : nous avons la même foi que
vous, nous avons été marqués du même signe et
baptisés du même baptême, nous lisons comme vous le
divin Testament, nous prions le même Dieu, l’oraison
dominicale est la même chez vous et chez nous 5.» Plus
tard, saint Augustin constatait d’autres caractères
d'identité chez les antagonistes : absides surélevées,
d’où les clercs dominaient la nef, chaires épiscopales
voilées, chœurs de nonnes évoluant et chantant devant
l'évêque ὃ : « Nous sommes frères, dit-il aux dissidents,
nous invoquons un même Dieu, nous croyons en un
même Christ, nous entendons le même évangile, nous
chantons les mêmes psaumes, nous répondons par le
même Amen, nous entendons le même Alleluia, nous
célébrons la même Pâque. Pourquoi es-tu hors de
l'Église et moi dans l’Église 1 ? »
Nous savons que les communautés donatistes célé-
braient la messe tous les jours 4, observaient sans diffé-
rence aucune les rites en usage chez les catholiques
pour J’eucharistie 13, administraient le sacrement de
δ Coll. Carth., 1, 201. — * Coll. Carth., 1, 14, 148, 157;
11, 258. — S."Optat, op. Ci, 1. 1, 6. xIX PL ER
col. 919; 5, Augustin, Contra epist. Parmen., 1, 3, 5; Contra
Cresconium, 1. III, ce. ΧΧΥΙΙ, XXX1: Epist., XLIN1, 2, 3,5, 14;
P, Monceaux, op. cit, t. 1V, p. 147. — 5.5. Optat, op. cil.,
1. III, c. 1x, P. L.,t. xt, col. 1020. — "5. Augustin, Epist.,
ΧΧΙΠ, 3, Ρ, L.,t. ΧΧΧΠΙΙ, col. 95.— 1ÆEnarr. in Psalm., ταν,
16, P. L., t. xxx vI, col. 639, — 1 $, Optat, Adversus Parme-
nianum, 1. ΤΙ, ὃ; χε, Ῥὶ Σ, ἘΠ ΧΙ 1001 20570
Augustin, Contra litteras Peliliani, 1. II, c. xxumr, 53, P.
Li, παύσει, CO 270:
PA
1469
pénitence et procédaient à la réconciliation des péni-
tents en couvrant d’un voile le pécheur agenouillé, à
qui ils imposaient les mains et remettaient les péchés,
en se retournant vers l’autel pour réciter l’oraison do-
minicale ".
Outre le Pater, ils chantaient l’Alleluia, V Amen ?,
faisaient le signe de la croix aux mêmes moments que
les catholiques *. Quand l’officiant disait Pax vobiscum,
ils répondaient Ετ cum spirilu {uo #; même en se ren-
contrant, les donatistes se disaient Pax lecum ou Pax
vobiscums. Les lectionnaires étaient identiques ou du
moins n’offraient que d’insignifiantes dissemblances 5°.
Les donatistes célébraient les fêtes de Pâques, de
Pentecôte, de Noël’, jeûnaient aux jours marqués,
notamment pendant le carême et les jours de station :.
C'était toujours l’année 312 qui marquait la limite de
leurs concessions, aussi ne voulaient-ils pas entendre
parler de l'Épiphanie. Par contre, ils se montraient
accueillants plus que de raison pour les martyrs et le
cas qu'ils en faisaient n’allait pas sans une pensée d’op-
position envers les catholiques, plus modérés et chez
qui se remarquait l'esprit critique qui ne concédait le
titre de martyr que si la conclusion d’une enquête
sérieuse y était favorable. Rien de semblable et nulle
garantie chez les donatistes, dont l'enthousiasme s’éga-
rait sur des sujets parfois indignes. N’ayant pu acca-
parer pour eux seuls le martyr Cyprien de Carthage
et les martyrs d’Abitine 5, ils se composèrent un mar-
tyrologe de rencontre, où les provocateurs, victimes de
leur bouillante ardeur, voisinaient avec les suicidés 10,
On pense bien qu'avec des Africains de tempérament
très vif, excités par leurs chefs, la secte fut bientôt
comblée de pareils protecteurs; ses prétendus martyrs
se comptaient par milliers 1. « Ils peuplaient les cime-
tières, les basiliques et toutes ces chapelles qui s’ali-
gnaient le long des routes, jusque dans les coins perdus
de la campagne. De là vient sans doute qu’on découvre
chaque année en Afrique tant d'inscriptions ou listes
de martyrs. Ces intrus se glissaient naturellement dans
les calendriers locaux et dans la liturgie des Églises
dissidentes. On fêtait régulièrement leurs anniver-
saires; on gravait leurs noms sur les autels, les balus-
trades ou les colonnes des basiliques. Dans la liturgie
traditionnelle, partout où étaient invoqués ou nommés
des martyrs authentiques, on ajoutait à leurs noms
ceux des principaux martyrs de la secte, de Donat, de
Marculus, de Maximianus et d’Isaac, ou de quelque
saint particulièrement cher aux gens de la localité 13,
De là, on peut présumer que plusieurs de ces intrus:
ont réussi à s’introduire dans le martyrologe hiérony-
mien et jusque dans le martyrologe romain.
En ce qui concerne les sacrements, les donatistes
soutenaient que la validité dépendait de l’état de
1$, Optat, op. cit., 1. II, c. xx, xx1V-XxX VI; 1. IIT, c.1x, P.
L.,t. xx, col.974.— 5 5. Optat, loc. cit.; S. Augustin, Epist.,
Cv, 2,7; Enarr. in Psalm., τὰν, 16; Cx1X, 2; Sermo ad Cæsar.
eccl. plebem, 6; Contr.epist. Parmen.,l. 11, x, 20; Contra litt.
Petiliani, 11, Χο, 212, P. L.,t. Χαμ, col. 62, 331.—:%S.Optat,
op. cil., 1. III, c. 1X, P. L., ἴ. ΧΙ, col. 1020; 5. Augustin,
Æpist, Cv, 2, 7, P. L., t. xxx, col. 398.— 4 Κι Augustin,
Enarr. in Psalm., CXx1V, 10; Epist., xumnt, 8, 21; zut, 1, 5,
P.L.,t. xxrux, col. 170, 194. — 5 5. Optat, op. cit., 1. III,
CP, D, t xx, col. 1021. — 5 Jbid., 1. III, c. 1x, P. I...
t. ΧΙ, col. 1020; 5. Augustin, Epist., XL, 8, 21; Lux, 1,3;
LXXXVI, 5; CV, 2, 7; Enarr. in Psalm., ταν, 16; Ad catholicos
epist. contr. donatist., xrr, XXX1, P. L.,t. ΧΧΧΠΙ, col.170,194.
=1S$S, Augustin, Enarr. in Psalm., Liv, 16; In Johann.
evangel., tract. χαπὶ, 4; Epist., Lt, 4, ΤῸ L., ΤῸ XXxX VI, col. 639,
— " Passio Donali, ὃ; Passio Marculi. — * Acta Saturnini,
1-2, 16-20; S. Augustin, Serm.,cccx, 1; Epist., xcmt, 10,
35-45; cvut, 3, 9- De baptismo, 1, xvin; II, 1; Contra
Cresconium, 11, xxx1, 39; III, x, 11, P. L., t. XL, col. 489,
49 .--- 10 Passio Donali, 1V-x1V; Passio Marcuii; S. Optat,
DONATISME (INSTITUTIONS)
op..cil., 1. 111, ο. 1v, P. L., t. x1, col. 1006; 5. Augustin,
ἜΡ δι. LXXXVIIT, 8; CLXXXV, 2, 8; cciv, 1-2, 5; Serm., |
grâce du ministre, ce qui leur permettait de nier le
sacerdoce catholique et de le tenir pour aboli puisque
les ordinations des traditeurs n’avaient pas été valides :
plus de sacerdoce, plus de sacrements et dés lors il
fallait être rebaptisé et réordonné par les clercs dona-
tistes. En bons logiciens, les donatistes ne faisaient
plus aucune distinction entre catholiques et païens »,
ce dont s’indignait saint Optat de Milève : « A des chré-
tiens, même à des clercs, vous dites : Soyez chrétiens !
Par un miracle de votre façon vous osez dire ἃ tout
catholique : Gai δεῖ, Gaïa Seia, tu es encore païen ou
païenne. Celui qui a fait profession de se tourner vers
Dieu, tu l’appelles païen ! Si tu obtiens l’assentiment
de celui que tu séduis, cet assentiment et l'imposition
de tes mains et quelques formules te suffisent pour
faire d’un chrétien un chrétien. Celui-là vous paraît
chrétien qui s’incline devant votre volonté, non celui
qui ἃ été guidé par la foi #4, »
Catholiques, clercs, évêques qui passaient au dona-
tisme étaient d’abord pénitents, puis catéchumènes.
Nul dégoût ne leur était épargné : cilice et cendres,
confession publique, supplication aux fidèles, renon-
ciation au diable, agenouillement sous le voile, impo-
sition des mains. Aux clercs et aux évêques on rasait
la chevelure 15, aux nonnes on retirait le bonnet dis-
tinctif; puis c’étaient des ablutions, des purifications
des individus et des lieux, car les murs et le dallage des
églises conquises au donatisme étaient lavés à grande
eau. Après ces épreuves, le pénitent devenait catéchu-
mène, recevait un nouveau baptême, une nouvelle
ordination ou, pour les vierges, une nouvelle consé-
cration 15. Et on se demande comment, en vérité, il se
trouvait des hommes pour se soumettre à d’aussi mor-
tifiantes et inutiles cérémonies.
Le baptême donatiste se distribuait, de préférence,
à l’époque de Pâques, sans exclusion toutefois pour
d’autres périodes de l’année. Le cérémonial était iden-
tique à celui des catholiques. En Maurétanie, beau-
coup répugnaient à ce second baptême, ce qui semble-
rait indiquer des adhérents assez peu convaincus des
principes fondamentaux de la secte qu'ils venaient
rejoindre 7; d’ailleurs la perspective du second baptême
et des formalités qui en étaient inséparables eut du
moins ce bon effet d'empêcher beaucoup d’Africains
de passer au schisme. Cette question du baptême des
hérétiques avait jadis passionné l’Église africaine au
temps de saint Cyprien et le donatisme ne pouvait
manquer de s'attacher à un usage dont tout le mérite
consistait à être un souvenir du passé de l'Église
d’Afrique et à permettre de confisquer le plus grand
évêque d'Afrique, saint Cyprien, au profit de lasecte®.
VII. MyYsTICISME. Les donatistes n'avaient, à les
entendre, d'autre idéal que l'idéal évangélique. Le
ΟΧΧΧΎΥΤΙΙ, 2, P. L., t. ΧΕΙ, col. 307, 793, 939. — 1 Passio
Maximiani et Isaac; S. Augustin, Contra Gaudentium, x,
28-32,— 12 Passio Donati, vit, 1x; S. Optat, op. cit., 1. III,
©. IV, P.L., t. x1, col. 1006; 5. Augustin,Contr. epist. Parmen..
III, νι, 29; Epist., ΧΧιχ, 11; P. Monceaux, op. cit., t. 1,
p. 150, P. L., t. ΧΙΤΙΙ, col. 105.— 15 5. Optat, op. cit., 1. III,
Ὁ. ΧΙ, P. L., t. ΧΙ, col. 1023. —-14 Jhid. — 15 Jbid., 1. II,
Ὁ. xx, P. L., t. x1, col. 978. — 14 Jhid., 1. LI, ©. XIX-XXVI,
P. L., t. xx, col. 972; 5. Augustin, Æpisf., XXIIT, 2: vi, 1:
CvIl1, 1; De unico baptismo, c. xt, xix, P. 1... t. xL 11, col. 95,
404 ; Coll. Carth., 1, 188, 197. — 17 En 336, un concile
d’évêques schismatiques et Donat lui-même autorisent à
dispenser du second baptême les catholiques ralliés au
schisme. 5. Augustin, Epist.,xcrrr, 10-43, P, I... t, xxx, col.
321.Plus tard, on revint sur cette concession et il fut décidé
quenul n'échapperait, —?# Saint Augustin s’eflorçait, ilest
vrai, de le leur arracher et assurait que, s’il avait vécu cent
ans plus tard, Cyprien n'aurait pensé, parlé ni agi
il avait fait. Il ajoutait que Cyprien, du moins, n'avait pas,
lui, donné l'exemple de la rupture avec ceux qui soute-
naient une opinion différente de la sienne. De baptismo, IL,
11, 1V, P, L., t. ΧΕΙ, col. 128.
comme
1471 DONATISME (LÉGISLATION RÉPRESSIVE) 147%
panégyrique de Marculus dit de lui : « Il avait toujours
à la bouche l’évangile; dans la pensée, le martyre. »
A Bénian, une épitaphe de l’évêque Janno, au ve siècle,
dit qu’il s’endormit dans la foi de l’évangile ! :
VINS : EPS :*IANNO
ecJCLESIA ALA © TEM
requie]VIT-IN FIDE EVANGE{ Li
… us ep(iscopu)s Janno [ec]clesia Ala[miliarensi],
tem. [requiel]vit in fide evange[lii..
En 393, les évêques du concile de Cabarsussa adres-
saient leur lettre synodale à tous les évêques, prêtres,
diacres et fidèles, in veritale evangelii nobiscum mili-
tantibus?; Petilianus de Constantine adresse l’un de
ses ouvrages dilectissimis fratribus, compresbyteris et
diaconibus, ministris, per diæcesim nobiscum in sancto
evangelio constitutis ὃ. Cela semble tourner au refrain et
les sectaires n’ont de l’évangile que le nom. Ce n’est
pas dans l’évangile qu'ils ont pu lire les maximes dont
s'inspire la secte dans ses coupables égarements et,
malgré tout ce qu’on peut dire, ce n’est pas l’évangile
qui enseigne à Marculus le suicide, à Maximianus la
violence, à Isaac l’injure, aux circoncellions les excès
les plus répugnants. Il semble que cette aberration de
posséder seuls l’idéal évangélique ne soit pas sans
mélange de friponnerie, car que penser de ce Petilianus
de Constantine qui se laisse donner comme apparenté
au Paraclet? Danslesconciles on s’empare de la for-
mule employée par les apôtres dans l’assemblée de
Jérusalem : Placuit nobis et Spiritui Sancto… Placuit
Spiritui Sancto qui in nobis est. Cet état d'esprit les
dispose naturellement à découvrir des miracles à tout
propos. Leurs chefs en sont prodigues 5. Donat le
Grand converse avec Dieu et bouleverse les lois de la
nature. Le fretin se contente de visions et en cela il
prend exemple sur Isaac et Maximianus, sur Marculus
et même sur le bourreau de Marculus; souvent ce n’est
qu'enfantillage. Ce qui n'empêche pas les donatistes
de se dire saints. « Dans votre orgueil, leur dit Optat,
vous revendiquez pour vous le monopole de la sainteté.
Mais vous-mêmes, qui voulez être considérés par les
hommes comme des saints et des justes, apprenez-nous
d’où vous vient cette sainteté. D'où vient que, par
orgueil, vous affichez une sainteté parfaite ? Quand
vous voulez remettre les péchés, vous proclamez bien
haut votre innocence et vous pardonnez aux autres
comme si vous n'aviez en vous-mêmes aucun péché.
Vous vous vantez d’être des saints, et nous, vous nous
méprisez manifestement, ouvertement 5. » Saint Au-
gustin écrit à son tour: « Nous le savons, les donatistes
s’attribuent une telle surabondance de justice, qu'ils
prétendent non seulement avoir en eux la justice, mais
encore la communiquer à d’autres hommes 7. »
La rançon de ces orgueilleuses prétentions, elle se
trouvait dans les chutes scandaleuses, pis que cela,
crapuleuses, de ces saints ou prétendus tels. Les annales
1G. Boissier, dans les Comples rendus de l'Acad. des
inscript., 12 mai 1899; A. Héron de Villefosse, Observations
sur une inscription donatiste de Bénian publiée au Bulletin
d'Oran, 1596, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France,
1900, p. 114; R. Cagnat, dans Revue archéologique, 1901,
t. χχχιχ, ἢ. 139, n. 55; S. Gsell, dans Mélang. d'archéol.
et d’'hist., 1900, p. 141; 1901, p. 237. — 55. Augustin,
Serm., τι, in Psalm. XXX VI, 20, P. L., t. xxxvI, col, 376. —
ες Augustin, Contra litteras Peliliani, 11,1, P. 1... τι XL,
col. 259. — “δὶ Augustin, Serm., τι, in Psalm. XXX VI, 20;
Contra Cresconium, 1, III, Lun, Lx; 1: IV, x, xn, P. L.,
t. xxx vi, col. 376, — 5 5. Augustin, 1n Johann. Enangel.,
tract. x111, 17, P. L.,t. xxx v, col. 1501. —* $S, Optat, op. cil.,
1. 11,1, xx, P. L., t. ΧΙ, col, 941. — 15. Augustin, ÆEpist.,
GLXXXV, 9, P. L., t. xxx, col. 854.— " Coll. Carthag.,
1, 208; au début du v: siècle, l'évêque d'Aquæ, près de
Thusurus, est convaincu d'adultère, Quelques années aupa-
du donatisme ne nous offrent pas seulement d’inexcu-
sables excès, comme les fureurs des circoncellions, les.
attaques à main armée, les suicides, elles contiennent
tout un aspect qui ne relève que de la police des mœurs,
de l’ivrognerie à la sodomie en passant par l’escro-
querie, et, pour des saints en communication directe
et continuelle avec le Saint-Esprit, ce sont là de fâcheux
intermèdes. Si les catholiques ont leurs misères, et ils
les ont, certes, comme cet Antoine de Fussala, les
donatistes sont incontestablement comblés δ. Imaginer
d’étouffer pareilles choses, c’est vouloir enfermer le vent
qui souflle, et d’ailleurs ces anecdotes scabreuses sont
de celles que toutes les cervelles comprennent et qui ne
manquent jamais leur effet.
Tous ces traits marquaient une pente sur laquelle
glissait le donatisme, bien qu’il se prétendiît immuable
et immobile. Petit à petit, le schisme se muait en héré-
sie. Suivant la remarque de saint Augustin : « Un
schisme est une rupture récente avec l’Église, rupture
causée par quelque divergence d'opinion; l’hérésie est
un schisme invétéré ὃ; » et l’édit d'Honorius, du 12 fé-
vrier 405, annonçait la ferme résolution d’anéantir une
secte qui, « dans la creinte d’être appelée hérésie, se
couvrait du nom de schisme, » bien que, « par sa pra-
tique du second baptême, elle eût transformé le schisme
en hérésie !0. » Dès lors, sauf un court intervalle, le
donatisme fut traité en hérésie et proscrit comme tel.
C’est ce que nous allons voir dans le travail suivant.
H. LECLERCQ.
2. DONATISME (LÉGISLATION RÉPRES-
SIVE DU). L'histoire juridique de l'intervention des
empereurs dans les dissensions de l'Église d'Afrique
présente deux périodes distinctes. Jusqu'au règne d'Ho-
norius, le pouvoir impérial se borna à réprimer par
l'application du droit commun les délits des schis-
matiques africains. Sous Honorius, ce fut la secte elle-
même qu'il proscrivit et s’efforça d’anéantir. Dans le
but déclaré « d’extirper les adversaires de la foi catho-
lique », il assimila le schisme donatiste aux hérésies
par des lois spéciales, qui ne devinrent possibles que
quand la législation de Théodose eut institué et
étendu 16 délit d’hérésie τι,
I. CARACTÈRE JURIDIQUE DE LA DÉCISION DE C2N-
STANTIN,— Question de droit canonique. — Question de
droit pénal.— Le sénatus-consulte Turpillien et le délit de
calomnie. — Effets du décret de Constantin. — Condition
juridique des donatistes. — Amnislie du 5 mai 321. —
Libelles diffamatoires. — Constitutions des 29 mars 319
“el 25 février 320 (3132). — « Constantin, le premier,
donna une loi très sévère contre le parti de Donat »,
dit saint Augustin. Il n’en faut pas nécessairement
conclure que, dès le règne de Constantin, une disposi-
tion législative proscrivit le schisme donatiste, On ne
peut faire état de ce terme Loi. Il s'applique en droit
romain à toutes les dispositions des empereurs : aux
décrets émanant de leur autorité judiciaire et interpré-
tant ou appliquant les lois en vigueur 15, comme aux
ravant, Cyprien, évêque donatiste de Thubursicum Bure,
est impliqué dans un gros scandale, avant été surpris dans
un mauvais lieu avec une femme de mœurs légères. 5. Au-
gustin, Contra litteras Peliliani, 111, 34, 40, P. L., t. XL,
col. 368, —?°S, Ausustin, Contra Cresconium, τι, 7, ὃ, P. L.,
τ xzur, col.471.— 19 Code Théodosien, 1. XVI, tit. νὰ, lex 4.
—u#F, Martrove, La répression du donatisme et la politique
religieuse de Constantin et de ses successeurs en Afrique, dans
Mémoires de la Société nationale des antiquaires de France,
Ville série, t. 111 (1914), p. 23-140, — !?$. Augustin,
Epist., LxxxvInm, 3: cv, 11,9, P. L.,t. xxxIm, col. 304,
399; édit. Goldbacher, Corp. script. eccles. lal., ἢ, XXXI\,
p. 409, G01. — 15. Τα. Cuq, Le consilium principis,
dans Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-
lettres, Mémoires présentés par divers savants, 15 série,
t. 1x, p. 441-454; Institutions juridiques des Romains, t. 1,
p. 27.
1473
actes de leur pouvoir législatif 1, La seule décision de
“Constantin contre les donatistes est la sentence rendue
au commencement du mois de novembre 316, notifiée
au vicaire d'Afrique Eumalius, le 10 du même mois ?,
Aucune autre n’est mentionnée, ni dans les écrits de
#aint Augustin, ni dans les actes de la conférence de
Carthage, où furent produites toutes les pièces concer-
nant le donatisme. Or cette unique décision fut rendue
«dans une audience tenue à Milan, après une série de
procédures et des débats entre parties ὅς, Elle ἃ donc,
incontestablement, le caractère d’une sentence judi-
ciaire terminant une cause soumise ou évoquée au
tribunal de l’empereur.
Cette cause n’était point celle dont avaient eu à
connaître les conciles de Rome et d’Arles. Celle-ci
consistait en la question de savoir : 1° si un évêque
sacré par un évêque coupable d’avoir, pendant la
persécution, livré les Écritures saintes était valable-
ment ordonné; 2° subsidiairement, si la preuve par
témoins ou par écrits privés était admissible contre un
évêque accusé d’avoir livré les Écritures saintes, les
vases sacrés ou les noms de ses frères. Cette double
question de droit canonique, de la compétence exclu-
sive de l’autorité religieuse#, avait été définitivement
«εἴ souverainement décidée par les évêques siégeant à
Arles 5. L'empereur n’avait point qualité pour reviser
la sentence d’un concile en matière de droit ecclé-
siastique ὁ. Constantin lui-même le déclare dans les
termes les plus formels ?. Ses lettres, qui confirment le
récit de saint Optat 5, ne laissent aucun doute au sujet
-du rejet de l’appel interjeté par les dissidents après le
concile d'Arles ἢ. D'ailleurs, à Arles ils étaient deman-
deurs; ils étaient, au contraire, défendeurs devant la
juridiction impériale, et ils y furent condamnés à une
peine; d’où résulte qu’ils n'étaient pas appelants et
qu'il s'agissait d’un procès au criminel. Ce procès était,
par conséquent, à raison de la matière, exclusivement
de la compétence de l’autorité judiciaire de l’État, et
n'avait pu être jugé par le concile d’Arles 19,
Un procès au criminel ne pouvait être motivé par
le fait de dissension religieuse. Le schisme n'était à
2 Ulpianus, Zibro I Instilutionum. 8. 1. Quodcumque
imperator per epistulam et subscriptionem statuit, vel
«cognoscens decrevit, vel de plano interlocutus est, vel edicto
præcepit legem esse constat; hæ&c sunt quas constitutiones
appellamus. Dig., 1. 1, tit. 1v, lex 1. — 2 S. Augustin,
Contra Cresconium, 1. III, c. LXX1, n. 82; Contra partem
Donati post gesta, ce. xxxIm, ἢ. 56, édit. Petschenig,
Corp. script. eccles. latin., t. LIT, p. 487; t. LIT, p. 158;
cf. P. Monceaux, Histoire liltéraire de l'Afrique chrétienne,
t. 1V, p. 203, 490; C. Pallu de Lessert, ÆFastes des
provinces africaines, t. 11, p. 173; L. Duchesne, Histoire
ancienne de l'Église, t. 11, p. 119; H. Leclercq, L'Afrique
chrétienne, t. x, p. 339-340; P. Batiffol, La paix constanti-
nienne et le catholicisme, p. 299. -— 55. Augustin, Contra
Cresconium, 1. 111, c. Lxxr, n. 82, Corp. script. eccl. lat.,
PA p. 487: Epist, xLur, vrr, 20; ΟΧΙΙΪ, 11, Corp.
script. 600]. lat, t. XXXIV, Ὁ. 102 ; t. XLIV, Ὁ. 245.—
4F, Martroye, Saint Augustin et la compétence de la juri-
diction ecclésiastique au Ve siècle, dans Mémoires de la Société
mationale des antiquaires de France, VII: série,t. x (1911),
Ῥ. 21-23, 33-34. — ὁ Hardouin, Conciliorum collectio, €. x,
Ῥ. 265; cf. Morcelli, Africa christiana, t. 11, Ὁ. 214; Hefele-
Leclereq, Histoire des conciles, t. x, 1°° partie, p. 289-290;
ans von Soden, Urkunden zur Entstehungsgeschichle des
Donatismus, Bonn, 1913. — ὁ P. Batiflol, La paix
“conslantinienne, Ὁ. 298. — τ Æpistula Constantini impe-
raloris ad episcopos post synodum Arelatensem scripta,
dans Hardouin, Conc. coll, t. 1, col. 268-269; Hans von
Soden, Urkunden zur Entstehungsgeschichte des Dona-
tismus, Bonn, 1913, p. 24. — "85, Optat, De schismate
donatistarum, 1. 1, c. xxv, édit. Ellies du Pin, p. 21;
édit: Ziwsa, Corp. script. eccl. lat, t. XXVI, p. 27. —
» S: Augustin, Epist., Χοῖιτ, τν, 13; CV, 11, 8, Corp. script.
eccl. lat., t. xxx1V, p. 458, 601; Epist. Constantini imp. ad
episcopos post synodum Arelatensem, Hardouin, Conc. coll.,
ἔν x, col. 268-269. — 1° Saint Augustin et la compétence de
DONATISME (LÉGISLATION RÉPRESSIVE)
1474
cette époque ni prévu ni puni par aucune loi et, au
point de vue légal, il était pleinement autorisé par la
disposition célèbre sous le nom d’édit de Milan 1". Le
seul délit pouvant donner lieu à une action pénale
contre les adversaires de Cécilien résultait des manœu-
vres frauduleuses auxquelles ils avaient recours. Leur
accusation contre Félix d’Aptonge, seul prétexte du
schisme, n'avait, en effet, d'autre fondement qu’un
paragraphe figurant à la suite d’une lettre d’un per-
sonnage, Alfius Cæcilianus, duumvir d’Aptonge (Ab-
thugni) en 303, au temps de la dernière persécution; et
une enquête avait établi en février 314: que ce para-
graphe était l’œuvre d’un certain Ingentius, qui avouait
l’avoir ajouté à la lettre d’Alfius Cæcilianus pour nuire
à l’évêque Félix *. Le concile de Rome n'ayant point
statué sur le cas de l’évêque ordinateur de Cécilien 4,
les donatistes n’y avaient pas eu à faire usage de cette
lettre falsifiée et ne s'étaient exposés à aucune respon-
sabilité pénale 15. Mais quand, après avoir soutenu
devant le concile d'Arles une accusation fondée sur
une pièce dont ils ne pouvaient ignorer la fausseté, ils
la reproduisaient devant l’empereur et ne cessaient de
la reproduire chaque jour à l’appui de leurs conti-
nuelles interpellations 15, ils tombaient sous l’appli-
cation du sénatus-consulle Turpillien qui, étendant
la notion du crime de calomnie puni par l’antique loi
Remmia, assimilait au calomniateur quiconque était
convaincu d’avoir recherché ou rédigé et produit en
justice un écrit, un témoignage ou quelque autre indice
de mauvaise foi 7.
Il était admis en droit que les juges pouvaient pren-
dre l'initiative de mettre en jugement et de condamner
l’accusateur convaincu de calomnie, même après le
prononcé de la sentence dans la cause où le moyen de
mauvaise foi avait été produit, et sans qu’une plainte
eût été formulée par l'accusé absous ?. Ce fut de ce
droit reconnu à l'autorité judiciaire qu'usa Constantin
quand il évoqua l'affaire à son tribunal. Il donna ordre
au proconsul Probianus d'envoyer le faussaire Ingen-
tius à son conseil et l’y fit comparaître avec les accu-
sateurs de Cécilien qui, présents à la cour, ne cessaient
-
la juridiction ecclésiastique, dans Mém. de la Soc. nation. des
antiquaires de France, VII® série, t. x (1911), ἡ. 22. —
ï Lactance, De mortlibus persecutorum, €. XLVI, édit.
Brandt, Corp. script. eccl. lat., t. xxvrr, p. 228; Eusébe,
Hist. ecclesiast., liv. X, chap. v, P. G., t. xx, col. SS1-SS3;
cf. L. Duchesne, Hist. ἀπο. de l'Église, t.u, p. 35-38;
P. Batiffol, Les étapes de la conversion de Constantin, L'édit
de Milan, dans Bulletin d’ancienne littérature et d'archéo-
logie chréliennes, 15 octobre 1913, p. 245; La paix conslan-
tinienne, p. 236; G. Boissier, Fin du paganisme, t. τ, p. 42;
J. Maurice, Numismatique constantinienne, t. 11, Introdue-
tior, p. 1111. Sur la forme de cette célèbre disposition légale,
voir : À propos de l’édit de Milan, dans Bullet. d'anc. littér. et
d’archéol. chrét., 15 janv. 1914, p. 47-52.— 13 Gesta purga-
lionis Felicis episcopi Aptungitani, édit. Ellies du Pin, Mo-
numenta vetera, à la suite de saint Optat, p. 256; édit. Ziwsa,
Corp. script. eccl. lat., τ. xxv1, p. 203; édit. Hans von Soden,
Urkunden zur Entstehungsgeschichte des Donatismus, Bonn,
1913, p. 30-31. Pour la date de cette enquête, voir F. Mar-
troye, Genséric, p. 14, et appendice, p. 384.— ?? Gesta
purgat. Felicis epise. Aptungit., loc. cit. — MS, Optat
De schism. donatist., 1. I, e. xxvIr, édit. Ellies du Pin, p. 22 ;
édit. Ziwsa, p. 29; S. Augustin, Epist., LXXXVIN, 3, Corp.
script. eccl. lat., t. XXXIV, p. 409; cf. P. Monceaux, Hist.
littér. de l’Afr. chrét., t. τν, p. 22.— 15. S. Augustin, Contra
partem Donati post gesta, ©. XXxXu, n. 55, Corp. script.
eccl. lat.,t. Lux, p. 156.—1*S, Augustin, Epist., cv, τι, 8, Corp.
script. eccl. lat.,t. XXxXIV, p. 601.— 17 Paul, Libro I Senten-
tiarum. « Calumniæ causa puniuntur, qui in fraudem alicujus
librum veltestimonium, aliudve quid conquisisse, vel scrip-
sisse, vel in judicium protulisse dicuntur.» Dig., 1. XLVIII,
tit. xvr, ad senatusconsultum Turpillianum, lex ὃ, ὃ 4—
18 Dig., 1. XLVIII, tit. xvi, ad senatusconsultum Turpil
lianum, Ἰὸχ 1, ὃ ὃ: cf. F. Martroye, La répression du dona-
tisme, dans Mém. de la Soc. des antiq. de France, 1914, t. 11,
p. 35, notes 1,2, 3; p. 36, notes 1 et 2.
1475
de l’importuner de leurs continuelles sollicitations 1.
Ingentius et les donatistes mis en cause furent con-
damnés à l'exil :. L’exil était, en effet, la peine dont
était légalement passible le délit de calomnie ὅ.
Saint Augustin, qui à maintes reprises relate ces
procédures et ce jugement avec la précision d'un
juriste, employant constamment les termes, au sens
bien déterminé en droit romain, de calomnie et de
calomniateurs #, ajoute que la confiscation fut prononcée
en plus de l’exil5. De cette mention, inutile sil se
fût agi de la déportation, il y a, peut-être, lieu de con-
clure que la peine principale fut celle dela rélégation,
qu'une texte du Digeste déclare applicable en pareil
cas ὃ. Ce qui est certain, c’est que la disposition de
Constantin était une sentence judiciaire, un decretum,
et appliquait le droit commun. C’est avec ce caractère
de décret, à la suite d’une poursuite pour accusation
calomnieuse, que saint Augustin la rappelle’. C’est
aussi avec ce caractère de décret qu’elle se trouve
rappelée dans une constitution du 17 octobre 377%.
Rien ne permet donc de supposer un édit de proscrip-
tion générale contre les schismatiques ni avant, ni
après le procès jugé à Milan. Quatre ans à peine
après la déclaration de Milan, une loi qui eût paru
recommencer la persécution en Afrique ° eût été
une étrange imprudence et πος même pas permis
la condamnation prononcée contre les donatistes
mis en cause. Quand [15 furent traduits devant'le
tribunal de l'empereur, aucune disposition légale ne
légitimait leur condamnation pour fait de dissensions
religieuses. Constantin les aurait donc condamnés à
xaiso1 d’un fait ni prévu, ni puni par la législation
en vigueur, soit sans aucune loi, soit en donnant
force rétroactive à une loi faite séance tenante et
promulguée, après sa sentence, vers la fin de 316
ou ou début de 317 :. Tout cela n'est-il pas juridi-
quement et pratiquement impossible ?
La sentence de l’empereur ne frappait, il est vrai,
qu’'Ingentius et les détracteurs de Cécilien mis en
cause à Milan. Elle atteignait néanmoins tous les
dissidents; car elle établissait une jurisprudence qui
ne leur permettait plus de produire impunément, dans
aucune contestation en justice, leurs allégations calom-
nieuses, seul argument à l’appui de leur prétention au
titre de clercs catholiques et au droit de se maintenir,
contre les revendications des partisans de Cécilien, en
possession des basiliques dont ils s'étaient emparés*.
Un édit était donc inutile. Toutefois, leur secte n’étant
pas proscrite par un texte légal, ils conservaient la
1 Epistula Conslantini imp. ad Probianum proconsu-
lem Africæ, reproduite dans deux des écrits de saint
Augustin: Æpist., LxxxvIr, 4, et Contra Cresc., 1. III,
δ. LXX, n. 81, Corp. script. eccl. lat., t. XXXIV, Ὁ. 410,
et t. LI, p. 485. — 5. Augustin, Contra parlem Donati
post gesta, ΧΧΧΙΠΙ, 56; Epist., XCrr1, 14, Corp. scripl. eccl.
lat., ἴ. LIT, Ὁ. 158; t. XXXIV, p. 458. — 3 Dig., 1. XLVII,
tit. x, lex 43.--- 5, Augustin, Epist., cxLI, 11; Brevic. collat.,
ἃ. III, c. xvunt, ἢ. 37; III, χχιν, 42; Contra part. Donati
post gesta, XV, 19; xvr1, 20; χχχιν, 57, Corp. script. eccl.
lat., t. XLIV, p. 244-245; t. Lux, Ὁ. 86, 91, 117, 119, 159. —
5S, Augustin, Epist., ΧΟΙΙ, 1V, 14, Corp. script. eccl. lat.,
t. XXXIV, ἢ. 458. —- 6 Dig., 1. XLVII, tit. x, lex 43; Répres-
sion du donalisme, dans Mém. de la Soc. nation. des anti-
quaires de Fr., VIII série, t.n11 (1914),p. 38, notes 2-5, p. 39,
notes 1 et 2.— ? Saint Augustin, Epist., xGrrr, 1V, 14, Corp.
script. eccl. lat., τ, XXX1V, p. 458. —- δὰ Sicut lege divali pa-
rentum nostrorum Constantini, Constanti, Valentiniani
DECRETA SUNT,, Cod. Théod., XVI, vi, 2, édit. Mommsen
et Meyer, p. 880-881; cf. C. Pallu de Lessert, Fastes des
provinces africaines, ἵν 11, p. 203. — * P. Monceaux, Hist.
littér. de l'Afrique chrét., t. τν, p. 26.—3 P, Monccaux,
op. cit., t. αν, p. 197.— 1 P, Batiffol, La paix constantinienne,
p.300, n,2.— τ Répression du donatisme, dans Mém. de la Soc,
nat. des antiquaires de France, VIII série, t. 111 (1914), p. 49-
53.—13% Cod. Théod., 1. XVI, tit, v, lex 2,éd. Mommsenet
DONATISME (LÉGISLATION RÉPRESSIVE)
1476
faculté de pratiquer publiquement leur culte, pourvu
que ce ne fût pas dans des locaux appartenant à la
communauté catholique. Leur condition juridique était
à cet égard celle que définit, à propos des novatiens,
une constitution du 25 septembre 326%. Ainsi s’expli-
que en droit l’état de choses qui, en fait, subsista au
su et avec le consentement de l'autorité impériale!#.
Cet état de choses se maintint sans changement
durant tout le règne de Constantin. Il ne fut point
modifié par le rescrit adressé le 5 mai 321 au vicaire
d'Afrique Locrius Verinus 5. Les deux passages des
écrits de saint Augustin qui nous font connaître ce
rescrit ne laissent aucun doute à ce sujet. Il n’y est
question que de la grâce accordée par l’empereur aux
donatistes condamnés à l'exil; par conséquent, d’une
simple mesure de clémence en faveur de personnes dé-
terminées, et non d’un régime nouveau favorable
aux dissidents en général 1.
Par la condamnation des calomniateurs de Félix
d’Aptonge et de Cécilien, Constantin avait pensé rendre
évidente leur mauvaise foi, les discréditer dans l’opi-
nion publique, détourner le peuple de dangereuses
dissensions et ramener en Afrique l'entente et la paix’.
Elle n’eut d'autre effet que d’exaspérer l'esprit pas-
sionné de leurs partisans. Elle ne mit point fin à leurs
manœuvres pour provoquer contre leurs adversaires
la haine de la population chrétienne et les rigueurs
des magistrats, 115 continuèrent à répandre en Afrique
des écrits diffamatoires et à déposer dans les bureaux
du vicaire et du proconsul des dénonciations anony-
mes 15, qui, le 29 mars 319, donnèrent lieu à une consti-
tution adressée au vicaire d'Afrique Verinus. L’em-
pereur y ordonne de rechercher les auteurs de ces
libelles, de les contraindre avec la plus grande rigueur
à prouver leurs allégations et de les frapper d'un châti-
ment corporel, de la fustigation, même s'ils réussissent
à prouver quoi que ce soit *.Cette disposition était,
comme les précédentes, conforme au droit commun.
La diffamation constituait en droit romain un délit
puni de la déportation ou de la relégation dans une
île 2; et la destruction par le feu de libelles diffa-
matoires fut prescrite dans tout l'empire, au temps
de Constantin, par deux constitutions successives,
qu'après lui, une constitution du 18 juin 338 enjoignit
d'appliquer en Afrique”. Les instructions adressées à
Verinus en 319 reproduisent d’ailleurs des dispositions
à peu près identiques qui, adressées au proconsul Ælia-
nus, figurent dans 46 code Théodosien avec la date de
3204, mais furent apparemment émises dès l’année3132%,
Meyer, p.855.—14Rescriptum Constantini ad episcopos Numi-
das (5 févr. 330), édit. Ellies du Pin, De schism. donatist., Mo-
numenta vetera, p. 296; cf. Répression du donalisme, Ὁ. 51.
—15 Collatio Carthaginiensis, capitula diei x, n. 549, Ellies
du Pin, à la suite de saint Optat, p. 377; Hardouin, Conc.
coll., t. 1, col. 1143, n. 548; 5. Augustin, Epist., CXL1, 95
Brev. collat., 111, xx11, 40; xx1V, 42; Contra part. Don.
post gesta, xxx1, 54; xxxur, 56, Corp. scripl. eccl. lat.,
t. xL1V, p. 243; t. Lx, ἢ. 88, 91, 155-156, 158. — 19 Brev.
collat., ἃ. IIT, c. xx11, ἢ. 40; Contra part. Don. posl gesla,
Xxx111, 56, Corp. script. eccl. lat., t. LII1, Ὁ. 88, 158. —
τ Collat. Carthagin., capitula d. xx, n. 550, Ellics du Pin,
p. 378; Hardouin, col. 1143, n. 549; 5. Augustin, Brev.
collat., 111, xx1v, 42, Corp. script. eccl. lat, t. Lixr, Ὁ. 91;
Tillemont, Mémoires, t. vi, p. 102-103. — 18 Epistula Con-
stantini imp. ad Probianum, Corp. script. eccl. lat., τ, XXXIV,
p. 410-411; t. ir, p. 486-487.—19 P, Monceaux, Fist. liltér,
de l'Afr. chrét.,t. αν, p. 28,198-199. — 3. Cod. T'héod., 1. IX,
tit. xxxiv,lex1,édit. Mommsen et Meyer, p. 486, — “ΤΙ.
Thédenat, Libellus, 111, dans le Dictionn. des antiquités grec-
ques et romaines, t. 1117, 2° part., p. 1176, col. 1.—- 33. Cod,
Théod., 1. IX, tit. xxx1v, leg. 3, 4.— 23 Cod. Théod., 1. ΕΝ αἰ, x.
— %4 Cod. Théod., 1. IX, tit. xxx1V, lex 2. — #C. Pallu'de
Lessert, Fastes des prov. afric., t. 11, p. 30, note 2; F. Mar-
troye, Répression du donatisme, dans Mém. de la Soc. nation.
des antiquaires de Fr., VIII: série, τ, 111 (1914), p. 58-60.
4477
II. DÉCRET DE CONSTANT. — Répression de la sédi-
tion de Bagaï.— Mesures de coercition.— À bus de pouvoir
étrestitutio in integrum.— Rescrit de Julien, — Consti-
tution du 20 février 373. — Conslitutions des 22 avril 376,
17 octobre 377 εἰ 3 août 379. — Poursuites contre les
donatistes complices de Gildon. — Saint Ausustin, dans
le psaume qu’il composa contre le parti de Donat, fait
allusion à une loi : émise vers le temps de la mission de
Macaire :, et la constitution du 17 octobre 377, précé-
demment citée, rappelle une décision décrétée par l’em-
pereur Constant Ὁ. Il s’agit donc d’un décret, car la
chancellerie impériale ne pouvait se méprendre sur le
sens juridique des termes. Il n’y a point de traces dans
l'histoire du donatisme d’un nouveau procès déféré ou
évoqué, après Constantin, au tribunal de l’empereur;
et la constitution du 17 octobre 377 spécifie que ce
décret de Constant était semblable au décret de Con-
stantin 4. Elle confirme ainsi un passage des écrits de
saint Augustin où il est dit que les fils de Constantin
l'imitèrent et disposèrent de même que luis. De ces
indications il résulte que la décision de Constant ne
fut certainement pas un édit de proscription contre le
schisme et qu’elle fut apparemment la confirmation
pure et simple du décret rendu à Milan en 316 5. Une
confirmation était, en effet, nécessaire pour conserver,
sans contestations possibles, au décret de Milan, sous
un nouveau règne, sa force de jurisprudence obliga-
toire. Les édits et même les mandats des empereurs
continuaient dans la pratique à être appliqués sous
leurs successeurs, sans avoir été renouvelés et rendus
translalicia 7; mais il n’était pas hors de doute qu’il
dût en être de même pour les décrets. La question de
savoir s’ils avaient force de loi, même sous le règne du
prince qui les avait émis, était discutée par les juris-
consultes. En 529, sous Justinien, une constitution fut
nécessaire pour la résoudre dans le sens de l’affirma-
tive“. A plus forte raison, leur valeur sous un autre
règne pouvait paraître douteuse. <
Le décret de Constant, étant semblable à celui de
Constantin, laissait les dissidents dans la condition
juridique où ils se trouvaient depuis 316 : libres de
pratiquer leur culte dans des immeubles n’appartenant
pas à la communauté catholique. C’est précisément la
situation que nous montrent le récit de saint Optat ?
et les écrits donatistes 19. Ils attestent que, loin de dis-
soudre les communautés schismatiques et de fermer
leurs églises, les commissaires impériaux Paul et Ma-
caire allèrent leur offrir des dons et se bornèrent à les
exhorter à la conciliation.
1 Psalmus contra partem Donati, v. 144-145, Corp. script.
eccl. lat., t. Lt, p. 9.— ? Jbid.—* Cod. Théod.,1. XVI, tit. vr,
Jex 2. — ‘« Sicut lege.. Constantini… decrela sunt. » —
#S. Augustin, Epist., cv, 9, Corp. script. eccl. lat.,t. XXXIV,
p. 601.— “ Répression du donatisme, p. 61-65.—? Éd. Cuq,
Institutions juridiques des Romains, t. 11, p. 27; Mommsen,
Marquardt et Krueger, Antiq. rom., t. xv, Hist. des sources
du droit romain, traduction Brissaud, p. 139 et note 5,
p. 140, 141. — ‘Cod. Just., 1. I, tit. xiv, lex 12.
"5. Optat, De schism. donatist., 1x1, 3, édit. du Pin, p. 51;
édit. Ziwsa, Corp. script. eccl. lat., t. XXV1I, p. 73. —
1 Passio Marculi; Passio Maximiani et Isaac, édit. Ellies
du Pin, p. 304, col. 1, p. 308, col. 2. — 3. Mommsen,
Droit pénal romain, t. τι, p. 263-264. — 15 Mommsen,
Droit pénal romain, t. τι, p. 266, 293, p. 3 sq.—** Mommsen,
Droit pén. rom., t. τι, p. 266; G. Humbert, Majestas,
dans Dictionn. des antiquités grecques el romaines, t. 1,
2epart., Ὁ. 1558. — 14 JInstit., 1. IV, tit. xvr, De
publicis judiciis, $ 3; Cod. Just., 1. IX, tit. vur, lex 5. —
28, Dig., 1. XLVIII, tit. vr, ad legem Juliam de vi publica,
lex 3, pr., et 10, S1; cf. Mommsen, Droit pér. rom., t. Τῇ,
Ῥ. 377. — 1° Instit., 1. IV, tit. xvur, De publicis judiciis, ὶ 8.
—1Cod. Théod., 1. IX, tit. x, ad legem Juliam de vi publica
εἰ privala, lex 1, édit. Mommsen et Meyer, p. 452. —
2 S. Optat, De schism. donatist., 11, 15, édit. du Pin, p. 36;
édit. Ziwsa, Corp. script. eccl. lat., t. XXVI, p. 50.—:* S, Au-
DONATISME (LÉGISLATION RÉPRESSIVE)
1478
Les rigueurs dont les donatistes furent victimes,
après les troubles survenus en Numidie, s'expliquent
sans qu’il y ait à supposer un édit ou une loi d'excep-
tion. L’insubordination de la foule ameutée par Donat,
l'évêque schismatique de Bagaï, constituait en droit
pénal le crime de sedilio τὶ; crime contre l'État, jugé
par la voie sommaire de Ja cognitio #,dont les insti-
gateurs et les auteurs principaux, coupables de lèse-
majesté, étaient punis de la peine de mort "4; dont les
complices, coupables de violence publique #, étaient
passibles soit de la déportation 1", 5οἱξ, en vertu d’une
constitution de Constantin, de la peine capitale 17, Ce
fut donc légalement que furent mis à mort Donat de
Bagai, instigateur et auteur principal de la sédition, et
les circoncellions, coauteurs de ce crime. A ces châti-
ments légaux succédèrent de violentes mesures de
police continuées longtemps après l'événement qui les
avait motivées. Les circoncellions s’étant posés en
défenseurs des évêques donatistes, ceux-ci furent con-
sidérés comme leurs fauteurs ou leurs complices. Beau-
coup d’entre eux furent réduits à fuir avec leurs
clergés: d’autres furent mis en arrestation: les prin-
cipaux, les chefs du parti, furent exilés au loin 15. La
suppression d’un grand nombre de communautés dis-
sidentes, surtout en Numidie, fut, par suite de la fuite,
de l’emprisonnement ou de l'exil de leurs chefs, la
conséquence de ces rigueurs. Elle n’en était pas le but.
La répression exercée en Afrique fut le châtiment de
la révolte de Bagaï, conformément aw droit com-
mun.
Mais Macaire ne garda point de mesure 19. Par voie
de coercitio, acte administratif sans jugement *, des
évêques furent soumis à la fustigation 33, d’autres
furent exilés 55, des biens furent saisis 5, un évêque, des
citoyens furent mis à mort #, Or, si l'arrestation, la
prensio, et l’emprisonnement, in carcerem duci jubere,
la saisie des biens, la pignoris capio, sont des moyens
de coercition mis par la loi ou par l’usage à la dispo-
sition des magistrats?‘ la fustigation, l’exil, la mort de
citoyens étaient des abus de pouvoir*#, constituant, en
droit, des actes de violence punis par la loi Julia de
vi publica *. Ceux qui avaient été lésés par ces actes
étaient donc recevables à en demander la rescision avec
restitutio in integrum, ou rétablissement des choses
dans leur état antérieur *#. Quand 165 donatistes virent
Julien permettre aux chrétiens bannis par Constance
de rentrer dans leur patrie et leur rendre leurs biens
confisqués *, ne pouvant bénéficier de cette amnistie,
puisqu'ils avaient été bannis par un agent de Constant
gustin, Psalmus contra partem Donati, v. 144: Contra Cresc.,
1. III, c. L, n. 55, Corp. script. eccl. lat., t. Lx, p. 9: t. LIr,
p. 462; 5. Optat, De schism. donatist., 1. 111, c. τ, 10, édit.
du Pin, p. 47, 48, 64; édit. Ziwsa, Corp. script. eccl. lat.,
t. xxvi1, p. 67, 68, 94. — 39 Mommsen, Droit pénal romain,
t. 1, p. 41-43. — τ Passio Marculi, édit. Ellies du Pin,
P. 304, col. 2.-- "5 5. Optat, De schism. donatist., 1. IT, e. x,
édit. Ellies du Pin, p. 36; édit. Ziwsa, p. 50.— #S. Au-
gustin, Contra Cresc., 1. III, ce. 1,, ἢ. 55, Corp. script. eccl.
lat., t. ται, p. 462.— 14 Passio Marculi: Passio Marimiani
et Isaac, p. 306, 311.— 3: Mommsen, Droit pénal romain, t. 1,
p.54; Éd. Cuq, Prensio, dans Dictionn. des antiquités gr. et
rom.,t.iv, &, p.644; G. Humbert, Carcer, Custodia, dans
Dictionn. des antiq. gr. et rom., t. 1, 2° part., p. 917-191,
1672 sq..— ** Mommsen, Droit pénal romain, t. 1, p. 52-53;
Ch. Lécrivain, Magistratus, dans Dictionn. des antig. gr.
et rom., t. 11, 2e part., p. 1529, col. 1.— 3: Dig., 1. XLVIII,
tit. νι, ad legem Juliam de vi publica, leg. 7, 8; Répression du
donatisme, p. 73, note 1; cf. Mommsen, Droit pénal romain,
t. ur, p. 354.— ** Mommsen, Droit pénal romain, t. τι, p. 167,
173 sq.; Ch. Lécrivain, Restitutio in integrum, dans
Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, ἃ. 1v,
2e part., p. 850. — ** Œuvres de l’empereur Julien, Enist.,
XXVI, aux Alexandrins; LI, aux Bostréniens, édit. Teub-
ner, vol. 1, Ὁ. 515-559; traduction Talbot, in-S°, Paris, 1863,
| -p. 383, 419.
1479 DONATISME (LÉGISLATION RÉPRESSIVE)
et non de Constance !, ils n’hésitèrent plus à se préva-
loir de l’illégalité des actes de Macaire. Ils adressèrent
à l’empereur une requête « concluant au rétablisse-
ment de toutes choses dans l’état ancien, par aboli-
tion de ce qui avait été fait contre eux abusivement
sans rescrit ὃ». Julien dut être fort aise, cela n’est point
douteux, d’une occasion d'entretenir et d'augmenter
les dissensions entre les chrétiens, mais, au point de
vue juridique, il ne fit, en répondant par un rescrit
favorable, qu'appliquer les lois en vigueur.
Les termes du rescrit de Julien, reproduisant, selon
l'usage de la chancellerie impériale, les conclusions de
la requête présentée à l’empereur *, ne prouvent pas,
par eux-mêmes, qu'aucune disposition légale n'avait
été émise contre les schismatiques. Un rescrit donné
sur un exposé de faits présenté par des particuliers
n'avait de valeur que si cet exposé était exact et les
magistrats devaient s'assurer de son exactitude ἡ. Mais,
d’une part, les conclusions de la requête des donatistes
prouvent qu'il n'existait point d’édit contre eux,
puisqu'ils n’en demandent pas l’abrogation; et, d'autre
part, l'effet qu’eut le rescrit de Julien, même après la
mort de ce prince, prouve qu'ils avaient été proscrits
par une opération de police que n'avait autorisée
aucune disposition légale. Non seulement ils ne furent
point expulsés, après la mort de Julien, des immeubles
qui leur avaient été rendus, mais ils purent continuer à
intenter à leurs adversaires des procès en revendication
de biens meubles et immeubles attribués aux catho-
liques au temps de Macaire®. Ce fut sans doute au
cours de ces procès, où ils ne craignaient pas, dit saint
Optat, de se déclarer du parti de Donatf, que les
catholiques sollicitèrent et obtinrent de Valentinien
une seconde confirmation du décret de Constantin ?,
utile ou nécessaire sous un nouveau règne.
Lors même que la part prise par les donatistes à la
révolte de Firmus les eût posés en ennemis de l'empire,
l’autorité impériale n'eut recours contre eux qu’à une
mesure administrative. Une constitution de Valen-
tinien, du 20 février 373, émet l’avis que l’évêque qui ἃ
souillé la sainteté du baptême, en le réitérant, est
indigne du sacerdoce“. Valentinien ne cessa point de
pratiquer la tolérance qu'il avait promise au début de
son règne ?. On ne peut donc lui supposer l'intention de
légiférer en matière de foi et de droit canonique. et la
constitution dont il s’agit ne peut avoir pour objet que
la solution d’une question administrative. Aux termes
d’une constitution de Constantin du 127 septembre 326,
les clercs observant la loi catholique avaient seuls
droit aux immunités et privilèges concédés à leur
1F, Martroye, Une tentative de révolution sociale en Afri-
que, Donatistes et circoncellions, dans Renue des questions
historiques, nouv. série, 1904, t. Xxx11, p. 410. — 5. Optat,
De schism. donalist., ται, 3, édit. Ellies du Pin, p. 54; édit.
Ziwsa, p. 78; 5. Augustin, Contra lifter. Pelil., 1. IT, c. xCrr,
203 et 205; 11, xcvir, 224; Contra epist. Parmen., 1. 1, €. xn1,
n. 19; Epist., cv, τι, 9, Corp. script. eccl. lat., τ. ται, p. 127,
130, 142; t. zx, p. 41; t. XXxX1V, p. 601. —?* Pour la restitu-
tion du texte de ce rescrit dont saint Augustin ne reproduit
qu’une partie, voir Répression du donatisme, dans Mém.
de la Soc. des antiquaires de France, VIII: série, t. 111 (1914),
p. 76-80. — 4 Cod. Théod., 1. 1, tit. 11, lex 6. — ὅ 5.
Optat, De schism. donatist., 111, 3, édit. Kllies du Pin,
p.54; édit, Ziwsa, p.78; P. Monceaux, JJist. liltér. de l'Afri-
que chrét., τ. 1V,.p. 253. Sur la question de savoir si ces
procès étaient intentés à la requête des donatistes ou,
contre eux, par les catholiques, comme le pense M. Mon-
ceaux, voir Répression du donalisme, dans Mém. de la Soc.
nat. des antiquaires de Ir, VIII° série, τ, ται (1914), p. 81,
note 1; et Tillemont, Mém., τ. να, p. 140. — “ 5, Optat, De
schism. donatist., xx, 3, loc. cit. —? Cod. Théod., 1. XVI,
tit. vi, lex 2.— ‘Cod. Théod., 1. XVI, tit. vi, lex 1,édit., Momm-
sen et Mever, p. 880. Pour la date de cette constitution,
voir Répression du donatisme, p. 83, note 2. — " Cod.
Théod., 1. IX, tit. xvi, lex 9, édit. Mommsen et Meyer,
1480
ordre 19. Or la réitération du baptême avait été pro-
hibée par les conciles et déclarée contraire à la saine
foi et à la discipline catholique". L’évêque qui réitérait
le baptème n'observait donc pas la loi catholique.
Était-il dans les conditions requises par la législation
impériale pour la jouissance des immunités et privi-
lèges concédés aux clercs par l’État? ou, en usant de
l'expression de notre texte qui se retrouve dans le code
Théodosien à propos de privilèges accordés à des fonc-
tionnaires ,est-il digne du sacerdoce, par conséquent,
des avantages civils qu’il confère? A cette question
purement de droit administratif l'empereur répond :
Notre avis est qu'il est indigne du sacerdoce, sacerdotio
indignum esse cen:emus #. Cet avis nécessairement
obligatoire atteignait à peu près tous les évêques dona-
tistes, la réitération du baptême étant, à cette époque,
de règle dans toute leur secte. Il fournissait ainsi aux
magistrats un utile moyen d’intimidation.
Le motif de l’avis de Valentinien devint sous ses
successeurs le fondement juridique de la législation
répressive du donatisme. Dès le 17 octobre 377, il
est invoqué, dans une constitution des empereurs
Valens, Gratien et Valentinien 11, prescrivant au vi-
caire d'Afrique d'employer son autorité à ordonner
aux sectateurs de la réitération du baptême de s’abs-
tenir de léur erreur, après avoir restitué à la com-
munauté catholique les églises qu’ils détiennent contre
la foi. En quoi, déclarent les empereurs, ils ne veulent
prescrire que ce qui ἃ été décrété par leurs prédéces-
seurs Constantin, Constant et Valentinien #5. La resti-
tution aux catholiques des églises que les schismatiques
avaient usurpées était, en effet, une conséquence néces-
saire du décret de Constantin. Mais, dans le texte
inséré au code Théodosien, cette première disposition
est suivie d’une autre plus rigoureuse. Les empereurs,
considérant que ces gens expulsés des églises ont cou-
tume de s’assembler en des lieux dépendant de grandes
maisons ou de biens-fonds, prescrivent la confiscation
au profit du fisc des lieux qui auront fourni un refuge
à leur doctrine-impie 15.
Selon Baronius, la première partie du texte, qui,
comme il y est dit, n’innove en rien, serait seule relative
aux donatistes. La seconde, qui reproduit la teneur
d’une constitution du 22 avril 376", serait, comme celle-
ci, relative aux manichéens 15. Cette constitution du
22 avril 376 *prescrivait la stricte application d’une loi
antérieure qui, pour mettre un terme aux rassemble-
ments d’hérétiques, ordonnait, soit que ces réunions se
tinssent dans les villes,soit qu’elle se fissent aux champs,
en dehors des églises, la confiscation de tous les lieux
p. 462; Socrate, Hist. ecclesiast., 1. IV, ce. 1; Sozoméne,
Hist. ecclesiast., VI, vi, P. G., t. LxXvIr, col. 465, 1309;
Tillemont, Hist. des emp., t. v, p. 9; Τὸ. Chénon, Hist. des
rapports de l’Iiglise et de l'État du 1° au XXe siècle, 2e édi-
tion, Paris, 1913, p.35.—1°Cod. Théod., 1. XVI, tit. v, lex 1 =
Cod. Just., 1. 1, tit. v, lex 1.— Concilium Carthaginiense sub
sancto Grato, can. 1, Hardouin, Conc. coll., t. 1, col. 685;
Hefele-T.eclercq, Hist. des conciles, t. x, 2° part., p. 840;
cf. P,. Monceaux, J{ist. littér. de l'Afr. chrét., t. 111, p. 223;
τς αν, p. 359, 352.— 1? Répression du donatisme, dans Mém. de
la Soc. nation. des antiquaires de Fr., VIII série,t.rx (1914),
p. 83-86; Cod. Théod., 1. VI, tit. xxxv, De privilegiis eorumqui
in sacro palatio militarunt, lex 3, édit. Mommsen et Meyer,
p. 304.—1*Cod. Théod.,1. XVI, tit. vr, lex 1.—115, Augustin,
Fpist., xcux, X, 43, Corp. script. eccl. lat., t. XXXIV, p. 487;
cf. Paul Monceaux, Hist. littér. de l'Afr. chrét., t. 1v, p. 336.
—!# Cod.Théod., 1. XVI, tit, να, lex 2. Sur les questions rela-
tives à l'adresse et au lieu de la signature de cette consti-
tution, voir Jépression du donatisme, dans Mém. de la Soc.
nat. des antiquaires de Tr., VIIIe série, t. 111 (1914), p. 89,
note 1.—19 Cod. Théod., 1. XVI, tit. vi, lex 2, édit. Momm-
sen et Meyer, p. 881, lign. 1-4, — 17 Cod. Théod., 1. XVI,
tit. v, lex 4, p. 856. —- 1# Paronius, Annales eccl., ad ann.
377, n.6;t, v, p. 439, col.1, ligne 22,—1° Cod. Théod., 1. XVI,
tit, v, lex 4.
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1481
où, sous prétexte de religion, seraient placés des autels.
Elle ne visait certainement pas les donatistes, car, à
cette époque, ils ne pouvaient être qualifiés d’héré-
tiques 2. Il est à remarquer d’ailleurs qu'il résulte du
premier paragraphe que les donatistes n'avaient pas
encore été expulsés des églises dont il s’agit et n'avaient
pu, par conséquent, prendre l'habitude de se réunir,
après leur expulsion, dans des maisons ou des pro-
priétés privées. Selon Godefroy, au contraire, la consti-
tution du 17 octobre 377 serait tout entière relative
aux donatistes ἡ. Ce qui est certain, c’est qu’elle ne fut
guère appliquée *. La réputation d'extrême bienveil-
lance à l'égard des donatistes laissée en Afrique par le
magistrat auquel elle était adressée en est une preuve
suflisante #. Ensuite, à l’époque de la révolte de Gildon,
les donatistes, ses alliés, furent à l’abri de toute crainte.
Is réussirent même, semble-t-il, dans les régions où ils
prédominaient, à priver les catholiques des privilèges
confirmés aux cleres par une loi d'Honorius adressée
au vicaire Hierius le 23 mars 395 5, Honorius ordonnait,
en eflet, le 25 juin 399, l’année d’après la défaite de
Gildon, de condamner, en vertu d’une loi qui ne nous
est pas parvenue, à une amende de cinq livres d’or
quiconque violerait ou laisserait violer les privilèges
de l'Église; et annulait les décisions que les hérétiques
ou gens de cette sorte auraient obtenues contre
l'Église ou les clercs 5.
Au cours de la longue répression exercée, après le
rétablissement de la domination romaine, contre les
« satellites de Gildon 7», des évêques donatistes furent
traités avec rigueur. Mais ces évêques furent poursuivis
οἴ condamnés comme auteurs ou complices d’actes de
sédition et non pour fait de dissension religieuse. Le
pouvoir impérial continuait ainsi, même à cette époque,
à ne point s’écarter des voies du droit commun et à
n'avoir point recours à des lois d'exception. Ce fut la
jurisprudence des tribunaux africains qui l’amena à ce
moyen de répression.
III. LE CRIME D’HÉRÉSIE DANS LA LÉGISLATION IM-
PÉRIALE, — Définitions légales de l'hérésie. — Caractère
hérétique de la réitération du baptême. — Jurisprudence
des tribunaux africains. — Procès et appel de Crispinus.
— Décret etédit d'union du 12 février 405.— Proscription
du donalisme. — x11° el x1v® constilulions de Sirmond.
— Courte période de tolérance. — Rescrit du 25 août 410.
— Sentence et édil de Marcellinus. — Appel des dona-
distes et décrel impérial. — Peines pécuniaires. — Appli-
cation rigoureuse des lois contre le donatisme. — Un
édit des empereurs Gratien, Valentinien et Théodose,
daté de Thessalonique le 27 février 380 et adressé au
peuple de Constantinople, avait imposé à tous les
sujets de l’empire l'obligation de vivre dans la reli-
gion transmise aux Romains par l’apôtre saint Pierre
et suivie, à cette époque, par le pontife Damase et par
Pierre, évêque d'Alexandrie. « C'est-à-dire, spécifie le
texte de l’édit, qu'il nous faut croire en la divinité
une du Père, du Fils et du Saint-Esprit, de même
majesté dans la sainte Trinité. Ceux qui suivront
cette foi seront réputés pour chrétiens catholiques;
ceux qui auront la folie de la rejeter seront traités
1P, Monceaux, Hist. Littér. de l’Afr. chrét., t. αν, p. 51. —
3 Godefroy, Cod. Théod., édit. Ritter, τ. vi, p. 216, col. 2,
— 31, Duchesne, JZ6 ἀπο. de l'Église, t. ἀπῇ, p. 115;
Ῥ. Monceaux, Hist. littér. de l'Ajr. chrét., t. ἀν, p. 47. —
2F. Martroye, Genséric, p.32, note 1. — 5 Cod. Théod.,
L'XNI,- “tit. 11, lex 29.—* Cod. Théod., 1. XVI, tit. n,
lex 34; p. 810. — ? Cod. Théod., 1. IX, tit. χα, lex 19. —
# Répression du donatisme, dans Mémoires de la Soc. nation.
des antiquaires de Irance, ΜΙ ΠῚ série, τὶ 111 (1914), p. 96. —
» Cod. Théod., 1. XVI, tit. 1, le x 2, édit. Mommsen et Meyer,
Ψ. 833. — το Cod. Théod.,1. X V,, tit. v, lex 28,édit. Mommsen
et Meyer, Ὁ. 864 — Cod. Just. 1. I, tit. v, lex 2, S1. --
DICT, D'ARCH, CHRÉT.
DONATISME (LÉGISLATION RÉPRESSIVE)
1482
comme hérétiques infâmes. Leurs conventicules ne
prendront point le nom d’églises et ils seront pas-
sibles, en plus des châtiments dont Dieu les punira,
des peines que nous aurons décernées contre eux ?. »
Deila définition légale del’hérésie donnée par cet édit
contre l’arianisme, il résulte qu’au regard de la loi
impériale, la profession d’une doctrine contraire au
dogme de la sainte Trinité était l’élément essentiel, le
seul constitutif du délit. Des pratiques, des rites ré-
prouvés par l’Église et le fait de rompre la communion
avec les catholiques ne suflisaient donc point pour
motiver l’application des lois contre l’hérésie. Les do-
natistes, simplement schismatiques, étaient hors de
leur atteinte. Mais, quinze ans plus tard, l’empereur
Arcadius, consulté au sujet d’un évêque nommé Heu-
resius, fut amené à donner, dans une epistula adressée
le 3 septembre 395 à Aurelianus, proconsul d'Asie, une
nouvelle définition de l’hérésie, singulièrement moins
restreinte que celle de Théodose. « Est compris sous la
dénomination d’hérétiques, déclare Arcadius, et pas-
sible des peines portées contre eux quiconque diffère,
même sur un point quelque léger qu'il soit, de la
religion catholique et s’écarte de sa voie 2.» Ce texte
ayant force de loi dans tout l'empire, les catholiques ne
tardèrent pas à s’en prévaloir contre les donatistes.
Les conciles de l’Église avaient, on l’a vu, prohibé
comme contraire à la saine foi et à la discipline catho-
lique la réitération du baptême. Elle était pratiquée
dans toute l’Église dissidente et plusieurs de ses con-
ciles, tenus entre 386 et 3922, l’avaient déclarée obli-
gatoire pour tout chrétien passant au schisme. Les
donatistes différaient donc en un point de la religion
catholique; et on pouvait soutenir, par une interpré-
tation stricte de la constitution d’Arcadius, qu'ils
étaient hérétiques et passibles des peines de l’hérésie.
Dès la fin de l’année 395 ou au commencement de
l’année 396 #,un procès fut intenté, devant le vicaire
d'Afrique Seranus, à Optat, l’évêque schismatique de
Thamugadi, aux fins de le faire condamner à l'amende
de dix livres d’or dont une loi de Théodose, du 15 juin
392, frappait tout hérétique convaincu d’avoir or-
donné des clercs ou assumé un office de cléricature #. On
ne sait quel fut le succès de cette instance, mais vers
l’an 400 saint Augusti1 menaçait Crispinus, l’évêque
donatiste de Calama, de ce système d’habiles conclu-
sions tirées des lois d’Arcadius et de Théodose :#, et
trois ans plus tard, le défenseur de l’Église de Calame
le fit admettre en justice contre ce même évêque.
Les clercs donatistes, désireux de ne pas laisser
s'établir une jurisprudence qui les menaçait tous,
eurent l’imprudence de ‘pousser Crispinus à faire appel,
bien qu'à la sollicitation de ses adversaires il eût
obtenu remise de la peine prononcée, et à soumettre
la question de droit au conseil impérial 15. L'empereur
hésita d'autant moins à sanctionner la jurisprudence
du proconsul d'Afrique que d’horribles violences,
récemment commises, avaient provoqué jusqu'en
Italie une indignation générale. Un concile réuni à
Carthage au mois de juin 404 avait délégué deux évè-
ques vers Honorius, pour le supplier de rendre cer-
u S, Augustin, Epist., XXIU, 5; XLIV, V,12, Corp. scripl. eccl.
lat.,t. XXXIV.p. 69, 119; P. Monceuux, Hist. littér. de l'Ajr
chrét., t. 1V, p. 33S.— 1: Bulletin de la Société nationale des
antiquaires de I‘rance, 1913, p. 217-219. — 1 Cod, Théod.,
1. XVI, tit. v, lex 21, édit. Mommsen et Meyer, p. 802. —
τς Augustin, Epist., LXVI, 1, Corp. script. eccl. lat.,t. XXx1v,
. 235; cf. P. Monceaux, Jlistoire littéraire de l'Afrique
chrétienne. Le donatisme, 1912,t. 1V, p.256. —:5 S, Augus-
tin, ÆEpist., LXXXVIN, 7 ; CV, 4; Contra Cresc., |. 11].
ec. XLVII, n. 51, Corp. script. eccl. lal., t. XX XIV, p. 413, δὸς:
t. ui, p. 459; Possidius, Vita sancli Augustini, XII,
P. L., t. XXxnu, col. 44,
IV — 47
1483
taines des lois de Théodose exécutoires contre les dona-
tistes 1. A leur arrivée à la cour, ces évêques trouvèrent,
dit saint Augustin, qu’à la suite de plaintes présentées
par d’autres évêques une loi avait déjà été émise, « qui
n'allait pas seulement à réprimer les fureurs du dona-
tisme, mais l’abolissait tout à fait °. » Une si courte
allusion à cette première loi ne permet guère d’en
discerner le caractère. Il n’est point démontré d’ail-
leurs qu’elle n’est pas au nombre des textes juridiques
qui nous ont été conservés.
Quatre textes contre les donatistes figurent au code
Théodosien avec la date du 12 février 405 3. Les deux
premiers ὁ sont évidemment des fragments d’un même
édil, dénommé édit d'union dans une constitution qui
en ordonne l'affichage en tous lieux de l'Afrique *.
Cet édit, visant les manichéens et les donatistes 5, et
proscrivant les erreurs des sectateurs du second bap-
tême 7, prescrit l’observation de la seule foi catho-
lique, sous la sanction des peines portées par de nom-
breuses constitutions, assurément celles contre l’héré-
sie, et par une constitution récente, sans doute celle que
mentionne saint Augustin et qui n'est peut-être pas
différente du troisième de nos textes ὃ.
Ce troisième texte est un décrel® que le quatrième
confirme et déclare applicable aux montanistes 1. Ce
décret, rendu apparemment sur l’appel de Crispinus,
est la plus explicite des décisions légales contre le dona-
tisme. Dans le but déclaré « d’extirper les adversaires
de la foi catholique », il assimile la rebaptisation à
l’hérésie punie par les lois, dont il ordonne d’appliquer
les principales dispositions à quiconque sera convaincu
d’avoir rebaptisé, aura adhéré volontairement à cette
cérémonie sacrilège, ou aura prêté des locaux pour l’ac-
complir. Les peines prévues sont : la confiscation
générale contre les auteurs du délit; la confiscation des
immeubles mis à leur disposition, sauf le cas où le
propriétaire pourra prouver que le délit a été commis
chez lui à son insu par le fait de son locataire ou de son
procurateur, lesquels seront punis de la fustigation et
de l’exil à perpétuité; la perte des esclaves contraints
de se laisser rebaptiser, qui auront la faculté de se
réfugier dans l’Église catholique et, par sa protection,
recevront la liberté. Sont également déclarés punis-
sables ceux qui seront de connivence avec les sectateurs
du second baptême ou leurs ministres. Les gouver-
neurs des provinces convaincus de bienveillance à leur
égard seront passibles d’une amende de vingt livres
d’or, et l'administration de ces magistrats sera frappée
de la même peine. Les principaux et les défenseurs des
cités seront punis de pareille amende, s'ils ne veillent
point à l'observation de la loi ou si, en leur présence,
quelque violence est'faite à l'Église catholique ».
1 Commonitorium fratribus Theasio et Evodio, legatis ex Car-
thaginiensi concilia ad gloriosissimos religiosissimosque prin-
cipes missis, Codex canonum Ecclesiæ Africanæ, καῖ, édit.
Hardouin, Conc. coll., t. 1, col. 915-918; 5. Augustin, Epist.,
CLXXXV, ©. VII, 8 25, P. L..,t. xxxIu1, col. S04; Corp. script.
eccl. lat., t. αὐντι, p. 23; Hefele-Leclercq, Hist. des conc., t. 11,
1'° part., p. 155. — 5, Augustin, Epist., CLXXXV, να, S 26,
P. L., t. xxxin, col. 805; Corp. script. eccl. lat, t. LVIx,
p.25. — Cod. Théod.,1. XVI, tit. v, lex 38;]1. XVI, tit. vi,
leg. 3,4,5. —-4 Cod. Théod., 1. XVI, tit. v, lex 38; 1. XVI,
tit. vi, lex 3. —5 Cod. Théod., 1. XVI, tit. x1, lex 2, édit.
Mommsen et Mever, p. 905-906; Répression du donatisme,
p. 104, note 5. — " Cod. Théod., 1. XVI, tit. v,lex 38, édit.
Mommsen et Meyer, p. 867; Répress. du donat., p. 105,
note 1.— ? Cod. Théod., 1. XVI, tit. vi, lex 3, édit. Momm-
en et Meyer, p. 551: Répress. du donat., p. 105,note 1. —
Cod. Théod., 1. XVI, tit. vr,lex 4, édit. Mommsenet Meyer,
p. 881-882; Répress. du donat., p. 110, note 1. — ? « Adver-
sarios catholicæ fidei exslirpare hujus decreti auctoritate
prospeximus.» God. Théod., 1. XVI, tit. vr, lex 4.— 19 Cod,
Théod.,1. XVI,Lit, vi, lex 5, édit. Mommsen et Meyer, p. 88:
883: Répress. du donat., Ὁ. 105 — Cod. Théod.,
2zaote
DONATISME (LÉGISLATION RÉPRESSIVE)
1484
Le dispositif de ce décret se borne à punir le fait de
rebaptiser, mais ses motifs, déclarant hérétiques les
sectateurs de la rebaptisation, légitiment en droit
l’édit d'union, les poursuites contre les donatistes pour
cause d’hérésie et l'application à leurs ministres de
la loi frappant les ministres hérétiques de l'amende
de dix livres d’or. Une constitution du 8 décembre de
la même année 405, adressée à Diotimus, proconsul
d'Afrique, prescrit d’en exiger le payement sans délai 2.
Selon l'opinion genéralement admise 13,11 faut con-
sidérer comme donnée également en cette année 405
une constitution qui figure au code Théodosien avec
la date du 25 février 400 et qui, dans le but d’émouvoir
l'opinion publique contre les donatistes, ordonne
l'affichage du rescrit rendu en leur faveur par Julien
lApostat 1".
Le système légal de proscription contre le donatisme
était désormais fixé par le décret du 12 février et par
l’édit qui en faisait une loi de l'empire %. Les constitu-
tions ultérieures en réglèrent l'exécution avec des
alternatives d’extrême rigueur et de tempéraments
imposés par les circonstances.
Le 15 novembre 407, sur les instances des délégués
du concile tenu à Carthage le 13 juin de la même
année 15, Honorius adressa à Porphyrius, proconsul
d'Afrique, une constitution dont le code Théodosiem
contient deux fragments 17. Le premier, déclarant
inviolables les privilèges accordés aux Églises et aux
clercs, autorise ceux-ci à faire signifier par leurs défen-
seurs les rescrits obtenus en faveur de l’Église et à en
poursuivre l'exécution #. Le second confirme les lois
contre les hérétiques en général et particulièrement
contre les donatistes et les manichéens, avec ce tem-
pérament qu'elles cesseront d’être applicables à ceux
d’entre eux qui se convertiront, même si leur conver-
sion ne se produit qu’au cours des poursuites 1.
Le même jour, était adressée à Curtius, préfet du pré-
toire, une autre constitution dont le code Théodosien
contient également deux fragments *et dont le texte
complet forme la XIIe constitution de Sirmond *,
L'empereur, ordonnant l'exécution des décisions pré-
cédemment rendues contre les hérétiques des diffé-
rentes sectes et nommément contre les donatistes,
prescrit d'attribuer à l’Église catholique les édifices
donatistes, c’est-à-dire les édifices que la communauté
catholique n’était pas en droit de revendiquer comme
biens usurpés; et déclare passibles de l'amende édictée
contre les clercs hérétiques, tous ceux qui se confes-
seront donatistes.
Les violences dont les clercs catholiques furent vic-
times après la chute de Stilicon et l’inaction des ma-
gistrats contraignirent les conciles réunis à Carthage,
1. XVI. tit. νι, lex 4.— 12Cod. Théod., 1. XVI, tit. v, lex 39,
édit. Mommsenet Meyer p. 867; Zépress. du donat., p.112,
note 3. — 13 Mommsen et Meyer, Cod. Théod., t. x, Prole-
gom., p. CCLxxXxI, et t. 11, p. 867; Tillemont, Mémoires,
τι xuu, p. 420; P. Monceaux, Hist. liltér. de l'Afr. chrét.,
t. 1V, p. 260.— 14 Cod. Théod., 1. XVI, tit. v, lex 37. —
15 Tillemont, Mém., t. Xi, p. 420-421, — 11 Cod. canonum
Ecclesiæ Africanæ, can. 97, Hardouin, Conc. coll, t. x,
col. 919-922; P. Monceaux, Hist. liltér. de l'Afr. chrét.,
t. 1v, p. 380; Hefele-Leclercq, Hist. des conc., t. 11, 1'° part.,
p. 156.— Cod. Théod., 1. XVI, tit. 11, lex 38; 1. XVI, tit. v,
lex 41.— 15 Cod. Théod., 1. XVI, tit. 11, lex 38; Répress. du
donat., p. 115, note 5.— 1° Cod. Théod., 1. XVI, tit. v,
lex 41; Répress. du donat., p. 116, note 1.—- °° Cod, Théod.,
1 XVI, tit. v, lex 43:1. XVI, tit. x, lex 19. Sur la date
de cette constitution, voir : Éd. Cuq, Præfecti prætorio
Italiæ, Lvu, Œuvres de Borghesi, t. x, p. 584, note 1; C.
Pallu de Lessert, Fastes des provinces africaines, ἴ, nm,
Ὁ. 119.— 3: Constitutiones Sirmondianæ, XII, édit, Momm-
sen οἵ Meyer, Cod. Théod., p. 916-917; Répression du
donat., dans Mém. de la Soc. nat. des antiquaires de France
1914, t. 111, p. 117, note 2, et p. 117-120.
1485
16 juin et le 13 octobre 408 1, à déléguer de nouveau
ux évêques à la cour pour demander protection ?, Ils
obtinrent successivement trois constitutions. La pre-
-mière, datée du 24 novembre 408 et adressée à Donatus,
proconsul d'Afrique, vise en particulier les donatistes
les juifs. Elle enjoint de condamner au supplice ceux
αἰ se rendront coupables d’actes hostiles à l’Église
tholique *. La deuxième, du 27 novembre 408,
dressée au préfet du prétoire Théodore, prescrit aux
enseurs des cités, aux curiales et à tous ofliciers
municipaux de veiller à ne laisser à quiconque est en
pposition avec l'évêque catholique la possibilité de
ir une réunion prohibée soit dans les villes, soit en
aucune partie du territoire, et proscrit, en les frappant
de la peine de l’exil, ceux qui oseraient soutenir ce que
condamne la religion divine #.
La troisième, adressée comme la précédente au
préfet du prétoire Théodore, fut donnée le 15 janvier
409. Deux fragments s’en trouvent dans le code Théo-
- dosien ὅ et la XIVe constitution de Sirmond en donne
le texte complet δ. Cette loi, destinée à assurer la
répression des attentats contre les églises et les clercs,
- en rappelant à leur devoir les magistrats dont l’incurie
ou la connivence avec les perturbateurs favorise leur
- audace, contient deux dispositions distinctes; la pre-
mière est conforme au droit commun en matière de
lence publique, avec cette aggravation, sans effet
_rétroactif, qu’à la peine de la déportation est substituée
une de mort édictée jadis par une loi de Constantin.
Τὰ seconde partie confirme les décisions légales émises
contre les hérétiques, les donatistes, les juifs et les
entils. Afin qu'ils ne puissent se figurer que ces lois
sont tombées en désuétude, les gouverneurs des pro-
vinces sont avertis d’avoir à donner tout leur soin à en
assurer l'exécution, sous peine, pour eux-mêmes, de
perte de leur charge et de l’animadversion du prince;
pour leur administration, d’une amende de vingt
livres d’or. Quant aux curiales coupables d’avoir célé
-un délit commis dans leur cité ou sur son territoire, ils
seront passibles des peines de la déportation et de la
nfiscation. Les circonstances expliquent ces diverses
dispositions. À la nouvelle des événements accomplis
| Italie, païens et hérétiques s'étaient insurgés contre
Joïs qui les frappaient. Ces lois, prétendaient-ils,
émises par la seule autorité de Stiiicon, étaient abo-
. Jies, comme étaient abolis ses actes et sa mémoire; et
ils avaient répandu dans toute l'Afrique un faux rescrit
leur accordant pleine tolérance 7. Trompés par leurs
. manœuvres ou intimidés et attendant des ordres, les
magistrats laissaient leur audace impunie*. D'où les
injonctions aux magistrats et la confirmation des lois
antérieures.
. Ces mesures rigoureuses ne furent point tempérées à
Ja suite des changements survenus à la cour, par la dis-
,
{ \
1 Hefele-Leclercq, Hist. des cone., t. 11, 1'e part., p. 158;
emont, Mém., t. xurx, p.477.— ? Codex canonum Ecclesiæ
- Africanæ, à la suite du canon 106, édit. Hardouin, Conc.
“coll, τ. τ, col. 926. — 3 Cod. Théod., 1. XVI, tit. v,lex 44;
épress. du donat., p. 121, note 5. — 4 Cod. Théod.,1. XVI,
tit. ν, lex 45; Répress. du donat., p. 122, note 3. — ὃ Cod.
Théod., 1. XVI, tit. 1x, lex 51:1. XVI, tit. v, lex 46. Sur la date
cette constitution, voir Répress. du donat., p.122, note 5.
--- !Constilutiones Sirmondianæ, XIV, édit. Mommsen et
eyer, Cod. Théod., p. 918-919; Répress. du donat., p. 123,
1:—?S. Augustin, Epist., cv, 11,6, Corp. script. eccl.
*XXXIV, p. 599; cf. P. Monceaux, Hist. littér. de l'Afr.
{:, ©: AV, p. 260. — #S, Augustin, Epist., xcv,'"8 et 4,
Corp. script. eccl. lat., t. χχχιν, p. 518, 519. — " l'ille-
“mont, Emp., t. v, p. 572-574. — 15 Le code Théodo-
sien contient deux fragments de cette constitution : Cod.
Πόσα... 1. IT, tit. rv, De denuntiatione vel editione rescripti,
7, 61. XVI, tit. v, lex 47; Répress. du donat., p.128, note 1.
à PF. Martroye, Genséric, p. 42-47.— 1? Codex canonum
Ecclesiæ Africanæ, can. 107, ὃ 2, Hardouin, Conc. coll., ἵν 1,
DONATISME (LÉGISLATION RÉPRESSIVE)
1486
grâce d’Olympius, vers la fin de mars 409 ", Une consti-
tution adressée le 26 juin de cette année à Jovius,
préfet du prétoire, en fournit la preuve, Mais bientôt
après, au moment où Attale et Alaric tentaient de se
rendre maîtres de l’Afrique, le danger d’exaspérer les
païens et les donatistes obligea Honorius à les mé-
nager 1, Une loi leur permit de ne se convertir au culte
catholique que de leur libre volonté», Cette loi de tolé-
rance fut abrogée par un rescrit inséré au code Théo-
dosien avec la date du 25 août 410%, Ce rescrit se trou-
vant rappelé dans l'instruction donnée le 14 octobre
410 à Marcellinus, en vue de la conférence de Car-
thage 14, l'exactitude de sa date ne paraît point dou-
teuse. Il dut être remis à Héraclianus, avec ordre de le
tenir secret, pour l'appliquer quand le permettraient les
circonstances. Il ne pouvait, en effet, être mis à exécu-
tion dans le temps qu’'Alaric méditait la conquête de
l'Afrique 15, Π ne fut promulgué à Carthage que deux
ans après la mort d'Héraclianus, en 415, comme l’a
démontré M. Pallu de Lessert 15, ἃ propos d’un autre
texte du code Théodosien qui reproduit la même dispo-
sition "7. Le 8 juin 411, après la dernière session de la
conférence de Carthage, le commissaire impérial, Mar-
cellinus, rédigea sa sentence et en donna lecture le soir
même aux deux parties. Le texte de cette sentence ne
nous est point parvenu %.« Elle prononçait, dit saint
Augustin, que les catholiques avaient réfuté les argu-
ments des donatistes par la production de tous les
documents %, »
Pour assurer l'exécution de sa décision, Marcellinus,
en vertu des pouvoirs que lui avait délégués l’empe-
reur, fit afficher le 26 juin, avec les procès-verbaux des
débats, un édit prohibant, conformément aux lois,
tout conventicule de donatistes; prescrivant la remise
sans délai aux catholiques de toutes leurs églises; et
ordonnant l'application des pénalités prévues par les
lois antérieures à quiconque prendrait part à des
réunions prohibées *.
L’extrême sévérité de ces lois ne permettait de les
appliquer qu’en des cas exceptionnels et les rendait
peu efficaces. On ne pouvait déporter en masse tous les
donatistes. Cette raison détermina le pouvoir impérial
à décerner contre eux des peines pécuniaires plus facile-
ment applicables et, par conséquent, d’un effet plus
étendu. Un texte du code Théodosien daté du 30 jan-
vier 412, qui est sans doute le dispositif du décret
rendu sur l’appel de la sentence de Marcellinus inter-
jeté par les dissidents 2, confirme leur condamnation
et les lois précédemment émises contre eux. Aux peines
décernées par ces lois sont ajoutées les pénalités sui-
vantes : tous donatistes, évêques, cleres ou laïques, qui
ne se seront pas ralliés à l’Église seront passibles d'une
amende dont le taux, proportionnel à la qualité des
personnes, s'élève de cinq livres d'argent pour les cir-
col. 926.— 13 Cod. Théod.,1. XVI, tit. v,lex 51; Répress. du do-
nat., p.129, note 2.—11 Collatio Carthaginiensis, collatio dieir,
4 édit., Ellies du Pin, De schism. donatist., p. 380, col. 2; édit.
Hardouin, Conc. coll, t. 1, col. 1051; Cod. Théod., 1. XVI,
tit. χα, lex 3.— 15 Jordanès, Gelica, xxx, édit. Mommsen,
Monum. Germ., Auct. antiq., t. v, p. 98-99; F. Martroye,
Genséric, p. 2.— 16 Pallu de Lessert, Fastes des prov. afric.,
t. τι, p. 278.— "17 Cod. Théod., 1. XVI, tit. v, lex 56; Répress.
‘du donat., p. 131 et note 1. 18 P, Monceaux, Hist. littér.
de l'Afr. chrét.,t. αν, Ὁ. 415.— "S. Augustin, Brev. collat.,
1. III, c. χχν, ἢ. 43, Corp. scripl. eccl. lal., t. Lux, p. 92. —
20 Gesta collationis Carthagin., Sententia Cognitoris, édit.
Ellies du Pin, De schism. donatist., p. 505-506; édit. Har-
douin, Cons. coll., t. 1, col. 1189-1190. Cet édit et la sentence
qui le motivait furent ratifiés et confirmés de nouveau, après
la mort de Marcellinus, par une constitution impériale du
30 août 414. Cod. Théod., 1. XVI, tit. v, lex 55 Cod. Just.,
1. VIL, tit. zur, lex 6. — * P, Monceaux, Histoire littéraire
de l'Afrique chrétienne depuis les origines jusqu'à l'invasion
arabe, t. 1V, p. 261.
1487
concellions à cinquante livres d’or pour les illustres, et
à laquelle les femmes sont soumises comme leurs
maris. Ceux qui, après condamnation à l'amende, ne
se convertiront pas, seront frappés de confiscation
générale. Les colons et les esclaves seront punis de
châtiments corporels; et leurs maîtres, s’ils négligent
de leur faire appliquer la loi, seront eux-mêmes sujets
à l'amende. Les évêques et tous les clercs qui persiste-
ront dans le schisme seront bannis; leurs églises, leurs
autres lieux de réunion et les biens-fonds que des héré-
tiques leur auraient donnés seront attribués en pleine
propriété à la communauté catholique. Après la
révolte d’'Héraclianus, toutes ces pénalités furent con-
firmées par une constitution du 17 juin 414 qui fixe les
amendes décernées en livres d’argent et qui déclare les
donatistes infâmes et privés des droits de tester et de
contracter valablement ?.
Tant de rigueurs ne les firent point disparaître. Un
texte daté du 6 juillet ou du 4 août 425 *, qui est appa-
remment un fragment d’une constitution dont un autre
fragment se trouve inséré également dans le code
Théodosien ἡ, renouvelle l’ordre de les punir; et le
30 mai 428, une loi les range au nombre des sectes
hérétiques privées de la faculté de se réunir et de prier
en aucun lieu du territoire romain ὅ. L'année suivante,
l'invasion des Vandales leur rendit la liberté d’exercer
leur culte et leur donna pleine licence d’assouvir leurs
rancunes. Mais, quand vint la persécution d'Hunéric,
ils n’en furent point légalement exceptés. L’édit royal
du 24 février 484 5 les confond avec les catholiques,
dont ils professaient les dogmes contraires à l’aria-
nisme. Aucune distinction n'y est établie en leur fa-
veur’. Jls ne furent point néanmoins inquiétés. Ils
furent, au contraire, de nouveau et rigoureusement
proscrits quand la conquête byzantine eut rétabli l’au-
torité impériale. La constitution de Justinien adressée
le 1er août 535 à Solomon, préfet du prétoire d'Afrique,
nomme le donatisme parmi les sectes dont les biens
sont attribués aux catholiques, dont les conciliabules,
même secrets, sont prohibés, dont les prêtres sont
chassés des églises, avec interdiction d’administrer les
sacrements et d’ordonner des évêques ou des clercs,
et dont les adhérents sont exclus de toute fonction
publique *.
F. MARTROYE.
3. DONATISME (ÉPIGRAPHIE). Il existe une
« épigraphie donatiste », mais, à tout prendre, et en
comparaison des richesses de la littérature polémique
et conciliaire de la secte ou contre la secte, la littéra-
ture épigraphique est plutôt décevante #. L'imprécision
des formules, l’état fragmentaire des monuments
laissent au doute une place que ne peuvent combler de
vagues inductions tirées du lieu de la trouvaille. L’ex-
1 Cod. Théod., 1. XVI, tit.v, lex 52, édit. Mommsen et Meyer,
p. 872-873; Répress. du donat., p.134, note 1.Cf. H. Leclercq,
1 Afrique chrétienne, t. 11, p. 108. —* Cod. Théod., 1. XVI,
tit. v, lex 54, édit. Mommsen et Meyer, p. 873-874; Répress.
du donat., p. 135, note 2; cf. H. Leclercq, 0p. cit., t. 17, p.108.
—3 Cod. Théod.,1. XVI, tit. v,lex 63 ;Répress. du donat., p.138,
note 3. — 4 Cod. Théod., 1. XVI, tit. 11, De episcopis, ecclesiis
el clericis, lex 46; cf. Pallu de Lessert, Fasles des provinces
africaines, t. τι, p. 134. — " Cod. Théod., 1. XVI, tit. v,
lex 65, édit. Mommsen et Meyer, p. 878; Répress. du donat.,
p. 139, note 1. — " Victor de Vite, Historia persecutionis
vandalicæ, 1. III c. τι, édit. Halm, Monum. Germanixw,
Auct. antiquiss., t. 111, p. 40-43; H. Leclereq, L'Afrique
chrétienne, t. τι, p. 190-195; F, Martroye, L’Occident
à l'époque byzantine, Goths et Vandales, Ὁ. 201-205.
— 1 P. Monceaux, Hist. littér. de l'Afr. chrél., t. 1v,
p. 311. — * Nov. Just, XXXVII, De Africana Ecclesia;
ef. Aug. Audollent, Carthage romaine, p.555-556.— " Hefele-
Leclercq, Hist. des conciles, t. 11, 2° part., p. 1136, note ὃ. —
19 P, Monceaux, L'épigraphie donatiste, dans Revue de
philologie, 1909, τ, xxxur, p. 112-161; réimprimé dans
Hist. litt. de l'Afr. chrét., 1912, t. 1v, p. 437-484.—- τ Voir
DONATISME (LÉGISLATION) — DONATIMSE (ÉPIGRAPHIE)
1488
pansion de la secte en Numidie, où elle l’emportait en
nombre sur les catholiques, invite sans doute à attri-
buer beaucoup de textes aux donatistes, mais la certi-
tude se dérobe et, à l'exception de quelques cas, il faut
renoncer à faire le départ entre le lot épigraphique des
catholiques et celui des dissidents. Ceux-ci se faisaient
scrupule d’innover, s’attachaient obstinément aux
anciennes formules; dès lors, il est possible que, sou-
vent, des épitaphes donatistes soient attribuées à des
orthodoxes et même à ceux d’une période plus ancienne
que celle de la secte. Il suffit de le rappeler, il ne servi-
rait de rien de récriminer et ce serait porter préjudice
à la science historique de prétendre trop conjecturer.
Un premier groupe semble nettement caractérisé;
c’est celui qui offre la devise des donatistes : Deo laudes.
Et cependant, à l'épreuve, le groupe devient moins
compact. Nous avons parlé déjà de ces devises adverses
Deo laudes et Deo gratias “, et il est certain que le parti
donatiste avait adopté le premier cri pour « cri de
guerre », car c'en était bien un alors. Mais les catholi-
ques, loin d’avoir renoncé à cette acclamation, en
usaient et même dans telles circonstances où on pour-
rait s’attendre à les voir s’interdire un cri qui peut être
mal interprété. Laudes n’a rien d’exclusivement sec-
taire, puisque, à Hippone, dans la basilique de saint Au-
gustin, par conséquent, peut-on dire, dans un «réduit»
du catholicisme, en présence de l’évêque en quis’incarne
la polémique antidonatiste, les fidèles, à la nouvelle
de la guérison de Paul de Césarée, exultent et crient :
Deo gratias, Deo laudes ©. Quand sa sœur Palladia est
guérie, ces mêmes catholiques crient de plus belle :
Deo gratias, Christo laudes 13. (6 n’est donc qu'avec ré-
serve qu'on proposera de voir des monuments dona-
tistes dans une vingtaine d'inscriptions dispersées dans
la Numidie et jusqu'en Maurétanie Sitifienne, frag-
ments et membres d'architecture, pilastres, piliers,
linteaux de porte, claveaux de voûte, etc. #4, Même obser-
vation pour une autre classe d’objets, principalement
des chatons de bague, sur lesquels on lit la même de-
Mises
La formule bonis bene est encore moins sûrement
d’origine donatiste et son rapprochement du Deo laudes
ne donne rien de plus qu'une présomption 15. Cepen-
dant, pour l'inscription de Henchir Bou Saïd, il y a
lieu d'admettre l'identification proposée. Elle a été
lue sur une clef d’arc trouvée dans les ruines d’une
basilique située à l’est de la ville" :
BR B
DEOLAV
DES
Cette basilique mesurait 15 mètres de long sur 13 mè-
tres delarge:# ; on y a rencontré une pierre déjà figurée
Dictionn., t. 1v, col. 652.— 1?$S, Augustin, De civitate Dei,
L XXII, c. vu, édit. Hoffmann, p. 611.— 15 5, Augustin,
Serm., CcCxxIn, P. L., t. ΧΧΧΥΠΙ, col. 1446.— A FHenchir
Gosset, au sud-ouest de Tébessa, Corp. inscr. lat., t. VI,
n. 2046; Aïn Mtirschu, région de Khenchela, Corp. inser.
lat., τ᾿ vx, n. 17768.— 15 Dans le Ferdjiouna, entre Milève
et Cuicul, Corp. inscr. lat., t. ναι, n. 22653, 10; Besnier et
Blanchet, Collection Farges, p. 65, n. 36; autre bague de
provenance incertaine, Vars, dans Rec. de la Soc. arch. de
Constantine, 1898, t. xxx, p. 352, n. 207.— :* Henchir
Bou Saïd, entre Tébessa et Khenchela. P. Monceaux,
Inscriptions chrétiennes d'Henchir Bou Saïd, dans Bull. de
Soc. des antiq. de France, 1909, p. 210; P. Monceaux,
His£. lit. de l'Afrique chrét., t. αν, p.456, a réuni divers textes
contenant bonis bene; voir Dictionn., t. 11, col. 1. —
7 Ibid., p. 210, n. 1; lettres de 0"05.-—15 Elle était divisée
en trois nefs, séparées par des piliers carrés, de 040 de
côté, qui supportaient des arceaux. Le dallage existe encore.
La construction était assez soignée, quoique la basilique
eût été bâtie en partie avec les pierres tombales d’une
nécropole païenne voisine. Bull. de la Soc. nat. des antiq.
de France, 1909, p. 211.
1489
(voir fig. 2975) et qui pourrait bien représenter un
circoncellion, le bâton à la main !; elle semble avoir
fait partie du cancel de l’église. D’autres textes ont été
retrouvés dans le même édifice, textes dont l'intérêt
consiste surtout à nous faire connaître les inscriptions
d’une basilique donatiste.
Sur une clef d'arc ἡ :
IN NOMINE DEI
CRECIVS FE
CIT IN% 0
C’est ici la dédicace de la basilique, qui, d’après la
forme du chrisme, date du 1v® siècle. Comme il n’est
guère probable qu'on ait gravé des inscriptions sur les
clefs de voûte après la construction, on peut admettre
que la basilique fut construite par les sectaires eux-
mêmes.
Même basilique, sur un fragment de claveau sculpté,
long de 060, large de 050, épais de 0580 :
semper LJAVS EIVS IN ORE MElo
et nom]IN EXALTAVI T{uu]M
réminiscence du Ps. xxxur, 2 : Semper laus ejus in
ore meo, et adaptation de xxxrm, 4 : exallemus nomen
ejus in idipsum.
Même basilique, pierre longue de Om"60, large de
Om50, brisée aux deux extrémités; haut. des lettres,
Om07 :
? benemere]NTI CIVES ET PEREGRI[ni
pllO FVNDATA LABORE
Même basilique, pierre longue de 2 mètres, large
de Om40, épaisse de 0m30; hauteur des lettres, 0"12 :
....NTES INTRATE SVBLIMEM VIR. . ..
Autre basilique, clef d’un arc, haute de 050, large
de 0n35 en haut, 0w25 en bas. Elle porte en dessous
une sorte d’anneau de suspension en pierre, finement
exécuté. Sur l’une des faces verticales de la pierre, dans
un cadre qui a, comme la face elle-même, la forme d’un
trapèze, est gravé ce texte, caractères réguliers, hau-
teur des lettres, 0m035 :
VOTVM COM
PLETVM DEO
GRATIAS A
GAMVS EX
ὃ OFFICINA
FORTVNI
ET VICTO
RIS FILI
Votum complelum. Deo gratias agamus. Ex officina
Tortuni et Victoris fili. Cette dernière inscription a été
trouvée dans la source même de Bou Saïd. C’est la
clef de l'arc de l’abside d’une église, probablement
d'une basilique voisine longue de 19 mètres, avec trois
nefs séparées par de belles colonnes de pierre blanche,
surmontées de jolis chapiteaux et supportant des
arceaux sculptés. C’est la dédicace et le Deo gratias
1 Voir Diclionn., t. rx, col. 1705. Pierre longue de 057,
large de 023, munie de deux rainures latérales (larges et
profondes de 006); aujourd’hui au Musée de Tébessa.—
3 Surune des faces verticales de la pierre, dans un grand demi-
cercle qu'enferme un large bandeau sculpté, rectangulaire en
haut, demi-cireulaire en bas; hauteur des lettres, 0®04, —
5 Bir es Sed, au sud-ouest de Tébessa, Corp. inscr. lat.,
+. vu, n. 10694; à Medfoun, route d’Aïn Beida à Constan-
tine, Corp. inser. lal., t. vu, n. 18669; Dalaa, entre Mascula
et Theveste, Corp. inscr. lat., t. vi, n. 2308 et p. 950. —
4 P. Monceaux, Inscriptions chrétiennes de la région de Tellid-
jen, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1909,
DONATISME (ÉPIGRAPHIE)
1490
peut faire conjecturer une réponse des catholiques à
leurs adversaires de la basilique du même bourg.
Nous avons voulu citer ces deux exemples, parce
qu'ils sont caractéristiques de ce que peut donner et de
ce qu’on peut demander en fait d’épigraphie donatiste.
La formule Deo loudes se développe parfois par l'ad-
jonction de dicamus ou agamus, comme dans le cas
précédent ?. À Henchir el Atrous, prés et au sud-est de
Tellidjen, sur l’un des piliers carrés d’une chapelle,
dans un cadre rectangulaire ὁ :
BOC
OvM
ἄς ννΞ
DEOLAV
5 DESPLVR
FECERV
MPONM BE
(Christo) bo[t]Jum ? [AgaJmus Deo laudes. Plur(a)
feceru[nt] p(r)o n(omine) m(artyrum) ?
En outre, on s’accordait quelque libeité avec la for-
mule, on substituait Dominus à Deus *, par exemple, à
Henchir Bekkouche‘, au sud de Tébessa, dans les
ruines d’une chapelle 7, sur un claveau de l'arc triom-
phal: :
Alu
MAXIMINVS CVM SVIS
VOTVM SOLVERVNT
LAVDE DMN
Maximinus cum suis votum solverunt.
D(o)m(i)n(o).
A Sillègue en Sitifienne, l'inscription nous met sur
la voie d’un baptistère donatiste, dont le linteau de
porte s’est conservé : longueur 1230, hauteur 020,
hauteur des lettres 007% :
DEO LAVDES SVPER AQVAS A NOfvarensibus ?
La formule super aquas est un emprunt scriptu-
raire 9 souvent utilisé dans les polémiques africaines
pour les baptistères et souvent gravé sur les bénitiers #,
Nonobstant la réserve que nous avions à faire sur
les monuments qui portent la devise dont les dona-
tistes n’eurent pas le monopole, il est probable que,
dans un très grand nombre de cas, le Deo laudes désigne
un débris monumental de la secte dissidente. La certi-
tude est encore moindre lorsqu'il s’agit de citations
scripturaires dont l’application se fera à l'adversaire
par celui qui doit les lire. Les catholiques ont usé de
ce genre d’insinuations,eux qui, en leur qualité d’Afri-
cains, ne se privaient ni d'un bon mot ni d’un calem-
bour : les donatistes en ont abusé; et cette distinction
est à peu près la seule mesure qui puisse aider à dis-
tinguer le lot de chaque parti. On comprend, dès lors,
la difficulté d’attribuer à un camp, au détriment de
l’autre, des textes peu clairs en eux-mêmes et où il faut
deviner plus que surprendre l'intention agressive. Sans
doute les donatistes ne s’en privent pas, mais les catho-
liques non plus; cependant les premiers ont un jargon
Laudets)
t. Lix, p. 313. — ‘ A Vallis Roumie, en Tripolitaine :
Domini laudes canamus, dans Corp. inscr. lat, t. vin,
n. 10969. — * Dans le pays des Nemenchas, près du djebel
Stiah. — ? P. Monceaux, Inscriptions chrétiennes d'Algérie,
dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1909, p. 268.
— 5 D'après le chrisme, cette inseription appartient à Ja
fin du rve ou au début du v® siècle. — ἢ Poulle, dans Revue
de Constantine, t. XXVI, p. 383, n. 77; Toutain, dans Mél.
d'archéol. et d'hist., 1891, t. χα, p. 424, n. 13; Corp. inscr.
lat., t. var, n. 20482; P. Monceaux, 0p. cit., t. τν, p. 442. —
10 Genes., 1, 2; Ps. XXVIN,3.— δ᾽ Bull. de la Soc. des anliq.
de France, 1902, p. 291-292.
1491
particulier, les noms de juste, pur, saint, martyr
reviennent infatigablement dans leur langage; par
contre, les catholiques emploient déjà certains termes
d’humilité peut-être un peu prétentieuse. Si on se sou-
vient que, pendant une longue période, sous la domi-
nation vandale, catholiques et donatistes ont été pres-
que également malmenés, qu'avant cette domination et
après elle, les empereurs Linrent à honneur de tracasser
tour à tour tous leurs sujets : païens, chrétiens, héréti-
ques, schismatiques africains, nul n’échappa à leur
vigilante intervention; si, enfin, on se dit que les
plaintes, les reproches, les invectives sont parfaite-
ment vagues, il faut se résoudre à faire accueil à bien
des textes qui n’ont peut-être aucun rapport avec le
conflit donatiste, mais puisqu'il est impossible de dis-
tinguer, mieux vaut, croyons-nous, accueillir trop lar-
gement qu’écarter impitoyablement.
Les citations scripturaires sont intéressantes en elles-
mêmes, à cause des textes qu’elles nous conservent et
des variantes qu’elles nous apportent. A Sitif, sur deux
blocs de pierre, on lit ces paroles du psaume ΧΧΙΧ, 2 ! :
EXALTA ET NON IV
TEDONE CVNDASTI
QUIA:SVS INIMICOS
CEPISTIME MEOS SVP
ER ME
A Aïn Fakroun, région d’Aïn Beïda, sur un petit pan-
neau en pierre, orné d’une croix, percé de deux baies
en forme d’arcades que sépare une colonnette, on lit ?
(voir Dictionn., t. 1, fig. 150) :
IN AEO SPERABO NON T
IMEBO VIA MICHI FA
CIAT HOMO
Même verset, mais plus complet, sur un chapiteau
découvert dans les ruines d’une chapelle chrétienne à
Thamallula (— Tocqueville). Deux des faces du tailloir
offrent ces inscriptions * :
LETAMINI DOMINO ET EXVLT[a
TE IVSTI ET GLORIEMVR OMNES RE
CTI CORDE BONO QVI ISCRIBSIT
C’est le verset 11 du psaume xxx1 : Lælamini in Do-
mino et exullate justi, et glorianini omnes recli corde,
d’après le texte de la Vulgate.
Sur un autre chapiteau, recueilli dans le chœur, à
droite de l’entrée, on lit sur une face du tailloir :
LO LAVDABO VERBV IN DEO LAV
ABO SERMONE IN DEO SPERAVI
NON TIMEVO QVIT MIHI FACIAT OMO
[In D]eo laudabo verbu(m), in Deo lau[d]abo ser-
mone(m); in Deo speravi non timevo (= limebo) quit
mihi faciat (h)omo. Le choix de ces citations bibliques,
remarque M. Monceaux, est significatif : ces dévots, qui
déclarent ne point redouter l’homme, croyaient évi-
demment avoir à se plaindre des hommes. C’est le
langage qu'ont toujours tenu les donatiste. #.
1 Goyt, dans Rec. de Constantine, 1875, p. 338; Héron de
Villefosse, dans Revue archéol., 1876, t. Xxx1, p. 209; Corp.
inscr. lat., t. var, n. 8623; Clarac, pl. ΧΧΧΙΧ, n. 142 b; Dela-
mare, Explorat. sc. de l'Algérie, pl. LXXXIV, 1; L. Renier,
Recueil des inscript. rom. de l'Algérie, τι. 3429; Corp. inscr.
lat., t. van, n. 8624. — ? A. Papier, dans Comptes rendus
de l'Académie d’Hippone, 1888, p. CxIX, n. 1; Poulle, dans
Rec. de la Soc. de Constantine, t. XXV, p. 413; Corp. inscr.
lat, t. var, n. 18742. — 5 Gsell, dans Bull. archéol. du
Comité, 1908, p. cexvi; J. Gauthier, Chapelle chrétienne
de Tocqueville, dans Bull. archéol. du Comité, 1909, p. 57. —
P. Monceaux, op. cit, t. 1V, p. 448. — " Delattre, Musée
DONATISME (ÉPIGRAPHIE)
1492
La formule paulinienne : Si Deus pro nobis, quis contra
nos ? semble aussi toute chargée de sous-entendus par
des gens qui bravent leurs adversaires, en paroles du
moins. Ce verset se rencontre maintes fois, et, ce qui
prouve l’accueil qu'on lui fait, il se lit dans la Procon-
sulaire, dans la Byzacène et, naturellement,en Numidie,
terre combative entre toutes. Un disque de marbre
gris trouvé dans le quartier de Douimês à Carthage 5 et
une pierre signalée au bord du lac de Tunis offrent cette
formule 5, que nous lisons encore à Sicca-Veneria (le
Kef) sur les côtés d’une croix ἢ :
Si Deus pro nobi]s QVIS CONTRA NOS
FVNDATA LABORE
A Aïn Tellidjen, au sud-ouest de Tébessa, nous lisons
la formule complètes :
SI DEVS PRO NOBIS NIL MIHI DEERIT
ici le sens est complet, mais il semble que la note com-
bative s’est adoucie, c’est peut-être tout simplement
faute de place, puisque à Henchir Khanguet Reguiba,
au sud-ouest de Tébessa, sur une corniche longue de
1 mètre, large de 030, la plate-bande porte ce frag-
ment d'inscription, en caractères de Om06, bien gravés
et bien conservés ὃ:
Si Deus pro nobis, qu]lS CONTRA NOS ANS FASCIT
. [ΜΕ ET N{éhil mihi deerit
Nous rappelons simplement une inscription sur mo-
saïque des environs de Leptiminus (— Lamta) dont
nous nous sommes déjà occupé plusieurs fois. On y voit
représentés avec leurs noms les fleuves du Paradis :
Geon, Fison, Tigris, Eufrates, et ensuite : (H)ic of(f)i-
εἶπα Lauri, Plura facias, el meliora (a)edif[ice]s. Si
Deus pr[o] nobis, quis contra nos? [Cuj]us nomen Deus
scit, bo[tu]m [so]lvit cum suis »,
A Aïn Gueber, au sud-ouest de Tébessa, sur un
linteau de porte τὶ :
FIDE IN DEV ET AMBVLA
SI DEVS PRO NOBIS QVIS ADVERSVS NOS
Ces textes destinés, en apparence, à l'édification
sont parfois provocateurs. C’est certainement le cas
pour une inscription d’allure très pieuse trouvée à
Henchir el Guis, au sud-est de Tébessa, dans les ruines
d'une chapelle. Cette pierre longue de 2 mètres a servi
de pilier ou de montant de porte. En haut, dans un
cadre carré qui occupe toute la largeur de la pierre, est
sculpté un grand monogramme constantinien !# :
AXcs
ADFERTE DOM
MVNDVM SA
CRIFICIVM
5 ADFERTE DM
PATRIAE
GENTIVM
« D’après la forme du chrisme, cette inscription date
de la fin du 1ve ou du commencement du ve siècle,
Lavigerie à Carthage, t. 111, p. 12-13, pl. 111, ἢ. 2. —
“ Delattre, dans Bull. archéol. du Comité, 1908, p. LXXIX. —
ΤΡ, Gauckler, dans Bull. archéol. du Comité, 1897, p. 415,
n. 156. — 5 Corp. inscr. lat., t. vrrx, n. 17610. — ? P, Mon-
ceaux, Inscriptions chrétiennes du cercle de Tébessa, dans
Bull. de la Soc. des antiq. de France, 1909, p. 353, n. 1. ---
39 Corp. inscr.lat., t. ναι, n. 11133.— τ Renier, Rec. des
inscr. rom. de l'Algérie, n. 3239; Lucas, dans Rec. de Con-
stantine, 1871-1872, p. 421 ; Corp. inser. lat., t. virr, n. 2218;
De Rossi, Bull. di archeol. crist., 1869, p. 82. — 1? Bosre-
don, dans Rec. de la Soc. archéol, de Constantine, 1878, p. 8;
Corp. inscr. lat., τ, vu, n. 10656.
1493
donc du temps d'Augustin et de ses polémiques contre
le donatisme. A première vue, elle n’est qu'une repro-
duction libre de deux versets d’un psaume 1; mais elle
contient un mot qui accuse nettement une intention
, sectaire, un mot dont l'équivalent ne se trouve ni dans
le texte grec ni dans la Vulgate. Ce mot ne figurait pas
mon plus dans les textes bibliques africains, il est
inconnu de Tertullien, qui cite ces versets ἡ. C’est le
mot mundum, qui signifie « pur ». Or ce mot, comme
l’idée, est donatiste; dans l'Afrique de ce temps, il est
æxclusivement donatiste. C’est précisément l’un des
points sur lesquels portaient les controverses entre les
deux partis. Suivant les catholiques, tout sacrement
était valable, s’il était conféré régulièrement, même par
un prêtre indigne. Suivant les donatistes, au contraire,
la validité du sacrement dépendait de la « pureté »
du ministre. Pour exprimer cette idée, ils employaient
justement les mots mundus, munditia, qui étaient pour
eux des termes techniques #. 11 y a donc, dans la cita-
tion biblique du monument d'Henchir el Guis, une
interpolation sectaire. Cette interpolation, contem-
poraine des polémiques d’Augustin contre le schisme,
æst l'œuvre d’un donatiste, presque sûrement d’un
clerc, bien au courant des controverses de son parti #. »
Si les donatistes affectaient de se décerner les titres
de sanctus et de justus, on ne saurait toutefois admettre
qu'ils aient accaparé des mots si essentiels à la langue
‘chrétienne 5. Aussi faut-il apporter une extrême réserve
avant de reconnaître le caractère donatiste d’un mo-
nument d’après l'emploi qu'on y fait du mot sanclus:
‘cependant, lorsque ce terme est employé comme un
titre collectif et social des fidèles, il semble bien qu'on
puisse tenir l'inscription pour donatiste. C’est le cas à
Henchir el Ogla ", près d'Henchir el Adjedj, au sud-
ouest de Tébessa. Dans les débris d’une basilique
longue de 20 mètres et large de 12 mètres, dont les
pierres étaient dispersées sur toute l’étendue du champ
‘de ruines, on a retrouvé l’arc triomphal de l’abside.
La clef de cet arc portait une grande croix monogram-
matique accostée des lettres À et ὦ et enfermée dans
un cercle. Au-dessus et au-dessous du chrisme se dé-
roulait une inscription de cinq lignes 7, dont l’origine
donatiste est tout à fait probable si on considère au
début la formule Sanelorum sedes, désignant non des
saints mais des affiliés de l’Église, titre que les dona-
tistes revendiquaient seuls alors. De même, la fin de
d'inscription où le pure petit est une revendication de
d'exclusive pureté du parti, analogue à celle que nous
avons lue sur le linteau de Henchir el Guis :
SANCTORVM SE
DES DOMV DOMI
NI
Vigne Vigne Vigne Vigne
QVI PVRE PETI
T ACIPIT
Sanclorum sedes domu(s) Domini. Qui pure pelit,
ac(c)ipil.
A Henchir Oum Kif (— Cedias) au sud-est de Mas-
<ula, on ἃ trouvé une pierre qui ἃ éLé employée comme
couvercle de sarcophage, mais qui, primitivement,
1Ps. χον, 7-8.—? Tertullien, Adversus Judæos, ec. v, P. L.,
τ, στ, col. 607. — 5 Par exemple,: Petilianus de Constantine
disait des catholiques, au début du grand pamphlet dirigé
contre eux : Quibus equidem obscenis sordes cunctæ mun-
diores sunt, quos perversa munditia aqua sua contigit inqui-
mari. S. Augustin, Contra litteras Petiliani, 1. 11, τὰ, 4,
P. L., t. xuuni, col. 259; Augustin répond : Nec aqua nostra
änquinamur nec vestra mundamur... Incerla erit accipientis
mundatio, Ibid., IX, 11, 5; III, var, P, L.,t. ΧΙ, col. 352,
— P. Monceaux, op. cit., t. αν, p. 452-453, — 5 H, Delchaye,
DONATISME (ÉPIGRAPHIE)
1494
devait être placée près de la porte d’un sanctuaire. On
lit ceci 5:
_RJAEC FACILIS PATET AVLA SANCTIS
in]JCREDIENS FABRE FACTVM PARV IS
0]PIBVS VIDEBIS OPVS IAM PATER
ν Se]JCVNDVS OPERAM NAVAVIT SI OvI
5 fa]CIVFACILE PVTARIT POTIS EST ME
LI FAXIT
Hæc facilis pale aula sanctis. Ingrediens fabre fac-
lum parvis opibus videbis opus. Jam pater Secundus
operam navavit. Si quis factu facile putarit, si polis est,
melius faxit. C’est évidemment la dédicace d’un sanc-
tuaire chrétien, église ou chapelle, par un évêque du
nom de Secundus. Le mot aula désigne probablement
l’atrium. Les formules, très curieuses et naïves, sont
nouvelles dans l’épigraphie africaine. On y trouve des
traces de rythme, et il n’est pas impossible que l’au-
teur ait eu l'intention de faire des vers. A la première
ligne, le mot sanclis désigne les habitués de l’église,
ouverte, par conséquent, aux seuls donatistes, car pour
les catholiques, ils ne visent à porter un titre si relevé
et, coïncidence curieuse, dans cette même bourgade
de Cedias, nous savons qu’ils se donnent, eux, non le
titre de saints, mais celui de « pécheurs » 9:
IN PATRI DOMINI
DEI Ων! EST SERMONI
DONATVS ET NAVIG
IVS FECERVNT CEDI
5 ENSES PECKATORES
De cette même localité de Cedias, nous avons un
pilier sculpté avec l’acclamation Deo laudes®et la
conférence de Carthage nous apprend, qu’en 411,
Cedias avait un évêque donatiste, nommé Fortis, et
pas d’évêque catholique ".
A Henchir el Guesseria, au nord-ouest de Batna,
on lisait sur un montant de porte, à la face de l’église 2:
HEC
POR
TAD
OMI
ὃ nlIVStl
INTRA
Bvnt
ce qui est toujours la même pensée : seuls, les dona-
tistes, les « justes » ont le droit de pénétrer dans l’église.
A Thamallula (— Tocqueville), nous avons déjà cité
ce chapiteau sur le tailloir duquel on lit : Læfamini in
Domino et exultate justi et gloriemur omnes recti corde.
Bono qui iscribsit %, Nouvel emprunt aux psaumes 4,
mais avec une retouche. Le texte original demande
gloriamini qu’on a remplacé par gloriemur, façon de
s'appliquer le verset à soi-même et de se compter tout
de suite au nombre des justes.
Cette interdiction faite à tous ceux qui n'étaient ni
«justes » ni «saints » de pénétrer dans l'église, les catho-
liques, qui se disaient « pécheurs », ne pouvaient l'ad-
dans Anal. boll., 1910, t. xx1X, p. 468. — ‘ P. Monceaux,
Inscription chrétienne d'Henchir el Ogla, dans Bull. de la
Soc. nat. des antiq. de France, 1909, p. 276-277. Henchir
el Ogla, au sud-ouest de Tébessa, restes d’une basilique.
— ? Hauteur des lettres, Om04.— ΚΙ P, Monceaux, dans
Bull. archéol. du Comité, 1907. p. cExxXxvI. — * Corp.
inscr. lal., t. vx, Ὡς 9 (Ξε 2309). — 19 Jbid., ἃ. vin,
n. 2223.— τι Coll. Carth., 1, 163.— 13 Corp. inser. lat.,t. vi
n. 18552; Ps. cxvrtr, 20.—- 35 Gsell, dans Bull. archéol. du
Comité, 1908, p. CCxX VI, — M Ps, xXxx1, 11.
1495 DONATISME
mettre, eux qui considéraient l’église comme le lieu de
la prière plus fervente, plus puissante, plus solennelle,
le lieu où le pécheur se réconciliait par la confession des
péchés et la réception du sacrement de pénitence. Une
inscription tracée sur un fragment d’architrave ou de
linteau a été découverte dans les ruines d’Aïn Segar,
au sud-ouest de Tébessa; elle surmontait la porte d’une
chapelle placée sous le vocable d’un saint : (fig. 3868) :
IC SEDES SANCTI
IC RECISIO CAVSE
IC IN CRISTO FLOREAT
La formule du milieu fait allusion à l’absolution des
péchés ; de même sur l'inscription d’un linteau de porte
(ÉPIGRAPHIE)
1496
était ensevelie Robba, une martyre donatiste, reli-
gieuse, sœur d'Honoratus, évêque d’Aquæ Sirenses 5.
De leur côté, les catholiques reprochaient aux dona-
tistes l'assassinat du diacre numide Nabor&.
Versus sci Auguslini episcopi
©OONATISTARVM CRVDELI CAEDE PEREMPTVM
—NFOSSVM HIC CORPVS PIA EST CVM LAVDE NABORI
»ΝΤΕ ALIQVOT TEMPVS CVM DONATISTA FVISSET
© ONVERSVS PACEM PRO 0 MORERETVR AMAVIT
©PTIMA PVRPVREO VESTITVS SANGVINE CAVSA
ZON ERRORE PERIT NON SE IPSE FVRORE PEREMIT
<ERVM MARTYRIVM VERA EST PIETATE PROBAT
cVSPICE LITTERVLAS PRIMAS ΙΒ] NOMEN HONORIS
Le diacre Nabor n’est connu par aucun autre texte;
3868. — Inscription sur un fragment d’architrave à Aïn Segar.
D’après De Rossi, Bull. di arch. crist., 1878, pl. 1x.
trouvé à Ksar Ouled Zid, et provenant d’une basi-
lique * :
IIEI DABITVR BOBIS QVERITE ET INBENIETIS
IRIA DOMV CIRCVS ANTE PPLO EXPECTANS
[PONTI
FICVM SCRDTM FF FRO DELICTA POPVLI
[Petilte, et dabitur (vobis; qu(a)erite, et in(v)enielis.
— [Est aplerta domu(s) Chr(isli) [plulsante p(o)p(u)lo,
expeclans ponlificum s(a)c(e)rd(o){(u)m pr(eces) pro
delicta populi. Le début est une citation et le milieu une
paraphrase d’un verset des évangiles : Petite et dabilur
vobis; quærile et invenietis; pulsate, et aperielur vobis *.
La formule finale est nouvelle et vise l'administration
du sacrement de pénitence dans l’église ouverte aux
pécheurs. Cette inscription n’est pas une des moins
curieuses attestations épigraphiques d’un sacrement
jusqu'ici rarement mentionné par ces sortes de Lexte.
Ce n'étaient là que des récriminations pacifiques,
d’autres textes font allusion à des conflits plus graves.
A Bénian, parmi les ruines d’une basilique (voir
Dictionn., t. 1v, col. 1461,: fig. 3865) une pierre s’est
conservée (fig. 3867), table rectangulaire de grès, lon-
gue de 0m79, haute de 0m58, épaisse de 0518 #.Cette
table a été découverte dans un caveau rectangulaire où
1 Bosredon, dans Rec. dela Soc. de Constantine, 1876-1877,
p. 380; Masqueray, dans Revue africaine, 1878, τ, ΧΧΤΙ,
p. 468; De Rossi, Bull. di arch. crist.,1878, p. 22, pl. 111;
Corp. inscr. lat., n. 10701, 17617; P. Monceaux, Hist, litt.
de l'Afrique chrétienne, t. 1V, p. 457. — Ὁ P. Mon-
ceaux, Inscriptions chrétiennes de Ksar Ouled Zid,
dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1909,
p. 200. — 5 Matth., vu, 7; Luc., ΧΙ, 9. — 5. Gsell, dans
Comptes rendus de l’ Acad. des inscript., 1899, p. 277; Fouilles
de Bénian, Paris, 1899, p. 25; Monuments antiques de l'AI-
aérie, 1901, 1. τι, p. 178; P. Monceaux, Enquête sur l'épi-
graphie chrétienne d'Afrique, dans Mémoires présentés par
c'était un ancien donatiste qui s'était séparé de la secte
pour rentrer dans l’unité catholique, qu’exprimait alors
en Afrique le mot pazx; les vers 6 et 7 font allusion aux
suicides des circoncellions.
De même que nous avons déjà fait remarquer (vole
Dictionn., t. 11, au mot CATHOLIQUE) l'obligation où on
se trouvait, parmi tant d’églises d'apparence identique.
de faire connaître nommément le parti auquel elles
appartenaient, ce qui nous vaut telle inscription ?:
fJABR(ica) CHATOLICA εξ
de même on lit sur un claveau à Aïn Ghorab ὃ:
AECLESIA DONATIST. . ..
Enfin, il n’est pas jusqu’au calendrier liturgique
pour lequel on ne trouve à glaner. Les donatistes célé-
braient la Noël suivant la tradition africaine, mais ils
repoussaient l’Épiphanie, d'importation postérieure aw
début du schisme, et même ils protestaient ainsi ? :
NATALE
DOMINI
ΘΙ ΘΎΕΙ
VIII-KAS
5 IANVARIAS
divers savants à l'Acad. des inscript., 1908,t. xxx, 119 part...
p. 326, n. 333, — δ Au musée du Louvre; l’année 395 de
l'ère de Maurétanie correspondant à l’année 434 de notre
ère, — 9 J. Giorgi, dans Archivio della Soc. rom. di storia
patria, 1886, t. 1X, p. 280 sq., dans le ms. Sessorianus 66;
De Rossi, Bull. di archeol. crist., 1886, p. 8-10; De Rossi,
Inscript. christ. urbis Rome, 1888, t. 11, 1τὸ part., p. 460-461.
— ? Corp. inscr. lat., τ. var, n. 2311, p. 951; cf. n. 5176. —
δ Corp. inscer. lat., t. vx, αι 10707-10708, 17615. — ? L. Re-
nier, Recueil des inscript. romaines de l'Algérie, n. 3426;
Corp. inscr. lal., n. 8628; Ῥ, Monceaux, Hist. liltér. de
l'Afrique chrét., t. αν, p. 458,
1497
Si du calendrier on passe au martyrologe, on retrouve
les difficultés que nous avons déjà fait connaître tou-
chant la distinction à établir entre catholiques et dona-
tistes. Les uns et les autres honoraient non seulement
leurs martyrs, mais encore ceux des persécutions anté-
rieures à la paix de l’Église; on ne peut donc espérer
déterminer les martyrs donatistes que grâce à une cir-
constance exceptionnelle.
La Numidie était la terre d’élection du donatisme et
c'est là qu'ont été trouvées les inscriptions en plus
grand nombre susceptibles d’être attribuées à la secte.
Elle y exerça même pendant une certaine période, au
1ve siècle, la prépondérance du nombre et il s’ensuit
qu’on ne risque guère de se tromper en attribuant aux
dissidents’ environ la moitié des textes épigraphiques
pour cette province et cette période; ailleurs la dispro-
portion reste à l'avantage des catholiques, mais cette
vague statistique est peu instructive. Dès l'instant qu'il
faut aller au delà et procéder à des déterminations cer-
taines, la difficulté est grande. Sans doute, les donatistes
poussaient à l'excès le culte des martyrs, mais les
catholiques ne s'en privaient pas toujours, puisque
nous voyons les conciles africains insister et revenir sur
la modération qu'il importe d'apporter dans ce culte.
Des basiliques, des chapelles, des oratoires s’élevaient
dans les villes et le long des routes, un peu à l’aven-
ture, provoquant les récriminations des évêques, mais
énoncées sous cette forme grondeuse et imprécise
familière au style ecclésiastique et dont l’histoire peut
tirer si peu de chose. Un indice plus caractérisé pour-
rait se trouver dans le fait que ces martyrs locaux,
inconnus hors de leur région, sont entièrement oubliés
par les catholiques de l’époque suivante, mais les cir-
constances historiques de l'établissement des Vandales
furent étrangement contraires à cette tranquillité favo-
rable aux souvenirs, aux récits, aux relations brèves
ou diffuses qui fondent les assises des martyrologes.
Y a-t-il eu oubli, suspicion ou exclusion ? En défini-
tive, on l’ignore, et, pour l'immense majorité des cas
particuliers, on l’ignorera toujours.
Il existe heureusement des exceptions, mais en petit
nombre, lorsqu'il s’agit de personnages pour lesquels
nous savons la vive dévotion des donatistes, lorsque se
montre une formule si caractéristique que le doute
cesserait d’être critique. Le donatisme est né d’une
exaspération de la notion du martyre, d’une rigueur
abusive contre ceux qu'il qualifiait de « traditeurs ».
Logique, il poussa le culte du martyre jusqu’à l’excuse
du suicide, qui devenait un martyre par persuasion. Les
catholiques, plus calmes, honoraient la confession de
foi, blâmaient le zèle provocateur, condamnaient le
suicide et faisaient observer que, la paix de l’Église
ayant clos, à peu près, le martyrologe sanglant de
l'Église, la sainteté s’offrait dans des œuvres acces-
sibles à tous : prière, aumône, charité. Ce que saint
Ambroise disait à Milan et saint Augustin à Hippone
où à Carthage, on l’écrivait sur la tombe d’un évêque
nommé Alexandre et qui gouverna l’Église de Tipasa : :
CLAVSVLA IVSTITIAE EST
MARTYRIVM VOTIS OPTARE
HABES ET ALIAM SIMILEM AE
LEMOSINAM VIRIBVS FACERE.
Ainsi donc la perfection de la justice se trouve dans
le souhait du martyre aussi bien que dans l’exercice
de la charité.
Parmi les martyrs chers aux donatistes devaient se
trouver ces martyrs d’'Abitina, emprisonnés à Car-
2 Corp. inscr. lal., t. vint, n. 20906. — *? Acta Saturnini,
C: XVIII. — ? Jbid., c. XVI-XX. —* P. Monceaux, His!. littér.
de l'Afrique chrétienne, t. αν, p. 467.—5%S. Optat, op. cit,
LIN, ©. 1v, P. L., t. ΧΙ, col. 1006. --- Corp. inscr. lat.,
DONATISME (ÉPIGRAPHIE
1498
thage en 304, qui, par leur rigueur à l’endroit des « tra-
diteurs », avaient aidé le schisme à prendre corps *. La
relation de leur martyre est l'ouvrage successif de deux
donatistes, elle se termine par un violent réquisitoire
contre Cæcilianus de Carthage et contre les catho-
liques *. Or l’on a découvert, sur divers points de l’Afri-
que, toute une série de documents épigraphiques où se
lisent les noms de martyrs identiques aux noms des
principaux martyrs d’Abitina #, et la coïncidence, qui
n’est peut-être rien de plu: que cela, n’en est pas moins
curieuse et digne d’être signalée. D’autres conjectures
ont été présentées, ingénieuses plutôt que convain-
cantes, et qui grossissent l’épigraphie donatiste d’in-
scriptions dont l’origine schismatique nous paraît
douteuse et que, pour cette raison, nous ne transcri-
vons pas : une inscription de Henchir Taghfaght, un
linteau d’Aïn Ghorab, des listes de noms dans la basi-
lique de Mcidfa à Carthage. Par contre, il ne subsiste
rien d’un cimetière de circoncellions, tués en 340, en
Numidie, dans une bataille contre les troupes du comte
Taurinus.
Une trentaine d'années plus tard, Optat de Milève
écrivait : Dans le Locus Octavensis, une foule de cir-
concellions furent tués, beaucoup furent décapités.
Leurs cadavres ont pu se compter jusqu'à nos jours
d’après le nombre des autels blanchis (dealbatæ aræ)
ou des tables (mensæ)5. Optat ajoute qu'on avait
commencé d’ensevelir les victimes dans des basiliques,
un évêque s’y opposa; alors on enterra les morts sur le
champ de bataille transformé en cimetière et parmi les
tombes on éleva quelques autels pour le culte à rendre
aux martyrs. Tombes et autels devaient porter des
inscriptions ; rien n’a été retrouvé.
Rien non plus ne permet parfois de prendre parti sur
la croyance de martyrs dont la memoria s’est conservée,
le groupe des martyrs de Renault ‘, par exemple, qui
périrent en 329, mais leur inscription n'offre pas trace
de donatisme; de même pour les martyrs de Tiaret 7.
Est-ce l’épitaphe d’un donatiste que cette pierre
trouvée à Kherbet Madjuba (Sillègue, en Maurétanie
Sitifienne) et qui, d’après la forme des chrismes, semble
appartenir à la fin du 1v® siècle ou au début du ve?
Le bonis bene est un indice à peine suffisant ὃ:
Xe
Erit bo]NIS BENE
Hæc est Pa]VLI MEN
sa qui JVIXIT AN
nis… mens]JQVATTVO
r dies.… ha]BET NATA
le decimu]QVINTV
kalendas JOCTOBRE
spassus proJNOMINE CRI
sli nunc est|ANTE DOMI
10 num i]N δ
Yo
Parmi les épitaphes proprement dites, il est le plus
souvent impossible de découvrir un indice permettant
de reconnaître si le défunt était catholique ou dissident.
Les formules usuelles sont les mêmes dans chaque
camp et si l’un des deux a usé d’une ou plusieurs for-
mules particulières, personne ne nous l'a appris et
aucune tombe n’est venue suppléer à ce silence. C'est
seulement par des anomalies de rédaction qu'on peut
suppléer à ce que nous ignorons.
φι
t. vin, ἢ. 21517. — * Gsell, dans Bull. archéol. du Comité,
1908, p. ccr. —* Poulle, dans Recueil de Constantine, 1
)
p. 418; Corpus inscriptionum latinarum, t. van, n. 10952,
204$0,
“1499
Ainsi à Sétif, on lit, sur un cippe : :
HIC-:IACENT
VNTANCVS-:
ET:INNOCEN S-
PARTIS TRIGARI
D’après la forme du chrisme, l'inscription serait du
ve siècle. A cette époque, pars sert en Afrique à dési-
gner les sectes schismatiques; on dit : pars Donati,
pars Rogati, pars Maximiani. La pars Trigari doit
viser quelque secte minuscule, toute locale, dont aucun
document ne nous ἃ parlé, probablement une secte
ΚΟ ΠΝ axe KR
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TUE ΠΝ
AN ᾿
ΕΝ τ ἣν
ἤναι S
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DONATISME (ÉPIGRAPHIE)
ΠΣ I] D
1500
CORDIA
DECESSIT
MARCELVS
ΓΙ Εἰ-
2
B.
H(ic) r(equiescit) b(ene). Au temps d’Augustin, pax
signifiait par extension l’unité de l'Église (qui procure
la paix}; lemot concordia renforce ce sens et c’est bien,
je crois, ici l'indication que le défunt est mort dans
l'unité et la concorde; apparemment il n’v avait pas
vécu, ce serait donc un converti du donatisme. Peut-
être est-ce aussi une épitaphe donatiste qui fut décou-
verte à Lamiggiga 5, dans l’abside d’une petite église,
tracée en mosaïque ? :
quil ul Al ὶ
res
(}
il
Ξε
DA
TT
(l
fl
΄
CIN
=
LÈ
αὶ
3869, --- Cimetière de Bénian.
D'après S. Gsell,
donatiste plus ou moins séparée de l’Église de Donat ?.
A Théveste, dans l’atrium de la grande basilique
chrétienne, sur deux dalles du pavement, on lisait ® :
[Æic jac]es extinc{[la, Pat]ri gratissi[ma] virgo,
[U]rbica, quod nomen semper [i]n astra vigel,
Laudes in excelsis! Talibus erepta tenebris,
Cum {ἰδὲ perpetua redditur alma dies,
La défunte Urbica ou le rédacteur de son épitaphe
αἴ probablement tous deux devaient être donatistes.
La substitution de laudes in excelsis à la formule com-
mune : gloria in excelsis est certainement tendancieuse
et rappelle le Deo laudes, devise de la secte.
A Oum el Aber, région d’Aïn Beïida, cette épitaphe# :
IN PACE
ET CON
1 Marchand, dans Annuaire de la prov. de Constantine,
1854-1855, p. 146; L. Renier, Recueil des inscript. rom. de
l'Algérie, n. 3449; Corp. inser. lat, t. ΠῚ, ἢ. 8650.
2 P.Monceaux, Hist. litt. de l'Afrique chrét., t.1v, p.477.
5 Gsell, dans Bull. archéol. du Comité des travaux historiques,
1896, p. 164, n. 24. — * Poulle, dans Recueil de Constantine, |
1876-1877, p. 551; Corp. inscr. lat., t. vint, n. 18714. —
ΣΡ, Monceaux, op. cil., ἢν αν. p. 478. — “ Pasteur ou Seriana,
au nord-ouest de Batna. — ? Domergue, dans Recueil de
PAU
Fouilles de Bénian, 1899, p. 7.
Dignis digna, Patri Argentio coronam Benenatus
les(s)el(Davit. Ne serait-ce pas un évêque de Lamiggiga,
au début du ve siècle“? Cette ville eut alors un évêque
donatiste qui nous est connu par le procès-verbal de la
conférence tenue à Carthage en 411 : Z{em recitavit :
Recargentius episcopus Lamiggigensis. Il suffit de
supprimer les lettres Rec qui sont le sigle abréviatif
de recitavit pour rétablir le nom d’Argentius et il est
vraisemblable que c’est lui que désigne l’épitaphe, qui
appartient ainsi à la première moitié du ve siècle.
Nous avons déjà parlé de la communauté donatiste
de Bénian, à propos de la basilique et de la crypte con-
tenant le tombeau de Robba (voir Diclionn., t. 1v,
col. 1461); la même localité nous a donné un cimetière
exclusivement donatiste.
Les ruines de Bénian sont situées à environ 35 kilo-
la Société de Constantine, 1892, t. xxvrr, p. 154; Molinier
Violle, dans même recueil, 1895, t. xxx, p. 99; Gsell et
Graillot, dans Mélang. d’archéol. et d'hist., 1894, t. χιν,
p. 512; Gsell, Mon. ant. de l'Algérie, 1901, t. πὶ, p. 255;
P. Monceaux, dans Comptes rendus de l’ Acad. des inscr.,
1908, p. 308; Η δι. lit. de l'Afr. chrét., 1912, 1. τν, p. 478-
479. — Il y avait en Numidie deux villes ou du moins
deux diocèses de Lamiggiga; ii n'est pas douteux qu'Argentius
ait été évêque de la localité où s'élève aujourd’hui Pasteur.
CR
41501 DONATISME
mètres sud-sud-est de Mascara. Bénian, mot qui veut
dire en arabe Les constructions, s'appelait dans l’anti-
quité Ala Miliaria. Ce nom était celui d'un corps de
troupes, d’une aile ou, si l’on veut, d’un régiment de
‘cavalerie, composé de mille hommes. La ville romaine
avait donc une origine toute militaire. C'était une des
places les plus importantes de la frontière stratégique
établie dans la province de Maurétanie Césarienne,
probablement sous le règne de Septime-Sévère *. On a
pu reconstituer le tracé de la ligne militaire, præten-
dura, qui couvrit la province. Elle consistait en une
route, précédée sans doute d’un fossé et jalonnée par
des forteresses et des fortins. Ala Miliaria fut une de
ces places fortes. On distingue encore fort bien l’en-
ceinte ?. La ville était carrée et mesurait deux cent
quarante mètres de côté. L’oued Taria la contournait
à l’est et au sud (fig. 3369). Le rempart, marqué par-
tout par un talus, aflleure le sol en beaucoup d’en-
droits. IL est formé de deux murs accolés, un mur
“extérieur en pierres de taille et un autre, par derrière,
“en moellons. À l’ouest et au sud, s’ouvraient deux
portes, protégées par des tours rondes, de cinq mètres
de diamètre. A l’intérieur, un grand nombre de blocs
jonchaient le sol; la basilique chrétienne était seule
reconnaissable au milieu de sa petite enceinte. Nous
l'avons déjà décrite (voir Dictionn., t. 1V, col. 1461,
fig. 3865). Au dehors, surtout au nord, de nombreux
moellons et quelques pierres de taille indiquent vague-
ment des habitations. Bénian était reliée directement
au littoral.
Quelques inscriptions trouvées à Cherchel semblent
prouver que l’ala miliaria tint d’abord garnison dans
Ja capitale de la province, Cæsarea. Ce fut vers la fin du
11e ou au début du zrre siècle qu’elle s'installa à Bénian,
sinon tout entière, du moins en majeure partie. A cette
époque, Septime-Sévère permit aux soldats de cohabi-
ter avec leurs femmes #. Il est probable qu’à Bénian,
“comme au camp légionnaire de Lambèse, à partir du
re siècle, l’espace protégé par le rempart fut réservé
aux magasins, aux locaux officiels, aux terrains d’exer-
«ice, aux écuries. Les cavaliers vivaient autour de
l'enceinte, avec leurs familles, dans des constructions
légères, qui ont laissé peu ou point de traces. Ala
Miliaria devait ressembler un peu à ces smalas de
‘spahis, où les tentes des soldats, mariés pour la plu-
part, sont dressées au pied d’un bordj élevé par l'État.
‘Ce lieu de garnison devenait une véritable patrie pour
des hommes qui y restaient de longues années (ils
MEMORIA SANCTI-SEMPERQVE GLORIOSI
(ÉPIGRAPHIE
1502
Avec les habitations, les cimetières s’étendirent. A
l’ouest, on reconnaît encore les traces d’une avenue
bordée de monuments funéraires : ce sont des autels,
des pierres en forme de caissons semi-cylindriques, des
mausolées, mais tous ces monuments sont païens et
nous n AVOnSs pas à nous arrêter.
Au τν ὁ siècle, on ignore si l’ala miliaria tenait encore
garnison à Bénian, mais à partir de cette époque on
peut suivre, de proche en proche, l'expansion du
christianisme en Maurétanie. Au ve siècle appartien-
nent la basilique et les inscriptions qui nous ont con-
servé un des derniers échos du conflit donatiste.
Le 25 mars 434, Robba, religieuse donatiste. fut
mise à mort par les catholiques ‘. Près de sa sépulture
et en son honneur fut élevée une basilique, entre 434
et 439. Cette basilique était située dans la partie orien-
tale de l'enceinte fortifiée, sur un emplacement où se
trouvaient déjà quelques chambres funéraires dans
lesquelles on faisait des inhumations dès l’année 422.
Quelques-uns des personnages qui reposaient là pa-
raissent avoir appartenu au clergé des villes voisines :
Ala Miliariaétait devenue, pour ce coin de Maurétanie,
la forteresse du donatisme ὃ.
Les caveaux funéraires, écrit M. Gsell 7, sont disposés
en ligne droite, à l'extérieur et à l’est de la place forte,
au sommet d’une pente rapide qui descend vers la
rivière. Ils étaient presque adossés au rempart. Ils ren-
fermaient jadis des cercueils. Le premier caveau (au
nord) est le mieux conservé. Construit en moellons,
il mesure 210 de long sur 155 de large. Haut de
180, il est couvert d’une voûte en berceau. Les parois
intérieures avaient été enduites d’une couche de chaux,
sur laquelle on distingue encore des caractères que des
visiteurs ou des ouvriers ont tracés à la pointe avant
la fermeture de la chambre. Plusieurs de ces inscrip-
tions sont encore fort distinctes. C’est d’abord un
alphabet presque complet, dont les lettres présentent
les formes en usage au ve siècle; puis le nom d’une
certaine Rogala; à côté, on lit les lettres Roga, tracées
sans doute par la même personne, qui n’a pas pris la
peine de terminer; ailleurs c’est simplement la lettre r.
Les cercueils étaient en bois. On a retrouvé des débris
de planches, en thuya, qui appartenaient à l’une de
ces caisses et qui contenaient encore quelques osse-
ments. La facade du caveau, à l’est, portait une
inscription * faisant connaître les noms des deux
défunts.
Cette inscription est conservée au musée du Louvre :
PATRIS NOSTRI:-NEMESSANI
EPS:VIXIT ANNIS LXMINTER QVIBVS XSIIHMQVOS SACERDO
TIVM-DNO:ADMINISTRAVIT ET REQUIEVIT IN PACE ΧΙ
KL:IANVARIA
CCCLXXX ET III IVLIA GELIOLA SACRA DEI SACERDOTIS SOROR VIXIT AN
5 NIS LIMET REQUIEVIT
faisaient au moins vingt-cinq ans de service) et où ils
avaient auprès d'eux ceux qui leur étaient chers. La
ville de garnison devint, avec le temps, le chef-lieu
d'un district semi-militaire, semi-agricole. Ce ne fut
plus seulement un camp, mais une véritable ville. Les
ænwirons étaient bien cultivés; les oliviers y crois-
saient sans doute en plus grand nombre que de nos
jours, car on rencontre dans les ruines beaucoup de
fragments de pressoirs à huile #.
& S. Gsell, Fouilles de Bénian (Ala Miliaria), publiées sous
des auspices de l'Association historique pour l'étude de l'Afri-
que du Nord, in-S8°, Paris, 1899, p. 7 sq. — * KR. de La Blan-
chère, Voyage d'étude dans une partie de la Maurélanie
Césarienne. — * Le texte de l'historien grec Hérodien qui
nous donne ce renseignement se rapporte, il est vrai, aux
légionnaires, mais cette mesure fut appliquée sans doute
aux soldats des troupes auxiliaires. — #$S, Gsell, op. cit.,
Ὁ. 10-13. — ® Voir plus haut, t. αν, col, 1464, fig. 3867, avec
IN PACEMNONA OCTO:CCCLXXX ET III
Memoria sancti semperque gloriosi patris nostri Ne-
messani ep(i)s(copi). Vixitannis LX, interquibus X VIII
quos sacerdotium D(omi)no administravit, el requievit in
pace ΧΙ k(a)l(endas) ianuaria(s), a(nno) p(rovinciæ)
CCCLXXX el III. — Julia Geliola, sacra Dei, sacer-
dotis soror, vixil annis L, el requievit in pace nona(s)
octo(bres), a(nno) pr(ovinciæ) CCCLXXX et 11].
Il s’agit donc d’un évêque, Nemessanus, qui vécut
soixante ans et siégea dix-huit ans; il mourut le 22 dé-
la bibliographie de l'inscription. — * P. Monceaux, op. cit.,
t. 1V, p. 480. — * S. Gsell, Fouilles de Bénian, p. 20 sq. —
8 Complet de a à t inclus, le d est en forme de della majus-
cule. Cf.S. Gsell, op. cit., p. 21, Ag. 6. — * Demæght, dans
Bulletin d'Oran, 1896, p. 116, n. 1 ; Cagnat, dans Bull.
archéol. du Comité, 1895, p. 32S; Michon, dans Bull. de ἢ
Soc. nat. des antiq., 1896, p. 325; Gsell, dans Mél. d'archéol.
1896, t. χντ, ἡ. 486; Fouilles de Bénian, p.21;P. Monceaux
op. cit., t. 1V, p. 481; Corp. inscr. lat., ἃ. var, n. 21570.
1503
cembre 422; sa sœur Julia Geliola, vierge consacrée,
était morte quelques semaines auparavant, le 7 octo-
bre, à l’âge de cinquante ans. Cette première tombe
décida sans doute de l’aménagement du cimetière.
Onze ans plus tard, on aménagea ou l’on utilisa une
autre chambre funéraire, la deuxième de la série, con-
tiguë à la chambre de Nemessanus, avec laquelle une
porte étroite la met en communication. A l’entrée, on
plaça l’épitaphe du prêtre Victor, décédé le 21 DR
bre 433, et inhumé par les soins de son frère ! :
MEM-:VICTORIS-PB-
VICXIT ANNIS LII
DIS-XI KL-OCTOB
LVCIANV-FRATER FE
ÿ CIT PRO CCCXC ET I
Memo(ria) Victoris p(res)b(yteri). Vicxit annis 1,11;
dis(cessit) ΧΙ k(a)l(endas) oclob(res). Lucianu(s) frater
fecit, (anno) pro(vinciæ) CCCXC et IIII.
Pour introduire ce corps, il a fallu naturellement
rouvrir le tombeau de Nemessanus et le murer ensuite.
Des autres caveaux, il ne reste plus que de vagues
traces de murs. Mais les inscriptions funéraires ont été
presque toutes retrouvées, ce qui est le principal. Voici
celle qui paraît avoir été placée sur le front du troi-
sième caveau : elle a glissé quelques mètres plus bas ? :
MEM SANCTI PAR DONAI D GE
LU WW
ΖΖΝΙΧΙΤ ANNIS LXXX INTER ΤὯῪᾺῪΟ ἶ
SACERDOTIVM DNO ATMINISTZ/Z7"
ὃ REQIEVIT PRIDIE IZZANA σινζῶῇξἤξϑξξξξ
SVS DIA CONVS FRATRI FECITMQIA Εἰ
SERANE ZZAAAUUISN P ERAVEDN .
[M]emo(ria) sancli patr(is) Donali ep(is(copi)…
Vixit annis LXXX, inter quibus…. sacerdotium D(0-
mi)no a(d)minist{ravit, et] req(u)ievit pridie [k(a)l{en-
das 2) ilan(u)ar(ias) 3]... sus diaconus fratri fecit.
[a(nno) plr(ovinciæ CCC et …
C’est l’épitaphe d’un évêque, Donatus, décédé à
l’âge de quatre-vingts ans, après l’année 439; le monu-
ment fut élevé par son frère, qui était diacre.
Le quatrième caveau reçut le corps de la martyre
Robba‘, dont l’épitaphe était encastrée dans le mur
fermant la chambre à l’est. Tandis que les autres
inscriptions paraissent avoir été placées en dehors des
caveaux, face à l’orient, celle-là, à en juger par l'endroit
où on l’a découverte, regardait l’ouest et décorait l’in-
térieur du caveau, disposition qui n’est probablement
pas primitive.
Il y avait encore deux ou trois caveaux au sud de
celui de Robba; là fut trouvée l’épitaphe du prêtre
Crescens, mort le 27 février 434, à l’âge de cinquante-
cinq ans ° :
MEM CRESCEN
TIS PB:VIXIT ANN
IS LV DIS III KA
MARTIAS ANNO
5 PRO CCCXCV
Mem(oria) Crescentis p(res)b(yteri). Vixil annis LV ;
dis(cessit) 111 ka(lendas) martias, anno pro(vinciæ)
CCCXCY.
L'inscription d’un autre prêtre fut retrouvée au
même endroit 5 (fig. 3870) :
Memo(ria) Donati p(res)b(yteri). Vicxit annis LX;
discessil y idus marlias, anno pr(ovinciæ) CCCC et VII.
? Demæght, dans Bull. d'Oran, 1896, p. 116, n. 1225;
Cagnat, dans Bull. arch. du Comité, 1895, p. 329; Gsell,
J'ouilles de Bénian, p. 22; Corp. inscr. lal., t. vi, n. 21574.
— * Demæght, dans Bull. d'Oran, 1896, p. 116, p. 375,
n. 1234; Corp. inscr. lat., t. vint, n. 21571; Gsell, J'ouilles
-
de Bénian, p. 22, fig. 7. — * Le graveur avait écrit une
DONATISME (ÉPIGRAPHIE)
1504
Ce Donatus mourut à l’âge de soixante ans, le 11 mars
446. Sa tombe, la dernière au sud, est la plus récente de
toutes.
Ce petit cimetière ne contenait donc aucun laïque,
il était manifestement réservé aux clercs, qui faisaient
une escorte d'honneur à leur martyre. Car on peut
croire que tous étaient donatistes. Deux des défunts,
un évêque et un prêtre, se nomment Donalus, ce qui ne
prouve pas à la rigueur, mais autorise à supposer le
donatisme. Tous n'étaient peut-être pas du clergé
d’Ala Miliaria; en tout cas, le frère de Robba était
évêque d’Aquæ Sirenses; mais le corps de Robba et la
dévotion dont on l’entourait, dévotion dont témoigne
un débris de la fenestella conjessionis, porte à croire que
3870. — Inscription de Donatus, à Bénian.
D’après 5. Gsell, Fouilles de Bénian, 1899, p. 23, fig. 7.
l’on considéra comme une faveur l’enterrement dans
la crypte de Bénian. Quant à Nemessanus, qualifié
patris nostri sans aucune désignation de lieu, il était
presque certainement évêque d’Ala Miliaria.
Devant le porche de la basilique, une rangée de
piliers soutenait un toit très incliné. On avait fait, en
cet endroit, quelques inhumalions. Des épitaphes,
malheureusement incomplètes, y ont été recueillies.
L'une se rapporte peut-être à un diacre nommé Maurus,
décédé le 30 novembre 439 7 :
M MAVR DZ
VICXIT AT,
LXYX DISCESSIM
DIE-KAL:DECEM
5 BRES AN P di
M(emoria) Maurli Ὁ] d[iaconi ?]. Vicxit a[nnis]
LXX; discessi[l pri]die kal(endas) dece[m]bres, an(no)
p(rovinciæ) GCCC. L'autre épitaphe, dont la mutila-
deuxième ligne à cet endroit, mais ayant sans doute commis
quelque erreur, il a martelé cette ligne et a repris la suite de
l'inscription un peu plus bas. — 4 Voir col. 1464, fig. 3867. —
5 Demæght, dans Bull. d'Oran, 1896, p. 375, n. 1235;
Corp. inscr. lat., t. vint, ἢ. 21573.— 5. S. Gsell, Fouilles de
Bénian, p. 27, fig. 7. — ? Ibid., p. 42, fig. 11.
|
ὰ
D.
1505
tion est fort regrettable, faisait mention d’un évêque! :
BIVS : EPS + IANNO
CLESIA ALA ὦ TEM
VIT-IN FIDE E VNL TE
us, ep(ijs(copus) Janno… [ec]clesia Ala(milia-
riensi) em... [requie]vit in fide e(t) uni[ta]te. Cet ecclé-
siastique semble avoir été évêque d’une ville inconnue
dont le nom commençait par Janno; il fut inhumé à
Ala Miliaria, mais n’eut pas les honneurs de la crypte
donatiste, c’est qu’en efet il mourut catholique : in
fide et unitate. Le dernier mot prête au doute, on l’a
complété de façon à lire : requievit in fide evangelii ?
(voir col. 1471).
Cette petite nécropole de Bénian, avec sa basilique,
ses caveaux, son épigraphie, nous permet de saisir sur
le vif la vitalité du schisme africain, son obstination à
durer après l’apparente victoire des catholiques en 411.
Le formulaire épigraphique présente de frappantes
analogies avec le formulaire en usage chez les catho-
liques et, pour tout dire, si la plupart des épitaphes de
Bénian étaient de provenance inconnue, on les tien-
drait pour catholiques. Sur les autres inscriptions, ce
sont des indices qui, seuls, mettent sur la voie de
l'attribution aux dissidents.
H. LECLERCQ.
DONAUESCHINGEN (MANUSCRITS Li-
TURGIQUES DE). — 1° Manuscrit de 163 feuillets
in-quarto, 1x° siècle, sacramentaire de saint Grégoire,
venu peut-être de Constance.
Ce manuscrit a été décrit par K. A. Barack, Die
Handschriften der Fürstlich-Furstenbergischen Hofbi-
bliothek zu Donaueschingen, 1865, p. 177, et, d’après
lui, par L. Delisle, Mémoire sur d'anciens sacramen-
taires, dans Mémoires de l’Académie des inscriptions
el belles-lettres, t. ΧΧΧΙΙ, dre partie, 1886, p. 158-159,
n. xL1. Celui-ci hésite à admettre la date du 1x® siècle,
à en juger par le calque d’une partie des peintures
qui se trouve au département des estampes de la
Bibliothèque nationale, dans les recueils de M. le comte
de Bastard, Matériaux d'archéologie rangés selon l’ordre
géographique et chronologique, t. vin, articles 771-795.
Le bibliothécaire de Saint-Gall, Idefons von Arx,
qui l’a examiné en 1825, a été frappé de la ressemblance
qu'il offre avecles beaux manuscrits de l’abbaye de
Saint-Gall, de la seconde moitié du 1x° siècle.
On trouve dans les dernières pages le catalogue
d’une bibliothèque qui renfermait 356 volumes (peut-
être la bibliothèque de l’église de Constance). Publié
dans le Serapeum, 31 mars 1840, t. 1, Ὁ. 81.
M. de Bastard, dans ses Études de symbolique chré-
tienne, dans Bulletin du Comité de la langue, de l'his-
toire et des arts de la France,t. 1V, p. 175 et 301, ἃ
décrit deux des peintures de ce sacramentaire.
Banaïas de Cabséel, symbole de Jésus-Christ vain-
queur du diable, est représenté par un homme à che-
veux courts, dans une peinture de la Résurrection
et des saintes femmes au tombeau. Au bas du groupe
on lit Leo Banaïias.
Une peinture des saintes femmes au tombeau
montre le phénix, symbole de la résurrection du Christ,
déjà sorti des flammes; il semble occupé à se refaire
un nid.
20 Manuscrit de 247 feuillets, grand in-quarto, cou-
verture en bois enveloppé de cuir. Collectarius secun-
dum usum romanæ Sedis (olim Augsbourg).
Ce manuscrit a été décrit par K. A. Barack, op. cit.,
p. 180, et par Schrôüder, Das älleste Sakramentar der
Auügsburger Kirche, dans Archiv für die Geschichte des
Hochstifts Augsburg, Dillingen, 1910, t. 1, fase. 2-3,
P. 364. Ἔ
1S. Gsell, op. cit, p. 42, fig. 11; Damæght, dans
Bull. d'Oran, 1896, p. 374; Corp. inscr. lat.,t. vit, n. 21572.
DONATISME (ÉPIGRAPHIE) — DONAUESCHINGEN
1506
Pages 3-13. Calendrier, et ensuite Præfalio communis
dont le début manque. La miniature Maiestas Domini.
Canon. Dans le memento pour le célébrant : Memento
Domine, parvilatis meæ, qui me parvum et peccatorem
ad magnum gradum sacerdotalis dignitalis promovere
dignatus fuisti; fac me lalem, ut condigne possim {δὶ
gralias et laudes alque sacrificium offerre el {uam exo-
rare misericordiam pro me el pro cunclo populo chri-
sliano, meque deinceps peccala vitare facias per Chri-
stum Dominum nostrum.
Nobis quoque peccatoribus, on trouve ces noms :
Maria, Martha, Barbara, Margareta, Affra, Digna,
Eunomia, Prisca, Susanna, Christina, Juliana, Regula,
Brigida, Emerita, Potentiana, Waltpurga.
Page 151. In cæna Domini, ad missam propter honorem
chrismalis, signa solila campanarum personantur εἰ
laus dominica Gloria in excelsis cum episcopali licentia
in eodem die ab omnibus presbileris peragatur.
Pages 154 sq. Post missam autem super allare corpus
et sanguis Domini seruelur usque mane. Altaria quoque
omnia post missam in eadem die spoliantur el ilerum
quam in sabbalo sancto non uesliuntur. In ecclesia
uero horæ diuinorum ofjiciorum cum tabulis pronun-
liantur. In refeclorio signa similia ad benedictiones
ciborum et poluum personantur. Post refectionem autem
in eadem Domini cœna prior el fratres ab eo deputati
secum fratribus omnibus pedes lauant; simililer et
peregrinis el de familia quantis uoluerit. Post lauatio-
nem calicem plenum fratres cum carilale miscentes.
Pour le vendredi saint.
In Parasceue usque et in sabbato sancto ad uesperos
[sic] a prima usque ad completorium unus quisque diui-
num offjicium per omnes diurnas horas per se silenter
cantat. Omnibus tamen simul in unum ad æcclesiam
concurrentibus ueniat sacerdos cum alla uoce ita dicens.
A la fin, se trouvent des messes votives pour chaque
jour de la semaine :
Missa de S. Trinitale;
feria II : de sapientia x
fer. III : de dono Spirilus Sancti;
fer. 1111: ad postulanda angelorum suffragia ;
fer. V : de carilate;
fer. VI : de cruce;
Sabbalo : de 5. Maria.
T Puis une série de messes votives : Ad poscenda suffra-
σία sanctorum (deux formules); pro salule vivorum;
pro rege, pro regibus, pro pastore, pro semet ipso, pro
elemosinas nobis facientibus, pro voto vel con fessione,
pro amicis familiaribus, pro petitione lacrimar um, pro
immundis cogilationibus, pro temptalione car nis, pro
peccaloribus, pro concordia fratrum, pro tribulatione,
pro pluviam postulandam , pro serenilatem postulan-
dam, pro ïiter agentibus, pro infirmis, pro defunclo
episcopo, pro defunclo sacerdole, pro uno defuncto, in
depositione, in anniversario, pro defunctis fratribus, in
cimilerio.
Enfin un dernier supplément de messes votives
Missa in monasterio, pro congregalione 5. Mariæ
Missa pro pace.
« procongregalione.
« pro omni gradu æcclesiæ.
« pro imperalore.
« pro semelipso.
« pro infirmis.
« pro iter agentibus.
« communis.
Pro salule vivorum ac morluorum (S. Auguslini).
H. LECLERCQ.
—:A. Héron de Villefosse, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq.
de France, 1900, p. 114; P. Monceaux , op. c il., t. αν, p. 482.
1507 DONIS DEI (DE)
DONIS DEI (DE). La formule de donis Dei est
fréquente dans l’épigraphie chrétienne. On la ren-
contre en Italie, en Afrique, ailleurs encore, en pays
grec, sur des pierres, des objets de métal servant
d'ustensiles de mobilier, des monnaies. Sur une mon-
naie d'argent du vi® siècle, onlit!:
DONO D(e)l
mais c’est là une formule trop écourtée et à peine
reconnaissable, tandis que la formule complète est :
de donis Dei et Christi, qu'il ne faut guère s'attendre
à trouver souvent ainsi, car chacun semble s’ingénier
à torturer ce petit texte. En Afrique seulement, nous
trouvons : à Mechera-Sfa : DE (donis) D(e)l ET
CHRI(sti)*, ou bien: DE DEI ET CHRISTI VOLVM-
TAS ὅ: à Ténès: DE DEI DATA“; à Tipasa: DE DEI
PROMISSA ou plus probablement : DE DEI (donis),
PROMISSA..... [fe]CIT 5; à Auzia: DONIS 5. Lors des
travaux d'aménagement de la source d’Aïn Medoudja,
en Tunisie, on découvrit un nymphée du v® siècle
dont l'entrée était couronnée par un fronton triangu-
laire, avec architrave, frise, corniche et tympan,
sculptés dans un bloc de calcaire monolithe, large de
9m»50 et haut de 1π|0. Sur la frise, haute de 0510, se
développe, sur une seule ligne, en caractères très nets,
la dédicace du monument. Elle se compose de deux
hexamètres : + INTVS :AQVE:DVICES : BIBOQVE :SE-
DILIA:SAXA-NIMFARVMQVE -FLORENTI-FVNDATA:
LABORES:DE-:DONIS:DEI 7, Ces deux vers sont em-
pruntés à l’Énéide (1, 167) :
Intus aquæ dulces, vivoque sedilia saxo
Nympharumque (domus)
et un poète local a ajouté la suite : Florenti(i) fundata
labore.
Sur un disque célèbre de Pérouse (voir DISQUE) on
lit cette épigraphe ὃ: + DE DONIS DEI ET DOMNI
PETRI VTERE FELIX CVM GAVDIO. La destina-
tion du disque, qui était de présenter des oblations
à l'autel, ne doit pas induire en erreur sur le sens de ces
mots : de donis Dei et sanctorum. Quand il s’agit
d’une ofirande faite à Dieu, c'est un témoignage de
reconnaissance du pouvoir divin et de sa bienfaisance.
Dans un hymne qui se lit parmi les opuscules de Philon
Juif on lit : De terræ (Palestinæ) nunc fructibus ad te
qui beneficii auctor fuisli primitias ferimus ; si lamen
is recle dicitur offerre qui accipit. Hæc enim omnia,
Domine, tua munera donaque sunt *. On peut remonter
plus haut puisque la pensée de loffrande à Dieu pour
reconnaître son souverain domaine apparaît dans la
religion juive à l’époque la plus reculée. On lit dans
les Paralipomènes ces mots 2 : Tua sunt omnia : εἰ
quæ de manu tua accepimus dedimus tibi. Ces paroles
se lisent sur une inscription juive d’Égine # et on lit
assez souvent sur les marbres chrétiens d'Orient la
même formule : τὰ σὰ ἐχ τῶν σῶν προσφέρομεν À. Ce
1 M. Prou, dans Revue de numismatique, 1891, p. 40. ---
2 Ephemeris epigraphica, t. vu, n. 542. — * Héron de Ville-
fosse, dans Bull. des antiq. afric., 1885, t. xxx, p. 190, n. 903.
— 4. Cagnat, dans Bull. archéol. du Comité, 1894, p. 59,
n. 70. — 55. Gsell, Recherches archéolog. en Algérie, 1893,
p. 75. — *R. Cagnat dans Bull. archéol. du Comité, 1887,
p. 148, fig. 642. 7 R. Cagnat, Inscriplion de Tunisie avec
un vers de Virgile, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de
France, 1899, t. zx, p. 168-169. — " Fontanini, Discus
argenteus votivus veterum christianorum, in-4°, Romæ, 1727.
— 9 Philonis Judæi, De cophini festo et colendis parentibus,
editore et interprete A. Mai, in-4°, Mediolani, 1818, p. 5. —
10 1 Paralip., xx1x, 14. — * Corp. inscr. græc., t. αν, n. 9894.
— 12 P, Monceaux, La formule « de donis Dei», dans Bull.
de la Soc. nat. des antiq. de France, 1902, t. LXIN, p. 245. —
13 De Rossi, Inscript. christ. urb. Romw, t. 11, p. 244.
14 Bertolini, dans Bullettino dell'Instit. Germ., 1876, p. 87,
n. 7; Corp. inscr. lat., t. v, n. 8677, 1718. — "Ὁ P. Monceaux,
Objets antiques trouvés à Carthage, dans Bull. de la Soc. nat.
des antiq. de France, 1910, t. Lx1, p. 181-182; diamètre
1508
sont d’ailleurs les termes de la prière de l’offrande:
eucharistique : Offerimus tibi, Domine.. de tuis donis
ac datis hosliam puram, hostiam sanclam, hostiam
immaculatam, panem sanclum vitæ ælernæ et calicem
salutis perpetuæ , ce qu’on peut rapprocher non seu-
lement de la formule de donis Dei, mais encore de:
celle DE DATA DEI et DE DEI DATIS qu'on lit à
Julia Concordia 1". .
A Carthage, un disque de terre cuite, sans doute une
ancienne tessère,a une face polie, l’autre face ornée
d'une croix pattée et d'une croix grecque unie avec :
DE DEI (donis) POTENTIVS "5. Peut-être y a-t-il eu
dans la pensée des donateurs l’idée d’une sorte de
restitution faite à Dieu des biens qu'il nous avait
départis. Dans le Liber diurnus nous trouvons ce
curieux type de formule pour un diplôme de donation :
Credimus ad augmentum et laudem sanctæ Ecclesiæ
pertinere, Si EX DONIS BEATI PETRI ejus utilitatibus
fidelia exhibentibus servitia aliquid largiamur #. On
pourrait justifier ainsi la restitution d’une inscription
d’Aïn Abid qui paraît se rapporter à des martyrs :
CRISTE TE TV(is) AA(lis colunt) 1.
La formule est bien connue, mais à cause de sa
notoriété on ne regarde pas de très près à sa correction,
on se dit sans doute que tout le monde comprendra,
même à demi-mot. La syntaxe n’est pas moins bous-
culée que l'orthographe. Sur une mosaïque de Grado:
on peut lire #:
LAVRENTIVS VC
PALATINVS VO
TVM CVM SVIS
SIOLMINMMETADIEND'O
δ ΝΜ ΒΕ ἘΕΙΘῈ
ΒΥ Ν Τ ΝΕ PTAICIE
Cette formule et ses équivalents ont le même sens
que chez les païens : de suo fecit, de sua pecunia fecit
qu'on lit sur tant d'inscriptions 15. Certains textes con-
firment indirectement cette interprétation. En tête
de la dédicace d’une chapelle à saint Pierre et à saint
Paul, à Kherba, on trouve la formule postulantibus
a creatore Deo et Christo ® qui paraît être la contre-
partie du de donis Dei. Bien que ces formules se
rencontrent surtout dans les dédicaces, il arrive,
comme pour la formule païenne de suo fecil, qu'on les.
rencontre sur des épitaphes, celle-ci par exemple ἢ:
M. ATERI FLORENTI ET IVLI
AE VALERIAE VIVI FECI
MVS DE DATA DEI
quant à celle de Tipasa, l'insertion de donis dans DE
DEI (donis) PROMISSA nous paraît arbitraire *?, et
au moins autant, le développement des sigles Ὁ. Ὁ. Μ
du cippe de Fabia Salsa, à Tipasa, en de donis memo-
ria ΝΣ
Uneinscription juive*# provenant d'Auchet conservée
0%026 à 0"028, épaisseur 0"007 à 0"008.— 19 Liber diurnus
romanorum pontificum, €. XVI. — 17 Corp. inscr. lat.,t. Vint,
ἢ. 2519.— 18 Bertoli, Le antichità d’Aquilejà, p. 347. — # E.
Le Blant, Nouv. recueil des inscr. chrét. dela Gaule,p. 321 sq.
De Rossi, Lacapsella argentea africana, in-fol., Roma,
1889, p. 30. Kherba, au nord-ouest de Duperré.— * Notizie
degli scavi, 1877, p.31 ; E. Le Blant, op. cit., p. 323, note 1.—
22 P, Monceaux, dans Bull. de la Soc. des antiq. de France,
1902, τ. Lx, p. 247.— 35. 1bid.— # De Saulcy, dans Comptes
rendus de l’Académie des inscriptions, 1869, p. 172; Revue
de l'instruction publique, 7 octobre 1869, p. 436; J. Larocque,
dans même revue, p. 436; Clermont-Ganneau, même revue,
17 février 1870, p. 738; Canéto, Inscription hébraïque
d'Auch, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1871,
τ. xxxu0, p. 146-147; Monuments lapidaires du 1°" siècle
de notre ère au 105, in-8°, Auch, 1876, p. 16; Th. Reïnach,
dans Revue des études juives, 1889, p. 219; E. Le Blant,
Nouveau recueil des inscriptions chrétiennes de la Gaule,
p. 319, n. 292; Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France,
1902, p. 245-247.
ΚΝ
1509
au musée de Saint-Germain-en-Laye a été commentée
- et discutée mainte fois; on peut avec vraisemblance
adopter le texte suivant :
᾿ IN ΔΕΙ NOMINE SCTO
PELEGER QVI IC BENNID
"AS ESTO CVM IPSO OCOLI
INVIDIOSI CREPEN AE AI
5 AONVM IONA FECET
schalom 2
In Dei nomine sancto, Peleger, qui hic venit (?).
Deus esto cum ipso Oculi invidiosi crepen! De Dei
dono Jona fecit.
Revenons aux inscriptions non funéraires. A Monza,
une couverture d'évangéliaire porte ces mots ! :
+ EX DONIS DEI DEDIT
THEODELENDA REG
IN BASELECA QVAM
FVNDAVIT IN MODOECIA
IVXTA PALATIVM SVVM
A Bagnacavallo (voir ce mot), même formule sur le
ciborium® : In n. Dni. Ihu. Xpi. de donis sei luhannes
Bapteste edificatus est hanc civorius….; sur l'autel de
Pemmone l'inscription débute ainsi*: + De maximis
donis Christi claro el sublimi concessis. Gori a publié
cette inscription d’Aquilée ὁ:
MALCHVS
ET EVFEMIA
CVM Svis
DE DONIS
5 DEI VOTVM
SOLVINT
Enfin, sur l'arc d’un ciborium®: + Dedonis D(e)i
᾿ς sci Petri apostoli temporibus Dn. Deus. dedi ub eps;
Johannis (h)um(ijlis prb. fecit per indi(ct) Υ.
A Saint-Paul-hors-les-Murs nous trouvons le nom
du titulaire de la basilique associé à celui du Christ ὃ :
ΞΕ DE-DONIS-DI-ET:BEATI -PAVLI-APOSTOLI-DO-
[METIVS-DIAC:ET
ARCARIVS : SCAE - SED -APOSTOL : ADQVE -PP:
[VNA: CVM ΑΝΝΑ
DIAC-EIVS :- GERMANA : HOC : VOTVM : ΒΕΑΤΟ.Ρ
π΄ [AVLO -OBTVLERVT
[+ de don]iS-DI-ET-SCE -DI:GENETRICIS -MVN
[us.]-DONI-ADRIANI-PAPE-EGO : GREGORIVS -NO
[{arius]
.… Dometius, diaconus et arcarius sanctæ Sedis
… apostolicæ adque præpositus una cum Anna diaconissa
ejus germana. mirent à profit la fortune qu'ils tenaient
de donis Dei pour construire le portique de la basilique
de Saint-Paul sur la voie d'Ostie.
A Sainte-Marie-in-Cosmedin, inscription analogue *.
L'historien de ce titre transcrit deux inscriptions
… contenant la mention des fundi offerts à la basilique * :
Hæc-libi-præclara-vir
go-cæleslis-regina-sca-su
per-exallat-et- gloriosa:do
τ Mabillon, Museum ltalicum, p.213; Fontanini, op. cit.,
Ῥ. 26.—2 Fontanini, op. cit., p. 29-30. —* Fontanini, op. cit.,
p. 30-31 ; voir Dictionn., t.rnr, col. 1835, fig. 3006. — " Fon-
. tanini, op. cit., p. 3; Corp. inscripl. lat.,t. v,n. 619. —* Fon-
“tanini, op. cit, p.32; voir Diction., t. 11, col. 63, fig. 1198.
=+Fabretti, Inscript. antiq. quæ in ædib. palernis asser-
- vantur, explicatio, 1699, p. 728, n. 639; Fontanini, Discus
argenteus votivus veterum christianorum Perusiæ repertus,
in-8°, Romæ,1 727, p.19. — τ Fontanini, 0p. cil., p. 21. —
# Grescimbeni: L'istoria della basilica diaconale collegiata
DONIS DEI (DE) — DOSSERET
1510»
mina-mea-di-genetriz- Maria
5 de-lua-libi-offero-dona-ego
humillimus - servulus-tuus
Eustathius - immeritus -dux
quem-tibi-deservire-et-huic
scæ-luæ-diac-dispensato
10 rem-eflici-jussistli-tradens
de- propriis - meis - facullati
bus-in-usu-istius-scæ-diac-pro
sustentatione-XP\-pauperum
el-omnium- hic-deservienti
15 um-diaconitarum-0ob-meorum
veniam-delictorum-hæc
inferius - descripla-loca - id
A Saint-Nicolas in Carcere, donation du majordome--
Anastase ? :
+ DE DONIS DI ET
SCE DI GENETRICI-MARIE
SCE ANNE SCS SIMEON ET SCE
LVCIE EGO ANASTASIVS MA
IORDOMV OFFERO BOBIS PRO NATA
LICIES BESTRE BINEA TABVLVM
RP IN PORTV SEV
BOBES PARIA II IVMENTA SV PECORA
XXX PORCI XX FVRMA DE RAME LIBRAS
10 XXVI LECTV SISTRATV N VTILITA
TE PBR SEV ALEO LECTO SITRA
TO AT MANSIONARIIS EQVI
SEQVENTIBVS
Au-dessous, on lit ces mots :
+ IC REQUIESCIT IN ANTE
H. LECLERCQ.
DOSSERET. Rusuccuru, dans la Maurétanie-
Césarienne, est aujourd’hui désignée sous le nom de
Tigzirt. On y trouve les ruines d’une basilique que
nous étudierons en son lieu, mais au sujet de laquelle
nous allons, dès maintenant, faire choix d’un lot de
pierres d’une forme insolite qui mérite une étude sé-
parée.
ΤΙ s’agit d’une série ou plutôt de deux séries sur les-
quelles semble s’être porté le principal effort de la
décoration sculpturale. Les pierres de la première série
mesurent généralement un mètre de long et 0"50 de
large, leur hauteur varie de Om35 à 0m50 et la face
sculptée se trouve sur un des petits côtés. Ce dernier
parement n’est pas vertical mais oblique et incliné
en avant de 10 à 20 degrés.
Des pierres disposées, recoupées et sculptées d'après
un système analogue ont été trouvées déjà en Algérie et
en Tunisie 1°, dans des monuments chrétiens, mais non
dans tous; c’est Rusrvecuru qui a fourni la plus belle
moisson: il ne faut pas les confondre avec les consoles,
dont le rôle est différent et bien déterminé ". Celui
des dosserets a été longtemps obseur. H. Saladin y vit
des « corbeaux », c’est-à-dire des pierres saillantes
destinées à porter une surcharge placée hors de
l’aplomb du mur, et il fit remarquer leur ressemblance
avec les consoles trouvées dans les églises de Syrie ?.
ot
δ parrocchiale dis. Maria in Cosmedin di Roma, Roma, 1715,
11. c.vr, ἢ. 62: Mabillon, Museum Italicum, t. x &, p. 15;
Fontanini, op. cit., p. 23.— " Fontanini,op. cil., p. 25. —
10 Delamare, Exploration archéologique de l'Algérie, pl. LIx,
fig. 3; Ravoisié, Exploration de l'Algérie, t. 1, pl. Lt, fig. 5:
H. Saladin, dans Archives des missions scientifiques, série III,
τ. x, fig. 203, 213, 244, 246, 256, 350; Nouvelles archives
des miss. scientif., t. τ, fig. 31.— Voir Dictionn., t. mt,
col. 2609, fig. , consoles de Morsott.— 5 H. Saladin,
dans Archives, série 11, t. XI, p. 115.
1511
La question est aujourd'hui vidée définitivement.
Les pierres dont il s’agit étaient destinées à recevoir
des retombées d’'arcades, soit sur des pilastres, soit
sur des murs, soit enfin sur des colonnes simples ou
jumelées. Contrairement à ce qu'on pourrait attendre,
la retombée se fait non sur la face antérieure mais sur
la ou sur les faces latérales. On sait que les Byzantins,
pour donner aux arcades une forme élancée, avaient
imaginé de coifter l’abaque des chapiteaux d’un dé
qui repose sur l’abaque de la colonne et représente
le dosseret de la retombée d’une voûte ὃ; c’est, si l’on
veut, un chapiteau supérieur. De Rossi entrevit le
premier l'emploi des dosserets africains à propos d'un
croquis pris d’après un dosseret d’Aïn Beïda*?. Bien
qu'il existe entre le dosseret byzantin et le dosseret
africain une différence radicale, la raison d’être de
tous est la même : mieux assurer sur le chapiteau le
poids de l’arc, qu'il est malséant de voir porter sans
transition sur un membre aussi délicat. De même que
les architectes grecs ont interposé, entre la tête des
cariatides et l’architrave, un coussinet qui semble
amortir la pression, de même les constructeurs chré-
tiens ont introduit, entre l’archivolte et le chapiteau
ionique ou corinthien, une manière d'amortissement.
Ajoutons que, dans la pratique, ces dosserets étaient
une admirable invention pour des gens réduits à faire
usage de matériaux de remploi; grâce à eux on pouvait
rattraper les différences de hauteur qui existaient
entre les colonnes ou entre leurs chapiteaux. C’est
ainsi qu'à Rusuccuru, bien que tous les dosserets
soient sur une même ligne, leur hauteur varie entre
0n35 et 0m50.
Six dosserets ont été retrouvés en place à Rusuc-
curu * et un à Taksebt ‘; enfin, les fouilles ont mis à
découvert un ensemble tombé d’un seul bloc, où le dos-
seret était à sa place entre le chapiteau et le sommier
de l’arc. Cette dernière découverte résout les derniers
doutes : le pilier de Taksebt nous offre le dosseret sur-
montant une colonne cantonnée; ceux de Rusuceuru
nous le font voir placé à l’imposte des portes, sur le
pilier central, toujours sous une naissance d'arcade;
enfin l’arc tombé du bas-côté droit le montre réunis-
sant la tête de deux colonnes jumelées et portant une
double retombée de cintres.
Jusqu'ici, un seul dosseret, à notre connaissance, ἃ
présenté une inscription. Il a été découvert en 1910,
près de Kassrine, l’ancienne Cillium, à l’ouest de
Sbeitla. Sur la partie supérieure, la face principale
présente une rosace à huit feuilles et, au-dessous,
gravé avec soin 5 :
EX oFICINA LVCILLI nk EX
Ex o(f)ficina Lucilli in Chr(islo). Ex o[fici]na Lu-
ci(lli). Cadre rectangulaire, haut. Om 04, long. Om 42;
hauteur des lettres 0015 à θπρϑ à gauche et
On 005 à θ0π 0035 à droite. C'est sans doute la marque
de l'entrepreneur ou du marbrier 5. Sur les faces
latérales, un grand chrisme avec un «x ὦ dans un
cercle, sur une face; sur l’autre, une série de petites
rosaces au-dessus de feuilles d’acanthe.
A Rusuccuru, les dosserets sont sculptés. Nous
avons déjà montré leur emplacement (voir Dictionn.,
t. 1, col. 685, fig. 132) et fait connaître plusieurs d’entre
eux (ibid., τ. 1, col. 681, fig. 130; col. 683, fig. 131).
Architecture byzantine, in-fol.,
Londres, 1864, p. 4. 3 De Rossi, La capsella argentea
africana, in-fol., Roma, 1877, p.8, pl. ur, n. 6. — δ Un
sur le pilier central de droite, cinq sur les piliers de la
façade qui flanquent la porte de droite et la porte du milieu.
1 Texier et Pullan,
DOSSERET
1512
Souvent ce sont des motifs purement décoratifs, par-
fois des croix monogrammatiques : un monogramme
serti dans une couronne cantonnée de deux colombes
(fig. 130), ou encore le monogramme avec l’R latin et
Τα minuscule également serti dans une couronne
(fig. 2860). Nous avons déjà figuré le chrisme sur
lequel ont, semble-t-il, bourgeonné cinq autres chrismes
(fig. 2877) et l’édicule qui abrite une colombe (fig. 130),
les deux poissons, Daniel entre les lions, le bœuf, le
lion et l’aigle (fig. 130, 131), puis cet homme juché sur
un âne et qui peut figurer Balaam (fig. 131). Un autre
dosseret nous montre Daniel, vêtu, entre les lions
(fig. 3871).
D’autres dosserets ont des motifs purement géomé-
triques. Les quatre qui sont encore en place sur les piliers
flanquant la porte principale présentent : a) une rosace
3871.— Dosseret sur lequel est figuré Daniel dans la fosse
aux lions. D’après P. Gavault, Étude sur les ruines
romaines de Tigzirt, 1897, p. 31, fig. 7, n. 10.
à six branches enfermée dans un cercle; b) une large
volute à cinq enroulements flanquée de quatre petites
rosaces ; c) une rosace à six pétales, enfermée dans un
cercle; les extrémités des pétales sont reliées par des
demi-cercles; d) un grand cercle à ombilic central,
d'où divergent de nombreux rayons.
Sur un certain nombre de dosserets le mode de déco-
ration est différent. Au-dessus du pilier central de
droite, le levant du dosseret (qui est double à cause
de la largeur du pilier), au lieu de présenter, comme
les autres, une surface plane inclinée, nous montre
une mouluration de type classique : bandes et filets
entre lesquels sont interposés une doucine, un quart-
de-rond et un cavet. D’autres offrent aussi des mou-
lures parallèles, mais qui ne sont pas dans le goût
classique.
Enfin, il faut signaler, dans cette même basilique
de Rusuccuru, une dizaine de blocs sculptés ayant
sans doute rempli l'office de dosserets, mais qui sont
décorés sur la face et sur une moitié des côtés laté-
raux; en outre, leur ornementation consiste toujours
en moulures horizontales superposées. Plusieurs sont
d'un goût classique et d’un style assez ferme pour
laisser supposer que ce sont des matériaux de démoli-
tion; ils étaient peut-être placés sur des pilastres adossés
aux murs. D’autres sont d’une décoration plus com-
pliquée et déjà barbare; d’après leur style, ils doivent
être contemporains de la construction de la basilique.
— 4 Revue africaine, t. XxXXVI, fig. 11. — 5 P, Monceaux,
Inscription chrétienne découverte près de Kassrine, dans
Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France,
1910, p. 198-199.— 5 De même que nous lisons de nos jours,
sur beaucoup de maisons neuves,le nom de l'architecte.
1513
En résumé, on a recueilli :
1° Des corniches présentant sur trois de leurs faces
une mouluration classique : ce sont des remplois;
20 Des corniches de même forme et dont l’ornemen-
tation consiste de même en moulures parallèles super-
posées, mais d’un goût qui n’a plus rien de classique;
30 Des dosserets décorés seulement sur la face anté-
rieure, avec des moulures superposées et non clas-
siques;
49 Des dosserets dont la face antérieure offre un
tableau incliné que remplissent soit une ou plusieurs
figures, soit un motif d’ornementation. Ce dernier
groupe représente en quelque sorte l'émancipation
complète des artistes décorateurs ?.
H. LECLERCQ.
DOUA! (MANUSCRITS LITURGIQUES DE).
En comparaison des autres bibliothèques provinciales
de France, celle de Douai est une des mieux four-
nies en manuscrits liturgiques. En 1878, M. De-
haïsnes dressait le catalogue d'ensemble, contenant
1 239 manuscrits; le supplément donné en 1903, par
M. Rivière, ajoute les numéros 1240 à 1478. Dans ce
nombre on compte les 195 premiers numéros pour
VÉcriture sainte et la liturgie. Une grande partie
provient des abbayes de Marchiennes et d’Anchin,
situées dans le voisinage de Douai,et du couvent des
bénédictins anglais de Douai; quelques-uns, d’autres
établissements religieux du même arrondissement. La
notice concise placée en tête du catalogue de 1878
donne des détails intéressants et précis surla formation,
la conservation et l'accroissement des librairies monas-
tiques de Marchiennes et d’Anchin. Cette notice ἃ sa
place marquée ici.
Comme tous les religieux de l’ordre de saint Benoît,
auxquels l’étude était ordonnée par leurs règles, et qui
devaient, dès le vie siècle, posséder dans leur cellule
des tablettes et un poinçon, les moines de ces deux
abbayes s’occupaient à lire, à écrire et à étudier.
Avec la permission de l'abbé, ils pouvaient emporter
les livres de la bibliothèque dans leur cellule, ainsi que
nous le voyons par des notes tracées sur les feuillets
de garde de plusieurs manuscrits de Douai (n. 5, 21,
48, 103, 125, 197, 285, 333, 454). Le temps du carême
était plus particulièrement consacré à l'étude; en 1429,
Jean de La Batterie, abbé d’Anchin, fit don à son mo-
nastère de neuf volumes de Pierre de La Palu sur les
psaumes, à condition qu’on les distribuerait aux reli-
gieux au commencement du carême, et, en mémoire
du présent, chaque année, le jour de Pâques, après
l'élévation, tous les moines de l’abbaye récitaient le
Miserere pour le repos de l’âme de cet abbé (n. 45).
Une note du manuscrit n. 261, qui renferme plusieurs
ouvrages de saint Augustin, d’Alcuin et de Claudien,
nous apprend que, «en l’an de grasce mil V° et XIII,
eust dampt Maurisse Broquet (religieux d’Anchin)
che livre tout au loing d’un karemme et en fist assez
bien son debvoir, car il ne le souilla que ung peu. »
Guillaume Chrestien, abbé de Marchiennes de 1389
à 1412, fit don à ses religieux d’un certain nombre de
manuscrits copiés d’après d'anciens ouvrages en divers
monastères, dont le lecteur de chaque semaine se
servait pendant les repas; il en était de même à Anchin,
dès le xrre et le xurre siècle (n. 2122, 836). Et les livres
qu'on Jisait ainsi publiquement dans le réfectoire
métaient point uniquement les vies des saints et le
martyrologe : nous voyons qu'à l’abbaye d’Anchin,
au nombre de ces ouvrages se trouvaient les homélies
de saint Jean Chrysostome, les homélies de saint
Grégoire le Grand, les sermons de saint Bernard, le
Speculum caritatis d’Ælrede, divers traités de Cassio-
1P, Gavault, Étude sur les ruines romaines de Tigzirt,
in-8°, Paris, 1897, p. 25-35.
DICT. D'ARCH. CHRÉT.
DOSSERET — DOUAI (MANUSCRITS LITURGIQUES) 1514
dore, de Hugues de Saint-Cher et d’'Hégésippe, ainsi
que des chroniques et des récits sur les croisades et sur
la Terre Sainte (n. 212). Un certain nombre de livres
étaient donnés à la bibliothèque de l’abbaye par les
religieux ou par leurs parents : au nombre de ces
bienfaiteurs, nous citerons Jean de La Batterie, abb€
d’Anchin, qui fit don des œuvres de Pierre de La Palu,
en dix volumes, de la Concordance des livres saints,
d'extraits du Digeste, du Commentaire d’Innocent IV
sur les Décrétales, et du texte de Boniface VIII avec la
glose de Jean le Moyne (n. 45, 46, 61, 574, 608, 613);
Jean Oculi, religieux de Marchiennes, qui eurichit la
bibliothèque de cette abbaye d’un bréviaire, d’un
diurnal, d’un antiphonaire et du Speculum conscientiæ
(n. 20, 144, 150, 469); Jean, abbé d’'Edmund's Bury,
dont le psautier, merveille de l’art du miniaturiste,
fut apporté à Douai par des religieux anglais (n. 171),
et Catherine de Coupigny, abbesse de Flines, qui laissa
aussi un psautier à son monastère (n. 176).
Un certain nombre d’autres ouvrages furent écrits
ou composés par des religieux et restèrent dans la
bibliothèque du monastère. A Marchiennes ce sont,
au x1e et au Χαμ siècle, les moines Arnaud Duchâtel,
copiste et écrivain, de qui proviennent des commen-
taires sur les épîtres de saint Paul, des commentaires
de saint Augustin sur l’évangile de saint Jean, des
homélies de saint Grégoire sur Job et des traités du
Vénérable Bède et de Haimon d’Halberstadt, manu-
scrits à miniatures très curieuses pour l’histoire de l’art
(n. 47, 200, 255, 300, 303, 376, 328, 342, 343, 344
494). André Dubois ou Sylvius, aussi copiste et écri-
vain, qui a laissé, outre une importante chronique
dont il est l’auteur, l'ouvrage de Florus où se trouvent
les commentaires de saint Augustin sur les épîtres de
saint Paul, et les fausses décrétales d’Isidore Mercator,
deux livres qui sont des chefs-d’œuvre de calligraphie
(n. 347, 582, 883), et le moine Gui, qui a montré non
moins d’art, en écrivant et en enluminant les lettres
de saint Jérôme et plusieurs volumes des œuvres de
saint Augustin (n. 245, 259, 265, 271, 281). A Anchin
ce sont les religieux Bauduin et Jean, qui écrivent le
traité de saint Augustin sur la Trinité et le décorent
d'une miniature qui a l'importance d’un tableau
(n. 257); c’est le moine Jordan, qui fait preuve de la
main la plus habile, du goût le plus sûr et de l’imagi-
nation la plus capricieuse, dans les commentaires
de saint Augustin sur les psaumes et dans les lettres
de saint Grégoire (n. 253, 309); ce sont les moines
Baudri, Gérard, Lambert, Siger, Rainaud et Olivier,
dont les manuscrits ont excité l’admiration des auteurs
du Voyage littéraire, qui avaient pourtant parcouru
les plus riches bibliothèques de l'Europe (n. 209, 220,
236, 289, 372, 392, 840). « Ces manuscrits, surtout ceux
du xre, du x1re et du xrrre siècle, indiquent, comme le
dit M. Bethmann dans son Voyage historique, un
grand développement dans l’art d'écrire. L'écriture
était fort avancée; deux manuscrits portant la date
de 1153 et un Papias de 1173 offrent les caractères
graphiques du x siècle. » Dom Martène et dom
Durand, dans le Voyage littéraire de deux bénédictins,
déclarent qu'il y a très peu de bibliothèqnes de pro-
vinces qui soient comparables pour les manuscrits à
celles de Marchiennes et d’Anchin.
Ces manuscrits étaient l’objet de soins tout spéciaux.
En 1535, à Anchin, l’abbé Charles Coguin, trouvant
l'ancienne bibliothèque insuflisante, en fit construire
une beaucoup plus grande, à ses frais, dans la partie
méridionale du cloître (n. 368). Il fit relier un grand
nombre de manuscrits avec autant de soin que de
richesse: et, à la même époque, l’abbé Jacques Coëne
s'occupait, avec non moins de goût, des ouvrages de
l’'abbave de Marchiennes. Du reste, le soin des livres
était en quelque sorte de tradition dans ces deux
IV. — 48
1515
abbayes. Sur un feuillet de garde du n. 414, on lit :
«sans rongniers ». Et ailleurs une note nous apprend
qu'il existait dans le petit village de Pecquencourt,
où se trouvait l’abbaye d’Anchin, «un libraire de son
mestier, qui demande du cuir rouge à Paris, pour
couvrir les livres de M. d’Anchin ». Plusieurs volumes
sont encore aujourd’hui recouverts de cuir ou de par-
chemin rouge. On pouvait se faire une idée complète
des soins qui étaient apportés à la reliure des livres,
quand les manuscrits de Douai n'avaient pas été
dépouillés de leurs plats en chêne recouverts de par-
chemin blanc et des clous en cuivre qui les préser-
vaient et les ornaient.
Les numéros d'ordre que présentent encore aujour-
d'hui un certain nombre de ces ouvrages font connaître
qu'ils étaient rangés méthodiquement dans les biblio-
thèques. On a trouvé, au verso de la couverture du
n° 260, une feuille de parchemin du xr1° où du ΧΙ"
siècle, ayant évidemment appartenu à un catalogue,
sur laquelle les manuscrits sont indiqués avec un nu-
méro d'ordre et décrits de manière à faire connaître
les divers ouvrages renfermés dans un seul corpus.
Au folio 59 du n. 217, qui provient de l'abbaye de
Marchiennes, on trouve une nomenclature de manu-
scrits appartenant à cette abbaye, quisont à peu près
rangés dans l’ordre que nous suivrions aujourd'hui,
si nous voulions adopter un ordre méthodique. Plus
tard, un jeune religieux de Marchiennes a envoyé à
Sanderus une liste des manuscrits qui se trouvaient
dans la bibliothèque de ce monastère.
Sans doute il est arrivé plusieurs fois, durant le
cours des siècles, que certains de ces précieux ouvrages
ont été négligés. Un moine de Marchiennes nous apprend
qu'il tira de la poussière un évangéliaire qui renferme
un calendrier très ancien (n. 12); Raphaël de Beau-
champs, autre religieux de la même abbaye, dit qu'il
a trouvé à Douai, dans le Refuge de Marchiennes, au
milieu de toiles d'araignées et de mites, un splendide
Papias, qui est encore aujourd’hui l’un des plus beaux
livres de la bibliothèque de Douai (n. 762). Un religieux
d’Anchin déplore la perte des premiers feuillets d’un
livre des coutumes de Cluny, qui ont été arrachés par
une main ignorante ou coupable (n. 555).
11. Quatuor evangelia, Χο siècle; miniatures à la
gouache, représentant les évangélistes, « dont le galbe,
la pose et les draperies offrent une imitation de l’art
grec et romain et en même temps de la manière byzan-
tine, assez rare dans les manuscrits du nord. Le comte
de Bastard a reproduit des miniatures presque iden-
tiquement semblables dans ses Peintures el ornements
des manuscrits, 17° livraison. »
12. Evangelia secundum Matthæum οἱ Marcum
cum præfalionibus el canone evangelistarum, fol. 9 :
capitula lectionum evangeliorum anni cireuli (olim
Marchiennes). Écriture minuscule, mélangée de quel-
ques restes de cursive, sur deux colonnes de trente et
une lignes, réglées à la pointe sèche; trois grandes
initiales ornées, aux feuillets 1, 38, 78; les canons
évangéliques et les initiales, par leurs ornements,
semblent indiquer que l’on a imité les manuscrits
d'Italie, 0m290 sur 0m190.
Au premier feuillet de garde on lit cette note relative
au calendrier très ancien du volume :
Hic manuscriplus codex anno 1736 a pulvere susci-
latus est. Continet autem, 1° Calendarium antiquissi-
mum.… Præfati calendarii antiquitatem demonstrat,
1° quod nullum exhibeat festum sancli Benedicti, qui
circa medium sæc. VI obiit, non sancli Gregorii qui
paulopost pontifex Romæ sedil, non S. Damasi, non
S. Martini, denique nullius confessoris, præter unius
S. Silvestri qui, ineunte sæculo 1V, regebat Ecclesiam,
non vero omnium sanclorum quod Bonifacius papa 1V
instiluil. 2° Quod ex omnibus Deiparæ feslis duorum
DOUAI (MANUSCRITS LITURGIQUES)
1516
dumtaxat meminerit, solemnilatis nempe sanctæ Mariæ,
die xv° augusti, quam solemnitalem Assomptionem
non vocat et Nativitatis ejusdem, quod sæculo VII ante
sedentem in Petri cathedra Sergium papam primum
jam Romæ celebre erat; prætermisso Annunciationis
festo, quod tamen antiquissimum est, alque Conceptio-
nis, quod tempore Hildephonsi, Toledani archiepiscopi,
saltem in Hispania colebatur. Habet quidem, die secundæ
februarii, Purificationis Mariæ festum, sed hoc potius
Domini quam Mariæ festum est. Habet et Dedicationem
ecclesiæ Sanctæ Mariæ ad Martyres, sed dedicatio πέος
tribuitur Bonifacio papæ quarto, qui initio sæculi WU
vixit, et loco simulachrorum ecclesiam hanc erexit.
3° Quod nullum per totam Quadragesimam festum
habeat, quo tempore,ut ait concilium Toletanum decimum
anno 656 celebratum, nihil de sanctorum solemnita-
tibus, sicut ex antiquilate regulari, convenil celebrari.
Qua in re convenit cum calendario quod in lucem
edidit R. P. Martene in suo Anecdotorum thesauro, in
quo nullum tempore Quadragesimæ festum assignatur.
49° Quod tempore Adventus usque ad Natale Domini,
præter festa S. Thomæ ap. et Luciæ virginis el martyris,
nullum assignatur aliud. Antiquitus enim, toto hoc
tempore, perinde in Quadragesima, jejunium serva-
batur. 5° Quod annum incipiat a Natali Domini anti-
quorum Saxorum et Danorum more, qui et in omnibus
antiquis sacramentorum libris observabatur. Sed cum
hic annum inchoandi modus adhuc in Gallia servaretur
tempore Carolinginorum, qui a medio sæculi VI, usque
ad finem sæculi x, regnum Franciæ obtinuerunt,
idemque a notariis romanis servetur hodie, hie annum
inchoandi modus, infallibilem antiquitatis notam non
habet, maxime cum Adonis martyrologium sæculo 1x
compactum, a Nativitate etiam Christi annum inchoet,
satisque sit obscura hæc antiquitatis curiosiorum quæstio,
scilicet ubi et quando desierunt authores annum a Nativi-
late Christi inchoare. Quare sextam probabilem affero,
quæ majoris ponderis est. 6° Quod hoc calendarium
adeo siccum et aridum sit, ut vix lolo anni decursu, 90
festa, etsi vigilias et octavas compules, reperire est,
quod magnam olet antiquitatem, antiquitatem inquam, ex
hoc roboratam quod vix aut ne vix quidem plusquam
duos sanctorum uno eodemque die reperias. 7° Quod
nullibi pontificibus romanis nomen papæ tribuatur;
sæculo enim currente septimo, hoc cæteris eliam ponti-
ficibus commune erat adhuc. 8° Denique quod in multis
conveniat cum antiquis calendariis, cum eo quod edidit
Bucherius Soc. Jesu, cum Africano quod pater Mabillo-
nius publicum reddidit, cum eo quod edidit pater
Martene de quo supra dixi; cum alio quod dedit Fronto
canonicus regularis e Congregatione Gallicana monas-
terii 5. Genovevæ, academiæ Parisiensis cancellarius,
Parisiis anno 1652, et cum aliis pervetustis calendariis
el martyrologiis.
Notabat prima octobris die anni 1737 Carolus Godin,
Marchianensis bibliothecarius.
Parmi ces fêtes, on trouve au 12 mai la dédicace de la
basilique de Sancla Maria ad Martyres,et au 29 sep-
tembre, celle de l’église Sancti Michaelis archangeli,
fètes instituées par Boniface IV (607-615) : ce calendrier
est donc postérieur au commencement du vire siècle.
Π ne porte pas la fête de saint Grégoire, mort en 614
et vénéré à Rome vingt ou trente ans plus tard, ni
l’Annonciation, assez généralement observée dès 656,
ni l’Exaltatidn de la sainte Croix, qui devint fête
presque générale en 631. On peut donc fixer les limites
de rédaction de ce calendrier entre 615 et 631. Léon Al-
latius publia, dans son De Ecclesiæ occidentalis atque
orientalis perpelua consensione, Coloniæ, 1649, col.
1487 sq., un calendrier qui ne diflère de celui de
Marchiennes que par la mention des fêtes de saint
Grégoire, de la translation du corps de saint Léon,
de l’Annonciation, de l’Invention et de l'Exaltation
| à
1517
(je la sainte Croix; or il assigne ce calendrier à la date
ÿ
D ER
L
640. Le calendrier romain de Fronteau, Calendarium
romanum nongentis annis anliquius ex manuscriplo
S. Genovevæ aureis characteribus exarato, in-8°, Parisiis,
1652, remonterait, d’après l’éditeur, à 650.
… Fol. 36, d’une main durxesiècle, inventaire des objets
d'une sacristie, probablement celle de Marchiennes :
Filateria XVI. — Stolæ V. — Casulæ VIII —
Facitercula VIII. — Tunichelli V. — Dalmatica IV.
— Cappæ X et VIII. — Pullia XXV. — Manu-
tergia X et VII. — Albæ XL. — Cortinæ lineæ IV. —
Laneæ IV. — Cortinæ pallii II. — Dossales II. —
Bancholia IV. — Calices IV. — Cruces III. — Ba-
culi 11. — Allare 11. — Textus Evangelii III.
13. Quatuor evangelia, cum præfationibus et canone
evangelistarum, 13 feuillets (olim Marchiennes),
xxe siècle, 0m270 sur 0200.
A la fin du volume, on lit : Luiesquethen islum
cœpit scribere librum; sed tamen Lioscar consummavit
istis vilibus grammis ; el ideo quicumque lector sis, inque :
Luiesquethen et Lioscar teneant fidem, spem et caritalem.
ui cœlibem ælerni regis habeant mansionem. Amen.
Infrunitus est qui vituperat hoc quod non potest ilerare.
14. Manuscrit de mélanges, contenant 2° (fol.
158-160) Ordo librorum catholicorum quos in ecclesiis
Romani ponunt ad legendum. 1x° siècle, 0"160 sur
0m260 (olim Marchiennes).
67. Pontificale ad usum Ecclesiarum Anglicanarum.
xure siècle, parchemin, 0m270 sur 0m175 (olim Mar-
chiennes). Écriture minuscule anglo-saxonne, de trente
sept lignes longues, initiales de couleur ornées d’ara-
besques.
Les formules diffèrent de celles du pontifical romain
et se rapprochent de celles de plusieurs pontificaux
anglais utilisés en extraits par Martène, De antiquis
Ecclesiæ rilibus, p. 250, 334, 378, etc. On lit dans le
Voyage littéraire de deux bénédictins, t. 11, p. 92, une
brève notice sur ce pontifical, qu’ils admettent vo-
Jontiers venir de saint Thomas de Cantorbéry (lequel,
pendant son exil, passa quelque temps à Marchiennes).
Dans l’ordination des diacres, il prescrit l’onction des
mains avec l'huile sacrée et le saint chrême et cette
prière : Consecrentur manus islæ, qæsumus, Domine,
élsancetificentur per istamsanctamunclionemnostramque
benedictionem, ut quæcumque benedixerint benedicta
sint, οἱ quæcumque sanctificaverint sanctificata sint
(fol. 68 vo).
Dans l'ordination des prêtres, pour l’onction de la
tête : Ungualur et consecretur caput tuum cælesti
benedictione in ordinem sacerdotalem, in nomine Patris
et Filii et Spiritus Sancli (fol. 70 ve).
Parmi les bénédictions, celle-ci : Benediclio magnæ
aquæ, faite par sept prêtres en aube ou par trois
prêtres et quatre diacres (fol. 3 ve).
Et encore (fol. 94) : Adjuratio ferri vel aquæ ferventis
ad judicium ; fol. 96 : bénédiction de vases antiques,
de puits, de livres.
Feuillet de garde, Exullet noté.
68. Riluale monasticum ad usum monasterii Mar-
chianensis, fin xxe siècle, olim Marchiennes, 0m240
sur Om160. Écriture minuscule, vingt-sept lignes
longues à la page, piquées et réglées à la pointe sèche;
initiales alternativement rouges et vertes, fol. 3 v°,
réception des enfants offerts au monastère, fol. 25 et
28, chants avec neumes sans portée.
81. Missale ad usum monastlerii Marchianensis,
xrre siècle, olim Marchiennes, 0®320 sur 0210. Écri-
» ture minuscule sur deux colonnes de trente-deux lignes
réglées à la pointe sèche ; initiales en capitale mêlée
d'onciale, avec arabesques. Offices particuliers à Mar-
chiennes.
82. Missale Marchienense, xur° siècle, olim Marchien-
L nes, 0m330 sur 0m220, Ecriture minuscule de vingt-
"
ν
ἃ
DOUAI (MANUSCRITS LITURGIQUES)
1518
sept lignes, piquées et réglées à la mine de plomb;
initiales avec filigranes.
83. Missale ad usum monasterii Marchianensis, fin
ΧΙ siècle, olim Marchiennes, 0"380 sur 0m210. Écri-
ture minuscule de trente et une lignes longues, piquées
et réglées à la mine de plomb: initiales avec arabesques.
Offices particuliers à Marchiennes, préface avec nota-
tion neumatique.
84. Missale ad usum monaslerii Marchianensis,
x11e siècle, olim Marchiennes, 0®300 sur 0w180. Écri-
ture minuscule de vingt et une lignes, réglées à la mine
de plomb; beaucoup d'’initiales en rouge, vert ou bleu.
Offices particuliers à Marchiennes.
90. Missale ad usum monasterii Aquicinclensis
cum cantu, fin xx siècle, olim Anchin, 0®260 sur
O0m160. Écriture minuscule de trente-deux lignes
longues, piquées et réglées à la mine de plomb; initiales
de diverses couleurs avec filigranes. Semblable au
missel romain, fêtes particulières à Anchin et à la
contrée. Les chants de la messe et les proses sont
marqués par des neumes, qui occupent des portées
de quatre lignes alternativement rouges et vertes.
Cf. De Coussemaker, Histoire de l'harmonie au moyen
âge, in-8°, Paris, 1852, p. 69, pl. XXIV-XXV, reproduit
un Verbum bonum à deux voix.
93. Evangeliarium et collectarium, xu® siècle, olim
Marchiennes, Om280 sur 0160. Écriture minuscule
de vingt-sept lignes, piquées et réglées à la mine de
plomb; petites initiales rouges ou vertes assez belles.
94. Evangelia per cireulum anni cantanda, fin
xure siècle, olim Marchiennes, 0"300 sur 0200. Écri-
ture minuscule de vingt-deux lignes longues, tracées
à la pointe sèche; initiales en demi-onciale, avec
feuillages et têtes fantastiques.
95. Evangelia dominicarum et ferialium dierum,
fin du xrr siècle, olim Marchiennes, Om 300 sur 0m180,
Écriture minuscule, de cent vingt-six lignes, tracées
à la mine de plomb, initiales avec enroulements et
types fantastiques; initiales plus grandes avec entre-
lacs.
99. Epistolæ et evangelia de tempore et de sanclis,
fin du xure siècle, olim Marchiennes, 0m240 sur 0m160.
Écriture minuscule, à vingt-sept lignes longues, piquées
et réglées à la mine de plomb; initiales rouges et
vertes.
133. Pars quædam breviarii, fin και 5 siècle, olim
Marchiennes, 0240 sur 0m130. Écriture minuscule de
trente-cinq lignes longues, tracées à la mine de plomb;
initiales en bleu ou en vert. Contenant l’oflice des
saints de l’année et les leçons, les hymnes et les versets
des dimanches et des féries sans les psaumes; sur le
calendrier, les fêtes particulières à Marchiennes.
134. Breviarium ad usum monasterii Marchianensis,
fin xue siècle, olim Marchiennes, 0m370 sur 0260,
Écriture minuscule sur les deux volumes, de quarante-
six lignes, piquées et réglées à la pointe sèche, initiales
rouges ou vertes en semi-onciale ou en semi-gothique.
Offices particuliers à Marchiennes.
135. Breviarium ad usum monasterii Marchianensis,
fin xrre siècle, om Marchiennes, 0®310 sur 0m200,
Écriture minuscule de trente et une lignes, piquées
et réglées à la pointe sèche; grandes initiales. Offices
particuliers à Marchiennes.
168. Capitula et orationes per circulum anni dicenda,
xrre siècle, olim Marchiennes, 0m320 sur 0®200.
Écriture minuscule de vingt-sept lignes, tracées ἃ
l'encre: initiales rouges, bleues ou vertes en semi-
onciale.
170. Mélanges composés de cahiers allant du 1x°
au” xvI° Les deux premiers numéros nous
intéressent seuls: 1° Psalterium cum oralionibus εἰ
quibusdam pricibus; 2° (fol. 66 ve et fol 69) Hymni
nonaginta duo. 1x° siècle, olim Marchiennes, 0470
siècle.
1519
sur 0»300. Écriture minuscule mêlée de restes de
cursive, sur deux colonnes de trente-six lignes, piquées
et réglées à la pointe sèche; les premiers mots des
psaumes sont en onciale mêlée de capitales, avec des
lettres excédantes, majuscules en capitale grôssièe-
rement illuminées.
1° Ce psautier offre un grand nombre d’'oraisons
intercalées, comme celui qui est décrit par Bandini,
Catalogus codicum latinor. bibliothecæ Laurentianæ,
t. 1, p. 327-337. Parmi les prières, nous signalerons les
litanies des saints, où se lisent les noms des saints de
la Flandre, et ce verset relatif à Marchiennes :
Ut clerum et congerare digneris sanclarum RICTRUDIS
alque EUSEBIÆ congregationem.
Ces litanies, à l’exception de ce verset, sont sem-
blables à celles d’un ms. de Fleury. Cf. Martène, Tra-
ctatus de antiq. Eccles. discipl., Lugduni, 1704,t.1v, p.609.
2° Nous indiquerons celles des hymnes qui ne se
trouvent pas dans le bréviaire romain : Lux beata
Trinitas. — Deus creator omnium.— Christe qui lux es.
— Plasmator hominum — Jesu salvator sæculi. — Ortu
Phœbi jam proximo. — Martyr Dei qui unicus. La
première, la quatrième, la cinquième el la septième
sont citées par Gavanti, Thesaurus sacrorum riluum,
in-fol., Venetiis, 1769, t. 11, p. 69, 70. Il y a quatre
hymnes : Christe salvator et Regi Christo salvator,
consacrées à sainte Rictrude, deux autres : Infirma
nostri corporis et Audi, benigne conditor, consacrées
à sainte Eusèbe.
H. LECLERCQ.
DOUGGA. Il y avait en Afrique plusieurs loca-
lités portant le nom de Thugga ou Thucca (— Dougga):
une en Proconsulaire, une en Byzacène, deux en Numi-
die; nous n'avons à nous occuper que de la première,
dont l'exploration scientifique, commencée depuis
des années, n'avait longtemps donné que des monu-
ments et des textes païens !, A peine pouvait-on songer
à faire mention d’insignifiants vestiges: trois croix
byzantines, une croix grecque gravée en creux sur une
pierre de taille, trouvée dans le voisinage d’un frifolium
reconnu au nord du mausolée punique ?; une seconde
croix grecque avec A et Q, gravée sur un bloc du mur
oriental de la citadelle ὃ: une troisième croix grecque,
gravée sur un fragment de colonne, au milieu des dé-
bris qui encombraient le frifolium #. Ce trifolium fit
quelque temps figure d’édifice chrétien, mais il fallut y
renoncer et se borner à y voir une des salles d’une riche
habitation romaine; enfin la prétendue basilique au
sud-ouest du temple de Cælestis n’est autre chose qu'un
columbarium 5.
Thugga eut cependant une population et même
1L. Carton, 1° Une campagne de fouilles à Dougga, en
1893; 20 Une grande cité de l'Afrique romaine. Conférence
faite devant la Société de géographie de Lille, le 27 février
1894; Conférence faite devant la Société des amis de l’univer-
sité du Nord, le 17 février 1894, in-8°, Lille, 1894; Quelques
inscriplions latines de Dougga, dans Bull. archéol. du Comité,
1892; Notices sur les fouilles exécutées à Dougga : Aqueduc,
cilernes, temple de Saturne, théâtre, dans Bulletin de géogr. et
d'archéol. d'Oran, 1893; Rapport sur les fouilles de Dougga,
dans Comptes rendus de l’ Acad. des inscript., 1893; Décou-
vertes archéologiques et épigraphiques faites dans la région
de Dougga, dans Mém. de la Sociélé des sciences de Lille,
1894; Le théâtre romain de Dougqga, dans Mém. présentés
par divers savants à l’Acad. des inscr., t. x1 b, p. 79-191;
Un édifice de Dougga en forme de temple phénicien, dans
Mém. de la Soc. nat. des antiquaires de France, €. τινι, p. 52;
L'hippodrome de Dougga, dans Revue archéologique, 1895,
p. 229, etc, — 51,. Carton, Découvertes épigraphiques et
archéologiques en Tunisie, in-8°, Paris, 1895, p. 175. —
3 L. Poinssot, Les inscriplions de Thugqga, dans Nouvelles
archiv. des missions scientif., t. xx11, p. 165, n. 62; ajouter
encore « une croix gravée avec soin et profondément sur
un fût de colonne en marbre, qui est à 20 mètres au
nord-ouest du mausolée libyvco-punique, Elle a 0"06 sur
DOUAI (MANUSCRITS LITURGIQUES) — DOUGGA
1520
une église chrétiennes : nous connaissons aussi plu-
sieurs de ses évêques, mais sur ce point la synonymie
entre Thugga de Proconsulaire, Thugga Terebinthina
de Byzacène et Tucca sur l’Ampsaga, dans la région
de Milev proche de la Maurétanie, soulève quelques
hésitations. D’après le procès-verbal de la conférence
de Carthage, en 411, l’évêque catholique de Tucca,
près de la frontière de Numidie et de Maurétanie,
était alors de création récente, il avait été détaché
deux ans plus tôt, en 409, du diocèse de Milev 5. Done
l’un des deux évêques de Thugga qui prirent part au
concile de 256 avait son siège épiscopal dans la Thugga
de Proconsulaire. Morcelli ayant rencontré un Hono-
ratus Tuccensis, en 256, le fit siéger simultanément
à Thugga de la Sitifienne et à Thugga de Proconsu-
laire; il semble que M. J. Mesnage ait rétabli ce point
de détail en ramenant Saturninus à Thugga de Pro-
consulaire en 256. En effet, parmi les trente et un
signataires de la lettre LXX, par laquelle saint Cyprien
et ses collègues signifient à dix-huit évêques numides
la décision du concile de 255, relative au baptême des
hérétiques, figurent trois Saturninus. Comme les
évêques qui assistèrent aux premiers conciles réunis
par saint Cyprien semblent avoir été de la Procon-
sulaire ou des régions avoisinantes ?, on est autorisé
à croire qu'un des trois Saturninus a été titulaire de la
Thugga de Proconsulaire, plutôt que de celles de la
Byzacène ou de la Numidie ὃ. Si on admet qu'une
seule des Thugga, celle de Numidie, était évêché en
256, il faut donc lui affecter Honoratus Tuccensis et
attribuer Saturninus à la Proconsulaire.
En 411, à la conférence de Carthage, paraît un
évêque donatiste : Paschasius episc. Tuggensis, mais
on ne dit pas s’il appartient à Thugga de Proconsulaire
ou à Thugga de Byzacène; c’est entre ces deux localités
seulement que l’hésitation est possible, car l’évêque
de Tucca, près de Milev, est parfaitement identifié.
Quant à Victor, episc. Tagiæ ou Togiæ, en 646, il
peut être revendiqué pour Thugga de Proconsulaire
aussi bien que pour Thacia (— Bordj Massaoudi).
La ville antique subsistait tout entière sous une
couche de déblais de quatre mètres environ de hau-
teur; elle a été progressivement déblayée et on a pu
lui appliquer les noms de « nouvelle Pompéi », « nou-
velle Timgad ». Par une malencontreuse circonstance,
ces ruines ne nous offrent que de pauvres souvenirs
chrétiens, à côté de temples païens riches et nombreux.
On a retrouvé, un peu au-dessous du temple de
Saturne, une basilique chrétienne. La nef, la crypte
et la plus grande partie des dépendances ont été déga-
gées. Adossée au rocher, l’église avait été construite "
0"07, donc les mêmes dimensions que les trois autres
croix signalées»; cf. L. Poinssot, Nouvelles inscriptions
de Dougga, dans Nouvelles archives des missions scientifiques,
1910, τ. χνπι, p. 174, π. 108. — 4 Jbid., p. 340, n. 245. —
5 Jbid., p. 340, note 2; P. Monceaux, L'inscription des mar-
tyrs de Dougga et les banquets des martyrs en Afrique, dans
Bull. archéol. du Comité, 1908, p. 87-88; J. Mesnage, L'A-
frique chrétienne. Évêchés et ruines antiques, in-8°, Paris,
1912, p. 61. — © Collatio Carthagin., 1, 65, 130-131. —
ΤΡ, Monceaux, Hist. litlér. de l'Afrique chrétienne, t. 1,
p. 56. — δ]. Mesnage, op. cit., p. 60. — "ΓΑ cause de sa si-
tuation, l’église a, contrairement à la règle, sa façade à l’est
et son presbyterium à l'ouest. L. Poinssot, Rapport sur les
fouilles qui viennent d'être faites à Dougga, dans Bull. arch.
du Comité, 1908, p. cexxvI1, l’auteur promettait «une étude
spéciale consacrée (à la basilique) lorsque les fouilles seront
entièrement terminées »; Note sur les fouilles de Dougqga en
1911, dans Bulletin archéologique du Comité, 1912,
p. 134, a constaté après le déblaiement que les constructions
consistent surtout en réservoirs plus anciens que l’église
et qui y ont été annexés après avoir été plus ou moins
remaniés ou complétés; à l’un de ces réservoirs est
adossée une chapelle toute garnie de sarcophages qui n’ont
pas été violés,
F
… 1521
Su
appartenaient aux bordures;
_ faites à Dougga,
principalement avec des matériaux empruntés au
temple de Saturne et au théâtre, en particulier avec
des fragments empruntés aux grandes frises épigra-
phiques du dernier. Trois portes donnaient accès dans
l'église. De chaque côté, la nef était bordée d’une
- rangée de colonnes, dont deux accouplées, trois autres
isolées. On montait au presbylerium par deux petits
escaliers de quatre marches; au-dessous s’étendait
une crypte, à laquelle on descendait par deux esca-
liers et qui contenait, comme les annexes situées au
nord et au sud de l’église, des sarcophages parfois
superposés, dont un porte l'inscription ὃ :
VICTORIA
SANTIMONIALE
IN PACE.
Les murs de l’église étaient revêtus, au moins par-
tiellement, de carreaux de terre cuite à décor géomé-
trique, dont on a retrouvé un fragment. Il n’a été
recueilli qu'un petit nombre de textes, qui sont géné-
ralement gravés sur des plaques de marbre. Dans la
pièce demi-circulaire qui est à l’ouest de la nef, on a
trouvé vingt-six fragments d’une même plaque de
marbre haute de 0"33, large de O"62, épaisse en
moyenne de O®13. Vingt-trois fragments se raccor-
daient entre eux, les trois autres (anépigraphes)
hauteur des lettres,
0m045-0®04 (musée du Bardo) ὃ:
CS
IN NOMEN DE
ET IN NOMEN MARTVRORV
EXMVP!IMS VRED DIT VOTVML..
HVNC PORTi CVm basilicæ?
5 S uis sumpliBVs extraxil.
ὶ
Au bord de la plaque est peinte une bande rouge;
les caractères sont de même colorés en rouge. Exupius
est ici vraisemblablement pour Exuperius.
Dans le déblaiement de l’église, fragment de marbre
blanc bleuté, portant d’un côté une mouluration soi-
gnée, de l’autre, le texte (musée du Bardo)* :
+ MVKLENAAS MA
RTIARVM IN Δ CO
Fragment complet en haut et en bas, brisé à droite
et à gauche (le texte paraît néanmoins complet),
haut. Om11, larg. Om45, épaiss. 0m09, haut. des lettres
0045. Peut-être: m(orluus) y k(a)lendas martiarum
ind(iclione)…
Deux fragments trouvés dans les déblais, l’un (a)
à l’ouest du Capitole, l’autre (b) au nord-est du temple
de Mercure; ces fragments appartiennent à une même
inscription; haut. 0m30, épaiss. 0m16, haut. des lettres
On08-0m07; le fragment a mesure 017, le fragment ὃ
Om19 «:
>
O
(e]
D
ἀν, Poinssot, Rapport sur les fouilles qui viennent d'être
dans Bull. archéol. du Comité, 1908,
p.cexxvr; Nouvelles inscriptions de Dougga, dans Nouvelles
archives des missions scientifiques, 1910, τ, XvIu, p. 173,
n.105. Ce sarcophage est encastré dans le mur, larg. 1®S0,
- l'inscription sur le bord du couvercle, 0"026, haut. des
lettres, 0"05.0"04; entre la deuxième et la troisième
ligne, la lettre P a 0"0S. — 11,. Poinssot, p. CCXXVIT ;
- Nouvelles inscript., p. 170, n. 99. — * Nouvelles inscript.,
DOUGGA
1522
En déblayant la nef, on a trouvé uñe plaque de
marbre blanc un peu verdâtre, haut. 0520, larg. 0527,
épaiss. 0205, haut. des lettres 0®055 5 :
fs IN HOC
INTINNEN
dJCPOST [us ou a]
lumulo?
Deux fragments de marbre vert, qui ont peut-être
fait partie d’une même plaque: on y voit un chrisme
dans un cercle. Ce chrisme serait du 1v° siècle #: il
devait avoir, quand il était entier, 0516 de haut. et il est
incliné sur la droite 7. Le deuxième fragment, complet
en haut et en bas, haut. 0"34, larg. 0m26, épaiss. θπρ45:
ARIV
vixiTINPace
depOSITII
aVG
Divers débris dont il n’y a 1ien à tirer: ce sont des
lettres sans suite 5, ou qui ne nous apprennent guère,
par exemple ? :
NVS IN
PACE
A 25 mètres environ au sud-ouest de l’église déblayée
en 1908, a été découverte une crypte (voir col. 1520,
note 9). Pratiquée dans une sorte d’anfractuosité du
rocher, elle est carrée et mesure environ 3"50 de
côté. Un large escalier y donne accès, encadré d’une
maçonnerie fort soignée, au-dessus de laquelle s'élevait
sans doute un porche. Les murs de la crypte sont
exceptionnellement épais (1"25) ; aux quatre angles
existent des piliers. Le mur de fond et les murs latéraux
présentent chacun trois niches. Au milieu dela crypte,
une sorte d’allée a été laissée libre, de chaque côté de
laquelle sont répartis un certain nombre de sarco-
phages, les uns placés perpendiculairement à l'allée,
les autres parallèlement. Sous l’allée même avaient été
enterrés deux fidèles. La tombe de l’un, située immé-
diatement au pied de l'escalier, consiste en une mo-
saïique posée sur béton, portant :
VITELLIVS
CIRSPINV
IN PACE
VIXII AN
IS OCIO
Vitellius Crispinus in pace, vixit annis octo.
L'autre tombe est une grande dalle, dans laquelle
avait été incrustée une mosaïque; malheureusement
assez endommagée et incomplète à la partie inférieure,
où, autour d’un orant, on lit :
DMS
SVMMA BONITATIS ET INMENI
PVR a] Q. PAPIRIS
FORTV Die NATIANVS
EVSE m BIVS
XI TE ANIS
ri ==
p. 171, n. 100. — « Jbid., p. 171, n. 101. M. L. Poinssot
propose la restitution suivante: hifc reliquiæ®? sJa[n]d{tJor
[um martyrum] Malriani? et i]jn no[mine Dei]. —
ὁ Jbid., p. 172, n. 102.— ‘C’est l'opinion de M. P. Monceaux,
qui juge celui du texte précédent du v* siècle et les croix
des deux textes qui précèdent celui-ci, du να" siècle. —
τ Nouvelles inscript., p. 172, n. 103. — * Nouvelles inscript.,
p. 173, n. 104;p. 174, n. 107. — * Nouvelles inscript.,
p. 174, n. 106.
Diis manibvs sacrum. Summæ bonitatis et ingenii
puer Q. Papirius Fortunatianus Eusebius vixit annis…
La plupart des sarcophages rangés de part et d’autre
de l’ailée sont sans aucune décoration; il en est néan-
moins trois qui portent, au milieu de strigiles, divers
emblèmes : sur l’un, au-dessus d’une colonnette, est
placé, entre deux griffons, un canthare surmonté d’une
palme; sur le second, un canthare entre des poissons;
enfin, sur le troisième, malheureusement très incom-
plet, il ne reste que le pied d’une colonnette, sur
laquelle devait être un canthare.
Certains sarcophages ne reposent pas directement
sur le sol; un bloc qui servait de support à l’un
d’eux portait un bas-relief, Mercure dans une niche,
qu'on avait recouvert de mortier!.
A quelques mètres en contre-bas de l’église, au
milieu des terres qu'il a fallu déplacer pour l’établisse-
ment de la route qui doit relier Teboursouk et Dougga,
au-dessous et légèrement au sud-ouest du temple de
Saturne, on a trouvé un bloc de pierre, dont la partie
supérieure a été retaillée de façon à former en avant
une saillie rectangulaire et présente ainsi deux niveaux
différents ? (fig. 3872). La pierre ἃ 074 de largeur,
ς-- Ὁ 5.5---}
2872.— Bloc de pierre de l'inscription de Dougga.
D’après le Bulletin du Comité, 1908, p. S9 ᾿
On43 et Om20 d'épaisseur, 033 et 030 de hauteur.
L'inscription était entourée d’un cadre rectangulaire,
qui est nettement distinct au-dessus de la première
ligne et qui paraît avoir mesuré environ 065 sur
0226. Elle occupe un champ de 0"58 sur Om42, Le
graveur ἃ laissé un espace vide à gauche; peut-être,
comme dans des documents analogues, y avait-il
là quelques symboles, notamment un chrisme. Avant
l'S de sancti,on croit distinguer, sur les photographies
et sur l’estampage, la boucle d’un P grec et un trait
oblique; ce pourraient être les restes d'un mono-
gramme constantinien. La gravure de l'inscription est
très inégale : tantôt négligée, tantôt assez soignée.
Lettres de Om0O4 à la première ligne, de Om03 aux
lignes suivantes. Quelques ligatures très simples. La
paléographie et la gravure, de même que le contenu
et le détail des formules, invitent à reporter cette inscrip-
tion à la fin du rve ou au début du ve siècle (fig. 3873).
SANCTI AC BAEATISSIMI-MARTYRES
PETIMVS IN MENTE HABEATIS:VT DO
NENTVR VOBIS"//"47//S\M P OSIVM
MAMMARI & GRANIV:ELPIDEFO
1 [. Poinssot, Fouilles de Dougga en 1913, dans
Bull. archéol. du Comité, 1913 p. CCXXVII-CCXXVII. —
2 On trouve, en Afrique, d'autres exemples de cette difré-
rence de niveau;cf. S. Gsell, dans Bull. arch. du Comité,
1902, p.526; Mélanges d’archéol. et d'hist., 1903, t. ΧΧΧΠΙ,
p. 12. Sur la face supérieure du bloc, devait s’emboîter soit
la table d’autel, soit une autre pierre qui couvrait le tom-
beau de reliques. — ? À, Merlin et L. Poinssot, dans Extrait
des procès-verbaux de la Commission de l'Afrique du Nord,
10 décembre 1907; Bulletin archéologique du Comité, 1907,
DOUGGA
1524
> RVN ΩΝΙ HAEC CVB lil AD C-P-M-
SVIS : SVMTIBVS-ET:SVIS : OPERIBVS :
à PERFECERVNT &
Sancti ac beatissimi marlyres, pelimus in mente ha-
beatis, ut donentur vobis.… Simposium, Mamma-
(rium), Grani(um), Elpidefo(rum), qui hæc cub(icula)
quattuor ad c. p. m. suis sum(pllibus et suis operibus
perfecerunt. £
A la ligne 3°, entre vobis et simposium, la surface
de la pierre a été martelée sur O®15 ou Om17,
sans qu'on puisse déchiffrer ce qui avait été gravé,
par erreur probablement. On ne s'explique pas
pourquoi ce martelage pour une autre raison et, si
le mot martelé donnait la clef du texte, c'était un
motif tout trouvé de ne pas l’effacer.
De quels martyrs s'agit-il? l'inscription ne nous
l'apprend pas, mais cette omission est fréquente, elle
s'explique sans peine, puisque la mention eût fait
double emploi avec celle qui se lisait sur la table ou
sur l’une des pierres de l’autel énumérant les reliques
renfermées.
Ut donentur vobis, formule nouvelle dans l’épigra-
phie chrétienne d’Afrique.
Après la lacune de huit lettres martelées, les noms
des quatre dédicants de l'inscription, Simposius,
Mammarius, Granius et Elpidephorus, noms rares,
en particulier le premier et le dernier, mais non pas
uniques #; on connaît un Mammarius, prêtre de Lam-
bèse et martyr en 259, enfin une tombe de Dougga
porte le nom d’un certain Granius Fortunius.
A la ligne 5, après les trois lettres qui terminent
le mot Elpideforum, un espace vide correspondant à
une lettre ou à une hædera; ensuite, qui hæc cub(icula)
1111. c'est-à-dire quatre chambres funéraires placées à
proximité des martyrs. Que sont ces cubicula? Peut-
être des chambres funéraires destinées à recevoir les
restes des quatre dédicants, désireux d’être enterrés
ad sanctos (voir ce mot). On lit dans la lettre xxx, 12,
de saint Paulin de Nole : Cubicula intra porticus qua-
terna, longis basilicæ lateribus inserta.… memortis reli-
giosorum et familiarum accommodatos ad pacis æternæ
requiem locos præbent.
Les sigles qui terminent cette cinquième ligne sont,
on l’a dit, une véritable énigme. On a proposé de lire
cubicula IV ad c(or)p(ora) m(artyrum), ce qui exige-
rait un remaniement des sigles; ou bien ad <pedes >
c(entum) p(lus) m(inus), qui est indéfendable. Quant
à en faire ad c(onvivia) p(ro) m(arlyribus), ceci nous
conduit en pleine fantaisie. Si on a pu résumer une
formule en trois lettres, c’est qu'elles sont intelligibles
pour tous, comme le sont les autres sigles en usage
dans la région; or, il n’y ἃ pas un contemporain à
qui pût venir l’idée de développer C. P. M. en convivia
pro marlyribus : jamais, nulle part ils n’avaient lu rien
de pareil. Les contemporains pouvaient d'autant
moins imaginer cette interprétation que les repas aux
tombeaux des martyrs étaient fort mal vus, à peine
tolérés par les autorités ecclésiastiques. Ne faudrait-
il pas tout uniment interpréter les sigles QVI HAEC
CVBlicula)|lil AD C(entum) P(edes) M(artyrum) SVIS ?
SVM(p)TIBVS... perfecerunt ? À cent pas de la confessio
des martyrs, les quatre dédicants s'étaient ménagé
P. CCLXV-CCLXVI; Ῥὶ Monceaux, L'inscription des martyrs
de Dougga et les banquets des martyrs en Afrique, dans Bull.
archéol. du Comité, 1908, p. 87-104; H. Delehaye, dans
Analecta bollandiana, 1909, τ. xxvun, p. 315-317; L. Poins-
sot, Nouvelles inscriptions de Dougga, dans Nouvelles archives
des missions scientifiques, 1910, τ. xvux, p. 168-170, n. 98;
Rômische Quartalschrift, 1908, p. 269; L. Carton, Thugga,
in-8°, Tunis, 1910. — 4 Voir Orelli, Inscript. lat. select,
ἢ. 5023; Forcellini-De Vit, Onomasticon, au mot Cælius;
Riese, Anthol. latina, n. 286,
1525
quatre chambres funéraires, annexes de la basilique, par
conséquent voisines des reliques et, afin que nul ne
songeñt à les en évincer ou à les en déposséder, ils
avaient inscrit leur titre de propriété sur une pierre
de l'autel, ou bien encore voulaient-ils suppléer en
quelque façon, par ce témoin écrit, à Ja distance qui les
tenait plus éloignés qu'ils ne l’eussent souhaité de la
tombe sainte dont ils avaient recherché le voisinage
et la protection.
H. LECLERCQ.
DOUMA. Voir Dictionn., t. 1, col, 1781, fig. 470,
471.
DOXOLOGIES. — I. Petite. II. Grande.
1. Perte. — Ce qu'on est convenu d’appeler la
« petite doxologie », pour la distinguer de la formule
plus solennelle que nous aurons à étudier sous le nom
de « grande doxologie », est une brève formule d’hon-
ΠΝ
2 εἶα,
PER
DOUGGA — DOXOLOGIES
Tu ΠΕ τς τ ςς
ἘΞ PES re ΞΕ τ
ἸΔΑΝΩ͂Ι ACBATATISSIMI ΠΑ ΕΣ
, PETMNSIUMENTEH ABEATIS VID
x ἢ ἢ Ze SES
OA HAËC CIN
RRCERVN
1526
Tertullien, Clément d'Alexandrie, Origène, les Canones
Hippolyli, saint Basile, à établir une présomption en
faveur de cette formule à l’époque apostolique et
depuis, sauf de légères modifications *. En 376, dans
la lettre synodale d’Iconium, saint Amphiloque d’Ico-
nium écrit : « Nous n’avons pas reçu l’ordre seulement
de baptiser, mais d'enseigner et de louer Dieu tout
en enseignant; c'est pourquoi nous devons glorifier
le Père, le Fils et le Saint-Esprit (οὕτω δοξάζειν,
ἐπιστεύσαμεν) par des chants de louanges (δοξολογία!ς) ".
Toutefois on ne saurait affirmer que la formule fut
introduite à Antioche par Flavien et Diodore. Les
textes de Philostorge 5, de Sozomène 5 et de Nicéphore
Calliste nous apprennent que Flavien et un grand
nombre de moines usaient de la formule la plus pré-
οἶδα : Patri el Filio, tandis que l’évêque Léontius était
indécis, et les autres voulaient conserver la formule
jusque-là en usage : Gloria Patri per Filium in Spiritu
ὡς
GENE
PIDETO
D SERIE
ΝΠ
ai VE Sa
ἢ
Mo
FR RAI
3873. — Inscription de Dougga.
D'après le Bull, arch. du Comité des travaux historiques, 1908, pl. 1x.
neur à l'égard des trois personnes divines. L'usage
en remonte à une haute antiquité, mais on n’en saisit
pas distinctement la forme la plus primitive. Il est
possible que la formule ait été frappée d’après celle
que Jésus avait donnée pour l'administration du
baptême !; ceci n’est toutefois qu’une conjecture. Un
texte de l'historien Socrate a paru étayer l'opinion
qui rapportait l'introduction de la formule à saint
Ignace d’Antioche, mais ce texte est vraiment trop
vague pour être utilisé à autre chose qu'aux origines
de la psalmodie antiphonique : Dicendum porro unde
consueludo illa hymnos in ecclesia alternis canendi,
initium sumpserit Ignatius Antiochiæ in Syria epis-
copus, post apostolum Petrum ordine tertius, qui et
cum apostolis ipsis familiariter versatus est, vidit ali-
quando angelos hymnis alternatim decantatis sanctam
Trinilatem celebrantes : et canendi rationem quam in
illa visione animadverterat, Ecclesiæ Antiochensi tra-
didit. Unde ἰδία traditio ad omnes postea Ecclesias per-
manavit δ. On peut arriver, en déchiquetant les
écrits des Pères apostoliques et des plus anciens Pères :
2Matth., xxvirr, 19. — * Socrate, Hist. eccles., 1. VI,
α. vaut, P. G., t. Lxvrr, col. 691. — 3 J. Probst, Lehre und
Gebet, in-8°, Tübingen, 1871, p. 319. — 4 P. G., t. XXXIX,
col. 96. — 5 Hist., 1. III, ec. xxx, P. G., t. LxXV, col. 501. —
» Hist. eccl., 1. III, c. xx, P. G.,t. LxvI, col. 1101. — 7? Voir
Diction., t. 1, col. 2284. — 5 De institut. cœnobiorum, 1. II,
ce. van, P. L., t. xxx, col. 94. Encore aujourd’hui, écrit
D: 5. Bäumer, Histoire du bréviaire, trad. Biron, 1905,
t. 1, p. 178, dans quelques livres d’office orientaux, comme
aussi aux laudes du Bréviaire romain en certains endroits,
Sancto 7. Cassien nous avertit que, dans tout l'Orient,
la petite doxologie suivait l’antienne du douzième
psaume des matines et du dernier psaume des vêpres,
c'est-à-dire suivait l’Alleluia 5.
Quelques textes épigraphiques méritent d'être rap-
pelés. À Kükanâyaä, Syrie centrale, dans un hypogée
chrétien 3, nous lisons sur l’arcosolium d'Eusèbe une
épitaphe datée de l’année 417 de l'ère d’Antioche,
par conséquent 368-369 de notre ère # :
+ EYCEBIO + XPICTIANO +
AOZA TIATPI ΚΑΙ YIG ΚΑΙ ATIG TINEY
TI ETOYC ZIY MH
NIAGOY KZ
t Eÿs:6 δίῳ + Χριστιανῷ ul Δόξ α πατρὶ χαὶ υἱῷ χαὶ ἁγίῳ
πνεύ[μα]τι. "Eros ζ ζιύ, μηνὶ λῷου χζ΄. « A Ε usèbe, chré-
tien. Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit.
27 août 369. »
Autre doxologie à Khanasser # :
Δόξα Πα à Oioù χαὶ ἀγίου Πνεύματος, (νῦν) χαὶ
ἀ(εὶ) χα(ὶ) ε(ὃς τοὺς [αἰ] ὥνας. ᾿Αμήν.
plusieurs psaumes sont récités sous un seul Gloria. — ? Voir
Dictionn., t. 1, col. 2407, fig. SOS à S11 incluses. — * Ph. Le
Bas, Inscriptions grecques et latines recueillies en Grèce et en
Asie Mineure, n. 2681; de Vogüé, Syrie centrale, Architec-
ture religieuse du 1“ au VII® siècle, in-4°, Paris, 1865, p. 119,
pl. 96, π. 4; W. Κα. Prentice, Fragments of an early liturgy in
Syrian inscriptions, dans Transactions and proceedings of
the American philological association, 1902, t. XXXIM, p. 88,
n. 4. κι J.-B. Chabot, Inscriptions grecques de Syrie,
dans Journal asiatique, 1901, t. XVIur, p. 442,
1527 DOXOLOGIES 1528
À El Barah, sur un linteau de porte ! : | Filio et Spiritui Sancto, sicut erat in principio et nunc
Δόξα Πατρὶ χαὶ Υἱῷ zai ἁγίῳ [I[eduar
Aucune inscription n’égale en importance celle de
Kükanâya, grâce à sa date; elle peut être rapprochée
de la formule donnée dans le De virginitate : Δόξα
Πατρί, καὶ Υἱῷ χαὶ ἁγίῳ Πνεύματι, xai νῦν χαὶ ἀεὶ εἰς
τοὺς avc ".
En Occident, la petite doxologie était chantée en
Gaule, peut-être aussi à Rome, au temps de Cassien,
après chaque psaume, par tous les assistants et d’une
seule voix : {llud etiam quod in hac provincia (la Gaule)
vidimus, ut uno cantante in clausula psalmi omnes
adstantes concinant cum clamore : Gloria Patri et Filio
et Spiritui Sancto, nusquam per omnem Orientem vidi-
mus; sed cum omnium silentio, ab eo, qui cantat, finito
psalmo, orationem succedere; hac vero glorificatione
Trinitatis tantummodo solere antiphonam terminari*.
En 529, le deuxième synode de Vaison, présidé par
saint Césaire d’Arles, promulgue ce canon cinquième :
Et quia non solum in Sede apostolica, sed etiam per
totam Orientem et totam Africam vel Italiam propter
hærelicorum astutiam, qui Dei Filium non semper cum
Patre fuisse, sed a tempore fuisse blasphemant, in omni-
bus clausulis post Gloriam, Sicut erat in principio,
dicatur, etiam et nos in universis ecclesiis nostris hoc ila
dicendum esse decrevimus ἃ.
Avant 543, la règle de saint Benoît place le Gloria
à la suite du psaume invitatoire de matines, après
le troisième répons suivant la troisième leçon : Duo
responsoria sine Gloria dicantur : post tertiam vero
lectionem qui cantat dicat Gloria. Quam dum incipit
canlor dicere, mox omnes de sedilibus suis surgant
ob honorem el reverentiam sanctæ Trinitatiss. Le di-
manche, c’est au répons de la quatrième lecon qu’on
ajoutera le Gloria. On ne peut douter que chaque
psaume se termine par le Gloria, puisque, pour indi-
quer une coupure à faire dans le long cantique du
Deutéronome, saint Benoît dit : quod dividatur in
duas Glorias’. Et encore, pour les heures de l'office
du jour : Prima hora dicantur psalmi tres, singillatim
et non sub una Gloria“. Enfin, en réglant l’ordre de la
psalmodie : In primis semper diurnis horis, dicatur
versus : Deus, in adjutorium meum intende; Domine
ad adjuvandum me festina; ef Gloria ?.
En 633, le concile de Tolède, présidé par saint Isi-
dore de Séville, prescrit au canon treize de conserver
les doxologies et, au canon quinzième, il veut qu’à la
fin des psaumes on chante, non Gloria Patri, mais
Gloria et honor Patri et Filio, pour se conformer au
psaume xxvIt, 2°, La liturgie mozarabe adopte cette
même forme promulguée à Tolède et Walafrid Strabon
fait cette remarque : Dicendum de hymno, qui ob hono-
rem sanclæ el unicæ Trinitalis officiis omnibus inter-
serilur, eum a sanclis patribus aliler alque aliter ordi-
nalum. Nam Hispani sicut superius commemoravimus
ila eum dici omnimodis voluerunt. Græci aulem
Gloria Patri et Filio et Spirilui Sancto, et nunc et semper
et in sæcula sæculorum. Amen 1.
C’est donc au 1v* siècle qu’on peut assigner la cou-
tume de réciter la petite doxologie : Gloria Patri et
1 Ph. Le Bas, op.cil., Ὁ; 2618 b.
Athanase, De virginitate, XIV, P. G., t. ΧΧΥΤΠΙ, col, 268. —
3 Cassien, De instit. SE ἜΣ Ἢ; LE UC: vx, Ὁ. 1,.,
t. xL1x, col. 94, — * Monum. Germ. hist., Legum sectio 11],
Concilia, édit Maassen, 1893, p.55-58.— 5 5, Benoît, Regula,
©, 1X. — δ Jbid., ©. x1. -— ? Ibid., ©. ΧΙΠ, ο. XVII : ul nonus
psalmus οἱ septimus decimus dividantur in binas Glorias. —
# Jbid., c. xvn.— " Jbid., c. ΧΥΤΙΙ. — Hardouin, Concilia,
t. x, col. 575 sq. — # De rebus ecclesiasticis, c. XXV.
33 F, H. Chase, The Lord's prayer in πε early Church, dans
Texte and studies, Cambridge, 1891, t. 1, p. 168-176. Cf.
P. Rossi, Sull’ inno Gloria Patri, et ΠΣ εἰ Spiritui Sanclo,
2 Pseudo-
et semper el in sæcula sæculorum, Amen, comme cou-
tume générale.
On a beaucoup étendu le terme de doxologie, afin
d’y faire rentrer toute espèce de bénédiction 1", mais
l’étymologie est formelle, il s’agit de glorification. La
forme la plus concise est : σοὶ (ᾧ) ἐστίν ἣ δόξα εἰς τοὺς
αἰῶνας (τῶν αἰώνων, ἀμήν), qu'onrencontre dans Gal., 1,5;
Rom., χι, 36; II Tim., τν, 18; Hebr., χαὶ, 21; Dida-
ché, 1x, 2,3, x, 2, 4; I Clem., 38, 43, 45, 50; II Clem., 20,
tantôt avec τῶν αἰώνων, tantôt sans, et partout, sauf
dans Didaché, avec Amen. Dans la célèbre Oratio Poly-
Carpi, qu'il prononça avant son martyre nous lisons :
δι᾿ οὔ σο! σὺν αὐτῷ χαὶ Πνεύματι ἁγίῳ ñ δόξα (c. XIV) et à
la fin du Martyrium Polycarpi : : ᾧ ἡ δόξα σὺν Πατρὶ xat
ἀγίῳ Πνεύματι... Dans la Didachè nous voyons trois
types de doxologies : 1° co! ἣ δόξα εἰς τοὺς αἰῶνας, IX, 2,
IX, 3; X, 2,4; — 29 σοῦ ἐστιν ἣ δόξα καὶ ἣ δύναμις διὰ.
’Insoù Χριστοῦ εἰς τοὺς αἰῶνας, 1X, 4: — 89 σοῦ ἐστιν ἢ
δύναμις χαὶ ἢ δόξα εἰς τοὺς αἰῶνας, x, 5 et VIIT, 2.
Ces doxologies se sont généralement fondues dans
des formules de déprécation d’allure plus ample et
où il est facile de les retrouver, mais elles n’ont pas
l'originalité de la doxologie du Gloria Patri, qui a formé
de très bonne heure un tout, bien formulé, et qui, à
travers les quelques oscillations comme Patri per
Filium ou Gloria et honor, a finalement retrouvé son
équilibre et ne sera, sans doute, jamais modifiée.
II. GRANDE. — L'Afrique chrétienne a déjà donné
une série de monuments épigraphiques dont il y a lieu
de dire quelques mots :
1° Aux environs de Zaghouan, on a trouvé en 1889
un fragment de pierre calcaire fort dure, grossièrement
travaillée; la tranche qui porte l'inscription est seule
parée et ravalée. C’est environ le quart d’une table
épaisse d'à peu près 0m15, qui devait constituer un
rectangle d’environ 080 sur 065, le centre étant
en forme de cuvette d'environ Om42 de diamètre.
C’est probablement un dessus de fontaine (canthare,
phiale) installée au centre de l’atrium d'une église.
Peut-être les trous ménagés aux quatre angles rece-
vaient-ils les colonnettes d’un ciborium abritant la
fontaine (voir Dictionn., t. 1, col. 708, fig. 146).
L'inscription ne réclame pas d'explication, elle se
complète tout de suite 15 (fig. 3574):
GLORIA IN EX[celsis Deo
2° Fragment provenant de Carthage, conservé au
Musée de Marseille τ᾿ ; lettres cursives (fig. 3875) :
Gloria in [excelsis] Deo et [in terra].
GLORIA IN
3 τ
DEO ΕΖ
3° A Ammædera ( Haïdra), on lit sur deux cha-
piteaux de colonne. dans une basilique chrétienne #:
ἡ ΗΟΜΝΙΒ
Ÿ, BONE BOLV LL
MTATIS LES
GLORI A IN EXCEL
SIS AO ETINTE
RRA PAX Κα
dans Raccolla di dissertazioni di storia ecclesiastica, par
A. Zaccaria, in-8°, Roma, 1840, t. 11, p. 330-334. —
1. 17, Duchesne, Monuments du culte chrétien, Cuvette de
fontaine et jambage d'autel, dans Collections du musée
Alaoui, in-4°, Paris, 1900, p. 45-46, pl. 111.---- δ" Ἐς Le Blant,
Recueil des inscript. chrét. de la Gaule, 1856, t. τ, p. 28;
De Rossi, dans Pitra, Spicilegium Solesmense, 1858, t. αν,
p. 517; Corp. inscr. lat., t. vu, n. 10549; E. Le Blant,
Catalogue des objets chrétiens conservés au musée de Marseille,
1894, p. 57, n. 19; L. Duchesne, Monuments du culte
chrétien, dans Collections du musée Alaoui, 1900, p. 46. —
1# Corp. inscr. lat., t. vit, n. 462.
1529
49 À Chusira (— Kessera), sur un marbre dont la
forme indique une provenance de même genre : :
-.ELSIS DO ET IN TERR(a) PAX +
5° En Numidie, entre Constantine et Tébessa,
sur une pierre qui semble avoir fait partie d’un linteau
de porte dans une église * :
GLORIA IN EXCELSIS DEO ET IN
TERRA PAX HOMINIBVS BONAE VOLON
TATIS — HAEC EST DOMVS DEI
6° Même région, ruines d’une église à Henchir
Abdallah, près d’Aïn Beida : :
GLORIA IN EXCELSIS DEO
PAX IN TERRA HOMINIBVS
BONE VOLVM({alis) SPES IN
DEO SEMPER
7° A Bordj el Amri (28 kil. de Tunis), dans Je voisi-
nage de la grande voie romaine de Carthage à Théveste,
DOXOLOGIES 1530
©
une croix byzantine « oncentrique également en relief #.
La couronne du pourtour est très mutilée à droite et ἃ
gauche; la moitié de l'inscription manque, mais les
lettres disparues sont faciles à restituer. Le texte fait
le tour de Ja couronne, de gauche à droite, en partant
du milieu de la branche gauche de la croix. Une pal-
mette termine le texte 5 :
D(omus)D(ei) Glor] |A INESCE([Isis Deo εἰ inter]RA PAX
8° À Dra ben Jouder, région du djebel Thirine,
cinq fragments d’une plaque en calcaire gris; lettres
de 0"04, a) : un chrisme; δ) et c) :
GLORIA IN ezSELSIS DEO
(Ὁ : Pia... Julia Fauli I! mart… 5...: é) : i]n pace. C’est
donc ici une épitaphe " et le monogramme constan-
tinien permet de la dater du rv° siècle, ce qui n’est pas
sans importance pour l’histoire de l'usage de cette
hymne liturgique en Afrique.
99 A Uppenna (— Henchir Chigarnia), une mo-
saïque découverte dans les ruines de la basilique
3874. — Fragment d’une cuvette trouvée aux environs de Zaghouan.
D'après R. de La Blanchère, Collection du musée Alaoui, 1890, pl. πι, n. 1.
une inscription entrée depuis au musée du Bardo. Elle
est gravée sur un bloc rectangulaire allongé, qui a la
forme d’un claveau de voûte et mesure 1 mètre de
longueur sur 0m45 d'épaisseur et une largeur à peu
près égale. L'inscription, très endommagée, est gros-
πα΄ |V
D
8875. — Fragment d'inscription provenant de Carthage.
D'après Corp. inscr. lat,, t. var, n. 10549.
sièrement gravée, les lettres hautes de 003 à 004,
de formes irrégulières, indiquant une très basse époque,
sur une couronne circulaire, mesurant 030 de dia-
mètre, qui se détache en très faible relief et entoure
2 Corp. inscr. lat., t. vint, ἢ. 706. — ? Corp. inscr.
lat:, ἴ, vin, n. 10642; De Rossi, Bull. di arch. crist.,
1878, p.10. ---Ὁ Ἐ. Cagnat, Inscript. inédites d’Afrique,
dans Bull. histor. du Comité des trav. archéol., 1887,
Ῥ. 185; Corp. inscr. lat., τ. var, n. 10692. — 4 Les quatre 5ran-
ches de la croix, largement étalées aux extrémités et amincies
au centre, portaient toutes quelques caractères qui semblent |
devoir être lus dans l’ordre suivant : à droite, à gauche,
en haut, en bas, en allant chaque fois de la périphérie
vers le centre ou de haut en bas. La branche de droite est
endommagée et les lettres qu’elle présentait ont disparu.
—#P. Monceaux, Note de M.-P. Gauckler sur une inscription
chrétienne, à l'emplacement de l'autel. De la mosaïque
et de l'inscription de neuf lignes nous ne retenons que
cette finale :
GLORIA IN ESCE
LSIS DEO ET IN TERA PACS OMINIBVS
Tout ce qui précède est une dédicace à des martyrs.
Cette mosaïque ornait le dallage d’une basilique
byzantine et, d’après la forme des lettres, appartien-
drait au vie siècle; cependant les formules de l’inscrip-
tion semblent plutôt appartenir au rve siècle. Or, de
nouvelles fouilles ont fait découvrir, sous la mosaïque
byzantine, une autre mosaïque qui date du rve siècle
et présente avec les mêmes formules les mêmes noms
de martyrs. L'inscription de la mosaïque supérieure
est donc une simple reproduction d'une inscription
plus ancienne. Mais dans celle-ci, il n'y avait pas trace
du verset : Gloria in excelsis Deo et in terra pax homi-
nibus. Cette différence est significative et montre que
ce texte liturgique a eu sa plus grande vogue en Afrique
pendant la période byzantine *. Ceci confirmerait donc
l’opinion commune, que cette doxologie n’est pas de-
venue populaire en Afrique avant la domination
byzantine et elle aurait été une protestation contre
l’arianisme des Vandales en même temps que le signe
chrétienne de Bordj el Amri, dans Bull. de la Société des
antiquaires de France, 1903, t. Lx1IvV, p. 251-252. — ‘ P, Mon-
ceaux, Inscription chrétienne de Dra ben Jouder (Tunisie),
dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1912, t. Lxxn,
p. 237-238.— ? F, Gauckler, dans Bull. archéol. du Comité,
1904, p. cxcrx; Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1904,
p. 342; Nouv. archives des missions scientifiques, t. XV,
pl. xxx; Robin, Note sur la basilique byzantine d’Uppenna,
dans Bull. archéol. du Comité, 1905, p.374, n. 19; P. Mon-
ceaux, Enquête sur l'épigraphie chrétienne d'Afrique, dans
Mém. prés. par divers savants à l'Acad. des inscr., t. XIt a,
p. 186-187, n. 238, p. 334, n. 334.
1531
du triomphe définitif de l’orthodoxie romaine. M. Mon-
ceaux observe justement à ce propos que, sans nier
que [le Gloria in excelsis] ait pu avoir cette signification
au vi* siècle, il a été en usage longtemps auparavant
dans l’Afrique chrétienne. Il est mentionné en 484
ou 485 dans une relation de martyre :. Il a dû s’intro-
duire dans l’épigraphie africaine dès le 1v® siècle, bien
avant d’être ofliciellement admis dans la liturgie *.
L'inscription de Dra ben Jouder avec son monogramme
constantinien confirme cette conjecture et montre que,
dès le rve siècle, le Gloria in excelsis était assez familier
pour figurer sur les épitaphes des fidèles. On écrivait :
escelsis assez fréquemment.
Les faits et les monuments prouvent du moins que
le début de l’hymne angélique jouissait en Afrique
d’une réelle popularité. On remarquera que la Vulgate
porte : Gloria in altissimis Deo tandis que tous nos
textes ont in excelsis, variante caractéristique du texte
liturgique et qui prouve que c’est bien à la source
liturgique que se rapporte la citation.
Le chant de la doxologie à la messe solennelle est
une particularité du rite romain. « L'Église grecque,
qui n’ignorait pas ce cantique, ne l'avait pas introduit
dans la liturgie de la messe. Il en était de même dans
les Églises latines de rite gallican ὃ. L'Afrique suivait,
sur presque tous les points, l'usage de Rome; etily a
lieu de croire que, dans les églises africaines, on chan-
tait le Gloria comme à Rome aux messes solennelles.
Cependant on n’en ἃ pas la preuve directe.
« À Rome, le chant du Gloria n’est sûrement pas
primitif. On le trouve mentionné pour la première fois
dans le Liber pontificalis, duquel il résulterait ὁ que l’on
aurait commencé par exécuter ce chant à la messe
nocturne de la fête de Noël, mais ce texte est plus que
douteux. Vers le commencement du vi® siècle, le pape
Symmaque (498-514) ordonna de l’exécuter tous les
dimanches et aux fêtes des martyrs. Or, la messe
nocturne de Noël n’a été instituée, à Rome 5, que pos-
térieurement à la fondation de Sainte-Marie-Majeure,
sous le pape Xyste 111 (432-440). Vers ce temps-là com-
ND +
=
ὡ:
Ὁ m
ς
ὃς
-6 ὦ
à
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τὶ
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Le $
<
a
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ς
CNRC
mence pour l'Afrique chrétienne une période de désor-
ganisation et de persécution, pendant laquelle les rela-
tions avec Rome sont fort troublées. Il est peu naturel
ἃ Passio septem martyrum, 3.— ὃ P. Monceaux, op.
cit, p. 189. — 3 L. Duchesne, Les origines du culte
chrétien, in-8°, Paris, 1898, p. 158. — 4 Liber ponti-
ficalis, édit. Duchesne, t. 1, p. 129, 263. La concession
du pape Symmaque ne regardait que les évêques ;
quant aux prêtres, ils ne pouvaient entonner le Gloria
qu’au jour de Pâques, quand ils remplaçaient le
pape, et le jour de leur ordination. Les jours de station,
où la messe était précédée de la procession, le Gloria
était omis, même à la messe papale, comme en témoigne
une rubrique du sacramentaire grégorien. P. L., t. LXXvIn,
col. 1027. Sur l’usage du Gloria à l'époque du moyen Age,
cf. P. Wagner, Origine et développement du chant liturgique
jusqu'à la fin du moyen âge, Tournai, 1904, p. 83-85. —
5 Origines du culte chrétien, p.476. —* Duchesne, Monuments
du culle chrétien, p. 47. — 7 À Rome, en l’introduisant dans
la liturgie de la messe, on donna à la grande doxologie une
rigidité orthodoxe qu’elle ne comportait pas toujours en
Orient, d’où elle était originaire, et où d’ailleurs cette hymne
ne servait guère que comme cantique matinal. Telle qu'on
la chantait à Rome au ve siècle et à Carthage au vie, elle
défiait l’hérésie et même marquait sa défaite, —#$S, Jean
Chrysostome, Homil, 111, in Epist. I ad Coloss.; Grégoire
DOXOLOGIES
δοξχ χυριε βασιλεὺυ ἐπουίρανιε Dee πατερ παν]
ι
TOX ATWO" χυριε ULE μονογένης τὭσου XOIGTE χα! αγιον πνευυα χυο
.Σ ἣ τι 0
RO0G0ESE ὁ ὕεος τὴν δέησιν μων ο χαθημενος €
0
OTL σὺ U.OVOS ἀγιος σὺ 1LOVOC χυριος ἰησου χρίστου σὺν ἀγιον πνευμα
1592
de croire que les institutions du culte aient beaucoup
progressé, et notamment que les importations de céré-
monies transmarines aient été fréquentes sous le régime
vandale 6. » De là à conclure que ce ne serait pas avant
la paix de l’Église, sous Hildéric (523) ou même avant
la restauration byzantine (534), qu'aurait eu lieu l’in-
troduction de l’hymne liturgique, il y avait une vrai-
semblance fortifiée par la date des inscriptions, ren-
forcée par l'absence du Gloria sur la première mosaïque
de Uppenna et sa présence sur la mosaïque ulté-
rieure, contredite par l'inscription funéraire de Dra
ben Jouder. Toutefois, il ne semble pas que cette
inscription, unique jusqu'ici, infirme le fait que sou-
tiennent les autres; c’est une anticipation, un avant-
coureur, mais tant qu’elle sera isolée, cette inscription
ne témoigne pas d’un usage, elle peut même provenir
de la tombe d’un étranger. Nous sommes donc fort
enclin, sans rien affirmer toutefois, que l'usage de graver
sur les édifices chrétiens d'Afrique le début de la doxo-
logie dérive de l'usage de chanter cette hymne à la messe
solennelle, usage qui aurait été importé de Rome après
la fin des persécutions vandales 7.
Le Gloria fit parfois l'office que nous demandons
au Te Deum. Saint Grégoire de Tours rapporte que, lors
de la découverte du corps du martyr Mallosus, le
clergé et le peuple entonnèrent le Gloria ὃ. De même,
lors de la visite de Charlemagne à Léon III, en l’an 800,
le pape, après les embrassades protocolaires, entonne
le Gloria.
L'épigraphie grecque nous offre aussi quelques
spécimens de la doxologie. ἃ El Barah nous rencon-
trons cette formule ὃ :
+ AOZAENYYICT(o] CZK AIETTITHEIPHNHIAIEN
+ Δόξα ἐν ὑψίστοις [Θεῷ] χαὶ ἐπὶ γῇ εἰρήνη .--
Autre inscription dans le même village, avec la
formule plus complète 2: Δόξα ἐν ὑψίστοις Θεῷ καὶ ἐπὶ
γῆς εἰρήνη, ἐν ἀνθρώποις εὐδοχία. Une à Wâdi Marthüûn,
Haute-Syrie τς une au Deïr Amba Schenoudi, en Égypte
(voir Dictionn., au mot DEïÏR) =:
οχιας]
ΞΕ
ξήλογουμιεν σε]
[πατρος ο]
οιε οθεοσο ἀμινος [rou θεου ο utos του
ο ατρὸν τία]ς ἀμαρτιας [tou x06u0u|
?
*
ἴ
ν δεξια τοῦ πᾶτρος [χαι ελεησον ἡμᾶς
ἱ Π
ts D[oËuuv* θεου πατρος ἀμὴν
Ligne 1: * Ἐν; θω; lire εἰρήνη; ανωπσ.
Ligne 2: lira αἰνοῦμέν σε. Ces mots ne sont ni dans
le texte grec ni dans la version latine du Gloria in
de Tours, De gloriaconfessorum, 1. I1,c. Lx, P. L., t. LXXI,
col. 762.—? P. Le Bas, Inscriptions grecques et latines recueil-
lies en Grèce eten Asie Mineure, n.2647; Publications of the
Princeton University archæological expedition to Syria in
1904-1905, Division III, Greek and latin inscriptions by
W. K. Prentice and E. Littmann, in-4°, Leyden, 1908-
1910, n. 1064; L. Jalabert, Citations bibliques dans l'épi-
graphie grecque, dans Recherches de science religieuse, t. x,
p. 70-71; Dictionn., t. 1, col. 2409. — 19 Voir note précé-
dente et W. K. Prentice, Fragments of an early christian
liturgy in Syrian inscriptions, dans Transactions and procee-
dings of American philological association, 1902, t. XxXXIM,
p. 87, n. 3. Remarque: εὐδοχία et non εὐδοχίας. C'est
en effet εὐδοχία que nous lisons dans la liturgie de saint
Jacques, rotulus Messanensis, et Bibl. nat., fonds grec,
n. 476 et 2509, Ῥ. Le Bas, loc. cit.; Publications of an Ameri-
can archeological expedition to Syria in 1899-1900. III. Greek
and latin inscript., by W. K. Prentice, in-8°, New-York,
1908, n. 197 a. — Ὁ Publications of an American archeol.
expedit. to Syria, 111. Greek and lat. inscr., τι. 213.—*? G. Le-=
febvre, Recueil des inscriptions grecques chrétiennes d’ Égypte,
in-fol., Caire, 1907,p. 145, n. 237; Cabrol et Leclercq, Monum.
Ecclesiæ liturgica, 1913, t. x, part, 2, p. ΘΟΟΥΤΙΙ,
1533
excelsis. On notera aussi que ὑμνοῦμέν σε et laudamus le
sont, dans le texte ordinaire des deux Églises grecque
et latine, placés avant les deux autres verbes et non
enclavés, comme ici.
Ligne 3 : texte grec : εὐχαριστοῦμιέν σοι; lire δόξαν
- Ligne 4:
JE, πνα, κε, 15.
Ligne 5 : αἴρων.
Ligne 6 :0 ὕτος, ces mots ne se trouvent pas dans le
texte ordinaire, grec ou latin; lire πρύσδεξα!ι;
lire παντοχράτορ et μονογενές; χε, UE, τὺ,
πο.
ἵ
le texte grec donne 671 σὺ εἰ;
Ligne 7 : 25, WW, ἡ
(lire χριστέ), πνα; * doËav; Ou, πρσ. On remarquera
que la mention du Saint-Esprit ne figure pas dans le
texte de l'Église grecque, tandis qu’elle est, comme ici,
dans la version latine (cum Sanclo Spiritu, in gloria
Dei Patris).
4 Jusqu'ici tous ces textes ne nous ont pas fait remon-
ter jusqu’à la période vraiment primitive et ce n’est,
il faut le reconnaître, que par l'examen des manuscrits
et des traditions, qu'on peut arriver à remonter au
delà de la limite du rve siècle, au 11° et peut-être
même jusqu'au 11° siècle, mais sous une forme qu'on
pressent plutôt qu’on ne la possède, car, dès le rve siècle,
l'Église grecque inséra des chants de louange à Dieu
le Père dont le texte était emprunté à l’Écriture sainte.
Les luttes doctrinales au sujet de la divinité du Christ
amenèrent un remaniement nouveau de l'hymne, qui
devint hymne de louange aux trois personnes de la
sainte Trinité 1.
Nous ne citerons qu’un exemple, mais caractéris-
tique, de ces sortes de remaniements. C’est dans le
manuscrit addit. 34209 du British Museum, contenant
un antiphonaire ambrosien, fol. 133 v°, que nous
trouvons un Gloria in excelsis contenant des gloses
déprécatives contre les «ariens » et les « barbares » ? :
Gloria in excelsis deo εἰ in terra pax hominibus bone
voluntatis. laudamus te. hymnum dicimus tibi. benedi-
cimus Le. glorificamus adoramus te. gratias {ἰδὲ agimus
propler magnam gloriam tuam. domine rex celestis
deus pater omnipotens ihesu xprisle sancle spiritus
domine deus filius patris. Agnus dei qui tollis peccata
mundi suscipe deprecationem nostram. qui sedes ad
dexteram patris miserere nobis. Miserere nobis subveni
nobis dirige nos conserva nos munda nos pacifica nos.
Libera nos ab inimicis a temptationibus ab hereticis ab
arianis a scismalicis a barbaris. quia tu solus sanclus. tu
Codex Alexandrinus. Constitut. apostol.
Δόξα ἐν [τοῖς] ὑψίστοις Θεῷ
χαὶ ἐπὶ γῆς εἰρήνη
ἐν ἀνθρώποις εὐδοχία[ς]
αἱνοῦμεν σε
ὑμνοῦμεν σε
ὑμνοῦμεν σε
εὐλογοῦμεν σε
εὐλογοῦμεν σε
1 C, Blume. Die Engelhymnus Gloria in exclesis Deo. Sein
Ursprung und seine Entwicklung, dans Stimmen aus Maria
Laach, 1907, τ. τἰχχατι, p. 43-62. — 2 G. Morin, Mélanges
d'érudition chrétienne. Le « Gloria in excelsis» avec inter-
calations fort anciennes, dans Revue bénédictine, 1895,
% x, p. 194. L’antiphonaire ambrosien, addit. 34209,
a été publié dans la Paléographie musicale, 1895,
tv, planches, 266, 267; 1900, t. ν΄, p. 316-320, —
3 Monumenta Ecclesiæ liturgica, t. τ, 2° part., p. cevrrr-
CCIX. — 4 P, Cagin, L'euchologie latine étudiée dans la tradi-
tion de ses formules et de ses formulaires. Te Deum ou Illatio?
Contribution à l'histoire de l’euchologie latine à propos des
origines du Te Deum, 1906, p. 117-137. — 5 Voir Dictionn.,
t. τὰ, col. 917-918; cf. J. Kickebusch, De carmine Christo
quasi Deo dicto ad Plin., X, 97, dans Miscell., in-8°, Lipsiæ,
P. 521-533; De Rossi, Di alcuni scritti inediti del P. Giove-
DOXOLOG
IES 1534
801115... (une ligne manque).
secula seculorum. Amen.
Cette formule est suivie, comme dans plusieurs
documents fort anciens, et présentement encore dans
la liturgie grecque, d’une série de versets souvent
identiques à ceux qui figurent dans la dernière partie
de notre Te Deum : Per singulos dies, Et laudamus,
Dignare Domine. Le tout se termine par le verset :
Benedictus es, Domine Deus patrum nostrorum, et lauda-
bilis el gloriosus in sæcula sæculorum. Amen.
Nous avons déjà signalé ailleurs ce rapprochement
du Gloria in excelsis et du Te Deum, notamment dans
l'inscription du Deïr de Schnoudi à Sohag?, et un
vétéran liturgiste a consacré aux relations entre les
deux hymnes fameuses une étude qu’on eût souhaitée
plus condensée et plus décisive #.
Mais ce sont là, pour ainsi parler, des « curiosités
Si l’on cherche l’origine vraiment lointaine du Gloria
in excelsis, on doit se demander d’abord si le fait de son
usage comme cantique matinal dans les Constitutions
apostoliques n'offre pas une indication à retenir. Il y ἃ
déjà longtemps qu'Usher avait incliné à voir, dans
l'üuvos ἑωθινὸς de la liturgie grecque, l’écho et peut-
être l’amplification du carmen Christo quasi Deo
que chantaient de bon matin les fidèles de Bithynie,
en l’an 112, et dont Pline le Jeune parlait à Trajan £.
Sans rien préjuger sur le thème et la facture de l'hymne
bithynienne au Christ, on peut néanmoins aller au-
jourd’hui un peu plus avant, grâce à la découverte du
texte syriaque de l’Apologie d’Aristides, dans laquelle
nous lisons que les chrétiens se réunissent «tous les
matins et, à chaque heure, à cause des bienfaits de
Dieu envers eux, ils chantent ses louanges et lui
rendent gloire 5. »
La mention du Liber pontificalis qui attribue au pape
Télesphore l'introduction du Gloria à Rome, pour la
messe de Noël, est négligeable. Hic fecit, ut Natalem
Domini nostri Jesu Chrisli noctu missas celebrarentur
el in ingressu sacrificii hymnus diceretur angelicus, hoc
est : Gloria in excelsis Deo, et celera, tantum noctu Natale
Domini 7. Ce qui est plus certain, c'est que nous nous
trouvons en présence du texte inséré dans le codex
Alexandrinus, sans savoir par quelles manipulations il
a passé pour aboutir à cette forme presque définitive
(xv° à ve siècle). Ce même texte grec reparaît dans
les Conslilutions apostoliques, 1. VIII, ©. xLvIr, mais il
y ἃ été retouché dans le sens subordinatien ὃ: il peut
être utile de comparer ici divers textes :
. cum sanclo spirilu in
Missel romain. Antiphon. ambrosien.
Deo Gloria in excelsis Deo
et in terra pax
hominibus bonæ volunta-
tis
laudamus te
hymnum dicimus tibi
benedicimus te
Gloria in excelsis
et in terra pax
hominibus bonæ volunta-
tis
laudamus te
benedicimus te
nazzi a del P. di Costanzo sull'inno a Cristo ricordato da
Plinio, dans Bull. di archeo crist., 1865, p. 54-55. — ‘ Ren-
del Harris, dans Texts and studies, in-S°, Cambridge, 1893,
t. x, fasc. 1, p. 93. — τ Liber pontificalis, édit. Mommsen,
t. 1, p. 12; édit. Duchesne, t, 1, p. 129, 130, note 3.
ΒΑ, Gastoué, La grande doxologie, dans Revue de l'Orient
chrétien, 1899, t.1v, p.280, dit dans un sens « arien »; c'est un
manque de nuance. Cf. P. Lejay, Ancienne philologie chré-
tienne, dans Revue d'histoire et de littérature religieuses,
1902, τ. vrr, p. 280-281; on trouvera dans cette brève criti-
que la raison d'écarter le projet de reconstitution présenté
par M. Gastoué, dont la construction exige la suppression
de προσχυνοῦμεν σὲ, Sans aucune raison. À ce prix, la
construction se soutient, mais c'est pur arbitraire et, une
fois l'incise rétablie à son rang, d’où rien ne permet de l’'ex-
pulser, le système s'écroule, Il n’y a donc pas à s'y attarder,
1535
Codex Alerandrinus.
προσχυνοῦμεν σε
δοξολογοῦμεν σε
εὐχαριστοῦμεν σοὶ
x
διὰ τὴν μεγάλην σοῦ δύξαν
7
Κύριε βασιλεῦ, ἐπουράν!ε
ἐ, Πατὴρ παντοχράτωρ
7! =
1 Κύριε ΥῈ μονογενές, Τησοῦ
ζρισ
DOXOLOGIES — DRACONARIUS
Constitut. apostol.
ὃο οξολογοῦμεν σε
προσχυνοῦμεν σε
διὰ τοῦ μεγάλου ἀρχιέ-
ι D μεγάλ ρχι
FES
he
σὲ τὸν ὄντα θεόν, ἀγέννη-
τον
ἕνα, ἀμπρόσ' τὸν μόνον
διὰ τὴν μεγάλην σοῦ δέ-
ξαν.
Ἰκύριε βασιλεῦ, ἐπουράνιε
Πατ ἢρ παντοχράτωρ.
Lissel romain.
adoramus te
glorificamus te
gratias agimus tibi
propter magnam gloriam
tuam
Domine Deus rex cælestis
Deus Pater omnipotens
Domine Filiunigenite Jesu
Christe (cum Sancto Spi-
1536
Antiphon. ambrosien.
glorificamus [te]
adoramus te
gratias tibi agimus
propter magnam gloriam
tuam
Domine[Deus]rex cælestis
Deus Pater omnipotens
Christe; Sancte Spiritus.
τέ, χαὶ ἅγιον Πνεῦμα
Κύριε 6 Θεύς, ὁ auvos τοῦ Κύριε ὁ Θεύς, ὃ Πατὴρ τοῦ
Θεοῦ Χριστοῦ
ὃ υἱὸς τοῦ πατρὸς, ὁ αἴρων τοῦ ἀμώμου ἀμνοῦ, ὃς
-
αἴρει
FRE ; re NUL ᾿ en
τὴν ἁμαρτίαν τοῦ χόσμου τὴν ἁμαρτίαν τοῦ χόσμου
ἔλξησον ἡμᾶς, ὃ αἴρων
τὰς ἀμαρτίας τοῦ χόσμου ΟΣ _ ni
πρόσδεξαι τὴν δέησιν ἡμῶν πρόύσδεξα: τὴν δέησιν ἡμῶν
ἘΣ
ὃ χαθήμενος ἐπὶ
χαθήμενος
ἘΣ
τῶν χερου-
ΠΠατρύς, χαὶ ἐ
: ΤΣ RS κεν
τΟτὶ σὺ εἴ μόνος “Αγίος, “Ὅτι σὺ εἴ μόνος “ΑΥᾶιος,
ἢ σὺ
- τ- ;
εἴ ε σὺ εἶ εἰ μόνος κύριος
: CLIS = ἢ
μόνος ἰιστος, ᾿Ιησοῦς Τησοῦ
© En = ᾿ ε ΄ (2 Fa _
Χριστὸς ἐν ἁγίῳ Πνεύματι Χριστοῦ,
εἰς δόξαν Θεοῦ Πατρύς. τοῦ (θεοῦ πάσης γεννήτης
φύσεως, τοῦ βασιλέως
ἡμῶν: Δι où σοὶ δόξα, τιμ ἢ
ὶ σέδας.
᾿Αμήν. [εἰς ς τοὺς αἰῶνας. ᾿Αμήν.]
La concordance du texte romain et du texte milanais
ne prouve rien. Qu'on se souvienne que saint Ambroise,
en montant sur le siège de Milan, a eu à effacer la trace
laissée par l’évêque arien Auxence, dans la liturgie
locale ; tout naturellement il a fait des rectifications
d’après les textes les plus orthodoxes que lui four-
nissaient les Églises voisines, et l’Église de Rome lui
fournissant un Gloria in excelsis mis au point de la
théologie de Nicée, il en a fait son profit. On remar-
quera que Ja conclusion du morceau est en contra-
diction avec ce qui précède immédiatement. Dans
δι’ οὔ σοί, σοι ne peut représenter que le Père, οὗ que
Jésus-Christ; or, on vient de s'adresser à Jésus-Christ
à la deuxième personne : σύ... ’Incoës Χριστός. Il faut
admettre que la mention du Christ a introduit dans la
fin de ce texte une perturbation. Cotelier avait été
embarrassé lui aussi, et avait songé à lire : ᾽Τησοῦ
Χριστοῦ; mais l’ecclamation : εἷς ἅγιος; εἷς χύριος, εἷς
᾿Ιησοῦς Χριστός, rapportée, 1. VIII, c. x, l'avait
arrêté.
Cette raison n’est pas excellente, car, pour ces
formules que l’on peut supposer d’origine diverse, on
ne doit pas raisonner comme du texte d’un auteur
dont la personnalité est bien déterminée.
La parenté du texte ambrosien avec celui des Consti-
ritu).
Domine Deus agnus Dei Domine Deus Filius Pa-
tris
Filius Patris, qui tollis Agnus Dei, qui tollis
peccata mundi peccata mundi
miserere nobis. Qui tollis
peccata mundi, Ξ
suscipe deprecationem suscipe deprecationem
nostram nostram
Qui sedes ad dexteram
Patris, miserere nobis.
Qui sedes ad dexteram
Patris, miserere nobis ;
miserere nobis, subveni
nobis,
dirige nos, conserva nos,
mundanos,pacificanos.
Libera nos ab inimicis,
a tentationibus, ab hæ-
reticis, ab arianis, a
schismaticis, a barbaris.
Quia tu solus sanctus:;
tu solus Dominus, tu
solus altissimus, Jesu
Christe
Quoniam tusolussanctur,
tu solus Dominus, tu
solus altissimus Jesu
Christe, cum Sancto
Spiritu
in gloria Dei Patris. in gloria Dei Patris
cum Sancto Spiritu, in
sæcula sæculorum.
Amen. Amen.
tulions apostoliques est évidente et devient un des
loci classiques servant à démontrer les rapports étroits
qui existent entre la liturgie ambrosienne et les litur-
gies orientales.
H. LECLERCQ.
DRACONARIUS. Les Scythes, c'est-à-dire
Daces, Sarmates, Parthes, avaient pour enseigne un
dragon en étofie que portait une hampe élevée, se
gonflant et se déroulant au vent en replis capricieux.
En 175, l’armée romaine compta un corps nouveau
composé de Sarmates Jazvges qui, vraisemblablement,
apportèrent et imposèrent leur enseigne de prédilection.
Moins d’un siècle plus tard, vers 250, le symbole était
répandu partout. En 259, au moment de la grande vic-
toire de Sapor sur Valérien, on voit Gallien, collègue de
l'empereur vaincu et prisonnier, célébrer à Rome des
decennalia où figurent dracones et signa, tant ceux con-
servés dans les temples que ceux des légions. En 273,
une lettre, douteuse il est vrai, d’Aurélien sur le sac
de Palmyre parle des méfaits d’un aguilifer de la
légion 1110 cum vexilliferis el draconario. Au 1vesiècle,
nous trouvons 1 :
Δ Orelli-Henzen, Inscript. latin. select. colleclio, 1856, t. 111,
n. 6812, Rome, musée du Vatican.
” 41537
BANTIO DRACONARIVS
HIC REQVIESCIT IN PACE
ΟΝ! VIXIT ANNOS TRIGIN
TA QVUINQVE CVM SVIS
Dans les armées le dragon est devenu le signum
militare des Romains. Végèce attribue des dracones à
chaque cohorte, tandis que l’aigle est réservée à la
légion; ils sont portés par les draconarii, qui semblent
n'être pas distincts des signiferi :.
Les dracones avaient eu un retour de faveur sous
Julien ; cependant l'adoption du labarum par Con-
stantin avait compromis pour toujours leur popularité.
Le labarum était, en somme, le vexillum impérial, celui
que portaient les bucellarii et cependant le porteur
d'un labarum prend le nom de draconarius. D’après
Pellicia, les processions chrétiennes auraient, de très
bonne heure, comporté un ou plusieurs étendards au
É type du labarum et ils étaient portés par des clercs ©.
] (νοοῖ Crorx de procession.) Au 1v° ou au v® siècle,
on portait à Constantinople des croix dans les céré-
La monies de supplication publique et, vers ce même
L temps, l’usages’en établit à Rome, ce qui donna lieu
ὶ à l'institution de draconarii. Ceux-ci ont-ils dès lors
[1
pur
\
porté le titre de szaucozdcos, comme leurs collègues de
Constantinople *? malgré la présence de cette épitaphe,
on en peut douter * :
locus ioanNIS STAVROFORIS
hic requiescit? iN PACE FORTVNA QVI VIXIT
deposita KAL-OCTOBRIS STIL icone v. c. cons.
La première ligne est d’une autre main que le reste:
n'est-ce pas que l’épitaphe de Fortuna, morte en 400
ou 405, aura été utilisée au ve ou même au vie siècle ?
# H. LECLERCQ.
DRAGON. Ce que les premières générations
chrétiennes entendaient symboliser par le dragon,
c'est assurément un principe mauvais; mais il est
difficile d'en dire plus et de préciser rigoureusement.
Avec l’aspic et le basilic (voir ce mot), l’Écriture le
plaçait en fâcheuse compagnie et nous avons eu, plu-
sieurs fois déjà, l’occasion de montrer, principalement
sur des lampes chrétiennes, ces animaux piétinés par
le Christ, mais en compagnie du lion, qui d’autres fois
symbolise le Christ lui-même.
Constantin, pour exprimer la défaite des démons,
se fit représenter, dans le premier vestibule du palais
impérial, la tête ornée de la croix, le labarum à la main
et le dragon tordu et percé à ses pieds par la pointe
de la haste du labarum 5. Nous avons montré déjà sur
des monnaies (voir Dictionn., t. 111, au mot CHRISME,
col. 1496, fig. 2831) l’étendard impérial, surmonté du
chrisme, planté dans le corps du dragon. A l’autre
extrémité chronologique de nos recherches,nous voyons
que le dragon n’est pas en voie de réhabilitation,
puisque, en 858, afin de prouver à Louis, roi de Ger-
manie, la damnation éternelle de son trisaïeul Charles-
Martel, les évêques des provinces de Reims et de
1 Végèce, 117, 13; Ammien Marcellin, XVI, x, 7; χα, 39;
Claudien, Cons. Hon., 111, 138; 1V, 545; 111, 560. — 5 Pellicia,
De christ. eccles. politia, t. 11, p. 113 .— * Du Cange, Glossa-
rium med. græcit., au mot : σταυροφόρος; 5. Borgia, De cruce
. Veliterna, in-4°, Romæ, 1700, p.34-35.—* De Rossi, Inscript.
christ. urb. Romæ, 1861, t. 1, p. 232, n. 544 (en 400 ou 405).
δ Eusèbe, Vita Constantini, 1. III, ec. ur, P. G.,t. xx,
col. 1057. — $ A. de Bastard, Rapport sur une crosse du
X11° siècle, dans Bull. du Comité de la langue, de l'hist. et
des arts de la France, 1860, t. 1v, p. 450, 683, note 206.
Saint Eucher mourut dix ans avant Charles-Martel. —
2 Arnobe le Jeune, In psalm. CIII, cité par A. de Bastard,
op. cit, p. 664. — 5 Dom Jérôme Lauret, Sylva allegoriarum
totius sacræ Scripturæ, in-4°, Venetiis, 1575. — ? S. Grégoire,
Dialogi, 1. 11, ce. xxv, P. L.,t. Lxvi, col. 182. — 1° Molanus,
commenté par Paquot, renforcé de Scaliger, Pierre Belon,
DRACONARIUS — DRAGON
1538
Rouen lui écrivent qu'il n’en faut pas douter puisque
saint Eucher d'Orléans (+ 743?) vit un jour Charles-
Martel au beau milieu de l'enfer et qu'un dragon
s’échappa du.tombeau du prince #.
Si on recourt aux écrits des Pères,on trouve à peu
près la même note. Dieu a créé le dragon en créant
la nature du diable, écrit Arnobe le Jeune ? : Formavit
Deus draconem, quia ipse creavil diaboli naluram,
qui per malam voluntatem factus est draco. Dom Lau-
ret δ, qui avait eu la louable patience de rechercher
ce qu'Origène, Arnobe, saint Jérôme, saint Augustin,
saint Eucher ont pensé du dragon, en avait rapporté
cette opinion que, pour eux, le dragon est une espèce
de serpent de grande dimension, vivant dans l’eau,
pestilentiel et horrible. Les dragons signifient d’ordi-
naire Satan et ses compagnons; Lucifer est appelé
« grand dragon» par comparaison avec des dragons
plus petits. Ce dragon rampe, vole, plonge dans la mer,
vomit du feu, etc. Non seulement il est aux ordres de
Satan, mais il exécute parfois les commandements des
saints. Saint Grégoire le Grand imagine un jeune
moine fugitif ramené au monastère par la brusque
apparition d’un dragon, qui semble bien accomplir
une mission que lui aurait donnée saint Benoît *.
Les dragons volants sont particulièrement redoutés.
D'après saint Isidore de Séville, il est alors poussé
par la force de l’air. Il porte une crête et tire la langue;
sa force n’est pas dans ses dents, elle est dans sa
queue; il n'empoisonne pas, il étouffe. Même l'éléphant
n’est pas à l'abri de son enroulement mortel. Le dragon
naît en Éthiopie et dans l'Inde, au plus fort des cha-
leurs de l'été. Les gens d’Uzalis, en Afrique, racon-
taient avec terreur, au témoignage de leur évêque
Evodius, qu'un dragon immense, immensæ magni-
tudinis, s'était montré dans les airs, un jour de marché,
au-dessus de la ville. On courut à l’église et on appela
à l’aide le protomartyr Étienne, le dragon disparut.
Le lendemain, un marchand inconnu apporta au
diacre Sennodus une toile peinte où l’on voyait à droite
saint Étienne, une croix sur l'épaule, frappant une des
portes d'Uzalis, d’où le dragon se sauvait, mais ce
n’était que pour tomber sous les pieds du grand
martyr 1.
Les dragons sont parfois figurés dans les monuments
archéologiques, soit au pied du labarum, de la croix
ou des saints. On a dressé des catalogues de saints
vainqueurs d’un dragon, on n’est pas parvenu à mettre
un épisode historique certain, incontestable, à l’origine
de cette dernière classe de représentations #. La plupart
de ces récits remontent au moment où la prédication de
l'Évangile renversa dans les campagnes le culte des
faux dieux. Marangoni, simple chanoine d’Anagni,
n’osa risquer son opinion en ce sens qu'à l'abri de
l'autorité du cardinal Baronius. « Bien que tels et tels
peintres nous représentent saint Maron ayant à ses
côtés le dragon et la princesse, et prêt à exterminer
celui-là en délivrant celle-ci — tout comme il a été
en usage chez les anciens de peindre saint Georges et
Jérôme Cardan, Bochart, le « savant monsieur Bochart »,
sont intarissables, et aussi A. de Bastard. Nous croyons
qu’on peut s’en tenir à ces quelques indications. On trouvera
enfin une notice dans Calmet, Dictionnaire historique,
critique, chronologique, géographique et littéral de la Bible,
in-S°, Toulouse, 1783, t. v, p. 220-221. On est passablement
surpris de voir A. de Bastard, op. cil., p. 687, imaginer que
le Jonas des catacombes est un dragon marin mangeant
des hérétiques qui troublent la sainte Écriture. Π met le
tout au compte de saint Jérôme, qui n’a jamais dit pareille
bourde. — 11 Marangoni, Delle cose gentilesche e profane,
trasportate ad uso e ad ornamento delle chiese, in4°, Roma,
1744: M. Meyer, Ueber die Verwandtschaft heidnischer und
christlichen Drachentôdter, dans Verhandlungen der XL Ver-
sammulung deutscher Philologie, in-S°, Leipzig, 1890,
p. 336 sq.
1539
plusieurs autres saints dans de semblables attitudes —
il ne saurait exister une chose plus fabuleuse que la
fiction du dragon. En réalité, rien de cela n’est de
histoire, mais c’est un pur symbole : ciô non ὃ istoria,
ma un simbolo 1.
Il existe une catégorie de monuments sur lesquels
le dragon est représenté; ce sont des objets barbares
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DRAGON — DROGON (SACRAMENTAIRE DE)
1540
tranche latérale supérieure, un évidement long de
Om041 sur 0047 de profondeur, fermant par un
coulisseau en ivoire, qui est conservé et qui se meut
dans une rainure dont il ne peut sortir que lorsque
lon a démonté la charnière unissant la boucle à la
plaque. Cette cavité a pu contenir des reliques, une
mèche de cheveux. Ce qui fait l'intérêt della boucle
NU
NN
3876. — Plaque de ceinturon en ivoire, trouvée à Issoudun.
D'après Bull. de la Société nat. des antig. de France, 1877, p. 197.
et mérovingiens fort grossiers, mais intéressants néan-
moins.
On sait combien les barbares ont affectionné les
plaques de ceinturons. Là s’était donné rendez-vous le
talent de leurs orfèvres et de leurs ciseleurs. Les figures
d'animaux y furent représentées avec plus de bonne
volonté que d'adresse, mais, somme toute, les résultats
obtenus sont supérieurs à ceux de la représentation
humaine. Il ne faut pas trop s'attacher à définir les
quadrupèdes bizarres, contournés, enchevêtrés, qui
reviennent sans cesse sous le burin des graveurs.
L'aspect est d'ordinaire repoussant et l'animal semble
irrité, probablement à cause de l’œil démesurément
agrandi : aigles, insectes, mouches, poissons, colombes,
serpents, griffons se disputent le moindre espace libre.
Une hideuse combinaison de griffon et de serpent ἃ
produit un type monstrueux, aux mandibules ourlées,
aux pattes difformes, qui est un dragon, si l’on veut,
mais qui n’est rien du tout ?.
Nous citerons seulement une plaque d'ivoire trouvée
dans une tombe, lors des fouilles exécutées sous le
transept de l’église Saint-Cyr d’Issoudun*. Il s’agit
d'une boucle d'ivoire composée de deux pièces, avec
charnières, s‘emboîtant l’une dans l’autre : la plaque
se fixant à la ceinture et la partie qui porte l’ardillon.
Ces deux pièces sont ciselées. Dans un cadre d’orne-
ments géométriques, se voit une croix avec Α et ὦ
suspendus à ses branches et un animal vu de profil,
dressé, le bec crochu, les griffes en arrêt (fig. 3876).
L'extrémité de cette plaque est refendue par une
rainure, profonde de Om013 et destinée à recevoir
l'extrémité du cuir ou de l’étoffe, que traversaient deux
rivets de métal encore existants. Trois millimètres
plus loin que le fond de cette rainure, s'ouvre, sur Ja
21Moranzoni, Memorie sagre e civili dell’ antica città di Novana
oaaidi Città Nuova, nelle provincia del Piceno, in-4°, Roma,
1743.— °C. Barrière-Flavy, Les arts industriels des peuples bar-
bares de la Gaule du Ve au V1II9 siècle, in-4°, Paris, 1901,
t. 1, p. 159 sq. Cf. A. Longpérier, Sur les dragons de l'anti-
quité, leur véritable forme et sur les animaux fabuleux des
légendes, dans Comptes rendus de la deuxième session du
Congrès intern. d'anthropol. et d'archéol. préhistorique, 1867,
d’Issoudun, c’est qu’elle est exécutée en ivoire, comme
la boucle de ceinture de saint Césaire d'Arles (voir
Dictionn., t. 1, col. 2905, fig. 982). Quant au type des
dragons, il est certainement barbare et d'époque
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3877. — Boucle en bronze de Saint-Étienne de Coldres.
D'après Bull.de la Soc. nat. des ant. de France, 1877,p. 198.
mérovingienne, et on peut en rapprocher le dessin
d'une boucle de bronze découverte dans le cimetière
de Saint-Étienne de Coldres (Jura) (fig. 3877) 4,
H, LECLERCQ.
DROGON (SACRAMENTAIRE DE). Drogon,
fils de Charlemagne, né en 801 (ou 807), abbé de Luxeuil,
évêque de Metz en 826, mort en 855. Ce personnage
p. 285-286, — ΞῈ, Le Blant, Boucle en ivoire, trouvée à
Issoudun (Indre), dans Bulletin de la Soc. nat. des antiq. de
France, 1877, t. xxxvIn, p. 196 sq. — Ὁ. Monnier, dans
Annuaire du département du Jura pour 1841, Ὁ. 83, pl. 11.
Voir encore J. Gilloy, Les plaques ajourées carolingiennes au
type du dragon tourmentant le damné, dans Bull. archéol. du
Comité des trav. hist., 1892, p. 368-375, et Dictionn., t. 1V,
col. 200, fig. 3562-3565.
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D τον
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ne.
_ 1541
ne rentre pas dans la limite chronologique de nos
études, mais son nom sert à désigner un manuscrit
précieux exécuté pour lui et qui est digne d’être
compté parmi les monuments paléographiques les plus
remarquables de la renaissance carolingienne. C’est
à ce titre qu'il nous appartient, comme les manu-
scrits de Charles le Chauve. Voir Dictionn., t. 111,
col. 825.
Ce manuscrit est coté n° 9428 des mss latins de la
Bibliothèque nationale. Il comprend 130 feuillets,
de 0m266 de haut sur 0m214 de large. Entré à la Biblio-
thèque en 1802, venant de Metz. Il devait se trouver
dans cette ville depuis près de mille ans, ayant été
DROGON (SACRAMENTAIRE DE)
1542
nait par les mots : Gundulfus, vii idus seplembris,
qui se rapportent à l’évêque Gondulfe, mort en 825.
On y ajouta en onciales d’or le nom de Drogon :
DROGO ARCHIEPISCOPVS VI IDVS DECEMBRIS.
A la suite du nom de Drogon, ont été inscrits par
une seule et même main les noms de ses trois suc-
cesseurs : Adventius, Wala et Ruotpertus (855-916).
Le corps de l’ouvrage est en minuscule, avec des
titres monumentaux en grandes capitales romaines
(fol. 16 vo) et des pages entières en capitales d’or
(fol. 14, 15, 20 vo, 21, 24 vo, 25, 27, 29, 59, 60), et
d’autres, au nombre de quatorze, en onciales d’or
(fol. 10 vo, 14 vo, 17-20, 58 vo, 59 vo, 71 vo, 72, 78).
3878-3880. — Lettres ornées du sacramentaire de Drogon.
D'après Ch. Cahier, Nouveaux mélanges d’arch., d’hist. et de littér., Paris, 1874, t. 11, p. 115-117.
υ
exécuté pour Drogon, entre 825 et 855. Le titre sous
lequel on le désigne d’une manière usuelle, sacramen-
taire de Drogon, est exact. C’est bien, en effet, un
sacramentaire, contenant les oraisons et les préfaces
des principales fêtes de l’année.
En tête (fol. 3-12) sont les prières pour les ordina-
tions. Le développement qu'on ἃ donné à l'office de
saint Arnoul (fol. 91) et la grande peinture qui en
fait l’ornement prouvent assez l'appartenance du
manuscrit à l'Église de Metz. Une autre preuve se
trouve dans le texte des oraisons en l’honneur de saint
Gorgon (fol. 93). Enfin, ce qui est décisif, c'est le
double catalogue des évêques de Metz qui se 11 à la
fin du volume (fol. 126 et fol. 127 vo).
Le premier, rédigé en vers, sous le pontificat d’An-
gelramnus (768-791), est intitulé : Zncipiunt versus
de episcopis Mettensis civilalis, quomodo sibi ex ordine
successerunt; il a été publié par Meurisse, Histoire
des évêques de Metz, p. 685; par dom Calmet, Histoire
de Lorraine, t. 1, preuves, 81; par Holder-Egger, dans
Monumenta Germaniæ historica, Scriplores, ἴ. ΧΠῚ,
Ῥ. 803, et par Dümmiler, Poelæ ævi Carolini, t. 1, p. 60.
Le second a pour titre : Subter adnexi kalendarum
dies pandunt qualiler præscripli pontifices Christi mi-
graverunt ad Chrislum. Primitivement il se termi-
« La décoration en est encore plus remarquable que
l'écriture, écrit M. Léopold Delisle. Les initiales ordi-
naires sont simplement tracées en or; mais,en tête
de chaque office, il y a de grandes lettres fleuronnées
dont les traits principaux, figurés en vert ou en brun
rougeûtre, sont bordés d’un filet d’or. Les oflices des
fêtes les plus importantes débutent par une très
grande initiale, renfermant de petits tableaux, dessi-
nés avec beaucoup d’aisance et de goût, dont le style
rappelle assez bien celui des illustrations du fameux
psautier d'Utrecht. »
La paléographie, les miniatures et le texte de ce
sacramentaire ont été étudiés dans les ouvrages dont
les titres suivent :
Silvestre, Paléographie universelle, pl. cxxXxtI: de
Bastard, Peintures el ornements des manuscrits,
pl. cxxXxXI-cxxxIX; le même, Etude de symbolique
chrétienne, dans Bulletin du Comité de la langue, de
l'hist. et des arts de la France, t. 1V, p. 460-470; J. La-
barte, Histoire des arts industriels, in-8°, Paris, 1864,
Ἐς ἃν Ὁ: 221; ἔτ απ p. 114; 2médit:; Paris; 1872, ΤΟΊ,
p. 119; t. 11, p. 207; L. Delisle, Le Cabinet des manu-
serits, t. 111, Ὁ. 262, pl. xxIX; Ch. Lenormand, Trésor
de numismatique εἰ de glyptique, pl. Xvrm-xIK; C. Cahier,
Lettres historiées, dans Nouveaux mélanges d'archéologie,
1543
d'histoire et de littérature sur le moyen âge, in-4°, Paris,
1874, p. 114-139; R. de Lasteyrie, dans Revue critique,
1876, p. 210; Rohault de Fleury, La messe, Études
archéologiques sur ses monuments, in-40, Paris, 1888,
t. 1, p. 67, pl. 1v à vi; Bradley, À dictionary of minia-
turist, illuminators, calligraphyers and copyists, in-8°,
DROGON (SACRAMENTAIRE DE)
1544
1Χ5 siècle, il est néanmoins étrange de voir le célébrant
sans chasuble et pieds nus, aussi il est probable qu'on
a voulu ici figurer la messe et sa célébration idéale.
La main céleste vers laquelle le prêtre lève les yeux
nous montre assez qu'il s’agit de figures symboliques
et non de représentation purement réaliste. L’autel
3881-3883. — Lettres ornées du sacramentaire de Drogon.
D’après Ch. Cahier, op. cit., p. 120, 122, 125.
London, 1887, t. 1, p. 290; L. Delisle, Mémoire sur
d'anciens sacramentaires, dans les Mémoires de l’ Acad.
des inscriplions et belles-lettres, t. xxXxI1, 1'e partie,
p. 100-102, n. xvu; New palæographical Society,
pl. czxxxvI (fol. 38); pl. ccxxxv (fol. 71 v°); L. Weber,
Einbanddecken, Elfenbeintafeln, Miniaturen, Schrift-
proben aus Metzer liturgischen Handschriften, 1. Jetzige
Pariser Handschriften, 1913; A. Venturi, Storia dell'
arte italiana, in-8°, Milano, 1902; t. τι, p. 187, fig. 155,
drapé, le calice à anses, la couronne de lumière sont,
par contre, des traits bien réels. A gauche, probable-
ment Abel qui présente un agneau; à droite, peut-être
Abraham, nimbé, qui présente le bélier substitué à
Isaac. En bas, les bœufs, allusions aux sacrifices de
l’ancienne loi.
Le V du Vere dignum (fig. 3880) se trouve à la béné-
diction des fonts et nous montre le cérémonial qui
accompagne cette fonction liturgique. Deux scènes
en
3884-3885. — Lettres ornées du sacramentaire de Drogon.
D'après Ch. Cahier, op. cil., p. 121, 123.
p. 224;
Occident und Orient, in-8°, Freiburg, 1907, p. 170-171,
fig. 67, 68.
Nous allons reproduire et annoter un certain nombre
de lettres ornées. ,
Τ. Cette majuscule (fig. 3879) sert d’initiale au com-
mencement du canon missæ, c'est le début du Te
igitur. Le P. Cahier, dans son commentaire, observe
avec raison, croyons-nous, que le prêtre qui ofïre le
sacrifice ne représente nullement Melchisédech, mais
l’oblation du sacrifice de la messe. A cette date du
J. Braun, Die liturgische Gewandung, im ! sont représentées sous des édicules très peu différents
Le célébrant — prêtre ou évèque, aucun indice ne per-
met de préciser, mais c'est plus probablement un
évêque qu'on ἃ eu l'intention de représenter — bénit
les fonts, et il y plonge le cierge à plusieurs reprises.
Le V suivant (fig. 3878) se réfère à la bénédiction
du saint chrème. L'évêque, ayant déposé la mitre,
chante une préface, qui précède l'opération du mélange
du baume et de l'huile. Le diacre porte la liqueur
qui va être consacrée. Un chapelain tient le livre dans
lequel le prélat lit les formules du cérémonial. En
1545
arrière, deux assistants tournent la tête, ce dont l’ex-
cellent P. Cahier semblait tout prêt à se scandaliser.
Pour s’épargner cette nécessité, il imagina que c’étaient
deux clercs faisant signe d'apporter l’eau avec laquelle
l'évêque se lavera les mains 1
Un O de petites dimensions a été déjà figuré (voir
Dictionn., t. 111, col. 3148 fig. 3432); c’est un abbé,
la crosse en main, en présence d’un homme et d’une
femme présentant leurs enfants, qu'ils tiennent dans
leurs bras.
Le C initial de l’oraison de la messe de Noël a été
donné déjà (voir Diclionn., t. 1, col. 2567, fig. 839). On
y voit la Vierge couchée avec une servante, ou une
accoucheuse auprès d'elle; un peu au delà, l’enfant
Jésus dans la crèche entre le bœuf et l’âne, un ange
qui met sa main en porte-voix pour appeler les bergers
DROGON (SACRAMENTAIRE DE)
1546
Pour la fête de saint Étienne, DA, avec quatre épi-
sodes (fig. 3385) qui se combinent dans la scène unique
du martyre. Le saint est agenouillé, accablé de pierres,
et il voit le ciel entr'ouvert et le Christ debout à la
droite du Père, figuré, suivant l’ancienne méthode
symbolique, par une main divine. Une porte de ville,
largement ouverte, rappelle le lieu du meurtre, hors
de la cité sainte, dont la muraille est figurée par le
jalonnement de dix tours.
Voici O servant d’initiale à la collecte de la messe
du jour de la Purification (fig. 3846). Marie présente
son fils à un prêtre, peut-être Siméon; en arrière, saint
Joseph et la prophétesse Anne.
Pour la collecte de l’Épiphanie, un D (fig. 3387).
Au bas de la lettre, les trois mages, coiffés à l’orientale,
se présentent à Hérode, puis,suivant l'étoile à six ταῖς,
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NIV VEN
AH
ON
Nu
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SES COIN
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3886-3887. — Lettres ornées du sacramentaire de Drogon.
D'après Ch. Cahier, op. cit, p. 124.
qui arrivent leur bâton à la main, à moins quecene soit |
saint Joseph assoupi, la tête appuyée sur la paume
de la main; enfin, le bain de l'enfant Jésus.
Un D ἃ induit en erreur le P. Cahier (fig. 3981).
Son ancien collaborateur le P. Martin disait dans ses
notes « avoir emprunté au carême » cette lettre;
le P. Cahier y découvre une scène de la Nativité et
il en profite pour partir en guerre contre les missels
modernes, les typographes, etc. Il s’agit ici de la Ten-
tation du Christ au désert. Le tentateur se présente
et montre au Christ les pierres à ses pieds. Plus loin,
le tentateur transporte le Christ sur le faite du Temple
et lui dit : Situ es le Fils de Dieu, précipite-toi. Enfin,
le diable s'éloigne et les anges s’approchent pour servir
Jésus. Dans un angle, on voit deux mufles d'animaux,
un bœuf et une chèvre (?), devant lesquels semblent
posées deux coupes?
Encore un D servant d’initiale à la collecte du jour
de la Circoncision (fig. 3584). C'est Marie assise avec
Jésus dans ses bras. Deux servantes s'apprêtent à la
servir, une d’elles verse l’eau dans un bassin. En face,
saint Joseph assis semble méditer. Je ne m'explique
pas pourquoi, à propos de cette miniature, le P. Cahier
parvient à mettre en cause Raphaël et Michel-Ange.
On voudra bien excuser l’omission pure et simple
que nous faisons de ces inutiles digressions,
Nouveau D, avec, cette fois, le massacre des Inno-
cents, au jour de leur fête. Il y a cinq épisodes fort
habilement représentés (fig. 3588). Deux scènes de
tuerie et trois scènes de lamentation.
DICT, D’ARCH. CHRÉT,
arrivent avec leurs présents devant Ja Vierge et Jésus.
En haut et en bas, deux portes de villes : Jérusalem
et Bethléem, souvenir du symbolisme en honneur au
IVe siècle.
L'initiale du dimanche des Rameaux, O (fig. 3S82),
se passe de commentaire.
Autre initiale © (lig. 3S8£9\, pour l'oraison de la
messe du mème jour.
On aura pu remarquer combien est devenue rare
l'influence des apocryphes sur l’iconographie, sauf pour
la Nativité, où on se trouve en présence de thèmes
désormais invariables.
Le sacramentaire de Drogon contient d’autres
miniatures, mais, selon nous, d'un intérêt et d’un
art moins dignes d'attention.
Le D de la collecte du jeudi saint réunit le repas
de la Cène, au moment où Judas met la main au plat
en même temps que Jésus, et le baiser de trahison
(voir Jupas), à l'instant où la cohorte s'apprête à
arrêter le Sauveur.
Le jour de Pâques, le D de la collecte figure l’arrivée
des saintes femmes au tombeau, dans la coupole
duquel veillent deux anges, et au moment où les sol-
dats tombent à la renverse. Plus loin, Jésus apparaît
à deux saintes femmes et à Madeleine seule. Une autre
scène de la résurrection est figurée dans un D du
samedi in albis, c'est probablement saint Jean arri-
vant au tombeau avant saint Pierre.
Le C de l’Ascension est une belle composition
(fig. 3888) de quinze personnages.
IV. — 49
Quelques miniatures se rapportent aux messes des
saints. L'apparition à Zacharie, père de saint Jean-
Baptiste; la naissance de saint Jean-Baptiste. L’en-
fant ne paraît pas, mais, dit le P. Cahier, il eût fallu
le représenter « gros comme une épingle », autant
s’en passer,et puis il se reprend : peut-être qu’on est
en train de le baigner, et on le rapportera emmailloté 1.
Puis encore les martyres de saint Pierre, saint Paul,
saint André sur la croix droite, de saint Laurent.
= 3 H. LECLERCQ.
DROIT (COTÉ). Depuisle vi siècle, dans les gran-
des compositions décoratives telles que nous les voyons
sur l’arc triomphal et dans la conque de l’abside des
basiliques, on considéra comme place d'honneur le côté
gauche, par rapport à la situation du Christ, tandis que
le côté droit passa pour secondaire. C’est ce que nous
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DROGON (SACRAMENTAIRE DE) — DROIT (COTÉ)
1548
Damien, les deux titulaires, égaux en mérite et en
dignité, sont à côté l’un de l’autre *.
Cette dignité plus grande du côté gauche semble
aller à l'encontre de notre conception du rapport
entre la droite et la gauche et de la prééminence du
côté droit. Cette prééminence, sans faire abstraction
d’une certaine loi physique que les naturalistes
appellent la loi de la dextériorité et qui se manifeste
dans toute la nature, est le résultat d’une sorte d’insti-
tution sociale et religieuse, dont on peut étudier les
manifestations dans les documents archéologiques et
liturgiques, et dans les lois philologiques. La droite
est le côté sacré, le côté de la vie et de la force; la
gauche, le côté profane, de la mort, de la faiblesse; la
droite signifie le haut, le monde supérieur; la gauche,
le bas, le monde inférieur; la droite est le dedans de la
3888-3889. — Lettres ornées du sacramentaire de Drogon.
3 D'après Ch. Cahier, op. cit., p. 125-131.
pouvons constater dans les mosaïques de Sainte-Pra-
xède, des Saints-Côme-et-Damien, au Forum, ainsi que
dans la mosaïque contemporaine de Saint-Laurent et
dans l’abside du 1x° siècle à Sainte-Cécile, où Félix IV,
Pélage IT et Pascal se voient constamment dans le fond,
du côté où se trouve saint Paul, à la droite du Sauveur,
tandis qu’un saint occupe le côté opposé à gauche.
De même encore, sur l'arc triomphal de Saint-Clément.
On pourrait objecter le fait que, dans la mosaïque de
Saint-Marc, le saint éponyme de la basilique, Marc
l’évangéliste, désigné expressément par son nom, se
trouve à droite, à côté du pape Grégoire IV, mais ici
le saint est représenté embrassant le pontife et accueil-
lant son offrande: il a donc été déplacé, pour le rappro-
cher du donateur. Ce qui prouve qu'il en est vraiment
ainsi, c’est la disposition des figures : saint Félicissime,
simple diacre, est à la droite du Seigneur et près de
celui-ci, prenant le pas sur l’évangéliste, qui devait,
non seulement en sa qualité de titulaire de l’église,
mais aussi en raison de sa grande dignité, l'emporter
de beaucoup sur le diacre martyr. Ceci s'applique éga-
lement à l’abside de Sainte-Cécile; ici la sainte ano-
nyme qui reçoit l’offrande du pape Pascal est sans
doute la titulaire de l'église. Aux Saints-Côme-et-
1 Plus loin, à propos de saint Laurent, c'est la Revue
des Deux Mondes qui est houspillée, — ὃ De Rossi, Musa-
ici eristiani di chiese di Roma, in-fol., Roma, 1873 sq.
communauté, la gauche le dehors. Les fonctions des
deux mains forment aussi contraste. Chez les primitifs,
la main droite exprime l’idée de moi, de haut, de bra-
voure, de puissance, de virilité; la gauche, le non-moi,
la mort, la destruction, l'enterrement. Dans les litur-
gies primitives, la droite prie, bénit, consacre, pré-
sente l’oblation; la gauche bannit ou détruit 165
influences perverses des mauvais génies. La main
gauche signe les contrats sinistres; la droite conclut
le mariage, prête le serment, contracte, prend posses-
sion, commande, affirme *.
La valeur symbolique du côté droit et du côté
gauche est connue et relevée par saint Augustin et
par saint Léon et mise en relation avec le jugement
dernier. Zpsa crux si altendas tribunal fuit; in medio
enim Judice constituto, unus latro qui credidit liberatur,
aller qui insultavit damnatus est. Jam significabat quod
facturus est de vivis et mortuis, alios positurus ad dexte-
ram, alios ad sinistram. Nihil ergo medium erit; similis
ille latro futuris ad sinistram, similis alter fuluris ad
dextram #; et saint Léon : Jesus Christus Filius Dei,
cruci quam eliam ipse gestaral affixus est, duobus
latronibus, uno ad dextram ipsius, alio ad sinistram
simililer crucifixis; ut eliam in ipsa patibuli specie
— ? Hertz, La prééminence de la main droite, dans Revue
philosophique, décembre 1900, —4S. Augustin, Tractatus
in Johannem, xxx1, P. L., τ, xxxv, col. 1636.
ὥνμςθνοι (νἀ, το TE ὦ de
ἂν
num est facienda discretio, cum et salvandorum figuram
Le. credentis latronis exprimeret εἰ damnandorum for-
-mam blasphemantis impietas prænotaret *.
- Ji suflirait de relire le chapitre de saint Matthieu
concernant le jugement dernier, pour voir le Juge
souverain séparer, comme fait un berger, les brebis
- des boucs, ranger les brebis à sa droite et les boucs
ἃ sa gauche, puis dire aux brebis : Venez, les élus de
_ mon Père, et chasser les boucs vers la géhenne ?, Évi-
demment ce texte, lu et commenté, devait confirmer
l'opinion de la prééminence du côté droit sur le côté
gauche. Comment en est-on arrivé dans les monu-
… ments du vi‘ siècle et depuis à attribuer le principal
honneur au côté gauche, aux dépens du côté droit?
Le fait est d'autant plus remarquable que, sur les
fonds de coupe dorés qui se répartissent sur unepériode
d’un siècle environ entre le milieu du 11° et le milieu
du :v° siècle, nous trouvons nombre d'exemples de
saint Pierre placé à droite; ceux sur lesquels il est
_ placé à gauche sont exceptionnels, trois ou quatre
en tout. Α partir du v° siècle, saint Pierre et saint
Paul se sont déplacés et chacun a pris la place de
l’autre. Désormais, c'est la disposition primitive qui
deviendra exceptionnelle pendant tout le moyen âge.
La raison, personne n’a pris la peine de nous l’ap-
prendre et ce qu'on en a dit de nos jours n’est que
conjecture Ὁ. Ce qui nous paraît plus vraisemblable,
c’est que la droite et la gauche ont été appréciées
d'abord par rapport au Christ, plus tard par rapport
au spectateur. Dès lors, dans un cas comme dans
… l'autre, saint Pierre, dont personne n'eut jamais idée
… d'amoindrir la prééminence au profit de saint Paul,
Lots toujours la droite.
. Est-il nécessaire ou simplement utile de rappeler
“qu'on a donné successivement le nom de côté droit
οἵ côté gauche de l’église aux deux directions opposées ?
Primitivement, quand le prêtre ou l’évêque célébrait
tourné vers le peuple, la droite était nommée d’après
sa position, par conséquent à gauche de la façade;
quand le célébrant tourna le dos aux fidèles, la droite
fut encore la sienne et aussi celle des fidèles entrant
dans l'église et le visage tourné directement vers
l'autel 4.
H. LECLERCQ.
r DROIT D'ASILE. —]I. Antiquité. IL Orient.
III. Occident. IV. Bibliographie.
1. ANTIQUITÉ. — Chez les Juifs, l’asile n'était pas
_ le temple, mais telle ou telle cité dans l'enceinte de
laquelle les homicides involontaires étaient assurés
de trouver sûreté et impunité, à condition de n’en pas
sortir jusqu’ à la mort du grand-prètre. Cette concep-
tion n’a guère de rapport avec celle de l'asile chrétien.
Au contraire, chez les Grecs, l'institution eut une
portée très différente. Le droit d'asile était conféré
… à beaucoup de villes et ce droit était consacré par les
“oracles et par la législation. Il était entré dans les
mœurs si profondément et si généralement qu'il se
. maintint longtemps après la conquête de l'Achaïe
_par Rome. Les asiles se multiplièrent surtout à cette
_ époque. « On se mettait, écrit Tacite, à établir des
asiles dans les villes grecques impunément et avec
pleine licence; les temples s'emplissaient de la lie des
esclaves. Les débiteurs et les hommes chargés d’accu-
Sations capitales y trouvaient un abri, et il n’y avait
τῷ Léon, Serm.,1v, de Passione Domini, P. L., t. τὰν,
col: 322. —_: Matth., xxv, 32-41 sq. — ᾿ Grimoüard de
Saint-Laurent, dans Revue de l'art chrétien, 1858 : Le Christ
triomphant ou le don de Dieu, et Annales archéologiques, 1864,
t Χχιν, p. 101-102 :
1 et saint Paul; enfin, dans Revue de l'art chrétien, 1866,
X, p. 16, note 1 : Étude sur une croix pastorale du musée du
Vatican. —
DROIT ee — DROIT D'ASILE
_
Aperçu inconographique sur saint |
1550
point de pouvoir assez fort pour réprimer les séditions
du peuple, qui protégeait les crimes du commun contre
le culte des dieux 5. » Les asiles étaient si nombreux et
si amplement pourvus de privilèges que l'exercice
de leur droit devint exorbitant et il fallut le restreindre
en le modifiant; toutefois il ne fut pas, comme l'avance
Suétone, entièrement aboli par Tibére‘. Les villes
auxquelles, après enquête et décision du sénat, le
droit d’asile fut conservé durent placer dans leurs
temples les plaques d’airain consacrant la mémoire
de leurs droits. Philon parle de l'assurance que recou-
vren£ les esclaves réfugiés à l'autel; du temps de
Plutarque, l’asile de Thésée était encore ouvert et le:
écrits de Pausanias font maintes fois allusion au droit
d'asile encore existant; Gaïus mentionne l'asile du
temple en même temps que celui de la statue impé-
riale; enfin, sous Antonin, on entend se renouveler
les mêmes plaintes que sous le règne de Tibère. On a
voulu ne voir parfois dans le droit d’asile qu’une insti-
tution aussi offensante pour les dieux que lucrative
pour leurs ministres, mais en pareilles matières l’épi-
gramme n’est pas de mise ct il faut reconnaître que
ce droit avait un but véritablement social. L'abus
ne doit pas faire condamner l'usage et si des scélérats
indignes de pitié, des prêtres avides ont tiré avan-
tage d’une institution qui parfois détourna de leur
destination des lieux de culte au point d’en faire des
mauvais lieux, ce sont de fâcheux exemples, mais
excepticnnels, et l’asile continua à atteindre son but
en accueillant, défendant et protégeant le faible contre
la vengeance du plus fort, en soustrayant l'individu
sans défense à la rigueur excessive de l’oppresseur.
C'était principalement en faveur des esclaves que
les asiles avaient été établis. « La bête, disait Euripide,
a la montagne pour abri; l’esclave ἃ l'autel des dieux 7.»
Il s’y précipitait souvent et on ne pouvait l’en déta-
cher et l'emmener qu'après le serment prêté par le
maître de n’en pas tirer vengeance. En cas de viola-
tion d'asile, on était exposé à certaines peines : à
Athènes, l’exil; ailleurs, la colère du peuple et la vin-
dicte des prêtres, très vigilants à maintenir leurs
privilèges et à n’en pas laisser mépriser les préroga-
tives. Aussi, de préférence, on évitait les violations
franches et manifestes, on préférait recourir. à la ruse.
On laissait le réfugié dans le temple, mais on en bou-
chaït les issues, où bien on approchait le feu assez
près de l’autel pour que le réfugié périît ὃ.
Rien de semblable à Rome, où la justice ne s’accom-
modait pas de ces subtilités. Au dire de Paganinus
Gaudentius ", Rome ignora entièrement l'asile reli-
gieux, auquel le Digeste ne fait, pour cette raison,
aucune allusion. Citons cependant le droit dont jouis-
saient les aigles des armées !?, l’autel de la Comédie,
la flamine Diale et la Vestale; citons aussi le bois-
asile, près Ostie, dont parle Ovide :!, la statue érigée
par le sénat à Romulus et le temple élevé plus tard à
Jules César, à l'abri duquel les esclaves trouvaient
franchise.
Le domicile était, pour le citoyen, un véritable
asile, une sorte de temple dédié aux Pénates et mis
saus leur protection *. Mais l’esclave n'avait pas de
domicile. Sous l'empire, il jouit d'un certain droit
d'asile. « De notre temps, écrit le jurisconsulte Gaïus,
il n’est permis ni aux citoyens romains, ni à aucune
autre personne vivant sous l'empire du peuple romain
et le côté gauche des églises, dans Bull. de la Soc. des antiq. de
Normandie, 1875, t. vit, p. 121-129.— 5 Tacite, Annales,
1. III, c. Lx. — " Suétone, Tiberius, ἃ. XXXVI: abolevit
el jus moremque asylorum. * Euripide, Suppliants.
“Il est vrai que ces interprétations finissaient par une
expiation quelconque. * De moribus sæculi Justinia-
næwi.— 19 Tacite, Annal., 1. I, €. XXXIX. — τ Ovide, Fasti,
4J. Travers, Que faut-il entendre par le côté droit | 1. 1.— 15 Cicéron, Pro domo, 1; Pro rege Dejotaro, 15.
de sévir outre mesure et sans cause contre leurs
esclaves. En effet, d’après la constitution du très
sacré empereur Antonin, celui qui, sans cause, tuerait
son esclave en serait responsable, comme celui qui
tuerait l’esclave d'autrui. La rigueur outrée des
maîtres est réprimée par le même prince. Consulté
par certains présidents de province au sujet des
esclaves qui se réfugient aux temples des dieux ou aux
statues des princes, il leur prescrivait, au cas où la
cruauté des maîtres leur semblerait intolérable, de
les contraindre à vendre leurs esclaves !. » Les statues
et statuettes des empereurs donnèrent lieu à un abus
beaucoup plus intolérable que celui d'aucun temple,
puisqu'on vit des scélérats, munis d'une statuette
de César, insulter impunément ceux qu'ils voulaient.
On vit Annia Rufilla accabler d'outrages en plein
Forum le patricien Caius Sestius, qui n’osait la faire
poursuivre, dans la crainte de léser la majesté de
Tibère, dont cette femme lui opposait l’image. Cette
image, ainsi que le disait Sestius au sénat, avait plus
de puissance que le Capitole et le temple des lois ὅ.
II. OrIENT. — Le triomphe de l'Église exerça une
influence adoucissante au profit des humbles, des
pauvres, des opprimés. Pour s’en tenir à l’exercice
du droit d’asile, nous voyons au concile de Sardique
Osius de Cordoue exposer comment on voit souvent
des malheureux se réfugier à l’église et, pour sa part,
il croit convenable de ne pas leur refuser le secours
qu’ils réclamaient, mais de s’employer à leur obtenir
pardon sans tarder. Et tous les Pères du concile s’asso-
cient à cette manière de voir *. Cette motion d’Osius
indique l'absence de toute loi constitutive de l'asile
au milieu du 1v° siècle et permet d’entrevoir comment
l'institution s’est introduite par les faits avant d’être
consacrée par le droit, ou plutôt qu’elle s’est perpétuée
par le souvenir des antiques privilèges des temples
païens. Nulli unquam auctori dubium fuit quin id
privilegium ecclesiarum a tempore Constantini esse
cœperit, licet nullæ léges Theodosio vetustiores, écrit
Godefroy “.
Cependant, l'extension que prit le droit d'asile
est plus tardive et sous le règne de Théodose il paraît
encore assez précaire. En 396, un criminel nommé
Cresconius, destiné à être livré aux bêtes dans le
cirque, fut assez heureux pour se réfugier dans l’église
de Milan. Saint Ambroise et son clergé l’entourèrent
pour le défendre; mais leurs prières et leurs remon-
trances ne purent prévaloir contre la force des soldats,
l’homme fut emmené. Stilicon, auteur de cet abus, s’en
repentit, fit présenter ses excuses à l’évêque et Cresco-
nius en fut quitte pour l’exil 5.
Deux ans plus tard, Eutrope, en haine de Timase,
dont la femme Pentadie s'était réfugiée dans l’église,
fit promulguer une loi dont Godefroy a cru retrouver
les dispositions éparses dans le code Théodosien®. Il
signale quatre fragments de constitutions, mais le
fait est douteux, d'autant plus que Sozomène assure
que la loi fut abrogée dans son entier’. Cette loi
défendait d’une manière absolue de se réfugier auprès
d’un autel et prescrivait d’en arracher tous ceux qui
s’y trouveraient au moment de la promulgation.
Eutrope lui-même fut un des premiers à enfreindre
1 Gaïus, Institutionum commentarius, 1, n. 53. — ? Tacite,
Annales, 1. III, c. xxxvI.— * Labbe, Concili, t. 11, col. 634-
636. Sur le droit chez les Grecs, voir Caïllemer, dans le Dic-
tionn. des antiq. gr. et rom., t. 1, au mot Asulia.— 4 Godefroy,
in Cod. Théod., 1. IX, édit. Ritter, ἢ, 111, p. 402. — δ Paulini,
Vita 5. Ambrosii, P. L.,t. x1v, col.27.—* Code Théodosien,
L IX, tit. xLv; tit. xvi, De pœnis; tit. Lvix, De appellat.;
tit. xxxim, De episcopis. — ἴ Sozomène, Hist. eccles.,
1 VIII, c. vus, P. G., t. Lxvux, col. 1533; cf. Socrate, Hist.
eccles., 1. VI, c. v, P. G., 1. Lxvn1, col. 672.—*S, Jean Chry-
sostome prononça en la circonstance un de ses discours les
DROIT D'ASILE
1552
cette loi quand, tombé en disgrâce, il se sauva éperdw
dans la basilique de saint Jean Chrysostome, de qui
l’éloquence le sauva à grand’peine des prises de ceux
qui entendaient arracher le suppliant de l’asile qu'il
avait été trop heureux de trouver ὅ. La mort tragique
de Mascezil sembla n'être qu'un juste châtiment " et
les évêques du concile d'Afrique, en 399, chargèrent
les évêques Vincent et Épigone de solliciter de l’empe-
reur une loi qui défendit d'enlever des églises ceux
qui s’y réfugieraient, de quelque accusation qu'ils
fussent chargés 1°. On croit que ce fut à leur demande:
que la loi rendue sous l'influence d'Eutrope fut rappor-
tée. Ce qui est certain, c’est que l’empereur Honorius
prescrivit vers le même temps à Sapidien, vicaire
d'Afrique, de faire respecter les privilèges des églises.
chrétiennes, prescription vague et qui ne semble pas
répondre exactement au vœu présenté par les évêques 1.
Une loi rendue en 398, sous l'influence d’Eutrope,
excluait de l’asile les simples débiteurs, en ce sens que,.
si les clercs ne les rendaient pas au créancier à la pre-
mière sommation, les économes des églises avaient
à acquitter la dette de ces réfugiés. Les mauvais traite-
ments qui attendaient d'ordinaire les débiteurs enga-
geaient souvent les évêques à les libérer, soit aux
dépens de l’Église, soit au moyen de quêtes faites.
parmi les fidèles. C’est ainsi que saint Augustin, qui
avait accueilli Fascius, se vit obligé, pour lui éviter
un châtiment corporel, de payer les dix-sept sous d’or
dont il était redevable. Cette loi de 398, conservée-
au code Théodosien®, fut abrogée par l’empereur
Zénon et de même par l’empereur Léon en 466 15.
En regard des églises, les statues impériales conser-
vaient leurs privilèges et leurs dévots intéressés.
En 386, une loi de Théodose disposait que toute per-
sonne réfugiée à la statue ne pourrait en être arrachée,
ni s’en écarter avant un délai de dix jours #; néan-
moins il fallait veiller aux abus toujours possibles.
et nous lisons au Digeste que l’esclave est punissable-
qui recourt à la statue pour le seul motif de la haine-
de son maître et le désir de le décrier en public 15,
D'ailleurs les statues dressées sur les places publiques.
exposaient les réfugiés à toutes les misères des intem-.
péries et, en outre, par une surveillance active, pou-
vaient les mettre dans le cas de ne recevoir aucun des.
secours indispensables; dans l’église, au contraire,
le fugitif se trouvait à l’abri et, par un moyen ou un
autre, recevait les nécessités de la vie. Toutefois
l’esclave fugitif ne devait pas s'attendre à y trouver
du secours, s’il avait tort; il devait se garder en outre-
de résister les armes à la main; son maître, en ce cas,
était autorisé à opposer la force à la force, et, si dans.
le combat celui-là succombait, son maître n'était pas.
poursuivi; on considérait qu’il avait mérité son sort
en voulant passer de l’état servile à celui d’ennemi
et d'homicide 15, Comme chez les Grecs, on ne le resti-
{πᾶ} à son propriétaire qu'après que la colère de celui-
ci était calmée et qu’on en avait obtenu la promesse-
de faire grâce ou du moins de n’imposer qu'un châti-
ment supportable. Les clercs étaient tenus de dénoncer
la fuite du malheureux un jour après son arrivée.
Parfois l’église servit d'asile à un dépôt contesté,
mais ceci ne peut rentrer dans ce qu'on est convenu
plus émouvants. — * Paul Orose, Hist., 1. VII, c. ΧΧΧΥῚ. —
30 Chr. Justel, Bibliotheca juris canonici veteris, in-fol., Lutetiæ
Parisiorum, 1661, p. 154.— 1 Jbid., p. 430. — 15 Code Théo-
dosien, 1. IX, tit. xLv.— 13 Code Justinien, 1, I,tit. xv : il
déboute les économes des églises de toute responsabilité,
— 14 Code Théodosien, 1. IX, tit. x1V.— 1 Digeste, 1. XLVII,
tit. x, lex 38 : Senatus consullo cavelur ne quis imaginem
imperatoris in invidiam alterius portaret et qui contra fecerit
in vincula publica mittetur.— 16 Code Justinien, Liv. 1, tit.
x11, De his qui ad ecclesiam confugiunt. Cf. Ἐκ Martroye
L'asile et la législa ion impériale du IV® au VIe siècle, 1919
ὡν ἐς,
es
TN Mie,
1553
ΓῚ
Ἱ
;
᾽
ΕΝ
ΠῚ
Η
… de désigner sous le nom de droit d’asile, qui s’appliquait
surtout aux individus et, parmi les infortunés qui y
recpuraient, on vit non seulement Eutrope, tombé du
faîte de la puissance, mais encore Stilicon, Avitus, le
wran Constantin. Lorsque ce dernier se réfugia dans
une église d'Arles, il fallut, pour assurer son salut, aller
plus loin que pour d’autres et lui conférer le sacerdoce;
sur quoi on lui promit d’être épargné :.
Le droit d’asile sauva parfois des foules compactes.
Sozomène rapporte qu’en 410, après la prise de Rome,
Alaric ordonna, par respect pour l’apôtre Pierre, que
l'immense basilique construite sur son tombeau serait
un lieu de sûreté pour les Romains; et cela, ajoute
lhistorien, empêcha Rome de périr entièrement, car
“eux qui furent sauvés dans le temple formaient un
nombre très considérable et purent, par la suité, rétablir
Ja ville dans son premier état ἡ. Un siècle plus tard,
Totila, roi des Goths, s’empara de Rome et se rendit
à Saint-Pierre, où il trouva le peu d'habitants qui
n'avaient pas péri pendant le siège. Le pape Pélage
Vattendait, lui présenta l'Évangile et lui dit : « Sei-
gneur, pardonne à tes serviteurs.» Totila se laissa
toucher et épargna ces restes d’un grand peuple *.
Indépendamment de l’excommunication, des sanc-
tions étaient portées par la loi civile contre la violation
-de l'asile. Une loi d’'Honorius et de Théodose, en 414,
déclare coupable de lèse-majesté quiconque oserait
wioler la sainteté du temple *; une autre loi, que l’on
attribue à Valentinien et à Théodose, condamne au
fouet, à la déportation, à la perte des cheveux et de la
barbe celui qui, de son autorité privée, aurait tiré un
fugitif d’une église.
Avant Théodose le Jeune, l’asile ne comprenait que
d'église même. Saint Jean Chrysostome admonestait
Eutrope, dont le peuple demandait la mort : « Reste
- dans l’église et garde-toi d'en sortir, lui disait-il.
La
Si tu te tiens ici, le loup n’entrera pas. Si tu sors, la
bête sauvage te dévorera. » Et, prudemment, l’eunuque
se réfugia d'abord dans le sanctuaire et sous la table
même de l’autel 5. Mais on ne tarda pas à sentir com-
bien il était inconvenant que les réfugiés mangeassent
ou dormissent sous l’autel, dans le sanctuaire, et quels
périls ils pouvaient courir même en ce lieu. On avait
vu des esclaves barbares s'établir au pied de l'autel,
l'épée au poing, s’y relayer et, malgré toutes les obser-
vations, empêcher la célébration de la liturgie, massa-
<rer un clerc coupable de trop insister et finalement
L s'égorger les uns les autres. L'empereur Théodose II
Ὰ
᾿
'
,
publia donc une constitution en vertu de laquelle l'asile
était étendu à la partie extérieure, au pronaos des
églises chrétiennes, lequel comprenait maisons, jardi-
nets, cloître, bassins, portiques. Nul ne devait
pénétrer en armes dans cet enclos sacré et les réfugiés
nepouvaient plus manger et dormir dans l'intérieur
de l’église, Une constitution d'Honorius et de Théo-
dose ? aurait même étendu l’asile à cinquante pas de
Ja porte de la basilique; cette constitution est toute-
fois d'authenticité contestable.
Une phrase d'Evagrius peut donner lieu de croire
que les baptistères ont joui du même droit d’asile que
les basiliques 5, mais si le fait est exact, il n’a pu qu'être
restreint à une période et à des localités isolées;
2 Labbe, Eclogæ hist. Olympiodori de rebus Byzant.,
Ῥ. 6. — 2: Sozomène, Hist. eccles., 1. IX, c. 1x, P. G.,
—. +: zxwvu, col. 1616. — * Muratori, Antiq. ital., t. 11, p. 318. —
-« Code Justinien, 1. I, tit. xv. — " Socrate, Hist. eccles.,
ΤΟΥΤῚ, c. v, P. G., t. Lxvur, col. 672. — ὁ Code Théodosien,
LXI, tit. xLv, lex 4, édit. Ritter, t. 1, p. 402. — Τ᾿ Appendix
ad cod, Théod., xur, dans Sirmond, Opera, 1696, t. 11, col.
730. — * Evagrius, 1. II, c. νι. — * Le Bas-Waddington,
mn. 1830 ; Corp. inscr. græc., t. 1V, n. S681; 1831 = τ. 1v,
m: 8897; V. Chapot, dans Bulletin de correspondance
hellénique, t. xxvr, p.187, n. 35; Procope, De ædificiis,
DROIT D'ASILE
1554
d’ailleurs, les baptistères n'étaient ouverts qu’à des
époques déterminées.
L’épigraphie nous a conservé quelques textes inté-
ressants pour l’histoire du droit d'asile.
C’est d’abord à Cyr, dans la Syrie du Nord, siège
épiscopal du célèbre historien et controversiste Théo-
doret. La cité disparue est aujourd'hui masquée par
les ruines qui s'étendent dans la solitude, entre une
haute colline qui portait l’acropole et un ravin prof nd
bordé par de longues murailles, qui grimpent jusqu’à
la citadelle. La ville avait gardé son importance ἃ
l'époque byzantine ?.
A vingt minutes environ à l’ouest des murs de la
ville, fut trouvé un bloc de calcaire sculpté en forme
d’autel (βωμός). Un fût, large de 75 centimètres,
repose sur une plinthe très simple et il était surmonté
d’un couronnement, mais il ne subsiste aujourd’hui
de celui-ci que la partie inférieure, dont le larmier est
taillé en biseau. La hauteur actuelle est de 1219,
la largeur à la base 040. L'inscription est gravée
peu profondément, en longues lettres grêles de 0205
de hauteur. Les deux premières lignes sont sur le
biseau, 165 autres sur le fût. Le texte est traversé
par une longue fente, qui existait déjà au moment où
il fut gravé, car le lapicide ἃ manifestement sauté la
fissure aux lignes 4 et 5. Cet autel appartenait sans
doute à quelque ancien temple, avant de recevoir une
inscription chrétienne. Depuis lors, la crevasse s’est
encore agrandie, écornant ou faisant disparaître
quelques lettres 1° :
—LUL IAE KATADYTION
TOY AFIOY AIO NYCIOY
KATAHBION FPAMM #
TOYEYCE SM CTATOY
ANACTACIOY BACIAE
LICHMLUN +
ot
“Ἕως ὧδε χατ
ἥμερον γραλματο
λέως ἡμῶν +.
La ligne troisième offre un mot douteux, l’épithète
donnée au mot γράμμα. La présence d’une fissure avant
la gravure laisse douteux le nombre de lettres man-
quantes. Le premier éditeur, M. Cumont, a proposé
fuecoy, conjecture qui ne tient pas compte de la ter-
minaison [ON ; il propose ἥπιον, qui n’est guère d'usage
dans le style de ces sortes d'inscriptions; enfin M. Cler-
mont-Ganneau propose E£:toy, en supposant une fausse
lecture de l’n au lieu d’un © carré. On a d’ailleurs des
exemples de l'expression θεῖον γράμμα pour désigner
une lettre impériale !, Π faut donc traduire :
« Jusqu'ici (s'étend) le refuge de saint Denys, suivant
la lettre indulgente (ou divine) du très pieux Anastase,
notre empereur. »
Le mot χαταφύγιον est rarement employé dans l’accep-
tion spéciale d'asile? et paraît avoir appartenu au
langage vulgaire, comme son synonyme προσφύγιον;
mais les verbes χαταφεύγω, προσφεύγω sont très usités
avec la signification de «se réfugier » au pied des autels
pour échapper à un châtiment. En effet, dans l'épisode
d'Eutrope nous trouvons ces termes employés} par
͵ -ι.4«43Ψώτ.5 , x
ἀφυγιον του ἁγίου Διονυσίου χατὰ
ù
1 ο. χι;, 0 F, Cumont, Monuments syriens,
dans Comptes rendus de l’Académie des inscriptions et
belles-lettres, 1907, p. 451-455; H. Delehaye, dans Analecta
bollandiana, 1908, τ. xxvIr, p. SS-S9; L. Jalabert, dans
Mélanges de la faculté orientale, Beyrouth, 1909, t. 1m,
part. 2, p. 43°.— 5.5. Athanase, Apologia contra arianos,
P. G., t.x xv,col. 401, cite une lettre d'Himérius : τῷ
ἀντιτύπω τοῦ θείου yoauuaros.—?? Théophane, Chronogr.,
ann. 6259, édit. de Boor, p. 443 : μοναστηρια τὰ εἰς
δόξαν θεοῦ χαὶ τῶν σωζομένων χαταφύγια ὄϊιχους χοινοὺς
χαθίστα τῶν ὁμοφρόνων αὐτῷ στρατιωτῶν.
1555 DROIT D'ASILE : 1556
saint Jean Chrysostome et par Sozomène. Les limites OIK YIA
de ces asiles, toujours comme celles des anciens terri- INABTO
toires sacrés d’Apollon à Delphes ou de Zeus à Bæto- BXETÈC
cécé, étaient marquées par des bornes. En être expulsé
se disait ἐχθληθῆναι τῶν ὄρων 3. C’est une de ces bornes
que nous possédons maintenant pour le sanctuaire
privilégié de Cyr. Il est intéressant de remarquer,
comme le fait M. Cumont, qu’elle conserve encore la
forme d’un autel. C’est un souvenir de la vieille cou-
tume qui accordäit l'inviolabilité au suppliant qui
touchait l’autel ou s’y asseyait, se plaçant ainsi sous
la sauvegarde des dieux. Dans la langue même des
juristes chrétiens, il subsiste des traces de la même
conception. Le code Théodosien dit que toute l’église,
jusqu’à ses portes les plus éloignées, est un «autel de
miséricorde », ἐλέου βῶμον ?.
Quel est le saint Denys mentionné dans l'inscription?
Le premier éditeur ne doutait pas que ce fut Denys
l’Aréopagite, dont la célébrité littéraire en ces parages
ne date que de la fin du v° ou du commencement du
vie siècle. On a depuis fait observer qu'on ne peut
découvrir ni en Syrie ni ailleurs la trace d’un culte
quelconque rendu à Denys l’Aréopagite à une époque
aussi lointaine que le vi‘ siècle. L'Aréopagite est un de
ces saints entrés au calendrier par la voie de la litté-
rature et nullement par la tradition. Il n’y a aucune
probabilité qu'il soit le titulaire de l’église désignée
dans l'inscription. Ce doit être un martyr local, enseveli
dans un cimetière suburbain ou le long de la route et
sur le tombeau duquel s’éleva une basilique. Théodoret
connaît un martyr Denys honoré à Cyr ou aux envi-
rons, et il mentionne une visite de saint Julien Sabas
à son sanctuaire : Διὰ δὲ τῆς Κύρου τὴν πορείαν ποιού-
μένος, πόλις δὲ αὕτη δυσὶ σταθμοῖς ᾿Αντιοχείας ἀπέχουσα:
χατήχθη μὲν εἰς τὸν τοῦ νικηφύρου μάρτυρος Διονυσίον
σηχόν 3. C’est évidemment à ce sanctuaire que l’empe-
reur octroya le droit d'asile.
En Syrie centrale nous rencontrons quelques in-
scriptions mentionnant le droit d'asile.
A Selemiyeh, sur les deux moitiés d’un bloc de
basalte employées dans le rebord d’une citerne hors de
la ville et dans une maison de l’intérieur de la ville.
Ensemble : 1"13 de longueur, 0m25 d'épaisseur et
O0m15 de largeur; hauteur des lettres 0m025 # :
OMI
YAI
5
O
A C
A C
AE ΟΥ
M À
ΡΟ
PA:
ὋΓρ]οι ἀσυῤλ)ίας τοῦ éyfijou μάΓρ]τυροίς] ἹΚυρύ[χ]ου.
« Limites du sanctuaire du saint martyr Cyricus. »
A Djuwaniyeh, deux fragments d’une stèle trouvée
de chaque côté du chemin de Bzimbeh. Le premier
fragment mesure 1"21 de longueur, sur 0®60 de
largeur et Om41 d’épaisseur; le deuxième mesure
Om79 sur 0260 et Om395:
+ OPOIACY
AIACTS
ATISTIP CG
TOMAPTY
5 POCCTED
AN MZAN
1 Jean Malala, édit. Bonn, p. 494, 1. 1. — * Code Théo-
dosien, 1. VIII, tit. xLv, lex 4. — " Théodoret, Religiosa
historia, ce. 11, édit. Schulze, p. 1135; cf. H. Delehaye, op.
cit., p. 89. — 4 W. Κα. Prentice, Greek and latin inscriptions,
New-York, 1908, p. 241, n. 298. — " Jbid.,p. 53,n. 28,
+ ἽΟρο: ἀσυλίας τοῦ ἁγίου πρωτομάρτυρος Etepdv[ou].
μη(νὸς) Ξανθιχ[ογῦ ιδ΄, iv. β΄, τοῦ βχ΄ ἔτους.
« Limites de l'asile du saint protomartyr Étienne,
le 44 du mois de Xanthicos, indiction 2° de l’année
602 (550 ap. J.-C.). »
A Djuwaniyeh, stèle de grandes dimensions trouvée
à environ 15 mètres au sud de l’église située à l’angle
sud-est de la ville. La stèle était encore debout, fai-
sant face à une autre située à trois ou quatre mètres,
comme si c’étaientles deux montants d’une porte,
dont cependant il n'existe aucune trace. Rien ne
prouve et rien n'indique même que cette stèle fût
à sa place primitive et n’ait pas été plantée ici à une
époque postérieure et pour une destination nouvelle.
Hauteur 194, largeur 056 épaisseur 046; en-
foncement dans le sol 0m66. L'inscription commence
à 0m25 au-dessous du sommet, brisure à la ligne 18°;
hauteur des lettres, 0m05à OmO8S ὃ:
+ OPOIACYAIAC
TOYATISTP@TOMAPTYP
CTEDANOYHIAOTI
MHOENTTAPATS)
5 ΓΑΛΗΝΟΤΗΜΩ
BACIAEGWCHA'S
Ιὅ6 =: NIANSTSAI
GNISAYTSCTSC
ETTITSATIGTSM
10 AKAPIGTAPXI
ETTICKHMGON
STIATPIAPXS
AOMNINOY
STSENAOZKOM
15 NOEODD
HPAKAEISANAP
ASIGANNSTIPP
XM
+ Ὅροι ἀσυλίας τοῦ ἁγίου πρωτομάρτυρ(ος) Erepayou,
φιλοτιμηθέν(τος) παρὰ τοῦ γαληνοτ(άτου) ἡμῶ[ν] βασιλέως
DA. ᾿ΤἸουστινιανοῦ τοῦ αἰωνίου αὐγούστου, ἐπὶ τοῦ ἁγιωτ-
(άτου), μαχαριωτ(άτου), ἀογιεπισχ(όπου) ἡμῶν, πατριάρχου
Aouvivou, τοῦ ἐνδοξίοτάτου! χόμ{ητος), [τῶ]ν θεοφίιλεσ--
τάτων) ᾿Ηρεαχλείου ᾿Ανδροίε]α (καὶ) ᾿Ιωάννου πίρεσδυ-
τερων), ER
« Limites de l'asile du saint protomartyr Étienne,
par la grâce de notre très gracieux basileus Fl(avius}
Justinianus, toujours Auguste, sous notre très saint
et vénéré archevêque (et) patriarche Domninus,
notre très glorieux chef, le plus chéri de Dieu, Héra-
clius, (fils) d'André, et Jean (étant) prêtres. »
Nous avons, pour la Syrie du Nord, un autre témoi-
gnage du droit d’asile ecclésiastique: c’est une inscrip-
tion de Ham, ainsi libellée ? :
Ὅροι ἃ
συλοι τ
ἧς dec
ποίνης
5 ἡμῶν T(ñs)
Georoxou
(χαὶ) τῶν ἁ
— ὁ Jbid., p. 54, π. 29. — ᾿ Ouspensky, dans Jzviesliiæ
rousskago archeologitcheskago institouta v Konstantinopolié,
1902, τ. vu, p. 148; V. Chapot, dans Bulletin de
corresp. hellénique, τ. χχνι, p. 289; L. Jalabert, op. cil.,
p. 43".
RE SEE
EE
*
βΆνφι
Te
ré
᾽
γίων Καὶ
οσμ (χαὶ)
10 Δαμια
νοῦ AG)
CAE
La Vierge, les saints Anargyres et saint Denys le
martyr n'étaient sans doute pas les seuls dont le
sanctuaire bénéficiât du droit d'asile. En voici une
autre trace dans un sanctuaire du saint prophète
Zacharie, dans la région de Tyr. L'inscription qui y
est relative nous est parvenue très incomplète et
l'ensemble de la restitution qui en a été proposée est
incertain; cependant il paraît bien clair que les lignes
5-8 font allusion au droit d'asile dont jouissait le
sanctuaire ἢ :
Τοῦ ἁγίου τ προφήτ]ου Ζαχαρίου ταῖς προσχυνηταῖς
εἰχόσι τῆς πόλ]εως τῇ μὲν ñ τιμὴ προσενήνηχται
τῇ πρὸ τοῦ να]οῦ τοῦ ἁγίου προφήτου Ζαγαρίου
He ἐϊπισχόπου τοῦ Τολέτου λαμπρο- ταί ί:
τάτου χατὰ τὴν] τῶν ἱερῶν χανόνων Ἰδ]ύναζυιν.
ὥστε αὐτῇ τοὺ]ς προσφεύ YOYTAS παρὰ μη [8]εν» 26
στερεῖσθαι tr τῆς CEE ομέν Ἧς τοῖς εὐχτ =
οι
τα]ύτ[ας] ἡμ[έ]ρίας. ..
Enfin un nouveau texte épigraphique a été trouvé
en 1909, à Damas, sur une portion de colonne, non loin
de la porte est de la mosquée des Omayades, nommée
Bäb Geiroûn 2. Le segment de colonne en question sert
de pierre angulaire, il est en granit jaunâtre, de forme
cylindrique, mesure 092 de hauteur et 0"65 de dia-
mètre (approximatif), il doit avoir fait partie d’une
colonne composée de plusieurs tambours superposés.
Cette inscription comprend treize lignes, d’une belle
écriture du ν ou du νι" siècle, les caractères sont un
peu irréguliers et mesurent de 0"04 à 0075 de hau-
teur :
Man ne «à +
Pa ΠΥ τὰν. τοῦ ART οἴχου ivre ἴα
εο
;
+ OPOI ΠΡΟΟΞΞΎΓΙΟΥ
TPOCTEOENTOC TOICE
KATEPOOENAZ/M0ICO
POIC TOIC MEN TPOCHE
5 MOYCIN H ΚΑΙ TON TOT
KATAAAMBANOYCIN EXO
TEC TOACHDAAEC TOICAE
ATIATOMENOIC EIT OYN
AIATOMENOIC ENTEYOEN
OYK EXONTEC ACHAAEI
AN ΔΙΑ TO OYTG AYTOYE
TYTHOOHNAI YPOTETOY
ATIGTATOY HI ΩΝ APXIETTIC
+ [Ὅροι προσ[φ]υγίου Il προστεθέντος τοῖς € || χατέ-
ob CRE Le G |Foots, τοῖς uèv προσφε[ύ] || γουσιν
ἢ χαὶ τὸν τόπίον] ] || καταλαμθάνουσιν, ob] (Il τες τὸ
ἀσφαλές, τοῖς δὲ LE ἀπαγομένοις εἴτ᾽ οὖν || ὃ διαγομένοις
ἐντεῦθεν [] οὐχ ἐχοντες ἀπφάλει || av, ὃ
10
διὰ τὸ οὔτ wo
3 Corp. inscr. græc, t. 1v, n. 8800 et pl. x1v; cf. Archives
des missions scientifiques, 115 série, t. πὶ, p. 366; E. Renan,
Mission de Phénicie, p. 750-751. L'inscription, qui a fait
partie de la collection Péretie (Bull. de corresp. hellén., t. 111,
p. 264, n. 16), se trouve actuellement au sérail de Beyrouth.
Elle a été également signalée au sérail de Tartoüs (est-ce une
erreur?) et publiée par H. Hall, d’après un estampage de
Lôytved, Proceedings of the American oriental Society, 1885,
Ῥ. ΧΧΙι-ΧΧαΙΙ, annexe du Journal of the Amer. orient. Society,
1889, t. xur: L. Jalabert, dans Mélanges de la Faculté
orientale, 1909, t. xx, part. 2, p. 44". — 2 N. Giron, dans
Al-Machrig, t. xu, n. 1, p. 71-72; Notes épigraphiques.
1. Nouvelle inscription relative au droit d'asile, dans Mélanges
DROIT D'ASILE
1558
αὐτοῦ ἔ[ν7 || τυπωθῆναι ὑπό τε
Ὡ[υ]ῶν ἀρχιε
« Limites du refuge attaché aux saintes limites des
deux côtés. Ceux qui s’y réfugient ou même occupent
les lieux sont en sûreté; ceux qui s’en éloignent ou qui,
par conséquent, ne font que traverser (l’enceinte) ne
sont pas en sûreté : parce qu'ainsi, ici même, a été
gravée par les soins de notre très saint archevêque
(....ὄ la teneur de la lettre impériale accordant le droit
d'asile). »
La colonne servait à délimiter la zone de protection
du sanctuaire, conformément aux dispositions de la loi
de 431, qui spécifie que tout l'intervalle compris entre
le temple et les premières portes de l’église, qui vien-
nent après les lieux publics, protège ceux qui s’y réfu-
gient, comme ferait le sanctuaire même *. La colonne
n’a probablement pas été trouvée in silu et il est
possible qu’elle ait dû se trouver autrefois plus à
l'ouest. La date du texte ne semble pas devoir être
bien éloignée de celle de la loi de 431; la colonne a pu
être érigée lors de la transformation, par Théodose II,
du grand temple de Jupiter Damasquin en église.
Nous pourrions citer d’autres textes épigraphiques
relatifs au droit d’asile#, mais ceux qui précèdent
montrent tout ce qu’on peut attendre des recherches
futures et du hasard des fouilles.
III. OccipENT. — En Occident, le droit d’asile est
attesté par un grand nombre de textes. Dans le
cinquième canon du premier concile d'Orange, tenu
en 441, nous lisons : Eos qui ad ecclesiam confugerint
tradi non oportere, sed loci reverentia et intercessione
defendis. En 511, le premier concile d'Orléans, qui
prétendait ne faire que confirmer les prescriptions ca-
noniques et les constitutions impériales δ... défendit
d’arracher de l’atrium des églises et de la maison de
l’évêque les homicides, les adultères et les voleurs, et
de les livrer à leurs poursuivants avant que ceux-ci
eussent juré de ne leur faire subir la mort ni aucune
peine corporelle. Les ravisseurs, exclus du droit
d’asile en Orient par Justinien, y furent admis en
Occident, et on voit même une tentative d'’assas-
sinat commise dans l’église (contre le roi Gontran,
au moment où celui-ci s’approchait de la table de
communion), non suivie de répression. Childebert
parlemente avec les réfugiés qui avaient conspiré con-
tre lui et leur dit : « Je vous promets la vie, fussiez-vous
coupables, car je suis chrétien et ne puis punir des cri-
minels que j'ai tirés de l’église ?. »
Tous les codes barbares reconnaissent le droit d'asile.
La loi des Burgondes dit : De his vero causis, unde
hominem mori jussimus, si in ecclesiam fugerit, redimat
se secundum formam pretii constituti ab eo, cui furtum
fecit, el inferat multæ nomine solidos XII %,
La Lex romana Burgundiorum : 1. Homicidam, tam
ingenuum, quam Servum, si extra ecclesiam inveniatur
morte damnari. — 3. Si vero ad ecclesiam servus homi-
cidii reus forte confugerit, quia lex Theodosiani libro
nono ad Antiochum data ab ecclesia nullum in crucem
permittit abduci, indulta vila, pro eo, quem occidit,
ipse deserviat. — 4. Qui vero armatus se intra ecclesiam
τοῦ || «ytwrzrou
de la Faculté orientale, 1911, t. v, part. 1, p. 71-75, pl. net
11. —? Code Théodosien, 1. IX, tit. xLv, lex 4; Code Justinien,
1.1, tit. xu, lex 3; de là elle a passé dans les βασιλιχά, compi-
lation du 1x° siècle. — 4 Prentice, Princeton University expe-
dition, n. 991 (El Anderüs) et 1062 (El Bârah). Cf. Revue
biblique, 1910, ἡ. 288, note 1. — * Bruns, Canones,
Berolini, 1839, p. 122 * Id constituimus observandum
quod ecclesiastici canones et lex romana constituit.
τ Cf. Marculfe, Formulæ, 1. ΠῚ, 16. — ‘Grégoire de Tours,
Hist. eccles., 1. IX, ce. 1x1. — * Grégoire de Tours, Hist,
eccles., 1 IX, © xxXXVIN. 1 Lex Burgundiorum,
tit. Lxx, Defurtis, dans Monum. Germ. hist., Leges, sect, 1
t. 11, 1e part., p. 96.
1559
tueri lemplaverit, secundum legem ipsam cum conscientia
episcopi abstrahatur, et les lois 5 et 61.
L’édit de Théodoric, ch. Lxx : Si servus ad quamlibet
ecclesiam confugiat. Si servus cuiuslibet nationis ad
quamlibet ecclesiam confugerit, statim domino veniam
promittenti reddatur : nec enim ultra unum diem ibidem
residere præcipimus. Qui si exire noluerit, vir religiosus
archidiaconus ejusdem ecclesiæ, vel presbyter atque
clerici, eundem ad dominum suum exire compellant
et domino indulgentiam præstanti sine dilatione con-
tradant. Quod si hoc suprascriptæ religiosæ personæ
{acere forte noluerint, aliud mancipium ejusdem meriti
domino dare cogantur : ita ut etiam illud mancipium,
quod in ecclesia latebris commoratur, si extra ecclesiam
potluerit comprehendi, a domino protinus vindicetur ?.
Ch. zxx1 : Si quis in causa publici debiti ad ecclesiam
quamlibet convolaverit.
Ch. cxxv : Si qui de ecclesiis, id est religiosis locis,
homines traxerint.
La Lex Alamannorum consacre son titre ΠῚ aux
liberi vel servi qui ad ecclesiam confugiant * et le titre 1V
aux hommes libres qui infra januas ecclesiæ interfecti
fuerint.
La Lex romana Curiensis, 1. IX, tit. xxx1V. De his qui
ad ecclesiam confugiunt, dit : Quicumque culpabilis ad
ecclesiam confugium fecerit, liceat ei, sive in ecclesia,
sive in portica ecclesiæ, sive per ἰοία atria, salvi esse
debeant, et nullus presumat per sua forcia, quomodo de
ecclesiam nec trahere non debel, sic nec de ipsa atria,
ut ne forsitan per limorem in ipsas ecclesias non faciunt
causas inlicitas aut sordidas ; sed liceat eis ipsa atria pro
suas necessilales securus ambulare, ut nulla arma secum
habere non debeant. Et quod si se in sua arma confidere
voluerint ac defensare et ipsa arma et ipsos custodes
non conmendaverint, sed super se ipsa arma habere
voluerint, liceat ab aliis armatis eos de ipsa ecclesia foras
extrahere. Nam si simpliciter sive, sua arma secum non
habuerint et juxta altare manere voluerint, si quis eos
postea per sua forcia de ipsa ecclesia trahere voluerit,
sciat se capitale supplicium esse damnandus ἃ.
Les esclaves chrétiens appartenant à des juifs et
qui se réfugiaient dans les asiles pouvaient arguer
contre leurs maîtres beaucoup d’accusations. En 541,
le troisième concile d'Orléans décide que, si leur foi
est en danger, on invitera les fidèles à fournir la somme
nécessaire pour désintéresser le juif. L’asile, qui sauvait
le fugitif de la mutilation et de la mort, nécessitait
la composition, mais n’avait pas pour effet de soustraire
le coupable à tout châtiment parce que la vitesse
de ses jambes l’avait mis à l’abri. Gontran fait grâce
de la vie mais non du fouet. Childebert II épargne
Sunnegisilet Gallomagne, mais pour les bannir aussitôt.
Charlemagne, dans le capitulaire De partibus Saxoniæ,
se réserve d'envoyer en tel lieu qu'il lui conviendra de
désigner ceux que l’asile a protégés contre le supplice
ou un châtiment plus grave que l'exil‘. S'agit-il d’un
esclave, on n’exige pas du maître la promesse de l’im-
punité complète.
Le concile d’Épaone δ, en 517, exige que l’homicide
qu'a sauvé l'asile se soumette à une pénitence. Le
concile de Reims, en 630, exige de celui que l’asile a
délivré du péril de mort la promesse de faire la péni-
1 Monum. Germ. hist., p.125-127.—* 1bid., Leges, ἴον, édit.
in-fol., p. 160, 165; cf. G. Pfeilschifter, Der Ostgotenkônig
T heodorich der Grôsse und die katholische Kircle, in-8°, Müns-
ter, 1896, p. 246 sq. —* Monum. Germ. hist.,t. v, 1*e part.,
p. 68-70. — 4 Monum. Germ. hist., t. ν, p. 378-379 — 5 En
782. Emendet autem causam in quantum potuerit et ei fuerit
judicatum; et sic ducatur ad præsentiam domni regis et ipse
eum miltat ubi clementiæ ipsius placuerit. Capilularia,
édit. Boretius, t. 1, Ὁ. 68. — ὁ Conc. Epaonense, en 517,
dans Labbe, Concilia, t. ἵν, col. 581. — ? In-4°, Pari-
siis, 1625, p. 656-658. — " Ibid, p. 657. — " Bibl.
DROIT D'ASILE
1560
tence canonique qui lui sera imposée. Cette protection
était d’ailleurs gratuite, mais il n’était pas rare que
les réfugiés, dans l’émotion du péril couru ou du
remords et de la reconnaissance, fissent don à l’église
qui les avait sauvés de leurs biens ou parfois même
de leur personne.
Celui qui violait l’asile était soumis, outre l’excom-
munication, à une peine très sévère. Dix-huit solidé
à l’église et soixante solidi au fisc par la loi des Ala-
mans; quarante solidi à l’église et autant au fisc par
la loi des Bavaroiïs: cent solidi et, s’il est pauvre, trente
solidi par la loi des Wisigoths; s’il est insolvable, cent
coups reçus en public.
Non seulement les lieux d’asile devenaient plus
nombreux, mais leur superficie s’étendait. Déjà, les
empereurs chrétiens avaient accordé que l'asile s’éten-
dît au pronaos tout entier; en Occident, Clotaire
ordonne que l’asile englobera un arpent de terre de
chaque côté de l’église; on prit l'habitude d'y faire des
inhumations. L’aître devint ainsi au moyen âge un
terme un peu ambigu, mais auquel s’attachait une idée
de sainteté mystérieuse et redoutable. Ils servaient
d’abri aux réfugiés et aux pénitents. Ceux-ci, étroite- :
ment logés dans des réduits minuscules consentaient
parfois à abriter un fugitif, ou bien on introduisait le
malheureux dans un recoin du secretarium. Un nommé
Ebérulf se tapit dans le salutatorium d’une église, qui
répondait probablement à l’ancien oblatorium.
Tout ceci n’allait pas sans inconvénients et, en 817,
un capitulaire de Louis le Débonnaire prescrivait la
construction d’une maison particulière près de l’aître,
disposée de façon à ce qu’on püût s’y chauffer l'hiver
et où on logerait les fugitifs, les pénitents et les éclopés
des duels judiciaires.
En dehors de l’église, de l’aître et de la maison de
l’évêque, dont le premier concile d'Orléans fait con-
naître le droit d’asile, il n’est pas fait mention d’autres
lieux. Il est vrai que la liste des diplômes de Dago-
bert I‘, copiés en tête des plus anciens cartulaires de
Saint-Denis, s'ouvre par un Præceptum Dagoberti regis
de fugitivis, mais ce diplôme est apocryphe et reconnu
tel depuis longtemps. Dom Doublet a le premier im-
primé cet acte dans son Histoire de l’abbaye de Saint-
Denis ? et il assure que « cette charte est escrite sur
escorce d’arbre $», mais on n’en a jamais connu que
des copies, relativement modernes et qui ont été
conservées dans les cartulaires de l’abbaye de Saint-
Denis ὃ. Il existe cependant de ce diplôme deux textes
au moins beaucoup plus anciens : l’un datant du
x1° siècle let l’autre pouvant remonter à la première
moitié du x° siècle. Cette seconde copie, inconnue des
derniers éditeurs, nous a été conservée par un moine
de Saint-Denis, qui l’a transcrite sur le premier feuillet
de garde d’un ancien exemplaire du traité De remüili-
lari de Végèce et des Collectanea rerum memorabilium
de Solin 4, et que M. Omont a fait connaître, en :
remarquant que,si son texte même ne présente que
de légères variantes avec les autres copies de date
postérieure, il n’en est pas de mème des souscriptions
et des formules finales qui l’accompagnent 13,
L'examen de ces souscriptions permet de constater
qu'il a dû exister, comme le dit Doublet, un exem-
nat., ms. latin 5415; Arch. nat., LL 1156 et 1157. —
19 Bibl. nat., ms. nouv. acquis. lat. 326; cf. L. Delisle,
Manuscrits latins et français, 1875-1891, p. 588-590, —
3 Bibl. nat.,ms. latin 7230. Cf. Flavi Vegeti Renati Epitoma
τοὶ militaris, édit. C. Lang, 1868, p. xix-xx; édit. alt., 1885,
p. Χχπι-χχιν; C. Julii Solini Collectanea rerum memora-
bilium, édit, Mommsen, 1895, p. xLv-xLvrr, et L. Delisle,
Littérature et histoire du moyen âge, in-8°, Paris, 1890, p. 7,
note 4.— 15 H, Omont, Le præceptum Dagoberti de fugitivis
en faveur de l’abbaye de Saint-Denis, dans Biblioth. de l'École
des chartes, 1900, t. Lx1, p. 75-82.
À
1561
plaire ancien de ce diplôme, copié peut-être sur pa-
pyrus, et aussi d'établir que les signatures des person-
nages dont les noms figurent au bas du diplôme faux
-de Dagobert Ie ont été empruntées à un diplôme
authentique, mais de date postérieure et émanant
de Clovis 11. L'examen de la position respective des
noms permet de retrouver le diplôme qui a servi au
scribe faussaire du diplôme De fugilivis. C’est le diplôme
de Clovis II en faveur de Saint-Denis, daté du 22 juin
654, qu'il a eu sous les yeux et qui lui a fourni un certain
nombre de noms de grands personnages, que, sans plus
de façon, il a fait entrer dans son travail. D’après ce
diplôme apocryphe, Dagobert fait décider, dans un
synode tenu à Clichy, qu'un asile sera ouvert à tous
les malfaiteurs et criminels dans la basilique de Saint-
Denis et ses entours; Dagobert 1°", par le même acte,
accordait un privilège analogue au prieuré de Notre-
Dame-des-Vaulx, en Poitou.
On trouvera dans Grégoire de Tours bien des traits
curieux qui montrent les circonstances pénibles, sou-
vent tragiques, dans lesquelles s’exerçait le droit d’asile.
On y voit accourir les rois, leurs fils, leurs favoris,
leurs ministres, les grands seigneurs, les pauvres, les
esclaves ?,
On s'y sauvait avec tout ce qu’on avait eu le temps
d'emporter avec soi, armes, trésors, bijoux, suivi de
sa famille et de ses serviteurs. Mérovée, fils du roi
Chilpéric, pénètre dans l’église, réclame impérieuse-
ment les eulogies et menace de mort l’évêque et ses
clercs s'ils ne le satisfont à l'instant. Grégoire de Tours
se contente de faire avertir le roi de l’entrée de son fils
dans l’église de Saint-Martin, afin qu'il se disposât à
lui faire grâce ou à traiter avec lui. En attendant, le
prince rebelle vengeait le massacre de ses esclaves en
faisant saisir le médecin du roi, Marileife, lui prenait
tout ce qu'il portait d’or et d’argent et le laissait nu;
ce fut au clergé de le vêtir, d'obtenir sa grâce et son
retour à Poitiers. Tandis que Mérovée festoyait avec
ses partisans dans les dépendances de la basilique, il
envoyait ses esclaves consulter pour lui une sorcière.
Bientôt, las de reclusion, il organisait une chasse et
se faisait prendre, mais alors la basilique de Saint-
Germain allait lui rendre le même service que lui avait
rendu celle de Saint-Martin, où on ne dut pas le
regretter ".
Et cependant de pareils hôtes n'étaient ni rares
ni corrigibles. Eberulf s’en prenait aux prêtres et les
menaçait, dans le cas où il ne recouvrerait pas la faveur
du roi. Il souilla le sanctuaire par un meurtre, faillit
tuer un prêtre qui ne lui servait pas à boire assez vite,
introduisit la nuit dans l’église des femmes de mœurs
perdues *. Frédégonde, par manière de passe-temps,
fit mettre tout nu, dans l’église de Paris, un de ses
serviteurs ἡ. Leudaste, réfugié dans la basilique de
Saint-Hilaire de Poitiers, y fut surpris en flagrant délit
d’adultère dans l’enceinte du portique 5. Et ce ne sont
pas seulement les hôtes incommodes qu'il faut accueil-
dir, ce sont les princes sourcilleux qu'il faut apaiser.
Chilpéric: ‘exé de voir son fils à l'abri, menace de brû-
ler la basilique sion ne l’expulse δ et, joignant l’effet
à la menace, il dirige une troupe vers Tours, livre le
plat pays au pillage et à l'incendie, sans épargner,
naturellement, les terres de Saint-Martin. Parfois, on
mettait le feu à une église, ou bien on sciait les poutres
du toit, qui, en tombant, écraserait les réfugiés ?.
Mieux eût valu violer l'asile et arracher de l'autel
Je fugitif, mais on n’osait et des récits de châtiments
1 Grégoire de Tours, Hist. Francor., 1. III, e. vi, Χ 1]. IV,
< XII-XLVI1; 1. V, c. xt, 1V, ΧΧΧΥ; 1. VI,c. x; 1. VII, ο. 1v,
ΝΙΝ cc. xvrrr; 1. IX, c. 1x, ΧΧΧΊΙ; 1. X, C. VI, X. —
3 Grégoire de Tours, Hist. Francor., 1. V, ο. XIV. --- " Ibid.,
MIT, c. ΧΧΙΙ, — ὁ Jbid., 1. VII, c. xv. — 5 Ibid., 1. V,c. L. —
4 Τοῖα.,1. V, c. ΧΙΝ. — 1 Ibid. 1. IX, ce. x11. — * Ibid, 1. VII,
DROIT D'ASILE :
1562
miraculeux entretenaient la crainte et le respect des
malintentionnés. Claudius, à qui le roi Gontran avait
confié la mission d’enchaîner ou de tuer Éberulf,
et que les promesses de Frédégonde avaient encouragé
dans sa résolution, demande plusieurs fois, avant de
l’exécuter, si la puissance de saint Martin se mani-
festait à l'instant même contre les sacrilèges. D'ailleurs,
à défaut d'intervention surnaturelle, il y avait celle du
peuple, qui n’entendait pas qu'on violât le privilège.
Quand Claudivus eut rempli sa mission, une bande de
pauvres nourris par l’église et d’autres malandrins
se jetèrent sur lui et, à coups de pierres et à coups de
bâtons, le laissèrent mort sur le carreau . A la force
on préférait la ruse. Les émissaires de Chramne, en
conversant avec Firmin et Césarie, trouvèrent moyen
de les amener sur les limites de l’asile et de les pousser
de là à l'extérieur sans apparence de violence *. Autre
méthode, on empêchait de sustenter le fugitif; le
duc Austrapius était à demi-mort de besoin quand on
lui présenta un verre d’eau; un juge présent le vit et
répandit à terre le contenu :°. Un certain Rauching
avait deux esclaves épris d'amour l’un pour l’autre,
« comme il arrive trop souvent », observe Grégoire de
Tours, ils s’unirent et se réfugièrent dans l’église.
Le prêtre ne consent à les rendre à Rauching qu'après
l'engagement pris de ne pas les séparer et de ne pas les
frapper; bien plus, le maître jure: « Ils ne seront jamais
séparés par moi; au contraire, je ferai en sorte qu'ils
restent toujours unis.» Et il les fit enterrer vifs dans
un arbre creusé tout exprès 4.
Un concile de 744, présidé par saint Boniface, légat
apostolique, avait prescrit que : Homicidiis vel cæleris
reis qui legibus mori debent, si ad ecclesiam confugerint,
nullus οἷς victus detur 15. Précédemment un décret du
roi Childebert avait limité le droit d’intercession et
d'asile, en défendant aux grands du royaume de solli-
citer la grâce du ravisseur, et à l’évêque de le retenir
s’il se présentait à l’église "ἢ. Cependant le concile de
Mayence, en 813, interdit positivement d’arracher
un coupable de l’autel et de le livrer à la mort ou à
aucune peine afflictive (ad pænam vel ad mortem) et
recommande aux recteurs des églises de s’eflorcer
d'obtenir pour lui la vie et les membres (vifam ac
membra eis obtinere studeant), tout en respectant la
composition obligatoire #, Cette disposition impor-
tante se retrouvera dans les capitulaires d’Anségise,
dans les pénitentiels de Burchard, de Rhaban Maur,
de Réginon, de Théodore. Et même, on lit dans le
capitulaire De partibus Saxoniæ, de l’année 789, confir-
mation formelle du droit d’asile : Si quis confugium
fecerit in ecclesiam, nullus eum de ecclesia per violentiam
expellere præsumat, sed pacem habeat usque dum ad
placitum præsentetur, et propler honorem Dei sanclo-
rumque ecclesiæ ipsius reverentiam concedalur ei vita
et omnia membra. Emendet autem causam inquantum
potuerit et ei fuerit judicatum, et sic ducatur ad præsen-
tiam domini regis et ipse eum müttat ubi clementiæ
ipsius placuerit %.
Cependant, dans un capitulaire de 799, on lit :
Ut homicidæ et cæteri rei qui legibus mori debent, si ad
ecclesiam confugerint, non excusentur, neque eis ibidem
victus detur %. ΤΙ semble y avoir contradiction, encore
que, à dix ans de distance, la législation ait pu être
modifiée. Toutefois, le paragraphe LxxvI de l’Additio
quarta 1 donne lieu de croire que l'expulsion de l'asile
n'avait lieu que dans le cas où le fugitif prétendait
échapper à la composition et au jugement : Si de emen-
ce. ΧΧΙΧ. — ? Jbid., 1. IV, ec. xt — 1° Jbid., 1. IV, ©, XVI. —
χὰ Jbid., 1. V, οὐ ur. τος ἢ Labbe, Sacrosancta concilia ad
regiam editionem exacla, t. vi, col. 155 - Baluze,
Capitularia requm Francorum, t.1, col. 15 - 1 Jbid.,t.1,
col. 18. — ἢ. Labbe, Concilia, τ. ναι, col. 1250. —* Baluze,
op. cit:, t. 1, col. 251. — !! Ibid., t. x, col. 197.
1563
dare noluerint, nullus eis victus detur. Les Capitula
addita ad legem Salicam: semblent favorables à cette
opinion. Ils nous apprennent que le réfugié ne devait
rester dans l’église que jusqu'au moment de la dis-
cussion de son procès. À ce moment, les rachimbourgs
venaient le prendre et le conduire au plaid; en cas de
résistance ou de refus de sa part, le prêtre recevait
l'interdiction de fournir aux besoins du fugitif récal-
citrant. Persistait-il à ne pas se rendre, grâce à la
compassion de quelque clerc qui le sustentait en secret,
le comte lui-même venait le prendre et, après trois
sommations dont chacune entraînait une amende de
plus en plus élevée contre l’évêque, l'abbé ou le vi-
dame, il avait le droit de chercher et de saisir le cou-
pable, en quelque lieu qu'il se trouvât. Dès la première
sommation, le prêtre assurait-il que le réfugié avait
fui, il devait jurer qu'il ne lui en avait pas procuré les
moyens; s’avisait-il de résister à main armée, il deve-
nait passible d’une amende de 600 solidi. Les dispo-
sitions des capitulaires de 744 et de 779 s'adressent aux
prêtres; ils ne pourront plus à l'avenir défendre les
réfugiés contre l’action de la justice. Celles des capi-
tulaires de 785, 789 et du concile de 813 s'adressent aux
juges, qui devront avoir égard aux prières des gens
d’'Église. !
IV. BIBLIOGRAPHIE. — J. Adam, De asylis genti-
lium dissertatio. — J. A. Assemani, Commentarius
theologico-canonico-crilicus de ecclesiis, earum reve-
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katholischen und evangelischen Kirchenrechtes, 5° édit.,
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für protestant. Theologie und Kirche, 3° édit., Leipzig,
1897, t. 11, p. 170 : Asylrecht. — L. Fuld, Das Asutrecht
im Altertum und Mittelalter, dans Zeitschrift für verglei-
chende Riechswissenschaft, 1887, t. vx, p. 136 sq. -
N. Giron, Notes épigraphiques. 1. Nouvelle inscriplion
1 Baluze, Capilularia, t, 1, col. 1220,
DROIT D'ASILE
1564
relative au drcit d'asile, dans Mélang?s de la Faculté
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rom. Rechts, 1892, p. 326 sq. — F. X. Zech, Dissertatio
de benignitate moderata Ecclesiæ romanæ in crimi-
nosos ad se confugientes seu de jure asyli ecclesiastici,
in-Se, Ingolstadii, 1765.
H. LECLERCQ.
DROIT PERSÉCUTEUR. — I. Position de la
question. II. Idéeprimitive et fondamentale du délit reli-
gieux. III. Cosmopolitisme religieux. IV. Le judaïsme.
NV. Le christianisme. VI. Le paganisme et le culte
impérial. VII. Le sacrilège. VIII. Le délit de majesté.
IX. Portée juridique d’après Tertullien. X. La coerci-
tion. XI. Les lois pénales de droit commun. XII. Un
Institutum de Tibère. XIII. Le droit en vigueur d’après
Tertullien. XIV. Le rôle des gouverneurs de province
d’après Tertullien. XV. Les lois de proscription d’après
Tertullien. XVI. Le délit de christianisme. XVII.
L'instance judiciaire. XVIII. Dénomination tech-
nique et notion spécifique du délit. XIX. De la
méthode ét des sources. XX. Une source de l’an 112.
XXI. Une source de l'an 64. XXII. Application. Le
procès de saint Apollonius : 1° le texte; 2° le martyr;
‘3°ladate; 4° le procès: 5° le délit; 6° la base juridique
du procès; 7° la prétendue intervention du sénat et
de l’empereur. XXIII. Bibliographie.
I. POSITION DE LA QUESTION. — La question qui
va faire l’objet de cette étude doit, avant tout,
- être circonscrite. Ce que les contemporains ont pu
penser et dire des chrétiens et du christianisme relève
d'une autre direction de recherches. Ici, nous nous
attachons exclusivement à un point de droit. L’énu-
mération, si copieuse et si précise qu'on la puisse
faire, des griefs contre les chrétiens ne résout pas la
question juridique, elle ne lui appartient même pas.
« Qu'ils soient la cause ou l'effet de la haine vouée au
nom chrétien, ces griefs courants pourront provoquer
des cris de mort et des tumultes populaires, ils pour-
ront stimuler Je zèle ou exciter l’animosité de certains
magistrats; ils seront le motif qu'on invoquera pour
excuser ou légitimer toutes les mesures qu’on prendra
contre les chrétiens. Mais personne ne songera à faire
de ces imputations courantes autant de chefs d’accu-
-sations juridiques. Tant qu’on ne les trouve pas pro-
duites en justice, inscrites dans l'acte d’accusation
ou dans le libellé du jugement, on n'aura pas indiqué
le motif juridique des condamnations. Et si elles sont
produites devant le tribunal, elles ne pourront en
droit motiver une condamnation, si le juge ne peut
invoquer une loi pénale qui en fait un délit juridique,
ou si le magistrat qui participe à l’imperium ne peut
Jes considérer comme la manifestation d’une situation
qui constitue un danger pour l’ordre public ou la
sécurité de l'empire.
“ Ceci nous amène au cœur même de la contro-
verse, dans laquelle les opinions les plus divergentes
ont été émises et soutenues. Toutes les solutions
proposées peuvent cependant se ramener à trois sys-
tèmes fondamentaux : le système de la coercition,
celui des lois de droit commun, celui de la loi
2 C. Callewaert, La méthode dans la recherche de la base
juridique des premières persécutions, dans la Revue d'histoire
ecclésiastique, 1911, t. xux, p. 7-8; le même, Le délit de chris-
tianisme dans les deux premiers siècles, dans la Revue des
quest. histor., 1903, t. Lxx1v, p. 30-31, où il établit la distinc-
DROIT D'ASILE — DROIT PERSÉCUTEUR
1566
d'exception proscrivant le christianisme comme tel:. »
11. IDÉE PRIMITIVE ET FONDAMENTALE DU DÉLIT
RELIGIEUX. — Avant d'aborder la question de droit
formel, il faut, si on veut arriver à une solution
satisfaisante, remonter assez haut, longtemps avant
l’époque où les règlements centralisateurs des césars,
les violences de la persécution, les polémiques soute-
nues par les apologistes dénaturent la situation juri-
dique. Avant tout,ce qu'il importe de connaître et
d'indiquer, au moins dans ses grandes lignes, c'est
la conduite de l’État romain envers les hommes qui,
| par leurs croyances, se séparaient du culte national.
« À l’origine, aux trois grandes divisions du droit
romain correspondaient trois catégories de délits
au droit privé, les délits privés, tels que le vol, le
meurtre; au droit public, le délit public, tel que la
haute trahison; au droit religieux, le délit religieux,
tel que l’omission ou la cessation d’un sacrifice. A
chacune de ces catégories de délits correspondait une
procédure particulière, car les Romains n'avaient
point fondé le droit criminel sur le principe religieux.
« On ne considérait pas comme un outrage aux dieux,
dit Ihering, toute injustice ou toute faute qui méritait
la vengeance individuelle ou populaire, ou qui donnait
lieu au droit de punir du roi. Le voleur, le brigand
n'avaient offensé que les hommes; c’étaient les hommes
qui poursuivaient leur châtiment; les dieux n'inter-
venaient point. Mais, d’autres délits contenaient une
ofiense envers les dieux et envers les hommes, ou
envers les dieux seuls. En présence de faits de cette
nature, l’État n'avait qu'un seul devoir : se récon-
cilier et apaiser les dieux, afin que leur colère ne
retombât point sur lui-même ?. Ce soin était confié
au tribunal ecclésiastique, aux pontifes, qui avaient
recours, selon l’importance du délit ou de la faute,
soit à une simple expiation, qui avait lieu surtout dans
les cas de négligence, si impudens erraverit, soit à une
peine qui pouvait, comme pour les vestales, s'élever
jusqu'à la mort *. » Telle est l’idée primitive et fonda-
mentale du délit religieux : les dieux offensés entrent
en courroux et doivent être apaisés, sinon leur colère
retombe sur la communauté entière. Et jusqu'aux
derniers temps du paganisme, l’on retrouve des traces
de cette croyance. Les Lyciens et les Pamphiliens,
qui sollicitent l’empereur Maximin de reprendre les
persécutions, font remarquer que les dieux ont tou-
jours comblé de faveurs ceux qui ont eu leur culte
à cœur, et que forcer les chrétiens à recourir aux
observances païennes profiterait au bien de tous les
sujets de l’empire *. De même, celui qui prête serment
a coutume, lorsqu'il appelle sur sa tête la colère céleste,
en cas de parjure, de formuler une réserve expresse
au profit de l'État : Si sciens fallo, {um me Dispiter
salva urbe aræque bonis ejiciat, ut ego hanc lapidem *.
« La subordination de la religion à la politique vint
restreindre cette conception, déjà cependant si étroite,
du délit religieux. L'idée fondamentale des institutions
de Rome fut assurément profondément religieuse,
mais, de très bonne heure, cette idée s’altéra. La
royauté ecclésiastique se transforma en royauté sécu-
lière et la légende garda quelques traces de cette
transformation. Tullus est ignorant des antiques pré-
ceptes et les néglige; Servius Tullius débarrasse la
royauté d'une partie de ses obligations religieuses,
qu'il abandonne à des mandataires; enfin le dernier
roi de Rome est représenté comme un contempteur
de la religion nationale et un partisan des cultes
tion entre « accusations judiciaires » et « imputations extra-
judiciaires ». — " Cicéron, Pro Cxæcina, ἢ. xxx1v : Ut reli-
gione civitas solvatur. — * Esprit du droit romain, trad. franç.,
t. 1, p. 277. — ‘ H. Leclercq, Dictionn. d'archéol. chrél. el de
liturg., t. 1, au mot ARIKANDA.—* Festus, au mot Lapidem,
1567
étrangers 1. La place de plus en plus importante con-
quise dans J’État par les plébéiens vint encore hâter
l'accomplissement de cette transformation. Par suite,
si les magistratures civiles étaient recherchées, les
sacerdoces (à part les grands emplois de pontifes,
d'augures où de féciaux, analogues d’ailleurs aux
magistratures) l’étaient peu, comme dénués d’in-
fluence politique. Tite-Live nous ἃ conservé quelques
manifestations curieuses de cette sorte de discrédit :
fréquemment, à titre de peine, les jeunes libertins
étaient nommés flamines par les consuls *; le /lamen
dialis avait le droit d’entrer au sénat, mais n’osait
l'exercer, rem intermissam per multos ob indignationem
priorum flaminum, et lorsque C. Flaccus osa pour le
première fois revendiquer ce droit, il l'obtint à cause
de la considération personnelle dont il jouissait, magis
sanctitate vitæ quam sacerdoti jure rem cam flaminem
obtinuisse 5. Néanmoins, il restait encore à la religion,
dans les limites de la constitution, une place impor-
tante, mais l'autorité qui lui était laissée ne lui appar-
tenait plus. En réalité, elle résidait dans les mains de
l'État. La religion devenait ainsi un simple moyen
et ne conservait qu’une autorité et une indépendance
apparentes “.
« Cet état particulier de la conscience politique des
Romains entraînait, entre autres conséquences, la
sécularisation des crimes contre la religion. De bonne
heure disparut la compétence particulière aux délits
sacrés avec procédure spéciale. Le pouvoir souverain,
s'étant réservé le droit exclusif de prononcer la peine
de mort ou l’amende contre les citoyens, ne toléra
pas les -empiétements à l'égard d’une prérogative
aussi essentielle et fit peu à peu rentrer ces cas spé-
ciaux dans le droit commun. La divulgation des
oracles sibyllins fut punie comme un parricidef; le
sacrilegium ou vol dans un temple fut l’objet de pour-
suites civiles, comme le vol et l'inceste, ou tout autre
délit de droit commun. A peine subsista-t-il de l’ancien
délit religieux quelques traces, telles que la punition
des Vestales accusées d’avoir violé leurs vœux.
III. COSMOPOLITISME RELIGIEUX. — « Le cosmopo-
litisme amené par la conquête et l'invasion des cultes
étrangers, qui en fut la conséquence, contribuèrent à
maintenir la religion au second plan. La suprématie,
de plus en plus grande, conquise par Rome, l'extension
du territoire romain, mirent les vainqueurs en contact
avec un grand nombre de cultes divers pratiqués par
les vaincus. Ces derniers amenèrent avec eux, partout
où ils furent transplantés, leurs rites et leurs croyances
religieuses. Après le contact forcé, vinrent les commu-
nications amicales, ouvertes par le commerce et les
rapports politiques, et par lesquelles l’infiltration con-
tinua. La politique du sénat, chargé de la haute police
religieuse, à l’égard des nouveaux dieux qui se révé-
laient ainsi, fut en général bienveillante δ. Partout où
la chose se trouva possible par suite d’analogies ou de
ressemblances plus ou moins établies, comme cela se
produisit pour les divinités de l'Italie et de la Grèce,
1 Cf. Ambrosch, Études sur le territoire et le culte romains
antiques, Ὁ. 57. — 2 Tite-Live, xxXvII, 8. — * Tite-Live,
XXVII, 8 — 5 Jhering, op. cit., t. 1, p. 339 sq. ---ο- Valère-
Maxime, 1, 7, 13; Denys, 1v, 62. — ὁ Cette bienveillance fut
plutôt un effet de la force des choses qu’un acte volontaire
du sénat. Ce corps, très conservateur en matière religieuse,
avait souvent donné des instructions à ses magistrats ut
sacra externa fieri velerent. Tite-Live, XXXIX, 16. Mais en
maintes circonstances il lui fallait céder au courant popu-
laire. — 1 Hardy, Christianity and Roman government, Ὁ. 8.
Le culte de la Magna Mater fut longtemps tenu en suspi-
cion : il était défendu aux citoyens romains d'y prendre part.
Cette sévérité se relâcha peu à peu et le culte devint très
suivi dans tout l’empire. Apulée, Met, vin, 27; Stace,
Theb., x, 170. On trouve un citoyen romain archigalle de
£Lybèle, Corp. inscr. lat., t. vi, n. 2183, — # Ou même s'ils
DROIT PERSÉCUTEUR
1568
les nouveaux dieux furent placés sur le même pied que
les anciens, et leur culte incorporé à la religion de
l'État. Pour d’autres cultes, certains cultes orientaux
notamment, tels que celui de Cybèle, les admissions ne
furent point accordées purement et simplement. Sou-
vent elles ne visaient que l’exercice de la religion nou-
velle dans les limites du pomærium, exercice soumis à
des réglementations sévères et dont les citoyens ro-
mains étaient parfois exclus 7. Si les rites étaient secrets
et orgiaques , de nature à amener quelque pertur-
bation dans l’ordre public, l’État n’hésitait pas à inter- ὦ
venir et à interdire absolument les pratiques dange-
reuses, comme cela se produisit lors de l'affaire des
Bacchanales. Parfois aussi, un culte étranger, celui
d’Isis, par exemple *, obtenait une telle faveur dans le
populaire que le pouvoir se voyait dans l'obligation de
capituler et de reconnaître une place au grand jour à
des rites contre lesquels des mesures violentes avaient
été plus d’une fois prises.
« Le principe originaire, que les citoyens romains
ont leur culte, les étrangers le leur, dont les citoyens
romains sont exclus et qu'ils ne peuvent pratiquer à
Rome que sous certaines restrictions, notamment en
ce qui concerne la morale et l’ordre public 19, s'était
considérablement adouci, sous l'influence du frotte-
ment qui se produisait chaque jour. Lorsque l’apôtre
saint Paul entreprit de prêcher l'Évangile aux gentils,
le cosmopolitisme avait déjà fait son œuvre et la cause
de la tolérance était gagnée à Rome. Les cultes les
plus bizarres, les plus étranges, y pouvaient entrer 4,
L'autorité, quand elle ne les protégeait pas, fermait
au moins les yeux sur leur existence. Mais il y avait
une limite qu'il leur était interdit de franchir : dès
qu'une pratique paraissait susceptible de devenir dan-
gereuse pour l’État, dès qu’une secte troublait l’ordre
public, le pouvoir intervenait rudement, sommaire-
ment, par une mesure de police. Le choc passé, les
choses reprenaient à peu près leur cours antérieur.
Les affiliés à la croyance qui venait d’être frappée,
échappés aux mesures de rigueur, revenaient peu à
peu, rendus plus prudents par la répression. Mais nulle
part, jusqu’à l’apparition du christianisme, l’on ne voit
trace de véritables persécutions. Il y a des résistances
contre l’intronisation de certains cultes au cœur même
de la cité, près des sanctuaires les plus antiques et les
plus vénérés ; des violences accidentelles contre les per-
sonnes, quand l’ordre public avait été troublé par ou à
l’occasion d’une secte ?. A ces restrictions près, la tolé-
rance était grande. Le scepticisme, qui dominait chez
la plupart des gens instruits et de ceux qui compo-
saient la bonne société, ne donnait lieu à aucune mesure
de rigueur. Les paroles, les actes contre la religion de
l’Étal n’entraînaient aucune peine, alors même qu'ils
étaient revêtus de la forme la plus offensante #, Mais
il faut aussi reconnaître que cette incrédulité ne fran-
chissait guère les bornes d’un cercle assez restreint.
Elle ne descendait pas dans la masse populaire, et dut
peut-être à cette circonstance de ne pas avoir été
étaient trop manifestement sanguinaires, témoin les mesures
interdisant les sacrifices humains aux druides et aux prêtres
de Moloch. — ἡ Sur les fluctuations de l'attitude de l’État
envers ce culte, les alternatives de tolérance et de répression,
jusqu'à la reconnaissance finale sous Domitien, cf. Hardy,
op. cil., p. 14 sq. — 9° Separatim nemo habessil deos, neve
novos neve advenas, nisi publicos adsectos, Cicéron, De leg.,
11, 8, 19, Ne quid nisi Romani dii, neve quo alio more quam
paltrio colerentur, Tite-Live, 1v, 30, 11. L'exemple de Pom-
ponia Grsæcina, Tacite, Annal., XIII, 32, montre que ces
dispositions pouvaient encore être invoquées au temps de
l’'empire.— 4 .,.Per Urbemetiam, quo cuncta undique atrocia
aut pudenda confluunt celebranturque. Tacite, Annal., 1. XV,
44.— 3 Les juifs, notamment, furent à plusieurs reprises
l'objet de telles mesures de rigueur.— 15 Tertullien, Apologel.,
δ: XLVI, P. L,,t, 1, col. 500;
+ Te δος AT di © .« —
4
1569
considérée comme dangereuse par le pouvoir établi. La
propagande de quelques philosophes ou de quelques
littérateurs (d’un Lucien, par exemple) était aussi
limitée; elle avait un caractère purement scientifique et
ne visait point l'établissement d’une religion nouvelle.
La fin malheureuse de l’auteur du De nalura rerum fut,
sans doute, souvent donnée au populaire comme un
exemple du châtiment réservé par les puissances
célestes aux impies. Teut ce que l’on exigeait des
incrédules, c'était qu'ils s’abstinssent de marques exté-
rieures d’irrespect, de manifestations de nature à causer
du scandale ou à interrompre les cérémonies d’un culte
quelconque. En résumé, l’on peut dire que le délit
religieux est si peu connu au droit romain de cette
époque que le langage courant dut emprunter un mot à
la langue grecque (ἄθεος) pour en exprimer la concep-
tion, lorsqu'elle fit son apparition à une époque posté-
rieure.
« Cette attitude bienveillante de l’État envers les
religions étrangères persista tant que le pouvoir ne
rencontra devant lui que des sectes disposées à vivre
en bonne intelligence avec la religion nationale, Le
fidèle de l’Astarté phénicienne, de l’Isis égyptienne
ou du Mithra persan n'avait aucune répugnance à
adresser des prières et des sacrifices soit au Jupiter
Capitolin, soit à toute autre divinité nationale de
Rome. De même, le citoyen romain rendait aussi des
honneurs à des divinités dont il reconnaissait la puis-
sance et auxquelles il ne dédaignait pas de demander
assistance. Cette harmonie fut et devait être profondé-
ment troublée, le jour où l’État se trouva en contact
avec une religion purement monothéiste : le christia-
nisme.
IV. LE JUDAISME. — « Avant cette époque, la puis-
sance romaine avait déjà trouvé devant elle un culte
aussi profondément hostile à ses institutions religieuses
que pouvait l'être le christianisme. Nous voulons
parler du judaïsme. Mais la question des rapports entre
l'État romain et ce culte monothéiste avait été réglée
par la nature même des choses !. Les juifs formaient
une nation qui occupait la ville de Jérusalem et le pays
environnant. Ils sont entrés dans l’État romain, tout
en conservant une autonomie que la politique romaine
admettait comme se conciliant avec la qualité de
sujet de l'empire. Ils gardaient, par suite, leur natio-
nalité, et l’empereur Claude, quand il s'adresse à eux,
parle lovôauwy παντι ever. Il en résultait que les juifs,
formant les communautés dispersées dans les autres
pays soumis à la domination romaine, n’appartenaient
point en qualité de citoyens (sauf quelques exceptions
individuelles) aux cités dans lesquelles ils avaient
établi leur domicile. Ils restaient des membres de la
nation juive vivant en pays étranger. A ce titre, ils
jouissaient de certains privilèges importants : liberté
de l'exercice de leur culte, dispense de prendre part aux
sacrifices païens, exemption du service militaire ?.
Mais si le gouvernement romain reconnaissait ainsi, à
une nation soumise, une situation spéciale en ce qui
concerne le libre exercice de sa religion, la situation
juridique de l'individu ne pouvait pour cela dépendre
2Sur les rapports des juifs avec l'État romain, cf.
Mommsen, dans Histor. Zeitschrift, τι LxXIV, p. 421 sq.;
E. Schuerer, Geschichte des judischen Volkes, 1890, τ. τ.
— 2Sur la nature, l'étendue, l'interprétation et les
alternatives de ces privilèges, voir plus loin. — * Mom-
msen pense que les mesures violentes prises sous
Mibère contre les juifs s’appliquaient uniquement à des
Israélites ayant acquis le droit de cité romaine, partant,
seuls soumis aux lois romaines. Cette hypothèse, très vrai-
semblable, est justifiée par les termes dans lesquels Tacite
s'exprime : quatuor millia libertini generis; cf. Histor. Zeits.,
Ῥ. 408, n. 1. L'intervention de Claude dans les querelles des
juifs de Rome se serait également exercée exclusivement
contre des citoyens romains. — 4 Vita Septimi Severi,
DROIT PERSÉCUTEUR
1570
de la confession spéciale à laquelle il était attaché : le
juif qui venait à acquérir le titre de citoyen romain
perdait par cela même sa nationalité primitive, ainsi
que les privilèges qui y étaient attachés?. Inversement,
le citoyen romain qui embrassait la religion juive n’ac-
quérait pas pour cela la jouissance des privilèges judaï-
ques. Indépendamment des mesures prises par Sep-
time-Sévère contre les convertis 4, il encourait encore,
au commencement du 1115 siècle, la peine de la relé-
gation s’il venait à se soumettre à la circoncisions.
« La destruction de Jérusalem mit fin à l'existence
de la gens Judæorum. I n’y eut plus, au lieu d’un corps
de nation, que des individus isolés, qualifiés, avec
raison, dans une inscription gravée à Smyrne sous le
règne d’Hadrien : ΟἹ ΠΟΤΕ IOYAAIOI Mais les pri-
vilèges dont ils jouissaient ne leur furent point retirés.
A la seule condition d’acquitter les charges du fiscus
judaïcus, is restaient libres de fréquenter la synagogue,
de célébrer le sabbat et pouvaient échapper au service
militaire. A la place d’une nation privilégiée, il y eut
désormais une confession privilégiée. La liaison légale
de la liherté confessionnelle avec l’état personnel se
trouva par cela même abolie. Le juif de naissance ne se
trouvait pas soumis à l'impôt quand il cessait de vivre
judaïco more; au contraire, les citoyens romains pou-
vaient acquérir, en acquittant le tribut, le droit d’exer-
cer la religion juive. Une liberté absolue n'était cepen-
dant pas laissée à cet égard; quand il s'agissait de
personnages d’une certaine condition ou d’un certain
rang, ils n'étaient pas admis légèrement à modifier
leur statut originel.
V. LE CHRISTIANISME. — « Les juifs avaient donc
bénéficié d’une véritable possession d'état : anfiquilate
defenduntur, disait très justement Tacite τ, Π ne pou-
vait en être de même des chrétiens. Les Romains
avaient laissé les juifs dans l’état où ils les avaient
trouvés. Malgré la destruction de Jérusalem, le Dieu
d'Israël restait à leurs yeux un Dieu national.
Mais cette tolérance, tout exceptionnelle, ne pouvait
s'étendre au christianisme, religion nouvelle, naissant
dans l'empire romain avec la conscience d’une mission
divine : celle de réunir tous les hommes sous la même
foi, et d’extirper par suite le paganisme du monde
entier. Par un tel programme, par les moyens qu'il
fallait employer pour le réaliser, le christianisme heur-
tait de front les principes fondamentaux sur lesquels
reposait la société romaine, tant au point de vue reli-
gieux qu’au point de vue social ou politique. Mono-
théiste, le chrétien niait l'existence des dieux de l'État,
dans lesquels il ne voyait que le jouet d’une vaine
superstition 5, et cela sans excepter les derniers admis
dans l’Olympe et les plus puissants de tous : les empe-
reurs honorés de l’apothéose. La morale qu'il prati-
quait, quels que fussent l’obéissance aux lois existantes
et le loyalisme envers les empereurs, était en bien des
points la critique ou la négation de l’organisation so-
ciale. « Cette antipathie peu dissimulée pour un monde
« qu'ils ne comprenaient pas devenait le trait caractéris-
« tique des chrétiens. La haine du genre humain passait
« pour le résumé de leurs doctrines. Leur mélancolie
c. XVII, 1. — Le médecin qui avait pratiqué l'opération
devait subir la peine capitale. Paul, Sentent., V, xxnx, ὃ 8.
4 Mommsen, dans Histor. Zeitschrift, t. LXIV, p. 425.
1 Tacite, Hist., V, 5. — * Bientôt les chrétiens cessèrent de
considérer les dieux du paganisme comme n'ayant aucune
réalité. Ils virent en eux des démons, des manifestations
de la puissance de Satan, à laquelle remontait la responsa-
bilité des persécutions et des mauvais traitements endurés
par les fidèles. Aussi se mirent-ils à haîr les idoles plus encore
qu'ils ne les avaient méprisées. Cf.S. Justin, Apolog., I, n.55,
P. L.,t. vi, col. 412; Minucius Félix, Oclavius, ce. XXvn,
P. 1..,t. ui, col. 324; 5. Augustin, De civit. Dei, 1. 1, c. Xxx1,
P. 1... t. χα, col. 43; Conybeare, Monuments of early chris-
lianily, p. 11.
1571
« apparente était une injure à la félicité du siècle; leur
« croyance à la fin du monde contrariait l’optimisme
« officiel, selon lequel tout renaissait. Les signes de
« répulsion qu'ils faisaient en passant devant les temples
« donnaient l’idée qu'ils voulaient les brûler. On char-
« geait les chrétiens de tous les méfaits ; leur culte passait
« pourune superstition sombre, funeste à l'empire; mille
récits atroces ou honteux circulaient sur leur compte:
« les hommes les plus éclairés y croyaient et regardaient
« ceux que l’on désignait ainsi à leur haine comme capa-
« bles de tous les crimes 1.» Le conflit devait fatalement
éclater entre le christianisme et l'État romain; d’au-
tant plus qu'il ne manquait pas de gens intéressés à
le provoquer : les juifs, dont la haine était ardente
envers la nouvelle religion, les prêtres païens et les
nombreuses industries qui vivaient de leur culte, les
hommes politiques hostiles aux nouveautés. Des
mesures de violence ne pouvaient tarder à être prises
contre des hommes qui, sujets de l'empire, abandon-
naient toutes les idées reçues et introduisaient dans
l'État tout entier de dangereuses nouveautés ?.
« Mais comment ces persécutions furent-elles justi-
fiées juridiquement ? Quel était le délit pour lequel de
si nombreux martyrs subirent le dernier supplice ? Si
la réponse à cette question devient facile à partir du
1118 siècle, par suite des documents positifs se rappor-
tant à cette époque qui nous sont parvenus, il n’en
est pas de même au 1er et au 11e siècle. Là, la rareté
des monuments, le manque de précision de ceux qui
ont échappé à la destruction rendent la solution beau-
coup plus difficile.
VI. LE PAGANISME ET LE CUÈTE IMPÉRIAL. — « L’ap-
parition du christianisme coïncidait avec une modifi-
cation profonde que subissaient les cultes païens par la
création d’un nouvel Olympe et l’intronisation d’une
nouvelle série de divinités dont le pouvoir était plus
réel que celui des anciens dieux. La puissance de César,
la stabilité que ce grand homme était parvenu à assurer
à un empire composé d'éléments si divers, avaient vive-
ment frappé les imaginations. Le monde antique sen-
tait vivement que les conquêtes éphémères d’Alexan-
dre, ses brillantes incursions à travers l’Asie n'étaient
point comparables au nouvel et quasi-définitif ordre
des choses. A l’admiration se mêlait, surtout dans les
provinces, le sentiment de la reconnaissance. La paix
romaine sur elles s’étendait bienfaisante, et leur appor-
tait cet olium cum dignitale auquel le monde ancien fut
si sensible. Ce sentiment se manifesta par des témoi-
gnages divers, dont la flatterie fut loin d’être toujours
le mobile exclusif. Des honneurs presque divins furent
décernés au dictateur pendant sa vie : un temple fut
élevé à César et à sa clémence et entouré d’une en-
ceinte consacrée; un flamine, qui fut d’abord Antoine,
fut chargé du nouveau culte, comme le /lamen dialis
l'était de celui de Jupiter. Ce mouvement s’accentua
encore après la mort du dictateur, et l’apothéose qui
lui fut décernée résulta d’un soulèvement populaire
plutôt que de l'initiative du sénat, en général favo-
rable aux meurtriers de César *.
« Après le dieu César vint le dieu Auguste. Entre
temps, Antoine avait bien essayé de se placer au rang
des divinités de la Grèce et de l'Orient, mais la bataille
d’Actium mit fin à sa domination et consacra le droit
de son heureux rival à franchir ce degré suprême de
l'ambition humaine. Ici encore, l'initiative privée prit
#
1E. Renan, L'Antéchrist, 1873, p. 36. — ? W. Ram-
say, Church and State before A. D. 170, p. 269. -
3E. Beurlier, Le culte impérial. Son histoire et son organi-
sation depuis Auguste jusqu'à Justinien, in-8°, Paris, 1891,
p. 6. — « C'est pourquoi Tertullien reproche ironiquement
aux païens, qui traitent comme un dieu l’empereur régnant,
de lui souhaiter par cela même une mort prompte, — # Les
lois de Salpensa et de Malaga nous ont conservé une formule
DROIT PERSÉCUTEUR \
les devants. Des temples s’élevèrent, des sacrifices
furent offerts, des jeux célébrés; peu à peu s'établit
tout l’appareil qui constituait un culte païen. Mais
l’empereur, d’un caractère prudent, appréhendant le
sort de César et sachant bien que les Romains étaient
encore attachés de cœur à l’ancienne république oli-
garchique, employa tous ses efforts à circonscrire ce
mouvement dans d’assez étroites limites. Les provin-
ciaux seuls étaient autorisés à suivre le nouveau culte,
où Rome était associée à Auguste : les Romains ne
devaient honorer que Rome et César, le divin Julius:
Dans Rome même, Auguste se montrait très réservé
sur sa nouvelle divinité, au sujet de laquelle il ne se
gênait point pour railler. Mais, après sa mort, il fut
bien et dûment divinisé et prit place, à côte de César,
au rang des dieux. Le nouvel Olympe était fondé, et,
dans la suite, chaque empereur, à l'exception de quel-
ques souverains trop particulièrement odieux à l’aristo-
cratie romaine, devint dieu à son tour et reçut un culte
spécial.
« À ce culte était associé dans une certaine mesure
l'empereur vivant, lui-même dieu en expectative, et,
comme le fait ironiquement remarquer Tertullien,
plus terrible que toutes les autres divinités païennes.
C'était celui dont la vengeance était la plus prompte à
atteindre le coupable ou l’irrespectueux.
« Cette quasi-divinité de l’empereur vivant se révèle
surtout dans les particularités relatives au serment et
au culte des images. On sait combien était grande,
chez les Romains, l'importance du serment, et combien
cette attestation solennelle était tenue pour imposante
et sacrée. On n’y prenait à témoin que les dieux les
plus respectés. Aussi tout homme invoqué comme gar-
dien de la foi jurée eût-il été, par cela même, placé au
rang des dieux. On ne pouvait donc encore jurer par
l'empereur vivant #, mais l’on jurait par son salut et
par sa fortune 5. Les mêmes motifs amenèrent le culte
du génie impérial, qui se répandit bientôt dans tout
l'empire. Ce fut surtout un culte privé, associé à celui
des dieux-lares ; cependant, aux fêtes impériales, quel-
ques collèges sacerdotaux offraient un sacrifice au
génie de l'empereur, en même temps qu'à Jupiter, à
Junon et à Minerves. De même, les images impé-
riales, les statues de l'empereur étaient sacrées comme
celles des dieux et jouissaient du droit d'asile. Elles
étaient placées dans les temples inter simulacra deorum;
souvent même on leur offrait des sacrifices. Les mé-
dailles, les anneaux qui portaient l’efligie du César
leur étaient assimilés, et la profanation de ces petits
objets était également punie comme un sacrilège *.
« Ainsi se manifestait, sous les formes les plus variées,
« cette idée que l’empereur, même de son vivant, avait
« en lui quelque chose de divin; qu'il méritait les mê-
« mes hommages que Jupiter et les autres dieux; que
« sa providence, plus encore que celle des divinités de
« l'Olympe, protégeait les habitants de l'empire; qu’il
« était meilleur gardien de la parole donnée que Jupi-
» ter et. les Pénates; enfin, qu’il convenait, à tous
« ces titres, de l’honorer comme dieu et de lui en
« donner le nom ?. »
« Les chrétiens ne pouvaient manquer de se trouver
en conflit avec cette nouvelle forme du polythéisme,
tout comme avec les autres. Leurs croyances ne per-
mettaient pas plus de sacrifier au dieu Auguste qu'à
Jupiter ou qu’à Vénus. Or, si la maxime formulée par
où se trouve nettement établie la distinction entre l’empe-
reur vivant et les césars déjà morts et divinisés. On jurait
per Lovem et divum Augustum et divum Claudium et divum
Vespasianum Aug. et divum Titum Aug. et genium impera=
toris Cæsaris Domitiani Aug., divosque Penates. Corp. inscr.
lat., t. 1, n. 1963, 1964. — “Ε΄, Beurlier, op. cit, p. 45. —
1 Digeste, 1. XLVIIL, tit. x1x, lex 28, 87; Gaïus, 1, 53. —
*E. Beurlier, op. cil., p. 53. — * Ibid,, p. 54.
1572.
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1579 DROIT
Tibère!, « qu'aux dieux seuls appartient de venger les
«injures qui leursont faites», pouvaitn'entraîner qu'une
sanction assez bénigne quand il s’agissait de Mars ou
de Bacchus. il n’en était plus de même lorsqu'il s’agis-
sait du culte impérial. La toute-puissance romaine
intervenait alors. C’est ainsi que le pouvoir aurait été
amené à sévir contre les chrétiens; c’est sur ce motif
qu'auraient été basées les longues persécutions dont
ces dissidents furent l’objet.
« Cette théorie ramène ainsi à un fait historique
considérable toute l’histoire de la lutte soutenue par
l'Église contre l'État romain ἡ; [elle a été] formulée
dans des termes tellement absolus qu'il est nécessaire
de les rapporter ici. « [Les] persécutions sanglantes.
« ne visaient pas le contenu positif de la religion
« chrétienne, elles provenaient seulement de ce que
les chrétiens refusaient de rendre aux empereurs le
culte qui leur était dû. Dans tous les procès basés
sur le christianisme, c’est là le point décisif. Celui qui
sacrifie à l'empereur est renvoyé de la poursuite.
Au contraire, le refus de sacrifier constitue une
offense contre la majesté et la puissance de l’État,
Plus les chrétiens devenaient nombreux, plus l’of-
fense devenait grave et plus aussi croissait le dan-
ger pour l’État et pour la société. C’est sur ce terrain
que la puissance de l'État, depuis Trajan, exerce des
persécutions sanglantes contre les chrétiens. Jusqu'à
la fin du r°* siècle, nous n’avons pas de preuves que
le christianisme et l’État romain se soient trouvés,
en principe, hostiles l’un à l’autre *. »
« [Voyons] quelles considérations ont pu conduire à
identifier avec le culte impérial les persécutions contre
les chrétiens.
« Dans l'Apocalypse, la ville de Pergame est désignée
<omme le trône de Satan; un martyr, Antipas, y ἃ
Ant ὁ αἰ ARE Re A na
1 Tacite, Annales, 1, ΤΥ ΧΠΙ. — * Neumann, Die rômi-
sche Staat und die allgemeine Kirche bis auf Dioctetian,
in-8°, Leipzig, 1890, t. 1 (seul paru); Mommsen, dans
Histor. Zeitschrift, semble favorable à cette hypothèse, —
2 E. Schuerer, Die ältesten Christengemeinden in rômische
Reiche, in-8°, Kiel, 1894, p. 12; R. Sohm, Kirchengeschichte
im Grundriss, in-8°, Leipzig, 1888, p. 12; C. Callewaert,
Les premiers chrétiens et l'accusation de lèse-majesté, dans la
Revue des questions historiques, 1904, t. LXXVI, p. 13-14,
montre que l'histoire de saint Paul nous apporte une preuve
que la pratique d’un culte monothéiste, juif ou chrétien,
n'était pas, avant la persécution de Néron,un crime de droit
commun. Relancé par ses adversaires devant toutes les
juridictions auxquelles ils peuvent recourir, devant les
magistrats romains de Philippes et devant trois différents
gouverneurs de province, sous l’accusation de pratiquer et
de prêcher une religion monothéiste nouvelle, Paul ne paraît
à aucun de ces juges passible de la peine capitale. Si certains
hésitent, c’est que les dénonciateurs s'efforcent de donner au
délit un caractère politique et perturbateur. A Philippes
(Act.,xvr, 20) les magistrats se débarrassent des accusateurs,
de l'accusation et de l’accusé par le supplice des verges et
l'expulsion le lendemain. A Corinthe (Act.,xvint, 13) il n’est
pas question de troubles, mais simplement de prédication
non conforme à la discipline et à la doctrine des juifs, et le
proconsul refuse d'admettre un tel chef d'accusation et ne
s'occupe pas de pareilles choses (Act., Χ αι, 12-17). Devant
le procurateur de Palestine, Félix, l'accusation porte sur
des tentatives pour troubler le peuple, l’organisation d’un
parti de Nazaréens, le projet de violer le temple (Act.,xXxIv,
5-6); le procurateur remet l'affaire à plus tard et retient
l'accusé, dans la pensée que tout s'apaisera ainsi. Deux
années plus tard, Festus a succédé à Félix, l'affaire est
reprise. Festus se trouve en présence de deux chefs d’accu-
sation, « contre la loi des juifs et contre César » (Act., XXv, 8).
Ce dernier grief est si peu fondé que le procurateur l’aban-
donne et propose à Paul dese laisser juger par les juifs. Paul
fait appel à César. Cela semble singulièrement gêner legouver-
neur, qui avoue qu’à l’examen il reconnait que les faits mis
à la charge de l’apôtre ne sont pas aussi graves qu'il le
croyait d’abord et qu'il ne s’agit, en somme, que de que-
relles religieuses (Act., xxv, 18-19). Il avoue, en présence
PERSÉCUTEUR
y
21
souflert pour la foi. D'autres passages mentionnent
des chrétiens livrés aux derniers supplices pour avoir
refusé d’adorer la Bête et son image #. Or, le premier
temple consacré à la nouvelle divinité, l’empereur,
avait été précisément érigé à Pergame 5. Ce fait jette
une vive lumière sur le langage de l’apôtre. Ce temple
de la Bête élevé à Pergame, c’est évidemment le temple
d’Auguste, et Antipas ouvre cette longue série de
martyrs qui, pendant des siècles, seront exécutés pour
avoir refusé de rendre à la Bête le culte exigé par elle.
Tous les actes des martyrs vraiment dignes de ce nom,
qui sont parvenus jusqu’à nous, présentent les mêmes
particularités : pressés de sacrifier aux images des
empereurs, les martyrs refusent et sont finalement
envoyés au supplice 5,
« Il n’était donc pas besoin de prendre des mesures
spéciales contre les chrétiens, au moins pendant les
premiers siècles. L'intervention de l’État ne signifie
nullement l'intention de sévir contre une certaine
classe d'individus. Il y ἃ simplement un plus grand
nombre de délinquants qui tombent sous le coup de
lois existantes, et c’est uniquement ainsi qu'il faut con-
sidérer les premières persécutions. Ces lois existantes
sont extrêmement sévères. Le dissident du culte impé-
rial commet le crime de sacrilège 7, très durement puni
et qui entraînait une peine capitale, très souvent la
perte de la vie, toujours la mort civile. Le sacrilège
était primitivement le vol d'objets consacrés aux dieux
et déposés dans un temple, le pillage d’un lieu saint;
mais peu à peu la sphère d'extension et de compré-
hension de ce crime se serait élargie de telle manière,
qu'au temps de Marc-Aurèle, était puni comme sacri-
lège celui qui ne possédait point dans sa maison une
image de l’empereur ®*. Or, ce délit de sacrilège, aux
yeux des criminalistes romains, présente la plus grande
LA
d’Agrippa et de Bérénice, qu’il n’a rien trouvé chez l'accusé
qui mérite la mort (Act., xxv, 25). Π ne sait à quel titre
envoyer au tribunal de l’empereur cet inculpé qu’il n’inculpe
de rien (Act.,xxv, 27) et lui fait subir un nouvel interroga-
toire, à l'issue duquel Festus et le roi Agrippa se communi-
quent leurs impressions : « Cet homme n’a rien fait, disent-ils,
qui mérite la mort ou les chaines. » Et Agrippa ajoute : « Il
aurait pu être renvoyé absous s’il n’en avait appelé à César
(Act., xxv1, 31-32). La cause de saint Paul ne tombait done
sous le coup d’aucune loi déclarant passible de la peine de
mort le propagateur d’une religion monothéiste. Traduit
devant la cognilio impériale, il n’a pas cessé, même pendant
le temps de sa prison préventive, custodia libera, de prêcher
le christianisme, ce qui ne l’a pas fait condamner et, rede-
venu libre, il a repris sa vie apostolique jusqu’au moment
où, après l’édit de Néron, il fut atteint par l’édit qui pro-
scrivait directement et spécialement le christianisme. —
“ Apoc., 11, 13; XII, 123 XX, 4. — 5 M. Guiraud rapporte à la
même année (29 ap. J.-C.) la fondation du temple de Nico
médie. Peut-être le temple de César-Auguste à Mylasa était-
il antérieur ? Les assemblées provinciales dans l'empire
romain, in-8°, Paris, 1887, p. 259, Corp. inscr. græc., ἢ. 2696.
— # Neumann, Der rümische Staat und die allgemeine Kirche
bis auf Diocletian, p. 12. W. Ramsay, op. cit, p. 296 sq.,
à propos des passages de l’Apocalypse cités (voir note 4)
s'exprime ainsi : « Ier, nous touchons à un point de la pre-
mière importance : l'opposition irrconciliable et absolue
entre l'Église et l'empire Ce dernier est l'incarnation, la
manifestation par excellence du mal; en ce qui concerne
l'Église, il est caractérisé par le ferme désir de détruire le
christianisme... ΠῚ ὗν a aucune idée de la possibilité d'ame-
ner l'État à une politique plus douce en lui prouvant com-
bien le christianisme était inoffensif. » — ? C'est la théorie
de Neumann. — " Ramsay, op. cit, p. 276, admet aussi
l'existence du crilège comme délit reproché au chrétien.
Mais il considère comme tombant sous ce chef d'accusation,
non point le sujet de l'empire qui refuse le culte impérial,
mais le Romain qui abandonne la religion de l'Etat pour se
faire chrétien. C’est ainsi que Flavius Clemens et Acilius
Glabrion auraient été condamnés comme coupables d'a-
théisme, sous Domitien., — * Histoire Auguste, Vita Marct
Aurel.
1575
analogie avec le délit de majesté, l’offense à la supré-
matie du peuple romain. Selon l'expression du juris-
consulte Ulpien : proximus sacrilegio crimen est, quod
majestatis dicitur ?. Il suffisait de faire l'application de
ce principe aux chrétiens : aussi des époques comme
celle de Domitien, caractérisées, nous disent les auteurs
païens, par le grand nombre des procès de majesté,
sont-elles des périodes de troubles et d'épreuves pour
l'Église.
« Même dans le rescrit de Trajan et dans le rapport
adressé par Pline à cet empereur, on prétend trouver
la confirmation de cette théorie ®, qui pose en principe
que le crime poursuivi par Pline, puni par Trajan,
n’était autre que l’omission des supplicationes exigées
par le magistrat. Pline avait fait présenter aux chré-
tiens l’image de l’empereur et en même temps celle
des dieux. Trajan, dans son rescrit, ne parle que des
dieux, expression qui exclut l’empereur vivant et ne
comprend que les empereurs déjà morts et honorés
de la consécration. Malgré cette divergence entre les
deux documents, il n’en resterait pas moins con-
stant qu'il y avait refus de la part des chrétiens de
participer au culte impérial, par suite, sacrilège et
même délit de majesté, grâce à l'assimilation établie
par les juristes entre les deux crimes Ὁ. Mais ce sys-
tème ne cadre pas avec la réalité des faits; on a donc
pu soutenir, en s’appuyant sur les termes de la lettre
de Pline, l'existence de persécutions basées sur le
nom même des chrétiens, punissant en eux le fait
d’appartenir à une secte détestée . »
VII. LE SACRILÈGE. — Ainsi donc rien de plus clair,
les persécutions perdent leur caractère extraordinaire,
elles ne sont plus qu’un cas particulier d'application
du droit commun, la sanction du sacrilège ou du délit
de majesté. La preuve en est fournie par Tertullien,
qui rapporte comment les choses se passaient : Sacri-
legii οἱ majestatis rei convenimur.. Summa hæc causa,
immo tota est 5; — de quorum maÿjestale convenimur in
crimen 5: — ila nos crimen majestatis… τ. Il désigne le
délit de majesté envers l’empereur comme un sacri-
lège 5. « Ainsi s’expliquerait la raison d'État qui fit
couler tant de sang. L'empire tentait de réaliser l'unité
de croyance, et cette unité, il entendait l’établir en
faveur de la divinité impériale, en laquelle s’incarnait
la puissance et la majesté romaines.
«Malheureusement, ces vues si simples et si claires
ne s'accordent pas avec les faits et les documents.
Ceux-ci montrent que les poursuites n'étaient point et
ne pouvaient être basées sur l’inculpation spéciale de
sacrilège ou de lèse-majesté et n'étaient pas spéciale-
ment dirigées pour refus de rendre aux empereurs le
culte qui leur était dû.
« Les faits reprochés aux chrétiens ne pouvaient
rentrer dans la définition légale du délit de sacrilège
ou du délit de majesté, et les jurisconsultes les plus
autorisés auraient élevé la voix, au nom des principes,
contre cette assimilation. Le sacrilegium était ainsi
défini : Sunt autem sacrilegi qui publica sacra compi-
laverunt ὃ. Ce texte est de Paul et le jurisconsulte Mar-
cien le commente en ces termes : Divi Severus el Anto-
ninus Cassio Feslo rescripserunt res privaltorum, si in
ædem sacram deposilæ sumplæ fuerint, furti actionem,
1 Digeste, 1. XLVIII, tit. 1v, lex 1.— ? Neumann, op. cil.,
Ῥ. 24.— " 1bid.— 4 L. Guérin, Étude sur le fondement juri-
dique des persécutions dirigées contre les chrétiens, dans Nou-
velle revue hist. du droit fr. etétrang., 1895, τ, ΧΙΧ, p. 602-616.
— :Tertullien, Apologelicum, €. x, P. 1.., L 1, col. £
4 Ibid., c. ΧΧΧΙ. — ? Ibid., c. Xx1X.— " Ibid., Ο. 111, — " Di-
geste, Ad leg. Jul. XLVIII, tit. χααι, lex 9,8 1.— 2° Jbid., lex 5.
— 1 Térence, Eun., V, 111, 2; Adelph., vers 302; Tite-Live,
1, IV, c. xx.— 7? Minucius Félix, Oclavius, 6. XXV, XXVIN;
Tertullien, Apologelicum, €. 11, XV, XXIV, XLIV, ᾿ς L., t. 1,
col. 270; Ad Scapul., c. 11, 1v.— # Ad Scapul., 11; cef.Th. Mom-
DROIT PERSÉCUTEUR
1576
non sacrilegii esse 10, Le mot sacrilegium a un sens
technique parfaitement défini : c’est le vol d'objets
consacrés au culte. Exceptionnellement, un chrétien,
comme toute autre personne, pouvait bien s’en rendre-
coupable, mais ce n'était jamais qu'un cas particulier
et la secte entière ne pouvait être poursuivie à ce titre.
« Le sacrilège, dans son sens technique, désigne le
furlum qualifié par la sainteté du lieu, le vol dans un
temple. Il n’est pas employé autrement chez les juris-
consultes. Cependant, de très bonne heure, on le ren-
contre désignant des actes particulièrement honteux.
ou impies !, C'est en ce dernier sens, mais sans aucune:
limitation précise au délit religieux, que le mot se
trouve employé contre les chrétiens par leurs adver-
saires !?, Cette incorrection est relevée par Tertullien :
Non quos sacrilegos existimatis, nec in furto unquam
deprehendistis ; nunquam in sacrilegio 13, C’était donc le
langage usuel, populaire, qui considérait les chrétiens
comme sacrilèges, mais non point les jurisconsultes.
Ces derniers ne pouvaient prononcer de condamnation
en s'appuyant sur l'extension fautive donnée à la
compréhension d’un terme juridique. Plus tard, il est
vrai, il n’en fut plus de même, mais au 1ve siècle seule-
ment. À cette époque, les juristes, moins savants, se
montrèrent gardiens moins scrupuleux de la pureté du
langage technique. La langue vulgaire pénétra celle
du droit et le code Théodosien nous fournit des textes
où le mot sacrilegium est employé pour signifier un
délit particulièrement grave, par exemple : l’adultère 1",
le crime de majesté 15, la fabrication des monnaies et
la fraude en matière d'impôts 6. Un peu plus tard
encore, dès que le christianisme fut solidement établi
comme religion d'État, le mot sacrilegium prit le sens
technique qui lui a été conservé jusqu’à nos jours #.
VIII. LE DÉLIT DE MAJESTÉ. — « Il en est de la
maijeslas comme du sacrilegium. Ce crime est longue-
ment défini par Ulpien : Majestas autem crimen illud
est quod adversus populum Romanum, vel adversus secu-
rilatem ejus committitur, quo tenetur is, cujus opera dolor
malo consilium initium ait, quo obsides injussu principis
interciderant, quo armati homines cum lelis lapidibusve
in Urbe sint, conveniantve adversus rempublicam, locave
occupentur, vel lempla, quove cœlus conventusve fiat,
hominesve ad sedilionem convocentur, cujusve opera,
consilio, dolo malo consilium inilum erit, quo quis.
magistratus populi Romani, quive imperium polesta-
temve habel, occidalur, quove quis contra rempublicanr
arma ferat, quive hostibus populi Romani nuntium,
lilerasve miserit, signum dederit, feceritve dolo malo,
quo hostes populi Romani consilio inventur adversus
rempublicam, quive milites sollicitaverit, concitaveritve,
quo seditio, tumullusve adversus rempublicam fiat.
I est clair qu'il ne s’agit ici que de crimes contre la
sécurité de l’État, de ceux que l’on appelle aujourd'hui
la haute trahison. Les chrétiens ne paraissent jamais
avoir été inquiétés sous des accusations de ce genre.
Mais, d’après Mommsen, il s’agit d’une application
spéciale de la lex majestatis au refus, soit de jurer par
le génie de l’empereur, soit de lui rendre des marques
d'honneur liées à une cérémonie religieuse. Or, les
textes juridiques ne présentent qu'une seule espèce
dans laquelle la loi de majesté semble être appliquée
msen, Der Religionsfrevel nach rômischen Recht, dans His-
torische Zeitschrift, 1890, t. Lx1V, p. 410. — Constitut. de
339; Code Théodosien, 1. XI, tit. xxxv1, lex 4. — 1*Constitut,
de 364; Code Théodosien, 1. IX, tit. xz11, lex 6.—?° Constitut.
de 381; Code Théodosien, 1. XIII, tit. xxx1, lex 1. — 1 Consti=
tut. de 381, 383, 391, 398, 412, 436, 455; Code Théodosien,
LV, tit. xt; LVIII, tit. vin, lex 3; 1. XVI, tit. x, lex 11,1. XVI,
tit. 1, lex 31,1. XVI, tit. v, lex 52;1. XVI, tit. LxxvI1; Code
Justinien, 1, 1, tit. v,lex 8, n. 2; ef. Mommsen, dans Histor.
Zeitschrift, τι LxX1V, p. 411. — 15» Digeste, Ad leg. Jul. majes-
tatis, XL VIII, tit. αν, lex 1; cf. leg. 3, 4.
1577
au culte des empereurs, le cas où les statues de César
ont été brisées, ou insultées ou souillées !. Ici encore,
“un chrétien peut tomber sous le coup de cette dispo-
sition: ce ne sera jamais qu'une espèce particulière,
née d’un acte personnel. Le chrétien qui, tout en pra-
tiquant sa religion, s’abstient d’actes délictueux de
cette nature, échappe à tout châtiment *, au moins
basé sur ce chef d'accusation.
« Ce que l’on peut savoir d’une manière sûre des
procès intentés aux chrétiens est également tout à fait
contraire à l'hypothèse des poursuites basées sur les
délits de droit commun de sacrilège ou de lèse-majesté.
—._ Ces crimes supposent l'existence d’un fait positif
— accompli par le délinquant, d’un acte qui constitue le
— délit. Une fois ce fait prouvé, l'accusé est reconnu cou-
pable; uue sentence doit être prononcée contre lui.
Sentence dont l'exécution ne pourrait plus être arrêtée
que par un acte de clémence du prince. Maïs contrai-
rement à ce qui a lieu dans les procès ordinaires, les
choses ne se passent plus tout à fait ainsi dès qu'il
s’agit des chrétiens. Ces derniers, en manifestant leur
repentir d'erreurs passées, c’est-à-dire en sacrifiant aux
dieux et en reniant le christianisme, peuvent arrêter
— Ja condamnation suspendue sur leurs têtes. Alors que le
— sacrilège ordinaire, le voleur d’objets sacrés, le conspi-
rateur ou l'homme qui a insulté les images impériales
ne peuvent échapper à une condamnation dès que la
vérité de l'accusation est établie, le chrétien placé dans
la même situation (puisque la profession du christia-
nisme implique le mépris des dieux de Rome, l’outrage
ἃ la majestas populi romani) peut encore être absous.
S'il est condamné, c’est par sa propre volonté; lui-
même autant que le magistrat a prononcé sa sentence.
ΤΙ faudrait donc, pour admettre une condamnation en
vertu des lois qui punissent le sacrilegium ou la ma-
jestas, accorder en même temps une dérogation aux
principes juridiques fondamentaux qui gouvernent
_ cette matière. ᾿
—. «Les instances contre les chrétiens présentent
“encore un autre argument contre la localisation des
persécutions sous l'étiquette de sacrilège ou de majesté.
Ces derniers délits supposent de la part du coupable un
fait positif pour lequel il est poursuivi, un acte qui
—. sera prévu et puni par la loi. Rien de pareil n'a lieu
—… quand il s’agit des chrétiens. Au lieu de chercher à
… connaître si l'individu amené devant lui a commis
r tels ou tels actes, le magistrat se borne à lui poser la
question : Es-tu chrétien? Sur la réponse aflirmative
et la persistance dans cette affirmation, il prononce la
sentence. Nulle part il n’est question de faits de sacri-
lège ou de majesté, le nom chrétien seul est en cause.
L'instance se réduit à l'établissement de ce seul fait;
on ne cherche à prouver aucune autre chose.
« Ces procès de sacrilège ou de majesté n'auraient
- d'ailleurs été qualifiés ainsi que par une subtilité
… juridique. En réalité, les chrétiens auraient été pour-
La suivis pour avoir nié les dieux de Rome et surtout pour
— leur refus de prendre part au nouveau culte rendu aux
… césars, en qui s’incarnait la puissance de la nation
…— dominante. Cette assertion ne peut être acceptée en ce
… qui concerne les deux premiers siècles de notre ère.
—…_ Pendant cette période, l'attitude des chrétiens à
ἐ
à
᾿
2 Digeste, Ad leg. Jul. majestatis, XLVIII, tit. 1v, lex 4,
1: leg. 5 οἱ 6. —* A cette argumentation, l’on pourrait répon-
_ dre que les fragments dont se compose le Digeste, ayant été
réunis par un empereur chrétien, ne doivent nécessairement
pas relater les applications de la lex majestatis au christia-
nisme. Cela est très juste, mais les auteurs non juridiques
auraient dû garder trace de cette extension; on verra plus
Joinfqu'il n’en est rien. — * Digeste, Ad leg. maij., XLVIII,
tit. 1v, leg. 5,6: Εἰ. Reurlier, Le culte impérial, in-8°, Paris, 1891,
Ῥ. 31. —4 Vita Caracall., v, 7: Damnati sunt eo tempore qui
DROIT PERSÉCUTEUR
1578
l'égard du culte impérial paraît avoir été l'abstention
respectueuse. Ils ohéissaient aux édits impériaux et à
tous les actes émanant du gouvernement; ils hono-
raient l’empereur et ses représentants et se montraient
prêts à rendre aux statues des divi ou du césar vivant
toutes les marques de respect compatibles avec leur
religion. Mais aucun renseignement ne nous est par-
venu établissant que les Romains aient sévi contre les
abstentionnistes et persécuté pour obtenir que toutes
les parties de l'empire prissent part au nouveau culte.
Cela ne fut essayé que plus tard. Pendant les deux pre-
miers siècles, ce que la loi défend et punit, c’est un
acte positif qui indique l'intention d'outrager l'em-
pereur, vivant où mort * : par exemple, frapper d'une
pierre la statue de César, changer de vêtements près
d’une statue consacrée, porter l'ima ze impériale dans
un lieu infâme, en un mot, tout acte quelconque
offensant pour le divus ὁ. Celui qui refuse de sacrifier
s'expose à des injures, à des mauvais traitements de la
part de la populace. Peut-être arrive-t-il qu'il soit
saisi, traîné devant un magistrat zélé, mais si aucune
autre chose ne peut lui être reprochée, la condam-
nation qui intervient n’est qu’un acte d’arbitraire ne
reposant sur aucun fondement juridique. Les chré-
tiens, pendant les deux premiers siècles, ne paraissent
jamais avoir été poursuivis pour des faits de cette
nature. Le refus de sacrifier qu’ils opposent aux injonc-
tions du magistrat n’a rien de particulier à l'empereur,
et la mention dans les textes de l’image de ce dernier
n’a rien de probant à cet égard. « Est-ce à dire que, plus
« que tout autre, le culte impérial ait été exigé des chré-
« tiens et qu’on aît conduit les martyrs devant la statue
« du prince, plutôt que devant celle d'un autre dieu?
« Les actes authentiques des martyrs prouvent qu'il
« n’en était pas ainsi. La plupart du temps, on trainait
« les chrétiens au temple le plus proche. On savait
« qu'ils avaient une égale répugnance pour tous les dieux
« dupanthéon romain. Qu’importait que ce fût à Ju-
« piter, à Mercure ou à Auguste qu'on leur demandât
« de sacrifier 5? » Pline, dans son gouvernement de
Bithynie, ne demandait pas spécialement aux chrétiens
traduits devant son tribunal de sacrifier particuliè-
rement aux empereurs, mais, en bon courtisan, il fait
apporter la statue de Trajan avec celle des dieux,
expression vague et générale qui comprend les anciens
dieux de l'Olympe aussi bien que les empereurs divi-
nisés et admis à l’apothéose. Et Trajan, dans son
rescrit, ne fait aucune mention de lui-même, mais
emploie la mème formule vague et générale, diis nostris.
Beaucoup de gouverneurs durent suivre l'exemple de
Pline et inviter les chrétiens à sacrifier aux empereurs
plutôt qu’à Mars, Apollon ou Jupiter. On n'en saurait
conclure que les chrétiens fussent spécialement pour-
suivis au nom du culte impérial. Ce dernier apparaît
au contraire comme le minimum des concessions que
l’on exige des martyrs *.
« Il existe cependant quelques passions de martyrs
qui paraissent avoir été exclusivement condamnés pour
refus de participer au culte impérial : en 262, le cen-
turion Marinus est exécuté à Césarée de Palestine
comme chrétien, c'est-à-dire comme refusant de sacri-
fier aux empereurs ἢ: le même sort est réservé en 295
principis, ef qui coronas imaginibus detraxerant ut alias
ponerent. —* E. Beurlier, Le culle impérial. Son histcire et son
organisation, in-8°, Paris, 1891, p.273.—* T. Ruinart, Acta
mart. sinc., p.77 sq. Martyre de saint Polycarpe. Dans Ja pas-
sion des martyrs Scillitains, Saturninus invite les martyrs à
jurer par le génie de l’empereur et à lui rendre le culte qui
lui est dû d’après les idées romaines. Mais il les invite aussi
à sacrifier aux autres dieux, et l’on ne saurait affirmer que
le refus du culte impérial ait été la cause déterminante des
poursuites. — * Eusèbe, Hist. eccles., 1. VII, c. Xv, P. G.,
urinam in eo loco fecerunt in quo statuæ et imagines erant \ t. XX, col. 676.
DICT. D'ARCH. CHRÉT.
IV — 50
1579
à saint Marcelius, centurion de la lésion 1714 Traiana,
qui refuse de prendre part à la célébration du dies
natalis impérial :, et au vexillifer Fabius, lequel, pen-
dant les fêtes célébrées par la Maurétanie Césarienne,
refuse de porter les images et se déclare chrétien ".
Mais il faut remarquer que tous ces martyrs appar-
tenaient à l’armée, y occupaient des grades. En refu-
sant d'accomplir les rites ou de prendre part aux céré-
monies religieuses, ils commettaient un véritable acte
d'indiscipline puni par les règlements militaires. On
ne saurait voir dans ces faits isolés la preuve palpable
que les poursuites étaient généralement basées sur la
lex majestatis étendue au refus du culte impérial.
« D’autres considérations d’un ordre plus général
s'élèvent contre les tentatives faites pour présenter
les persécutions comme un résultat du culte impérial.
Parmi les empereurs qui prirent leur divinité le plus
au sérieux figurent Hadrien et Commode. Le premier,
dans ses incessants voyages à travers l'empire, se
faisait partout honorer à l’égal des douze grands dieux;
il devint le véritable Zeus, et prit tous les surnoms
attribu‘s au roi de l’'Olympe. Le second renouvela
toutes les folies de Caligula. J1 voulut être Hercule,
fils de Jupiter. Il paraissait en public sous le costume
de ce dieu, se faisait représenter sur les monnaies avec
ses attributs et offrait sa statue à l’adoration du
sénat *. I1 semblerait que, sous le règne de ces deux
empereurs, les chrétiens eussent dû souflrir de cruelles
persécutions. Cependant, bien qu'il y ait eu des mar-
tyrs sous le règne de l’un et de l’autre, ni Hadrien ni
Commode n’ont laissé le renom de persécuteurs de
l'Église. Hadrien maintint la législation de Trajan,
favorable aux chrétiens; quant à Commode, il se
montra, en plusieurs circonstances, grâce aux influen-
ces qui s’exerçaient sur lui, franchement bienveillant
envers la nouvelle religion, notamment quand il
rappela d’exil les malheureux qui avaient survécu aux
rigueurs du climat et aux mauvais traitements #.
« Enfin des persécutions basées sur la dissidence du
culte impérial, au lieu d’être, comme elles le furent
pendant les deux premiers siècles, locales, acciden-
telles, intermittentes, auraient été, comme au 1115 siè-
cle, continues, générales et simultanées partout où se
seraient trouvés des chrétiens. Et l’attitude des magis-
trats eût été bien différente de celle relatée par les
documents. Au lieu d’être plutôt favorables aux
accusés, de multiplier les occasions de leur permettre
d'échapper au châtiment, ils eussent été, au contraire,
des persécuteurs zélés, jaloux de se distinguer aux
yeux du maître par leur ardeur à punir ses ennemis 5. »
Ce n’est pas tout. Entre toutes les accusations
portées contre les chrétiens, celle de lèse-majesté a
pu sembler expliquer les condamnations judiciaires
des chrétiens grâce surtout au talent et à la science mis
en œuvre pour soutenir cette opinion. Il faut donc,
avant de poursuivre, se demander si l'accusation de
lèse-majesté peut avoir un sens et une portée juridi-
ques. C’est à ce point de vue que nous allons nousplacer®.
IX. PORTÉE JURIDIQUE D'APRÈS TERTULLIEN. —
Les chrétiens, apostats de la religion nationale, nous
dit-on, sont coupables de lèse-majesté et punissables
comme tels. Mais observons d’abord que le crimen
majestatis n’entraîne rien de semblable pour les poly-
1 Ruinart, Acla mart. sinc., Ὁ. 343. — 1 Anal.
bollandiana, t. 1x, p. 127. Ces documents sont d’ailleurs
d’une époque postérieure à celle étudiée ici. — ? Ἐς Reurlier,
op. cil., p. 38, 39. — ὁ Philosophumena, 1. IX, c. x. —
#L. Guérin, dans la Nouvelle revue hist. du droit franc. et
étranger, 1895, t. x1x, ἢ. 622-629. — " C, Callewaert, Les
premiers chréliens et l'accusation de lèse-maÿesté, dans la
Revue des questions historiques, 1904, t. LXXVI, p. 5-28. —
C. Callewaert, Les premiers chrétiens et l'accusation de
lèse-majesté, dans la Revue des questions historiques, 1904,
DROIT PERSÉCUTEUR
théistes et pour les juifs, qui ne se font pas faute, chacum
à sa manière, d’apostasier la religion d’État. C'est …
qu'il y ἃ donc une mesure diflérente à l'égard des.
chrétiens? On nous l’assure et nous réfère à Tertullien,
mais on omet de s’enquérir et de nous apprendre si
Tertullien attribue à ces divers textes qu'on découpes
dans ses écrits une portée vraiment juridique ou bien”
si l’apologiste ne veut traiter que des imputations.
courantes et extrajudiciaires.
Au début du chapitre xe de l’Apologelicum, on lit
ceci : D£os, inquitis, NON COLITIS el PRO IMPERATO
RIBUS SACRIFICIA NON PENDITIS. Sequiütur ut eadi
ratione pro aliis non sacrificemus, quia nec pro nobis
ipsis, semel deos non colendo. Ilaque SACRILEGI eh
MAJESTATIS rei convenimur. Summa hæc causa immotata
est. Le sacrilège n’a point icisa signification juridique,
qui est, nous l’avons vu, celle de furtum sacrum.
« Impossible de lui donner ce sens dans la phrase citée;
il faut donc le prendre dans sa signification extra-
judiciaire, d’outrage à la divinité. Le parallélism
des deux phrases transcrites montre qu'il est synonyme
de deos non colitis. Tertullien veut donc réfuter, non"
pas une accusation juridique alléguée devant les tri
bunaux, mais une imputation courante et populaire.
S’il en est ainsi du mot sacrilegium, on peut légiti-
mement présumer que l’apologiste n’a pas νοῦ
attacher, dans la même phrase, une portée plus juri-
dique au second terme maÿjestatis 7.»
Continuons l'examen des expressions dans lesquelles”
on a pensé trouver une valeur juridique.
« L'expression crimen læsæ religionis, inreligiosi-
tatis, montre que Tertullien était capable de trouver
des formules qui auraient mérité de passer dans la
langue du code pénal, puisque les historiens les plus …
versés dans le droit romain s’y laissent prendre. Mais
le concept que couvre cette forme juridique est.
étranger au droit pénal. Loin d’être restreint exclu-
sivement à l’apostasie du citoyen romain qui adhère …
à une religion monothéiste — une espèce que Tertul-
lien ne met nulle part en relief — il s'étend à tous 165.
modes de « mépriser, de négliger et de détruire » le
studium deorum colendorum. Il en est surtout ques-…
tion dans les chapitres x à XXVIIT, consacrés à réfuter
ou à rétorquer contre les païens l’accusation de saeri-
lèse ou de lèse-religion : D£OS.. NON COI1TIS... Tlaque
SACRILEGI1 convenimur. Ne pas sacrifier aux dieux, ne
pas les reconnaître comme de vraies divinités, comme
le font les chrétiens, c'est évidemment, aux yeux des.
païens, offenser les dieux et léser la religion, c’est être
impie et sacrilège. Mais les païens n'échappent pas à
ces mêmes blâmes. D’après Tertullien, c’est in verune
commiltere crimen veræ inreligiositalis de négliger et
de combattre la religion du vrai Dieu, de ne pas accor-
der la liberté religieuse *. C’est ètre impie, sacrilège,.
irréligieux, c’est faire injure aux dieux, de ne pas les
honorer tous et de préférer les uns aux autres. C'est
être irréligieux envers les dieux, de craindre les empe-
reurs plus que les divinités du panthéon, de redouter
plus de faire un faux serment par le génie de César
que par tous les dieux. « Il serait trop long de rappeler,
« dit Tertullien lui-même, de combien de manières les
« divinités sont raillées et méprisées par leurs propres”
« adorateurs, » qui sont sacrilèges sans être chrétiens hs
E LxXx VI, p. 19. — *Apologet., e. vi : Ipsum... in quo principa="
liter reos trangressionis christianos destinatis, studium dico»
deorum colendorum... suo loco ostendam perinde despici et
negliai et destrui a vobis adversus majorum auctorilatems
P. L., t. 1, col. 298. — " Apologel., c. xx1IV : Videte enine
ne et hoc ad inreligiositatis elogium concurrat, adimere liber-
tatem religionis. Ibid. — 1% Ad Scapul., c. 1: Et christiant
non sunt et sacrilegi tandem deprehenduntur. Longum est,
si relexamus quibus aliis modis et derideantur et contemnantur
omnes dii ab ipsis culloribus suis. P. L., t. 1, col. 699.
À
1581 DROIT
PERSÉCUTEUR
1582
« Ces textes suffisent pour nous montrer que les | Tertullien, cette qualification n’a pas la portée juri-
termes crimen læsæ religionis, læsæ divinitalis, lædere
deos, inreligiosi, impit, sacrilegi, expriment tous chez
Vapologiste à peu près la même idée et s'appliquent à
toute action, parole ou omission qui constitue une
injure ou une offense à la divinité’. Ils ne peuvent
donc pas avoir une signification juridiquement cri-
minelle, puisque la plupart des actes auxquels Ter-
tullien les applique se trouvent, de l’aveu de tous, en
dehors des atteintes de la loi pénale et de la justice
répressive.
« Il en est de même du terme majestas. Dans sa
signification usuelle, ce mot sert à exprimer la gran-
deur auguste et sacrée, qui appartient en propre à
Dieu, mais à laquelle participent, à des degrés divers,
les êtres qui ont un rapport plus direct avec la divi-
nité. C’est uniquement dans ce sens usuel que le terme
est employé dans les chapitres x à xxvrr, où Tertullien
traite du refus d’honorer les dieux du paganisme ?.
Dans les chapitres où il est question du culte impérial
(ch. xxvrrI-xxxv), le mot est appliqué aux empereurs.
Ils sont en effet les premiers à participer à la grandeur
souveraine de Dieu. Les chrétiens, qui les considèrent
comme les premiers après Dieu dans la hiérarchie de
J'autorité, a Deo secundi, post quem primi, leur attri-
buent une grandeur auguste se rapprochant de la
majesté divine, mais inférieure à celle-ci, {emperans
majestatem Cæsaris infra Deum *. Les païens, au con-
traire, qui ont divinisé leurs souverains, leur accordent
une majesté égale à celle de leurs dieux et même plus
auguste que celle-ci : Læsæ augustioris majestatis, siqui-
dem maÿjore formidine et callidiore timidilate Cæsarem
observatis quam ipsum de Olympo Jovem *. Le culte des
empereurs ou de la majesté impériale est ainsi devenu
une seconde religion, secunda a deis religio majestatis δ,
religio secundæ majestatis δ, tout comme le culte des
morts divinisés est devenu une secunda idololatria.
Manquer de respect envers cette secunda majestas,
ce n'est pas agir contre l'autorité constituée et être
coupable, en droit, de lèse-majesté, c’est offenser la
divinité impériale et, en fait, se montrer irréligieux :
prima obstlinatio est quæ secunda a deis religio consti-
luitur Cæsareanæ majestatis, quod inreligiosi dicamur
in Cæsares ". L'offense de cette majesté divino-impé-
riale deviendra donc, dans le langage usuel, un sacri-
lgium, au même sens que l’injure faite aux dieux ?.
De même que Tertullien appelle celle-ci læsareligio 19,
intentatio læsæ divinilatis 4, de même il nommera
celle-là læsa majestas ®. Comme il parle du crimen
inreligiosilalis #, ainsi il traitera du crimen majestalis % :
mais, dans l'esprit de Tertullien, la seconde accusation,
pas plus que la première, n’a une portée juridique.
« Dans la langue du droit, le terme hostis publicus
désigne spécialement celui qui est coupable de lèse-
majesté. Il n’en est pas moins vrai que, dans l’idée de
1 Apologel., c.xxXv : ob religionem magni.. de inreligiositate…
sine deorum injuria non est. rapinæ sacrarum divitiarum.…
sacrilegia quorum magis injurias quam adorationes remu-
nerasse debuerant… tum impune læduntur quam frustra
coluntur... religionem aut lædendo creverunt aut crescendo
læserunt. lædere eos (deos). P. L., t. 1, eol. 422. — 3 Apo-
loget., c. ΧΙ: majestatis suæ consortis; c. ΧΠῚ : majestas
queæstuaria efficitur; ce. XV : dans les théâtres violatur majes-
tas et divinitas constupratur lœudantibus vobis; si majestatis
vestigia obsoletant; ©. XVII: : in ornamentum majestatis suæ;
α. XVII : signa majestatis suæ fudicantis; ec. ΧΧ : majesta-
tem seripturarum; c. xxx: qui dei habentur…. ne se de
majestate deponerent…. abuti majestate superiore; ©. XXIV :
principem mundi perfectæ peritiæ et majestatis; €. χχν:
maÿestatis suæ... documentum. P. L., t. 1, col. 332, 344, —
2 Apologel., ©. ΧΧΧΊΙΙ. — 4 Jbid.,c. ΧΧΎΠΤΙΙ. —# Ad mation.,
Ἱ, 1, c. xvrr. — 5 Apologet., c. ΧΧΧΥ. — * De corona, ©. x. —
» Ad nation., 1. 1, c. xvrr. Cela fait comprendre pleinement
l'opposition que Tertullien met entre la conduite des chré-
|
dique qu’on veut y voir et n’énonce — comme la
majestas, qui lui est synonyme en droit — qu'une
imputation populaire et courante. Tertullien en use
surtout dans les chapitres xxxv et suivants, où ἢ
traite du refus des chrétiens de célébrer, à la manière
des païens, les fêtes en l'honneur des césars. Les expres-
sions mêmes dont l’apologiste se sert n’ont rien du
langage du juriste, et marquent nettement le caractère
extrajudiciaire de cette accusation ?#, Il la met dans
la bouche du vulqus et de ceux qui, tout en étant des
rebelles, sacrifient pour le salut de l'empereur, jurent
par son génie en public et en privé, et « donnent le nom
« d’ennemis publics aux chrétiens 1». D'ailleurs le
reproche s’élargit insensiblement et, de hostes publici
ou hostes principum Romanorum qu'ils sont au cha-
pitre xxxv, les accusés deviennent au chapitre xxxwrr :
hostes generis humani, alors qu’ils ne sont en réalité,
d’après Tertullien, que les hostes- erroris humani ".
Enfin, dans la réfutation de ce reproche, l’apologiste
ne traite pas uniquement du refus de sacrifier pour le
salut des empereurs 15, du refus de participer à leurs
fêtes païennes 1°, de leurs réunions ou facliones 59,
mais encore de la prodigalité de leurs repas #, de la
responsabilité qui leur incombe de toutes les calamités
publiques ** et enfin de leur inutilité pour le com-
merce *. C’est donc toute la conduite religieuse, poli-
tique et sociale des chrétiens qui les fait considérer
par le vulgaire comme des adversaires de l’ordre établi
et des ennemis publics. Mais l'étendue et l’indéter-
mination de l’obiet de ces récriminations nous mon-
trent que l’accusation hosles publici ne peut être prise
dans un sens spécifiquement juridique.
« Pas plus donc que le Digeste, pas plus que les
jurisconsultes païens, Tertullien ne connaît une inter-
prétatien extensive de la loi Julia, qui permettrait de
condamner les chrétiens du chef de crimen maÿjeslatis.
Autant que les autres, il ignore la distinction préten-
dument juridique en lèse-majesté divine et lèse-
majesté humaine. Si quelquefois sa manière de s’ex-
primer au sujet des chrétiens porte l'empreinte du
langage du droit, on ne doit pas s’en étonner davan-
tage que d’entendre le même jurisconsulte opposer en
termes juridiques le moyen de la præscriplio aux nou-
veautés des hérétiques.
« Tertullien connaît d’ailleurs parfaitement la notion
spécifiquement criminelle des mots maÿjestas et hostes
publici ; elle est manifeste dans plusieurs passages de
ses écrits. Mais — remarquons-le soigneusement — ee
n’est pas aux disciples du Christ, c’est aux païens qu'il
endosse cette qualification, pour montrer, d'autant
plus clairement, que les chrétiens ne sont pas cou-
pables de lèse-majesté dans le sens’strict du-mot. On
nous calomnie, dit-il, du chef de lèse-majesté ou
d’hostilité à l'égard de l’État romain ou des empe-
tiens et celle des païens : Zdeo ergo committimus in majesim-
tem imperatorum..… sed vos inreligiosi qui eam (salutem
Cæsaris) quæritis ubi non est. Apologel., ς. XXIX. — * Apo-
loget., c. Χχχν : In hac religione secundæ majestatis de qua
in secundum sacrilegium convenimur.— 1° Apologel., ©. XXIY.
—1 Jbid., ec. xxvn; cf. Apologet., c. Xv : Violatur majestas
et divinilas conslupratur. — 15 Ibid., ec. XXvVur. — JIbid.,
c. XXIV. — 16 Jbid., ce. XxIX. — # Ad nation., 1. 1, ©. xXvu:
Hostes populi nuneupamur; Apologel., e. XXX VI : Sed hrostes
maluistis vocare generis humani.. hostes judicare maluistis ;
Apologet., e. XXxXv : Publicorum hostium nomen christianis
dabant; Apobogel., ©. XXXVI : Qui hostes existimamur. —
18 Apologet., ©. XXXV. — 1? Ibid., c: XXXVIN. — !* Ibid.,
C. XXVII-XXXV. — 1° Jbid., ©. XXxXvV-xxxvIT. Cette aceusa-
tion ne relève pas, d'après Mommsen, Rômisches Strafrecht,
p. 584, note 2, du droit criminel; elle est un exemple des
conséquences abusives qu'on déduisait du concept exagéré
de l’injure des empereurs. — *° Apologel., ©. XXXVITI-XXXIX.
—% Jbid., ©. XXXIX. — 5 Jbid,,c. ΧΙ, --- Ὁ Jbid.,c. XLI.
1583
reurs. Cependant, ce ne sont pas des chrétiens, ces
barbares qui ont usurpé le trône impérial, ces rebelles
de la Syrie, de la Gaule, ces partisans d’Albinus, de
Niger et de Cassius ?, ces « parricides » de Rome, qui
ont souillé le sénat et le palais impérial du sang des
césars *; ces intrigants qui consultaient les devins au
sujet de la vie des empereurs #; ces criminels qui ont
oftensé Ja majeslas dans les provinces; ces fauteurs de
troubles qui poussent à la révolte par leurs écrits et
leurs clameurs au cirque, qui sont toujours rebelles
si non armis saltem lingua*.
« Voilà quelques-uns des actes qui nous montrent la
vraie notion du crime de lèse-majesté. Mais les chré-
tiens n’en sont pas coupables. S'ils ne reconnaissent
pas la divinité de l’empereur, c'est parce que celui-ci
n'est pas vraiment dieu et n’aspire pas à le devenir
par l’apothéose (après la mort); s’ils ne lui offrent pas
de sacrifices, ils prient le vrai Dieu pour lui; s'ils ne
veulent pas jurer par le génie de l’empereur, parce que
les génies sont des démons, ils prêtent serment par le
salut de l’empereur ὃ; s’ils ne célèbrent pas religieu-
sement les fêtes du souverain, ils lui gardent soumission
et fidélité. Ils ne sont les ennemis de personne, ni de
l’empereur, pour lequel ils doivent prier, ni de l'empire,
dont ils désirent retarder la chute, ni de leurs persé-
cuteurs, dont ils pourraient si facilement se venger par
l'incendie, la révolte ouverte, la désertion, le refus de
délivrer leurs possédés; ils ne sont pas les ennemis du
genre humain, auquel ils ne confèrent que des bien-
faits; ils sont simplement les adversaires de l’erreur
humaine 7.
« Pour accentuer davantage l'opposition entre le
délit de christianisme et le crime de majestas, Tertul-
lien montre qu'on traite les chrétiens tout différem-
ment des autres criminels de lèse-majesté. Alors que
tout homme doit aider à découvrir ceux-ci, il est dé-
. fendu de rechercher ceux-là δ. La répression se fait
autrement ὃ. On ne permet pas aux fidèles de se
défendre 19, le crimen majestatis ne se trouve pas men-
tionné dans leur condamnation τ; dès qu'ils aposta-
sient, ils bénéficient d’une impunité absolue, même
pour tous les crimes passés ©; autant de dispositions
contraires aux formalités de la procédure suivie en
matière de lèse-majesté.
« Le refus de sacrifier aux dieux ou aux césars, ou
de jurer par le divin génie de l’empereur, n’a donc pas
été considéré comme un crime de lèse-majeslé, crime
capital de droit commun.
« Il a cependant joué un rôle considérable dans les
procès intentés aux chrétiens. Car l’injonction faite
par le magistrat de sacrifier, de prêter un serment
païen ou de commettre tout autre acte directement
contraire au christianisme — par exemple, maudire le
Christ ou manger des mets défendus — était un moyen
d'instruction dont se servait le juge à l'égard des chré-
tiens; et le refus d’obtempérer à ces ordres du magis-
trat instructeur, sans constituer formellement un délit,
fournissait une preuve sufjisante de christianisme, dont
1 Ad nation., 1. I, ec. xvrr. —? Ad Scapul., c. τα; Apologel.,
ς. χχχν. —* Apologet., c. XXXV; Ad nation., |. 1, ©. ΧΥΊΙ. —
« Apologet., c. xxxviu1; Mommsen, Rômisches Strafrecht,
p. 584 bet note 4. —5 Ad nalion., 1. 1, ©. XVII. — * Apologel.,
€. ΧΧΧΙΙ. — * Apologel., ©. XXVIHI-XXXVIL — * Apologel.,
c. 11: In reos majestatis et publicos hostes omnis homo miles
est; ad socios, ad conscios usque inquisitio extenditur : solum
christianum inquiri non licel, offerri licet. —°* Ad Scapul.,
€. 1V : Pro veritate, pro Deo cremamur : quod nec sacrilegi, nec
hostes publici veri, nec tot majestatis rei pali solent.—1° Ter-
tullien, Apologel., c. 11. — # C, Callewaert, dans la Revue des
quest. hist., t. LXXIV, p. 45 sq. — *# Ibid., p. 45. —# Cal-
lewaert, Les premiers chrétiens et l'accusation de lèse-majesté,
dans la Revue des questions historiques, 1904, t. LxxvI, p. 24-
27.— Th. Mommsen, Der Religionsfrevel nach rômischen
Reich, dans Historische Zeitschrift, 1890, t, Lx1v, p. 389-249;
DROIT PERSÉCUTEUR
1584
la seule profession constituait un crime juridique
nouvellement introduit dans le droit pénal de l’em-
pire #, »
X. La coErciTION. — Nous abordons maintenant la
théorie de la répression du christianisme par les me-
sures de police ou coercition. Son auleur fut le juriste
Théodore Mommsen #. Selon lui, « le droit criminel
romain, au temps de l'apparition du christianisme,
ignorait le délit religieux. Les croyances reconnues,
partagées, soutenues par l'État pouvaient bien obtenir.
dans certains cas, le secours de la police romaine; le
gouvernement pouvait sévir lorsque l’ordre public lui
paraissait mis en cause : il n’y avait pas néanmoins de
place pour un véritable procès criminel. Les chrétiens,
la lettre de Pline nous l’apprend, furent d’abord per-
sécutés sous une fausse étiquette. Ce que les magistrats
romains punissaient, c’étaient les débauches, les in-
cestes, le meurtre des enfants, les festins de cannibales
dont 115. étaient supposés coupables, mais non la
croyance. Plus tard, lorsque la religion nouvelle fut
mieux connue, ces calomnies ridicules furent aban-
données et firent place au délit de majesté plus ration-
nellement construit, en tant qu’il résulte du refus, soit
de jurer par le génie de César, soit de rendre à l’em-
pereur des marques d'honneur liées à une cérémonie
religieuse 15. Mais on ne saurait voir dans tout cela une
véritable interdiction du christianisme. Lorsque des
règlements, émanant d’une autorité catholique, ordon-
nent aux soldats protestants de s’agenouiller devant le
saint-sacrement, et que quelques-uns d’entre eux sont
punis pour avoir refusé de s’y conformer, il y a bien
une sanction pour les protestants, mais l’on ne saurait
voir dans ces faits une interdiction du protestantisme.
Pendant les deux premiers siècles, le chrétien n’était
donc point poursuivi comme tel, mais bien pour
crimes de droit commun ou pour avoir refusé d'honorer
l'empereur.
« Cette première partie de la théorie est très claire,
très simple et très logiquement construite. Mais cette
conception si simple des poursuites criminelles exer-
cées contre les chrétiens ne s’adapte pas facilement aux
renseignements les plus dignes de foi qui nous sont
parvenus τ΄.» et que nous exposerons et discuteront
bientôt.
L'action gouvernementale ne borne pas son objet à
assurer le respect et l’accomplissement des lois pénales;
elle tend aussi à maintenir l’ordre et à prendre les
mesures nécessaires au bien de la communauté. « À côté
de la justice répressive régulière, il faut placer le droit
de police, ce que les Romains appelaient jus coerci-
lionis %, Ce pouvoir était incomparablement plus
étendu en droit romain que dans nos sociétés mo-
dernes. Émanation de l'omnipotence de l'État, il était
communiqué à tous les magistrats qui participaient à
l’imperium. Armés de cette autorité, ceux-ci pouvaient
décréter de leur propre chef toutes les mesures qu'ils
jugeaient nécessaires ou utiles pour le maintien de
l’ordre et la sauvegarde du caractère national de la
le même, Christlianily in the Roman empire, dans The expo-
sitor, juillet 1890, τ, vrrr; le même, Rômisches Strafrecht, in-Se,
Leipzig, 1899.— 15 Mommsen reconnaît qu'une telle exten-
sion de la sphère d’application du crimen majestatis était
tout à fait exceptionnelle, A part l'application qui en serait
faite aux chrétiens, la loi de majesté reste étrangère au délit
religieux; on ne trouve pas trace de ce dernier, ni dans le
texte de Ja loi, ni dans les éclaircissements et commentaires,
non plus que dans les nombreux exemples qui nous sont
connus. Les paroles et les écrits contre la religion de l'État,
lors même qu'ils revêtent la forme la plus offensante, n’en-
traînent jamais un procès de majesté. Cf. cependant Dareste,
dans Journal des savants, mai 1886.— 15 Historische Zeit-
schrift, 1890, t. Lx1V, p. 393.— 4 Τὶ, Guérin, op. cil., p. 617-
618.— 1° Sur le droit de coercitio, cf. Mommsen, Le droit
public romain, trad. F. Girard, Paris, 1887, t. 1, p. 158 sq.
|
Ἂς
αι - η ρθε βουνῶν ie ed ne BE συδνον ἐσοὺ
no 7
1585 DROIT
religion romaine. Ils pouvaient forcer, coercere, leurs
subordonnés à obéir, et infliger aux récalcitrants
tels châtiments qui leur paraissaient convenables,
sauf ceux que ne comportaient pas les lois ou les
mœurs !.
« La coercition à l'égard de celui qui désobéit et la
juridiction à l'égard du criminel. ont pour but
commun de faire expier la faute commise, par un mal
infligé au coupable; il y a même un nombre suffisant
d'hypothèses où le même acte peut, à aussi bon droit,
être rationnellement considéré comme un délit ou
comme une désobéissance au magistrat, et, par le
fait, être réprimé dans une forme ou dans l’autre, selon
que le magistrat agira en qualité de juge ou comme se
faisant justice à lui-même *. Tandis que le juge, dans
l'exercice de la juridiction criminelle, se trouve lié par
les lois pénales * qui déterminent d’une manière posi-
tive le délit 4, le magistrat qui agit en vertu de la
coercilio statue, juge et punit arbitrairement : il con-
statela désobéissance comme 1] l'entend, punit ou
acquitte à sa guise, inflige le châtiment qu'il juge
opportun 5; car la coercition, ressource extraordi-
naire, sorte de défense légitime de la société contre les
individus, s’abstient de déterminer soit la faute, soit le
procédure à employer contre le coupable δ. Donc, en
matière de coercition, rien de fixe : ni la notion du
délit, ni la forme du procès, ni — à part l'exclusion de
quelques châliments — les peines 7.
« Le domaine de la coercitio se trouve restreint dans
la mesure où la loi souveraine vient resserrer dans des
limites plus étroites le pouvoir arbitraire et absolu que
l'État délègue aux magistrats jouissant de l’impe-
rium *. Elle était complètement bannie de la procédure
des quæsliones perpeluæ, où l’ordo judiciorum publi-
corum fixait légalement non seulement le crime et les
peines, mais encore tous les détails de la procédure ὃ.
Par contre, dans les instances extra ordinem, surtout
sous les césars, quand l’arbitraire impérial se substitue
en quelque sorte aux lois, le domaine de la coercition
s'étend graduellement : même dans la juridiction cri-
minelle, la liberté des juges s’étend et l'arbitraire prend
des proportions de plus en plus inquiétantes1®. Ce n’est
cependant pas alors à la coercition pure qu'on a affaire,
inais à un mélange, difficile à graduer, de coercition
sans règle et de juridiction vinculée, qu'on a appelée
une coercilionarlige Judication τι. »
« En matière religieuse, la coercition intervient toutes
les fois que l’ordre public se trouve menacé et toutes
les fois qu'il s’agit de conserver à la religion romaine
son caractère d’exclusivisme national. Dans la pre-
mière catégorie rentrent les nombreux actes de police
religieuse dont les auteurs nous ont conservé le sou-
venir : la suppression des bacchanales en 568 !2, les
mesures prises pour interdire les sacrifices humains
en Italie #, plus tard en Gaule “et en Afrique #, la
pratique criminelle .de la circoncision assimilée à la
castration 15, les poursuites constantes contre les de-
vins non ofliciellement patentés, les tireurs d’horo-
scopes, astrologues chaldéens et autres chevaliers d’in-
dustrie de même sorte 17, les prédicateurs de nouvelles
1 Historische Zeitschrift, 1890, t. Lx1v. p. 398; J.E. Weis,
Christenver/olgungen, Geschichte ihrer Ursachen im Rômer-
reiche, in-8°, München, 1899, p. 19. — ? Th. Mommsen, Le
droit public romain, t. 1, p. 158. — * Th. Mommsen, Rômisches
Strafrecht, p. 136. — 4 Jbid., p. 90. — # Ibid., p. 523; Der
Religionsfrevel, p. 414. — ὁ Der Religionsfrevel, p. 398;
οἵ. Rôm. Strafrecht, p. 35-54: Die magistratischer Coer-
cilion. — ? Ibid., p. 40.— * Ibid., p. 53,123. — * Ibid.,
Ρ. 57. Ce sont même jusqu’à un certain point les seuls
procès dans lesquels Mommsen trouve die gebundene
magistratische Judication, dans le sens le plus strict
du mot. — 10 ]bid., p. 57, 124, passim. — * Neumann,
dans Theologische Literaturzeitung, 15 sept. 1900, p. 532;
Ὁ. Callewaert Les premiers chrétiens furent-ils persécutés par
PERSÉCUTEUR
1586
| croyances, les prophètes et généralement tous ceux qui
excitaient des mouvements religieux parmi les masses *,
Le second caractère de la coercilio se retrouve dans un
grand nombre de mesures résultant de l'obligation qui
| incombe aux magistrats de veiller à l’accomplisse-
ment des devoirs religieux imposés aux citoyens et au
maintien de la religion nationale : interdiction du culte
celtique national aux citoyens romains et seulement à
eux seuls, mesures violentes prises par Tibère contre les
juifs de Rome et qui ne furent vraisemblablement
dirigées que contre des israélites ayant acquis la cité
romaine 15, interdiction aux citoyens romains de se
soumettre à la circoncision *, etc. Le citoyen romain
qui embrassait le christianisme devenait apostat de la
croyance nationale et tombait sous la coercilio du
magistrat ©. »
Ce serait en vertu de ce pouvoir de coercition illi-
mitée qu'auraient été atteints et frappés la plupart
des martyrs; non seulement les citoyens romains,
mais encore les étrangers, comme l’Athénien, l’Alexan-
drin, par suite de l'expansion rapide de la coercition
frappant l’apostasie, aussi bien celle des dieux natio-
naux que celle qui atteignait un autre cercle de
croyances ?, « Les gouverneurs des provinces étaient
des magistrats à imperium et jouissaient du jus coer-
cilionis. Quand l’un d’eux jugeait que les ou des chré-
tiens devenaient un danger pour l’ordre public, il
ordonnait aux suspects de sacrifier aux dieux ou aux
empereurs ou de jurer par le génie de César : en cas
d’obéissance, l’inculpé était renvoyé absous; mais
refusait-il de s’incliner, il était, sans autre forme de
procès, puni du chef de désobéissance obstinée à l’au-
torité du magistrat, obstinalio®. »
« À première vue, rien de plus séduisant qu'une
pareille théorie. Dans les actes des martyrs, l’on voit le
magistrat romain enjoindre aux chrétiens de sacrifier
aux dieux : ce n’est que sur leur refus qu'il prononce la
sentence. La désobéissance aux ordres ainsi donnés
serait donc la cause de la condamnation. Pline, d’ail-
leurs, semble le dire formellement quand il déclare que
l’opiniâtreté et l’obstination des chrétiens qui persé-
véraient dans leur foi était au moins punissable, quelle
que fût d’autre part la pureté de leur vie. Ainsi s'ex-
pliqueraient également les fluctuations des persécu-
tions, les alternatives de tolérance et de rigueur, puis-
qu’en définitive ce grand fait historique se ramènerait
à une série d’actes d’arbitraire commis par les magis-
trats.
« Cependant, quelque séduisante qu'elle soit, cette
conception des premières luttes entre l'État romain et
l'Église chrétienne ne semble pas résister à l'examen
attentif et impartial des faits. Tous les documents
rattachent les poursuites contre les chrétiens à l’exer-
cice de la juridiction criminelle, non point à la coer-
cition. Cognitionibus de chrislianis interfui numquam,
dit Pline, dont le langage ne se comprendrait pas s’il
n'avait eu à employer que le droit de coercition.
Comment comprendre le procès d’Apollonius et le
| faire rentrer dans une simple désobéissance à l’ordre
d'un magistrat? Comment aussi admettre que des
édits généraux ou par mesures de police? dans Revue d'hist.
ecclés., 1901,t. 11, Ὁ. 772-774.—%"Tite-Live, Hist., 1. XXXIX,
8-19. — 33 Pline, Hist. nat., 1. XXX, c. 1, n. 12.—% Jbid.,
1 XXX, c. 1, n. 12; Suétone, Claudius, n. 25. — Tertullien,
Apologelicum, e. 1x, P. L., &. 1, col. 315. — 2* Mommsen,
Rômische Geschichle, v, p. 545-549; Digeste, 1. XLVIII,
tit. vi, lex 2.—1? Valère-Maxime, 1,3, 2.—14 Paul, Sent., V,
| 91; Digeste, 1. XLVIII, tit. x1x, lex 80. — ᾽ν ΕἸ. Josèphe,
Antiq.jud., 1. XVIII, c. 11, n.5;Tacite, Annal,, 1. II, n. S5.
20 Paul, Sent., V, ΧΧΙΙ, 3. — Tertullien, Apologet., ce. XxXIV,
P. L., t. 1, col. 416; Tacite, Annal., 1. XIIT, 32: L. Guérin,
op. cit., p. 621. — *? F1], Josèphe, Bell. jud., 1. VIT, e. XXxXHm :
Mommsen, Der Religionsfrevel, p. 409. — #1 C, Callewaert,
op. cit., dans Rev. d'hist. ecclés., 1901, t. τὰ, p. 774-775.
1587
magistrats eussent eu besoin, pour l'exercice du droit
de «oe cition, de consulter les empereurs, et d'obtenir
d'eux, comme Pline, Licinius, Granianus, les magis-
trats dont Méliton rappelle les lettres adressées à
Antonin le Pieux, le gouverneur de la Lyonnaise enfin,
des_rescrits dissipant leurs doutes et tranchant des
points importants? Ce qui se comprend dans une
instance régulière ne peut être admis pour l'exercice
d'un droit où l'embarras du magistrat ne se conçoit
plus, puisqu'il n’est subordonné à aucune autre règle
que le bon plaisir de celui qui l’applique 1. Enfin, bien
que les renseignements conservés par les auteurs, les
actes des martyrs, les monuments de toute sorte, ne
nous aient pas toujours indiqué d’une manière formelle
la qualité de cives ou de peregrini des victimes de la
persécution, il est bien évident que celle-ci a englobé,
sans faire de distinction, les citoyens et les non-
citoyens. Or, « en face des citoyens, dans le cercle de
« lacompétence urbaine, la liberté d’action du magistrat
« se trouve limitée par l'intervention du système de la
« juridiction criminelle. Ce système défend au magis-
« trat d'employer, dans l’intérieur de la ville, à l'égard
« d’un citoyen, les châtiments corporels, et il lui retire
« des mains 14 peine de mort, et bientôt les grosses
« amendes, en ce sens qu'il ne lui permet d’y recourir
« que dans les formes judiciaires ?. » La coercitio sanc-
tionnée par une peine capitale ne pouvait donc être
employée contre les citoyens. Ceux-ci, dans les procès
pour cause de christianisme, n’auraient pas dû être
jugés avec les pérégrins. À ces derniers, il eût fallu
réserver la coercilio, et statuer sur le sort des premiers
dans les formes de la juridiction criminelle ordinaire.
Or, nous ne voyons pas que des procédures différentes
aient été suivies et contre les citoyens et contre les non-
citoyens. Tous sont englobés dans la même instance : la
seule distinction entre eux, c’est que les citoyens béné-
ficient de la juridiction impériale, rien de plus 5.»
Mesure arbitraire de police, la coercitio est essentiel-
lement spontanée, donnant naissance à une procédure
incorrecte et irrégulière au point de vue strictement
juridique. Et précisément le rescrit de Trajan à Pline,
resté pendant tout le 11° et la première moitié du
m1 siècle comme la loi organique de la procédure
suivie contre les chrétiens, interdit aux magistrats
l'exercice de leur spontanéité, ils doivent attendre une
accusation : Conquirendi non sunt. Si deferantur et
arguantur, puniendi sunt . Mais si la poursuite est ici,
au lieu d’un procès fait dans les formes légales de la
procédure criminelle, une mesure de police et l’exer-
cice de la coercilio du magistral, agissant de sa propre
autorité pour la défense de l’ordre, comment expliquer
que le rescrit de Trajan défende au magistrat d'agir
d'office, et exige une accusation en règle — une dénon-
ciation anonyme sera non avenue — par une partie
demanderesse, c’est-à-dire précisément la procédure
d'introduction du procès qui est la marque essentielle
et la caractéristique de la procédure criminelle du droit
commun? L’explication ne peut être que celle-ci : les
ne!
? Mommsen, Droit public-romain, trad. F. Girard, t. 1,
p. 170 : « Le droit de coercition garde son caractère privé
d’arbitraire, en ce sens, que l'établissement de pénalités
fixées d’une manière positive fut toujours considéré comme
en contradiction avec la nature de la quæstio, » ? Momm-
sen,, Droit public romain, trad. F. Girard, Paris, 1893,
t. ui, p. 170. —? L. Guérin, Étude sur le fondement juridique
des persécutions dirigées contre les chrétiens pendant les deux
premiers siècles de notre ère, dans la Nouvelle revue hist. de
droit francais el étranger, 1895, t. χιχ, p. 714-715.
— “ Pline, Epist, xcvur, édit. Keil. — °C. Callewaert,
Les persécutions contre les chrétiens dans la politique
religieuse de l'État romain, dans Revue des questions
historiques, 1907, t. Lxxx10, p. 5.— " Les divers municipes
gardaient leur dieu et leur culte national : Unicuique etiam
provinciæ et eivilati suus deus est, ut Syriæ Astartes, ut Ara-
DROIT PERSÉCUTEUR
1588
chrétiens sont des individus qui se sont rendus cou-
pables d’un délit qualifié et, comme tels, tombent sous
le coup de la juridiction criminelle et non de la coer-
cilio.
C’est par des mesures de police, a-t-on encore dit,
que l’État romain a toujours réprimé les abus reli-
gieux. « Bien que la religion romaine n’ait pas eu d’ad-
versaires plus radicaux et plus obstinés que les disci-
ples du Christ, ce serait une erreur de croire qu’elle
n’ait pas rencontré d'autres dissidents, à l'égard des-
quels le pouvoir romain fut obligé de se tracer une
ligne de conguite à suivre. Il est donc de toute néces-
sité de connaître à fend la politique religieuse de Rome,
si on veut se rendre un compte exact de la situation
légale des chrétiens dans l'empire romain ὅ.
« Tout d’abord, il convient d'établir une distinction
fondamentale entre les citoyens romains et les étrangers.
« Comme toutes celles de l'antiquité, la religion
romaine était essentiellement nationale. Or, il est de la
nature d’une religion vraiment nationale de ne con-
cerner que les seuls citoyens. L’étranger résidant ou
domicilié en territoire romain était exclu de l’exercice
du culte national; il était donc naturel qu’il ne fût
pas molesté dans la pratique de son propre culte, tant
que celui-ci ne blesserait pas la moralité ou ne trou-
blerait pas l’ordre et la sécurité de l'État. Aussi
peut-on affirmer sans hésitation, dit Mommsen, que
les Romains n’ont jamais prohibé sur leur territoire
l'exercice local d’un culte étranger. Les sujets de
l'État romain, non citoyens, jouissaient donc d’une
liberté religieuse pleine et entière.
« La religion romaine se réduisant en définitive au
culte, et le culte étant une branche de l’administration
romaine, c’est l’État qui réglementait le culte et déter-
minait les devoirs religieux des citoyens. L’interven-
tion de l'État, qu'elle se fit par mesures répressives
transitoires ou par dispositions définitives, pouvait
avoir un but : ou bien de pousser à fond pour les
citoyens la nature obligatoire du culte officiel, où bien
de sauvegarder le caractère national de la religion
romaine, en empêchant que celle-ci ne fût supplantée
par des cultes étrangers ou corrompue par des céré-
monies exotiques.
« Quelle a été l’action du pouvoir romain à ce double
point de vue ?
« La religion romaine était essentiellement et avant
tout une religion nationale; son objet est en premier
lieu non pas l'honneur des dieux, mais le salut de
l'État, qui est censé dépendre de la bienveillance des
dieux comme d’une condition nécessaire 7. C’est l’ac-
complissement des devoirs religieux qui devait assurer
à l'État cette protection des dieux qui veillent sur sa
prospérité " : la pratique du culte national était done
un acte et un devoir de patriotisme, et l'État devait
punir les offenses faites à la divinité s’il voulait échap-
per au courroux de celle-ci.
« Ainsi se comprend facilement qu’à l’origine, outre
le délit privé comme le vol, et le crime public comme la
L
biæ Busures, ut Noricis Belenus, ut Africæ Cælestis, ut Mau-
rilaniæ reguli sui. Romanas, ut opinor, provincias edidi, nec
lamen Romanos deos earum, quia Romæ non magis coluntur
quam qui per ipsam Italiam municipali consecratione cen-
sentur : Casiniensium Beluentinus, Narniensium Visidianus,
Asculunorum Ancharia, Volsiniensium Nortia, Ocriculane-
rum Valentia, Lutrinorum Hostia, Faliscorum in honorem
patris Curis el accepit cognomen Jano. Tertullien, Apologet.,
c. xx1V; Ad nation. 1. IT, c. vu. Les citoyens des municipes
qui allaient s'établir à Rome y conservaient leur culte natio-
nal. —7E, G. Hardy, Christianity and the Roman govern-
ment, in-8°, London, 1894, sect. τ, p. 4. — # De là cette thése
païenne, réfutée par les apologistes : les Romains doivent
à leur fidélité religieuse à l'égard des dieux la grandeur et
la prospérité de leur empire. Cf. Tertullien, Apologelicum,
Ce AXV, XVI, PL, ΤΟΙ, col. 421:
aute trahison, il y ait eu probablement, comme troi-
ième catégorie criminelle, le délit religieux, punissable
d'après une procédure criminelle spéciale qui était de
‘la compétence du tribunal ecclésiastique des pontifes ?.
« Dans les temps historiques, le délit religieux avec
procédure spéciale a bien vite disparu. Le sentiment
religieux s’affaissant, la religion devint de plus en plus
un instrument politique entre les mains du pouvoir
souverain, ce qui fit baisser l’autorité des pontifes,
Depuis que le pouvoir suprême s'était réservé le droit
d'infliger aux citoyens la peine de mort ou les fortes
“amendes, les pontifes ne pouvaient plus prononcer de
“sentences capitales, et bientôt leurs jugements n’eu-
rent plus d'autre sanction que celle de la conscience.
Ainsi disparut de bonne heure la procédure spéciale
“pour crime religieux. À peine en est-il resté quelques
vestiges; telle la punition infligée par les pontifes aux
vestales qui violaient leurs vœux.
> « Le délit lui-même disparut comme catégorie spé-
ἃ ciale. Les cas spéciaux rentrèrent dans le droit com-
mun. La divulgation des oracles sibyllins fut punie
comme parricide; le sacrilegium ou vol dans le temple
fut l'objet de poursuites civiles comme le vol et l’in-
“este ou tout autre délit de droit commun ἡ. En dehors
‘de ces cas, la punition directe du délit religieux ne se
. retrouve pas dans la législation criminelle ordinaire ὅ,
… Le droit criminel public ne s'étend pas à la conduite
_ religieuse du citoyen ‘. ς
« Au milieu du scepticisme grandissant on finit par
se persuader que les dieux avaient à venger leurs
offenses eux-mêmes : Deorum injuriæ diis curæ, dit
- Tibère. Tertullien montré de la façon la plus énergique
que personne ne peut être forcé d’honorer les dieux de
empire. Tout le monde a le droit de dire : « Je ne
« veux pas des faveurs de Jupiter : qui es-tu pour me
-« Jes imposer ? Que Janus courroucémelance les regards
. « qu'ilvoudra: qu'as-tu à y voir?» L’impiété n’en-
traîne plus de peines civiles δ; le faux serment prêté en
…_ invoquant les dieux n’est plus puni par la loi’; les
simples citoyens n’ont aucune obligation de parti-
_ <ciper aux actes du culte“.
᾿ « Cependant, si l'État se souciait peu de châtier le
scepticisme des citoyens qui ne pratiquaient pas le
culte ‘officiel, il veillait néanmoins à conserver à ce
culte son caractère de religion d’État, en prenant des
mesures contre les cultes étrangers ou les cérémonies
nouvelles qui auraient pu supplanter où corrompre le
“culte des dieux du Capitole. Cicéron nous rapporte en
substance une ancienne loi défendant aux citoyens
d'honorer des divinités nouvelles ou étrangères qui
_ n'auraient pas été officiellement reconnues ἢ. C'était
… Jà, semble-t-il, l’ancien principe fondamental autour
. duquel pivotait toute la politique religieuse de l’État
romain. Mais la religion romaine n’ayant rien de méta-
1 Fh. Mommsen, Der Religionsfrevel im rômischen Recht,
— dans Historische Zeitschrift, 1890, t. Lx1V, p.390. — 31,.
“Guérin, Étude sur le fondement juridique des persécutions con-
Are les chrétiens pendant les deux premiers siècles de notre ère,
…— dans la Nouvelle revue historique du droit français et étranger,
1895, τι χιχ, p. 604.—* Mommsen, op. cit., p. 393.— 4 Jbid.,
Ῥ. 392.—" Tertullien, Apologet., c. xx vint : Ne præ manu essel
urelibertatis dicere : Nolo mihi Jovem propitium : tu qui es?
Me conveniat Janus iratus ex qua velit fronte; qui tibi mecum
esi?P, L., t. x, col. 435.—° Cicéron, De legibus, 11, vu, 19 :
Pietatem adhibento… qui secus faxit, deus ipse vindex erit;
αἴ. ΤΙ, x, 25 : Non judex, sed deus ipse vindex constituitur. —
τ Cicéron, op. cit., LT, 1x, 22: Perjurii pœna divina exilium,
᾿ς lumana dedecus; Tertullien, Ad nationes, 1. I, c. x ; ef. Apo-
loget., ec. xxvur, P. L., t. 1, col. 435. — δ. Marquardt, Le
“culte chez les Romains, trad. Brissaud, Paris, 1889, t. 1,
Ῥ. 253 sq.; Mommsen, Rômisches Strafrecht, Leipzig, 1899,
“D: 568. — * Cicéron, De legibus, II, vrur, 19 : Separatim nemo
—habessit deos, neve novos sive advenas nisi publice adscitos;
Privatim colunto quos rite a patribus [cultos acceperint]. En
-oici la raison, ibid., II, x, 25 : Suosque deos aut novos aut
DROIT PERSÉCUTEUR
1590
| physique, il est tout naturel que le principe ait été
appliqué avec plus ou moins de rigueur d’après les
exigences politiques du moment. Les conquêtes suc-
| cessives, le cosmopolitisme qu’elles entraînèrent, l'ex-
tension du droit de cité avec la promiscuité toujours
grandissante de citoyens et de pérégrins, la marée mon-
tante du scepticisme et l'engouement d'un grand
nombre de Romains pour certains cultes étrangers,
surtout orientaux, toutes ces causes réunies devaient
nécessairement entraîner une tolérance de plus en plus
grande 1°, »
Le sénat, premier corps politique de l’État, au temps
de la république, possédait la prérogative d'admettre
dans le panthéon romain les dieux étrangers #, il
jouissait en même temps du droit de régler et de sur-
veiller l’exercice des cultes exotiques, — sauf à se
laisser faire violence parfois par la pression populaire
et plus tard par la volonté impériale, Néanmoins, le
sénat ne se désintéressa jamais des matières reli-
gieuses : en 425, en 213, en 188 avant Jésus-Christ, on
cite des interventions qui témoignent de sa préoccu-
pation 1". Sous l'empire, l’autorité du sénat fut res-
treinte, parce que l’empereur prit,en sa qualité de
pontifex maximus, la direction suprême du culte et,
en effet, c'est Auguste qui interdit aux citoyens ro-
mains l’exercice du culte celtique, Fibère qui supprime
les druides, Claude qui abolit leur religion, Marc-Aurèle
qui punit les inventeurs et propagateurs de religions
nouvelles corruptrices des bonnes mœurs.
Quels étaient le caractère et la portée de ces diverses
mesures d'intervention dans les affaires religieuses ?
Si la loi enregistrée par Cicéron # n'existait plus
comme loi criminelle, elle restait certainement debout
comme un principe fondamental de politique religicuse.
Ce n'étaient pas les juges qui appliquaient cette loi
dans leurs sentences, c'était le sénat, ou l’empereur
ou les magistrats avec droit de coercition qui l’appli-
quaient d’après les exigences du moment, et, sous le
principat, les sénatus-consultes et les édits impériaux
restreignent l'exercice du jus coercendi à un fait déter-
miné 1, restriction qui nous rapproche de la juridic-
tion criminelle proprement dite. « N’est-il pas permis
d’aller plus loin et de considérer au moins quelques-
unes de ces mesures comme de vraies lois pénales?
En eftet, il y en a qui sont permanentes de leur nature,
enchaînent la liberté des magistrats, définissent nette-
ment le délit, fixent les peines et se trouvent enre-
gistrées dans le code pénal "5. Que faut-il de plus, à
l’époque de la décadence, pour avoir de véritables lois
criminelles qu’on peut invoquer, sinon devant les quæs-
liones perpeluæ, au moins devant les juges statuant
extra ordinem, auxquels étaient déférées les causes des
chrétiens ? Comme nous le verrons, la répression du
christianisme a commencé par une mesure de police
alienigenas coli eonfusionem habet religionum el ignolas
cæremonias sacerdotibus.— 1° C. Callewaert, op. cil., p. 8-11,
— ὦ Tertullien, Apologet., e. v: Velus erat decrelum ne qui
deus ab imperatore consecraretur nisi a senatu probalus. Ibid.,
c. Χαμ : Status dei cujusque in senalus æstimatione pendebal ;
cf. J. Marquardt, op. cit., t. x, p. 52, note 2.— * G, Sérullaz,
Essai sur la religion romaine et sur les rapports de l État
romain avec quelques religions étrangères, in-S°, Lyon, 1889.
| — Peut-être était-elle primitivement une loi pénale, sane-
tionnée par la peine capitale. Cf. P. Vignenux, Étude sur
l'histoire de la Præfectura Urbis à Rome, in-S°, Paris, 1896,
p. 208. — 14 Mommsen, Der Religionsfrevel, p. 413. —?# Par
exemple, les dispositions concernant la circoncision, les
devins, les propagateurs de nouvelles religions. Paul, Sent.,
XXI, 1: Vaticinatores qui se deo plenos esse adsimulant, pri-
mum fustibus cæsi, civitate pelluntur, perseverantes aulem
in vincula publica conjiciuntur aut in insulam deportantur
| vel certe relegantur. Au sujet des nouvelles religions, Paul,
| V, xxt1, 2: Qui novas seclas vel ratione incognitas religiones
inducunt, ex quibus animi hominum moveantur, hanestiores
deportantur, humiliores capile puniuntur,
1591
transitoire, prise à l’occasion de l'incendie de Rome,
alors que Néron avait besoin de victimes pour détour-
ner de lui-même les soupçons et les accusations du
peuple. Mais, quand, à cette occasion, la police romaine
eut constaté le nombre et l’obstination irréductible
des accusés, les ramifications multiples de la secte et
la continuation d’une propagande qui devait perpétuer
les mêmes abus supposés, aucunz magistrat romain
n'aura été surpris de voir succéder bientôt à une mesure
de police passagère et locale une disposition législative,
un sénatus-consulte général et permanent de pro-
scription ?, »
XI. LES LOIS PÉNALES DE DROIT COMMUN. — La
théorie des mesures de police n’est pas la seule pro-
posée, une autre s’appuie sur l'existence de lois pénales
de droit commun, applicables à tous les citoyens, plus
menaçantes pour les chrétiens, exposés à les enfreindre
par l'exercice même de leur religion. Cette théorie a
été présentée et développée par Edmond Le Blant en
ces termes :
« Quelques mots inscrits par Lactance, au livre Ve
de ses Znstilutions divines, sollicitent mon attention :
Sceleratissimi homicidæ, dit-il en parlant des persé-
cuteurs, contra pios jura impia condiderunt. Nam et
conslitutiones sacrilegæ et disputationes jurisperitorum
leguntur injustæ. Domitius, De officio proconsulis, libro
septimo, rescripla principum nefaria collegit, ut doceret
quibus pœnis afjici oporteret eos qui se cultores Dei
confiterentur ?.
« Ces paroles nous mettent en présence d’un fait
qu'il importe de noter dans l’histoire de l’Église primi-
tive : la réglementation officielle des poursuites dirigées
contre les chrétiens. Dans une phrase dont tous les
mots appartiennent au langage du droit, Lactance
nous apprend que le célèbre jurisconsulte aujourd’hui
plus connu sous le nom d’Ulpien avait rassemblé et
expliqué, au livre VII de son traité De officio pro-
consulis, les constitutions édictées par les empereurs
contre le christianisme et que les avis des prudentes,
ses propres commentaires aussi, sans doute, concou-
raient en cette matière à condere jura, suivant l’ex-
pression qu'emploie Gaïus, en parlant de la valeur
attachée aux Responsa prudentium *.
« Le traité d'Ulpien nous est parvenu en partie,
fondu, au vit siècle, par l’ordre de Justinien, dans la
masse du Digeste ou cité par l’auteur de la Collatio
mosaicarum romanarum legum; mais, dans les frag-
ments conservés, on ne peut, à coup sûr, s'attendre à
trouver une mention spéciale des chrétiens. Les consti-
tutions impériales rendues contre eux ont été rejetées
tout entières par ceux qui établirent le texte des Pan-
dectes, et il est certes impossible de mesurer à cette
heure l’étendue de cette part Cu travail d'Ulpien qui
est perdue pour nous. En ce qui touche les portions
1 C. Callewaert, op. cit, p. 17, 19. 3 Lactance,
Divinæj,institutiones, 1. V, c. xt, P. L., t. vi, col. 584.
— ? Comment., 1, ὃ 7 : Responsa prudentium sunt sententiæ
et opiniones eorum quibus permissum est jura condere; cf.
Institules, 1. I, tit. r1,lex 8. — « Nous avons trois frag-
ments du 1°" livre, 8 du second, 5 du troisième, 6 du qua-
trième et du cinquième, 4 du sixième, 12 du septième et du
huitième, 10 du neuvième, 4 du dixième. —# Cf. Laboulaye,
Essai sur les lois criminelles des Romains, in-8°, Paris, 1845,
p. 190. — “ Declam. in Catil., c. x1x : Primum XII Tabulis
cautum esse cognoscitur ne quis in urbe cœtus nocturnos agi-
laret ; deinde lege Gabinia promulgatum qui coitiones ullas
clandestinas in Urbe conflavisset, more majorum capitali
supplicio mulctaretur. —* Tite-Live, 1. XXXIX, c. vu sq. —
* Controv., 111, 8. — * Digeste, 1. 1, Quod cujuscumque (xx, 10).
— 10 Epist., 1. X, n. 43, 91, 97.—-1 Digeste, 1. 1, De colleg. et
corpor. (XLVIr, 22).— #Digesle, 1. XL VII, tit. αν, lex 1, $ 1:
Ad legem Jul. majest. : Majestatis autem crimen illud est.
quo. cœtus conventusve fiat, — 15 Sentent., V, xx1x, 1. Dans
les paragraphes VI et VII de la présente étude, nous avons
montré qu'il ne peut être question, selon nous, de fonder les
DROIT PERSÉCUTEUR
1592
dues à sa rédaction personnelle, je ne pense point que
le dommage doive être fort considérable. Le VII: livre
du De ofjicio proconsulis est, avec le VIII°, celui dont
le Digesle contient le plus de textes ὁ, et je ne vois
guère ce qui manque à ces fragments pour qu’au point
de vue de la poursuite des chrétiens, l’œuvre d’Ulpien
soit presque complète. Rien qu’à fouiller dans l’appa-
reil de ce que nous possédons de ses écrits, de ceux de
Paul, la scciété romaine n'aurait été que trop puis-
samment armée contre les fidèles. Des assimilations
redoutables, qui les plaçaient au rang des derniers
criminels, les soumettaient aux peines les plus graves ὅ.
« Jetons un regard sur cette jurisprudence romaine
qui, avec les constitutions des princes, concouraïit,
suivant le mot de Lactance, à condere jura contre les
fidèles. Deux crimes y étaient mentionnés qui empor-
taient les peines les plus graves : la lèse-majesté, le
sacrilège. Il était encore un acte qui exposait aux peines
édictées contre ces crimes : la participation aux r£u-
nions illicites, dont s’inquiéta, dès ses premiers ans, la
société romaine. Une déclamation attribuée à Porcius
Latro contient les mots qui suivent : « On lit dans la
« loi des Douze Tables que nul ne doit former dans la
« ville des réunions nocturnes; puis la loi Gabinia ἃ
« décrété que, selon l’usage des ancêtres, on punirait de
« mort celui qui provoquerait à Rome des assemblées ὃ. »
Il ne paraît pas que la législation ait jamais varié sur
ce point; nous le voyons par le hideux épisode des
Bacchanales ?, dans les textes de Sénèque le Rhéteur’,
de Gaïus " et de Pline‘; et Ulpien dit, au livre VI® du
De ofjicio proconsulis : Quisquis illicitum collegium
usurpaverit, ea pœna tenetur qua tenentur qui hominibus
armatis loca publica vel templa occupasse judicati
sunt#, Puis, par un de ces renvois qui rattachaient
entre elles les différentes sections de son ouvrage; il
écrit, au livre VII®, que ce dernier crime tombe sous
le coup de la loi de lèse-majesté ©. Les peines réservées
aux coupables de lèse-majesté, nous les savons par le
célèbre Paul, contemporain d’Ulpien, et, comme lui,
préfet du prétoire : Humiliores bestiis objiciuntur vel
vivi exuruntur; honestiorcs capite puniuntur #,
« Voilà donc les chàliments terribles réservés aux
malheureux convaincus de lèse-majesté, de sacrilège.
« Ces deux crimes étaient ceux des chrétiens. Le
mépris des dieux, le refus de sacrifier au génie de
l'empereur, la participation habituelle à des réunions
illicites et, par aggravation, tenues de nuit, comme
tant de textes nous l’apprennent :#, suffisaient à
appeler sur eux ce double chef d'accusation. Tel était
le nœud de la poursuite; et l’on serait tenté de le
penser, rien qu’à voir les meilleures années dont
ait joui l’Église primitive correspondre aux règnes
des princes qui écartèrent ou modérèrent l’accu-
sation de majesté Vespasien 15, Titus!, Nerva",
bases juridiques de la persécution sur la lèse-majesté et sur
le sacrilège. Toutefois, nous nous gardons d’omettre cette
partie de l'argumentation d'Edmond Le Blant, afin de don-
ner celle-ci dans toute sa force et aussi parce que ce qui a
été dit précédemment suflit à annuler d'avance les conclu-
sions qu’il prétend en tirer. — 4 Pline, Epist., 1, X,
n. 97: Quod essent soliti, stato die, ante lucem convenire;
Minucius Felix, Octav., c. vit: noclurnis congregalio-
nibus; Tertullien, Ad uxor., 1. II, c. αν : nocturnis convo-
cationibus; le même, De corona, c. 11: antelucanis cœtibus:
le même, De fuga, c. x1v; cf. Declam. in Calil., α. xIX;
Cicéron, De legibus, 11, 1x; Paul, Sentent., V, xxIm, 15.
Les chrétiens eurent plus tard à poursuivre les païens
pour réunions nocturnes. Zosime, 1v, 3; Code Théodos., IX,
vu, 7; XVI, x, 5.— 15 Dion, Hist., 1. LXVI, c. 1x; Eutrope,
vit, 13 : Placidissimæ lenitatis ut qui majestalis quoque contra
se reos non facile puniret ultra exilii pænam.— Dion, op. cil.,
L LXVI,c.xix.— 2? Dion, op. cit., 1. LX VIIT, c. 1; sur ce pas-
sage, cf. Tillemont, Hist. des emp., t. τι, p. 137; De Rossi,
Bull. di arch. crist., 1865, p. 94; les notes de l’édit, Sturz,
t« vi, ἢ. 597.
1593 DROIT
PERSÉCUTEUR
1594
Mrajan !, Pertinax *, Macrin *, Alexandre-Sévère # et | « lois Cornelia n’exemptent aucun ordre de citoyens de
Tacite ἡ. Mais, si bien appuyé que ce lait puisse
paraître, il est précieux de le voir nettement attesté
par un jurisconsulte du 1115 siècle. « Vous nous repro-
« chez, dit Tertullien aux idolâtres, vous nous repro-
« chez de ne pas adorer les dieux, de ne point sacrifier
« pour les empereurs. À coup sûr nous n'offrons de
« sacrifices pour personne, puisque nous ne le faisons
“ pas pour nous-mêmes, et que, d’ailleurs, nous ne
« reconnaissons pas vos dieux. Voilà pourquoi nous
« sommes poursuivis comme coupables de sacrilège
« et de lèse-majesté. C’est là le point de notre cause,
“ ou, pour mieux dire, elle est là tout entière ®. »
« Les actes des martyrs sufliraient seuls à nous
apprendre quelles furent les bases des poursuites diri-
gées contre les premiers fidèles. C’est le majestatis
sacrilegium que vise la sentence rendue contre saint
Symphorien 7, et, pour ne citer que des textes qui
inspirent toute confiance, les martyrs Scillitains sont
condamnés comme ayant refusé de rendre à l’empe-
reur les honneurs religieux; Pionius, pour s'être
montré, dit le proconsul, sacrilegæ mentis°; et nous
lisons dans le jugement qui frappa saint Cyprien : « Tu
« as vécu de longues années dans l'esprit de sacri-
“ lège; tu t'es fait le chef d’une conspiration; tu t’es
« déclaré l'ennemi des dieux de Rome et de ses lois
« sacrées 10, »
« Que la mort des martyrs ait été celle des mal-
heureux coupables de lèse-majesté et de sacrilège, les
textes qui viennent d’être rapportés ne semblent guère
permettre que l’on s’en étonne. Mais, avant de périr,
un grand nombre de fidèles ont subi d’indignes vio-
lences et peut-être, en cela, des rigueurs spéciales sem-
bleront les avoir accablés.
« Si nous écartons ici un seul point, c’est-à-dire
l'application de la torture employée non comme moyen
d'enquête, mais pour arracher des apostasies, l'étude
des textes contemporains nous paraît établir le con-
traire. Pour qui passait sous le niveau terrible de la
loi de lèse-majesté, il n’était plus de sauvegarde; les
distinctions de caste; disparaissaient; Aumiliores et
honestiores, comme parlaient les Romains, tous tom-
baient au même rang, tous devaient subir la même
question. Cum de eo quæritur, est-il dit au sujet de ce
crime, nulla dignilas a tormentis excipilur ". Sous
Auguste, nous voyons déjà la farouche défiance du
souverain faire souffrir au préteur Gallius les tour-
ments que la loi d’alors réservait aux esclaves : servilem
in modum lorsit, dit Suétone #, Il y avait dans ces
violentes exceptions, réglementées dès le temps du
jurisconsulte Paul, une tradition redoutable et que
nous retrouvons vivace au 1v° siècle, lorsqu’Ammien
Marcellin écrivait : « S'il s’agit de lèse-majesté, les
1 Pline, Panegyr., xLI1: Hujus tu metum penitus sus-
lulisti. Trajan n’est compté comme persécuteur ni par
Tertullien, ni par Méliton, ni par Lactance, — ? J, Ca-
pitolin, 1n Pertinacem, νὰ : Quæstionem maÿjestatis penitus
tulit, —° Dion, Hist., 1. LXX VIII, c. Χ͵ι. — # Code Justinien,
IX, vurr, 1, ad leg. Just. majest.: Maÿsstatis crimina cessant
.meo sæculo; cf.1. LV, tit. τ, lex 2, De reb, credit. — 5 Vopiscus,
In Tacit., 1x : Cavit ut servi in dominorum capila non interro-
garentur, ne in causa majestatis quidem. — 5 Tertullien,
Apologet., c. x, P. [.., t. 1, col. 327. — τ Ruinart, Acta
sincera, 1713, p. 82; cf. p. 463 : Reum se sentiat majestatis. —
SRuinart, Acta sincera, p. 87: Speratum.… el Secundam
christianos se esse con fitentes, et imperatori honorem et digni-
tatem dare recusantes, capite truncari præcipio, —° Ruinart,
Acta sincera, p. 150 : Pionium, sacrilegx virum mentis, qui
se christianum esse confessus est ultricibus flammis jubemus
incendi, ut. — 1° Ruinart, Acta sincera, p. 217 : Diu sacri-
léga mente vixisti et plurimos nefariæ tibi conspirationis
homines aggregasti, et inimicum te diis romanis et sacris legi-
bus constituisti….. — 1 Paul, Sentent., V, ΧΧΙΧ, 2. — δ Octav.
Aug., ©. XXVIT. — 3 1 XXIX, ce. χαὶ : Ubi majestas pulsata
defenditur a quæstionibus vel cruentis nullam Corneliæ leges
« souffrir les tortures sanglantes 15, » et, deux cents ans
plus tard, Justinien, admettant dans son code des lois
de Valentinien qui affranchissent de la question quel-
ques privilégiés, exprime cette réserve : Excepla tan-
Lum majestlatis causa in qua sola omnibus æqua condilio
Este
« S'être rendu coupable de lèse-majesté, c'était, on
vient de le voir, descendre, en ce qui touche la torture,
à 1α condition des esclaves, qui, d’après le droit ancien,
devaient seuls la subir. Aucun rang, aucune dignité
n'aurait donc protégé des païens contre les violences
que souffrirent les fidèles. Mais, pour ces derniers, un
lien de plus les enserrait et les exposait aux plus cruels
tourments. Être reconnu chrétien, c'était, par cela
même, être noté d’infamie, perdre ce rang social qui,
pour queiques-uns, et s’il se fût agi d’autres crimes,
aurait pu être une sauvegarde. L'histoire des persé-
cutions le montre. En 250, l’empereur ordonne d’ap-
pliquer aux fidèles ingénus le supplice du feu,dont ils
devaient être exempts %, Le second édit de Valérien,
rendu en 258, porte que les chevaliers romains con-
vaincus de christianisme seront dépouillés de leur
dignité 16, Dioclétien et Maximien déclarent infâmes
tous les fidèles et les soumettent à la torture, quels que
soient leur condition ou leur rang 17. Licinius dépouille
de toute dignité ceux de ses fonctionnaires qui refusent
de sacrifier aux idoles 15 En 304, les actes du martyre
de sainte Théodora nous montrent le magistrat disant à
une femme noble : « Je vais, si tu persistes, te traiter
« commeune vile esclave. J'accomplirai pour toi, comme
« pour les autres chrétiennes, l’ordre de nos maîtres les
« empereurs 1.» La même année, saint Taraque invoque
vainement, pour échapper à la torture, la loi qui en
exempte les anciens soldats #. Sorti de l’armée parce
qu'il était chrétien, il est déchu de tout droit à cette
immunité ὁ",
« Si rigoureux que fût le sort qu’acceptaient ainsi
les fidèles, leur condition s’aggravait encore sous l’im-
putation d’un autre crime que poursuivait la loi ro-
maine *. Héritiers de la puissance de Jésus-Christ sur
les forces de la nature et sur les esprits déchus, des
chrétiens, des martyrs, désireux de montrer aux do-
lâtres une preuve de la puissance qui leur était départie,
opéraient des guérisons miraculeuses, chassaient les
démons du corps des possédés. Or, ces marques de la
puissance du Christ étaient retournées contre ses dis-
ciples et servaient de base à une nouvelle et redoutable
accusation. De semblables prodiges ne paraissaient
explicables que par la magie et ceux qui les opéraient
tombaient sous le coup des lois qui frappaient tous
ceux qui s’adonnaient aux sciences occultes. Les
Douze Tables, et depuis, les empereurs, sont intrai-
exemere fortunam. — % Code Justinien, 1. ZX, tit. vont, lex 4 :
ad leg. Jul. maÿestatis.; cf. 1. IX, e. xLr, lex 16, De quæstio-
nibus.—?#Ruinart, Acta sincera, p. 162 : Cujus fortunæ estis ?
Ingenuus.. Scio utique εἰ tales jussit imperator vivos incendi,
nisi sacrificaverint diis.—®S. Cyprien, Epist., LXXXIr, Suc-
cesso fratri.— ? Lactance, De morte persecul., c. Xtrt; Eusèbe,
Hist. eccl., 1. VILL, e. x, αν; ef. 1. VII, c. xv; S. Basile, Homil.
ins. Julittam, edit. Maurinor., t. 11, p. 34.— 15 Eusèbe, Hist.
eccl., 1. X, ce. va; De vita Gonst., 1. I, c. Liv; De mart. Palest.,
prœm.; Rufin, Hist. eccl., 1. X, ©. X; Lactance, De mort.
persec., ©. x, ΧΙΠ; Sulp. Sev., Hist. sacr., 1. IT, ο. ΧΧΧτΙΙ. —
1 Ruinart, Acla sincera, p. 398 : Sustineo le verbos autem et
tormentis nondum subjici. Quod si permanseris contradicens,
supplantari te tanquam ancillam, jussionem dominorum nos-
trorum imperatorum adimpleri facio ad exemplar ceterarumt
mulierum.— * Code Justinien, 1. TX, tit, xLt, lex 8, Dequæs-
tion.; cf. Digeste, 1. XLIX, tit. xv1, lex 8, ὃ 10, De re militari.
— % Ruinart, Acla primorum marlyrum sincera el selecla,
in-fol., Amstelodami, 1713, p. 436. -- "" ἘΝ Le Blant, Bases
juridiques des poursuites dirigées contre les martyrs, dans
Les persécuteurs et les martyrs aux premiers siècles de notre
ére, in-8°, Paris, 1893, p. 51-60.
1595
tables sur ce point. Le jurisconsulte Paul n'hésite pas
un seul instant : « Les complices des magiciens, écrit-il,
« sont livrés aux bêtes ou crucifiés, les magiciens sont
« brûlés vifs2.» Les écrits mystérieux qu'onleur attribue
sont impitoyablement brûlés et dans la persécution de
Dioclétien on poussera plus loin que jamais aupara-
vant ce souci de découvrir et d’anéanlir les livres des
chrétiens. C'était là encore une application du droit
commun. Il était de tradition à Rome, que les recueils
magiques fussent détruits. On avait brûlé publique-
ment les livres sibyllins ? et tous ceux qui devenaient
suspects devaient aussi être jetés aux flammes. Ulpien
ct Paul le disaient en même temps : « Il n’est point
« permis de posséder des ouvrages dont la lecture est
« réprouvée, les livres de magie ou autres de même
« sorte. Qu'ils soient immédiatement anéantis. On con-
« fisquera les biens des détenteurs, et, suivant leur con-
« dition, les coupables seront déportés ou condamnés
« à mort.»
« Une appellation écrite dans les lois désignait les
hommes dont les actes mettaient la société en péril :
hostis 5, hostis publicus5, hostis patriæ*, hostis deo-
rum atque hominum", humani generis inimicus”®, tels
sont les noms donnés aux conspirateurs, aux meur-
triers, aux magiciens. Ainsi parlait-on des fidèles.
Leur prétendue haine du genre humain était, dès le
premier siècle, devenue contre eux un sujet de pour-
suite 1°, Au temps de Tertullien, toutes les formules
d’exécration que nous venons de transcrire, hostis,
hostis publicus, deorum, imperalorum, legum, morum,
naluræ lotius inimicus 15, tous ces noms redoutables
sont jetés aux enfants du Christ. En condamnant saint
Cyprien, le juge lui dit : Inimicum te diis romanis οἱ
sacris legibus constiluisti #.
« Sous le poids de telles imputations qui résumaient
toutes les autres, les criminels étaient légalement
dévoués aux derniers supplices; leur fortune était con-
tisquée, leur mémoire condamnée et abolie. Contre les:
hostes publici, dit Tertullien, tout homme devient
seldat, et, quand s’organisa la poursuite, le peuple,
en eflet, ne prit que trop de part à la recherche des
fidèles.
« Ainsi donc, comme coupables à la fois de lèse-
majesté, d’association défendue, comme sacrilèges,
comme magiciens, comme détenteurs de livres dange-
reux, en un mot, comme ennemis publics, les chrétiens
tombaient sous le coup de la législation romaine, et,
si nous exceptons la nouveauté de leur empressement
à se proclamer coupables de ce que les persécuteurs
regardaient comme un crime, nous n’apercevons rien,
dans leur cause, que les païens n’aient, dès longtemps,
prévu et poursuivi.
« Jamais nos ancêtres, disait l’un d’eux, n’ont
reconnu les superstitions étrangères, et voici que des
milliers de citoyens s’y sont adonnés. Les femmes sont,
parmi eux, en grand nombre, et c’est là l’origine du
mal. On tient d’obscènes réunions de nuit où les sexes
sont confondus et le péril menace l'État lui-même.
Que de fois pourtant nos pères, nos aïeux n'ont-ils
point chargé les magistrats de poursuivre les supersti-
tions étrangères, de chasser de la ville les prêtres de
ces cultes et de brûler leurs livres, de proscrire tout
1 Paul, Sentent., V, ΧΧΙΠ, 17. — ?Tite-Live, Hist.,
XL, 29; Varron, dans 5. Augustin, De civil. Dei, 1. VIT,
© XXXIV, P. L., t ΧΕΙ; col, 222. — δ Tite- Live,
Hist., xxx1X, 16; Suétone, August, €. ΧΧΧΙ. — 4 Di-
geste, 1. X,tit.xr, lex 4, n. 1, Famil. ercisc. — " Suétone, Nero,
c. x1IX ; Vulc. Gallic., In Avid. Cass., vir; Digeste, 1. XLIX,
tit, xvi, lex 7, De re milit.—* Spartien, In Sever., c. X1v ; Code
Justinien, 1. 1, De bon. libert. (vx, 4, ἢ. 211) : Ut hostis publici
bona fisco vindicata sint. — * Lampride, Commod., ©. ΧΥΊΙ. —
* Aurelius Victor, De Cæsarib., c. XVII, — * Code Théodo-
sien, 1. IX, tit. xv1, lex 6, De malef. et mathem. — ‘° Tacite,
Annal., 1. XV, 44: IHaud perinde in crimine incendii, quam
DROIT PERSÉCUTEUR
1596
| rite, toute cérémonie qui ne serait point de la tradition
romaine. » Ces paroles, que l’on croirait tirées d’un
plaidoyer contre les chrétiens, tant les accusations sont
identiques, un consul les avait prononcées, près de
deux siècles avant la naissance du Christ, en dénon-
çant au sénat romain l'existence des Bacchanales.
Sous l'empire, comme sous la république, l'esprit
devait rester le même. Mécène répétait à Auguste :
« Honore partout et toujours les dieux, suivant l’usage
de la patrie, et contrains les autres à le faire. Déteste
et condamne au supplice les promoteurs des cultes
étrangers; tu ne le dois pas seulement par vénération
pour les dieux, parce que l’homme qui les méprise ne
respecte personne, mais aussi parce que l'introduction
de divinités nouvelles porte la foule à suivre des lois
étrangères. De là naissent les conjurations, les asso-
ciations secrètes, si funestes au gouvernement d'un
seul. Ne Lolère donc ni ceux qui méprisent les dieux de
l'empire, ni ceux qui s’adonnent à la magie 1“. »
« Cette double citation le montre : à côté des pra-
tiques occuites, il était un autre crime odieux à la
société romaine et qu’elle frappait avec non moins de
rigueur : la profession des cultes étrangers. Contre les
novateurs en matière religieuse, la législation et les
mœurs étaient d'accord. « Que personne, ordonnait la
« loi, n’adore des dieux particuliers; que les divinités
« nouvelles ou étrangères ne soient l’objet d'aucun culte
« privé, 511 Étatneles a pas reconnues 15.» Unillustre
jurisconsulte, Paul, écrivait au mure siècle : Qui novas
vel usu vel ratione incognilas religiones inducunt, ex
quibus animi hominum moveantur, honestiores depor-
Lantur, humiliores capite puniuntur δὶ
« L'introduction d’un culte nouveau, l'émotion jetée
dans les masses figurent au premier rang des accusa-
tions portées contre les fidèles. Tertullien affirme que,
sous Tibère, le sénat refusa solennellement d'admettre
le Christ au nombre des dieux de Rome 17. C'était en
rejeter le culte parmi les superstitions étrangères au
nombre desquelles les païens comptaient le christia-
nisme. Nova superstitio 5, Bécéapoy τόλμημα 1», ξένη χαὶ
χαινὴ θρησχεία 20, barbari peregrinique ritus *!,tels sont
les mots que répète leur colère et qui, d’après le droit
traditionnel, dévouent les fidèles à la mort.
« On ἃ vu avec quelle rigueur la société romaine
punissait les crimes commis contre sa sûreté. Cette
rigueur s’aggravait encore par la large part d’arbitraire
laissée au magistrat. Sous le poids d’une accusation
qui fut, en semme, toujours la même, les fidèles souf-
frirent les peines les plus diverses; aux uns le feu, aux
autres les bêtes féroces, la croix, le glaive. Cette variété
dans les supplices n’était point particulière aux chré-
tiens. Vers le début du 1° siècle, Tertullien constate
qu’en Afrique on ne livrait pas aux flammes les sacri-
lèges, les hos!es publici, les malheureux coupables de
lèse-majesté 35: si, pour un temps qui est presque le
même, nous interrogeons Lucien, nous voyons que,
dans les pays de langue grecque, ce supplice était celui
des parricides, des meurtriers ? et des magiciens #4 Le
jurisconsulte Paul, qui écrivait à Rome, dit qu'en
matière de sacrilège, les gens de basse condition seront
condamnés aux bêtes ou au feu et Ulpien nous
apprend que, pour réprimer ce crime, des proconsuls
odio generis humani convicti sunt. — τι Tertullien, Apologet.,
C. IT, XXV, XXXV, XXX VI, P, L.,t. 1, col. 422. — 1 Ruinart,
Acla sincera, p. 217; Acta proconsul. Cypriani, n.5. —
13 Tite-Live, Hist., 1. XXXIX, c. xv, 15, 16.— 1 Dion Cas-
sius, Hist., 1. III, ce. xxxvI.— 1 Cicéron, De legibus, ΤΙ, 8.—
14 Paul, Sentent., V,xxt, 2; Digeste,l. XLVIII, tit. x1x, lex 30,
—% Apologet., c. v, P. L.,t,1, col. 290. — 1 Suétone, Nero,
XVI. — 39 Eusèébe, Hist. eccl., 1. VI, c. x1x, P. G., t. XX,
col. 561.— 20 Jbid., 1. V, ce. 1.— *# Arnobe, Adv. gent., 1, 66.—
13 Tertullien, Ad Scapul., ©. ΤΥ. — “Lucien, De morte
Peregrini, ec. ΧΧΙΝ. — %# Lucien, Lucius, LIV, — # Paul,
Sentent., V, XXIX, 1.
mployaient le bûcher, d’autres la mise en croix, d’au-
res les bêtes féroces 1.
« Quelque nouvelle qu’ait été l'accusation de chris-
me, nous n’apercevons donc point que la société
lenne ait dû chercher, pour se défendre, un grand
ombre d'armes d'exception. Ses lois, sa jurisprudence
ditionnelle, la latitude laissée au juge dans l’appré-
ation du fait *, comme dans l'application de la
eine *, #, concouraient puissamment à la protéger
ontre le péril, et, si nous réservons quelques responsa
udentium, quelques règlements spéciaux sur la pro-
Le Du, sur les voies de contrainte, quelques consti-
tutions impériales enregistrées par Ulpien et que nous
_ avons perdues, nous ne pensons point que les suppres-
sions faites dans son livre par les compilateurs du
Digesle aient dû être considérables 4, »
. Le mémoire célèbre d' Edmond Le Blant avaïit gardé
son auteur du moins pour partisan 5 quand il rencontra
unretour de fortune 5. La thèse, généralement délaissée,
élait reprise et précisée : pendant les deux premiers
siècles, les chrétiens n’ont pas été poursuivis pour délit
de christianisme et, comme disent les apologistes, διὰ
τὸ ὄνομα, mais pour crimes de droit commun, inceste,
meurtre d'enfants, magie, sacrilège, conspiration, et
surtout lèse-majesté 7. La raison en est qu’on ne saurait
… expliquer d’une autre manière ce que l’histoire des
tions contre les chrétiens offre précisément de
plus caractéristique, à savoir : 1° que, jusqu’à Dèce, les
suites aient été intermittentes et que jamais elles
aient eu lieu à la fois dans toutes les provinces de
pire ; 2° que, même aux époques et dans les lieux
la persécution sévissait le plus fort, tous les chré-
connus, avérés et publics n'aient jamais été com-
dans les poursuites, mais seulement quelques-uns
ntre eux, les plus en vue, ou les plus ardents”. La
cessité d’une accusation peut, en partie au moins,
re compte de ces deux faits. Car, en vertu de la
e posée par Trajan, les magistrats n’ont pu con-
mner légalement que les chrétiens contre lesquels
it été intentée une accusation en règle !°, Mais juste-
ment cette nécessité d’une accusation, qui est le prin-
pe fondamental de la procédure criminelle du droit
commun, est la preuve que les chrétiens sont pour-
uivis d'après les règles du droit commun, c’est-à-dire
en vertu des lois criminelles ordinaires "᾽ς. Toutefois,
cette explication est encore insuflisante, parce que,
à dans beaucoup de cas, sous la pression surtout des
Ἂν haines populaires, les magistrats paraissent bien
avoir transgressé l'instruction de Trajan !:. Le motif vé-
; ri able et la seule explication satisfaisante des faits qui
viennent d’être signalés, c’est dans l'application du
oit commun. Ajoutez qu'il est arrivé parfois que des
…Digeste, 1. XLVIII, tit. xrm1, lex 6. — ὅ Ibid. cf.
1x 4, τι. 2. — : Jbid., 1. XLVIII tit. x1x, lex 13. —
ÆE: Le Blant, op. cit, p. 66-71. A propos de ce
émoirc, qui eut un moment de célébrité et de vogue,
P: Allard, Histoire des persécut., 1911,t.7, p.174, note 1,
ἔ avec raison que « ce système, renouvelé par M. Conrat,
ie D mc οἴσει in rômischen Reiche von Stand-
e der Juristen, est à peu près abandonné aujourd’hui, »
de son côté, M. Callewaert, dans la Revue d'histoire ecclé-
astique, 1911, p. 11, remarque « que les auteurs assez nom-
qui aujourd’hui défendent [cette opinion] ont renoncé
one à la plupart des lois invoquées par Le Rlant,
ttacher presque exclusivement à montrer que les
ursuites contre les chrétiens sont juridiquement motivées
rm Ja lèse-majesté divine (que d’autres appellent sacrile-
um) où impériale, c’est-à-dire les offenses aux dieux ou à
pereur. » — δ Le mémoire sur les Bases juridiques des
ursuites fut réimprimé sans modification dans Les persécu-
ebles martyrs, in-8°, Paris, 1893, p. 51-71 πὸ réfutation
un peu sommaire en fut faite par L. Duchesne, Les origines
chrétiennes (autographié), p.116 sq. —®M. Conrat, Die Chris-
“enverfolgungen in rômischen Reiche vom Standpünkte der
νι ἰδίεπ, in-S°, Leipzig, 1897. — ? Ibid, p. 20 54., 78. —
DROIT PERSÉC
CUTEUR 1598
chrétiens, sans avoir abjuré, aient été acquittés #;
preuve que le chrétien n’est pas condamné 7:ὰ τὸ ὄνομα,
parce qu'il est chrétien, mais pour avoir commis des
crimes prévus et punis par les lois pénales.
« Cette manière de voir paraît inadmissible.
« Tout d’abord, prenons le témoignage des apolo-
Les Ce dont ils se plaignent tous, c'est que préci-
sément les chrétiens soient condamnés, non pour des
crimes qu’ils auraient commis, mais uniquement
comme chrétiens, 5:4 τὸ ὄνομα, dit Hermas; ὡς χρισ-
τιανός, dit saint Justin. Qu’on prouve, disen!-il:, les
forfaits que l'opinion nous reproche, mais il n’est pa
juste que l’on nous condamne pour un nom. — Secon-
dement, les rescrits impériaux, et notamment le plus
important de tous, celui de Trajan. Si l’accusé nie
qu’il est chrétien, il doit être mis en liberté, dit l’em-
pereur M. C’est donc qu'il est poursuivi simplement
comme chrétien; car un criminel de droit commun
n’est pas acquitté par cela seul qu'il nie son crime ®. —
Troisièmement, les actes de martyrs qui nous ont été
conservés, et, avec eux, les différents récits par les-
quels nous pouvons connaître la façon dont on procé-
dait contre les chrétiens. Nous voyons dans tous que
l'accusation porte (presque toujours uniquement, dans
tous les cas principalement au moins) sur le fait du
christianisme. On demande à l’accusé s'il est chrétien.
S’il abjure, il est toujours mis en liberté. S’il avoue, on
le somme (par des supplices le plus souvent) : de re-
noncer au christianisme, et s’il persiste, on l'envoie au
supplice 17, Rien de plus typique que la sentence pro-
noncée contre les martyrs Scillitains : Speratum, Nar-
zalum, Cilinum, Donatam, Vesligiam, et omnes qui
chrisliano rilu vivere se confessi sunt, el quotquot obla-
Lam sibi facultatem redeundi ad deorum culturam obsti-
nanler non receperunt, gladio animadvertere placet ».
Toute cette procédure, qui n’a qu’un seul but, faire
déclarer à l’accusé qu’il est ou qu’il n’est pas chrétien,
est la preuve évidente que c’est là, en eftet, toute la
question, c’est-à-dire que l'accusation ne porte: que
sur le fait de christianisme. Qu'il soit arrivé parfois
qu’à l'accusation de christianisme on ait mêlé des
accusations de droit commun #, ou, beaucoup plus
souvent, le refus du chrétien d’adorer la statue et la
divinité de l’empereur, cela est certain *. Mais, le
crime principal, celui pour lequel le chrétien, en fin de
compte, est réellement condamné, c’est bien le crime
même d’être chrétien. Et c’est pour cela qu’en abju-
rant, le chrétien, même accusé de ces sortes de crimes,
échappe à la condamnation, parce que le rejet du nom
de chrétien fait disparaître par là mème ces accusations
accessoires.
« On dira peut-être à cela : comment admettre que
5. Ibid., Ὁ. 10-13.—° Jbid., p. 26-29.— 1° Jbid., p. 16, notes 31-
32. — 1 On voit que M. Conrat entend le conquirendi non
sunt de la lettre de Trajan dans le sens d’une accusation
proprement dite.— 13 Par exemple, à Lyon, en 177. Le gou-
verneur, débordé par le fanatisme de la foule, opéra lui-même
d'office et au lieu de s’en tenir à constater l’obstination et à
la punir, comme Trajan l'avait prescrit, il accueillit toutes
sortes d’accusations de droit commun. — # Jbid., p. 24,
note 39. — 14 Lettre de Trajan à Pline: Si deferantur.…
Marc-Aurèle condamne comme irréguliers les procédés
employés à Lyon, où apostats el confesseurs sont empri-
sonnés. — 1 C’est ce que fait observer Tertullien, Apolog., 11:
Plane aliis negantibus non facile fidem accommodalis : nobis,
si negaverimus, slatim creditis. — δ La torture employée
pour faire avouer est iei employée pour faire nier; cf. Le
Blant, op. cit., p. 169-177, 203-205, 214. — !! Procès de saint
Polycarpe, de Carpus et ses compagnons, de saint Justin,
des martyrs Scillitains, d'Apollonius. — δ᾽ B. Aubé, Les chré-
tiens dans l'empire romain, Ὁ. 508, — αὐ Justin, Apol., τὰ, 12;
Minucius Felix, Octavius, ce. XXviut; Tertullien, Apologel.,
c. 11, vit; Ad naliones, 1, 2; Ad Scapulam, €. 1v.— ** Oclavius,
ce. vurr: Tertullien, De idolol., e. Xt; Scorpiace, τ; Acta Carpi,
Papuli, ete., e. xx1; Terlullien, Ad Scapulam, ο. tv.
1599
les chrétiens aient été ainsi poursuivis pour leur reli-
gion seule, lorsque nous savons avec quelle largeur et
quelle indifférence l'État romain s’est montré hospi-
talier pour toutes les religions étrangères, même pour
les cultes les plus éloignés de la religion officielle, comme
par exemple ceux d’Isis ou de la déesse syrienne ou
de Mithra?
« La réponse est très facile !. »
Le panthéon romain, primitivement agreste et guer-
rier, s’élargit rapidement à mesure que la victoire et
les conquêtes soumirent les peuplades voisines. Soit
largeur d'esprit, soit étroitesse, ce qui est tout aussi
probable, les Romaïns réservaient bon accueil à toutes
les divinités nationales des vaincus, ils les jugeaient
aussi véritables que les leurs propres et redoutaient
que la défaite ne les eût rendues courroucées et mal-
faisantes. Pour leur ôter l'envie de nuire, on annexait
les dieux d’un pays en même temps que le sol et ses
habitants : c’était la naturalisation forcée. Les guerres
de plus en plus fréquentes et les conquêtes de plus en
plus lointaines dilatèrent rapidement la religion ro-
maine, qui attira, accueillit, ou simplement toléra les
dieux étrangers que leur réputation rendait assez
désirables ou redoutables pour justifier leur admission.
L’Asie, la Grèce, l'Égypte se trouvèrent ainsi repré-
sentées officiellement par des prêtres et un culte public
ou, plus modestement, par des fidèles et une dévotion
privée. Le résultat fut la constitution d’une religion
passablement bigarrée, un peu bizarre sans doute, mais
si tolérante qu'on ne pouvait imaginer rien au delà.
Cette tolérance n’avait de bornes que si l'État voyait
sa suprématie politique contestée ou la morale publique
menacée.
L'État romain s’incarnait alors dans des hommes de
gouvernement d’un mérite supérieur. Ils croyaient la
fortune de Rome liée à sa religion. Du fond même de
cette religion, de sa certitude absolue ou de ses origines
historiques, ils se souciaient à peine ou pas du tout; quel-
ques-uns les tenaient même pour des fables, mais tous,
jusqu'aux plus sceptiques, s’imposaient une supersti-
tieuse croyance aux dieux anciens et récents, indi-
gènes etnaturalisés, qu'ils tenaient pour l’assise immua-
ble et intangible de la puissance romaine. Le Romain et
le provincial pourront faire choix du dieu auquel, de
préférence, ils adresseront leurs prières, pourvu qu'ils
ne réclament en faveur de leur préféré rien qui soit de
nature à ébranler la religion traditionnelle, symbole et
fondement de l'existence nationale. Adorateurs de
Mithra, d’Isis ou de la grande Déesse et de tant d’autres
divinités adressent leurs hommages aux dieux ro-
mains sans marchander, sans conviction peut-être,
mais on n’en demande pas tant. Bien plus, l'homme,
qui offre un taurobole à la mère des dieux est le plus
souvent un fonctionnaire ou un soldat, dévot à la
religion oflicielle, qui, par cette cérémonie elle-même,
honore la divinité de l’empereur et de l'État romain.
Seuls, les adorateurs juifs de Jéhovah se montrent
réfractaires et irrévérencieux. Leur dieu refuse de
prendre place dans le panthéon des dieux des nations,
auxquels il refuse jusqu'à l'existence; ce qui serait
subversif si ce n'était surtout inoflensif à force d’être
ridicule. Les hommes d'État romains, avertis de cette
singularité, n’en paraissaient ni émus ni offensés, ils
se contentaient de surveiller les juifs, d’entraver sans
bruit leur ardeur de prosélytisme, de réduire périodi-
quemest leur nombre par d'immenses tueries chaque
fois que l'occasion propice s’en présentait et, au moyen
de ces correctifs, on passait à ces fanatiques le droit de
pratiquer leur religion, ce qui montrait combien réel
était le principe de la tolérance romaine à l'égard des
1E,.-B. Beaudoin, dans Revue historique, 1898, t. ΤΙ ΧΎΤΙΙ,
Ρ. 160-163. — τ 7bid., p. 164-165, — ? A, Profumo, Le fonti
DROIT PERSÉCUTEUR
1600
peuples subjugués. Au reste, le judaïsme, par l’étroi-
tesse et la minutie de ses pratiques, par la circoncision,
par son caractère de religion nationale, par son mépris
pour les gentils, s'était fermé à lui-même le champ des
ambitions sans limites et de la propagande universelle.
Tout au contraire, les chrétiens viennent de partout,
et pénètrent partout : esclaves, soldats, ils s’insinuent
dans les familles, dans l’armée, doux, modestes, accueil-
lants, intraitables sur deux points : la règle des mœursiet
le loyalisme. Cela eût dû, semble-t-il, concilier au chris-
tianisme la bienveillance des politiques. Ce fut au con-
traire la cause de leur impitoyable rigueur. Sans doute
on pouvait être chrétien sans cesser d’être Romain,
mais malgré cela les chrétiens ne pouvaient revendi-
quer la tolérance et les privilèges dont jouissaient les
juifs. Avant, et même après la destruction de Jéru-
salem, le judaïsme était très régulièrement la religion
nationale des juifs. Mais il n’y eut jamais de nationa-
lité chrétienne, ou plutôt les chrétiens appartiennent à
toutes les nations du monde. « Bien plus, il y a même
des chrétiens qui sont des citoyens romains: Il y en
a qui sont légionnaires, fonctionnaires publics, ils
entrent jusque dans le sénat; il y en a dans la fa-
mille’ impériale elle-même. Voilà le scandale et voilà
le danger public : des milliers d'hommes, et non seu-
lement des sujets de l’empereur, mais des citoyens ro-
mains, mais des membres des familles gouvernantes,
qui vivent à part, qui n’adorent pas les dieux de l’État,
qui ne reconnaissent pas la divinité de l’empereur, qui
ne prennent pas part aux fêtes et à la « félicité publi=
que», qui abhorrent les jeux, qui méprisent les temples,
qui fuient les curies et les fonctions publiques. Voilà
pourquoi l’administration impériale, tolérante aux
autres religions, a fait la guerre à la religion des chré-
tiens. Elle a vu dans le christianisme la protestation
contre cette société et cette civilisation contempo-
raines dont les gouvernements de chaque époque ont à
peu près nécessairement la garde ?, »
XII. UN «INSTITUTUM » DE TIBÈRE. — Ce qu'on serait
tenté de nommer la capacité plastique de la théorie
d’une condamnation de droit commun pour lèse-majesté
divine et impériale abandonnée à l'arbitraire des ma-
gistrats n’était pas épuisée. Une hypothèse ingénieuse,
appuyée sur une abondante érudition et une science
juridique étendue et précise, fut apportée et rencontra
quelque temps bon accueil “. Après avoir montré que
« sauf de rarissimes exceptions, la coercition de police
ou d’autres magistratures n’a rien à voir avec les procès
des chrétiens # », cn s’attaqua à l'existence, à la base du
droit persécuteur, d’une loi d'exception proserivant
nommément les chrétiens. Par une de ces règles de
procédure qu’en droit on appelait, dit-on, instilulum,
l’empereur Tibère aurait indissolublement associé dans
la jurisprudence criminelle trois groupes différents de
crimes du droit commun : a) crimes contre la morale
publique et délinquence habituelle, b) crime de sacrilège
ou d’athéisme, contre la religion, c) crime de lèse-ma-
jesté, contre l’empereur ou le peuple romain.
« Cette base nous paraît peu solide et l’auteur,
M. Profumo, n'arrive à sa conclusion qu'en supposant
que tous les griefs donnés par Pline et Trajan, Suétone
et Tacile, saint Justin, Minucius Felix, Athénagore
et Tertullien, sont des accusations judiciaires, juridi-
quement valables devant les tribunaux. Mais on peut
tout aussi bien supposer le contraire et même prouver,
croyons-nous, qu'il n'y ἃ qu'une seule accusation juri=
dique, celle du nomen chrislianum, ὁνύματος χατηγόρια,
tandis que tous les autres griefs ne sont que des im
putations extrajudiciaires, colportées par la rumeur
publique, et ne se rencontrent pas formellement comme
ed i tempi dello incendio neroniano, in-4°, Roma, 1905, p.197-
353, — 4 Jbid., p. 228.
usations juridiques dans les procès chrétiens ?. Les
des martyrs n’ont d’ailleurs pas suflisamment
té mis à contribution par M. Profumo *.
« Les trois catégories de crimes réunies dans les pro-
chrétiens sont, d’après lui, respectivement pro-
>6es : a) par les leges sumpluariæ Juliæ, etc. ; b) par
lex Julia de peculatu et de sacrilegis; c) par la Lex
ia de majestate imminuta ὃ. Dans la procédure contre
chrétiens, les trois espèces juridiques sont si inti-
ment liées ensemble que la preuve juridique d’un
des trois crimes fournit légalement la preuve d’un
t d'âme qui impliquait les deux autres accusations #.
ei ne s’est pas établi par une loi, mais par une « règle
de procédure juridique » non inscrite dans les codes mais
« promulguée par la consuétude légale et de valeur très
égale à celle des leges du droit romain * ». Ces sortes de
- règles de procédure non écrites étaient connues sous la
‘dénomination technique d’éinstitutum 5.
« C'est donc Tibère, novi juris repertor, qui, en éten-
—… dant la lex Julia de majestate imminuta, aurait, dans
᾿ la procédure, réuni indissolublement aux accusations
de lèse- majesté les deux autres groupes signalés. Cet
instilutum aurait même reçu autonomastice le nom de
lex de majestale (pourquoi pas inslilulum de majestate ?),
“en opposition avec la lex Julia de majestate imminuta 7.
— Mais si Tibère est l’auteur de ce groupement,
comment se fait-il que, dans le procès d’Apuleia Va-
rilla 8, c'est précisément Tibère qui fait disjoindre les
l verses accusations ? De tous les textes cités il nous
emble découler simplement que, sous Tibère — comme
plus tard sous Néron et sous Domitien — on a beau-
Tibère, « le complément Le toutes les accusations " » et,
sous Domitien, le singulare el unicum crimen eorum qui
_crimine vacarent 1°.
. « Quoi qu'il en soit, M. Profumo ne trouve de traces
du soi-disant Instilutum de Tibère, ni sous Claude, ni
“sous Néron avant l’année 62 : Tune primum revocata ea
LEX A; il croit le retrouver dans des procès de 64 et 65;
en 66, l'Znstitutum serait en pleine vigueur : il le con-
state dans les intéressants procès intentés à Thrasée
-Pætus, ainsi qu'à Barcas Soranus et à sa fille Servilia #.
Dans ce dernier cas, qui n’est certainement pas un
procès de chrétienne, nous ne voyons qu'une seule
espèce juridique, la magie ou la divination qualifiée.
« Entre les années 62 et 64, Néron aurait appliqué
aux chrétiens la maxime de procédure inventée par
Dibère : c'est l’Znstitutum Neronianum de Tertullien #.
« Se basant sur la signification technique du terme
᾿ mandaltum (ordre envoyé par l’empereur aux magis-
rats pour l’exacte application des lois ou du droit)
employé par Tertullien 4, il croit pouvoir établir avec
| sertie que Néron adressa aux grands magistrats de
Rome et des provinces un mandalum en vertu duquel
‘ceux qui professaient cette vie judaïque, mystérieuse
« et sectaire et ceux qu'on désignait communément
» sous le nom propre de chrétiens, devaient, à raison :
… « lede leur délinquence sectaire habituelle; 2° de leur
| is affiché; 3° et de l'hostilité qu'ils affectent
À Athénagore, Legatio, τι. 2,début.— *? Quant à l'utilisation
de Mertullien, elle est contestable, ainsi que l’a montré mi-
utieusement C. Callewaert, dans Revue d’hist.ecclés., 1907,
ur, p.752.—-* A. Profumo, op. cit., p.208, 214. « Est-ce bien
air? Le seul sacrilegium que punit la lex Julia de peculatu,
Seul d'ailleurs qui soit connu en droit pénal romain, est le
καὶ vol d'objets sacrés », qui n'avait rien de commun avec
« l'athéisme ou la conduite religieuse des chrétiens. » C. Cal-
Mewaert, op. cit., 1907, t. vanr, p. 752.— 4 A. Profumo, op. cit,
D 228, 236. — " Jbid., ἡ. 214. — δ. Nous avons peine à
roire que le terme institutum ait chez Tertullien, Apologet.,
“cv; Ad nat. τ, 6, cette signification restreinte. » C. Calle-
[nr
DROIT PERSÉCUTEUR
1602
Δ envers le peuple romain, soit en ne prenant part
ni à la vie publique, ni aux solemnia propitiatoires
« de l'empire célébrés officielle me nt et publiquement,
niau serment du jour de l’an %, soit en manifestant
d'une façon constante et DE leur πὶ pris
. public pour le chef de l’État, le princeps, en mépri-
sant et son Genius et sa Salus et ses images ε consa-
" crées »; tous ceux-là devraient, d’après l'interpré-
« tation du droit, tomber sous le groupe des crimes
punis spécialement par l’Inslilulum de Tibère%. »
« Les christiani auraïent donc été nominalivement
désignés dans l’instilutum ou le mandalum de Néron.
Voilà, dans le système des lois de droit commun, une
heureuse et significative évolution [qui nous achémine
vers l’opinion de la loi exceptionnelle]. Quoi qu'il en
soit, l'hypothèse qui vient d’être exposée ἃ sur 565
devancières l’avantage de mettre quelque unité dans la
multiplicité des accusations (qu’on suppose juridiques),
de faire mieux comprendre — pas complètement cepen-
dant — comment toute la lutte porte sur le nomen
chrislianum : comment le seul refus de sacrifier (à
supposer qu'il fût crime et non preuve du délit de chris-
tianisme) aurait fourni non seulement la présomption,
mais encore la preuve légale ! des trois espèces de
crimes d’immoralité, de sacrilège et de lèse-majesté;
comment on ait refusé aux inculpés chrétiens tout
droit de se défendre ᾽". Mais tout cela présuppose ce
postulat indémontrable, que les accusations d’immo-
ralité, de sacrilège, etc., ont une portée juridique. Au
reste, il y ἃ bien des choses que l'hypothèse n’explique
pas du tout, par exemple comment aucun de ces trois
crimes prétendument juridiques n’est jamais exprimé
dans le verdict de condamnation; comment le simple
aveu du nomen ou de l’esse christianum constitue à lui
seul un crime spécifique capital : car c’est bien cela
qui résulte des textes de Pline, de Trajan et des apolo-
gistes.
« Après toutes les savantes hypothèses mises en
avant, il faudra finalement en revenir à l'opinion
ancienne et admettre à la base de toute la jurispru-
dence persécutrice, au lieu d’une simple règle de pro-
cédure, une véritable loi pénale qui a nominativement
proscrit les christiani ©,» leur déniant le droit d’exis-
tence et les punissant de la peine capitale propler
solum nomen. Cette législation nouvelle serait restée en
vigueur jusqu'au règne de Dèce; les rescrits impériaux,
depuis Trajan jusqu'à Marc-Aurèle, n'auraient fait
qu'en régler l’application en vue de l’adapter à la
nature tout à fait spéciale du délit « chrétien » et aux
exigences de l’ordre public.
Mais avant d'aborder l'étude des monuments de cette
législation d'exception, il nous faut éclaircir divers
aspects préparatoires à la question historique. Ces pré-
liminaires nous amènent à envisager la nature du délit
de christianisme et la législation qui atteint ce délit.
Dans la discussion de ce dernier point une controverse
interminable s’est engagée à propos de l’œuvre d’un
écrivain d’une importance, parce que d’une comps-
tence exceptionnelle: Tertullien.Chacun prétendtrouver
dans les écrits de ce jurisconsulte * l'argument décisif
en faveur de la coercition, de la loi de droit commun ou
a
waert, op. cil., p. 753.— ? A. Profumo, op. cil., p. 229 sq.
285. — #Ibid., p. 229. — "ἘΠ pas seulement de deux
groupes. Tacite, Annales, 1. III, 28. — :° Pline, Panegyr.,
c. XLII. — ὃ Tacite, Annal.. 1. XIV, 48. — # A. Profumo
op. cil., p. 231, 233, 262. — % Ad naliones, 1, 6. —
1 Tertullien, Ad Scapulam, ec. 1V, P. L., t. 1, col. 702. —
ἂν Tacite, Annal., 1. XVI, . — !* A. Profumo, op. cil..
p. 261 sq. — 17 JIbid., p. 228, 236. — :* Ibid., p. 240 sq. —
1» C. Callewaert, dans Revue d'histoire ecclésiastique, 1907,
t. vu, p. 753-751. — "9 P. de Labriolle, Le droit romain
dans l'œuvre de Tertullien, dans Revue des cours et conférences,
1906, t. x1v, p. 125-143.
1603
de la loi d'exception. Non qu'en déchiquetant en tous
petits morccaux les traités de Tertullien on ne puisse
faire dire à un lambeau de phrase ce que le contexte
repousse, ou qu'il faille se représenter le docteur afri-
cain méconnaissant les faiblesses de ses cereligionnaires
et niant que certains d’entre eux furent parfois con-
damnés pour des méfaits étrangers à la foi chrétienne !:.
Mais de ceux-ci il ne s’occupe même pas, ils ne sont ni
martyrs, ni confesseurs, il ne les tient même plus pour
chrétiens *.
D'autres écrivains moins soucieux des questions de
droit ou de jurisprudence attestent simplement que
les chrétiens ont souffert pour la foi; ceux-ci parlent le
langage usuel et encore que leurs expressions n’énon-
cent pas le motif juridique, mais simplement la cause
objective des poursuites, on aurait mauvaise grâce à
recourir à ces témoignages vagues pour en dégager la
cause juridique des condamnations *.
XIII. LE DROIT EN VIGUEUR D'APRÈS TERTULLIEN.
— Si nous voulons connaître la nature du délit de
christianisme, il importe d'examiner la législation qui
atteint ce délit. Pour cette élude, l'œuvre d’un écri-
vain possède une importance exceptionnelle, c’est
l'Apologeticum de Tertullien, de qui l’autorité et la
compétence technique en matière juridique ne sont
plus guère contestées.
Trois chapitres de l’Apologelicum sont consacrés à
la question des lois qui servent de base aux poursuites
dirigées contre les chrétiens ‘. Ces chapitres, à condi-
tion de n'être ni séparés ni morcelés, nous donnent la
pensée de Tertuliien, tandis que la méthode qui con-
siste à disséquer ses écrits, pour les interpréter en vue
d'appuyer ou d’ébranler une thèse, ne nous fait con-
naître que l’ingéniosité de ses interprètes. Il ne peut
être question ici que de Tertullien lui-même.
L'Apologelicum tout entier est construit sur un plan
arrêté par une logique impeccable. « Dans l’introduc-
tion, l’apologiste a montré combien est inique la haine
qu'on nourrit contre les chrétiens, puisqu'elle s’obstine
à rester aveugle (ch. 1-11). Il s'apprête à prouver posi-
tivement l'innocence des chrétiens en montrant qu'ils
ne sont coupables d'aucun des crimes qu’on leur impute
(c. vir-xzix). Mais, dit-il en s’adressant aux juges,
lorsque la vérité chrétienne aurait répondu par ma
plume à toutes vos accusations, vous m'opposeriez,
comme fin de non-recevoir, l'autorité des lois qui con-
damnent cette vérité. Voilà pourquoi je vais d’abord
discuter ces lois avec vous, qui êtes les tuteurs des
lois.
« Au ch. 1v, il examine la question au point de vue
philosophique du droit absolu, et, le regard toujours
fixé sur la législation antichrétienne, il expose en
quoi consiste la justice ou l’iniquité d’une loi.
« Lorsque, conformément au droit existant, vous
tranchez la question en disant : « Vous, chrétiens, vous
« n'avez pas droit à l’existence 5, » sans vouloir condes-
cendre à écouter aucune raison : vous tenez ce langage,
ou bien parce que vous basez cette proscription unique-
ment sur l'arbitraire, et alors vous faites profession de
violence et de tyrannie f; ou bien parce que (d’après
les principes du droit naturel) le christianisme ne
mérite pas d’être toléré, et, dans ce cas, sachez que
3 Apologet., c. x11v: Dans vos prisons, dit-il, dans vos
mines, nemo illie christianus, nisi hoc tantum; aut siet aliud,
jam non christianus. —*? Apologet., c. xLv1: Sed dicet ali-
quis, etiam de nostris excidere quosdam a régula disciplinæ.
Desinunt tamen christiani haberi penes nos. — ὃ C. Calle-
waert, Le délit de christianisme dans les deux premiers siècles,
dans la Revue des questions historiques, 1903, ὃ, LXXIV, p. 33.
--- Ce sont les chapitres 1v, v, vi; on en peut rapprocher
utilement le chapitre vr, Ad nationes. — δ Apologel., 1v :
Jam primum cum jure definitis non licet esse vos. Bien que
tous les autres manuscrits et éditions portent cum DURE,
DROIT PERSÉCUTEUR
1604
la loi n’a à défendre que ce qui est mal; d'où l’on
infère que ce qui est bon doit avoir droit de cité. Si je.
trouve que ce que la loi défend est un bien, cette déduc=
tion me prouve que la loi ne peut me le défendre, alors
qu'elle le ferait en toute justice s’il s’agissait d’un mal:
Émanant d’un législateur humain, votre loi n’est pas
infaillible : elle peut être corrigée. A Sparte, on ἃ
amendé les lois de Lycurgue. Vous-mêmes, par Jesh
rescrits et les édits impériaux, vous émondez tous les
jours la forêt de vos lois anciennes : vous avez révoqué
la loi Papia, la loi sur les peines des débiteurs, et ik
vous en reste beaucoup d’autres à réformer. Car ce.
n’est ni l’ancienneté, ni la dignité du législateur, maïs
l'équité seule qui justifie une loi. C’est pourquoi les
lois même criminelles sont à bon droit réprouvées,-
quand il conste de leur injustice. Et pour traiter en.
particulier des lois contre les chrétiens, je ne les appelle
pas seulement injustes; je les qualifie d’insensées, si
elles punissent simplement le nom (chrétien); si ce
sont des méfaits qu'elles châtient, pourquoi les punir
sur la seule confession de ce nom, alors que chez les
autres inculpés ces actes sont punis sur la preuve
directe du fait, et non sur une présomption découlant
du seu] nom? Pourquoi donc ne pas rechercher Ia.
preuve de nos incestes, de nos infanticides, de nos
délits contre les dieux ou les césars? Aucune loi ne
défend d'examiner la réalité des actes prohibés. Il ne
suffit pas que la loi se rende à elle-même le témoignage
de son équité, il faut qu'elle la fasse connaître à ceux
dont elle exige l’obéissance. Une loi est suspecte qui
ne veut pas qu’on l’examine; elle est perverse lors-
qu’elle s'impose tyranniquement sans avoir été exa-
minée et approuvée.
« Au ch. v, Tertullien traite de l’origine et des au-
teurs des lois contre le christianisme, dans le but mani-
feste de prouver qu’elles sont l’œuvre exclusive d’em-
pereurs indignes. Il remonte à un ancien décret — qu'il
raille en passant — en vertu duquel aucune divinité
ne pouvait être reconnue sans l’assentiment du sénat.
D'après ce principe, Tibère essaya, maïs en vain, de
faire reconnaître la divinité du Christ et de sa religion.
C’est le cruel Néron qui, le premier, a condamné le
christianisme, et le méprisable Domitien a tempo-
rairement repris cette condamnation. Depuis lors,
aucun empereur vraiment sage n’a proscrit les chré-
tiens, Marc-Aurèle les a même, indirectement, quelque
peu pretégés. Jugez donc de l’équité de ces lois qui,
portées uniquement par des empereurs cruels et per-
vers, ont été restreintes par Trajan, et dont ni Hadrien,
ni Vespasien, ni Antonin le Pieux, ni Vérus n'ont
pressé l'exécution.
« Au ch. vi, l’apologiste, prenant hardiment l'offen-
sive, prouve que les païens eux-mêmes n’observent et
ne respectent ni les lois ni les usages de leurs ancêtres.
« C’est sur ces chapitres que nous nous baserons
pour essayer d'établir que la persécution ne se rattache
pas à des mesures de police portées par des magistrats
provinciaux, mais qu'elle remonte à une législation
spéciale, qui faisait du christianisme un délit juridique
exceptionnel, avec notion spécifique et dénomination
technique, dont l'application a été soumise à des
vicissitudes qui s'expliquent parfaitement ?. »
nous préférons nous en tenir, avec Havercamp, à la variante
du codex Fuldensis, le meilleur. Tertullien, qui veut entre-
prendre avec des juges une discussion juridique, commence “4
par établir l’objet de la discussion conformément aux dis-
positions du jus. — * Ibid: Vim profitemini εἰ iniquam ex
arce dominationem, si ideo negatis licere quia [non : Fuld:}
vultis, non quia debuit non licere. —*? C. Callewaert, Les pre- 4
miers chrétiens furent-ils persécutés par édits généraux ou
par mesures de police ? Observations sur la théorie de Momm-
sen principalement d'après les écrits de Tertullten, dans
Revue d'histoire ecclésiastique, 1901, t. τα, p. 778-780. |
1605
+
IV. LE RÔLE DES GOUVERNEURS DE PROVINCE
PRÈS TERTULLIEN. — « Il est clair, d’après l’ A polo-
, que les gouverneurs des provinces ne pour-
ent pas. de leur propre autorité, en vertu d’un
ouvoir discrétionnaire de police. En effet, la cause
responsabilité des mesures persécutrices est re-
tée par Tertullien, sinon uniquement, du moins
bordre principal, sur les empereurs. Les magistrats
n sont rendus responsables que pour autant qu'ils
wraient user de leur influence pour obtenir des
nces le retrait des lois de persécution ou profiter de
latitude que le droit romain laisse aux juges, pour
sévir avec moins de cruauté.
“D'abord la connexion entre les ch. 1v et v’ de
VApologeticum nous montre à l'évidence que les leges
ont parle Tertullien n’émanent pas des magistrats.
s’agit d'une législation qui, portée par Néron, renou-
élée par Domitien, mitigée par Trajan, laissée intacte
par Vespasien, Hadrien, Antonin et Verus, restreinte
indirectement par Marc-Aurèle, est encore, en 197,
ἐπα 0 pe appliquée par les juges, qui se retran-
derrière son autorité. L’apologiste voudrait
ime qu on juge de l’équité de ces lois par la valeur
des empereurs qui les ont portées. C'est donc
surprise qu’on trouve sous sa plume cette aflir-
un qe les plus redoutables εξ σῖτος des
se, occupent une position éminente dans l’em-
: ils sont placés presque au sommet de l’État ";
eux se trouve le proconsul #,que nous rencontrons
tous les procès de province où le président du
| ibunal est désigné 5. Il y a donc parmi les destina-
taires de l’Apologelicum des magistrats participant à
erium et jouissant du plein droit de coercition.
cependant Tertullien n’en fait aucunement des
ngeurs arbitraires de l’ordre public, qui puissent
cer ou révoquer d’après leur bon plaisir des décrets
proscription.
Is ne sont pas les auteurs, mais les « tuteurs des
», « les protecteurs et les vengeurs des lois et des
itutions des ancètres ? ». Si, à cause de la grande
ude laissée en droit romain à l'arbitraire des juges,
out dans le procès par simple cognilio ὃ, ils peuvent,
ἰῷ à un certain point, donner libre ceurs à leur
_haïne contre les chrétiens, ils doivent cependant se
conformer aux lois existantes’. Si Tertullien, en
. s'adressant directement à eux, entreprend de leur
prouver l'iniquité des lois antichrétiennes, s’il semble
eur attribuer à eux-mêmes une législation tyrannique :
ia non vullis 15, c'est que, par l'intermédiaire des
_ magistrats, ministres de l'empire !, l’apologiste vou-
… 2 Apologet., οἷν : ΟἹ de origine aliquid retractemus ejumosdi
ἢ .. π΄ " Apologel., ς. xxx1: Qui enim magis inimici et
tores ehristianorum quam de quorum majestale con-
ur in crimen ? — * Apologet., c. 1: Romani imperii
is! iles, in aperto et edito in ipso fere vertice civitatis præ-
entibus ad judicandum. — * Les chrétiens ne doivent pas
ndre le jugement du proconsul mais celui de Dieu;
pologet., c. xLv : Deum, non proconsulem timentes. — " Voir,
“exemple, Ad Scapul., c. 1v; la Passio Scillitanorum. —
[pologel., c. τν : De legibus prius concurram vobiscum et
tutoribus legum. — ? Apologel., c. vi: Nunec, religiosis-
τ legum et paternorum institutorum protectores “et
ores. Les mss Goth. et Ampl. et presque toutes les édi-
portent et cultores. Pamelius et Callewaert préfèrent
Ρ la version du cod. Fuldensis et d’autres mss : ultores,
‘présente un sens plus exact. Cf., Ad nat, L. I, ς. vi, le
rochement entre conditores legum et legum exsecutores.
Mommsen, Der Religionsfrevel, passim. — * Apologet.,
XVII : Quotiens enim in christianos desævitis, parlim ani-
\proprlis, partim legibus obsequentes. — 1° Apologet., €. αν.
x Apologet., c. 11: Hoc imperium cujus ministri estis. —
loget., c. τν : Nonne el vos cotidie, experimentis inlu-
minantibus tenebras antiquitalis, totam illam veterem et
DROIT PERSÉCU
TEUR 1606
drait arriver jusqu'au pouvoir central et suprême, et
obtenir que les magistrats demandent à l’empereur
des rescrits ou des décrets accordant pleine liberté à la
religion chrétienne. C'est d’après cette conception
qu'il nous représente ces mêmes magistrats, émondant
Ja forêt des lois anciennes, non pas de leur propre au-
torité, mais à coups de lois impériales 2.
« C’est dans le même sens que Tertullien s'adresse
plus tard à Scapula, proconsul de la province d'Afrique
(211-213), qui persécutait cruellement les chrétiens. Ce
qu'il demande au proconsul, c’est simplement de sévir
avec moins de cruauté dans l’exercice de sa juridic-
tion 15, en s’abstenant, par exemple, de mettre les
chrétiens à la torture, en recourant peut-être, comme
d’autres præsides, à certains subterfuges juridiques
qui permettaient d'éviter quelques condamnations.
S'il avait dépendu uniquement de la volonté du gou-
verneur de déchaîner ou d’arrêter la persécution,
s’imagine-t-on que le fougueux avocat se fût contenté
de ce minimum? Il n’eût certes pas manqué de de-
mander le retrait pur et simple des mesures persécu-
trices. Au Jieu de proposer à Scapula l'exemple
d’autres proconsuls qui, tout en poursuivant les chré-
tiens, cherchaient à en sauver quelques-uns #, il eût
éloquemment mis en avant l'exemple de gouver-
neurs qui se seraient abstenus de sévir, qui peut-être
même auraient pretégé les chrétiens. Si donc des
magistrats qui, comme Asper #, n’aimaient pas de
voir couler le sang chrétien, condamnaient néanmoins
les confesseurs de la foi, c'est qu'ils y étaient obligés
par l’autorité supérieure dont ils devaient appliquer
les lois.
« Effectivement les ministres de l'empire auxquels
s'adresse l’Apologelicum nous apparaissent comme des
juges, qui président au tribunal, examinent les elogia
de toute espèce d’accusés, interrogent, torturent (par
leurs bourreaux) et condamnent ou acquittent “non
seulement des chrétiens ou d’autres citoyens désobéis-
sants, mais encore et en même temps d’autres vrais
criminels de droit commun, des homicides, des sacri-
lèges, des voleurs, des corrupteurs, des coupables de
lèse-majesté, etc. !. Voilà bien l’exercice de la « juri-
diction à l’égard du criminel » en opposition avec « la
coercition à l'égard de celui qui obéit ». Et de fait, la
seule fois, à notre connaissance, qu'il est arrivé à Ter-
tullien de caractériser d’un mot la nature de l'autorité
exercée à l’égard des confesseurs chrétiens, il l'appelle
officium jurisdictionis et nous la montre soumise à
l'autorité supérieure des lois "". "
« En réalité, nous pouvons montrer, d’après Ter-
tullien, comment, dans les diverses phases du procès
chrétien, l’action des juges est enserrée dans les mailles
squalentem silvam legum novis PRINCIPALIUM RESCRI TO-
RUM ET EDICTORUM securibus truncatis et cædilis ? — # Ad
Scapul., τν. — Ὁ Ad Scapul., c. 1v : Quanti autem præsides
constantiores et crudeliores dissimulaverunt ab hujusmodi cau-
sis.— Ad Scapul., c. 1v : Dolere se incidisse in hanc causam.
—4 Apologet., c. 1: Si non licel robis, Romani imperii antis-
tites, in aperto et edilo, in ipso Jere vertice civilalis præsiden-
tibus ad judicandum, palam dispicere εἰ coram examinare
quid sit liquido in causa christianorum, si ad hanc solam
speciem auctoritas vestra de justitiæ diligentia αἰ timet
αἰ erubescit inquirere; c. 1X: ef ex ipsis vobis justissimis
et severissimis in nos præsidibus; ©. ΧΙ: si enim vos tali-
bus puniendis præsidetis; c. XXII : edatur hic ibidem sub
tribunali vestro (ms. Fuld.); ce. xxx : Hoc agile, boni præ-
sides, extorquete animam Deo supplicantem pro imperatore :
c. xLIV: Vestros enim jam conteslamur actus, qui cotidie
judicandis eustodiis præsidetis, qui sententiis elogia dis-
pungitis. Quof a vobis nocentes variis criminum elogiis
recensentur; c. L: sed hoc agite, boni præsides…. si chris-
tianos immolaveritis, cruciate, torquete, damnate, atterite
nos.— 1? Apologel., ©. XLIV.— 1% Ad Scapul., ec. τν : Potes et
officio jurisdictionis τὰ fungi et humanitatis meminisse
vel quia et vos sub gladio estis.
1607
d'une législation et d’une procédure assez fixes pour
que leurs multiples restrictions soient incompatibles
avec l’exercice arbitraire de la coercitio.
« D'abord les chrétiens ne peuvent pas être recher-
chés; le rescrit de Trajan : inquirendi non sunt; si defe-
rantur el arguantur, puniendi sunt, est encore en vi-
gueur : le ch. 11 de l’ A pologeticum est formel à cet égard.
Or, défendre à la coercitio d’agir sans accusation ou
dénonciation, c'est lui lier les mains : comment pourra-
t-elle remplir sa mission et sauvegarder l’ordre public
s’il lui est défendu de prendre l'initiative des pour-,
suites ?
« Dès que la cause est régulièrement introduite, par
une accusation en due forme, le juge ne peut plus se
soustraire à la nécessité d’instruire le procès. Sans quoi,
on n'entendrait pas le proconsul Asper se plaindre de se
voir engagé dans l'instruction de la cause d’un chrétien
déjà introduite’. Le magistrat peut tout au plus se
soustraire à cette nécessité en recourant à un de ces
subterfuges qu'un juriste habile trouve assez facile-
ment dans l’arsenal des lois ou des règles de procédure
et qui, sans violer la loi, permettent cependant d’en
éviter les effets. C’est ainsi que Vespronius Candidus,
voulant sauver de la mort un accusé chrétien, prétexte
qu’il a été une cause de troubles pour ses citoyens et le
renvoie au tribunal municipal, qui ne pouvait pro-
noncer la peine capitale ?. Enfin le juge n’est pas libre
de condamner ou d’absoudre comme il l’entend. Si le
chrétien renie sa foi, il doit l’acquitter sans restriction
et sans examen ultérieur *; si au contraire sa persé-
vérance dans la profession du christianisme est dûment
constatée, il doit le condamner f.
« Il devait donc exister sans nul doute des lois im-
périales qui obligeaient les juges à punir ceux qui,
régulièrement accusés de christianisme, se déclaraient
chrétiens, et à renvoyer absous ceux qui aposta-
siaient.
« Cela nous fait comprendre pleinement la fin de
non-recevoir que les magistrats de l’Apologelicum et
du traité Ad nationes opposent à tous les raisonne-
ments de Tertuilien. A court d'arguments pour justi-
fier, d’après les règles de la justice naturelle, leurs sen-
tences de condamnation, ils se réfugient auprès de
l'autel des lois, se retranchent derrière l'autorité de
celles-ci et se contentent de dire conformément au jus
existant : Non licel esse vos. Légistes vraiment romains,
ils ne veulent connaître d’autre autorité que celle de
l’inexorable loi. « La loi existe, disent-ils, il n’y ἃ plus à
« discuter; malgré notre répugnance à vous condamner,
« nous ne pouvons que nous soumettre à la nécessité et
« obéir à la loi. Nous ne sommes pas les auteurs, mais les
« exécuteurs des lois, et nous n'avons pas à examiner les
« motifs qui ont inspiré les législateurs5. » Ils mettent
en pratique le principe que Mommsen énonce pour le
juge criminel : « La loi est la loi, fût-elle dure jusqu’à
« l'injustice, fût-elle, d'aventure, à peine en rapport
« avec les principes juridiques 5, »
1 Ad Scapul., c. 1v. — ? Ad Scapul, c. 1V. — * Apo-
loget., c. 11. — 4 Apologel., ©. I : quem non poteris
absolvere nisi negaverit. Il est vrai que, dans les procès
des chrétiens, on s’écartait, sur plusieurs points, des
formalités ordinaires de la justice répressive : mais ces
irrégularités apparentes s'expliquent aisément, comme nous
le ferons voir en traitant de la procédure, en partie par la
liberté laissée au juge statuant extra ordinem, en partie par
la jurisprudence spéciale qui fut introduite par Trajan et
s'adaptait au caractère exceptionnel du délit chrétien. —
* Ad naliones, vi: His proposilionibus responsionibusque
nostris quas verilas de suo suggerit, quoliens comprimitur et
coarclalur conscientia vestra, lacila ignorantiæ,vestræ testis,
confugitis æstuantes ad arulam quamdam, id est lezum
auctoritatem, quod utique non plecterent sectam istam nisi
de merilis apud conditores legum constitisset, Apologel.,
DROIT PERSÉCUTEUR
1608
XV. LES LOIS DE PROSCR:PTION CONTRE LES CHRÉ-
TIENS, D'APRÈS TERTULLIEX. — « Examinons main-
tenant de plus près, toujours d’après Tertullien, quelle
est la nature et la portée exacte de ces leges émanées
des empereurs.
« En droit romain, le terme leges ne s'applique pas
seulement à des mesures législatives générales, il peut
comprendre encore des décisions réglant uniquement
des cas particuliers, et même des instructions données
par les magistrats à leurs mandataires. D’après Weis ,
c’est dans sa signification la plus large qu'il faut pren-
dre ici le mot leges. Le pluriel, l'absence de toute cita-
tion textuelle chez Tertullien et le manque d’allusion à
une loi déterminée, dans le prononcé des sentences,
doivent nous engager à écarter ici le sens plus rigou-
reux de lois proprement dites :. 3
« Cependant le mot leges signifie régulièrement des
mesures vraiment législatives portées par l'autorité
centrale pour l’ensemble des sujets. Or Tertullien,
Apologet., ©. 1vV-v, et Ad nat., c. vi, se sert constamment
du même terme sans jamais insinuer une autre signi-
fication; au contraire, ses exemples sont empruntés à
la catégorie des leges datæ dans le sens le plus strict (lex
Papia, lex Julia). S'il s'était agi uniquement d'obtenir
la révocation de certaines règles directives à suivre
dans l'exercice administratif du pouvoir de coercition,
l’habile polémiste n’eût pas manqué de faire ressortir
combien ces mesures relativement variables d’après les
nécessités du moment pouvaient être supprimées plus
facilement que des lois solennelles consacrées par une
haute antiquité comme la loi Papia. Il s’agit d’ailleurs
de lois qui s'imposent aux particuliers aussi bien qu'aux
magistrats ὃ.
« Le pluriel dont se sert Tertullien s'applique par-
faitement à une législation portée, renouvelée, res-
treinte et appliquée par une série d’édits et de rescrits
impériaux, depuis Néron jusqu'à Marc-Aurèle. Il con-
vient même beaucoup mieux à celle-ci qu'à la loi
Papia ou Julia, qu'il désigne cependant au pluriel.
Tertullien n’a pas l'habitude de citer Le texte des lois
qu'il invoque ; dans l’Apologeticum il s’y croit moins
tenu que jamais, car il s'adresse à des juges qui ne
peuvent l'ignorer, puisqu'ils l’appliquent dans leurs
jugements. D'ailleurs, il n’entreprend pas de discuter
ou d'interpréter telle ou telle partie du texte légis-
latif. Ce qu'il examine, c’est le bien-fondé de la loi, ce
sont les motifs, qui ne sont pas libellés dans le texte.
Ce qu'il demande, c’est la suppression pure et simple de
la loi. Il lui suffit donc d’indiquer l’idée fondamentale,
la véritable portée de la loi, telle que nous la déga-
gerons de ses écrits. Si, dans le prononcé de leurs juge-
ments, les juges ne citent pas la loi, ils mentionnent
clairement et juridiquement le crime, qui devait corres-
pondre exactement à la loi pénale qu'ils appli-
quaient *. Ξ
« Effectivement les leges dont parle Tertullien sont
bien des lois prohibilives el pénales, qui défendent,
c. iv: Sed quoniam, cum ad omnia occurrit verilas nostra,
postremo legum obstruitur auctoritas adversus eam, ut aut
nihil dicatur retractandum esse post leges aut ingratis neces-
sitas obsequii præferatur veritati, de legibus prius concurram
vobiscum ut cum tutoribus legum. Jam primum cum jure
definitis dicendo « Nonlicet esse vos», el hocsineulloretractatu
humaniore præscribitis.— 5 Mommsen, Das Rômisches Straf-
recht, p.92.— 7 J. ἘΞ Weis, Christenver/olgungen. Geschichte
ihrer Ursachen im Rômerreiche, in-8°, München, 1899, p. 130,
note 2.--- " Apologel., c. τν : ingralis necessitas obsequi præfe-=
ralur verilali... Neque judex juste ulciscitur… neque civisfideli-
ter legi obsequitur ignorans quale sit quod ulciscitur lex. Nulla
lex sibi soli conscientiam justitiæ suæ debet, sed eis a quibus
obsequium exspeëtat. Cf. Ad nationes, 1. I, ce. vi: a quibus
obsequium captat., — * Cela est tout à fait conforme au droit
criminel. Th. Mommsen, Rômisches Strafrecht, p. 448 sq.
1609
punissent, condamnent, frappent! et sont sanctionnées
par la peine capitale ἡ.
« ΤΠ faut fermer les yeux sur une foule de passages
de Tertullien pour ne pas voir dans ses leges des lois
pénales qui défendaient d’être et de s’intituler chrétien,
proscrivaient directement et nominativement la pro-
fession du christianisme. Car elles ne sont pas seule-
ment portées « contre la vérité chrétienne » *; elles ne
permettent pas qu’on soit chrétien #, elles punissent «le
chrétien » 5, le déclarent « coupable » 5, elles condam-
nent le « nom », ou du moins ne châtient les crimes du
chrétien que pour autant qu'ils sont présumés par la
seule profession de ce nom’; elles frappent la « secte »
chrétienne, parce que, dit-on, les législateurs sont con-
vaincus des crimes de la secte“.
XVI. LE DÉLIT DE CHRISTIANISME. — En vertu de
quelle disposition légale le christianisme est-il devenu
un délit ? Ou bien, en d’autres termes, de quelle nature
pouvait être la décision qui classait parmi les délits
la croyance chrétienne ? Examinons les procédés légis-
latifs en vigueur entre 44 et 64, dates extrêmes qui
puissent être admises pour le plus ancien document
chrétien témoignant de violences régulièrement exer-
cées contre les fidèles : la première épiître de l’apôtre
saint Pierre.
« Pendant cette période de l'empire, les sources du
droit romain sont : les lois et les sénatus-consultes,
VÉdit du préteur, les constitutions impériales®. L’hypo-
thèse d’une loi votée par le peuple réuni en des comices
plus ou moins sincères ou libres?’ est tout d’abord à
écarter. Il est bien peu probable que l’on ait cru devoir
interrompre le repos de la vieille et solennelle machine
législative pour sévir contre les chrétiens. Ceci était
question de gouvernement, de police, d’administra-
tion, non point matière à légiférer. Toutes les fois que
le pouvoir avait eu jusqu'alors à sévir en matière reli-
gieuse, la répression avait eu lieu en vertu de sénatus-
consultes, d’édits de l’empereur, jamais en vertu de
lois, cela sous la république comme au temps de l’em-
pire. Si une loi spéciale eût d’ailleurs existé, elle n’eût
point disparu sans laisser de trace; les auteurs chré-
tiens ou païens l’eussent nommée certainement. Ter-
tullien, notamment, l’eût citée directement au lieu
d'employer le terme vague de leges, qui s'applique indis-
tinctement à toute mesure ayant force de loi, sans en
désigner spécialement aucune. Pline, dans son épitre à
Trajan, s’y fût certainement référé et aurait indiqué
quelle partie du texte lui paraissait obscure.
« L'hypothèse d’un sénatus-consulte paraîtrait de-
voir être accueillie avec plus de faveur. C’est au sénat
qu'appartient, en effet, la haute police religieuse. C'est
ce corps qui intervient en matière religieuse toutes les
fois que l'intérêt public se trouve en jeu. Sous la répu-
blique, il s'était donné pour mission de maintenir le
culte national dans sa pureté, et son intervention, dont
la trace nous est restée dans de nombreux sénatus-
consultes prohibant le culte des divinités étrangères
non officiellement reconnues, s’est exercée notamment
dans deux circonstances célèbres : la destruction des
Apologet., c. 1v : si ideo negatis licere… licel dam-
nent... mo sinomen puniunt.… quod lex prohibuit.. quod
ulciscitur lex. Cf. Ad nat, 1. 1, c. vi: non plecterent
seclaum islam... de ceteris criminibus quæ similiter legibus
arcentur ac puniuntur... Christianum puniunt leges} e. vit :
sub Nerone damnatio invaluit.… permansit erasis omnibus
hoc solum institutum Neronianum. — ? Apologet., ©. v:
Meronem in hanc sectam maxime Romæ orientem cæsariano
gladio ferocisse. Sed tali dedicatore damnationis.. Ad na-
tion., 1, νὰ : leges in christianos iniquissimæ reperlæ eum
suis machæris et patibulis et leonibus despuuntur, — * Apo-
logel., α. 1v : legum... auctoritas adversus eam [veritatem]. —
# Apologet., c. 1v : legum obstruitur auctoritas… Jam pri-
mum cum jure definitis dicendo : Non licet esse vos. — ὃ Ad
nal., 1, I, c. vi: christianum puniunt leges. — " De juga,
DICT. D'ARCH, CHRÉT,
DROIT PERSÉCUTEUR
1610
livres apocryphes de Numa et la prohibition des
Bacchanales 1, Sous l'empire, il paraît avoir conservé
ce rôle de police religieuse et de gardien de la pureté des
rites. Sous Claude, un sénatus-consulte est consacré
aux haruspices “; on voit encore le sénat intervenir
lors des mesures coercitives prises par Tibère contre les
juifs #, Les représentants de la vieille aristocratie
romaine étaient profondément attachés aux cultes et
aux cérémonies du paganisme. Beaucoup de vieilles
familles se rattachaient aux dieux de l’Olympe, dont
elles se vantaient de descendre, et conservaient l’an-
tique esprit romain, raide, farouche, hostile aux nou-
veautés. Cette aristocratie occupait encore une place
importante dans la société romaine. Elle exerçait une
influence prépondérante dans le sénat, et entraînait
ce corps, toujours consulté et souvent écouté en matière
religieuse, dans son hostilité. Malgré ces considérations,
l'hypothèse d'un sénatus-consulte relatif aux persé-
cutions contre les chrétiens, paraît devoir être écartée
pour les mêmes motifs que celle d’une lex. Une telle
mesure législative aurait eu une individualité marquée,
un état civil en quelque sorte. Les textes auraient men-
tionné le sénatus-consulte, conservé probablement son
nom. Le sénat fut certainement consulté en cette
affaire; il n’y ἃ rien de téméraire à affirmer qu'il
approuva les mesures de coercition à l'égard des chré-
tiens, mais là se borna sans doute son rôle en cette
circonstance. Il faut aussi remarquer que les auteurs
chrétiens font toujours remonter à l’empereur la res-
ponsabilité des persécutions : ils n’incriminent pas au
même titre le sénat, ce qu’ils n'auraient certainement
pas manqué de faire si l’on avait trouvé le sénatus-
consulte à la base des persécutions.
« L'Édit du préteur doit être également écarté, car
il paraît bien peu probable que cet édit ait jamais
contenu quelque dispositif applicable aux chrétiens.
« Reste donc à considérer les constitutions impé-
riales. Parmi celles-ci, on ne saurait songer aux décrets,
rescrits ou mandala. Les constitutions de cette nature
sont des actes interprétatifs au moyen desquels l’em-
pereur tranche les difficultés qui lui sont soumises et
qui naissent dun procès particulièrement embrouillé
ou d’une application de la loi dans quelque cas parti-
culier #, Le rescrit de Trajan en est un exemple remar-
quable : il suppose de toute évidence une législation
antérieure et c’est sur l'application de cette législation
que l’empereur consulté répond à son agent. Toutes les
constitutions de ce genre n’ont que la valeur de déci-
sions judiciaires #5,
« L’édit est la seule forme de constitulion impé-
riale qui paraisse devoir remplir toutes les conditions
exigées pour prendre place à la base des persécutions
contre 165 chrétiens. Seul, il présente un caractère assez
général, il peut réglementer d’une manière assez large
pour être le point de départ de poursuites régulières et
suivies contre les chrétiens. Tandis que, par les autres
espèces de constitutions, l’empereur fixe la jurispru-
dence, il légifère lorsqu'il promulgue un édit. L'hypo-
thèse d’une lex, même d’une lex dala, ne pourrait être
c. X11: christianum legibus humanis reum. — ἴ Apologet.,
c. 1V: Quomodo iniquas [leges] dicimus ? Imo si nomen
[christianum] puniunt, etiam δέ ας; si vero facta [christia-
norum], eur de solo nomine puniunt facta, quæ in aliis de ad-
misso, non de nomine probata defendunt ?—"% Ad nat. 1. I,
c. νὰ; legum auctoritatem, quod utique non plecterent sectam
istaru, nisi de meritis apud conditores legum constitissel.—
® Karlowa, Gesch. ἃ. rôm. Rechts, t. x, p. 616 sq.; Krüger,
Gesch. de: Quellen und Liter. ἃ. rôm. Recht, p. 80 sq. — La
dernière loi qui nous est connue est une lex agraria du règne
de Nerva. Digeste, I. XL VIT, tit. xx1, lex 1,$3.—1 Mispoulet,
Instit. polit. des Romains, t. 1, Ὁ. 215.— 12 Suétone, Claudius,
25; Tacite, Annal., 1. XI, 15.—2* Tacite, Anna, 1. ΤΙ, 85;
ef. Mispoulet, op. cit, t. 1, p. 276. — ὁ Krüger, op. cit,
p. 94 sq.— Ὁ Mispoulet, op. cil., t. 1, p. 272.
IV — 51
4611
admise, c’est l’édit seul qui peut contenir la disposi-
tion coercitive. Son existence est rendue tout à fait
vraisemblable, si l’on considère que l’empereur Claude
avait déjà employé cette forme de constitution vis-à-
vis des juifs !, et que ce fut celle employée dans les
persécutions du r1* siècle. Mais une objection peut être
soulevée. On a soutenu, non sans raison, que les édits
impériaux, au moins pour les premiers césars, ces-
saient d’être en vigueur après la mort de l’empereur
qui les avait promulgués ?. Ils avaient été rendus en
vertu du jus edicendi, que la constitution reconnaissait
aux magistrats; mais l’édit des magistrats ne survivait
pas à leur sortie de charge. De même celui de l’empe-
reur devait devenir cadue quand ce magistrat suprême
cessait ses fonctions. Il en serait résulté qu’à la mort
de chaque empereur, les mesures contre les chrétiens
se seraient trouvées abrogées ipso facto, que tout aurait
été remis en question, alors que l’histoire des persé-
eutions se déroule lentement, sans solution de conti-
anuité. L'objection est plus spécieuse que forte, car le
earactère temporaire des édits rendus au 1* siècle
s’accorde à merveille avec ce que les auteurs chrétiens
mous apprennent des persécutions. Ils sont unanimes
à nommer parmi les persécuteurs, après Méron, Domi-
tien, laissant un intervalle assez long entre eux deux.
Au lieu de supposer, comme on a fait généralement,
qu'il n’y a dans cette énumératios qu'un artifice ayant
pour but de prouver que les méchants empereurs seuls
avaient sévi contre les chrétiens, ne pourrait-on pas
voir ici une application du caractère temporaire de
Fédit? L’édit de persécution rendu sous Néron aurait
été abrogé par la mort de ce dernier. Dans la suite,
Domitien seul aurait cru devoir rendre un pareil édit,
dont l’application, au témoignage de Tertullien, aurait
été adoucie vers la fin de la vie de cet empereur. Puis
de nouvelles mesures auraient été prises sous Trajan
et seraient restées en vigueur par la suite, la maxime
célèbre : Quod principi placuit legis habel vigorem ayant
fui par triompher ὃ.»
On s’est ainsi trouvé devant un droit nouveau frap-
pant un seul crime spécifique, celui de la profession du
ehristianisme, dont nous allons retrouver la désigna-
tion dans tous les actes essentiels du procès criminel.
XVII. L'INSTANCE JUDICIAIRE. — « Accusalion οἱ
dénonciation fondée sur une loi pénale, instruction,
motamment interrogatoire suivi d’aveu ou de dénéga-
tion, enfin verdicl de condamnation ou d’acquittement,
tels sont les éléments essentiels d’un procès criminel 4,
Voici que Tertullien lui-même nous les indique: Præ-
seribilur vobis, dit-il en s’adressant aux juges, non posse
erimina objicere quæ neque institutum dirigil, neque
prolatio adsignat, neque sententia enumeral. Quod præ-
sidi offeratur, guod de reo inquiratur, guod respondatur
el negalur, quod de consilio recitatur, id reum agnosco 5.
« Examinons chacun de ces trois facteurs :
s 10 L’accusation. — Quand les magistrats muni-
2 T1. Josèphe, Antiq. jud., 1. XII, v, 3. — Σ Sur cette ques-
tion controversée, cf. Karlowa, op. cit., t. 1, p. 647; Krüger,
op. cil., Ὁ. 104. — 3 L. Guérin, Étude sur le fondement juri-
dique des perséculions, dans Nouv. revue hist. du droit franç.
el étranger, 1895, €. x1X, p. 727-730. — 4 En parlant d'in-
stances judiciaires régulières, nous n’entendons pas désigner
par là les formalités précises et solennelles de l’ordo judi-
ciorum publicorum, mais plutôt la procédure sommaire de la
cognilio qu’on appelait extra ordinem, mais qui était la seule
suivie en province, la seule qui fût appliquée aux chrétiens.
Par le mot accusation nous voulons désigner d’une manière
indéterminée la procédure d'introduction du procès, que
eela se fasse par une simple dénonciation ou par une accu-
sation formelle de la partie demanderesse, d’après les règles
strictes du droit — * Ad nationes, I, 1; par institutum nous
entendonsla loi criminelle; par prolalio, tout ce qui est allégué
contre le prévenu: accusation, dépositions 4es témoins, aveu,
— * Ad Scapul., ©. 1v : Pudens etiam missum ad se christta-
DROIT PERSÉCUTEUR
1612
cipaux envoyaient un criminel au tribunal du gou-
verneur de la province, ils remettaient aux juges com-
pétents un rapport ou procès-verbal nommé elogium,
qui est mentionné à plusieurs reprises par Tertullien.
Cet acte énonçait évidemment le chef d'accusation
porté contre l’inculpé; il fournissait d'ordinaire d’au-
tres indications de nature à établir l'identité du cou-
pable et à faciliter aux juges l’instruction criminelle ὃ,
qui se faisait d’après les données de l’elogium. Quel est
le crime mentionné dans l’elogium des chrétiens?
Écoutons Tertullien : Vestros jam contestamur actus
qui colidie judicandis custodiis præsidetis, qui senten-
tiis elogia dispungitis : quo a vobis nocentes varis
criminum elogiis recensentur : quis illic sicarius, quis
manticularius, quis sacrilegus aut corruptor aut lavan-
tium prædo, idem etiam christianus adscribilur. Proinde
cum christiani suo titulo offeruntur, quis ex illis etiam
talis qualis etiam notatur nomine. De vestris semper
æstuat carcer, de vestris semper metalla suspirant,-de
vestris etiam bestiæ saginantur, de vestris semper mune-
rarii noxiorum greges pascunt. Nemo illic christianus
nisi hoc tantum, aut si et aliud, jam non chris-
tianus 7.
« Tertullien, pour prouver qu’on n’a rien à craindre
des chrétiens, en appelle à l'expérience des juges. L’exa-
men des elogia vous permet, dit-il, de discerner qui est
accusé de crimes ordinaires, qui est poursuivi pour
christianisme. Puisque donc les chrétiens vous sont
amenés comme tels, vous pouvez aussi constater qui
est véritablement chrétien. Or vous constatez que,
dans vos prisons, dans vos mines, vous ne rencontrez
que des païens : il n’y a pas là de chrétiens, tout au
moins de chrétiens véritables; s'ils y étaient pour
d’autres causes, ils ne seraient plus chrétiens. Ce n’est
donc pas comme assassins, voleurs, sacrilèges qu'ils
sont déférés au tribunal, c’est au seul titre de chré-
tiens, c’est de ce nom seul qu’ils sont notés ὃ".
« Ils étaient cependant, en raison même de leur foi,
couramment soupçonnés et présumés coupables d’au-
tres méfaits, par exemple d’homicide, de sacrilège,
d’inceste, de lèse-majesté. Il n’est donc pas étonnant
que leurs elogia aient mentionné subsidiairement de
temps à autre ces imputations courantes ἢ. Mais d’erdi-
naire on ne mettait en avant que le seul crime de pro-
fession du christianisme. C’est ce qui fait dire à Ter-
tullien que les elogia des chrétiens, auxquels on impu-
tait des infamies plus atroces et plus nombreuses
qu'aux autres accusés, étaient cependant plus courts
et moins chargés que ceux des criminels ordinaires 1).
Dans tous les cas, ces charges accessoires disparais-
saient, du moins comme accusations juridiques régu-
lières, dans l'instruction devant le juge.
« 20 L’instruclion dans le procès de simple cognitio
se faisait surtout par l’interrogatoire de l'accusé ἢ,
Dans les instances contre les chrétiens elle portait
uniquement sur le crime de christianisme.
num, inelogio concussioneejus intellecta.—* Apologel., ce. XLIv.
—# Pline, Epist. ad Traïj. : qui ad me tanquam christiani defe-
rebantur ; Trajan, Rescript. : qui christiani ad te delati fuerant;
S. Justin, Apol. I, 4 : Χριστιανοὶ γὰρ εἶναι χατηγορούμεθα.
S. Justin, Apol., 11, 3 : χατηγορίαν πεποίηται λέγων αὐτὴν
χριστιανὴν εἶνα!: τ--- C’est ainsi qu’il faut entendre Apologet.,
οὐ 11 : Quando si de aliquo nocente cognoscitis,non βίαι πὶ confesso
eo nomen homicidæ vel sacrilegi, vel incesti, vel publici hostis, ut
de nostriselogiis loquar, contenti sitis ad pronuntiandum. Mom-
msen ἃ prouvé que l’accusation de sacrilège n'était certaine-
ment pas juridique, et nous venons d'entendre Tertullien,
Apologet., c. xLIV, affirmer clairement que les chrétiens πὸ
sont pas accusés régulièrement du chef de sacrilège ou d'ho-
micide. 11 est donc question ici des quatre griefs populaires
les plus répandus contre eux.— 19 Tertullien, Ad nationes,
1. 1,c, 11: Porro de nobis quos atrocioribus ac pluribus crimi-
nibus 4denutatis, breviora ac leviora elogia conficilis. —=
Th. Mommsen, Rômisches Strafrecht, p. 439, 434, n. 4.
y
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τυ" ete
Ὁ
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DROIT
« 1. On ne questionne les inculpés ni sur le fait ni
ur les circonstances des autres crimes qu'on leur
impute communément !. Si vous me croyéz incestueux
‘ou infanticide, dit Tertullien, pourquoi ne pas m'inter-
roger ou m'extorquer un aveu ὁ 2 Quand il s’agit d’un
“criminel ordinaire, vous ne vous contentez pas du
simple aveu: vous exigez en outre qu’on vous fasse
connaître et l'espèce précise du délit et toutes les
“circonstances... Aux chrétiens vous ne demandez rien
de semblable. Et cependant quelle gloire ne serait-ce
pas pour un præses que d’avoir pu découvrir un chré-
tien qui aurait dévoré une centaine d’enfants * |
« Ce que l'instruction cherche à établir, ce n’est
pas la preuve d’un crime de droit commun, c’est la
confession du nom chrétien‘, Et cette preuve n’est
pas difficile. Généralement le chrétien répond immé-
diatement à l’interrogatoire par un aveu énergique :
interrogalus ultro confitetur 5.
« 2, D'après le cours ordinaire de la justice crimi-
melle, il ne restait plus au juge qu’à prononcer la sen-
tence de condamnation. Quid enim amplius {δὶ man-
datur, dit Tertullien au proconsul Scapula, quam no-
centes confessos damnare, negantes aulem ad tormenta
-revocare ".
« Maïs il était dans l'esprit de la législation de Tra-
jan contre les chrétiens de chercher à diminuer le
nombre des sentences capitales 7. Au temps de Ter-
tullien, le rescrit de Trajan était encore en vigueur ὅ.
Les motifs invoqués par Pline pour obtenir cette miti-
gation, à savoir l'innocuité des chrétiens ἢ et leur
multitude 15, devaient être, pour tout esprit non pré-
_ venu, beaucoup plus manifestes qu’au temps du pro-
“urateur de Bithynie. Et dans la magistrature, il y
‘avait encore bien des Plines, qui, mus par un sentiment
d'équité et de commisération, auraient été heureux
de pouvoir acquitter des prévenus qu'ils savaient n’être
“coupables d'aucun crime ordinaire, grali reum eva-
dere
« Maïs, d’après la loi, ils ne le pouvaient pas, tant
._ qu'ils n'avaient obtenu un acte de reniement #. Dès
lors, pour se conformer à l'esprit du rescrit de Trajan,
et peut-être pour suivre leur inclination naturelle, ils
s’eflorçaient de toute manière, par voie de persuasion,
de contrainte morale ou même de torture corporelle,
d'obtenir un acte d’apostasie.
« Ces actes pouvaient être de nature très différente :
essentiel, c'est qu'ils fussent contraires à la religion
1 Apologet., ναὶ : Dicimur famen semper, nec vos quod tam
-diu dicimur eruere curatis. Ergo aut eruite, si creditis, aut
nolite credere qui non eruitis. — 5 Apologet., c. 1v : Incestus
sum : eur non requirunt? Jn/anlicida, eur non extorquent?
+ Apologet., c. τὰ : Quando si de aliquo nocente cognoscitis,
ms slalim confesso eo nomen homicidæ, vel sacrilegi, vel
inicesti, vel publici hostis (ut de nostris elogiis loquar) contenti
-.sitis ad pronuntiandum, nisi et consequentia exigalis qualita-
tem facti, numerum, locum, modum, fempus, conscios, socios.
De nobis nihil tale cum æque extorqueri oporteret quod de falso
jactatur, quot quisque jam infanticida degustasset, quot incesla
“contenebrasset, qui coci, qui canes adfuissent. O quanta illius
præsidis gloria fuissel si eruisset aliquem qui centum jam
infantes consedisset. — 4 Apologet., c. 11: Illud solum expec-
“alur quod odio publico necessarium est, confessio nominis,
non examinatio criminis. — ὃ Apologel., c. τι; Ad nat., II,
Ἴ, 4 οἵ, Passio mart. Scillil., τα, ται; 5. Justin, Apol., I1,2;etc.
—! Ad Scapul., c. 1v; cf. Mommsen, Rômisches Strafrecht,
Ῥ. 37 sq. — ? Pline, Epist. ad Traj. — " Apologel., c. τα:
Atquin invenimus inquisitionem. — * Apologel., et Ad nat.,
#passim. — 19 Apologet., c. 1, xxxvu; Ad nat., τ; Ad Scapul.,
“It, Υ, — τ Ad nation., 1. 11; Ad Scapul., c. αν : ut Asper…
ante professus inter advocatos et assessores dolcre se incidisse
in hane causam.— * Apologel., c. τι : cogis negare ut absolvas,
-quemnon poteris absolvere nisi negaverit; cf. Ad Scapul.,
©. VW; Acta Apollonii, 4,5; Eusèbe, Hist. eccles., 1, V, ©. XXI.—
# Apologet., c. 11.— Ad nation. 1. I, e. u1.— 15 Apologel.,
1x; Cf. Pline, Epist. ad Tray. : quorum nihil cogi posse dicun-
FN
PERSÉCUTEUR
1614
chrétienne et que dés lors ils fournissent la preuve
qu'on renonçait à ki profession de christianisme : Ad
hoc unum contendendo, ut de islo nomine excludamur
— excludimur enim si faciamus quæ faciun! non chris-
tiani. Adeo ut de nomine inimico recedalur ideo negare
compellimur %, certissimi scilicel, illicilum esse penes
illos (chrislianos) per quod exorbitare eos vullis %.
« Parfois on se contentait d'une déclaration ver-
bale 3", Π y ἃ même des magistrats qui doivent avoir
poussé la condescendance jusqu'à proposer aux incul-
pés des réponses équivoques et évasives. Tel Cincius
Severus qui Thisdri ipse dedil remedium quomodo res-
ponderent christiani ut dimitli possent", Ou bien on leur
faisait maudire le Christ #, D’autres fois on voulait les
forcer à manger des mets défendus aux chrétiens 3",
Mais le moyen le plus simple, le signe d’apostasie le
moins équivoque, était évidemment un acte d’ido-
Jlâtrie : offrir un sacrifice ou de l'encens aux dieux ou
à l’empereur divinisé. Pline y avait eu recours; Trajan
l'avait expressément recommandé; nous le rencon-
trons dans la plupart des actes des martyrs *, et Ter-
tullien nous donne des preuves manifestes de son
emploi. Parmi les moyens d’éprouver les chrétiens,
l’examinalor chrislianorum avait à sa disposition la
boîte à encens (acerra) et le petit réchaud pour le
sacrifice ‘:, et il les forçait à offrir un sacrifice aux
dieux ou à l’empereur #* : ceux qui refusaient étaient
condamnés *#, N’allez pas croire cependant que ce
refus constituait le motif juridique, le délit spécifique
en‘raînant la sentence de condamnation. Il n’était en
réalité qu'un signe de christianisme -#; c'était la pro-
fession de la religion chrétienne qui constituait le
crime et motivait la condamnation #, Refuser l’en-
cens, c'était protester qu’on persévérait dans sa foi;
l’accepter et l’offrir, c'était se déclarer non chrétien
et sauver sa vie “δ.
« Ce procédé n'était, pour le magistrat, qu'un simple
moyen d'instruction. Tertullien le dit si clairement
dans son chapitre 1x° de l’Apologelicum, qu'il est
étonnant que ce chapitre ait passé presque inaperçu.
Les chrétiens étaient accusés de tuer un enfant dans
leurs réunions pour se nourrir de sa chair et boire son
sang. Tertullien réfute longuement cette calomnie
dans les chapitres vir à 1x. Nous y rencontrons la
cruelle ironie que voici : Si vous croyez que nous
sommes tellement friands de sang humain, vous avez
là à votre disposition un excellent moyen de recon-
tur, qui sunt revera christiani.—1"Ad Scapul., c. iv : Ut Asper
qui modice vexatum hominem et statim defectum (scil. a ide}
nec sacrificium compulit facere. — ὁ Ad Scapul., €. 1v.
15 Scorpiace, c. 1x: Ut qui se christianum negasset ipsum
quoque Christum compelleretur blasphemando negare;
Pline : præterea Christo maledicerent; Mart. S. Polycarpi :
λοιδορήσον τὸν Χρ στον. Le proconsul demand: iit encore à
Polycarpe de crier « A bas les athées », αἷρ
2 Apologel., ὦ. 1X.— #° Mart. RORERA C.IV:
πατος πολλὰ ἔκλιπ on εν ὁμόσαι xai ἐπιθῦσαι; cf.
ibid., VIN, 2; IX, 2, 3; Lao mart. Scillil.,r : sacrificetis
diis ἜΤ ae εϊας rate per genium imperaloris, dans
Anal. bollandiana, t. vu, p. 6, 7. — *’Apologet., c. IX; Adw.
Marcionem, 1. I, ©. XXVU. UT t. XXVIN : ul nos
pro salute imperatoris sacrificare cogatis… invilos urgeri ad
sacrificandum; Apologel., ©. XXIY : ul non liceat mihi colere
quem velim, sed cogar colere quem nolim; Ad Scapul., e. τὰ: δὲ
nos compuleritis ad sacrificandum ; + Apologel., ©. χει:
propter deos vestros plectimur. — *! Mommsen, Rômisches
Strafrecht, in-S°, Leipzig, 1899, p. δ᾿, — 3 Pline, Epistola ad
Trajanum : Negabant SE ESSE CHRISTIANOS QUUM præeunte
me deos appellarent et imagini {uæ,quam propler hoc jusse-
ram cum simulacris numinum ad/ferri, iure ac vino sacrifi-
τοῦ ἀθέ OVUGe —
v ὁ ἀνθύ-
carent. Trajan répond, Rescript. : Qui negaverit SE CHRIS
TIANUM £SSE idque reipsa manifestum fecerit, EST sup-
plicando diis nostris. — * Adv. Marcionem, 1. I, ©. Xx vu :
Quid non et in persecutionibus statim oblata acerra, animam
negatione lucraris.
1615
naître les chrétiens. Maintenant, pour les convaincre
de christianisme et les pousser ἃ l’apostasie, vous
leur présentez à manger des boudins préparés avec du
sang d'animaux; vous n’ignorez pas en effet que ce
mets leur est défendu, et qu'en le prenant ils se
mettent en dehors de leur communion religieuse. Que
le juge instructeur se serve donc du sang humain,
comme il se sert déjà de la boîte à encens et du réchaud
pour le sacrifice. Par leur avidité pour le mets nouveau
les accusés'se déclareront chrétiens autant qu'en refu-
sant de sacrifier, tandis que, 5115 le rejettent obsti-
nément, ils nieront leur qualité de chrétiens d’une
façon aussi manifeste que 5115 sacrifiaient !. Peut-on
exprimer plus clairement que le motif juridique de la
condamnation des chrétiens est formellement leur
profession de christianisme et non pas leur refus
d’honorer les dieux ou les empereurs?
« D'ailleurs, même en exigeant un acte d’idolâtrie,
les juges ne prétendaient nullement imposer une adhé-
sion sincère au culte officiel : il s'agissait pour eux de
l’accomplissement d’une simple formalité. Il s’en trou-
vait même qui conseillaient aux accusés de sacrifier,
tout en gardant leurs convictions chrétiennes ?.
« 3. Autant les juges s’efforçaient d'obtenir du
criminel ordinaire un aveu de sa faute ὃ, autant ils se
donnaient de peine pour arracher au chrétien une
apostasie (negalionem) ἃ; ils lui répétaient avec insis-
tance : Nega; ils le priaient de sauver sa vie, ils
allaient parfois jusqu'à lui insinuer perfidement ou
naïvement qu'à condition de sacrifier il pouvait garder
ses convictions religieuses, et redevenir chrétien après
le procès ὃ; ils le menaçaient de la peine capitale, ou
des cruautés de la torture 7, plus redoutables pour les
confesseurs que la mort ὅ, ou bien ils le renvoyaient en
prison pour obtenir à la longue par le découragement
ce qu'ils n'avaient pu emporter une première fois de
vive force *.
« Mais les conseils, les prières, les menaces mêmes
ne parvenaient généralement pas à vaincre l’héroïque
« obstination » des victimes : provocati ad sacrificandum
gradum facimus?°. À tous les arguments du præses ils
ΙΧ : Denique in tormenta christiano-
rum botulos etiam cruore distentos admovetis, certissimi
scilicet inlicitum esse penes illos per quod exorbitare
eos vultis. Porro quale est ul quos sanguinem pecudis horrere
confiditis, humano inhiare credatis, nisi forle suaviorem
experti estis ? Quem quidem ipsum proinde examinatorem
christianorum adhiberi oportebat ut foculum, ut acerram.
Proinde enim probarentur sanguinem humanum appetendo
christiani qui sacrificium respuendo, alioquin negandi
[necandi] si non gustassent quemadmodum si immolassent.—
2 Apologet., c. xxvI1: Sed quidam dementiam existimant,
quod, cum possimus et sacrificare el inlæsi abire, manente
apud animum proposito, obstinalionem saluti præferamus.
Datis nempe consilium quo vobis abutamur; Apologelt.,
c. 11: Ne compulsus negare, non ex fide negarit ef absolutus
ibidem postribunal de vestra rideat æmulatione, iterum chris-
tianus. —* Ad nalion., 1. I, c. 11 : Confessionem... judicanti-
bus semper laborandam; ef. Apologet., ©. τι; Ad nation.,
4. I, c. 11. — 4 Ad nation., 1. 1, c. 11: Invilum compellentes
negare; Ad nalion., 1. 1, c. 1: negare compellimur. —
5 Scorpiace, c. ΧΙ: 1psi denique præsides cum hortantur nega-
tioni: Serva animam tuam ! dicunt ei: Noli animam tuam
perdere. — ὁ Voir la note 2. — ? De coron., c. ΧΙ : ad sacrifi-
candum et directe negandum necessilale quis premilur tor-
mentorum sive pœnaruwn; Ad mart., €. 1V. — 5 Ad mart.,
c. 1V: morlis metus non tantus est quam formentorum. —
* Scorpiace, c. 1: alii fustibus interim et ungulis insuper degqus-
tala martyria in carcere esuriunt; cf. Pass. Scillit., ©. ται, —
το Apologet., c.XX\11.—% Apologel., ©. τι; Mart. F'olyc., x, 1;
Pass. Scill., 2,3; Acta S. Justini, 2, 3, 4; Eusèébe, Hist, eccl.,
1 V,c. 1; Acta Apoll., 2; Acta Plolem., dans Justin, Apol.,
1 Apologel., c.
11, 2. — 15 Apologet., c. vi: Nec vos quod tamdiu dicimur,
eruere curalis: Apologel., €. αν: Infanticida (sum),cur non
extorquent ? —:% Ad nation., 1. 1, c. 11: Ne quid omnino mali
homines delitescat aut desit aliquid instruendæ ad sententiam
DROIT PERSÉCUTEUR
1616
opposaient cette réponse admirable dans sa concision
et qui résume parfaitement tout le procès : Christianus
sum 1".
« 4. A la contrainte morale succédait la torture cor-
porelle. Dans l'emploi de celle-ci, juges et bourreaux
n’ont encore et toujours qu'une seule préoccupation :
constater ou vaincre la constance des chrétiens dans la
profession de leur foi. Ils ne se soucient nullement
d’extorquer l’aveu des crimes que la rumeur populaire
imputait aux victimes ?, alors que la justice * et la
haine publique “ réclamaient cette preuve. Quand il
s’agit de crimes de droit commun, s’écrie l’apologiste,
vous n’employez la torture que pour obtenir un aveu :
aux chrétiens seuls vous voulez extorquer la négation
du crime 15. Et ce crime ne consiste pas dans un acte,
mais dans leur seule qualité de chrétiens 5. Et lorsque
les victimes, malgré les tourments, continuent à se
proclamer bien hautement chrétiennes, comme elles
le sont en réalité, vous voulez leur extorquer un men-
songe 17. Avez-vous donc l'habitude de dire à un homi-
cide : Niez votre crime; ou d’ordonner qu’on déchire
par la torture un sacrilège, alors qu'il continue à
avouer son délit? Si telle n’est pas votre manière
d’agir envers les coupables, c’est donc que vous nous
croyez complètement innocents des crimes qu'on nous
impute, c'est que vous voulez uniquement nous faire
renoncer à la confession de notre foi, poussés que vous
êtes non par un sentiment de justice, mais forcés 1
par la loi ou par le démon.
« 5. Si les magistrats ne s'inquiètent pas de chercher
la preuve des diverses imputations dont on accable les
chrétiens, c’est que le seul titre de chrétien constitue
un délit spécifique, qui emporte la présomption de
culpabilité quant aux autres charges. Être chrétien,
c'est ipso facto être criminel, digne de la peine capitale,
parce qu’on est présumé être « coupable de tous les
« crimes, ennemi des dieux, des empereurs, des lois, des
« mœurs, de toute la nature #.» En condamnant done la
profession du christianisme, ils punissent par présomp-
lion tous les crimes qui sont censés être inhérents à
cette profession ὅς L’instruction peut donc se résumer
veritati. —% Ad nation., 1. I, c. 1: Utique erui debuerunt, ne
incredibilia viderentur et odium in nos publicum refrigesceret.
Nam et plerique fidem talium temperant. — 5 Apologet., €. τι:
Ceteris negantibus adhibetis tormenta ad confitendum, solis
christianis ad negandum; Ad nation., 1. 1, c. 1: tormentis
comprimitis ad negationem. — 1° Apologet., ο. vit: Longe
aliud munus carnifici in christianos inspiratis, non ut dicant
quæ faciunt, sed ut negant quid sunt; Ad nation, I. I, Ὁ, 11:
ut dicamus nos non esse quod sumus. — ?* Apologet., ©. 11:
Voci/eratur homo : Christianus sum ! Quod est, dicit; Tu vis
audire quod non est. Quid me torques in perversum ? Confi-
teor et torques ; quid faceres si negarem ? Plane aliis neganti-
bus non facile fidem accommodatis ; nobis si negaverimus,
| statim creditis. Cf. Ad nation. 1. 1, c. 11. — 15 Apologel., c. τι:
Sic enim soletis dicere homicidæ : Nega, laniari jubere sacri-
legium, si confiteri perseveraverit. Si non ila agilis contra
vos necanles, ergo nos innocentissimos, cum quasi innocen-
tissimos judicatis, cum quasi innocentissimos non vullis in ea
confessione perseverare, quam necessitate non justilia damnan-
dam a vobis sciatis.Ce texte est un des plus difficiles de l’Apo-
loget. La première phrase se comprend sous forme d’interro-
gation à sens négatif ou d’exclamation ironique: « Vous
n'avez pas l'habitude — comme vous le faites pour nous —
d’obliger un homicide à nier son crime, ni de faire torturer
un sacrilège ordinaire qui avoue. » Dans la seconde phrase,
nous supprimons le vos pour nous en tenir à l'autorité du
codex Fuldensis. — 15 Apologel., c. 11. — * Apologel., c. 11:
Quo perversius, cum præsumatis de sceleribus nostris ex
nominis confessione, cogilis tormentis de confessione decedere,
ut negantes nomen, pariter negemus et scelera de quibus ex
confessione nominis præsumpseratis; Ad nalion., 1. 1, c. 11:
Ideo nec creditis quæ non probantur, et ne reprobentur facile
non vultis inquirere, ut nomen inimieum sub præsumptione
criminum puniatur. Cf. Pline, Epist. ad Trajanum : fla-
gilia cohærentia nomini.
᾽
1617
parfaitement en ces mots empruntés aux actes des
martyrs Scillitains : Perseveras esse christianus? —
Chrislianus sum.
« 39 Sentence. — C'est l'acte le plus solennel et le
plus important du procès : c’est celui auquel nous
reconnaîtrons le plus clairement le motif juridique de
Ja condamnation. Or, plus encore que l’accusation et
l'instruction, la sentence porte exclusivement sur le
crime de profession du christianisme.
« 1. Du moment qu'il reniait sa foi, l’accusé chrétien
était absous et cette négation était admise avec em-
pressement *, alors même qu’elle n’était pas sincère #.
A l'encontre des lois ordinaires, mais conformément
au rescrit de Trajan#, ce verdict d’acquittement
entraînait du même coup l'impunité de tous les crimes
dont les chrétiens étaient présumés coupables à cause
de leur qualité de chrétiens 6.
« 2, Mais d'ordinaire, fortifiés par la grâce, enflam-
més par l'amour de Dieu, qui chasse la crainte et anime
à la confession 5, et soutenus par l'espoir de la récom-
pense éternelle 7, les chrétiens demeuraient inébran-
lables dans leur foi, et les tortures les plus cruelles ne
parvenaient qu’à leur faire proclamer plus haut leur
croyance en Jésus-Christ 5.
« Ce courage surhumain, qui excitait l'admiration
des âmes droites ", était pour les autres une obstina-
tion de désespérés et une folie ridicule 1°.
« Dès lors il ne restait plus au juge qu’à prononcer
une sentence de condamnation, que les martyrs accueil-
laient en rendant grâces à Dieu 15, La sentence devait
être, sous le principat, écrite et lue publiqueent "ἢ,
Elle devait mentionner le crime qui motivait juridi-
quement la condamnation #. Tertullien nous a conservé,
dans une terminologie technique remarquable, l’idée
fondamentale, peut-être le libellé officiel de ces sen-
tences : elles ne mentionnaient aucun délit de droit
commun et ne contenaient pas d’autre crime que la
simple profession de christianisme : Un {el s’est déclaré
chrélien. S'il constait de la réalité des crimes qu’on
nous objecte, on appliquerait aux condamnés les noms
mêmes des crimes, et contre nous, chrétiens, on pro-
noncerait la sentence suivante : Un tei étant homicide,
incestueux ou coupable d’un de ces délits dont on nous
accuse, sera décapité, crucifié, exposé aux bêtes #, Or,
vos sentences ne mentionnent pas autre chose que :
Un tel s’est déclaré chrétien ! Vous n’y.signalez le nom
1 Anal. boll., t. ν πὶ, p.7; 5. Justin, Apologet., τι, 2. —
" Apologet., ©. 11: Plane aliis negantibus non facile fidem
accommodatis : nobis si negaverimus statim creditis; cf. Ad
nation., 1. 1, c. 11. --- 5. Apologet., c. 11 : Non ex fide negarit. —
* Ut qui negaveril se christianum 6556... quamvis suspectus in
præteritum fuerit, veniam ex pænitentia impetret. — 5 Apo-
loget., e. 11: Christianum hominem omnium scelerum reum,
deorum, imperatorum, legum, morum, naturæ totius inimi-
cum existimas, et cogis negare ut absolvas quem non poteris
absolvere nisi negaverit ! Prævaricaris in leges. Vis ut neget
se nocentem ut eum facias innocentem, et quidem invitum
jam nec de præterito reum. Ad nation., 1. 1, ec. 1: Dehinc
negantes liberamur tota impunitate præteritorum, jam non
cruenti, neque incesti, quia nomen illud amisimus. Cf. Minu-
cius Felix, Octavius, c. XXVIIT, 4. — 4 Scorpiace, c. ΧΙ :
Quam dilectionem perfectam adfirmat (5. Johannes) nisi
fugatricem timoris et animatricem confessionis ?? — ? Voir
par exemple : Apologel., c. L; Ad Mart., c. IV, νι; Scorpiace,
δ. XI, ΧΙΠῚ, — 5 Apologet., c. Xxx1 : Vobis torquentibus, lacerati
et cruenti vociferamur : Deum colimus per Christum. —
* Apologet., c. τι; Ad Scapul., ©. v.— 1°Apologet., e. L : Des-
perati et perditi existimamur; præsumptio perdita et per-
suasio desperata; obstinatio quam exprobralis; Apologet.,
α. ΧΧντ : quidam dementiam exisfimant.… ποῦ... obstina-
tionem saluti præferamus; Ad nation. 1. 1, c. x1x : horrenda
obstinationum christianarum; ef. Pline : pertinaciam certe et
inflexibilem obstinationem debere puniri: Passio Scillit.,
xx : obstinanter perseveraverunt. — ἢ Apologel., ©. 1, XLVI,
L: Damnatus gratias agit; Ad nation., 1. 1; Ad Scapul., e. 1;
Hermas, Pastor, Sim. 1x, 28, 51; Epist. ad Diogn., v, 5;
DROIT PERSÉCUTEUR
1618
d'aucun crime, si ce n’est le crime du'nom chrétien
c'est-à-dire de la profession du christianisme 15.
« 3. Voici un texte dans lequel Tertullien lui- même
confirme et résume à grands traits ce que nous avons
longuement exposé : « Voilà pourquoi on nous met à la
« torture si nous confessons (notre qualité de chrétien),
« on nous condamne si nous persévérons, on nous
« acquitte si nous nions, parce qu'on ne fait la guerre
« qu’à notre nom. Enfin quelle est la sentence que vous
« lisez sur la tablette? Un tel chrélien. Pourquoi ne
« prononcez-vous pas οἱ homicide, si le chrétien est homi-
« cide? Pourquoi pas εἰ inceslueux ou coupable de tout
« autre crime que vous nous imputez? Nous sommes
« donc les seuls pour qui vous rougissez ou dédaignez
« de libeller dans votre verdict les noms mêmes des
« crimes ! Chrétien, si ce nom n'implique aucun crime,
« c’est le comble de l’ineptie de faire du nom seul un
« crime 16,»
« Impossible, nous semble-t-il, d'affirmer plus nette-
ment que la confession du nom chrétien n’était pas
seulement la raison objective pour laquelle les fidèles
ont été martyrisés, elle constituait véritablement
l'espèce juridique qui motivait leur mise en accusation
et entraînait leur condamnation à la peine capitale #. »
XVIII. DÉNOMINATION TECHNIQUE ET NOTION SPÉ-
CIFIQUE DU DÉLIT. — On s'explique dès lors que les
juges résument et appliquent le droit existant, quand
ils disent aux fidèles : Non licet esse vos, ce qui serait
le texte même de la loi de proscription : Non licel esse
christianos.
Retrouver les termes mêmes de la loi qui fonda
l'exception au détriment du christianisme semble
impossible et, cependant, si l’exactitude textuelle peut
encore laisser place à un doute. il faut reconnaître que
la formule telle qu’on l’a pu dégager d'un groupe de
textes offre plus que de la vraisemblance, car les mots
dont elle se compose rendent adéquatement l’idée fon-
damentale de la législation persécutrice et l’esse chris-
lianum nous donne la dénomination technique en
même temps que la notion spécifique du délit chrétien.
Le jurisconsulte Sulpice-Sévère, après avoir raconté
les premières rigueurs exercées par Néron contre les
chrétiens, ajoute : « La religion fut ensuite défendue
par la loi et un édit fut promulgué interdisant d’être
chrétien » : post, etiam datis legibus religio velabatur,
palamque ediclis proposilis CRISTIANOS ESSE NON LICE-
5. Justin, Apol.,1; Apol., τι, 2; Mart. Polyc., ες. xxv; Passio
Scillit.; Acta Apollonii; Acta procons. Cypriani. — % C'est
ce qu’on appelait de tabella recitare; cf. Apologel., c. 1; Le
Blant, Les perséc. et les martyrs, c. xx; Mommsen, Rôm.
Strafrecht, p. 447, note 5. — 35 Mommsen, Rom. Strafrecht,
p. 448; Ad nation, 1. I, c. πὶ : neque sententia enumerat
(crimina). — Ce sont les trois peines capitales que Ter-
tullien mentionne d’ordinaire pour les chrétiens. — "ἢ Ad
nation., 1. 1, c. ux: Porro sententiæ vestræ nihil nisi CHRIS-
TIANUM CONFESSUM notant. Nullum eriminis nomen exstat
nisi NOMINIS CRIMEN est. Cf. Mart. Polyc., ce. 1x : on lui dit:
Jura per fortunam Cæsaris, resipisce, conclama: Tolle impios,
maledic Christo; mais la sentence ne porte'que ceci : Poly-
carpus CONFESSUS EST CHRISTIANUM SE ESSE, Voici la sen-
tence des Scillitains : …christiano ritu se vivere confessos
et. post oblatam sibi facultatem ad Romanorum morem rede-
undi obstinanter perseveraverunt, gladio animadverti placet.
— 18 Voici comment il faut lire ce passage. Apologet., c. τὰ:
Ideo torquemur confitentes, punimur perseverantes el absol-
vimur negantes, quia nominis prælium est. Denique quid
de tabella recitatis ? ILLUM CHRISTIANUM., Cur non et homi-
cidam, si homicida christianus ? Cur non et incestum vel
quodcumque aliud nos esse creditis ? In nobis solis pudet aut
piget ipsis nominibus scelerum pronuntiare ! CHRISTIANLS
si nullius criminis nomen est, valde ineptum si solius nominis
crimen est. Cf. C. Callewaert, Le codex Fuldensis, le meilleur
des manuscrits de l'Apologelicum, dans{Revue d'histoire et
de littérature religieuses, 1902, p. 334. — 1? C. Callewaert,
Le délit de christianisme dans les deux premiers siècles, dans
la Revue des questions historiques, 1903, t. LXx1v, p. 35-47.
1619
BAT 1, « Quelle dure loi vous avez rédigée, écrit Tertul-
lien, lorsque vous nous avez dit : Il ne vous est pas
permis d’être.» De legibus primum concurram vobiscum,
αἰ cum fuloribus legum. Jampridem quam dure defi-
nitis, dicendo: NON LICET ESSE Vos®. La réponse de
Marc-Aurèle au gouverneur de Lyon n’est pas donnée
textuellement dans la lettre des martyrs de Lyon,
mais la comparaison avec l’ensemble de la lettre qui
l’encadre montre qu'elle devait porter à peu près ceci :
ceux qui avouent être chrétiens seront décapités, ceux
qui nient être chrétiens seront acquittés : ἐπιστείλαντος
γὰρ τοῦ Καίσαρος τοῦς μὲν ἀποτυμπανισθῆναι, εἰ δέ τινες
ἀρνοῖντο, τούτους ἀπολυθῆναι ?, Perennis, préfet du pré-
toire, rappelle à Apollonius que le sénatus-consulte
porte défense d’être chrétien : τὸ δόγμα τῆς συγχλήτου
ἐστὶν χριστιανοὺς μὴ εἶναι 4, Origène nous apprend que
« les rois de la terre ont décrété qu'il n’y aurait plus
de chrétiens » : Decreverunt legibus suis ut NON SINT
CHRISTIANI 5, Enfin, c’est par des expressions identi-
ques que Lampride marque la tolérance d’Alexandre-
Sévère à l’égard des chrétiens : Judæis privilegia reser-
vavil, CHRISTIANOS ESSE passus est, et que Galère
arrête la dernière persécution sanglante : denuo SINT
CHRISTIAN 1.
« Cette concordance même verbale dans les témoi-
gnages de nature et de provenance très diverses, qui
enregistrent ou rappellent les dispositions du droit,
devient plus suggestive encore quand on retrouve les
mêmes termes, ou du moins la même idée, dans toutes
les sources qui nous font connaître les procès des chré-
tiens du r1° siècle. La dénonciation ou l’accusation ne
connaît pas d'autre charge que le crime d’être chrétien :
CHRISTIAN! ESSE accusamur ὃ; toute l'instruction se
résume à chercher la solution dûment prouvée de cette
question : AN ES CHRISTIANUS ? an perseveras ESSE
CHRISTIANUS ? et Ja sentence de condamnation ne
libelle pas d'autre crime que celui d’être chrétien :
ILLUM CHRISTIANUM ; CHRISTIANUM CONFESSUM 1, »
« Cette coïncidence passerait difficilement pour for-
tuile; ce n’est pas par un simple effet du hasard que
tant d'écrivains d’âge différent emploient des expres-
sions entièrement semblables : on est tenté de voir dans
ces expressions celles mêmes d’un édit de persécution,
probablement le plus ancien de tous, de celui qui le
plus longtemps a servi de base à toutes les poursuites.
ΤΙ devait donc contenir à peu près ces termes : NON
LICET ESSE CHRISTIANOS, et ne contenait guère autre
chose. Il ne formulait point d’accusations précises; il
ne s’appuyait sur aucun considérant; il n’indiquait
pas de procédure régulière : c'était une sorte de mise
hors la loi, un décret brutal d’extermination. Les apo-
logistes s’en plaignent amèrement, et, si le décret était
autrement rédigé, on ne pourrait rien comprendre à
leurs plujutes [ls 1épélent parloul qu'un ne les accuse
que d’être chrétiens #, qu’on ne leur reproclie que leur
som *, et Tertullien affirme à diverses reprises que la
sentence qui les condamne ne vise d’autre crime que
celui-là #, Le magistrat rappelait à l'accusé ce décret
sommaire et terrible : NON LICET ESSE CHRISTIANOS, à
ISulpice-Sévère, Chronicon, ]. II, ας xL1; cf. Lactance, Div.
instit. lib. VII, c.x1, exprime la même idée, avec une autorité
d'autant plus grande que l’auteur doit avoir vu les rescrits
dont il mentionne la collection: Domitius (Ulpianus) De
ofMicio proconsulis libro septimo, rescripta principum nefaria
collegit. ut doceret quibus pœnis affici oporteret eos qui SE CUL.-
TORES DEI CONFITERENTUR, — ? Tertullien, Apologel., ©. 1v.
—! Euséhe, Hist. eccl., 1. V, ς. 1. —* Th. Klette, Der Process
und die Acta 5. Apollonii, dans Texte und Untersuchungen,
ἴ, Xv, fasc. 2, Leipzig, 1897, P. 110, n. 23. — " Origène, Ho-
mil., 1x, in librum_Jesu Nave. —* Lampride, Alex. Sev., 22.
—? Lactance, De morte Perseculor., ©. ΧΧΧΙΝ, -- "5, Justin,
Apol.,1, 4. —%S, Justin, Apol., τὰ, 2; Pass. mart. Scillit.,
dans Annal. bolland., t, VIN, p. 7. — 1° Tertullien, Apologet.,
DROIT PERSÉCUTEUR
1020
quoi l'accusé répondait, s’il était fidèle : Chrislianus
sum; et la cause était entendue 4. »
« On objectera que, dans les actes de plusieurs procès.
de chrétiens, on invoque les décrets impériaux qui, au
lieu de condamner directement la qualité de chrétien,
exigent explicitement de sacrifier aux dieux. Dans les
actes de Carpus, Papylas et Agathonice (161-169) 15, le-
juge dit à Carpus, qui vient de se déclarer chrétien :
« Tu connais parfaitement les édits des augustes en
« vertu desquels vous devez honorer les dieux... je vous.
« conseille donc d’avanceret de sacrifier. » Plus loin, il
insiste : « Tu dois sacrifier, dit-il, ainsi l’a ordonné
« l’empereur.» Rusticus, le préfet de la ville, demande à
saint Justin et à ses compagnons « d’obéir aux empe-
« reurs et de sacrifier ». Sur leur refus, il prononce fina-
lement la sentence : « Que ceux qui n’ont pas voulw
« sacrifier aux dieux et obéir à l’ordre de l'empereur
« soient fouettés et amenés pour subir la peine capitale,
« conformément aux lois ,»— En 180, le proconsul
d'Afrique, Saturninus, dit aux accusés Scillitains :
Potestis indulgentiam domini imperatoris promereri, 88
ad bonam mentem redeatis et sacrificetis diis omnipoten-
tibus. — Dans le procès d’Apollonius, Perennis con-
seille à l'accusé, en vertu du décret du sénat qui porte
γριστιανοὺς μὴ εἶναι, de changer d'opinion (μετανοῆσα!)
et d’honorer les dieux et de sauver ainsi sa vie. ἃ la
fin, il déclare qu’il est forcé, ὑπὸ τοῦ δόγματος Κομόδου,
de condamner Apollonius, qu'il voudrait acquitter.
« Tels sont les textes : que faut-il en déduire?
« a) D'abord, vu le nombre restreint d'actes authen-
tiques qui nous sont parvenus de cette époque, cette-
fréquente mention de lois impériales ou de sénatus-
consultes constitue une remarquable confirmation de.
notre thèse sur l'existence de vraies lois persécutrices.
Ici ce ne sont plus des apologistes chrétiens ou des.
avocats ergoteurs à court d'arguments, ce sont des
juges païens que nous entendons, dans l'exercice de
leurs fonctions, invoquer des édits impériaux et des
sénatus-consultes à l’exécution desquels ils ne peuvent
pas se soustraire. Il faut faire violence aux textes pour
ne voir dans ces ordres unanimement attribués au sénat
ou aux empereurs qu'une simple règle de jurispru-
dence introduite par la pratique des tribunaux.
« b) Quant à la portée exacle de ces lois, il n’est pas-
difficile de montrer que l’obligation d'honorer les dieux,
de sacrifier, de jurer par le génie de César, n’est pas.
présentée comme une reproduction exacte de la loi,
mais plutôt comme une conséquence d'application
pratique, que les magistrats déduisent eux-mêmes,
d’après la jurisprudence introduite par Trajan, de la
défense explicite d’être chrétien.
« En effet, dans les quatre procès mentionnés, une
seule fois Ja décision de l'autorité supérieure est ent:
gistrée, sinon textuellement, du moins d'une manière
purement obiective : or c'est précisément le sénatus-
consulte qui détenu & fre chrétien: τὸ δόγμα τῆς συγ-
χλήτου ἐστὶν χριστιανοὺς μὴ εἶναι. Dans tous les autres
cas, les juges formulent les édits impériaux sous forme
de conclusion pratique, directement appliquée aux
c. 11: Ad nal., 1. 1, ce. 1v; Mart. Polyce., c. xr1; C. Callewaert,.
dans la Revue d’hist. ecclés., 1901, t. 11, p. 790-791. —
HS, Justin, Apol., 1, 4. — 15 Tertullien, Apologet., ©. 111;
Athénagore, Legat. pro christ, e. ΤΙ. — # Tertullien, Apolo-
get., ec. ας Ad nat., 1. I, c. 1x, v ; 5. Justin, Apolnget., τι, 2, —
4 G. Boissier, La lettre de Pline au sujet des chrétiens, dans
la Revue archéologique, 1896, t. xxx3, p. 119, 120: P, Allard,
Hist. des perséce., 1911, t. 1, p. 172-173. Enfin la formule
plus ou moins textuelle se retrouve dans des pièces tar-
dives: passion de sainte Cécile, actes de sainte Thècle,
passion de saint Savin. — 1* A, Harnack, Die Acten des
Karpus, des Papylas und der Agathonike. — 15 Le prologue
des actes de saint Justin semble, à bon droit, un ajouté
de date plus récente.
Ἢ
-“Ζ «δεν en ee mt dés.
1621 DROIT
accusés qu'ils ont devant eux : « les édits des augustes
“ en vertu desquels vous devez. lu dois sacrifier...» etc.
Dès lors plus rien ne nous garantit une concordance
adéquate avec les prescriptions formelles et explicites
de la loi : car il intervient ici une interprétation pra-
tique et particulière de la loi; et dans une instruction
judiciaire, le magistrat peut parfaitement exiger, au
nom de la loi, des prescriptions pratiques qui, sans être
énoncées dans le texte législatif, en découlent cepen-
dant logiquement ou s’y rattachent par la jurispru-
dence.
« C’est exactement le cas des juges en question. Ils
suivent la jurisprudence du rescrit de Trajan qui, tout
en maintenant la prohibition d'être chrétien et la
peine capitale pour ceux qui étaient convaincus d’ob-
stination dans le christianisme, avait cherché à res-
treindre le nombre des condamnations, en ordonnant
l'acquittement des renégats qui auraient prouvé leur
apostasie par un acte d’idolâtrie, notamment en sacri-
fiant aux dieux. Aussi voyons-nous dans les Actes
mentionnés que la constante préoccupation des juges
est, d’abord, de constater si les accusés sont et restent
chrétiens !, ensuite, de les amener à la μετάνοια ἡ et
d'obtenir d'eux comme preuve d’apostäsie, c’est-à-dire
de non-christianisme, un acte quelconque de culte
fdolâtrique *. Et c’est pour mieux réussir à vaincre leur
résistance que tantôt les magistrats font espérer aux
renégats les bonnes grâces des empereurs ὁ et tantôt
leur rappellent les lois impériales qui, en défendant
expressément d’être chrétiens, les obligent par voie de
conséquence à revenir à d’autres sentiments et à les
manifester, soit en vénérant les dieux, soit en sacri-
fiant aux empereurs, soit en jurant par la +571 des césars.
« Cette explication, qui s'accorde parfaitement avec
l’ensemble des Actes et avec la pratique générale de la
rocédure antichrétienne, se trouve consignée très
nettement dans le procès d’Apollonius. Nous avons
déjà fait remarquer que le sénatus-consulte, cité objec-
tivement, porte : χριστιανοὺς μὴ εἶναι. Or voici l’inter-
prétation du juge Perennis : « A cause de la sentence
« du sénat, je vous conseille de changer d'opinion, de
« vénérer et d’adorer [65 dieux que tous les hommes
« vénèrent et adorent, et de vivre avec nous 5.» Tout
concourt à nous montrer l’existence d’une législation
pénale qui proscrit directement et nommément le chris-
tianisme et qui se trouve adéquatement formulée
dans cette phrase laconique : NON LICET ESSE CHRIS-
TIANOS5, »
XIX. DE LA MÉTHODE ET DES SOURCES. — Jusqu'à
ce moment nous avons fait office de rapporteur et
nous nous sommes imposé de ne rien avancer qui, sous
prétexte de résumer, fût de nature à altérer l’expres-
sion des diverses Lhéories en présence. C’est ainsi qu'on
aura pu remarquer des procédés diflérents de discus-
sion, des méthodes historiques difficilement réduc-
tibles aux exigences critiques de leurs contradicteurs.
Avant de poursuivre la recherche de la situation légale
du christianisme dans l'empire, une opération préa-
lable s'impose : délimiter la période chronologique sur
laquelle porte le problème soulevé et déterminer les
sources recevables critiquement pour cette période.
1 Voir par exemple : Actes de Carpus, 2, 3; de saint Justin,
passim; des martyrs Scillitains, d’Apollonius.— ? Act. des
Scillitains : si ad bonam mentem redeatis : Actes d’Apollo-
nius : le retour de μετανόησον, 3,7, 14,43.—* Act. des Scilli-
tuins, Act. d'Apollonius, 3,7, 13. On voit qu’il est indifférent
au juge que l'accusé jure par le génie de l’empereur, 3; sacrifie
aux dieux ou à la statue impériale, 7; ou vénère et adore les
dieux, 13; dans tous les cas il y a la même preuve d'apostasie.
—4 Actes des Scillitains, 1. — Actes d’Apollonius, 13.— 56 C.
Callewaert, dans la Revue d'hist. ecclés., 1901, t. 1x, p. 791-795.
? Notamment les actes de Carpus, Papylas et Agathonice,
que A. Harnack, Die Akten des Karpus, des Papylas und
der Agathonike, 1888, fixe sous Marc-Aurèle, tandis que
PERSÉCUTEUR
1622
Ce qu’on est convenu d'appeler l’ + âge des persé-
cutions » s'étend depuis les supplices qui suivirent
l'incendie de Rome sous Néron jusqu'à la promulga-
tion de l’édit de Milan, en 314. Il s’en faut de beaucoup
que nous ayons toute cette période à interroger. Une
première limite s’impose à nous en l'année 250. A cette
date, l’empereur Dèce, soucieux de rétablir l'unité de
la religion nationale, s’avise d’un expédient inconnu
jusqu’à lui : il promulgue un édit obligeant tous les
citoyens à sacrifier aux dieux sous peine de mort. Le
refus de sacrifier devient alors la base juridique exclu-
sive de la condamnation des chrétiens. Sur ce point,
tous les historiens sont d'accord, c’est l'évidence.
Remontons plus haut. Entre l’année 202 et l’année
250, l'empereur Septime-Sévère et plusieurs de ses
successeurs ont très probablement porté des édits
spéciaux contre certaines classes de chrétiens, maïs il
est probable qu’à côté de ces mesures le rescrit de
Trajan est resté en vigueur.
Dès lors une classification rigoureuse s'impose dans
le choix des documents admis à témoigner de la situa-
tion juridique des deux premiers siècles. Non seule-
ment tous ceux qui rapportent des faits de persécution
postérieurs à cette période doivent être rigoureuse-
ment éliminés, mais encore il faut se montrer très
réservé à l’égard des acta et passiones dont la chronolo-
gie n’est pas absolument certaine? et, à plus forte
raison, à l'égard des pièces qui relatent des martyres
du ze siècle dans une rédaction postérieure à la per-
sécution de Dèce et susceptible, à ce titre, d’être con-
taminée d'éléments postérieurs.
« Ainsi le martyre de saint Symphorien remonte
peut-être aux temps de Marc-Aurèle; mais les actes de
son martyre, que Ruinart a publiés, ne semblent dater
que du v® siècle. Et voici cependant que plus d’un
partisan des lois de droit commun emprunte à ces
actes le texte suivant : Symphorianus publici criminis
reus, qui diis nostris sacrificare detrectans, majestatis
sacrilegium perpetravit, sacris eliam allaribus irrogarit
injurias, gladio ultore feriatur”. »
Par contre, on doit, croyons-nous, accorder l’auto-
rité d'un document primitif, sorte de pierre de touche
qui nous permettra de juger les autres, aux actes grecs
du procès du martyr romain Apollonius, véritable pro-
cès-verbal officiel de l'instance judiciaire, acla præfec-
toria® retouchés. Mais pour la partie juridique : suite
du procès, questions du préfet et réponses essentielles
de l’accusé, les retouches — dans la recension grec-
que — ne peuvent pas avoir été importantes. Évidem-
ment il faut écarter la préface et la conclusion, néces-
sairement étrangères par leur nature et leur contenu à
la composition d’acta præfecloria, ouvrage du compi-
latcur que suflirait à signaler leur contraste avec le
corps des actes relatant les deux audiences officielles.
Or, d’après le texte grec, toute l'instruction judiciaire
roule sur la question de savoir si Apollonius est chré-
tien et persiste à vouloir le rester : les actes d'idolâtrie
proposés par le magistrat Perennis ne sont suggérés
que comme des signes d’apostasie, comme des preuves
d’un changement d'opinion (usTavotx). « Apollonius,
es-tu chrétien? — Oui, je suis chrétien. — Change
J. de Guibert, La date du martyre des saints Carpos, Papyles
et Agathonice, dans la Renue des questions historiques, 1908,
t. zxxxun, p. 5-23, les place sous Dèce. Un des points les
plus discutés pour fixer cette date est précisément la termi-
nologie des actes relativement à la législation persécutrice.
—%E#, Le Blant, Les perséculeurs et les martyrs, 1895, p. 57;
A. Harnack, Der Vorwurf des Atheismus in den drei erslen
Jahrhunderten, p. 9, n. 1; E. Cuq. Sacrilegium, dans Saglio-
Pottier, Dict. des antiq. grecq. et rom. t. 1v, p. 985. — * C. Cal-
lewaert, La méthode dans la recherche de la base juridique des
premières perséculions, dans la Rev. d'hist. ecclés., 1911,
t. xur, p.635.— 1° Klette, Der Process und die Acta δι Apol-
lonii, Leipzig, 1897 ; cf. Anal. bolland., t. XVI, p. 50.
1623
d'opinion, je t'en prie, et jure parle génie de Com-
mode »; et il insiste à plusieurs reprises.
Ces sources tirent leur plus grande importance des
points de contact qu'elles offrent avec la science juri-
dique, puisque, dans une étude de droit, c’est la nature
et la valeur juridiques des sources quiimportent par-
dessus tout.
« Les sources juridiques qui ont sans contredit la
plus grande valeur intrinsèque se subdivisent en deux
catégories. Les unes sont d'ordre législatif ou admi-
uistratif : elles émanent de l’autorité centrale et pres-
crivent des mesures générales : telles sont les lois pé-
nales, les sénatus-consultes, les rescrits ou édits impé-
riaux qui statuent les délits, déterminent les peines
ou réglementent la procédure.
« Les autres sont des documents d’ordre judiciaire.
Ils montrent comment, dans l’exercice de leurs fonc-
tions, les magistrats nantis du pouvoir judiciaire ou
coercitif appliquent aux cas particuliers les mesures
générales. Ce sont, dans l’espèce, les procès-verbaux
des poursuites intentées contre les chrétiens.
« Si les sources juridiques d'ordre législatif l’empor-
tent sur les autres en importance, parce que — si
elles sont suffisamment claires — elles ont une portée
générale et décisive, les secondes ont l'avantage de
nous faire saisir sur le vif bien des détails et des inci-
dents qui permettent de mieux apprécier le sens et
l’extension des textes € droit. Il faut donc évidem-
ment contrôler les unes par les autres.
« Maïs il importe de remarquer que ces textes juri-
diques peuvent être parvenus à notre connaissance de
façons assez différentes. Tantôt c'est le texte officiel
lui-même qui a été conservé intégralement, comme
c’est le cas pour les rescrits de Trajan et d'Hadrien,
ou dont une partie du moins a été copiée littéralement
dans quelque autre document; c’est probablement le
cas pour le procès des martyrs Scillitains.
« Tantôt le libellé du document nous reste inconnu,
mais son contenu total ou partiel ἃ été résumé ou
rapporté par un auteur ancien autorisé. Ainsi la dispo-
sition principale du rescrit de Marc-Aurèle au gouver-
neur de Lyon est relatée en substance dans la lettre
des martyrs de Lyon; un sénatus-consulte χριστιανοὺς
μὴ εἶναι est cité par le préfet Pérennis dans le procès
d’Apollonius; certaines parties de l’interrogatoire et
de la condamnation de Polycarpe sont rapportées soi-
gneusement dans la lettre des Smyrniotes.
« Dans le premier cas, le document a conservé toute
sa valeur historico-juridique; il faut donc l’interpréter
comme les juristes interprètent d'ordinaire les textes
de ce genre, et prendre les termes — jusqu'à preuve
du contraire — dans leur sens formel et précis, usuel
en droit, sans trop se laisser influencer par des conclu-
sions déduites de données moins sûres.
« Dans le second cas, il peut y avoir déjà une cer-
taine déformation, provenant du fait que le texte a
passé par le cerveau d'un témoin peu au courant de la
langue juridique ou de la procédure criminelle.
« Arrêtons-nous un instant pour appliquer ces
données au rescrit de Trajan. Ce rescrit est un docu-
ment juridique de la première catégorie, de portée
générale et d'ordre législatif. I1 n’inaugure pas le
régime de la persécution, il suppose au contraire l’exis-
tence d’une jurisprudence ou d’une législation anté-
rieure, dont il fixe le sens et détermine la procédure;
mais il est resté en vigueur durant tout le second siècle.
Il est d’ailleurs le plus ancien document dent le texte
officiel nous soit conservé intégralement; il est même
le seul que nous possédions dans sa rédaction originale,
le seul aussi que nous puissions confronter avec le
1 C. Callewaert, La base juridique des premières persécu-
tions, dans Revue d'hist. ecclés., 1911, t. x11, p. 641-642. —
DROIT PERSÉCUTEUR
1624
texte de la supplique à laquelle il répond, car la lettre
de Pline le Jeune nous a été transmise avec lui. Enfin,
l’authenticité et l'intégrité des deux pièces nesont ni
discutables ni sérieusement discutées. Le rescrit de Tra-
jan est donc sans contredit la source la plus importante,
la plus autorisée que nous ayons pour l'étude de la
base du droit persécuteur. Si donc nous voulons
rechercher le crime juridique des chrétiens, il nous
faudra logiquement commencer par l'examen du docu-
ment impérial :.
« Les sources littéraires constituent, dans la ques-
tion qui nous occupe, un complément nécessaire aux
documents juridiques trop rares, auxquels elles servent
de commentaire parfois indispensable; elles nous per-
mettent en outre de reconstituer au moins les dispo-
sitions principales de certains textes officiels perdus
ou rayés du code pénal par les empereurs devenus
chrétiens. Mais ce sont des instruments délicats, qu'il
faut manier avec une prudence toute spéciale. A ces
écrits, étrangers aux codes du droit ou aux registres
du greffe, nous allons demander des renseignements
précis sur le droit et la procédure : nous ne saurions
donc être trop sur nos gardes, ni peser trop scrupuleu-
sement la valeur juridique et la précision des textes
que nous voulons utiliser. L’historien qui étudie la
base juridique des persécutions devra notamment
porter son attention sur certains aspects qu'on peut
facilement négliger dans l'étude d’autres questions
historiques.
« Les sources littéraires, ce sont dans l’occurrence :
d’abord les historiens qui, sans citer les textes ofliciels,
racontent les événements se rapportant aux persé-
cutions, tels Tacite, Suétone, Dion Cassius, Méliton,
Eusèbe; ce sont ensuite les relations non oflicielles de
procès chrétiens, faites par des contemporains ou des
témoins oculaires, comme par exemple : la lettre des
Smyrniotes sur le martyre de saint Polycarpe, celle
des Églises de Lyon et de Vienne sur les martyrs de
Lyon ou la narration du procès de Ptolémée donnée
par saint Justin dans sa seconde Apologie; ce sont
enfin les grands apologistes du second siècle, qui, non
contents de réfuter les accusations courantes dont on
accablait les chrétiens, ont discuté en plus d’un endroit
les lois de persécution, la procédure suivie à l'égard des
chrétiens, le motif juridique de leur condamnation et
les peines dont on les punissait ?. »
Tels sont les principes critiques qui doivent, en
corroborant les résultats auxquels ils nous conduisent,
vérifier l'existence d'un droit exceptionnel institué aux
dépens de ceux auxquels s'applique le nomen christia-
num, poursuivi sans mélange d'aucun méfait positif.
Par conséquent à déduire l’existence, sinon à restituer
le texte d'une source juridique, d’une loi initiale —
ἀργαῖΐος νόμος, selon l'expression d’'Eusèbe * — qui
défendait d’être chrétien et dont les rescrits de Marc-
Aurèle, d'Hadrien et de Trajan règlent, éclairent ou
tempèrent l'application #.
XX. UNE SOURCE DE L’'AN 112. — Le rescrit de
Trajan, dont nous discuterons en son lieu l’authenti-
cité et la date, va nous servir ici, par anticipation, de
point de repère certain au début du n° siècle, en
l’an 112. Le gouverneur de Bithynie — moins ignorant
de ce qui regarde les chrétiens qu'il ne veut le paraître,
puisqu'il sait sur leur compte au moins autant que ses
contemporains et, en plus, ce que ses fonctions admi-
nistratives viennent de lui apprendre — affecte ignorer
la situation Jégale et juridique du christianisme. En
réalité, son hésitation n’en est presque pas une. Il sait
que les chrétiens doivent être punis et il n’a pas man-
qué d'agir en conséquence, aussi ne demande-t-il pas
3 Ibid., p. 646. — ? Eusèbe, Hist. eccles., 1. V, ©. ΧΧΙ. —
4 P, Allard, Dix leçons sur le martyre, in-12, Paris, 1907, p. 92.
4
᾿
:
à
F
DS el φθιρδονου,
1625
AN puniri, de cela il est sûr; mais ΟἿ} el QUATENUS
aut puniri soleat aut quæri, et il s'explique : ΟἽ:
nomen ipsum si flagiliis careat, an flagitia nomini
cohærentia; QUATENUS : silne aliquod discrimen.… non
prosit. Voici qui est clair.
Voici qui l’est plus encore, si c’est possible. Les
causes évoquées au tribunal de Pline étaient des cogni-
liones DE CHRISTIANIS, οἵ les inculpés étaient traduits
TAMQUAM CHRISTIANI, par conséquent l’interrogatoire
portait sur le chef d'accusation : an essent CHRISTIAN
ét l'instruction tendait essentiellement à constater si les
accusés étaient confilentes et perseverantes ou bien s'ils
niaient esse se CHRISTIANOS aul fuisse ou encore esse se
CHRISTIANOS et y renoncer sur-le-champ, mox negare.
Ainsi conduite, l'instruction ne peut donner que les
résultats suivants : 1° l’inculpé est chrétien et persé-
vère dans cette qualité, ou bien il y renonce; 2° l’in-
culpé a été chrétien, ne l’est plus et ne veut plus l'être.
En conséquence, le juge absout les uns et condamne
les autres sans autre examen sur la nature du délit nié
ou consenti. Le fait de l’obstination inflexible qualifie
Je délit mais ne le crée pas, Pline le reconnaît lui-même
quand il voit dans cette obstinalion non le crime lui-
même mais une folie : amenlia. Le procès a donc roulé
surle crime d’esse CHRISTIANUM, sur le nomen ipsum,
entraînant la peine de mort, duci jussi.
Le caractère délictueux du christianisme résulte-t-il
d'une décision arbitraire du légat impérial usant de
son droit de coercilio dans les limites de son gouverne-
ment et soudain alarmé sur les mesures auxquelles
elle l’entraîne? Mais en pareil cas le légat n'aurait pas
à recourir à l’empereur pour savoir comment il devait
ou voulait interpréter sa propre décision, il lui sufi-
rait d'y renoncer. Comment insisterait-il avec une si
évidente maladresse sur l'embarras où le jette sa con-
duite et sur l’absence complète de tout crime ordi-
naire? N'est-ce pas faire suspecter la justice ou l'oppor-
tunité de ses mesures et provoquer pour toute réponse :
« Tenez-vous tranquille »?
ΕΠ La conduite du légat n’est donc pas une improvi-
sation, ce n'est pas même une interprétation, c’est
l'application d’une situation juridique qu'il n’est pas
en son pouvoir d’esquiver; situation qui lui est anté-
rieure et supérieure.
Cette antériorité se déduit encore de la phrase :
cognitionibus de christianis inlerfui nunquam. Avant
l'an 112 on intentait donc des procès aux chrétiens,
on y portait des peines contre eux : puniri soleal, ce
qui provoquait des apostasies, dont certaines remon-
taient à vingt ans : fuisse quidem, sed desisse, quidam
ante triennium, quidam anle plures annos, non nemo
eliam antle viginti. « Sans doute, des défections isolées
se produisaient de temps à autre; mais vu le grand
nombre de renégats, mullorum nomina, il est plus que
probable qu'une bonne partie de ces apostasies doit être
attribuée à l'intimidation produite par des persécu-
tions. En veut-on la preuve? C'est que le juge trouve
immédiatement le critérium le plus sûr pour distinguer
les vrais chrétiens de ceux qui ne le sont pas : il les
oblige à poser un acte d’idolâtrie. Cette promptitude
suggère l'idée d'instances judiciaires antérieures, au
cours desquelles les magistrats avaient déjà eu recours
avec succès à ce moyen d'instruction !, »
1 Ὁ, Callewaert, Les premiers chrétiens furent-ils persécutés
par édits généraux ou par mesures de police ? II. L'origine
de la législation persécutrice. Confirmation des données de
Tertullien par l'examen des autres sources. 1. La situation
en l'an 112, dans la Revue d'histoire ecclésiastique, 1902,
to, p. 11. — ? P, Vigneaux, Essai sur l’histoire de la præ-
fectura Urbis à Rome, in-S°, Paris, 1896, p. 227. Un rescrit
n'est ni un édit ni une loi, mais une instruction ou réponse
donnée par l’empereur à des questions, à des requêtes qui
lui sont adressées; à la différence de l'édit, que le prince
DROIT PERSÉCUTEUR
1626
Cette supériorité résulte du caractère obligatoire de
cette jurisprudence à laquelle Pline voudrait mani-
festement se soustraire par l’acquittement des apostats,
ce qu'il n’ose prendre sur lui avant d’avoir reçu une
décision impériale.
La lettre de Pline nous amène à conclure qu'il exis-
tait une loi antérieure à 112 en vertu de laquelle non
licet esse chrislianos. La réponse de Trajan est plus
catégorique encore. L'empereur approuve sans réserve
la conduite du légat, qui, en qualité de juge, a traité le
christianisme comme un crimen capital. L'exclusion
donnée aux libelles anonymes n’est qu’une mesure
d'ordre laissant intacte la nature du délit, qui demeu-
rera ce qu'il était par le passé, puisque les chrisliani
étaient et continueront d’être accusés ou dénoncés
légitimement : qui chrisliani ad le delali fuerunt... si
deferantur et arguantur. La notion spécifique du délit
était dès lors si bien établie que Trajan ne la formule
même pas à nouveau, mais en même Lemps elle était
si bien admise qu’il l'indique inévitablement : qui nega-
veril se chrislianum esse. Pline s’est montré interprète
rigoureux mais exact, quand il a condamné les chrétiens
propler solum nomen; l'empereur l’approuve et lui
confirme l'obligation de punir le nomen si flagiliis
careal et non pas seulement les flagitia nomini cohæ-
renlia.
Ainsi la réponse de Trajan méritait bien le nom de
« rescrit», qui s'applique presque toujours à l’interpré-
tation et à la mise en œuvre d’une loi existante ?;
elle n’était pas une loi, mais elle supposait des lois
dont elle fixait l'interprétation *.
XXI. UNE SOURCE DE L’AN 64.— A Supposer, comme
on l’a fait, que Trajan lui-même fût le promulgateur
de l’édit dont Pline appliquait les dispositions, il faut
avouer que nous l’ignorons absolument, parce que
Trajan ne nous l’a pas dit, Pline non plus, nul autre
auteur non plus et que l’édit est perdu. Ainsi renseigné,
on peut épiloguer longtemps sans courir le risque de
rien prouver. Trajan peut être l'auteur de l’édit en
question, mais l’absence de la moindre allusion à cette
circonstance dans la lettre de Pline et dans le rescrit
impérial est une présomption défavorable à cette
attribution.
Avant Trajan, deux empereurs étaient en réputa-
tion d’avoir persécuté les chrétiens. Méliton de Sardes
les désigne par leurs noms : Néron et Domitien, mais
ce qu'il dit à leur sujet est trop vague pour qu'on puisse
en déduire grand’chose au point de vue du caractère
juridique des mesures portées par eux : « Entre tous
les empereurs, Néron et Domitien, circonvenus par les
conseils de quelques calomniateurs, ont mis notre doc-
trine en accusation. À partir de ces deux empereurs,
la calomnie s’est propagée dans la suite : le peuple
admet d'ordinaire ces sortes de rumeurs sans examen“. »
C'est tout.
Tertullien est plus affirmatif et surtout plus expli-
cite. Principe Auguslo nomen hoc [ch-i liinum scil.]
ortum est, Tiberio disciplina ejus inluxit, Su8 NERONE
DAMNATIO INVALUIT, ul jam hinc de persona persecu-
toris ponderetis : si pius ille princeps, impii christiani.….
quales simus, damnator ipse demonstravit, ulique æmula
sibi puniens. Et lamen PERMANSIT erasis omnibus HOC
SOLUM INSTITUTUM NERONIANUM justum denique ut
promulgue spontanément et pour l'avenir, le rescrit statue
sur des difficultés ou des contestations déjà nées; qu'il ait
une portée générale ou ne dispose que pour un cas particu-
lier, il suppose toujours une situation juridique antérieure,
l'interprète, la réglemente, l'améliore, mais ne la créé pas.
Digeste, 1. XXIII, tit. 11, lex 58; Code Justinien, 1. II,
tit. xxxrv, lex 4: P. Allard, Histoire des persécutions pendant
les deux premiers siècles, in-S°, Paris, 1911, p. 170-171. —
3 E, Renan, Les Évangiles, p. 483.— 4 Méliton, dans Eusèbe,
Hist. eccles., 1. IV, © XXVI.
1627
dissimile sui auctoris!. Ici, nous touchons l’origine
néronienne, le caractère permanent et la portée légis-
lative ? de la situation faite aux chrétiens. Mais il y
a plus.
Tertullien, après avoir montré l'injustice tyrannique
des lois applicables aux chrétiens condamnés à cause
de leur seul nom, prouve le caractère déraisonnable de
ces lois par leur histoire. Il remonte à un ve{us decretum
en vertu duquel Tibère aurait inutilement tenté d’ar-
racher au sénat la reconnaissance officielle de la reli-
gion chrétienne. A la suite de cet échec, les persécu-
tions commencèrent : Consulite commentarios vestros,
illic reperietis PRIMUM NERONEM IN HANC SECTAM CUM
maxime Romæ orientem cæsariano gladio FEROCISSE.
Tali DEDICATORE DAMNATIONIS nostræ eliam gloriamur.
ΤΠ passe à Domitien : {emptaverai et Domitianus…, rap-
pelle l’abstention des autres empereurs : celerum de
tot exinde, et il conclut : Quales ergo LEGES ISTÆ quas
adversus nos soli exequuntur impit, injusli, turpes,
truces, vani, dementes? quas Trajanus ex parte frustratus
est vetando inquiri christianos ? quas nullus Vespasia-
nus, quamquam Judæorum debellator, nullus Hadrianus,
guamquam omnium curiositatum explorator, nullus Pius,
nullus Verus impressit*? D'après ces textes, il est
impossible de se soustraire à la conviction que, pour
Tertullien, Néron est l’auteur de la législation restée
en vigueur jusqu'en l’année 197, date de la compo-
sition de l’Apologeticum, sauf des changements intro-
duits dans l'application selon les dispositions per-
sonnelles des empereurs “.
Ce double témoignage si catégorique n'est-il pas
influencé par les préoccupations apologétiques de Ter-
tullien?
Ceci est une question de tendance que nulle argu-
mentation ne saurait résoudre; en pareille matière les
démonstrations nourrissent le litige au lieu de l’épuiser.
« Ce n’est pas a priori qu'on peut déterminer jusqu'à
quel point une idée apologétique amène un écrivain
à fausser l'histoire. Il faut pour cela soigneusement
examiner le texte et surtout le confronter avec les
données certaines ou probables de l’histoire; c’est ce
que nous voudrions essayer de faire brièvement.
« D'une part, vu le manque d’autres renseignements,
nous pouvons douter que Tibère ait réellement pro-
posé au sénat d'accorder la reconnaissance légale au
christianisme, comme l’affirme Tertullien®. Bien plus,
il est positivement très probable que les peines pré-
tendument édictées par Tibère et Marc-Aurèle contre
les accusateurs de chrétiens $ n'étaient pas autre chose
que des mesures générales décrétées en vue de punir
tous les faux accusateurs ou délateurs 7.
« Par contre, l’histoire nous prouve positivement la
vérité de la plupart des fails mentiounés dans le cin-
quième chapitre de l’Apologelicum. Nous [avons vu]
que le vetus decrelurn auquel Tertullien fait allusion, et
1 Tertullien, Ad naliones, 1. 1, c. vit. — ? Inslitutum est pris
dans le sens de loi; cf. Tertullien, Ad nation., 1, 3 : neque
ins{ilutum dirigit; Suétone, Nero, 16: animadversa severe
el coercitia nec minus instituta; Hartel, Patristische Studien,
ΠῚ, Zu Terlullian ad nationes, p. 2. — " Tertullien, Apolo-
gelicum, c. v. Pour l'établissement du texte de ce passage
et la discussion des variantes du codex Fuldensis, cf. C. Cal-
lewaert, dans Rev. d'hist. ecclés., 1902, t. 1x1, p. 327. — # Dans
Apologet., c. xx1,et dans Scorpiace, c. XV, Tertullien men-
tionne encore la perséculion de Néron, mais comme il n’a
en vue dans ces passages que les souffrances des apôtres,
il n'indique plus le caractère légal des poursuites. — # Ter-
tullien, Apologel., c. v, ΧΧΙ. — " Ibid., ce. v. — ? Voir Th.
Klette, Der Process und die Acta S. Apollonii, dans Texte
und Untersuchungen, Leipzig, 1897, L. xv, p. 64; A.Harnack,
Die Quelle der Berichle über das Regenwunder im Feldzuge
Marc Aurels gegen die Quaden, dans Sitz:ungsberichte der
Kônigl. Preuss. Akademie der Wissenschaften zu Berlin, 1894,
t. 11, p. 844, note 1; Th. Mommsen, dans une note à A. Har-
DROIT PERSÉCUTEUR
1628
qui est rapporté par Cicéron ‘, contient réellement, non
pas, comme d’aucuns le prétendent, la loi pénale de
droit commun en vertu de laquelle les chrétiens au-
raient été judiciairement condamnés, mais le principe
de politique religieuse sur lequel l’autorité romaine
s’est basée pour proscrire législativement le christia-…
nisme. Nous savons que la reconnaissance et la police
des cultes étrangers étaient de la compétence du sé
nat ®. Les qualifications ajoutées aux noms de Vespa-
sien et d'Hadrien sont parfaitement exactes. L'apolo-…
giste n’attribue à aucun empereur du 11° siècle la révo-
cation des édits de Néron et de Domitien, comme Mé-
liton semble le faire ἢ: c’eût été cependant un sérieux
argument pour sa thèse apologétique : il n’y ἃ que les
empereurs indignes et cruels qui ont pu persécuter la
sainte et pure religion du Christ. Il se contente de dire
que Trajan atténue les effets de ces lois, en interdisant
de rechercher d'office les chrétiens : ce qui est absolu-
ment exact #. Il ajoute que les autres empereurs n'ont
pas pressé l’application 1: des lois antérieures; ce qui
cadre parfaitement avec nos données sur l’histoire du.
τι siècle. S’il est un fait qui semblerait devoir légitimer
certaines défiances à l’égard des aflirmations de Ter-
tullien, c’est bien l’histoire de la lettre de Marc-Aurèle
au sénat touchant la sitis germanica. Or cette lettre
a existé l’et tout le fond du témoignage de Tertullien
sur ce point est exact. Toute la falsification commise
par l’apologiste se réduirait à attribuer en termes expli-
cites aux prières des soldats chrétiens un fait qui,
d’après l’empereur, était dù aux prières des soldats
d’une légion déterminée dont faisaient partie — les
chrétiens ne l’ignoraient pas — bon nombre de fidèles
du Christ τὶ
« Remarquons enfin que la protection relative accor-
dée aux chrétiens par l’indigne Commode était de
nature à contrarier la thèse générale de Tertullien. Si
l'écrivain n'avait eu d’autre préoccupation que celle
d'établir, à tout prix, la lutte du mal contre le bien, il
aurait pu, avec quelque semblant de raison, en appeler
aux martyres qui avaient ensanglanté le règne de
Commode 15, pour assimiler ce prince à Néron et à
Domitien. Mais plutôt que de fausser l’histoire, il
préfère laisser prudemment dans l'ombre le nom qui
gênait sa thèse.
« De tout ce qui précède, nous pouvons conclure,
semble-t-il, «que Tertullien possédait des connaissances.
« étendues en matière de politiqueet d'histoire !», et
que sa thèse apologétique n’est pas conçue ἃ priori
mais déduite objectivement des faits, et n’a pas exercé
sur son exposé historique une influence aussi funeste
qu'on le croit communément. Enfin il est facile de
constater que Tertullien ne traite la question qu'a
seul point de vue de la législalion persccutrice, 1]
nest question ni du nombre des martyrs, ui de la
violence des poursuites, ni des dispositions de la foule
nack, Das Edikt des Antoninus Pius, dans Texte und Unler=
suchungen, t. vu, fase. 4, p. 49; Th. Mommsen, Rômisches
Strafrecht, Ὁ. 498, n. 1. — " Cicéron, De legibus, τι,
8, 19. — να. Sérullaz, Essai sur la religion romaine,
in-8°, Lyon, 1889, 1. II, p. 94-181. — :° Dans Eusébe,
Hist. eccl., 1. IV, c. xxvI.— " Texte cité plus haut. —
12Tel est bien le sens du mot impressit. Voir à ce
sujet les notes de Œhler, surtout dans sa 1“ édition de
l’Apologeticum, Halle, 1849. —1? A. Harnack, Die Quelle der
Berichte.., Ὁ. 835-882.— τὲς Le fait de citer Marc-Auréle
comme témoin en faveur des prodiges des chrétiens, dit
A. Harnack, op. cit., p. 855, dénote du zèle et peut-être
beaucoup de naïveté. Mais une falsification proprement dite ἢ
n'existe pas, et les destinataires de l’Apologeticum se seront LL
peut-être amèrement moqués de l'interprétation hardie
de l’habile avocat, mais ils l’auront difficilement accusé de
faux. »— # Par exemple : le martyre des Scillitains, le mar-=
tyre d'Apollonius.— 1* A. Harnack, Die Quelle der Berichle,
p. 842.
ou des gouverneurs, ni de la procédure suivie contre
es coupables. Une seule chose le préoccupe, comme il
dique lui-même au commencement de ce chapitre:
montrer la genèse et l’évolution des lois émantes de
utorité impériale.
… « Mais, pour en revenir à la persécution néronienne,
Lertullien a-t-il, avec sa dialectique d'avocat, poussé
-à l'extrême la tendance apologétique inaugurée par
éliton:? L’apologiste africain a-t-il donc puisé ses
données dans les œuvres de l’évêque de Sardes? Nous
ne le croyons pas.
« Méliton ἃ cherché, il est vrai, dans l’histoire des
premières persécutions, un argument en faveur du
christianisme. Mais son système apologétique est tout
_ autre que celui de Tertullien. « Π veut prouver, dit
« Arnold, que les intérêts du pouvoir temporel et ceux
« de la religion absolue vont la main dans la main. Voilà
… « pourquoiilaccentue que précisément avec l'apparition
_ «+ duchristianisme coïncide le plus grand développement
Le « de la puissance &e l'empire romain sous Auguste, et
« ilmeweut entendre parler d'aucune autre persécution
« contre ses coreligionnaires que celles de Néron et de
. « Domitien. Encore ces souverains n'auront-ils été
ἢ amenés à ces poursuites que par de perfides conseil-
_« Jers ©. » Méliton n’a pas un mot de bläme pour le
caractère de Néron, tandis que Tertullien dépeint en
… noir — et à bon droit — le portrait de cet empereur.
… Le premier rejette la faute sur de perfides conseillers,
le second fait porter à Néron seul la responsabilité
ἂς la persécution. Tertullien n’a donc pas emprunté à
Méliton sa manière apologétique.
Α͂ « Il semble plutôt qu'il n’a pas connu l’œuvre de son
. devancier, Sans quoi il n'aurait pas manqué d’invoquer
en faveur de sa thèse les rescrits favorables aux
chrétiens portés par Hadrien et Antonin le Pieux,
rescrits sur lesquels l’évêque de Sardes se plaît à
insister ὅ, D'ailleurs Tertullien est plus précis que Mé-
_liton en distinguant nettement entre la persécution de
Néron et celle de Domitien. Et tandis que l’évêque de
- Sardes ne traite que du fail de la persécution, l’apolo-
giste africain veut établir l’origine et l’histoire du droit
| persécuteur.
. « Quelles ont donc pu être les sources que Tertul-
- lien a consultées au sujet de la première persécution?
Ce doit être dans des ouvrages chrétiens qu'il a pu lire
la relation du martyre des apôtres saint Pierre et saint
Paul, sous Néron 4. Mais les auteurs chrétiens étaient
généralement peu préoccupés de la forme légale et
juridique des persécutions.
τς « À ce point de vue, Tertullien avait mieux vu que
les auteurs chrétiens. En sa qualité de jurisconsulte, il
4 aura lu, d'après toutes les probabilités, le texte même
les édils de proscriplion, dans les documents officiels
_ δὲ! dans les livres de droil. Ce sont peut-être ces docu-
… séents qu'il indique sous le nom de commentarios ves-
… tros et instrumenta imperii ? Si l’auteur ne cite pas
le texte de l’édit néronien et si ses indications sont peu
… explicites, il faut remarquer qu'il ne donne pas davan-
:
δ
6, Ἐ, Arnold, Die neronische Christenverfolgung, p. 87. —
… LIbid., p. 87.—* Dans Eusèbe, Hist. eccles., 1. IV, ©. XXVI.—
# Scorpiace, ©. XV. — 5 A. Harnack, Die griechische Ueberset-
zung, p.10, note1, croit qu'ils’agit des commentarii du sénat.
==" Nous avons encore unexemple de cette manière d'agir
dans Ad Scapulam, ec. αν : sine accusalore negans se auditurum
à hiominem secundum mandalum.— ? D'après K. Neumann, Der
rômische Staat, t. 1, p. 187, note 7, Tertullien ferait allusion
à la jurisprudence suivie par le premier Vigellius Saturninus,
gouverneur d'Afrique, qui avait condamné les chrétiens.
Celui-ci avait, de fait, condamné les martyrs Scillitains à la
décapitation. L'apologiste aurait conelu de ce simple fait à
une règle de jurisprudence envoyée par l’empereur à ce
gouverneur. Mais les exemples cités dans Ad Scapulam mon-
trent suffisamment que Tertullien ne songe pas à la seule
DROIT PERSÉCUTEUR
1630
tage le texte de la lettre de Marc-Aurèle et que sa note
sur le rescrit de Trajan est tout aussi laconique; et
cependant le chap. 11 de l’Apologelicum prouve qu'il
avait lu attentivement ce dernier rescrit impérial.
S’adressant à des juges qui avaient journellement des
causes à examiner d’après cette législation, il a cru
bon pouvoir se contenter d’en indiquer la disposition
fondamentale, sans les renseigner exactement sur la
source δ, D'ailleurs l’apologiste connaissait non seule-
ment la portée exacte de l’édit néronien, mais encore le
genre de peine capitale qui avait été stipulé par cette
première loi pénale, Il l'indique incidemment au
chap. 1v ad Scapulam, où il cherche à amener le pro-
consul d’Afrique à exécuter la loi avec moins de
rigueur et de cruauté. Il lui dit notamment : Il ne
vous est pas permis de condamner les chrétiens à la
peine du feu : nam εἰ nunc a præside Legionis el a præ-
side Maurilaniæ vexatur hoc nomen [chrislianum] sed
gladio tenus sicut et a primordio mandatum est animad-
vertli in hujusmodi. Où donc, si ce n’est dans les pièces
officielles, Tertullien aurait-il trouvé que la première
loi pénale ? (celle de Néron, d’après le ch. v de l’Apolo-
geticum) avait édicté la simple peine de mort par déca-
pitation, en opposition avec la peine de mort plus
rigoureuse par le feu ?
« Outre ces collections officielles, l’érudit apologiste
connaissait les sources littéraires. Il peut avoir con-
sulté des écrits que nous ne possédons plus, mais il a
certainement lu le chap. XV, 44 des Annales de Tacite *,
ce qui explique son jeu de mots sur l'accusation odium
generis humani, que cet historien lance contre les chré-
tiens : qui sumus plane non GENERIS HUMANI HOSTES
sed potius ERRORIS*, Il connaît aussi les biographies
des césars par Suétone !,
« Tertullien peut donc avoir été parfaitement ren-
seigné; et au surpius, il provoque les destinataires
paiens de l’Apologelicum, ainsi que les adversaires
gnostiques et valentiniens qu’il combat dans Scorpiace,
à la lecture de ces sources païennes, peu suspectes de
partialité en faveur des chrétiens.
« Profitons nous-même de ce conseil, et étudions à
notre tour les Annales de Tacite et surtout les Vitæ
cæsarum de Suétone; voyons si ces témoins plus an-
ciens ne contredisent pas les affirmations de Tertullien.
« Dans une page de ses Annales, Tacite nous a décrit
d'une façon saisissante les premières rigueurs de Néron
contre les chrétiens #. Le 19 juillet 64 et les jours sui-
vants, un immense incendie réduit en cendres la plus
grande partie de la Ville éternelle. La foule murmure
et s’aigrit; à tort ou à raison elle accuse l’empereur
d’avoir sinon ordonné, du moins favorisé le désastre.
Ni les largesses impériales, ni les sacrifices offerts pour
apaiser la colère des dieux ne parviennent à imposer
silence aux ruracurs malveillantes de la foule. Le
peuple veut des coupables : Néron lui en donnera. Pour
détourner de sa propre tête la fureur populaire, il fait
reporter les soupçons sur les chrétiens, universelle-
ment détestés pour leurs infamies, nous dit Tacite, per
province d'Afrique; et d’après l’Apol., e. v, c'est bien l’insti-
tutum Neronianum qui a été a primordio mandalum.— "1
connaît aussi les Historiæ de cet auteur; Apologel., €. XVI;
Ad nation., 1. I, ce. x1. — * Apologel., ο. xxxvr. Nous citons
le texte d'après le Fuldensis, L'odium generis humani est
le crime par excellence des empoisonneurs, des magiciens,
dit ΝΥ. Ramsay, Church and Slate, p. 236; Guérin sou-
tient le contraire dans Étude sur le fondement juridique
des persécations, p. 632, note 1. Voir à ce sujet d'utiles
remarques de G. Lacour-Gayet, dans Revue critique,
1884, p. 466; 1885, p., 441.— 1° L'ouvrage de Suétone sur
les jeux des Romains a fourni à Tertullien une partie des
matériaux de son traité De spectaculis. Cf. Schanz, Geschichte
ἃ. rômische Lilteratur, τ. m1, p. 51. — ἃ Voir le texte cité
plus haut.
1631
DROIT PERSÉCUTEUR
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flagitia invisos. La police les recherche activement : | Néron. Au chap. xxxvin l’auteur raconte l'incendie de
les poursuites commencent par ceux qui fatebantur ?,
puis, sur leurs indications, on en découvre une ingens
multitudo. Mais ce qui englobe tous ces inculpés dans
ces mêmes poursuites, c’est bien moins le crime d’in-
cendie que leur haine contre le genus humanum. L’exé-
cution des condamnés, pour lesquels on recherche des
supplices d’une cruauté raffinée, fournit l’occasion
d'une grande fête de jour, suivie d’un lugubre spec-
tacle de nuit, dans les jardins du Vatican. Les tour-
ments sont si cruels et la patience des victimes si admi-
rable, que la foule se sent émue de compassion : Ils
sont coupables, murmure-t-elle; 115 méritent les der-
niers châtiments, mais ce n’est pas à l’utilité publique,
c’est à la cruauté d’un seul qu'on les immole |
« Cette appréciation du peuple comme tous les dé-
tails enregistrés trop brièvement par Tacite nous mon-
trent qu'il s’agit ici d’une mesure de coercilio, ou du
moins d’un procès dans lequel l'arbitraire de Néron a
tout conduit. Ce fut, suivant l’expression très juste de
Renan, un « vaste coup de filet », une opération de
police. Dès lors, nous n’avons pas à examiner quel est
au juste le motif spécifique de leur condamnation.
Qu'ils aient été condamnés comme incendiaires ou
comme chrétiens, ces premiers sévices sont racontés
par Tacite bien moins comme une poursuite judiciaire
régulière, que comme une violence passagère qui ne
devait pas s'étendre au dehors de Rome.
« La Vila Neronis de Suétone nous fournit sur les
mêmes événements une source contemporaine de Ta-
cite, mais indépendante de lui. Suétone, qui écrivait
ses Vilæ Cæsarum en l’an 120, est moins un historien
ou un biographe véritable qu'un zélé collectionneur de
notices et de documents. Travaillant plutôt des yeux
et des mains que de la tête, il lisait avidement ce qu’on
avait écrit sur tel empereur, enregistrait, même sans
discernement, les renseignements oraux, épluchait les
actes officiels et les travaux littéraires des césars et
annotait soigneusement tout ce qui lui semblait mériter
quelque attention. Les fonctions qu'il occupait dans la
chancellerie impériale, où il était ab epislulis, epistu-
larum magister, lui permettaient de puiser aux meil-
leures sources d’abondants matériaux pour ses nom-
breux ouvrages, dont la plupart ne nous sont pas par-
venus. Ces matériaux réunis, il s’est contenté de les
classer, de les grouper, sans beaucoup d’ordre chrono-
logique, sous différentes rubriques et de les réunir en
un tout qui contient les traits d'une Vie des césars,
mais qui ne nous en donne pas la physionomie vivante,
le portrait caractéristique. La littérature le regrettera
sans doute, mais la critique ne s’en plaindra pas trop.
Les riches matériaux historiques que Suétone nous a
conservés, sans trop y mettre son empreinte person-
nelle, en ont une valeur objective d'autant plus grande;
ses emprunts aux actes officiels surtout sont de la plus
haute importance.
« Malheureusement la critique des sources de Sué-
tone est difficile. Les indications qu'il donne sont rares
et vagues; mais la nature des faits et leur groupement
dans le récit peuvent suppléer de temps à autre au
manque de références explicites. Ceci est vrai surtout
pour les données empruntées aux pièces officielles.
« La destruction de Rome et la persécution des chré-
tiens sont enregistrées par Suétone, brièvement et
séparément, en deux endroits de sa biographie de
1 La signification de ces mots est très controversée. D'après
Weis et Callewaert, le méfait avoué ne serait pas le crimen
incendii, mais la religion chrétienne, que l’auteur vient de
dépendre, dans la phrase précédente, comme un malum,une
exiliabilis superslilio, mise sur le même rang que les atrocia
aut pudenda qui se célèbrent dans la ville. Le mot /ateri s'ap-
pliquerait donc dans l'espèce, bien mieux que profileri ou
confileri. L'aveu doit avoir été obtenu avant la correplio,
Rome. Suétone était trop jeune pour avoir pu comme
Tacite assister au spectacle émouvant des ravages du
feu. Il n'avait d’ailleurs pas le talent littéraire de son
contemporain. Son récit, à peine ébauché, ne ressemble
en rien à la peinture achevée de Tacite. Par contre,
le biographe n'hésite pas à dénoncer Néron comme
l’auteur responsable du désastre, et il semble s’être
attaché avant tout à mettre cette culpabilité en lu-.
mière. À ce sujet, il raconte des propos de table et des
anecdotes qui, sans être dénués de tout fondement
probable, portent assez distinctement la marque du
travail de l'imagination populaire, vivement impres-
sionnée par la gravité et le côté mystérieux du fléau.
Tout ce chapitre semble indiquer que Suétone ne s’est
pas renseigné à des documents de chancellerie, mais
simplement à une tradition, peut-être écrite, proba-
blement orale.
«ἢ est à remarquer qu'à cet endroit, le biographe
des césars ne souflle mot des chrétiens. La catastrophe
de l’an 64 semblerait n’avoir eu aucun rapport avec la
condamnation des premiers martyrs. Celle-ci se trouve
rapportée en termes laconiques au chap. XvI de la
même « Vie de Néron » : afflicti suppliciis christiani,
genus hominum superstilionis novæ ac maleficæ.
« Par contre, l’auteur ne fait ici aucune allusion à
l'incendie de la ville. Bien plus, tandis que, dans les
Annales, ce crime est au moins le prétexte immédiat
de l’exécution des chrétiens, la Vita Neronis donne un
motif de condamnation tout autre : les chrétiens sont
condamnés à cause de leur « superstition nouvelle et
malfaisante ». F
« En outre, alors que, chez Tacite, la punition des
coupables a l’air d’être un acte de répression passagère
et locale, chez Suétone, elle paraît être érigée en insti-
tution permanente et générale. Nous avons vu que
l’auteur des biographies a l'habitude de classer ses
matériaux en groupes de faits de même nature. Or la
phrase qui concerne les chrétiens vient se ranger sous
la rubrique initiale : mulla sub eo el animadversa severe
el coercila nec minus instituta. « Elle figure dans une de
« ces énumérations de lois si familières à Suétone, et elle
« n’est point donnée comme un indice de la cruauté de
« Néron, mais comme une des quelques bonnes lois édic-
« tées par ce prince ?.» Toutes les décisions enregistrées
dans les chap. xvi et xvir ont pour but de réformer
ou de préserver d’une manière efficace et durable les
bonnes mœurs et l’ordre public. Ce sont des mesures
spéciales et nouvelles, des règlements ou des lois contre
le luxe, contre les cabarets, contre les chrétiens, contre .
le jeu, contre les mimes, contre les faussaires : Multa
sub eo [Nerone] et animadversa severe el coercila nec
minus instituta : adhibitus sumplibus modus; publicæ
cœnæ ad sportulas redactæ; interdictum ne quid in po-
pinis cocti præler legumina aut holera venirel, cum antea
nullum non obsonii genus proponeretur; afflicti suppli-
ciis christiani, genus hominum superstitionis novæ et
maleficæ; vetiti quadrigarum lusus quibus..….; pantomi-
morum factiones cum ipsis simul relegalæ; adversus
talsarios…. Cautum ut in testamentis.…. Ilem ut litiga-
tores. Ce serait une grande inconséquence de la part de
Suétone de mentionner, au milieu d’une série d’'insti-
tutions permanentes ou d’abolitions d'abus, l’exécu-
tion d’un certain nombre de chrétiens pour cause
d'incendie.
c’est-à-dire soit avant l'arrestation, soit dans une instruction
préparatoire au procès lui-même; ce n’est donc pas, semble-
t-il, sous la pression de la torture qu’il a été émis; ce qui
s'explique facilement d'un aveu de christianisme, mais plus
difficilement d’un aveu d'incendie. Cf. V. De Crescenzo,
Nerone incendiario, in-8°, Napoli, 1901, p. 23.-— ? P, Batif-
fol, L'Église naissante, dans la Revue biblique, 1894,
Ρ. 5815.
1633 DROIT
« Ce groupement nous permet de conclure que l’in-
stitutum Neronianum devait avoir un caractère nouveau
"et permanent, comme Tertullien nous l’a indiqué plu;
haut. Il nous autorise encore à croire que Suétone,
V'epistularum magister, a recueilli les matériaux de ses
chapitres xvr et xvix parmi les documents de chancel-
- Jerie, peut-être dans le recueil officiel des lois de Néron.
C'est là qu'il aura trouvé le motif de la condamnation :
. superslilionis novæ et maleficæ. Effectivement ce bout
de phrase concise et énergique ne ferait pas mauvaise
figure parmi les considérants d’un édit de proscription
du christianisme au 1° siècle. Et on peut observer que
les deux autres auteurs païens les plus rapprochés de la
persécution néronienne, Pline le Jeune et Tacite, por-
tent contre les chrétiens condamnés la même accusa-
tion en la qualifiant d’une épithète presque identique :
Superstilio prava, immodica, dit le gouverneur de
Bithynie; exitiabilis superstitio répète Tacite. Ce sont
d’ailleurs les motifs ordinaires sur lesquels se basaïit le
pouvoir romain pour proscrire une religion étrangère.
« Voilà donc, confirmée par le texte de Suétone, la
thèse de Tertullien, que Néron a inauguré la persécu-
tion par une mesure d’un caractère permanent. Pou-
vons-nous aller au delà et prouver positivement par
ce texte la portée législative que Tertullien attribue à
la décision prise par Néron? Nous nele pensons pas. La
motice de Suétone est si brève que nous ne savons pas
s'il s’agit d’un simple règlement indiquant d'office aux
magistrats la manière dont ils ont à user de leur droit
de coercition; ou si nous sommes en présence d’un
acte impérial édictant contre les christiani une véri-
table loi pénale, applicable partout et toujours, tant
qu'elle ne serait pas révoquée ou tombée complète-
ment en désuétude. En tout cas, rien dans le texte de
Suétone ne s’ oppose à cette dernière explication. Si
elle apparaît plus clairement chez Tertullien, c’est
que celui-ci a traité la question au point de vue juri-
_ dique, et sa manière de voir est en parfaite harmonie
avec la conclusion qui se dégage nécessairement de la
lettre de Pline le Jeune :. »
On n’a pu manquer de saisir l'intérêt qui s’attachait
à cette démonstration. Les conditions théologiques
suffisantes et nécessaires à l’obtention du titre de
martyr se résument dans le témoignage rendu pour la
foi avec le sacrifice de la vie. Ces conditions sont rem-
plies si les chrétiens furent mis à mort en vertu de la
coercition, ou du droit commun, ou de la lèse-majesté,*
mais néanmoins avec quelque chose d’imparfait et
qui satisfait difficilement ?. Au contraire, l’immolation
infligée et acceptée au titre d’une législation excep-
tionnelle institue le martyre chrétien à son rang d’irré-
cusable témoignage de-la foi au Christ.
XXII. APPLICATION. — LE PROCÈS DE SAINT APOL-
MLONIUS. 18? 21 avril? 23 juillet? 183-185.— a. Le
texte. ὃ. Le martyr. ὁ. La date. d. Le procès. 6. Le
_ délit. f. La base juridique du procès. g. La prétendue
intervention du sénat et de l’empereur.
a. Le texte. — Pendant longtemps on n’a possédé sur
saint Apollonius que les renseignements conservés par
Eusèbe et par saint Jérôme. Eusèbe * rapporte ceci :
Kara δὲ τὸν αὐτὸν τῆς Kouoôov βασιλείας χρόνον μετα-
βέδλητο μὲν ἐπὶ τὸ πρᾶον τὰ χαθ᾽ ἡμᾶς, εἰρήνης σὺν
άριτι τὰς χαῦ᾽ ὅλης τῆς οἰκουμένης δ' ἰαλ ιαθούσης ἐχχλησίας"
ὅτε χαὶ ὁ ΒΟ τΠΡ βίος λοῚ 106 ἐχ παντὸς γένους ἀνθρώπ τῶν
πᾶσαν ὑπήγετο ψυχὴν ἐπὶ τὴν εὖσε δὴ τοῦ τῶν ὅλων θεοῦ
θρῃσχείαν, ὡς ἤδη χαὶ τῶν ἐπὶ Ῥώμης εὖ ee πλούτῳ
χαὶ γένει διαφανῶν πλείους ἐπὶ τὴν σφῶν ὁμόσε χωρεῖν
1 CG. Callewaert, Les premiers chrétiens furent-ils persécutés
par édits généraux ou par mesures de police ? dans la Revue
d'hist. ecclés., 1902, t. x, p. 331-343. 2P, Martain,
Qu'est-ce qu'un martyr ? dans Revue augustinienne, 1907,
t. x1, p. 31 : « On nous assure que, même suppliciés comme
criminels de droit commun, les martyrs n’en mouraient pas
PERSÉCUTEUR
1634
πανοιχεί τε καὶ παγγενεῖ σωτηρί (αν. Οὐχ ἣν δὲ ἄρα τοῦτο
τῷ μισοχά ῳ δαίμον. βασχάνῳ ὄντι τὴν φύσιν οἰστόν,
ἀπεδύετο δ᾽ οὖν εἰς αὖθις, π' ας τὰς χαθῇ ἡμῶν μηγανᾶς
ἐπιτεγ, νώμενος. “Ἐπὶ
λώνιον
ἘΕῈ σημένον,
Poyai Ty] πόλε Ὡς ᾿Απολ-
{a χαὶ 0307 a
ταῦτ
ρας.
γοῦν
, ἄνδρα τῶν τότε
ἧς
πιστῶν
πὶ ὃι χαστήριον ἄγε
{, €
= 2 ;
Ἰτεθείων avt ὥ διακόνων ἐπὶ LATT, γορί
7 AA μὲν δείλαιος παρὰ χαιρὴν τὴν » ὅτι
μὴ ζῆν ἔξον ἦν χατὰ βασιλιχὸν ὅρον τοὺς τοιῶνδε
υηνυτάς, αὐτίχα κατεάγνυτ αι τὰ σχέλη, Περεννίου διχαστοῦ
τοιαύτην κατ᾽ αὐτοῦ ψῆφον ΤΣ ς. Ὃ δέ YE θεοφι-
λέστατος μάρτ πολλὰ λ' ὕσαντος τοῦ διχαστοῦ
χαὶ λόγον αὐτὸν βουλῆς αἰτήσαντος,
+
λογιωτάτην pen TUE στεως πάντων παρασ-
χὼν ἀπολογίαν, 229 LAN 40) άσει ὡς ἂν ἀπὸ δόγῳ. ματος
Ἀν Μὴ σα L ᾿
t,
συγχλήτου τελειοῦτα!
διχαστήριον παριόντ ας %
ῥαλλ ομένους ργαίου
Τούτου υὲν οὖν τὰς ἐ
κρίσ εἰς ἃς πρὸς
τὴν πρὸς τὴν σύγκλ ἔτον ἀπολογίαν,
ἐχ τῆς τῶν ἀρ ρχαίων μαρτύρων GO) σης nue ἵν ἀναγραφ ἧς
εἴσεται. « Au même temps, sous le règne de Commode,
notre situation changea et s’adoucit; la paix, avec la
grâce de Dieu, s’étendit aux églises réparties sur toute
la terre. Alors aussi la parole du Sauveur amenait les
âmes des hommes de toutes races au culte pieux du
Dieu de l'univers : si bien qu'alors déjà un grand
nombre de Romains, tout à fait remarquables par leur
richesse et leur naissance, allaient au-devant de leur
salut avec toute leur maison et toute leur famille. Cela,
d'autre part, pour le démon, qui par nature est jaloux
et ennemi du bien, ne fut pas tolérable : il se prépara
donc pour une nouvelle lutte, et ourdit contre nous des
machinations multiples. Dans la ville des Romains
par exemple, il fit conduire Apollonius devant le tri-
bunal : cet homme était célèbre, parmi les fidèles
d'alors, par sa science et sa philosophie; le démon se
servit, pour l’accuser, d’un de ses serviteurs faits à ces
sortes de besognes. Mais le misérable prit mal son
temps pour introduire cette cause. Une loi impériale
défendait de laisser vivre de pareils dénonciateurs;
aussi on lui rompit les jambes sur-le-champ, et ce fut
le juge Perennis qui porta cette sentence contre lui.
Quant au martyr très aimé de Dieu, le magistrat le
pressa longtemps de ses prières et lui demanda de se
justifier devant l'assemblée du sénat. Apollonius fit
devant tous une très éloquente apologie de la foi pour
laquelle il était martyr; il eut la tête tranchée, en exé-
cution d'un décret du sénat : ne pas pardonner aux
chrétiens quand une fois ils avaient paru devant un
tribunal, s’ils ne se rétractaient pas, était ordonné par
une ancienne loi chez eux. Les paroles d’Apollonius
devant le juge, les réponses qu'il fit aux questions de
Perennis, et l'apologie entière qu’il prononça en pré-
sence de l'assemblée, qui désirera les lire les verra dans
la relation écrite des anciens martyrs que nous avons
composée, »
Rufin# a donné de ce passage la traduction sui-
vante : Verum ea tempeslale Commodo Romani regni
apicem gubernante pax ecclesiis per omnem lerram pro-
pagabatur, el sermo Domini ex omni genere hominum ad
agnilionem et pielalem Dei summi animas congregabat.
Denique et in Urbe Roma mullas ex illis inlustribus et
prædivitibus viris cum liberis el conjugibus ac propin-
quis alque omni pariler familia sociavit ad fidem. Sed
hoc non æquis oculis ille antiquus humanæ salutis hostis
ἄλλως ἀφεῖσθα! τοὺς ἄπ ἀξ
τῆς π προθέσεως μετ
ρατηχότος.
νόμου
τοῦ δι χκαστοῦ φωνὰς ΞΩΣ
τὰς ἅπο-
moins pour le seul nom chrétien, et avec quelque effort de
subtilité on se rend compte qu'il pourrait en être ainsi. Mais
il n'empêche que cette thèse, si elle était vraie, voilerait un
peu la gloire des martyrs.» — * Eusèbe, Historia ecclesiastica,
1, V, ce. ΧΧΙ. — ‘Rufin, Historia ecclesiastica, édit. Mommsen,
t. 11 a, p. 485.
1635
aspexit. Continuo denique adgreditur variis nostros ma-
chinis impugnare. Primo in Urbe Roma Apollonium
quendam, virum in fide nostra et in omnibus filosophiæ
eruditionibus inlustrem ad judicium pertrahit, accusa-
tore ei suscitato quodam infelicissimo et desperatæ salutis
homine. Quique quoniam lex quæ oblatos puniri jusserat
christianos, in delatorem prius animadvertendum cen-
sebat, a Perennio judice ut ejus crura comminuerentur
sententiam primus excepit. Tum deinde exoratur beatus
Apollonius martyr, uti defensionem pro fide sua, quam
audiente senatu alque omni populo luculenter et splen-
dide habuerat, ederet scriptam. Et post hæc secundum
senatus consultum capile plexus est. Ilaque a prioribus
lex iniquissime promulgala censebat.
Le procès d’Apollonius figurait donc dans la collec-
ton d’anciens martyria formée par Eusèbe.
En 392, saint Jérôme rédigeait son « Catalogue des
écrivains ecclésiastiques » 1 et consacrait à Apollonius
la notice suivante : Apollonius, Romanæ urbis senalor,
sub Commodo principe a servo (Severo) proditus, quod
christianus esset, impetrato, ut rationem fidei suæ red-
deret, insigne volumen composuit, quod in senalu legit;
εἰ nihilominus sententia senatus pro Christo capite trun-
<alus est, veleri apud eos obtinente lege, absque negatione
non dimitti christianos, qui semel ad eorum judicium
pertracti essent. Dans le même écrit la notice sur Ter-
tullien débute ainsi? : Tertullianus nunc demum primus
post Victorem et Apollonium Latinorum ponitur. Dans
la lettre à Magnus * saint Jérôme compte Apollonius
parmi les écrivains en langue grecque : Hippolytus
quoque et Apollonius, Romanæ urbis senalor, propria
opuscula condiderunt, il poursuit : Veniam ad Latinos.
Enfin, Tillemont 5 applique encore à Apollonius ce
passage de la même lettre : omnes in tantum philoso-
phorum doctrinis atque sententiis suos referciunt libros,
ut nescias, quid in illis primum admirari debeas, erudi-
tionem sæculi an scientiam scriplurarum.
Les Acta sanclorum n’ont pas connu d’autres sour-
ces d’information, ni plusieurs érudits qui s’attachèrent
à en tirer parti. Cependant, en 1874, les mékhita-
ristes de Venise avaient publié une version arménienne
des actes d’Apollonius*, qu'ils attribuaient au v® siècle
et qui passa complètement inaperçue jusqu’à la tra-
duction anglaise qu'en donna F. C. Conybeare, en
1893», Cette passion arménienne donnait, sur tous les
points, raison à Eusèbe aux dépens de saint Jérôme;
elle fut immédiatement commentée avec plus ou moins
de bonheur». Tous furent d'accord pour pressentir un
original grec, ce qui d’ailleurs était attesté par le
passage d’Eusèbe.
Ce fut en 1895 que les Luilandistes publièrent" le
μὴν De viris illustribus, c. xLu, édit. Sychowsky, p.133. —
? De vwiris illustribus, ©. Lun, édit. Sychowsky, p. 140. —
3 Epist.,Lxx, ad Magnum oratorem urbis Romæ, τι. 4. —
4 Ibid., τι. 5. — ὃ Mémoires pour servir à l’histoire ecclésias-
- tique, t. 111, p. 94. — " Acta sanct., april. t. τι, p. 539. —
1 Cf. C. P. Caspari, Quellen zur Geschichte des Taufsymbols,
in-8°, Christiania, 1875, t. 111, p. 413-416; B. Aubé, Les chré-
tiens dans l’empire romain de la fin des Antonins au milieu du
1115 siècle, 2° édit., Paris, 1881, p. 32-40; Fr. Gôrres, Das
Christenthum und der rômische Staat zur Zeit des Kaisers
Commodus, dans Jahrbücher für protestantische Theologie,
1884, t. x, p. 399-410; Alb. Wirth, Quæstiones Severianæ,
1888, p. 48 sq.; K. J. Neumann, Der rômische Staat und die
allgemeine Kirche bis auf Diocletian, in-8°, Leipzig, 1890,
t. 1, p. 79-82, — 5 Dans leur collection des Vies des saints,
t. 1, p. 138-143. — * Dans The Guardian, n° du 18 juin 1893,
p.998 sq.; réimprimée dans The Apology and .Acts of Apol-
lonius and other monuments of early christianity, in-8°,
London, 1894, p. 28-48. — 19 A. Harnack, Der Prozess des
Christen Apollonius vor dem præfectus prætorio Perennis und
dem rômischen Senat, dans Sitzungsberichte der Berliner
Akademie der Wissenschaften, 1893, 27 juillet, p. 721-746;
R. Seeberg, Das Martyrium des Apollonius, dans Neue
kirchliche Zeitschrift, 1893, t. αν, p. 836-872 Th. Mommsen,
DROIT PERSÉCUTEUR
!
1686
texte grec des actes d’Apollonius.d’après le manuscrit
n° 1219 du fonds grec de la Bibliothèque nationale,
fol. 58 vo: Μαρτύριον τοῦ ἁγίου χαὶ πανευφήμου ἀποστόλου
᾿Απολλὼ τοῦ χαὶ Σιαχχέα. Les éditeurs ne se flattaient
pas d’avoir découvert le texte utilisé jadis par Eusèbe,
ce que prouvaient sufisamment certains passages de
date postérieure; de plus, le nouveau texte difrérait
de la version arménienne en particulier par le prologue
et par la conclusion et aussi par quelques modifications,
en sorte que le texte grec leur paraissait procéder d’une
source moins pure que celle qu'avait eue sous les yeux
le traducteur arménien.
Cette opinion paraît trop rigoureuse et le texte gret,
en général, est meilleur que l’arménien. Toutefois, il
y aurait lieu de distinguer nettement : 1° le corps des
actes, ὃ 1-45*, donnant le procès-verbal des deux
séances du procès; 2° le prologue et la‘conclusion, qui
forment un cadre dans lequel fut à une date posté-
rieure enchâssé le document. En ce qui concerne 19, il
ne faut pas préférer ὃ 3, 7, 18, 33 de l’'arménien aux
versets correspondants du grec, ni compléter certaines
portions du grec par l’arménien. Le texte grec semble
être une copie si fidèle du procès-verbal officiel qu’on
peut négliger complètement le texte arménien sauf
pour le nom du martyr ?. Malgré l'opinion émise par
Hilgenfeld, les Acta præfecloria græca méritent plein
crédit. °
Eusèbe et saint Jérôme paraissent avoir tiré parti
en outre d'un écrit connu de leur temps sous le
nom de Defensio Apollonii. Le texte grec n’est donc
pas une pièce artificielle, toutefois exception faite du
prologue et de la conclusion, ce texte et la tradue-
tion arménienne n’ont pas laissé de s’écarter plus ou
moins du document probablement primitif qu'ils ont
utilisé. Ceci est évident pour le grec et la constatation
n'est guère moins facile à faire pour l’arménien.
Le manuscrit gr. 1219 (olim Colbert 4137), qui a déjà
fourni à H. Usener les Act1 S. Timothei 1), a été écrit
au ΧΙ -ΧΙΙΘ siècle par un scribe peu soigneux ou, en
tout cas, peu en garde contre certaines méthodes peu
exactes de transcriptions fréquentes chez les Byzan-
tins de cette époque.
Depuis l’édition princeps de 1895, plusieurs se sont
succédé dont le texte a profité ν΄,
b. Le martyr. — ΤΠ n’y aurait rien à ajouter aux ren-
seignements donnés par Eusèbe et par saint Jérôme, si
le texte du manuscrit 2219 n'avait intitulé les actes :
Μαρτύριον τοῦ ἁγίου χαὶ πανευφήμου ἀποστόλου ᾿Αππολλώ
τοῦ χαὶ Σαχχέα. La forme ᾿Αππολυώ est une réminis-
cence des Actes des apôtres et d’autres écrits aposto-
liques ! qui, dans les cas obliques, s’écrit : ᾿Α πολλώ ou
Der Prozess des Christen Apollonius unter Commodus, dans
Sitzungsberichte der kôn. preuss. Akad. der Wissenschaf-
ten zu Berlin, 1894, p. 497-503; Ad. Hilgenfeld, Apollonius
von Rom, dans Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie,
1894, t. xxxvir, p. 58-91; E. G. Hardy, Christianily and the
Roman government, in-8°, London, 1894, p. 200-208. —
Analecta bollandiana, 1895, t. χιν, p. 284-294 : Sancti
Apollonii Romani acta græca ex codice Parisino græco 1219.
— %C, Callevaert, dans Revue d'histoire ecclésiastique, 1903,
t.1V, p.704. — 3 Ἡ, Usener, Acta 5. Timothei, in-8°, Bonnæ,
1877, —MUE, Th. Klette, Der Process und die Acta S. Apot=
lonii, in-8°, Leipzig, 1897, p. 92-131, avec trad. allem. du
texte arménien et trad. allem. du texte grec; Ad. Hilgen=
feld, Die Apologie des Apollonius von Rom, dans Zeitschrift
für wissensch. Theologie, 1898, p. 186 sq.; O. von Gebhardt,
Acta martyrum selecta, in-12, Berlin, 1902, p. 44-60; R. Knof,
Ausgewahlte Martyreracten, in-8°, Leipzig et Tubingen,
p. 37-44 ; M. von Sachsen, Der Heilige Martyrer Apollonius
von Rom, Eine historisch-kritische Studie, in-8°, Mainz,
1903, p. 4-36, avec trad. lat. du texte arménien par Basile
Sargiseau ; Chr. A. Papadopoulos, Ἰστοριχαὶ Μελέται, in-8°
Jérusalem, 1906, p. 56-59 ; IH. Leclereq. Les martyrs, t. n,
1902, p.112-119.— 156 Act. apost., xvirt, 24; x1x, 19; I Cor,
1,125: 10%, 5,16, 22 τ ν 6: XVI, 12. ΠΟΥ RE 10
msi
don
ΠΥ M à ΟΝ
ΩΣ
7 Ψ cadet)
DS
* Re
Ve.
‘
CE
me
[UT τ"
per
DROIT
ολλώ 1, Le titre d’apôtre concédé au martyr est le
sultat de la confusion introduite par le scribe entre
ollonius et Apollos, compagnon de saint Paul; peut-
e même est-ce à ce titre que les Actes ont été
piés dans le ms. /219 qui contient plusieurs Vies
pôtres, tels que Barnabé, Aquilas, Philippe, Timo-
Le surnom de Yazéae, qui reparaît plusieurs fois
4,24, 47), a suggéré les deux explications suivantes:
Ménologe de Basile donne à Apollonios le titre
évêque de Césarée. Or, à eette époque le titulaire du
ège de cette ville se nommait Zazyaios dont Σαχχέας
erait simplement une altération ; explication vrai-
mblable, bien que rien ne prouve que l’Azo} du
… Ménologe soit celui dent nous avons les actes. —
_ Darius serait l'équivalent grec du syriaque στα 3 1,
L veul dire « le Juste »; ce qui est plus douteux.
Dans les synaxaires, on trouve au 23 juillet cette
— mention : Αθλησις τοῦ ἁγίου μάρτυρος ’ Αππολλνωίου
ἐπισχόπου Ῥώμης ἦ, cette insertion parmi la liste épisco-
‘pale romaine est un simple enjolivement.
. 6, La dale. — Nous savons que le martyre d’Apol-
onius se place sous le règne de Commode, par consé-
- quent entre les années 180 et 192. La mention de
. Perennis, préfet du prétoire, permet de réduire l'écart
entre 180 et 185, date à laquelle ce magistrat fut
elevé de la charge qu'il n’exerça seul qu’à partir de
année 183, c’est donc entre 183-185 que souftrit Apol-
nius Ὁ. Aucune autre source que nos actes ne fait
nnaître que Pérennis ait reçu la préfecture d’Asie, ce
paraît faux.
date du 21 avril est douteuse. Le martyrologe
ain, Usuard, Adon, Notker le mettent au 18 avril;
e synaxaire de Constantinople au 23 juillet.
d. Le procès. — Le procès d’Apollonius a soulevé
d'intéressantes questions concernant le droit et la pro-
. Jci, comme dans ce qui précède, nous suivons et
citons fréquemment l'étude de C. Callewaert.
- Deuxincidents se sont produits du cours du procès :
10 Le dénonciateur d’Apollonius a été condamné à
- mort et sa dénonciation rejetée ; ainsi l'accusation tom-
… bant d'elle-même, comment Perennis a-t-il pu trouver
- matière à procès ? — 20 L'intervention du sénat dans
… une affaire instruite devant le tribunal du préfet du
. prétoire, délégué impérial, est-elle conciliable avec les
données du droit public? Avant d'aborder ce double
.… problème il est nécessaire d'examiner le crime juridique
. quia motivé la mise en accusation et la condamnation
ξ _A'Apollonius.
ὃ, Le délil. — Le procès comporte deux audiences
“n. 1-10 et n. 11-45). Dans la première audience,
_ Perennis interroge Apollonius : « Es-tu chrétien? »
_n. 1). Celui-ci répond : « Oui, je suis chrétien » (n. 2).
Cela pourrait être toute la matière de la condamnation,
d'après la législation de Trajan : Si deferantur el arguan-
…_ ur puniendi sunt. Cependant l'accusé peut encore
renier sa profession de foi : Qui negaverit se christia-
num esse, idque reipsa manifestum fecerit, id est suppli-
-cando dis nostris, quamvwis suspeclus in præterilum, ve-
niam ex pænilentia impetret, c'est toujours le rescrit de
Ἢ 1 Pape-Beuseler, Wôrlerbuch der griechischen Eigen-
— namen, 3° édit., in-8°, Braunschweig, 1884, t, 1, p. 111.
LR. Secberg, ᾿Απολλὼς ὁ χαὶ Σαχχέας, dans Theolo-
_gische Literaturblatt, 1900, t. xx1, p. 3 Synax.
Eccles. Constantinop., 835. — ὁ Cf. Zürcher, dans Büdin-
gens Untersuchungen zur rômische Kaisergeschichte, t. 7,
p: 241; Kirschfeld, Untersuchungen auf dem Gebiet der
… rümische Vervaltungsgeschichle, p. 228; C. Erbes, Das
Modesjahr des rômischen Martyrers Apollonius, dans
Zeitschrift für die neutestamentliche Wissenschaft und die
Kunde des Urchristentums, Giessen, 1912 τ. χα, 369-
225. —
PERSÉCUTEUR
1638
Trajan. Et Perennis s’en empare et se guide d’après lui.
Π invite Apollonius à « changer d'opinion (μετανόησαν)
et à jurer par le génie (τύχην) de Commode » (n. 3).
L'inculpé refuse, il ne peut ni changer d'opinion ni
prêter le serment demandé, mais il consent à jurer, par
le vrai Dieu, qu'il vénère l’empereur et prie pour sa
majesté (n. 6). Perennis insiste, Apollonius s’obstine :
« Je me suis déjà expliqué sur la confession (μετάνοια)
et le serment; écoute-moi au sujet du sacrifice. Nous
offrons au vrai Dieu un sacrifice spirituel et nous prions
tous les jours le Dieu invincible du ciel pour Commode
qui règne sur terre » (n. 7-9). Perennis compte sur la
réflexion et donne du temps à Apollonius pour déli-
bérer en lui-même (n. 10).
La deuxième audience suit la première à trois jours
de distance. Dans l'intervalle, l'affaire s’est ébruitée
et, cette fois, Perennis est entouré de sénateurs, de
conseillers, de savants. On donne lecture du procès-
verbal de la précédente audience et le préfet ajoute :
« Qu’as-tu décidé, Apollonius? » (n. 11). — « De rester
fidèle à Dieu (θεοσεύη), comme tu l’as établi dans les
actes qui nous concernent »(n. 12). Ceci équivaut à un
nouvel aveu de la profession du christianisme. Perennis
ne se tient pas pour battu : « À cause de la décision du
sénat (διὰ τὸ δογμα τῆς συγχλήτον), je te conseille de
changer d’avis (μετανοῆσαι!) et de vénérer et d’adorer
les dieux que nous, tous les hommes, nous vénérons et
adorons, et de vivre avec nous » (n. 13). Apollonius
répond : « Je connais la décision du sénat, Perennis,
mais je suis devenu serviteur de Dieu (θεοσεδής) pour
ne plus vénérer des idoles faites de main d'homme. »
Ensuite il explique son refus d’adorer les idoles parce
qu'il adore le vrai Dieu du ciel (n. 14-16*); il s'étend
longuement sur la faute de ceux qui adorent des êtres
sans vie (n. 16-20), des plantes (n. 215), des animaux
(n. 21), ou des hommes (n. 22). Perennis ne discute pas,
mais il rappelle la loi : « Apollonius, la décision du
sénat est queles chrétiens n’ont pas droit à l'existence »
(Χριστιανοὺς μὴ etvæ) (n. 23). Ceci est clair, la réponse
d’Apollonius ne l’est pas moins : selon lui, une décision
humaine ne peut prévaloir sur une prescription divine,
d’ailleurs plus on fait de martyrs, plus Dieu fait de
chrétiens (n. 24). Personne n'échappera à la mort et
au jugement (n. 25), mais les chrétiens meurent chaque
jour à leurs passions (n. 26), ainsi ils redoutent d'autant
moins de mourir pour leur Dieu (n. 27). Mourir par la
hache, par la dysenterie, par la fièvre, n'est-ce pas
toujours mourir ? (n. 28). Perennis dit : « Tu es donc
bien décidé, Apollonius? Aimes-tu de mourir? »
(n. 29) — « J'aime la vie, mais je ne redoute pas la
mort par amour de la vie » (n. 30). On est en pleine
controverse, Perennis ramène aux débats : « Je ne sais
ce que tu dis et ne comprends pas sur quel point de
droit tu prétends m'instruire » (n. 31). Apollonius
déplore l’aveuglement de Perennis, qui l'empêche de
voir le Logos du Seigneur (n. 32). Dans l'assistance, un
philosophe cynique intervient et dit : « Apollonius, tu te
moques de toi-même » (n. 31). Apollonius réplique
qu’il sait prier et non plaisanter, mais la vérité semble
plaisanterie à ceux qui ne veulent pas l'entendre
(n. 34). Perennis, désireux de reprendre pied, dit :
« Nous aussi nous savons que le Logos de Dieu forme
l'âme et le corps du juste qui a reconnu et appris ce
370. —5Cf. H. Quentin, Les marlyrologes historiques du
moyen âge, Étude sur la formation du martyrologe romain,
1908, p. 309, 380. — ὁ Th. Mommsen, Der Proxess des
Christen Apollonius unter Commodus, dans Sittungsberichte
der kônigl. preuss. Akadem. der Wissenschaften, Berlin, 18%,
n. 27, p. 497-503 (avant la découverte du texte grec);
Th. Klette, Der Process und die Acta δι Apollonii, in-S°,
Leipzig, 1897, dans Texte und Untersuchungen, t. XY,
fase. 2; C. Callewnert, Questions de droit concernant ἰδ
procès du martyr Apollonius, dans Revue des questions
historiques, 1905, τὶ LXXVU, p. 349-375.
1639
qui est agréable à Dieu » (n. 53). Aussitôt Apollonius
applique cette idée sur le Logos à Jésus-Christ et
expose rapidement la doctrine fondamentale chré-
tienne sur la personne du Christ, son enseignement et
son œuvre réparatrice (n. 36). Il rappelle ses princi-
paux préceptes de morale (n. 37) et sa vie exemplaire
qui lui valut une grande réputation de vertu, mais
lui attira la persécution des méchants, qui haïssent
naturellement les justes (n. 38), comme l’afirment
l'Ecriture sainte (n. 39) et Platon (n. 40). De même
que des calomniateurs ont condamné Socrate, ainsi
des méchants ont condamné notre Maître (n. 41) et,
_avant lui, les prophètes qui l'avaient annoncé. Nous
l’honorons avant tout parce qu'il nous a enseigné
d’admirables préceptes de vie (n. 42). Et quand même
la doctrine de l’immortalité de l'âme, du jugement et
de la résurrection serait, comme vous le croyez, une
erreur, nous subirions volontiers cette illusion, puis-
qu’elle nous a appris à bien vivre et nous donne l'espoir
de la vie future, au moment même où nous souffrons
le contraire ici-bas (τ. 42 ). Perennis, qui nes’attendait
pas sans doute à toute cette exposition, veut en finir :
« J'espérais, Apollonius, dit-il, que tu serais revenu de
cette persuasion (τὸ λοιπὸν μεταδεῦλῆσθαι τῆς τοιαύτης
προαιρέσεως), et que tu aurais vénéré les dieux avec
nous » (n. 43). « Et moi, répond Apollonius, j’espérais
que j'aurais pu, par ma défense (ἀπολογία), t’arnener
à ouvrir les yeux de ton âme à la vérité » (n. 44).
Perennis reprend : « Je voudrais t’acquitter, Apollo-
nius, mais j'en suis empêché par le décret (δόγμα) de
l'empereur Commode. Toutefois, je te ferai traiter
avec humanité dans l’exécution de la sentence capi-
tale » (n. 45°).
Tout ce développement s'appuie sur les acla præ-
fectoria, le procès-verbal de l’audience, sauf quelques
détails qui n’en altèrent pas essentiellement la phy-
sionomie !, Abstraction faite de la partie théologique
et apologétique (n. 5-6 ; 8-9 ; 15-22 ; 25-28) de l’inter-
vention du philosophe cynique (n. 33-34) et d’une
remarque du préfet qui provoque l’apologie présentée
par l'inculpé (n. 35-42), nous pouvons ressaisir le
schéma juridique de la cause conduite d’après les prin-
cipes de procédure du rescrit de Trajan et instruite
sur le fait de la profession de christianisme.
La détermination spécifique du chef d'accusation et
du délit est établie par cette question : « Es-tu chré-
tien ? » et par l’aveu sans restriction que fait l'inculpé.
Cet aveu établit juridiquement la culpabilité qui, dans
la procédure ordinaire, entraînerait la condamnation.
Mais, d’après le rescrit de Trajan, le chrétien accusé,
même en aveu, peut échapper à la conséquence par un
acte d’apostasie. C’est à cela que tend Perennis, dési-
reux de sauver Apollonius. Il le lui dit (n. 3), il y
revient (n. 7) et lui accorde un délai pour réfléchir
(n. 10). Dans la seconde audience, il ne désespère pas
d’être plus heureux (n. 13), lui rappelle le contenu du
sénatus-consulte défendant d’être chrétien (n. 23), lui
rappelle à quoi il s'expose en s’obstinant (n. 29) et ne
cache pas, avant de prononcer la sentence, qu’il avait
espéré une autre issue (n. 43). Dès lors, il ne lui reste
qu’à appliquer la loi (n. 45) et il devient évident que
le serment et les actes de culte proposés à l'accusé ne
sont considérés par le préfet que comme des moyers
d'instruction, comme des signes nécessaires et sufli-
sants d’apostasie. Le refus opposé par Apollonius n’est
tenu par le juge ni par l’accusé pour un crime juri-
dique : il n’est qu’une manif slation de christianisme
et par conséquent une preuve de culpabilité. La culpa-
bilité elle-même réside dans le refus du changement
d'opinion, la ματάνοια. Perennis s’en explique nette-
? Notamment en ce qui concerne l'identité de l'accusé,
le libellé de la sentence.
DROIT PERSÉCUTEUR
ment quand il cite le texte du sénatus-consulte :
Χριστιανοὺς un εἶνα: (n. 23), tandis qu'il ne considère
l’apostasie et l’acte de culte envers les dieux que
comme une interprétation et une conséquence du
sénatus-consulte : διὰ τὸ δόγμα τῆς συγχλήτου (n. 13).
La même conclusion s'impose si on considère la
nature des actes qui sont imposés au confesseur.
Comme manifestation de sentiments loyalistes à
l'égard de l’empereur ou de l’État, il semble qu’il y ait
une notable différence entre le serment prêté par le
génie de l’empereur, le sacrifice offert à la statue
impériale et les honneurs rendus aux dieux. Or, le
préfet semble mettre tous ces actes sur le même rang.
11 demande d’abord ie serment (n. 3), puis le sacrifice
aux dieux ou à l’image impériale (n. 7); dans la
deuxième audience, il n’est plus question que d’hono-
rer et d’adorer les dieux (n. 13); enfin, le paragraphe 43,
qui veut manifestement résumer tout ce qui a été
proposé antérieurement, parle uniquement d’honorer
les dieux. Dans l’intention du juge, tous ces actes sont
équivalents, parce que tous, également opposés au
christianisme, ont la même valeur comme signes
d’apostasir. En particulier, le serment déféré ne peut
être considéré que comme un acte d'idolâtrie. Car,
tout en refusant de jurer par le génie divinisé de
᾿ Commode, l'accusé se déclare prêt à déclarer ses senti-
ments de fidélité à l’empereur par un serment prêté
au nom du vrai Dieu (n. 6) : et malgré ses bonnes dispo-
sitions à l’égard d’Apollonius, le préfet ne relève pas
cette déclaration de loyalisme, sur laquelle l’accusé
revient plus loin (n. 9). C’est une preuve de plus que
juridiquement le procès ne roule pas sur une question
d’hostilité à l'État, mais de religion. 7
Nous sommes donc en droit de conclure qu’Apollo-
nius ἃ été formellement et juridiquement condamné
pour crime de christianisme, parce qu'il s’est avoué
chrétien (n.2) et n’a pas voulu rétracter cet aveu en
honorant les dieux (n. 43). C’est ce que dit Eusèbe,
qui assure que le martyr fut condamné d’après une
sentence du sénat qui interdisait de « pardonner aux
chrétiens quand une fois ils avaient paru devant un
tribunal, 5115 ne se rétractaient pas, conformément à
une ancienne loi de chez eux. » Eusèbe se sert du mot
νόμος, et s’il ne cite pas le libellé même de cette ἰοὶ, il
en exprime bien la portée générale. Il n’est pas dou-
teux qu’il connut le rescrit de Trajan et il en ἃ vu, dans
la juridiction suivie à l’ésard d’Apollonius, une appli-
cation. Il l’appelle une Loi, et avec raison, parce que
le rescrit de Trajan avait force de loi; il fait plus, il
l'appelle ἀργαῖος νόμος, puisque le rescrit en question
suppose et interprète une loi antérieure, qui n'est
autre que celle de Néron.
f. La base juridique du procès. — Reprenons ‘le
récit d’Eusèbe et nous voyons que l'historien a connu
des faits dont les actes d’Apollonius ne gardent aucune
trace, probablement parce qu’il a pu insérer dans son
recueil d'anciennes passions un texte dont le nôtre
n’est qu'un fragment mutilé. A Rome donc comparut
en justice un fidèle nommé Apollonius, accusé par un
de ses serviteurs, lequel produisit son accusation de
façon bien inopportune. Une loi impériale défendait
de laisser vivre ceux qui dénonçaient de telles gens.
Sur-le-champ, et d’après la sentence de Perennis, on
lui brisa les jambes. Le dénonciateur n’est pas un ser-
viteur d’Apollonius, mais un serviteur du démon.
Eusèbe le désigne par le terme ὃ αχόνος, sans se pré-
occuper autrement de sa condition civile ou sociale,
parce que, d’après une préoccupation commune à
beaucoup d'écrivains des premiers siècles, l'historien ἃ
en vue de rappeler que c’est le démon qui suscite les
persécutions et inspire les délateurs des chrétiens.
Cependant une série d'indices semblent indiquer que,
dans la source consultée par Eusèbe — les actes com-
Η
ἶ
1640
| ἃ
1641
plets d’Apollonius — le διαχύνος en question était,
en réalité, un serviteur, un esclave de l’accusé lui-
même. Dans le texte d’Eusèbe, il suflit d’omettre les
mots εἰς ταῦτα ἐπιτηλείων αὐτῶν pour y retrouver le
sens que nous venons d'indiquer, C’est d’ailleurs ainsi
que saint Jérôme a compris le texte d’Eusèbe ou la
source différente à laquelle il a puisé ses renseigne-
ments : Apollonius. a servo proditus. Ainsi s'explique
parfaitement comment le dénonciateur a été con-
damné et exécuté avant même qu’on ait instruit le
procès d’Apollonius, car le droit pénal romain décré-
tait la peine de mort contre l’esclave qui accusait ou
dénonçait son propre maître. On lui appliquait le
genre de mort le plus cruel : la peine du crurifragium,
notamment, se retrouve plusieurs fois dans les sources
du droit pour le cas qui nous occupe !,
Eusèbe, toutefois, a eu le tort de céder à une ten-
dance trop commune parmi les écrivains chrétiens,
disposés à exagérer, dans l'interprétation de certaines
lois, les dispositions favorables aux chrétiens, jusqu’à
faire passer pour des mesures de protection du chris-
tianisme des décisions qui n'avaient nullement ce but.
Nous en avons, peut-être, un nouvel exemple ici. Car
la disposition du droit pénal punissant de mort l’es-
clave qui dénonçait son maître semble être transformée
par Eusèbe en une loi prononçant la même peine contre
tout dénonciateur de chrétiens. Cette dénonciation,
toutefois, n’est pas si flagrante chez Eusèbe, qui se
contente de parler d’une façon indéterminée des dénon-
ciateurs de telles gens, τῶν τοιῶνδε unvuras. La signifi-
cation de τῶν τοιῶνδε dépend du contexte. Si, dans
le membre de phrase précédent, il avait été question
d’un διαχόνος personnel d’Apollonius, le second membre
devrait s'entendre de la punition d'esclaves qui dé-
noncent leurs maîtres. Apollonius a donc été dénoncé
par un de ses propres esclaves, lequel a été condamné
sur l'heure au supplice de la rupture des jambes par
Perennis.
Cela fait, on a passé à l'instruction d’une cause à la
suite d’une dénonciation non recevable et le fait a paru
si extraordinaire, la procédure si irrégulière que, pour
cela seulement, il a été mis en doute. Mommsen, tou-
jours impétueux, prétend ne voir dans cette contra-
diction qu’une légende chrétienne empressée à tirer
une vengeance posthume du dénonciateur. La légende,
si légende il y eut, a, au contraire, cherché à aggraver
les tourments d’'Apollonius en lui faisant subir lui-
même la peine du crurifragium, qui fut, au dire d’Eu-
sèbe, réservée au dénonciateur.
En droit, l'accusation ou la dénonciation faite par
un esclave contre son maître était nulle de plein droit
et non recevable. Mais, quand la nullité n’était con-
statée — comme il faut le supposer ici — qu'après
l'inscription du nom de l'accusé au rôle judiciaire, le
cours de l’action judiciaire n'était pas arrêté sans une
déclaration solennelle de non-lieu (liberare ou absol-
vere), qui équivalait à une abolitio ex lege en faveur de
l'accusé. S'il n’en fut pas ainsi dans le cas d’Apollo-
nius, la faute en est à Perennis, qui n’était pas aussi
bien disposé à l'égard de l'accusé qu'Eusèbe se plaît
à nous le dire. Il ἃ hésité à prendre lui-même l’initia-
tive d’une sentence d’acquittement, parce que, dans
l'espèce, il dépendait de l'accusé lui-même de se faire
acquitter quand il le voulait. En effet, Apollonius
pouvait demander immédiatement l'abolilio ex lege :
À On voit ce qu’il faut retenir — rien — de cette note de
L: Duchesne, Hist. ἀπο. de l'Église, 1911, t. 1, p. 252:
“ L'histoire du délateur exécuté,bien que sa dénonciation
Soit le point de départ d’un procès criminel, est d’une
grande invraisemblance. Ce détail, qui n'est rapporté que
par Eusébe (!), peut provenir d’une confusion : un accident
arrivé au délateur a pu être transformé en un châtiment
légal. » — 2 Vie de Pertinax, c. IX, X : eos, qui calumniis
DICT, D'ARCH. CHRÉT.
DROIT PERSÉCUTEUR
1642
Perennis l’escomptait peut-être, vu la gravité du délit
de christianisme, qui était traité comme lèse-majesté.
En outre, d’après la jurisprudence spéciale suivie en
matière de christianisme, l'accusé pouvait à tout mo-
ment arrêter le cours du procès par un simple désaveu
de christianisme. Mais Apollonius ne fait ni l’un ni
l’autre, si bien que, malgré la non-recevabilité de la
dénonciation qui a entraîné, en vertu du droil commun,
la punition du dénonciateur, le procès a suivi son cours
normal à cause du caractère spécial de la jurisprudence
antichrétienne, et a amené la condamnation del’accusé.
Cette explication est plus ingénieuse que probable :
elle cherche avec raison la solution dans l’application
simultanée du droit commun à l’accusateur et du droit
spécial antichrétien à l'accusé. Néanmoins, elleseheurte
à des difficultés de droit et de psychologie telles que
C. Callewaert ne croit pas pouvoir l’accepter, et en
voici les raisons.
Une ancienne loi, renouvelée par Constantin, défend
expressément de donner suite à une dénonciation faite
par un esclave contre son maître ou par un affranchi
contre son patron. La seule suite que comporte une
semblable cause est la punition immédiate du dénon-
ciateur. 11 semble donc que cette prescription ne peut,
en aucun cas, avoir été appliquée de telle manière que
la dénonciation ait été admise et après l'instruction du
procès on ait châtié le dénoncé comme venait de l’être
le dénonciateur. Des textes ont été apportés dans les-
quels le magistrat condamne au préalable l’accusateur
et déclare l'accusé liberatus ou absolutus 3. Mais on
n'apporte aucun cas dans lequel le procès aurait été
instruit ou continué. D’où il faut conclure que l’accusé
devait être renvoyé indemne.
Si Perennis avait pu sauver Apollonius malgré lui-
même, il n’y eût pas manqué; ses dispositions bienveil-
lantes en font foi, elles ont frappé Eusèbe et tous ceux
qui, après lui, ont lu les actes. Tout d’abord Perennis
s'efforce d'amener Apollonius à résipiscence (n. 3) et
insiste un instant après (n. 7). Loin de s’irriter d’un
refus, il accorde un délai prolongé, qui dispense l’in-
culpé de prendre un parti trop prompt (n. 10); ilne lui
propose pas ce délai, il le lui impose et il n’en fixe pas
le terme, afin de pouvoir reprendre l'instruction au
moment le plus propice.
Ces bienveillantes dispositions se retrouvent dans la
deuxième audience. Perennis laisse à Apollonius toute
liberté non seulement de se défendre, mais même d’at-
taquer les divinités païennes (n. 14-22). 1] maniteste
sa désapprobation pour l'interruption désobligeante
d’un philosophe cynique (n. 33) en condescendant à
une sorte de discussion philosophique courtoise sur la
doctrine du Logos, qui avait provoqué la vivacité du
cynique (n. 35-43). Remarquons encore avec quelle
courtoisie il prévient l’accusé que ses dissertations
théologiques s’écartent de l'instruction judiciaire et du
débat juridique (n. 31). A plusieurs reprises il rappelle
à Apollonius qu'il s'expose à une condamnation capi-
tale : mais ce ne sont pas de grossières menaces,
comme il n’est pas rare d’en rencontrer même dans les
actes authentiques des martyrs. Ce sont plutôt des
allusions délicates et voilées qui n’ont rien d’offensant
(n. 10, 13, 23, 29). Remarquons enfin avec quelle sym-
pathie il exprime son regret de n'avoir pu ramener
Apollonius à d’autres sentiments qui auraient permis
de l’acquitter : au fond, c'est un ultimatum, mais
adpetiti per servos fuerunt, damnatis servis delatoribus libe-
ravil, in crucem sublatis talibus Servis. Vie de Didius
Julianus, ce. 11, 1 : factus est reus ed a Commodo.. Didius
liberatus est accusatore damnato; 2: absolutus iterum ad
regendam provinciam missus est, ete. Vie de Septime-Sévère.
C. IV, 3 : reus faclus, sed a præfectis prætorii, quibus audien-
dus datus fuerat, ..absolutus est CALUMNIATORE N
CRUCEM ACTO.
IV. 52
1643
combien mitigé dans la forme (n. 43). Finalement, il
faut en arriver à la sentence de condamnation. Mais
avant de la prononcer, il assure l’accusé de ses sym-
pathies, déclare qu’il ne le condamne que forcé par
son devoir de juge et qu'il le traitera avec humanité
dans l'exécution de la sentence capitale (n. 452).
Ces faits, observe avecuneirréfutable logique C. Cal-
lewaert, se passent de commentaires. Les dispositions
bienveillantes manifestées par Perennis sont, à n'en
pas douter, sincères. Elles doivent dater de plus haut
que le commencement du procès. Elles nous autorisent
dès lors à conclure que, si Perennis avait pu éviter ou
arrêter le procès ou le terminer par une sentence d’ac-
quittement, il n’aurait pas manqué de le faire avec le
plus vif empressement. Puisqu’il ne s’y est pas décidé,
il est juste de reconnaître qu’il n’était pas en son pou-
voir de magistrat d'empêcher que le procès ne suivit
son Cours normal.
Ainsi, sur une dénonciation non existante, un juge se
trouve obligé d’instruire un procès et de condamner
un accusé. Pour résoudre cette contradiction, il faut
remarquer que l’action judiciaire de Perennis ne se
base pas dans l'espèce, sur l’acte de dénonciation nul
et non avenu, mais sur l’aveu de christianisme fait
par Apollonius dans l'instruction préliminaire. Cet
aveu substitue à un acte inexistant un flagrant délit
qui équivaut à une accusation régulière. Nous ne possé-
dons plus les actes de l’enquête préliminaire, mais on
peut les reconstituer sans peine et sans tomber dans
l'arbitraire. L’esclave se sera bien gardé de déclarer
dans son acte de dénonciation qu’Apollonius était son
maître. La dénonciation se présentant comme régu-
lière, le juge n’a pu que la recevoir et introduire l’in-
stance judiciaire. L’accusé a été cité, a comparu, a subi
l’interrogatio lege, sorte d'instruction préparatoire à
l’audience judiciaire proprement dite. D’après le droit
et formellement, c'était le magistrat lui-même qui
interrogeait, bien qu’en fait les questions auront été
souvent formulées par l’accusateur. On ne précise
nulle part l’objet de cet interrogatoire qui, d’après
Mommsen !, ne peut avoir roulé que sur deux points :
1° l’inculpé reconnaît-il la compétence du tribunal
auquel on le défère? 2° se reconnait-il coupable d’une
infraction à la loi citée par l’accusateur? Dans le cas
d’Apollonius, l'importance de la seconde question pri-
mait de loin celle de la première, surtout parce qu'il
suffisait d’une simple négation de christianisme pour
détruire tout l’effet d’une accusation et empêcher le
procès *.
Perennis demande donc à Apollonius s’il reconnaît
être chrétien, comme le porte l’acte d'accusation. Le
courageux martyr n'hésite pas un instant — la suite
du procès nous en fournit la preuve — à se déclarer
chrétien. Comme nous l’avons vu plus haut, cette dé-
claration constituait l’aveu formel du crime spécifique
dont il était accusé. Cet aveu était reçu officiellement
par le magistrat dans l'exercice de ses fonctions judi-
ciaires. Il constituait ainsi un flagrant délit qui sufii-
sait à lui seul pour que le préfet fût régulièrement saisi
de l'affaire.
On remarquera que la cause d’Apollonius repose sur
un aveu officiellement constaté d’où sort le flagrant
délit, lequel, en droit romain, équivalait à une accusa-
tion en forme. Ces aveux spontanés ne sont ni excep-
tionnels ni même rares dans les documents martyrolo-
1 Rômisches Strafrecht, in-8°, Leipzig, 1899, p. 388.— ? La
question de compétence du tribunal était évidemment de la
plus haute importance dès qu'il s'agissait d’une affaire qui
devait étre soumise, d’après l’ordo judiciorum publicorum, à
une des quæstiones perpeluæ. La compétence de chacune de
ces quæsliones était minutieusement délimitée, une quæstio
n’avait nulle autorité pour connaître d’un crime étranger à
la catégorie qui était de son ressort. Mais le crime de
DROIT PERSÉCUTEUR
1644
giques; nous en trouvons des exemples dans le cas du
Phrygien Quintus et de ses compagnons mentionnés
dans le martyre de saint Polycarpe, de même dans la
mention conservée par Eusèbe des habitants d’une
ville d'Asie proconsulaire qui se présentent en masse
devant le tribunal du proconsul Arrius Antoninus pour
y faire profession de christianisme. L'histoire du pro-
cès de saint Ptolémée, racontée par saint Justin, n’est
pas moins suggestive. Le préfet de la ville, Lollius
Urbicus, venait de prononcer la sentence de mort
contre Ptolémée, qui s’était déclaré chrétien. Un des
spectateurs, Lucius, chrétien lui aussi, s'adresse immé-
diatement à Urbicus pour protester énergiquement
contre l’iniquité de cette sentence. « Pour toute ré-
ponse, raconte saint Justin, Urbicus dit à Lucius :
Toi aussi, tu me parais être un chrétien comme lui. —
Parfaitement, répondit Lucius. Le préfet ordonna de
le conduire au supplice. » Un troisième chrétien subit
le même sort. Ilest clair, d’après le texte — et le but —
de saint Justin, que Lucius n’est pas condamné au
chef d’injures adressées à un magistrat romain. Leu
préfet ne relève pas ce que les paroles du spectateur
indigné peuvent avoir de blessant ; il demande unique-
ment s’il est chrétien. Sur sa réponse affirmative, il
l'envoie au supplice. Il est donc condamné formelle-
ment comme chrétien, sans avoir été dénoncé, pour
avoir avoué sa qualité de chrétien en présence du juge
en fonction. C’est le cas d’Apollonius. Malgré la non-.
recevabilité de l'accusation et la punition tout à fait
légale du dénonciateur, le nom d’Apollonius devait
donc être maintenu au rôle des accusés et le procès
devait être instruit comme si la dénonciation avait été
régulière.
g. La prétendue intervention du sénat et de l’empe-
reur.— L'intervention de l’empereur est surprenante,
cel'e du sénat est extraordinaire; cependant, au cours
de la deuxième audience on entend Perennis invoquer
à deux reprises un sénatus-consulte (n. 13, 23) et
excuser la condamnation qu'il porte par un décret de
l'empereur Commode (n. 455)
Il faut d’abord renoncer à faire d’Apollonius un
sénateur; ni Eusèbe, ni les actes n’en disent rien et il
est à peine probable qu’ils eussent passé sous silence
un renseignement de cette importance. Ce titre de
sénateur était une déduction qu’on croyait légitime
d’après l'indication que le procès s'était déroulé devant
le sénat, mais cette déduction gratuite ne sert à rien,
puisque le sénat n’avait pas à intervenir dans une
instance judiciaire contre un de ses membres. Apollo-
nius était connu pour son érudition et ses connais-
sances philosophiques, ce qui explique comment, ré-
pandu dans la société, il comptait des amis, ou des
envieux, et en tout cas des admirateurs, parmi lesquels
la nouvelle de sa mise en accusation a mis quelque émoi
et qui sont accourus à la deuxième audience.
Le procès ne s’est pas déroulé devant le sénat. Quant
au sénatus-consulte et au décret de l'empereur, dont il
n'est pas fait mention dans la première audience, mais
seulement dans la deuxième, rien ne prouve qu'ils aient
été pris dans l'intervalle de trois jours qui s’est écoulé
entre ces deux audiences. S'il en était ainsi, sénatus-
consulte et décret eussent constitué un élément juri-
dique nouveau dans le débat et il eût été juridiquement
nécessaire que Perennis en donnât lecture ou notifica-
tion oflicielle à l'accusé. Or cette notification n’a pas
christianisme ne ressortissait à aucune quæslio; il n'avaitété
introduit dans le droit pénal que lorsque les diverses caté-
gories de crimina ordinaria étaient déjà fermées. En outre,
la compétence de Perennis, préfet du prétoire et délégué de
l'empereur, était très étendue non seulement en matière
de répression de crimes militaires, mais encore en matière de
justice criminelle ordinaire, Mommsen, Rômisches Stra-
frecht, in-8+, Leipzig, 1899.
1645
été faite pendant le délai ni à l'audience. Au début de
la seconde audience, qui se rattache très étroitement
à la première, il n’en est fait aucune mention : le pro-
cès-verbal de l’audience précédente est lu et approuvé
sans restriction, sans addition (n. 11). La notification
n'est pas faite davantage au cours de la seconde au-
dience. Cependant — phénomène remarquable — le
préfet et l'accusé parlent de ces décisions du sénat et
de l'empereur comme d’une chose parfaitement connue
de l’un et de l’autre. En effet, toutes les fois (n. 13, 14,
23, 455) qu'il en est question, le texte grec se sert de
l’article démonstratif, τὸ δόγμα. Il ne s’agit pas, même
au n. 13, d’une décision quelconque, indéterminée, nou-
velle, mais d’un δόγμα bien connu et spécifié, qu’à la
première allusion (n. 13) Apollonius déclare connaître
(n. 14). Ce qui est plus frappant encore, c'est qu'à la
première mention du sénatus-consulte (n. 13) Perennis
n’en indique pas clairement le contenu : il se contente
d'en déduire une conséquence pratique (διὰ τὸ δύγμα...).
La portée exacte de la décision n’est donnée qu'au
n. 23, moins pour la faire connaître à l'intéressé que
pour appeler son attention sur la peine de mort qu'elle
prononce, comme le prouve la réponse d’Apollonius,
qui s'étend longuement sur l’attitude du chrétien vis-
à-vis de la mort (n. 24-28).
Nous devons donc conclure que la décision du sénat
et de l’empereur est antérieure à la première audience
du procès. En outre, il faut admettre que le sénat
west pas intervenu dans l'affaire d’Apollonius. Reste
à déterminer la nature du sénatus-consulte invoqué
à plusieurs reprises par Perennis. Ce n’est autre chose
que la loi pénale déjà ancienne qui défendait d’être
chrétien. Le sénat exerçait le pouvoir législatif; il avait
eu de tout temps, dans ses attributions spéciales, la
surveillance du culte et la répression des religions
étrangères. Il n’était donc que tout à fait juste et régu-
lier que, lorsqu'il s’est agi de proscrire le christianisme
par une loi générale de l'empire, les deux pouvoirs
législatifs de Rome, le sénat et l’empereur, aient con-
couru à la confection et à la promulgation de cette loi.
Elle pouvait donc être attribuée au sénat ou à l’empe-
reur. Il dépendait de ce double pouvoir législatif de la
maintenir ou de la supprimer, mais tout ce qui concer-
nait l'exécution de la loi était de la compétence spé-
ciale de l’empereur. Il était donc naturel, pour les juges
qui devaient l'appliquer, d’en attribuer la force obli-
gatoire à l'empereur régnant. C’est ea ce sens que,
dans 115 Actes de Carpus et de ses compagnons, de saint
Justin, des martyrs Scillitains, nous entendons les
juges insister — sans préciser toutefois — sur la volonté
ou les lois de l’empereur ou des augustes régnants,
pour extorquer aux accusés un désaveu de christia-
nisme ou pour les condamner à mort. Ainsi en agit éga-
lement Perennis. A lire les trois n. 13, 23 et 45u, le pré-
fet semble avoir en vue la même décision qu'il appelle
toujours τὸ δόγμα. Mais quand il est question de la
portée ou du contenu de la loi, il attribue celle-ci au
sénat. Quand, au contraire, il s’agit de son application
immédiate (n. 45°), il l’attribue à l'empereur Commode.
Puisque la loi était en vigueur depuis longtemps, rien
d'étonnant que le préfet et l'accusé en parlent comme
d'une mesure parfaitement connue; rien d'étonnant
‘que Perennis en déduise des conclusions (n. 13), avant
d'en préciser le contenu : Νριστιανοὺς μὴ εἶναι. Enfin
cette solution concorde parfaitement avec l'explication
fournie par le texte d'Eusèbe.
Les Actes d'Apollonius apportent une confirmation
positive au fait de l'existence d’une loi pénale contre
l'esse christianum, antérieure au rescrit de Trajan et
paraissant devoir être attribuée à Néron. Quant à la
forme spéciale suivant laquelle aurait été porté l'insti-
tutum Neronianum, ellenousest indiquée par les actes du
procès que nous venons de commenter, c’est un sénatus-
DROIT PERSÉCUTEUR
1646
consulte, ce qui n’est pas fait pour surprendre, puisque
l'autorité du sénat était bien plus considérable au mi-
lieu du 1° que vers la fin du 115 siècle et que les affaires
concernant le culte et les religions avaient été de tout
temps de sa compétence spéciale.
Au n. 23, Perennis fait allusion au contenu du séna-
tus-consulte porté contre les chrétiens. Il n’en donne
peut-être pas le texte, mais il semble au moins très
probable que les mots Χριστιανοὺς un εἶναι lui sont
empruntés textuellement. C’est une preuve nouvelle
de l’existence et même une partie du texte même de la
loi pénale qui interdisait d’être chrétien
christianos.
XXIII. ΒΙΒΙΙΟΘΒΑΡΗΙΕ.---α, d'Alès, La théologie de
Tertullien, in-8°, Paris, 1903, p. 381-388. — Ῥ, Allard,
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1897; Dix leçons sur le marlyre, in-12, Paris, 1907,
ch. nr : La législation persécutrice, p. 85-115; La situa-
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sation de lèse-majesté dans même revue, 1904,t. LXxXvI,
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: non licel esse
1647
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H. LECLERCQ.
DUBLIN (MANUSCRITS LITURGIQUES DE).
1° Bibliothèque 5 Trinity College : :
28. (Κ΄. 8. 4.) Liber Isaiæ prophetæ, græce. Frag-
menta rescripla. Huit feuillets du vie siècle : éd.
Abbott, dans Par palimpsestorum Dublinensium, Du-
blin, 1880, p. 17, etc. Voir Gregory, Textkrilik des neuen
Testamentes, 1900, t. 1, p. 84-85, et Ceriani, dans
Rend. ist. lombardo, 1886, t. xix, p. 211.
31. (A. 1. 8.) Evangelia cum scholiis, græce. Membr.
sæc. x-x1, 237 feuillets. Voir Gwynn, dans Hermathena,
1893, t. vins, p. 368-384; Gregory, op. cit., p. 143. Le
premier feuillet provient d’un autre ms. du 1x-x° siècle
et contient des fragments de Mare et Luc. Voir Abbott,
dans Hermathena, 1885, t. v, p. 151-153; Gregory,
op. cil., p. 427.
32. (K. 3. 4.) Evangelium 5. Matthæi (1, 17-XxM,
71), græce. Fragmenta rescripla sæc. VI (codex Z).
1 Le catalogue de T. K. Abbott, Catalogue of the mss
in the Library of Trinity College, Dublin, 1900, est à peu près
dépourvu de valeur.
— “
“ὁ «-
ἀρ. τ
«dote
ον ΡΝ
1049 DUBLIN
Éd. Abbott, dans Par palimpsestorum, p.3, etc. Voir
Gregory, op. cil., p. 84-85.
33. (D. 1. 28.) Fragmentum Epistolæ 5. Pauli ad
Romanos (νι, 23-x1v, 10), græce. Chart. sæc. x111-
x1v, 8 feuillets. Voir Abbott, dans Hermathena, 1893,
tv, p. 233-235: Gregory, Textkritik des Neuen
Testamentes, t.1., p. 314 ?.
45. (A. 4. 8.) Genesis cum commentariis, laline
(feuillets 22a-170a). Commencement du ΧΙ siècle.
Liber sancle Marie Belle Lande (Byland, Yorkshire).
Voir sur ce ms. Esposito, dans Hermathena, 1910,
t. xvr, p. 90-93.
46. (A. 1. 12.) Petit in-folio (26*17 cm.) de 184
feuillets non numérotés ". Exodus (feuillets 2a-128a)
εἰ Deuteronomium (feuillets 129a-184b) cum glossa.
xrre siècle. Les gloses, très nombreuses, portent les
noms de Rabanus, Origenes, Isidorus, Augustinus,
Gregorius, Hieronymus, Gislebertus, Beda. Au feuillet
16 on lit: Ex dono Henrici Prescott jurisconsulti Ces-
trensis, seplembris 22° anno Domini 1682,
47. (A. 4. 1.) Liber Josuæ cum glossa. Fin du xr1° siè-
cle (29,5 X 19,5 cm.). 76 feuillets non numérotés. Au
feuillet 1a la préface de saint Jérôme. Les gloses sont
signées Adamantius, Auguslinus, Isidorus. Un feuillet
manque à la fin et le texte se termine aux mots ossa
quoque (Jos., XXIV, 32).
48. (A. 4. 2.) Paralipomenon libri II (feuillets 2b-
139) cum oratione Manassis (feuillets 139b-141a) εἰ
glossa. xu1e siècle (28,2 X 19,2 cm.). 141 feuillets non
numérotés. Aux feuillets 1a-2a les préfaces de saint
Jérôme. Les gloses ne sont pas signées. Au xvr® siècle
ce ms. appartenait à John Arnold de Keynsham
(feuillets 46 b, 141 b).
49. (A. 7. 13.) Liber Job cum commentariis. Χαι ὃ siècle
(27 X 17 cm.). 99 feuillets non numérotés. Aux feuil-
lets 2a-9b un commentaire anonyme sur Job, dont le
commencement manque. Christi nuncius δαί.
Dignum quippe erat ut omnes in semet ipsis bonum
"ostenderent, etc., … (fin) Prius, ut aiunt, scribil prosa,
post metro, ul ibi, pereat dies. Item ad ullimum in resti-
tutionem temporalium scribit prosa. Nota etiam quod
inprimis personam aplam describil ut talis posse uincere
uideatur. Entre les feuillets 8 et 9 un ou plusieurs
feuillets sont perdus. Aux feuillets 10a-99b le livre de
Job avec une glose marginale très abondante. La
dernière glose porte seulement un nom d’auteur,
Samuel. Sur le feuillet 1 une main du xive siècle ἃ
ajouté Liber Sancti Marit de Cumbermara (Cum-
bermere, abbaye cistercienne au comté de Chester),
“et aux feuillets 2a, 99b on lit Ex dono Henrici Prescott
Cestrensis 1681.
50, (A. 4. 20.) Le Psaulier de Ricemarch. Écrit
vers 1082 par un certain Ithael avec des lettres ornées
peintes par Ieuan. Avant le psautier, le martyrologe
hieronymien et, à la fin, des vers latins écrits par Rice-
march. Voir Bradshaw, Collected papers, 1889, p.477-
79; Lindsay, Early Welsh script, 1912, p. 33; Gou-
gaud”*, dans Revue cellique, 1913, t. xxx1V, p. 22-23;
Delchaye, dans Analecta bollandiana, 1913, τ. ΧΧΧΙΙ,
Ῥ. 369-407. Une étude minutieuse de ce ms., avec fac-
similé de 76 pages, vient d’être publiée par la Henry
Bradshaw Society, 2 vol., Londres, 1914.
HA (Ὁ... 2.) Bibliorum Sacrorum pars, SCil. Fons ἣν
Æccles., Sap., Jesus Syrach. Prophetæ, Novum Testa-
À Je ne sais pas où se trouve le ms. que Gregory, op. cit.
supra, t: τ, p.251; t. ur, p. 1137, mentionne ainsi : « Gil-
more, Ireland, Evangelia Græc., sæc, ΧΙ. » — ? Les feuillets
“de la plupart des mss de Dublin ne sont pas encore numé-
rotés, — * Dans ce travail utile dom L. Gougaud a donné
un répertoire complet de tous les ouvrages où se trou-
went des fac-similés des manuscrits de Dublin en écri-
ture irlandaise, Ainsi, en renvoyant à son article, nous
(MANUSCRITS LITURGIQUES DE
1650
mentum, cum Prologis 5. Hieronymi. xt siècle
(34 Χ 21,5 cm.). 180 feuillets non numérotés. Grandes
initiales en vert, rouge, bleu, lilas et or, avec jolies
miniatures, Les Canons d’'Eusèbe sont très ornés.
Aux feuillets 1-6, une table de chapitres. Ce ms. fut
très probablement écrit en Angleterre. A la fin (feuil-
let 180b) on lit d’une main du xve siècle : Iste Liber
constat abbattie (?) de Westderham, et au feuillet 7a, de
la même main : Abbe (?) de Westderham (comté de
Norfolk).
52. (Sans cote.) Le Livre d’Armagh. Écrit à Armagh
par Ferdomnach en 807. Le Nouveau Testament avec
les documents concernant saint Patrice, etc. Édition
diplomatique publiée sous le titre de Liber Ardma-
chanus, edited with introduction and appendices, en
1913, pour l’Académie royale d’Irlande par le Dr
Gwynn. Voir Warren, Liturgy and ritual of the Cellic
Church, 1881, p. 173-174; Whitley Stokes, The tri-
parlile Life of St. Patrick with other documents, dans
Rolls series, 1887, t. 1, p. χοσχοιν; Wordsworth and
White, Novum Testamentum latine, 1889, pars I,
p. ΧΙ; partis II fasc. 1, 1905, p. v-vi; 5. Berger, His-
loire de la Vulgate, 1893, p. 31-33, 380; Gregory,
Textkrilik des neuen Testamentes, 1902, t. τι, p. 710-711;
Stokes and Strachan, Thesaurus palæochibernicus, 1903,
t. τι, p. x; Newport White, dans Proceedings of the
Royal Irish Academy, t. xxv, section C, 1905, p. 203;
Lindsay, Early Irish minuscule script, 1910, p. 24-30;
Gougaud, dans Dictionn., t. 11, col. 2972 : CELTIQUES
(Lilurgies), et dans Revue celtique, 1913,t. XXXIV, p. 29-
30, 37; Lindsay, Notæ latinæ, 1915, p. 455.
53. (A. 1. 1.) Novum Testamentum cum psalmis ex
duplici recensione et variis prologis. Fin du Χατ 5 siècle.
Décrit par Schenkl, dans Sifzungsberichte der K. Aka-
demie in Wien, Philos.-hist. Klasse, t. cxxxur, Abhl.
vu, 1896, p. 43-44; Gregory, op. cil., p. 725.
55. (A. 4. 15.) Codex Usserianus. Evangelia latine
ex versione antehieronymiana. Édité par Abbott “,
Evangeliorum versio antehieronymiana, 2 vol., 1884;
voir Berger dans Revue celtique, 1883-1885, t. vi, p. 348-
357. Ce ms. paraît dater de la fin du vue siècle. Voir
Wordsworth and White, Novum Teslamentum latine,
1889, pars I, Ὁ. xxx111; Berger, Histoire de la Vulgate,
1893, p. 31, 381; Gregory, loc. cit., p. 607; Maunde
Thompson, Introduction Lo greek and latin palæography.
1912, p. 372-373; Gougaud, op. cit., t. XXXIV, p. 22;
Gywnn, Liber Ardmachanus, p. cexzu; Lindsay,
Nolæ latinæ, p. 454. Fac-similé, dans Modern lan-
guage review, 1911, t. vi, p. 449.
56. (A. 4. 6.) La Guirlande de Howth ou Usserianus
aller. Evangelia latine partim ex versione antehiero-
nymiana. Probablement du Χο siècle. Voir Abbott,
Evangeliorum versio, etc., t. 1, p. XIV-Xvin; Berger,
dans Revue celtique, t. νι, p. 355; Wordsworth and
White, op. cit., t. 1, Ὁ. xxx; Berger, Histoire, etc.,
p. 42, 381; Lawlor, Chapters on the Book of Mulling,
1897, p. 66, 186-201; Gregory, loc. cit, t. 11, p. 711;
t. at, p. 1331; Cochrane, dans Journal of the Royal
Society of antiquaries of Ireland, 1893, τι XXIN, p. 404-
407; Hoskier, dans The golden Latin Gospels in the
Library of J. Pierpont Morgan, 1910, p.xzviu, 71; The
genesis of the versions of the New Testament, 1910, t. 1
p.1095sq.; Gougaud, dans Revue cellique,t. XXXIV, p. 21-
22; Gwynn, Liber Ardmachanus, p. cXL; Lindsay,
22;
pourrons nous abstenir de citer ces ouvrages. — Ber-
ger, dans Revue celtique, t. VI, p. 354, 357, a montré que
cette publication laissait beaucoup à désirer au point
de vue paléographique, et suivant Hoskier, The golden Latin
Gospels in the Library οἱ J. Pierpont Morgan, 1910, p. x1x,
XLVIII-L, 71, les collations données par le Dr Abbott des
Livres de Kells et Durrow et des deux codices Usseriani
sont bien insuflisantes,
1651
dans Hermathena, 1914, t. x1, p. 45, et Nofæ latinæ,
p. 454.
57. (A. 4. 5.) Le Livre de Durrow :, virre-1x® siècles.
Evangelia latine. Publié par Abbott, Evangeliorum
versio, etc., 2 vol. 1884. Voir Berger, dans Revue
cellique, t. VI, p. 348 sq.; Histoire, etc., p. 41, 381;
Wordsworth and White, op. cit, t. 1, p. XXVIN;
Abbott, dans Hermathena, 1893, t. var, p. 199; Gre-
gory, op. cit., t. 11, p. 712; Stokes and Strachan, The-
saurus palæohibernicus, 1903, t. 11, p. xxIX; Hoskier,
Golden Latin Gospels, etc., p. xIX, xXLIX-L, 71; Gou-
gaud, dans Revue celtique, t. xxXx1V, D. 20-21; Gwynn,
Liber Ardmachanus, p. CXXXVIII-CXL; Zimmermann
ap. Sullivan, Book of Kells, 1914, p. 20; Lindsay,
Hermathena, t. XL, p. 44; Notæ latinæ, p. 454; Proc.
R. Irish Acad., 1916,t. xxxui, sect. C, p. 317, 403; Ellis,
Original letters of eminent men, p. 297.
58. (A. 1. 6.) Livre de Kells. Evangelia latine, vinr°-
x® siècles. Publié par Abbott, Evangeliorum versio, etc.
2 vol., 1884. Voir Berger, dans Revue celtique, t. VI,
p.348 sq.; Histoire, etc., p. 41-42, 381; Wordsworth
and White, op. cit., t. 1, p. Χαπι, 273; Gregory, 0p. cit.,
t. 11, Ὁ. 711; Gougaud, op. cit., p. 16-20, 37. L'édition
du Dr Abbott est incomplète. Wordsworth and White,
loc. cit., p. 273. Les peintures du Livre de Kells ont été
reproduites en couleurs par Sullivan, The Book of
Kells, 1914. Voir aussi Gwynn, Liber Ardmachanus,
p. αχχχνιι; Lindsay, Nofæ latinæ, p. 454; West-
wood, The Book‘of Kells, Oxford Lecture, 1886, Dublin,
1887; Wattenbach, Das Schriftwesen im Mittelalter,
3e édit. 1896, p. 374.
* 59. (A. 4. 23.) Livre de Dimma. Evangelia latine.
ixe siècle. Il est peu probable que ce ms. fut copié
par Dimma. Voir à ce sujet Lindsay, Early Irish
minuscule script, 1910, p. 12-16. Collationné en partie
par Hoskier, The genesis of the versions ot the New
Testament, 1911, L. 11, p. 95-276. Voir aussi Berger,
Histoire, eic., p. 381; Gregory, loc. cit., t. 11, p. 712;
Hoskier, Golden Latin Gospels, etc., p. Lir1: Stokes
and Strachan, Thesaurus palæohibernicus, 1903, t. 11,
p. xxIX; Gougaud, dans Revue cellique, t. XXXIV,
p. 23-24. Voir aussi d’Arbois, Essai d’un catalogue,
1883, p. 1x; Gwynn, Liber Ardmachanus, p. CXXXVIN;
Lindsay, Nofæ latinæ, p. 455. Entre les évangiles de
Luc et Jean une main postérieure a ajouté, proba-
blement aux 1x°-xe siècles, une Missa de visilalione
infirmorum (feuillets 50b-52b) éditée par Warren, The
liturgy and ritual of the Celtic Church, 1881, p. 167-171.
60. (Sans cote.) Livre de Mulling. Evangelia latine
parlim ex versione antehieronymiana. Œuvre de plu-
sieurs scribes probablement du virr® ou même 1x siè-
cle. Étudié à fond par Lawlor, Chapters on the Book
οἱ Mulling, 1897, 208 p. Collation partielle chez Hos-
kier, Genesis of the versions, 1911, t. 11, p. 278-379.
Voir aussi Berger, Histoire, etc., p. 33-34, 380; Abbott,
dans Hermathena, 1893, τ. vrir, p. 89; Gregory, op. cil.,
t. τι, p. 711; t. 1x, p. 1331; Lindsay, Early Irish
minuscule script, 1910, p. 16-24; Hoskier, Golden
Latin Gospels, 1910, p. ir; Gougaud dans Revue cel-
tique, 1913, t. XxxIV, p. 28-29. Voir aussi Gwynn, Liber
Ardmachanus, p.cxLu1; Lindsay, Notæ latinæ, p. 454.
A la fin de l'Évangile de saint Matthieu, d’une main
probablement du 1x° siècle, une Missa de infirmis
éditée par Warren, Liurgy'and ritual, ete., p. 171-173.
Sur la dernière page du ms., d’autres fragments litur-
giques aussi d’une main du 1x siècle. Voir Lawlor,
dans Hermathena, 1898, τ, x, p. 212-225,
M. Macalister, se basant sur des arguments qui paraissent
probables, a récemment soutenu, Essays and studies presen-
ted to William Ridgeway, 1913, p. 301, 302, que les Livres
de Durrow et de Kells ne peuvent pas remonter plus haut
que le milieu du 1x° siècle, Cette thèse est acceptée par
DUBLIN (MANUSCRITS LITURGIQUES DE)
1652
61. (A. 4. 14.) Evangelia laline cum argumentis
(19,5 X 13 cm.). x1° siècle. 116 feuillets numérotés.
avec 32 longues lignes à la page. Quelques feuillets
manquent à la fin et le texte se termine avec Joa., xm,
40; au commencement aussi des feuillets sont perdus,
la préface de saint Jérôme étant incomplète. Beaucoup
de capitales en or, ou en or mélangé de bleu, rouge et
vert. Aux feuillets 4 à 10, les Canons d’Eusèbe avec
colonnes d’or, surmontés des symboles des apôtres,
puis un feuillet est perdu et le texte commence avec
Matth.,1, 19. Entre les feuillets 102 et 103, quelques.
feuillets sont perdus et le texte manque de Luc.
XXII, 3, à Joa., 11, 1. Les feuillets 42 et 68 sont ornés
de grandes miniatures en or, rouge, bleu. vert et
lilas.
63. (A. 4. 3.) Fragmentum Evangelii S. Marci cum
glossa (25,5 X 17,5 cm.). xre-xrrre siècles. 79 feuillets
non numérotés. Grandes capitales vertes, rouges et
bleues. Quelques feuillets sont perdus au commence-
ment et entre les feuillets 55 et 56 encore 25 feuillets
manquent. Ce qui reste du texte va de Mare, 1, 3 à NII,
11, et puis de x, 3 à x11, 39. Les commentaires très
copieux sont tirés de ceux de Bède et de saint
Jérôme.
83%. (B. 3. 4) Missale secundum consuetudinenr
Ecclesiæ Eboracensis. Vélin, in-folio de la fin du
ΧΙ siècle. Beaucoup de capitales peintes en rouge,
bleu, lilas et or avec bordures fleuries.
90. (B. 3. 14.) Psalterium cum officiis B. Mariæ et
precibus pro mortuis. Vélin, in-8° du xru® siècle.
Grandes capitales enluminées avec or. Aux feuillets 1-4
un calendrier avec miniatures en or, bleu, rduge et
lilas. Au feuillet 2a on lit Liber collegii ex dono Tho.
Hally, Mar. 15. 1672.
94. (Ε΄ 5. 21.) Officia B. Mariæ virginis.(17 X 11 em.).
x siècle. 157 feuillets non numérotés. Beaucoup
de capitales et de décorations en or, rouge, bleu, lilas
et vert. Treize miniatures assez jolies, d'exécution
anglaise. Aux feuillets 1-6, le caiendrier.
98. (B. 3. 6.) Pontificale Cantuariense. xt1° siècle.
155 feuillets dont 70 b-73 b sont des additions d'autres
mains de vers 1200. Description détaillée de ce ms.
par H. A. Wilson, The Pontifical of Magdalen College,
dans Henry Bradshaw Society, 1910, p. XvVI-XXW, 217,
241, 249, avec un fac-similé.
167. (B. 1. 10.) Liber de miraculis B. Mariæ virginis.
Incipit hic prologus. Ad Dei omnipotentis laudem cum
spe recilentur miracula sanclorum quæ per eos egit
diuina potentia, ete. Voir Bibliotheca hagiographicæ
latina, Bruxellis, 1901, τ. τι, p. 794, n. 5357. Grand
in-folio du xurre siècle avec grandes capitales rouges.
et bleues. Aux premiers feuillets, une table incomplète
de 465 chapitres. Les derniers feuillets manquent
et l'ouvrage se termine brusquement au chapitre 485.
194. (B. 3. 8.) Une description détaillée de ce ms. ἃ
été donnée par Esposito, dans Yermathena, 1910,
τ. xvi, p. 93-97. Aux feuillets 111a-165b, dans une
main de la fin du xt siècle, un calendrier suivi du
martyrologe de Bède dans une forme abrégée, et puis
aux feuillets 166a-238b, dans deux autres mains aussi
de la fin du xrrre siècle, Regulæ et riluale ordinis here-
milarum B. Mariæ de Monte Carmeli.
195. (B. 3. 16.) Ce volume se compose de trois mss
différents in-8° du xrve siècle : 1. feuillets 1-48, Inno-
centius de miseriis condilionis humane, et de virtutibus
εἰ viliis; 2. feuillets 49a-54a, Oflicium de quinque
Christi vulneribus a papa Bonefacio conscriplum;
M. Sullivan, op. cit., p. 21, 26, 30. — 8 Voir aussi, sur les
Livres de Dimma et de Mulling, Gougaud, dans Dietionn.,
tn, col.2976,CELriques (Liturgies), et Lindsay dans Zeit-
schrift für Celtische Philologie, 1913, t.rx, p.302 sq. —? Les
feuillets des n. 83, 90, 167, 195 ne sont pas numérotés.
ΗΝ
1653
feuillets 54a-55b, Evangelium composilum a Johanne
XXII papa; feuillets 55b-59b, Missa compilata a
δεαίο Barnardo in veneralione huius dulcissimi nominis
Jesu; feuillets 59b-62b, Missa de corpore Christi;
feuillets 63a-66b, Missa contra mortalitatem hominum
quam dominus Clemens papa sextus fecil; feuillets 67a-
696, De transfiguratione Domini nostri Iesu Christi ad
missam ofjicium; feuillets 70a-96b, De Visilalione
beate Marie virginis ad missam ofjicium, cum anti-
phonis, etc.; 3. feuillets 97a-107b, Les Psaumes xx1
à xxx avec le Quicumque vult en moyen-anglais. Au
feuillet 96b, on lit le nom d’un ancien possesseur :
John Richardson. e
371. (D. 1. 26.) A la fin de ce ms. qui est du x11e siècle
on trouve un seul feuillet endommagé mesurant
22,5 Χ 14,5 cm. L'écriture est du x1e siècle. Ce frag-
ment provient d’un missel : /n vigilia apostolorum
Petri et Pauli; voir Esposito, dans Hermathena, 1920,
τ, XII, p. 140.
597. (E. 4. 19.) Description détaillée de ce ms. par
Esposito, dans Revue des bibliothèques, 1913, t. xx111,
p. 377-380. Aux feuillets 147 à 186, dans une écriture
du x1° siècle, l'Apocalypse, avec une glose abondante.
Ancienne cote G. 26.
737. (G. 4. 16.) L'histoire des Vies des apôtres du
pseudo-Abdias, avec (feuillets 19b-20a) une hymne
en honneur de saint Pierre et saint Paul. L'écriture est
du 1x° siècle avec quelques additions du Χαττ δ, Une
description complète du ms. avec édition de l'hymne
a été donnée par Esposito, dans Hermathena, 1910,
τ, XVI, p. 80-86.
1441. (E. 4. 2.) Liber hymnorum partim Latine
partim Hibernice. Fin du x1° siècle. Recueil d'hymnes
en honneur de divers saints irlandais avec préfaces et
quelques pièces liturgiques. Prière de saint Jean, lettre
du Christ à Abgar, lamentation de saint Ambroise,
etc. Édition complète par Bernard and Atkinson,
The Irish Liber hymnorum, Henry Bradshaw Society,
2 wol., 1898. Voir aussi Warren, Liturgy and rilual of
the Celtic Church, 1881, p. 194-197; Stokes and Stra-
chan, Thesaurus palæohibernicus, 1903, t. 11, p. XXXV;
Gougaud, dans Dictionn., t. 11, col. 2979-80, art. Cer-
MQUES (Lilurgies), et dans Revue celtique, 1913,
t. XXXIV, p. 24-25.
1709. (N. 4. 18.) Fragmentum Evangelii 5. Matthæi
x, 13-23). Un feuillet du célèbre codex Palatinus
de Vienne (ms. lat. 1185) de l’ancienne version latine.
Texte « africain » du ve siècle. Ce fragment a été publié
en fac-similé par Abbott, Par palimpsestorum Dubli-
nensium, 1880, p. 18. Voir Gregory, Textkrilik des
Neuen Testamentes, 1902, t. 11, p. 601-602; Traube,
Vorlesungen und Abhandlungen, 1909, t. τ, p. 256.
29 Royal Irish Academy :
24. Q. 23. Domnach Airgid. Fragments très endom-
magés des quatre évangiles. Probablement du vire
siècle. Étudié par Bernard, dans Transactions of the
Royal 1rish Academy, 1893, τ. xxx, p. 303-312. Voir
aussi Gregory, op. cil., t. 11, p. 711; Gougaud, dans
Revue celtique, τ. XXxIV, p. 33; Lindsay, Notæ latinæ,
1915, p. 454.
D. 11. 3. Missel de Slowe. Plusieurs mains du 1x° siè-
cle. Aux feuillets 1-11, des extraits de l’évangile de
saint Jean, sur lesquels voir Berger, Histoire de la
Vulgate, 1893, p. 42, 381, et Bernard, dans Transac-
tions of the Royal Irish Academy, 1893, τ. XXX, p. 313-
321. Fac-similé chez Lindsay, dans Zeitschrift für
1 Scott and White, Catalogue of the mss in Marsh's library,
1913, p. 63, 80. Outre les mss ci-dessus énumérés, il existe
à Dublin, en particulier à Trinity College, bon nombre de
missels, bréviaires, bibles, etc., des χα, xX1vV° et xv siècles.
Ces mss seront décrits dans la suite de notre Inventaire,
paraissant dans la Revue des bibliothèques depuis 1914, -—
DUBLIN (MANUSCRITS LITURGIQUES DE
— DU CANGE 1654
cellische Philologie, 1913, τ. 1x, p. 302 sq. Le reste du
ms. est formé par le missel, qui a été publié intégra-
lement en fac-similé avec une introduction par Warner,
The Slowe missal, dans Henry Bradshaw Society, 1906,
τι 1; 1915, t. 11. Voir aussi Warren, Lilurgy and rilual
of the Celtic Church, 1881, p. 198-268; Mac Carthy,
dans Transactions of the Royal Irish Academy, 1886,
t. xxXvVII, p. 135-268; Biumer, dans Zeitschrift für
Kkatholische Theologie, 1892, t. xvi, p. 446-490; Histoire
du bréviaire, trad. française, 1905, t. 11, p. 437-438;
Stokes and Strachan, Thesaurus palæohibernicus, 1903,
t. τι, p. XXVI1; Gougaud, dans Dictionn.,t. 11, col. 2973-
2975: CELTIQUES (Liturgies), et dans Revue celtique,
1913, t. χχχιν, p. 33-34; d’Arbois, Essai, p. LXXXVII-
xc; Lindsay, Nolæ latinæ, Ὁ. 454.
(Sans cote.) Cathach ou soi-disant Psaulier de saint
Columba. Psautier fragmentaire (Ps. xxx, 10-cv, 13)
de la version Vulgate. 58 feuillets plus ou moins endom-
magés de la fin du vrre siècle. Ce fragment vient d’être
étudié par Esposito, dans Noles and queries, 1915,
t. x1, p. 466-468; t. x11, p. 253-254, et dans Journal
of the County Louth archæological Society, 1916, €. ταν,
Ρ. 80-83. Voir Gilbert, Hist. mss Commission. Fourth
report, 1874, Appendix, p. 584-588; Maunde Thompson,
Introduction to Greek and Latin palæography, 1912,
p. 372; Gougaud, dans Diclionn., t. 11, col. 2977 :
CeLriQues (Liturgies), et dans Revue celtique, t.XXXIV,
Ῥ- 95:
3° Bibliothèque des franciscains (Merchants'Quay) :
A 1. Le soi-disant Psaulier de saint Caimin. Six
feuillets seulement contenant Ps. cxvur, 1-16 et 33-
116 de la version Vulgate. Description détaillée avec
un fac-similé par Esposito, dans Proceedings of the
Royal Irish Academy, 1913, t. xxxu1, section C, p. 78-
88. Ces fragments sont bien postérieurs au temps de
saint Caimin et ne peuvent guère remonter plus haut
que la fin du xre siècle.
A. II. Liber hymnorum parlim Latine partim Hiber-
nice. x1e-xr1e siècles. Contenu très analogue à celui
du ms. E. 4. 2. de Trinity College mentionné ci-dessus.
Édition complète par Bernard and Atkinson, The
Irish Liber hymnorum, Henry Bradshaw Society, 2 vol.,
1898. Voir aussi Whitley,Stokes, The tripartite Life
of saint Patrick, dans Rolls series, 1887, t.1, p. CII-CIX ;
Stokes and Strachan, Thesaurus palæokhibernicus,
1903, t. 11, p. xXXvV; Gougaud, dans Dictionn., t. 11,
col. 2979-2980: Cecriques (Liturgies), et dans Revue
cellique, 1913, t. XXXIV, p. 35, 37.
4° Marsh's Library (Saint Patrick's Cathedral) : :
Z. ὃ. 4. 29. Ordo ad campanam benedicendam,
17,6 X 12,6 cm. xrrre siècle. 22 feuillets.
Z. 4. 2. 20. Processionale in usum Ecclesiæ Sarisbu-
riensis. 28,3 X 19 em. xrre-xrve siècles. 141 feuillets.
M. Esrosirro.
DU CANGE (CHARLES DU FRESNE, sieur).
Né à Amiens *, le 18 décembre 1610, Du Cange
fut un des membres les plus éminents d’un groupe
d’érudits laïques et séculiers qui, en raison de leurs
relations étroites avec les mauristes de Saint-Germain,
ont reçu l'appellation de « bénédictins laïques * ». Il
fit ses premières études au collège des jésuites
d'Amiens, et ensuite son droit à l'université d’Or-
léans. D'Orléans il vint à Paris, où, le 11 août 1631,
il fut reçu avocat au Parlement, mais sa passion pour
les études historiques fut si grande qu'il abandonna
le barreau et revint à sa ville natale, où il épousa,
2 La statue de bronze de Du Cange s'élève sur une des
places publiques d'Amiens, par les soins de la Société des
antiquaires de Picardie. — ? Ch.-V. Langlois, Manuel de
bibliographie historique, 1904, 2° fasc., p. 305. Pour ses
relations avec Mabillon, voir ΕἸ. Jadart, Dom Jean Mabillon,
in-S°, Reims, 1879, p. 37, 59, 91.
1655 DU
le 19 juillet’ 1638, Catherine Du Bos, fille du trésorier
de France dans la généralité d'Amiens. Le 10 juin
1645, il acheta pour lui cette même charge de tréso-
rier, ce qui ne le détourna point de continuer ses
recherches. La peste, qui décima la population
d'Amiens en 1668, le décida à s’établir à Paris, où il vé-
cut jusqu’à sa mort, survenue le 23 octobre®* 1688, chez
son intime ami M. Léon d'Hérouval, un érudit adonné,
lui aussi, aux recherches historiques. Il laissa quatre
enfants, auxquels Louis XIV accorda une pension de
2 000 livres, en reconnaissance des travaux de leur père.
Du Cange était un caractère réservé et modeste —
on l’appelait vir prudentissimus — et doué d’une puis-
sance prodigieuse de travail, car il ne voulut jamais
prendre un secrétaire, et tous ses papiers sont de sa
main. C’est un fait remarquable, et peut-être unique
dans les annales des savants, qu’à quarante-cinq ans,
il n'avait encore rien publié. Ses ouvrages sont des
chefs-d’œuvre de sagacité et d’érudition. Voici la liste
de ceux qui ont été imprimés ὃ:
1. Édition avec commentaires et dissertations de
® Geoffroy de Ville-Hardouin, 2 vol., Paris, 1657. —
A sa mort il laissa une seconde édition entièrement
refondue de ce travail, qui fut publiée par Buchon,
2 vol., Paris, 1826.
2. Traité historique du chef de S. Jean-Baptiste,
Paris, 1665.
3. Édition de Joinville, Paris, 1668.
4. Édition de Cinname et Paul le Silentiaire, Paris,
1670.
5. Glossarium ad scriplores mediæ et infimæ latini-
tatis, 3 vol. in-fol., Paris, L. Billaine, 1678. — A la fin
du troisième volume se trouve un opuscule De impe-
ratorum Constantinopolitanorum numismatibus disser-
tatio, qui fut réimprimé séparément à Rome en 1755.
6. Historia Byzantina *, Paris, 1680.
7. Lettre du sieur N., conseiller du roi, à M. d’Hérou-
val au sujet des libelles qui se publient contre les ΠΗ͂,
PP. Henschenius et Papebroch*, Paris, 1682 (réim-
primée à Anvers en 1683).
8. Édition de Zonaras, 2 vol., Paris, 1686-1687.
9. Glossarium ad scriplores mediæ et infimæ græci-
latis, accedit appendix ad Glossarium mediæ et infimæ
latinitatis, una cum brevi etymologico linguæ Gallicæ
ex utroque glossario, 2 vol. in-fol., Lugduni, apud
Anisson, 1688.
10. Édition du Chronicon paschale, Paris, 1688. Cet
ouvrage était encore sous presse à la mort de Du
Cange, et parut quelques semaines plus tard par les
soins d’Étienne Baluze, qui ajouta comme préface
son Epistola de vita el morte Cangii.
11. Dissertatio de Portu Iccio\ Boulogne}, Oxonii,1694,.
12. Mémoire sur le projel d’un nouveau recueil des
historiens de France, avec le plan général de ce recueil,
inséré par Jacques Le Long dans sa Bibliothèque
historique de la France, Paris, 1719, p. 955-960.
1 Non pas le 27 mai, comme le dit Du Fresne d’Aubigny
dans Moréri, Dictionnaire, éd. de 1759, τι 111, p. 130.
2 C'est à tort que Monod, dans l'Encyclopédie de Lichtenber-
ger, t. 1V, p. 125, et Pfender dans l’Encyclopedia de Schatt-
Herzog,t.1v,p.17, donnent le 16 août au lieu du 23 octobre.
- * Pour la bibliographie des diverses réimpressions et
traductions des éditions et dissertations de Du Cange, on
peut consulter le Catalogue of printed books in the British
Museum, 1886, au mot Du Fresne (Charles), et le Catalogue
général des livres imprimés de la Bibliothèque nationale,
Auteurs, 1910, τι χει, col: 1061-1067. — 4 Cet ouvragea
servi de base à la deuxième partie de l’Illyricum velus et
novum de J. Keglevick de Buzin, Posonii, 1746; voir Journal
des sçavans, 1749, septembre, octobre, novembre, p. 607,
639, 703. —— © Dans cet opuscule rare, Du Cange inter-
vint en faveur des jésuites qui combattaient les inaccepta-
bles prétentions des carmes à remonter au prophète Élie,
— C'est par une confusion avec la Lettre à M. d'Hérouval
CANGE
1656
13. Histoire de l’élat de la ville d'Amiens el de ses
comles, ouvrage précédé d'une notice sur la vie de Du
Cange, par Hardouin, Amiens, 1840.
14. Dissertation sur les armes de Jérusalem, publiée
par A. de Marsy dans la Revue nobiliaire, Paris, 1867.
15. Les familles d'outre-mer, pub. par E. ἃ. Rey,
Paris, 1869, dans Coll. de doc. sur l’hist. de France,
Ire série.
16. Le prieuré de Lihons-en-Santerre, pub. par A. de
Marsy dans Bulletin de la Société des antiquaires de
Picardie, 1870.
17. Les vicomtes d'Abbeville el du Pont-de-Rénmy,
pub. par A. de Marsÿ dans Revue nobiliaire, Paris,
mai 1884.
A la mort de Charles Labbe, Du Cange s’était chargé
de la publication de son édition des Glossaria Cyrülli,
Philoxeni aliorumque, Latino-Græca et Græco-Latina,
qu'il fit paraître avec une préface, à Paris en 1679.
Lui-même avait commencé une édition de Nicéphore
Gregoras ὅς, dont il laissa un commentaire sur les dix-
sept premiers livres qui fut incorporé dans l'édition
donnée par Jean Boivin, 2 vol., Paris, 1702.
Une grande partie de l’œuvre de Du Cange n’a
jamais été imprimée. Ses papiers, qui n'ont pas tous
été conservés, et dont ce qui reste aujourd’hui est
réparti entre la Bibliothèque nationale, la biblio-
thèque de l’Arsenal, et la bibliothèque municipale
d'Amiens *, montrent qu'il s'intéressait surtout à
l'histoire de France, de l'Orient latin et de Byzance
(dont il passe pour le « créateur ὃ »), et à celle de sa
province natale, la Picardie. Il avait préparé un
vaste recueil de géographie historique qu'il intitula
Description de la Gaule et de la France, et un Nobiliaire,
une sorte de glossaire de la noblesse du royaume.
Grâce à ses immenses lectures, il s'était constitué
une énorme collection d'extraits, ce qui, avec son
aptitude à interpréter les textes difficiles, lui a permis
d'enrichir d’excellentes dissertations ses éditions de
Villehardouin, de Joinville, de Cinname, etc. Un
inventaire de tous ses papiers inédits a été dressé par
Du Fresne d’Aubigny*. De tous les ouvrages de Du
Cange les plus importants sont incontestablement les
deux Glossaires, qui encore aujourd’hui, après deux
siècles et demi, restent indispensables. On peut dire
sans exagérer que Du Cange est un des plus grands
lexicographes que la France ait jamais produits.
L'impression du Glossaire grec, Lyon, 1688, fut
dirigée par Du Cange lui-même; voir les intéressantes
Lettres d'Annisson Du Perron à Du Cange, relatives à
l'impression du Glossaire grec, publiées par H.Omont1
dans la Revue des études grecques, 1892, τ. v, p. 212-249.
ΤΠ n'existe aucune réédition de ce Glossaire, mais seule-
ment une réimpression anastatique, 10 fascicules,
Breslau, Koebner, 1890-1891. Un supplément très
utile est le Glossary of later and Byzantine Greek de
1. A. Sophocles, publié à Londres en 1860 4x
(voir ci-dessus) que Henschel, dans son édition du Glossaire
latin, t. vu, p. xx, attribue à Du Cange une « Lettre sur
Nicéphore Gregoras au P. Papebroc ν. — ? Voir Favre
dans son édition du Glossaire latin, {. 1X, p. XHI-Xvunr, et
Langlois, Manuel de bibliographie historique, 2° fasc., p.307.
— 5 Voir l'appréciation de Gibbon, Decline and fall, éd. de
Burv, 1914, 1. vir, p. 217. — * Journal des sçavans, décem-
bre 1749, p. 774, 831, et Mémoire sur les manuscrits de
Du Cange, 1752. Parmi ses papiers se trouve une corres-
pondance fort intéressante. C’est par erreur que M. San-
dys, History of classical scholarship, 1908, τ, 11, p. 289,
affirme que les « Lettres inédites » de Du Cange ont été
publiées en 1879. Cette publication n'existe pas.—1® Voir
du même auteur, Abréviations grecques copiées par Ange
Politien et publiées dans le Glossaire grec de Du Cange, dans
Revue des études grecques, 1874, ἴ, ναὶ, p. 81-88, — αὶ Pour
une critique de Du Cange, voir p. 131, Nouvelle éd, à
New York, 1888.
1657 DU
L'historique du Glossaire latin, Paris, 1678, le plus
remarquable travail de Du Cange, et de ses rééditions
“successives, ἃ été raconté par MM. Géraud 1 et Lan-
‘£lois ἡ. Après quarante ans de lectures assidues, Du
-Cange s’était constitué une sorte de dictionnaire ency-
clopédique du moyen âge. Il projetait de publier, à
- l'aide de ces matériaux, une « Histoire de France » en
dissertations détachées. Membre de la Commission
“instituée par Colbert en 1676 pour élaborer le plan
d’une réfection de l’œuvre interrompue par la mort
d'André Du Chesne, il rédigea dans le sens de ses
idées un projet * qui fut rejeté. Il en fut très mortifié
εἰ c’est alors qu'il résolut de publier les matériaux
‘qu'il avait réunis en forme de « glossaire ». L'ouvrage
n'est donc pas un travail lexicographique sur le latin
-du moyen âge; il n'existe encore aucun grand travail
de ce genre, c’est plutôt, comme le dit M. Langlois #,
« une encyclopédie des choses du moyen âge, suivant |
l'ordre alphabétique des mots latins qui servaient à
des désigner. Chaque article est un recueil de textes
*ænchässés, en certains cas, dans une dissertation;
ainsi s'explique l'extraordinaire étendue des articles
Annus et Monela, par exemple, véritables traités de
<hronologie et de numismatique, qui, dans un simple
dictionnaire du bas-latin, n’auraient même pas figuré.
Quelle que fût la valeur de ce plan singulier, l’exécu-
tion était de nature à justifier l'admiration presque
universelle que le Glossaire inspira. »
Comme sa réplique grecque, le Glossaire latin est
absolument indispensable à tous ceux qui s'occupent
des textes du moyen Âge, et en particulier aux litur-
-gistes et aux archéologues’, qui y trouveront l’expli-
cation d’une foule de mots techniques. Aussi le succès
en fut-il immédiat et complet. Dès 1681 on le réim-
primait à Francfort-sur-le-Mein, 3 vol. in-fol., et
æncore à Francfort en 1710, 3 vol. in-fol., avec les
suppléments que Du Cange avait ajoutés au Glossaire
grec (1688). Quelques années plus tard, les bénédic-
tins de Saint-Maur prirent à leur charge la révision
du Glossaire et la grande édition de 1733-1736, Paris,
6 vol. in-fol., est due à quatre mauristes. Le travail
primitif se trouvait doublé grâce à leurs recherches,
mais 115 respectèrent scrupuleusement jusqu'aux
erreurs le texte de Du Cange, en distinguant par des
signes particuliers leurs propres additions et correc-
tions. Au tome premier, à la suite de la préface, ils
mirent un portrait de Du Cange " et la lettre de Baluze
De vila Cangii; mais ils supprimèrent toutefois les
tables des sources, les quarante-sept index, et la Disser-
tatio de numismatibus, de l’édition originale,
L'édition bénédictine fut réimprimée littéralement,
Menise, 1737, G vol. in-fol., et encore Bâle, 1762,
8 vol. in-fol., avec la dissertation des monnaies.
Ἐπ 1766, dom P. Carpentier, un des principaux colla- |
borateurs à la nouvelle édition, fit paraître un Supplé-
ment très étendu au célèbre répertoire, Paris, 4 vol.
in-fol. Dans le quatrième volume, on remarque le
vocabulaire du vieux français tiré, avec une très
grande quantité d’additions, du troisième volume de
la première édition et de l’appendice au Glossaire
grec. Carpentier rétablit aussi les tables de sources
(mais pas les index) et la dissertation des monnaies,
celle dernière d’après l'édition de Rome de 1755.
|
À Bibliothèque de l'École des chartes, 1840, t. 1, p. 498-510.
— :Ch.-V. Langlois, Manuel de bibliographie historique,
in-8°, Paris, 1904, 2° fasc., p. 302, 305-307. — * Une ver-
sion abrégée de ce projet fut imprimée par Le Long en
1719 (voir ci-dessus). — * Op. cil., p. 306. — * Les travaux |
“le Du Cange sur l'histoire ecclésiastique, tels que le Traité
du chef de S. Jean, n'ont aujourd’hui qu'une importance
secondaire. — “ Ce même portrait est reproduit par sir
JE, Sandys, dans son History of classical scholarship, 1908,
%. πα, p. 288. — τ Voir, pour des critiques, Pardessus dans
=
CANGE
1658
La nouvelle édition bénédictine comptait ainsi dix
volumes in-folio. L'incommodité résultant du nombre
et du format des volumes et le prix élevé de l'ouvrage
complet engagèrent un Allemand, J. CG. Adelung, à
composer un abrégé du Glossaire, dans lequel tout ce
qui ne rentrait pas dans les strictes limites d’un glos-
saire fut élagué, et la substance des dix volumes ainsi
réduite au strict nécessaire, corrigée par endroits et
augmentée de quelques additions, fut concentrée en
six volumes in-8°, qui parurent à Halle, de 1772 à
1784, sous le titre de Glossarium manuale ad scriptores
mediæ el infimæ latinitatis.
Cet abrégé, quoique utile, ne pouvait tenir lieu du
grand Glossaire, et bientôt le besoin d’une nouvelle
édition se fit sentir. Les frères Didot se chargèrent de
cette entreprise et en confièrent l'exécution à G. A. L.
Henschel. Dans son beau travail (7 vol. in-4°, Paris,
1840-1850), le Glossaire primitif avec les suppléments,
les additions des bénédictins, de Carpentier, d’Ade-
lung, et de Henschel lui-même, sont fondus en une
seule série alphabétique, et on a pris soin d'indiquer
par un signe particulier la provenance de chaque addi-
tion. Le tome premier renferme les préfaces des édi-
tions précédentes, et dans le dernier volume ont pris
place plusieurs écrits sur Du Cange, le vocabulaire
du vieux français, des observations et dissertations
sur l’histoire de saint Louis tirées de l’édition de Join-
ville (1668), et la dissertation des monnaies. Henschel
y ἃ aussi admis la série d’index, omis par les bénédic-
tins et par Carpentier, où les mots du Glossaire sont
rangés alphabétiquement dans une suite de chapitres
disposés par ordre de matières. C’est dans le n° xLrt
que sont groupés les termes liturgiques. L'édition
de Henschel rend encore de très grands services ?,
Elle ἃ entièrement effacé les précédentes. Nous en
possédons aussi un maigre abrégé, avec quelques mots
additionnels, par W. H. Maigne d’Arnis, Lexicon ma-
nuale ad scriplores mediæ et infimæ latinitatis (Paris,
1858; réimpr., 1866), et le Glossaire du vieux français
inséré dans le t. vir fut réimprimé séparément, avec
des additions, par Léopold Favre, 2 vol. in-8°, Niort,
1879.
Le même éditeur ἃ donné plus récemment une
réédition du Glossaire latin, 10 vol. in-4°, Niort, 1883-
1887, qui comprend tout ce qu'il y a dans Henschel
avec l'addition de nombre de mots tirés du Glossa-
rium Latlino-Germanicum de L. Dieffenbach, Franc-
fort-sur-le-Mein, 1857, et de documents italiens com-
pulsés par A. Frati et par Favre lui-même *. Cette
édition marque peu d’avance sur celle de Henschel et,
au point de vue typographique, lui est inférieure;
aussi il est préférable d’avoir toutes les deux sous la
main.
Des suppléments aux éditions de Henschel et de
Favre ont été publiés par F. Liverani et par
Ch. Schmidt !. Il est peu probable que nous aurons
jamais une nouvelle édition de Du Cange sur le modèle
de celles des bénédictins ou de Henschel. La méthode
qu'il faudrait suivre pour aboutir à la confection d’un
dictionnaire du latin du moyen âge qui répondrait
aux besoins de la philologie actuelle ἃ été indiquée
par M. J. H. Hessels dans ses Memoranda on mediæval
Latin , et récemment par Ludwig Traube dans sa
Journal des savants, janv., févr. 1847 (article reproduit dans
le t. vix, de l’éd. Henschel, et le t.1x de l'éd. Favre); E. Du
Méril, Mélanges archéologiques et littéraires, 1850, p. 259.
—" Les additions de Favre sont quelquefois de valeur dou-
teuse; voir E. Wôlfflin, Archiv Jür lateinische Lexikographie,
1884, t. 1, p. 128; 1885, t. 11, p. 619; 1856, ἴ, τὰν, p. 304.
— * Il propugnatore, 1872, t. VI €, p. 372-406. — 1" Petit
supplément au Dictionnaire de Du Cange, Strasbourg, 1906,
72 p. — 1 Transactions of the philological Society, 1898,
p. 419-483; 1902, p. 471-650.
1659 DU CANGE —
remarquable Eïinleilung in die lateinische Philologie
des Mittelalters 1. Pour celui qui entreprendrait un tel
travail, l'ouvrage de Du Cange serait l'indispensable
point de départ.
BIBLIOGRAPHIE. — Éloge de M. Du Fresne, seigneur
du Cange*, dans Journal des sçavans, 15 novembre
1688, t. xvr, p. 581-589, éd. d'Amsterdam. — Étienne
Baluze, Epistola ad Eusebium Renaudotum de vita e!
morte Cangii, Paris, 1688; réimprimée comme préface
de l’éd. du Chronicon paschale, 1688, et dans les éd.
du Glossaire latin, t. τ, 1733, 1737, 1762, 1840, 1883. —
Gazette de France, 30 octobre 1688. — Le Mercure,
novembre 1688. — Bayle, dans la préface du Diction-
naire de Furetière, éd. de 1691. — Perrault, Les
hommes illustres qui ont paru en France pendant ce
siècle, 1696, t. 1, p. 136. — Dupin, Bibliothèque des
auteurs ecclésiastiques du ΧΥ 115 siècle, 1719.— A. Bail-
let, Jugements des sçavans sur les principaux ouvrages
des auteurs, Paris, 1722, t. 11, p. 486, 558. — De Vi-
gneul-Marville, Mélanges d'histoire et de littérature,
Paris, 1725, t. τ, p. 134. - Nicéron, Mémoires pour
servir à l’histoire des hommes illustres, Paris, 1727-1745,
t τι, νπι. — J. Hübner, PBibliotheca g2nealogica,
Hamburg, 1729, t. 1v, p. 38. — Zedler, Universal
Lexicon, 1735, t. 1x, col. 1822-1823. — Chaufepié,
Nouveau dictionnaire historique et crilique, 1750-1756,
art. Du Cange. — Journal de Trévoux, mai 1752. —
J.-C. Dufresne d’Aubigny, Notice des ouvrages manu-
scrits de M. Du Cange, dans Journal des sçavans,1749,
décembre, p. 774-783, 831-842; Mémoire sur les manu-
scrits de M. Du Cange, 30 p., Paris, 1752, fort rare”;
art. Cange (du), dans Moréri, Grand dictionnaire
historique, éd. de 1759, Paris, t. III, p. 128-132; Mé-
moire historique pour servir à l'éloge de Ch. Dufresne
du Cange, Paris, 1766. — J.-L. Baron, Éloge de
Ch. Dufresne du Cange #, 58 p., Amiens, 1764 (extrait
dans les éd. du Glossaire latin, Henschel, t. ναι, et
Favre, t. IX). — L.-A.-P. Hérissant, Éloge de Du
Cange, Amiens, 1764. —— Mémoire historique pour
servir à l'éloge de Du Cange, 1776 (sans nom d’auteur
ou imprimeur). — Daire, Histoire littéraire de la ville
d'Amiens, Paris, 1782. - Fabricius, Bibliotheca
Græca, éd. Harles, 1802, t. vrrr, p. 107-109. — Roque-
fort et Villenave, dans Michaud, Biographie univer-
selle, 1813, 1. vix, p. 14-17. — Berger de Xivrey, dans
Encyclopédie des gens du monde, 1833. — Notice sur
Du Cange, Amiens, 1838. — H. Hardouin, dans
Mémoires de la Société des antiquaires de Picardie,
1839, t. 11, p. 159; Préface à Du Cange, Histoire de
l’état de la ville d'Amiens, 1840; Essai sur la vie et sur
les ouvrages de Du Cange, 48 p., Amiens et Paris, 1849.
— Notice sur Du Cange, dans le Moniteur, 1845. —
M. Valery, Correspondance inédite de Mabillon et de
Montjaucon.avec l Italie, Paris, 1846, t. τ, p. xxx, 6;
Tux, p. 125, 154-173, 201, 212; t. x, Ὁ. 106, 220, 299.
— Inauguralion de la statue de Du Cange à Amiens
le 19 août 1819 (réimprimée dans les éd. du Glossaire
latin, Henschel, t. vir, et Favre, t. 1x). — Inaugura-
lion de la statue de Du Cange, à Amiens, dans Bull. du
Comité historique, 1849, t. 1, p. 209-215.— L.-J. Feu-
gère, Élude sur la vie οἱ sur les ouvrages de Du Cange,
104 p., Paris, 1852 (extrait du Journal général de
l'instruction publique, mars, avril 1852). — Ἢ. Coche-
ris, Nolices el extraits des documents manuscrits relatifs
à l’histoire de la Picardie, Paris, 1854, 1. 1. — Hœæfer,
Nouvelle biographie générale, 1855, t. XIV, col. 911-914,
? Herausg. von P. Lehmann, Munich, 1911 {Vorlesungen
und Abhandlungen, t. 11), p. 78-82. On commence seule-
ment de nos jours à préparer les voies à un travail lexico-
graphique sur l’ensemble de la latinité du moyen âge en
exécutant des glossaires régionaux du latin usité au moyen
Age, tels que le Glossarium mediæ et infimæ latinitatis regni
Hungariw de A. Bartal, in-4 °, Leipzig, 1901. — ? Article
DUEL JUDICIAIRE
1660
— E. Egger, L’hellénisme en France, Paris, 1869, t. 1,
p. 54. — A. Jal, Dictionnaire critique de biographie
et d'histoire, 2e éd., Paris, 1872, p. 311. — G. Monod,
dans Lichtenberger, Encyclopédie des sciences reli-
gieuses, 1878, E. 1V, p. 125. — L. Favre, Notice sur
Du Cange, dans son éd. du Glossaire françois, 1879,
ἴ, 1, p. vri-xx, et dans son éd. du Glossaire latin, 1883,
t. 1, p. 1-11; 1887, t. IX, p. I-XVIN. — Herzog, dans.
Hauck, Realencyklopädie, 3° éd., 1898, t. v, p. 53-54.
— Ch.-V. Langlois, Manuel de bibliographie historique,
2e fasc., Paris, 1904, p. 305-308. — J.-E. Sandys,
History of classical scholarship, 1908, t. τι, p. 287-289.
— C. Pfender, dans Schaff-Herzog, Encyclopedia of
religious knowledge, 1909, t. 1v, p. 17. — L. Lalanne,
Leltre inédite de Du Cange à Adrien de Valois, dans.
Revue critique, 1882, t. 1, p. 391-393. — Simon Ber-
tin de Dieuxivoie, Brevis exursus in morbum D. D. Du
Cange, 1688, publié pour la première fois, dans Bull.
du Comilé historique, 1849, t. 1, p. 76-79. — H. Gé-
raud, Historique du Glossaire de la basse latinité de
Du Cange, dans Bibliothèque de l'École des chartes,
1839, t.1, p. 498-510. — H. Omont, Le Glossaire grec
de Du Cange. Lettres d'Anisson à Du Cange, relatives ἃ
l'impression du Glossaire, 1682-1688, dans Revue des
éludes grecques, 1892, t. v, p. 212-249. — De Broglie,
Mabillon et la Société de Saint-Germain-des-Prés, 2 vol.
in-8’, Paris, 1888.
M. Esposiro.
DUEL JUDICIAIRE. Le duel judiciaire n’ap-
paraît que chez les nations de race germanique et
seulement depuis leur conversion au christianisme.
On n'en peut constater l'usage avant les premières
années du vie siècle. C’est vers cette date que se
place le code des Burgondes promulgué par Gon-
debaud, leur roi, et généralement désigné sous le
nom de « loi Gombette ». On y lit : Titre vaux, 1.
« Si un homme libre, soit barbare, soit romain, est
prévenu de quelque délit, il pourra se justifier en
protestant de son innocence par serment, avec sa
femme, ses enfants et ses proches parents, lui douzième.
S'il n’a pas de femme et d'enfants, il pourra pro-
duire à leur place son père et sa mère. Enfin, s’il
n'a pas non plus de père et de mère, il sufira
qu'il prête le serment avec douze de ses proches.
2. Mais si l’accusateur ne veut pas admettre ce moyen
de défense, avant que ceux qui sont chargés de rece-
voir le serment et qui doivent être au nombre de trois
et délégués à cet effet par les juges, soient entrés dans
l'église, il proteste qu'il s’oppose au serment. Dès
lors, la justification par serment n’est plus reçue,
et les deux parties sont tenues de se présenter dans
le plus bref délai devant nous pour vider leur querelle
par le jugement de Dieu 5. » Le titre xLv de la même
loi Gombette, promulgué en 502, confirme cette dispo-
sition : « Il nous est revenu, dit le roi, que bon nombre
de nos sujets se laissent entraîner souvent par les
importunités des plaideurs et par leur propre cupidité
à affirmer par serment des faits dont ils n’ont pas de
connaissance certaine, et même à se parjurer sciem-
ment. Afin de détruire cet abus criminel, nous ordon-
nons par la présente loi ce qui suit : Chaque fois qu'il
surgit un différend entre des hommes de notre nation,
et que celui qui est mis en cause nie devoir ce qu'on
lui réclame ou être coupable de ce qu'on lui reproche,
et offre de se justifier par les serments, mais que l’autre
partie refuse d'admettre cette défense et prétend
non signé. — 3 C'est à tort que Favre, dans son éd, dw
Glossaire latin, 10 vol. in-4°, Niort, 1883-1887, 1, 1x, p.xXII,
indique ce mémoire comme ayant été publié dans le Jour=
nal des savants de 1752. — 4 Cet opuscule parut sous le
pseudonyme de Lesage de Samine. — Monumenta Ger-
maniæ historica, in-4°, Legum, sect. 1, t. 11, part. 1,
p. 49.
1661 DUEL
prouver la vérité de ses allégations par la voie des
armes, si l’accusé persiste à nier, il ne faut pas inter-
dire le combat. Qu'en ce cas donc, l’un des témoins
qui sont venus offrir le serment accepte le jugement
de Dieu : car il est juste que celui qui aflirme connaître
16 fait avec une entière certitude et s'offre à confirmer
-son témoignage par serment, n'hésite pas à soutenir
la vérité les armes à la main. Si ce témoin est vaincu,
tous ceux qui se sont présentés avec lui pour prêter
16 serment seront tenus de payer sans délai trois
cents sous. Si, au contraire, celui qui a repoussé le
serment est tué dans la lutte, on prendra sur les biens
._ qu'il laisse de quoi indemniser la partie victorieuse,
Ainsi tous seront portés à déclarer la vérité plutôt
ἔ qu'à se souiller par le parjure !, » La même amende
᾿ς de trois cents sous menace les témoins dont le cham-
.… pion est vaincu dans le duel et le texte ajoute que
cette amende sera aussi imposée à celui qui a donné au
… champion vaincu, et conséquemment regardé comme
calomniateur, le conseil de se battre ?.
Les autres codes barbares renferment des disposi-
tions analogues sous une garantie identique, puisque
promulgués par l'autorité royale dans les pays soumis
à la domination des peuples que nous allons énumérer
_ rapidement.
La loi des Ripuaires, titre xxx11, permet à celui
qui a été cité en justice jusqu’à six et sept fois pour
répondre à une accusation et qui n’a pas comparu, de
… s'opposer à la saisie de ses biens à laquelle doit pro-
᾿ς céder le juge, afin de récupérer les amendes et les
autres peines pécuniaires encourues par le contumace.
… ἢ suffit à celui-ci de se placer au seuil de sa maison,
᾿ . l'épée nue à la main, posée en travers du seuil. Dès
— Jors le juge n’a plus à exiger de lui autre chose sinon
| œil se présente pour combattre son accusateur 3.
… L'affranchi à qui on conteste son droit à la iiberté
— peut également recourir au duel‘. Une troisième loi,
— après avoir prescrit de faire constater dans un acte
rédigé par un notaire public toute vente ou donation
de biens, prévoit le cas où la valeur de cette pièce
— serait contestée; auquel cas le notaire qui l’a rédigée
en affirme l’authenticité par serment avec sept ou
douze témoins, suivant l'importance de l’acquisition.
— Si l'opposant récuse le serment, l'affaire se videra
… par un duel en présence du roif. Enfin, le duel est
encore autorisé, toujours devant le roi, en cas de reven-
… dication d’héritage ou de condition libre®.
La lois des Bavarois énonce ce principe au titre 11:
« Aucun Bavarois libre ne peut être puni par la perte de
son alleu ou de sa vie si ce n’est pour un crime capital,
c'est-à-dire pour avoir machiné la mort du duc nommé
par le roi ou choisi par le peuple, ou pour avoir intro-
duit l'ennemi dans la province ou l'avoir traîtreuse-
ment aidé à s'emparer d’une ville. Si quelqu'un est
prouvé s'être rendu coupable d’un de ces crimes, sa
vie et tous ses biens appartiennent au duc. Tout autre
crime ou délit ne comporte qu'une indemnité pécu-
niaire déterminée par la loi et que le coupable, en cas
d'insolvabilité, doit acquitter en se réduisant en servi-
tude pendant le nombre de mois ou d'années néces-
Saire pour payer toute sa dette?.» Mais le crime capital
doit être prouvé au moins par trois témoins. S'iln’y
en ἃ qu'un seul qui affirme le fait et que l'accusé nie, il y
ἃ lieu d'en appeler au jugement de Dieu : accusateur
et accusé se battent en champ clos, et celui à qui Dieu
donne la victoire est regardé comme digne de foi #.
#
se”
À Mon.Germ. hist., Legum, t. 11, p. 75. — ὃ Ibid., p. 104.
=> Jbid.,t. v, p. 225.— 4 Jbid., ἡ. 241 (tit. vit). — ἡ Ibid.
p. 248 (tit. Lix). — * Jbid., p.257 (tit. LxvIr). —? Ibid. ἵν ut,
p.282 (tit. 11, 1). — 5 Zbid., τ. tr, p. 281 (tit. rt, 1). — " Ibid,
p.303 (tit. 1x, 2); p.308 (tit. x, 4); p. 312 (tit. x11, 8-9);
p.316 (tit. xrn, 8); p.323 (tit. xvr,11); p.325 (tit. xvir, 2-6).
—10 Leg. t. ur, p.286 (tit. τι, 11).— bid., p.327 (tit, xvunr,
JUDICIAIRE
————_——__—_—_—_—_]—@——— ιιττιττ΄΄....΄΄΄΄΄-΄ΦῤῤὖὋΔοᾳ «““““Φ6Π΄ ΄!Ἕἷ΄ἷἧἷ΄ἷΠἷΠἷἝἷἝἷΠἝΠ“Πὅὖ6ΠΠπΠΠΡὅὖῸ5Π5“ρρ5΄΄΄΄΄ἷὃἷὃἷἧἷἧἷὃ
1002
La loi autorise encore le jugement de Dieu en cas
d'accusation de vol, lorsque l’objet volé a la valeur
d’un bœuf dressé ou d’une vache laitière, aussi dans
le cas d'incendie, d’empiétement de terres, de dégât
causé dans une moisson; enfin, en cas de revendication
d’esclave ou de biens mobiliers, et d’imputation de
faux témoignage ?. Enfin, un article spécial défend
de secourir le champion pendant le combat; celui
qui contrevient à cette défense paiera, s’il est homme
libre, une amende de quarante sous; s’il est esclave,
il aura la main coupée, à moins que son maître ne
rachète sa main vingt sous :°, Si le champion est tué,
il ne sera payé à ses proches, par celui qui l’a engagé
à soutenir le duel, que douze sous, même s'il est de
condition noble 4,
La loi des Alamans autorise l’homme accusé d'un
crime capital et non convaincu par l’accusateur à
recourir au duel. La veuve sans enfants et qui réclame
vainement sa dot à la famille de son mari pour con-
tracter un nouveau mariage pourra faire combattre
à sa place un champion. Enfin, le duel est encore
autorisé en cas de contestation sur les bornes de pro-
priétés limitrophes, en faveur de celui qui est accusé
d'un meurtre et de celui qui, ayant perdu sa cause
en justice, conteste la légalité de la sentence, mais
seulement au cas où son adversaire n’est pas en mesure
de produire des témoins de son droit au nombre exigé
par la loi 1",
La loi des Frisons autorise le duel dans deux cas :
le premier est celui de l’affranchi à qui on conteste sa
liberté 15,16 second est marqué comme une coutume
particulière du pays compris entre Laubach et le
Weser. Lorsqu'un homme y est tué dans une bagarre
sans qu’on puisse découvrir l'assassin, le proche parent
de la victime, qui ἃ le droit de réclamer la composition
du sang versé, peut accuser du meurtre un individu
quelconque qui se trouvait dans la foule, et celui-ci,
pour se justifier, doit en désigner un autre comme le
vrai coupable: c’est le duel qui tranchera le débat %#,
On peut gager un champion pour prendre votre place,
mais si celui-ci est tué, l'accusé qui l’a engagé est
frappé d'une amende de soixante sous ou trois livres
au profit du roi; il a, en outre, à payer la composition
pour la victime du meurtre qui a donné lieu à l’accu-
sation 1,
La loi des Saxons mentionne le duel dans le cas de
revendication d’une propriété immobilière 1%.
La loi des Thuringiens, dans le cas de la femme
accusée d’avoir procuré la mort de son mari par des
manœuvres criminelles; il lui est permis de chercher
un champion parmi ses proches. La même loi déclare
que, dans toute cause, criminelle ou civile, qui com-
porte pour le coupable une composition d'au moins
deux sous, il y ἃ lieu de prononcer le champ clos .
Nulle mention, nul vestige du duel dans les lois
des Ostrogoths d'Italie et dans celles des Wisigoths
d'Espagne: La raison peut en être que ces lois ont été
compilées par des gens d'Église et par des hommes
de race romaine. Cependant, les Goths n'ignoraient
pas le duel, puisqu’une lettre adressée par Cassiodore
au nom du roi Théodoric, à ses sujets de Pannonie,
leur annonce l'envoi du comte Colossæus, chargé
des fonctions de gouverneur de leur pays, première
demeure des Goths après leur admission dans l'empire.
Dans cette lettre et dans celle adressée à Colossæus
lui-même, le roi insiste vivement sur l'abandon des
1-2). — 12 Jbid., in-4°, Leg., sect. τ, t. v, part. 1, p. 103
(tit. xuur, al. xziv); p. 112 (tit. Lrv, 1); p. 113 (tit. Lrv, 2);
p. 145-147 (tit. Lxxxt); p. 149 (tit. LXXxX VI); p. 153 (tit. xC1).
—% Leg., t. un, p.666 (tit. χα, 2-3).— 14 1 δία. p.668 (Lit. x1v,
4-6).— 1 Jbid., p. 668 (tit. x1v, 4-6). — 1" Jbid., p. 80 (tit,
XV, 1-2, 63). — 17 Jbid., t. v, p. 139 (tit. χν, 55). —1*1bid,,
p. 141 (tit. xvr, 56).
1663
combats singuliers, puisque tous les litiges peuvent
être vidés par-devant des juges !. Un autre argument,
qui s’applique aux Wisigoths, se trouve dans l’histoire
du duel, accordé par Louis le Débonnaire en 820,
entre Béron, gouverneur de Barcelone, et Sanilon,
qui l'avait accusé de félonie ?. Tous les deux étaient
goths et ils demandèrent à combattre suivant l'usage
de leur nation, c’est-à-dire à cheval et avec leurs
armes de guerre, tandis que chez les Francs, d’après
les constitutions de Charlemagne et de Louis le Débon-
naire Jui-même*, les champions dans le duel judi-
ciaire se battaient à pied et sans autres armes que le
bouclier et le bâton.
Les lois des Anglo-Saxons, dues à Ethelbert, roi
de Kent, ne contiennent aucune allusion au duel.
Les lois des Lombards, au contraire, mentionnent
et permettent le duel. Une loi contenue dans l’édit
de Rotharic, promulgué en 643, permet à la femme
accusée d’adultère par son mari de prouver son inno-
cence au jugement de Dieu par un champion. La
même autorisation est donnée par le roi Grimoald
(661-671) 5; on trouve de plus trois autres lois de ce
prince, par lesquelles il défend de revendiquer par le
duel soit la liberté, soit la propriété d'un esclave ou
d’un bien quelconque, lorsqu'on peut invoquer une
prescription de trente ans contre le demandeur. Ce
fut surtout Luitprand qui réglementa un usage qu'il
renonçait à voir disparaître. « Nous n’avons pas de
confiance, dit-il à la fin d’une de ses lois”, dans ce
prétendu jugement de Dieu, et nous avons appris
que dans bien des cas le bon droit a succombé dans
ces combats singuliers. Mais l’ancienne coutume de
notre nation ne nous permet pas d’abroger cette loi. »
Ailleurs il prescrit que, si un homme accusé de vol et
jugé coupable à la suite d’un duel où il a succombé est
reconnu plus tard innocent, on doit lui restituer la
somme qu'il avait payée à titre de compositions :
c'était assez montrer que le duel n’était pas à ses
yeux un moyen bien sûr de prouver la vérité. Même
répugnance dans une autre loi évidemment restrictive :
« Des hommes pervers, dit Luitprand, aiment à provo-
quer au duel et il arrive qu’on s’y porte par un mau-
vais sentiment. » Il ordonne en conséquence que, à
chaque demande de duel, le provocateur soit requis
d'affirmer par serment qu'il n’y est pas poussé par
un sentiment d'inimitié ou de malveillance, mais
qu'il a un motif sérieux de regarder celui qu'il pro-
voque comme coupable d’un vol, d’un incendie ou
d’un autre délit dont il l’accuse. S'il prête ce serment,
qu'il lui soit permis de se battre; mais s’il n’ose le
prêter, qu'on n'autorise pas le duel°. Toujours dans
le même esprit, Luitprand juge bon de modifier une
loi qu'il avait portée précédemment pour réprimer
l’'homicide. Par un trait de sévérité étranger aux lois
franques, il avait établi que celui qui se rendrait cou-
pable de ce crime perdrait tous ses biens. Mais il
s’aperçut que cette constitution donnait lieu à des”
abus. J1 n’était pas rare que, lorsqu'un homme était
mort d'une maladie, quelqu'un de ses proches parents
accusât un autre, à qui il en voulait, de l'avoir empoi-
sonné, et s’offrît à prouver le fait par le combat singu-
lier, suivant l'ancienne coutume. « Il nous ἃ semblé
1 Cassiodore, Variarum, édit. Mommsen, 1894, p. 191
Gib. III, n. 23-24). — 3 Ermold le Noir, Carmen de Ludo
vico imperatore, 1. III, vers 543 sq., dans Monum. Germ.
hist., in-fol., Script.,t. 11, p. 499-501; cf. Einhard, Annales,
ad ann. 820, ibid, Script., t.1, p. 206. — * Capitularia,
dans Monum. Germ. hist, in-4°, Leg., sect. 11, t. 1, p. 117,
n. 4; p. 180, n. 3; p. 268, 269, 283, ἢ. 10, 284, n. 15. —
« Edictus Rothari, ec. cxcvinr, dans Monum. Germ. hist., in-
fol., Leg., t. 1V, p. 48. — ὁ Leges α΄ Grimowaldo add.,
<. vit, ibid., p. 94. — “ Jbid., 5. 1, 11, IV. — 7 Leges Luit-
prandi, c. cxvins, dans Monumenta Germaniæ historica,
DUET JUDICTATRE
1664
dur, continue le roi, Gu'un homme soit exposé à perdre
toute sa fortune sur les chances d’un combat. En con-
séquence, si un cas semblable se produit encore, il
:
faudra d’abord se conformer à ce que nous avons.
déjà prescrit par une autre loi, c’est-à-dire exiger
que le provocateur jure sur les Évangiles qu'il n’est
poussé par aucun mauvais sentiment à demander
le duel, mais parce qu'il est convaincu de la réalité
du crime, et qu’ensuite il soit autorisé à se battre,
comme l’ancienne coutume le lui permet. Que si
l'accusé ou son champion est vaincu, il ne doit plus
être dépouillé de tous ses biens, mais seulement payer
la composition fixée par la loi, suivant la qualité du
défunt *, » Vient ensuite l'expression du regret de ne
pouvoir entièrement abolir le duel, à cause de l’atta-
chement que portent les Lombards à cette coutume
barbare. Enfin, la même tendance à restreindre l’usage
du duel se manifeste encore dans la loi portée contre
celui qui a poussé un autre au faux serment, à un
incendie ou à un rapt. Si l'accusé nie le délit, il doit
se justifier par son serment, appuyé par celui de
témoins ou cojureurs en nombre tel que le détermine
la loi, mais il n’est pas permis de le provoquer au
duel ,
Outre ces lois, on en rencontre trois, du temps de
Luitprand, qui spécifient des cas particuliers eù le
duel peut être accordé. Une de celles-ci autorise le
maître d’un esclave fugitif accusé d’un vol à prouver
par le duel la fausseté de l’accusation et à se décharger
ainsi de l'obligation d'indemniser la partie lésée #;
une autre lui permet de repousser par le même moyen
une accusation portée contre un de ses affranchis ou
colons dont il ale patronage #; la troisième donne au
mari qui accuse un autre de familiarités inconve-
nantes avec sa femme la faculté de prouver par le
duel la vérité de ses imputations #. Dans la première
et la troisième de ces lois, ainsi que dans plusieurs
autres, il est expressément marqué que le duel n’est
autorisé que lorsque la culpabilité ou l'innocence de
l'accusé n’a pu être reconnue d’ailleurs par des preuves
suffisantes. La loi des Alamans aussi établit en principe
que, lorsqu'un crime ou un délit est prouvé par la
déposition de trois ou quatre témoins dignes de foi,
le juge ne peut plus admettre l’accusé à se justifier
par son serment et celui de ses cojureurs, parce que
ce serait provoquer un parjure manifeste #% : à plus
forte raison le duel ne peut-il être prononcé en ce cas.
Nous avons vu encore cette restriction assez claire-
ment marquée dans l’article de la loi des Bavarois
relatif aux accusations capitales, et il ne semble pas
douteux qu'il faille la sous-entendre dans les autres
lois où elle est moins nettement indiquée.
Les dispositions des lois barbares relatives au duel
demeurèrent en vigueur sous les empereurs et les
rois carolingiens, il y est fait allusion en plusieurs
endroits de leurs capitulaires ? et il ne semble pas
qu'ils y aient apporté aucune nouvelle restriction ou
modification, sauf peut-être la détermination des
armes des champions, qui sont réduites au bâton et
au bouclier. Charlemagne, dans un recueil d’instruc-
tions adressé aux missi dominici, leur rappelle qu'on
doit regarder comme terminée la cause qui ἃ été tran-
in-fol., Leges, t. 1V, p. 156. — " Leges Luitprandi,
C. LVI, p. 129. — * Ibid., ©. LXX1, Ὁ. 136. --- 15. 7518...
ς. CXVIN, p. 156. — τ Jbid., ©. LXXI, p. 136. — 15 Jbid’,
c. ΧΙ, p. 111.— 15 Jbid., c. LXVIN, Ὁ. 135. — 14 Jbid,
©. CXXI, p. 158. — 15 Monum. Germ. hist, in-4°, Leg.
sectio 1, t. v, part. 1, p. 102. — 1% Charlemagne, Capi-
tularia, dans Monum. Germ. hist., in-4°, Leg., sect. τι, ©. 1,
p. 117, n. 4; p. 118, n. 7; p. 129, n. 14; p. 148, n. 1; ἢ. 160;
n. 5; p. 180, n. 3-4; Louis le Débonnaire, p. 268, ἡ. 1 ; p. 269,
D. 1; p. 283, n. 10; p. 284, n. 15; Lothaire, ἢ. 331, n. 12; ἴ, m,
p. 61, n. 11.
enr free ads int AM le er, mr con PM PES ἃς. fs
- chée par le moyen du jugement de Dieu, formant,
comme le montrent tous les documents de J’époque,
16 dernier recours des parties en procès !,
Jusqu'à quel point s’appliquait cette législation?
Les écrits de la période parallèle à celle où furent
rédigé les codes barbares ne nous font connaître en
tout que quatre faits de duels judiciaires pour l’époque
mérovingienne, et sept pour l’époque carolingienne.
1° Grégoire de Tours rapporte qu'en 584 Childe-
bert II, roi d’Austrasie, envoya une ambassade à son
oncle Gontran, roi de Neustrie et de Burgondie, pour
réclamer certaines villes détenues par celui-ci et que
Childebert prétendait être de son domaine. Gontran
fit mauvais accueil aux envoyés, rudoya fort l’évêque
Egidius, leur chef, et perdit toute mesure avec Gontran
Boson, à qui il reprocha de l'avoir trahi en favorisant
l’'aventurier Gondoald, qui se disait fils de Clotaire Ier.
? Gontran Boson répondit : « Vous êtes roi et la dignité
royale dont vous êtes revêtu ne me permet pas de
- vous donner un démenti. Je proteste de mon innocence.
Si quelqu'un de mon rang m'a accusé en secret auprès
… de vous, qu'il se montre et qu'il parle et je vous deman-
᾿ς derai de remettre une cause au jugement de Dieu,
… qui fera éclater la vérité en me donnant la victoire
bé dans le combat singulier que nous engagerons en
champ clos ". » Maïs il semble qu'il n’ait pas été donné
de suite à cette provocation.
20 En 590, Gontran chassait dans la forêt royale
des Mosges, où il trouva les restes d’un bœuf sauvage
qui avait été tué. Il accuse le garde de la forêt de négli-
_ gence et le garde retourne l'accusation contre le cham-
. bellan du roi, Chundon, qui est arrêté, conduit à
Chalon-sur-Saône et contraint à se battre contre son
accusateur. Chundon présente son neveu comme cham-
pion. Le duel a lieu, le forestier déjà blessé et à terre
perce le ventre du jeune homme, qui s’affaisse mort.
. Chundon, qui est condamné par la mort de son cham-
. pion, se réfugie dans la basilique de Saint-Marcel, mais
il est saisi avant d'y entrer et massacré sur place 5.
80 La Vie de saint Austrégisile, évèque de Bourges,
ancien familier de ce même roi Gontran, rapporte qu'un
officier du prince, ayant occupé sans droit certains
bien du fise, prétend se disculper en exhibant un faux
diplôme qu'il dit avoir reçu d’Austrégisile. Celui-ci
nie le fait et le roi les fait battre en champ clos. Au
jour dit, Austrégisile envoie de bon matin sa lance et
son bouclier au lieu où se livraient ces sortes de com-
bats, en présence du roi‘, puis il va prier dans la basi-
lique Saint-Marcel à Chalon-sur-Saône. En chemin,
il fait l'aumône à un pauvre, entre dans la basilique,
se signe et se rend au champ clos. Là il apprend que
son accusateur est tombé de cheval et l’animal ἃ
piétiné son maître, qui est mort. Le roi Gontran dit :
« Le Seigneur, dont tu as fidèlement invoqué le secours,
DRE ni μή
hu,
=
Re
“Ὁ
1 Capitularia, €. τ, p. 117, n. 4. — ? Grégoire de Tours,
Hist, Francor., 1. VII, c. x1v, édit. Arndt, Monum. Germ.
histor., in-4°, Scriptores æœvui merovingici, t. 1, p. 229. Il
est curieux que la voix populaire ait précisément choisi
le roi Gontran, dont nous parlons et que nous allons
retrouver dans les deux textes suivants, pour en faire
un saint, — » Histor. Francor., 1. X, ©. x, édit. Arndt,
D. 418. — : In campum ubi rex agonislas exspectare solitus
erat. Ce champ clos, comme nous l'indique la suite du récit,
se trouvait à Chalon-sur-Saône, C’est là aussi que fut amené
Chundon, dont il a été parlé dans le texte précédent. C'est
du reste à Chalon que Gontran faisait sa résidence la plus
habituelle. Cf. A. Longnon, Géographie de la Gaule au
Winsiècle, p. 217. L'expression solilus erat semble marquer
. aussi que les duels n'étaient pas si rares à cette époque, —
5 Mabillon, Acta sanct. O. S. B., sæc. 11, p. 96; Acta sancl.,
maii t. v, p. 229*. — ὁ Frédégaire, ch. τα, édit. Krusch,
Scriptores rerum merovingicarum, t. 11, Ὁ. 146; cf. Paul
Diacre, Historia Langobardorum, 1. AV, €. xXLvIr, dans
Scriptores rerum Langobardicarum et Italicarum, édit. Waitz,
DUEL JUDICIAIRE
ι
1666
a combattu pour toi. Ton accusateur est mort frappé
par la vengeance divine £, »
49 Gondeberge, fille du roi lombard Agilulfe et
femme de Charoald, accusée d’adultère, est reléguée par
son mari dans une petite ville deses États. Clotaire LI,
parent de Gondeberge, envoie une ambassade à Cha-
roald pour se plaindre du procédé, le roi leur dévoile
la raison de sa conduite envers sa femme. Alors un
des envoyés demande qu'on force l’accusateur de la
reine à prouver ses dires en champ clos contre un
champion de la reine. Charoald y consent, le calomnia-
teur est tué et la reine rentre en grâce *.
Pour l’époque carolingienne, du milieu du vire au
milieu du Χο siècle, nous trouvons, sur sept duels, quatre
provoqués par des accusations d’adultère, dont trois
contre des reines ? et le quatrième contre Adèle,
comtesse d'Anjou, à qui on imputait en outre la mort
de son mari #. Un autre duel a pour cause une accusa-
tion de félonie portée devant Louis le Débonnaire,
en 820, contre Béron, gouverneur de Barcelone, qui,
vaincu, fut exilé”. Enfin, les deux derniers ouvrent
la série des duels entre hommes d'Église et pour des
biens ecclésiastiques.
Cette législation, dont l'apparition semble coïncider
avec la conversion des peuplades germaniques au
christianisme, ne laisse pas de provoquer les récla-
mations. Vers l’an 500, c’est-à-dire à l’époque où se
rencontre pour la première fois le duel judiciaire dans
la loi des Burgondes, cette loi soulève une protestation
de saint Avit, archevêque de Vienne et primat de
l'Église burgonde. Nous en avons le détail grâce à
Agobard de Lyon. « Comme le saint évêque, rapporte
Agobard, s’entretenait avec le roi de ces combats
singuliers et les blàämait, Gondebaud lui répondit :
Mais quoil dans les querelles qui s'élèvent entre les
royaumes et les peuples, et même entre particuliers,
ne s’en remet-on pas au jugement de Dieu par les
combats, et la victoire ne se range-t-elle pas en général
du côté où se trouve la justice? — Si les royaumes et
les peuples, répliqua saint Avit, voulaient s’en remettre
au jugement de Dieu, ils redouteraient tout d’abord
ce qui est dit par le psalmiste : « Dissipez les nations
«qui veulent la guerre, » et ils s’attacheraient à cette
autre parole : « À moi la vengeance, c’est moi qui ferai
«justice, dit le Seigneur.» La justice du ciel a-t-elle
besoin de traits et de glaives pour se prononcer ? Et
ne voyons-nous pas souvent la partie qui a le bon droit
de son côté succomber dans les combats et la partie
injuste l'emporter, soit par la supériorité de ses forces,
soit par d’habiles manœuvres 19? »
D’après un passage d’un autre opuscule d’Agobard,
c’est à propos des controverses entre les catholiques
et les ariens que le roi Gondebaud, arien lui-même,
aurait proposé de les trancher soit par le duel, soit par
p. 136. — ᾿ En 831, Bernard, duc de Septimanie, accusé
d’adultère avec l’impératrice Judith, imperalorem adiens,
modum se purgandi ab eo quærebat more Francis solita,
scilicet crimen obicienti semet obicere volens armisque inpacta
diluere. Astronomi, Vita Hludowici imp., ©. XLVY+, dans Mon.
Germ. hist., in-fol., ἢν 11, p. 634. Le roi Lothaire offrit de
prouver la culpabilité de Theutberge par le duel, ainsi que
nous l’apprenons par une lettre du pape Nicolas Τοὺς en
867, à Charles le Chauve. Epist., cxLvIn, P. L., t, cxix,
col. 1144. Richarde, femme de l’empereur Charles le
Gros, accusée d’adultère. Reginon de Prum, Chronicon,ad
ann. 887, dans Monum. Germ. hist, in-fol., t. x, p. 597.
— # Jean de Tours, Gesta consulum Andegavensium, ©. Tu,
dans d'Achéry, Spicilegium, 3 vol. in-fol., Paris, 1723, t. ταῖς
p. 238. — * Ermold le Noir, Carmen de Ludovico impera-
tore, 1. III, vers 543 sq., dans Monumenta Germaniæ his-
torica, Scriptores ævit Carolini, ἴ, 11, p. 499-501. — :* Ago-
bard, Liber ad Ludovicum imperalorem adversus legem
Gundobaldi et impia certamina quæ per eam gerunlur, ©. XI,
P.'L:,, t.. οἷν, col. 125.
1667
lépreuve du feu ou de l’eau, proposition que saint
Avit repoussa :. Or, un document contemporain, le
procès-verbal de la conférence tenue à Lyon, en 499,
entre catholiques et ariens, attribue non à Gondebaud
mais à saint Avit en personne la proposition de re-
courir au duel. Ce procès-verbal, après avoir fait bonne
figure parmi les documents conciliaires pendant deux
siècles, a été restitué à son auteur, le faussaire Jérôme
Viguier, prêtre de l'Oratoire, au xvir® siècle -. Il n'y
a donc pas lieu de tenir compte du récit d'Agobard.
Les lettres adressées par Cassiodore, vers l’an 510,
peuvent compter aussi comme protestations, puis-
qu’elles considèrent le duel sans objet du moment
qu’on peut compter sur l'équité des juges : Adquiescite
justitiæ, qua mundus lætatur. Cur ad monomachiam
recurralis qui venalem indicem non habetis? Quid opus
est homini lingua, si causam manus agat armata
aut pax unde esse creditur, si sub civilitate pugnetur ‘?
Les lois de Luitprand qui ont été transcrites ou
résumées réprouvent l'idée du jugement de Dieu
comme fausse et illusoire.
D'autres textes ont été tiraillés en sens divers et ne
s’y prêtent que fort peu. Par exemple, dans la loi
d’Ina, roi des Anglo-Saxons occidentaux, portée en
692, on lit ceci : Si quis in regis domo pugnet, perdat
ornem suam hæreditatem et in regis silarbitrio, possideat
vitam aut non possideat. Si quis in templo pugnet,
centum viginti solidos mulctetur ἃ. I s’agit évidemment
ici de simples rixes qui dégénéraient en luttes san-
glantes.
Au vire siècle, les décrets des synodes de Dingol-
fingen et de Neuhing (en Bavière), vers 770, et concile
de Francfort en 794, ne nous apprennent guère. Le
synode de Neuhing, présidé par Tassillon, duc de
Bavière, est plus une diète qu'un concile et ne s’occupe
que de matières avant trait à la juridiction civile 5.
Le décret de Dingolfingen est ainsi conçu : De eo quod
si quis de qualecumque reatu accusatus ab aliquo, potes-
tatem accipiat cum accusalore suo pacificare, si voluerit,
antequam pugnans, quam vocant wehadine, fixe pro-
mittats « Que celui qui est accusé par quelqu'un d'un
délit quelconque aït la faculté de se réconcilier avec
son accusateur avant de s'engager définitivement à
soutenir le combat singulier. »
Quant au ch. 1x du concile de Francfort, où il n’est
très probablement pas question du duel, mais d’une
autre épreuve, telle que celle du fer chaud ou de l’eau
bouillante, on remarquera l’insistance que mettent
les membres de ce concile à bien marquer que ce n’est
pas du tout d’après leur décision ou sur l’ordre de
l'empereur que l'épreuve eut lieu? : Definitum est
eliam ab eodem domno rege sive a sancla synodo, ut
Petrus episcopus [| Virdunensis] contestans coram Deo
et angelis ejus jurarel cum duobus aut tribus sicut
sacrationem suscepil, aut certe cum suo archiepiscopo,
qguod ille in morlem regis sive in regno ejus non consi-
liasset nec ei infidelis juisset. Qui episcopus dum cum
quibus juraret non invenisset, elegit sibi ipso, ul suus
homo ad Dei judicium iret et ille testaretur, absque
reliquiis el absque sanctis evangeliis, solummodo coram
Deo, quod ille innocens exinde esset, el secundum ejus
innocentiam Deus adjuvaret illum suum hominem,
qui ad illum judicium exiturus erat el exivit. Tamen
1 Agobard, Liber de divinis sentlentiis digestus
brevissimis adnotationibus, contra damnabilem opinionem
putantium divini judicii verilatem igne vel aqua vel con-
flictu armorum patefieri, e. vi, P. L., t. crv, col. 254. —
3 Collatio episcoporum, præsertim Avili Viennensis epis-
copi, coram rege Gundebaldo adversus arianos, dans S.A vit,
Opera, édit. R. Peiper, Berlin, 1883, Ὁ. 164 = P.L.,
t. Lix, col. 391; J. Havet, Questions mérovingiennes.
II. Les découvertes de Jérôme Viguier, dans Bibliothèque
de l'École des chartes, 1885, t. XLV1, p. 205 : Colloque
cum
DUEL JUDICIAIRE
ejus homo ad judicium Dei (ivit) neque per regis ordi-
nationem neque per sanclæ synodi censuram, sed
spontanea voluntate, qui etiam a Domino liberatus,
idoneus exivit. Clementia tamen regis nostri præfato
episcopo graliam suam contulit et pristinis honoribus
eum ditavit, nec passus eum esse sine honore, quem
prospexit de composito crimine nihil meruisse.
Au 1xe siècle, saint Agobard, archevêque de Lyon,
mort en 840, adressa à Louis le Débonnaire une sup-
plique pressante pour demander l’abrogation de la
loi burgonde autorisant le duel. « Il arrive souvent,
écrit-il, que non seulement des hommes forts, mais”
aussi des personnes faibles et des vieillards sont pro-
voqués à ces combats, et cela pour les choses les plus
futiles. Ces horribles luttes amènent d’iniques homi-
cides, des sentences barbares et perverses : car on se
figure que Dieu est du côté de celui qui parvient à
l'emporter sur son frère et à le précipiter dans un
abîme de maux. C’est là une détestable erreur et un
horrible désordre : plutôt que de renoncer à ces pra-
tiques criminelles, on mép.ise l'autorité des saintes
Écritures, on brise la concorde qui doit régner entre
chrétiens, et on fait à Dieu, qui est essentiellement bon,
l’injure de le regarder comme le protecteur de la vio-
lence et l’oppresseur des malheureux.» Agobard résume
son opinion dans cette parole : « En vérité, on ne peut
voir là une loi, mais un meurtre.» Vere hic non est
lex, sed nex.
Un deuxième opuscule suivit de près le premier
et renforça l'argumentation. Ce fut sans doute sous
l'impulsion de l'esprit communiqué à son clergé par
saint Agobard que fut porté, en 855, quinze ans après
sa mort, au concile de Valence, composé des évêques
des trois provinces ecclésiastiques de Lyon, de Vicence
et d’Arles, le canon contre le duel. Après avoir con-
damné dans le onzième canon la pratique des tribunaux
civils, où, à l'ouverture des débats, on faisait jurer
à chacune des deux parties qu’elle avait le bon droit
pour elle, pratique, dit le concile, qui provoque néces-
sairement de faux serments, les Pères poursuivent
dans le douzième canon : « Et parce que ces serments.
contraires, ou plutôt ces parjures, donnent le plus
souvent lieu à des combats meurtriers et au cruel.
spectacle de l’eflusion du sang en pleine paix, nous.
statuons, conformément aux anciennes observances,
que quiconque aura tué ou grièvement blessé son ad-
versaire dans un combat si inique et si opposé à la.
charité chrétienne, soit regardé comme un détestable
homicide et un sanguinaire brigand, exclu comme tel
du corps des fidèles et amené par Lous les moyens à
se soumettre à la pénitence imposée par les lois ecclé-
siastiques pour les criminels de cette espèce. Quant
à celui qui a été tué en duel, il doit être tenu comme
son propre meurtrier et comme ayant volontairement
recherché la mort, et par conséquent, il ne peut être
fait mémoire de lui au saint sacrifice, et, suivant les
prescriptions des saints canons, il n’est pas permis de
porter solennellement son cadavre au tombeau au
chant des psaumes et avec les prières de l'Église #. »
’ar une anomalie étrange, ce que la doctrine ecclé=
siastique repoussait, les hommes d'Église en usaient:
Évêques et abbés revendiquent le droit de faire battre
leurs champions pour des intérêts temporels.
de Lyon, p. 233. — " Cassiodore, Variarum, 111, 24, édit:
Mommsen, 1884, p. 92. — 4 Mansi, Conc. ampliss. col,
t. ΧΙ, col. 58; cf. B. Thorpe, Ancient laws of England,
1840, τ. 1, p. 106-107, — # Monum. Germ. hist, in-fol,,
Legum, t. 111, p. 464-468. — * Jbid., p. 461. — ? Boretius,
Capitularia regum Francorum, t. 1,p. 75.— " Mansi, Concil:
ampliss. coll, τι xv, col. 9-10; Ε΄ Patetta, Le ordalie, studio
di storia del diritto e scienza del diritto comparato, in-8?,
Torino, 1890, p. 334; Ch. de Smedt, Le duel judiciaire et
l'Église, dans Études religieuses, 15 janvier 1895.
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Rs νον ὦ
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σ:
©
DUEL
Vers 830, à Orléans, une contestation s'élève entre
165 monastères de Fleury et de Saint-Denis, à propos
“de serfs revendiqués par les deux abbayes. Après
de longs plaidoyers, les juges ne pouvant s'entendre,
il fut décidé, raconte Adrevald, moine de Fleury, dans
‘son livre des Miracles de saint Benoîl, que des deux
côtés on produirait des témoins qui, après avoir
prêté serment, se battraient armés de boucliers et de
bâtons pour terminer le débat. Tous approuvèrent
66 jugement, sauf un juriste du Gâtinais, qui, gagné
d'argent par les moines de Saint-Denis, prétendit
qu'une cause ecclésiastique ne pouvait être tranchée
par le duel et qu'il était plus convenable de répartir
les serfs contestés en deux lots. Le vicomte Génésius
y accéda et parvint à faire adopter cette solution par
le tribunal. Mais Adrevald ajoute que saint Benoît
punit le juriste malencontreux, qui s'appelait Bestial
οἵ portait bien son nom. Aussitôt le partage fait,
il devint muet, on le mena à Fleury,où il demeura un
mois, at après ce temps saint Benoît le guérit tout en
l’empêchant de prononcer jamais le nom de Benoît 1.
Ainsi, il n'avait pas dépendu des moines de Fleury que
le duel eût lieu.
Environ dix ans après, saint Aldric, évêque du Mans,
réclame la propriété du monastère de Saint-Calais
contre les moines de ce monastère et Sigismond, leur
abbé, Les partisans de l’évêque offrent le duel pour
prouver la mauvaise foi des adversaires ?.
En 1098, nous trouvons encore un duel judiciaire
*ntre communautés religieuses: Marmoutier, Talmont
et Angles ?. Le champion de Talmont est roué de coups
par celui de Marmoutier.
Enfin, en 1077, au concile de Burgos, les partisans
εἴ les adversaires du maintien du rite mozarabe, ne
pouvant s’accorder, remettent la solution à un duel.
FA Le champion de la liturgie mozarabe eut le dessus :
Pugnaverunt duo milites pro lege romana et tolelana,
in die Ramis palmarum, et unus eorum erat Castellanus
etalius Toletanus et victus est Castellanus a Toletano 1.
Nous reprendrons divers aspects de ce sujet dans la
- suite; voir ORDALIES, PREUVES JUDICIAIRES 5.
BIBLIOGRAPHIE. — D’Arbois de Jubainville, Le duel
conventionnel en droit irlandais et chez les Cellibériens,
dans Nouvelle revue de droit français et étranger, 1889,
t ΧΙ, p. 729-732. — J. Basnage, Dissertation histo-
rique sur les duels el les ordres de chevalerie, in-4°,
Amsterdam, 1720. — Bouyssat, Recherches sur les
duels, in-4°, Lyon, 1610. — E. Cauchy, Du duel consi-
déré dans ses origines et dans l'état actuel des mœurs,
in-8°, Paris, 1846. — Foug2roux de Champigneulles,
Histo re des duels anciens et modernes, 2 in-8 , Douai,
1834; Paris, 1835. — E. Hengstenberg, Das Duell
und die christliche Kirche, in-8°, Berlin, 1856. —
Jobard, Sur le duel judiciaire, dans Acad. de Be-
sançon, 1844-1845. — G. Letainturier-Fradin, Le
duel à travers les âges, in-8°, Paris, 1892. — G. E.
Levi et J. Gelli, Saggio di una bibliografia del
duello, in-8°, Firenze, 1901. — P. Marchegay, Duel
judiciaire entre des communautés religieus:s, 1098, dans
Bibliothèque de l'École des chartes, 1839, t. τ, p. 552-
564; Revue des provinces de l'Ouest, 1857, t. v, p. 257-
209. — 1. Mader, De duello et ordalei quondam specie
dissertalio, in-4°, Helmstadii, 1662. — F. Novati, L> |
duel de Pépin le Bref contre le démon, dans Revue d’hist.
δἰ (δ litt. relig., 1901, t. νι, p. 32-41. — E. R. Roth,
Disserlalio hislorico-politica de antiquissimo illo more,
quo veleres innocentiam suam per duella probare nite-
bantur, in-4, Ulmæ, 1678. — J. Schæpfflin, Prælectio
» Adrevald, De miraculis sancli Benedicti, ce. vi, dans
Acta Sanct., mart, t. στ, p. 308.— * Baluze, Miscellanea,
édit. Mansi, t. nr, p. 120; Gesta Aldrici, 1889, p. 136.
==? Paul Marchegay, Duel judiciaire entre des communautés
religieuses, 1098, dans Bibliothèque de l'École des chartes,
JUDICIAIRE
DURHAM
1670
| de duellis el ordaliis veleris Franciæ Rhenensis, dans
Comment. Acad. Theod. Palat., 1773, t. 111, p. 281-284. —
L. Tanon, Les justices seigneuriales de Paris au moyen
âge. Ch. 11, De la pratique du duel judiciaire dans les
communautés ecclésiastiques et les cours seigneuriales
de Paris, dans Nouv. rev. hist. de droit franc. et étranger,
1882, t. νι, p. 463-474. — 1. Tardif, La date et le carac-
tère de l'ordonnance de saint Louis sur le duel judiciaire,
dans Nouv. rev. hist. de droit français et étranger, 1887,
t. ΧΙ, p. 163-174.
H. LECLERCQ.
DURHAM.-- 1. Cercueil. IL. Croix. IIL. Peigne. IV.
Autel portatif. V. Étole et manipule.
I. CERCUEIL. — Nous avons décrit (voir Diclionn.,
ut HA al
μι ᾿ @
in
|
3S90. —
D'après W. Page, The Victoria history of the county o7
Durham, 1905, p. 243.
Cercueil de saint Cuthbert.
t. 11, col. 3287-3291, fig. 2362-2365) le cercueil de
saint Cuthbert conservé à Durham et nous donnons
ici la parte bien conservée du couvercle, sur lequel
1839, t. 1, p. 552-564. — + Chronique de Burgos, cf. Hefele-
Leclercq, Histoire des conciles, 1912, ἢ, v, part. 1, p. 285 et
note. — ὃ. Declareuil, Preuves judiciaires dans le droit
franc, dans Nouvelle revue hist, de droit fr. et étr., 1599,
τ. χχῖῖῖ, p. 330-354.
1671
on voit au centre le Christ entre les quatre symboles
des évangélistes. Le Christ est vu de face, imberbe,
le visage encadré par une chevelure bouclée et le
nimbe crucifère. Le vêtement, la main bénissante et
la main tenant un livre, les pieds nus, tout indique
la copie servile d’un modèle ancien. En haut, l'ange
et le lion, symboles des saints Matthieu et Marc; en bas,
le bœuf et l’aigle, symboles de Luc et de Jean. Ces
symboles sont accompagnés des noms (fig. 3890).
Le cercueil de saint Cuthbert, violé et brisé en 1537,
demeura dédaigné jusqu’en 1827. Dans le cercueii
avaient été trouvés des ossements enveloppés dans des
étoffes anciennes et, parmi celles-ci, quelques objets
qui avaient heureusement échappé à la rapacité
vigilante des commissaires d'Henri VIII. En 1827.
3891. — Étoffe de soie du cercueil de saint Cuthbert.
D'après O. Dalton, Byzantine art and architecture, Oxford,
1911, p. 596, fig. 376.
un des archéologues qui étudièrent le tombeau et ses
débris énumère six étofles, tout à l'extérieur a fine
linen sheet, well waxed, puis a somewhat thin and delicate
robe of silk, avec la représentation d'un chevalier
anglo-saxon se détachant sur fond d’ambre et de
feuillage ornemental; ensuite a robe of thick soft silk
avec les oiseaux de saint Cuthbert (des canards) et
d’autres choses qui lui sont vouées; quatrièmement,
an amber silk robe, enfin {wo more silken robes, one
of purple and crimson, the other of damask, also of the
same colours *. Un de ces lambeaux d’étofre, conservé
à la bibliothèque du chapitre de Durham, est tout à
fait remarquable et peut remonter au vou au rv°siè-
cle. C’est un large médaillon encadré de raisins el
de fruits, à l’entour d’une sorte de barque ou de coupe
chargée d’autres fruits et posée sur un lac ou sur un
fleuve reconnaissable aux quatre canards qui voguent
et aux poissons qui se jouent. Dans les espaces entre
les médaillons, d’autres canards plus grands *(fig. 3891).
Parmi ces étofïes, sous les trois premières, on trouva
un bijou connu sous le nom de «croix de saint Cuth-
bert », les débris d’un autel portatif, un peigne d'ivoire
2J. Rayne, Saint Cuthbert, Durham, 1828, p. 194;
W. Page, The Victoria history οἱ county of Durham, in-4°,
London, 1905, p. 20.Dalton, Byzantine art and
architecture, in-8°, Oxford,1911, p. 596, fig. 376; —? 1bid.,
p. 254, pl. — #Ibid., p. 254, pl. — * Ibid., p. 255, pl:
252. —
DURHAM
1672
et une étole brodée ayant appartenu à l’évêque
Frithstan de Winchester, Enfin, un anneau, mais
celui-ci n’est guère antérieur au ΧἼΠ5 siècle et on le-
conserve à Ushaw.
II. Crorx. — C'est une croix d’or, ayant ses quatre
branches de mêmes dimensions et, par son goût déco-
ratif comme par sa technique, paraissant être du
vue siècle. Au centre, un cabochon recouvrant une
petite cavité qui était probablement destinée à con-
tenir une relique. Une pierre correspond sur chaque
angle et douze pelites pierres sur chaque branche.
La branche inférieure ayant été brisée a été rapprochée
et maintenue par un rivet. La branche supérieure:
avait une bélière qui permettait de porter la croix
suspendue à une chaînette.
L'ornementation n’est pas émaillée, comme pourrait
le faire croire le cloisonnage : ce sont ici des bates qui
retenaient des pierres ou des verres coulés présentant
une sorte de mosaïque *.
III. PEIGNE. — L'auteur anonyme de la translation
de 1104 dit que les moines replacèrent à côté des restes
du saint un grand peigne d'ivoire et Reginald de
Durham ajoute que ce peigne est perforé en son milieu,
en sorte qu’on peut introduire trois doigts dans ce trou.
Ce détail a permis d'identifier sans hésitation possible:
le peigne trouvé en 1827 parmi les restes du saint.
Il n’est pas probablement contemporain de l’inhu-
mation. Nous n’en apprenons quelque chose pour la
première fois que dans le récit du sacriste Elfrid,
fils de Westone, vers 1022, qui fit un nouveau peigne
pour le corps du saint, et c’est probablement celui
qu'on conserve “.
IV. AUTEL PORTATIF. — Cet autel portatif se com-
pose d’une planche carrée en bois de chêne, revêtue
d’une plaque d'argent fixée par des clous aussi en
argent 5. La plaque est ébréchée, mais les fragments
conservés permettent de juger du style. Au centre,
l’ornementation, au repoussé, offre un grand médail-.
lon, dans lequel on voit une croix terminée aux quatre
branches par des cercles, dans les intervalles décorée
d’entrelacs et placée dans une inscription circulaire
où on lit (fig. 3892) :
Htc O:-..-HASEE-ERA% τς
| il semble que les 2 sont des signes de ponctuation.
En dehors du médaillon central, les tympans sont
garnis de tiges à double volutes dans les angles : au
milieu, d’un côté, ils ont une croix, de l’autre deux
lettres, OH; tout autour de la plaque est un grènetis
et le bord du métal est rabattu sur le dessus de l’autel.
Le revers de l’autel était également couvert d'argent,
mais les restes sont difficiles à reconnaître. Entre la
lame d'argent et le bois de dessous on retrouva une
sorte de pâte, placée sous la plaque d'argent, à l'état
moulu, sur laquelle se conservait l'empreinte d'anciens,
dessins. Deux fragments conservés donnent cet mots :
IN HONOR... ….S PETAV
+ 3
Aucune trace de caractères grecs, que Rayne avait
cru lire sur cette plaque.
V. ÉroLE ET MANIPULE. Voir ÉTOLE".
H. LECLERCQ.
DURHAM (MANUSCRITS LITURGIQUES).
Bibliothèque du chapitre de Durham.
A. 11. 16, Évangiles. — Relié aux armes de l'évêché;
Om350 sur Om240, 134 feuillets à deux colonnes de
vingt-neuf lignes pour la première main, 27 lignes pour
G. Rohaut de Fleury, La messe, 1887, t. v, p. 7, pl. 340;
cf. Rayne, Saint Cuthbert, Durham, 1828, p. 199-201, —
«ἃ. Baldwin Brown et Arch. Christie, St. Cuthbert's stole
and maniple, at Durham, dans The Burlington magazine
for Connoisseurs, 1913, p. 3-17.
1673 DURHAM 1674
la deuxième main, 30 lignes pour la troisième main. | incomplet, compre t Jean et Marc incomplet
dre main : Matth.,11, 13 ef esto-Luc., xv1, 15 (fol. 1-23, | quelques parties de 1 1 tête de Jean, très bell
34-86, 102). Très belle onciale du vurre siècle. Belles initiale dans le genre du ? de Lindisfarne dans 1
initiales irlandaises à entrelacs (l'initiale de Marc tons verts οἱ violets. 7 latio. Les feuillets 103
est surmontée d’une figure curieuse). En tête de Marc, 111 sont un fragment er À rit à deux colonnes
une rubrique en semi-onciale irlandaise. Cahiers numé- de 22 lignes. Hederæ da es titres courants. Le
rotés par une main saxonne. Luc commence à 1, 27. marges inférieures 50 cou iuteur actuelle
Les fol. 11 et 71 sont mutilés. — 2e main : fol. 24-33 est d'environ 0m250, Écrit ] 1.
et 87-101 Matth., xxu, 3-xx vint, 14 et Luc., ΧΥῚ, Fol. 80 : Boge mese preost Ι. Manlat
15-xx1V. Semi-onciale saxonne du ὙΠ’ siècle. Fol. 106 : Boge messe preost l. Aldred god
AITELER ANNE .
3892. -
Autel portatif de saint Cuthbert.
D'après W. Page, The Victoria history of the county of Durham, 1905, p. 256.
3° main : fol. 103-104 : Joh.,1, 27 dignus-xv, 16 et xv1,
33-xx1, 8 ducentis. Semi-onciale qui paraît également
du vue siècle. Ni sections ni parallèles dans la deu-
xième main ni dans la première, à partir de Luc. Le
manuscrit a été mutilé au commencement du Ἀν τ
siècle, par ordre des doyen et chapitre; les pages man-
quantes ont été données à Wanley et sont, au moins en
partie, à Magdalen College, Cambridge, dans la col-
lection de Pepys. Ce manuscrit passe pour être de manu
Bedæ.
Westwood, Anglo-sax. mss, pl. xvn; Wordsworth,
A; S. Berger, Hist. de la Vulgate, Ὁ. 39, 355, 381 sq.
A. 11. 17. Parties des évangiles. Relié aux armes
de l'évêché; Om345 sur 0m270; 111 feuillets.
feuillets 1-102 constituent un manuscrit
des évangiles, écrit au commencement du vrre siècle,
Les
anglo-saxon
DICT. D'ARCH. CHRÉT,.
biscop. Cet Ealdred fut évêque de Chester-le-Street de
957 à 958 et Chester-le-Street avait recueilli l'héritage
du siège de Lindisf. rne, plus tard transféré à Durham.
Le fragment de Durham provient donc, selon toute
apparence, soit de Lindisfarne, soit
voisines de Jarrow ou de Wearmouth.
The book of Deer, edit. by J. Stuart, Edinburgh, 1849,
p. xxxv; S. Berger, Hist. de la Vulgate, Ὁ. 39, 382.
des abbayes
A la suite de ces manuscrits, nous mentionnons un
évangile de saint Jean conservé au collège de Stony-
hurst et qu’on prétend avoir été retiré de la châsse de
saint Cuthbert
Westcott, Fac-similé: Westwood, Palæogr. sa
pl. x1; Paleogr. soc., pl. Xvu1; S. Berger, op. cil., p. 39
119.
H. LECLERCQ
E. Les textes épigraphiques les plus corrects de
l’époque augustale nous montrent les trois branches
transversales de la lettre E offrant les mêmes dimen-
sions; néanmoins on fait usage, dès lors, d’une branche
médiane plus courte. Ces branches présentent des types
assez différents : tantôt c’est une mèche effilée qui
semble retirée de la masse de la haste, tantôt c’est un
bras solidement amorcé à cette haste et terminé par
une ou deux cornes à angle droit. Quelques inscriptions
chrétiennes du vi: siècle en Espagne, du v® siècle en
Gaule nous font voir la haste dépassant aux deux
extrémités les branches transversales, par exemple :
[Ξ εἱ E
A mesure que les lapicides en prennent plus à leur
aise avec les textes, la haste devenue pesante semble
ramener à elle les branches dont l’amorce paraît n’être
plus qu’un bourgeon à peine visible, de sorte que dans
une lecture hâtive on épelle d’abord ces E atrophiés
comme s'ils étaient des I. Il est plus rare, et même
exceptionnel, de noter la disparition complète de la
branche transversale médiane; sa disparition, dans les
cas très rares où on peut la constater, est le fait de
l'inadvertance ou des intempéries plutôt que d’un
type alphabétique mis à l'essai. Toutefois l’inhabileté
et la maladresse des lapicides au moins autant que leur
ignorance expliquent les substitutions fréquentes des
lettres E pour | et réciproquement, mais encore la
confusion par vice de conformation entre E et les
lettres composées des mêmes éléments : F, |, L, T.
C’est principalement avec la lettre F que la confusion
est fréquente par suite de l’omission, intentionnelle
ou non, de la branche inférieure.
A partir de la fin du πιὸ et du début du zur siècle,
on rencontre la forme arrondie dite lunaire : €; sans
doute on la rencontre antérieurement, mais c’est sur-
tout sur des inscriptions païennes. A partir du rv-v®
siècle la forme lunaire devient courante sur les inscrip-
tions chrétiennes, aussi bien en Italie qu'en Afrique, en
Gaule, en Grande-Bretagne et dans la région rhénane.
Enfin, la forme onciale e est rare. Le Blant, Znscer.,
ἘΞ M. 99210
La lettre E nous offre un très petit nombre de com-
binaisons. En Espagne, on rencontre E pour ERA et
pour EST, mais une fois seulement dans chaque cas
(E. Huebner, Inscr. christ. Hisp., τὰ. 100); on trouve
plus souvent ER pour ERA (ibid., n. 2, 12, 32, 115,
135, 302, 303).
ECCL=ecclesia. De Rossi, Bull. di arch. crist., 1884,
t. 111, p. 34.
ECCLAE=ecclesiæ. Bull, 1871, t. 1, pl. ΝΠ.
EOR=—eorum. Bull., 1875, t. v, p. 135.
EP; EPI;- EPIS;"EPISC; EPS; MEPSC; "EPSCPI;
EPSCOPS. E. Huebner, op. cit., n. 75, 110, 111, 116,
135", 184, 406, 407; Corp. inscr. lal., t. v, n. 474;
De Rossi, Bull. di arch. crist., 1864, t. 11, Ὁ. 7, 14, 16,
49, 76; 1866, t. 1v, n. 46, 101, 102; 1871, t. 1, pl. vint;
1883, t. 11, p. 108; t. vi, p. 71, etc., etc.
EQR—eques romanus. De Rossi, Bull. di arch. crist.,
ἘΞ ax, p. 70; t. 1V, p. 144.
Sur bon nombre d'inscriptions on peut relever des
graphies fautives de la lettre e; par exemple, en
Espagne : ESTEPHANVS (Huebner, op. cit., p. 57, 175}
et EXPECTARA (=spectra) (ibid., τι. 10).
L'emploi de E pour | et l'emploi de | pour E sont
si fréquents qu'on ne peut songer à en établir la liste.
complète; elle ne présente d’ailleurs d'intérêt qu'a
point de vue de l’histoire de la prononciation qui,
parfois, rend certains mots méconnaissables. Ainsi,
sur une épitaphe de trois lignes, à Salone, nous rele-
vons : vindedit, calegarius et ustearius. Corp. inscr.
lat., t. 11, n. 14305. Dans ces mêmes contrées de l’Illy-
ricum : binefacta, 9623; derilictis, 9515; eclisea, eclisia,
ecclisia, 9585; inferit, 9667; novimbres, 9956; cresteano-
rum, 13124; ecne (—igne), 10190; condedi, 9546;
tradedet, 9601 ; vendedet, 14311 ; volueret, 9508; vendedet,
14311; perquouset, 10190. Dans la Gaule Cisalpine :
requiescet, vixet, velet et autres analogues. Corp. inscer,
lat., t. v, n. 1586, 1603, 1645, 1663, 1670, 1701, 1745,
4120, 5215, 5241, 5407, 5425, 5426, 5592, 5716, 5741,
6193, 6228, 6237, 6244, 6247, 6251, 6338; accepient,
6731; capeta, 6257; deposelus, 1745, 5241, 5419, 6589; :
fedelis, 1745; Maxemo, 7137; menus, 1645, 4120;
merelus, 1670, 6244; nomene, 6241; peregreno, 1676;
reddedit, 6464; sebi, 1648; semul, 1642; vertutem, 6244;
vigenti, 1645; havite (—habete), 1636; müilis, 1590,
1591, 1593; requüiscit, 6397, 7137; violis, 7793. Dans
la Gaule Narbonnaïise la même confusion est de plus en
plus fréquente; c’est ainsi qu'on rencontre l'emploi
d’un génitif singulier en es, Corp. inscr. lat., t. Xm,
n. 935, 936, 937, 1693, 2179, 2187, 2188, 5750; un datif
singulier en e : Pedone, n. 4883; un ablatif singulier en
e : fidele, 2115; un ablatif singulier en ene : munimene,
5750; nomene, 1724, 5868 ; ordene, 1798; un datif et un
ablatif pluriel en ebus : 1553 bis, 1694, 2085, 2089 £er,
2090, 2091, 2179, 2702, 5375; un superlatif en emus ©:
1193, 2066, 2179, 2191, 2193; un emploi à peu près
constant des formes : fece{, fondabet, fuet, generet,
insliluet, obiel, præslabet, quiescet, rapuel, recesset,
requiescet, servivet, teget, transiet, vixet, vocavelor; pour
les noms de nombre : decema, 1501, 2091, 5347; unde-
cema, 339 ; duodece, 2083; dudecema, 2654 ; tredece, 2701;
enfin dans une foule de mots : admenistrator, 674;
adsedua, 2193; ancella, A82; anemis, 481; anteslis, 946,
949; baptesmale, 5750; baselica, 4311; baselice, 2107;
benegnus, 2153; bes, 481 ; castetate, 4057; condedil, 481;
dees, 2700; delectus, 2102; descrimina, 944; dignelatem,
674 ; disceplina, 2074 ; domeno, 338 bis; domeni, 5692 bis?
Dometius, 5340; domineca, 5407; en (pour in), 933;
ennocens, 2701; enox (pour innox), 2088; epescopus,
1213; eterum, 933, 1501, 2078; fede, 2089, 2153; fedel,
674, 1692, 1724; felex, 56924; Helari, 2141; heneunte,
(pour ineunte), 482; indectione, indexioni, 1274, 2085,
2088, 2187; insegnem, 5750; lacremis, 481; megravit,
2193; menisler, minesler, 649, 2361; menos, menus,
passim, merelis, A81; meserecordiæ, 2185, 2188, 2423;
nobel-, 1553, 5750; novelelate, 2179; obtenere, 2089,
τῳ re
41677
“2091; oclogenta, 2131; penetens, penelentiæ, 2085,
2193; perdedit, 5862; precepu-, 2066, 2089; provedus,
2153; quinquagenta, 2654; sanctemuniales, 2188;
sales, 2179; segella, 5692; ; semplecelate, 2179; semul,
944; Solecetus, 2085; subdedit, 975; Telo, 1508: tetol-,
2085, 2147; Teuderecus, 5341; tuetioni, 1524; venera-
"belis, 2081 ; veri, vero, 1498, 2193; vexit, 480; virgenales,
384; Urbeca, 491 ; uteles, 2096; utelelas, 2085. Pareille
moisson nous dispense d'entreprendre une énuméra-
tion analogue pour d’autres provinces; d’ailleurs, cette
eur accordée à la lettre e aux dépens de la lettre à
e laisse pas d’avoir sa contre-partie et nous voyons
a lettre à expulser la lettre e d’un très grand nombre
de mots qui subissent de ce fait une altération quelque
peu imprévue suflisante pour dérouter un moment le
eur.
… Sans sortir de l’épigraphie de la Gaule Narbonnaise,
nous pouvons signaler l'emploi du nominatif singulier
en is, comme anlestis, antistis, 708, 946, 949 ; accusatif
pluriel en is principalement dans les siècles de basse
époque : ædis, 138; mensis ou minsis, 923, 1213, 1792,
“2076, 2093, 2095, 2106, 2422, 2485, 2584, 4247;
aprilis, septembris, etc., 953, 955, 1497, 1724, 1788,
2059, 2061, 2063, 2069, 2088, 2093, 2132, 2422, 2584,
2704, 4084; ablatif singulier en à au lieu de e : 2121,
2176 δ, 2187, 5400; troisième personne du singulier
temps actif : iacit, 481, 592, 2116, 5404; resurgit,
58, 2073; resplendit, 944; infinitif : gemire, 2094;
pandire, 1272; de même dans un grand nombre de
mots : adoliscens, 1792, 2069; decim, 942, 2703; eclisiæ,
2085; eligans, 592; fibruarias, 2363; Filicissimæ,
2402; Fisto, 1724; Hiraclius, 5403; it, 2187; malivolis,
2; minsis, passim; ni, 3224; Neclicta (pour Neglecta),
; opprissus, 5349; penitrans, 944; piliatum, 4247;
æslilirit, 1499; prisbyter, 2153; quiiscet, 1694; re-
mlionem, 2584; requiiscit, requiiscet, passim; riferta,
98; riges (pour regis), 2654; rigna, 975; ristitutori,
61; risurrecturus, 2118; sincirum, 2361; sinsit, 2160,
77 e; surrictura, 2104; Susomine (pour Sozomène),
1507; Virecundi, 152.
_ On peut noter, mais beaucoup plus rarement,
emploi de e pour u : 560, 5692 ὃ; de e pour y: presbeter,
4; ou encore l’omission complète de e, comme dans
is pour decies, 2087; pridi pour pridie, 2179; requis-
cet, 5340; s(e)plimä, 5823.
La _ La récolte d'exemples serait aussi copieuse en
spagne, en Afrique, dans l'Italie méridionale, mais
a e n'ajouterait guère que des variantes à celles qui
viennent d’être cataloguées. Pour nous en tenir à la
Gaule, voici une autre série de lectures notables dressée
d'après les manuscrits qui nous ont conservé les con-
{ de l’époque mérovingienne (Fr. Maassen, Concilia
merovingici, dans Monumenta Germaniæ historica,
, sect. 111, t. 1, in-4°, Hannoveræ, 1893). Ici, ce n’est
le témoignage des lapidaires, c’est celui des
stes, gens éduqués ou censés tels, car on ne se
5
ssé pour instruits. Nous allons retrouver chez eux
utes les fautes du langage populaire le plus gâté
ce ne sont plus cependant des artisans qui, sous un
agar, entaillent la pierre avec un clou et un mäillet;
ont des moines, des scribes qui travaillent dans
Scrip{orium pour une clientèle ecclésiastique.
… Permutation entre e et i. D'abord l'emploi de à pour
? anteslis, Ὁ. 143, ligne 7; comis, 166, 19; famis, 122,
28; fidis, 50, 19; judix, 91, 20; pontifix, 103, 6, 21;
Sedis, 74, 4; superstis, 6, 16; ablatif singulier : aucto-
rileti, 80, 14; condilioni, 71, 19; conjunctioni, 26, 7;
cri ni, 32, 22; 68, 16; cumunioni, 33, 10; divisioni,
RAUL Robert, Note sur l’origine de l'e cédillé dans les ma-
its, dans Mélanges Julien Havet, Recueil de travaux
dition, in-8°, Paris, 1895, p. 632-637; même notice dans
E 1678
73, 13; muneri, 68, 13; ponlifici, 80, 30; principi, 150,
5; regi, 66, 11; uxori, 132, 3, 11. Adverbes : jusli pour
juste, 169, 27; peni pour pene, 167, 6. Au nominatif
pluriel et à l’accusatif pluriel de la 3° déclinaison
Maassen note trente-six exemples de l'emploi de is
pour es au nominatif, et trente-quatre à l’accusatif.
Dans les conjugaisons, emploi de if, ilur à la place de
et, etur : abdicitur, 199, 29; abrogitur, 74, 15; adlegit,
168, 26; anticepil, 49, 17; commodit, 82, 4; dissimolit,
91, 18; evocit, 73, 8; excusit, 19, 12; 81, 1; 88, 18, etc.;
emploi de it, imus pôur et, emus à l’imparfait : cogitarit,
95, 12; servarit, 50, 12; servarimus, 32, 24; præslarimus,
34, 14; emploi de is, il, imus pour es, el, emus à l’indi-
catif présent de la 2° conjugaison : adsolit, 71, 13;
audit, 142, 21; censimus, 26, 6; 71, 24; 2e 90, 3;
decit, 78, 14; 88, 5; docit, 87, 15; 116, 22: displacit,
51, 6; habis, 48, 9; 52, 11; habit, 50, 1, 2, 3; 51, 1, 2;
52, 12; 74, 13; 94, 19, etc., et ainsi des autres temps et
des autres conjugaisons.
Les substantifs ne sont pas plus ménagés : advina,
94, 7; anathima, 52, 20; caticumini, 26, 1; cliricus,
104, 4; 119, 12; consuitudo, Ep pe 2, 9,23; 57, 2;
74, 1; 80, 8, 12; 87, 14; 102, 22; 105, 9, 16; dilictus,
51; 16; ecclisia, 81, 4; fisluca, 123, 9; ærisis, 83, 8;
müitrupolilanus, 19, 10: monastirium, 156, 16, et toute
la déclinaison, 80, 2; 119, 11; 156, 13; 160, 5, 8; 160,
6; 79, 22; 156, 12; prosililum, pour proselyta, 94, 6.
Ensuite l’emploi de e pour à : sacramentes, 108, 2;
metropolitane, 172, 1; reverentissime canones, 168, 19;
et toutes les variétés imaginables de es pour às, les
plus imprévues comme les plus déconcertantes:; telle-
ment qu’on se demande comment ces vieux scribes et
leurs lecteurs arrivaient à se reconnaître parmi cet
amalgame de choses en désordre et comment ils enten-
daient ce qu'ils lisaient et s’entendaient les uns les
autres. L’habitude corrigeait sans doute et le geste
interprétait ce qui à la lecture nous semble franchement
inintelligible comme decere pour dicere; fæmena pour
femina; ærelecus pour hereticus.
Ces deux derniers mots nous conduisent à dire
quelques mots de l'emploi de l’e cédillé dans les manu-
scrits ?.
« Dans les manuscrits du moyen âge, les lettres ae
ont été représentées d’abord et pendant longtemps
sous leur forme normale, les deux voyelles étant tantôt
séparées, tantôt mais plus rarement conjointes. Elles
l'ont été ensuite et simultanément par l’e cédillé, qui
a été, à partir du milieu ou de la fin du xrre siècle,
en France et en Italie, à partir du xu° siècle en Alle-
magne, remplacé par un e simple, pour réapparaître
au xv° et au xvi* siècle dans des manuscrits et dans
des imprimés surtout de provenance italienne.
« On chercherait en vain des exemples d’e cédillé
dans les plus anciens manuscrits en capitale, tels que
les Virgile du Vatican et de la Laurentinne, le Térence
du Vatican, le Prudence de la Bibliothèque nationale
et autres de ce genre. L’emploi de l’e cédillé dans
l'écriture capitale n'apparaît que lorsque les scribes
feront usage de la capitale seulement pour les titres
des manuscrits ou des traités contenus dans les manu-
scrits. Le titre de la fable V du livre II des Fables de
Phèdre du ms. Rosambo en présente un exemple dans
le mot Cesar 3. Mais les cas de ce genre sont fort rares
et cela se comprend, car c’est l’onciale qui a donné
naissance à l’e cédillé.
« Dans l’onciale, comme dans la capitale, comme
d’ailleurs dans les différentes écritures des époques
mérovingienne et carolingienne, les lettres ae sont le
plus souvent séparées. Soudées ensemble, leur réunion
le Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France,
1894, t. τον, p. 271-276. —*? UI. Robert, Les Fables de Phèdre,
Édition paléographique, 1893, p. 23, ligne 3,
1679
a formé d’abord une sorte de x en onciale, dont la partie
de droite est généralement accompagnée vers le milieu
d’un petit trait horizontal % ; puis la partie supérieure
de l’a est tombée; la partie inférieure s’est prolongée
au-dessous de la ligne, à gauche de l’e; enfin le trait,
dernier vestige de l’a, s’est insensiblement glissé au-
dessous de l’e, où il est arrivé à occuper la place de
notre cédille sous le οἷ; d’où la dénomination d'’e
cédillé, qui a été adoptée dans la terminologie paléo-
graphique pour désigner la lettre e pourvue de ce signe.
De curieux exemples des transformations successives
de l’ae en e cédillé sont fournis par la planche Ἀπ de
la Paléographie des classiques latins, renfermant un
fragment de Varron, du vire siècle, en écriture lom-
barde. Tantôt on y voit les lettres ae conjointes (sin-
gulæ, ligne 6); tantôt l’a est déformé et n'est plus
qu'un minuscule trait recourbé, accroché à gauche
de l’e et ne dépassant pas la ligne; ailleurs, nous
n'avons plus que l’e cédillé.
« Il ne semble pas qu'il y ait des exemples de l’e
cédillé dans les manuscrits assez nombreux en onciale
du vie siècle qui existent. Mais on le trouve dans ceux
du vue siècle. On peut le voir notamment dans le
Grégoire de Tours, dit de Beauvais, ms. lat. 27654 de la
Bibliothèque nationale *; dans le sacramentaire d’une
Église de France, n° 326 du fonds de la reine Christine,
au Vatican, manuscrit d’origine française *, etc. L’e
cédillé était également employé par les scribes étran-
gers, comme on peut s’en assurer par les fac-similés
du ms. 36 (xcn) de la bibliothèque de Trèves, qui est
de l’année 6924; d’un recueil de canons de divers
conciles, manuscrit du chapitre de Vérone, du vrr® siè-
cle; du Cicéron des archives de la basilique Saint-
Pierre de Rome, H 25, du vurre siècle ὃ; du ms. Cotton,
Nero DIV « St-Cuthbert's Gospels » du British Museum,
d’origine irlandaise et qui semble remonter à l'an 700
ou environ ‘.
« À la vérité, l’ae domine encore dans les manuscrits
en onciale de cette époque; l’e simple commence à y
apparaître, mais timidement; cette substitution est
considérée comme une hardiesse et des correcteurs
s’empresseront d'ajouter la cédille à l’e. Le manuscrit
latin 9550 de la Bibliothèque nationale, qui renferme
les œuvres de saint Eucher, en onciale du να siècle,
en fournit plusieurs exemples curieux, notamment aux
fol. 66 vo, 68 et 85, où un reviseur a mis une cédille
au-dessous du premier e des mots celeri, celeras, celeris,
celera, etc.
« Comme spécimens de manuscrits en semi-onciale
renfermant l’e cédillé, je citerai le Cassiodore, du
varie siècle, ms. lat. 12339 5: le Psaulier, ms. lat.
13159 de l’an 795 environ ὃ; le De remediis salularibus,
ms. lat. 10318 de l’an 700 environ!?, tous de la Biblio-
thèque nationale; le Psaulier, ms. 409 de la biblio-
thèque de l’École de médecine de Montpellier, du
vue siècle . Le ms. lat. 2710 de la Bibliothèque natio-
nale, qui contient un fragment des extraits de saint
1 Ce trait n’existe pas dans tous les manuscrits en onciale;
cf., par exemple, le ms. de la Cité de Dieu, de la bibliothèque
de Lyon, dont il y a un fac-similé dans l’Album paléogra-
phique publié par la Société de l'École des chartes, pl. vrr. —
2 Album paléographique, p. 28, ligne 2 : prédila. — ? L. De-
lisle, Mémoire sur d'anciens sacramentaires de l'époque méro-
vingienne, atlas, pl. 111,1. 16: gcelesia; cf. Mémoire,p. 66-68.
— " Zangemeister et Wattenbach, Exempla codicum lati-
norum, pl. XLIX, 1. 10 : complets ; 1. 13 : prrsenti: 1.9 : vite, —
5 Sickel, Monumenta graphica medii ævi, fase. 1, pl. 1x, 1. 1 :
eps.: 1. 19 : que. — * Chatelain, Paléographie des classiques
latins, pl. xxv1, col. 1, 1. 24 : fortung; 1. 25 : culpy; 1. 30 :
s?pe. — ἴ Catalogue of ancient manuscripts in the British
Museum, P. 11, lat., pl. vin, col. 1, 1. 11; Andre; pl. 1x,
col. 1, 1. 21 : que. — * L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits
(atlas), pl. XvI1, n. 1 : superbis. —* Album paléographique,
pl. xxxvun, 1. 4 : que, — 1 Zangemeister et Wattenbach,
E — EAU
1680
Augustin, recueillis par Eugippius, fournit un exemple
curieux de l’emploi de l’e cédillé dans le mot præceplum,
dans lequel on rencontre simultanément l’a et l’e
cédillé ν΄,
« L’e cédillé est plus fréquent dans les manuscrits
en minuscule que dans les autres. On l'y trouve aussi
déjà au vri* siècle. L. Delisle a donné le fac-similé
d’additions et de corrections marginales latines du
ms. grec 107 de la Bibliothèque nationale, dit codex
Claromontanus, qui renferme le texte grec et le texte
latin des Épiîtres de saint Paul, dans lequel est employé
le cédillé, au mot precellimus. Ces additions, dit
M. Delisle, «sont d’un caractère cursif trop élégant
« pour être postérieurs au vir® siècle # ». Sans parler
du ms. lat. 2739, Commentaire de saint Jérôme sur
Isaïe, en minuscule mérovingienne du να ou du
vie siècle #, nous trouvons de nombreux exemples
d’e cédillé dans les fragments d’Eugippius, ayant
appartenu à M. Desnoyers, sur lesquels L. Delisle
a publié une notice. Ces fragments, en minuscule et en
cursive, sont de plusieurs mains; M. Delisle les fait
remonter à la première moitié du vin siècle #. Le
ms. 84 de la bibliothèque de l’École de médecine de
Montpellier, dit Bréviaire d’Alaric, en minuscule du
vire siècle, en contient également 15. Il serait facile de
multiplier les exemples en ce qui concerne les manu-
scrits en minuscule mérovingienne.
« Parmi les manuscrits d’origine étrangère : le frag-
ment de Varron, ms. lat. 7530, en minuscule lombarde
de la fin du νη" siècle, peut-être de l’an 791 7; les
manuscrits en minuscule anglo-saxonne : Morales
de saint Grégoire, n. 24143 du British Museum 1;
Chronica de tempore mundi, ms. Cotton, Nero Α11, du
Brit. Mus. :*; le Béde de la bibliothèque de l’université
de Cambridge, k k. V. 16 ®; le Cassiodore de Durham *#,
tous du vire siècle.
« L’e cédillé doit être assez rare dans les bulles,
chartes et diplômes de cette époque. Signalons toute-
fois un diplôme de Charlemagne, du 31 mars 797, pour
le comte Théodold **.
« Enfin, sur un denier d’'Offa, roi de Mercie (de 757
à 796), dans le nom du monétaire Beanneard, qui, ici,
est sous la forme Begnard *:. »
H. LECLERCQ.
EAU. USAGE DE L'EAU DANS LA LITUR-
GIE; EAU BÉNITE. — J. Usage de l’eau dans la.
liturgie mosaïque. II. Usage de l’eau dans les reli-
gions païiennes. III. L’eau dans la liturgie chrétienne.
IV. L'usage de l’eau bénite en Orient et en Occident.
V. Bibliographie.
I. USAGE DE L'EAU DANS LA LITURGIE MOSAIQUE, —
L'usage de l’eau dans la religion mosaïque signifie,
comme dans plusieurs des religions païennes, une purifi-
cation. Cette pratique est très fréquente chez les juifs.
Toutes les purifications dans la loi mosaïque com-
mencent par une purification par l’eau; c’est comme
une première condition de toute purification, et
op. cit., pl. XLVI, 1. 5 : squat ; 1.21 et 23 : que: 1. 23: probris.—
11 Album paléographique, pl. xxxvIn, col. 1, 1. 18 : Jonathe.
— 12 JL, Delisle, Le Cabinet des manuscrits (atlas), pl ΧΙΠῚ,
n. 3. — 15 Jbid., pl. 11, n. 2. — 14 Jbid., pl. XIV, n°2:
Esaisg. — % Notice sur un ms. mérovingien contenant des
fragments d'Eugyppius, pl. αν, 1. 1, 12, 24; pl. v, L 17; pl. "x,
1.9, 11,23, 35. — ν᾽ Album paléographique, p. 34, col. 1, 1 2:
proprie, bons; 1. G : alieng. — Ὁ Chatelain, op. cit., pl. XI,
1. 5 : atticy; 1. 11 : roman’; 1. 17 : héc.; 1. 28 : uncif. — M"Cata-
logue of ancient manuscripts, t. 11, pl. αν, 1 3 : interng: 1. 7&
culpg; sug; 1. 19 : fterna. — * The Palæwographical Society,
pl. cLx1v, col. 1, avant-dernière ligne. — * The Palæwogra-
phical Society, pl.cxxxax, 1. 10 : cpna. — * The Palæwogra=
phical Society, pl. CLXIV, 1. 4; victurie ; 1. 5 : αἰ, — * Album
paléographique, pl. Xv1, 1. 1 : prespicuf. — # Keary, À cala-
logue of English coins in the British Museum, Anglo-Saxon
series, L.1, p. 30, n. 39, pl. vi, fig. 16.
1681
_ comme un rite préalable; il est suivi d'ordinaire d’un
sacrifice, qui varie selon les cas. Cette lustration par
Veau se faisait de trois façons, par ablution, par as-
persion ou par immersion. L’ablution consistait sim-
plement à se laver les mains, ou une autre partie du
corps, selon les cas. C'était par cette ablution que
commençaient les purifications ordinaires. L’asper-
sion consiste à répandre l’eau à l’aide d’un instrument
sur la personne ou la chose à purifier. Nous trouvons
cette aspersion d’eau lustrale chez les juifs. Moïse,
dans le livre des Nombres, x1x, détermine avec le
plus grand soin les diverses cérémonies de cette as-
persion, dont l’eau est mêlée aux cendres de la vache
_ rousse. Cette eau s'appelle l’eau d’impureté ou de
Séparation; la Vulgate l’appelle aqua aspersionis ou
. aqua expialionis *. Ellese fait avec un rameau d’hysope.
Les rabbins donnent les règles les plus minutieuses
pour le choix de l’hysope. Cette aspersion enlevait
l'impureté légale provenant du contact d’un cadavre.
La Mishna expose tout le détail de cette cérémonie.
On s’est demandé si, en dehors de cette aspersion
d'eau lustrale, les juifs n’avaient pas une aspersion
d'eau ordinaire *. Mais plusieurs commentateurs
ne voient ici qu’une aspersion d’eau lustrale, comme
dans les cas précédents. La purification par immersion
est commandée dans certains cas *. Les juifs, dans
. les temps postérieurs à la venue du Christ, imposaient
aux gentils convertis un baptême par immersion. Ce
_ baptême des prosélytes existait-il avant le Christ ?
Quelques-uns en doutent, parce qu’il n’en est question
ni dans l'Ancien Testament, ni dans Josèphe. Le
_ baptême de pénitence, donné par Jean-Baptiste, nous
prouve toutefois l'existence d’un baptême par immer-
sion chez les juifs *.
L’Ancien Testament contient plusieurs allusions
à l'usage rituel de l’eau, comme en font foi les textes
suivants : Asperges me hyssopo el mundabor, lavabis
me el super nivem dealbabor (Ps. 1); Haurielis aquas
in gaudio de fontibus Salvaloris (Ps. x11, 3); Effundam
Super vos aquam mundam et mundabimini ab omnibus
inquinamentis vestris (Ez., ΧΧχνι, 25); Ecce aquæ
egrediebantur… in lalus templi…. a lalere dextro… et
posiquam venerint illuc aquæ islæ οἱ sanabuntur οπιπία...
(ΕΖ., xzvur), qu'il faut comparer avec ces paroles
chantées pour la bénédiction de l’eau au temps
… pascal : Vidi aquam egredientem de templo a lalere
dextro, ete. 5. ἢ
C'était surtout à la fête des Tabernacles que les
lustrations d’eau jouaient un grand rôle. Chaque
matin des sept jours de cette fête, une libation d’eau
et de vin était accomplie solennellement. On allait
tirer de l’eau à la piscine de Siloah, qui était près du
Temple; recueillie dans une urne d’or, cette eau était
portée en procession au Temple ; la procession s’arrê-
tait au seuil de la porte de l’eau et l’on sonnait de
la trompette; puis la procession s’avançait vers
l'autel; il y avait à gauche un bassin préparé pour
2Num., ΧΙΧ, 13, 20-21. — " Num., var, 5. — * Lev., vi,
27,28; xx, 6, 34 ; xv1, 6, 7; ΧΧΙΙ, 6; Num., vint, 6, 7, 8:
ΧΙΧ, 7, 8, 21; ΧΧΧΙ, 24. —— 4 Dom Calmet, Dissertation sur
le baptême des juifs, dans Dissertations qui peuvent servir
. de prolégomènes à l'Écriture sainte, Paris, 1720, t. nr,
ΟΡ. 323 sq.; Dictionnaire de la Bible, aux mots Aspersions,
Purifications ; Schulim Ochser, art. Water, dans The Jewish
“encyclopedia, t. x11, p. 475, 476. — 5 Cf. aussi Joel, nt, 18,
ét Zach., xx, 1. L'eau offerte en libation, I Sam., vu,
5-6 ; 1 Reg., xvur, 35. Cf. surtout S. Many, Aspersion, dans
Dict. de la Bible, τ. 1, col. 1116, 1119. L'auteur ne fait pas
_ diMiculté d'admettre que Moïse, dans l'institution de l’eau
le, put être guidé par les usages des peuples environ-
nants. — ὁ Suk., 1v, 1,9; yoma 26 b ; cf. I. D. Eisenstein,
_Water-Drawing (Feast of), dans Jewish encyclop., t. xX11,
Ῥ. 476-477. — I, Venetianer dans Die Eleusinischen
Mysterien im Tempel von Jerusalem, a essayé de prou-
EAU
1682
l’eau, et à droite un autre pour le vin; les deux liba-
tions d’eau et de vin étaient faites simultanément *.
On sait que la fête des Tabernacles donnait lieu aussi
à de grandes illuminations dans la cour du Temple,
à des danses religieuses et à des réjouissances.L’origine
de cette cérémonie, d’après les interprètes, est pro-
bablement une prière symbolique pour demander la
pluie en hiver. La libation cessa après la destruction
du Temple. Mais la fête est encore observée par les
juifs ἡ.
Dans le Nouveau Testament, il est fait allusion
plusieurs fois à ces règles de purification que les rab-
bins avaient multipliées à l’excès, par exemple, se
laver les mains avant et après le repas, et quelquefois
même à deux reprises durant le repas, et l’on voit
que Jésus et ses disciples ne faisaient pas scrupule
de s’en dispenser *.
A Cana, les six cruches pleines d’eau avaient été
apportées là pour la purification.
II. USAGE DE L'EAU DANS LES RELIGIONS PAIENNES.
— On trouve l'usage de l’eau dans plusieurs cultes
étrangers au christianisme ou au judaïsme. Chez les
mahométans, le nouveau converti se purifie par une
ablution rituelle générale. Le code de pureté de l'islam
est moins compliqué que celui du judaïsme, cepen-
dant il lui fait des emprunts, par exemple, la nécessité
d’une ablution générale après le contact d’un cadavre.
La religion des anciens Perses admet aussi des ablu-
tions, avec le culte du feu; on fait des ablutions d’eau
dans les temples et les maisons et sur les personnes;
le démon est chassé par l’aspersion de l’eau. Dans
l'ancienne Égypte, les prêtres des idoles étaient tenus
de faire trois ablutions d’eau froide pendant la journée,
deux pendant la nuit; les aspersions dans le culte sont
nombreuses ?.
Chez les Grecs, on lavait le cadavre, on mettait
une cruche d’eau à la porte de la maison mortuaire
pour se purifier ; le prêtre se lavait les mains en entrant
dans le sanctuaire avec une eau mêlée de sel et bénite
(χέρνυψ); les assistants étaient aspergés d’eau avant
le sacrifice. Dans le culte des anciens Japonais, l'une
des salles du sanctuaire devait contenir une citerne
avec une eau bénite, où l’on se lavait les mains avant
l'office. Les Hindous accomplissent aussi un rite de
purification avec l’eau, dans le sacrifice aux mânes:
on asperge le sol d’eau consacrée; le sacrifiant asperge
d’eau à trois reprises l'herbe et les sillons pour la
purification des ancêtres. Les ethnographes modernes
ont recueilli de nombreux exemples de purification
par l’eau dans les tribus sauvages actuelles de l’Aus-
tralie, de la Mélanésie, de l'Afrique, aussi bien que
chez les peuples anciens ".
Mais c’est peut-être chez les Romains que les lus-
trations par l’eau étaient le plus fréquentes; en tout
cas, c’est sur eux que nous possédons les renseigne-
ments les plus nombreux !. L'eau est, avec le feu,
un des éléments les plus fréquents de purification.
ver, mais sans succès, que cette fête porte les traces de
l'influence grecque. — % Luc, x1, 38-41; Marc, vrr, 1-5;
Matth., xv, 1-2; Marc, vi, 6- Matth., xv, 3-20; cf.
Rom., x1V; Tit., 1, 15; Joa., 11, 25; ΧΙ, 55; XVII, 28. —
° Maspéro, Biblioth. égypt., t. 1, p. 293, 294, 322, — x Cf,
les ouvrages de Frazer, Jevons, Tylor cités à la biblio-
graphie. Sur l’origine préhistorique de quelques-uns de ces
usages, observés encore chez de nombreuses tribus sauvages,
cf. A. S. Peake, Unclean, Uncleanness, dans Dictionary
of the Bible, t. 1V, p. 827 sq. — !! Sur le terme même de
lustratio, avec ses dérivés lustrum, lustramen, lustramentum,
etc., et sur les synonymes /ebruare, februatio, purgare,
purgatio, etc., cf. A. Bouché-Leclercq, Dict. des antiquités
grecques et romaines, t. 111, Ὁ. 1406. L'objet que l’auteur
signale comme un aspersoir chrétien, dans la fig. 4683, est
bien plutôt un fouet, symbole du châtiment subi par le
martyr. Cf. t. πὶ, fig. 2729.
1683
Des vases ou bénitiers (labrum) contenant l’eau
lustrale étaient placés à l'entrée des temples, ou
même près des lieux de réunion, pour la purification
des mains (/<ov:l); on en aspergeait aussi le peuple
avec un rameau, surtout un rameau d’olivier ou de
laurier (fig. 3893). Les vestales étaient souvent char-
gées de ces rites de purification, soit dans le temple
de Vesta, soit dans les autres temples. Les purifica-
tions par l’eau, dans les rites funéraires et dans le
3893. — Aspersoir païen (voir col. 1682, n. 11}.
D'après Dict. des antiq. grecq. et rom., fig. 4682.
mariage, sont nombreuses. Il y avait des jours spécia-
lement affectés aux lustrations, surtout au commen-
cement ou à la fin des travaux agricoles. Il y avait
les fêtes de janvier, les Compitalia, les Paganalia, les
Fornacalia, les Fordicidia, les Terminalia, etc. La
plupart de ces fêtes comprenaient des purifications
par l’eau. Dans les Parilia, les moutons étaient
aspergés d’eau et fumigés au soufre; la maison est
purifiée par l’eau après la mort d’un des habitants
(fig. 3894); ceux qui ont assisté aux funérailles sont
aspergés d’eau lustrale; Énée asperge ses compagnons
avec une branche d’olivier trempée dans l’eau, pen-
3894.
- Rameaux et vases d’eau lustrale
à la porte d’une maison romaine.
D'après Dict. des antiq. grecq. et rom., fig. 4685.
dant qu'il prononce une formule de prières. Pour la
fondation des cités ou la dédicace des temples, il y ἃ
aussi de nombreuses lustrations par l’eau ἢ.
III. L'EAU DANS LA LITURGIE CHRÉTIENNE. -
Comme on le voit par ce qui précède, l’eau est d’un
usage presque universel dans les diverses religions,
aussi bien que le feu; ces éléments y sont considérés
comme purificateurs, ce qui répond en effet à leur
! A. Bouché-Leclercq, dans Dictionnaire des antiquités
grecques el romaines, et J. v. Müller, Die griech. Privatal-
tertümer, München, 1893, p. 218; G. Wissowa, Religion
und Kultur der Rümer, Munich, 1902, p. 327 sq. — * Dans
l’article Bains (t. 11, col. 72 sq.) on a étudié toutes les
EAU
1684
nature; le symbolisme, dans ce cas, est donc naturel.
Il n’est donc pas étonnant que la religion chrétienne,
héritière de la religion mosaïque et qui devait résumer
et synthétiser les aspirations religieuses et le senti-
ment religieux légitime et vrai de l'humanité, ait eu
recours au même symbole. L’eau signifie, dans 16
baptême, la purification des fautes, qu’elle opère en
réalité. Dans les bains rituels, dans les aspersions
d’eau et les ablutions, c’est aussi la purification qui
est signifiée. Ce sens est nettement exprimé dans
les bénédictions de cet élément dans la liturgie ca-
tholique ἡ.
Je ne citerai que deux passages, tirés des prières
liturgiques anciennes, qui s’inspirent des écrits des
Pères et spécialement de saint Ambroise. Le premier
est tiré de l'office de la Dédicace du pontifical :
Sanctificare per verbum Dei unda cælestis : sanctificare
aqua calcata Christi vestigiis; quæ montibus pressa
non clauderis ; quæ scopulis illisa non frangeris; quæ
terris diffusa non deficis. Tu sustines aridam, tu portas
montium pondera, nec demergeris ; {u cælorum vertice
contineris; {u circeumfusa per lolum, lavas omnia nec
lavaris. Tu fugientibus populis Hebræorum in molem
durata constricta es; tu rursum salsis resoluta vorti-
cibus Nili accolas perdis, et hostilem globum freto
sæviente persequeris : una eademque es salus fidelibus,
et ullio criminosis. Te per Moysen percussa rupes
evomuil, neque abdita cautibus latere potuisti, cum
majestalis imperio jussa prodires : {tu gestala nubibus
imbre jucundo arva fœcundas. Per te aridis æslu cor-
poribus, dulcis ad gratiam, salutaris ad vilam potus
infunditur : {u intimis scaturiens venis, aut spiritum
inclusa vitalem, aut succum fertilem præstas, ne siccatis
exinanila visceribus solemnes negel terra provenlus.
Per te initium, per te finis exullat; vel potius ex
Deo es, tuum ut terminum nesciamus ; aut luorum,
omnipotens Deus, cujus virlulem non nesci, dum
aquarum merila promimus, operum insignia prædi-
camus, etc.
Le second est tiré de la bénédiction des fonts au
samedi saint : Deus, cujus spirilus super aquas, inter
ipsa mundi primordia ferebatur : ut jam tune virlutem
sanclificationis aquarum nalura conciperet. Deus,
qui nocentis mundi crimina per aquas abluens, regene-
rationis speciem in ipsa diluvii effusione signasti :
ut unius ejusdemque elementi mystlerio et finis essel
viliis, et origo virtutlibus. Unde benedico te, creatura
aquæ per Deum.…. qui le in principio, verbo separavil
ab arida; cujus spiritus super le ferebatur. Qui te de
paradisi fonte manare fecit, et in qualuor fluminibus
lotam terram rigare præcepit. Qui te in deserto amaram,
suavilate indita, fecit esse polabilem, et silienti populo
de petra produxit. Benedico le per Jesum Christum
Filium ejus unicum, Dominum nostrum : qui le in
Cana Galilææ signo admirabili, sua potentia convertit
in vinum. Qui pedibus super le ambulavit, et a Joanne
in Jordane in te baplizalus est. Qui le una cum sanguine
de lalere suo produxil : el discipulis suis jussit, ut
credentes baptizarentur in te, dicens : Ile, doceteomnes
gentes, baplizantes eos, etc.
Ces deux passages si curieux, et d’une inspiration
si antique, nous donnent les raisons qui ont fait choisir
dans la liturgie l’eau comme un élément essentiel de
purification.
Π ne faudrait donc pas trop se presser de conclure
d'une simple analogie à une preuve d'influence de l'un
ou l’autre des cultes païens sur le culte catholique.
Outre que ces ressemblances ne sont souvent qu'appa-
questions qui se rapportent d’une façon générale à l'usage
de l’eau chez les chrétiens dans la vie privée; au mot
ABLUTIONS, on trouvera des renseignements sur diverses
pratiques, par exemple, l’ablution des mains, le capitila-
vium, ete. Cf. aussi Pres (Lavement des).
RE
DO ποσα δὰ ΝΕ
1685
_ rentes et tout extérieures, il faudrait, en bonne règle,
prouver par des faits bien établis qu’il y a eu emprunt.
Or, d'ordinaire, ce n’est pas le cas. Pour quelques-
… unes des bénédictions de l’eau ou des purifications
par l’eau, dans la liturgie catholique, on connaît à
peu près la date d’origine, qui rend un emprunt bien
nvraisemblable; le rituel de ces cérémonies et les
formules employées ne concordent pas; enfin, dans
“caractère de protestation contre des usages païens,
. par exemple, la lustration des autels à la fête de la
_ Dédicace ou encore les textes des conciles qui défen-
dent le culte des sources, si cher aux Grecs, aux Ro-
mains et à d’autres peuples païens :. Du reste, ces
“questions ont été ou seront étudiées à propos de chaque
“as particulier. Cf. BAPTÈME, BÉNÉDICTION DE L'EAU,
Dépicace. On remarquera aussi que, dans ces lustra-
_ tions païennes, l’eau ne joue pas toujours le rôle prin-
cipal; l’aspersion d’eau est souvent accompagnée
de l'aspersion du sang d'animaux immolés, comme
Je porc, la brebis, le taureau ou le bouc, parfois du
sang humain; les cendres, le soufre et d’autres sub-
stances sont souvent employées aussi comme purifi-
cation.
. - Enfin, il faut se souvenir que, dans les cultes païens,
surtout chez les Grecs et les Romains, cette lustration
… par l’eau est accompagnée des cérémonies les plus
bizarres et les plus compliquées. Par exemple, aux
-Fordicidia du 15 avril, les victimes étaient des vaches
pleines offertes à Tellus; de leurs entrailles, avant de
les jeter sur le feu de l’autel, on extrayait les fœtus,
qui devaient être brûlés à part, sous les yeux de la
_doyenne des vestales. Les cendres de ces veaux mort-
nés entraient dans la confection des februa, distribués
six jours plus tard, aux Parilia (21 avril). Aux Robi-
_galia, le 25 avril, le flamine de Quirinus, suivi d’une
procession de gens vêtus de blanc, allait sur la voie
“Claudienne brûler au lucus Robiginis, avec libations
- de vin et fumigation d’encens, les entrailles d’une
chienne rousse et d’une brebis. On pourrait multiplier
ces exemples, que l’on trouvera mentionnés dans
les historiens des religions anciennes.
— IV: L'USAGE DE L'EAU BÉNITE EN ORIENT ET EN
_ OcciDENT. — La question qui nous reste à examiner
_ «st celle de l'usage de l’eau bénite *.
4 Mais il faut établir avant tout quelques distinctions
« dont l'oubli a induit en erreur plusieurs des auteurs
qui ont étudié ce sujet, notamment Ant. Colonna,
_ Lupi, Paciaudi, Gretser, Gaume, etc. Il ne faut pas
_ confondre l’eau béniteavec l’eau du baptême. La béné-
L diction de celle-ci est très ancienne; il existe, dès
le ve siècle, une formule de bénédiction pour cette
au (sacramentaire de Sérapion) et même dans les
canons de saint Hippolyte ". De bonne heure, on
considère cette eau comme une eau sainte et possé-
_ dant une vertu sacramentale ; on la recueille avec
Ê dévotion. On trouve même au moyen âge des condam-
nations portées contre ceux qui considéraient cette
_Æau comme ayant le pouvoir d’effacer toutes les fautes.
- Grégoire de Tours raconte que cette eau rendit la
-parole à un muet ὁ; il existe de nombreuses légendes
“qi montrent que cette eau opérait des miracles 5.
» L. Preller, Griech. Mythol., Berlin, 1894, p. 551; Wein-
hold, Die Verehrung der Quellen in Deutschland, Berlin,
… 1898; K. Maurers, Uber die Vasserweihe des Germanischen
eidentum, München, 1880; cf. G. Grôber, Zur Volkskunde
aus Konzilsbeschlüssen, Strasb., 1893, p. 5 sq.; cf. Bona,
Rev, liturgic., t. τι, p. 81-84. — ? Cf. BÉNÉDICTIONS DE
L'EAU, t. τι, col. 685 sq. — * Ibid. Cf. A. Malvy, L'onction
des malades dans les canons d’'Hippolyte, dans Recherches
science religieuse, 1919, p. 226 sq. — " De miraculis
S: Martini, t. 11, c. χχχύπι, Monum. Germ., Script. rer.
Merov., t. 1 b, P. 622. — δ Colonna, op. cit., et Franz, Die
kirchlichen Benediktionen im Mittelalter, t. 1, p. 53. —
EAU
certains cas, ces purifications ont au contraire un-
1686
On attribua à peu près les mêmes vertus à l’eau
employée pour la consécration des églises. Un évêque
d’'Hexham, vers la fin du vire siècle, envoie à une
malade de l’aqua dedicalionis, afin de se laver et d’en
boire, et elle fut guérie *. L'eau de l’Épiphanie ne
fut pas moins honorée (cf. Bénédiction de l'eau en la
fête de l’Épiphanie, t. τι, col. 698 sq.). On en aspergeait
les maisons et les champs; les fidèles s’en servaient
contre les démons ou contre les maladies”.
* Enfin, en dehors de l’eau du baptême et de l’eau
de l’Épiphanie, on rencontre dans les Vies des saints
et les chroniques la mention d’une eau miraculeuse,
aqua prodigiosa, aqua lavaloria, aqua miraculosa, qui
doit sa vertu à la bénédiction d’un saint personnage
et dont on fait le même usage. Il en existe plusieurs
exemples dans les Vies des moines d'Orient et dans
les Vies des saints de l’Église latine, ainsi pour saint
Germain d'Auxerre, saint Loup de Troyes, saint
Césaire d’Arles, etc. Les mêmes coutumes se rencon-
trent en Angleterre, en Allemagne, en Armorique *.
Or il faut remarquer que cette eau n’a aucun carac-
tère liturgique et qu’elle tire toute sa vertu de la
sainteté de la personne qui l’a bénite.
On comprend dans quelles confusions sont tombés
les auteurs qui n’ont pas fait ces distinctions néces-
saires.
Le plus ancien témoignage que l’on rencontre sur
l'usage de l’eau bénite se trouve dans les Actes de
Pierre, composés vers l’an 200. On y lit que, le séna-
teur Marcellus ayant été converti par saint Pierre à
Rome, l’apôtre lui dit de prendre de l’eau dans ses
mains en invoquant le Seigneur et d’en asperger les
morceaux d’une statue qui avait été brisée, et que,
par ce contact, elle serait reconstituée; ce qui eut
lieu. Comme Simon le Mage avait habité dans la
maison de Marcellus avant la conversion du séna-
teur, ce dernier, pour purifier sa demeure, prit de
l’eau en invoquant le saint nom de Jésus-Christ et
en fit une aspersion générale, avec une prière *. Dans
les Actes de Thomas, vers 232, un disciple est guéri
par l’emploi d’une eau qui avait été bénite avec une
formule qui nous est donnée. Dans ce passage comme
dans le précédent, l’eau est bénite pour un certain
usage. Ces Actes, comme ceux de Pierre, sont d’origine
gnostique 15. Dans le sacramentaire de Sérapion, à
côté de la formule de bénédiction de l’eau du baptême,
dont nous avons parlé tout à l'heure, il y a d’autres
formules pour la bénédiction de l'huile et de l’eau,
du pain et de l’eau “. D’après Drews, quelques-unes
de ces formules remonteraient au rue siècle. Elles
montrent que ces éléments étaient consacrés ou
bénits pour le soulagement des malades ou pour re-
pousser les démons. On trouve des formules analogues
dans les Constitutions apostoliques et dans le Tes{a-
mentum Domini.
Il est donc établi qu’en Orient, depuis le re siècle
au moins, on emploie une eau bénite liturgiquement
pour la guérison des maladies ou contre les tentations
du démon ??. Il y avait même pour cette fonction un
ministre spécial, ὑδροχωμήτης ou ὑδρομύστης M.
En Occident, les témoignages pour l’usage de l’eau
bénite sont très postérieurs. Le décret du pape
‘ Bède, Hist. eccl., 1. V, c. 1v, P. L., t. ΧΟΥ͂, col. 233; cf.
aussi DÉDICACE. — 7 Franz, loc. cit., p. 79; pour les autres
bénédictions de l’eau, voir aussi l’article BÉNÉDICTIONS.
—# Cf. Bède, Hist. ecel.. 1. 1, ce. xvnr, P. L., Ὁ. ΧΟΥ͂, col. 46;
Gregor. Tur., Lib. in glor. confess., ©. XXIV, Monum. Germ.,
Script. rer. Merov.,t. 1, p. 763; Vila Cæsarii, 1. δ Ὁ. ὙΕΙ͂,
P. L.,t. zxvu, col. 1016, etc. Cf. Franz, loc. cit., p. 88, S4,
85. — * Lipsius, Acta apost. apocr., t. I, p. 58.— δ Lipsius-
Bonnet, Acta Thomæ, t. 11, p. 167. — : Funk, op. cil.,
t. ur, ἢ. 179, 181, 191. — "5" Cf. Franz, Die kirchl. Bene-
diktionen im Mittelalter, Ὁ. 66, 69. — ἢ Synesii opera,
Ῥ. G., t. LxXvr, col. 1499.
1687
Alexandre Ie (107-116 ?), dont il est question dans
le Liber ponlificalis, au sujet d'une bénédiction de
l'eau mélangée de sel, n’est pas authentique, mais
c'est du moins le témoignage le plus ancien pour
l'Église latine, commencement du vie siècle. Il
existe une fausse décrétale du même pape sur l’as-
persion de l’eau bénite‘. Les autres témoignages
apportés par Colonna, Paciaudi, Lupi ou Gaum?
ne sont pas probants. En somme, on ne peut citer de
preuve sérieuse pour l'usage de l’eau bénite dans
les quatre premiers siècles, pour l'Église iatine. Saint
Augustin l’ignore et ne parle que de la guérison des
maladies par l’eau du baptême. On peut dire aussi
que le silence d’écrivains comme Grégoire de Tours
et Césaire d'Arles, qui avaient l’occasion d’en parler,
est bien significatif.
Les archéologues n’ont pas manqué de citer les
fontaines à la porte des basiliques ou certains vases
qui affectent la forme de bénitiers. Le plus fameux
est celui de Tunis, de la fin du rv® siècle ou du com-
mencement du v°, avec l'inscription Haurietis aquas
in gaudio *. Mais rien ne prouve que ces vases aient
contenu autre chose que de l’eau ordinaire pour
l’ablution. En somme, on n’a pas trouvé jusqu'ici de
témoignage convaincant pour l'Église latine, avant
celui du Liber ponlificalis.
Mais, après cette époque, on peut citer d’autres
textes en faveur de la même pratique. Vigile écrit à
Profuturus de Braga, en 538, pour lui dire qu'il n’est
pas nécessaire d’asperger d’eau bénite une église qui
a été saccagée : Nihil indicamus officere, si per eam
minime aqua benedicta jactelur . Dans la Vie de
saint Émilien, écrite avant 651, on lit : Salem exorcizat
el aquæ commiscet more ecclesiaslico ac domum ipsam
aspergere cœpit 5. Saint Malo, en Bretagne (seconde
moitié du vi®, commencement du vrre siècle), guérit
avec une eau bénite au moyen d’une formule d’exor-
cisme ‘. Saint Wilfrid d’York (709) guérit aussi avec
une eau sanclifiée el bénile ".
L'usage d’asperger les maisons avec l’eau bénite
existe en Angleterre au vire siècle ἢ. Des coutumes
analogues s’établissent en Italie et en divers autres
pays. On porte l'eau bénite en procession et on bénit
les maisons, le jour de la fête de l'Épiphanie et le
samedi saint; dans les monastères, on fait une pro-
cession à travers les cloîtres, après l’aspersion; on
asperge les aliments d’eau bénite; on jette de l’eau
bénite sur le cadavre. Pour répondre à tous ces besoins
de nombreuses formules sont composées ; les prodiges
accomplis par l’eau bénite se multiplient dans les
légende des saints; les allusions à l’eau bénite dans
la littérature du moyen âge sont aussi très nombreuses ;
les liturgistes de cette époque, Rhaban Maur, Walafrid
Strabo, Honorius d’Autun, Durand de Mende, et les
autres, aussi bien que les théologiens (saint Thomas
d'Aquin, Hugues de Saint-Victor) étudient les vertus
de l’eau. bénite*. On sait avec quelle violence
Luther et les protestants ont attaqué cette prati-
que τς
? Duchesne, Liber pontif., Paris, 1886, t. 1, p. 127, et
Dict. d'arch. et de liturgie, t. 11, col. 709. Nous reviendrons
tout à l’heure sur ce texte. — ᾿ Loc. cit., col. 708, 709, et
Franz, loc. cil., p. 86. — * Rossi, Bullettino di archeologia
cristiana, 1867, p. 77-87; ci-dessus, t. 1, col. 641, 739,
fig. 116, 169. Cf. aussi t. 111, col. 764, fig. 1501, et les
articles BÉNITIERS, CANTHARE, ABLUTION. — “Epist ., 1, 4,
P. L.,t. LxIX, col. 19. — ὁ Mabillon, Acta sanctorum, t. 1,
p. 211. — “ P. L., t. οὐχ, col. 740. — 7 Vila auctore
Eddio, c. xxxv, n. 20; Mabillon, Acta sanctorum, t. 1v,
p. 687. — * Théodore de Cantorbéry, dans ΕἸ. J. Schmitz,
Die Bussbücher u. die Bussdisciplin, Mainz, 1883, t. 11,
p. 567. Voir d’autres exemples, pour le vrre et le 1x° siècle,
dans Franz, loc. cit., p.95 sq. — * Sur ce point, les travaux
de Colonna, de Gretser, de Paciaudi, de Gaume, si insuf-
EAU
1688
Le texte du Liber pontificalis auquel nous avons
fait allusion parle d’un mélange d’eau et de sel. Cette
pratique pour l’eau bénite est particulière à l'Occi-
dent. L'Église orientale ne mélange pas le sel à l’eau
pour la composition de l’eau bénite. Le témoignage
du Liber pontificalis étant le plus ancien, il y a lieu
de s’y arrêter un instant. Mommsen met la compo-
sition du Liber pontificalis dans la première moitié
du vue siècle; Mgr Duchesne la place au commen-
cement du vi®; d’après les recherches de Grisar, la
date de la composition serait 530-532. Il faut observer
de plus, avec Mgr Duchesne, que le texte actuel du
Liber pontificalis n’est pas original. Dans la rédaction
ancienne que l’éditeur a cherché à restituer, le ren-
seignement sur l’eau bénite est ainsi donné (Liber
pontif., p. 54, 55): Hic constiluil aquam sparsionis
cum sale benedici in habitaculis hominum (Lib.
pontif., t. 1, p. 127). La rédaction postérieure porte -
Hic constliluil aquam aspersionis cum sale benedici.
Selon Franz, la rédaction kononienne aurait sup-
primé in habitaculis hominum parce que, de son temps,
l’eau bénite n’était plus faite dans les maisons, mais
dans l’église. Le texte kononien donnerait l’obser-
vance de la fin du vrre siècle, le texte félicien (ancien)
celle du ve et du vi* siècle. Il remarque aussi que le
texte gélasien de la Benediclio aquæ est d'accord avec
le texte primitif, tandis que le kononien répondrait
au grégorien 1".
On a fait remarquer aussi que les termes agua
sparsionis sont précisément ceux qu'emploie Antonin
de Plaisance au νι siècle 15. Une fausse décrétale
s'appuie sur ce texte et le développe pour démontrer
la vertu de l’eau bénite #. Naturellement elle fut
acceptée comme authentique et prit place au Décret
de Gratien. La notice du Liber pontificalis fut aussi
acceptée par tous les liturgistes du moyen âge aussi
bien que par les chroniqueurs; elle se retrouve dans
une légende du Bréviaire romain (3 mai, leçon
1h :
Les formules qui se lisent aujourd'hui au missel
romain se composent de l’exorcisme du sel : Exorcizo
Le, creatura salis, de l’exorcisme de l’eau : Ezxorcizo
le, creatura aquæ, suivis chacun d’une oraison, d’une
formule pour le mélange d’eau et de sel, d’une oraison,
puis de l’aspersion, avec antiennes, versets et oraisons/».
Ces formules sont celles du sacramentaire gélasien,
sous la rubrique Benediclio aquæ spargendæ in domo.
Il existe d’autres formules dans les sacramentaires
et les livres liturgiques du moyen âge !.
L'usage de l’aspersion de l’eau bénite, le dimanche,
remonte au moins jusqu'à Hincmar (1x® siècle), et
semble en tout cas avoir pris naissance dans les églises
franques. Le texte d'Hincmar mérite d’être cité iei :
Ut omni dominico die quisque presbyler in sua ecclesiæ
ante missarum solemnia aquam benediclam faciat ir
vase nilido οἱ tanto ministerio conveniente, de qua populus
intrans ecclesiam aspergatur, el qui voluerint in vasculis
suis nilidis ex illa accipiant el per mansiones et agros
el vineas, super pecora quoque sua alque super pabulæ
fisants pour l'étude des origines de l'eau bénite, offrent
des renseignements nombreux et intéressants. Cf. surtout
Franz, op. cil., p. 106 sq. — 1° Franz, loc. cit., p. 124. —
1 Loc. cit., p. 92, 93. — 15 J{inerarium, dans Itinera Hiero-
solymitana sæc.1V-VI11, dans Corpus script. latin., Vindob.,
1899, 1. xxxIX, p. 166-167. Cf. BÉNÉDICTIONS, t. m1, col.
701, 709. 15. Hinschius, Decretales pseudo-Isidorianæ,
Lipsiæ, 1863, p. 99, — :* Sur cette leçon, cf. Nostiz-
Rieneck, Zu den Brevierlectiones der Päpste Euaristos u.
Alexander 1, dans Zeitsch. für Theol., 1905, t. ΧΧΙΧ,
p. 159 sq. — ? Elles se retrouvent aussi dans le rituel,
tit, vin, cap, 2, — 1° Pour ces formules, cf. BÉNÉDICTIONS,
τ, 11, col. 710, et Franz, Die kirchl. Benediktionen,
p. 126 sq. Voir aussi les formules dans Colonna, loc. cit,
p. 425, 452 sq.
nd
δρεωαῶν ὡρησαῤθλνν,
tn
ra
1689
eorum nec non el super cibos el polum suum consper-
gant ?. On s’est demandé si Hincmar était l’auteur
de cette pratique, ou s’il n'avait fait que fixer une
règle pour un usage déjà ancien. Dans le premier cas,
on ἃ recherché encore ce qui aurait pu lui inspirer
cette initiative; le souvenir du baptême, aux diman-
ches de Pâques et de la Pentecôte, la pratique de
l'Église grecque, etc. Il nous suflira de renvoyer, sur
ce point, aux auteurs qui ont discuté la question ?.
Quoi qu'il en soit, l'usage se répandit rapidement
dans les autres provinces; il s’est maintenu et il est
devenu une des caractéristiques liturgiques du di-
manche.
Les autres usages concernant l’eau bénite, béné-
diction de l’eau à certaines fêtes de saints, ou à cer-
tains jours de l’année, ou pour des intentions spéciales,
doivent être considérés comme des coutumes locales
et généralement de date postérieure. Nous n’avons
pas à nous en occuper ici; on les trouvera mentionnés
dans les auteurs que nous citons à la bibliographie.
V. BIBLIOGRAPHIE. — Barraud, De l’eau bénite et
des vases destinés à la contenir, dans Bull. monumen-
Lal, 1870, t. νι, 393-467.— J. W. Baier, De aqua lustrali
ponlificium, in-4°, Ienæ, 1692. — Bingham, The anli-
quilies of the christian Church, in-8°, Oxford, 1855, t. rx,
p.57.—Bona, Rerum lilurgicarum libri duo, Aug.'Tau
rinor., 1749, €. 11, p. 81-84. — A. Bouché-Leclercq,
art. Lustralion, dans Dict. des antiquités grecques et
rom., t. ΠῚ b, col. 1405 sq.; Histoire de la divination
dans l'antiquité, τ. 1, p.323 sq. — Catalani, Pontificale
romanum, Paris, 1850; Riluale romanum, Rome,
1757. — Εἰ, Cabrol, dans The Tablel, nov. 1914. — M.
Antonii Columnæ, Hydrag ologia sive de aqua benedicta,
Romæ, MDLXXXVI. -— Cavedoni, Αἰ er memorie
delle R. R. depul. di Modena, 1866, τ. rx, p. 197, 201,
202. — Collin, Trailé de l'eau bénite, Paris, 1776. —
J. Corblet, Hist. du sacr. de baptême, Paris, 1881, t. 1,
p. 178 sq. — H. Dumaine, art. Bains, t.11, col. 72 sq. —
Gretser, De cruce, 1. IV, cap. xxxvI. — Mgr Gaume,
L'eau bénile au XIXe siècle, in-18, 1865. — Franz, Die
kirchlichen Benediklionen, Freib., 1909, t.1. p. 43sq. —
F.B. Jevons, An introd. lo the hist. of religion, 2° édit.,
Londres, 1902, p. 57, 75, 229, et alibi passim. —
G. G. Frazer, The golden bough, London, 1915, t. πὶ,
p: 340; t. ur, p. 285; t. 1x, p. 158-164; t. x, p. 122-125.
— A. Gastoué, L'eau bénite, ses origines, son histoire,
son usage, Paris, 1907; Eau bénile, dans Dict. de théo-
logie, t. τν, col. 1978 sq. — H. Leclercq, Holy water,
dans The catholic encyclopedia, t. vir, col. 432, 433. —
H. Lecêtre, Purification, dans Dict. de la Bible, t. v,
col. 879; Lustrations, ibid., t. 1v, col. 422 sq. — J. D.
Kluge, De more vinum aqua diluendi in δ. cœna, Tre-
miti, 1736. — 5. Many, Aspersion, dans Dicl. de la
Bible, t. 1, col. 1116-1123. — E. Michon, Rebords de
bassins chrétiens ornés de reliefs, dans Revue biblique,
janvier et avril 1916, p. 160 sq. — L. Novarini,
ÆElecta sacra, Lugduni, 1634; Schediasma sacro-profana,
Lugduni, 1635. — H. Pfannenschmidt, Das Weih-
wasser im heidnischen τι. christ. Cullus, Hanover, 1869.
Cf, U. Chevalier, Topo-bibliographie, p. 139, Eau
bénile. — 1. Probst, Sakramente τι. sakramentalien
in den drei erst. christ. Jahrh, Tubingue, 1872,
p.24 5q.; Kirchliche Benediktionem τι. ihre Verwallung,
Tubingen, 1857. — Ῥ, de Puniet, art. BÉNÉDICTION :
Bapléme (bénédiction de l’eau du), t. 1, col. 685 sq.,
et DÉprcace, t. 1v, col. 387 sq. — P. M. Paciaudi, De
sacris christianorum balneis, in-4°, Romæ, 1758 (plu-
sieurs chapitres sur l’eau bénite). -- A. S. Peake,
Unclean, Uncleanness, dans Dictionary of the Bible,
τς αν, p. 827 sq. — ΝΥ. R. Smith, Xinship, 153, 196,
À Epist. synodica, c. v, P. L.,t. cxxv, col. 774. Cf.
Schrèrs, Hinkmar von Reims, Freib. i. Br., 1884, p. 458.
= * Rupert, De divinis ofjicis, P, L., t. GLxXX, col. 200;
EAU — EAUX AMÈRES (ÉPREUVE D ES)
Ι
!
1090
218, 290, etc. --- Th. Raynaud, Heteroclila spirilualia,
part. II, sect. π, Lyon, 1654, in-49. — ΤΊ, C. Siber, De
hirco aquam benedictam bibente, in-4°, Lipsiæ, 1703;
De aquæ benedictæ potu brulis non denegandæ, in-4°,
Lipsiæ, 1712. — K. Shrod, Weihwasser, dans Kir-
chenlexicon, t. ΧΙ, col. 1262. —— J. O. Turrecremata,
De eficacia aquæ benediclæ, in-4°, Romæ, 1605. —
Thalhofer, Liturgik, Freiburg, 1883-1893. — H. Thur-
ston, Water (Lilurgical use of), dans Catholic encyclo-
pedia. — Cf. les articles BÉNITIERS, BÉNÉDICTION,
ABLUTIONS, DÉDICACE, GOUPILLON; Holy water, dans
Hastings, Diclionary of ethics and religions, renvoie à
Water, non encore paru. — Rossi, Bulleltino di
archeologia crisliana, 1867, p. 78 (bénitier de Car-
thage); Dictionn., t. 1, col. 641, fig. 116; col. 739,
fig. 169; cf. Comptes rendus de l’'Ac. des inscriplions
el belles-lettres, 1894, p. 101; et Bull. de la Société
des anliq. français, 1903, n. 247 (un bénitier du
vue siècle), et Revue de l’art chrétien, 1903, τ. χιν,
p. 313-314.
F. CABROL.
EAUX AMÈRES (ÉPREUVE DES). Le Sei-
gneur parla à Moïse et lui dit : « Parlez aux enfants
d'Israël, et dites-leur : Lorsqu'une femme sera tombée
en faute et que, méprisant son mari, elle se sera appro-
chée d’un autre homme, en sorte que son mari n'ait pu
découvrir la chose et queson adultère demeure caché,
sans qu’elle puisse en être convaincue par des témoins,
parce qu’elle n’a point été surprise dans ce crime; si
le mari est transporté de l'esprit de jalousie contre sa
femme, qui aura été souillée véritablement, ou qui en
est accusée par un faux soupçon, il la mènera devant
le prêtre et présentera pour elle en offrande la dixième
partie d’une mesure de farine d'orge. Il ne répandra
point d'huile par-dessus, et il n'y mettra pas d’en-
cens, parce que c’est un sacrifice de jalousie, et une
oblation pour découvrir l’adultère. Le prêtre la pré-
sentera donc et la fera tenir debout devant le Sei-
gneur; et ayant pris de l’eau sainte dans un vase de
terre, il y mettra un peu de terre prise sur le pavé
du tabernacle. Alors, la femme se tenant debout de-
vant le Seigneur, le prêtre lui découvrira la tête, et il
lui mettra sur les mains le sacrifice destiné à renouve-
ler le souvenir de son crime, et l’oblation de la jalou-
sie; et il tiendra lui-même entre ses mains les eaux très
amères sur lesquelles il aura prononcé les malédictions
avec exécration. Il adjurera la femme et lui dira : Si
un homme étranger ne s’est point approché de vous
et que vous ne vous soyez point souillée en quittant
le lit de votre mari, ces eaux très amères, que j'ai char-
gées de malédictions, ne vous nuiront point. Mais si
vous vous êtes retirée de votre mari, et que vous
vous soyez souillée en vous approchant d'un autre
homme, ces malédictions tomberont sur vous. Que le
Seigneur vous rende un objet de malédiction et un
exemple pour tout son peuple; qu'il fasse pourrir vo-
tre cuisse, et que votre ventre s’enfle, et qu'il éclate
enfin; que ces eaux de malédiction entrent dans votre
ventre, et qu'après qu'il aura enflé, votre cuisse
pourrisse. Et la femme répondra : Qu'il en soit ainsi,
qu'il en soit ainsi. Alors le prètre écrira ces malédic-
tion sur un livre, et il les effacera ensuite avec ces
eaux très amères qu’il aura chargées de malédictions,
etilles lui donnera à boire. Lorsqu'elle les aura prises,
le prêtre lui retirera des mains le sacrifice de jalousie,
il l’élèvera devant le Seigneur et ille mettra sur l'autel:
en sorte néanmoins qu'il ait séparé auparavant une
poignée de ce qui est offert en sacrifice, afin de la faire
brûler sur l'autel, et qu’alors il donne à boire à la
femme les eaux très amères. Lorsqu'elle les aura bues,
Durand de Mende, Rationale, 1. IV, e. v; Honorius d'Autun,
Gemma animæ, t. 11, 27, P, L., t. cLxxu, col. 650. Cf.
Franz, loc. cit., p. 100.
1691
si elle a été souillée, et qu’elle ait méprisé son mari en
se rendant coupable d’adultère, elle sera pénétrée par
ces eaux de malédiction, son ventre s’enflera et sa
cuisse pourrira, et cette femme deviendra un objet de
malédiction et un exemple pour tout le peuple; que
si elle n’a point été souillée, elle n’en ressentira aucun
mal et elle aura des enfants !. »
Cette forme primitive du «jugement de Dieu» a
inspiré à l’auteur du Protévangile de Jacques un récit
À
M
NN
3895.— Ivoire de la chaire de Maximien de Ravenne.
D'après Venturi. Storia, t. 1, p. 315, tig. 297.
dont la Vierge Marie est l'héroïne; il ne s’agit pour elle
de rien moins que de subir l'épreuve des eaux amères.
Cet épisode est un nouveau témoignage de la liberté
dont usaient certains chrétiens avec les Écritures cano-
niques, car il est assez probable que, pour soumettre de
son propre chef la Mère de Dieu à cette humiliante
épreuve, l’auteur n’avait d'autre raison que l'incident
rapporté par l'Évangile : « Marie étant fiancée à Joseph,
3 Num., v1, 11-28. —* Matth.,1, 18-19. --- Ὁ Dictionn., t. x,
col. 55. — 4César, De bello Gallico, 1. III, c. xx vr1.— “Pline,
Hist. nat.,1. ΤΥ, τ. 108, -- 5 Corp. inser. lat.,t.xn,-n.3361: civi
Elusensi. — ? Grégoire de Tours, Hist. Francorum, 1. VIII,
€. ΧΧΙΙ. — " Sulpice-Sévére, Chronic. 1. 11, €. XLvIn, 2. —
* L. Renier, dans Revue des Soc, sav., 1875, 6° série, t. 1,
p. 115; Allmer, dans Revue épigraphique, t. 1, p. 61, n. 83;
Camoreyt, Oppidum des Sotiates, p. 19, n. 1; Corp. inscer.
lat., ἢ, x111, n. 548; les caractères sont du 1°! siécle de notre
EAUX AMÈRES (ÉPREUVE DES) — EAUZE
1692
avant qu'ils habitassent ensemble, il se trouva qu’elle
avait conçu de l’Esprit-Saint. Mais Joseph, son époux,
étant un homme juste, et ne voulant pas la diffamer —
ce qui écarte jusqu’à la possibilité de l'épreuve des
eaux amères — résolut de la renvoyer secrètement ?. »
C’est alors qu’un ange le rassure et l’éclaire sur la con-
duite à tenir.
Le sculpteur de la chaire de l’évêque Maximien de
Ravenne 8 a interprété cet épisode; mais son peu d’ha-
bileté lui a imposé la simplification du sujet à repré-
senter. Devant un portique du temple, Marie boit dans
une écuelle les eaux amères, mais le prêtre est absent,
du moins le robuste personnage qui le remplace n’a
pas le costume sacerdotal; cependant il tient le bâton
long, insigne de dignité, et fait de la main droite le
geste de la bénédiction. Il y a donc lieu d'admettre que
c’est le prêtre qui est représenté; entre la Vierge et lui
coule une source,et un ange, les ailes ouvertes, s’ap-
proche du groupe avec un geste qui paraît vouloir
attirer l'attention du prêtre (fig. 3895).
H. LECLERCQ.
EAUZE. Eauzeest aujourd'hui une bourgade de
l’arrondissement de Condom (Gers) qui a fourni une
série épigraphique intéressante. Le nom de cette ville a
beaucoup varié. Jules César, énumérant les peuplades
de l’Aquitaine soumises à son lieutenant Crassus, écrit
Elusates que les manuscrits déforment en Flusfates
et à mesure qu'ils s’éloignent des archétypes : Frustates,
Flustrales. Pline s’en tient à Ælusatess; la Notitia
Galliarum, x1v, 1: metropolis civitas Elusatium, et les
notes tironiennes, n. 100 : Elusatis. Le concile d'Arles,
de 314 : Elosas ou Elusenses ὃ: le IIe concile d'Orléans
en 533 et le IVe en 541 : Elosensis; Grégoire de Tours :
Helosensis 7; Sulpice-Sévère mentionne l'Eluseanam
plebem®, Sidoine Apollinaire : les Helusani, le concile
d'Arles de 511: Elusanus, et celui de Paris en 573:
Elosanus. Une inscription trouvée dans l’église de
Sos (Lot-et-Garonne) et conservée au musée d’Auch
donne ὃ:
Q:ORDO-:ELVSAT
C’est aussi ce qu'on lisait sur une plaque rectangulaire
en bronze, trouvée au xvr® siècle, dans un champ
voisin des ruines de la cathédrale, à La Ciotad :
ELVSAS 15. Pendant les premiers siècles de l’occupa-
tion romaine, la ville principale des Élusates s’appelait
Elusaberris 31 ou plus simplement Elusa qui est actuel-
lement Eauze ou plutôt Cieutat, à peu de distance.
Claudien parle des muros Elusæ 15 (qui se déforme bien
vite dans les manuscrits en Elisæ, Elises); l’Ilinéraire
de Bordeaux à Jérusalem et maintes autres sources
comme le Géographe de Ravenne, la Table de Peutinger,
les conciles d'Éphèse en 431, d'Agde en 506, d'Eauze
en 551, de Paris en 614, adoptent cette forme, tandis
que dans les actes de saint Lupercus # on rencontre
Helisona et dans la Vie de saint Philibert #: Helisanum
terrilorium. La ville est-elle alors assez importante
pour qu'Ammien Marcellin en fasse mention avec
Narbonne et Toulouse parmi les principales cités de
la Narbonnaise, c’est ce qu’on ne peut admettre et
Desjardins 156. a judicieusement expliqué qu'Ammien
ou ses copistes avaient confondu Ja civilas Elusensis
avec l’urbs Nemausensis, Nîmes.
ère; Ἐκ Piette, Note pour servir à l'épigraphie d'Elusa, dans
Bull. de la Soc. des antiq. de France, 1881, p. 93, n. 11. —
10 E, Piette, op. cit., p. 92, n. 10; au revers on voyait une louve
allaitant deux enfants. La Ciotad ou La Cieutat.— 11 Pom-
ponius Mela, De sit. orb., 1. 11, ce. v;1. III, c. 11, — 22 ]n Rufi-
num, 1. 1,137.— 15. Acta sanct., 28 juin, Acta Luperci, n. 5.
34. Acta sanct., 20 août, Vita Philiberti, n. 1. — “L,
Desjardins, La Table de Peutinger, Paris, 1869, p. 873;
A. Longnon, Géogr. de la Gaule au 115 s., p. 112, 589.
1693
Le territoire d'Eauze s’étendait jusqu’à Sos 1; la
colonia Elusalium avec ses magistrats et le peuple est
mentionnée sur une inscription du 115 siècle ὁ, elle
pourrait avoir dû ce titre à Alexandre-Sévère *. Stra-
bon et Ptolémée ne daignent pas mentionner Eauze,
qui cependant, dès le début du rv® siècle, possédait
un siège épiscopal dont le titulaire assista au con-
cile d'Arles. En 541, Aspais, souscrit au concile d’Or-
léans : Aspasius in Christi nomine episcopus Elose
civitatis 4; en 571, au concile de Paris, on lit parmi
les souscriptions épiscopales : Laban peccator Ecclesiæ
Elosanæ consensi ὃ.
C’est toute une question de savoir si Sulpice-Sévère
habitait Eauze dans le Gers ou Elusio dans l'Aude.
Le principal argument dont on use, d'ordinaire, pour
“contester à Eauze sa petite gloriole locale est un pas-
sage d’une lettre de saint Paulin. Retiré à Barcelone,
εἴ ayant reçu un message envoyé par Sulpice-Sévère,
il engage celui-ci à faire le voyage d'Espagne, voyage
facile ainsi qu’il peut s’en convaincre par le témoignage
dudit messager. Zler quantum sit el puer unanimitalis
duæ renuntiabil, qui ad nos de Elusone, octava, ut
asseruit, luce pervenit : tam brevis enim et facilis via est,
ut nec in Pyrenæo ardua sit, qui Narbonensi ad His-
panias ager, nomen magis quam jugum horrendus,
interjacet. La plupart des éditeurs et des commenta-
teurs ont cherché et découvert Eluso, dans la Narbon-
naïise, près de Carcassonne; c’est ce que le passage
de saint Paulin semble inviter à écarter. En effet,
constater que les Pyrénées orientales ne sont point
comparables en élévation aux hautes Pyrénées et qué
les traverser dans la Narbonnaise n’est pas d’une per-
spective aussi effrayante que de le faire par le Béarn,
c'est une précaution toute naturelle, si l’on donne ce
renseignement à un voyageur habitant du côté du
Gers; mais ce serait une véritable naïveté dans le cas
où l’on s’adresserait à un habitant de Carcassonne,
nécessairement édifié à cet égard. Le raisonnement
du P. Fronton du Duc (note sur le passage cité) me
paraît sur ce point absolument contraire à une saine
critique. Ce qui 4 déterminé surtout ce savant et
d’autres, c’est probablement la pensée qu'il était diffi-
cile d'aller en huit jours d’Eauze à Barcelone. Mais
cette préoccupation provient de l’idée préconçue que
l'on se fait de la lenteur des voyages dans les temps
anciens; idée que rien ne justifie quant aux trajets
desservis par de’grandes voies. Sur les voies romaines,
on devait voyager à cheval ou en chariot aussi faci-
” lement et aussi rapidement que de nos jours, sur nos
routes, dans des conditions ordinaires. En suivant
approximativement le tracé des voies romaines d’'Eauze
à Barcelone, on trouve moins de cent vingt lieues.
Acceptant ce chiffre et supposant des étapes de quinze
lieues par jour seulement, il ne faudrait que huit jours
pour franchir la distance. Or, il faut bien remarquer
que, saint Paulin citant le voyage de l’envoyé de Sul-
pice dans le but d’en faire ressortir la courte durée,
la conséquence naturelle est que cet envoyé était arrivé
ἃ destination avec rapidité et dans le temps rigou-
reusement indispensable. Saint Paulin, en eflet, se
serait bien gardé de présenter une durée de trajet
prolongée au delà du nécessaire comme un exemple de
2 Corp. inscr. lat., τ. xiur, ἢ. 548. D'après les fouilles de
MM. Cassaël et de Laubarden, 1914-1915, ils auraient relevé à
Eauze les vestiges de l’oppidum de Lesberous. A l’époque de
laconquête romaine, Eauze descendit à La Cieutat;au moyen
âge la ville se transporta sur la butte mamelonnée actuelle:
c'est donc une ville à trois emplacements successifs. —
3 E. Piette, Note sur plusieurs inscriptions récemment
découvertes dans les ruines d'Elusa, dans Bull. de la Soc.
des antiq. de France, 1881, p. 229, n. 1; Corp. inscr. lat.
*. ΧΠῚ, n. 546. — * Corp. inscr. lat., t. Xi, n. 544-545. —
“ Conc. œvi merowingici, édit. Maassen, 1893, p. 96. —
EAUZE
1694
nature à encourager Sulpice à faire le même voyage. Si
le messager était parti d’Elustone, près de Carcassonne,
la route étant brève et facile, il aurait voyagé avec
une excessive lenteur, et le raisonnement de saint
Paulin porterait à faux. Ainsi donc, pour une rai-
son de bon sens critique et pour une raison de calcul
matéri 1, la sitvation géographique d’Eauze, Elusa,
semble se rapporter beaucoup mieux que celle d’Elusio
au texte cité de saint Paulin ‘.
« Longtemps après la ruine d’Elusa par les Sarrasins,
une petite ville se forma autour d’un monastère sur
l'emplacement du cimetière chrétien de l’ancienne cité.
C’est l’Eauze actuelle, qui paraît avoir porté d’abord
les noms d’Elizo ou civitas Elizona, corruption bien
visible d’Elusa et Elusanus. Dans un titre de l’an 1108,
qui ouvre le Cartulaire noir du chapitre métropolitain
d’Auch, on a écrit Elizona civitas ; dans la bibliothèque
imprimée de Cluny, on lit Elizona, comme si ce nom
était devenu celui de la ville par le retranchement du
mot civitas 7, Dans les anciens martyrologes d’Auch
et de Lectoure, on trouve le nom Ælizo; il en est de
même dans un pouillé du xv® siècle. Dans l’ancien
martyrologe de Berdoües, la ville est appelée Elizana
civitas au lieu d’Elizona; et dans l’ancien office de
Saint-Cérat, elle est nommée Elisia au lieu d’'Elusa.
Maïs les moines et les écrivains qui se piquaient de
savoir n’admettaient pas l’orthographe vicieuse de
ces noms, et ils continuèrent à écrire Elusa, Elusates,
Elusanus, appliquant ces noms même à la ville, à ses
habitants et au pays d’alentour. Dans une charte
de l’an 1069 par laquelle Guillaume 1°", archevêque
d’Auch, fait donation de l’église de Montaut à l’abbaye
de Cluny, on lit civitas Eluzana. Ce même mot Elu-
sanus est appliqué au monastère d’'Eauze, dans la dona-
tion qu'Aymeric, comte de Fezensac, fit, en 1094, de la
ville de Sainte-Christine à l’église d’Auch. D’Eluzanus
dériva le mot Euzan, dans lequel l’u est prononcé ou
comme dans le latin; et d'Euzan vint le nom d’Euse ὅ,
en patois Heouzo, sous lequel on connaît la ville actuelle
dans toute l’Aquitaine; son nom officiel Eauze n'est
guère employé par les habitants ®. »
On sait peu de chose de l’antique Elusa. Une légende
a survécu à la ruine de la cité et s’est conservée dans
la mémoire du peuple : celle de saint Lupère. Bosquet
a raconté sur son compte tout ce qui lui a plu. Lupère
était natif d’Elusa et s’y fit connaître, tout enfant,
par son courage et sa fermeté. D’abord soldat, prêtre
ensuite, il joue un premier rôle lors d’une invasion de
Germains que Brugèles, Monlezun et Cénac placent
vers l’année 260. Elusa n'était pas fortifiée mais elle
avait à Berous, à un kilomètre et demi des habitations,
un vaste oppidum, entouré de marais (dont l’empla-
cement a été d’ailleurs identifié). Saint Taurin, évêque,
ne veut ni rester en ville ni se réfugier dans l’oppidum,
il s'enfuit à Auch emportant l’autel, les reliques de la
Vierge et les corps de ses prédécesseurs, sans oublier
le trésor de l’église. Lupère tient bon, rend courage à
ses concitoyens et, l'émotion passée, on le proclame
évêque, Taurin fugitif n’osant plus se montrer et encore
moins revenir à Elusa. Lupère finit par le martyre,
mais ses actes sont des moins authentiques!®, S'il fallait
y ajouter une ombre de créance, Lupère aurait été
5 Ibid., Ὁ. 148. — “ R. Dezcimeris, Note sur l'emplacement
de l'Ebromagus de saint Paulin, dans Actes de l'Acad.
de Bordeaux, 1115 série, xxxv° année, 1874, p. 21, n. 61.
—: L. de Brugèles, Chroniques ecclésiastiques du diocèse
d’Auch, suivies de celles des comtes du même diocèse, in-4°,
Toulouse, 1746, p. 343. — * Sur l’ancien cachet de la ville,
on lit gravé le mot EVSE. — " E. Piette, Note pour servir,
p. 86-87, trouve le nom d'Euza écrit au commencement
du xvi® siècle et Eauze, pour la première fois, dans le
Dictionnaire historique de Moréri, 1673, t. τα, p. 391. —
9 Acta sancl., 28 juin.
1695
mis à mort par Datianus, gouverneur, sous Dioclétien,
de la province Tarragonaise et de l'Aquitaine méri-
dionale. La légende de saint Lupère ἃ été recueillie
par Bosquet, évêque de Montpellier, insérée dans son
grand ouvrage et reproduite en partie, avec quelques
variantes, dans un manuscrit de l’abbaye de Berdoües.
On y trouve une série de miracles qui font dire à
Monlezun que le bon évêque et les pieux moines se
sont joués de la crédulité de leurs lecteurs 1.
Après la ruine d’Elusa, le siège épiscopal fut trans-
féré à Auch, mais Lupère fut considéré comme un
gêneur et nul ne songea à le revendiquer; son courage
devant l'invasion était plus qu'une accusation contre
la poltronnerie de saint Taurin, dont l’auréole risquait
de s’assombrir. Non seulement, de Lupère, il ne fut
plus question, mais on imagina de lui retirer ses insignes
épiscopaux. Dom Brugèles vit d'anciennes peintures et
sculptures qui représentaient le saint vêtu de la dal-
matique des diacres dans les églises d'Eauze, de Rim-
bès, de Gavarret, de Tournus-Darré et de Lonchamp.
On lui a depuis restitué mitre et crosse.
Le Cartulaire noir de la cathédrale d’Auch , compilé
dans la seconde moitié du xm1° siècle, contient une
médiocre liste épiscopale qui, après un nommé Cera-
tius, introduit Paternus, Servandus, Luperculus, Opta-
lus, Pompidianus et Taurinus. Voilà bien notre saint
Lupère logé en bonne place, mais rien ne prouve qu'il
fut évêque; sa légende n’y suflit certes pas et le docu-
ment de l’église d'Auch daté de 1108 encore moins 5.
Ce document fait débuter le catalogue épiscopal
d'Eauze par Paternus et Luperculus, mais le fugitif
Taurinus est hors de cause. En somme, de Lupère on
savait peut-être un nom, et c’est quelque chose quand
on songe que ce nom représentait un personnage réel
et un culte ancien 4. Cependant le martyrologe hiéro-
nymien n’en gardait aucun souvenir et, seule, la mé-
moire populaire l'avait conservé jusqu'au x-xr° siècle.
Les moines s’empressèrent de le pourvoir d’une lé-
gende, mais trompés par une similitude de conso-
nances, ils identifièrent le saint d'Eauze avec un
martyr d'Espagne. Les vocables Lupus, Luperus,
Lupercus, Luperculus étaient en grande faveur sur les
deux versants des Pyrénées et l'Espagne possédait
deux saints nommés Lupercus -ou Luperculus; l'un
était originaire de Saragosse, où il subit le martyre
avec dix-sept autres chrétiens sous Datianus: on les
fêtait le 16 avril et Prudence composa un hymne à
leur louange. L'autre était originaire de Léon et y fut
marlyrisé avec ses deux frères Victor et Claude, le
30 octobre 306. On combina ce qu’on savait de ces
saintes gens, on ajouta le reste et Eauze fut pourvu
de son patron authentique, évêque et martyr.
On en était là depuis des siècles quand, «sous les
ruines d’un bâtiment rectangulaire, dans la première
tranchée du chemin de fer, au sud de la route de
Condom », cette inscription fut heureusement décou-
verte. C’est une tablette de marbre blanc, mesurant
0"36 de hauteur sur Om41 de largeur. « Entière quand
les ouvriers l’ont rencontrée, elle a été brisée à coups
de pioche et ses fragments ont été enfouis dans les
remblais du chemin de fer » dont on n’a pu retirer que
six morceaux. Elle contient neuf lignes, dont huit sont
de longueur à peu près égale et laissent toutes une
1J.-J. Monlezun, Histoire de la Gascogne depuis les
temps les plus reculés jusqu'à nos jours, in-8°, Auch,
1846. — 2 Arch. départem. du Gers, G 16: publié dans
les Archives historiques de la Gascogne, 1839. — ? Gallia
christiana, t, 1, p. 967. — 47. Duchesne, Fastes épis-
copaux de l'ancienne Gaule, in-8°, Paris, 1900, t, τι,
P. 95, donne une liste des évêques d'Eauze depuis Mamer-
tinus qui assista au concile d’Arles, en 314, jusqu’à Scupilio
qui siégeait à celui de Bordeaux, en 673-675. — ὁ Piette,
Note pour servir à l'épigraphie d'Elusa, dans Bull. de la Soc.
EAUZE
1696.
marge de 2 à 4 centimètres, à l'exception de la sixième
qui commence au bord de la tablette; la neuvième,
plus courte, paraît formée d'un seul mot placé vers
le milieu du bas de la pierre " (fig. 3896).
3896, — Inscription d’'Eauze.
D'après Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1881,
t. XLII, p. 84.
Les caractères sont du vi® cu du vire siècle, leur
hauteur varie de 13 à 32 millimètres; ceux des deux
premières lignes sont plus grands que les autres: à
l’avant-dernière ligne il y a une ligature des lettres
ΙΕ ΘΕῚΣ
La restitution du texte est diflicile. On y voit claire-
ment qu'un personnage nommé Quietus, curateur de la
cité des Elusates, avait fait un vœu au martyr Luper-
cus, Lupercius ou Luperculus. Le Vœu, certainement
accompli, comme le constate l'inscription, semble
l’avoir été par une femme étrangère (peregrina) appe-
lée Nonnila. Le saint n’est pas Lupero mais Luperco,
le c est nécessaire. La mention d'un curalor civitatis
dans une inscription chrétienne est rare, mais non pas
sans exemple, on en rencontre en Afrique 5. La grande
difficulté est dans la dernière ligne; néanmoins le texte
paraît pouvoir être ainsi complété :
Q[ulietus curator
civitates Elosa-
lium votu[m ips-]
e promisil [lestame-]
nlo Luperc{o martyr]i No-
nnila pereg{rina cJom-
mendav{it nJomin-
6 Μείαϊϊε.....
u comml{endalum (votum) complevil]
L'emploi de Ο à la place de & est rare, mais non
pas exceptionnel. L'emploi des caractères onciaux est
également rare. Le P dans la haste se recourbe au bas
et vers la droite est de forme exceptionnelle; on la
retrouve au musée du Vatican dans la curieuse épi-
taphe de Pupus Torquatianus et dans une autre égale-
ment publiée par Marini.
des antiq., 1881, τ, χει, p. S4-89, n., 4; Lavergne, dans
Revue de Gascogne, 1881, t. xxI1, p. 154; 1883, t. χχιν,
p. 11; Héron de Villefosse, citant une note de De Rossi,
dans Bull. de la Soc. des antiq., 1881, p. 274-276; E. Le
Blant, Les actes des martyrs, Supplément au recueil de dom
Ruinart, dans Mém. de l’ Acad, des inscript., 1882, t, xxx,
p. 221, note; Nouv. recueil, 1892, p. 825, n. 294; Corp.
inscr. lat, ἴ, χπὶ, n. 563. — * De Rossi, Bull. di arch.
crist., 1878, p. 28. D’après Tillemont, Hist. des emp., t. v,
p. 771, Rufin serait né à Eauze, fils d'un cordonnier.
1097
A l’époque du bas-empire, nous trouvons au sujet
du curator civilatis certaines particularités dans Cas-
siodore ὃ; elles s'appliquent évidemment à Quietus
d'Eauze. La première prescription est d'ordre général :
ul laudabiles ordines curiæ sapienter qgubernes; la
deuxième est ainsi conçue : Moderata pretia ab ipsis
quorum inlerest facias custodiri. Non sis merces in
potestate sola vendentium; æquabilitas grata custodiatur
in omnibus. Opulentissime siquidem el hinc gratia
civium colligitur, si prelia sub moderatione serventur.
« Fais observer aux vendeurs des prix raisonnables;
que la marchandise ne soit pas à la discrétion des seuls
marchands; qu'on maintienne en faveur de tout le
monde cette modération des prix si désirable. Car on se
ménage la plus vive reconnaissance de ses concitoyens
_ en maintenant un juste équilibre des prix.» Le cura-
teur avait pour mission de surveiller le marché, les
transactions entre particuliers, ce que les textes juri-
diques appellent Forum rerum venalium. Ils établissent
de véritables taxes de maximum pour les denrées qui
sont apportées de la campagne sur le marché de la
ville ou étalées dans les boutiques des negotiatores.
Comment les magistrats municipaux acquirent cette
sorte de droit de fixer le prix des marchandises? Nous
lignorons. La formule de Cassiodore est certainement
antérieure à Cassiodore, mais nous ne savons pas exac-
tement de combien de temps. Ce qui est certain, c’est
que, de son temps, le curateur aussi bien que le défen-
seur ont la charge de concilier les intérêts du produc-
teur et ceux du consommateur, nec legibus patiaris
opprimi, nec charitale consumi, en établissant un tarif
raisonnable. Cette mesure était particulièrement né-
cessaire dans les nombreuses villes qui n’avaient pas
de caisse frumentaire ?. Poursecourir la plèbe, il fallait
_ empêcher une élévation trop considérable du prix des
_ denrées ὅ.
H. LECLERCQ.
EBBON (ÉVANGÉLIAIRE D’) Manuscrit con-
servé à la bibliothèque municipale d’Épernay, 265 mil-
… Jim. sur 210; 178 feuillets écrits, dont deux gardes;
. lignes longues, 23 par page. N° 1722.
Mabillon, Annales ord. S. Bened., t. 11, p. 508;
᾿ς Gallia christiana, t.1x, p. 34; A. de Bastard, Peintures
_ des manuscrits, pl. cxix-cxxn; Catal., 1867, p. xt;
P. Paris, Sur un évangéliaire carolingien de la biblio-
thèque d'Épernay, dans Comptes rendus de l’ Acad. des
inscr., 1878, IVe série, t. vi, p. 97-103, et dans Revue
de Champagne et de Brie, 1874, t. vu, p. 87-90; L’évan-
géliaire d'Épernay, dans Bulletin monumentul, 1878,
Ve série, t. vi, p. 268 ; E. Aubert, Manuscrit de l’abbaye
d'Hautvillers, dit évangeliaire d’'Ebon, dans Mémoires
de la Soc. nat. des antiq. de France, 1879, IVe série,
τ. x (xL de la collection), p. 111-127; Die Trierer Ada-
Handschrift, 1890, p. 93, pl. xxxv-xxxvi; H. Omont,
_ Recueil de manuscrits grecs des départements, 1886,
p. 29; L. Paris, Catalogue des imprimés de la biblio-
_ thèque communale d'Épernay, 1883, t. 1; cf. A. Taus-
serat, dans Revue de Champagne et de Brie, 1884,
τὶ xv1, p. 328-331; Recueil de fac-similés à l'usage de
l'École des chartes, n. 139; S. Berger, Histoire de la
Vulgate pendant les premiers siècles du moyen âge,
- in-80, Paris, 1893, p. 278-281, 382; P. Leprieur, L'art
de l'époque mérovingienne et carolingienne en Occident,
- dans A. Michel, Histoire de l’art, 1905, t. τ, part. 1,
p-360, fig. 174 ; A. Venturi, S{oria dell'arte italiana, in-89,
“Milano, 1902, t. τι, p. 310, 311, 317, 318, fig. 226, 227.
Le manuscrit provient de l’abbaye d'Hautvillers,
où il ἃ été conservé jusqu'à la Révolution. Il est tout
à Variarum, 1. VII, c. x. — * Code Justinien, 1. X, tit.
xxvu, lex 2, n. 12. — " Ch. Lécrivain, Remarques sur les
… Jormules du curator et du defensor civitatis, dans Cassio-
dore, dans Mél. d'arch. et d'hist., 1884, τι 1V, p. 133-138.
— ! Ces vers sont écrits en petites capitales romaines,
EAUZE — EBBON (ÉVANGÉLIAIRE D’)
1698
entier écrit en lettres d’or; les caractères sont tracés
avec une grande régularité et une fermeté de main
toujours soutenue. Le vélin est très fin, bien conservé,
sans aucune trace de piqûre, il est demeuré assez blanc,
sauf quelques feuillets légèrement tachés. Le manu-
scrit a été exécuté dans la première moitié du rxe siècle,
à la demande du célèbre archevêque de Reims, Ebbon,
sous la direction de l’abbé Pierre, d’'Hautvillers. On
peut serrer cette date de plus près.
Le premier feuillet du manuscrit est occupé par un
poème composé de quarante-six vers léonins 4, servant
de dédicace. Nous nous dispensons de transcrire cette
pièce, qu'ont donnée P. Paris, op. cil., p.98-99, et E. Au-
bert, op. cit., p. 122-123 ainsi que 5. Berger, op. cil.,
p. 278. Ces vers lourds et incorrects nous disent
qu’'Ebbon fit copier et décorer le manuscrit, tandis
qu'il occupait le siège archiépiscopal de Reims, sous
les yeux de Pierre, abbé d’'Hautvillers, pour Foffrir
à cette abbaye, dont saint Pierre était le patron. Ma-
billon a pensé reconnaître au douzième vers le nom
du décorateur : petrus placidusque magisler, c'étaient,
selon lui, l'abbé Pierre et maître Placide. C’est une
erreur de traduction; le texte de la dédicace y contredit
formellement. C’est sur l’ordre d’Ebbon, cujus ad
imperium, que le livre a été entrepris; s’il y avait eu
deux exécuteurs de cette volonté, les verbes seraient
mis partout au pluriel, tandis qu’ils sont tous au sin-
gulier. Il n’y a donc vraiment qu'un seul artiste en
cause et placidusque magister est une des trop nom-
breuses épithètes dont s’encombrent ces vers empha-
tiques. La loi grammaticale et le sens littéral de la
dédicace sont d'accord pour ne point admettre la per-
sonnalité du « maître Placide ». La description nous
apprend encore que le manuscrit était protégé par une
reliure en ivoire; elle a disparu.
Le manuscrit n’est pas antérieur à 816, puisque
c'est en 817 que Louis le Débonnaire se souvint de
son frère de lait, Ebbon, en fit d’abord son bibliothé-
caire, puis, en 817, un archevêque de Reims. Il occupa
paisiblement ce siège jusqu’en 833, mais, l’année sui-
vante, il prit parti dans la grande querelle qui divisa
l’empereur et ses fils, s’attacha à Lothaïire et, à l’assem-
blée de Compiègne, se prononça pour la déposition de
Louis. En 834, Louis le Débonnaire battit l’armée de
Lothaire, reconquit le pouvoir et chassa Ebbon de
Reims; l’année suivante, 835, l'archevêque fut destitué
au concile de Thionville et enfermé dans l’abbaye
de Fulda. En 840, Ebbon, à la mort de Louis le Débon-
naire, remonta pour quelques mois seulement sur son
siège; mais ce retour passager de fortune dut être
employé à autre chose qu'à faire copier des manuscrits.
Aucun flatteur, pour impudent qu'il fût, n'aurait osé
alors traiter de dulce et nobile lumen le prélat qui avait
négocié la trahison de Lügenfeld et qui avait dégradé,
dans l’église de Saint-Médard de Soissons, l'ami de son
enfance et le protecteur de sa jeunesse. C’est donc entre
817 et 834 que se place le manuscrit. M. Janitschek est
disposé à croire qu'il a été exécuté avant 823, puisque
les vers qui l'accompagnent ne font aucune allusion
au grand voyage missionnaire en Danemark, accompli
par Ebbon en cette année. Cette conclusion n’est pas
justifiée, car les panégyriques ofliciels du 1xe® siècle
sont malheureusement à l'ordinaire fort étrangers à
la véritable histoire.
A la suite de la dédicace, nous trouvons la lettre de
saint Jérôme au pape Damase dont les bibles im-
primées ne reproduisent plus que la première partie,
la seconde se rapportant exclusivement à l'intelligence
toutes égales, sauf celles du commencement de chaque
vers. Ces dernières ont une hauteur double et sont entre-
mêlées de quelques majuscules onciales. Les vers, séparés en
deux parties par une marge médiane, donnent à ces deux
pages l'aspect de feuilles écrites sur deux colonnes,
1699
des tables de canons évangéliques (voir ce mot, Dic-
tionn., t. ru, col. 1959) tombés depuis longtemps en
désuétude. Puis, au feuillet 3 v°, le Prologus quatuor
Evangeliorum qui commence ainsi : Plures fuisse qui
Evangelia scripserunt, et Lucas in evangelista testatur…
quæ adversis aucloribus edita diversarum hæresium
fuere principia : ut est illud juxia Ægyptios, εἰ Thomam
et Matthiam et Bartholomeum, duodecim quoque apo-
stolorum quos enumerare longissimum est... Au fol. 6,
vient une deuxième lettre de saint Jérôme à saint
EBBON (ÉVANGÉLIAIRE D’)
1700:
et enluminé qu'il fut retrouvé, en 1791, par les com-
missaires de la nation chargés de recueillir le mobilier
de toutes les maisons religieuses. L’explication la
plus vraisemblable de ce fait est que le manuscrit com-
mandé par Ebbon ne se trouva achevé qu'après les
mésaventures qui forcèrent le prélat à quitter la
France, sans souci ni moyen, dans ce naufrage de son
opulence, de réclamer un volume dont la livraison ne
devait sans doute se faire que contre une honnête-
compensation. Son successeur sur le siège de Reims,
à f£
ἐστε RTE RS
3897. — Évangéliaire d’'Ebbon :
portiques et canons.
D'après Venturi, Sloria, t. 11, p. 311, et E. Aubert, dans Bull. de la Soc. des antiq., t. XL, pl. 11-vunr.
Damase : Sciendum etiam ne quis ex simililudine nune
error involval. Au fol. 7, commencent les canons,
ou tables de concordance des quatre évangiles, com-
posées par Eusèbe de Césarée. D'abord, l'indication des
passages qui s'accordent dans les quatre récits, puis
ceux qui s'accordent dans trois récits seulement, puis
dans deux, puis enfin ceux qui ne se lisent que dans le
seul évangile de saint Jean, Aux canons succèdent
la table des chapitres et enfin le texte des quatre
évangiles. Chaque évangile est précédé d’une grande .
miniature représentant l’évangéliste écrivant son livre,
les yeux levés vers le rouleau que lui montre l’ange,
le lion ailé, le bœuf et l’aigle, selon qu'il s’agit de saint
Matthieu, de saint Marc, de saint Luc ou de saint Jean.
Le volume se termine par le Capitulare evangeliorum
ou tableau des lectures liturgiques de l’évangile.
Ce manuscrit précieux fut-il, en son temps, un
«laissé pour compte »? C'est tout à fait probable,
puisque, commandé par l'archevêque de Reims et
destiné à lui être remis, il n’a pas été livré à son haut
client et c’est dans l’abbaye où il avait été calligraphié
Hincmar, était de plus son ennemi personnel et ne
songeait guère à introduire dans sa librairie un manu-
scrit, pour précieux qu'il pût être, dans lequel Ebbon
était loué; l'abbé Pierre conserva le livre et c’est celui
que nous décrivons ici.
Les canons sont tracés sous des portiques composés.
d’un fronton triangulaire soutenu par deux colonnes.
Les portiques, tous de même dimension, ne diffèrent
que par des détails d’ornementation et par les couleurs,
Ainsi, dans les uns, les frontons sont formés par le
simple assemblage de moulures diverses, dans les autres,
les moulures sont séparées par une bande de feuillage,
Les colonnes sont tantôt lisses, tantôt torses, et de
marbres différents. L'architecture de ces portiques est
évidemment composée par un artiste qui possédait une
connaissance plus ou moins approfondie de l'art
antique. Le profil des fronlons, les chapiteaux, qui
sont une imitation du chapiteau corinthien, les feuilles
dessinées sur les plates-bandes comprises entre les
moulures et qui sont une réminiscence de la feuille
d'acanthe, tout enfin rappelle certaines fresques
Se
“ρων ας
τ»
pu gum Φ-
termes ἐν
5
1701
retrouvées à Pompéi. Au droit des colonnes, aux deux
extrémités de la corniche, sont peints des personnages,
des animaux et des arbustes qui méritent d’être décrits
page par page (fig. 3897).
Premier portique : sur ce fronton, l’on voit deux
arbustes de nature différente : l’un est couvert d’une
végétation rare et ses feuilles lancéolées se rapprochent
de celles du saule, trois petits oiseaux sont perchés sur
les branches; le deuxième arbuste n'appartient qu'à
une flore de fantaisie, son tronc rabougri est ombragé
d’un panache de verdure, mais tronc et verdure sont
peints en rouge, bleu foncé, jaune et or. Au sommet
du fronton, un fleuron, sur lequel est perché un gros
oiseau à crête rouge !.
Deuxième portique : deux personnages debout,
nu-tête, portant la tunique étroite dont le bas est
dentelé, des braies collantes avec des jarretières à
bouts flottants serrées au-dessous du genou. L'homme
de droite porte un long bâton d’une main et une gerbe
de blé de l’autre main; l'homme de gauche le regarde
venir, bras et mains ouverts, et manifeste la surprise;
au sommet, fleuron et oiseau ?,
Troisième portique : deux hommes vêtus de longues
robes talaires, chacun tient à la main un rouleau et
celui de gauche ἃ devant lui un coffre rond, celui de
droite, un coffre carré, remplis de rouleaux semblables ;
ces deux hommes ont les pieds nus ; au sommet, fleuron
et oiseau *.
Quatrième portique : le peintre n’a tracé sur ce fron-
ton qu'un buisson à feuillage de plusieurs couleurs et
un arbre élancé dont les feuilles, rassemblées en forme
de cône tronqué, sont aussi figurées par des points
alternativement jaunes, bleus et rouges.
Cinquième portique : deux charpentiers, vêtus de
braïies collantes et d’une blouse serrée à la taille par une
ceinture. Le charpentier de gauche est incliné sur le
rampant du fronton et travaille avec une hachette;
son camarade se repose, assis sur la corniche, la jambe
pendante; il tient également à la main une hachette;
au sommet, deux feuilles adossées #,
Sixième portique : un paon et un autre gros oiseau
ressemblant à une autruche, mais sans queue, picorant
des plantes; au sommet, deux feuilles adossées 5,
Septième portique : il est surmonté à gauche par un
chasseur qui vient de lancer un trait contre un animal
placé à droite; ce chasseur est vêtu de braies collantes
et d’une ample tunique retenue à la taille; le trait vient
de partir; car le bras droit est encore tendu et la main
grande ouverte; la main gauche tient trois autres traits
en réserve. L'animal, blessé au cou, n'appartient à
aucun genre définissable; n’aurait-il pas un collier ? et
dans ce cas, ce serait peut-être une des représentations
du chasseur qui prend son chien en guise de gibier.
Les colonnes de ce portique et du portique suivant
offrent une composition toute nouvelle. Deux tores les
divisent en trois sections, percées chacune d'ouvertures
simples et géminées d’où s’élancent de grandes palmes
vert et or ὃ; au sommet, deux feuilles adossées.
Huitième portique : deux sculpteurs vêtus comme
les charpentiers du cinquième portique, sauf l’usage
qu'ils font de jarretières. Celui de gauche, à genoux
sur le rampant du fronton, frappe avec une masse en
fer sur la tête d’un long ciseau; celui de droite fait la
même besogne, mais s’est assis paisiblement; au som-
met, fleuron surmonté d'un oiseau 7.
Neuvième portique: un lion, bien dessiné et peint
des couleurs de la nature, semble prêt à bondir sur une
2 A. Venturi, op. cit., t. 11, p. 311, fig. 227, le troisième
à gauche. — "Ἐς Aubert, op. cit., pl. 11. — %E, Aubert,
op. cit., pl. 111; A. Venturi, op. cit., t. 11, p. 311, fig. 227, le
premier à droite. — 4 E, Aubert, op. cit., pl. αν A. Venturi,
op. cil., t. 11, p. 311, fig. 227, le premier à gauche; Leprieur,
op, cit., t. 1, p. 360, fig. 174. — 5 A. Venturi, op. cit., t. u,
EBBON (ÉVANGÉLIAIRE D')
1702
proie, gros mouton noir broutant; au sommet, deux
oiseaux adossés, perchés sur le fleuron #.
Dixième portique : deux clercs vêtus de longues
robes, assis sur des escabeaux dorés, recouverts de
coussins rouges. L'un des personnages tient sur ses
genoux un rouleau déployé qu'il semble étudier; le
deuxième a laissé échapper le rouleau, qui gît à ses
pieds, et semble songeur; ces deux figures ont les pieds
nus; au sommet, un fleuron et un oiseau ἢ.
Onzième portique : sur le fronton sont peints de
grands vases, où viennent manger et boire des oiseaux
de taille et de plumage variés; ce motif est familier à
l’art antique et à l’art des catacombes #,
Douzième portique : deux chasseurs, vêtus de braies
collantes avec,jarretières et de tuniques, l’une étroite,
3898. — Évangéliaire d’'Ebbon : saint Marc.
D'après Venturi, Storia, t. 11, p. 310, fig. 126.
l’autre flottante et serrée à la taille par une ceinture
que l’on ne voit pas, mais que l’on devine. Tous deux
visent, celui de gauche avec la flèche placée sur son
arc, celui de droite avec un javelot, l'oiseau perché sur
le sommet du fronton et en plein vol néanmoins, ce
qui le distingue de tous les autres 1,
Les quatre grandes miniatures représentent les
évangélistes écrivant. Tous quatre sont assis sur des
tabourets recouverts d'un coussin de pourpre; ils
tiennent à la main la plume et le livre posé sur les
genoux. L'expression du visage est forcée, mais encore
belle, l’attitude du corps est fière et vigoureuse, les
plis de l’ample vêtement donnent une sorte d'illusion
de draperie. Les accessoires, l’encrier et le suppeda-
neum n'ofirent rien d'intéressant. Ces quatre grandes
miniatures dénotent chez l’enlumineur un réel talent.
Dans les petits personnages qui ornent les canons :
p- 311, fig. 227, le troisième à droite. — * Ἐς Aubert, op. cit.,
pl. v. — *E. Aubert, op. cit, pl. vi; A. Venturi, op, cit.,
t. 11, p. 311, fig. 227, le premier à gauche. — * A, Venturi,
op. cit., p. 311, fig. 227, le deuxième à gauche. — ? FE.
Aubert, op. cit., pl. vrr. — 1° A, Venturi, op. cit., t. 11, p. 311,
fig. 227, le deuxième à droite. — :1E, Aubert, op. cit., pl. vin
1703
sculpteurs, charpentiers, il a su donner le mouvement
par l'observation de la nature; le lion, le paon, quelques
oiseaux sont également observés avec attention et
figurés avec habileté, mais pour les évangélistes, il
y ἃ eu effort d'’idéalisation. Les têtes très étudiées
et très modelées, les cheveux rendus avec minutie, les
plis trop cherchés et trop multipliés, le vague des fonds
sur lesquels se détachent les figures : tout ceci indique
que l’auteur a renoncé, en peignant ses quatre grandes
compositions, à l'étude du modèle vivant; il a manifes-
tement cherché ses modèles hors de la nature, s’est
astreint à reproduire, en les interprétant, des types
traditionnels (fig. 3898).
On s’est demandé quelque temps si les évangiles
d’'Ebbon n’avaient pas été copiés sur le manuscrit de
Saint-Médard de Soissons (voir Dictionn., t.1rr.fig. 2019).
11 n’en est très probablement rien. L'étude du détail
du texte n’est pas favorable à cette hypothèse; ce qui
est bien certain, c’est que les évangiles de Saint-
Médard n’ont jamais été prêtés aux moines d'Haut-
villers, qui ont eu entre les mains et sous les yeux
d’autres modèles. Mais le texte de l’un et l’autre manu-
scrit est le seul courant au commencement du1x"°siècle.
Le manuscrit d'Hautvillers permet de localiser une
école d’enluminure à laquelle on a donné le nom d'école
de Reims, dont l’abbaye d'Hautvillers ne fut vraisem-
blablement qu'un des centres et d’où est sorti le célèbre
psautier d'Utrecht, dans lequel on s’accorde à recon-
naître aujourd'huila manière, pour ne pas dire même,
par endroits, la main du manuscrit d'Ebbon.
H. LECLERCQ.
ÉBIONISME. Il est certain qu'on ne saura jamais
grand’chose des sectes qui, de très bonne heure, se
greffèrent sur la souche chrétienne. La Diaspora igno-
rait les anathèmes rigides en honneur sur le vieux
terroir juif et s’accommodait parfaitement de tolé-
rances imprévues. La haute opinion que les juifs de la
dispersion se faisaient de la Loi les tenait en garde
contre l'excès de ferveur des néophytes, toujours dis-
posés à bannir et à condamner les règles et les maximes
religieuses dont ils se contentaient auparavant. Cet
empressement à abandonner leurs vieilles croyances
pouvait convenir à merveille aux païens convertis; les
juifs ne s’appliquaient pas semblable mesure et non
seulement ne répudiaient pas la Loi, mais prétendaient
n'être pas dispensés de son observation et de son res-
pect. Le christianisme leur agréait sans doute, mais le
judaï me n'avait pas démérité à leurs yeux et ils pré-
tendaient tirer parti de sa tolérance doctrinale sans
rompre cependant avec lui. Ils entraient de bonne foi
dans le christianisme et y introduisaient une partie
au moins du mosaisme, car en se tournant vers l’avenir
ils n’entendaient pas rompre avec le passé ni même s’en
détacher à l’amiable. Une rupture leur semblait aussi
injuste que superflue, car le christianisme ne se présen-
tait-il pas comme la continuation et l'achèvement du
mosaïsme ? en lui se réalisaient les figures, à lui abou-
tissaient les prophéties, par lui s’accomplissaient les rites
symboliques. Cette tolérance n'allait pas sans dangers.
Le foyer de ces opinions se trouva d’abord à Jéru-
salem, d'où il émigra à Pella, lors de la campagne de
Vespasien. Cette communauté émigrante, presque
nomade, se composait de judéo-chrétiens, qui se ré-
pandirent de là en Pérée et plus tard en Syrie. Au dire
de saint Épiphane, ils auraient même essaimé en Asie,
à Rome, en Nabatée, en Panéade, en Moabitide et à
Chypre . Cette vue paraît exacte, car l'Église de Pella,
1S, Épiphane, Hæres., xxx, ἢ. 18, P. G., t. xL1, col. 435,
— 195. Justin, Dialogus cum Tryphone, ce. XLvn, P, G.
t. vi, col. 577. --- L. Duchesne, Histoire ancienne de l'Église,
1911, t. 1, p. 123, — Κι, Irénée, Adv, hæreses, 1. 1, ©. ΧΧΥῚ;
IRL EL 'xv, xxx: 1. ἘΝ; Ὁ. AxxnT: LV CNP CE VIT,
col. 686, 879, 917, 946, 1072, 1120; Origène, Ado. Celsum,
EBBON (ÉVANGÉLIAIRE D’) — ÉBIONISME
1704
même en y rattachant ses colonies de Syrie et de Pa-
lestine, compte pour assez peu dans le vaste développe-
ment de la Diaspora, qui fut le grand réservoir du judéo-
christianisme. Cette même tolérance, qui portait les
judéo-chrétiens à marier la Loi et l'Évangile, les incli-
nait aussi à vivre en bons termes avec les chrétiens
moins débonnaires, dont ils passaient l’exclusivisme
comme une manie fâcheuse. Ce traitement, on nele leur
appliquait guère. Saint Justin connaît de ces judéo-
chrétiens et leur fait bon accueil; personnellement, il
pense qu'ils seront sauvés, pourvu qu'ils ne cherchent
pas à propager leur façon de comprendre le christia-
nisme; mais les esprits de la trempe de Justin sont en
petit nombre et, à part ce très petit nombre, les autres
n’acceptent pas la communion des judéo-chrétiens ὃ.
Car tel est le nom sous lequel on continue à les dé-
signer jusque vers le milieu du 1° siècle et leur quartier
général est Jérusalem, même détruite et bouleversée.
Jérusalem garde intact son prestige, d'autant plus
intact que ce sont principalement des individus qui,
dans la Diaspora, conservent d'elle une si profonde
estime. Dans quelle mesure ces judéo-chrétiens épar-
pillés ont-ils formé des communautés, c'est ce que nous
ne sommes pas en mesure de savoir. Si ces communau-
tés ontexisté, quels ont été leurs rapports avec l'Église
de Jérusalem, c'est ce que nous ne sommes pas en état
de dire. Mais il ne semble pas contestable que cette
Église professe les mêmes opinions qu’on reprochera
à ses afliliés. Au déclin du 115 siècle, le judéo-christia-
nisme ἃ un représentant célèbre, Hégésippe, auquel
nous devons quelques utiles indications. Par lui nous
savons que l'Église de Jérusalem, d’abord fidèle à
la tradition, fut ensuite travaillée par diverses hérésies,
dont un certain Théboutis, par dépit de n'être pas
devenu évêque, donna le premier spécimen. Il est
permis de penser qu'Hégésippe n’a pas regardé de fort
près à ces questions, quand il écrit que ces hérésies se
rattachaient aux diverses sectes juives : esséniens,
galiléens, hémérobaptistes, masbothéens, samaritains,
sadducéens, pharisiens. « Cette énumération contient
des termes assez dissemblables, mais l’idée générale est
juste et les faits la confirment. Comme le judaïsme,
dont elle était issue, l’Église judéo-chrétienne donnait
à la pratique de la Loi une importance hors ligne et
ne se défendait pas assez contre les spéculations doctri-
nales ὃ.» Hégésippe est un touriste averti et curieux
qui ἃ ses préférences sans doute, mais que la largeur
d'esprit prépare aux vastes synthèses historiques. Il
paraît avoir entrevu l’idée supérieure d’une tradition
primitive conservée par le parallélisme des successions
épiscopales. Son respect tendre pour l'Église de Jéru-
salem ne l’induit aucunement à négliger, à méconnaître
ou à nier la valeur qui s’attache au témoignage d'Église
sans aucun alliage de judéo-christianisme, comme celle
de Corinthe et celle de Rome.
La dénomination qui vient frapper les judéo-chré-
tiens comme d’un stigmate date de l'époque de saint
Irénée. Il advint une fois de plus que ceux qui mon-
traient le plus de largeur furent traités en sectaires;
car pour Irénée et plus encore pour Origène, le judéo-
christianisme est une secte, avec tout ce qui s'attache
de fâcheux à cette idée de secte ". C'était d’abord le
nom de nazaréens qu'on leur avait jelé 5 et qui sur-
vivra jusqu'au temps de saint Jérôme, mais pareil nom
évoquait de trop près le souvenir de Jésus pour ne pas
faire rejaillir quelque prestige sur ceux qui le portaient;
on trouva mieux 5, On trouva Ebionim, en grec πτωχοί,
1. 11, ce. 151. V, οὐ χα, LXV, P. G.,t. ΧΙ, col. 791, 1277, 1288;
Tertullien, De præscriptionibus, €. xxx, P. L., t 1,
col. 45. —5 Act., ΧΧΥῚ, 5. — " Ce sobriquet d'ébionites a-t-il
été choisi ou infligé, c'est ce qu’il est impossible de déter-
miner; rien ne s'oppose à ce que les judéo-chrétiens s'en
soient parés eux-mêmes
1705
Ce n’était pas une injure, loin de là; c'était plutôt
un éloge, mais c'était surtout un classement. Si parfaits
et si purs, si édifiants que pussent être ceux sur lesquels
tombait ce sobriquet, ils formaient groupe, et former
groupe équivaut à être montré du doigt. L'Évangile
avait dit : Bienheureux les ebionim ?! les « pauvres »
du Christ, les déshérités du monde en même temps
que les héritiers du royaume; non seulement ils ne s’en
cachaïient pas, mais ils s’en faisaient gloire, leur pau-
vreté volontaire était comme le lien mystérieux qui
les rattachait à la primitive Église de Jérusalem.
. En Orient, la pauvreté n'implique pas comme en Occi-
dent l’idée d'une responsabilité personnelle. On y est
pauvre comme on y est vivant, parce que le pauvre
a besoin de peu de chose pour vivre et que la richesse
est malaisée à acquérir, incertaine à retenir. Tandis
qu'en Occident la pauvreté laisse supposer le désordre,
l'incapacité, une tare quelconque, en Orient le pauvre
est l’inoffensif, satisfait de peu,sympathique et résigné.
La littérature de l’Ancien Testamentavait rendu popu-
laire l’ebion, l'homme pieux, doux et chétif, auquel
d’opulentes compensations sont promises dans l’autre
monde. Le mot s'employait individuellement et collec-
tivement, il s’y attachait une nuance de tendresse,
comme si on avait dit : le pauvre de Dieu. Pour que
l'illusion fût parfaite, et elle était facile dans les pro-
vinces qui n'avaient aucun rapport avec la petite
Église errante de Batanée, ebion devint le nom du
fondateur imaginaire de la secte des ébionites. Saint
Épiphane trouve l'explication de son goût et n’en
cherche pas d’autre; il n’est pas le 5611". Eusèbe ima-
_gine autre chose; selon lui, le nom d’ébionites s’ex-
plique par la basse opinion que les sectaires avaient
. de Jésus-Christ’; pour Origène, mieux renseigné,
l'appellation vient tout simplement du mot hébraïque
ebion, mais l’Alexandrin ne peut se défendre d’un facile
jeu de mots et déclare que cette pauvreté s'entend
de leur pauvreté d’esprit*. L’explication et le calembour
walaient mieux que la trouvaille de saint Philastre,
qui écrit sans plus de façons : ÆEbion discipulus
Cerinthi5; mieux avisé, saint Irénée constate que, sur
certains points, les ébionites se séparent des cérin-
thiens.
Mais il y eut ébionites et ébionites, rigoristes contre
. laxistes, le groupe connut la plaie des sous-groupes
et ceux-ci ne se firent pas faute de rafliner plus encore.
Les rigides tenaient l’observance judaïque pour indis-
. pensable et obligatoire, ils parlaient dans le vide et le
concile de Jérusalem les condamna sans rémission ; les
. modérés s’égarèrent à la suite de ce Thébutis, candidat
malheureux à l’épiscopat. C'était une manière de se
. rencontrer, mais hors de l’Église ; dès lors, la pente fut
rapide et la fusion resta impossible, bien que les deux
fractions s’accordassent à nier la divinité du Christ.
Les rigides faisaient de Jésus un saint homme né de
. Marie et de Joseph; les modérés admettaient la nais-
. sance par l'opération du Saint-Esprit, mais niaient que
Jésus eût existé comme Dieu avant sa naissance®.
C'était échouer misérablement parmi les hérésies
délirantes de ces deux premiers siècles; cependant
l'ébionisme offrait un élément plus durable d'intérêt ;
il subsistait comme une survivance archéologique,
comme un noyau isolé, un stade dépassé, un état
arriéré du judéo-christianisme des premiers temps. La
uvreté elle-même était moins un idéal qu'une doc-
né et une forme d'opposition. Saint Irénée n’a pas
Νὰ cet aspect original de l’ébionisme, lequel n'a pas
échappé à la perspicacité d'Origène. Dans la descrip-
tion d'Irénée, les ébionites ou ébionéens sont par-dessus
À Luce, vr, 20; Matth., v, 3. —? V. Ermoni, L'ébionisme
1899, t. Lxvr, p. 483, note 3, cite les textes des Pères. —
> Eusèbe, Hist. eccles., 1. III, ce. χχναι, P. ας, t. XX, col. 273.
DICT. D'ARCH. CHRÉT.
ÉBIONISME
dans l'Église naissante, dans Revue des questions historiques,
1706
tout des juifs qui pratiquent la circoncision, les obser-
vances légales, se tournent pour la prière du côté de
Jérusalem, professent que le monde a été créé par
Dieu lui-même, ce qui les distingue des gnostiques de
toute catégorie. Ils s’attachent ἃ la Loi, accueillent les
prophètes, mais à condition de les expliquer ἃ leur
façon : quæ sunt autem prophelica, curiosius exponere
niluntur,s’accommodent del’évangile desaint Matthieu
— il veut dire l’évangile des Hébreux — rejettent les
épîtres de saint Paul, qu'ils tiennent pour un apostat,
et aboutissent ἃ accepter un Christ, fils de Joseph.
D’après Origène, certains admettaient la conception
virginale; d’après les Philosophumena, les ébionites
soutiennent que Jésus a reçu ce nom et celui de Christ
de Dieu à cause de sa fidélité à la Loi.
Le phénomène est complet et d’un réel intérêt. Re-
an, toujours empressé à généraliser afin d’assimiler
plus sûrement le christianisme aux religions d’origine
humaine, a fait néanmoins cette vive remarque dont on
peut conserver quelque chose : « Il est arrivé dans le
christianisme, écrit-il, ce qui arrive dans presque
tous les grands mouvements; les fondateurs de la reli-
gion nouvelle, aux yeux des foules étrangères qui s’y
étaient affiliées, n'étaient plus que des arriérés, des
hérétiques; ceux qui avaient été le noyau de la secte
s’y trouvaient isolés et comme dépaysés 7. » Bien plus,
ils s’en trouvaient exclus et, en dépit de certaines atti-
tudes individuelles et de certaines opinions bienveil-
lantes, cette séparation était déjà manifeste au déclin
du πὸ siècle.
L'erreur d’où procédait cette déviation aboutissant
à une exclusion se laisse découvrir dans une étroitesse
d'esprit poussée jusqu’à l’obsession. Les actes et les
sentences favorites de Jésus réhabilitaient et glori-
fiaient la pauvreté; il n’en avait pas fallu plus à des
ebionim de vue rétrécie pour tirer des conséquences
subversives. Pour eux, comme pour les spirituels du
ΧΠΙΣ siècle, la pauvreté est la pierre de touche hors de
laquelle le salut est non seulement compromis, mais
impossible. Cette étroitesse permet de juger ce qu’on
peut attendre de cerveaux ainsi fermés; ils apportent
un fanatisme au moins égal à défendre les observances
mosaïques et les rites juifs et à exalter la pauvreté, ce
qui les entraîne avec des explications confuses et des
systèmes embarrassés qui avoisinent les rêveries de
la cabbale et les fantaisies du bouddhisme.
Les ébionites ont rendu à Renan un service qu'il leur
paya en bienveillantes paroles; ces retardataires
devinrent sous sa plume les représentants d'un état
primitif de la croyance chrétienne. « Les ebionim, écrit-
il, restaient fidèles à l'esprit primitif de l'Église de
Jérusalem et des frères de Jésus, d’après lesquels
Jésus n’était qu'un prophète élu de Dieu pour sauver
Israël, tandis que, dans les Églises sorties de Paul,
Jésus devenait de plus en plus une incarnation de Dieu.
Selon les chrétiens helléniques, le christianisme se
substituait à la religion de Moïse comme un culte
supérieur à un culte inférieur. Aux yeux des chrétiens
de la Batanée, c'était là un blasphème. » L'opposition
est habile et adroiïtement mise à profit pour la thèse,
seulement elle ne repose pas sur des faits et n'offre
même pas matière à discussion historique. L'Église
de Jérusalem, à l’époque où elle se tenait en conlact
doctrinal avec les Églises fondées par saint Paul, n’en
différait d'aucune manière; ce furent les circonstances,
telles que la fuite à Pella, l’appauvrissement et le dessé-
chement de ce qui prolongeait l'Église de Jérusalem
sans la continuer, qui rompit ce contact et livra un
petit groupe rétrograde à l'influence de ses affiliés de la
— " Origène, Contr. Cels., 1. II, n. 1, P. G., t. ΧΙ, col. 791:
Periarchon, 1. IV, n.22, P. G., t. x1, col. 38$S.—5S, Philastre,
De hær., ce. XXXvn, P t. ΧΙΙ, 60]. 1154. — 4 V, Ermoni, op.
cit., Ὁ. 485, n. 2. ΤΕ. Renan, Les Évangiles, 1877, p. 47.
IV. — 54
1707
Diaspora. Ceux-ci accommodaient toutes choses à leur
gré, maintenant les observances mosaïques, appli-
quaient les termes consacrés, comme ceux de synago-
gues et d’archisynagogues, aux églises et aux prêtres,
imposaient les rites périmés ; par contre, ilsse débarras-
saient sans hésitation de ce qui eût mérité autant et
plus d’attachement. Parmi les apôtres, Jacques et
Pierre obtenaient leurs respects, Paul était outragé,
vilipendé de toutes façons. Bien mieux, ils exerçaient
leurs préférences sur les livres saints, acceptant les uns,
rejetant les autres. Cette méthode s'explique par le
souci de faire coïncider la doctrine avec le système
qu'elle a pour objet d'autoriser; il faut, dans ce but,
alléger le canon des textes embarrassants et c’est ainsi
que les ébionites aboutissent à un choix restreint
d’écrits canoniques.L’évangile de saint Matthieu trouve
grâce devant eux mais après avoir été amputé, premiè-
rement, de ses deux premiers chapitres, relatifs à la
généalogie et à la naissance miraculeuse; deuxième-
ment, de plusieurs passages d’une harmonisation im-
possible avec le thème doctrinal des ébiontiles. Pour les
autres évangiles, ils en font peu de cas. Marius Mercator
soutient qu'Ébion se servait des évangiles de Marc et
de Luc. Il résultait de ces choix un canon assez com-
posite et fantaisiste, où l’Ancien Testament avait à
subir de bizarres interprétations allégoriques. Ainsi
allégé, ce canon s’encombrait de livres apocryphes,
notamment du Petri circuitus.
Tout ceci ne pouvait agréer à l’Église chrétienne, de
plus en plus rigide dans son affirmation d’un canon
intangible des livres saints. D’où les polémiques qui,
dès la fin du rr siècle, ont pris le ton acerbe et tranché
ordinaire à ce genre de discussion. L’ébionéen Sym-
maque, auteur d’une version grecque de l’Ancien Tes-
tament, entreprend la défense de ses coreligionnaires?,
qui, de plus en plus, élargissaient la distance entre
l'Église et leur secte; elle en était bien une désormais.
Les ébionites avaient un baptême particulier, mais qui
était admis comme valide encore au temps de saint Jé-
rôme; ils célébraient l’eucharistie, mais ici leur dis-
sentiment devenait grave, puisque, au dire de saint Épi-
phane, ils employaient le pain azyme et l’eau pure. Le
refus de faire usage de vin tenait à leurs idées encra-
tistes. Saint Épiphane ajoute que, cette eucharistie,
ils ne la célébraient qu'une fois l’an, sans doute par
imitation et en souvenir de la Pâque juive. Eusèbe
assure qu'ils célébraient au contraire tous les di-
manches, mais conservaient, outre le dimanche, l’ob-
servarce du sabbat et de touslesrites judaïques. On ne
saurait être plus éclectique; le samedi, tout était à la
mode juive; le dimanche, tout à la mode chrétienne;
Théodoret donne la même indication. Ces vieux éru-
dits, Eusèbe, Épiphane et Théodoret, tout à leur curio-
sité, ne semblent pas s’être doutés que cet éclectisme
était le plus sûr moyen de se faire rabrouer et exclure
par tous les partis auxquels la secte prétendait se
rattacher étroitement; elle était scandale pour les
juifs et abomination pour les chrétiens. C’est d’ailleurs
l'ordinaire résultat des tentatives de conciliation.
Dans tout ceci il y avait une part de contradiction
et de chimère, dont l’ébionisme mourut pour n'avoir
pas su ou pas voulu l’expulser. L’ébionisme comme
1 Nest. blasph., c. xnt, P. L., t. xLvIx, col. 928, n. 14. —
? Eusèbe, Historia ecclesiastica, 1. VI, c. xviI-xvu1, par lequel
nous savons qu’Origène tenait ces livres d’une dame appelée
Juliana (originaire de Césarée en Cappadoce, cf. Pallade,
Hist. Lausiaca, c. CxLvn), qui les avait reçus en héritage
de Symmaque lui-même, Divers auteurs latins du 1v° et
du ve siècle connaissent les symmachiens comme formant
une secte judéo-chrétienne, Victorin le Rhéteur, Philastre,
l’Ambrosiaster, saint Augustin. Au temps de ce dernier, elle
ne comptait plus qu'un très petit nombre d’adeptes. Saint
Épiphane fait de Symmaque un samaritain converti au
judaïsme.—? Eusèbe, qui nous rapporte le fait, Hist. eccles.,
ÉBIONISME
1708
le millénarisme se sont recroquevillés sur eux-mêmes
et leur rêve intérieur les a empêchés de reconnaître les
conditions de la vie. On ne remarque chez eux rien de
comparable aux fourmillements fiévreux des sectes
gnostiques, mais seulement l’hypertrophie d’une idée
fixe. On ne badine pas sans danger avec une idée fixe.
Après moins de deux siècles de ce divertissement, les
ébionites avaient définitivement déraillé, non seule-
ment de l’orthodoxie, ce qui est dangereux, mais du
bon sens, ce qui est irrémédiable. Ils aboutissaient —
si c'est toutefois un aboutissement à une espèce
de dualisme de leur façon : Dieu établissant le Christ et
le diable, le premier pour commander au siècle futur,
le second pour régner sur le siècle présent. Ainsi dévoyé,
on ne s'arrête plus. La haine pour saint Paul devient
article de foi et matière à niaiseries. Paul est un gentil,
né de gentils, venu à Jérusalem, où il tombe amoureux
de la fille du grand-prêtre et, pour être agréé, se fait
circoncire. Éconduit néanmoins, le prétendant, pour
se venger, écrit contre la circoncision, le sabbat, la Loi.
Après les niaiseries, c’est le tour des extravagances.
Quand un ébionite tombe malade, on le plonge dans
l’eau et on déverse sur lui des torrents d’invocations
au ciel, à la terre, à l’eau, à l’huile, au pain, au vent,
aux anges. Le malheureux avait à dire ensuite :
« Secourez-moi et délivrez-moi de cette douleur. » On
peut penser qu'il eût préféré la maladie au remède.
Ces bizarreries n’empêchaient pas une certaine
expansion de la secte; néanmoins, celle-ci fut toujours
assez restreinte. L’ébionisme connut un succès relatif
en Égypte et, de très bonne heure, la version grecque
de son évangile s’y répandit. Dès le règne de Trajan,
on y voyait circuler un « Évangile selon les Hébreux »
dont le titre servait à le distinguer et peut-être à
l’opposer à un « Évangile selon les Égyptiens » en
usage dans la communauté chrétienne d'Alexandrie.
« Beaucoup plus loin, dans les populations du sud de
l'Arabie, où le judaïsme avait fait déjà et ne cessa de
faire de nombreuses recrues, la prédication évangé-
lique s'était fait entendre sous sa forme judéo-chré-
tienne. Pantène, qui visita ce pays vers le temps de
Marc-Aurèle, y trouva l’évangile hébreu ὅ, que l’on
disait avoir été rapporté par l’apôtre Barthélemy,
premier missionnaire de ces contrées lointaines. Cepen-
dant, même avec cette diaspora, l’Église judaïsante
resta toujours peu nombreuse. Elle eut sans doute à
souffrir, sous Trajan et sous Hadrien, des calamités
qui s’abattirent alors sur la nation juive. Au temps
d'Origène, elle faisait petite figure. Le grand exégète
écarte " l’idée que les cent quarante-quatre mille élus
d'Israël, dans l’Apocalypse, puissent représenter des
judéo-chrétiens : ce chifire lui semble trop élevé.
Comme Origène écrit après deux siècles d'Évangile,
son comput doit s'étendre à cinq ou six générations.
On voit qu'il n'a pas l’idée de grandes multitudes.
« Il y avait encore des nazaréens ou ébionites au
1ve siècle. Eusèbe, saint Épiphane, saint Jérôme, celui-
ci surtout, les ont connus. C’est le plus souvent à
propos de leur évangile qu’il est question d'eux. Quand
on parle de leur doctrine, l'appréciation n'est pas
favorable. Çà et là on distingue chez eux quelques
traces de l'influence exercée par la grande Église où
LV,c. x,, P. G., τ. xx, col. 453, identifie, selon l'usage, cet
évangile hébreu avec l'original de saint Matthieu. — # Ori=
gène, In Johannem, ©. 1, n.1, P. G., t. XIV, col. 21. --- 5.
Jérôme, Epist. ad. August., LXXXIX, 13, P. L., t. ΧΧΙΣ,
col. 924 : Quid dicam de Hebionitis qui christianos se simu-
lant ? Usque hodie per totas Orientis synagogas inter Judæos
hæresis est quæ dicitur Minæworum et a Pharisæis nunc usque
damnatur, quos vulgo Nazarwos nuncupant, qui credunt in
Christum filium Dei natum de virgine Maria et eum dicunt
esse qui sub Pontio Pilato passus est et resurrexil, in quem
εἰ nos credimus. Sed dum volunt et Judæi esse et christiani,
nec Judwi sunt nec christiani.
1709
même de rapprochement avec elle. La fusion s’opéra
sans doute, mais par démarches individuelles. Aucune
des communautés judéo-chrétiennes n’entra comme
telle dans les cadres des patriarcats orientaux.
« Ainsi finit le judéo-christianisme, obscurément et
misérablement. L'Église, à mesure qu’elle s’était déve-
loppée dans le monde gréco-romain, avait laissé son
berceau derrière elle. Elle avait dû s’émanciper du
judéo-christianisme, tout comme du judaïsme lui-
même. À son dernier voyage à Jérusalem, saint Paul
avait eu à subir et les brutalités des juifs et la mal-
veillance des judaïsants ; c’est auprès des Romains qu’il
avait trouvé refuge et protection relative. Cette situa-
tion est symbolique !. »
H. LECLERCQ.
EBROMAGUS. Ausone, écrivant à Paulin’, alors
retiré à Saragosse, l’engage à revenir dans son pays
natal :
Ecce tuus Paulinus adest : jam ninguida linquit
Oppida Iberorum; Tarbellica jam tenet arva;
Ebromagi jam tecla subit; jam prædia fratris
Vicina ingreditur; jam labitur amne secundo.…
« Quand donc viendra-t-on me dire : Eh bien | ton
… Paulin arrive | Déjà il quitte les villes neigeuses des
Jbères; le voilà dans la plaine de Tarbes; le voilà
à Ebromagus; il passe maintenant dans les domaines
de son frère, plus voisins de nous ὃ.» Qui était et où
habitait ce frère de Paulin ? Il n'importe guère ici;
ce qui est manifeste, c’est qu'Ausone imagine voir son
ami suivant la route indiquée par l’Itinéraire d’Anto-
. nin, de Saragosse à la ville d’Aspe; et, à l’autre extré-
mité du trajet, au lieu de l’amener à Bordeaux par les
_ dernières stations de la route d’Agrippa, il lui fait
-prendre la voie du fleuve vers Langon, tout comme
plus tard Sidoine Apollinaire en donnera le conseil à
un sien ami 4. Ce qui ressort de cet itinéraire est con-
firmé par la philologie et par l’archéologie, à savoir
- qu'Ebromagus se trouvait sur la route des Pyrénées,
entre Tarbes et la rencontre de la Garonne vers Bor-
_deaux. Cette villa Ebromagus a été déplacée, tiraillée,
_transplantée au gré des érudits. Dom de Vic et
“dom Vaissete opinaient pour Bram°, d’autres pour
Branne ὅ, pour Bourg *, pour Embrau *, pour Langon ὃ;
il faut décidément la chercher sur une ligne voisine
des routes conduisant de Bordeaux aux Pyrénées, près
d'un affluent navigable de la Garonne, non loin d’une
voie romaine dite voie Césarée ou Ténarèse, qui suivait
- la crête des collines qui séparent le bassin de la Ga-
-ronne du bassin de l’Adour. Or c’est dans ces parages
que furent découvertes en 1871 des ruines gallo-ro-
- naines, exactement au lieudit villa Bapteste, commune
de Moncrabeau (arrondiss. de Nérac, Lot-et-Garonne).
LL. Duchesne, op. cit., t. 1, p. 126-128. — * Ausone,
Æpisl,_xx1iV, vers 124 sq. — * R. Dezeimeris, Note
. sur l'emplacement de l'Ebromagus de saint Paulin,
dans Actes de l'Académie de Bordeaux, 1874, IIIe série,
Χχχν" année, p. 17-30 : « Je rapporte, dit-il, vicina non pas
à ce qui concerne Paulin, mais à ce qui concerne Ausone,
au est clair, en effet, que, dans tout ce passage, ce dernier
… fait voyager son ami avec la rapidité de la pensée, et, par
conséquent, par étapes considérables. Si les domaines du
frère avaient été très voisins d’Ebromagus, Ausone n'aurait
pas, en cet endroit, mentionné un relai qui n’eût pas con-
- Stitué un acheminement vers lui. »—* C'est dans sa lettre
ἃ Lrigetius, alors à Bazas, que Sidoine écrit que, s’il veut
venir le joindre à Bordeaux, Pontius Leontius et son fils
Paulinus, les premiers des Aquitains, iront à sa rencontre
“à Langon : Ecce Leontius meus, facile primus Aquitanorum,
æcce jam parûm inferior parente Paulinus, ad locum quem
Supra dixi [portum Alingonis], per Garumnæ fluenta refluen-
Lia, non modo tibi cum classe, verum etiam cum flumine occur-
nt: ΤΙ paraît ressortir de cette phrase que ces personnages
habitaient le voisinage, peut-être un peu au-dessous de
#angon. Or, c’est un fait acquis à l’histoire littéraire
ÉBIONISME — EBROMAGUS
1710
Dans la lettre déjà citée, Ausone, alors à Noverus,
près de Saintes, fait cette remarque : « Du moins, si
un éloignement supportable nous séparait, on pourrait
se considérer comme voisins, et combler la distance
par un échange de lettres fréquentes : c’est ainsi que
Saintes communique facilement avec Bordeaux, et,
par Bordeaux, avec Agen » :
Santonus ul sibi Burdigalam, mox jungil A ginnum?…
Si Ebromagus se trouvait sur l’emplacement de
Bapteste, on saisit la justesse du rapprochement,
allusion directe aux conditions ordinaires de rési-
dence de Paulin et d’Ausone.
Enfin, dans une autre lettre à Paulin 11, lettre anté-
rieure à la précédente et se rapportant à l’époque où
Paulin habitait encore la Gaule, Ausone rappelle que,
par suite d’une disette de blé dans la région de Luca-
niac (près de Libourne probablement), il a fallu que
son intendant, Philon, remontÂât la Garonne pour s’en
procurer et il prie Paulin d’abord de permettre à Philon
d'établir à Ebromagus l’entrepôt de ses achats, ensuite
de lui prêter un bateau pour transporter les blés des-
tinés à Lucaniac. — La Baïse permet de remonter
jusqu’à Bapteste; et la production agricole du pays
le désignerait tout spécialement, encore de nos jours,
à quiconque aurait à faire un approvisionnement de
froment. Je ne veux pas insister ici sur les détails se-
condaires, toutefois il est bon de noter que les rensei-
gnements fournis par Ausone sur les moyens de trans-
port de Philon, dans son excursion d’approvisionne-
ment, s'appliquent d’une façon toute spéciale à un
cours d’eau tel que la Baïse. Un indice possible a été
recueilli du séjour de saint Paulin dans ces parages.
« C’est une tradition fort répandue aux environs de
Nérac, et particulièrement à Bruch, d’après laquelle
saint Paulin 56 serait un jour désaltéré à une fontaine
dont l’eau, coulant à flots intarissables, n'aurait,
depuis, jamais cessé de posséder la saveur la plus déli-
cieuse. Cette poétique légende ne nous conserverait-
elle pas le souvenir de la présence de saint Paulin
dans le pays aujourd’hui représenté par l’arrondisse-
ment de Nérac 1.»
Tout semble concourir à nous ramener vers la villa
Bapteste de Moncrabeau. La toponymie, loin de sou-
lever une objection, appuie cette identification. La
nomenclature des noms de lieux anciens est parfois
de nature à déconcerter, elle n’en reste pas moins une
source d'informations d'une importance considérable.
Les transformations de ces noms résultant d’influences
multiples, il est prudent de chercher en cette étude des
arguments confirmatifs, plutôt que des preuves déter-
minatives. Si la villa Bapleste doit être identifiée avec
Ebromagus, comment expliquer que ce nom ancien,
(dom Rivet, Hist. litt. de la France, t. τι, p.409) que Pontius
Leontius descendait de la famille de saint Paulin (Pontius
Paulinus). Saint Paulin, d’autre part, cite plusieurs fois les
Langonnais comme des gens lui étant chers et dévoués
(Baurein, Variétés bordelaises, t. v, p. 294; t. νι, p. 3) et
l’on a conclu que lui ou sa famille avaient des domaines à
Langon. On voit par là combien il est naturel de supposer
que les prædia du frère de saint Paulin fussent situés dans
le voisinage de Langon. — " Histoire générale de Languedoc,
t. 1, p. 634, citée par Corpet, traducteur d’Ausone, de la
collection Panckoucke, t. 11, p. 439, et par P. de Labriolie,
Ausone. Un épisode de la fin du paganisme. La correspon-
dance d’'Ausone et de Paulin de Nole, avec une étude critique,
des notes et un appendice sur le christianisme d'Ausone,
in-16, Paris, 1910, p. 46, note 3. ‘ Opinion de Rabanis,
Étude sur scint Paulin, 1840, p. 13. — τ Opinion de Joseph
Scaliger, de Sanson, de dom Devienne et de Souiry, Études
sur saint Paulin, t. 1, p. 155 sq. — * Opinion de Vinet et de
P. de Marca. — " Opinion de Nolibois, dans L’Aquitaine,
4 et 11 juin 1865.— ἢ Ausone, Epist., XXIV, vers 79 56. —
M Ausone, Epist., xx1I1. — 15 Tamizey de Larroque, dans
Revue de Gascogne, mars 1873, p. 139.
1711
célèbre en son temps, n'ait laissé dans la contrée au-
cune trace apparente ?
«Le bourg de Moncrabeau est construit sur un
rocher, dont la base est baignée par la Baïse :. » Cette
description succincte nous autorise à admettre que
cette localité devait, par sa situation, mériter de
recevoir devant son nom le préfixe si généralement
usité au commencement du moyen âge pour désigner
les lieux élevés : Mons. « Bapteste étant à l’une des
extrémités de la commune de Moncrabeau ?, » cette
bourgade a pu s’appeler dès le rv° ou le ve siècle :
Mons-Ebromagus. « Magus est ungradical celtique
latinisé, qui a toujours été précédé de l’accent dans la
prononciation, de sorte que la voix a fait valoir à son
détriment une voyelle de soutien (ordinairement un 0)
dont il était précédé. Par là il n’est resté de toute la
terminaison que la consonne initiale m, au moyen de
laquelle s’est formé le son nasal rendu en français par
on, en, an. Argentomagus [a fait] Argenton (Indre) et
Argentan (Orne); Cassinomagus, Chassenon (Cha-
rente); Hebromagus, Bram, autrefois Brom (Aude);
Mosomagus, Mouzon (Ardennes); Noviomagus, Noyon
(Oise), Novion (Ardennes), Nouvion (Aisne), Nyon
(Suisse), Noyen (Sarthe); Ricomagus, Riom (Puy-de-
Dôme); Rolomagus, Rouen (Seine-Inférieure), Rouan
(Indre-et-Loire), Rom (Deux-Sèvres) *. Partois même
la nasale s’est perdue , comme dans Cisomagus,
Chisseau (Indre-et-Loire); Senomagus, Senos (Vau-
cluse). D’après ces principes, Monsebromagus doit
devenir Montebrom, et, lorsqu'il s’agit d’une localité
de Gascogne, on peut conjecturer, avec une grande
apparence de vérité, que l’e placé de la sorte a dû
tendre à s’accentuer davantage et à devenir un a.
C’est par cette transmutation de voyelles que le nom
analogue d’une localité voisine, Montrevel (Dordogne),
est devenu peu à peu Montravel. D'autre part, la
finale sourde om a dû tendre vers un son lourd et trai-
nant, et produire Montabroum, Montabroun, Monta-
broou.
« Arrivé à ce point, soit simplement Montebrom, en
s’en tenant aux seuls éléments incontestables, soit
Montabroun, en tenant compte des tendances du lan-
gage local, le nom devait subir un des accidents pho-
nétiques les plus irrésistibles des dialectes de ce pays-ci:
je veux parler du déplacement de l’r. Le latin camera
devient chambre dans les dialectes du nord; en gascon,
l’r se reporte en avant et fait crambe; pauper fait,
en français, pauvre, en gascon, praube. J. Quicherat
cite‘ Derventum devenu Drevant (Cher); Durcaptum
devenu Drucal (Somme) et L. Drouyn’, en étudiant
les rues de Bordeaux, trouve, dans les plus anciens
documents, la rue de la Cabrerie (Capra) qui devient
peu à peu la rue de la Craberie; il trouve ailleurs le
quartier de Sent-Cabrasi qui devient Sent-Crabasi.
D’après cette loi bien connue, Montebrom où Monta-
broun a dû devenir Montrebom ou Montraboun, et,
par suite de la confusion constante du { et du c, Mon-
crebom ou Moncraboun, ce qui se confond facilement
avec la forme gasconne actuelle Moncrabeu (Moncra-
beau) *. »
Aux déductions étymologiques fondées sur des
règles générales vérifiées à maintes reprises, la diplo-
? De Laflore, Rapport sur l'excursion du Congrès archéo-
logique aux ruines de Bapteste, dans Congrès archéologique
de France, xr11° session, 1874, p. 104, n. 32. — 3 Jhid.,
p.95, π, 37. — ? J. Quicherat, De la formalion française des
anciens noms de lieux, in-8°, Paris, 1867, p. 49. — 4 Jbid.,
p. 50. — * Voir, dans les divers volumes des Archives
historiques de la Gironde, cette forme exclusivement usitée
dans les temps un peu reculés du moyen âge. — ? Op.
CIE Dr 19, ? L, Drouyn, Archives municipales de
Bordeaux. Bordeaux vers 1460. Descriplion topographi-
que. " R, Dezeimeris, op, cil., p. 27-28, » Faugère
EBROMAGUS
1712
matique apporte une confirmation positive sous la
forme d’un acte daté de l’année 1283 et attestant la
forme Montcabrel, qui implique en gascon Moncabreu;
on ne saurait être plus rapproché de Moncrabeu et
Moncrabeau.
La villa Bapteste ne demande pas un si long raison-
nement pour se faire identifier. Au rve siècle, l'évan-
gélisation de l'empire romain s’opérait rapidement
grâce à l'adoption du christianisme comme religion
d'État par Théodose. Les évêques favorisaient l’im-
pulsion et multipliaient les édifices destinés au culte :
églises et baptistères. Entre amis on se communiquait
les plans, les descriptions, les distiques qu’on admirait
le plus. Paulin fournissait son ami Septime-Sévère
d'inscriptions appropriées au baptistère de Primuliac:
il ne semble pas trop hasardeux de supposer que lui-
même ait élevé un baptistère à Ebromagus, et ct
baptistère laissa son souvenir dans la villa Bapteste.
Le mot a persisté à travers les âges, comme persistent
en nos contrées d'innombrables vocables sous lesquels
ilest aisé de retrouver l’ancienne destination des lieux :
Lagleyze (ecclesia), Lacapère (capella), Molère (mole-
trina), Savonnières (saponaria), Moutiers (
rium); on en citerait bien d'autres encore dont les
découvertes archéologiques confirment l'indication.
Ce furent les conseils et l'influence de Beulé qui déci-
dèrent les fouilles entreprises à la villa Bapteste ».
Le plan de la villa est un vaste parallélogramme di-
visé en deux quadrilatères presque égaux et coupés
transversalement par un rectangle. Autour du rec-
tangle et des quadrilatères ouest, sont groupés, le long
de galeries symétriques, cinquante petits locaux
entourés de murs. Un grand couloir de 5 mètres de
large, ayant servi de portique couvert, occupe sur toute
la façade nord une longueur de 50 mètres. Il était pavé
de mosaïques, et les pierres de taille, également espa-
cées pour servir aux colonnes, sont encore en place. IL
en est de même d’égouttoirs en parements sur lesquels
tombaient les eaux du toit, avant de s’écouler dans
l’aqueduc qui longe cette partie de l'édifice. Sur les
cinquante locaux, qui ont été probablement des cham-
bres, et les quatre couloirs, vingt-deux chambres et
trois couloirs sont encore pavés de mosaïques ou em
conservent des traces. Le quadrilatère situé à l'est
consiste en une vaste cour, décorée sur tout son péri-
mètre d’une colonnade en pierre d'ordre dorique, dont
quelques bases de colonnes sont demeurées sur leurs
socles. Les salles exposées au midi et à l’ouest ont
presque toutes des hypocaustes.
On n’a pas trouvé trace de l’entrée principale, mais .
tout donne lieu de croire qu'elle était tournée à l'est,
conformément à la recommandation de Columelle.
Une large baie dans le mur antérieur a été mise au
jour dans l’axe même de l'édifice. Deux autres grandes
portes, dont l’une se voit encore, se faisaient face sur
les côtés. Nous avons ici une cour d'entrée avec ses
portes charretières, à l’usage d’une exploitation agri-
cole, et la loge du portier, réduit d’étroites dimensions
qui flanque une de ces deux portes.
L’aile nord de l'habitation ne servait que pendant
la saison d'été, on y allait vivre à la fraîcheur ; en hiver,
l'existence y eût été impossible, faute de moyen de
du Bourg, Mémoires sur les fouilles de Bapleste, dans
Congrès archéologique de France, X11® session, 1874,
p. 38-56; de Laflore, Rapport sur l'excursion du Congrès
archéologique aux ruines de Bapteste, ibid., p. 95; Reprise
de la discussion sur la villa de Baptesle, ibid., p. 172-176;
Leo Drouyn, Découverte d'une villa gallo-romaine, dans
Actes de l'Académie nationale des sciences, belles-lettres et
arts de Bordeaux, 1115 série, xxxv* année, 1874, p. 11-154
cf. Moniteur universel, 9 janvier 1872; Revue des sociélés
savantes des départements, nov. et déc. 1872; La Gironde,
14 oct. 1872, 23 oct, 1872; Le Monde illustré, 29 oct. 1872.
ñ
41713
_chaufrage. Ce qui distingue cette aile nord, c’est le
grand portique, promenoir de 50 mètres de long sur
mètres de large, exposé à toutes les brises; ce sont
aussi les mosaïques, plus soignées que dans le ‘reste de
l'habitation. L'aile du midi et l’aile de l’ouest offraient
des salles moins grandes, moins nombreuses, moins
glaciales surtout grâce aux hypocaustes aménagés
sous le pavement de la plupart d’entre elles, hypo-
ustes dont les cheminées d'appel demeurent visibles
dans les murs.
La villa a subi avec le temps des remaniements dont
trace subsiste, notamment dans la superposition de
ux mosaïques. Les objets découverts ont été recueillis
en grand nombre et, avec les mosaïques, concourent à
onner l’idée d'une maison de plaisance et d’une exploi-
tion agricole : fers de construction, ustensiles de mé-
ge, armes, pièces de harnachement, objets de toilette,
vases rustiques, d'innombrables débris de poterie noire
_et rouge de toute pâte et de toute forme. Une tête d’en-
fant d’un bon style, des fonds de vases où les noms
des potiers sont gravés en lettres grecques, deux chapi-
teaux composites en marbre blanc, une lampe en terre
Den le chrisme, des monnaies (200 pièces envi-
depuis Auguste jusqu’à Constantin.
l’est de la villa, une salle octogonale est suivie d’une
ibside trilobée, à laquelle s’amorce une grande salle;
t ici que se placeraient le sanctuaire et le baptistère.
ne peut mettre en doute la vraisemblance de ces
ces annexés à une installation importante : nous
ïons montré (voir DOMAINE RURAL) que les grands
maines ruraux de l'empire romain possédaient
non seulement des organisations paroissiales, mais un
ergé y était attaché. Il est plus que probable que tel
fut le cas du baptistère de la villa située à peu de
ance d’'Ebromagus et qui fit partie du patrimoine
saint Paulin.
H. LECLERCQ.
, ECCE HOMO.LAa représentation du Christ exposé
be après le supplice dela flagellation est, croyons-
is, unique dans les monuments de l’art chrétien pri-
f. Une fresque du cimetière de Prétextat, long-
ps interprétée comme le couronnement d'épines,
pouvoir être revendiquée, non sans vraisem-
ce, pour le baptême de Jésus dans le Jourdain;
ι contraire, aucun doute n’est possible sur l’interpré-
tion à donner d’une des scènes d’un anneau d'or
EBROMAGUS — ECCE HOMO 1714
recourant à l'emploi de l'or, de l'argent et d'autres
métaux. Tous les sujets sont empruntés à l’histoire
évangélique et figurent : l’Annonciation, la Visitation,
la Nativité, l’Adoration des mages, le Baptême du
Christ, l’Ecce homo, la Visite des saintes femmes au
tombeau. Toutes ces petites scènes paraissent inspirées
par des modèles anciens que nous avons maintes fois
rencontrés et décrits, sauf pour l’avant-dernière, qui
nous donne la première représentation d’un épisode
qu’on peut croire également inspiré par quelque mo-
dèle ancien. Le Christ, revêtu de la robe de pourpre en
signe de dérision, est gardé entre deux soldats debout,
à moins qu'on ne préfère admettre que l’un des person-
nages extrêmes porte le casque et la cuirasse, l’autre
étant un simple spectateur.
La beauté du travail technique, la symbolique et
l’histoire concourent à faire de ce minuscule objet un
précieux monument. Les scènes sont figurées à l’aide
de xnielles infiniment délicates. Dans la scène de
l’Annonciation, la Vierge Marie porte un vêtement
sombre, tandis que la robe blanche de l’ange Gabriel
est figurée au moyen de l’argent. Pour la Visitation,
le graveur, n’ayant que deux personnages à représenter,
s’est avisé de réduire le champ du rectangle par deux
croix grecques posées sur des piédestaux en argent. Il
est possible que, pour la Nativité, l’artiste ait voulu
figurer la grotte, auprès de laquelle on distingue la
Vierge debout et deux têtes — peut-être l’âne et le
bœuf ? — par-dessus. L'Adoration des mages n'offre
rien de particulier; le Baptème du Christ, conforme
aux données suivies traditionnellement par les artistes
chrétiens, offre à droite deux témoins que leur vête-
ment d'argent peut, à défaut d'ailes, faire supposer
des anges. La Visite des saintes femmes au tombeau
nous montre l’ange ailé et vêtu d'argent à droite, à
gauche deux femmes, l’une en vêtements sombres,
l’autre de teinte plus claire.
Le chaton est posé à plat sur le huitième pan de
l’octogone; il consiste en un disque dont la tranche à
double biseau porte, sur le biseau supérieur, ces mots
niellés occupant tout le pourtour (fig. 3899) :
+ OCGTITAONEYAOKIACECTEDbANOCACHMAC
ὡς ὅπλῳ εὐδοχίας ἐστεφάνωσας ἥμᾶς
sentence visiblement inspirée par le psaume v, verset
A
LUE
trouvé dans la banlieue de Syracuse, avec de nombreuses
monnaies, en 1872. Ce trésor, dont on tira plusieurs
65 d'or, comportait des bracelets qui furent emportés
€, beaucoup d'objets qui furent vendus à Catane,
meau byzantin acheté par le professeur Salinas et
depuis au musée de Palerme. L'anneau se com-
Ρ 6 d'un jonc octogonal et d’un chaton en or massif, le
tout du poids de 23,1 grammes; chaque pan de l’octo-
£one mesure Om009 de long sur 0"007 de large et,
malgré ces dimensions exiguës, le graveur est parvenu
à M représenter parfois jusqu'à cinq personnages,
,
ἢ © GUINNONÉTASRIA CECTEPSANCCACHMAC
3899. — Anneau d’'Eudoxie à Syracuse.
D'après The archæological journal, 1881, t. XXXVII,
Ρ. 154.
12, et où il est facile de voir une allusion à une princesse
nommée Eudoxie. On sait que ce nom a été porté par
une dizaine au moins de princesses byzantines depuis
le rve siècle jusqu'au xu°; en réalité, le choix se res-
treint entre Eudoxia Fabia, femme d'Héraclius Ier,
au début du vue siècle, et Eudoxia Macrembolitissa,
femme de Constantin XIII (Ducas) et ensuite de
Romain IV (Diogènes), au x1° siècle. Un intervalle de
quatre siècles semblerait largement suflisant pour
déterminer quelques particularités artistiques et des
détails techniques autorisant l'attribution de l'anneau
1715
à une de ces deux époques; mais les orfèvres byzantins,
obstinément attachés à des méthodes et à des modèles
immuables, sont parvenus à triompher des conditions
ordinaires imposées aux œuvres d'art. Les deux
Eudoxie ont eu leurs partisans; nous croyons que
c’est à l'épouse d'Héraclius que se rapporte l’anneau
découvert à Syracuse avec un trésor de monnaies
d’or à l'effigie de son petit-fils Constant II, qui, après
une tentative malheureuse pour transférer le siège de
l'empire de Constantinople à Rome, se réfugia en
Sicile, où il mourut en 668. Ce n’est là qu’une probabi-
lité, ou, si on préfère, une vraisemblance, mais la
technique n’y contredit pas; bien plus, sa perfection
justifie pleinement la conjecture d’après laquelle ce
bijou si délicatement travaillé fut destiné à un person-
nage de marque. La table du chaton laisse voir deux
personnages debout de chaque côté d’une figure cen-
trale, le Christ ou la Vierge. Celle-ci paraît être voilée
et ce détail favorise l’opinion qui y voit la Vierge en
vêtement sombre, tandis que le couple impérial est
vêtu d'argent. Le mariage et le couronnement d’'Hé-
raclius Ier et d'Eudoxie furent célébrés dans un même
jour : l'anneau a pu être destiné à commémorer ce
double événement 1.
" H. LECLERC.
ÉCHANGE. Les chartes d'échange (commula-
tiones, cartæ concambii) sont relativement nombreuses.
En voici quelques-unes parmi les plus anciennes. En
686, Réolus, évêque de Reims, donne à Bercaire, abbé
de Montier-en-Der, un village pour y construire un mo-
nastère de nonnes?; mais comme ce village appartenait
à l’Église de Reims, il donne en échange à cette Église
un autre village qu'ilavait acheté. Il y eut donc échange
cum consilio el consensu fratrum vel concivium Remen-
sium, id est omnis cleri et illustrium virorum infra
urbem commorantium. Cet acte porte nom d’epistola,
assez improprement du reste, puisqu'il n’est pas rédigé
selon la forme épistolaire ; mais il n’est pas rare, à cette
époque, de voir faire usage du mot epistola là où on
s’attendait à rencontrer carla. On y lit des impréca-
tions contre ceux qui ne respecteront pas les prescrip-
tions contenues dans la charte : que leur pouvoir soit
anéanti comme celui d’Holopherne, que leur puissance
soit brisée comme l'héritage d'Alexandre, qu'ils soient
frappés comme Sodome et Gomorrhe, que l’anathème
maranatha les atteigne jusqu’à l’avènement de Jésus-
Christ, qu'ils soient excommuniés du corps et du sang
du Christ, rendus compagnons du traître Judas qui
livra le Seigneur par un baiser, atteints de la lèpre de
Naaman qui gagna Giezi, que leur postérité entière
périsse en sa fleur, n’ait point de fruit ni de graine et
n’obtienne pas le pardon divin. Après cette série d’amé-
nités, l’acte est souscrit par deux évêques : Réole et
Ausoalde; quatre abbés : Pierre, Harmar, Hilduin,
Léocade; deux personnages non titrés : Amalgisile
et Bertohinde; le prêtre Gaudon, le notaire Calde-
mar.
Voici une charte d'échange dont les auteurs du
Gallia christiana ont eu connaissance ὃ, mais qui
dut, sans doute, être égarée à l’époque où Bréquigny
rassemblait les pièces de sa collection, qui a été re-
trouvée et publiée depuis. Le style, les formules,
l'aspect même assurent l’authenticité du document
tracé au calamus sur une petite feuille de velin très
mince, haute de 0 m. 30 et large de ὃ m.14 à 0 m. 17.
L'écriture est mérovingienne; peu d’abréviations, en-
trelacement des lettres, absence de toute séparation
ΤΑ, Salinas, Del real museo di Palermo. Relazione, ἡ. 57-
59, tavola À, ἢ. 1, reproduction en couleurs et de la grandeur
de l'original ; le même, dans Archivio storico Siciliano, nouv.
série, 1878, τ, 117, fase, 1; Babington, au mot Rings, dans
Smith and Checetham, Dictionary of christian antiquities,
τι ταν p. 1800; B, Lewis, Antiquities in the museum at Palermo,
ECCE HOMO — ÉCHANGE
1716
entre les mots. C’est un acte d'échange signé le 25
avril 697, troisième année du règne de Childebert III,
roi de Neustrie. Adalric, inluster vir, et Vualdromar,
dixième abbé de Saint-Germain-des-Prés, convinrent
pro bono pacis d'échanger un domaine contenant
environ neuf bonniers, bonnaria novem, c'est-à-dire
environ huit hectares ou seize arpents, possédés par
Adalric, au lieu nommé Marly, Mairilaco, dans le
pays de Poissy, in pago Penesciacinsi, et enclavé de
toutes parts dans les terres de l’abbé, contre un do-
maine d’une étendue indéterminée, situé au même
lieu, mais en dehors des terres abbatiales qui le bor-
naient d’un côté seulement. L’acte fut rédigé par
Sicharius, scribe ou chancelier de l’abbaye, lector, et
fut signé par Vualdromarus et par un autre abbé
nommé Baldoaldus et enfin par neuf témoins. Les
parties contractantes se transmettent la propriété
entière des domaines échangés, et se soumettent,
en cas d'infraction au contrat, tant pour eux que pour
leurs héritiers et successeurs, à des dommages et
intérêts d’une somme égale au préjudice causé (pares
pari); et, de plus, à payer au fisc, socio fisco, une
somme déterminée, mais dont le chiffre est complète-
ment illisible. Le tout sous la garantie de la formule,
eum slipulacione inlerposila. L’acte est daté : Actum
Beudechisilo valle, qui est Bougival, appelé plus tard
Carloval, à cause d’une pêcherie établie dans les
environs par Charles-Martel, et qui redevint ensuite
Bougival, au nom évocateur pour tous les Parisiens.
Quociens de conmutandis ribus licit orta est condicio,
eas sci[licel] lillerarum pagina debent [confi]rmare.
Cum inter inlustri viro Adalrico nec non et venerabili
viro Vualdromaro abbate, boni pacis placuit ad eo con-
v{enire] ut inter se et [parles] eorum conmutare debi-
rint, quod ila et ficirunt. [De]dit predictus vir Vualdro-
marus abba Adalrico terra plus minus bannaria….
in loco noncopant Mairilaco quod est in pago Penes-
ciacinsi [quod sunt] adfinis ab uno lalere et fronte
Bertino, ab alio latere Ansberto, a quarto viro terra
ipsius abbatis. Simili modo e contra dedil superdictus
vir Adalricus Vualdromaro abbali in reiconpensacione
bunnario nono in ipso loco noncopante Mairilaco quod
sunt adfi[nis] de lotas partis ipsius abbalis. Et com-
mulaturus quisque quod [aclcipil lenial, possediat,
vindat, donit, conmulit, vel quicquid exinde facire vo-
lueril liberum in omnibus pociantur arbitrium. Si
quis viro, quod fieri minimi credimus, si aliquis de
nos aut de heredibus vel socessoribus [nostris], contra
hanc epistola conmulacionis ambolare voluerit.… alia….
sed inferre pari pares ul una cum socio fisco…. lib.
genta debial esse multandus cum stipolacione interpo-
sila. Actum Beudechisilovalle, sub diæ quod ficit minsis
abrilis dies viginli el quinque, anno lercio rignum
domni nostri Childeberti gloriosi regis.
Vualdromarus, hacsi peccalor abba, hanc contuma-
cionem supscripsi.
Baldoaldus, ac si indignus abba, subscripsi —
Serenus religi el subsce.
+ In Dei nomene Ursinus, hac si indignus diaconus,
subs.
+ Chramlenus, ac si peccalor presbiler, rogilus subse.
Sign. + Leodonis — Adrirulfus subs. —- Bettolinus
subsc. — Sign. + Frumoaldo. — Sign. + Audromaro-
- Sign. + Martino.
Ego Sicharius liclor rogilus scripsi el subscripsi.
Autre lettre ou charte d'échange intervenue à la fin
du vue siècle entre les abbés Landerbercht et Mag-
dans The archæological journal, 1881, τι XXXVIN, p. 153-159,
n. IV, pl. non numérotée. — * Mabillon, Annal., t.1, append.,
p. 701 ; J. Pardessus, Dipl., chartæ, epist., leges, in-fol., Lute-
tiæ Paris.,1849,t.11, p. 201,n.ccccvr.—"* Gallia christ.,t. vit,
col, 421.— # A, Teulet, Charte inédite du septième siècle,
dans Bibl. de l'École des chartes, 1840, t. 11, p. 568-570.
Es
1717
noald!; elle est extrêèmement maltraitée. Chacune des
parties contractantes fait signer l’acte par ses témoins.
Quoiqu'il soit plein de lacunes, on y voit cependant
qu'il en fut fait deux exemplaires quorum unusquisque
suum habeal; ainsi chacun détenait son exemplaire.
On y fixe l’amende contre celui qui violera la conven-
tion, et une portion devait être au profit du fisc.
Un ancien cartulaire nous a conservé tout entier
l'échange fait, en 702, entre Pépin et sa femme Plec-
trude, d’une part, et, d'autre part, l’évêque de Verdun,
Armonius, et Anglebert, archidiacre de Saint-Vanne ὅ.
Sur cet acte, les huit témoins qui le souscrivent portent
tous le titre de comte.
On trouve des modèles conservés dans les anciens
formulaires *, où on n’a pas cessé de les imiter jusqu'au
cours du xre siècle. Ces actes étaient rédigés en double
expédition. Après une invocation, suivie parfois d’un
préambule, ils commencent par une formule telle que :
Placuit atque convenit inter N. et N. aliquid de rebus
nostris commulare, quod ila el fecimus. Deditl ilaque
ἮΝ... dedil e contra Ν... Après les dispositions, viennent
les clauses qui constituaient les garanties ordinaires
des contrats.
H. LECLERCQ.
ÉCHELLE DU CIEL. Les fidèles des premiers
siècles chrétiens semblent n'avoir envisagé l’accès du
ciel que par un procédé d'escalade. Nous les avons vus
représenter Jésus regagnant la demeure du Père par de
grandes enjambées ou avec le secours des anges; le pro-
phète Élie est maintes fois représenté sur les sarco-
phages emporté par de vigoureux coursiers sur un char;
enfin on voit recourir très prosaïiquement à l'échelle.
Le témoignage le plus ancien et le plus explicite se
rencontre au début du rr1° siècle, dans l’autobiographie
de sainte Perpétue, insérée dans les actes de son mar-
tyre. Tandis qu’elle se trouvait en prison, dans l’attente
de la comparution devant le juge, elle eut cette vision:
Video scalam æream miræ magniludinis pertingentem
usque ad cælum, et anguslam, per quam nonnisi singuli
ascendere possent : et in lateribus scalæ omne genus
ferramentorum infixum; erant ibi gladii, lanceæ, hami,
macheræ : ul, si quis neglegenter aut non sursum
adiendens ascenderet, laniaretur et carnes eius inhærerent
ferramentis. El erat sub ipsa scala draco cubans miræ
magniludinis, qui ascendentibus insidias præstabat, et
extlerrebat ne ascenderent. Ascendit autem Saturus prior,
qui postea se propter nos ultro tradiderat, quia ipse nos
ædificaverat, et tune cum adducti sumus præsens non
fuerat; et parvenit in caput scalæ, et convertit se et dixit
mihi : Perpetua, sustineo le : sed vide ne te mordeat
draco ille. Et dixi ego : Non me nocebit in nomine Jesu
Chrisli. Et desub ipsa scala, quasi timens me lente
ejecit caput, el quasi primum gradum calcarem, calcavi
illi caput. Et ascendi, et vidi spatium imm nsum horti,
el in medio. ".
Les meilleurs textes portent tantôt scala ærea,
tantôt aurea; le meilleur de tous (ms. Mont-Cassin,
ΧΙ siècle) ne donne aucune épithète; le ms. de Com-
piègne (Bibl. nat., fonds latin 17626) porte auream';
le ms. de Salzbourg : æream, et cette dernière forme est
probablement la plus acceptable; Aubé, qui a consulté
plusieurs mss de Paris, s’en tient à scalam erectam
À Mabillon, Annal., t.1, append., p. 702; Arch. nat., K,
tab. n. χιν; Scriptor. rer. Francicar., t. 1v, p. 665;
Marini, Papiri diplomatici, n. 129; J. Pardessus, op. cit.,
τ, ax, p. 219, ἢ. cecexxT. — * Wasseburg, Antiq. Belg.,
P: 110; P. Labbe, Miscellanea, t. 11, p. 434; Le Cointe,
Annal. Francor., t. αν, p. 384; Labbe, Collect, script. rer.
Franc..t.1v, p.680; D. A. Calmet, Histoire de Lorraine,t.n,
Preuves, p. 83; Mabillon, Annal., t. 11, p. 164; J. Pardes-
sus, ΟΡ. cit., t. 11, Ὁ. 259, n. ceccciv. — * E. de Rozière,
Recueil général des formules usitées dans l'empire des Francs
du Ve au Χο siècle, 3 vol., Paris, 1861-1871, n. 298-316.
ÉCHANGE — ÉCHELLE DU CIEL
1718
et la version grecque : χλίμαχα γαλχῆν, tandis que le
ménologe de Basile, au 2 février, résume et mutile
la vision, dans laquelle il parle de σχάλαν χαλχῆν ".
La signification symbolique paraît claire. Cette échelle
de fer part de la terre et atteint le jardin du paradis
où Dieu récompense la martyre. Celle-ci rencontre au
pied de l’échelle le dragon infernal, qu’elle écarte du
pied; néanmoins, son ascension va se poursuivre parmi
les périls qui la guettent à droite et à gauche sous
forme d'armes tranchantes:.
3900. — Échelle au cimetière de Priscille.
D'après Bull. di arch. crist., 1906, p. 41.
Une fresque de la première moitié du 1ve siècle con-
servée dans le cubicule des saints Marc et Marcellin,
au cimetière de Balbine, nous offre le même sujet à
peine modifié. Un homme gravit une échelle au pied
de laquelle s’agite un serpents£ (fig. 1229). Au pied de
l’échelle un champ d’épis ; peut-être a-t-il la prétention
d'indiquer le moment tout proche où la moisson va
être engrangée, à moins que ce ne soit simplement un
remplissage.
Au cimetière de Priscille, autre exemple d’une
échelle signifiant l’ascension de l'âme vers le ciel?
(fig. 3900).
La passion des saints Marien et Jacques, en 259,
nous présente un autre récit dans lequel l’échelle du
ciel se trouve rapprochée du souvenir de l'échelle
mystique de Jacob : Ostensum est, inquil, fratres,
tribunalis excelsi el candidi nimium sublime fastigium,
in quo ad vicem præsidis judex salis decora facie præsi-
debat, illic erat catasta non humili pulpitu, nec uno tan-
lum ascensibilis gradu, sed mullis ordinala gradibus
et longo sublimis ascensu. Et admovebantur confessorum
singulæ classes, quas ille judex ad gladium duci jubebat.
Ventum est ad me, lunc exauditur mihi vox clara et
immensa dicentis : Marianum applica! et ascendebam
in illum calastam, et ecce ex improviso mihi sedens ad
dexteram ejus judicis Cyprianus apparuil el porrexit
manum et levavit me in alliorem calastæ locum et arrisit
εἰ ail : Veni, sede mecum ὃ.
Cette échelle mystique de Jacob deviendra un
thème à développement chez les ascètes et les mys-
tiques. Si nous voulons atteindre au sommet de l’hu-
milité et à la perfection céleste par l'humilité de la vie
présente, il faut, par nos actes, dresser une échelle
semblable à celle que vit Jacob en son sommeil, que les
— 1 Passio 5. Perpetuæ, n.1v, dans J. Armitage Robinson,
The passion of St. Perpetua, in-8°, Cambridge, 1891, p. 66.
— 5 Jbid., p. 21-22. — ὁ J. Wilpert, Le pitture delle catacombe
romane, in-fol., Roma, 1903, pl. CL, n. 1, p. 445; La sco-
perta di due basiliche cimiteriali dei santi Marco e Marcelliano
e Damaso, dans Nuovo bull. di arch. crist., 1903, p. 47-49;
voir Dictionn., t. 11, col. 150, fig. 1229. τ. Marucchi,
Scavi eseguiti nel cimitero di Priscilla, dans Nuovo bull.
di arch. crist., 1906, p. 41, n. 10. ΣΡ. Franchi de’ Cavalieri,
La Passio SS. Mariani et Jacobi, n. νὰ, in-S°, Roma, 1900,
p. 54.
1719
anges gravissaient et descendaient. Montée et descente Ι
qui n’enseignent autre chose sinon qu'on descend par
l'orgueil et qu'on monte par l'humilité 1. L’échelle,
continue saint Benoît, c’est notre vie en ce monde
qu'un cœur humble élève à Dieu; les montants sont
notre corps et notre âme et les degrés sont ceux de
l'humilité. Cette comparaison aura tant de succès
qu'elle sera indéfiniment reprise et retouchée; ce mot
d'échelle s’attachera même à un saint personnage, Jean
Climaque, comme un sobriquet résumant son œuvre,
sa doctrine et désignant sa personne.
On pourrait recueillir les textes indéfiniment.
Sadoth, évêque de Séleucie et Ctésiphon, mort martyr,
est encouragé par son prédécesseur Simon. « J'ai vu,
raconte-t-il, cette nuit, une échelle dont la cime tou-
chaït le ciel. Là se trouvait saint Siméon, dans une
gloire infinie; moi, j'étais sur terre et il me criait :
« Viens vers moi, Sadoth, viens, ne crains rien. J'ai
« monté hier, à ton tour aujourd’hui ®. »
Enfin, les actes de saint Polyeucte gardent le sou-
venir de la vision de Perpétue, qui a brisé la tête du
serpent et gravi cette échelle de bronze qui monte
jusqu'au ciel 3.
H. LECLERCQ.
ÉCHELLE MUSICALE. Au vr: siècle avant
notre ère, les cantilènes grecques n'avaient pas de modu-
lations intérieures et jamais elles n’en eurent beaucoup.
Ce procédé fut imaginé afin de permettre à toute sorte
de voix et d'instruments de parcourir, sans dépasser
leur étendue ordinaire, les diverses octaves modales.
Telle qu'elle nous est parvenue, la nomenclature des
échelles transposées a été imaginée pour le chant choral
accompagné d’un ou de plusieurs instruments à vent,
lesquels sont naturellement à hauteur fixe.
On sait que les anciens ne connaissaient que le
chœur à l’unisson, quand il se composait uniquement
d'hommes adultes ; le chœur à l’octave, lorsqu'il était
chanté par des hommes et des enfants. Il n'existait
pas de chœurs mixtes composés de chanteurs des deux
sexes, mais, en certaines localités, des chœurs de jeunes
filles. Dans ces conditions, les mélodies chorales, quelles
qu'elles fussent, devaient, pour être exécutables, se
renfermer dans une étendue accessible à tous les genres
de voix. Cette étendue, les maîtres de la lyrique cho-
rale du vie siècle avant Jésus-Christ l'avaient fixée
entre les notes instrumentales N et F, signes qui se
=o
traduisent par — et LES dans la notation
moderne. La théorie et la notation grecques ne tiennent
compte que des voix d'homme : au temps d'Aristoxène,
les sons LE et formaient les limites extrè-
==
mes de l'étendue générale des voix et des instruments.
L'échelle facilement accessible aux divers genres de
voix féminines est placée par la nature une octave
plus haut que celle des voix d'homme. Quant à la hau-
teur absolue des sons, il faut admettre, ou bien que
les voix des deux sexes ont baissé depuis l'antiquité,
ce qui ne paraît guère probable, ou que le diapason
grec était d'une tierce mineure à peu près au-dessous
du nôtre. En eflet, l’octave commune à toules les voix
d'homme va aujourd’hui de ré à RÉ. Or les sept octaves
modales, étant chantées sans changer d'échelle tonale
(c'est-à-dire avec la même armure de clef), embrassent
un intervalle total de quatorzième. Pour les ramener
toutes au diapason fa — FA, il fallut naturellement
τς, Benoît, Regula, c. vu, P. L., t. LXVI, col. 374. —
2H. Delehaye, 5. Sadoth episcopi Seleuciæ et Ctesiphontis
acta græca, dans Analecta bollandiana, 1902, t. XXI, p. 144.
— BB, Aubé, Polyeucte dans l'histoire, étude sur le mar-
ÉCHELLE DU CIEL — ÉCHELLE MUSICALE
baisser les octaves modales qui, dans l'échelle commune,
dépassaient cette étendue à l’aigu, et hausser par
contre les octaves qui la dépassaient au grave. On attei-
gnit ce but en plaçant l'échelle commune à sept hau-
teurs diflérentes et l’on désigna chacune des sept
échelles tonales par le nom de l’octave modale qui s’y
fait entendre entre /a et FA.
Comme les sept sons de l'échelle diatonique et les
sept octaves modales, les sept tons s’enchaînent par
une série non interrompue de quintes, à partir du ton
hypolydien jusqu'au ton mixolydien ou vice versa.
Une notice de Plutarque, empruntée à un musico-
graphe inconnu, nous fait voir que, dans l’ancienne
lyrique chorale, le mode et le ton étaient inséparables
et se commandaient mutuellement. « Au temps de
Sacadas — 586 avant J.-C. — il existait {rois tons,
un pour l'harmonie dorienne, un autre pour la phry-
gienne, un troisième pour la lydienne. On dit que Sa-
cadas composa dans chacun de ces tons une strophe .
qu'il enseigna au chœur. La première strophe était
en mode dorien, la deuxième en mode phrygien, la troi-
sième en mode lydien. Le morceau fut surnommé
trimelès (à trois mélodies), à cause des changements de
l’échelle #. » Au temps de l'empire romain, une pratique
analogue semble avoir été en usage dans les chœurs
de la pantomime. Les sept tons y étaient utilisés, ce
qui rend probable l'emploi des sept modes. Ce fut
Aristoxène qui, après avoir commencé par établir le
système des sept échelles tonales, ajouta plus tard, tout
en haut, un huitième ton, simple reproduction, à
l’octave aiguë, du ton hypodorien. Situé immédiate-
ment au-dessus du mixolydien, le nouveau ton fut dé-
signé comme hypermixolydien.
Au vie siècle de notre ère, le sénateur romain Boëèce,
mathématicien savant, mais assez médiocre musicien,
ayant trouvé dans quelque manuel harmonique, mis
sous le nom de Ptolémée, les huit échelles tonales en
notes grecques, les transcrivit, sans y comprendre
grand'chose, dans son trop célèbre ouvrage De musica,
1. IV, ch. xv1, ναι. On peut dire que la conservation de
ce volume fut un véritable malheur pour l’art, car elle
eut pour effet de détourner la musique de sa route
pendant des siècles, de la fourvoyer en de stériles spé-
culations mathématiques et d’entraver jusqu'à nos
jours l'intelligence complète de la théorie musicale
des anciens. Ainsi que nous le voyons par son texte
embarrassé et vague, Boèce prit ces huit doubles octaves
pour des échelles modales, sans s’apercevoir que toutes
ont d’un bout à l’autre la même succession d’inter-
valles. Les moines érudits du 1x° et du x: siècle, s’en
fiant à leur oracle musical, eurent la malencontreuse
idée d'appliquer les huit dénominations tonales aux
quatre octaves authentes et aux quatre octaves
plagales de la théorie ecclésiastique. Or, comme la
série des tons et celle des modes suivent chez les Grecs
une marche inverse, le système modal se trouva entiè-
rement à rebrousse-poil. Mille ans ont passé depuis
lors, et la nomenclature de Notker et du pseudo-
Hucbald, retapée au xvi® siècle par Glaréan, est tou-
jours en usage parmi les plain-chantistes; elle fleurit
surtout dans l'outrecuidante Allemagne, tant protes-
tante que catholique, bien que partout ailleurs son
absurdité fondamentale ait été reconnue et proclamée
depuis longtemps 5.
Au premier où au n° siècle après Jésus-Christ, le
système Lonal d:s anciens atteignait ses limites défini-
tives : deux échelles transposées furent encore ajoutées
à l'aigu. En même temps, on imagina une division des
quinze tons en trois groupes symétriques, un groupe
lyre de Polyeucle, in-8°, Paris, 1882, p. 77. — ‘Plu-
tarque, De musica, €. VIN. — # Je cite et résume
F.-A. Gevaert, La mélopée antique dans le chant de l'Église
latine, in-8°, Gand, 1895, p. 17-31.
|
4721
principal au milieu, un groupe supérieur et un groupe
inférieur. Le système des quinze tons est enseigné par
la plupart des musiciens gréco-romains postérieurs au
rer siècle de l'ère chrétienne. Vers le milieu du vi: siècle,
Cassiodore, retiré dans son monastère de Calabre,
l'expose en détail dans le petit manuel de musique
composé pour ses moines ἡ, tandis que son contempo-
rain Boèce se contente de reproduire le système des
huit tons, en l’attribuant à Ptolémée.
H. LECLERCQ.
ÉCHOS D'ORIENT. Sous le titre d’'Échos
d'Orient. Revue bimestrielle d'histoire, de géographie
el de liturgie orientales, un groupe d’érudits français,
établis à Kadi-Keuï, créa et soutint pendant quelques
années un recueil estimable dont les études d’archéo-
logie chrétienne et de liturgie peuvent tirer un utile
parti. Après quelque incertitude dans la direction
au cours des deux premières années, la discipline
scientifique triompha et expulsa définitivement les
compositions poétiques ou soi-disant telles et les récits
d’allure romanesque. Une part de la revue était réser-
vée aux questions religieuses contemporaines du
monde oriental. Nous ne mentionnerons ici que les
travaux relatifs à l’antiquité chrétienne parus entre
1897 et 1911; après cette date, la revue est entrée
dans une période nouvelle et elle ne relève plus de
nos études.
1. 1897-1898. - 5. Vailhé, Voyage à Pétra, p. 3-11,
39-51, 70-79, 100-112; J. Germer-Durand, La voie
romaine de Pétra à Madaba, p 12-18, 52-55; R. Souarn,
Le 28e canon de Chalcédoine, p. 19-22, 55-59; J. Ger-
mer-Durand, L’épigraphie en Palestine, p. 79-82;
J-: Pargoire, Inscriptions inédites de Dorylée, p. 82-85;
A: Ε΄, Inscription coufique du Saint-Sépulcre, p. 90-93;
R. Souarn, La liste des patriarches de Constantinople,
d'après Éphrem (1313), p. 113-116; Germer-Durand,
L'inscription de Léonce et Théman, Ὁ. 117; J. Par-
goire, Environs de Chalcédoine, p. 145-147; J. Germer-
Durand, La voie romaine de Jérusalem à Nicopolis,
Ῥ. 162-168; L.H. M., Décret de Mahomet relatif aux
chrétiens, p. 170-171; C. B., Itinéraire de Bordeaux à
Jérusalem, p. 186-190; E. Bouvy, 5. Jean Chryso-
siome et 5. Isidore de Peluse, p. 196-201; J. Germer-
Durand, La basilique de Constantin au Saint-Sépulcre,
ΡῬ. 204-209; C. B. ,Justinien en Terre Sainte, p. 209-
214; E. B., Le Pentecostarion des grecs, 10 avril-5 juin,
p- 225; Les saints Kozibiles, p. 228-233; L. Heidet,
Rectification (à propos de l’Jtinéraire de Bordeaux
à Jérusalem), p. 237-239; E. Bouvy, Le cantique
funèbre d’Anastase, p. 262-264; J. Germer-Durand,
Épigraphie chrétienne. Inscriptions grecques du Mont-
Carmel, p. 272-274; A. H., Monastères de Bithynie.
Saint-Jean le Théologue de Pélécète, p. 274-280; C. B.,
Aux rives du Jourdain, p. 290-300, 330-330, 368-380;
J: Germer-Durand, Anciens poids trouvés à Jérusalem,
Ῥ. 301-303; 5. V., Les stylites de Constantinople p. 303-
307; J. T., La musique byzantine et le chant liturgique
des grecs modernes, p. 353-368; S. V., Saint Theo-
gnius, évêque de Béthélie, 425-522, p. 380-382.
11. 1898-1899. — S, V., Les écrivains de Mar-Saba,
P: 1-11, 33-47; 5. Vailhé, Les martyrs de Phounon,
p: 66-70; Ad. Hergès, Le monastère du Pantocrator, à
Constantinople, p. 70-88; 5. Vailhé, Les laures de saint
Gérasime et de Calamon, p. 106-119; J. Pargoire,
Date de la mort de saint Isaac, p. 138-145; S.Vailhé,
La province ecclésiastique d'Arabie, p. 166-179; G.
Jacquemier, L'extrême-onction chez les grecs, p. 193-
203; J. Pargoire, Étienne de Byzance et le cap Acritas,
Ῥ. 206-214; R. Souarn, Un texle de saint Épiphane,
ΟΡ. 214-216; A. Hergès, Le monastère des Agaures,
À De artibus ac disciplinis liberalium litterarum, dans
Gerbert, Scriptores, t. 1, p. 15-19.
ÉCHELLE MUSICALE — ÉCHOS D'ORIENT
1722
p- 230-238; J. Pargoire, Un mot sur les acémèles,
p. 304-308, 365-372; L. Petit, La grande controverse
des colybes, p. 321-331; S. Vailhé, Le monastère de
Saint-Sabas, p. 332-341; A. Calmels, Sainte Xeni à
Mylasa, p. 352-356.
τι. 1899-1900. — 5. Vailhé, Le monastère de Saint-
Sabas, p. 18-28, 168-177; F. Delmas, Zacharie le
rhéleur, Ὁ. 36-40; L. Petit, Nova el velera. À propos
d’une découverte liturgique (sacramentaire de Sérapion),
p- 50-51; 5. Pétridès, La préparation des oblats dans
le rile grec, p. 65-78; J. Pargoire, Les premiers évé-
ques de Chalcédoine, p. 85-91, 204-209; A. Palmieri.
Photius el ses apologistes russes, p. 94-106; S. G.,
Les ablulions chez les grecs, Ὁ. 106-108; J. Germer-
Durand, Proscynème d’un pèlerin à Hébron, p.142-143;
J. Pargoire, Les homélies de saint Jean Chrysostome
en juillet 399, p. 151-162; F. Delmas, Saint Passarion,
p. 162-163; 5. Petridès, L’antimension, Ὁ. 193-202;
S. Vailhé, Un évêché d'Arabie: Ainos, p. 220-223;
S. Bénay, Le monastère de la Source à Constantinople,
p. 223-228, 295-300; R. Souarn, Un empêchement
canonique du mariage chez les grecs, p. 257-262;
S. Vailhé, Les évêques de Philippes, p. 262-272; S. Pé-
tridès, Note sur une inscriplion chrélienne d’Amasée,
p. 273-278; L. Petit, Un nouvel « Oriens christianus »,
p. 327-333: S. Vailhé, Noles de géographie ecclésias-
tique : Hiérapolis d'Arabie, Zorava, Madaba, Con-
stantia, Ela, p. 333-338; R. Bousquet, Le culle de
saint Romain le mélode dans l'Église grecque et
l'Église arménienne, p. 339-342; 5. Pétridès, Un
tropaire byzantin sur un fragment de poterie égyp-
tienne, p. 361-367.
ιν. 1900-1901. — L. Petit, Euchologie latine εἰ
euchologie grecque. À propos d’une récente publication,
p. 1-9; S. Vailhé, Notes de géographie ecclésiastique :
Isaac de Nevé ou de Ninive ? Paremboles de Palestine,
Paremboles de Phénicie, Les deux Gabala de Syrie,
p. 11-17; L. Bardou, Sainte Golindouch, p. 18-20;
J. Pargoire, Les premiers évêques de Chalcédoine,
p. 21-30, 104-113; F. Delmas, Remarques sur la vie
de sainte Marie l'Égyptienne, p. 35-42; R. Souarn,
L'ordre, empéchement canonique du mariage chez les
grecs, p. 65-71; S. Pétridès, Quel jour Constantin,
fils d’Irène, eut-il les yeux crevés? p. 73-75; J. Pargoire,
Quel jour saint Joannice est-il mort? p. 75-80; B. Lau-
rès, La vie cénobitique à l’Athos, Ὁ. 80-87, 145-154;
F. Delmas, Les Pères de Nicée et Le Quien, p. 87-92;
S. Bénay, Quelques inscriplions chrétiennes, p. 92-95;
R. Souarn, La parenté spirituelle, empêchement cano-
nique du mariage chez les grecs, p. 129-133; L. Petit,
Les évêques de Thessalonique, p. 136-145, 212-221;
J. Pargoire, À quelle date l’higoumène saint Platon
est-il mort? p. 164-170; S. Terraz, Un pèlerinage à
Nazianze, p. 171-177; S. Pétridès, Le monastère des
Spoudæ à Jérusalem et les Spoudæ de Constantinople,
p. 225-231; J. Pargoire, Notes d’épigraphie, p. 244-
245: S. Pétridès, Les mélodes Cyriaque et Théo-
phanele Sicilien, p. 282-287; R. Bousquet, Les grottes
de Yarem-Bourgaz, p. 295-302; S. Pétridès, Le cou-
loir liturgique dans le rite grec, p. 320-325; A.Thibaut,
La musique instrumentale chez les Byzantins, p. 339-
347; J. Pargoire, Saint Iconophiles, p. 347-356;
5. Pétridès, Notes d'épigraphie, p. 3° ; S. Vailhé,
Saint Dorothée et saint Zozime, p. 359-363.
v. 1901-1902. — J. Bois, Les hésychasles avant le
XIVe siècle, p. 1-11; F. Delmas, Encore sainte Marie
l'Égyptienne, p. 15-17; 5. Vailhé, Les Apophtegmata
Patrum, p. 39-46; 5. Petridès, Note sur une lampe chré-
tienne, p. 47-49; J. Germer-Durand, Znscriplions de.
Beisan, p. 75-76; S. Vailhé, Jean Mosch, p. 107-116;
G. Bernardakis, Les ornements lilurgiques chez les
grecs, p. 129-139; J. Pargoire, Épitaphe d'une monta-
niste à Dorylée, p. 148-149; J. Pargoire, Saint Eu-
1723
thyme et Jean de Sardes, p. 157-161; P. Bernardakis,
Le culte de la croix chez les grecs, Ὁ. 193-202, 257-264;
S. Vailhé, Saint Romain le mélode, p. 207-212; S.
Pétridès, Chapileau aux monogrammes de Justinien
et de Théodora, p. 219-221; 5. Vailhé, La fêle de la
Présentation de Marie au Temple, p. 221-224; S. Pé-
tridès, Saint Syméon le nouveau stylite, mélode, p. 270-
274; J. Pargoire, La soi-disant épitaphe de la fille de
Bélisaire, p. 302-303 ; S. Pétridès, Fiole byzantine avec
inscription, p. 303-305; A. Thibaut, La musique in-
strumentale chez les Byzantins, p. 343-353; S. Vailhé,
Saint André de Crète, p. 378-387.
vi. 1903. — J. Germer-Durand, Topographie de
Jérusalem, p. 1-16, 161-174; P. Bernardakis, Les
appels au pape dans l’Église grecque jusqu’à Photius,
p. 30-42, 118-125, 249-257; S. Pétridès, Deux épi-
taphes byzantines de Gallipoli, p. 60-61; J. Pargoire,
Épitaphe d’une montaniste à Dorylée, p. 61-62; La soi-
disant épilaphe de la fille de Bélisaire, p. 62-63;
S. Vailhé, Jean le Khozibite et Jean de Césarée, p. 107-
113; J. Pargoire, Saint Méthode de Constantinople
avant 821, p. 126-131; Saint Méthode et la persécution,
p. 183-191; J. Pargoire, La Bonita de saint Théodore
Studite, Ὁ. 207-212; 5. Pétridès, Bureltes grecques,
p. 240-241; 5. Vailhé, L'ère d’'Eleuthéropolis et les
inscriplions de Bersabée, Ὁ. 310-314; J. Pargoire,
Sainte-Bassa de Chalcédoine, p. 315-317; ἃ. Quénard,
La basilique du Saint-Sépulcre, p. 354-366.
vit. 1904. — 5. Pétridès, La lettre de Psénosiris,
p. 17-21 ; J. P., Encore l’épitaphe montaniste de Dorylée,
p. 53-54; J. Germer-Durand, Topographie de Jérusa-
lem. Seconde partie. Depuis Hadrien jusqu’au xve siè-
cle, p. 65-75, 139-148; J. Pargoire, Sur une liste épis-
copale de Patras, p. 103-107; S. Pétridès, Un encensoir
syro-byzantin, p. 148-151; R. Souarn, La profession
religieuse empêchement canonique de mariage chez les
grecs, p. 194-168 ; Crescent Armanet, Anlique épitaphe
chrétienne de l’Æzanitide, Ὁ. 206-207; 5. Vailhé,
Encore l'ère d’Eleuthéropolis et les inscriplions de
Bersabée, p. 215-219; J. Gottwald, Épitaphe chré-
tienne de Chalcédoine, p. 262-263; M. Jugie, Les cho-
révêques en Orient, p. 263-268; S. Vailhé, Les lettres
spirituelles de Jean et de Barsanuphe, p. 268-276;
M. Thearvic, Photius et l’acathiste, p. 293-300; J. Gott-
wald, Épitaphe chrétienne trouvée à Péra, p. 328-329;
G. Mirbeau, Deux épilaphes chréliennes de lÆzanitide,
p. 329-332; S. Pétridès, Spoudæi el philopones, p. 341-
348.
vit. 1905. — J. Germer-Durand, Jnscriplions
grecques el lalines de Palestine, p. 12-13; 5. Vailhé,
Saint Barsanuphe, p. 14-25; J. Pargoire, Les LX sol-
dats martyrs de Gaza, p. 40-43; S. Vailhé, Les monas-
tères et les églises de Saint-Étienne à Jérusalem, p.78-86;
S. Pétridès, Amulelle byzantine en or, p. 148-149;
S. Vaïlhé, Jean le prophèle et Seridos, p. 154-160;
M. Théarvic, Aulour de l’acathiste, p. 163-166;
J. Germer-Durand, La tradition et la grotte de Saint-
Pierre à Jérusalem, p. 200-205; S. Vailhé, Introduction
de la fête de Noël à Jérusalem, Ὁ. 212-218; J. Pargoire,
Fragment d’une épitaphe juive de Nicomédie, p. 271-272;
S. Vaïlhé, Saint Abraham de Cralia, p. 290-294;
J. Pargoire, Léon, gouverneur du Kharsian el ves-
tarque, p. 301-302; L. Petit,« L’Asie Mineure» de
M. Strzygowski, p. 307-311; J. Pargoire, Épitaphe
chrélienne de Bennisoa, Ὁ. 329-334; S. Vailhé, La
maison de Caïphe et l’église Saint-Pierre, p. 346-349;
J. Pargoire, Un prélendu document sur saint Jean
Climaque, p. 372-373.
1X. 1906. -— J. Pargoire, Les monastères doubles
chez les Byzantins, p. 21-25; G. Gaude, Épilaphe
chrélienne de Lycaonie, p. 26-27; J. Pargoire, Date
de la mort de saint Jean Damascène, Ὁ. 28-32;
J. Pargoire, Saint Thaddée l' Homologète,
ÉCHOS D'ORIENT
p. 37-41; Ϊ
P. Khirlanghidj, Amulette byzantine en plomb, Ὁ. 77;
16 même, Poids, tessère et méreaux byzantins, p. 78-79 ;
le même, Objets de piété byzantins, p. 79-80; 5. Vaïlhé,
Un mystique monophysite, le moine Isaïe, p. 81-91;
J. Germer-Durand, Amulette contre le mauvais œil,
p. 129-130; 5. Vailhé, Origines de la fête de l Annon-
cialion, p. 138-145; J.-B. Rebours, Le temps dans
la musique byzantine, p. 145-148; J. Pargoire, Con-
stantinople. L'église Sainte-Théodorie, p. 161-165;
M. Jugie, L’épiclèse et le mot antitype de la messe de
saint Basile, p. 193-198; J. Pargoire, Épitaphes chré-
tiennes de Bithymie, p. 217-219; 5. Vaïlhé, Notes de
littérature ecclésiastique, p. 219-224; S. Pétridès, Saint
Romain le mélode, p. 225-226; J. Pargoire, Conslan-
tinople. Le couvent de l'Évergétis, p. 228-232; 5. Naïlhé,
L'Église maronite, du Ve au 1Χ5 siècle, p. 257-268, 344-
351; J. Pargoire, Saint Joseph de Thessalonique,
p. 278-282, 351-356; J. Pargoire, Constantinople. Le
couvent de l'Évergétis, p. 366-373.
x. 1907. — L. Dressaire, L'ancienne église de la
Nutrition à Nazareth, p. 31-41; M. Jugie, Le canon
de l'Ancien Testament dans l’Église byzantine, p. 129-
135; J. Pargoire, Constantinople. Le monastère de
L Évergétis, p. 155-167, 259-263; J. Pargoire, Œuvres
de saint Joseph de Thessalonique, p. 207-210; 5. Vailhé,
Origines de l'Église de Constantinople, p. 287-295;
P. de Meester, L'office décrit dans la règle bénédictine
et l'office grec, p. 336-344.
χι. 1908. — M. Jugie, Saint Jean Chrysostome el
la primauté de saint Pierre, p. 1-15, 192-202; J. Par-
goire, L'amour de la campagne à Byzance et les villas
impériales, p. 15-22; G. Bernardakis, Notes sur la
topographie de Césarée de Cappadoce, p. 22-27;
S. Vailhé, Le titre de patriarche æœcuménique avant saint
Grégoire le Grand, p. 65-69; J. Germer-Durand,
Glanes épigraphiques, p. 76-80; L. Petit, Un texte de
saint Jean Chrysostome sur les images, p. 80-81 ; 5. Sa-
laville, L'épiclèse d’après saint Jean Chrysostome et la
tradition occidentale, p. 101-112; 5. Vaïlhé, Saint
Grégoire le Grand et le titre de patriarche œcuménique,
p. 161-171; 5. Vailhé, Les évêques de Sinope, p. 210-
212; S. Vailhé, Sainte-Bassa de Chalcédoine, p. 227;
J.G.-D., Épigraphie de Palestine, p. 303-307; M. Jugie,
Le passage des dialogues de saint Grégoire relatif à la
procession du Saint-Esprit, p. 321-331; 5. Vailhé, Les
métropolilains de Chalcédoine, v-Xe siècles, p. 347-351.
x11. 1909. — 5. Salaville, Les fondements scriptu-
raires de l’épiclèse, p. 1-14; S. Vailhé, Les juifs et la
prise de Jérusalem en 614, p. 15-17; S. Pétridès, Les
« Kaprinoi » dans la littérature grecque, p. 86-94; S.
Salaville, Les églises Saint-Acace à Constantinople,
p. 103-108; S. Salaville, La liturgie décrite par saint
Justin et l’épiclèse,"p. 129-136, 222-227; 1. Gottwald,
Deux amulettes, p. 136-1137; L. Arnaud, L’exorcisme
de Tryphon le martyr, p. 201-205; S. Vailhé, Projet
d'alliance lurco-byzantin au Vire siècle, p. 206-214;
S. Salaville, Note de topographie constantinopolitaine.
La porte Basiliké, p. 262-264; J. Germer-Durand,
Un polycandilon byzantin découvert à Jérusalem,
p. 75-76, et À propos d’un polycandilon, p. 308-309;
S. Salaville, Le nouveau fragment d'anaphore égyp-
lienne de Deir Balyzeh, p. 329-335.
x. 1910. — M. Jugie, Formation de l'Église de
Chypre, p. 1-12; S. Salaville, La τεσσαραχοστὴ du
Ve canon de Nicée, 325, p. 65-72; P. de Puniet, À propos
de la nouvelle anaphore égyptienne, p. 72-76; M. Jugie,
Saint André de Crète et l'immaculée conceplion, p. 129-
133; S. Salaville, La double épiclèse des anaphores
égyptiennes, p. 133-134; E. Montmasson, Chronologie
de la vie de saint Maxime le confesseur, 580-662, Ὁ. 148-
156; S. Vailhé, Exécution de l'empereur Maurice à Ca- τ
lamich en 602, p. 201-208; S. Salaville, Les lexles grecs
du Te Deum, p. 208-213; S. Vailhé, Formalion de
1725
l'Église de Perse, p. 269-276; 5. Salaville, La consécra-
tion eucharistique d’après quelques auteurs grecs el sy-
riens, Ὁ. 321-325; S. Vaïlhé, Formalion du patriarcat
de Jérusalem, p. 325-336; 5. Pétrides, Inscription
d'Iconium et de Nicomédie, p. 336-338.
XIV. 1911. —— 5. Salaville, Consécralion el épiclèse
d'après Chosrov le Grand, p. 10-16; E. Montmasson,
La doctrine de 1 ἀπάθεια d’après saint Maxime, p. 36-41 ;
M. Jugie, Nestorius jugé d’après le livre d'Héraclide,
p. 65-75; 5. Vailhé, Formation de l'Église bulgare, p. 80-
89, 152-161; J. Pargoire, L'église Sainte-Euphémie
el Rufinianes à Chalcédoine, p. 107-110; M. Jugie,
La primauté romaine au concile d'Éphèse, p. 136-146;
M. Jugie, Sévérien de Gabala el le symbole athanasien,
p. 193-204; J. Germer-Durand, Inscriplion byzantine
de Scythopolis, p. 207-208; M. Jugie, L’épiscopal de
Nestorius, p. 257-268; S. Salaville, Tessaracoste,
carême ou ascension? p. 355-357.
H. LECLERCQ.
ECIJA. A Ecija, l’ancienne Asfigi, fut trouvé en
1886 un sarcophage chrétien en pierre calcaire, présen-
tant les dimensions suivantes : longueur 2m17, lar-
geur 060, hauteur 074. Il se trouvait à une pro-
fondeur de 5 ou 6 mètres sous le sol, d’où il fut retiré
ÉCHOS D'ORIENT — ÉCLAIRAGE DES ÉGLISES
1726
deux agneaux broutent l'herbe à ses pieds. Le car-
touche, séparé en deux fragments, donne :
TYMHN
Puis vient Daniel, debout, vêtu, les bras dans l’atti-
tude de la prière, entre deux lions. Une particularité
des plus rares, c’est l'indication de la fosse par deux
traits qui semblent d’abord un poteau et une balus-
trade. Sur le cartouche :
AANIHA
Ce monument pourrait appartenir au ve siècle; ilest
conservé au musée de Séville 1,
H. LEcLErcCQ.
ÉCLAIRAGE DES ÉGLISES. L'éclairage
employé dans les églises chrétiennes a dû comporter
des ustensiles sur le nombre, la forme et la disposition
desquels nous sommes médiocrement renseignés.
Pour la période tout à fait primitive, la période des
églises domestiques, nous ne savons rien et le contraire
aurait lieu de nous surprendre; ces installations de
fortune ont fait usage des moyens qui se rencontraient
sous la main et s’employaient dans l’intérieur de la
| maison romaine. Les réunions liturgiques se tenaient
3901. — Sarcophage d’Ecija.
D'après E. Huebner, Inscript. christ. Hispaniæ, Supplementum, Berolini, 1900, p. 55.
lors des excavations nécessitées pour la construction
d’une chapelle adossée à la paroi nord de la peroisse
de Santa Cruz. Le sarcophage était vide; mais sa face
principale présentait des sculptures intéressantes. C’est,
en allant de gauche à droite, un groupe de deux per-
sonnages dont l'identification est certaine, puisque cha-
cun d'eux est surmonté d’un cartouche avec son nom
écrit en grec (fig. 3901) :
ABPAA EICAK
Le sacrifice est imminent, car Isaac a les mains
liées derrière le dos, et le bélier à longues cornes se
trouve à côté d'Abraham. Un arbre indique que la
scène se passe dans la campagne, l'autel est prêt, le
feu allumé.
Ensuite, le Bon Pasteur, vêtu de la tunique, les
jambes nues, mais les pieds chaussés ; sur les épaules il
porte la brebis égarée, sans abandonner sa houlette;
1 Florez, España sagrada, Madrid, 1792, t. x, p. 71-130,
483-485 ; M. de Roa, Eciia, sus santos, su antiquidad eclesias-
tica y seglar, in-4°, Sevilla, 1629; cf. A. Florindo, Adicion
al libro de Eciia, in-4°, Sevilla, 1629; Lisboa, 1631; M.
Varela y Escobar et A. T. Martel y Torres, Bosquejo histo-
rico de la muy noble y muy leal ciudad de Ecija formado desde
sus primilivos Liempos, in-8°, Ecija, 1892; F. Fita y Colome,
à des heures variables; les chrétiens de Bithynie, ceux
d'Afrique se réunissaient pour chanter des hymnes au
Christ ou pour recevoir son corps et son sang à l'heure
de l'aurore, mais il y avait des assemblées nocturnes,
que remplissaient des lectures préparatoires à la litur-
gie célébrée à l’aube du dimanche; la décence et la
lecture imposaient un éclairage. Les calomnies répan-
dues contre les chrétiens voulaient faire croire que,
l’agape terminée, un chien était attaché au candélabre
éclairant la salle et, l'animal entraînant la lampe, tout
se trouvait après peu d’instants plongé dans l’obseu-
rité. L'auteur de l'Apocalypse, dont les visions sem-
blent offrir quelques indices de l'usage liturgique d’A-
sie Mineure, mentionne l'emploi d'un luminaire de
sept lampes; la réunion liturgique tenue à Troas par
saint Paul était, au dire des Actes des apôtres, bril-
lamment éclairée : erant aulem lampades copiosæ in
cϾnaculo.
Sarcôfago cristiano de Ecija, dans Boletin de la Academia
de la historia, Madrid, 1887, t. x, p. 267-273; E. Huebner,
Inscriptionum Hispaniæ christianarum, Supplementu
Berolini, 1900, p. πῃ. 370; J. Ficker, dans Mittheili
gen des rômischen Instituts, 1889, p. 77 sq.; le même, Di
ultchristlichen Bildwerke im Museum des Laterans, in-S”,
Leipzig, 1890, p. 148.
29,
1727 ÉCLAIRAGE DES ÉGLISES 1728
Au début du 1ve siècle, l'inventaire du mobilier
liturgique de l’église de Cirta (— Constantine) fait
mention de sept lampes d'argent, deux chandeliers,
sept petits candélabres d’airain avec leurs lampes,
onze lampes d’airain avec leurs chaînettes. Presque à
la même date, le canon 34e du concile d’Illiberis inter-
dit d’allumer des cierges pendant la journée dans les
cimetières. Les canons apostoliques, dont la rédaction
accueille des usages plus anciens, défendent aux fidèles,
clercs ou laïques, d'emporter de l’église une mesure
quelconque de cire ou d'huile.
L’éclat donné au culte chrétien à partir de la paix
de l'Église entraîne un développement considérable
du luminaire. L'extension du vaisseau des églises, la
durée des offices liturgiques, l'heure tardive de cer-
taines réunions, la célébration des matines en pleine
nuit sont autant de motifs de pourvoir à l'éclairage.
Prudence parle d’un candélabre sur lequel était posé
un récipient où trempait une mèche composée de fila-
ments de joncs enduits de cire. D’après ce poète, la
mèche dont on usait dans les lampes d'argile était
tissée de lin, et il nous apprend encore qu'on façon-
nait des torches avec des branches de pin desséchées
ou avec des étoupes imbibées de cire. Ailleurs il men-
tionne les cierges fichés sur les candélabres. Saint
Paulin avait introduit dans la basilique de Nole des
cierges peints dont la mèche de papyrus dégageait
en brûlant un parfum exotique. Mais le souci et le
luxe de l'éclairage se tournaient de préférence vers
les lustres. C’est encore saint Paulin qui s’extasie
devant les lustres suspendus par de longues chaînes de
bronze aux soffites et se balançant au milieu de la nef.
On aurait cru voir, dit-il, des ceps de vigne jetant au-
tour d’eux leurs tiges flexibles, des rameaux dont les
petits calices de verre ressemblaient aux fruits bril-
lants, ou bien, dès qu'ils étaient allumés, c'était
comme l’éclosion soudaine de fleurs printanières,
une jonchée de fleurs embrasées à travers l’espace,
radieuses étoiles dont les rayons pressés et l’abondante
lumière perçaient les lourdes ténèbres. Il arriva que
le lampiste de l’église de Nole se creva un œil dans
l'exercice de sa fonction; son accident nous ἃ valu de
précieuses indications archéologiques. Nous apprenons
qu'en enlevant la lampe, le jeune clerc avait oublié de
retrousser la corde de suspension; quand il revint
vers le lustre, au milieu de l'obscurité, un des crochets
de fer lui pénétra l'œil. Les lampes et les lustres étaient
suspendus au milieu de la hauteur de l’église. A
Djemila, en Afrique, le lustre se compose d’un petit
récipient central étoilé de cinq branchesrayonnantes; à
Nole, la lampe de verre était munie de trois oreillons
percés de trous dans lesquels s’inséraient autant de
crochets de fer, crochets flexibles, sans doute, afin
qu'ils pussent, livrés à eux-mêmes par l'effet du res-
sort, retenir la lampe. La mèche consistait en une tige
creuse maintenue au fond de la coupe par un petit tré-
pied de plomb; la partie inférieure de la coupe était
remplie d’eau. Certains vases étaient suspendus direc-
tement à une chaînette et se terminaient par un pied
ou par un bouton.
Le Liber pontificalis énumère les lustres et les lam-
pes offerts par Constantin à la basilique du Latran.
Outre l'habituelle prodigalité de l'empereur, on peut
noter la présence d'appareils peu différents de celui
retrouvé à Djemila : quatre couronnes avec vingt
dauphins en or pur, pesant chacune quinze livres. Un
lustre descendant du faîte avec cinquante dauphins;
un autre devant l'autel avec quatre-vingts dauphins;
un autre encore avec cent vingt dauphins; ensuite des
lampes, des candélabres et l'affectation d’une rente
à l'entretien de ce dispendieux éclairage composé
de cent soixante-neuf lustres, faisant 8 730 dauphins
ou lampes. La lampe d’Orléansville, en forme de basi-
lique, montre les dauphins espacés d'environ 0 m. 10 ;
si on reporte cette mesure aux lustres du Latran,
on obtient pour cinquante dauphins un disque de
5 mètres de circonférence et un diamètre d’environ
1 m.66; pour quatre-vingts dauphins, une circonfé-
rence de 8 mètres et 2 m. 66 de diamètre; pour cent
vingt dauphins, une circonférence de 12 mètres et
4 mètres de diamètre. Pour les lustres dont le Liber
pontificalis n'a consigné que le poids, on peut, à l’aide
d'une proportion, évaluer le nombre des dauphins et,
dès lors, les diamètres des couronnes. Prenant pour
point de départ le grand pharum d'argent, nous dirons
cent vingt dauphins pour 50 livres, soit soixante-douze
dauphins pour 30 livres et une circonférence de 7 m. 20
avec un diamètre de 2 m. 40 environ. Chaque dauphin
pesant 139 grammes, l’ensemble donne environ dix
kilogrammes, ce qui est proche des trente livres du
Liber.
Les lustres portaient généralement le nom de corona,
de pharus-cantharus. Si on observe les poids spécifiés,
on aboutit presque certainement à conclure que dau-
phins et chaînes de suspension étaient creux, ou bien
qu'un feuillet de métal précieux recouvrait une arma-
ture de fer. Pour loger ces cent soixante-neuf lustres
et candélabres dans la basilique constantinienne, on
aura probablement adopté des chaînes de suspension
de longueur différentes. Le Liber pontificalis entre
dans des détails assez précis au sujet du luminaire
de plusieurs basiliques; ce qui semble ressortir de là,
c'est la profusion des lampes et l’éclat de la lumière
dans les fonctions liturgiques. Les catacombes ne
connurent, à l’époque où s’organisaient les pèleri-
nages aux confessions de martyrs, rien de comparable.
Néanmoins, il est bon de rappeler que, parmi les in-
dices qui guidèrent M. De Rossi dans l'itinéraire des
fidèles vers les principales tombes saintes, les taches
de cire et les empreintes de cierges, ainsi que les résidus
huileux, permirent de noter les stationnements des
pèlerins.
A mesure qu'avance le cours du ve siècle, le bronze
se substitue aux métaux plus précieux, tels que l'or et
l'argent ; néanmoins, le luminaire ne s’en ressent qu’à la
longue ; outre les candélabres et les lustres, nous devons
signaler l'existence d’appliques. C’est que, les fidèles
ayant pratiqué, depuis une période très reculée, l'usage
d'accompagner la cérémonie des funérailles en tenant
un flambeau allumé — nous en avons des témoignages
à Carthage et à Chiusi — il fallait, la cérémonie ter-
minée, laisser le flambeau se consumer auprès de la
tombe. Pour cela, on usait de chandeliers, de bran-
ches et d’attaches; une fois le cierge brûlé, on en allu-
mait un autre, ou bien on mettait une lampe qui exi-
geait moins de soins et brülait plus longtemps.
On rapporte qu'aux funérailles de saint Germain
d'Auxerre (447), la multitude des lumières éclipsait
par son éclat les rayons du soleil. Le testament apo-
cryphe de l’évêque Perpetuus impose l'entretien per-
pétuel de lampes autour du tombeau de saint Martin;
la pièce est l'ouvrage d'un faussaire connu, mais
l'usage auquel elle fait allusion est attesté par d’autres
témoignages bien authentiques. Ces sortes de lampes
entouraient le sarcophage, puisque nous savons, par
une anecdote de Grégoire de Tours, qu'il était possible
de les atteindre avec la main. Un évêque d'Agde,
trop petit ou peu alerte, les brisa un jour à coups de
bâton. Ces lampes brûlaient nuit et jour; au contraire,
rien ne permet d'avancer que les lampes des lustres
suspendus au plafond des basiliques brûlassent en
dehors des offices liturgiques. La corde qui les rete-
nait s’enroulait autour d’une poulie et, comme nos
vieilles lanternes des rues, venait s’accrocher le long
de la muraille à l’aide d'un nœud passé dans un clou.
Parfois la lampe était munie d'une sorte de plateau
1729
ou de soucoupe destiné à parer aux accidents et à
empêcher l’huile de couler goutte à goutte sur la
mosaïque du pavement. Enfin, il y eut, semble-t-il,
des lampes allumées devant certaines images. Venance
Fortunat rapporte avoir vu une lampe brûler sous
l'image de saint Martin dans l’église Saints-Jean-et-
Paul à Ravenne. Cette lampe se trouvait, dit-il, au
pied de l’image, dans une niche réservée dans la
muraille. Cette lampe était un {ychnus, dont la flamme
nageait dans une coupe de cristal.
Un seul marbre chrétien en Gaule fait mention
du luminaire; sur un gros bloc de marbre blanc pro-
venant du château de Celeyran, près de Salles-d’Aude,
au nord-est de Narbonne, on lit, à la face postérieure,
dans une cavité ronde, large de 27 centimètres sur
16 centimètres de profondeur et entourée de quatre
trous de scellement, l'inscription suivante ! (fig. 3902) :
AIRILIQIAE
TÉCAS SIANI
LUE MART [NI
ISECVNDO
SCRIDEST
ΕΛ Προ μι
Ανκοίνμινμ |
ΠΩ
à SATRNINET |
3902. — Bloc de marbre du château de Celeyran.
D'après E. Le Blant, Nouveau recueil, p. 446.
Sanclorum marlyrum reliquiæ hic sunt Cassiani,
Marcelli, Martini, dedicatum anno secundo dedicatum
ab Hilario presbytero et donal basilicæ sanctorum, id
est Salurnini el Marcelli, domum ad caput pontis
pro luminaria sanctorum.
Sous le règne de Dioclétien, un groupe de chrétiens
d'Afrique fut martyrisé; on comptait parmi eux
Saturnin, Cassien et Martin; il faut y associer Cassien.
autre martyr d'Afrique, décapité avec Marcel ?. Le
prêtre Hilaire donna à la basilique placée sous le
vocable des saints Saturnin et Marcel une maison
située ad caput pontis, dont les revenus serviraient
aux frais du luminaire. La date de la dédicace : anno
secundo, est énigmatique; peut-être une année de
règne. Au bas, un signe douteux, peut-être une ancre.
D'après un diplôme daté de l’an 856, le nom de Saint-
1 Tournal, Catalogue du musée de Narbonne, in-8°, Nar-
bonne, 1864, p. 64; J.-P. Thiers, dans Bulletin de la com-
mission archéologique de Narbonne, 1891, p. 389-400;
E. Le Blant, Nouveau recueil, p. 446, n. 445. — * Ruinart,
Acta sincera, 1713, p. 301, 383. — * Gallia christiana, t. vi,
ÉCLAIRAGE DES ÉGLISES — ÉCOLE
1730
Saturnin-en-Licie désignait le territoire auquel appar-
tenait Celeyran ?.
Le testament d'Ermentrude, morte vers l’an 700,
le Polyptyque d’'Irminon mentionnent également des
legs pour le luminaire des églises *.
H. LECLERCQ.
ÉCOLE. - I. École maternelle. IL. L'école. IIL Le
local. IV. École enfantine. V. Le maître d'école. VL Un
maître d'école. VII. L'enseignement du calcul. VIII.
L'enseignement de la grammaire. IX. Mobilier scolaire.
X. Heures de travail. XI. Personnel. XII. Influence
chrétienne. XIII. École des rhéteurs. XIV. Entre pro-
fesseurs. XV. Entre étudiants. XVI. Une ville univer-
sitaire. XVII. Une école de rhétorique. XVIII Une
rhétorique chrétienne. XIX. Les écoles de la Gaule.
XX. Ausone. XXI. L'enseignement en Gaule au
ve siècle. XXII. L’ignorance en Gaule au vie siècle.
XXIII. L'école du palais mérovingien. XXIV. Les
professeurs. XXV. Les ouvrages. XXVI. Grégoire de
Tours. XX VII. Les écoles monastiques. XXVIII. Les
écoles épiscopales. XXIX. Saint Benoît. XXX. Cassio-
dore. XXXI. En Italie. XXXII. En Gaule. XXXIHII.
En Espagne. XXXIV. En Bretagne. XXXV. En
Irlande. XXXVI. En Armorique. XXXVII. En Angle-
terre. XXXVIII. Aldhelm. XXXIX. Bède le Véné-
rable. XL. Boniface. XLI. L'école d'York. XLII. ΑἹ-
cuin. XLIII. L'Académie et l’école du palais. XLIV.
École de Saint-Martin de Tours. XLV. Bibliographie.
I. ÉCOLE MATERNELLE. — L'école et l'éducation
sont deux sujets aussi étendus que difficiles à traiter.
Les théories s’y déploient à loisir; nous nous tiendrons
aux faits. Pendant toute la période de la première
enfance, le nouveau-né reçoit sous forme rudimentaire
les premières impressions qui demeureront à la base de
tout son développement physique; au moyen de gestes,
de similitudes, d’harmonies imitatives, parfois aussi
par les corrections, on éveille des notions, on inculque
des principes qui ne s’effaceront plus de sa mémoire et
dirigeront sa vie. Nourri, surveillé, défendu et stimulé
par sa mère ou par une femme qui la remplace, l'enfant
grandit au foyer, se familiarise, par la vue, par le con-
tact, par les innombrables expériences quotidiennes des
sens, avec les conditions de l'existence dont il entre-
prend la découverte. Initié progressivement à la satis-
faction de ses besoins les plus impérieux, qui, seuls, le
préoccupent d’abord, il éprouve bientôt le sentiment de
la curiosité, perçoit sons et couleurs, acquiert des rudi-
ments d’habitudes, essaie ses forces et, d’un regard de
convoitise, servi parun geste débile, commence la con-
quête du monde extérieur. Ses progrès ne concernent
longtemps que le développement des sens, l’'expérimen-
tation physique; ensuite, dès qu'une lueur de mémoire
annonce l’aurore de l'intelligence, les enseignements
appropriés provoquent, suggèrent, précisent, suivant
que l'instinct maternel pressent les progrès accomplis.
Ainsi se succèdent les exercices ingénieux, fragmen-
taires et empiriques qui constituent l'école maternelle à
sa période de divination. Les siècles et les institutions
en se succédant n’y ajoutent guère et les modifient à
peine.
Une période moins élémentaire s'ouvre vers la fin de
la deuxième année, au moment où l’acquisition du lan-
gage va permettre à l'enfant de franchir la barrière qui
lui interdisait le raisonnement. L'éducation maternelle
entre dans une phase nouvelle, où elle devra se tenir
prête à rendre compte du pourquoi des habitudes ac-
quises et des ordres imposés. Hygiène du corps, régle-
mentation du sommeil et des repas, propreté, modestie,
Instrumenta, p. 6, 7. — ‘ Pardessus, Diplomata, t. τι, p. 255;
Guérard, Polyptyque d’Irminon, t. 1, p. 117. Voir Ch. Lori-
quet, Essai sur l'éclairage chez les Romains ou Introduction
à l'histoire du luminaire dans l'Église, in-S°, Paris, 1853.
Voir plus loin, au mot GABATÆ.
politesse, soumission, bienséance, alternances du tra-
vail et des jeux, de l’activité et du repos, notions du
bien et du mal, connaissance et crainte de Dieu, tels
sont les éléments que nous rencontrerions dans les écrits
des mères si celles-ci avaient eu le souci de rédiger le
journal des épisodes quotidiens qui charmaient et
occupaient leur vie. Plus loquaces, les écrivains païens
nous apprennent de quels soins assidus se composait
cette première discipline familiale éprouvée par l'usage;
les auteurs chrétiens n’ont jamais abordé la description
de la chambre des tout petits. L'’improvisation y reste
maîtresse et s’accommoderait difficilement d’un pro-
gramme méthodique; les moralistes, déroutés, se ré-
servent donc pour plus tard. Dans les familles chré-
tiennes, les enfants sont associés à la prière commune,
initiés aux œuvres de charité et, à défaut de textes
formels, on peut croire que leurs ébats ne diffèrent pas
de ceux des camarades de leur âge, nés dans le paga-
nisme. Nous savons un peu mieux de quelles occupa-
tions se remplit la journée de ceux-ci: ils portent des
fleurs ou une navette d’encens dans les cérémonies du
culte, sont admis quelques instants aux réunions solen-
nelles de la famille, apprennent de menus ouvrages,
jardinage, ménage, couture, s’exercent à chanter, à
courir et arrivent ainsi peu à peu à l’âge où il faut ap-
prendre la lecture, l’écriture, le calcul, la déclamation.
La mère n’est pas seule à prendre soin des enfants
en bas âge. Caton se réserve d'apprendre la lecture à
son fils et, dans ce but, il écrit de sa main un livre d’his-
toire en gros caractères 1; Scipion a eu son père pour
premier maître ?, de même Atticus ὃ, οἱ Cicéron s'impose
le même devoir à l’égard de son fils 4 La coutume est
décrite par Pline : Erat autem antiquitus institutum, ut
a majoribus nalu, non auribus modo, verum eliam oculis
disceremus, quæ facienda mox ipsi ac per vices quasdam
tradenda minoribus haberemus... Suus cuique parens pro
magistro, aut cui parens non erat maximus quisque et
veluslissimus pro parente5. Ces leçons n'avaient rien
d’austère, l’âge des élèves ne comportant ni une véri-
table application ni une attention prolongée, car ce
sont encore des bambins, puisque Quintilien assigne
le début de ces exercices avant l’âge de sept 815 ",
l’âge des gâteries et des gronderies ; mais les parents
commencent à sentir le besoin de se faire suppléer
par des maîtres, qui ne sont le plus souvent, à vrai
dire, que des serviteurs de confiance qu'on se prête
entre amis, qu’on loue aux étrangers pendant quelques
heures chaque jour et qui exercent la mémoire, savent
de beaux contes, dessinent l’alphabet, font apprendre
des compliments. Le vieux Caton possède un de ces
esclaves instruits, dont il tire profit en qualité de
gardien d’enfants qu'il éduque, distrait et surveille.
Ces maîtres ne sont pas, à proprement parler, des
maîtres d’école, car le temps se passe auprès d'eux
plutôt en divertissements qu’en études : mais tout cela
dure peu de temps et il faut, tout de bon, se rendre à
l’école.
11. L'Écoze. — L'institution à laquelle nous don-
nons le nom d'école portait chez les Grecs le nom de
διδασχαλεῖον et chez les Latins celui de ludus. Quant à
la 5y0}1, que la transcription convertit en schola, d’où
est venu le mot français école, c'est un terme de signifi-
cation spéciale et restreinte. La σγολή, c’est le loisir
studieux de l’homme qui cultive son intelligence, c’est
Ja discipline librement acceptée, méthodiquement pour-
suivie en vue de l’acquisition supérieure de la sagesse.
Le terme ne s’est jamais appliqué à toutes les branches
de l'instruction, mais seulement aux plus élevées. Le
: Plutarque, Calo major, ©, xx. — * Plutarque, Scipio, 1,
xx, 56 ; οἵ, Æm. Paul., 6; Plaute, Mostellaria, vs 126. —
3 Cornelius Nepos, Aflicus, 1. — 4Cicéron, Ad Atlicum,
1. VIII, ep. 1v, 1. — 5 Pline, Epist., 1. VIII, ep. χιν, 4. —
4“ Quintilien, I, 1, 15. — ? Act., ΧΙΧ, 9. — # Pline, Epist.,
ÉCOLE
1732
mot schola apparaît pour la première fois dans les ou-
vrages de Cicéron, qui l'entend tantôt au sens de disser-
tation, tantôt au sens d'école; mais ce sens ἃ été peu à
peu étendu, d’abord aux hautes études en général, puis
au lieu même où elles s’enseignaient. Le plus ancien
témoignage que nous offre la littérature chrétienne de
l'emploi de ce mot se trouve dans les Actes, lorsque
saint Paul renonce à distribuer son enseignement dans
la synagogue d'Éphèse et se rend tous les jours, pour
instruire ses disciples, dans l’école d'un certain Tyran-
nos, χαθ’ ἡμέραν διαλεγόμενος ἐν τῇ σχολὴ Τυράννου 1.
Les Latins réservèrent cependant le mot schola pour
les études supérieures, les classes de grammaire et de
rhétorique, précisément celles qui s'étaient constituées
sous l’influence de l’enseignement grec. Nous en trou-
vons une preuve dans une lettre de Pline le Jeune à
Tacite, qui lui avait envoyé un livre à corriger : (me) {u
in scholam revocas, lui dit-il; or ce n’est pas à l’école
primaire qu'on juge et qu'on critique une œuvre litté-
raire, mais à l’école secondaire, chez le grammairien $.
Le mot vraiment latin qui servait à désigner le local et
les exercices d'instruction était ludus, applicable aux
divers ordres d'enseignement représentés par le primus
magisler, le grammaticus et le rhetor; toutefois, devant
la concurrence que lui fit schola, le vieux terme indigène
tendit à se spécialiser dans la désignation de l’école
primaire.
Était-ce une intention ironique qui avait fait donner
le nom de ludus, auquel s’attache l’idée de jeu, à un
endroit où l’enfance traverse ses premières désolations?
On ne sait. Le ratio studiorum des jeunes Romains
était-il si rempli d’agréments qu'il leur rendait aimable
des lieux qui ne le sont point d'ordinaire? Ou bien
quelque antique pédant s’était-il avisé que les exercices
pratiqués dans le ludus étaient un jeu pour l’intelli-
gence, une gymnastique pour l'esprit? N'’a-t-on pas
aussi parlé d’un jardin des racines grecques, par un jeu
de mots qui ne peut faire sourire que ceux qui ne
s’y sont jamais promenés? On pourrait multiplier
les conjectures sans résultat, puisque la réponse ne
nous sera jamais donnée. Ce qui est certain, c’est
que le mot ludus fut réservé de bonne heure à un
exercice impliquant le mouvement physique ou intel-
lectuel. On disait ludus gladiatorius, ludus mililaris,
ludus fidicinius, ludus saltatorius,suivant qu'on y forme
ou qu'on y exerce des gladiateurs, des soldats, des
joueurs de lyre, des danseurs. Le ludus lillerarius ou
ludus lillerarum”® n’est qu'un ludus de même nature
que les précédents, mais où l’on applique à lire, écrire
et compter.
III. Le LocaL. — L'État romain, si oppressif et si
inquisiteur à tant d'égards, qui proclamait comme
un dogme politique la subordination de l'individu à
l'État, s’interdisait toute intervention dans le domaine
de l'éducation scolaire. Son intolérance s’arrêtait au
seuil du foyer et ses finances n’y perdaient rien. En
abandonnant à l'initiative privée la charge et les frais
de l’enseignement, il se privait sans doute d’un puissant
moyen d'action par le façonnement des jeunes intelli-
gences, mais surtout il réservait des ressources pécu-
niaires immenses qui se fussent dissipées en construc-
tions d’édifices et en subventions de personnel. On
comprend alors que le maître, qui risquait l'aventure,
fit modestement les choses : ilse contentait de louer, en
bordure sur la rue, un petit local appelé pergula. C'était
un industriel comme un autre, il tenait « boutique
d'instruction ».
La pergula est un appentis à demi-ouvert, attenant à
1. VIII, ep. vu, 1; cf. E. Jullien, Les professeurs de liltéra-
ture dans l'ancienne Rome et leur enseignement depuis l'ori-
gine jusqu'à la mort d'Auguste, in-8°, Paris, 1885, p. 114.
— * Plaute, Mercat., 11, 11, 32; Tite-Live, Hist., 1. III,
ΟΥ̓Χ ΟΣ, δι αν, δ,
1733
“une maison ou à une boutique :; c'en est le prolonge-
ment, l'annexe, la saillie, nous la nommerions aujour-
d'hui auvent, véranda, échoppe ou hangar, suivant le
degré d'élégance que nous lui reconnaîtrions ; quoi qu'il
n soit, elle était couverte, mais non fermée latérale-
t. C’est dans une pergula que les peintres expo-
e oponebat in pergula transeuntibus ?, car il existait des
pergulæ publicæ qui étaient données en location comme
tabernæ *. Maïs la pergula ne doit pas être confondue
ec la {aberna. Sur les annonces de logements à louer,
on prend soin de les distinguer : LOCANTVR BAL-
VM: VENERIVM: ET: NONGENTVM:TABERNAE:
PERGULAE “, et:
LOCANTVR EX K IVLIS PRIMIS TABERNAE
_ CVM PERCVLIS SVIS ET CENACVLA
5 EQVESTRIA ET DOMVS..
— Les pergulæ magistrales $ et la pergula où Crassicius
“donne ses leçons ne sont que des écoles installées dans
des boutiques : in {abernis litterarum ludi erant τ: il en
«est de même à Faléries : εἰ {abernis aperlis proposila
unia in medio vidit, intentosque opifices suo quemque
operi, et ludos lilterarum strepere discentium vocibus ὃ,
toutes besognes auxquelles on vaque publiquement en
e des passants. Une fresque trouvée à Herculanum et
ée au musée de Naples nous montre une école
ée sous un portique soutenu par des colonnes
entre elles par des guirlandes (voir Dictionn.,
, Col. 1223, fig. 2727). Tout cela peut être exact,
ce gracieux décor a dû être exceptionnel et les
oles primaires s’installaient à moins de frais sous un
ngar. Π va sans dire que des pergulæ pouvaient être
allées un peu au-dessus du niveau de la rue ou sur
t d’une {aberna ou d’une maison. Le premier cas
visé par ce texte : Nam et cum pictor in pergula
ipeum vel tabulam expositam habuisset, eaque excidisset
anseunti damni quid dedissel, Servius respondit….
oportere actionem*. C’est du second que parle
étone : Theognis mathematici pergulam ascenderat 1°,
r le passage montre qu'il s’agit d’un observatoire
rologique, et les gloses ὑπερῶον, ὁροφή, indiquent
ur pergula le sens de « construction superposée à un
t ». Mais au sens de galetas ou mansarde d’une insula,
ne rencontre ce mot que dans un passage allégorique
Tertullien 11: Etiam creatori nostro Enniana cenacula
ædicularum disposita sunt forma, aliis atque aliis
gulis superstructis et unicuique Deo per totidem scalas
ibutis quot hæreses fuerint. Meritorium factus est
ndus, insulam Feliculam credas lanta tabulata
brum. Illic enim Valentinianorum Deus ad summas
tegulas habitat. Une constitution de Théodose le Jeune
crit les pergulæ ou cellæ (voir ce mot) des professeurs
mme des locaux disposés en vue de la rue, et, dans
ntérêt des maîtres autorisés, elle prescrit de les fer-
: Universos, qui usurpantes sibi nomina magistro-
in publicis magistrationibus cellulisque collectos
ndecunque discipulos circumferre consueverunt, ab
alione vulgari præcipimus amoveri τ. En Grèce
5 l'enseignement se pratiquait dans la rue : οἱ γὰρ
| γραμμάτων διδάσχαλοι μετὰ τῶν παίδων ἐν ταῖς
ἴς χαθῆντα: 15, On 56 bornait à tendre quelques toiles
n pilier à l’autre, mais ces tentures n'empê-
ΟΣ Pergula vient de pergere, continuer, comme fegula de
ῃ — ? Pline, Hist. nat., 1. XXXV,c.LXxXXIV. —* Code
dosien, 1. XIII, tit. rv, lex 4. — “ Corp. inscr. lat., t.1v,
n°1136. —" Jbid., t. 1v, n. 138. — " Vopiscus, Saturn., 10.
= Tite- Live, L III, c. xz1v, 6. — " Ibid., 1. VI, c. XXV, 9.
ADigeste, 1. IX, tit. ur, lex 5, n. 12.—° Suétone, Octav., 94.
M Tertullien, Adv. Valentinianos, e. ναι, P. L., t. nt, col.
.— M Code Théodosien, 1. XIV, tit. 1x, lex 3. — "" Dion
sostome, Oral., XXI, p. 493. — # Martial, χαὶ, 57, 5;
ÉCOLE
nt leurs tableaux à vendre : (Apelles) perfecta opera .
1734
chaient guère les bruits de la classe d'arriver jusqu'aux
passants 14,
IV. ÉCOLE ENFANTINE. — Un écolier du rv* siècle
nous a laissé la description de l’école enfantine où, avec
d’autres petits Africains et Numides alignés, il débutait
dans l’étude du rudiment. Toutes les villes, même les
simples bourgades du Tell, avaient alors leur école;
celle de Thagaste ne devait pas être différente des
autres. Au signal du maître, tous les bambins repre-
naient en chœur : « Un et un font deux, deux et deux
font quatre, » etle glapissement des jeunes voix emplis-
sait la rue entière®. « Oh! l’odieuse chanson, » pensait
l’un de ces petits à qui la leçon d’arithmétique était
le présage de la férule. Beaucoup plus tard, devenu une
gloire de l’Église et un flambeau de l'humanité, saint
Augustin revenait avec complaisance sur ces souve-
nirs. «Je fus, disait-il, envoyé à l’école pour y ap-
prendre à lire. Pour mon malheur, je ne comprenais
pas l'utilité de ce travail. Cependant, si j'étais pares-
seux à apprendre, j'étais battu, ce que les grandes
personnes trouvaient fort juste. » L’atmosphère chré-
tienne qui commençait à pénétrer la société tout
entière agissait même sur les petits païens et Augustin
— qui avait probablement entendu sa mère célébrer
la puissance de Dieu — recommandait à cet inconnu
secourable ses petites affaires : « Je commençai, tout
enfant, dit-il, à m'adresser à vous, mon Dieu, comme à
mon appui, mon refuge. Je déliais les nœuds de ma
langue pour vous invoquer; et, tout petit encore, mais
avec une grande ardeur, je vous priais de ne pas me
laisser donner le fouet à l’école. Et, quand vous ne
m'écoutiez pas, mes maîtres et même mes parents, qui
cependant ne me voulaient pas de mal, se riaient de ces
coups qui me paraissaient à moi le malheur le plus
grand et le plus terrible. Et cependant je ne cessais de
faire des fautes, soit dans la lecture, soit dans l'écriture,
soit dans les leçons que l’on exigeait de moi#.» Une
des raisons de ces fautes persistantes était la fâcheuse
habitude du bambin et de ses camarades de faire usage
entre eux des patois indigènes, mais le maître y perdait
son latin, car il lui fallait surveiller au moins autant
qu'instruire. Augustin mâchonnait distraitement les
récitations, laissait courir les leçons sans y prêter atten-
tion, ne songeant qu’au coup à faire pour gagner la
partie de balle qui allait suivre l’insipide leçon. Avec
les années, l’étourderie ne ferait que varier d'objets.
« Je brûlais, ajoute Augustin sorti de l’enfance, de voir
des spectacles et ces jeux réservés aux hommes faits 17.»
La classe s’ouvrait par la récitation des leçons.
« J'étais forcé, continue Augustin, d'apprendre de mé-
moire les aventures de je ne sais quel Énée, de pleurer
sur Didon qui se tue par amour 1. » Le latin épuisé, on
passait au grec. « D'où venait donc mon aversion pour
la iangue grecque, où je trouvais cependant les mêmes
fictions? Car Homère sait admirablement tisser de
semblables fables ; rien de plus doux que ses mensonges
poétiques et cependant il était amer à mon enfance #, »
« Je crois que les enfants grecs forcés d'apprendre
Virgile y trouvent autant de dégoût que moi dans
Homère. Sans doute, ce qui répandait pour moi tant
d'amertume sur la douceur des fables grecques, c'était
la difficulté de savoir entièrement une langue étrangère.
Je n’en connaissais vraiment pas un mot; la terreur et
le châtiment m'obligeaient seuls à l’étudier #,» Ses
Confessiones, 1. I, ce. ΧΠῚ. — *S. Augustin,
Confessiones, 1. I, e. xum, P. L., τὶ XXXN, col. 670.— 4 Jbid.,
1. I, c. 1x, P. L., t. XxxXu, col. 667. — ν΄ Jbid., 1 I, c. x, col.
668. — 14 Jbid., L. I, a col. 670. — 1° Jbid., 1. 1, ©. χιν.
col. 671. — * Ibid, I, ce. xiv, col. 671; cf. Ο. Rottman-
ner, Zur RS RU des heil Augustinus, dans Theolo-
gische Quartalschrift,in-S°, Tübingen, 1895, t.LxXxvI, fase. 2
il ignorait l'hébreu et le syriaque, mais savait suflisam-
ment le punique.
S. Augustin,
préférences s’adressaient à l'étude de Térence, un com-
patriote, et des scènes de Τ᾽ Énéide ayant Carthage pour
théâtre. « J'apprenais tout cela avec plaisir, j'en faisais
mes délices; et l’on m'appelait un enfant de belle
espérance 1.»
Les leçons récitées, on expliquait la grammaire et on
corrigeait la prononciation. La grande affaire consistait
à s'exprimer sans commettre de barbarisme ni de solé-
cisme : « Je craignais fort de pécher contre la gram-
maire; et, quand je m'étais trompé, je regardais jalou-
sement ceux qui réussissaient mieux que moi“. »
C'était une autre difficulté notable de réprimer l'accent
que les intonations vicieuses et les dialectes locaux
avaient imprimé à ces jeunes gosiers. La suprème
élégance consistait, pour un Africain, à perdre entière-
ment l’accent africain. On se corrigeait avec passion et
on épiait malicieusement les fautes que le maître lui-
même laissait parfois échapper, car « même les hommes
chargés de conserver et d'enseigner les antiques règles
des sons, prononcent parfois, contre les lois de la gram-
maire, le mot homme, hominem, sans aspirer la pre-
mière syllabe : ominem *. »
Ces écoliers apprenaient l'alphabet au moyen de
lettres d'ivoire; nous possédons sur ce point les té-
moignages de Quintilien # et de saint Jérôme*: plus
modestement on leur donnait des lettres en pâte,
qu'ils croquaient à belles dents, et Horace y fait
allusion ὃ :
Ut pueris olim dant crustula blandi
Doctores, elementa velint ut discere prima.
La méthode était efficace et on la retrouve mention-
née chez les Celtes, dans une ancienne Vie de saint
Colomba conservée par le Lebar Brecc : « Quand vint
pour [Colomba] le temps d'apprendre à lire, le prêtre
alla trouver un certain devin qui demeurait dans le
pays, pour lui demander quand il serait bon que l’en-
fant commençât à apprendre. Le devin examina le ciel;
puis il dit : Écris pour lui maintenant son alphabet.
On l’écrivit sur un gâteau 7.»
On a retrouvé des moules d'abécédaires $, mais on ἃ
surtout retrouvé des alphabets en grand nombre (voir
Dictionn., t. 1, col. 54), tantôt tracés pour servir de
modèle parle burin ou le ciseau d'un praticien, tantôt
esquissés par la main inexperte d'un enfant. Pour
apprendre à lire,les maîtres suivaient le mécanisme
décrit par saint Jérôme : laque Pacatula nostra….
litterarum elementa cognoscat, jungat syllabas, discat
nomina, verba consociel, atque ut voce tinnula ἰδία
meditetur, proponantur ei crustula mulsa præmia et
quidquid gustu suave est, quod vernat in floribus, quod
rutilat in gemmis, quod blanditur in pupis acceptura
festinet ".
Pour apprendre à écrire, l'enfant s’exerçait d’abord
à suivre au slilus les caractères tracés dans la cire ou
gravés sur une planchette : lileras præformalas perse-
qui ®, Le maître lui dirigeait la main !; plus tard,
l'enfant s’enhardissait, traçait des alphabets et copiait
1 Confessiones, 1. I, ο. Xiv-xv1, P. L., t. XXXI1, col. 671.
—? Jbid., 1. I, c. x1x, P. L., t.xXxXI1, col. 674. — 3 S. Au-
gustin, Confessiones, 1. 1, ©. xXvin, P. L., t. ΧΧΧΙΙ, col.
673. — 4 Quintilien, Instit. oral, 1. 1, c. 1, n. 26. —
ες Jérôme, Epist., cvir, 4, P. L., τ, xx, col. 871.—* Horace,
Satir., 1,1, vs 25-26. — ἴ H. Gaïdoz, Les gâteaux alphabé-
tiques, dans Mélanges Renier, 1887, p. 1. 8 Corp. inscr. lat.,
t. x, n. 8064; voir Dictionn., t. 1, col. 56. — "5, Jérôme,
Epist., cxxvIm, 1, P. L,, t. xx,col. 1096.— 15. Quintilien, 1,
xIV, 31; cf. Vopiscus, Tac., 6. — *! Quintilien, 1,1, 27. —
1? Sénèque, Epist.,xCIV,51.— Ὁ" H. R. Hall, Coptic and Greek
texts of the christian period from ostraka, stelæ, elc., in Bri-
tish Museum, in-4°, London, 1905, p. 35, pl. 28, n. 21379;
p. 56, pl. 43, n. 14281; cf. H. Leclercq, Devoirs d'écoliers,
d'après une tabla et des ostraka, dans Bulletin d'ancienne
littérature et d'archéologie chrétiennes, 1913, t. 11, p. 209-213
ÉCOLE
| des modèles, proposila %. L'Égypte nous ἃ conservé
dans son sol sablonneux bon nombre d’exercices d’éco-
liers : alphabets, pages d'écriture, devoirs et composi-
tions. Généralement, au début de la première ligne,
l'enfant trace une croix ou un chrisme. Les exercices
sont assez variés. Tantôt ce sont des lettres sans suite
et, au bas, une ligne ornée, un essai malhabile d’orne-
mentation, ensuite les lettres art, peut-être le visa αἰ
maître ἢ; tantôt un abécédaire syllabique,par exemple:
Ta®, ae, ae, oear; et le reste 4: tantôt cet
exercice E :
“ΕΠ ἢ
ΕΡΉΝ ΒΝ Ὸ
Β ΖΚ ΖΦ ΟΣ
πὸ π ἶν, Ὁ. τὸ
A © M IT Y &
ET QE =
qui nous montre le grec et le copte enseignés en même
temps; de même, sur un autre ostrakon, les alphabets
sont rapprochés 15. Enfin, nous possédons les travaux
des « tout petits », une mème lettre reproduite infati-
gablement, le B par exemple, avec quelques pâtés,
comme bien l’on pense #.
Un ostrakon du Musée Britannique nous montre une
conjugaison en grec et en copte !$ :
διὸ Hrarcaho
διὸ RIHATCARO
διδασχε! qaTcabo
διδασχομεν THMATCARO
διδασχετε TETHMATCA RO
διδασχου: CEMATCAÈO
εδιδαξα arrcaho etc.
Un autre os{rakon sur calcaire, de la même collection,
appartient à une classe intermédiaire. L’écolier n'en
est encore qu'à copier des mots dans l’ordre alphabé-
tique, et il les écorche de son mieux !* :
Face : υπερθασιλινος Revers: φιλοθανασια
ὑπομηνιματικος φησψοσυνηγοτης
υποστηριηματος γαλεθδαλουΐα
φαρμαδ... μενος γαρτονραγματαὰ
φιχαχτηστιανος
φιλοτησφισματ.
γαλιν οφοριον
γλαμηδοφοριμενος
Β Il faut tout corriger, sauf un seul mot : ὑπερθασι-
λιχός — ὑπομνηματιχός — ὑποστηρίγματος — φαρμαχ...
μένος --- φιλοχριστιανός --- φιλοψηδίσματος --- ὀ φιλα-
θανασία --- φισχοσυνήγορος 9 --- χάρτων ῥήγματα --
γαλινοφύριον --- χκλαμυδοφορῶν "".
V. LE MAITRE D'ÉCOLE. — Le maître élémentaire,
litterator où γραμματιστής *?, humble et précieux colla=
borateur des parents, initie l'enfant aux connaissances
modestes et indispensables; c'est celui qu’on nommait
autrefois le « maître d’école » et qui est devenu aujour-
d'hui l’«instituteur primaire. On l'appelle alors
— MR. H. Hall, op. cit., p. 35, pl. 28, n. 31387. — 15 Jbid:,
p. 35, pl. 28, n. 31663. — 15 Jbid., p. 36, pl. 29, n. 26739. --
17 Ibid, p. 36, pl. 29, n. 19082. — 1" Jbid., p. 38, pl. 31,
n. 14222 ἂν Jbid., p. 16, pl. 12, n. 27432; pl. 13, n. 27432
revers. — 5 Advocalus fisci. —% On pourrait étudier d'autres
devoirs d’écoliers; cf. B. P. Grenfell et A. S. Hunt, Greek
papyri, in-8°, Oxford, 1897, t. 11, p. 133, n. 84; les mêmes,
The Oxyrhynchus papyri, in-8°, London, 1899, part. II, τιν
p. 8, n. ccix, texte d’écolier chrétien; E. Amélineau, La
géographie de l'Égypte à l’époque copte, in-S°, Paris, 1893,
p. x1x, xx. Nous ne disons rien ici des jeux (voir ce mot) et
divertissements tels que les caricatures, charges crayonnées
par les enfants, voir Dictionn., t. 1, col. 2043 sq.; t. 11, col.
3050 sq., et encore t. 1, col. 116; t. 11, col. 2158-2164; Manuel
d'arch. chrét., t. 11, p. 651-653, fig. 406-408.— *? Wittig, De
grammat. et grammatic. apud Rom. scholis, Eisenach, 1844.
1737
litterator ?, grammatista? et primus magister*. Une
inscription chrétienne nous montre ce titre relevé
comme un hommage et accompagné de la figure d’un
volumen * (fig. 3903) :
IANVARIA COIVGI BENE
MERENTI GORGONO
MAGISTRO
PRIMO
Volumen
En principe, c'était le père de famille qui remplissait
cette charge : suus cuique parens pro magis{ro ὃ. Le
vieux Caton n’y manquait pas pour son compte, tout en
=; SA ἢ "
exploitant le savoir d'un δοῦλος γραμματιστής qu'il
envoyait dans les familles en qualité de précepteur ?.
ÜA COINGIRENE
FGORÇONO
O ypRimo
GLS
3903. — Épitaphe du maître d’école Gorgon.
D'après De Rossi, Roma sotterranea, t. 11, pl. XLV-XLVI,
n. 43.
Parfois un affranchi remplissait ces fonctions de précep-
teur domestique, à mesure que les parents répugnaient
à prendre un soin qui leur semblait dérober trop de
temps à la vie publique et aux affaires. Esclave ou
affranchi lettré, lifteratus, le pædagogus instruit bam-
bins et fillettes ; les exemples ne manquent pas : Atticus
fait instruire sa fille par un de ses affranchis et M. Li-
vius Salinator, consul en 535 (— 219), confie ses enfants
au poète Livius Andronicus, son affranchi. Mais les
familles riches sont l'exception et d’ailleurs le stimu-
lant de l'éducation publique semble déjà préférable à
l'éducation au foyer 7. Une inscription du cimetière de
Priscille nous fait connaître un certain Mæcilius Hylas
qui fut nutritor, c'est-à-dire pédagogue dans la famille
des Ceionii ὃ:
MAECILIO HILATI DV
LCISSIMO NVTRITORI CAE
IONIORVM PVSCIANAE C.F.
ET CAMEMICV QUI VIXIT AN
LXXV M. X FECIT MAE
CILIA ROCATA DOMINO PA
TRI DVLCISSIMO MELLITO
AMATORI
BONO ὦν! OM
NES SVOS AM
ABIT CARISSIMO
Ce Mæcilius Hylas est le vrai précepteur privé; ilest
possible que le Coritus magister mentionné sur l'épi-
} Apulée, Flor., 20 : prima cralerra litteratoris ruditatem
eximit. ? Ussing, Darstellung des Erziehungs und
Unterrichtwesens bei den Griechen und Rômern, in-8°,
Altona, 1870; Berlin, 1885, p. 101. — * S. Augustin, Con-
fessiones, 1. I, ce. xunx, 1, P. L., t. xxx, col. 670: Adama—
veram latinas (litteras), non quas primi magistri. docent. -—-
# Ph. Roller, Les catacombes de Rome, in-fol., Paris, 1881,
ἴ, x, pl. Χχιῖ, n. 13, p. 124; De Rossi, Roma solterranea,
ἴ, στ, pl. XLv-XLv1, ἢ. 43, p. 310, du re siècle; G. Boissier,
La fin du paganisme, in-8°, Paris, 1891, t. 1, p. 236. —
» Pline, Epist., 1. VIII, ep. x1v, 6. — Plutarque, Cat.
maÿ., 20. — τ Quintilien, Inst, 1, 2, discute en détail la
question utilius domi an in scholis erudiantur pueri. —
"Ὁ. Marucchi, Epigrafia cristiana, in-16, Milano, 1910,
DICT. D'ARCH. CHRÉT,
ÉCOLE
1738
taphe d’un enfant de treize ans, son élève, qu'il aimait
comme un fils, soit quelque ludi magister ? :
ISPIRITO SANTO BONO
FLORENTIO QVI VIXIT ANNIS XIII
CORITVS MAGISTER QVI PLVS AMAVIT
QVAM SI FILIVM SVVM ET COTDEVS
5 MATER FILIO BENEMERENTI FECERVNT
un
Au cimetière de Cyriaque autre maître dédie
une épitaphe à son élève :° :
POSVIT-TABVLA MA
ἡ Ÿ W
Ÿ Ÿ GISTER - DISCENTI Ÿ Ÿ
ŸZ Ÿ PANPINO BENEM ᾧαὶ Ÿ
7 7 ERENTI 10
Un autre implore les prières de son élève défunt !::
IVLIVS MAGISTER d
BENE MERENTI FELICI
ANO PETAT PRO NOBIS
On voit la femme et les élèves d’un maître s'associer
pour conserver sa mémoire * :
M. AVRELIO
IANVARIO
CONIVX ET
DISCENTES
5 FECERVNT
B - M
et au cimetière de Saint-Hermès, un
cette épitaphe τ:
FLAVIVS - SABINIANVS
AVRELIO GERONTIO MAG
ISTRO SVO BENE MERENTI
T -INP : C-
élève traça
FECIT
Nous citerons encore une inscription chrétienne,
trouvée sur la via Salaria, et où un personnage inconnu
nommé Antimio reçoit le titre de papas, qui désigne
un Anufritor où un pædagogus *.
Au cimetière de Sainte-Agnès ὃ :
MAGISTER FECIT DISCEN/i SVO
MOLESTO MERENHi qui BIXITV
ANNIS XXIII IN PACE.
Une autre, dont l’origine n’est pas donnée, mais
qui était conservée au musée Kircher # :
DALMATIO FILIO DVLCISSIMO TOTI
VS INGENIOSITATIS AC SAPIENTI
AE PVERO QVEM PLENIS SEPTEM AN
NIS PERFRVI PATRI INFELICI NON LICV
IT QUI STVDENS LITTERAS GRAECAS NON
MONSTRATAS SIBI LATINAS ADRIPVIT ET IN
TRIDVO EREPTVS EST REBVS HVMANIS III D FER
ATVS VIII KAL APR-DALMATIVS PATER FEC
p.231, n. 283. — " Marangoni, Delle cose gentilesche e
profane trasportate ad uso e adornamento delle chiese, in-4°,
Roma, 1744, p. 455; G. Marini, 1 papiri diplomatici, in-fol.,
Roma, 1805, p. 288 δ: L. Perret, Les catacombes de Rome,
t. v, pl. LXXI, n. 11; Corp. inscr. lat, t. να, p. 1, ἢ. 10013. —
τὸ Buonarotti, Vetri, p. xx1v; Boldetti, Cimit., p. 408; Corp.
inscr. lat., t. vtr, n. 10015. — Oderici, Dissert., p. 345, n. 14;
Corp. inscr. lat., t. VI, n. 10012. 15 Corp. inscr. lal., t. VI,
n. 10009. — 15 Jbid., n. 10008 : fecit lilulum in pace. -
14 Sur cette inscription et sa bibliographie, cf. Dictionn., t. 11,
col. 1047, note 3. 15 Ἐς, Armellini, 11 cimitero di S.
Agnese, in-S°, Roma, 1880, p. 219, pl. XV, n. 7; Corpus
inscriptionum latinarum, τ. VI, n. 33930. — !* Corp. inscr.
lat., t. vi, n. 33929,
IV. 55
1739
En Égypte, à Akhmin (voir ce mot), une stèle de
Ὁ τη. 18 sur 0 m. 37 porte ces mots !:
3 + CTHAH
TOY MAKA
Ριωτίατου) ΘΕ
ΟΔΟΟΙΟΥ
o FPAMMA
TIKOY
A Herment, sur une stèle à fronton de 0 m. 71
sur 8 m. 35 ? :
ΧΜΓ
+ MNHMION +
EYTOAMIOY πρεοσβίστερου
ΟΧΟΛίαστιχου) EXAIKOY
Dès le ve siècle avant notre ère, on voyait des magis-
tri enseigner les enfants parmi les boutiques du Fo-
rum * et l’enseignement était commun aux deux sexes ;
il resta tel, même sous l'empire, dans les écoles du pre-
mier degré # La multiplication des écoles dut rendre
ces maîtres fort nombreux. Ils étaient aussi fort peu
estimés, car ils échangeaient leurs services contre
une rétribution 5 mensuelle. L’édit de Dioclétien, de
l'an 301, assurait au magister instilutor un maximum de
menstruos denarios L in singulis pueris‘; le calculator
reçoit in singulis pueris menstruos denarios LX X V ; le
maître d'écriture ou notarius, autant; le grammaticus
græcus sive latinus et le geometres, 200 deniers par
mois. La valeur du denier à l’époque de Dioclétien ἃ
fait l’objet de recherches peu concordantes entre elles;
voici, en acceptant les évaluations de M. Waddington,
à quels tarifs on aboutit :
Au maîtrede lecture, par enfant.Fr. 3 10 par mois
Au maître de calcul, par enfant.. 4 65 »
Au maître d'écriture, par enfant.. 8.10 »
AIPTAMMATIED CE EE Ce -----e 12 40 »
Au rhéteur ou sophiste.......... 15 50 »
L'’édit ne semble pas avoir été appliqué. L'auteur du
traité De mortibus perseculorum nous dit que les popu-
lations résistèrent et qu'après quelques émeutes où le
sang coula, l'empereur fut forcé d’abroger sa loi. Mais
évidemment il avait dû choisir, pour base de son tarif,
des prix réels, et nous pouvons croire que le salaire
qu'il a fixé pour les grammairiens et les rhéteurs
représente assez exactement celui qu'ils touchaient
d'ordinaire.
Cette rétribution comporte trois mois de vacances,
15 juillet-15 octobre; mais il faut ajouter les menus
présents que le maître d'école est dans l'usage de se
laisser offrir, notamment aux Quinquatrus, aux Satur-
nales, au jour de l’an, à la fête de la cara cognatio et à
celle du septimontium 7. L'année scolaire commençait
en mars, comme la vieille année romaine, et certains
maîtres fixaient le payement de l’écolage à cette date;
d’autres laissaient les honoraires annuels à la générosité
1 G. Lefebvre, Recueil des inscriplions chréliennes grec-
ques d'Égypte, 1907, n. 325. — * Ibid., τι. 430; voir aussi
un grammalicos, dans W. E. Crum, Coplic monuments,
n. 8361. — * Tite-Live, Hist., 1. III, ©. XLIV. — * Martial,
VIII, x, 16; IX, Lxvrm. — " Suétone, De gramm., 3: merce-
des grammaticorum; Fronton, Ad M. Anton., 1, 5, édit.
Naber, p. 103: Litteratores etiam isti discipulos suos, quoad
puerilia discunt et mercedem pendunt, magis diligunt. Cicéron,
Phil., 11,17, 43; Ausone, Profess., Χ αι, 10; Juvénal, vrr, 228.
—5 Corp. inscer. lat., t. 111, Ὁ. 831; sur la valeur du denier de
Dioclétien, cf. Dictionn., t. 1V, col. 583, au mot DENIER,
—7S$S, Jérôme, Comment. in epist. ad Ephes., 11, ὃ, P. L.,
t. xxvi, col. 574: et quod in corbonam pro peccalo virgo vel
vidua obtulerat, hoc Kalendariam strenam et Saturnaliciam
sportulam et Minervale munus grammaticus et orator aut in
sumptus domesticos aut in templi stipes aut in sordida scorta
convertit. Tertullien, De idololatria, c. x, P. L., t. 1, col.
750 : (Ludimagistris necesse est) sollennia festaque eorumdem
ÉCOLE
1740
des parents. Malgré ce désintéressement, un salaire, si
mince, si tardif qu'il fût, paraissait dégradant et comme
l’aveu d’une servitude ὃ. Une école n’est qu'une bou-
tique, un trafic dédaigné et Sénèque, après Cicéron,
refuse de mettre la profession de maître d'école au rang
des professions libérales et dignes d’être exercées par
l’homme libre ὃ. D’humble condition, étranger la plu-
part du temps, le ludi magister croupit dans un rang
social infime et ne peut songer à s’élever au degré d’es-
time que, grâce à ses connaissances, à ses élèves, par-
vient à conquérir le grammalicus et le rhetor. Le code
lui-même s'emploie à lui interdire tout espoir de ce
côté 1,
Cet être sacrifié vit de privations : Orbilius docuit
maÿjore fama quam emolumento, namque jam persenex
pauperem se et habitare sub tegulis quodam scripto
fatetur #; voilà leur perspective pour les jours de
vieillesse, un taudis, une mansarde. Tandis que le
grammairien dans la gêne ne doit s’en prendre qu’à lui
seul, à son imprévoyance où à ses vices τ΄, le maître
d’école vit chichement et meurt misérable. Son métier
ne le nourrit pas, alors il cumule les besognes peu lucra-
tives, comme ce Philocalus, instituteur à Capoue, qui
écrivait des testaments. Il se consola de sa médiocrité
en composant le petit poème qui devait orner la pierre
de son tombeau # :
..magister ludi lilerari Philocalus
summa quam castitate in discipulos suos.
idemque testamenta scripsit cum fide,
nec quoiquam pernegavit; læsil neminem.…..
Les cadeaux volontaires des parents se réduisaient à
peu de chose et le salaire fixe établi par l'usage n’était
pas reconnu par la loi. Même à la fin de l'empire, il
était interdit de poursuivre les parents qui n’acquit-
taient pas l’écolage 15. Ceux qui ne s’en dispensaient pas
imaginaient de le réduire arbitrairement par des rete-
nues. Orbilius, nous apprend Suétone, composa un livre
à ce propos : librum, cui est titulus περιαλγὴς edidit
continentem querelas de injuriis quas professores negle-
gentia aut ambitlione parentum acciperent #. Beaucoup
de parents persistaient à payer la rétribution du ludi
magisler à la fin de chaque mois, de façon qu'en cas
d'absence de l'élève, le maître, dont les frais d’instal-
lation étaient les mêmes, se trouvait frustré de la petite
somme escomptée par son maigre budget. Dans ces
conditions, il est clair que les mois de vacances devaient
être remplis par un métier accessoire, sous peine de
périr de misère.
Peu payé et mal payé, le maître d'école était un per-
sonnage trop infime pour attirer l'attention du pou-
voir. L’édit de Dioclétien le réduit à la portion moins
que congrue, puisqu'il est, avec ses cinquante deniers,
le moins favorisé des maîtres de l’enfance 1. Peu payé,
il est en outre bafoué. Un bas-relief en terre cuite
trouvé à Naples nous le montre sous les traits d’un âne
(deorum) observare, ut quibus vectigalia sua supputent...
Ipsam primam novi discipuli stipem Minervæ et honori el
nomini consecrat (ludimagister), etiam strenæ captandæ et
seplimontium et brumæ et caræ cognationis honoraria exigenda
omnia. Symmaque, Epist., v, 85 : nempe Minervæ {ἰδὲ sol-
lemne de scholis notum est, ut fere memores sumus eliam proce=
dente ævo puerilium feriarum, pour pouvoir prendre part à la
fête. — " Cicéron, De ofliciis, τ, 42, 150 : auctoramentum servi-
tutis. — " Sénèque, Epist., LxxxvVIm, 1. — 10 Digesle, 1, L,
tit. xuu, lex 1; cf. Quintilien, XII, x1, 20. — 1 Suétone, De
grammat., 7; cf. Ovide, Fasti, 1. III, vs 829. — # Jullien,
op. cit., p.173 sq.— # Nissen, dans Hermès, 1866, t. 1, p.148;
Fiorelli, Mus. et catal., n. 1415; Corp. inscr. lat., t. x, n. 8969.
— 4 Jullien, op. cil., p. 27.— 15 Suétone, De gr., 9.— M Le
calculator, maître élémentaire lui aussi, reçoit soixante-
quinze deniers; il est vrai que son enseignement passait pour
plus élevé; ef. Code Just., X, Lux, 4 : Oratione divi Pii libera-
lium studiorum professores, non etiam calculatores continentur.
γ
1741
(voir Dictionn., t. 1, col. 2047, fig. 587) 1. Bafoué, il est
de plus détesté. « Il n'avait même pas cette consolation
que des maîtres obscurs trouvent souvent dans leurs
Humbles fonctions, l'affection du petit monde qu'ils
instruisent. Ce n’est pas assez de dire qu'il était peu
aimé; si l’on en croit Martial, il était détesté ἡ. Il est
très vrai que les enfants, le plus souvent, ont tout
d'abord une certaine répugnance à l'endroit du travail
et de celui qui les fait travailler. Mais le lilleralor ne
tAchait guère de la vaincre et de se rendre aimable. Au
contraire, il était dur, exerçait avec une rigueur impi-
toyable la discipline dont on a vu les terribles instru-
ments (voir Dictionn., t. xx, col. 1219-1220) et par sa
violence devenait encore plus un objet d'horreur. Bien
que le grammatieus eût un droit égal à user des châti-
ments corporels, il est à croire qu'il y recourait moins
fréquemment. On cite toujours Orbilius et la terreur
qu'il inspirait par sa férule; mais cela même prouve,
sinon qu'il était une exception, du moins qu'il tranchait
avec sa rudesse sur les habitudes, plus douces en géné-
ral, des autres grammatici. Le ludi magister, sorti du
peuple, moins délicat, ne craignait pas d'employer
tous les moyens dont l’armait la sévérité des mœurs
romaines ©, »
WI. UN MAITRE D'ÉCOLE. — Il était chrétien et, à
ce titre, nous dévons lui accorder quelques instants
d'attention ὁ. Prudence, allant à Rome, traversa la
ville d’Imola, dans les Romagnes, dont il visita la basi-
lique; et s’agenouilla devant le tombeau de saint Cas-
sien 5. Levant les yeux, il aperçut une peinture repré-
sentant un homme couvert de plaies, les membres
déchirés, entouré d'enfants qui piquaient son corps
avec des styles à écrire.
Erexi ad cælum faciem, stelit obviam contra
10 Fucis colorum picla imago martyris
Plagas mille gerens, lotos lacerata per arlus,
Ruplam minutis præferens punclis cutem.
Innumeri cireum pueri, miserabile visu,
Confessa parvis membra figebant stilis.
Ce que vous voyez, dit le bedeau au voyageur, n’est
. pas une tradition vaine, quelque conte de bonne
femme; l'artiste a pris dans leslivres le sujet de son ta-
bleau, qui montre quelle était la foi de l’ancien temps :
Ædiluus consultus ait : Quod prospicis, hospes,
Non est inanis aut anilis fabula.
Historiam pictura refert, quæ tradita libris
20 Veram vetusti lemporis monstrat fidem.
Et le bedeau entreprit l'explication du tableau.
Cassien, dit-il, était un maître d’école, magisler lille-
raruin, exact, sévère, peu aimé de ses élèves à cause de
la stricte discipline qu’il leur imposait. Au cours d’une
persécution, il fut traduit en justice, sur son refus de
sacrifier aux dieux. Instruit de la profession du récal-
citrant, le juge imagina un supplice tout nouveau.
ΤΠ abandonna le maître à la vengeance des écoliers et,
nu, les mains liées, les autorisa à le tourmenter jusqu’à
la mort. Chacun épuisa sur le malheureux sa rancune
et sa méchanceté, les uns brisant leurs tablettes sur le
front du vieux maître, les autres perforant les entrailles
de leur style, d’autres lui découpant et tailladant la
peau. Après un long supplice, rendu plus atroce encore
par les railleries de ses jeunes bourreaux, Cassien,
épuisé, ayant perdu tout son sang, mourut.
ZW: Helbig, dans Bullettino dell’Istituto di corrisp. ar-
cheol, 1882, p. 34; G. Wissowa, Parodia d'una scena di
seuola, Rilievo in terra cotta della collezione Tyskiewicz
(actuellement au Musée du Louvre), dans Müittheilungen
des kaïs. deutsch. arch. Instit., Rômische Abtheilung, 1890,
fase, V, p. 111, pl. v; Gazette des beaux-arts, 1890, t. 1v,
D: 438, fig., p. 435-436; Ε΄ Courbaud, dans Saglio et Pottier,
Dict. des antig. gr. et rom., t. nt, p. 1381, fig. 4048, —? Mar-
ÉCOLE
Le poète, mieux au fait que le bedeau des usages
scolaires, n’a pu se résigner à sacrifier une description
de l’école enfantine. Il montre, grave, sévère, inflexible
sur la discipline :
27 Doctor amarus enim discenti semper ephebo
Nec dulcis illi disciplina infantiæ est.
autour du maître, la petite troupe assise, la tablette de
bois enduite de cire sur les genoux, le style à la main,
tantôt écrivant sous la dictée, tantôt, avec l'extrémité
aplatie, effaçant la page terminée :
retire slilis
15 Unde pugilares solili percurrere ceras
Scholare murmur adnotantes scripseran£.
BD = ae stimulos οἱ acumina ferrea vibrant
Qua parle aralis cera sulcis scribitur,
El qua secli apices abolentur el æquoris hirti
Rursus nilescens innovalur area.
Quand ils s'arrêtent et que leur main prend un ins-
tant de repos, le maître gourmande leur paresse :
73
δος ..ipse jubebas
Nunqguam quietum dexlera ut ferret stilum.
De temps en temps, un d'eux se lève et lui montre
la page écrite, « les longues rangées de vers »; s’il a fait
quelque faute, s’il a omis un mot, la punition ne se fait
pas attendre :
Expecles licet inspectos lungo ordine versus,
80 Mendosa forte si quid erravit manus
Exerce imperium, jus est {δὶ plectere culpam,
Si quis tuorum le notavit segnius.
Debout, tout en larmes, il reçoit une correction
sévère :
TA ὦν κυρ δὼ Lam millia mulla nolarum
Quam stando, flendo, te docente excepimus.
Quelquefois la paresse, l'amour du jeu enhardissent
les écoliers; d’une voix unanime ils demandent un
congé. Le maître refuse :
75 Non elimus loties, te præceplore, neg alas
9 »
Avare doctor , jam scholarum fer ias.
les écoliers accumulent en silence les rancunes, les
colères, les haines cachées, qui n’attendent qu'une
occasion favorable pour éclater. Quelques-uns ont peut-
être deviné la religion du maître, ont remarqué son
absence des temples et des fêtes et rêvé parfois à la
vengeance impossible dont le jour est arrivé. Les éco-
liers de Cassien étaient-ils pires que beaucoup de ga-
mins de qui le fabuliste a dit : « Cet âge est sans pitié »?
Ce qui est certain, c'est qu'une école enfantine devait
compter une foule d'enfants : innumeri pueri, dont la
surveillance était difficile. L'instruction devait être à
peu près générale, si on en juge d’après un détail carac-
téristique : le mot d'ordre à l’armée, et cela dès l’époque
de Polybe‘, au lieu d’être donné de vive voix, était
écrit sur des tablettes qui passaient de rang en rang.
On s'explique alors comment un si grand nombre
d'affiches couvraient les murailles des rues de Pompéi,
comment tant de grafliti, lus dans les catacombes et
ailleurs, révèlent la main de gens n'ayant τὸ πὶ que les
rudiments scolaires chez le ludi magister, comment tant
d'inscriptions d’une facture pitoyable révèlent peut-
tial, 1x, 68; x11, 57. 3 Ἐπ Courbaud, op. cit., t. 1, p. 1386.
—4 Biblioth. hagiogr. lat., 1899, n. 246-247; Acta sanct., 1737,
août, t. 1, p. 16-22; Mombritius, Sanctuarium, ἵν 1, p. 157-
158: Tillemont, Mém., 1698, t. v, p. 531-532, 794; P. Allard,
L'hagiogr. au 1V° siècle, dans Revue des quest. hist., 1885,
τι xxx vu, p. 399-405, dont je résume la notice. — * Prudence
consacre à cette excursion l'hymne 1x° du Peri Stephanôn.—
® Marquardt et Mommsen, Organisation militaire, p. 130.
1743
être l'ouvrage d’un homme du peuple armé d'une masse
et d’un clou. Au fur et à mesure que les légions faisaient
des conquêtes, l'instruction romaine pénétrait à leur
suite. Un ludi magister s’installait et ouvrait une école,
non seulement dans les villes et les villages, mais par-
tout où se formait quelque agglomération nouvelle,
exploitation minière, domaine rural, etc.
La date du martyre de Cassien n’est pas connue avec
certitude, elle peut remonter à la persécution de Dioclé-
tien. Avant d’en finir, nous mentionnerons un bas-
relief représentant un pédagogue, trouvé par le
3904. — Bas-relief
trouvé près de Santa Maria in Monticelli.
D’après Boldetti, Osservazioni.…, 1720, p. 334, 1. II, pl. 2.
chanoine Orazio Ciuccioli, près de Santa Maria in
Monticelli, et publié par Boldetti : (fig. 3904). A
une date également incertaine se rapportent deux
inscriptions chrétiennes fragmentaires trouvées dans
le pavement de la basilique de Saint-Paul-hors-
les-Murs ? :
SE ma]GISTER LVDI
SEE ]MAGISTER
Ass dIEPOSITVS
Are ICONS
la suivante est peut-être de l’année 516 ? :
ΠΟΙ δ Are mJAGISTRI LVDI LITT{erarii
na ee Eee no IN-FEB CON FL:PETIri? υ. c.
Somme toute, le maître d'école a été un personnage
sacrifié, un souflre-douleurs qui a pris sa revanche
contre la société. Philocalus, de Capoue, se vante
d’avoir veillé avec soin sur les mœurs des jeunes gens
qu’on lui confiait et c'est de quoi il le faut louer, mais,
comme ses congénères, il asans doute fait usage d'argu-
ments qui nous répugnent aujourd’hui. Il y ἃ tout lieu
1 Boldetti, Osservazioni sopra i cimiteri cristiani, in-fol.,
Roma, 1720, p. 334. — ? Nicolai, Della basilica di δ,
Paolo, in-fol., Roma, 1815, p. 230, 688; De Rossi, Inscr.
christ. urb, Romæw, 1861, t. 1, p. 548, n. 1242; Corp. inscr.
lat., t. vi ὃ, n. 9530. — * Muratori, Thes. vel. inscr., Ὁ. 379,
n. 4; Nicolai, op. cit., p. 223, 597; De Rossi, op. cit., t. αὶ
p. 530, n. 1167; Corp. inscr. lat., t. vi b, n. 9529. — “ Quin-
tilien, Institut, 1, 111, 13. — Ausone, Protrepl., 24,
ÉCOLE
1744
de penser que Cassien recourait aux coups et au fouet
qui rendaient le simple aspect des maîtres odieux à
leurs élèves, invisum pueris virginibusque caput. Quin-
tilien osa seul faire entendre, à ce sujet, une réclama-
tion timide : « Quant à frapper les enfants, dit-il,
quoique Chrysippe l'approuve et que ce soit l'usage,
j'avoue que j'y répugne ἡ.» Saint Augustin avait con-
βουνό une telle horreur des années d'école et de leurs
brutalités qu'il dit : Quis non exhorreat et mori eligat si
ei proponatur aut mors perpetienda aut rursus infan>
tia? Mais ces répugnances ne pouvaient rien contre
la routine scolaire et Ausone nous dit que, de
son temps encore, « l’école retentissait des coups
de fouet ὃ».
VII. L'ENSEIGNEMENT DU CALCUL. — La lecture de
l'alphabet et les premiers exercices d'écriture laissaient
place à un enseignement oral : les récitations, que
Martial avait en horreur. « Il est impossible de vivre à
Rome, écrit-il, le matin on est assassiné par les maîtres
d'école et la nuit par les boulangers 5. » Une des réci-
tations en honneur concernait la loi des Douze Tables :
discebamus enim pueri X11 tabulas, ut carmen necessa=
rium, quas jam nemo discit 7. Nous n'avons pas connais-
sance, au moins pour les temps anciens, d'un autre
livre d'exercice, et des passages tels que ceux cités par
Cicéron 5 pouvaient, au même titre que chez nous le
catéchisme, trouver place dans l’enseignement scolaire.
On donnait également à lire les préceptes formulés
d’une façon appropriée " et les dictata magistri ®. Le
calcul entraînait un enseignement ardu, auquel était
affecté un maître spécial appelé calculator. Une in-
scription de Vérone conserve la mémoire d’un maître
d'arithmétique 1 :
VI + VIR : AVG
5 IC'A IC VILA NOIR
IOS TINAE : ELENE
VXORI « ET : SIBI
La méthode de calcul des Romains, sauf quelques
remarques jetées en passant par les écrivains anciens,
ne nous est connue que par un seul document essentiel,
le Calculus Victorii, de l’an 440 environ de notre ère À,
Le système numéral romain était une merveille de com-
plication : point de zéro, point de séparation uniforme
des divers ordres d'unité, une interminable combi-
naison de lettres enchevêtrées pour exprimer les
nombres, afin d'aboutir à cette énormité de recourir à
dix-sept sigles pour énoncer le nombre 1989 (=
CIDDCCCCLXXXVIII). Les méthodes de calcul
étaient un casse-tête d'un autre genre, à peine moins
déraisonnable que la méthode jalousement gardée jus=
qu’à nos jours par l'Angleterre : les fractions duodéci-
males.
Les petits malheureux voués à cette étude appre-
naient à calculer de tête. On leur posait des problèmes
du genre de 5 /12 moins 1 /12 — 1 /3 ou bien 5 /12 plus
1/12 = 1/2. C’est dans l'Art poétique #, où on n'irait
guère l’y chercher, qu'Horace nous dit que Roman
pueri longis rationibus assem Discunt in parles centum
diducere, faisant allusion au calcul du tant pour cent
d'un capital, lequel, selon le taux, est exprimé en
centesimæ, c'est-à-dire partes centesimæ, ou en multiples
4 Martial, x, 57, 5. — ἴ Cicéron, De legib., 1. II, 23, 59.
— # De legib., 11, 8 et 9. — " Quintilien, 1,1, 34-36, —
10 Horace, Epist., 1, xvunt, 13; II, 1, 71; Cicéron, Ad Quint.
frat., 111,1, 4. — 11 Corp. inscr. lat., t. ν, n. 3384. Un auütre
s'intitule modestement : Lupulius Lupercus doctor arlis
calculaturæ:; Orelli-Hlenzen, Inscr. lat, n. 7220, — 1% Cf.
Christ, dans Sitzungsberichte de l'Acad. de Munich, 1863,
p. 100-152. — %# Horace, Ars poel., vs 325 sq.
1745
de centesimæ; et ce calcul, en définitive, se ramène
toujours au problème que voici : si 100 as donnent
1 as d'intérêt, combien d'intérêt donne un as? Or,
pour faire cette opération, il faut transformer 1 /100 en
une fraction duodécimale par un calcul long et pé-
nible?,
Outre le calcul de tête, on recourait aux dix doigts et
à l'abaque. Le calcul par les doigts levés ou baissés
alternativement, usuel en Italie, en Grèce, dans
l'Orient, était encore pratiqué au moyen âge *. Il con-
sistait à exprimer par dix-huit figures de la main
gauche les neuf unités et les neuf dizaines, par les dix-
huit figures correspondantes de la main droite les neuf
centaines et les neuf milliers, enfin les nombres 10 000
et au-dessus en touchant avec l’une des deux mains
une partie déterminée du corps #.
L'abaque est une table de pierre, de bois ou de métal,
servant au calcul arithmétique d’après deux systèmes
principaux. Le premier était à l’usage des gens de loisir,
c'était l'abaque à cailloux. Voulait-on soustraire 31 de
882, on s'assurait d’abord d’avoir dans son abaque
882 cailloux, ensuite on en retirait 31 et on comptait le
reste. C'était, on peut s’en convaincre, un calcul de tout
repos, quelque chose d'aussi expéditif et aussi émo-
tionnant que le jeu de loto. Mais encore faut-il le men-
tionner pour mémoire. Pour diviser 882 par 31 on
entreprenait successivement des tas de 31 cailloux et
on aboulissait au résultat désiré : 31 est contenu 28 fois
dans 882 avec 14 de reste. On arriva à abréger la mé-
thode pour l'addition et la soustraction; quant à la
multiplication et à la division, on les opérait de cette
manière 1,
L'abaque à boutons mobiles porte huit rainures
longues et huit rainures courtes en face les unes des
autres, plus une neuvième rainure longue à laquelle ne
correspond pas de rainure courte. Aux rainures
s'adaptent des tiges mobiles munies de boutons, savoir,
quatre boutons dans chacune des rainures longues de
1 à 7 et un dans chacune des rainures courles corres-
pondantes ‘, Le principe est que chaque rainure repré-
sente un ordre d'unités, et que, dans chacun de ces
ordres, la série des nombres de 1 à 9 se trouve répartie
comme l'était le VIIII romain lui-même, en V d’une
part et IIII de l’autre. Les comptes d’argent se font
en deniers où en sesterces. Un abaque grec ἃ été
trouvé à Salamine et, pour l’utilisation de ces instru-
ments dans le détail, nous renvoyons aux études spé-
ciales qui en ont été faites 7; les indications sommaires
qui précèdent ont semblé indispensables parce que,
dans l’école romaine, cette branche d'instruction ἃ
tenu une place importante, et que, plus tard même,
quand l’éducation de la jeunesse se fut transformée
du tout au tout, elle demeura toujours assez consi-
dérée.
NIII. ENSEIGNEMENT DE LA GRAMMAIRE. — Les
anciens n'avaient pas l'habitude de distinguer aussi
nettement que nous le faisons les divers ordres d’en-
seignement; cependant on trouve, dans les Florides
d'Apulée, un passage curieux où il semble créer entre
eux une sorte de hiérarchie : « Dans un repas, dit-il, la
première coupe est pour la soif, la seconde pour la joie,
la troisième pour la volupté, la quatrième pour la folie.
1 Friedlein, dans Æleckeisens Jahrbücher, 1866, t. xcrm,
Ῥ. 570, — ? Beda, De loquela per gestum digitorum et tem-
Porum ratione, dans Bède, Opera, in-fol., Coloniæ Agripp.,
1612, ἴ, 1, p. 127 sq. — * Les figures digitales de Bède
sont reproduites dans Joannis Aventini Annalium Boio-
rum libri VII, quibus ejusdem Aventini Abacus accessit,
in-fol., Lipsiæ, 1710, et dans ΠῚ. Stoy, Zur Geschichte
des Rechenunterrichts, in-8°, Lena, 1876, t.
= ! Friedlein, Gerbert, die Geometrie des Boethius und die
indischen Ziffern, in-8°, Erlangen, 1861, p. 5. — ‘ Abaque
romain du musée Kircher, dans Garrucci, dans Bullettino
ÉCOLE
1, Pl: 1, 2; 3.
1746
| Au contraire, dans les festins des Muses, plus on sert ἃ
boire, plus notre âme gagne en sagesse et en raison :
la première coupe nous est versée par le lilterator, elle
commence à polir la rudesse de notre esprit; puis, vient
le grammairien, qui nous orne de connaissances variées;
enfin le rhéteur nous met dans la main l’arme de l’élo-
quence #.»
Voici d’abord un grammairien chrétien ? :
BENEMERENTI : BONIFATIO : SC
GRAMMATICO : AELIANA : Cloniux caris
SIMA : POSVIT : QVI : VIXIT : ANN
IN PACE : ET : FECIT : CVM VXOR[e
5 DEPOSITVS : ΚΑΙ. : IANVARIS
TRAIANI : QVEREN : ATRIA : M
TOTA ROMA : FLEBIT ET IPSE
D’autres épitaphes montrent que les grammalici pre-
naïient soin de faire savoir à la postérité s’ils avaient
enseigné le grec !° ou le latin 1}, mais il semble que le
plus grand nombre se tenait pour satisfait du titre de
grammaticus 15. L'intrusion (car au début ce ne fut pas
autre chose) de l’enseignement du grec dans l'éducation
latine telle que l’entendaient les Romains, doit être
attribuée à l'invasion pacifique de Grecs en grand
nombre qui, à l’époque des guerres puniques, se fit sentir
à Rome. C’était toujours affaire délicate d'introduire
une nouveauté à Rome et la surprise, autant que l’aver-
sion inspirée par ce ramas d’aventuriers, risquait de
rejaillir sur les professeurs et de les submerger. « Il se
trouvait dans le nombre des rhéteurs, des grammai-
riens, des philosophes, des musiciens, des maîtres de
toutes les sciences et de tous les arts. Tous ne furent pas
accueillis avec la même faveur : il y a des sciences que
les Romains n’ont jamais bien comprises. La philoso-
phie, par exemple, ne leur semble d'abord qu'un ver-
biage inutile; la géométrie, les mathématiques ne les
frappèrent que par leurs applications pratiques : c'était
pour eux l’art de compter et de mesurer, et Cicéron dit
qu'ils ne leur trouvaient pas d'autre importance. La
grammaire et la rhétorique leur plurent davantage; la
première surtout ne leur semblait présenter aucun dan-
ger, et nous ne voyons pas qu'ils lui aient jamais fait
une opposition sérieuse. La rhétorique leur inspirait
un peu plus de méfiance. Quelques esprits scrupuleux
redoutaient cet art nouveau qui enseignait des moyens
de plaire au peuple que les aïeux n'avaient pas connus.
Mais il était difficile de lui fermer tout à fait les portes
de la ville. Si l’on empèchait le rhéteur de tenir des
écoles publiques, il lui restait la ressource d'enseigner
dans l’intérieur des familles, où le contrôle des magis-
trats ne pouvait guère pénétrer. Une fois que quelques
jeunes gens avaient reçu cette éducation qui leur appre-
nait à parler au peuple avec plus d'agrément, les autres
étaient bien forcés de faire comme eux; s'ils s'étaient
obstinés à ignorer les finesses de la rhétorique grecque,
ils se seraient exposés à être vaincus dans ces luttes de
la parole où l’on gagnait le pouvoir. Non seulement la
grammaire et la rhétorique se firent insensiblement
accepter des Romains, mais, ce qui était peut-être plus
difficile, elles finirent par s’accommoder ensemble. Au
début, elles s’entendaient assez mal; on nous dit que le
grammairien voulait d’abord attirer à lui l’enseigne-
Neapolitano, nouv. série, t. VE, n. 2. ὁ Daremberg-Saglio,
Dictionn. des antiq. gr. et rom. t. x, p. 2, fig. 2. —* Ibid., t. 1,
p. 2-3, et J. Marquardt, La vie privée des Romains, 1892, t. 1,
p. 117-123. — * Apulée, Flor., 20. * B. Passionei, Iscri-
zioni antiche disposte per ordine di varie classi ed illustrate,
in-fol., Lucca, 1763, p. 115, n. 26; R. Mowat, dans Revue
archéol., 1869, p. 236; Corp. inscr. lat., t. ν πὶ b, n. 9446. —
το Ibid, t. va, n. 9453-9454; t. τὰ, n. 2236; t. x, n. 3961.
αι Jbid., t. νι, n. 9455, à Rome; t. v, n. 5278, à Côme;
n. 3433, à Vérone: t. 11, ἢ. 2892; t. am, πα. 406; t. IX, n. 5545.
— 14 Jbid., t. 1, n. 5079; τ. vi, n. 9444-9452; t. 1x, n. 1654.
1747
ment tout entier et faire l'office de rhéteur; il est vrai-
semblable que le rhéteur, de son côté, aflicha quelque-
fois la prétention de se passer du grammairien; mais,
à la longue, ces conflits cessèrent et chacun des deux
maîtres eut son domaine séparé. C’est à peine s’il res-
tait, sur la frontière des deux sciences, comme sur la
limite de tous les États voisins, quelques terrains
vagues qu'on se disputait; pour l'essentiel, on s’ac-
corda. Ce fut un principe reconnu de tout le monde, que
la grammaire et la rhétorique doivent s’unir l’une à
l’autre pour former un corps d'éducation complet. Le
grammairien commence 1. »
Le grammairien grec semble marcher de pair avec
son collègue latin et c’est là, véritablement, une révolu-
tion pédagogique. Elle fait frémir les vieux Romains
dont l’obtus représentant, Caton, ne manque pas de
proclamer que parmi eux poeticæ artis honos non eral;
si quis in ea re studebat aut sese ad convivia adplicabat,
grassator vocabatur ἡ. Aux vues bornées et étroites se
substituait le principe de la culture idéale telle que les
Grecs l’entendaient et le nom de grammaticus fut peut-
être infligé comme une déplaisante suspicion à ceux
qu'on avait d’abord désignés sous le nom de lifteratus 3.
« La grammaire, disait Quintilien, comprend deux par-
ties : l’art de parler correctement et l'explication des
poètes. » Au centre de ce programme se place l’expli-
cation d’un texte poétique grec. Homère devint le livre
scolaire des Romaïns, comme il était celui des Grecs;
il le resta toujours ἡ. Pour le latin, on lit et on explique
l'Odyssée latine de Livius Andronicus®, Térence 5,
Virgile ?, Horace ὃ. des fragments d'œuvres contem-
poraines ®. Π ne semble pas qu'on ait expliqué de pro-
sateurs, nommément Cicéron. Quintilien ? assigne
comme tâche aux grammairiens la poetarum enarratio,
et recommande, pour les exercices de mémoire, des
extraits ex poelis maxime; namque eorum cognitio parvis
gralior est (ce texte vise l'instruction élémentaire);
s’il ajoute : nec poelas legisse salis est; excutiendum
omne scriplorum genus, non propler historias modo, sed
verba *, il se peut qu'il ait en vue des élèves plus âgés,
et en tout cas, il ne faut l'entendre qu'avec mesure.
Ausone , quand son petit-fils entre à l’école, lui donne
le même conseil : Perlege quodcunque est memorabile.
Mais il nomme Homère, Ménandre, les tragiques, les
lyriques, Horace, Virgile, Térence, et ajoute à la fin
qu'il a lu aussi Salluste et d’autres historiens, sans
dire d’ailleurs qu'il les ait lus à l’école. Cependant on
jisait et l’on dictait des anecdotes et des apophtegmes
(exempla, dicla clarorum virorum), puisqu'on en don-
nait en exemples d'écriture.
Entre deux exercices, les enfants avaient un inter-
mède de musique et de chant. Longtemps, à Rome, les
jeunes garçons ignorérent le chant, mais sous l'empire
il en advint de cette restriction comme de beaucoup
d’autres. Ils entonnaient donc l'hymne de Médée, ou
tout autre, mais chaque pays donnait la préférence aux
ouvrages indigènes. Le grammalicus enseignait non
plus la lecture, maïs l’art de lire correctement, avec
intelligence, avec expression; pour cela il débitait
un morceau choisi et le déclamait avec tout l’arti-
1. Boissier, La fin du paganisme, in-8°, Paris, 1891, t. 1,
p. 183-184. — Ὁ Aulu-Gelle, XI, τι, 5. — " Suétone, De gram-
mal., 4 Appellatio grammaticorum græca consuetudine
invaluit; sed initio lilterati vocabantur. — # Quintilien, Inst.,
I, vint, 5; Pline, Epist., 1. II, ep. x1v, 2; Horace, Ερ., IL, τι,
41. —" Horace, Epist., II, 1, 69. — * Quintilien, 1, var, 11.
τ Ibid., 1, vurr, δ: Suétone, De grammat., 16; Juvénal, vu,
227; Macrobe, Saturn., 1, xx1V, 5. — " Quintilien, 1, vx, 6;
Juvenal, νι], 227. — * Martial, VIII, τα, 15. — 9 Quintilien,
Ι, 1V, 2. — 1 Jbid., I, 1, 36. — 12 Jbid., 1, 1V, 4. — 15. Ausone,
Idyll., 1V, 45 sq. — M Corp. inscer. lat, t. νι b, n. 9447. —
4 Quintilien, 1, var, 8 et 13. — 15 Jbid., 1, x, 25 : in orando
quoque intentio vocis, remissio, flexus pertinet ad movendos
audientium affectus. — % Anthologie de Carthage, dans Bæh-
ÉCOLE
1
|
1748
fice du métier, comme ce Marius qui nous avertit quel}:
GRAMMATICVS : LECTORQVE ΕΝ]:
SET : LECTOR : EORVM : MORE ΙΝ: COR
RVPTO : QVI PLACVERE “50ΝΟ-.--. «τς
C'était ce qu’on appelait prælegere ᾿ς à l'élève de
reprendre le passage, à le lire à son tour, sans accent et
sans faute — l’accent provincial, s'entend — nuançant
la pensée d’une pointe d'émotion 15. Dans les écoles de
l'Afrique du Nord, le goût se montrait assez exclusif.
En prose, la préférence s’adressait aux écrivains
archaïques, les primitifs; peut-être parce qu'ils
n'avaient pas la désespérante perfection des grands
classiques et que, à partir du rrr° siècle, tout l’art litté-
raire se réduisit à des pastiches. Salluste, simple prosa-
teur, était un des auteurs de prédilection, mais il avait
raconté la guerre de Jugurtha; Térence était l’autre,
mais il était africain. Une Anthologie composée à Car-
thage ! et destinée principalement aux écoles afri-
caines contenait des extraits des poésies de Sénèque, de
Pétrone, de Martial, de Pline le Jeune, d'Hadrien, et
surtout de Virgile. Mais Apulée et Térence demeuraient
les idoles de cette jeunesse.
Il existait des manrtels, dirions-nous, pour presque
toutes les branches d'instruction : pour la littérature,
les Anthologies, pour la mythologie, les Sommaires.
Pour l’enseignement moral, on apprenait de mémoire
les Sentences des Douze Sages et les Distiques de Caton,
qui, au dire de J’Africain Vindicianus, figuraient dans
la bibliothèque de toutes les personnes instruites du
pays 1, Pour la métrique, on faisait usage du manuel de
Cæsius Bassus®. « Enfin, à la suite des œuvres de l’Afri-
cain Servius sont conservés de petits lexiques gréco-
latins. Mettons l’un à côté de l’autre ces dictionnaires,
ces abrégés de métrique, de morale, de mythologie,
d'histoire; joignons-y l’Anthologie de Carthage, un
Virgile, un Salluste, des morceaux choisis d’Apulée:; et
nous pourrons nous figurer assez exactement la biblio-
thèque d’un collégien d'Afrique ©. »
Pareilles lectures, pour être profitables, exigent la
parfaite intelligence du texte ὅτ: il s’y joint donc une
explication, qui porte d’abord sur la forme, au double
point de vue de la grammaire et du style, puis sur le
fond, minutieusement analysé. Le maître discute, dans
la mesure de ses moyens, les questions soulevées par le
texte : questions de poétique, d'histoire littéraire, de
métrique, de musique, de philosophie (s'étendant jus-
qu'à la physique), notions de géographie, d'astronomie,
connaissances des levers et couchers annuels des con-
stellations qui servent aux poètes à distinguer les di-
verses époques de l’année, enfin mythologie et histoire.
On ne saurait douter que l’histoire ne fit partie, elle
aussi, du cycle scolaire, car les élèves remettaient des
travaux écrits sur les hommes célèbres et les belles
paroles qu'ils avaient prononcées, et il fallait bien que
le maître leur en fournît le canevas: seulement, ces
notions ne faisaient pas l’objet d’un enseignement suivi,
elles se présentaient isolément, à l’occasion d’un
exemple, d’un trait,et c’est la raison qui fait que Tacile
juge cetle étude tout à fait insufisante ??, S'il arrive
rens, Poelæ latini minores, ἵν αν. Voir les couplets métriques
d’Apollinaire de Carthage résumant chaque livre de 1 Énéide,
ibid., τι αν, p. 169-172. Exuperius composa un abrégé de
Salluste, — :* Epistula Vindiciani ad Valentinianum, dans
Marcellus, De medicam., édit. Helmreich, in-89, Leipzig, 1899.
— 1° Keil, Grammal. lat., t. VI, p. 255-272, — 9 P, Mon-
ceaux, Les Africains, Étude sur la littérature latine d'Afrique.
Les païens, in-12, Paris, 1894, p. 54.— 3. Quintilien, I, van,
2 : unum est igitur, quod in hac parle præcipiam : ut omnia
ἰδία facere possit, intellegat. — ὁ Tacite, Dial., 30 : Transeo
prima discentium elementa, in quibus et ipsis parum labe=
ralur, nec in auctoribus cognoscendis nec in evolvenda anti-
quilale nec in notitia vel rerum vel hominum vel lemporum
satis operæ insumilur.
1749
assez souvent aux historiens de dire qu'ils historiam ἢ
explicant ?, il ne faut pas du tout l'entendre de l’histoire
politique : ce n’est qu'un terme technique grec dési-
gnant l'explication du fond *.
Les connaissances acquises, on les fixe en apprenant
de mémoire les textes expliqués ou en les développant
par écrit ?. A la suite de la lecture, le maître fait com-
poser à ses élèves de petites histoires, leur fait mettre
en prose des fragments de poésie, leur donne des sujets
de composition *; les bons grammairiens, surtout avant
l'ouverture des écoles de rhéteurs, introduisent aussi
dans leur enseignement un cours de rhétorique, qui
comprend, outre les compositions écrites, des exercices
de diction, allocutiones 5. Dès lors, l'élève qui a appris
en dehors de l’école la musique, le calcul et la géomé-
trie # se trouve avoir parcouru le cycle entier de la cul-
ture générale réputée nécessaire pour se cenduire dans
la vie, 1᾿ἐγχύχλιος παιδεία, comme disent les Grecs 7.
Dans les intervalles des classes, l’élève est chargé
de devoirs. Voici à peu près en quoi ils consistaient :
« Par exemple, nous apprend saint Augustin, il me
fallait exprimer la colère et la douleur de Junon, quand
elle s’indigne de ne pouvoir retenir loin d'Italie le roi
des Troyens. Il fallait reproduire des paroles qu'elle
m'avait jamais prononcées. Nous devions suivre en
chancelant les traces des fictions de nos poètes et dire
en prose ce que Virgile avait dit en vers. Pour être
complimenté, il fallait observer la dignité du person-
nage mis en scène, lui prêter les sentiments les plus
vraisemblables dans la colère, et revêtir ses pensées
d'un langage convenable et approprié 8. » Le sujet
m'était peut-être pas des plus heureusement choisis pour
enflammer, et cependant on s’enflammait. « On me
proposait, c’est toujours saint Augustin qui parle,
des exercices qui jetaient mon âme dans l'anxiété. Je
désirais le succès, je craignais la honte ou les coups.
J'aimais à être plus applaudi que mes condisciples,
quand venait mon tour de lire mon devoir ?. »
Un document que nous avons maintes fois utilisé,
la Passio, écrite, sous forme d’autobiographie, par
sainte Perpétue de Carthage, en l'an 203, et le récit
intercalé du diacre Saturus, son compagnon de martyre,
va nous permettre de prendre une idée de ces compo-
sitions d’écoliers africains. Tous deux racontent d’abon-
dance des visions dont ils ont été favorisés, et leur
langage à tous deux est d’une monotonie, pour tout
dire, d’une banalité étrange. Perpétue emploie 152 fois
la conjonction ef sur un récit de 172 lignes 1". Saturus
emploie cette même conjonction 57 fois sur 52 lignes.
Dans l’espace de 13 lignes, Perpétue répète le mot
carcer 5 fois; sur 10 lignes, le mot infans 4 fois; sur
5lignes, le mot scala 4 fois; sur 6 lignes, lemot ascendere
5 fois, comme si chacun de ces mots n'avait pas plusieurs
synonymes. En outre, des expressions reparaissent
invariables à quelques mots d'intervalle, ou avec une
modification presque insensible. Voici pour Perpétue :
N. νι : quam retro videram.. quam retro videram.
N. x : faulores πιοῖ... faulores mei. faulores mei.
N. vi : pater meus consumplus {ædio... N. 1x : pater
meus consumplus {ædio.
Ν. πὶ : sollicitudine infantis. sollicitudine infantis.
sollicita pro eo. lales sollicitudines. N. vr : sollicitudine
infantis.
N. mx : paucis diebus. in ipso spalio paucorum die-
rum... post paucos dies. paucis horis.
N. vx : οἱ doluit mihi casus patris ei. sic dolui pro
senecla eius misera.
ἃ Cicéron, De orat., τ, 42; Quintilien, 1, 11, 14; Sénè-
que, Epist., LxxxvIr, 3. — *L. Friedlænder, De histo-
riarum enarratione in ludis grammaticis, Index lect. Acad.
Regiomontanæ, 1874. — * Quintilien, I,1x; Sénèque, Epist.,
xxx, 7.—* Quintilien, loc. cit. : Suétone, De grammat., 4.
ÉCOLE
1750
N. v : ego dolebam causam patris πιεῖ... N. var : el
dolui commemorala casus eius. N. xx : ego dolebam pro
infelici senecla eius.
Saturus n’est pas plus inventif : il emploie αἰαῖ, dixi!,
dixerunt, en tout onze fois ; jamais il ne varie, tandis que
Perpétue fait usage de inquit, respondi. Chez Saturus
également on rencontre, n. x1-x111 : fale fuit quasi.
tale fuit quasi. tale erant quasi, —sic quasi. sicquasi, —
sine cessatione. sine cessalione,—cum admiratione...cum
admiratione, — viridarium. . viridarium... viridarium.
Π semble donc que la formation intellectuelle de
Vibia Perpetua, jeune fille de naissance ingénue que le
mariage élèvera au rang de matrone, ait été assez
médiocre. Cependant, à en juger par le récit entier de la
Passio, la martyre nous apparaît d'intelligence alerte,
de caractère vif et de tempérament énergique. Contrai-
rement à ce que produisent l'accumulation et la diver-
sité des expériences journalières, les mots sont restés en
petit nombre; partant, les idées ne se sont pas particu-
larisées et Perpétue en est restée aux caractères incom-
plètement définis et aux qualités générales. Il ne paraît
pas que la hiérarchie des choses qu’expriment les
nuances verbales ait produit quelque impression sur
cette admirable femme; elle a conservé lapprovision-
nement restreint d’un cerveau d’enfant et le langage
tout juste équarri suffisant pour exprimer les idées et
les sentiments de la jeunesse. Son vocabulaire très res-
treint comporte des mots en possession d’une prépon-
dérance marquée et d’un sens vague, ainsi qu'il arrive
dans le jargon enfantin. Certains mots semblent
n’avoir pas de synonymes, des membres de phrases
sont stéréotypés, un même vocable est affecté à toute
une classe de sentiments.
Le fragment de composition laissé par Saturus n’au-
torise pas des observations aussi précises, il est trop
peu étendu. Néanmoins la similitude est assez sensible
entre les deux récits pour laisser entrevoir une forma-
tion scolaire à peine différente. L'âge de Perpétue —
22 ans — en fait presque encore une écolière. Tite-
Live parle d’une jeune fille, déjà fiancée, se rendant à
l’école sur le Forum; Martial fait voir «les grandes filles
et les braves garçons » assis sur les mêmes bancs autour
d’un même maître. Il semble donc permis, au point de
vue littéraire et pédagogique, de considérer les récits
de Perpétue et de Saturus comme des compositions
d’écoliers africains parvenus au terme du cours com-
plet de leurs études.
D’Afrique nous passons en Égypte, afin de rencon-
trer un devoir d’écolier avec les corrections du maître.
Il s’agit d’une fabla ou planchette de bois trouvée
et achetée à Athribis, dans le Delta, en 1853, par
H. Brugsh, et entrée au musée de Berlin. On y peut lire
un texte de dix lignes, d’une écriture remontant au
rve siècle. On a cru longtemps qu'il s'agissait d'une
invocation à saint Georges, le martyr: il n’en est rien:
c’est un exercice scolaire, rien d’autre. Voici la tran-
scription du texte :
; St ΡΝ, Re
Μέγας γεωργὸς τῶν ἀνδραγαθ... των ὁ χατᾶλωγος
Ad= ἔν χαὶ τί" - Ξι 9
Δότε μοι λέγιν καὶ στίχοισι μεν (?)
Πάμπωρος γεωργὺς χἂν αὐτου:
γλυχαιρῶν χαμᾶτων τερπόμενος ἑ
5 ζυγῶν ἅρμαξο βόα χαξευθε
νυχτὶ μελένη γορτάσμασιν
.αρ' ἀσι ὡσαύτως τὴν ἄσχοισ
>" x e — CS
αὐτὸς γεώργος ξευρῖν ur) ÔLVOUEVOS
ς χαρ. av (3) +
ἦν χχμάτων....
ὧν τὴν τῆς
1τῦ...χαμάτων ἄνωθεν
— 5 Suétone, De grammat., 4. — * Quintilien, 1, "x, 9 56.
et 34 sq. — Τ᾿ Quintilien, I, x, 1. — * S. Augustin, Con/es-
siones, 1.1, 6. χνπ, P. L., t. XXxXN, col. 675. — "5. Augus-
tin, Confessiones, 1. 1, e. xvir, P. L., t. XXXI, col. 673.
19 Format in-S°.
1751 ÉCOLE 1752
Ligne 1. — μέγας γεωργὸς τῶν "ἀνδραγαθ...]τῶν ὁ
χατάλ(ο)γος. L'astérisque placé devant certains mots
désignera les termes qui ne sont pas grecs, les fautes
de l’écolier, évidemment. Peut-être faut-il com-
prendre ici : μεγάλου γεωργοῦ τῶν ἠνδραγαθημένων ὁ
χατάλογος. « Listes des belles actions du grand labou-
reur», ou bien « Le grand laboureur. Liste de ses belles
actions ». Ce premier vers sert de titre et il revient à
peu près à ceci : Éloge des travaux du laboureur. La
correction ἠνδραγαθημένων est très vraisemblable. Il
nous faut ici un participe de la voix passive de àv-
δοαγαθέω, « agir en homme de bien ». Le sens vrai doit
être celui-ci : des actions uiiles du laboureur; aucune
idée esthétique ou morale dans le mot belles actions,
mais une pensée utilitaire. Parthey s’est donc complè-
tement fourvoyé en voyant dans cette composition une
prière adressée à saint Georges.
. Ligne 2. — δότε μοι λέγ(ε)ιν χαὶ στίχοισι peu (ἢ)
ἐπιλέξω, « accordez-moi de dire et j'irai jusqu'à direen
vers.» Le sens de cette phrase paraît être celui-ci
« Si vous m'inspirez, si vous faites parler ma langue,
[ὃ Muses], je chanterai en vers. » ἐ £w est plus que
ἐλέξω; il ne se contentera pas de parler, il fera plus —
sinon mieux — il parlera d’après un rythme. peu doit
être une mauvaise lecture; je la néglige.
Ligne 3. — πάμπωρος γεωργὸς χὰἂν αὐτουργὸς σπίοι
“yeiav. Le terme πάμπωρος est inconnu. U. Wilcken le
traduit : ganz elend; mais πάμπωρος est formé de la
même manière que ταλαίπωρος, « misérable », expres-
sion bien connue et d’après laquelle on pourrait propo-
ser pour πάμπωρος «tout à fait misérable»; σπίρι pour
σπείρει: αὐ τουργὸς σπείρει, il ensemence de sa propre
main ; Ye ‘av pour γαῖαν, forme archaïque de γῆν. —
παμπωρος γεωργός, χαν αὐτου ογὸς Cyr είρει γαῖα αν: χἂν
ayant le sens de « quoique ».
Ligne 4. — γλ υχ(εγρῶν. χαμάτων τερπόμενος ἐν "ἀργοι...
évidemment pour ἀγροῖς. Qu’ on ne s'étonne pas de
ce dernier mot, l’écolier semble avoir fait la gageure
d’une faute par ligne; ce serait supportable, mais la
ligne suivante sera désastreuse.
Ligne 5. — ζυγῶν "ἁρμαξοὶ βόα *zaËsule το “ἀοωτῆ-
ρ'ν; ζυγῶν, attelant ; ἴαρμαξο ἢ probablement un datif
pluriel de ἅρμα, soit ἄρμασι(2); βόα, c'est peut-être une
forme poétique (attique) de βοῦν, accusatif de βοῦς;
"ἀρωτῆριν, c’est un cas de ἀροτής. D'après U. Wilcken,
βόα ἀρωτῆριν est pour ἀροτήριον -- ἀροτήσιον. Nul doute
que βοῦς ἀροτῆς, le « bœuf de labour», doit se lire
comme s’il y avait βοῦν ἀροτῆρα; χαὶ où 220 εὐυθετο ou
bien ἤχαξευθε ro, demeure inexplicable. C’est un verbe
précédé de χαὶ (χὰ par crase — χαὶ ..2). Le vers doit
donc se lire ainsi : ζυγῶν ἅρμασι βοῦν ἀροτῆρα.
Ligne 6. — Aucune difficulté; μελένη pour μελαίνῃ
Ligne 7. --- ἄμασ': serait une forme dorique; mais
cette lecture n’est pas certaine; les caractères ap.xot
donnent lieu de proposer quelque chose dans le genre
de ἄσχοισιν, ἄσχησιν.
Ligne 8. εὐριῖν pour εὑρεῖν ; δινούμενο errant
çà et là (ce qui est possible d’après le contexte : « trou-
vant sans tâtonner, sans aller à l'aventure»). La con-
struction de ce vers n’est pas faisable. Les deux vers
7 et 8 semblent inséparables. « De même, il pratique, le
liboureur, un genre de vie qu'il a trouvé sans le cher-
D
? Rapprocher le vers de V. Hugo : « Le geste auguste du
semeur.. 2 H. Parthey, Zwei griechische Zauberpapyri
des Berliner Museums, dans Abhandlungen des Kônigl.
Akad. der Wissenschaften zu Berlin, 1865, in-4°, Berlin,
1866; A. Dieterich, Papyrus magica musei Lugduno Batavi
quæ C. Leemans edidit in papyro græcorum tomo 2 denuo
edidit, Commentatio ex supplementis Annalium philologico-
rum seorsum expressa, in-8°, Lipsiæ, 1888, p. 780; A. Diete-, |
rich, Abraxas. Studien zur Religionsgeschichte des spätern
Altertums, in-8°, Leipzig, 1891, p. 124; U. Wilcken, Catalogue
des manuscrits grecs, de Berlin, n. 339; Heidniches und
cher.» Ce qui veut dire que la vie des champs a des
traditions qui se transmettent de père en fils, et que le
fils continue à faire ce que son père a fait, par routine,
par habitude : il n’a aucune peine à apprendre le métier
que lui ont transmis ses ancêtres.
Ligne 9. — ἔχον τὴν χαρί- Ἰάν; [.1 à supprimer, il ne
manque rien; yapav, la joie.
Ligne 10. — Peut-être γλυχερῶν au début du vers.
Ce dernier vers pourrait servir de refrain.
Voici un essai de restitution du texte et de traduc-
tion :
Μέγας γεωργός,
τῶν PTE ὃ χατάλογος.
Δότε μοι λέγειν χαὶ στ foot | μευ! ἐπιλέξω.
Πάμπωρος γεωργός. χἂν αὐτουργὸς σπείρει γῆν.
Γλυχερῶν χαμάτων τερπόμενος ἐν ἀγροῖς,
Ζυγῶν ὁ ἄρυασι βοῦν...... ἀροτῆρα,
Νυχτὶ μελαίνῃ γορτάσμασιν ἐπιμελούμενος
Dern ὡσαύτως τὴν ἄσχησιν ποιούμενος
Αὐτὸς γε εωργὸς εὑρεῖν μὴ Rae
ἔχων τὴν τῆς γεωργίας χαρα
[γλυχερῶν]χαμάτων ἄνωθεν τῶν χαμάτων [τερπόμενος]
LE GRAND LABOUREUR
Catalogue de ses belles actions.
Déliez ma langue [ὃ Muses], et je [le] chanterai en vers.
Il est pauvre, le laboureur, bien que son geste fasse
[germer la terre ᾿.
(Refrain.) Il jouit dans les champs de fatigues qui ne
{sont pas sans plaisir;
il attelle au joug un bœuf de labour;
pendant la nuit obscure, il prend soin du fourrage;
. et il pratique, notre laboureur, un genre de
vie qu'il a trouvé sans aller bien loin le chercher;
. il goûte les joies de l’agriculture. [plaisir ?.
(Refrain.) Il jouit de fatigues qui ne sont pas sans
Sur un ostrakon de Louqgsor (0 m. 20 *X 0 m. 10 et
0 m. 07) est tracée une inscriplion grecque de douze
lignes; il manque trois lettres à la ligne onzième.
Écriture onciale tendant à la cursive. La pièce est
datée de l'an 140-141 de notre ère. Aucune sépara-
tion entre les mots, ni ponctuation, ni accentuation.
Voici la transcription du texte ἢ:
[Π]ατὴρ ποθ᾽ υἱὸν εὐποροῦν-
τα τῷ βίῳ χαὶ μηδὲν
αὐτῷ τὸ σύνολον δωρούμε-
νον ἐπὶ τὸν Σκύθην ᾿Ανά-
5 χαρσιν γεν εἰς χρίσιν-
οδόα (sic) à ὁ υἱὸς τοῦτον μὴ
θέλων τρέφειν- οὐχ οἰχίαν.
οὐ χτῆμα, οὐ χρ ρησοῦ (sic) Bapos
Ποῖός τις οὖν τύραννος ἢ ποῖος χριτὴς
10 ἢ νομοῦ ς ς ἀργαῖος ἐνδίχως ἐρεῖ...
Lo: αὐτοχράτ ορος Kaïoaooc TÉcas ΔΙ ΔΓου “A]-
[δρι] δριανοῦ ᾿Αντωνίνου
L'élève a fait quelques fautes, il a écrit 0604 pour
260%, γρῆσου pour γρουσοῦ, il a répété la syllabe δρι,
dans ᾿ Δδριανοῦ. Nous voyons qu'il avait à copier une
fable dont voici la traduction :
« Un homme avait un fils extrêmement riche, mais
christliches aus Ægupten, dans Archiv für Papyrusforschung,
1901, τ. 11, part. 3-4, p. 428 sq.; G. Lefebvre, au mot Athribis,
dans Cabrol et Leclereq, Dictionn. d'arch. chrét. et de lit., €. 1,
col. 3113; H. Leclercq, Devoirs d'écoliers, d'après une tabla
et des ostraka, dans Bulletin d'ancienne littérature et d'archéo-
logie chrétiennes, 1913, t. 111, p. 209-212; le même, Papyri,
ostraka et tablai liturgiques, dans Cabrol et Leclercq,
Monumenta Ecclesiæ liturgica, in-4°, Paris, 1918, t. 1, port. 2,
P. CCL-CCLI, n. 86. — " P, Jouguet et G. Lefebvre, Deux
ostraka de Thèbes, dans Bulletin de correspondance helléni-
que, 1905, t. xxvimr, p. 201-205 et pl. x.
1753
qui ne faisait aucune largesse à son père. Celui-ci le
conduisit chez le Scythe Anacharsis pour soumettre
le cas au jugement du philosophe. Le fils, ne voulant
pas nourrir son père, se mit à crier : Mais n’{a-t-il]
pas une maison, des biens, des monceaux d’or? Quel
est donc le tyran, quel est le juge, quel est le législa-
teur ancien qui pourrait équitablement se pronon-
cer [contre moi]?
« Année de J’empereur César Titus
Antoninus [140 ..141]. »
On notera le tour vif du récit (emploi du participe,
de l'imparfait dit de narralion). La suppression du
verbe dans la phrase οὐχ οἰχίαν n’est pas due, pensons-
nous, à une étourderie du scribe : elle est volontaire
et s'explique par l’emportement de l'interlocuteur.
L'emphase des lignes 9 et 10 se justifie par la même
raison. L’écolier ne nous dit pas la réponse d’Ana-
charsis, qui, sans doute, comme dans sa lettre à
Crésus, marquait ici son mépris pour les richesses, et
opposait à l’avarice le communisme.
1X. MOBILIER SCOLAIRE. — Dans l’école tenue par le
primus magister comme dans celle tenue par le gram-
maticus, le local et l'aménagement n’ont demandé que
peu de soins. Ces vieux maîtres ne soupçonnaient pas
les pupitres confortables et hygiéniques destinés à
sauvegarder le développement du buste, les encriers
irrenversables qui ont banni le décor des taches, les
ventilateurs, les radiateurs et autres inventions qui les
dérouteraient à coup sûr. On a dit ce qu'était la pergula,
un hangar, un auvent, un appentis quelconque : voilà
pour le local; le mobilier ne demandait guère plus de
recherches. Pour les élèves, une planche servait de
banquette; les petits pouvaient se munir d’un tabouret
qui relevait les genoux faisant oflice de table. Il n’était
pas question de dossiers aux bancs, ni de tables, ni
d'encriers. Ainsi juchés, les enfants faisaient face au
maître, pourvu d’une chaise. Et voilà tout le mobilier
de l’école primaire.
L'école du grammairien, qu'on peut comparer, à
beaucoup d’égards, à notre collège, offre une installa-
tion peut-être un peu moins sommaire. Le bas-relief
en terre cuite trouvé à Naples (voir Diclionn., t. 1,
fig. 587) nous fait voir les élèves rangés sur des bancs
superposés, les tablettes sur les genoux; le grammai-
rien est vêtu de la toge, ce qui n’est guère vraisem-
blable; sa chaïse est à dossier haut et carré, c’est la
chaise où pouvaient seuls prendre place les maîtres qui
avaient droit au titre de professeurs, c'est-à-dire les
rhéteurs et les grammairiens !, et qui prenait quelque-
fois l'aspect d’un trône et en portait le nom; elle était
élevée et placée sur une estrade, qui l'exhaussait encore
davantage. Dans les classes d'enseignement secondaire
les salles étaient ornées de petites plaques de marbre
appelées tables iliaques. Ces bas-reliefs, qui repré-
sentent les principaux épisodes des fables homériques,
véritables résumés et sommaires illustrés du cycle
troyen, ont bien pu servir, en effet, à un usage scolaire 2.
Leur commentaire figuré frappait plus vivement l’ima-
gination des enfants et ajoutait son éclaircissement à
celui que contenait la leçon du grammairien?. Le ca-
ractère commun de ces petits ouvrages de sculpture,
c'est de ne point répondre à une simple vue d'art,
mais d'illustrer un texle qui les accompagne et dont la
rédaction accuse le souci d'instruire : ils appartiennent
moins au mobilier scolaire proprement dit qu'aux in-
struments d'étude.
On faisait usage de cartes de géographie. Sous l’em-
pire, cet usage était généralisé. Bien que la géographie
Hadrianus
À Digeste, 1. L, tit. 1, lex 6. — ὃ Corp. inscr. græc., t. In,
n. 6126 et la planche hors texte. — *O. Jahn, Griechische
Bülderchroniken, édit. par Michaelis, in-4°, Bonn, 1873. —
# Pline, Hist. nat, 1. III, c. xvrr. — δ Dion Cassius, Hist.
rom, 1. LXVII, ο. xt, 4. --- " 5. Jérôme, Epist., Lx, 7, P.L.,
ÉCOLE
1754
soit restée toujours un accessoire dans l’enseignement
du grammairien, c'était un élément nécessaire pour
l'explication des textes. Agrippa dressa dans le por-
tique de sa sœur Polla, sous forme de sphère en marbre,
une représentation de l’empire romain #; il n’est guère
douteux que cette innovation n'ait été suivie et les
cartes auront peu après commencé à orner les parois
des salles d'école. Sous Domitien on accusa quelqu'un
ὅτι τὴν οἰχουμένην ἐν τοῖς τοῦ χοιτῶνος τοίχοις εἶχεν
ἐγγεγραμμένην 5 et saint Jérôme suppose parfaite-
ment connu l’usage des cartes géographiques : Εἰ
sicut hi, qui in brevi tabella terrarum situs pingunt,
ila in parvo islo volumine cernas adumbrala, non ex-
pressa signa virlutum ὃ. Sur les cartes, en tant qu'outil-
lage scolaire, nous possédons encore un document in-
structif du 1ve siècle, dans un discours du rhéteur
Eumène relatif à l’école d’Autun : Videat præterea in
illis porticibus juventus et quotidie spectet omnes lerras
el cuncta maria et quidquid inviclissimi principes
urbium, gentium, nalionum.…. devinciunt. Siquidem
illic… instruendæ pueriliæ causa, quo manifestius oculis
discerentur quæ difjicilius percipiuntur auditu, omnium
cum nominibus suis locorum silus, spatia, inlervalla
descripla sunt, quidquid ubique fluminum oritur et
conditur, quacunque se litorum sinus flectunt, qua vel
ambitu cingit orbem vel impelu irrumpil Oceanus ἢ.
Ajoutons des résumés d'histoire, des tableaux chro-
nologiques, de courts poèmes épiques, des sentences,
des noms, des efligies. Tout ce mobilier pouvait varier
Ὁ peu d’un local à un autre local, mais la variété de-
vait porter principalement sur la disposition et sur le
degré d'avancement des élèves. Il est clair, par
exemple, que l’abaque de bois, de pierre ou de métal
qu'on trouvait chez le primus magister était remplacé
chez le grammalicus par des objets adaptés aux leçons
du maître, par exemple des sphères ou des cubes pour
l’enseignement de la géométrie. C'était au maître à
fournir toute cette partie du mobilier. L'élève arrivait
avec son cartable, appelé capsa où scrinium, renfer-
mant des livres roulés 8. Les écoliers de bonne condition
et les enfants du peuple se faisaient un jeu d'apporter
leur petit bagage scolaire, mais à Rome, la vanité s’en
méla, et les membres des grandes familles firent escor-
ter leurs enfants à l’école par un esclave grec, le pæda-
gogus, où par un esclave pris au hasard, qui portait le
cartable et recevait en conséquence le nom de capsarius.
Aux quelques volumina on joignait des tablettes,
labulæ ceratæ. Elles consistaient en de minces plan-
chettes de bois réunies deux à deux et recouvertes à
l’intérieur d’une couche de cire colorée, ordinairement
noire, rouge parfois *, de façon à laisser ressortir en
blanc le tracé des lettres. La tablette simple, munie
d’un anneau de suspension #, sert aux écoliers pour
leurs pages d’écriture!: ceræ lilterarum materies,
parvulorum nutrices, ipsæ dant ingenium pueris À.
Quelques-unes ont été conservées : elles sont en bois,
de forme oblongue et, en général, de six pouces de long
sur quatre de largeur; la face antérieure est en retrait
d’un quart de pouce environ sur le rebord, d’un demi-
pouce de large, qui en fait tout le tour. Elles sont en-
duites d’une mince couche de cire ou de toute autre
substance analogue, et l’un des côtés du cadre est
percé de quelques trous par lesquels on pouvait faire
passer une cordelette ou un fil de fer. On peut coucher
deux de ces tablettes l’une sur l’autre, de manière à
en faire une sorte de diptyque, sans que les surfaces
cirées se trouvent en contact. Toutes ces tablettes
sont couvertes d'écriture, et le contenu de cinq d’entre
t. χΧΧΙΙ, col. 589. * Eumène, Pro restaur. schol., 20.
— # Horace, Sat., I, τν, 22; cf. I, vx, 74. — " Ovide, Am., I,
ΧΙΙ, 11. — * Horace, Sat., 1, 6-74 : lævo suspensi loculos
tabulamque lacerto, — " Plaute, Bacch., 441; Quintilien, I,
1, 27.— ‘2 Glossar., dans A. Mai, Auctores class., t. VI, p. 57
elles est identique, à savoir trois sénaires. Les carac-
tères de l’une d'elles sont corrects et élégants; ceux des
autres, défectueux : il semble donc qu'on y doive re-
connaître un exemple tracé par le maître et des exer-
cicés d’écoliers. Une tablette plus grande, en bois dur
soigneusement poli, de douze pouces de long sur dix de
large et un quart de pouce d’épaisséur, contient trois
trimètres écrits en manière d'exemple à la plume et à
l'encre et plusieurs fois recopiés ! Les tablettes des
élèves de l’école primaire étaient de grande dimension;
celles des élèves du grammairien ou du rhéteur sont
moindres, afin que les devoirs, au dire de Quintilien,
ne soient pas trop longs?. Les mains inexpertes
appuyaient parfois si fort que la cire s’est écaillée et
laisse voir le trait sillonnant le bois. Pour tracer les
caractères, les élèves employaient le s/ilus, poinçon ou
stylet *, dont une extrémité est pointue et l’extrémité
opposée plate; la première pour écrire, l’autre pour
effacer : stilus ferreus, alia parte qua scribamus, alia qua
deleamus, affabre factus est. Le stylet est en os ou en
métal; parfois les enfants usent du roseau : calamus,
penna, arundo, taillé à la manière de nos plumes et
le trempent dans l'encre. Martial nous apprend que, dès
l’école primaire, on usait de la plume, du roseau et du
papyrus : « Si Apollinaris te condamne, dit le poète
s'adressant à son ouvrage, tu peux aller tout droit dans
les coffres des marchands de sel, vil papier sur le revers
duquel écriront 165 enfants 5.» On voit que les ou-
vrages non vendus avaient ainsi un moyen d’écoule-
ment. Les élèves faisaient l'apprentissage du roseau et
celui du stylet, d’un usage plus habituel; ils prati-
quaient aussi, au moins pour le connaître, le calamus,
moins employé.
L’archéologie chrétienne nous a fourni quelques indi-
cations supplémentaires sur le bagage des écoliers.
Nous avons parlé déjà des alphabets, mais les fouilles
pratiquées dans la basilique des Saintes-Perpétue-et-
Félicité, sur l'emplacement de l’ancienne Carthage,
nous ont fourni, parmi tant d’autres inscriptions, un
bloc de grès tendre sur lequel fut tracé deux fois l’al-
phabet. Ce bloc mesure 052 de longueur et 042 de
hauteur, avec une épaisseur de Om28. La partie qui
porte les lettres a été raclée pour obtenir une surface
unie. On ἃ peut-être ainsi effacé plusieurs inscriptions
successives, car la pierre est considérablément entamée.
L’alphabet le plus complet se lit dans la partie supé-
rieure de cette sorte de tableau d'école. Celui qui ἃ
gravé l’alphabet ἃ d’abord tracé les dix premières
lettres sur une même ligne, complétée par M avec ou-
bli de la lettre L; puis il a continué au-dessous par
quatre ou cinq lettres dont l’ordre n’est pas régulier,
car Ὁ est placé avant N. Cette seconde ligne se termine
par les lettres P, Q. Enfin, l’auteur de ces exercices a
complété son alphabet, en gravant les cinq dernières
lettres au-dessus de la première ligne.
L'œuvre du débutant se présente donc ainsi :
ΕΘ ΤΉ Χ
AB C DEF GH 1
ΟΝ 7/0 P Q
Plus bas, dans l’angle inférieur de la pierre, se voit
un second essai d’alphabet. On ne distingue plus que
quelques lettres, mais il est facile de reconstituer celles
qui manquent. En voici la copie :
abcDEFGHI
kimNOPgqr
AU EE
ΚΜ
Ce double alphabet, tracé par une main inhabi!e,
1E, C. Felton, dans Proceedings of the Amer. Acad. of.
arts and sciences, t. 111, p. 371-378; Welcker, dans
Rheinisches Museum, 1860, nouv. série, t. xv1, p.155 sq. —
3 Quintilien, X, 111, 32. 5 Martial, x1V,21.—48$, Augustin,
ÉCOLE
sans doute par celle d’un enfant commençant à écrire,
sur un grès très tendre, c’est-à-dire sur une pierre de
sable, rappelle et explique peut-être une singulière ex-
pression de Tertullien dans son traité « Du manteau ».
Il appelle primus numerorum arenarius le pédagogue
qui enseignait à l'enfant l’art de tracer les premiers
caractères, chiffres ou lettres. Le vocable arenarius
désignait d'ordinaire celui qui, au service de l’amphi-
théâtre, répandait le sable dans l’arène et le balayait
une fois le spectacle terminé; d’où l’on a induit que le
pédagogue recevait de Tertullien ce nom d’arenarius
parce qu'il enseignait en écrivant et en faisant écrire
sur le sable. La découverte de cette « pierre de sable »
raclée invite à penser que le primus magister faisait
écrire ses élèves, pour leurs débuts, non directement sur
le sable mais sur des pierres sablonneuses, c’est-à-dire
très tendres, très faciles à racler, comme celle que le
grammairien Servius appelle arenaria lapis. Noilà
donc encore une partie à ajouter à ce que nous savions
du mobilier scolaire. Cette pierre de sable rendait, en
somme, les mêmes services que nous demandons à
l’ardoise.
Eu égard à la facilité de se procurer du papier chez
l’épicier ou des pierres sablonneuses et le prix modique
de cette papeterie d’un genre particulier, on est tenté de
croire que le maître fournissait son petit monde des
instruments indispensables à la leçon. En tout cas, la
découverte de cette pierre indique avec une quasi-
certitude que le personnel attaché à la basilique des
martyres de Carthage se chargeait d'apprendre aux
petits enfants à lire et à écrire. La basilique de Damous
el Karita, également à Carthage, avait aussi son école
annexe de la résidence épiscopale et là aussi ἃ été
retrouvé un alphabet, mais tracé cette fois sur une
pierre plus dure, sorte de calcaire gris connu en Tunisie
sous le nom de Saouûân. La plaque, épaisse de quatre
centimètres et demi, en mesure quinze de hauteur et
vingt-neuf de longueur. L’alphabet y est ainsi disposé *
A B CD EF G HI KM
NOPQRSTVXG
OQ0RS
Les lettres ont trois centimètres et demi de hauteur.
Le primus maägisler qui a gravé ou fait graver cet
alphabet a placé intentionnellement à la fin six lettres :
G, O, Q, O, R, S, pour appeler sur elles l'attention des
bambins et nous avons ici quelque chose d'analogue
à notre «tableau noir ». Les trois abécédaires de Car-
thage comptent chacun vingt et une lettres; c’est
l'alphabet latin sous sa forme primitive, il se termine
par X que Quintilien nommait ultima nostrarum, la
dernière de nos lettres. Le J était inconnu, l’U se con-
fondait avec le V ; quant à W, iln’en était pas question
et Y, Z n'avaient pas encore droit de s’aligner avec les
autres lettres. En 393, saint Augustin composait, contre
les donatistes, une sorte de complainte populaire, qui a
gardéle nom de psalmus abecedarius, au sujet de laquelle
ils’expliquait ainsi: Voulant mettre la cause des dona-
tistes à la portée des plus humbles intelligences, j'ai
composé, suivant l’ordre des lettres latines, per latinas
litleras, un psaume grec que je désirais entendre chan-
ter. Je n’ai pas été plus loin que la lettre V. On appelle
ces chants abécédaires. J'ai laissé de côté les trois der-
nières lettres, mais à leur place j'ai mis un épilogue, »
Ce dédain pour X, Y, Ζ s’expliquerait peut-être par la
difficulté de trouver des mots latins commençant par
ces lettres et susceptibles de poursuivre la complainte;
quoi qu’il en soit, les alphabets de Carthage apportent
une utile contribution à l’histoire du mobilier scolaire ἡ,
De vera religione, c. xxx1X, P. L., ἴ. χΧχῖν, col, 154: —
5 Martial, IV, LxxxvI, 9. — 5 Ἡ, P. A.-Louis Delattre,
Abécédaires trouvés dans les basiliques de Carthage, in-8°,
Tunis, 1912.
1757
Outre la pierre sablonneuse, qui tenait lieu de l’ar-
doise, l’ostrakon dont l’emplette ne coûtait que la peine
de se baisser, le papier écrit d’un côté dont on trouvait
provision chez l’épicier, les tablettes de cire, les enfants
faisaient usage de papyrus; mais il va de soi que cette
matière se rencontre principalement en Égypte et
devait sans doute être réservée aux écoliers déjà arrivés
dans les classes supérieures. Nous possédons ainsi,sur
un fragment de papyrus mesurant 0251 sur 0m199,
les sept premiers versets du premier chapitre de
l’Épître de saint Paul aux Romains, en écriture onciale,
avec nombre de fautes et un oubli de quelques mots,
étourderies d’un écolier du début du 1v® siècle ‘. Deux
autres lambeaux de papyrus ne sont guère plus corrects
et écorchent le mieux du monde le récit du destin fu-
neste de Niobé ? (0m08 sur 0m113 et 0m078 sur OmO8).
X. HEURES DE TRAVAIL. — « Les écoles s’ouvraient
de grand matin, au lever du jour. « C’est toi, dit Ovide
« à l’Aurore, qui arraches les enfants au sommeil et les
« livre à des maîtres impitoyables #.» En hiver, on
n'attendait même pas l’aube, trop lente à se montrer. Il
faisait encore nuit, le coq ne chantait pas ὁ, le forgeron
et le cardeur de laine reposaient ‘, que déjà élèves et
instituteur étaient à leur poste. Le bruit de ce travail
matinal venait réveiller le paresseux Martial, et c'était
un des inconvénients qui rendaient au poète le séjour
de Rome insupportable 5. Juvenal ? parle de Virgiles et
d'Horaces tout noircis par la fumée des lampes dont les
élèves, se rendant de grand matin à l’école 5, se ser-
waient pour éclairer le local encore obscur et qu’ils
éteignaient seulement aux premières lueurs du jour.
Les exercices scolaires se poursuivaient ensuite pendant
toute la matinée jusqu'aux environs de midi. L'enfant
rentrait alors chez lui pour prendre son repas, puis il
retournait à l’école ". Il y passait donc beaucoup de
ÉCOLE
temps. Seulement, il faut savoir que toutes ces heures .
n'étaient pas ce que nous appelons des heures de classe ;
il y avait aussi dans le nombre des heures d’éfude, c’est-
à-dire qu'après la leçon du maître, l'élève faisait les
devoirs écrits qui lui étaient proposés et cette variété
même d'exercices lui était déjà un certain délassement :
il se reposait d’une occupation par l’autre !. »
XI. PERSONNEL. — Le grammairien ne suffisait pas
à tout; mais le personnage est si peu important au
point de vue social que ses inférieurs ne comptent
guère et passent inaperçus. Saint Augustin avait connu
pendant son séjour à Milan un pion bien misérable,
Pauperrimus homo, dit-il , {am pauper, ul proscholus
esset grammalici; c’est donc, selon lui, le dernier degré
de l’indigence que d’être réduit au métier de pion,
proscholus ; Ausone, toujours beau parleur, dit : sub-
doctor "Ὁ. Bien plus, ce pion, quoique chrétien, était
au service d’un grammaticus païen. Sa fonction consis-
tait à mettre les élèves en état de se présenter dans la
salle de classe et il opérait dans le vestibule, séparé par
un rideau de cette salle, ce qui fait dire au saint: melior
ad velum quam in cathedra; mais s’il ne nous dit pas en
quoi consistait cette fonction infime, on n’a guère de
peine à le deviner: un coup de brosse sur les vêtements,
un coup de peigne sur les cheveux, un coup d’éponge
Sur les mains. Les anecdotes relatives aux pions sont
trop rares pour ne pas raconter celle-ci : le pauvre
homme trouva une bourse contenant deux cents solidi
?B. P. Grenfell et A.S. Hunt, The Oxyrhynchus papyri, 1899,
t. στ, p.8, n. ceix, pl. 11. — * Jbid.,t. 11, p. 23, n. σΟΧ ΠΤ, pl. τν.
=? Ovide, Am., 1, xur, 17; cf. Martial, x1v, 223. — Martial,
IX, zxvnr, 3. — " Juvénal, VII, 222 sq. — * Martial, IX,
CLVI, 5. — * Juvénal, Sat., vir, 226-227. — * Ovide, Am.,
1, xunt, 17; cf. Martial, IX, Lxvunx, 3. — * Cicéron, Pro Roscio,
ΧΙ, 31. — 1° Courbaud, op. cit., p. 1383. — 1S, Augustin,
Serm., CLxxvVIn, 8, P. L., t. XxxvIn, col. 964.— 5 Ausone,
Epigr., XXI. — 15 Arnobe, αν. gentes, 1. II, c. LV, P. L.,
ἔν V, col. 897. — 14 Eusèbe, Hist. eccles., 1. VI, c. χν,
1758
et aussitôt il afficha un avis ainsi conçu : Qui solidos
perdidit, veniat ad locum illum, et guærat hominem
illum. Celui qui avait perdu Ja bourse tomba sur le
billet et courut chez le pion, qui demanda la description
de la bourse, sa fermeture, son contenu; comme tout
concordait, il la remit au propriétaire, qui, dans sa joie,
lui offrit vingt solidi, mais ce pion, unique dans l’his-
toire, refusa, il refusa même dix solidi et il refusa encore
cinq solidi. Alors le propriétaire estomaqué, stomacha-
bundus, rejeta la bourse et dit : « Je ne la reprends pas
si vous n’acceptez rien ! » Et l’histoire finit là.
Sauf une tentative malencontreuse et vite avortée
de l’empereur Julien pour restreindre la liberté de
l’enseignement, l’État romain, par son abstention, lais-
sait le champ libre aux initiatives privées. Il est plus
que probable que les chrétiens aperçurent de bonne
heure le parti à tirer de cette forme d’activité au profit
de leur doctrine. Était-ce l’indigence toute seule qui
conduisait un pion chrétien chez un grammairien païen?
n’y avait-il pas quelque pensée de prosélytisme à exer-
cer sur le maître ou sur les enfants confiés à ses soins?
Si nous sommes peu et mal renseignés sur le nombre
des fidèles qui s’exercèrent au métier de maîtres d’école
pendant les premiers siècles de l’Église, nous pouvons
difficilement douter qu’ils aient rempli cette profes-
sion, de même qu'ils en envahissaient tant d’autres. La
complète liberté d’enseignement, l’inexistence des
inspections officielles permettaient aux chrétiens d’ou-
vrir une école sans courir trop de risques et, de fait, ce
n’est pas à raison de leur enseignement, mais à raison
de leur croyance intime, que plusieurs subirent le
martyre.
Le rhéteur Arnobe, qui lui-même est un converti du
paganisme, cite parmi les fidèles qui embrassèrent le
christianisme à la fin du 115 siècle « des orateurs de
grand talent, des grammairiens, des rhéteurs, des mé-
decins, des maîtres de philosophie 15»; et rien ne per-
met de supposer que ces lettrés aient alors changé de
profession. Loin de là, si on en juge par Origène, qui,
ayant débuté comme grammairien, continua grâce à
cette profession à gagner sa vie et à soutenir celle de
sa mère et de ses frères 4 Flavien, martyrisé en
Afrique, au milieu du zr° siècle, avait été aussi gram-
mairien 15 et ses élèves reconnaissants s’efforcent par
tous les moyens en leur pouvoir de soustraire leur
maître au supplice.
XII. INFLUENCE CHRÉTIENNE. — Quelques-uns
s’étonneront peut-être que des chrétiens, et parmi eux
des hommes assez fervents pour affronter le martyre,
aient consenti à donner à l’enfance et à la jeunesse une
éducation qui consistait presque tout entière dans
l'explication des classiques païens, et où les fables
mythologiques, considérées comme l'une des princi-
pales sources des beautés littéraires, jouaient un grand
rôle δ΄. Le grammairien grec ne pouvait lire ou com-
menter Homère et Pindare, le grammairien latin, Vir-
gile et Horace, sans décrire à chaque instant les aven-
tures des dieux et des déesses, auxquelles, à leur tour,
les devoirs écrits des élèves devaient sans cesse faire
allusion. Mais il semble que, devenues ainsi matière à
littérature, les mésaventures mythologiques perdaient
toute signification. La religion ne les réclamait plus,
la morale n’en avait que faire, ce n'étaient plus que des
P. G., t. xx, col. 553. — 1° Passio SS. Montani, Lucit et
Flaviani, τι. 19, dans Ruinart, Acta marlyrum sincerd, in-4®,
Paris, 1689, p. 240. — 1° P. Allard, Maitres et écoliers chré-
tiens au temps de l'empire romain, extrait de la revue
l'École, 6 octobre 1911, p. 5 sq.; P. Allard, L’enseigne-
ment secondaire dans l'ancienne Rome, dans Revue des
questions historiques, 188$, τ, XL, p. 227-234; H.-J. Le-
blanc, Essai historique et critique sur l'étude et l'enseigne-
ment des lettres projanes dans les premiers siècles de l'Eglise,
in-$S°, Paris, 1852.
1759 ÉCOLE 1760
lieux communs, des allégories, des symboles, des
thèmes à développer. Inutile de s’indigner comme fai-
saient les apologistes ou de ricaner de ces pauvres dieux
et déesses si mal en point, les jeunes enfants pouvaient
s'apercevoir d'eux-mêmes que ce n’était pas ainsi qu'on
parlait des sujets religieux à l’église et dès lors nulle
confusion n’était possible. L'étude des classiques païens
leur devait paraître aussi étrangère à la religion qu’elle
le paraissait certainement aux hommes de la fin du
xvine siècle, si familiers cependant avec tout le per-
sonnel de l'Olympe, qui fournissait alors à tous les
besoins du théâtre et de la poésie légère, et même, dans
une certaine mesure, de la conversation.
Tertullien, on pouvait s’y attendre, approuve l'étude
des lettres, dont il condamne l’enseignement; mais on
sait qu’une contradiction n’est pas pour lui déplaire.
ΤΠ estime la culture littéraire indispensable à la con-
duite de la vie et il condamne les chrétiens à ne la re-
cevoir jamais que des païens. La raison qu'il donne est
curieuse, parce qu'il est toujours intéressant d'entendre
déraisonner un homme d'esprit : «Ne peut-on pas
parler des idoles sans les louer, sans en appuyer la
croyance? demande-t-il. Non ! Parler de ces faussetés,
c’est les confirmer dans les esprits; en rappeler le sou-
venir, c’est leur rendre témoignage; professer les lettres
profanes, c’est donc jeter les fondements de la foi au
démon dès les premiers principes de la science. Et vous
demandez si c’est faire acte d’idolâtrie que de catéchi-
ser sur les idoles {?» Quant au chrétien qui étudie, il a
pour excuse la nécessité, il ne peut étudier autrement :
quia aliter discere non potest. Les « Recognitions clé-
mentines » refusent jusqu’à cette concession et mettent
dans la bouche de l’apôtre Pierre cette sentence, «qu’il
n’est pas prudent d'enseigner aux enfants des choses
dont leur imagination ne peut être que souillée ὁ».
Mais il ne s’obstine pas et même admet une discipline
très différente : « Quand on aura, dil-il, selon les divines
Écritures, jeté les fondements solides de la vérité, on
pourra sans crainte, pour l’affermir de plus en plus dans
les esprits, faire usage des connaissances et des beaux-
arts qu’on aura cultivés dans son enfance; on prendra
soin toutefois de repousser l'erreur et le mensonge, dès
qu’on aura découvert la vérité ὃ.»
L'instruction donnée dans les écoles était, selon la
pensée de Tertullien, « l'instrument et la clef de la vie»;
s’y soustraire équivalait à se dérober à toutes les car-
rières et, en fait, nous savons que les enfants chrétiens
s’assirent sur les bancs des écoles parmi des condisciples
païens. Que cela leur ait attiré quelques avanies de
leurs camarades, quelques rebuffades de leurs maîtres,
on n’en peut douter, mais le fait demeure certain. C’est
ainsi que, dans l’école des pages du Palatin, le pæda-
gogium, un écolier nommé Alexamène fut moqué en
une caricature fameuse ‘et, dans le pædagogium de la
« rue de la Tète-d’Afrique » destiné aux pages déjà en
servite, nous connaissons également un jeune chrétien
mort à dix-huit ans, vers l’époque du règne de Marc-
Aurèle ou Commode 5. L'influence de la famille venait
d’ailleurs corriger ou atténuer ce que l’enseignement
scolaire pouvait conserver de dangereux; l’internat
n'existait pas chez les Romains et, à son retour au
foyer, l'enfant pouvait éclairer ses doutes, discuter ses
obiections, ainsi que nous le voyons par l'éducation
d’'Origène, de qui le père, Léonide, prenait soin de déve-
lopper la formation morale et religieuse parallèlement à
la formation littéraire reçue par l'enfant. Origène sui-
vait assidûment «le cycle de cet enseignement », mais
chaque matin, Léonide lui faisait étudier l'Écriture
1 Tertullien, De idololatria, c. x, P. L., t. 1, col. 675. -
3 Recognitiones, 1. X, P. G.,t.1, col. 1419. — ? Jbid., 1. X,
c. XLI, P. G., t. 1, col. 1441. — ‘Voir Dictionn., t. 1,
col. 2043 sq.; t. 111, col. 3050 sq. » Voir Dictionn., t. 1,
sainte, réciter de mémoire ou résumer les passages de la
Bible qu'il avait lus 5. A défaut du père, un pédagogue
pouvait s'acquitter de cette fonction; si l’enfant gran-
dissait et recevait sans correctifs l'influence de la litté-
1ature païenne, il pouvait s’en trouver fort mal, comme
nous le voyons par l'exemple de saint Augustin, dont le
père était païen et la mère chrétienne ne possédait pas
au foyer l'influence qu'elle sut conquérir depuis. Ainsi
livré sans contrepoids aux leçons des grammairiens
et aux suggestions des poètes, Augustin sentait s’éveil-
ler les premières et ardentes curiosités de la puberté
et la famille au sein de laquelle il vivait ne veillait pas
à purifier l'influence de l’école.
L’attitude prise par saint Cyprien dans le débat
qui occuperait si longtemps l'Église sur la place à
accorder ou à refuser à la culture antique ne ressemble
en rien à celle de Tertullien, son maître et son modèle
à tant d’égards. La fougue de Tertullien se re-
trouvait chezson concitoyen, mais atténuée par le tem-
pérament et par le raisonnement. Les solutions tout
d'une pièce agréaient fort à l’apologiste, tandis que
l’évêque leur préférait les accommodements. Comme
beaucoup de ses compatriotes, comme Minucius Félix,
Lactance, Augustin, l’idée d’exploiter la culture an-
tique au profit de la foi chrétienne lui semble ingé-
nieuse et pratique. C'est même ce qui explique le jeu
de mots bien connu que certains païens faisaient sur
le nom de Cyprianus et que nous rapporte Lactance :
Denique a doctis hujus sæculi quibus forte ejus seripta
innotuerint derideri solet : audivi ego quendam hominem
sane diserlum, qui eum immulata una liltera coprianum
vocarel, quasi qui elegans ingenium et melioribus rebus
aptum ad aniles fabulas contulisset τ. Le rhéteur qu'a
fait de lui une éducation soignée use des procédés de
l’art antique à l'instant même où il s’en défend de
bonne foi. Il a beau dire, par exemple, que, « quand
on parle de Dieu et du Christ, la pure sincérité de
la parole ne s’appuie pas sur les forces de l’éloquence,
pour persuader, mais sur le fond même des choses ὃ »;
ce n’est là qu'une figure de rhétorique, et il faudrait,
pour la prendre au sérieux, n'avoir déjà plus dans
l'oreille la musique des phrases précédentes, ou
ignorer non seulement l'Ad Donalum, mais tous les
traités et un bon nombre de lettres de l’évêque de
Carthage *.
L'éducation littéraire et oratoire de Cyprien avait
été excellente, ses œuvres prouvent qu'il avait reçu
la culture que les jeunes gens de condition aisée
recevaient alors dans les diverses provinces de
l'empire. Le commerce assidu avec les écrivains
classiques initiait les jeunes Carthaginois à l’usage
de la langue correcte et les mettait en garde contre ce
qui semblait trop étranger au latin parlé à Rome.
Cette méthode d’ingurgitation à outrance avait bien
son grave inconvénient : elle approvisionnait la
mémoire des jeunes gens bien doués d'un vocabu-
laire et d’une syntaxe quelque peu disparates,
parce qu'ils portaient la marque d’époques diverses;
le langage Y gagnait en originalité ce que ces ar-
chaïsmes lui faisaient perdre en unité. La lecture
donne parfois l'impression que nous procurerait celle
d’un écrivain de nos jours s'exprimant dans la langue
de Bossuet et de Fénelon, de Racine et de Montesquieu,
avec, de-ci de-là, un mot, un tour, une locution por-
tant la marque d'Amyot ou de Montaigne. Le rôle
prépondérant joué par la mémoire dans l'étude des
maîtres aboutissait à un résultat déjà signalé ailleurs.
Voir Dictionnaire, t. 1V, col. 164-165, au mot DAMASE.
col. 744-745. — " Eusèbe, Hist. eccl., 1. VI, c. xnr, P. G:,
4, xx, col. 545, — τ Lactance, Divinæ Instlilutiones, v, 1.
-# Cyprien, Ad Donalum, €. 11. — " L, Bayard, Le latin
de saint Cyprien, 1902, p. 322.
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!
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1761
Ces formes littéraires consacrées devenaient assez fa-
milières pour s'imposer à l'esprit et faire exprimer
des pensées personnelles dans la langue même des
auteurs tant admirés et pratiqués. C'est ainsi que
les écrivains chrétiens, en particulier, faisant pour
l'expression de leurs idées religieuses ce qu'ils s'étaient
habitués dans leurs classes à faire pour les sujets
profanes, les ont bien souvent revêtues des livrées
de Virgile et d’autres poètes. C'est ce qui, en maint
endroit, donne au style de saint Cyprien une couleur
poétique que l’on remarque quelquefois dans des
chapitres entiers, comme le suivant emprunté à l’Ad
Donalum (ch. xn), où le souvenir des modèles est
sensible à chaque ligne, et va parfois jusqu’à l’iden-
tité d'expression !. Or, c’est en 250, en pleine per-
sécution de Dèce, que,
l’'Ad Donalum.
AD DONATUM., χα : Sed
el quos diviles opinaris,
continuantes saltibus sal-
tus, el de confinio pauperi-
bus exclusis, infinilaacsine
lerminis rura lalius porri-
gentes, quibus auri et ar-
genti maximum pondus, el
pecuniarum ingentium vel
exstrucli aggeres, vel de-
fossæ strues hos etiam inter
divilias suas trepidos cogi-
lationis incertæ formido
discruciat ne prædo vaslet,
ne percussor infeslel, ne
inimica cujusque locuple-
lioris invidia calumniosis
litibus inquielet. Non cibus
securo,somnusve contingil:
suspiral ille in convivio,
bibat licet gemma; οἵ cum
epulis marcidum corpus lo-
rus mollior allo sinu condi-
dit, vigilat in pluma, nec
intelligitmiser speciosasibi
esse supplicia, auro se adli-
galum leneri, el possideri
magis quam possidere [di-
vilias].
fugitif, Cyprien compose
TacirE, Agricola, XLI
Cum damna damnis conti-
nuarentur.….
HorAcEe, Sal., I, 1, 41
Quid juvat immensum te
argenti pondus et auri ||
Furtim defossa timidum
deponere terra
Ibid., 77: formidare malos
fures….
ViuGicE, Georg., 11, 506:
ut gemma bibat.
Senèque, De Prov., 1,10:
Tam vigilabit in pluma.
PunE, Epist., 1. IX, 30:
ut possideri magis quam
possidere videantur.
| Le texte de saint Cyprien offre d’autres témoignages
d'imitation flagrante :
AD DONATUM, ΧΙ: quas
superbas fores matutinus
salutor obsedit!
AD DEMETR., ΧΧΠῚ
quando et in agro inter cul-
Las et fertiles segetes lo-
lium et avena dominetur.
AD DEMETR., XVI : rec-
lum le Deus fecit, et cum
cetera animalia prona et
ad terram silu vergente de-
pressa sint, libi sublimis
status, et ad cælum atque
ad Dominum susum vultus
erectus est.
VIRGILE, Georg., 11, 461 :
Si non ingentem foribus
domus alla superbis
Mane salutantum lolis vo-
mil ædibus undam.
VIRGILE, Georg, 1, 154 :
Interque nitentia culta
Infelix lolium et steriles
dominantur avenæ.
Ovipe, Melam., I, 84 sq. :
Pronaque cum spectent
animalia cetera terras
Os homini sublime dedit,
cælumque lueri
Jussil el erectos ad sidera
Dllere vultus.
Cependant l'expansion du christianisme et la paix
de l'Église avaient augmenté le nombre des maitres
chrétiens. Parmi eux il s’en trouvait de fervents, dont
1? L. Bayard, op. cit, p.
XIX-XXII,
? Cela ressort
des passages : Horace, Sat., I, x, 91 ; Martial, VIII, 101,16 ;
ÉCOLE
1762
les leçons, bien que prenant leur texte dans les clas-
siques païens, devaient tourner plutôt à l'apologie qu'à
la critique du christianisme. Tel fut certainement le
père de saint Basile, qui enseignait la rhétorique à
Césarée de Cappadoce, en même temps qu'il plaidait
au barreau de cette ville; tel fut Basile lui-même, que
les habitants de Césarée appelèrent, après son retour
d'Athènes, à la chaire de rhétorique qu'avait occupée
son père; tel fut son frère Grégoire de Nysse, qui sera,
lui aussi, quelque temps rhéteur; tel paraît avoir été
pendant quelque temps leur ami Grégoire de Nazianze:;
tels les deux Apollinaire, dont l’un était grammairien,
l’autre rhéteur. Trop consciencieux pour n'être pas
épris de leur métier, ces hommes de talent étaient
encore doués assez heureusement pour s’en acquitter
avec la perfection qu’on apporte à un art. Saint Basile
a d’ailleurs tracé le programme de cet enseignement
dans une excellente homélie : Sur la manière de lire
les auteurs profanes. Il apprend à ses auditeurs et à ses
lecteurs comment on peut tirer des grands écrivains
de l’antiquité des leçons de morale.
ΤΙ semble cependant qu’une sorte de malaise détour-
nait les convertis de poursuivre le métier de rhéteur
après leur conversion. Origène, une fois assuré des
ressources matérielles indispensables, renonça à sa
fonction de grammairien pour se donner tout entier à
la catéchèse; Cyprien de Carthage, en possession d’une
belle clientèle, renonça à sa profession de rhéteur;
un autre Africain, Arnobe, y renonce également, comme
aussi Lactance, mais ce dernier saura en trouver une
pompeuse compensation dans la fonction de précep-
teur de Crispus, le malheureux fils de Constantin le
Grand.
Au 1ve siècle, l’étude des lettres profanes est si bien
admise que saint Grégoire de Nysse remarque comme
une singularité que sa propre sœur Macrine fût exclusi-
vement instruite dans les livres de l'Écriture sainte, et
saint Jérôme, harcelé par Rufin, lui demande en quoi
il a failli en conseillant aux jeunes gens l'étude des
poètes. L'amitié célèbre de saint Basile et saint Gré-
goire s’est formée sur les bancs de l’école de Césarée de
Cappadoce et se poursuit à l'université d'Athènes.
Saint Ambroise, saint Jérôme, saint Paulin sont impré-
gnés de la culture classique qui se donne dans les écoles
de rhétorique.
XIII. ÉCOLE DES RHÉTEURS. — « Avant de passer
aux mains du rhéteur, dit Quintilien, l’enfant doit
avoir reçu ce que les Grecs appellent une éducation
encyclopédique. » Celle-ci était réputée suffisante pour
le grand public, mais elle n'avait pas de caractère
scientifique, et la meilleure preuve, c’est que les filles,
soit à la maison, soit, en cas d’impossibilité, à l’école
publique, et parfois pêle-mêle avec les garçons, rece-
vaient exactement le même enseignement *. L’instruc-
tion professionnelle, philosophie, jurisprudence, poli-
tique, imposèrent de bonne heure la création d'écoles
de rhétorique représentant ce que nous entendons par
l’enseignement supérieur. Comme celles des gram-
mairiens, ce furent à l’origine des écoles exclusivement
grecques et elles demeurèrent telles, en dépit des efforts
tentés, à partir de l’époque de la jeunesse de Cicéron,
par des rhéteurs latins pour substituer des exercices de
rhétorique latine à ceux de la rhétorique grecque : car
ces tentatives isolées ne trouvèrent d'encouragement
ni chez l'État ni chez les particuliers. Le rhéteur n’en-
seigne que l’éloquence, il en dévide la théorie complète,
hérissée de préceptes tous recommandés par d'iliustres
parrains et ensuite aborde la pratique, dont le perfec-
tionnement sera l'œuvre d’une vie entière.
Lorsque, vers l'âge de dix-sept ou dix-huit ans, le
Salluste,
Suétone,
Catilina, 25; Pline, Epist., 1.
De grammat., 16.
ὌΡΟΥΣ ὃν
1763 ÉCOLE 1764
jeune homme prenait la robe virile, il affrontait aussi
l’université. En Afrique, les grandes écoles ne man-
quaient certes pas et, malgré les incontestables avan-
tages que possédait Carthage, la centralisation n'avait
pas supprimé les écoles renommées et les maîtres dis-
tingués éparpillés entre des villes de moindre impor-
tance. Cirta et Thébeste en étaient pourvues. Apulée
et Capella se formèrent à Madaure, Arnobe professait
à Sicca, Apulée à Œa, Sévère à Leptis. Les Maurétanies
étaient moins bien partagées, mais l'Afrique propre et
la Numidie possédèrent depuis le temps des Antonins
jusqu’à l’invasion des Vandales un corps professoral
distingué, éminent même, et rompu aux méthodes en
honneur à cette époque. Néanmoins, Carthage répan-
dait sur toute formation intellectuelle et littéraire une
consécration suprême; surtout depuis que la ville, par
son importance, pouvait rivaliser avec Antioche et
Alexandrie, avec Rome même. C’est à Carthage que
les hautes intelligences et les talents qui ont servi et
illustré l’Église d'Afrique sont venus chercher cette
estampille qu’on ne comprend bien que par la compa-
raison avec la déférence quasi-superstitieuse accordée
en Angleterre à l'Oxfordman. Tertullien, Cyprien, Au-
gustin, Arnobe, Lactance avaient reçu cette consé-
cration et ils durent certainement quelque chose de
leur crédit sur de fort solides esprits à ce brevet univer-
sitaire de Carthage. « Est-il une gloire plus grande et
plus certaine que de vanter Carthage? demande
Apulée. Dans cette cité, tout le monde est savant.
Toute science y est en honneur: les enfants l’ap-
prennent, les jeunes gens en font parade, les vieillards
l’enseignent. Carthage, c'est la vénérable maîtresse de
notre province, Carthage, c’est la muse céleste de
l'Afrique, Carthage, c’est l’inspiratrice de tous ceux qui
portent une toge !.»
La situation des rhéteurs était florissante. Les empe-
reurs avaient prodigué les témoignages de leur bien-
veillance aux grammairiens et, à plus forte raison, aux
rhéteurs : droit de cité, exemption de milice. des fonc-
tions judiciaires, des sacerdoces onéreux, etc., etc.
Une loi d’Antonin fixe, selon l'importance des villes, le
nombre des médecins, des grammairiens, des rhéteurs
qui jouiront de ces immunités ?. Une loi de Constantin
déclare les professeurs « exempts de toutes les fonctions
et de toutes les obligations publiques *». Vespasien
avait fait plus : « Le premier, dit Suétone, il accorda
aux rhéteurs, sur le trésor public, un salaire annuel
de cent mille sesterces (20 000 francs) ἡ. » Cette tenta-
tive de mainmise par l’État sur l’enseignement ne
s’étendit pas à l'empire entier, mais à Rome seulement.
D’Hadrien, d'Antonin, on nous dit, comme de Vespa-
sien, « qu’ils établirent des traitements pour les gram-
mairiens et les rhéteurs. » Marc-Aurèle fonda plusieurs
chaires de philosophie à Athènes, où les maîtres re-
curent dix mille drachmes par an (près de 9000 francs),
c’est un traitement de province. Alexandre Sévère, si
nous en croyons Lampride, fit plus et mieux : non
seulement il fixa, comme ses prédécesseurs, un salaire
pour les maîtres, mais il leur bâtit des écoles et il eut
l’idée de les pourvoir d'élèves en donnant des pensions
à des enfants pauvres qui purent ainsi suivre les cours.
C’est donc à lui que remonte l'institution des bour-
siers $.
Les rhéteurs recevaient donc un salaire, mais ce
n'était pas l'État qui y subvenait, c’étaient les villes
dans lesquelles les écoles étaient établies; le bénéfice
attirait la charge. On peut croire que les municipalités,
à l’époque impériale, n'étaient guère plus disposées
que de nos jours à dépenser de l'argent pour l'avantage
1 Apulée, Floride, 20. ---- " Digeste, 1. X XVII, tit. 1, lex 6, —
3 Code Théodosien, 1. XIII, tit. 11, leg.1-3.—"*Suétone, Vespa-
sianus, 18. — “ Dion, Hist. rom., 1. LXXI, c. xxx1; cf.
G. Boissier, dans le Journal des savants, 1884, p. 134 sq. —
de la science, des savants et de leur progéniture, mais :
les empereurs y avaient mis bon ordre. Une loi les auto-
risait à supprimer les libéralités des villes quand elles
leur semblaient inutiles 7 et à leur imposer les libéralités
qui paraîtraient nécessaires. On n’est pas plus pré-
voyant. En vertu de cette loi, les villes étaient gratifiées
d’un professeur et invitées à pourvoir à son entretien;
les villes rechignaient et, le prince disparu, s’empres-
saient de faire la sourde oreille aux réclamations du
professeur, qui n’avait d'autre moyen de faire rétablir
son traitement que d’arracher au successeur impérial
un nouvel ordre adressé aux magistrats municipaux.
L'empereur Gratien voulut faire cesser ces variations
et ces incertitudes. En 376, il promulgua une loi pour
établir dans les Gaules une règle fixe. Il déclarait que
les villes ne seraient plus libres de payer leurs profes-
seurs comme elles l’entendaient — nec vero judicemus
liberum, ut sil licere civitati suos doctores et magistros
placito sibi juvare compendio ; — elles étaient forcées de
donner vingt-quatre annonæ aux rhéteurs et douze aux
grammairiens grecs et latins. Les métropoles étaient
tenues d’être plus généreuses; à Trèves, et dans les
cités du même rang, on devait payer trente annonæ au
rhéteur, vingt au grammairien latin et douze au gram-
mairien grec, «s’il s’en trouvait qui en fussent dignes ».
Voici l'évaluation de ces diverses sommes : dans les
villes ordinaires, les rhéteurs touchaient 12 000 ses-
terces (à peu près 2 000 francs) et les grammairiens
la moitié. A Trèves, on devait donner au rhéteur
15 000 sesterces (2 500 francs), au grammairien latin
10 000 sesterces (1 800 francs), au. grammairien grec
6 000 sesterces (1 000 francs). Ces annonæ étaient ordi-
nairement payées en nature; aussi appelait-on ce
salaire le pain de l’empereur : τροφὴ βασιλιχή. Nous
voyons que Libanius, dans une lettre à Eutocius,
le prie d'obtenir d’une ville que le traitement du rhé-
teur Eudémon l’Égyptien lui soit désormais fourni en
argent.
« Ainsi, dans quelques villes importantes, quelques
chaires, en petit nombre, fondées et dotées par-l’'État ;
dans toutes les autres, c’est-à-dire à peu près dans
l'empire entier, des écoles entretenues aux frais des
municipalités : tel était le régime sous lequel a vécu
l’enseignement public jusqu'au v® siècle. Tous les
documents l’attestent. Libanius, dans le discours qu'il
a prononcé en faveur des rhéteurs d’Antioche, affirme
qu'ils n'avaient d’autre rétribution fixe que celle que
la ville leur payaïit, et il demande même aux magistrats
de donner aux professeurs certains champs qui appar-
tenaient à la ville. Lorsque Constance Chlore nomma
son secrétaire Eumène à la direction de la grande école
d’Autun, il lui attribua un traitement considérable,
qui devait être pris sur les finances de la ville, ex viribus
hujus reipublicæ *. Cet exemple nous montre que
l’empereur ne s’interdisait pas tout à fait de s’ingérer
dans les affaires de l’enseignement, et l’on pouvait pré-
tendre qu’à cette époque déjà les écoles ressortissaient
jusqu'à un certain point du pouvoir central. Mais,
comme elles étaient entretenues par les villes, qui
fournissaient à leurs dépenses, il s’ensuivait qu'elles
avaient surtout, aux yeux de tout le monde, un carac-
tère municipal. C'est ce que dit Ausone en propres
termes lorsque, rappelant les trente années qu'il a
passées à Bordeaux dans l’enseignement de la gram-
maire et de la rhétorique, il emploie cette expression :
Exegi municipalem operam*. Aussi les professeurs
n'étaient-ils pas regardés comme des fonctionnaires
. d'État. Dans les discours des rhéteurs gaulois du rve siè-
cle, on dit à plusieurs reprises qu'ils sont de simples
Lampride, Alex. Sever., 44. — τ Code Théodosien, 1. XII,
tit. τὰ, lex 1; cf. Boissier, dans le Journal des savants,
1884, p. 31. — Paneg., ἵν, 14. — * Ausone, Syagrio,
24,
1765
particuliers, privali, et les fonctions qu'ils remplissent,
privalum magisterium, sont opposées à celles des gens
qui servent l’empereur dans sa cour et sont empioyés
dans les ministères.
« Mais, sur cet enseignement municipal, l'empereur,
‘on vient de le voir, avait la main, et il était naturel
que son autorité s’y fit de plus en plus sentir avec le
temps. Quand les abus devenaient criants, il était forcé
d'intervenir; il lui fallait mettre à la raison les villes qui
refusaient de faire les dépenses que réclamaient leurs
écoles. Chez beaucoup d’entre elles, la condition des
professeurs était très misérable. Libanius nous dit de
ceux d’Antioche « qu’ils n’ont même pas une maison à
À eux et vivent dans des logements de rencontre, comme
des savetiers ». Ils mettent en gage, pour vivre, les
bijoux de leurs femmes. Quand ils voient passer le
. boulanger, ils sont tentés de lui courir après, parce
qu'ils ont faim, et forcés de fuir, parce qu'ils lui doivent
de l'argent. Cette misère est causée par la négligence
ou la mauvaise foi des villes qui ne tiennent pas les
ἃ engagements qu’elles ont pris. Libanius leur reproche
de donner à leurs professeurs le moins qu’elles peuvent
ét de n'être jamais prêtes à les payer. « Maïs, dira-t-on,
m'ont-ils pas leur traitement, qu'ils touchent tous les
ans ?— Tous les ans ? non. Tantôt ils le touchent, tan-
tôt ils ne le touchent pas. On les fait toujours attendre
£t on ne leur donne jamais qu'une partie de ce qu'on
leur doit. » Π faut rendre cette justice aux empereurs
duvre siècle, qu'ils se sont émus de la situation malheu-
reuse des professeurs et qu’ils ont essayé de rendre leur
<ondition meilleure. Constantin fait une loi pour ordon-
ner que désormais on les paie plus exactement : Mer-
cedes eorum et salaria reddi præcipimus!, Gratien,
l'élève d’Ausone, va plus loin : il déclare qu’il ne veut
pas souffrir que leur traitement soit abandonné au
caprice des cités, et il fixe ce que chacune d’elles, selon
son importance, doit donner à ses grammairiens et à
ses rhéteurs *.
« Les professeurs payés par les villes étaient nommés
par elles. Il est assez vraisemblable que les décurions
prenaient l’avis de gens capables de bien juger, mais
le choix leur appartenait. Quand les magistrats de Milan
voulurent pourvoir à la chaire de rhétorique de leur
école, ils s’adressèrent à Symmaque, le priant de leur
envoyer de Rome un jeune homme qui serait digne de
l'occuper. Symmaque leur envoya saint Augustin.
ΤΙ fallait, suivant l’expression officielle, que le profes-
seur fût approuvé par un décret du conseil: decreto
ordinis probatus, et, s’il ne rendait pas les services
qu'on attendait de lui, le conseil qui l'avait choisi
pouvait le destituer. Mais ici encore nous voyons inter-
venir de bonne heure le pouvoir impérial. Sous prétexte
que les fonctionnaires publics se forment dans les écoles
et qu'il est de l'intérêt général qu'ils y reçoivent une
bonne éducation, il se croit quelquefois autorisé à
choisir les maîtres qui les élèvent. C’est un droit que
personne ne lui conteste et quand Eumène fut appelé
par Constance Chlore à diriger l’école d’Autun, les
habitants ne songèrent qu'à remercier le prince du
souci qu'il voulait bien prendre pour eux. Cependant
cette intervention de l’empereur devait être rare : en
réalité, c'étaient les villes qui choisissaient presque
toujours les maîtres de leurs écoles, le prince ne s’en
occupait que par exception. Julien fut le premier qui
᾿ς établit à ce sujet une règle fixe. Il avait un grand inté-
_ xrêt à le faire.
FLE à
À Code Théodosien, 1. XIII, tit. xx, lex 1. — ? Code Théodo-
sien, 1. XIII, tit. xx, lex 11. — * E. Jullien, Les professeurs de
littérature dans l'ancienne Rome, 1885, p. 305. — 4 Julien,
Epis£., xvrr. L’édit de Julien était une première édition de la
doctrine du Ver rongeur. Il souleva une tempête en 362,
tandis qu’en 1851 le pamphlet de M. Gaume apparut comme
la panacée sociale à un très grand nombre. Cf. G. Boissier,
ÉCOLE
mm à
1766
« Julien venait de rendre le fameux édit par lequel
il défendait aux rhéteurs, aux grammairiens et aux
sophistes chrétiens d’enseigner dans les écoles. Il est
aisé de voir quels motifs le décidèrent à prendre cette
mesure grave. C'était l'éducation qui l'avait ramené
au paganisme et il comptait bien qu’elle aurait sur les
autres la même influence que sur lui. « Le chrétien,
« disait-il, qui touche aux sciences des Grecs, n’eût-il
« qu’une lueur de bon naturel, sent aussitôt du dégoût
« pour les doctrines impies.» L’admiration qu'il éprou-
vait pour Homère et pour Platon lui faisait croire
qu'on ne pouvait pas les lire sans partager les croyances
qui les avaient si bien inspirés. Mais pour que cet ensei-
gnement produisit tout son effet, il ne fallait pas qu’on
pût le dénaturer. Le rhéteur ou le sophiste devenu
chrétien était forcé d’opposer une autre doctrine à
celle des philosophes qu’il faisait lire à ses élèves, de
donner un sens nouveau aux légendes racontées par les
poètes, et d’affaiblir par des explications ou des ré-
serves l’expression de ces beaux récits. On a découvert
un devoir d’élève qui réfute la fable d’Adonis, c’est
évidemment l’écho de leçons de ce genre *. C’est ce que
Julien ne voulait à aucun prix permettre; c’est ce qui
lui inspira la pensée d'interdire à tous ceux qui avaient
quitté l’ancienne religion de la Grèce de lire les poètes
ou les philosophes grecs devant la jeunesse. L’édit dans
lequel il le leur défendait, et que nous avons conservé,
est plein d’une bienveillance hypocrite pour eux qui
n’est au fond qu’une cruelle ironie. « Il est absurde
« d’enseigner aux hommes ce qu’on ne croit pas bon.»
La tolérance doit amener avec elle la sincérité. Chacun
étant libre dans ses opinions, personne ne doit plus
agir ou parler contre ses croyances. Si les professeurs
pensent que les grands écrivains de la Grèce se sont
trompés, ils doivent cesser d'interpréter leurs ouvrages ;
« autrement, puisqu'ils vivent des écrits de ces auteurs
« et qu'ils entirent leurs honoraires, il faut avouer qu'ils
« font preuve de la plus sordide avarice et qu'ils sont
« prêts à tout endurer pour quelques drachmes.» Ils ont
donc le choix ou de ne pas enseigner ce qu'ils croient
dangereux, ou, 5115 veulent continuer leurs leçons, de
commencer par se convaincre eux-mêmes qu'Hésiode
et Homère, qu’ils sont chargés de faire admirer aux
autres, ont dit la vérité. La conclusion de tout ce rai-
sonnement, c’est qu’il faut qu'ils reviennent à l’an-
cienne religion «ou qu'ils aïllent dans les églises des
« galiléens interpréter Matthieu et Luc #.»
Le raisonnement était boiteux et la loi tyrannique.
Les chrétiens se déchaînèrent contre elle. Ce paga-
nisme que Julien tentait de galvaniser était si évidem-
ment mort, même avant le coup de grâce que lui porta
Théodose, que les docteurs et les chefs des fidèles
ne le redoutaient plus; ils le redoutaient si peu qu'ils
n’y voyaient plus qu'un thème littéraire, ce qui est
bien le signal de la fin irrémédiable pour une religion.
On ne le combattait plus, on l’ensevelissait, on l’em-
baumait et on se disait tout bas que, faute de pouvoir
le remplacer, le parti le plus sage était de l’accaparer.
On devient vite conservateur quand on est le maître.
La loi de Julien était destinée à un échec. Beaucoup de
villes possédaient déjà une municipalité chrétienne ou
simplement tolérante et peu disposée à se prêter à
l'application d’une mesure vexatoire. Afin de les sti-
muler, au besoin, Julien décida, par une loi de 362, que
ces villes auraient grand soin de désigner les profes-
seurs dont le choix serait soumis à la ratification de
La fin du paganisme, in-S°, Paris, 1891, t. 1, p. 196-200, 151-
155; Gaume, Le ver rongeur des sociétés modernes ou le paga-
nisme dans l'éducation, 1851, et la véhémente réfutation de
Landriot, Recherches historiques sur les écoles littéraires du
christianisme, in-S°, Paris, 1851 ; Le véritable esprit de l' Église
en présence des nouveaux systèmes dans l'enseignement des
lettres, in-S°, Paris, 1854.
1767
l’empereur, « afin, disait-il non sans hypocrisie, que son
approbation donnât un titre de plus à l'élu de la cité !».
La loi relative à l’enseignement fut abrogée par Valenti-
nien, en 364 : « Quiconque, est-il dit, est par ses mœurs
et son talent digne d’enseigner la jeunesse aura le droit,
soit d'ouvrir une école, soit de réunir à nouveau son
auditoire dispersé ?. » Enfin, en 376, l’empereur Gratien
rappela aux villes qu’elles avaient le droit de choisir
librement leurs grammairiens et leurs rhéteurs, sans
soumettre ce choix à la ratification impériale ὅ.
« Le dernier progrès dans cette voie fut accompli
en 425, sous l’empereur Théodose II, par la fondation
de l’école de Constantinople. Elle fut établie dans le
Capitole de la ville impériale, sous les trois portiques
du nord, qui contenaient de vastes exèdres, et qu’on
agrandit encore en achetant des maisons voisines. On
multiplia le nombre des salles, et on les éloigna les unes
des autres pour qu'aucune leçon ne fût gènée par le
bruit que faisaient les élèves dans le cours voisin. Les
professeurs étaient au nombre de trente et un: trois
rhéteurs et dix grammairiens latins; cinq rhéteurs et
dix grammairiens grecs; un philosophe, deux juris-
ÉCOLE
1708.
continuer à enseigner dans l’intérieur des familles :
intra privatos parietes; mais, s’ils se font accompagner
au dehors par leurs élèves, s'ils les réunissent dans une
maison spéciale, ils seront punis des peines les plus 56-
vères et chassés de la ville. Quoique la loi soit signée
par Valentinien III, aussi bien que par Théodose II,
nous ne savons pas si elle eut un commencement d’ap-
plication dans l'empire d'Occident, qui se débattait
alors contre les barbares *. » Nous pouvons toutefois
le supposer.
On conserve au musée du Capitole à Rcme un sarco-
phage sur lequelse lit l'inscription suivante® (fig. 3905) :
Flavius Magnus, vir clarissimus, rhelor Urbis ælernæ,
cui tantum ob meritum suum detulit senatus amplissimus;
ut sat idoneum judicaret, a quo lex dignitatis inciperel}
præcepior fraudis ignarus el intra breve tempus uni
versæ patriciæ soboli lectus magister; eloquentiæ ila
inimitabilis sæculo suo, ut tantum veteribus possit
æquari. Les mots cui lantum delulit senatus amplissimus
ut sat idoneum judicaret, a quo lex dignitatis inciperet,
nous apprennent que le rhéteur Flavius Magnus fut
jugé par le sénat romain digne d’être le premier à
ÉL'MAGNVSVER HETORVRBISAETERNAECVITANTVMOBMERITUMSV VM
DETULITSENATVSAMPLISSIM VSVTSATIDONEVMIVDICARETAQVOLEX
DIGNITATISINCIPERETPRAECEPTORFRAVDISIGNARVSETINTRABREVETE M
P VSVNIVERSNEPATRICIAESOBOLILECTUSMAGISTERELOQVENTIAEITAIN IM]
TABILISSNECVLOSVOVTTANTMVETERIBPOSSITAEQUARI »
3905. —
Ra
Sarcophage de Flavius Magnus.
D'après Bull. di arch. crist., 1863, p. 15.
consultes ". C’est ainsi que fut créée ce que nous pour-
rions appeler l’université de Constantinople. Cette
fois, c'était bien l’autorité impériale qui prenait l’ini-
tiative de la création. La loi ne dit pas qui doit fournir
à la dépense, mais il est assez probable qu’elle est prise,
sur le trésor public. Ce qui est sûr, c’est que les profes-
seurs sont traités comme des fonctionnaires, et l’empe-
reur règle qu'après vingt ans de bons services, si l’on
n’a rien à leur reprocher, ils recevront, en même temps
que leur retraite, la dignité de comtes du premier ordre
et seront mis sur le même rang que les ex-vicarii δ.
L'enseignement de l’État est fondé, et il est curieux
de voir que, le jour même où il commence d'exister,
il s’attribue aussitôt le monopole. En même temps que
la loi interdit aux professeurs de l’université de donner
aucune leçon en dehors du Capitole, on défend aux
autres d'ouvrir aucune école publique. Ils pourront
1 Code Théodosien, 1. XIII, tit. 111, lex 5. — * Code Théouo-
sien, 1. XIII, tit. x, lex 6. —* Code Théodosien, 1. XIII, tit. 11,
lex 11.—4 Code Théodosien,1. XIV, tit. 1x, lex 3; 1. XV, tit.1,
lex 53. — * Je reprends le mot à peine lâché. I] n’y a pas
alors à Constantinople, à Carthage ou ailleurs d'université
au sens que nous donnons à ce mot ; c’est ce qu'a clairement
montré G. Boissier dans le Journal des savants, 1895, p. 40,
contre P. Monceaux, op. cit., p. 58-77. La grammaire et la
rhétorique ne suflisent pas à constituer un programme uni-
versitaire, mais il y a eu malgré tout des maîtres, des étu-
diants qui ont vécu d’une vie dont la plus exacte description
rappelle par ses plus nombreux aspects la vie universitaire.
En réalité les classes de rhétorique et de grammaire ne repré-
sentaient pas, comme nos différentes facultés, des enseigne-
revêtir la dignité nouvelle conférée par la loi de 425 aux
professeurs émérites : il devenait comes ordinis prèmi.
Ce privilège, conféré en 425 aux professeurs de l’uni-
versité de Constantinople, fut-il étendu aussitôt à ceux
de Rome ou bien seulement à partir de l’année 438,
date de la mise en vigueur à Rome du code Théodo-
sien? C’est ce qui semble impossible à déterminer, car.
si ce Flavius Magnus est le correspondant auquel est
adressée la soixante-dixième lettre de saint Jérôme, qui
le gratifie du titre d’orätor urbis Romæ, nous n'en
sommes guère plus avancés, puisque cette lettre doit
être datée des environs de l’an 400. Théodose II, en
promulguant la loi de 425, en avait accordé le premier
bénéfice à plusieurs professeurs de Constantinople,
mais, en Occident, ce fut Flavius Magnus qui, de par la
volonté du sénat, en eut l’étrenne. Il faut donc placer
la notoriété du personnage pendant les premières
ments parallèles. C'est là d’ailleurs la vraie différence qui
sépare les écoles du 1v* siècle des universités de nos jours.
C’est surtout aux classes supérieures des lycées qu'on peut
les assimiler, et ces classes, d’ailleurs, ont été imaginées sur
le modéle romain. L'université du moyen âge procède
directement de l’école de rhétorique, qui lui a légué son orga-
nisation administrative, et c’est notre enseignement secon-
daire qui, à son tour, a recueilli l'héritage de l’université
médiévale. — * Code Théodosien, 1. VI, tit. xx1, lex 1.--
τῷ. Boissier, op. cit., t. 1, p. 201-202. — * Provient de la basi-
lique de Saint-Laurent au Campo Verano. De Rossi, Epi-
taffio di Flavio Magno insigne oratore, dans Bull. di archeol.
crist., 1863, p. 14, 16, 24; Corpus inscriplionum latinarum,
t. vi ὃ, n. 9858.
Dés
1769
décades du ve siècle et les caractères du monument
s'accordent avec cette date approximative.
Ainsi la carrière professorale commençait à posséder
des chrétiens : Proærèse à Athènes, Marius Victorin à
Rome, dont la profession publique de foi chrétienne
avait causé autant de surprise que d’émoi. ΕἸ. Magnus
inaugurait la série des professeurs décorés. Au début
du vie siècle, Martien Capella, rhéteur, recevra aussi
la dignité de comte.
XIV. ENTRE PROFESSEURS. — Existait-il une hiérar-
chie parmi les professeurs ? C’est probable, mais la pré-
sence d’un summus doctor dans l’école d’Autun pourrait
n'être qu'une particularité locale. Désigné par l’empe-
reur, rétribué plus que ses collègues, s’ensuit-il qu'il
exerçait sur ceux-ci une situation analogue à celle des
doyens de nos facultés? G. Boissier l’a avancé comme
une chose certaine, mais il n’a pu l’appuyer que sur la
base un peu étroite de ces deux mots : summus doclor ».
Mais la désignation par l’empereur ne paraît pas con-
férer une qualité administrative à celui qui en est
l'objet et, somme toute, si cette prépondérance a existé
dans une école ou dans plusieurs, nous ne voyons pas
qu'elle ait existé partout.
On en peut dire autant de l'existence d’une associa-
tion professionnelle appuyée sur le terme ἐταΐρος
employé par le rhéteur Libanius. Lorsque le sénat
d'Athènes nomme six successeurs au sophiste Julianus,
rien ne permet d’induire entre eux l’existence d’une
subordination; Libanius à Antioche n’exerce pas une
prépondérance officielle, puisque nous le voyons obligé
de recourir à des supplications auprés de ses collègues,
alors qu'il serait naturel et avantageux de donner des
ordres. Comment s'accordent et vivent ensemble
trente et un professeurs — c’est le nombre à l’univer-
sité de Constantinople ? On ne sait. Maïs à défaut d’un
texte bien clair ou d’une vraisemblance acceptable,
mieux vaut renoncer à résoudre la question par une
solution générale. Toutefois le prestige personnel d’un
Libanius ou d’un Himerius devait procurer à celui-ci
une situation prépondérante et, en fait, ces grands
rhéteurs gouvernaient, dirigeaient et imposaient dans
la mesure où ils éclipsaient leurs collègues.
Π ne faut d’ailleurs pas se représenter un corps
professoral compact dans chaque université. Quelques
branches d'étude seulement y sont représentées. En
dehors de Rome, Constantinople et Béryte, la science
du droit n’est pas enseignée; hors d'Athènes on cher-
cherait vainement une chaire de philosophie; à Con-
stantinople, l'université ne comporte pas l’enseigne-
ment de la médecine ni celui des mathématiques ?. Ce
qui foisonne, ce sont rhéteurs et grammairiens. À en
croire Ausone, ces rhéteurs sont de grands personnages,
vers lesquels se penchent volontiers la faveur et la libé-
ralité impériales. Ceux qui n'arrivent pas à cette fortune
et qui, rêvant d’une carrière brillante, ne sont pas entrés
dans l’université afin d’en sortir, mais qui persévèrent
dans l’enseignement, s’implantent parmi la société, y
font un riche mariage, reçoivent et invitent, offrant à
leurs hôtes les délices d’une bonne table et d’une fine
causerie ἢ, La vie avait gâté Ausone, et il voyait les
choses par leur beau côté, mais tous ne pensaient pas
comme lui. Beaucoup peuvent dire, comme le maître
d'Horace, qu'ils reçoivent plus d’honneurs que d’hono-
raires et Libanius déclare mélancoliquement que
«mourir de faim nuit à l’éloquence «. Proærèse et
Héphestion étaient rivaux de talent et d'indigence. Ils
BOp: cit, €. τ, p. 203. — M. Guizot, Histoire de la
civilisation en France, t. 1, p. 102, dit que, « vers le
xve siècle, les professeurs de philosophie et de droit furent
partout introduits ». 11 l'a probablement rêvé. Dans les
dernières années du 1v° siècle, saint Germain d'Auxerre
n'a d'autre moyen de suivre les cours de droit que d’aller
à Rome, Acta sanct., juillet, t. vit, p. 202. Dans l’édit de
DICT., D'ARCH. CHRÉT,
ÉCOLE 1770
avaient en commun une tunique et un manteau et
trois ou quatre couvertures si crasseuses qu'elles
avaient perdu toute couleur. Quand Proærèse parais-
sait en public, son camarade s’enroulait dans les cou-
vértures et s’exerçait tout seul à l’éloquence. Quand
Héphestion sortait, Proærèse prenait sa place #. Liba-
nius nous dit que les rhéteurs qui couchent sous un
toit n’en ont généralement pas encore payé le prix.
115 ont trois, ou deux, ou un seul esclave, le rebut de
cette caste, ivrognes, batailleurs et fripons. Le rhéteur
vraiment sage fuit le mariage, car comment nourrirait-
il des enfants? Peu à peu les pauvres bijoux de la
femme sont mis en gage chez le boulanger et le rhéteur
en vient à s’attarder dans son école vide plutôt que de
rentrer dans sa maison misérable ὅ.
Les villes en usent magnifiquement avec quelques
célébrités, chichement avec les professeurs modestes
ou malheureux, ou simplement consciencieux mais
ignorés. Il fallait dès lors gruger les élèves et on ne s'en
privait pas; la grande affaire était de les attirer, de les
retenir. De là des luttes violentes, des mœurs litté-
raires tristes et pourtant curieuses, des scènes à la fois
affligeantes et comiques, que les historiens des sophistes
Philostrate, Libanius, Eunape ont retracées avec une
grande abondance de détails. Certains se bornaïient à
l'emploi des moyens honnêtes, généralement inefficaces,
tels que séances de déclamation. Mais lorsqu'il s’agis-
sait d’évincer ou de compromettre un rival, d’attirer
sa clientèle, on recourait à d’autres manœuvres. La
première était de gagner la protection du préfet ou du
moins celle du préteur. On essayait de le corrompre à
force de présents. Eubulus, rival de Libanius à Au-
tioche, mit dans ses intérêts le préfet de Syrie en lui
envoyant chaque jour des oies grasses, des faisans et
du vin; au conservateur des domaines impériaux il
offrait de succulents dîners, à son concurrent Libanius
il prodiguait calomnies et outrages, même les dénon-
ciations politiques, le vol de ses papiers et l’altération
de ses manuscrits. Le comble de l’habileté consistait
à enlever d’un seul coup de filet tous les élèves de son
adversaire. Un rival de Libanius tenta l’aventure et
acheta ses élèves pour déserter sa chaire. Les jeunes
gens acceptèrent l'argent, le gardèrent et retournèrent
chez Libanius. C’étaient de jeunes Grecs 5!
Les concours réguliers, légalement institués afin de
pourvoir au remplacement des professeurs officiels,
étaient encore plus féconds en incidents. Eunape, dans
sa biographie du rhéteur Proærèse, nous raconte que ce
dernier brigua la succession de Julien de Cappadoce à
l’université d'Athènes. De nombreux candidats se
mirent sur les rangs. Proærèse, Héphestion, Épiphane
et Diophante furent portés en première ligne, à l'una-
nimité des suffrages. Sapolis fut proclamé le second,
mais comment? grâce à une fourberie insigne qui in-
troduisit clandestinement dans l’urne un supplément
de bulletins. Enfin, un certain Parnase arriva le troi-
sième par des intrigues plus honteuses encore.
Afin de conquérir de haute lutte les élèves à la bourse
rebondie, les rhéteurs s'entendent à l'avance avec le
pédagogue, l’achètent par des présents et par des pro-
messes, afin que celui-ci recommande au père le rhéteur
ou le grammairien le plus généreux. Libanius, l’hon-
nête Libanius, ne dédaigne pas la réclame et prie les
magistrats qui lui veulent du bien, quand ils auront
entendu parler un de ses élèves auquel le public fait
bon accueil, de demander : « Où donc ce jeune homme
369, on voit que l’enseignement de la philosophie faisait
l’objet d’une surveillance spéciale. Code Théodosien, 1. XIII,
tit. r11,1ex 6. — * Ausone, Profess., XVt, ὃ, — * Eunape, Vila
Prohæresii, — # Libanius, Orat., ΧΧΙΧ. — ‘Ch. Lévêque,
Rivalités et concours de professeurs publics au 1V* À
dans Comptes rendus de l'Académie des sciences morales et
politiques, 1866, Ve série, t. var, p. 147-158.
IV. — 56
1771
a-t-il étudié? » C’est une manière adroite de mettre
Fécole de Libanius en renom et de l’achalander. Son
talent eût suffi à lui attirer des élèves, mais il était
insatiable. Le jour où il ouvrit son école d’Antioche,
il ne comptait que dix-sept élèves; après ses premières
harangues, il en vint cinquante, et bientôt, nous dit-il,
sa renommée fut si grande que l’on chantait ses exordes
dans les rues !. Maïs excusons cet accès de vanité en
faveur de la bonne camaraderie de ce même Libanius
à l'égard de ses confrères. Un jour, il expédiait l’un
d’eux, des plus misérables, à son ami Andronicus avec
la lettre suivante : « Bassus vous apportera en mon
nom un discours et une bourse, il souhaite débiter l’un
et remplir l’autre. Faites suivant son désir : écoutez la
harangue, remplissez la bourse, qui n’est pas grande,
ce ne sera pas un grand dommage pour celui qui don-
nera; pour celui qui recevra ce sera un grand plaisir.»
11 ajoutait : « Rendez grâces à Dieu, qui nous donne
Féloquence, vous souvenant que vous devez vous-
même au talent de la parole d’avoir été mis à la tête
d’une province. Renvoyez-moi Bassus avec un vête-
ment plus convenable et un visage plus gai, et songez
qu'en le secourant vous encouragez les autres à
étudier ?. »
XV. ENTRE ÉTUDIANTS. — « ἃ Athènes 5, les étu-
diants avaient une passion folle pour les sophistes ou
professeurs ἡ. Groupés en associations autour du
maître qu’ils avaient choisi ou qui leur avait été im-
posé 5, ils ne reculaient devant aucun péril pour dé-
fendre ses intérêts. Les disputes, les rixes et même les
batailles rangées τ étaient pour ainsi dire journalières
entre les différents partis. On se battait à coups de
bâtons, à coups de pierres, à coups de poignard®. Plus
d'un élève fut grièvement blessé dans ces bagarres,
plus d’un fut empoisonné et fouetté par ordre du pro-
consul d’Achaïe *, mais tous étaient unanimes à consi-
dérer leurs exploits comme aussi nobles que ceux que
lon accomplit en combattant pour la patrie. Les
professeurs comparaient leurs élèves blessés et guéris
au jeune Dionysos tué par les Titans et ressuscité par
Zeus 1, et, non contents d’exciter l'humeur belli-
queuse de leurs élèves par leurs discours, ils se jetaient
parfois eux-mêmes dans la mêlée. Himerius fut un
jour blessé assez sérieusement pour devoir suspendre
ses leçons? et Libanius accuse. certains professeurs
de former plutôt des soldats que des rhéteurs 15. La
grande préoccupation de chaque parti était de faire
entrer le plus d'élèves possible à l’école de leur maître,
dont on augmentait ainsi les revenus en même temps
que le crédit 15. Les maîtres, de leur côté, ne négli-
geaient rien pour attirer les jeunes gens à eux — Eu-
nape raconte qu’il y en avait qui les amorçaient avec
des tables somptueuses et de jolies petites servantes 1
— mais c'étaient leurs disciples les plus fanatiques qui
constituaient leurs meilleurs agents recruteurs. L’é6-
1L. Petit, Essai sur la vie et la correspondance du sophiste
Libanius, in-8°, Paris, 1866, p. 109 sq.; of. A. Harrent, Les
écoles d'Antioche. Essai sur le savoir et l’enseignement en
Orient au 1V° siècle après Jésus-Christ, in-12, Paris, 1895. ---
*Libanius, Epist. CLXXv. — ? M. A. Kugener, Les brima-
des aux 1V®et Ve siècles de notre ère, dans Revue de l’uni-
versité de Bruxelles, 1905, Ὁ. 345-356; 5, Grégoire de
Nazianze, In laudem Basilii, P. G., t. XXXV1, col. 516-517;
Eunape, Vita Prohæresii, dans Boissonnade, Eunapii
vitæ sophistarum, Paris, 1849, p. 485-486; Photius, Biblio-
fheca, cod. Lxxx, extrait des γογοὶ ἱστοριχοὶ d'Olym-
piodore de Thèbes, dans C. Mueller, Fragmenta histo-
ricorum græcorum, Paris, 1868, t. 1v, p. 63-64: Libanius,
Epist., MLxx1, dans J. Ch. Wolf, Libanii sophistæ epistolæ,
im-fol., Amstelædami, 1738, p. 509; Cyrus Theodorus, qui
n’est que Théodore Prodrome, P. G., t. ΧΧΧΥῚ, col. 516, note
49, col. 517, note 58. Ces documents se rapportent aux an-
nées 354-355 (arrivée de saint Basile à Athènes); 362 (arrivée
d'Eunape): 415 (voyage d'Olympiodore); 336 (séjour de
Libanius). — ὁ Grégoire de Nazianze, In laudem Basilii,
ÉCOLE
A7TD
poque la plus favorable pour l’embauchage était
celle où les élèves nouveaux (νέο! ou νεήλυδες) arri-
vaient à Athènes, c’est-à-dire l’automne 1. A cette
époque, les recruteurs de chaque parti faisaient le
guet au Pirée, à Sunium et aux autres ports. Aussitôt
qu'ils apercevaient un nouveau, ils se précipitaierft sur
lui et s’en emparaient τ΄. Cela n’allait pas toujours tout
seul; les différents partis se le disputaient ferme, mais
le nouveau devenait, bon gré mal gré 15, la proie de l’un
ou de l’autre.
« Une fois enrôlé dans un parti, le nouveau venu était
brimé. On commençait par le conduire au domicile -
de l’un de ceux qui avaient mis la main sur lui ou bien
au domicile d’un ami, d'un parent, d’un compatriote
ou d’un disciple favori du maître 10, Là on l’accueillait
de mille railleries. Tout le monde s’en mêlait, hommes
et femmes ὅ. Les uns le plaisantaient effrontément, les
autres spirituellement, suivant qu’il avait des manières
de paysan ou de citadin. Le but de ces plaisanteries.
était de rabattre l’orgueil du nouveauwet de le subjuguer
dès le début δ᾿. Elles paraissaient terribles et cruelles ἃς
ceux qui ne les connaissaient pas, mais ceux qui les.
connaissaient d'avance les trouvaient agréables et
aimables. Ce dont on menaçait le nouveau était, en …
effet, plus redoutable en apparence qu’en réalité ?,
Ensuite venait la cérémonie d'initiation ou de puri-
fication *#, On conduisait le nouveau — quel que fût
son âge # — en grande pompe au bain public, en pas-
sant par l’agora *. L'ordre du cortège était le suivant :
une partie des anciens précédaient le nouveau, rangés
deux à deux et placés à distances égales; les autres sui-
vaient *%#. Le cortège s’avançait au milieu des plaisan-
teries et des éclats de rire *. Sur le point d'arriver, ceux
qui marchaient en tête s’arrêtaient : ils jetaient de
grands cris et faisaient des bonds, comme s'ils étaient
transportés de quelque fureur divine. Ils eriaient au
nouveau: « Arrête-toi, arrête-toi, tu ne te baignes
«pas ! » et ils empêchaient le cortège d'avancer, comme
si le bain refusait de le recevoir *. Les anciens qui
marchaient derrière le nouveau le poussaient en avant.
Après avoir lutté un certain temps, ils finissaient par
l'emporter * et le cortège arrivait devant J'établisse-
ment de bain. On heurtait les portes avec bruit #, on
se disputait longuement au sujet des propos qui
avaient été échangés pendant la marche du cortège #,
Finalement les portes s’ouvraient et le nouveau, pâle
d’efiroi, pénétrait à l'intérieur. Il était sauvé *, Aussi-
tôt qu'il s'était baigné, il recevait l’autorisation de
porter le τρίδων 383, Il sortait, revêtu du τρίζων, et les
anciens l’accueillaient comme un des leurs et comme
leur égal %. Un cortège magnifique se formait et escor-
tait le nouveau, à qui il ne restait plus qu’à payer sa
bienvenue aux vétérans de l’école #. Il leur offrait sans
doute un banquet, où l’on buvait ferme et où l’on péro-
rait avec frénésie ὅἢ.
P. G.,t. xxxvt, col. 513. — © Libanius, De forluna sua, édit.
Fœærster, p. 91-92. — ‘ Jbid., p. 89-90; Eunape, op, cit,
p. 495, — ? Libanius, op. cil., p. 91, 92. — * Jbid., p. 91. —
* Eunape, Vila Juliani, p. 483-485. —3 Libanius, op, cik,
p: 91. — 11 Himerius, Orat., 1x, édit. Dübner, p. 66. —
% Himerius, Orat., xxXu p. 89. — # Libanius, Epist. édit. =
Wolf, p. 299. — τ Grégoire, In laud. Basilii, P.G.,t. XXXM,
col. 516. — 5 Eunape, Vita Prohæresii, p. 490, — 15 Jbid, —
Grégoire, op. cit., col. 516; Eunape, loc. cit.; Libanius,
De vita sua, p. 91. — 1# Grégoire, op. cil. — Grégoire, ap.
cit.: Eunape, op. cit. — *° Grégoire et Eunape, op. cil. —
1 Grégoire, op. cit. — 33 Grégoire, op. cit. — 35 Grégoire, .
Eunape et Olympiodore, 0p. cit, — Olympiodore, op. cit —
# Grégoire, Eunape et Olympiodore, op. cit. — 36 Grégoire et
Olympiodore, op. cit. — 37 Eunape, op. cit. — 35 Grégoire et
Olympiodore,op.cit.—%Olympiodore, op, cit. —*° Grégoire,
op. cit. — % Olympiodore, op, cil. - "5 Grégoire, Eunape et
Olympiodore, op. cit, — 55. Olympiodore, op. cit. — % Olym=
piodore, op. cit.; Grégoire, op. cit, — % Olympiodore, op, cit,
— ?* Libanius, op. cil.
« Telles étaient les brimades de l'école d'Athènes.
Elles ne duraient pas bien longtemps, deux jours tout
au plus. Tous les étudiants devaient les subir. Grégoire
ὅδ Nazianze raconte que, grâce à son intervention, on
fit une exception pour saint Basile ἢ, Il est permis de
_ douter de la chose, quand on songe que le rhéteur
_ Proærèse, malgré son grand prestige, n’osa pas deman-
der à ses élèves de dispenser le jeune Eunape de la
_ cérémonie de la purification, bien que celui-ci relevât
_ d'une grave maladie, mais qu'il se borna à les prier
de lui épargner les plaisanteries οἵ les railleries ?, »
_ À Béryte (Beyrouth) en Phénicie, Zacharie le sco-
… Jastique vint étudier vers 487. Voici son récit : « Sévère
_ (le futur patriarche d’Antioche) me précéda donc en
Phénicie, mais d’une année seulement. Celle-ci écoulée,
je me rendis à mon tour à Béryte pour étudier le jus
… civile(vôpor πολιτικοί). Je m'attendais à devoirsouffrir de
. Ja part des étudiants appelés édiclales (ἡ διχτάλιοῦ) tout ce
qu’endurent ceux qui arrivent nouvellement dans cette
ville pour apprendre les lois. Ils n’endurent en vérité
rien de honteux, mais seulement des choses qui excitent
le rire chez les spectateurs et qui établissent sur l'heure
Ja possession de soi-même de ceux dont on se moque
et s'amuse. Je m'attendais surtout à avoir à souffrir
de la part de Sévère, aujourd’hui cet homme sacré.
Je pensais, en effet, qu’étant encore jeune, il imiterait
. la coutume des autres. J’entrai le premier jour dans
l'école de Leontios, fils d'Eudoxios, qui enseignait alors
roit et qui jouissait d’une grande réputation auprès
tous ceux qui s’intéressaient aux lois. Je trouvai
‘admirable Sévère, assis avec beaucoup d’autres auprès
e ce maître pour écouter ses leçons sur les lois. Alors
e je croyais qu'il serait un ennemi pour moi, je vis
'ilétait favorablement disposé à mon égard. Lorsque
nous, qui étions à cette époque les diipondii, nous nous
mes retirés ayant terminé notre exercice, tandis que
ceux qui étaient de l’année de Sévère restaient encore
pour leur compte, je me rendis en courant à la
_ Sainte église appelée église de la Résurrection, afin de
e 3, »
Enfin le paragraphe 9 de la constitution Omnem de
tinien abolit les brimades : Edicimus ut nemo au-
at neque in hac splendidissima civilate (Constanti-
. nople) neque in Berytensium pulcherrimo oppido ex his
legilima peragunt sltudia, indignos el pessimos
immo magis serviles οἱ quorum effectus injuria est ludos
… exercere οἱ alia crimina vel in ipsos professores vel in
Socios suos οἱ maxime in eos qui rudes ad recitationem
gum perveniunt perpetrare. Cette interdiction pourrait
sser supposer que les brimades ne se passaient pas
ujours aussi innocemment que veut bien le dire
Zacharie. À Carthage, l’université comptait une asso-
on redoutée, dont les membres s’appelaient Ever-
es, les « Ravageurs # ». Ni professeurs ni camarades
létaient épargnés par eux et à Lel point que, si un
ours ou un maître leur déplaisait, ils forçaient de
terrompre ou de le supprimer. Pour leur échapper,
at Augustin prit le parti d’aller enseigner la rhéto-
à Rome.
à 165 élèves avaient pris la fâcheuse habitude de ne
payer leurs professeurs; le jour de l’échéance, ils
disparaissaient et allaient offrir l'hommage de leur
ermittente assiduilé à un autre maître, envers lequel
S'acquittaient de même façon ὅ. À Antioche, Liba-
Signale le même abus; au reste, si les étudiants ne
nt pas la rétribution convenue, ce n’est pas, de
part, mauvaise volonté, à peine gaminerie; la
, l'éternelle raison, c’est que l’argent de la famille
Grégoire, op. cit. — 2 Eunape, op. cit. — ? M, À. Kuge-
La vie de Sévère, patriarche d’Antioche, par Zacharie le
teur, dans P. O., t. 11, part. 1, p. 46-48. — * M. P. Mon-
aux, Les Africains, p. 68, traduit ce mot eversores par
rise-tout »; il semble qu'ils n'y allaient pas de {main
ÉCOLE
1774
a reçu un emploi très différent et ἃ servi à payer des
leçons moins didactiques. L'étudiant a reçu les émolu-
ments destinés à son maître, mais voilà, la boisson en
a pris une partie, le jeu une autre et l'amour a emporté
le reste. Au premier reproche qu’on. lui adresse, il
bondit, il vocifère, menace, frappe, déclare que ce n’est
que vétilles et que son assiduité à l’école vaut plus au
professeur qu’une misérable somme d’argent. Et nos
étudiants de chanter, de rire, de baguenauder:; s'ils
entrent au cours, c’est pour railler les patauds venus dès
l’ouverture; le maître s'évertue, s’égosille, mais son
auditoire cause de mimes, de cochers, de chevaux, de
danseurs. Les uns sont debout, d’autres se pincent le
nez et en tirent des sons désagréables, les autres s’as-
soient, défendent à chacun de remuer, comptent les
relardataires, s'occupent de tout au monde sauf du
maitre et du travail. Soudain, ils applaudissent sans
raison, ou bien à contre-temps, à moins qu’ils n’em-
pèchent les applaudissements au moment convenable.
La corvée finie, on sort, on se bouscule et les chants
recommencent.
Ceux-ci sont les dissipés, ils sont nombreux. Augus-
tin à Carthage employait l'intervalle des leçons à des
aventures qui désolaient sa sainte mère; celle-ci faisait
néanmoins la part du feu et suppliait son fils de porter
ses hommages et ses ardeurs partout sauf aux pieds
d’une femme mariée. Tout ce qui n’était pas adultère
devenait presque innocent 5. Jean Chrysostome avait,
lui aussi, pris sa large part des plaisirs et des dissipa-
lions d’Antioche. Cependant il y avait les étudiants
modestes et chastes autant que laborieux, dont Basile et
Grégoire, à Athènes, sont demeurés le type légendaire,
ou bien Julien, à l’enfance morose et aux passions tout
intellectuelles, rêvant déjà peut-être la restauration
du paganisme. Enfin, il y a les étudiants ennuyeux, à
l'image de cet excellent Aulu-Gelle, qui dissertait,
dissertait, dissertait *. Celui-ci ne parle de ses profes-
seurs que d’un ton attendri: l’époque heureuse pour lui
est celle où il étudiait, et son souvenir le ramène tou-
jours à l’école. Soit pesanteur d’esprit, soit flagornerie
instinctive, il flatte le maître auquel il s’attache, on
dirait plus justement, auquel il se colle, car il ne le
quitte plus. Pour rencontrer des discussions plus vides
et plus dénuées de sens, il faut descendre jusqu'à
l’époque de la scolastique. Ce ne sont dès lors que
définitions, démonstrations, pédantisme sous ses
formes les plus rebutantes, qui occupent leurs prome-
nades; quant à leurs repas, nousen pouvons juger parce
récit : « Nous nous réunissions tous à la même table, et
celui qui, à son tour, était chargé des apprêts du repas,
devait se procurer d'avance quelque livre d’un ancien
écrivain grec ou latin, avec une couronne de laurier
pour être donnée en prix au vainqueur. Puis il prépa-
rait autant de questions qu’il y avait de convives.
Quand il en avait donné lecture, on les tirait au sont.
Le premier commençait, et, si l’on jugeait qu'il avait
bien répondu, on lui donnait le prix. Sinon, on passait
au voisin, et, quand la question restait sans réponse,
onsuspendait la couronne à la statue du dieu qui prési-
dait au festin. Quant aux sujets proposés, c'était l’ex-
plication d’un texte obscur ou d’un petit problème
d'histoire, la discussion d’une opinion philosophique,
un sophisme qu'il fallait résoudre, ou bien encore
quelque forme étrange ou inusitée d’un mot ou d’un
verbe dont on devait rendre compte.» C’est ainsi
que non seulement à Athènes et à Rome, mais dans les
lieux de plaisir et de joie, à Tibur, à Ostie, à Pouzzoles,
se passait le temps des fêtes pour Aulu-Gelle et ses
morte, mais, somme toute, leur nom rappellerait peut-être
aussi bien la facétie en usage à Saint-Cyr, le jour du « demi-
tour ». —*$S, Augustin, Conf., 1. V, ©. xu, P. 1... τ Xxxu,
col. 716. — * Jbid., 1. 11, ο. χα, col. 675. — * G. Boissier,
op. cil., t. 1, p. 209-211, — * Aulu-Gelle, xvrux, 2 et 13.
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camarades. Il y a tels gens si vertueux qu’ils rendraient
le vice excusable!
Enfin. il y ἃ les élèves sérieux qui mènent de front
l'étude et le déiassemeni un peu bruyant qui sied à
la jeunesse. Ceux-ci ont tout droit à porter le titre dont
ils s’honorent : s{udens, ils sont de vrais « étudiants ».
L'un d'eux s’en réclame sur son épitaphe ἢ:
ΟΜ
Ξ- ΒΑΚ ΕΣ ΒΡ ν 5
BMANRMEMAMRIVES
SATINSDIEANES KAR
ΠΑ ΘΝ ἢ ΠΕ
ΕΝ ΚΟ TRAVErS
ΥΡΑΡΧΧ SM VI
CRPSSRPRE
Ce L. Bæbius Barbarus, mort à vingt ans, avait été un
des compagnons d’Augustin, d’Alypius, de Nebridius,
de Licentius; groupe représentatif de cette jeunesse
universitaire qui, malgré sa dissipation, demeure très
appliquée ?. Si elle se distrait parfois à infliger une ova-
tion à un maître monotone entre tous, c’est peut-être
par un ragoût de malice, à la pensée qu’il se nomme
Phosphorus δ, mais elle ne déserte pas le vrai mérite
et continue à entourer la chaire de Fundanius, qu’un
accident a rendu borgne #. D’ordinaire, le rhéteur est
intarissable et n’abandonne pas la parole un instant ;
les élèves y sont habitués et réservent leurs questions,
ils entrent, saluent, s’assoient et écoutent. Lorsqu'il
se rencontre, dans ce jeune auditoire de dix-sept à
vingt ans environ’, une intelligence supérieure, elle
piétine quelque temps à la suite des commentaires ver-
beux du maître, le suit patiemment dans l'étude de
Cicéron “ jusqu’à l'instant où, comme nous l’apprend
Augustin, à la lecture de l’Hortensius, « je fis attention
aux idées, non plus seulement aux paroles 7». Ses
camarades s’arrêtent aux paroles, n'étant venus que
pour apprendre la bona diclio forensis ‘, ou le secret
de parler infatigablement. La plupart souffrent du mal
d’« impécuniosité » et leurs ébats sont peut-être plus
bruyants que scandaleux, ainsi qu'il arrive maintes
fois dans tout « quartier latin ». Le jeune Augustin,
obligé de compter avec son bienfaiteur Romanianus *,
a sans doute, plus que de raison, fréquenté le théâtre
et le cirque 1°, mais n’a-t-il pas un peu chargé sa jeu-
nesse lorsqu'il l’envisageait après sa conversion et son
épiscopat? Si on en juge par ses remords pour quelques
noix volées et quelques coups de pied distribués, on
peut le juger moins noir qu’il lui plaît de se montrer.
XVI. — UNE VILLE UNIVERSITAIRE. — Autun était
une ville très lettrée 2, Dès l’époque de libère, elle pos-
sédait une école célèbre, où Tacite nous dit que cles fils
de la noblesse gauloise venaient étudier les arts libé-
raux ». Sacrovir, qui prit la ville, s’empara de ces
enfants et lesemmena comme des otages qui lui répon-
daient de leurs familles. Pendant les deux siècles qui
suivirent, la réputation de l’école paraît s'être mainte-
nue, à en juger par les Panegyrici lalini, discours d’ap-
parat, prononcés devant des princes ou de grands
personnages, en quelque occasion solennelle, et dont il
nous reste un recueil célèbre. Ce recueil a pris naissance
d’un groupe primitif de six panégyriques, prononcés
de l’an 289 à l’an 311, et dont il y a quatre au moins
1 Corp. inscr. lat., t. van, ἢ. 12152, à Henchir el Khîma, —
? Audollent Carthage romaine, in-8°, Paris, 1901, p. 698. —
3 Tertullien, Adv. Valentinianos, c. var, P. L., t. 51, col.
588 sq. — “5, Augustin, Contra Julianum, 1. VI,c. vi, 16,
P. L., t. xLIV, col. 831. — 5 Augustin termine ses études à
Madaure à l’âge de seize ans, Confessiones, 1. II, ©. 11, 4;
1, III, ec. v-vi, revient passer une année à Thagaste dans sa
famille et, à l’Age de dix-sept ans, se rend à Carthage, ibid.,
1. 111, c. 1, 1, où on le trouve encore à l’âge de vingt ans, ibid.,
1. III, ec. 1v, 7; 1. IV, ec. xvi, 28. —*S, Augustin, De ultilitate
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1776
qui sont certainement l'œuvre de professeurs d’Autun,
ce qui induit à soupçonner que les autres ont la même
origine. L'école, jadis célèbre, s’était rouverte et la
jeunesse des Gaules en avait repris le chemin. Peut-être
voulait-elle prouver que l’enseignement qu’on y don-
nait n'avait rien perdu de son éclat, en réunissant ainsi
et en répandant les plus belles harangues de ses
maîtres. Peut-être avait-elle simplement l'intention de
remercier des princes auxquels elle devait une seconde
vie. Quoi qu’il en soit, ces discours nous donnent une
idée avantageuse de l’école d’Autun à ce moment. Les
rhéteurs gaulois se mettaient modestement bien au-
dessous de ceux de Rome. L’un d’eux disait à Con-
stantin : Non ignoro quanto inferiora nostra sint ingeniæ
Romanis; si quidem latine et diserte loqui illis ingenera-
tum est, nobis elaboratum. Il était beaucoup trop mo-
deste. Le latin des professeurs d’Autun est excellent, et
c'est merveille de voir qu’au commencement du
ve siècle, on savait encore quelque part si fidèle-
ment reproduire les expressions et les tours de
Cicéron. Ces discours ne sont pas seulement écrits.
avec beaucoup d'élégance et de pureté, on y trouve,
quand on les rapproche des autres, de la mesure et dw
goût, c’est-à-dire des qualités françaises 2.
On trouve souvent rappelé, dans ces discours, le titre
de frères du peuple romain, que le sénat décerna de
bonne heure aux Éduens et qu'ils ne cessèrent pas de
mériter. Ils avaient aidé César à faire la conquête de la
Gaule, et, pendant tout l'empire, Rome n'eut pas
d’alliés plus fidèles. Mais ils surent €e qu’il leur en
coûta : aux prospérités succéda la mauvaise fortune,
dont l’auteur du huitième Panégyrique a tracé un ta-
bleau saisissant. L'auteur nous montre cette grande
plaine de la Saône, qui était autrefois riche et bien cul-
tivée, devenue un désert rempli de broussailles et de
marécages, et résistant au laboureur, qui n’a plus ni les
fonds ni les bras nécessaires pour dessécher le sol et le
défricher; il décrit ces vignes vieillies, qu’on n’a pas
remplacées à temps et qui ne produisent plus de fruits,
les chemins défoncés et les routes militaires elles-mêmes
en si mauvais état qu'elles sont impraticables aux voi-
tures. Dès 296, Constance Chlore avait envoyé à Autun
des colons étrangers, pour remplacer les habitants
qu'elle avait perdus. Pendant l'hiver, il y faisait séjour-
ner ses légions, afin qu’elle profitât des dépenses des
officiers et des soïdats. I1 donnait de l’argent, envoyait
de loin des architectes pour reconstruire les édifices
publics et les maisons particulières. Quinze ans plus
tard, la ville n’était pas encore en état de payer l'impôt,
qui devenait de plus en plus lourd, et ses habitants,
pour échapper aux rigueurs du fisc, étaient réduits à
s’exiler ou à se cacher dans les bois.
Dans cette ruine générale, les établissements d’in-
struction publique avaient, on le comprend, plus souf-
fert que tout le reste et cependant, au dire de l’auteur
du quatrième Panégyrique, on continuait à s’y rendre
de tous les pays de la Gaule. Nous savons, grâce à lui,
que l’école était bâtie au centre de la ville, dans la rue
la plus fréquentée, sur le passage des étrangers et des
visiteurs, entre les deux plus beaux monuments d'Au-
tun, le temple d’Apollon et le Capitole. L'édifice, tout
à fait digne de ceux du voisinage, avait reçu un nom
particulier : on l’appelait Mæœnianæ scholæ, ou simple=
credendi, ce. XVI, P. L., t. XLI1, col. 80, — τ Confessiones,
1. III, c. 1v, 7-8, P. L., t. ΧΧΧΊΙ, col. 686. — 5 Jbid., LI},
ce. 11, 4; 1. 11, 6. ΠΙ, 6, P. L., t. xxx, col. 676. — " Ibid. 1. EI,
ce. 11, 5, P. L., t. ΧΧΧΙΙ, col. 677; Contra Academicos, 1. ἵν
c. 11, P. L.,t. ΧΧΧΤΙ, col. 908, — το Confessiones, 1. III, e. 11, 25
1, VI, c. vi, 11-12, P. L., t. xxxn, col. 683. — 1 Sur cette
ville, voir Dictionn., t. 1, col. 3189, — 1 Je cite et je résume
dans ce paragraphe deux articles de G. Boissier sur Les.
rhéteurs gaulois, parus dans le Journal des savants, 1884,
p. 5-18, 125-140.
|
ment Mœniana, probablement à cause des portiques
qui l’entouraient. Il fut détruit pendant la guerre, et
lorsque, avec Dioclétien, les études reprirent quelque
wie, la ville ne se trouva pas assez riche pour le rebâtir,
et les professeurs durent s’installer.dans une maison
particulière. Cependant l’empereur Constance Chlore,
qui aimait beaucoup Autun, souhaitait rendre à son
école son ancienne célébrité. Pour y arriver, il était in-
dispensable d’abord de la pourvoir de bons professeurs.
Le prince se réserva le choix du plus qualifié d’entre
eux, celui qu’on nommait summus doctor, il chercha
dans son entourage et désigna Eumène.
La famille d’Eumène sortait de la Grèce; son grand-
père sortait d'Athènes et y avait été élevé. Il quitta son
pays pour être protesseur à Rome, y connut la célébrité,
mais n’en vint pas moins se fixer en province et, séduit
par la renommée de l’école d’Autun, y accepta une
place de rhéteur ou de grammairien grec. A quatre-
vingts ans, il y enseignait encore et son petit-fils après
lui, bien qu’il ne l'ait pas connu. C’est à Autun que
Constance Chlore était venu le chercher pour l’attacher
à sa cour avec le titre de magisler memoriæ, dont les
fonctions, mal connues, semblent avoir fait de lui une
sorte de secrétaire d’État. Cette situation élevée et
politique rendait, à ce qu’il semble, assez difficile son
retour dans l’école d’Autun. Il fallait que le public fût
bien averti que ce n’était pas une disgräce, et qu’on
n'éprouvât pas de surprise à voir un si haut dignitaire
revenir dans cette école où sa carrière s’était commen-
σός, Aussi l’empereur eut-il soin d'écrire à Eumène la
lettre suivante :
« Nos chers Gaulois, dont les enfants sont instruits
aux arts libéraux dans la ville d’Autun, et ces jeunes
gens qui m'ont fait si joyeusement cortège à mon
_ retour d'Italie, méritent bien qu’on prenne soin de
“cultiver leur bon naturel. Et que pouvons-nous leur
_ donner de plus précieux que ces biens de l'esprit que la
— fortune ne peut ni accorder ni prendre? C’est pourquoi
. j'ai résolu de vous mettre à la tête de cette école que la
- mort a privée de son chef, vous, dont j'ai pu apprécier
— léloquence et l'honnêteté pendant le temps que vous
avez administré mes affaires. Je vous demande donc
" que, sans perdre le rang que vous occupez, vous con-
sentiez à revenir à votre ancienne profession, et que
vous alliez dans cette ville, que je veux rendre à sa
première gloire, pour former l’esprit des jeunes gens et
leur donner le goût d’une vie meilleure. Ne croyez pas
que ces fonctions puissent rien enlever aux honneurs
dont vous êtes revêtu, puisque l’exercice d’une profes-
sion honorable relève plutôt la considération d’un
. homme qu’elle ne la diminue. Enfin, je veux porter vos
. appointements à la somme de 600000 sesterces!
— (100 000 francs), qui seront prises sur les ressources de la
ville, pour que vous compreniez que ma bonté essaye
ἐ de vous payer selon vos mérites. Adieu, cher Eumène. »
Eumène a inséré dans le Panégyrique intitulé : Pro
. reslaurandis scholis, le seul qui appartienne à Eumène
… sans contestation possible, cette lettre impériale dont
il se fait honneur. Il insiste, il commente ce fait qu'il
— cnseignera la rhétorique tout en conservant les privi-
— èges de sa charge palatine : palatini honoris privile-
s -gium oratoriæ professioni salvum et incolume servantes,
Het plus Join : salvo honoris mei privilegio doceam:
ailleurs il soutient que l’empereur, en agissant comme
- il Ja fait, a voulu honorer l'enseignement, non ulique
—…quia mihi vellet aliquid imposita ἰδία professione detra-
f here, sed ut professioni ipsi ex eo honore quem gessi
“adderet dignitatem. Cette insistance permet de croire
qu'Eumène redoutait que sa fonction nouvelle apparût
sinon comme une disgrâce, du moins comme une dé-
;
STE er + τ᾿ ν
À Six cent mille sesterces représentaient environ 120 000
nes sous Auguste, mais sous Dioclétien cette monnaie
ÉCOLE
1778
chéance. Un summus doctor d'Autun n’avait ni le pres-
tige ni le rang d’un secrétaire de l’empereur. Du service
impérial il glissait au service municipal, avec des
appointements presque fabuleux, sur le chiffre desquels
il serait curieux de connaître la situation des finances
autunoises, dont l’empereur disposait avec cette désin-
volture. Eumène trouvait tout pour le mieux et féli-
citait son tout-puissant protecteur d’avoir songé, au
milieu des graves soucis de la guerre, aux intérêts des
lettres et « de s’ètre occupé du choix d’un professeur
avec le même soin que s’il s’agissait de pourvoir d’un
chef un escadron de cavalerie ou une cohorte préto-
rienne ». Eumène ne voulut pas garder pour lui son
norme traitement, et lorsqu'il prend la parole sur le
forum, devant le gouverneur de la Lyonnaise, c’est
pour annoncer publiquement son intention de l’aban-
donner à la ville d’Autun, afin d’aider celle-ci à rebâtir
les Mœniana. Il charge le magistrat devant lequel
il parle de faire part au prince de son dessein et de lui
demander de l’approuver. Il n’est guère probable que
Constance Chlore y ait mis quelque obstacle.
XVII. UNE ÉCOLE DE RHÉTORIQUE. — La rhétorique
ne jouit pas d’une bonne renommée; c’est un art sus-
pect et discrédité. Les rhéteurs n’obtiennent guère
meilleur traitement et il ne faut rien moins que le désin-
téressement d'Eumène pour lui attirer l’indulgence et
une sorte de bienveillance de la part de ceux qui le
lisent. Mais ses confrères ont payé pour lui; jamais
rhéteurs ne furent plus malmenés que ces panégyristes.
« On les traite de fiatteurs et de m2nteurs, on déclare
qu’on ne peut les lire sans dégoût et qu'ils sont arrivés
au dernier degré «de la dégradation littéraire et
« morale » (Ampère). Voilà de bien grands mots, et des
reproches qui me paraissent fort exagérés. Nous serons
un peu moins sévères si nous nous rappelons ce qu'était
alors le panégyrique et dans quelles conditions il se
produisait d’ordinaire. Souvenons-nous d’abord que
les auteurs de ces discours n'étaient pas toujours libres
de refuser de les faire. Nous savons qu'un décret du
sénat obligeait les consuls à prononcer l'éloge de l’em-
pereur quand ils entraient en charge; c'était donc une
nécessité pour eux, et ils ne pouvaient s’y soustraire.
Par malheur, les consuls n’étaient pas toujours de
grands orateurs; comm il fallait que l'empereur fût
loué selon ses mérites, on eut l’idée de s’adresser, pour le
faire, à ceux qui enseignaient et pratiquaient l'art de la
parole. Π y avait donc au 1v® siècle, outre les remercie-
ments des consuls, qui se renouvelaient plusieurs fois
par an, les discours des rhéteurs en renom qu’on dési-
gnait tout exprès dans les occasions solennelles, et
qu’on faisait même venir de loin pour la circonstance.
Quelquefois c'était l’empereur qui les choisissait lui-
même, car il avait intérêt à être bien loué. Le rhéteur
arrivait donc, apportant avec lui une harangue longue-
ment travaillée : improviser en un sujet si grave aurait
semblé une souveraine inconvenance *.» En présence
du prince, de sa cour, des fonctionnaires, des députés
des villes, l’orateur débitait son panégyrique, d'autant
plus applaudi qu'il était plus louangeur. De la capitale,
l'exemple passa aux provinces. Les villes comman-
dèrent des panégyriques à l’occasion de la fête ou de
l'anniversaire du prince et le loyalisme des rhéteurs,
des magistrats et de la foule s’en donnaient à l'aise de
louer et d’applaudir. Outre l'empereur, on loue tout ce
qui donne, tout ce qui peut donner, tout ce de qui on
peut attendre quelque chose. Ainsi se crée un genre un
peu artificiel sans doute, mais qui, moyennant quelques
hyperboles, nourrit de pauvres diables auxquels la
fortune n’a pas été clémente. La postérité ne leur a pas
été moins risoureuse. Rhéteurs affamés, ils ne se sou-
avait perdu environ un sixième de sa valeur, — * G. Boi:-
sier, dans Journal des savants, 1SS4, p. 16.
1779
ciaient guère de la vérité. « Hs avaient trop besoin de
plaire pour hésiter beaucoup sur les moyens d'y par-
venir. Mais il faut avouer que les grands personnages
qui parlaient devant l’empereur n'étaient pas beau-
coup plus scrupuleux. Ils avaient reçu du sénat ou du
prince même la mission de le louer, tout le monde atten-
dait d'eux un éloge qu'il leur fallait faire; il ne leur
était pas possible de se soustraire à cette nécessité, el
je crois qu'ils s'y soumettaient très volontiers. Ils
savaient bien qu’on ne leur demandait pas de dire
toute la vérité. Julien, qui a fait des panégvriques.
quand il était césar, dit en propres termes que, si les
poètes ont le droit de mentir, les orateurs ont celui de
flatter, qu’il n’y a pas de honte pour eux à donner des
louanges à ceux qui n’en méritent pas, et que, lorsqu'ils
ont su embellir et relever par leur parole ce qui est
laid et médiocre, on trouve qu'ils ont tiré un bon parti
de leur art.» Saint Augustin, pour nous dire qu'il
était sur Je point de prononcer le panégyrique d’un
empereur à Milan, emploie cette phrase curieuse :
Quum pararem recilare imperatori laudes, quibus plur«
mentirer, οἱ mentienti faveretur ab scientibus?. Ces
exagérations de flatteries ne choquaient done per-
sonn. ; c’étaient de ces mensonges convenus, comme
le monde en impose tous les jours à ceux qui ne veulent
pas rompre avec lui. Alceste peut s’en indigner, mai:
les gens sages le supportent, parce qu'ils savent bien
qu'ils ne trompent personne, et que ni celui qui les
dit, ni ceux qui les écoutent ne les prennent à la lettre.
Quand il n’y ἃ pas de dupes, il est difficile qu’il y ait
des trompeurs; d’où l’on voit qu'il serait fort injuste
de se figurer les faiseurs de panégyriques comme de
malhonnêtes gens ct de profonds hypocrites, occupés
à tendre des pièges aux contemporains et à tromper la
bonne foi de la postérité. Ils n’v mettaient pas tant de
malice ; quand: ils prononçaient ces beaux discours qui
leur valaient tant d’applaudissements, ils n’enten-
daient pas se poser en historiens ou en hommes d’État.
C’étaient simplement des orateurs chargés de donner
plus d’éclat à quelque fête, et qui se croyaient obligés
d'accepter tout ce que le gouvernement voulait faire
croire. Nazarius dit très nettement, dans le panégyrique
de Constantin : exislimare de principibus nemini fas
est *. Voilà le principe de ce genre d’éloquence auquel
on donne dans les écoles, le nom de « démonstratif »,
sans doute parce qu’il affirme tout sans rien prouver.
En somme, ne soyons pas trop sévères, de peur d’être
injustes, pour ces rhéteurs dont les panégyriques ne
sonnaient pas plus faux que certaines dédicaces gra-
vées au sommet des édifices ou imprimées en tête de
certains livres. « Quoi qu’on prétende, tout n’est pas
compliment et mensonge dans les panégyriques: on x
trouve des sentiments sincères, qu'il est difficile de
méconnaître. Ces rhéteurs, qu’on affecte de mépriser,
n’en sont pas moins d’ardents patriotes, et, quand ils
parlent de victoires remportées sur l'ennemi du dehors.
on sent chez eux une émotion véritable. Ils sont re-
connaissants à Dioclétien, à Maximien, à Constance
Chlore, à Constantin, à Julien, à Théodose, d'arrêter
les barbares. Après tout, les césars du rv° siècle, avec
beaucoup d’imperfections et de misères, eurent au
moins la gloire de retarder la chute de l'empire, Ils ont
battu plus d’une fois les Germains et les Perses; un
Romain qui se souvenait des humiliations et des dé-
sastres de la seconde moitié du rr1e siècle, avait bien le
droit d'être fier de son temps, et il n’était pas trop cou-
τ Julien, 195 Panégyr. de Constance, 1. —°S. Augustin,
Confessiones, 1. VI, ec. vr, P. L.,t. ΧΧΧται, col. 724, — ? Naza-
rius, X° discours, τ, 5. Je me borne à signaler un travail inté-
ressant de J. Quicherat, Fragment inédit d'un versificateur
latin ancien sur les figures de rhétorique, dans Bibliothèque
de l’École des chartes, 1839, t. 1, p. 51-78 : « Ces raisons me
déterminent à regarder les cent quatre-vingt-deux hexa-
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1780
pable de mettre un peu d’excès dans les félicitations
qu’il adressait aux princes victorieux. Je ne crois pas
non plus qu’on doive être trop rigoureux pour ces abus
de rhétorique qu’on leur a beaucoup reprochés. Assu-
rément le style est peu de chose sans l’idée et il faut
bien reconnaître que ces rhéteurs avaient plus de souci
de bien écrire que de bien penser»; mais puisqu'ils
étaient si complètement vidés de pensée, ne doit-on pas
encore leur faire une sorte de mérite d’avoir gardé
le souci de bien écrire ces lieux communs, ces bana-
lités cent fois remächées ? Les évêques ne se mon-
traient pas plus difficiles et, à mesure que leur vint
l'importance politique. ils consentirent à se laisser louer
par des panégyristes qui ne valaient pas les rhéteurs
d’Autun; eux-mêmes s’exercèrent à ces louanges et
quand Ennodius de Pavie célébrait Laurentius de
Milan, on pouvait se convaincre que, si ce genre litté-
raire élait un objet de critique, ils l’avaient rendu
un objet de pitié.
XVIII. UNE RHÉTORIQUE CHRÉTIENNE. — A-t-elle
existé? Il s’est rencontré des esprits mal pondérés qui
entreprirent non seulement l'exclusion des classiques
païens de l’école chrétienne, mais encore leur substi-
tution par des œuvres nouvelles réunissant la perfection
littéraire, la doctrine morale et l’orthodoxie catholique.
A peine est-il besoin de dire que cette tentative plus
généreuse que sage aboutit à un échec. L'entreprise
nous ἃ du moins conservé les noms de ses auteurs, les
Apollinaire, le père et le fils, l’un grammairien, l’autre
rhéteur, à Laodicée, en Syrie. Le père mit la Bible en dis-
tiques et, se trouvant lancé, composa par la même occa-
sion un poème épique de vingt-quatre chants, depuis
les origines jusqu’à la royauté de Saül; pour occuper
ses loisirs, cet homme vraiment fécond composa des
tragédies sur le modèle d’'Euripide, des comédies à la
façon de Ménandre et des odes imitées de Pindare. Le
fils ne fut pas en reste; il mit le Nouveau Testament en
dialogues 4 Tout ce fatras ne comptait guère, mais
peut-être suggéra-t-il aux chrétiens la pensée que leur
littérature canonique n’était pas dépourvue de mérite
littéraire; mérite très différent de celui qui comptait
devant l'esthétique des Grecs, mais qui n’en recélait
pas moins des beautés véritables, quoique relevant d’un
génie étranger et purement oriental. Malheureusement
le succès de cette révélation littéraire fut compromis
par une mésaventure. Les livres saints apparaissaient
à travers le voile d’une traduction grecque, dite des
Septante, d’ailleurs correcte et excellente à certains
égards, mais à mesure que la langue latine affermit
et étendit son domaine et ses conquêtes en Occident,
la connaissance du grec alla en décroissant et il devint
nécessaire d'élaborer une version latine des Septante.
Les traducteurs improvisés suppléaient à l’inexpérience
par la bonne volonté; c’étaient des hommes peu lettrés,
qui ne connaissaient que le langage populaire et li-
vraient les Écritures, non plus à travers un voile, mais
sous un déguisement où la syntaxe, la grammaire et la
diction étaient presque également malmenées. La
grossièreté de la forme déroba la poésie; dans ces con-
ditions, les classiques païens gardèrent exclusivement
le droit d’être lus et expliqués dans les écoles.
Une sorte de superstition généralement acceptée
conférait aux réputations consacrées le privilège exclu-
sif de la perfection et même du talent. Il se forme tou-
jours ainsi des courants qu'il est plus aisé de suivre que
de remonter, et cependant « Tertullien, Minucius Félix,
mètres du manuscrit 7530 comme un fragment de quelque
ouvrage didactique plus étendu sur les figures, et peut-être
sur la rhétorique entière. Par sa forme, il semble avoir été
destiné à l’enseignement des écoles, C’est une sorte de Des-
pautère, » — # Socrate, Hist. eccles., 1. III, ce. xv1, P. G.,
t. LxvI, col. 417; Sozomène, Hist, eccles., 1, V, €. XviIn,
P. G.,t. Lxvn, col.1236.
1781
saint Cyprien seraient à toutes les époques des orateurs
et des polémistes remarquables; mais à la fin de ce
ue siècle, si vide de bons écrits, ils devaient tenir les
premières places. Lactance est surtout bien froid pour
eux. Il se contente d'appeler Minucius « un assez bon
savant », Tertullien lui paraît fort savant, mais il le
trouve obscur, embarrassé, rocailleux. Quant à saint
Cyprien, il lui semble s'être trop enfermé dans les ques-
tions de doctrine et ne pouvoir pas être compris de ceux
qui ne partagent pas ses croyances. Mais Lactance est
—. un rhéteur, et il a tous les défauts de sa profession !. »
: A la fin du rve siècle, saint Jérôme se hasarde à pro-
clamer la beauté et la poésie contenues dans certains
passages des Livres saints et il écrit cette phrase auda-
cieuse : « David, c’est notre Pindare à nous,notre Simo-
nide, notre Alcée, notre Horace, notre Catulle, notre
Sérénus © »; ce qui est peut-être beaucoup pour un seul
Écrivain, d'y infuser le génie de tant de grands hommes.
Saint Augustin précise la discipline à suivre pour appré-
cier les beautés littéraires de l’Écriture et reconnaît
…_ quec’est celle qu'on enseigne dans les écoles. « Quoique
imprégnée de paganisme, cette éducation trouve grâce
» devant lui. C’est une sorte de préparation générale qui
É étend, qui fortifie l'esprit, et dont profiteront plus tard
d'autres études plus sérieuses. Il ne veut pas qu'on y
μ renonce à cause de ses origines profanes. D'où que
ΓΕ
ë
L
re
vienne une vérité, elle est bonne à prendre : profani si
quid bene dixerunt, non aspernandum *. Les ouvrages
des païens contiennent des maximes utiles pour la
conduite de la vie; leurs philosophes ont entrevu le Dieu
- véritable, et donné de sages préceptes sur la manière
dont il convient de l’honorer. Ces biens ne leur appar-
tiennent pas; ils sont à ceux qui en feront un bon
usage. N’est-il pas écrit que les Israélites, quand ils
retournèrent chez eux, enlevèrent les vases d’or des
᾿ Égyptiens pour les consacrer au service de Dieu ? C’est
… ainsi qu'ont fait les plus grands docteurs de l’Église, ils
sont venus à leur foi nouvelle avec les dépouilles de
l'ancienne. « De combien de richesses n’était pas chargé,
ven sortant de l'Égypte, ce Cyprien qui fut un si élo-
… rquent évêque et un bienheureux martyr! Combien en
᾿ς vemportèrent avec eux Lactance, Victorinus, Optat,
« Hilaire, pour ne parler que des vivants? Combien en
“ont ravi cesillustres chrétiens de la Grèce‘!» Saint Au-
._ Sustin approuve leur conduite. Ce grand conservateur
trouvait juste que ce que l’ancienne société avait de
bonne μόν pas avec elle; il souhaitait qu’on en sauvât
non seulement « les institutions sages dont on ne peut
“se passer », mais tous ces trésors de poésie, d’art et de
science qui avaient répandu tant de charme dansla vie,
du moment qu’on les employait à la gloire de Dieu, ilne
voyait aucun crime à les garder 5. »
Saint Augustin admet l’usage de la rhétorique dans
Les écoles. « Le talent de la parole étant, dit-il, à la dis-
_ Position de tout le monde, des méchants comme des
… Dons, pourquoi les honnêtes gens nes’appliqueraient-ils
… pas à l’acquérir, puisque les malhonnèêtes s’en servent
ἢ pour faire triompher l'erreur et l'injustice “ ?» Pour
apprendre la rhétorique, il faut suivre les écoles où elle
S'enseigne de préférence, à moins qu’on ne possède
… l'esprit vifet juste qui permette des’enteniraux règles
… οἷ, par un travail personnel, d’en faire l’application.
… Dès lors les chefs-d’œuvre classiques pourront, s'il
S'agit d’un clerc, être remplacés par les Écritures, où il
découvrira des modèles excellents, dignes de soutenir
la comparaison avec les auteurs profanes. Et il en
- donne la preuve par des exemples tirés non seulement
2 G. Boissier La fin du paganisme, t. 1, p. 241-242. —
58. Jérôme, Epist., Lu, P. L., t. xx11, col. 547.—"* S, Augus-
. tin, De doctrina christiana, 1. 11, e. xvrnr, P. L., t. XXXIV,
60]. 49. — 4 Jbid., 1. 11, ο. xz, P. L., t. χΧΧιν, col. 63. —
᾿ς "6. Boissier, op. cit. t. 1, p. 244-245.—*$S, Augustin, op. cit.
1. IV, e. 1, ΤῸ L., t. xxx1v, col. 90. — τ Tertullien, De idolo-
des
ÉCOLE
1782
du prophète Amos et de l’apôtre Paul, mais des évêques
Cyprien de Carthage et Ambroise de Milan, et il conclut
« que, par l’assiduité qu’on aura à les lire, à les entendre,
et en s’exerçant quelquefois à les imiter, on pourra se
donner les qualités qu'ils possèdent ».
Non seulement saint Augustin trouve bon qu'om
envoie dans les écoles les jeunes gens destinés aux
carrières libérales, mais il juge utile que ceux qui sont
destinés au sacerdoce les aient au moins traversées.
Il admettrait qu'ils s’en passent si, pour savoir Is
grammaire et la rhétorique, le plus court et le plus sage
n'étaient pas de les avoir apprises au lieu où on les
enseigne.
Telle est 14 manière de voir d’un homme dont le
prestige était immense sans doute et dont l’opiniom
guidait une grande partie des contemporains; toutefois
c’est la manière de voir d’un particulier et non une
doctrine officielle ou quasi-officielle. L'Église s’est mon-
trée hésitante, lorsqu'il s’est agi de recommander, de
tolérer ou d’évincer la culture classique; et il faut
reconnaître qu'il lui eût été difficile de fournir une so-
lution unique. Sous peine de déchéance intellectuelle,
l’étude de la grammaire était indispensable, elle seule
permettait aux clercs et aux évêques de s'exprimer
correctement ou presque, et d'exercer leur magistère
d'enseignement dogmatique et moral parmi les fidèles.
La rhétorique enseignait les méthodes de discussion et
d’exposition auxquelles une longue accoutumance
avait si bien adapté les intelligences qu’il devenait
impossible de les atteindre, faute d'employer les procé-
dés familiers. La dialectique ne pouvait être dédaignée,
sous peine d'abandonner à l’adversaire tout le ter-
rain conquis par la foiet par la raison du moment qu'on
renonçait à défendre les positions occupées par elles.
Il n'était pas jusqu'à l'astronomie. science suspecte et
assez mal famée, dont la connaissance importait si on
ne voulait se mettre dans le cas de recourir aux adver-
saires ou aux indifférents pour établir par le calcul Ja
date de la fête de Pâques.
Mais ces avantages, qui entraînaient des nécessités,
ne pouvaient aveugler sur les inconvénients graves.
De là ces incertitudes, ces concessions tour à tour accor-
dées et reprises. Tertullien consent à laisser l’enfant
suivre l’école païenne, sous la réserve d’une solide for-
mation chrétienne reçue au foyer domestique, mais
si l’école est si pleine de périls, comment la logique ne
lui a-t-elle pas montré l’avantage qu'il y aurait à pos-
séder des maîtres chrétiens? Cependant il interdit à ces
derniers l’enseignement, sous des raisons qui ressem-
blent à des prétextes, car le maître ne paraîtra plus
recommander:ce qu’il enseigne lorsqu'il sera en mesure
de relever les aspects nocifs du texte qu’il commente.
Saint Jérôme aboutit, lui aussi, à une contradiction. ἢ
a grandi au milieu des « grammairiens, des rhéteurs,
des philosophes ὁ», et ils’en souvient et il ne le regrette
pas, sachant tout ce qu'il leur doit» et les exploitant
encore à l’occasion pour l'avantage de ses études 'ος
néanmoins, il ne sait à quel parti s'arrêter. Dans une
lettre à son ami le pape Damase, il propose de rejeter
la poésie, la sagesse du monde, l’éloquence pompeuse
des orateurs, cette nourriture des démons !!, et puis
le voici qui revendique leur place dans l'éducation.
Enfin, après avoir exprimé le vœu de voir les chrétiens
acquérir dès leur enfance cette culture vers laquelle ils
s’interdiront de revenir désormais, le voilà qui, confus.
s’accuse d’avoir emporté dans sa retraîte à Jérusalem
toute une bibliothèque d'auteurs profanes #. Saint Au-
latria, ce. x, P L., t. 1, col. 675. — #*S. Jérôme, Comm. in
Job., præt., P. L., t. xxvmt, col. 1082.—"° S. Jérôme, Epis£.,
τ, P. L.,t. ΧΧΤῚ col. 513. — :°S, Jérôme, Comm. in Osee,
L I, c. 1, P. L., t. xxv, col. 823. — ! δ. Jérôme, Epist.,
ΧΧΙ, P. L., t. xx, col. 385. — %#S. Jérôme, Epist., LxX,
col, 665. — τ» Ὁ, Jérôme, Epist., XXI, col. 416
1783
gustin n’est pas moins embarrassé dans le traité De
doctrina christiana, où, comme on vient de le voir, il
reconnait la nécessité de l’étude de la rhétorique, sauf
à la terminer le plus tôt possible ".
Les docteurs de l'Église et ses évêques se heurtaient
à une impossibilité évidente, lorsqu'il s'agissait de com-
battre ou de condamner la culture classique; ils
n'avaient rien à proposer pour mettre à la place et les
écoles ne dépendaient pas de leur autorité. Celles-ci
étaient purement civiles et la préparation qu'on y
recevait était conforme à ce que les mœurs du temps
réclamaient de ceux qui entraient dans la société.
Libre aux autres, à eux qui renonçaient au monde
dans les rangs du clergé ou dans ceux des cénobites,
de régler leur formation d’après les auteurs sacrés en
honneur dans les milieux ecclésiastiques, mais, en agis-
sant de la sorte, ils s’isolaient volontairement de ceux
sur lesquels ils consentaient à n’exercer aucune action
efficace. Les chefs, soucieux de conduire la société dans
les voies morales tracées par le christianisme, persévé-
rèrent dans la direction éducatrice de leur temps.
L'idée ne leur vint même pas de substituer à Virgile, à
Horace, à Térence, les poèmes de Commodien, de Ju-
vencus et de Prudence, aux plaidoyers de Cicéron ceux
des apologistes, s’appelassent-ils Minucius ou Arnobe
ou Tertullien. Si le goût d’un saint Jérôme, d’un saint
Augustin, d’un saint Ambroise se ressent de leur for-
mation pédagogique, leur art ne peut se hausser à rien
produire de littérairement comparable à ce qu'ils
admirent encore en connaisseurs et c’est pourquoi ils
sentent quelle lacune présente la littérature chrétienne
et quel besoin de recourir aux sources consacrées. Les
maîtres s’évertuaient à stériliser les germes démoralisa-
teurs renfermés dans les auteurs profanes, mais il en
était de leurs explications comme il en fut plus tard des
éditions ad usum delphini, simple initiation et avant-
goût pour la lecture des éditions non expurgées. On
pouvait amender les textes, estomperles récits, user des
euphémismes, on ne pouvait changer les mœurs pu-
bliques et les idées politiques, qui faisaient de l’initia-
tion à la culture classique la préparation nécessaire à
toutes les carrières importantes.
1] y avait encore une autre raison de ne pas rompre
avec les classiques. Tertullien lui-même avait convenu
que leur connaissance était « indispensable pour acqué-
rir la science des choses divines 2». Saint Augustin
expose qu'il est nécessaire de connaître l’histoire,
lhistoire naturelle, l'astronomie, l'architecture, la
médecine, 1 agriculture, la dialectique, la rhétorique
l’arithmétique, pour comprendre l’Écriture sainte #.
Même la philosophie païenne peut être mise utilement
à contribution et comme, malgré tout, il se trouve
des esprits timorés à la pensée de cette infiltration
païenne, saint Jérôme leur explique la situation par
un apologue: «Saint Paul, dit-il, avait lu dans le
Deuléronome 5 qu’il faut raser la chevelure et les sour-
cils de la femme captive, l’épiler, lui couper les ongles
et la prendre ensuite pour femme. Pourquoi s'étonner
que, charmé des beautés de la sagesse païenne, je désire
faire une Israélite de cette servante, de cette captive,
et, qu'après l'avoir rasée, c’est-à-dire purifiée de ce qui
est chez elle à l’état de mort, de son idolâtrie, de
ses erreurs, de ses dérèglements, je la prenne pour
épouse 5?» Contre le reproche qu’on lui adresse d’avoir
cité les auteurs païens, le même saint Jérôme s'excuse
par l’exemple de saint Paul, qui inséra dans l’épiître à
1S. Augustin, De doctrina christiana, 1, IV, ce, 1-11, P. L.,
t. xxxIV, col. 89-90. — * Tertullien, De idololatria, c. x,
P. L.,t. 1, col. 675. — 5, Augustin, De doctrina christiana,
111, P.L.,t: XXx1V. — Tbid,, 1.11, c. XL, P. L,,t/XxXx1V,
col. 63. — 5 Deut., ΧΧΙ, 12. — 45, Jérôme,
P.L., Ὁ ΧΧΗ, col. 66 7, Episl xx, PL ἢ, ΧΧ
— ᾿ Epist., LXX, P. L,, t. ΧΧΙΙ, col. 665; cf. S. Augustin,
ÉCOLE
1784
Tite des vers de Méninlre et d'Épiménide?, et d’ail-
leurs il pense légitimer la versification métrique latine
pour l'avoir, dit-il, retrouvée dans l'Écriture 5,
On arrivait par ce détour à une réhabilitation des
classiques, laquelle rejaillissait sur leur œuvre et devait
en rendre Ja lecture permise et inoffensive. La préten-
due correspondance de Sénèque avec saint Paul, les
relations imaginaires de Platon avec le prophète Jéré-
mie leur confèrent une siluation dont bénéficient dans
une certaine mesure Épictète cet Virgile. Le cas de ce
dernier est particulièrement remarquable; les chrétiens
ne peuvent se résoudre à l’ignorer, ils l’attirent à eux et,
grâce à la quatrième églogue, lui décernent un brevet
d’orthodoxie qui étend ses effets jusque sur l’ Énéide. I
nous en faut retenir deux conséquences: c'est que
l'ingéniosité des défenseurs de la littérature classique
ae pouvait être réduite à de semblables argumentations
que si l'hostilité de ses adversaires était bien intransi-
seante. En se résignant à invoquer des moyens de
défense qui peuvent nous paraître chétifs et ridicules,
les partisans des classiques songeaient beaucoup plus à
faire reculer leurs contradicteurs et à gagner la cause
des lettres par des arguments victerieux qu’à satisfaire
la postérité par un choix de raisons acceptables. Ils
couraient au plus pressé et, en obtenant le maintien des
maîtres de la pensée dans l'éducation classique finis-
sante, ils assuraient leur passage de plain-pied dans
l'éducation chrétienne à l'heure où celle-ci, succédant à
l'autre, deviendra toute l'éducation, lorsque l'Église
prendra la direction morale et intellectuelle des peuple
d'Occident. ὴ
Ce faisant, les inspirateurs de l'éducation renouvelée
rendaient un grand et précieux service, et ce n’est pas
le seul. Saint Augustin — car il faut toujours en revenir
à lui comme au législateur intellectuel du haut moyen
âge — marque l'usage, ou, si l'on veut, la mesure de
jouissance compatible entre l’étude des lettres et
l'esprit chrétien. Les lettres ne doivent pas être culti-
vées pour elles-mêmes, mais pour l'utilité qu'on en peut
retirer; c’est la condamnation de la doctrine de l’art
pour l’art. Dans chacun des arts libéraux il faut libérer
l'essence de tout ce qui en est l’altération : erreurs
d'interprétation accumulées au cours des siècles, par
exemple, la dialectique est exclusive de l’ergotage, la
rhétorique du sephisme, l'astronomie de l’astrologie,
la botanique de l’empirisme. « ΠῚ faut l'avouer d’ailleurs,
l'éducation chrétienne n’était pas seule intéressée à
ce travail de purification. La réaction contre les super-
stitions, la réaction contre l’abus de la rhétorique et de
la dialectique était bienfaisante. Les chrétiens étaient
détournés des arts libéraux par les subtilités de l’ensei-
gnement. Saint Augustin s’éleva contre le préjugé qui
faisait craindre l’éloquence à cause de la fausse élo-
quence ?. I] le fit au nom de la religion chrétienne; il
appuya, comme toujours, son avis de versets empruntés
à l'Écriture; il aurait pu invoquer simplement le bon
sens οἵ l'expérience des chefs-d'œuvre d'où avait été
tirée la technique de l’art oratoire. Jamais les grands
orateurs n'avaient confondu la véritable éloquence
avec le verbiage et la préciosité. En rendant la première
place à l'invention dans l’art oratoire, saint Augustin
reprenait la tradition de la saine rhétorique.
« Voici quelle a été, au rv° siècle, l'opinion des Pères
latins sur les lettres classiques. Le rôle qu'ont joué
saint Jérôme et saint Augustin, l'influence qu'ils ont
exercée sur toutes les écoles chrétiennes, ont recom-
De doctrina christiana, 1. 11, ©. x1, P. L., τς XXXIV col. 61,
--- 5 5. Jérôme, In Job, pref., P. L., t. xxvu, col. 1081:
Interp. chron. Eusebii, præf., P, 1... ἢ, Xxvn, col, 36, —
*S, Augustin, Contra Cresconium, grammaticum, 1. 1, €. 7,
P, L., t. xLui, col. 447; plus loin, ον 11, ébid., col, 448, saint
Augustin distingue soigneusement l'éloquence de la sophis-
tique,
as
RE EE
mandé cette opinion, mais ce serait, croyons-nous,
une erreur que d’en faire une doctrine engageant dès
Hors l'Église entière. Tout d’abord l'autorité n'avait pas,
cette époque. le caractère qu’elle a eu plus tard,
iand l'Église d'Occident a formé un grand corps uni
us le pouvoir pontifical. Il n’est guère que l'Écriture
ont le respect se soit, à ce moment, universellement
mposé. De plus, la méthode d'enseignement n’a jamais
été assimilable à un dogme. Enfin, les raisons pour
lesquelles les Pères n'avaient pas répudié les lettres
. profanes n'étaient pas immuables 2.
_ XIX. LES ÉCOLES DE LA GAULE. — Pendant la se-
conde moitié du rve siècle, l’enseignement scolaire
connut en Gaule une véritable prospérité. Les témoi-
gnages rendus par saint Jérôme *et par Symmaque *
_sont corroborés par les textes du code Théodosien rela-
_ tifs à ces écoles. Il ne faut pas cependant se flatter
… de dresser une statistique des écoles de la Gaule à une
date déterminée. « Les écoles sont des organismes déli-
_ cats qui disparaissent aussi facilement qu'ils ont été
_ créés. Pour qu'une école cesse d'exister, il suffit de la
mort d'un maître célèbre ou de la suppression d’une
subvention; et, dans la détresse du régime fiscal des
_ provinces, les curies, on peut le supposer, furent sou-
vent réduites à cette extrémité. La situation florissante
d’une école à une époque n’autorise aucune affirmation
pour le siècle suivant. Ainsi, au 1rre siècle, il y avait eu
écoles célèbres à Marseille et à Autun. Existaient-
5 encore à la fin du 1ve? Nous l’ignorons et nous
us garderons d'affirmer avec l'Histoire littéraire 4
entre 350 et 400 les écoles d’Autun étaient, à n’en
douter, très florissantes, parce qu’elles avaient été
trées autrefois par le rhéteur Eumène, morten 311.
De même, Ausone, dans l'Action de grâces, rappelle, à
opos du rhéteur Titianus, qui vécut au mre siècle,
existence des écoles municipales de Lyon et de Besan-
. Nous n’oserions, sans autre témoignage, soute-
Ir que ces deux villes étaient encore, ausièclesuivant,
centres de culture classique, tant les causes de
organisation locales ont été nombreuses 5. »
… Grâce à Ausone, et pour cette dernière période du
ve siècle, nous savons avec certitude l'existence
d'écoles à Toulouse, à Narbonne, à Poitiers, lesquelles
. comptaient dans leur corps professoral certains de ses
_ amis, et encore les écoles d’Angoulème, de Saintes
εἴ, peut-être, d’Auch. L'école de Trèves nous est un
peu mieux connue et nous savons que les professeurs y
jouissaient de traitements plus élevés que ceux des
utres métropoles; peut-être n'était-ce là qu'une
forme de ce que nous appellerions l’ « indemnité de
vivres », car Trèves étant résidence impériale, les
budgets particuliers s’en ressentaient.
Ces écoles ne recevaient encore que le patronage des
péreurs, mais en pareille matière le patronage
nonce et introduit le contrôle. En Gaule, au rve siè-
cle, les empereurs interviennent sans façon dans le ré-
me intérieur et, sous prétexte de choix des maîtres,
cèdent à l'éviction de l'intervention municipale,
dis seule agissante. Le rescrit de Julien, en 362, ne
irque pas une innovation mais une aggravation ?,
ai accentue le caractère officiel des écoles publiques.
u reste, il importe de le dire, les écoles de Gaule du-
nt beaucoup à Julien’.
Elles doivent plus encore à Gratien. En 276, ce prince
en ojgnit à Antoine, préfet du prétoire, de veiller à ce
16, dans les cités les plus peuplées, les maîtres les
M: Roger, L'enseignement des lettres classiques d'Ausone
uin, in-S°, Paris, 1905, p. 141-142. — τ, Jérôme,
Î Cxxv, P. L., t. xxu, col. 1075. — * Epist., 1x,
édit. Seek, p. 260; cf. 1. VI, ep. χχχιν, ibid., p. 162. —
VD. Rivet, Histoire lilléraire de la France, t. 1 b, p. 7. —
Ausone, Graliarum actio, p. 7.——* M. Roger, op. cit., p. 3.
—1 Code Théodosien, 1. XILE, ΕἸ}. rt, lex 5.—* À. Lavertujon,
ÉCOLE
1786
meilleurs, rhéteurs et grammairiens, fussent chargés
de l’enseignement du grec et du latin’. Le trésor
se chargeait de leurs appointements, e fisco emolumenta
donentur. On peut discuter la question de savoir si ce
fiscus représente la caisse municipale ou le trésor
impérial, mais la véritable importance de ce rescrit se
trouve dans le fait que les empereurs n'avaient pas
renoncé à stimuler une institution dont l'influence
avait été considérable dans l’expansion des idées ro-
maines. Nous voyons, en outre, qu’on avait le choix
entreles maîtres ; seul, l’enseignement du grec manquait
de professeurs compétents. Pour x porter remède,
l'empereur Gratien attirait à lui les meilleurs péda-
gogues et leur assurait une rétribution fixe; apparem-
ment, s’il supplantait les curies municipales, c’est que
celles-ci avaient failli à soutenir l’enseignement, dont
l’organisation, la surveillance et la charge pécuniaire
leur étaient jusque-là réservées. Enrétablissant les écoles
sur les garanties du trésor public, les maîtres en renom
ne se dérobaient plus, comme ils l'avaient fait pour
répondre aux chichetés de la curie. Évidemment les
écoles privées devenaient des rivales redoutables et
« c’est à cette situation que remédia Gratien, soit que,
sur l’avis de conseillers comme Ausone, il voulût
maintenir une forme d’enseignement devenue tradi-
tionnelle et conserver à l'État le contrôle sur les
maîtres les plus éminents, soit qu'un fléchissement
dans le nombre ou l'instruction des Gaulois capables
d'exercer des fonctions publiques lui révélât l’exis-
tence d’une crise scolaire et qu’à certains indices il
reconnût la nécessité d’un effort nouveau pour marquer
profondément dans les esprits l'empreinte romaine ?.»
Les écoles privées furent-elles désertées au profit des
écoles publiques raïeunies? Nous ne saurions le dire
avec certitude; il est certain que la plupart des pro-
fesseurs célébrés par Ausone enseignaient dans les
écoles officielles, mais ce qui n’est pas douteux, c’est
la tendance des empereurs à imposer les vues, les mé-
thodes et les professeurs de l’État dans les écoles pu-
bliques. Les contemporains ne semblent pas s’en être
offusqués. La Gaule romaine n'était peut-être pas à tous
les degrés de la popu'ation ce paradis terrestre que
la pax Romana prétendait organiser, mais si les souf-
frances"demeuraient trop réelles, l'esprit d'opposition
avait disparu et nulle revendication d'indépendance
nationale ne se faisait plus entendre au point de vue
politique. L'empire, l’empereur, la société romaine
apparaissaient comme la forme définitive dans laquelle
se moulait le génie gaulois et l’école s’adaptait elle
aussi au type imposé. La sujétion des premiers temps
après la conquête avait fait place à une collaboration
intime, à laquelle les Gallo-Romains apportaient un
dévouement d’autant plus sincère que leur capacité
les faisait appeler à prendre une part de plus en plus
large non seulement dans l'administration, mais encore
dans le gouvernement impérial. D'autre part, con-
scients de ce qui leur manquait encore, ils savaient à
quel prix mettre le talent organisateur de Dioclétien,
qui les avait tirés du chaos,et le talent militaire de
Julien, qui les avait sauvés des barbares. En cette
occasion, le danger avait été assez grand et assez pro-
chain pour faire sentir davantage aux Gaulois quel
intérêt les unissait à Rome.
« L'éducation romaine convenait d'autant plus à la
Gaule, qu'entre toutes les provinces vraiment roma-
nisées, c'était une des plus pénétrées de l'influence de
La Chronique de Sulpice-Sévère. Texte crilique et commentaire,
in-4°, Paris, 1896, t. 11, p. χχχιν. — * Code Théodosien.
1. XIII, tit. rx, lex 11. — '° M. Roger, op. cit., p. 27. Signalons
aussi les immunités consenties aux professeurs, Code Théo-
dosien 1. XIII, tit. ur, lex 1 ; tit. 1, lex 4 ; elles sont confirmées,
en 414, par Honorius et Théodose, Code Théodosien, 1. XIII,
tit. nr, lex 16.
1787
Rome, une de celles où la surveillance de l'État était
le plus étroite. On peut dire que la fonction de l’école
en Gaule était de former les sujets gaulois de l'empire
à la vie romaine. Et elle paraît bien s’être adaptée
à cet effet. A leur auditoire, les maîtres répétaient que
le citoyen est subordonné à l’État, que l’homme bien né
doit rechercher les honneurs, et que, pour atteindre ce
bien suprême, la voie la plus sûre est l'éloquence.
Après Quintilien, ils célébraient la discipline, qui pro-
cure « la puissance, les honneurs, les amitiés, la gloire
« dans la vie présente et dans l’avenir ᾽ν. Magistrats et
avocats, fonctionnaires de tout ordre et de tout rang,
devaient posséder des connaissances juridiques et
être exercés à la parole; de ceux à qui elle déléguait la
moindre parcelle de son autorité, Rome exigeait qu'ils
eussent l'esprit romain et cet esprit on l’acquérait dans
les écoles. Le séjour des empereurs en Gaule, le déve-
loppement de la bureaucratie, la création des titres de
noblesse ? donnèrent aux ambitions un but moins
lointain et accrurent sans doute la clientèle des écoles *
Emilius Magnus Arborius était en passe d'arriver à
tout quand la mort le prit, jeune encore; Tiberius
Victor Minervius pouvait tout, grâce au millier
d'élèves qu'il avait formés. « L'enseignement se con-
fondant avec la pratique, la rhétorique avec l'élo-
quence et avec les talents administratifs, les maîtres
obtiennent eux-mêmes des charges publiques : les
rhéteurs Nepotianus ὁ et Exupérius 5 occupent des
présidences et Ausoneest nommé consul. Cet avance-
ment est régulier. Ausone ne considère pas qu'il doive
cet honneur à d’heureuses coïncidences ; il estime avoir
parcouru le cursus normal orateur ‘. »
La plus florissante et la mieux connue des écoles de
la Gaule au rve siècle, c’est l’école de Bordeaux (voir
Dictionn., τ. τας col. 1057 sq.). A cette époque, les écoles
de Marseille étaient en pleine décadence, celle d’Autun
subsistait, mais sans grand éclat : le centre d’épanouis-
sement intellectuel s'était déplacé vers l’Aquitaine. On
ne proclamera jamais trop la reconnaissance de la
Gaule envers Dioclétien, quiramena pour un siècle dans
ce pays une paix profonde et tous les bienfaits de la
civilisation. Grâce à la modération de Constance Chlore
et nonobstant les édits persécuteurs de ce même Dio-
clétien, les édifices chrétiens, peu nombreux et peu
considérables, furent seuls atteints, les individus et les
communautés furent épargnés et, avec eux, la frater-
nité sociale. La romanisation de la Gaule, entreprise et
poursuivie pendant quatre siècles, depuis la con-
quête, avait été lentement progressive; ce ne fut qu’au
1ve siècle que les lettres latines conquirent et transfor-
mèrent les intelligences. Ce fut le grand éveil d’une
race particulièrement douée et les prémisses de ses
hautes destinées littéraires. Ace moment, ilsembleque
le bruit des armes, les menaces encore lointaines d’in-
vasion barbare inquiètent ce qui subsiste de vie intel-
lectuelle dans les vieux centres gaulois et précipitent sa
décadence et sa fin; le silence se fait peu à peu sur les
écoles de Marseille et d’Autun; Trèves ne jouit que
d’une existence factice, elle n’est qu’une place d’armes
Inst. orat., XII, xt, 29; Tertullien, Apologelicus, €. XIV,
P. L., t. 1, col. 350, disait des lettres qu’elles formaient ad
prudentiam et ad liberalia officia —" Cf. Fustel de Coulanges,
L'invasion germanique, p. 166.—* M. Roger, op. cil., p. 29.—
* Ausone, Prof., 16, 18. -- " Ibid., 18, 13.—* Symmaque lui
écrit, Epis!., 1, 20 : … iler ad capessendos magistratus sæpe
litteris promoventur. Iæc parentum instituta consulatus tui
argumenta sunt, cui morum gravilas, et disciplinarum vetus-
tas curulis sellw insigne pepererunt. M. Roger, op. cit., p. 30.
— 7 La Professorum commemoratio n'a pas été composée
après 385. — * Prof., 2. — ? Prof., 3. S. Jérôme mentionne
son enseignement en Aquitaine, en 354. — % Prof., 17. —
Vers 335, d'après l’Hist. litt. de la France, t. 1 b, p. 98. -
τε Prof., 16; précepteur de Delmate et d'Hannibalien, césars
en 335.— 1" Prof., 4. — M Prof., 5; il enscignait à Rome en
ÉCOLE
1788
et la vie universitaire y végète. C’est en Aquitaine
qu’elle fleurit. L’Aquitaine sera le pays littéraire par
excellence au rve siècle. Elle tiendra, dans la Gaule de
la décadence, la même place que la Provence au temps
des césars. On l’opposera, comme une province in-
struite, paisibleet vraiment romaine, au -reste de la
Gaule, à demi-barbareet sans cesse troublé par le bruit
des armes. Ellefournissait des rhéteurs au monde latin
tout entier. Saint Jérôme relève l’éclat de son enseigne-
ment. Symmaque attribue à des maîtres aquitains
tout ce qu’il possède d’éloquence. Ausone a composé
un récit des souvenirs que lui avaient laissés tant
d'hommes éloquents ou diserts et cette Professorum
commemoralio nous conserve les noms jadis populaires,
aujourd’hui oubliés, de ces maîtres en bien dire !.
C'étaient les rhéteurs : Tiberius Victor Minervius*,
qui avait enseigné à Constantinople et à Rome * avant
de revenir à Bordeaux; Latinus Alcimus Alethius;
Æmilius Magnus Arborius!, qui enseigna successive-
ment à Toulouse, en Espagne, à Constantinople, où il
mourut; Exuperius, rhéteur à Toulouse, puis à Nar-
bonne!?; Luciolus, condisciple d’Ausone, et mort pré-
maturément#; Attius Patera, plus ancien que les pré-
cédents #; Attius Tiro Delphidius, son fils, contempo-
rain d'Ausone ©; Alethius Minervius, le fils de Tibe-
rius #; Censorius Atticus Agricius !, plus jeune qu'Au-
sone, quoique mort avant lui; Nepotianus, ami d'Au-
sone τ; Sedatus, rhéteur à Toulouse »; ses fils ensei-
gnèrent à Narbonne et à Rome ?’; Staphylius, né à
Auch ?; Dynamius, qui naquit à Bordeaux, mais véeut
en Espagne 33; Rufus *, rhéteur à Poitiers: le rhéteur
Axius Paulus "".
Puis viennent les grammair ens : Leontius, plus âgé
qu’Ausone #; Corinthius et Spercheus ?, qui avaient
appris le grec, sans beaucoup de succès d’ailleurs; Me-
nestheus, grammairien grec ?’; Jucundus *#, frère de
Leoniius, ami d'Ausone, dont le mérite était fort con-
testé; Macrinus, maître d'Ausone tout enfant ; Phœ-
bicius Concordius Sucuro °°, grammairien à Bordeaux ;
Ammonius Anastasius, grammairien à Poitiers °°; Her-
culanus, neveu d’Ausone *, qui mourut très jeune,
avant que son oncle ait cessé d'enseigner; Thalamus,
qui, lui aussi, mourut jeune, alors qu'Ausone était
encore enfant #; Citarius, grammairien grec %, ami
d’Ausone; Marcellus, grammairien à Narbonne “; Cris-
pus #; Urbicus, grammairien grec %*; Acilius Glabrion,
condisciple d’'Ausone ὅτ, Celui-ci professa lui-même à
Bordeaux pendant trente années et, dans ses Souvenirs,
il n’a fait place qu'aux morts #,sauf un seul *’,etne cite
que des professeurs nés à Bordeaux 9, mais n'ayant pas
tous enseigné à la même époque. Tous cependant, au-
tant qu’on en peut juger à l’aide d’allusions éparses,
étaient fidèles interprètes du programme pédagogique
tracé par Quintilien dans l’/nslilulion oratoire, et ce:
trait de ressemblance avec les rhéteurs et grammai-
riens d'Afrique à la même époque mérite d’être relevé#i.
La transformation intérieure de Bordeaux contri-
buait à faciliter à cette ville les rôles politique et intel-
lectuel qui lui étaient échus. Après une période de pros-
335.—15 Prof., 6; il enseignait en Gaule au temps de la jeu-
nesse de saint Jérôme, Epist., cxx, P. L., t. xxm, col. 982;
ne mourut pas avant 380, — 16 Prof., 7; peut-être était-il
fils de Tiberius Victor Minervius. — 17 Prof., 15; mort vers
370; cf. Hist. litt. de la France, t. 1, part. 2, p. 203. — " Prof.,
16.— 19 Prof., 20.— 2° Prof., v.12.— #4 Prof., 21. —*# Prof:
22. — # Ausone, Epigr., XLI-XLVUI. — %# Ausone, Epist.,
VI, IX, X, ΧΙ. Dans l’epist. 11, il est question d’une œuvre
de Paulus, le Delirus. — Ὁ Prof., 8. —?** Prof., 9. —% Prof.,
9.—*9 Prof., 10. — 2 Prof., 11.—%° Prof., 11.—% Pro/., 12:
— 33: Prof., 13. —% Prof., 14. — % Prof., 19. —% Prof. 22:
— "6 Prof., 22. ---- 951 Prof., 25. --- % Prof., 23.—-% Staphylius.
‘o Prof., 21. “ Jullien, Les professeurs de littérature
dans l'ancienne Rome, p. 133 ; M. Roger, L'enseignement des
“lettres, Ὁ. 5-6; P. Monceaux, Les Africains, p. 48.
1789
périté commerciale presque excessive, la ville avait été
détruite, rebâtie sur un espace resserré, réduite à une
activité restreinte, en apparence du moins, car les tem-
péraments aquitains peuvent et savent se résigner à
. l'infortune et même à l’indigence; mais au silence et au
repos, jamais. Ce besoin d’activité se diritea vers un
objet nouveau sans rien perdre ni compromettre de son
intensité. Les commerçants devinrent rhéteurs, mais
ils n’oublièrent pas toutefois leur premier état et, tout
en s’instruisant, ne renoncèrent pas à s'enrichir. L'école
de Bordeaux sortit de ces transformations.
Elle naquit de rien. On n’a gardé aucun souvenir du
ludus dans lequel on apprenait aux petits Bordelais à
lire, à écrire, à compter. Ce fut vers l’an 300 environ
que les empereurs y créèrent un cours complet d'étude
qui s'abrita dans un local nommé auditorium ?. L'école
ainsi créée ne compta, comme toutes celles de la Gaule
auave siècle, que deux facultés ou classes : la grammaire
et la rhétorique ?. La première renfermant elle-même
deux sections : la classe grecque et la classe latine. On
peut supposer que l’université de Bordeaux a eu suc-
cessivement comme recteurs, au rve siècle, Nazarius,
Patera, Alethius, mais ce ne sont là que des conjec-
tures. -
Nous connaissons mieux le public qui fréquente les
cours. Presque tous les jeunes gens de condition libre,
plébéiens, fils de propriétaires municipaux, nobles ou
sénateurs, suivent régulièrement les cours, également
accessibles aux enfants des familles d’affranchis. Dans
les classes supérieures se rencontrait une société des
plus mêlées et parmi laquelle on pouvait apercevoir les
fils des plus bauts personnages de l’administration, les
petits bourgeois et les indigents, auxquels il fallait sou-
vent faire remise des droits d'inscription. « Il est pro-
bable que toutes les villes de la Gaule fournissaient leur
contingent d'étudiants à l’université de Bordeaux.
Ausone nous donne à ce propos un précieux renseigne-
ment. La chaire de Minervius forma deux mille séna-
teurs, mille avocats. Ilfautsans doute doubler ce chiffre
pour avoir le nombre total d'étudiants auxquels Miner-
vius donna des leçons à Bordeaux, et il ne paraît pas y
avoir enseigné plus de trente ans, ce qui donnerait, pour
lui seul, un minimum de deux cents étudiants par an-
née. C’est un chiffre considérable et qu'il serait difficile
d'atteindre de nos jours dans nos facultés littéraires.
« L'État paraît avoir surveillé les mœurs des étu-
diants, la manière dont ils se logeaient et les distrac-
tions qu'ils prenaient. On leur recommandait de ne
point trop fréquenter les spectacles; on veillait à ce que
les repas de corps ne fussent pas très nombreux. Les
étudiants étaient inscrits sur les registres du cens pu-
blic. 11 est à peu près certain qu'ils étaient croupés, ἃ
Bordeaux même, en corporations, et que chacun de ces
corps — comme ceux de la grande université d'Athènes
— était uniquement formé d'élèves suivant les leçons
d'un même maître. Ils avaient leurs bannières, leurs
réunions, leurs banquets surtout. La vie universitaire
ne différait guère de celle qu'on menait à Paris au
xrme siècle, ou qu’on mène de nos jours à Heidelberg.
« Du reste, l’empereur lui-même tenait à ce que les
études ne souflrissent pas de ces associalions. Sans
doute, on faisait passer des examens de sortie aux étu-
diants. En tout cas, des notes étaient envoyées sur eux.
chaque année, à l'administration centrale, et la loi nous
indique pourquoi. « Nous tenons, dit un empereur, à
α connaître les mérites de chacun des élèves, afin de dis-
« tinguer ceux dont l'État pourra un jour avoir besoin. »
1 y avait de véritables dossiers attachés à chaque étu-
1 Ge terme s appliquait non seulement au local, mais
à l'ensemble des maîtres et des élèves qui s'y rassem-
blaient.— * C. Jullian, Ausone et Bordeaux. Études sur les
derniers temps de la Gaule romaine, ih-8°, Paris, 1898, p.65 sq.
ECOLE
1790
diant, et les bureaux les consultaient lorsque ces étu-
diants postulaient quelque place dans l'administration.
C'était de ces écoles, en ellet, que sortaient les avocats
du fisc, les secrétaires du palais, les chefs des bureaux,
les directeurs des finances. C’étaient de véritables écoles
d'administration, des séminaires politiques placés sous
le contrôle permanent de l’État. Nous savons en parti-
culier que c'était surtout parmi les écoles gauloises que
se recrutait le haut personnel de la bureaucratie impé-
riale.
« Certaines questions intéressantes restenL malheu-
reusement sans réponse. Y avait-il des conditions d'âge
requises pour être inscrit à l’école? Jusqu'à quel point
les cours étaïent-ils fermés? Les jeunes filles pouvaient-
elles suivre les cours comme étudiantes”? Sur c2 dernier
point, il est probable qu'il en fut à Bordeaux comme
dans les écoles de Rome et d'Athènes, et que l'accès des
cours fut permis aux femmes. L'université d'Athènes
possédait, au rv° siècle, un certain nombre d’étuJiantes
appartenant à la meilleure société, et, à Rome, filles et
garçons s'asseyaient parfois sur les mêmes bancs. Sé-
nèque se plaint quelque part que les ieunes Romaines
vinssent à l’école moins pour y chercher des leçons de
sagesse que des occasions de plaisir, non ad sapienltiam
sed ad lururiam. Les Bordelaises que nous connaissons
paraissent avoir été plus sérieuses et avoir mieux pro-
fité de l’enseignement qu’elles ont reçu. Sabine, la
femme d’Ausone, faisait des vers; une autre avait étu-
dié la médecine « à la manière des hommes x, more piro-
rum.
« Enfin, les étudiants payaïent un droit d'inserip-
tion. Ce droit n'allait pas, comme de nos jours, dans
les caissés de l’État. Il était perçu directement par les
professeurs. Les cours les plus suivis étaient ceux qui
rapportaient le plus au maître; les professeurs les plus
écoutés étaient les plus riches. Quelques professeurs
généreux, comme Alcimus, exemptaient les pauvres
gens du droit d'inscription ὃ.»
Il semble que l’école, telle que nous pouvons l’étu-
dier à Bordeaux et dans la Gaule du rv* siècle, comporte
le développement entier de l’enseignement, depuis ἴα
classe enfantine jusqu’à la sortie de la rhétorique. D:
jeunes maîtres font leurs débuts dans les classes infé-
rieures, tels Macrinus # qui apprit à lire à Ausone, Cris-
pus " qui enseigna les premiers éléments aux enfants,
Ausone lui-même, qui recevait, nous dit-il, les enfants
« à leur sortie de nourrice » *:
…… mullos lactantibus annis
ipse alui.
Les méthodes pédagogiques ne différaient guère de
ce que nous les avons vues quelques siècles auparavant,
à Rome ou à Pompéi,et Ausone encourage son petit-
HISUE
Tu quoque ne metuas, quamvis schola verbere mullo
Increpel et truculenta senex geral ora magister :
Degeneres animos timor arquil, at {ἰδὲ consla
Intrepidus, nec Le clamor plagæque sonantes
Nec matulinis agitet formido sub horis,
Quod sceptrum vibrat ferulæ, quod multa supellex
Virgea, quod fallax scuticam prætexit aluta,
Quod fervent trepido subsellia vestra tumultu,
Pompa loci et vani fucatur scæna timoris.
« Ne tremble pas, malgré les coups nombreux qui
retentissent dans la classe et la mine rechignée de ton
vieux professeur, La peur décèle une âme dégénérée.
Sois maître de toi, sois sans crainte; que les gémisse-
— °C, Jullian, op. cit., p. 71-75. —! Ausone, Prof., 11.
5 Ausone, Prof., 22. — * Liber Protrepticus, v. 67, édition
Schenkl, p. 39. * Liber Protrepticus, v. 24-32, édition
Peiper, p. 262.
4791
ments, que le fouet qui résonne, que l’effroi du châti-
ment ne t’agitent pas dès le matin, parce que le roi de
la férule brandit son sceptre, parce qu'il a une riche
provision de verges, parce qu’il a, le traître, affublé son
martinet d'une molle lanière, parce que vos bancs bour-
donnent d’un frémissement de terreur; oublie ce pres-
tige du lieu, ce vain appareil d’épouvante. »
Les premières leçons, le premier alphabet donné à
l'enfant concernaïient la langue grecque !, car la Gaule
du rve siècle assista et concourut activement à une ten-
tative de renaissance de l’hellénisme. ἃ Bordeaux,
comme dans presque tout le reste de l'empire, c’est par
le grec que s’ouvre l'éducation. Le père d’Ausone ne sut
jamais bien le latin, mais la langue grecque lui était
familière. Ausone apprit dès ses premières années « le
sens et la prononciation des mots grecs ». L’école de
Bordeaux possède. entre autres « grammairiens grecs »,
Mnestheus, Spercheus, Romulus, Corinthus, qui ensei-
gnèrent avec « mince profit et peu de gloire », et Cita-
rius de Syracuse, qui, à leur différence, trouva à Bor-
“eaux la richesse et la renommée.
Le premier livre qu’on mettait aux mains des bam-
bins élait presque toujours Homère. Paulin de Pella,
qui fut élevé à Bordeaux, nous raconte qu'après sa cin-
quième année — les études sérieuses commençaient à
cet âge — on le força d’apprendre « la doctrine de So-
crate, les récits guerriers d’Homère et les voyages d’'U-
lvsse ᾽ν. Ce n'étaient évidemment encore que des exer-
cices de lecture, mais le maître insistait déjà pour qu’on
marquât bien le sens“, qu’on plaçât exactement les
inflexions et les intonations ὁ. Ausone conseille comme
premiers livres de lecture l’{lade ὃ et les œuvres de
linimitable Ménandre ὅ: on passera ensuite à Horace ?,
Virgile 8, Salluste * et Térence 1°.
La distinction entre l’enseignement de ce premier
maître et celui du grammairien n’est pas nettement
marquée. Il est clair que les bambins ne pouvaient être
assommés d’explications dans le genre de celles que
développait le professeur de grammaire, mais aussi, ce
qu’on nommait « la grammaire. était chose fort compré-
hensive. Elle embrassait, outre la grammaire propre-
ment dite, lasyntaxe et la métrique, l'histoire littéraire,
l'histoire politique, la science des étymologies et des
notions de musique, d'archéologie et de droit. Et lors-
qu’on jette l’anathème à nos programmes surchargés,
il est utile de se rappeler que l’auditoire d’un profes-
seur de grammaire ne dépassait pas la quinzième an-
née. Après une lecture lente, bien articulée, du texte,
mettant en valeur les bizarreries de l’accent ou les dif-
ficultés de la prononciation, le professeur abordait
l’explication grammaticale et littéraire. On traduisait
les passages difficiles et on se pâmait à l'approche des
beautés classées à l’avance : ceci n’était encore que dé-
lassement; enfin, on discutait le passage expliqué. Pour
la grammaire, le maître invoquait Probus et Scaurus #;
pour l’histoire, les institutions, la mythologie, il puisait
à pleines mains dans les 600 volumes de Varron *, Rien
n'échappait au commentaire. « Si l’on veut se rendre
compte de ce qu'il fallait savoir en ce temps pour être
un bon philologue, et de la manière dont on enseignait,
qu'on lise les scolies sur Virgile conservées sous le nom
de Servius. Il y a de tout dans ces notes, de la religion,
de la science, de l’histoire et des mathématiques. Le
grammairien, au 1v° siècle, n’est qu'un scoliaste parlant.
Une leçon n’est qu’une bigarrure de scolies #,» On ne
peut songer sans effroi aux effets d’un pareil régime sur
1 Ausone, Prof., 9, v. 10. — Σ Paulin de Pella, Euchar.,
v. 117. — * Ausone, Lib. Protrept., v. 49.— 4 Jbid., v. 47. —
5 Jbid., v. 46; Paulin, op. cil.,v. 73.— * Lib. Protrept., v. 46.—
? Ibid., v. 56.—* Ibid., v. 57; Paulin, op. cit., v.75.—" Lib.
Protrept., ν. 61. — 1° Ibid., v. 58.— 1 Prof., 16, v. 12; 21,
v. 6; Epist., xvim, v. 27 : Scaurus et Asper.— # Prof., 21,
v. 70; Epist., XVI, V. 28.— τ C, Jullian, op. cit., p. 84. —
ÉCOLE
1792
les élèves et sur les maitres. Lorsque le jeune Paulin de
Pella apprenait, dès l’âge de cinq ans à peine, « les
dogmes de Socrate 1" », lorsque le petit-fils d’Ausone
gavait sa cervelle des fatras chronologiques, onomas-
tiques, etc., élaborés à son intention #, on s'explique
mieux l’ornière encyclopédique dans laquelle versent
Ausone et saint Augustin lui-même. Tout les arrête et
leur devient occasion ou prétexte à des explications
interminables, trop techniques si elles ne sont qu’un
éclaircissement jeté en passant, trop superficielles si
elles visent à approfondir ou simplement à poser le
sujet scientifique. Gardons-nous de croire cependant
que les petits Gaulois du 1v® siècle aient déchiftré So
crate ou Platon dès l’âge de cinq ans. Sous ce titre
rébarbatif de Dogmata Socralus, on leur offrait sans
doute des maximes, des sentences, des aphorismes
dans le genre peut-être de ceux qui firent la célébrité
de La science du bonhomme Richard. Ausone envoie à
un ami les Apologues de Titianus pour ses fils; c'était
une traduction latine des fables de Babrius. Telle était
l’assise profonde sur laquelle on édifiait l'éducation
morale de l’enfant; et tout en développant son intelli-
gence, le maître se préoccupait de préparer le moment
où serait possible un enseignement plus élevé. Ausone
dit qu’il attendait, pour commencer cette éducation
morale des enfants, qu'ils eussent atteint l’âge de la
puberté 1, On peut juger des pièces qu'il mettait sous
leurs yeux grâce à ses petites compositions intitulées :
De ambiguitate eligendæ vitæ, De viro bono, De septem
sapientibus, etc., c'était le fonds commun de préceptes
anonymes et souvent anodin; qui ont, de tous temps,
alimenté cette littérature.
Lorsqu'il recevait des mains du grammairien les
petits prodiges, bourrés de notions hétéroclites, que
restait-il à faire au rhéteur? Ce n'étaient plus des en-
fants, avant tous dépassé la quinzième année; ce n'é-
taient pas des hommes et on pourrait croire que le rhé-
teur n’avait d’autre destination que de présider, de
surveiller les. jeunes gens au cours des années de
croissance morale décisives pour leur existence entière.
Ce n’est pas cependant la pondération, la maturité
qu'on loue et qu’on recherche en eux. Staphylius possé-
dait d’autres dons : une voix persuasive, une parole
calme et bien réglée 17; E. M. Arborius était éloquent,
impétueux τ; Exuperius avait « une éloquence sans
apprêt, une démarche imposante, une parole majes-
tueuse, le geste et le maintien élégants, une parole
abondante ?* »; Patera, T. V. Minervius ont des dons
tout semblables, mais ce qu’on célèbre soigneusement
chez chacun d’eux, c’est la mémoire *. Mérite non
moins prisé, ces maîtres parlent infatigablement sur
des sujets de concours, des panégyriques, des contro-
verses fictives: bref, le meilleur des réputations s'ap-
puie sur le don de la mémoire et l’aptitude à la décla-
mation. Ce sont ces talents que les rhéteurs cherchent
à développer parmi leurs élèves. La rhétorique forme
au barreau, à la magistrature, aux finances, elle affine
et achève les jeunes gens qui se destinent à la poésie,
à l’histoire, au professorat. Nous nous faisons des rhé-
teurs l’idée de charlatans et, de la rhétorique, l’idée
d'une charlatanerie; c’est une conception très nette et
très inexacte. L'expression estun peu vague sans doute,
mais elle s'applique à une méthode plutôt qu'à un pro-
gramme. Qui dit rhétorique dit manière d'exposer dans
une forme volontairement littéraire. Les rhéteurs de
Bordeaux ne sont pas, comme on est trop disposé à le
M Euchar., ν. 73. — %# Ausone, De fastis, édit. Schenkl,
p. 119; cf. p. 226. — 14 Lib. Protrept., v. 74. — 11 Prof., 21,
ν. 7. — τς Parentalia, 5, v. 18; cf. L. Couture, Emilius Ma-
gnus Arborius et les rhéteurs aquitains au 1 V® siècle, dans Revue
d'Aquitaine, 1859, t. ux, p. 13-21, 557-561, 581-588; 1860,
t. αν, p. 129-132, 142-148, 193-198, 395-401, 523-527, etc.
— 39 Prof., 18, v. 1. —* Prof., 2, v. 22: 5, 15: 16,13; 21,7.
1793
croire, d'insupportables bavards, mais des maîtres qui
se piquent de ne rien exposer, qu'il s'agisse des sciences
les plus rigides : droit, morale, histoire, sans conserver
le souci du bien-dire. L'écueil de leur enseignement est
dans sa forme même; ils ne conçoivent pas l’exposition
sous une forme tempérée, mais seulement en manière
de discours et, à tout le moins, de conférence. Or, ils ne
savent pas et ne voient pas que « l’éloquence continue
ennuie », qu’elle déprave le goût littéraire et retire en
profondeur tout ce qu’elle ajoute en séductions, d’où
le péril d'être superficiel par le souci trop marqué d’être
attrayant ou ingénieux ou émouvant. Le grammairien
n'avait pas composé avec cette préoccupation, le rhé-
teur s’y abandonnaït sans réserve; question de procédé,
mais, en définitive, la matière sur laquelle on s’exerçait
ne différait guère. Au lieu du commentaire, c'était la
déclamation, mais la matière était toujours les auteurs
classiques.
« Il ne nous reste aucun litre des conférences faites
par les orateurs bordelais. Mais on peut deviner que les
sujets traités ne différaient guère de ceux qui étaient
en vogue dans l'empire depuis le 1°7 siècle, et dont les
Déclamations de Sénèque nous offrent un choix si com-
plet. C’étaient, j'imagine, des discours de morale, des
développements historiques, des plaidoyers fictifs, tra-
vaillés surtout à grand renfort de périodes, de méta-
phores et d’allusions. Les harangues de Libanius et,
mieux, celles d'Himérius peuvent nous donner une
idée de l’enseignement de Patera et de Minervius.
comme les panégyriques d’Eumène nous donnent une
idée de leur style. C’étaient des morceaux extraordi-
nairement soignés, apprêtés et pompeux, souvent creux
et sonores. Comme sujets, ce sont ceux que nous pour-
rions donner en dissertation ou en discours dans nos
classes de rhétorique ou de philosophie, plus difliciles
cependant et cherchés un peu plus loin. L’ensemble est
Vanalyse à outrance de la même idée, tournée et retour-
née à satiété. C’est de la casuistique littéraire plus que
de la rhétorique. La déclamation du rve siècle est déjà
le type du sermon du moyen âge »
Et cependant le défaut, ou le vice essentiel, de cette
méthode pédagogique n’était pas tant dans l'exposition
superficielle et grandiloquente que dans l’investigation
fragmentaire, concassée, qui est caractéristique des
scolies et exclusive de la connaissance d'ensemble et
de la recherche logique. Combien réduit fut le nombre
de ceux qui, à travers et derrière le double écran du
commentaire et de la déclamation, atteignirent les
idées et l'idéal même avec lesquels on prétendait les
mettre en contact? A cette question, c'est mille ans de
décadence qui donnent la réponse. Progressivement on
en viendra à vénérer l'œuvre, à en justifier les fai-
blesses, à en réhabiliter les erreurs, à en consacrer tous
les mots. Il est vrai qu'à ce moment Pierre Lombard
aura remplacé Homère, et nous n’avons plus, heureu-
sement, à nous en occuper.
XX. AUSONE. — Le personnage d’Ausone n’est pas
plus négligeable que son œuvre littéraire, mais c'est
principalement le professeur émérite qu’un enseigne-
ment poursuivi durant trente années a rendu insépa-
rable de toute étude consacrée aux écoles du ve siècle.
De l'influence exercée sur l’État par le ricochet du pré-
ceptorat d’un empereur, pas plus que du don poétique
d'Ausone, nous n'avons à nous occuper. Seulement, la
destinée voulut qu'Ausone tournât en vers tout ce
qu'il voulait dire et que son œuvre presque tout en-
tière se soit conservée; dès lors, bon gré mal gré, l’excel-
lent homme fait figure de poète et le poète fait tort au
professeur.
Ausone était de souche purement gauloise et le
τ C, Jullian, op. cit., p. 90-91. — ? P. de Labriolle, La cor-
respondance d'Ausone et de Paulin de Nole, in-12, Paris, 1910,
ÉCOLE
1794
tableau qu'il a tracé de sa famille, les portraits qu'il a
dessinés de chacun de ses membres est aussi aimable
que réconfortant. « C’est déjà, comme on l'a très bien
dit ?, une famille française avec son intimité jalouse,
sa solidarité affectueuse et un peu exclusive. » Le père
était médecin réputé, l’oncle maternel n’était autre que
cet Æmilius Magnus Arborius, avocat célèbre dans
toute la Gaule Narbonnaise et professeur de rhétorique
à Toulouse; celui-ci fut l’initiateur, le guide du jeune
homme, qu’il détermina les parents à lui confier.
Les heureuses dispositions d’Ausone l'avaient séduit et
il lui donna sa formation intellectuelle, ses premiers
enthousiasmes et ses premières ambitions; mais Arbo-
rius mourut jeune et Ausone, vers sa vingtième année,
était revenu à Bordeaux y achever ses études. Son rêve
ne pouvait plus être que de suivre l'exemple de l'oncle
Arborius et, une fois clos le cycle de ses initiations
littéraires, il obtint une chaire de grammaire. Il avait
alors vingt-cinq ans; à cinquante-cinq ans il était pro-
fesseur d’éloquence, sans quitter Bordeaux; c’est le
seul changement que lui avaient apporté trente années
d'existence, pendant lesquelles, malgré quelques fonc-
tions municipales à lui confiées, on peut dire que l'en-
seignement l’accapara en entier. Cette vie à mi-côte ne
le satisfaisait pas complètement, il souhaitait une
destinée plus éclatante, mais, soit modération, soit
timidité, il se résignait à son lot et quand les honneurs
suprêmes du consulat vinrent le trouver, c'était d’un
vieux professeur qu'ils ilustraient la carrière finis-
sante. Pour n'être que professeur, mais pour l'être
excellemment, Ausone avait depuis longtemps renoncé
aux succès du barreau. : Aussi, malgré les lassitudes
de sa volonté, malgré les heures d’énervement, ne
cessa-t-il une minute de faire son devoir. Il fut un
admirable professeur, plus solide que brillant, plus
sensé qu’éloquent, plein d’esprit et d’enjouement,
mais sûr, sans charlatanisme. ἃ l'université de Bor-
deaux, il semble avoir été assez longtemps éclipsé par
son compatriote Minervius, que l’on comparait dans
le monde entier à Quintilien et à Démosthène. Cepen-
dant Ausone ne témoigna pas à l'égard de ce collègue,
qui fut son maître, la moindre jalousie. Ce qui le
montre bien, cest que nous connaissons Minervius
surtout par ce qu’Ausone nous dit de lui. Voilà un rare
exemple de franche camaraderie. Il en parle avec une
admirable sincérité et une expansion touchante. On
devine qu’il s’est résigné sans peine à vivre à côlé
de lui comme un collègue inférieur, ccllega minor *.
Cette supériorité s’imposait à Ausone avec une Si
grande évidence qu'il n’essayait pas de s’y soustraire.
N'est-ce pas Minervius qui, au terme d’une longue
partie de jeu, avait pu redire sans une seule erreur
tous les coups de dés qui avaient été joués, avec le
nombre exact de points "Ὁ
Ausone était du nombre de ces heureux auxquels
leur tâche quotidienne apporte intérêt et délassement.
Il ne souhaitait plus, à mesure qu l’âge semblait éloi-
gner les perspectives ambitieuses, que la joie d'une
existence plantureuse et paisible. Un mariage riche,
deux enfants lui promettaient un long avenir de bon-
heur domestique, quand sa femme mourut, âgée seule-
ment de vingt-huit ans 5. Ce fut l’unique chagrin pro-
fond de sa vie. La tendresse des uns, l'estime des
autres, la reconnaissance d’un grand nombre lui fai-
saient une vie adaptée à sa nature d'esprit. A peine
s’accordait-il un bref délassement, quelques vers rapi-
dement écrits; il eût pensé dérober quelque chose à son
devuir professoral en s'attardant à ces bagatelles et le
plus rare éloge peut-être qu'on puisse lui donner, celui
qui donne la plus haute mesure de sa conscience et de
Ρ. 5. — * C. Jullian, op. cit., p. 27. — ᾿ Prof., 1, V: 15. —
5 Parentalia, 15.
1795
sa passion dans le métier d’éducateur, c'est que, pen-
dant ses trente années d'enseignement, tout entier à
sa chaire, il ne composa aucune Ge ses œuvres impor-
tantes ?.
Nous n'aurions pas à discuter la Guestion contro-
versée du christianisme ou du paganisme d’Ausone ?
si l’œuvre de ce parfait rhéteur, de ce professeur émé-
rite, ne nous oftrait ure «illustration » du conflit soulevé
au sujet des résultats de l'éducation classique sur les
idées morales et sur les croyances religieuses. Dans
l'œuvre abondante et variée de cet écrivain qui ne
nous a rien laissé ignorer de ce qui concerne sa famille
et lui-même, il faut renoncer à découvrir un témoignage
direct de sa croyance. Tout au plus peut-on réunir un
certain nombre d’allusions et de vraisemblances, assez
obscures d’ailleurs pour avoir procuré à d’excellents
‘esprits les arguments désirables pour soutenir le pour et
Je’ contre. Dans la vie extérieure et dans la carrière
professorale d’Ausone, des indices ont été relevés,
contredits, tiraillés, réfutés tant et si bien que leurs
données incertaines se plient aux opinions contra-
dictoires; rien à attendre de ce côté. Dans ses écrits
les traits les plus significatifs nous instruisent bien peu.
On ne peut guëére retenir que les trois suivants :
l'Oratio matulina, d’une irréprochable orthodoxie et
d’une inspiration scripturaire évidente; les Versus
paschales, qui célèbrent le Créateur envoyant au monde
un Rédempteur; les Versus rhopalci, dont l’authenti-
cité est discutée, mais pour des raisons assez faibles.
C’est encore une prière à Dieu, qui régénère le pécheur
par le baptême et qui, par le suppiice du Christ, rend à
l'homme la vie perdue. Le poète rappelle le souvenir
d'Étienne lapidé, de Paul converti, et demande pour
lui-même la foi et le salut. On peut dire que ces trois
compositions établissent le christianisme d’Ausone,
mais, « d’autre part, si nous supprimons par la pensée
l'Oratio malutina, les Versus paschales, les Versus
rhopalici et ces quelques mots d’une lettre à Paulin de
Nole : « J'ai ja ferme confiance que, si Dieu le Père et
« le Fils de Dieu exaucent les vœux d’une bouche pieuse,
« tu pourras être rendu à nos prières... », si nous sup-
primons ces textes, la quasi-totalité de la poésie d’Au-
sone apparaît foncièrement païenne.
r Qu'on lise telle pièce, comme, par exemple, la
Precatio consulis designati, i n'y a pas une ligne, pas un
tour, pas une invocation., soit à Janus, soit à Pomone,
soit à Saturne, à Jupiter, au Soleil, qui ne porte la
marque du paganisme le plus authentique. 1] accepte
même des formules qui sont en opposition directe avec
les croyances chrétiennes ou qui impliquent à leur
endroit un doute inadmissible. Ainsi, s'adressant à son
collègue Minervius, il Jui dit: e Et maintenant, si
« quelque chose subsiste après l'heure suprême, tu vis
Ὁ encore, avec le souvenir de ton existence close désor-
+ mais ;si rien ne demeure et que de l’éternel repos tout
« sentiment soit exclu, tu as vécu pour toi et nous nous
« réjouissons de ta gloire. »
«ἘΠῚ ce qui est plus significatif encore peut-être,
c'est à quel point (abstraction faite des pièces indiquées
plus baut) l'esprit chrétien, même sous ses formes les
plus adoucies, est absent de cette œuvre. On sent que
ra morale antique, avec ses conseils, non pas impératifs,
mais persuas'fs, de modération et de juste équilibre
saflisait amplement à Ausone. Le paganisme, magni-
fique héritage de belles sentences et de beaux vers,
:C. Jullian, Ausone el son temps, dans Revue histo-
rique, 1891, t. xLVI1, p. 141-166; 1592, 1. XLVIH, p. 1-38.
— ?: Contre le christianisme : Tillemont, Hist. des empereurs,
in-4°, Paris, 1701, t. v, p. 184; Baillet, Jugement sur les
poëtes, t. 11, p. 470; de La Bastie, dans Mém. de l'Acad. des
inscr., t. XV, p. 125-138; Muratori, Anecdota bibl. Ambros.,
τα, p.114; Speck, Quæstiones Ausonianæ, Vratislaviæ, 1874,
p. 1-21; Martino, Ausone εἰ les commencements du christia-
ÉCOLE
1796
était vraiment la patrie de sa pensée. Ausone était du
nombre de ces âmes tempérées et heureuses à qui tout
a réussi et qui, satisfaites de la vie et des biens qu’elle
leur a offerts, ne connaissent ni les dégoûts, ni les
incertitudes, ni les remords où le sentiment religieux
trouve son meilleur aliment.
«ἃ considérer son œuvre, qui ne laisse pas απ d’être
un peu déconcertante, nous pouvons nous former de
lui deux images différentes, et opter entre l’une ou
l'autre pour des raisons également légitimes : l’image
d’un rhéteur païen qui, par complaisance pour les
maîtres du jour, versifie exceptionnellement quelques
sujets chrétiens; celle d’un rhétheur chrétien, si bien
habitué par la discipline de l’école à se mouvoir dans
le cercle des réminiscences profanes, qu’il en compose.
presque uniquement la trame de sa poésie. Pour ma
part, j'opterais pour la seconde image. Je ne doute
guère qu'Ausone n'ait été nominalement chrétien:
le caractère et, çà et là, l’accent des morceaux de cou-
leur chrétienne m'inclinent à cette conclusion. Mais
il convient de souligner en même temps l’éclectisme
surprenant de cet esprit si étrangement hospitalier
aux conceptions les plus hétéroclites et qui, dans la
même pièce, les associe sans eflort ἃ. C’est là une atti-
tude qui nous étonne aujourd'hui. Elle s'explique par
l’époque où vécut Ausone, époque des luttes suprêmes
entre le paganisme déjà à demi-mort et le christianisme
désormais victorieux. Auscne a suivi le courant qui
portait laristocratie gallo-romaine vers un culte auquel
l’avenir réservait visiblement tant de promesses : au
surplus, quelque part qu'il y ait faite dans ses actes et
dans ses gestes, le christianisme est resté chez lui à
fleur d'âme 5. » Il possédait dans sa mémoire et dans sa
bibliothèque tout un assortiment de divinités quelque
peu défraïchies, qui continuaient à l’enchanter et l’atti-
raient à de fâcheuses licences qui respectaient la poésie
mais blessaient la morale. Bahlse disait-il, « si la page
est obscène, la vie est pure ». Lasciva est nobis pagina,
vita proba; et sa conscience se trouvait en repos. La wie
future ne paraît pas le préoccuper du tout et la vie
présente lui semble décidément douce et juteuse;
il s’abreuve de tous les plaisirs qu'elle lui présente et
ignore absolument les délicatesses que la morale chré-
tienne impose à ceux qui font profession de la suivre.
Cet idéal est celui de la plupart de ses contemporains,
mais il nous intéresse plus particulièrement lorsque
nous le rencontrons chez un homme qui a élevé la jeu-
nesse pendant toute une génération.
XXI. L'EXSEIGNEMENT EN GAULE AU \!° SIÈCLE, —
Les documents relatifs aux écoles publiques deviennent
rares et leur contenu est vague pour toute cette période
du vesiècle, pendant lequel un important travail poli-
tque s’accomplit en Gaule : l'élimination de la puis-
sance romaine. Pareil travail ne va pas, on le com-
prend, sans un bouleversement matériel peu favorable
à la culture des lettres. Pendant la première moitié
de ce siècle, certaines provinces passent des Romains
aux peuples barbares qui envahissent la Gaule : Bur-
gondes, en 413, installés dans le voisinage du Rhin;
Wisigoths, en 419, établis dans la deuxième Aquitaine;
Francs, un peu plus tard, en possession de la première
Germanie et de la deuxième Belgique. Pendant la
deuxième moitié du ve siècle, on peut constater que
toutes ces peuplades se sont largement étalées au delà
des limites d’abord consenties. En 460, les Burgondes
nisme en Gaule, Alger, 19063 pour : D. Rivet, Hist. lit.
de la France, t. 11 ὃ; G. Boissier, La fin du paganisme, t. "M,
p. 79; Bloch, La Gaule romaine, Paris, 1901, p. 405; A. Bau-
drillart, Saint Paulin de Nole, Paris, 1905, p. 9; R. Pichon,
Études sur l'hist. de la littér. lat. dans les Gaules, Paris, 1906,
p. 202; P. de Labriolle, Le christianisme d'Ausone, dans
op. cil., p. 53-63.— * Ausone, Epist., xx V1, 112.— * Prof.,
26, v. 13-14. —* P. de Labriolle, op. cit., p. 62-63.
se sont répandus en Viennoiïise et en Lugdunaise; en
5, les Wisigoths occupent, outre l’Aquitaine, la
Narbonnaise et l'Auvergne; vers 480, on rencontre des
efs francs établis à Cambrai, à Soissons et au Mans.
Quant à l’Armorique, sa sécession était, dès le début
du ve siècle, un fait accompli.
‘Ces invasions, jadis représentées sous des couleurs
ouvantables, sont devenues depuis des cessions béné-
oles et toutes pacifiques de territoires consenties par
ὃ pire romain à ses alliés. Cette explication, sur
elle nous reviendrons en son lieu, permet de mon-
dans le gouvernement mérovingien le continua-
, tout ensemble volontaire et contraint, des insti-
lions romaines. Le sort de l’enseignement des lettres
des écoles publiques a-t-il suivi celui des autres in-
utions? On pourrait être tenté de le croire si, fran-
issant un espace de trois ou quatre siècles, on retrou-
t entre les mains des écoliers du vire et du rx° siècle
mêmes auteurs et les mêmes rudiments qui servaient
1 rve siècle à la formation des écoliers gallo-romains.
il importe de ne pas s’y méprendre, dans cet inter-
e de quatre siècles, études et écoles ont été dure-
éprouvées.
wasion pacifique, la substitution, par une sorte
glissement, des peuples barbares aux fonctionnaires
mains n'a pas été simplement un épisode adminis-
tr ΜΠ; les populations y ont été grandement et pénible-
intéressées. Si les barbares protestent de leurs
vonnes intentions, il faut reconnaître que les actes ne
pondent guère aux paroles. Le contrat conclu entre
empereurs et leurs hôtes obligés ne ressemble en
à une invitation adressée à ces derniers, mais
e usurpation tolérée, faute de pouvoir s’y opposer.
empereur Sévère concède à Athaulf l’Aquitaine, à
odoric la Narbonnaise, à Euric l'Auvergne, conces-
5 spontanées, a-t-on hâte de nous apprendre, mais
tespontanéité a suivi la prise de possession préalable
r les envahisseurs. Tout ceci ne va pas sans quelques
olences, quelques dégâts, des meurtres, des ruines;
onditions peu propices au développement de l’ensei-
mement. Et en eflet, si on passe aux détails, on ren-
contre partout et à tout moment la preuve du désordre:
lerres, sièges, pillages. D'une part, l'empire, ou du
" joins ce qu'on était habitué à appeler de ce nom, l’ad-
r ministration défaillante, l’armée tiraillée, Ja noblesse
gallo-romaine ambitieuse, les curies municipales ter-
ées; d'autre part, les chefs barbares brutaux et cau-
Jeux, avides et féroces : c’est un enchevêtrement
Ὶ inoui d'intrigues, de rivalités, d’empiètements, de
… \rahisons à l’état permanent, qui entretiennent le pays
tier dans un état d’agitation continuelle. Au milieu
cet ébranlement, quelques secousses plus fortes se
font sentir : c’est, en 451, l'invasion d’Attila; en 458,
la tentative de la noblesse gauloise d'élever Marcellia-
à l'empire. La vie des hommes illustres de cette
oque est dévorée par les désordres sans cesse renais-
nts, s’il n’était plus exact de dire par le désordre
anent. Le ve siècle n'offre qu’une suite ininter-
rompue de catastrophes qui préparent la débâcle finale.
Les contemporains n’en paraissent pas impressionnés
outre mesure, bien que ce ne soit pas faute de savoir
des se passe. L’invasion de 406 les ἃ émus, c’est
nifeste :. Paulin de Pella*, Salvien de Marseille ?,
Avit de Vienne, Sidoine Apollinaires nous
ent que les pillages, les incendies, les spolia-
ne furent pas limités aux premières années du
. Ce Paulin de Pella a connu d’étranges extrémi-
3 Voir le De perversis ælatis moribus ad Salmonem abbatem
istola, v. 8, dans Corp. scripl. eccles. lal., édit. Schenkl,
WI, Ὁ. 503, composé vers 408; le Carmen de providentia,
33 sq, composé entre 406 et 415; le Commonilorium
entius, composé entre 430 et 440; l’Jtinerarium, τὸν.
5 de Rutilius Namatianus ; ce dernier n'accorde d’ailleurs
ÉCOLE
1798
tés. Chassé de Bordeaux, il se réfugie à Bazas; un sou-
lèvement d’esclaves menace sa vie, tandis que les Goths
et les Alaïns l’assiècent; lui, conclut la paix avec les
Alaïins, qu’il introduit dans Bazas, forcant ainsi les
Goths à la retraite. Ruiné en partie, il se met en quête
d’un asile, tout en conservant une existence opulente,
mais ruiné une deuxième fois et complètement, il
végète du prix dérisoire d’un champ, le seul qui Jui
restât, qu'un Goth a consenti à lui payer *.
Ce n’est qu’un exemple, mais qui donne une idée
de l'instabilité de la vie, et cependant les hommes de ce
temps n’en paraissent pas très angoissés. Est-ce insou-
ciance ou égoïsme? Observons d’abord que les misères
que l’histoire rassemble aujourd’hui en quelques pages
s’éparpillent (avec les milliers d’autres que nous ne
connaissons pas) sur un grand pays, pendant l’espace
d’un siècle, et il est clair que la violence sévit tantôt
sur un point, tantôt sur un autre, à un moment déter-
miné. Une région est indemne pendant qu'une autre
est sacrifiée et, si de nos jours, à l’heure tragique de Ja
guerre, le peuple entier ἃ ressenti partout, chaque jour,
le contre-coup des douleurs infligées aux départements
envahis, c’est grâce à des moyens d’information éten-
dus et rapides σὰς les hommes du v° siècle ne possé-
daient pas. Une multitude de faits ne parvenaient que
tardivement ou même jamais à leur connaissance, ainsi
pouvaient-ils s’illusionner pendant un temps d’après
le spectacle qui frappait leurs yeux. La résignation les
y aidaïit et se combinait avec laccontumanre à rendre
tolérable ce qui nous apparaît aujourd'hui effroyable.
L'épreuve n'épargne rien, mais elle ne frappe pas
partout à Ja fois, les institutions ne périclitent et ne
succombent pas en même temps sur tous les points;
mais ce qui caractérise la période présente, c’est que, ces
institutions ébranlées ou ruinées, personne ne prend
souci, une fois la tempête éloignée, de les relever; ce
à quoi inlassablement, après chaque désastre, s’appli-
quait l’empire romain. « Au ve siècle, il est question de
la défense du territoire, demeuré romain, non de sa
réorganisation administrative. La province des Gaules
devient progressivement moins étendue. Après l’éta-
blissement des «alliés», elle comprenait les Alpes
maritimes, la seconde Narbonnaise et une partie de la
première, la Viennoise, la première Aquitaine et la pre-
mière Lugdunaïise. Mais ces provinces lui sont bientôt
arrachées. Lyon, Narbonne, Vienne, Autun demeurent
des villes romaines jusqu’en 460, Clermont jusqu'en
475, époque où la Province romaine est réduite à Ja
bande de terre située entre la Durance et la mer. En
480, après la chute de l'empire d'Occident, Euric
s'empare d’Arles et de Marseille. Pendant le cours de
cette période, les empereurs intervenaient en Gaule,
tantôt pour arrêter par les armes les empiétements des
barbares, tantôt pour les reconnaître par un trailé,
tantôt pour réprimer les tendances séparatistes des
Gallo-Romains. À cela se bornait leur intervention;
qu’elle s'exerçât par la violence ou par la diplomatie,
elle ne dépassait pas, quand elle l'atteignait, l’objet
même qui l'avait suscitée. L'État n’exerçait pas l’ac-
tion durable, nécessaire pour maintenir intacts les
différents organismes de la vie romaine. Dans ces condi-
tions, faut-il admettre que des établissements aussi
fragiles et aussi dispendieux que les écoles aient pu se
maintenir, ou faut-il croire encore que, ruinés pour un
temps, ils aient été relevés ensuite? Quand, aux
époques de troubles, les écoles disparaissent, elles ne
renaissent pas d'elles-mêmes aussitôt que le calme
qu’un souvenir fugitif à l'invasion. —* Eucharisticon, v. 314.
— * De gubernatione Dei, 1. VI, ©. ΧΙΙ, — * Epist., XXXIV,
édit. Peiper, p. 37. — " Panegyr. Avili, v. 248-532. — " Eu-
charisticon, v. 317, 328, 479, 510, 575; cf. 1. Rocafort, Un
type gallo-romain. Paulin de Pella; sa vie, son poème, in-S?,
Paris, 1896, p. 57 sq.
1799
s’est rétabli. Elles ne figurent ni parmi les rouages
indispensables d’un État, comme les pouvoirs judi-
ciaires et administratifs, ni parmi les habitudes de la
vie, qui ne sont que suspendues et résistent souvent
aux révolutions les plus violentes. Au xr1° siècle, il a
fallu l’ordre exprès et la munificence de l’empererr
pour restaurer l’école d’Autun: au 1ve, qui avait aus:i
connu les guerres civiles et les incursions des barbares,
l’action impériale était intervenue pour ranimer le zèle
des cités et maintenait l’enseignement dans son éclat
quand le calme s’était rétabli. C’est en vain qu’au
ve siècle on chercherait un équivalent aux libéralités
de Constance Chlore ou au rescrit de 376. Nulle part il
n'apparaît que les empereurs aient alors accordé leur
appui aux écoles publiques de la Gaule 1.»
Ce que ne firent pas les empereurs, les princes goths
ou burgondes le firent encore moins. Ils ont maintenu
des institutions, des rouages de l’administration gallo-
romaine parce qu'ils ont reconnu promptement l’uti-
lité de ces mécanismes dès longtemps adaptés et excr-
cés en vue du service de l’État et du statut individuel.
Tel n’était pas le cas des écoles. Les villes, obérées,
ruinées, se dérobaient avec empressement à la lourde
charge financière d'assurer l’enseignement pédago-
gique, l'État et l’empcreur n'étaient plus en situation
ou en état de le faire utilement, les princes barbares
ne pouvaient pas être frappés de la nécessité d’entre-
tenir une discipline scolaire ayant pour objet de main-
tenir et de propager la culture et les méthodes ro-
maines. En réalité, on ne peut apporter un seul fait
qui témoigne ce leur sollicitude pour les écoles. Il est
vrai que, parmi les institutions empruntées à l'empire,
se trouvait la chancellerie, dont le maintien semble
supposer le souci d'entretenir les moyens de recruter
et de former le personnel par l'étude du latin. Mais au
début du ve siècle, la chancellerie regorgeait d’em-
ployés suffisamment initiés à leur besogne pour qu'il
pût sembler que la graine s’en reproduirait toujours
en quantité suffisante d’après les besoins, d’ailleurs peu
étendus. Pendant toute la première moitié du siècle,
les Gallo-Romains échaudés se précipitèrent avec em-
pressement dans l’abri un peu précaire que leur ou-
vraient les chancelleries, et celles-ci ne risquèrent pas
de manquer de bureaucrates initiés au langage fleuri du
protocole. De 450 à 480, les provinces romaines four-
nissent encore aux barbares des ministres et des
plumitifs suffisamment experts.
« Quand l’ère des conquêtes est close, quand les
royaumes barbares s'organisent, c'est encore avec
le concours des Gallo-Romains que se fait ce travail.
Après la mort d'Euric, Léon de Narbonne demeure
auprès de son successeur Alaric 11. La correspondance
de saint Avit contient plusieurs lettres qu'il écrivit
pour Gondebaud et pour Sigismond. La rédaction des
deux codes Lex romana Wisigothorum et Lex romana
Burgundionum est évidemment en grande partie
l'œuvre de juristes romains. Peut-être, tout au moins
chez les Burgondes, y avait-il un plan arrêlé de roma-
nisation, et ce mouvement, en amenant l'attention sur
les besoins d’un état stable, eût-il abouti à une res-
tauration d'ensemble où les écoles auraient trouvé leur
1 M. Roger, op. cit., p. 55-56. — 5 Jbid., p. 59-60, —? 7bid.,
p. 82, notes 1, 2, 3, cite, pour les discuter et les combattre,
les affirmations un peu vagues de dom Rivet, Hist. litt. de la
France, t. 11, p. 3, 25, 39; Ozanam, La civilisation au V® siècle,
t.1, p. 238-240; C. Jullian, Histoire de Bordeaux, p. 72; Fau-
riel, Hist. de la Gaule méridionale, 1. τ, p. 416; Ebert, Histoire
générale de la littérature du moyen âge de l'Occident, t. τ, p.382,
— * Gennade, De viris illustribus, n. Lx1, dans Corp. script.
eccl. lat., t. ΧνῚ, p. 349. — 5 L,. Valentin, Saint Prosper
d'Aquitaine. Étude sur la littérature latine ecclésiastique au
Ve siècle en Gaule, in-8°, Toulouse, 1900, p. 127, — ® A,
Bourgoin, De Claudio Mario Viclore, rhetore christiano quinti
sæculi, in-8°, Paris, 1883, p. 3, note, ? Gennade, De viris
ÉCOLE
1800
place. Mais la question ne se posa pas : la conquête
franque cemmença ? » et ceux qui ont pratiqué les
diplômes mérovingiens et les écrits de Grégoire de
Tours, de Frédégaire et autres, savent à quoi s’en tenir
sur ce que ceux-ci avaient pu apprendre dans ce qui
avait gardé, en leur temps, le nom d'écoles.
On a généralement admis que les écoles romaines
s'étaient conservées au ve siècle ὅς Or les documents ne
disent et ne montrent rien de semblable. Au lieu des
affirmations d’ordre général, rien ne vaut que le
détail précis et l'enquête locale.
A Marseille, Gennade signale la présence d'un certain
rhelor Victorius, mort sous le règne de Théodose et de
Valentinien, entre 425 et 4504. Le personnage est si
peu et si mal connu qu’on ne lui constitue un état civil
qu’à la condition de l'identifier avec le rhéteur Claudius
Marius Victor ; cela fait, on n’est guère plus avancé, car
on ignore si celui-ci a enseigné et dans quelle école,
A Marseille, dit-on? C’est une conjecture. Et s'il l’a fait,
était-ce dans l’école publique de cette ville? On a pensé
découvrir une attestation de cet énigmatique profes-
sorat dans la préface d'un poème, Commentarii in
Genesim, qui lui est attribué; mais pareille conséquence
ne relève que de l'imagination. Après avoir ainsi dé-
couvert un maître, on s’est mis en quête d’un élève et
c'est Prosper d'Aquitaine sur qui est tombé le sort;
seulement on ne s'entend pas : tel le réclame pour Bor-
deaux 5, tel autre pour Marseille 5; peut-être était-ce
partout ailleurs, car Prosper suivait les cours entre
410 et 420, époque où la Gaule devait compter encore
plusieurs écoles putliques.
A Arles, vers la fin du ve siècle, vieillissait l’Africain
Pomerius *, que sa connaissance de la grammaire ren-
dait, au dire d’un hagiographe, singularem et clarumS.
Ses contemporains le tenaient pour dialecticien et
rhéteur et, à cause de cela, en haute estime, même
Eunodius " et Rucirius # le consultaient, mais sur des
questions relatives à l'interprétation des Écritures.
Avait-il enseigné publiquement à Arles la rhétorique
et la grammaire? c’est possible, mais on n’en sait rien.
Quant à avoir été le maître de saint Césaire, on ne sait
comment il s'y fût pris, puisque Césaire re‘usa même
aux instances de ses parents, d'apprendre les arts libé-
raux !1.
A Vienne, Sapaudus enseigna la rhétorique après le
milieu du ve siècle et mourut en 474. Sidoine et Clau-
dien Mamert l’ont accablé d'éloges, d’où on peut con-
clure qu'il enscignait et qu'il avait de nombreux élèves;
mais enseignait-il en public? ceci reste douteux #,
A Narbonne, nul autre indice de la persistance de
l’ancienne école romaine que le passage de Sidoine
Apollinaire disant que Léon de Narbonne, ministre
du roi wisigoth Euric, commentait la loi des Douze
Tables 15, De là à avoir exercé un enseignement publie, il
y a une distance que l'historien ne peut franchir. Tout
ce qu'il peut consentir à reconnaître dans ce Léon, c’est
quelque jurisconsulte de cabinet, un avocat consultant,
un praticien (pragmaticus).
A Clermont, Sidoine Apollinaire, dans une longue
épitre datée de 468, fait allusion à l’enseignement de
Domitius #, Sidoine, écrivant à Aper ", lui rappelle
illustribus, n. ΧΟΙΧ, dans Texte und Untersuchungen, t. X1w,
p.96.—$ Vila Cæsarit, 1,9, dans Scriptores rerum merovingica=
rum, édit, Br. Krusch, t. 11, p. 460, — * Ennodius, Epist.,
1. 11, ἢ. 6, édit. Ἐς Vogel, dans Monum. Germ. hist, Auect.
antiq., 1885, p. 37. — % Ruricius, Epist., 1. 1, n. 17, édit.
Br. Krusch, dans Monum. Germ. hist, Aucl. antiq., 1888,
t. vin, p. 309; et 1. II, n. 10, ibid., ἢ. 318. —1" Vita Cwsa=
rit, 1, 8-9, édit. Krusch, t. 11, p. 460, — 12 Claudien Ma-
mert, Æpist. ad Sapaudum, dans Corp. script. eccl. lat., t. xt,
p. 204-205, — % Sidoine, Carmin., ΧΧΤΠΙ, V. 447; cf, A. Fau-
riel, Histoire de la Gaule méridionale sous la domination des
conquérants germains, in-8°, Paris, 1836, 1, 1, p, 408, —
4 Sidoine, Æpist., 11, n, 2, — 15 Sidoine, Epist., 1V, n. 21,
< Ps ἡ
ε
᾿"
1801
qu'il aété instruit à Clermont. Quant au rhéteur Félix,
il vécut plus tard et, en somme, nous ne pouvons que
supposer, mais non affirmer, l’existence d’une école
publique dans cette ville au v® siècle.
A Lyon, des noms se sont conservés : Ennius, Euse-
bius, Viventiolus. Le premier enseignait la grammaire,
spécialement la versification, et il eut Sidoine parmi
ses élèves, ainsi d’ailleurs qu'Eusebius, qui professait
la philosophie et la dialectique; mais nous ignorons
si ces deux maîtres enseignaient dans une école pu-
blique ou privée; ceci est assez probable au moins pour
Eusèbe, puisque son élève nous dit qu’il étudia intra
Eusebianos lares\.
A Agen et à Périgueux, Loup aurait enseigné la
rhétorique ?; Sidoine parle de son instruclio rhetorica
et le compare non à des professeurs mais à gles poètes
ou à des orateurs. Jean aurait enseigné soit dans le
Languedoc, soit dans une des Aquitaines *, mais a-t-il
enseigné dans une école? A défaut de toute mention
positive bien localisée, il reste permis de croire que
c'était chez lui, dans l'intimité, que Jean se faisait
entendre et c’est pourquoi Sidoine nomme ces réunions
tantôt schola, tantôt magislerium; ce n’était pas à
proprement parler un professorat et l’auditoire se
composait de disciples plutôt que d'élèves.
A Bordeaux, l’école illustrée par Ausone tient-elle
toujours son rang, ou plus simplement existe-t-elle?
On s’est peut-être trop hâté de l’attirmer, d’après la
lecture d'un vers de Sidoine, qui représente Lampride
déclamant en grec et en latin ὁ:
Coram discipulis Burdigalensibus.
« On a conclu de ce vers qu’il enseignait la rhétorique,
et nous n’y contredirons pas; nous noterons seulement
que Sidoine n’a pas fait d’autre allusion à son ensei-
gnement, et que, dans la lettre qu’il écrivait à Loup,
après la mort de Lampride, et qui est comme son orai-
son funèbre, atténuée par quelques critiques, il a vanté
longuement l’homme de lettres sans faire la moindre
mention du professeur 5. En tout cas, s’il est légitime
de reconstituer sur le nom de Lampride un enseigne-
ment de la rhétorique à Bordeaux, il l’est moins,
<royons-nous, de trouver dans les quelques mots cités
plus haut la preuve que l’école de Bordeaux subsista,
sous les Wisigoths, jusqu’à la mort de Lampride ὅ.
De tout ceci, il semble qu’on puisse induire l’état
déplorable des écoles de la Gaule au ve siècle. Ce qui
peut subsister du corps professoral ne nous est signalé
que pour des mérites distincts de ceux qui font la répu-
tation d’un maître; ceux-ci ne survivent dans le souve-
nir admiratif des contemporains que pour avoir été
orateurs, poètes, jurisconsultes distingués. Sont-ils bien
des professeurs modelés sur le type du vieil Ausone?
on croit plutôt apercevoir en eux des conférenciers
dont la parole se fait entendre moins dans les écoles
publiques, s’il en reste, que dans la maison du maître 7.
En regard de cette situation, on pourrait s’attendre
à ne rencontrer que des ignorants, si l'instruction dis-
tribuée pendant le 1v° siècle n’avait laissé de profonds
souvenirs et des esprits fortement imbus de la culture
classique. Ce sont les hommes qui fréquentèrent les
derniers les écoles romaines qui transmirent à la géné-
_ralion suivante, entre 420 et 470 environ, dans les
2Sidoïne, Epist., 1v, n. 1; Carmin., x, v. 312; 5. Avit,
ÆEpist., Lvn, édit. Peiper, p. 85. — *? Sidoine, Epist., vint,
M: 11, — " Jbid., vu, n. 2; cf. Hist. littér. de la France,
tu, p.535. — 4 Sidoine, Epist., 1x, n. 13. — ὃ Ibid., vin,
n: 11. — * M. Roger, op. cit., p. 86. — τ Sidoine écrit à
Ecdicius, son beau-frère : Mitto istic ob gratiam pueritiæ tuæ
undique gentium confluxisse studia litterarum, tuwque per-
sonæ quondam debitum, quod sermonis celtici squamam deposi-
lura nobilitas nune oratorio stylo, nunc eliam camenalibus
modis imbuebatur. Epist., 11,3: ce terme permet de supposer
. DICT. D'ARCH. CHRÉT,
ÉCOLE
1802
conditions les moins favorables, certes, ce que des
maîtres improvisés peuvent communiquer à des dis-
ciples bénévoles. Si, sur certains points du territoire,
le succès est plus marqué, il est possible qu'il faille
l’attribuer à des conditions générales particulières,
mais elles nous échappent, faute de renseignements mi-
nutieux sur chaque province et chaque écrivain. Ceux-
ci reçoivent de Sidoine Apollinare d’extravagantes
louanges, bien qu'aujourd'hui leurs noms nous pa-
raissent aussi justement ignorés que leur prose et leurs
vers; néanmoins l’excellent Sidoine s’'imaginait vivre
en un siècle littéraire à peine inférieur au siècle d’Au-
guste. Il est vrai que les principes établis par Quintilien
sont encore rigoureusement suivis. Dans le cours de
grammaire, l'élève se met en garde contre les barba-
rismes " et cultive la bonne prononciation *. L'étude
du grec conserve ses fidèles, mais ils sont en petit
nombre #,. La prosodie # et la versification ont plus
d’adeptes, il est même étrange de constater l’engoue-
ment avec lequel ces hommes, qui usent d'une prose
déjà gâtée, se plaisent à manier tous les rythmes :
hexamètre dactylique, distique, strophes lyriques,
hendécasyllabe, asclépiade, etc., On se distrait dans les
jeux de versification, vers rétrogrades, vers rapportés #,
acrostiches, tant et si bien qu’il n’est plus question de
poésie mais de tapisserie. Voir Dictionn., t. 1, au mot
ACPOSTICHE, Col. 369-370. On se complaît dans les
figures de grammaire “et on « dévore » les classiques :
Virgile #, Cicéron 15, Horace 17, Térence 15, Stace 2; il
est visible que Sidoïine se complaît à énumérer tous les
auteurs qu’il connaît et la liste en est longue 35, d'autant
qu’il faut y ajouter les poètes chrétiens et les Pères de
l'Église. De tout ceci se formait une érudition préten-
tieuse et indigeste, une sous-littérature qui ne vaut
plus aujourd’hui que par les indices historiques trop
rares qu’on parvient à en dégager. Que ne nous ont-ils
conservé quelques joyaux antiques qu'ils ont feuilletés
et laissé perdre! car nous savons qu’à cette époque
encore, les écoliers avaient entre les mains, outre les
écrits que nous venons de nommer, les ouvrages sui-
vants : la traduction du De corona de Cicéron *, celle
du Phédon par Apulée *, un écrit de Tite-Live sur
César 35, les Ephémérides de Balbus sur César 33, l’his-
toire de Juventius Martialis #, le Purgopolynice de
Plaute 35, l’Epitreponte de Ménandre 37. L'histoire s’ali-
mentait toujours aux sources consacrées, l’œuvre de
Varron *, la Chronologie d'Eusèbe **’. La mythoiogie
demeurait en honneur comme par le passé.
La rhétorique, elle aussi, vivait de souvenirs et de
recettes. Les maîtres et les étudiants rivalisaient de
déclamations. Sidoine rappelle à l’un de ses amis les
succès qu’il avait remportés dans cet exercice ὅ9,
Ailleurs il parle à saint Remi de son recueil de Décla-
mationes %. Claudien Mamert, dans sa lettre à Sapau-
dus, vante le miel et l’atticisme de ses déclamations #,
Il est fréquemment question de la dialectique, elle
paraît avoir tenu plus de place dans l’enseignement
qu'au rve siècle. Il en est souvent question *. La phi-
losophie figurait également parmi les matières étudiées
en Gaule au ve siècle. Mais ce nom de philosophie était
alors singulièrement compréhensif et il abritait la mu-
sique, la géométrie, les mathématiques et l'astronomie.
Lorsqu'on s’est infligé l'épreuve de lire ce qui reste des
l’existence de l’enseignement particulier. — * Sidoine, Epist.,
IX, 11. — " Ibid. — 19 Jbid., 1x, 15. — 4 Ibid., v, 21. —
12 Jbid., 11,10; v,3; van, 4-11 ; 1X, 3,15, 16. — * Jbid., van, 11 ;
IX, 14.— 24 Jbid., ναι, 9.— 1) Jbid., v,5.— 3 Jbid., vor, 10.
ἅτ Jbid.,11,9.—24 Ibid., 1V, 12.—1* Carmin., 22.—%° Carmin.,
9, v. 211-216, 217-317; 23, v. 125.— πα Epist., 11,9. —% Ibid,
— % Jbid., 1x, 14. — * Jbid. —% Ibid. — 85 Jbid., τ, 9. —
#7 Jbid., τν, 12. — ?* Ibid., τι, 9; vint, 6. — 3" Jbid., vrur, 6.
— 50 Jbid., v,5.—% Ibid., x, 7. — 3. Ad Sapaudum, édit.
Engelbrecht, p. 205. — # Epist., αν, 1; Ad Sapaud., p. 204.
IV. — 57
1803
ouvrages laissés par les hommes de ce temps, on se
demande ce qu'ils pouvaient lire et comprendre dans
les œuvres de Platon, d’Aristote, de Plotin, de Por-
phyre ?, d'Apollonius de Tyane *. Claudien Mamert
avait même ajouté la lecture des philosophes pythago-
riciens Philolaüs et Archytas.
« Comme au siècle précédent, on faisait une part très
grande aux sages de la Grèce dans la morale. Leurs
préceptes continuaient à fournir des motifs de déve-
loppements ou de digressions 4. Sidoine ne fait pas une
seule allusion à la morale chrétienne. Nous trouvons
pourtant chez lui quelques scrupules religieux. ἃ pro-
pos de Claudien Mamert, il note que ce dernier a fait
de la philosophie «sans blesser la religion 5»; dans une
longue lettre à Kauste de Riez, il le félicite d’avoir
purifié la philosophie et d’avoir enrôlé, pour défendre
l'Église du Christ, l’Académie de Platon δ. Il repreud
et développe la citation du Deutéronome qui, depuis
saint Jérôme, servait à justifier aux yeux des intran-
sigeants l'usage de la philosophie. Mais ce n’est pas
cette philosophie adaptée à la religion que Sidoire et
ses correspondants avaient apprise auprès d’Eusèbe,
Les platoniciens, comme les amis de Claudien Mamert,
comme Polemius, comme Eutropius, etc. avaient
étudié les doctrines antiques dans leur forme primi-
live ?. »
La disparition d’un très grand nombre d'écoles avait
eu pour résultat d’appauvrir la culture générale et, à
une classe instruite, de substituer des groupes, puis des
individus instruits. La rareté des élèves, la disparition
des maîtres, la non-publicité de l’enseignement entraî-
nèrent l’abandon des conditions essentielles de l’in-
struction classique. L'école en tant qu'organisme avait
disparu, l’enseignement demeurait à l’état de particu-
larité individuelle, Hvré au hasard de la naissance, des
traditions de famile, des relations, de la rencontre et
du choix d’un maître. « Nous avons donc quelques rai-
sons de penser que les écoles civiles publiques ont dû
se maintenir dans la première partie du siècle, peut-
être jusqu'en 420 ou 430, dans la Province romaine,
dans quelques villes où la richesse et la prédominance
des Gallo-Romains offraient des éléments de résistance
plus efficace. Dans des centres comme Narbonne, Lyon
ou Bordeaux, on trouvait un fond d'opulence, d’habi-
tudes et de traditions qui protégèrent mieux le détail
des institutions; il est vraisemblable, pourtant, que
déjà la génération de Sidoïine ne fut pas instruite dans
les écoles publiques. Puis, de public, l'enseignement se
fit privé et fut donné par des maîtres devant un audi-
toire plus ou moins restreint. Enfin, les écoles se raré-
fièrent ou disparurent, et l’enseignement fut donné par
des maîtres particuliers, auxquels des membres de
l'aristocratie confièrent l'éducation de leurs enfants.
L'enseignement avait ainsi parcouru, en sens inverse,
les différentes étapes qu'il avait autrefois traversées à
Rome #. »
XXII. L’IGNORANCE EN GAULE AU VI® SIÈCLE, —
Pareille situation ne peut tarder à produire ses consé-
quences. Au vre siècle, la civilisation est gravement
compromise, la culture est absolument ruinée. Si cer-
tains historiens ont soutenu que les écoles d’arts libé-
raux s'étaient perpétuées, silencieuses au point de de-
venir imperceptibles, c’est que, sacrifiant à des préoc-
cupations qui seraient respectables si elles s’inspi-
raient de la probité historique, ils ont imaginé faire
honneur à l'Église catholique d’un état de choses
auquel elle n’a pas participé, du moins pour y porter
remède. La thèse de l’enseignement des arts libéraux
1 Episl., 11, 6. — * Claudien Mammert, De statu anima,
ir, 7, édit. Engelbrecht, p. 128. — ? Epist., vi, 3. —
4 Carmin., 2, v. 156: 23, v. 101. — 5 Epist., 1V, 11. —
4 Jbid., 1x, 9. — 7 M. Roger, op. cit., p. 74. — " Ibid., p. 87.
— * Sidoine, Epist., πεν, 10; 1v, 17; ν, 10; van, 12, οἷς, —
ÉCOLE
1804
recueilli: par l’Église à l’heure où l'empire défaillait,.
est non seulement une thèse, mais encore une hypo-
thèse dont l’apologétique s’accommode à merveille mais
que l’histoire ne saurait accueillir. Toute l’éloquence
déployée n’y peut rien et n’y change rien. On le verra
avec évidence dans les paragraphes qui vont suivre.
Ce qui reste des écoles, jadis florissantes, est si pro-
blématique dès la fin du ve siècle, qu'on ne s'étonne
plus que, dans un accès de franchise, Sidoine, après
avoir prodigué les épithètes et les éloges excessifs, se
trouve réduit à avouer que « la rouille du barbarisme
ronge la langue latine » et que les lettres ne survivent
que grâce aux efforts d’une poignée de lettrés ὃ. Saint:
Avit déclare que, pour être intelligible, il ne faut pas
avoir un style poli 15, et que peu de gens sont capables
dès lors de comprendre des vers !. Claudien Mamert
déplore la disparition croissante des lettres 2. D’après
lui, l'abandon des études et de la culture intellectuelle
remonterait déjà assez haut, mais il s’accentuerait
chaque jour, non qu’il y ait pénurie d’intelligences,
mais parce qu'on éprouve comme une honte à connaître
la grammaire, la dialectique, la rhétorique et les autres
arts libéraux. La philosophie elle-même, si cultivée,
d’après Sidoine, est regardée, dit Mamert, comme
guoddam ominosum bestiale #,
Cette décadence se précipite d'autant plus que les
derniers partisans de la culture classique disparaissent;
saint Ruricius meurt vers 507, saint Avit vers 518,
saint Remi, exténué de vieillesse, en 532. L’excellent
Grégoire de Tours, qui ne pousse pas le cri d'alarme
pour provoquer une réaction, mais constate bien plate-
ment les faits qu’il a devant les yeux, écrit dans la
Préface de son Historia Francorum que « la culture des
lettres libérales décline ou plutôt périt dans les villes de
la Gaule, le bien et le mal s’y commettent également,
la férocité des peuples s’y déchaîne, la fureur des
princes s’exaspère » ; et, ce disant, il ne fait qu'exprimer
l'opinion générale : « On ne saurait trouver un seul
homme instruit dans la dialectique ou dans la gram-
maire capable de retracer les faits en vers Ο en prose;
la plupart en gémissent et disent : « Malheur à notre
« temps, car l’étude des lettres ἃ péri parmi nous,etl'on.
« ne trouverait personne capable de consigner par écrit
« les événements actuels. »
Le propre exemple de Grégoire ne va-t-il pas infirmer
son dire ? Hislorien en son temps, il n’a guère à signaler
que les symptômes d’une décadence, mais il le fait.
non sans un certain art, car il est vraiment écri-
vain, il possède un style personnel, avec l'imagination
vive et parfois l'expression pittoresque. Il a le sens de:
la vie, la curiosité de l’anecdote, l'adresse du conteur,
mais tout ceci ne supplée pas à des lacunes lamentables
de formation, à un langage fautif, à une critique absente.
Au reste, la présence de quelques hommes heureu-
sement doués, médiocrement cultivés, capables néan-
moins de tenir la plume, ne contredit nullement la
constatation faite de l'ignorance de leurs contempo-
rains. Ignorance n’est pas le synonyme de sauvagerie,
mais avoir gardé quelques notions et les transmettre
dans la mesure où ces connaissances sont indispensa-
bles aux transactions de la vie quotidienne, n’en marque
pas moinsune décadence profondeet unedéchéance que,
pendant plus de deux siècles, la société ne parviendra
pas à surmonter. Assurément, toutes les écoles n'ont
pas disparu, puisqu'on peut constater, jusque dans les
rangs du peuple, la connaissance de l'alphabet; mais
les rares monuments écrits de cette époque nous
prouvent qu'entre l'alphabet et l'orthographe il y avait
τος, Avit, Epist., xL1V, édit. Peiper, p. 77.—15S. Avit,
Carmin., νὰ, De virginilale, prol, — 1} Claudien Mamert,
Epist. ad Sapaudum, édit. Engelbrecht, p. 203. — 1» Jbid.,
p. 204; cf. M. Roger, L'enseignement des lettres classiques,
Paris, 1905, p. 81.
ἢ
1805
dès lors un abîme. L'épigraphie, livrée à des tailleurs
de pierre pris dans les rangs du peuple, n’est pas beau-
coup plus incorrecte que la paléographie confiée à des
secrétaires de la chancellerie. Le texte des diplômes
royaux et des chartes privées réserve d'inénarrables
surprises et la tradition manuscrite des conciles, de
même que celle des écrits de Grégoire de Tours et des
compositions pieuses des hagiographes, achève de
montrer que telle est bien la langue, ou, pour mieux dire,
le jargon du temps. « Il est du plus grand intérêt de
comparer, dans les monuments historiques publiés par
J. Tardif, les premières chartes conservées dans l’ori-
ginal. Celles de Clotaire II de l’an 625 et vers 627;
Dagobert, vers 628 et 631 à 632; Clovis ΠῚ, vers 640 et
de l'an 653, de l'an 656, etc., jusqu'à Chiüldéric II, en
670-671, et Thierry IL, de 677 à 678; puis de 696, etc.
En parcourant ainsi à grands pas le vu: siècle et la
moitié du vue, on observe un abaissement lent, mais
constant, du niveau de l'orthographe et de la gram-
maire. À partir du milieu du vire siècle, le relèvement
commence, et il se continue si bien que, vers la fin du
Ὑπὸ siècle, on trouvera à peine une faute ou deux
dans toute une pièce . »
Que faut-il entendre par les termes d'école ou de
maître qui se rencontrent dans ces textes pitoyables?
Pas une seule fois il n’est fait mention de grandes écoles
publiques continuant ou renouvelant les traditions
enseignantes du τν ὁ siècle. Quand on rencontre dans les
textes le terme d'école, ou bien il ne signifie rien de
précis, ou bien il désigne les écoles cléricales ?. Nous
lisons bien, dans Grégoire de Tours, que Chilpéric
envoya «des lettres dans toutes les villes de son
royaume », au sujet de l'instruction, mais il s'agissait
simplement d'apprendre aux enfants à lire les lettres
grecques qu'il avait ajoutées à l’alphabet latin. Cette
intervention n’a rien à faire avec l’enseignement des
arts libéraux. Ozanam s’étonne de ce silence, mais se
refuse à croire que les vieilles écoles aient disparu. Il
est vraiment trop aisé de croire à la persistance d’une
institution, parce que le procès-verbal de sa disparition
n'a pas été dressé ὅς, Faute d'écoles universitaires, on a
trouvé autre chose : une prétendue « académie qui fut
l’origine de l’école du palais, si célèbre sous nos rois
de la seconde race; on y donnait des leçons de tous les
arts convenables à des jeunes gens de la première
naissance #, »
XXII. L'ÉCOLE DU PALAIS MÉROVINGIEN. — Son
existence dura environ un demi-siècle. Fondée en 1846
par dom Pitra 5, elle fut licenciée en 1897 par M. Vacan-
dard‘. L'existence d’une « chapelle» royale du palais
mérovingien (voir Diclionn., t. 111, col. 412) induisit
Pitra à transformer cette institution en pédagogie. Son
imagination aidant, il dénombra maîtres et élèves,
désignant ces derniers chacun par son nom et leur
traçant un programme d’études qui est bien la fantaisie
Leu
#5
ἃ 1 M. Bonnet, Le latin de Grégoire de Tours, in-8°, Paris,
1890; p. 83, note 4. — ? Vie de saint Germain, évêque
de Paris (f 576), 2, par Fortunat, Opera pedestria, édit.
Br. Krusch, p. 12; de saint Lomer, abbé « Curbionensis »
“(vers 594), 4 (Mabillon, Acta O. 5. B., t. 1, p. 336); de
Saint Médard, évêque de Noyon (f vers 567), par Fortunat,
? 2; édit. Krusch, p. 68; de saint Maimbœuf (—Magno-
“
bodus) (f après 627), 3, dans Acta sanct., oct, t. vu,
P: 941; de saint Géry { — Gaugericus) (f 629), 2 (dans
— Seripl. rer. meroving., édit. Krusch., t. 111, p. 652); de
Saint Germer (f vers 650), 2 (Mabillon, Acta O. 5. B.,
+", p: 475); de saint Herblaud (—Hermelaudus), abbé
dUndre (f vers 720). 3 (Mabillon, op. cit., t. 111, p. 385).
De même pour le mot scholares avec le sens d’écolier :
Vie de saint Eptude, vre siècle, 2 (Script. rer. merov., ἵν ut,
Ῥ. 1857}: de saint Maimbœuf (Acta sanct., oct. t. vir, p. 942);
de saint Amé (f 627), 2 (dans Mabillon, Acta O0. 5. B., t. 11,
p.130); M. Roger, op. cit., p. 91, note. —* M. Roger, op. cit.
ΟΡ. 93. — ‘ Dom Rivet,Hist. littér. de la France, t. nt, p. 424.
ÉCOLE
1806
la plus divertissante qu'ait lancée un romantique de
province. On y lit avec stupeur cette découverte :
« Les littératures nationales, à peine à leur aurore,
tranchaient déjà sur les traditions classiques. On y dis-
tinguait avec assez de justesse l’artifice du grec, la
mesure circonspecte du latin, la splendeur du gallo-
franc et la pompe anglaise. » Une plus longue citation
serait euperflue. Un fourmillement de références
semble étayer ces assertions et prouver la thèse de
l’auteur. Fustel de Coulanges s’y laissa gagner et
avança de son côté que les fils des nobles étaient
amenés de bonne heure à la cour des rois mérovingiens,
« Pour ces jeunes gens, il y avait, dit-il, une sorte
d’école. Les empereurs avaient eu un pædagogianum.
On ne retrouve plus le mot chez les rois francs; mais
la chose n’a pas tout à fait disparu. Nous voyons les
plus grandes familles placer leurs enfants à la cour,
pour qu’ils apprennent ce qui s’apprend dans le palais,
erudilionem palatinam, aulicas disciplinas. Cette édu-
cation paraît avoir compris, autant que nous pouvons
en juger, les lettres latines, l'instruction religieuse pour
les uns, l'exercice des armes pour les autres, avec les
connaissances nécessaires à la gestion des emplois
administratifs; pour tous, l’art de servir le maître 7. »
Tout ceci est assez spécieux; voyons ce que nous
apprennent les textes.
VITA ARNULPHI $: Ut lempus advenit lilerarum
studiis imbuendus mandatur. Mox ilaque traditus
præceptori. Cumque jam bene edoctus ad roboratam
pervenisset ælatem, Gunduljo, subregulo seu etiam rectori
palatii, consiliario regis, exercitandus bonis artibus
traditur. Voici donc un jeune noble que son précepteur
a débrouillé et ce n’est qu’une fois terminée la besogne
dudit précepteur, jam bene edoctus, que le jeune homme
est confié au conseiller Gundulphe pour faire ce qu'on
nommait au xvir® siècle « son académie». En quoi
consistent les bonis arlibus du texte, c’est le biographe
lui-même de saint Arneul qui va nous l’apprendre :
Hunc ille cum accepisset per mulla deinceps experimenta
probatum jamque Teudberti regis ministerio dignum
aplavit. Nam virtulem belligerandi seu potentiam illius
deinceps in armis quis enarrare queal? Il s’agit surtout
d'exercices du corps, peut-être aussi d'initiation aux
fonctions administratives, mais il est remarquable que,
pour entreprendre cette formation, on attend que
soient terminées les études littéraires proprement
dites : jam bene edoctus.
VITA LICINII": Cum jam pleniter edoctus — on
pourrait arrêter ici la citation — ad roboralam perve-
nisset ælatem, protinus pater ejus commendavil eum
Chlotario regi Francorum. Encore un pour qui l’« aca-
démie» succède aux études littéraires.
VITA AUSTREGISILI: Cumque in puerilia Sacris
litleris fuissel institutus el a minore ad robusliorem
transisset ætatem, in obsequio gloriosi regis Guntramni
— 5 J.-B. Pitra, Histoire de saint Léger, évêque d'Autun et
martyr, in-S°, Paris, 1846, p. 20-24, 33; il fut suivi par
F. Ozanam, La civilisation chrétienne chez les Francs, in-12,
Paris, 1872, p. 542. —* E. Vacandard, La « scola » du palais
mérovingien, dans Revue des questions historiques, 1897,
t. zxr, p. 490-502; Encore un mol sur la « scola » du palais
mérovingien, dans même revue, 1897, €. LxII, p. 546-561;
A. S. Wilde, Les écoles du palais aux temps mérovingiens,
dans même revue, 1903, t. LxxIV, p. 553-556; Vacandard,
Un dernier mot sur l’école du palais mérovingien, dans même
revue, 1904, τ LXXVI, p. 549-5 Vie de saint Ouen, évêque
de Rouen (641-684). Études d'histoire mérovingienne, in-S®,
Paris, 1902, p. 27-31. — τ Fustel de Coulanges, La monarchie
franque, in-8°, Paris, 1891, p. 144. — ® Vila Arnulphi, epis-
copi Mettensis, ce. 1v, dans Mabillon, Acta sanct. Ὁ. S. B.,
t. 1x, p. 150, et dans Monum. Germ. hist, Scriptores rerum
merovingicarum, t. 11, Ὁ. 432. — * Vita Licinit, ©. vtr, dans
Bouquet, Hist. des Gaules, t. ut, p. 486.— * Vila Austregisiti,
episcopi Biluricensis, e. 1, dans Mabillon, op. cit., t. 11, p. 9
1807
deputatur a patre, ubi non modicum temporis spatium
sub sæculari disciplina militavit. Une fois de plus,
voilà un enfant qu’on instruit de sa religion et, parvenu
à la vigueur de l’adolescence, on l’envoie à la cour, où il
fait, sans se hâter, son académie. La sæcularis disciplina
n’a jamais, dans aucun texte, servi à désigner une
institution pédagogique.
VITA POSTERIOR WANDREGISILI τς Cumque adoles-
cenliæ pollerel ælas in annis, sub præfalo rege Dagoberto
militaribus gestis ac aulicis disciplinis, quippe ul nobi-
lissimus, nobililer educatus est : el crescentibus sanclæ
vilæ moribus, cunctisque mundanarum rerum disci-
plinis imbutus, «a præfalo rege Dagoberlo comes consti-
luilur palatii. Ceci est si clair qu'il est impossible de s’v
méprendre. Le jeune homme s’initie aux manœuvres
militaires et aux méthodes administratives ?.
VITA AREDII* : Regi præcellentissimo Theodberto
commendalur ut eum instruerel eruditione palatina.
Invenil ergo Aredius,gratiam.. coram rege… in tantum
ul cancellarius prior ante conspeclum regis adsisteret.
Et voilà le futur saint Yriex suivant, non une école
de littérature, mais un cours préparatoire d’adminis-
tration, plus particulièrement à la fonction de chance-
lier.
V1ITA HERMELANDI 4: Hic bealissimus…. litterarum
eruditoribus sui profectus gralia imbuendus… tradilus
juil. Quibus præ cunclis coævis sodalibus ad plenum
eruditus, etc... Parentes aulem ejus videntes eum lilte-
rarum doctrinis magna ex parle instructum regalibus-
que militiis aptum, ab scolis eum recipientes regiam
introduxerunt in aulam, alque regi Francorum eum cum
magno honore militaturum commendaverunt, qualenus
per tramitem militiæ ad debilum progenitorum perve-
niret honorem. Une fois encore, un jeune homme, ses
études littéraires terminées, est envoyé à la cour, où il
se familiarise avec la préparation technique indispen-
sable à la carrière administrative suivie par ses pa-
rents.
Trois autres textes doivent être écartés purement et
simplement, ce sont :
VITA CHLODULFIS: Igilur Chlodulfus... ut par erat
el ut nobilium filiis fieri solel, scolis traditur et libera-
libus lilleris docendus exhibelur.. Hic ilaque libera-
lissimus puer humanis divinisque rebus el studiis bene
adullus proficiens, ete. Au lieu de traduire : « Chlodulfe
fut confié aux écoles, comme c'était la coutume pour
les fils de nobles », Pitra traduit : « Clodulfe fut élevé
à l’école des leudes " », ce qui, dans sa pensée, signifie
« à l’école du palais ». C'est pousser un peu loin la
liberté, j'allais dire la fantaisie de la traduction. En
vertu du même principe, ou plutôt de la même préoc-
cupation et de la même confusion de mots, il appli-
que à l’école prétendue du palais ces expressions de
la
VITA PAULI VIRDUNENSIS?: Venerandus paler nosler
Paulus.… liberalium sludiis lillerarum (sicut olim moris
erat nobilibus) {radilur imbuendus, quarum usu el stu-
dio ila brevi succreveral, ul non eum grammaticæ seu
dialecticæ, vel eliam rhetoricæ cæterarumque disci-
plinarum /fugerent ingenia.
1 Vita posterior Wandregisili, ce. 11, dans Mabillon, op. cil.,
τ, 11, p. 535. — ? Pitra transforme les militaribus gestis en
histoires des héros, il faut lui savoir gré de ne nous avoir pas
appris lesquels; quant aux aulicæ disciplinæ et mundanarum
rerum disciplinæ, ce sont les « études littéraires »; il eût mieux
fait d'y découvrir tout simplement la bureaucratie et les
bonnes manières. % Vila Aredii, c. 111, dans Bouquet, His-
tor. des Gaules, t. 111, p. 142. Cette Vita Aredii n'est qu'un
plagiat évident de la Vila Eligil et par conséquent l'auteur
n'était pas contemporain du saint; cf. B. Krusch, RRer,
Meroving. scriplores, t. 111, Ὁ. 453. — # Vila Hermelandi,
ce. Π et x, dans Mabillon, Acta, t. ΠῚ a, p. 384-385. —
» Vila Chlodulfi, c. 111, dans Mabillon, op. cil., τίν 11, p. 10-44,
— " Histoire de saint Léger, p. 28, — 7? Vita Pauli Virdunen-
ÉCOLE
1808
Fustel de Coulanges n’est pas plus heureux lorsqu'il
emprunte le texte suivant à la
VITA AGILIS : Ingrediens laudabilis Agilus ævum
pueriliæ committilur Eustasio, probatæ religionis viro,
sacris lilleris erudiendus cum aliis nobilium virorum
filiis. Eustaise était abbé de Luxeuil, c'est dans ce
monastère qu'Agilus fit ses études; dès lors ce texte
n’a rien de commun avec la démonstration de l’exis-
tence d’une école palatine.
Le terrain ainsi déblayé, nous rencontrons une autre
série de textes. C’est d’abord la
VITADESIDERII* : Desiderius vero summa parentum
cura enutrilus lilterarum studiis ad plenum eruditus est;
quorum diligentia nactus est, post lillerarum insignia
studia, Gallicanamque eloquentiam, quæ vel florentis-
sima sunt, vel eximia, contubernii regalis adductis inde
dignitalibus, ac deinde legum romanarum indagationi
sluduil, ul uberlalem eloquii Gallicani niloremque
gravilas sermonis Romana lemperaret. « 1 n’y ἃ là
ni preuve directe ni vraie démonstration #, » mais
simplement l'indication d'un jeune homme venu à la
cour pour s'initier par l’étude du droit aux fonctions
publiques. Didier devint, en eflet, trésorier de Dago-
bert et, en cette qualité, reçut une lettre de l'abbé
Bertégésile dans laquelle on lit ceci :
EPISTOLA BERTEGYSELI ! : De pueros eliam quos ad
opera dominica per vestra ordinalione direximus, δὲ
aliquid faciunt quod domno sil placitum vestra insinua=
lione discamus. Les opera dominica dont il est ici
question sont «le service du roi » et non des « occu-
pations religieuses ». C’est pour cela que l’abbé s'en-
quiert si les jeunes palatins « font quelque chose qui
plaise au roi 1? ».
VITA LEUDEGARII :... ἃ primævæ ælalis infantia
a parentibus in palatio Clotario Francorumregi traditus,
passage interpolé par l’auteur qui remania la Vie pri-
mitive #, D’école palatine il n’est pas trace ni question,
ce serait plutôt le contraire, d’après cette phrase :
ab eodem vero rege non post mullum lemporis Didoni,
præsuli Piclaviensis urbis, avunculo scilicet suo, ad
imbuendum litterarum studiis dalus est, quem idem
præsul cuidam Dei sacerdoli viro erudilissimo ad eru-
diendum tradidit
VIZA LANDEBERTI $ : a prima fere ælale tradidit 1)
eum ad viros sapientes el storicos sacris lilteris edocen-
dum; ses études achevées, l'enfant revient à la maison
paternelle, et là, ævum adolescentiæ cum industria
seneclulis gerebat. C'est alors que son père le confie
à l’évêque de Maestricht : Protinus supradiclo antistiti
(Theodardo) divinis dogmalibus el monastlicis disei-
plinis in aula regia erudiendum.Mabillon s'est demandé
si cette aula regia n’indiquail pas le palais épiscopal #;
ceci est à peine douteux, car ce n’est pas à la cour du
roi franc qu'on s’instruisait dans la théologie, divina
dogmala, et dans l’ascèse, monaslicæ disciplinæ, et on ne
se rendait pas à cette cour pour y séjourner tout en
allant suivre ces études ecclésiastiques auprès d'un
évêque. À supposer que le texte soil correct, les mots
in aula regia pourraient s'entendre d'une salle à las
quelle ses dimensions ou son fondateur ou une cause
sis, οὐ 1, dans Mabillon, op. cit., t. π, p. 268-269, — 8 Vila
Agili, abbatis Resbacensis, ον αν, dans Mabillon, op. cil., t. 11,
p. 318. — " Vita Desiderii, episcopi Cadurcensis, €. 1, P. Τὰν
t. LxxxX VI, 60]. 220, — 19 L,, Couture, dans Bulletin de l'In-
stilut catholique de Toulouse, avril 1897, p. 63. — M! Epist.
Bertegyseli abbatis ad Desiderium, ΤῸ L., ἵν LXXXVNH, 60],
257.— 1 Vacandard, dans Revue des quest. hist, 1897,
L Lx, Ρ. 547.— 5 Vila Leudegarit, €, τ, dans Mabillon, op.
cit., τὰ 11, p. 699. — 4 Vacandard, op. cit., 1897, τ. Lxx, p. 495:
Au reste, le séjour de Léger dans le palais de Clotaire est
chose invraisemblable; cf, Br. Krusch, Die älteste Vila
Leudegarii, dans Neues Archiv, 1891, t, χνι, p. 577, =
5 Vila Landeberti, ce. 111, dans Mabillon, op. cit., τι 111 ας p, 70,
— 16 1| s'agit du père de Lambert, — 17 Op, cil., p. 70, note b,
1809
quelconque avaient mérité ce surnom. Les auteurs
chrétiens emploient d’ailleurs aula dominica dans le
sens d'église et même aula regia ?.
Vira PArrOCLI * : Un fils d’ingénu garde les trou-
peaux et se fait traiter de « paysan », ruslice, par son
frère, qui fréquente l’école, tradilo ad studia lilterarum.
Patrocle ne veut plus rien entendre et suit l’école ἃ son
tour: Scholas puerorum nisu animi agili expetivitl, tradi-
tisque elementis ac deinceps quæ studio puerili necessaria
erant ila celeriter memorio opitulante imbutus est, ut fra-
trem vel in scientia præcederel. Dehinc Mummioni qui
quondam cum Childeberto, Parisiorum rege,magnus habe-
batur ad exercendum commendatus est, a quo cum summa
amoris diligentia nutriretur, ila se humilem alque sub-
jeclum omnibus præbuil, ul omnes eum lanquam pro-
prium parentem diligerent. Heureux et habile celui qui
découvrira trace dans ce texte d’une école palatine.
Cette deuxième série de textes n’a rien prouvé de
plus que la première; en voici une autre encore :
ΤΑ FARONIS?*: Ulergotantade lalis lucerna Christi
paullalim pullulare potuisset, a primævo flore leneræ
juventutis intra aulam regis Theodoberti nobiliter eum
doctrina christiana nutriendo laclavit. Ce document ἃ
été rédigé sous le règne de Charles le Chauve, c’est-à-
dire deux siècles et demi après l'événement, et ne peut
être pris en considération.
V1TA RAGNOBERTI 4 : Qui athlela Christisæculo nobi-
dissimus, sed fide nobilior, scolastico atque dominico edu-
catus est dogmate in aula palatii. Ce texte est du 1x° ou
du xe siècle, par conséquent, inutilisable pour l’usage
qu'on en veut faire.
ΤΙ faut donc renoncer à découvrir dans les textes con-
temporains un témoignage recevable en faveur de l’é-
cole palatine des mérovingiens. Ce que ces textes nous
apprennent à n’en pouvoir douter, c’est que l'admission
au palais imposait une limite d’âge. Il est dit d’Arnoul
de Metz : cum ad roboratam pervenisset ælatem®; de
Licinius : pos{quam ad robustam pervenisset ætlalem ὃ;
d'Austrégésile : cumque a minore ad robustiorem trans-
issel ætalem 7. Ce n'étaient plus des enfants, mais déjà
des adolescents. Il est dit du jeune Cyran : Francorum
in palatio devenit, ibique. pincerna regis in pueritia est
deputatus ὅς mais le biographe marque expressément
que Cyran avait in primæva ælate fait ses études dans
les écoles et que c’est seulement quelque temps après,
transaclo tempore, qu'il vint Francorum in palalio. L’'a-
dolescence, ce que les biographes nomment 1 « âge
robuste», était, d’après la loi des Burgondes et celle des
Ripuaires, environ la quinzième année ?.
A ces jeunes gens les textes appliquent de préférence
un titre qui pouvait leur paraître un rang et qui nous
semblerait une déchéance. On les désigne sous le nom
de nutritii. Des fils de nobles s’accommodent fort aisé-
ment de devenir les « nourris » ou disciples de fonction-
naires du palais royal ou du roi lui-même. Gogon, futur
maire du palais d’Austrasie, est le « nourri » du duc
Chrodinus !°, Patrocle est le « nourri » de Mummion; de
même Cyran : Transaclo lempore Flaveado cuidam po-
tenti viro causa nutriendi adjunclus Francorum in pala-
Lio devenil.… τς Le second biographe de saint Wandrille
note pareillement que son héros fut « nourri » à la cour
1 Arnobe, Ad nationes, 1. IT, ec. ΧΧ ΧΙ : in aulam domini-
cam lamquam in propriam sedem remeaturos vos. præsumilis ;
L XI, €. xxxvI : aulam semper incolerent animæ regiam.
— ? Grégoire de Tours, Vitæ Patrum, c. 1x, in-fol., Parisiis,
1699, p. 1198. —* Vita S. Faronis, c. 11, dans Bouquet, Rec.
des histor. de la Gaule, τ. xx, p. 502. —* Vita Ragnoberti, dans
Acta sanct., jun. t. 11, p. 694. — # Vita Arnulphi, ©. 1v, dans
Mabillon, op. cit., t. 11, p. 150. — * Vita Licinii, dans Bou-
quet, op. cit., τ. 111, p. 486. — τ Vita Austregisili, dans Bou-
quet, op. cit, t. xx, p. 467. — " Vita Sigiranni, ©. 1, dans
Mabillon, op. cit., t. 11, p. 432-433. — * Lex Burgund., tit.
LXXX VIN, τ. 1; Lex Ripuar., tit. Lxxx1r; cf. Naudet, De l'état
des personnes en France sous les rois de la première race, dans
ÉCOLE
1810
de Dagobert, in equs aula nutrilus ©, Saint Didier et ses
deux frères Rusticus et Syagrius sont appelés les « nour-
ris » de Clotaire II #, Dans l'Hisloria epilomala, Gogon
est « nourri » de Chrodinus; ce futur maire du palais
s’annonçait vorace et mangeait déjà à deux râteliers,
car nous le trouvons mentionné comme « nourri » du
roi : Transobadus presbyler.… qui filium suum cum
Gogone, qui tunc regis erat nutritius, commendaverat #.
Ailleurs, dans une énumération que Grégoire de Tours
fait des fonctionnaires du palais, on retrouve les nu-
trilii officiellement cités : Comitibus, domeslicis, majo-
ribus atque nutritiis vel omnibus qui ad evercendum ser-
vicium regale erant necessarii 5. M. Vacandard voit
dans ces nutrilii quelque chose dans le genre des «pages»
de la royauté mérovingienne. C'était une extension de
la domesticité et il est curieux de songer que ceux qui
s’imposaient cette sujétion y voyaient un sujet d’or-
gueil. Leur appartenance n’était que dépendance: loin
d’en souffrir, ils s’en vantaient; cet esprit a persisté
longtemps : La Bruyère « était » à M. le prince, Florian
«était « au duc de Penthièvre, ils vivaient dans la fami-
liarité plus ou moins condescendante d’un prince ou
d’un grand seigneur, escomptaient ses largesses, s’ar-
rangeaient de ses humeurs, se soumettaient à ses fan-
taisies, recevaient ses gratifications, faisaient carrière
dans son sillage et quelquefois fortune à ses dépens.
L'école des pages, car, si on tient au mot d'école, c’est
le qualificatif qui s’y applique le plus justement, ressem-
blait donc à un lointain modèle de l’ « Académie » où la
noblesse de cour allait apprendre l'équitation, les
armes, la danse, les bavardages et les scandales. C'était
l'aspect pimpant, il y avait un aspect plus sérieux :
préparation aux carrières publiques, soit domestiques,
soit politiques, soit militaires. On peut faire si mince
la place des lettres que le plus sûr est de n’en pas parler.
Au sortir des bancs de l’école, les auteurs sont des im-
portuns auxquels il est de bon goût et peut-être de bon
calcul de fausser compagnie pendant quelques années.
On y revient toujours et plus tôt qu’on ne pense.
Nous avons reconnu dans ces jeunes palatins, nourris
à la cour, un groupe dont il serait bien impossible de
fixer l'importance, laquelle ἃ dû varier, mais dont l'in-
stitution a porté le nom de scola. Fortunat décrit les
occupations et les plaisirs de Gogon, maire du palais
d’Austrasie; à la chasse il met en fuite les sangliers, à
la cour il rassemble autour de lui la scola, qui l'écoute
et l’applaudit :
Sive palalina residel modo lætus in aula,
Cui schola congrediens plaudil amore sequax ".
Ce mot scola se retrouve sur quelques monnaies mé-
rovingiennes. Mais « si beaucoup de légendes de mon-
naies mérovingiennes sont difficiles à interpréter, il n'en
est pas qui le soit plus que celle-ci : Zn scola fit, et autres
analogues. Quelle est cette scola ainsi mentionnée sur
les monnaies? Il s’agit de la schola palatina, cela n’est
pas douteux, puisque sur certaines monnaies nous trou-
vons réunis les mots palatium et scola, puisque aussi un
même monétaire, par exemple Elegius, signe des es-
pèces pour le palatium et pour la scola. Mais qualifier
de palatine cette scola, ce n’est rien dire; le caractère de
les Mém. de l'Acad. royale des inscr. et belles-lettres, t. Vin,
p. 419.— 1° Grégoire de Tours, Historia Francorum epilo-
mata, 1699, cap. LVIIt-LIX.—# Vila Sigiranni, ce. τ, dans Ma-
billon, op. cit., t. 11, p. 432. — * Vita Wandregisili altera,
c. vi, dans Mabillon, op. cit., t. 11, p. 536. — # Vita Desiderii,
ce. 11, P. L., t. LXXXVI, col. 220. — " Grégoire de Tours,
Hist. Francorum, édit. Omont, 1. V, ©. XLVI, p. 190. —
15 Jbid., 1. IX, ©. xxxvr. — ‘* Fortunat, Poem., VII, 1v,
vers 25-26, dans Monum. German. hist, Script, p. 156.
Pour schola avec un autre sens que celui d'école, cf. S.
Avit, Epist., xLvIr, édit. Peiper, p. 82; Maassen, Conc. ævi
merov., dans Mon. Germaniæ hist., Concil., 1893, t. 1,
p. 126 : Conc. Turonense, 567, can. 15.
1811
cette institution n’en est pas, ainsi, plus déterminé 1. »
Diverses explications ont été proposées. Selon l’un,
palatium et scola sont identiques, le premier mot dé-
signe la résidence, le second désigne le personnel ?;
selon l’autre, scola s’applique à l’ensemble des jeunes
gens élevés au palais ὃ. Ceux-ci portaient le titre de sco-
lares, car quelques monnaies nous laissent lire : Scolare,
Escolare, Iscolari; d’autres, frappées, d’après leurstyle,
à Paris et avec le nom d’Éloi, nous donnent tout en-
semble les légendes : Palati mon(eta) et Escolare.
Du Cange avait pressenti la solution à donner au pro-
blème de la scola du palais mérovingien en relevant un
texte resté d’ailleurs inaperçu depuis lors jusqu'à un
travail paru à une époque récente 4. Il s’agit d’un pas-
sage de la Vita sanclæ Aldegundis, abbesse de Mau-
beuge, morte vers 684. Cette Vila est l'ouvrage d’un
contemporain, qui a pris soin de dresser l’arbre généalo-
gique de la sainte. Au nombre des parents d’Aldegonde,
il cite deux de ses oncles, du nom de Gondeland et de
Landry, qui furent maires du palais, le premier sous
Clotaire II et Dagobert Ier 5, le second probablement
sous Chilpéric et Frédégonde ‘. Or ces personnages rem-
plirent au palais les fonctions de chef de légion ou scola;
voici le passage en question : Duorum quoque avunculo-
rum ejus Gundelandi et Landrici nomina præfiximus,
qui primalum pugnæ islius regionis tenuisse memoran-
lur, quas Græci scholares, nos quoque bellatores vocamus.
Dans cette phrase regionis est une faute certaine pour
legionis; d’où il découle qu'il existait au palais des rois
francs une légion composée d'hommes que les Grecs
dénommaient scolares et les Mérovingiens bellatores ;
cette légion eut pour chefs successifs les deux maires du
palais Landry et Gondeland.
Qu'’étaient les scolares grecs ou byzantins? Du Cange
les définit ceux qui in scolis palatinis militabant et in
aula imperaloris custodiam excubabant; c’étaient, en
somme, les protectores ou protectores domestici qui,
réunis enscolæ, formaient la garde particulière de l’em-
pereur ἡ. Ce nom de scola leur est appliqué à partir du
iv siècle ἡ. D’autre part, à la cour des rois francs, il y
avait un corps de guerriers qui correspondaient aux
protectores, qui même en portaient le nom : les « antrus-
tions », ceux qui avaient juré au roi {ruslem et fidelita-
tem, protection et fidélité. Car l’on sait que {rustis signi-
fie aide, protection. Ces guerriers d’élite tiraient leur
nom de la frustis qu’ils devaient au roi, et non pas,
comme on l’a cru longtemps, de celle qu'ils recevaient
de lui. Ainsi la « légion » franque, que le biographe de
sainte Aldegonde compare aux scolares byzantins, ne
peut s'entendre que du corps des antrustions. Cette
explication tire une force nouvelle d’un passage du
moine de Saint-Gall 5: Zpsisquoque manducandi finem
facientibus, militares viri vel scholares alæ reficiebantur ;
ici, l'expression militares viri a pour synonyme scolares
alæ. Enfin, de même que les scolæ de l'empire étaient
placées sous les ordres du magister officiorum, de même
la scola mérovingienne dépendait probablement d’un
officier analogue, le maire du palais, comme semblent
l'indiquer et les vers de Fortunat cités plus haut et la
Vila S. Aldegundis, car ce Gondeland qu’elle nous pré-
sente comme chef des scolares, d’autres textes nous le
montrent maire du palais. Il faut donc admettre que le
1 M. Prou, La « scola » mérovingienne, dans Bull.de la Soc.
nat. des antiq. de France, 1893, €. τὰν, p. 162. — 3 Ponton
d’Amécourt, Monnaies de l’école palatine, dans Annuaire de
la Société française de numismatique, 1885, L. 1x, p. 258-281.
— ? M. Prou, Calalogue des monnaies françaises de la Biblio-
thèque nationale. Les monnaies mérovingiennes, in-89, Paris,
1892, Introduction, p. 1.. — * H, Brunner, Die Antrustionen
und der Hausmeier, dans Zeitschrift der Savignu-Stiftung
ἃν Rechtsgeschichte, 4888, τ, 1x, part. 1, German. Abtheil.,
p. 210-213. — * La seconde Vila de la sainte dit de lui :
Gundelandus majoris domatus dignitatem administrans exer-
cuit; cf. Brunner, op. cil., p. 213. — ‘ Eralque eo tem-
ÉCOLE
1812
mot scola, dans un certain nombre de textes de l’époque
franque, désigne le corps des antrustions.
Ceux-ci portent encore un autre nom, celui de bella-
lores. Les auteurs et les notaires n’employant jamais le
mot antrustiones, on peut en conclure qu'il était peu
usité et remplacé par quelque autre. La loi salique:et la
loi ripuaire le remplacent par une circonlocution: qui in
truste dominica est. Dans Beowulf et les lois anglo-
saxonnes, les comiles s'appellent thegnas (comparer
degen ou swertdegen).En vieil allemand, degenéquivaut
à miles ou même à defensor, sens analogue au mot an-
trustio. On peut donc admettre que ce sont ces der-
niers que la Vita désigne sous le nom de bellatores.
« M. d’Amécourt voyait dans scola un synonyme de
palatium. Entre autres arguments, il faisait valoir que
trois monétaires, Éloi, Ingomar et Ragnomaire, avaient
frappé des monnaies dont les unes portent Moneta
palatii ou In palalio et les autres Zn scola. Simple pré-
somption et non pas preuve. On conçoit facilement, en
effet, qu’un même monétaire ait frappé des pièces pour
le roi — celles qui portent la seule mention du palais
— et d’autres pièces pour les antrustions, celles à la
légende 7n scola?®.» Sur des pièces portant Moneta pala-
lii (n°5 700 et 701 de la Bibliothèque nationale) on liten
outre le mot escolare, par exemple : Palati moneta esco-
lare. On a proposé de voir dans les syllabes re et ri une
abréviation de l’adjectif regia ou rigia, ce qui donne :
Palati monela scola (ou escola) regia (ou rigia)"!, c'est-à-
dire : monnaie du palais frappée pour le corps des an-
trustions. Ceci n’est rien de plus qu’une conjecture.
En l’état de nos connaissances, on ne peut répudier
absolument l'interprétation qui fait d’escolare un adjec-
tif. Mais un passage de Grégoire de Tours nous montre
que la scola d’un évêque était ce qu’on appellera plus
tard sa familia, l'ensemble des personnes attachées
à son service, chargées de l'aider dans son administra-
tion ecclésiastique. On a pu désigner par le même mot
l'entourage du roi, les officiers de sa maison E. IH y a
plus : dans une lettre des évêques de Reims à Louis le
Germanique, on nous explique pourquoi la maison
royale est appelée scola : Et ideo domus regis scola diei-
lur.
Ainsi, quand il s’agit du palais des rois francs, scola
peut désigner tantôt le seul corps des antrustions, tan-
tôt tous les palatins; le premier sens, originaire, étroit
et technique ; le second, dérivé, large et usuel 13,
La scola des bellatores francs formait en tout cas une
sorte de troupe d'élite, comparable aux scolares grecs
ou aux proleclores latins; elle avait pour commandant
le maire du palais, dont ce n’était pas la seule préroga-
tive, puisque, outre les bellatores, il dirigeaitet gouver-
nait tous les autres fonctionnaires. Serait-il surpre-
nant que l’ensemble de ses subordonnés ait fini par
prendre, dans le langage usuel, le nom de scola, primiti-
vement réservé aux bellalores? Geux-ci étaient incon-
testablement les plus notoires, puisqu'ils étaient les
compagnons de guerre du roi, d’où leur nom de comiles.
Il en pouvait reiaillir un lustre qui n’était pas pour
déplaire à de pacifiques bureaucrates et un crédit qui
était fait pour leur sourire. Les comtes, comiles, ne sont
plus seulement les compagnons du roi, mais de lointains
administrateurs chargés de l'administration des cités;
pore post Landericum Gundolandus majorem domus, ete,
cf. Liber historiæ Francorum, édit. Krusch, c. XL, p. 810.
— ? C. Jullian, De protectoribus el domesticis Augustorum,
in-8°, Paris, 1883 5" Ammien Marcellin, 1. XIV, €. vn,
9; 1 XXVI, c. v, 3; Code Théodosien, 1, VI, tit. xXx1IV, leg.
1,3;1. VI, tit. xxv, lex 1; Code Justinien, 1, I, tit. ναι, lex 25,
n.3;1. XII, tit, xvur, lex 2; Brunner, op. cil., ἢ. 211. — ! De
geslis Karoli, 1. I, e. χα, dans Monum. Germ. hist, Scripl,
τ. 11, p. 736. — 10 M. Prou, dans Bull. de la Soc. nat, des
antig. de France, 1893, p. 164. — :1 M, Prou, Catalogue,
Introd., p. 4. — # Grégoire de Tours, ist. Francor., 1. X,
€. XXVI, — # M, Prou, dans Bullelin, p. 165,
ἔ
ἰ
ir me
1813
Σ
de même les mots miles, mililia, s'appliquent à de
débonnaires serviteurs du palais qui « militent » sur le
mode le plus pacifique dans l'administration, comme
nous l’avons vu par la Vita Hermelandi : Parentes au-
tem ejus videntes eum litterarum doctrinis magna ex
parte instruclum regalibusque militiis aptum, ab scolis
eum recipientes regiam introduxerunt in aulam : aque
régi Francorum eum cum magno honore militaturum
commendaverunt, qualenus per tramitem militiæ ad
debitum progenitorum perveniret honorem*. C’est donc
à tout l’ensemble des fonctions de la cour que s’appli-
quaient parfois les mots militabant, militia ", et le maire
du palais était le chef de cette mililia aussi bien que du
corps des bellatores. Qu’on ait, par suite, désigné tous
les subordonnés du major domus par le nom de scola,
primitivement réservé à un corps spécial de fonction-
naires dont il était le chef, il n’y aurait pas lieu d’en
être surpris. L’école des pages a, pendant un temps,
porté elle-même le nom de scola,mais au sens général.
Il est cependant remarquable que les historiens, les
hagiographes qui signalent l’entrée des jeunes gens de
grandes familles à la cour n’emploient jamais le mot
scola pour désigner le groupe ou l'institution qui les
agrège. Le terme communément usité est aula*. La
Vila Hermelandi va plus loin, elle met en opposition
l'école, scola, d’où sort le jeune homme et la cour, aula,
où il entre : ab scolis eum recipientes regiam introdute-
runt in aulam. Bref, si scola ou plutôt scolæ de l'époque
franque s'applique parfois aux écoles littéraires #, on ne
trouve pas d'exemple qu l'institution dès nutritii, des
“pages» de la cour, ait été désignée sous ce nom. Le
texte cité de Fortunat nous montre Gogon, maire du
palais d'Austrasie, se livrant à la chasse en forêt, au
travail du cabinet avec son collaborateur Loup et sié-
geant en pleine cour,entouré de la scola. Il n’est guère
admissible que le poète compare les rudes chevauchées
et les sages ordonnances de la vie d'un homme public
avec la chétive occupation de présider aux ébats d’une
troupe de jeunes gens destinés à des charges militaires
et administratives. La scola qui entoure le maire du
palais et lui prodigue ses flatteries, c’est toute l’armée
d'officiers, d'employés, de commis, de serviteurs qui
remplissent le palais, c’est-à-dire la totalité des fonc-
tionnaires mérovingiens. Il faut donc perdre l’espoir de
retrouver l’école impériale dans l’école du palais méro-
vingien 5.
… XXIV. Les PROFESSEURS. — Nous venons de voir que
scola pouvait désigner l’assemblée du palais et sco-
lares désigne « tantôt le corps des antrustions, tantôt
l’ensemble de tous les palatins». D’autres termes: ma-
gister 5, præceptor ?, sont employés par les hagiogra-
phes, maïs pour désigner le maître qui enseigne l’alpha-
_bet ou le catéchisme.
“Ces humbles maîtres étaient eux-mêmes rares :
à Vita Hermelandi, c. x, dans Mabillon, op. cit., t. 111 a,
Ῥ. 384-385. — : Jbid., c. 1x1, p. 385: in aula commorans
regia, ex lirunculo perfectus ila effectus est miles, ut rex
eum principem constitueret pincernarum. — ὃ Vita Lan-
deberti, c. 171, dans Mabillon, op. cit., t. 111 à, p. ΤΌ. —
» Vita Chlodulfi, c. mx, dans Mabillon, op. eit., t. 11, p. 1044. —
BM: Roger, op. cit, p. 93-96. — ‘ Vila Eptadii, 2, dans
Script. rer. merovingic., édit. Br. Krusch, t. 111, p. 187. —
2 Vita Licinii, 1, dans Acta sanct., feb. t. 11, p. 672; Vita
Arnulphi, 3, dans Script. rer. merovingic., t. 11, p. 433. —
Grégoire de Tours, Hist. Franc, \. VI, ©. XXXVI. — ? Pro-
fert se litterarum esse doctorem, promiltens sacerdoli, quod si
eipueros delegaret, perfectos hic in litteris redderet.—?° Appen-
dix ad diptychon Leodiense, in-4°, Leodii, 1660, p. 4. —
» Ile désigne sous le titre de codex cœnobii D. Maximini.
ΤΊ s'agit d’un manuscrit de l’abbaye de Saint-Maximin de
Trèves. Nous n’avons pu en retrouver la trace. Il était déjà
perdu lorsque les livres de Saint-Maximin furent, par ordre
de Napoléon, mis dans la Bibliothèque municipale de Trèves.
—%Millemont, Histoire des empereurs, t. v, p. 665.— 9 D. Ri-
νεῖ, Histoire littéraire de la France, t. 111, p. 21, p. 173. —
ÉCOLE
1814
nous en trouvons la preuve dans un passage de Gré-
goire de Tours # : il raconte que l’évêque de Lisieux
Ætherius choisit, pour instruire ses clercs, un person-
nage étranger qui réunissait tous les vices. Quand
l’évêque lui confia cette charge, il connaissait l’indi-
gnité du clerc dont il avait payé la rançon; maïs il était
trop content de rencontrer un homme capable d'en-
seigner les lettres *, pour être arrèté par des scrupules.
« Tout joyeux, il réunit les enfants de la ville et 165 lui
confia. » Bien plus, quand ce maître peu recomman-
dable fut tombé dans de nouvelles erreurs, l’évêque ne
lui en continua pas moins sa confiance. A la fin, le clerc
s’enfuit, après avoir tenté d’assassiner son bienfaiteur.
Ce récit nous paraît significatif : on ne s’expliquerait
ni le choix ni la patience d’Ætherius, si la rencontre
d’un maître n’avait pas été considérée, à cette époque,
comme une bonne fortune d’une extraordinaire rareté.
« Le seul professeur de lettres dont il soit question est
Félix, qui aurait enseigné à Clermont vers le milieu
du vie siècle. Dans son isolement il a pris une grande
importance; or il y a tout lieu de croire que ce Félix
n’a jamais paru en Auvergne et que son enseignement
est une pure légende due à une erreur de lecture. Le
premier qui en ait parlé est Wiltheim . Lisant dans un
manuscrit de Martianus Capella * Ja suscription :
SECVRVS. MELIOR. FELIX. V. SP. COM. CONSIST.
RHETOR.VRB.ARV.,etc..ilen a conclu que Félix avait
été rhéteur d’Arverna, c’est-à-dire de Clermont, et il se
félicite d’avoir enrichi l’histoire de cette ville d’un nom
jusqu'alors inconnu. Tillemont ἃ recueilli le fait??; sur
la foi de ce dernier, dom FRivet a introduit Félix dans
l'Histoire littéraire , et, depuis lors, son nom a été
souvent invoqué en preuve que la rhétorique était
enseignée en Gaule au vie siècle :#, Securus Melior (ou
Memor) Félix nous est connu: on lui doit des recen-
sions d’'Horace et de Martianus Capella. Le fait est
mentionné dans huit manuscrits d'Horace # et dans
trois manuscrits de Martianus Capella7. Tous lui
attribuent la même qualité: Félix, rhéteur ou orateur
de Rome. Le codet cœnobii D. Maximini. consulté
par Wiltheim, reproduit exactement. sauf pour le mot
R remplacé par ARV.. la souscription des manuscrits
de Martianus Capella. Il y est dit que le rhéteur Félix
corrigea le text de Martianus avec l’aide de son élève
Deuterius, près de la porte Capène, sous le consulat de
Paulinus 15, le jour des nones de mars. Ces indications
ne laissent aucun doute sur le titre de Félix; on ne
s’expliquerait pas qu'enseignant à Rome, il se soit
appelé «rhéteur des Arvernes ». Il est évident que
tous ces manuscrits dérivent d’un même exemplaire,
et que le nom de Félix s’y trouvait suivi des mots
rhetor Romæ 15. L'erreur de Wiltheim provient de ce
qu’il ἃ mal lu, ou de ce qu’il ἃ eu entre les mains une
mauvaise copie. Un passage de Grégoire de Tours ἃ
᾿ Ἐς Ozanam, op. cil., p.481, note; B. Hauréau, Histoire de la
philosophie scolastique, t. 1, p. 25; Fauriel, Histoire de la
Gaule méridionale, t. 1, p. 416, conservent à Félix son attri-
bution de professeur à Clermont.— :* W. Teuffel, History
οἱ Roman literature, transi. by L. Schwabe, in-S°, London,
1900, n. 240, 6; n. 452, 6.— 1% Ε΄, Chatelain, Paléographie des
classiques latins, t. 1, p. 24, note; Jahn, Ueber die Subscrip-
tionen in den Handschriften rômischer Classiker, dans
Sitzungsberichte, Leipzig, 1851, t. 11, p. 354; Ο. Keller,
Epilegomena zu Horaz, p. 415-785. 1? Cf. édit. Eyssen-
hardt, p. 27. La suscription se trouve dans le Bambergensis,
le Reichenauensis, le Darmstattensis et le ms. que Wiltheim
a consulté. — :° 1] y eut deux consuls de ce nom en 498 et
en 534, Jahn, ὁ}. cit, p. 353, identifiant Deuterius avec le
maître du même nom qui nous est connu par Ennodius,
Epist., 1, 19, estime que Deuterius n’a pu être l'élève de
Félix en 534. Mais il n’est pas évident que le Deuterius d'En-
nodius οἵ celui de Félix soient le même personnage. —
ἐν De même dans les manuscrits d'Horace : … conerente mühi
magistro Felice, oratore urbis Romæ, et le sarcophage de
FI. Magnus.
1815
contribué à accréditer cette légende !. Comme il y est
dit qu’on se servait en France de Martianus Capella, on
a été trop porté à admettre que son principal éditeur
avait enseigné dans ce pays. Ce rapprochement ne vaut
pas une preuve et nous croyons qu'il faut enlever à
Clermont la gloire d’avoir possédé, au vie siècle, un
rhéteur aussi célèbre ?. »
XXV. LES OUVRAGES. — Nous n'avons guère le
choix dans cette époque déshéritée que parmi les
débris d’une littérature très dédaignée. Les écrits
hagiographiques offrent cependant un intérêt particu-
lier; de ce fait qu'ils sont destinés à l'édification de la
multitude des laïques bien plus qu'aux clercs, ils nous
donnent l’étiage intellectuel du temps. Parmi ces Vies
de saints évêques mérovingiens nous avons conservé
celle de saint Droctovée, premier abbé de Saint-
Germain de Paris. Cette biographie a été publiée pour
la première fois par dom Mabillon, un extrait fut donné
par dom Bouquet et, plus récemment, M. Br. Krusch
en a donné une édition manipulée à sa fantaisie dans
dans les Passiones vilæque sanclorum ævi merovingici.
Avant cette dernière éditien, Charles Lenormant avait
attiré l'attention sur cette Vila, attribuée à Gislemar,
moine du 1x° siècle, postérieur de trois siècles au per-
sonnage dont il retracait la vie. Ch. Lenormant s'était
posé cette question: « De quels matériaux Gislemar
a-t-il fait usage? ; Et pour y répondre, il s’était engagé
dans des recherches ingénieuses et solides, dont les
résultats subsistent : nous les exposerons à l'instant.
M. Krusch survint et, en un latin macaronique, déclara
qu’il n’en était rien et se garda prudemment d’admi-
nistrer ses preuves : Vir enim doclissimus cum Vitam
sermone rhylhmico compositam esse perspiceret, neque
compertum haberet, idem dicendi genus in his scriptis
tam communem esse quam sint capilli in capite, carmen
qguoddam barbarum sæc. VI repperisse sibi visus est
idque stalim restaurabat… ratiocinatio C. Lenormant
quamwis doctissima recla Lamen esse non potest. C’est un
verdict! Heureusement, il est du nombre de ceux qui
n'embarrassent guère que celui qui l’a rendu.
TEXTE DE GISLEMAR
ÉCOLE
1816
Sous l'uniforme prose du moine Gislemar se cache
un ouvrage littéraire qu'il a défiguré de son mieux, sans
parvenir cependant à le rendre entièrement méconnais-
sable. L’attention de Ch. Lenormant fut éveillée par
la présence d’un panégyrique pompeux du roi Childe-
bert inséré dans la Vie de l’abbé Droctovée®. Or, les
hagiographes contemporains se montrent généralement
sobres de louanges à l’égard des rois de leur époque;
quant à Gislemar, il n’avait pas l'ombre de raison de
réhabiliter la mémoire d’un prince flétri pour ses
cruautés. Frappé du retour fréquent des mêmes asso-
nances, l’'emphase des expressions mit Lenormant sur
la voie; il reconnut des rimes, puis des divisions mé-
triques ; en fin, il parvint à restituer presque sans chan-
gements une suite de strophes en latin barbare, renfer-
mant, avec l’éloge de Childebert et le récit de l’éléva-
tion de saint Germain au siège épiscopal de Paris, la
narration de la campagne de Childebert en Espagne et
la description de l’église de Saint-Vincent, qui fut plus
tard Saint-Germain-des-Prés. Pour arriver à ce résul-
tat, il avait suffi d’écarter ce que Gislemar avait intro-
duit du sien et de rétablir l’ordre des mots du poème,
souvent interverti. La coupe du poème conservé dans
la Vie de saint Droctovée est, autant qu’on en peut
juger, celle de petites strophes de quatre vers, ayant
chacun huit syllabes à rimes croisées ; le second et le
quatrième riment constamment : il y ἃ plus d’irrégu-
larité dans la rencontre des assonances du premier
et du troisième vers. Quelquefois, dans toute une
strophe, les vers n’ont que sept syllabes au lieu de
huit. Deux fois l’auteur a prolongé ses strophes d’un
cinquième ou d’un sixième vers. À plusieurs reprises
aussi, la série des strophes octosyllabiques se trouve
interrompue par des alexandrins, dont quelques-uns
riment deux fois, à la césure et à la fin des vers.
C’est une rare bonne fortune que de pouvoir rencon-
trer un exercice qui, pour n'être pas, à proprement par-
ler, un exercice d'école, n’en donne pas moins le niveau
de ce qu’on produisait et de ce qu’on entendait encore
dans les écoles.
TEXTE PRIMITIF.
(Les mots en caractères romains sont des additions de Gislemar.) οὐ τ νον ως, σέ
Illo in tempore Francigenum regnum Childebertus rex inclytus sua
tenebat ditione, qui torrens pulcritudinis fonsque præcipuæ ubertlalis.
speculum eliam extilit pielalis el æquitalis. Recolens etenim viri sapientis
dictum quod redemptio viri propriæ divitiæ sunt,
non pluris habuit thesaurizare copiosum censum gazarum, quam illum
distribuere in usus egenorum.
Christo igitur erat subdilus, hostibus ereclus, christicolis carus, per fidis
invisus.
Humiles autem sibique parentes exallabal, prolervos alque rebelles forti
dextra proterebat.
Religiosisetiam Christoque sinceriler famulantibus, nonseut principem
el dominum, quin magis exhibebat ceu fidelissimum famulum
Huic ilaque cum non forluilu, sed, ut creditur, polius superno nulu
Germanus beatissimus occurrisset aliquando,
Qui lorrens pulcriltudinis
Fonsque præcipuæ uberlalis
Speculum eliam exstilit
Pielalis* οἱ æquilalis.
Non pluris habuit thesaurisare
Copiosum censum gazarum
Quanm illum distribuere
. in usus egenorum. [ereclus,
Christo eral subdilus, hostibus
Christicolis carus, perfidis invi-
Humiles sibi parentes [sus :
RU ὁ exallabat,
Protervos alque rebelles
Forti dextra proterebal.
Sinceris Christi famulis
Non principem et dominum
Quin se magis exhibebat
Fidelissimum famulum.
Huic ila cum non fortuilu,
Sed polius nulu superno,
Germanus bealissimus
Occurrissel aliquando,
1 Grégoire de Tours, Hist. Franc, 1. X, ©. ΧΧΧΙ.
2 M. Roger, op. cit., p. 98-100. — ? Vila S. Droclovei abba-
tis, dans Mabillon, Acta sanctor. ord. S. Benedicti, in-fol.,
Parisiis, t. 1, p. 252-257; Acla sanct., Antverpiæ, mart.
τ 11, p. 33-40; Bouquet, Recueil des historiens de la France,
in-fol., Paris, 41, τ, 11, p. 436; Ch. Lenormant, Restitulion
d'un poème barbare relatif à des événements du règne de
Childebert I°', dans Bibliothèque de l'École des charles,
1839, 1.1, p. 321-335; Br. Krusch, Passiones vilwque
sanclorum ævi merovingici et antiquiorum aliquot, dans
Monumenta Germaniæ historica, 1896, 1, 111 p. 536-543. —
“Ici pielatis paraît compter pour trois syllabes : ie forme
diphtongue comme io dans copiosum (v. 6) et uæ dans præ-=
cipuæ (v.2). Ailleurs, et dans les mots semblables, iln'en
est évidemment pas de même: c’est là une des grandes irré-
gularités de notre poète.
ÉCOLE
ejusque sanctitatis præconium allollerel populi multiludo, princeps
erenissimus jocundatus in Domino, sanclum virum præsulalu Parisiacæ
sedis sublimavil illico.
Decesserat enim nuperrime Eusebius episcopus civitatis prædictæ.
Fil inde permaximum tripudium ecclesiæ, quæ tali se cernebat dona :
Gratulabatur plebeia turba quæ ali rectorifuerat commissa. Felix plane
Lulelia, quæ dum nites Dionysii macarii gloria, hac eliam ditaris prelio-
sissima gemma.
Procedente igitur tempore, Childebertus Hiberorum regnum petiit
cum valida expeditione, juncto sibi Chlothario fratre, qui Cæsaraugus-
Lam civilatem aggressi, undique eam vallarunt valida manu militari.
At cives urbis obsessi, cum non quirent tantæ resislere multitudini,
indicto jejunio sibi, induli etiam ciliciis, cum lunica beali Vincenlii
marlyris ejusden civitatis olim archidiaconii, cum hymnodiis circuibant
muros οἱυϊίαι 15...
Hostes ignari quod obsessi agerent, dum eos civitatis muros processio-
liter circuire viderent, pulabant quod aliquid maleficii perpetrarent ;
apprehensumque unum de civibus, cæperun{ quid hoc essel perquirere
᾿ Qui ait: Tunicam beali Vincenlit, inquit, deporlamus, et ul nobis
saneli martyris precibus miserealur Dominus, flagitamus.
Quod cum relatum essel regi piissimo, flexus ad misericordiam pectore
mitissimo,
ἃ Cæsaraugustanis accipiens stolam sanctilevitæ et martyris in munere
. gralissimo, una cum fratre se reddidit genitivo solo.
| Veniens igilur Parisius in suburbii loco, qui olim nuncupabalur Luco-
Licius, in honore beati Vincentii ecclesiam acceleravitconstruere propensius.
p
Oppresserat vero idem rex inclytus dudum Amalricum regem Go-
ΠΟΤῈ ΠῚ causa sororis, quam isdem Amalricus cum consensu amborum
fratrum, Childeberti videlicet et Chlotharii, in matrimonium junxerat :
cum esset arianæ sectæ, dum regina venerabilis frequentaret limina
catholicæ ecclesiæ, eam vir suus diversis contumeliis afficiebat quotidie.
Quem, ut prælibavimus, rex christianissimus opprimens bellico jure
« recepla sorore ex Toletana urbe quam isdem Amalricus sedem habebat,
asporlavil crucem auream pretiosis gemumis redimilam nec non ex opere
Sal omonis, ut fertur, {riginta calices, quindecim patenas, viginti quoque
évangeliorum capsas,
À Strophe en vers de sept syllabes. — * Le début manque. — * Autre lacune.
+
*
*
+
-
1818
Ejusque cum præconium
Atlolleret multitudo
Princeps....… serenissimus
Jocundatus in domino,
Sanclum virum præsulatu
tn sublimawil illico.
Fil inde permazimum :
Tripudium ecclesiæ
Quæ lali se cernebat
Donatam antistite.
nee gratulabatur plebeia turba,
Quæ tali reclori fuerat commissa.
Felix plane Lutetia, {gloriaæ
Quæ dum sancti nites Dyonisi
Haceliamditaris preliosa gemma
Cæsarauguslam aggressi
Civitatem | devenerunt 3].
Quam valida militari
Undique manu vallarunt.
Al cives urbis obsessi
Cum non quirent resistere
Indiclo jejunio sibi,
Εἰ induli ciliciis,
. - .cum lunica beali
Vincentii marlyris.
Ε . muros cum hymnodiis
Circuibant civitatis.
hostes ignari
— . quid obsessi agerent
Aliquid maleficii
Putabant quod perpetrarent.
Cœperant. quid hoc esse
Perquirere atlentius.
« Tunicam, inquit, beali
« Vincentii deportamus,
« Ut nobis precibus sancli
« Miserealur Dominus. »
Quod... cum relatum essel
Regi [nostro] piissimo,
Flexus ad misericordiam
Pectore mitissimo,
Accipiens slolam martyris
In munere gratissimo,
Una cum fratre reddidit
Se... genilivo solo.
Veniens igilur Parisius,
…. in suburbii loco,
Qui vocatur Lucoticius,
Ecclesiam acceleravit
Construere propensius.
Ecclesiæ catholicæ,
Eam vir contumeliis
Afficiebat quotidie.
Quem rex christianissimus
Opprimens bellico jure,
(Cum recepissel sororem)
Ex Toletana({norum ?) urbe,
Asportavit (retulit?)} auream
Crucem preliosis
Gemmis redimitam
Ex opere Salomonis,
XXX calices, X V patenas,
Evangeliorum et XX capsas,
1819
distribuere polius quam retinere in proprios usus.
«
Gratia igitur vivificæ crucis ecclesiam sanctissimi martyris, ubi ipsum
cum aliis pretiosissimis ornamentis delegavit, in modum crucis ædificare
disposuit.
Cujus basilicæ opus mirificum describere nobis videtur superfluum :
qualiter scilicet distincta fenestris, quibus pretiosissimis marmorum fulla
columnis, quove modo crispantle camera compla auratis laqueariis,
necnon parieles, ul Christi decebat aulam, quo decore nilebant pictura
ÉCOLE
quæ omnia, ul vere princeps Christo omnino devotus, maluil ecclesiæ
aurei coloris, stralo inferius pulchro emblemale pavimenti.
Tectum vero ipsius basilicæ, adprime deaurato cupro ære, repercussum x
solis jubare, sic flammigero rutilabat fulgore, quatenus intuentium aciem
reverberarel nimia claritudine.
Ce poème n’est ni meilleur ni pire que ceux dont
s’accommodaient les hommes du vie siècle. Fortunat
nous ἃ conservé les noms de plusieurs professionnels
tous parfaitement ignorés et, sans doute, très dignes de
l'être. Comme le Dynamius de Marseille ?, le Jovinus ἢ
ou Bertechramm ὃ qu’il élève aux nues et le roi Chil-
péric 4. Ce dernier nous est connu par une remarque
maligne de Grégoire de Tours. Chilpéric se piquait
d’érudition, de théologie, ajoutait des caractères grecs
à l’alphabet latin et même composait des vers ὅ.
L’évêque de Tours, qui avait eu beaucoup à se plaindre
du prince, s’est acquitté envers le versificateur. Le roi,
nous dit-il, composait en effet des vers latins quoiqu'il
ne possédât pas la moindre notion de prosodie 5. Le
poète Bertechramm n'était pas en meilleure posture,
puisque Fortunat lui-même est obligé de reconnaître
qu’on rencontrait parfois des fautes de versification
dans ses ouvrages, que certains vers avaient un pied de
trop 7. Dynamius ἃ laissé une Vie de saint Maxime,
dont la préface présente les excuses de l’auteur sur la
rusticité de son style‘. La précaution n'est pas super-
flue. Quelques autres ne méritent même pas une men-
tion, mais de leurs piètres ouvrages nous tirons une
indication utile sur l’état des études et des écoles du
temps. ἃ défaut de renseignements directs, ceux-ci
ont leur valeur et ne pouvaient être négligés.
XXVI. GRÉGOIRE DE Tours. --- « Grégoire de Tours
a peint son âme et son monde dans un écrit informe et
précieux. Cet écrit vit encore et nous touche ὃ », il fait
plus que cela, il nous instruit sur la société et sur le
niveau intellectuel du vi siècle. Au dire de Fustel de
Coulanges, « Grégoire avait reçu une instruction toute
romaine, celle .des sept arts libéraux, qui se donnait
aux familles riches. 11 connaît et cite volontiers Virgile
et Salluste. Il cite même Pline et Aulu-Gelle. Qu'il
ait eu une instruction très littéraire, comme tous les
jeunes gens des grandes familles de son temps. on s’en
aperçoit dans ses ouvrages. Ceux qui se le sont figuré
« ignorant » et « rustique » ont été dupes de ses affec-
1 Fortunat, Carmen, Vi, 10, v. 57; il s’agit sans doute du
poète Dynamius, f vers 600, auteur d’une Vie de saint
Maxime. — ? Carmen, vai, 42, v. 111 —* Carmen, 11, 18. —
4“ Carmen, 1x, 1, v. 91, 101, 104. — * Grégoire de Tours, Hist.
Francor., 1. V, e. XLV. — " Aimoin, De gestis Francorum,
c. xv1, attribue à Chilpéric une pièce de vers en l'honneur de
saint Germain de Paris (P. L., ἢ, CLxxxvIn, col. 290). Les
vers sont corrects, si bien que Mabillon, Acta sanct. O. S. B.,
t. 1, p. 245, a supposé qu’'Aimoin les avait retouchés. Si
Chilpérie en est l’auteur, il avait donc appris la quantité
1820
* Quod totum, in Christo vere
Princeps omnino devotus
Maluit… ecclesiæ
Distribuere potius
Quam... relinere
... in PTOPTiOS USUS.
* ÆEcclesiam sancti martyris,
Ipsam ubi delegavit,
core in modum crucis
-Edificare disposuit.
* Jlla jenestris distincta,
Marmorum fulta columnis,
Crispante camera compta,
Auralis laqueariis,
* [Pictos habet] parietes,
[516] ut decetaulam Chrisli,
Inferius strato pulchro
Emblemate pavimenti.
Tectum vero basilicæ
Quod æs adprime deaurat,
Solis percussum jubare
Claritudine rutilat
Sic ui oculos fulgore
Flammigero reverberat.
{ations de modestie et d’un artifice de langage fort
usité de son temps 2°, » C’est peut-être aller un peuloin.
De ce que Grégoire tirait de sa mémoire des réminis-
cences portant sur des citations ou sur des mots de
l’époque classique, il ne s'ensuit pas nécessairement
qu'il ait été initié à ces formes grâce à une éducation
purement romaine. Le latin littéraire avait abandonné
au vocabulaire rustique une riche provision de mots
qui continuaient, au vi® siècle, à être usités sans défor-
mation dans la langue populaire en Gaule. Loin d’être
un témoin vivant et irrécusable de la transmission des
écoles romaines sous le patronage des évêques, Grégoire
de Tours ne témoigne en réalité que de sa capacité
personnelle et de son insuffisante formation. Lui-même
ne s’en cache pas et se proclame ignorant; mais on re-
fuse de l’en croire, et, malgré lui, Fustel de Coulanges
et G. Monod assurent qu'il ne faut pas prendre ce qu'il
dit au pied de la lettre. Cependant, le saint homme
fait trop consciencieusement son examen de conscience
pour ne pas mériter d’être cru. Très simplement, 1]
avoue que son maître Avit ne lui apprit en son enfance
ni la grammaire, ni la lecture des auteurs profanes M;
aussi se trompe-t-il sur les lettres et sur les syllabes t?,
il ne distingue pas les genres, confond l'usage et la
syntaxe des prépositions®. Est-il en droit, dès lors, de
parler de son ignorance des lettres #, de la grammaire
et de la rhétorique et de réclamer l’indulgence des
écrivains initiés aux sept arts libéraux? ? Si on per-
sistait à en douter, l'étude des nombreux écrits de
l'évêque de Tours serait là pour fournir la démonstra-
tion claire et évidente de son ignorance grammaticale#,
Ce n’est pas pour se mettre plus à portée de ses lec-
teurs que Grégoire se résigne à écrire en un latin gâté;
s’il avait eu cette préoccupation, la première précau-
tion à prendre était d’épargner à ces lecteurs les mul-
tiples citations de Virgile qu'il va leur prodiguer très
inutilement, car ils ne sont pas en mesure.de les appré-
cier, pas même de les reconnaître au passage. * En
supposant Grégoire capable d'écrire un latin moins
depuis le temps où il montrait ses essais à Grégoire de Tours.
— ? Carmen, 1, 18, v. 15. — " P. L., t. LXXX, col. 33. —
* An. France, À propos du Journal des Goncourt, dans La vie
littéraire, in-12, Paris, 1889, t. 1, p. 89. — 10 La monarchie
franque, p. 2-3. — Grégoire de Tours, Vitæ Patrum, 2,
præf. — % JHistor. Francor., præf. — 15. De gloria confess.,
præf. — % De virtutib. S. Martini, præf. — 15. De gloria
confess., præf. — 1° Ilistor.Francor., 1. X, ©. XXxXI1.— 6.
Monod, Études critiques sur les sources de l'hist. mérovin-
gienne, t. 1, p. 109.
1821
barbare, mais contraint d'employer un langage rus-
tique, pour être compris, on fait d’ailleurs le procès de
ses contemporains. L'Histoire des Francs n’était pas
purement une œuvre d’édification. En l’écrivant, Gré-
goire ne désirait pas atteindre une classe de la société
dont les écrivains anciens ne s'étaient pas inquiétés,
et, chez lui, la peur de ne pas être compris ne pouvait
être attribuée au déplacement des lecteurs. Si donc on
admet qu'instruit lui-même, il ait, par nécessité, usé
d’un langage aussi inculte, on constate en même temps
la culture rudimentaire de l’époque. La vérité est que,
dans son enfance, il n’avait pas appris les sept arts ",
et que, plus tard, au contact d'hommes moins igno-
rants, il lut quelques auteurs classiques. De là les cita-
tions de Virgile, les expressions poétiques dont il par-
sème ses écrits et qui détonnent si étrangement dans
son style 2.» Sa formation littéraire, toute fruste qu’elle
soit, est donc acquise après la sortie de l’école; on peut
juger d’après cela ce qu'il a appris et ce qu'on lui a en-
seigné dans ces écoles. En fait, il n'a guère connu d’une
façon un peu satisfaisante que le seul Virgile. M. Monod
n’en avait découvert que trois citations ὅ, M. Kurth en
a aligné une vingtaine, sans préjudice d’un grand nom-
bre de tournures poétiques d’origine manifestement
virgilienne Δ, et s’est demandé si Grégoire n'aurait
pas appris de mémoire certains passages de l’Énéide
choisis exclusivement parmi les huit premiers chants
del’Énéide, ou plus simplement s’il n’aurait pas connu
ce poème à travers les citations choisies d’une antho-
logie. Mais non, Grégoire a eu une connaissance plus
large de Virgile et a fait des emprunts à presque toutes
les parties deson œuvre. Ils’inspire de Salluste deux
outrois fois *; quant à Pline et à Aulu-Gelle, peut-être
ne les connaissait-il que de nom *? Voici en quoi con-
sistait tout lebagagelittéraire de Grégoire de Tours, qui
l'acquit tardivement, bien longtemps après que sa for-
mation scolaire, dirigée par deux évêques, fut achevée.
En somme, l’évêque de Tours représente assez bien
66 qu'il faut entendre par un homme instruit au vie siè-
cle et on voit que cela ne mène pas loin. Trait signifi-
catif : il n'a pas risqué un-seul vers, encore qu'ilne les
eût faits ni plus détestables ni plus vides que ceux d’un
Chilpéric. Il n'y ἃ pas chez lui cette affectation de
modestie qu'on s’obstine à lui imputer, il y a le senti-
ment juste de ce qu’il ignore et la vision nette de ce
qu'il sait. Il possède un tempérament d’historien. La
société mérovingienne tout entière revit dans ses écrits.
Né à Clermont vers 538, il meurt à Tours en 594, après
plus de vingt années d’épiscopat ; il est donc bien repré-
sentatif de son Lemps et il ne fait, le plus souvent, que
rapporter ce qu'il a vu, ayant beaucoup causé, beau-
coup regardé et beaucoup voyagé. Tout l’intéresse et il
nous montre bien dans sa personne la permanence de
l’esprit alerte et universel de la race gallo-romaine;
mais les dons naturels ont plus fait pour lui que la
culture acquise. On vient de voir les lacunes de son
éducation classique, sa science des lettres sacrées est
tout aussi superficielle et presque aussi limitée. Il ἃ
fait ses études chez l’évêque de Clermont et ceci donne
une médiocre opinion de ce qu’on y enseignait : les
livres saints, quelques apocryphes du Nouveau Testa-
ment, quelques vies de saints. La littérature patris-
tique de l'Occident lui est étrangère, il ne parait pas
avoir soupçonné celle de l'Orient; d’ailleurs, il serait
fort embarrassé d'en prendre une idée quelconque, car
il ne sait pas le grec. « Son ignorance théologique est
À ΤΙ apprit à lire vers l’âge de huit ans. — *? M. Roger, 0p.
oit., p. 106. — 5 Op. cit., t. 1, p. 109. — *G. Kurth, Saint
Grégoire de Tours et les études classiques au VI® siècle, dans
Revue des questions historiques, 1878, τ. XxIV, p. 586-593. —
5 Μ. Bonnet, Le latin de Grégoire de Tours, p. 49; Br.
Krusch, Introd. au Liber miraculorum, p.459; Manitius, dans
Neues Archiv, t. xx1, p. 553. — δ Bonnet, op. cil., p. 49:
ÉCOLE
1822
extrême : sur l’arianisme, dont il parle et qu'il abhorre,
il n’a que des notions vagues et inexactes. En dépit des
scrupules d'ordre grammatical qu'il exprime, Grégoire
est un écrivain, il a un style à lui. Ilne faut lui deman-
der ni la simplicité, ni l'élégance vraie, ni la correction.
Dans son désir d’orner sa prose, il la charge de mots
abstraits et de métaphores, ill'encombre de développe-
ments et d'expressions politiques; mais il a l’imagina-
tion vive et trouve souvent l'expression pittoresque.
Doué du sens du mouvement et de la couleur, il saisit
le trait caractéristique d’un acte, d'un personnage.
Il a encore d’autres qualités de l'historien : il comprend
d’instinct que, pour donner d’un temps une image
fidèle, les grands personnages et les grands événe-
ments ne suffisent pas; il nous promène à travers toute
la Gaule du vre siècle, de la villa royale à la maison
épiscopale, de la campagne à la ville; ils’arrête longue-
ment à nous conter la querelle de deux obscurs citoyens
ou les aventures d’un prêtre débauché. Il se plaît aux
anecdotes, illes dit bien, et de chacune sait dégager et
mettre en lumière l’essentiel. Pour trouver un écrivain
qui sache, autant que lui, restituer la physionomie
d’une époque, il faudra franchir bien des siècles *.»
« On a vu que des rois mérovingiens se piquaient de
beau langage. Ce latin est, il est vrai, de bien médiocre
qualité, même chez les meilleurs auteurs. Grégoire de
Tours juge son style rustique, mais il ajoute qu’il écrit
le latin à peu près comme on le parle autour de lui, que
son langage est à la portée du peuple. En effet, on a trop
souvent voulu opposer au latin écrit ou littéraire ce
qu’on appelle le latin populaire ou vulgaire : à cette
époque, c’est une même langue, mais qui se modifie
selon les classes ou les régions. Elle est en rupture avec
la grammaire, mais les barbarismes et les solécismes
dont elle fourmille ne sont pas fortuits, ils ont leur rai-
son d’être et donneront naissance à des règles. Grégoire
de Tours, par exemple, sait fort bien que la connais-
sance exacte des cas et des genresse perd : « Ignorant et
«sot personnage, se dit-il à lui-même,tu ne sais pas dis-
«cerner les noms,tu emploies sans cesse le masculin pour
«16 féminin et réciproquement,tu places mal les prépo-
« sitions, tu confonds les accusatifs et les ablatifs®.» Ces
balourdises re lui sont pas particulières ; on les retrouve
à foison dans les documents officiels’°, à plus forte rai-
son dans l’épigraphie : pro redemptionem \: inter san-
clis 2; cum filiossuos #. Désormais, le dialecte parlé se
dégage de plus en plus, et jusqu'à sécession complète
ou à peu près, de toute fréquentation grammaticale. I
est instructif, à ce propos, de mettre à profit les docu-
ments liturgiques d’origine gallicane certaine et qui
nous conservent le type du style ecclésiastique de ice
temps. Grégoire de Tours, à qui il faut sans cesse reve-
nir, est convaincu que son style seul est à retoucher :
de cujus vila aliqua scriplionis… quo possum proferam
stylo 4, mais il se flatte de laisser à d’autres le privi-
lège de meurtrir la grammaire : Barbarorum cruda rus-
licitas 5. À un degré moindre que l’épigraphie, les textes
liturgiques sont précieux à consulter pour l'étude de la
prononciation courante du latin en Gaule, du re au
vire siècle, et dans la classe des textes liturgiques, il
faut accorder une attention particulière à la catégorie
des lectionnaires — celui de Luxeuil surtout — qui
contenaient des textes destinés à être lus à haute voix;
les lecteurs, si bons clercs qu'ils fussent, devaient évi-
demment préférer les codices orthographiés suivant
l'usage de la prononciation courante. C'est que, à cette
Kurth, op. cil., p. 591. Bonnet, op. cil., p. 53; Kurth, op.
cit, p. 591. — * C. Bayet, La période mérov., ch. v, dans
Hist. de France de E. Lavisse, 1903, t. 11 a, p. 244-245. —
"6, Bayet, op. cil., p. 249.— το Decretum Childeberti, dans
Baluze, Capit., τ. 1, n. XVI, — Le Blant, Inscr. chrét. de la
Gaule, n. 374. — 15 Ibid., n. 541. — 33. Jbid., n. 651 a. —
MDevitis Patrum, e.1.—%#%Miracula 5, Martini, 1. II,e.xxxax.
1823
époque, la langue est surtout phonétique, comme sufli-
rait à le prouver la rencontre de nus, de nos, de me et
mæ dans un même texte. Entre toutes les voyelles, l’a
tonique a pour ainsi dire conservé intégralement sa
valeur durant toute la période latine ἢ; on ne réunit
qu’à grand’ peine quelques formes dans lesquelles il
s’est transformé tantôt en e, tantôt en o ?. Il n’en va
pas ainsi pour l’e, surtout l’e fermé, qui, dès le ve siècle,
est déjà à peu près généralement assimilé à l’i bref.
Nous en avons un exemple curieux dans les aspects
différents de la formule funéraire chrétienne : requies-
cere [in pace]. Les inscriptions nous donnent donc
requiiscit#, requiscit 4, requivit 5, requibit 5, quiiscet 7;
et cependant il ne faut pas se hâter de conclure, qu’à
l’époque mérovingienne, la graphie i se prononçait à,
car la persistance du son e ou d’un dérivé de e dans la
majeure partie des langues romanes, notamment le
français et le provençal, rend évident le maintien du
son 6, mais d’un e très fermé. L’e latin aurait donc
déjà atteint, aux ve et vi siècles, l’étape à laquelle
nous le retrouvons plus tard dans les formes mi, quid,
sit, dift, podir, savir des serments #.» Le groupe des
consonnes subit aussi de vigoureuses retouches : b et p,
dett,cet q, t et th, sont employés à peu près indistinc-
tement. Les anciens types de déclinaisons s’altèrent et
on assiste d'une déclinaison à la voisine à des chassés-
croisés imprévus : villabus pour villis, lempore pour
lemporis, patre pour patris; tel mot se déplace et appar-
tient à plusieurs déclinaisons; les cas soufirent tout.
Cependant la déclinaison et la conjugaison font bonne
contenance, mais la syntaxe est en pleine déroute, les
règles d'usage et d’accord les plus élémentaires sont
impudemment violées. « La valeur des prépositions
varie, on les trouve employées l’une pour l’autre: de,
dont le rôle sera prépondérant dans les langues ro-
manes, et qui en arrivera à supplanter le génitif, gagne
du terrain. On entend donc se servir des prépositions là
où on se servait auparavant des désinences : flumina de
sanguine pour flumina sanguinis. Per se substitue
aussi à l’ablatif instrumental : adprehensa per comam
puella. C’est un des traits où s’annonce le mieux l’éla-
boration des langues nouvelles, qui restreindront ou
supprimeront le rôle des déclinaisons ὅ. » Pareille éla-
boration s’opère sans le secours et, on peut bien le dire,
sans la collaboration des écoles. Celles-ci ne corres-
pondent plus à quelque chose de vivant et leur utilité
paraît dès lors bien problématique, car, au vie siècle,
le rôle de l’école ἃ changé. On ne lui demande plus d’en-
tretenir la tradition romaine, mais de procurer les
rares connaissances jugées indispensables à la satisfac-
ton des besoins de l’âme et aux échanges sociaux. Pour
cela, une instruction élémentaire suffit; on s’y renferme
donc : le souci de tout subordonner à l’utile apparaît
dans le choix même des livres dont on fait usage : on
apprend à lire, non plus dans les textes anciens, mais
dans quelque formulaire. C’est tout profit, puisque, de
la sorte, on se familiarise avec des expressions qu’on
aura plus tard à employer. De curiosité scientifique on
ne trouve plus trace. Pour Grégoire d: Tours, qui
répète volontiers qu’il n’est pas en Gaule de famille de
meilleure origine que la sienne, et qui, au αν ὃ siècle, eût
fréquenté les écoles d’arts libéraux, Martianus Capella
représentait le plus haut degré de l'instruction. La pra-
tique d’un manuel, voilà à quoi se réduisait l'étude des
arts libéraux; encore, était-ce un idéal qui n'était
atteint que par exception.
ὦ, Pirson, La langue des inscript. lat. de la Gaule, in-8°,
Bruxelles, 1901, p. 1.— ὁ Schuchardt, Der Vokalismus des
Vulgarlateins, t. 1, p. 169-177, 185-193.— ? Corp, inscr. lat.,
ἴ, ΧΙ, n. 2654, 2693, 2700, 5347; t. Xi, ἢ. 2391; Le Blant,
op. cit., n. 51. — * Corp. inscr. lal., À. ΧΙ, ἢ, 2359-2381; Le
Blant, Nouveau recueil, n. 47-52. — " Jbid,, τ. 2, 47, 52. —
4 Allmer et Dissard, Musée de Lyon, 1. 1V, p. 45. — ? Corp.
ÉCOLE
1824
« Il se peut d’ailleurs que l'abaissement dans le
niveau des études, ou plutôt la disparition presque
totale de ce que nous appelons aujourd’hui l’enseigne-
ment secondaire et l’enseignement supérieur, n'ait pas
correspondu à l’accroissement des illettrés. Grégoire
de Tours ne se plaint pas qu’on nele lise pas; ilse plaint
qu'il n’y ait plus de lecteurs ni d'écrivains instruits;
et, quand Chilpéric entreprend de compléter l’alpha-
bet, il envoie des circulaires dans toutes les villes de son
royaume. Jusqu'à un certain point l’enseignement reli-
gieux avait dû compenser la perte subie par ailleurs;
certains avaient appris à lire et à écrire que l’enseigne-
ment des écoles romaines n’aurait pas même effleurés
au 1ve siècle. Mais ces humbles connaissances formaient
presque toute l'instruction du temps, au lieu d’en for-
mer seulement la base, et, loin d’être poussée vers des
études plus hautes par ces hommes sachant tout juste
lire et écrire, la classe élevée était entraînée par eux 1°.»
XXVII. LES ÉCOLES MONASTIQUES. — Il est un
axiome historique à peu près incontesté, c'est que
« l'Église et l’ordre monastique furent, vers ce temps
(le vre siècle), les ports où se sauvèrent les débris des
lettres et des sciences dans leur naufrage !.» Jusqu'à
quel point les textes autorisent ou contredisent cette
opinion, c’est ce qu'il est important d'établir.
On a vu que les Pères qui ont le plus contribué à la
formation des idées parmi la société chrétienne avaient
hésité et cherché un accommodement entre l’enseigne-
ment nécessaire des auteurs classiques et les consé-
quences fâcheuses qu'il pouvait exercer. Saint Augus-
tin peut être considéré comme un religieux au titre de
la vie que mènent autour de lui les clercs d'Hippone;
saint Jérôme est moine et chef de communauté; cepen-
dant leur opinion ne suffirait pas à nous instruire. Tous
deux considèrent l'étude des lettres comme inévitable
et nuisible à la fois, c’est un pis-aller dont s’alarme leur
sollicitude alors même qu'il s'impose à leur intelligence.
En Gaule, l'hostilité des représentants de la vie monas-
tique est généralement plus accusée à l'égard des lettres.
Sulpice-Sévère déclare que « le règne de Dieu n’est pas
dans l’éloquence mais dans la foi »; il eût pu faire
observer que la foi n’est pas exclusive de l'éloquence,
qu'elle l’inspire parfois et qu'elle peut en retirer avan-
tage. « Qu'on se souvienne, écrit-il encore, que le salut
a été prêché au siècle non par les orateurs, mais par les
pêcheurs #»; ce qui est faire assez bon marché de la
puissance oratoire de l’apôtre Paul, du martyr Ignace
d’Antioche ou de l’évêque-rhéteur Cyprien de Car-
thage. Cet excellent Sulpice semble tenir à mériter
son nom de Sévère et il sabre tous ceux qui ne sont pas
de son avis, ce qui est, paraît-il, la mesure des hautes
convictions. À quoi bon entretenir des historiens, aussi
inutiles que leurs travaux, qui n'ofirent aucun intérêt
pour la vie éternelle? Quel profit la postérité peut-elle
retirer à lire les combats d'Hector, ou à étudier la phi-
losophie de Socrate? Il y aurait donc folie à imiter et
péché à ne pas combattre ces inuliles laborieux, aux-
quels il faut montrer que le devoir de l’homme est « de
rechercher l'immortalité pour sa vie plutôt que pour
son nom, et cela, non en écrivant, en combattant, en
philosophant, mais en vivant d'une manière pieuse,
sainte et religieuse, »
Paulin de Nole, dans son ardeur de converti, sem-
blait vouloir non seulement oublier les lettres, mais
rompre avec le maître qui les lui avait enseignées, le
bon Ausone. Cette ferveur de débutant lui fait rappro-
inscr. lat., t. X117, ἢ. 2368. — "1. Pirson, op. cil., p. 4; H.
Leclercq, La langue des inscriptions latines de la Gaule,
dans Revue des questions historiques, 1903, t. LXXIV,
p. 132-133. — °C. Bayet, op. cit., p. 249. — 1° M. Roger,
op. cit, p. 128. — % D, Rivet,Hist, littéraire de la France,
τ. 1, p. 22. — 1 Sulpice-Sévère, Vita Martini, PA, —
8 Υυϊα., 1.
A
1825
cher et confondre ce qui ne doit pas être comparé : l’en-
seignement évangélique et l'esthétique cicéronienne;
mais il s’adresse à qui saura l'entendre lorsqu'il écrit
à Sulpice-Sévère : {nanis gloriæ sublimiler neglegens,
piscatorum prædicationes Tullianis omnibus el tuis
litteris prætulisti Ὁ. Les poètes ne trouvent pas grâce
devant lui; plus indulgent aux philosophes, il se borne
à demander « qu'on assaisonne leur enseignement de
foi et de religion ». Philosophiam non deponas licet,
dum eam fide condias el religione.
Mais Sulpice-Sévère, Paulin de Nole ne sont que des
interprètes plus ou moins autorisés de la conception
monastique, dont ils n’ont adopté pour eux-mêmes
qu'une conception mitigée. Si nous nous reportons aux
sources authentiques du cénobitisme, nous ne rencon-
trons que des indications très vagues et insuflisantes.
Dans les communautés pakhômiennes d'Égypte, no-
tamment à Tabennisi, nous constatons qu'il n’y avait
pas d'âge déterminé pour l'admission. Théodore, le
fameux disciple de Pakhôme, devint cénobite à qua-
torze ans; plusieurs fois, dans les Vies, on rencontre la
présence de jeunes enfants dans les communautés, où
nous les voyons même exercer des offices monastiques ὅν
Schnoudi recevait ceux qui demandaient à entrer dans
sa congrégation d’après les mêmes règles en usage
chez Pakhôme : toutefois nous lisons qu’ « ayant sous
sa main deux mille deux cents moines et mille huit
cents femmes, sans compter les pelits et ceux qui
avaient soin d'eux #... » Qui sont ces petits ? Ce ne sont
pas des novices : il n’y en avait pas à Atripé. Qui
étaient-ils donc? Ils semblent distingués des religieux
et une règle ancienne semble les autoriser à ne pas
assister à la synaxe‘. Ne seraient-ce pas des enfants
dont l'éducation se faisait au monastère? La règle du
codex sahidicus 212 de Zæga paraît connaître de pareils
enfants : Pueri sint sub cuslodia viri qui curam eorum
gerat... Qui pueros erudiendos sibi tradilos negligit eji-
cialur. N’aurions-nous pas ici un embryon d'école mo-
nastique ? De toute façon, les enfants ainsi accueillis
devaient être l'objet d’une formation méthodique.
Quelle part revenait à l'étude des lettres profanes
dans cette éducation scolaire ? il est difficile et même
impossible de se prononcer avec certitude, mais il est
probable qu’elle était généralement réduite à l’indis-
pensable. Jean Cassien, à qui on ne peut contester une
connaissance approfondie de cette société monastique
orientale, met en scène, dans sa x1v® conférence, l'abbé
Nestor *, auquel un religieux demande le moyen de se
débarrasser de la hantise des souvenirs classiques et
des images qu'ils éveillent dans l'imagination. « 5
apporte à lire et à méditer la sainte Écriture autant de
zèle qu'aux études profanes, il substituera vite à ces
souvenirs infructueux et terrestres des préoccupations
spirituelles et divines... et non seulement toute la
direction et la méditation de son cœur, mais toutes les
digressions, tous les écarts de ses pensées seront chez
lui une sainte et incessante rumination de la loi
divine. » Si les moines qui avaient autrefois étudié les
poètes devaient en chasser le souvenir, il ne fallait pas
s'attendre à ce qu'ils les inscrivent plus lard aux pro-
grammes de leurs écoles 5. En outre, Cassien est mal
disposé pour la rhétorique, qui induit au péché de ceno-
doxia τ, et déclare « les syllogismes de la dialectique
et la faconde cicéronienne indignes des simples vérités
de la foi. Par une coquetterie un peu puérile, Sulpice-
Sévère, Jean Cassien, instruits, cultivés, écrivains cor-
rects et parfois élégants, croient devoir édifier leurs lec-
teurs en protestant qu'il leur importe peu de laisser
τῷ Paulin, Epist., v. — *? P. Ladeuze, Étude sur 1e
cénobitisme pakhômien, pendant le IV» siècle et la première
moilié du V®,in-S°, Paris, 1898, p. 280. — ὅ Jbid., p. 313-314.
-ε Jbid., Ὁ. 314, note 1. — ὁ Cassien, Coll, χιν, 13,
P:L:; t. XLIX, col. 979. — ‘M, Roger, op. cil., p. 146. —
ÉCOLE
1826
échapper des fautes. Ils se consolent d'avance de mal
écrire et, s'ils n'étaient de si saintes gens, on soupçon-
nerait malicieusement qu'ils n’en ont que mieux soigné
leur prose, qui, de fait, est irréprochable, Mais, somme
toute, ces saintes gens sont mal disposés à l’endroit des
programmes scolaires.
Comment, dès lors, ces dispositions avérées sont-elles
conciliables avec l'affirmation que les monastères ont
sauvé les lettres classiques? Ce grand service a pu
être rendu sous deux formes principalement : par la
distribution de l’enseignement scolaire et par la tran-
scription des monuments littéraires. Il n’est pas contes-
table que la transmission se soit faite au moyen des
monastères, mais il l’est beaucoup plus que celle-ci
ait fait l’objet d'un dessein arrêté et d’une discipline
réglementée. L’instruction s’est transmise, semble-t-il,
beaucoup moins en vertu d’un programme que par
l'effet d’une spontanéité qui sera de tous les temps et
sous tous les climats. Ceux qui savent se préoccupent
d’instruire et ceux qui ignorent se préoccupent d’ap-
prendre; toute l’organisation consiste dans un rappro-
chement fortuit volontairement prolongé, et voici
peut-être l’origine et le type des premières écoles mo-
nastiques. Les institutions les plus prospères et les
plus fécondes ont été plus souvent le résultat d’une
improvisation que d’un calcul. Aux abords de leur
date de fondation, c’est-à-dire vers 360 et 372, ensei-
gnait-on, dans les monastères de Ligugé et de Marmou-
lier, autre chose que la doctrine et la morale chré-
tiennes ? Rien ne permet del’induire des textes que nous
possédons et il va sans dire que nous ne tenons compte
de textes tardifs et tendancieux que pour les écarter.
Ainsi qu’on l’a dit avec une haute raison, « on a trop
souvent une tendance à rapporter à l’origine de ces
premiers monastères des institutions qui v furent
établies beaucoup plus tard. C’est fausser le caractère
des grands moines que leur prêter des idées qui leur
furent étrangères et attribuer à chacun individuel-
lement l’ensemble de l'œuvre accomplie par tous.
On s’expose à compromettre leur réputation, en leur
prêtant des vues qui pouvaient être en contradiction
avec les besoins de leur temps. Le monastère, avec son
organisation complète, son école ouverte aux enfants
du dehors aussi bien qu’à ceux destinés à la vie reli-
gieuse, n'apparaît pas tout d’abord. A côté des milliers
d'hommes pieux qui se réfugiaient à Ligugé ou à
Marmoutier pour prier, on ne voit guère de place pour
des maîtres enseignant les arts libéraux 5. »
Sans doute on rend hommage à l'instruction et à la
science en se refusant à voir dans saint Martin ce qu'y
voyait Sulpice-Sévère, un illiteratus 5, et fût-on arrivé
à montrer qu’«illettré » ἃ le sens de « savant », il reste-
rait à expliquer comment Sulpice lui-même, du mo-
ment où il subit l'influence du saint,se montra si dédai-
gneux du commerce des lettres. Quoi qu'ilen soit, saint
Martin avait instruit lui-même un de ses disciples dans
la sainte discipline de l'Église, ce qui n’a rien de sur-
prenant, etiloccupait les jeunes moines de Marmoutier
à la transcription des manuscrits, ce qui est d’un sage
administrateur, car il est trop évident que le nouveau
monastère avait besoin de livres et que les copier était
moins dispendieux que les acheter. Mais quels étaient
ces livres : des classiques, des écrivains profanes, des
poètes latins? Sulpice-Sévère ne nous le dit pas; or il
est plus que probable que l’Écriture sainte, les sacra-
mentaires, les livres liturgiques, les traités des Pères
obtinrent la préférence. C'était chose sage, mais aussi
il semble excessif d’aflirmer que la prévoyance et la
τ Cassien, Instit., 1. V, n.1, n.4, P. L., t. XLIX, col. 202, 207.
—* M. Roger, 0p. cit, p. 147.—°* Sulpice-Sévère, Vila Mar-
tini, 25; cf. G. Boissier, La fin du paganisme, in-S°, Paris,
1891, t. 11, p. 66; Lecoy de La Marche, Saint Martin,
2e édit., 1890, p. 320,
1827
sollicitude de saint Martin ont contribué à sauver le
patrimoine classique et les chefs-d’œuvre de l’anti-
quité τ. Le saint utilisait les ressources qu'offrait son
personnel juvénile, peut-être aussi laissait-il quelques
jeunes religieux enseigner à lire et à écrire à leurs
confrères ignorants ou aux enfants du voisinage.
Les écoles du monastère de Lérins, fondé vers 410,
ne sont pas mieux attestées. Il ne suffit pas d’affirmer
leur existence pour suppléer à l’absence de toute
preuve ? et la nomination de saint Honorat en qualité
de maître d’école est un brevet vraiment trop tardif.
A Lérins comme à Ligugé, il a dû se trouver des
hommes cultivés, mais pas plus à Lérins qu'à Ligugé
et à Marmoutier on ne peut apporter un témoignage
recevable de leur activité pédagogique. La préparation
au catéchuménat, à supposer que, dès lors, elle fût
pratiquée dans ces monastères, loin d’entraîner l’exis-
tence d’une école, inviterait piutôt à l’exclure, car
l'instruction donnée aux catéchumènes n’avait certes
rien de commun avec l'explication des poètes et la
connaissance des arts libéraux. Avec son rare bon
sens et son ordinaire probité, Mabillon reprenait déjà
l'illusion de certaines gens, qui ont écrit que 165
monastères n’avaient été d’abord établis que pour ser-
vir d'écoles et d’académies publiques, où l’on faisait
profession d’enseigner les sciences humaines; ç’a été
l'amour de la retraite et de la vertu, et non des sciences,
le mépris des choses du monde et la fuite de sa corrup-
tion, qui ont donné naissance à ces saints établisse-
ments #. » Ceux qui entraient dans le monastère, s’ils
avaient reçu l’enseignement des arts libéraux, n’avaient
que faire de l'y retrouver; ceux qui y entraient illettrés
pouvaient trouver dans le monde cet enseignement.
Au ve siècle, un jeune garçon nommé Salone se retire
dans les grottes de Lérins, il n’a que dix ans et il lui
reste tout à apprendre‘. Saint Honorat l'instruit, mais
on ne nous apprend pas sur quelles matières; saint
Hilaire se charge de conduire l’enfant per omnes spi-
ritualium rerum disciplinas, enfin Salvien et Vincent
s'occupent de lui. De ces deux derniers il est dit elo-
quenlia pariler sapientiaque preeminentibus. C’est un peu
vague et c’est cependant tout ce que nous avons pour
appuyer l'hypothèse d’un enseignement des lettres
à Lérins. Or, de cet enseignement, nous ne rencontrons
aucune trace, mais seulement celles de l'instruction
religieuse donnée à Salone et à Véran 5.
Au sortir de Lérins, où il avait par ses austérités
compromis sa santé, saint Césaire d’Arles vient de-
mander l'hospitalité à deux fidèles, derace et de fortune
sénatoriales, Firminus et sa proche parente Grégorie,
quialliaient la piété au goût de la littérature. Ils mirent
leur hôte à l’école du rhéteur Pomère, mais Césaire
crovait posséder dans la science sacrée un trésor si rare
qu'il ne devait souffrir aucun alliage. Ici se place l’his-
toriette de celui quis’endort sur le livre en lecture et se
réveille sous la morsure d’un dragon. Ce conte a fait
si bon service parmi les hagiographes qu’on est tou-
jours heureux de le saluer au passage. Dragon, ange,
incendie, etc., le ciel et l'enfer se déchaînent pour
empêcher la lecture de Virgile et d’autres poètes tout
aussi inoffensifs ; il faut n’y voir que la transition ima-
ginée pour expliquer répugnance, scrupule ou paresse.
« C’est certainement à Lérins qu'il fault chercher
l’origine des scrupules qui se firent jour dans la con-
science du disciple de Pomère, à l'occasion de ses lec-
tures. On ne saurait bien s'expliquer la terreur reli-
gieuse que la seule vue d’un livre profane fut capable
d'éveiller en lui, qu'en admettant l'exclusion absolue
: Lecoy de La Marche, op. cit, p. 186.—*? Alliez, Histoire
du monastère de Lérins, in-8°, Paris, 1862, t. τ, p. 26;
P. Lahargou, De schola Lerinensi ælate merovingica, in-89,
Paris, 1892, p. 4. —* Mabillon, Traité des études monastiques,
ÉCOLE
1828
des œuvres des anciens dans le programme d’études
de Lérins. Cette remarque contredit l’opinion, que rien
d’ailleurs ne justifie, d’après laquelle Lérins se présen-
terait dans l’histoire comme un essai remarquable de
fusion du monastère avec l’école. Lérins n’a été dès
l’origine qu’un monastère, c’est-à-dire une commu-
nauté d'hommes que le besoin de la perfection et
l’attrait de la solitude ont réunis dans un site merveil-
leusement adapté à leur but, sans mélange d'aucune
vue scientifique. Tant qu'il a été donné à cet institut
de faire des prosélytes parmi les hommes qui avaient
reçu dans le monde une éducation complète, il s’y est
rédigé des écrits remarquables, par la forme comme
par le ton, dont la gloire ἃ rejailli sur l'institution
entière. Malheureusement, les auteurs de ces écrits
n’ont pas songé à léguer à ceux qui devaient vivre
après eux, dans leur monastère, avec les monuments
de leur science, les méthodes d'éducation et de prépa-
ration littéraires par lesquelles ils s'étaient rendus eux-
mêmes capables de faire honneur aux lettres chré-
tiennes. Ils se réunissaient pour les exercices communs
de la prière, puis chacun d’eux regagnait sa cellule,
pour y vaquer, avec une liberté sagement prévue par
la règle, à des lectures et à des travaux isolés. Aussi,
eux disparus, la génération qui les remplaça se trouva-
t-elle livrée sans contrepoids à la néfaste influence que
les malheurs des temps actuels exercèrent sur les études
classiques, et au préjugé qui ne tarda pas à se former
contre ces études parmi les hommes voués à la reli-
gion.
« Les scrupules de Césaire au sujet de ce que nous
appelons les classiques sont un indice, entre plusieurs
autres, d'une époque où l’éducation monastique, et,
par contre-coup, l'éducation cléricale, se retirent du
monde, se spécialisent et se confinent dans un pro-
gramme d’où est exclu tout ce qui n’est pas directe-
ment inspiré par la théologie chrétienne Ce n’est pas
seulement l'élément séducteur de l'antiquité païenne
qui devient pour l’homme consacré à Dieu un objet
d’abomination; toute étude où l’on se propose seule-
ment de s’initier aux beautés de l’art est mise en con-
tradiction avec la simplicité exigée du moine et du
clerc, et tenue pour un vain amusement qu'il faut
laisser aux séculiers. On n’attache plus aucun prix au
nom de lettré, si cher encore aux écrivains ecclésias-
tiques de la génération précédente, non seulement à
un bel esprit comme Sidoine Apollinaire, mais à un
Vincent de Lérins, à un Salvien, aux Eucher, aux
Hilaire, qui avaient continué de parler, sous la bure
des moines, un langage digne de la toge romaine. Tel
est l'empire que ce préjugé prend sur les consciences
elles-mêmes qu’un Ennode de Pavie, considéré pendant
quinze ans comme le prince des lettres latines, se
convertit de ses travaux littéraires, à la suite d’une
maladie, comme d’autres se convertissent du péché.
Maintenant donc, par l'effet de ce préjugé, une sim-
plicité négligée conforme le parler des hommes d'Église
au costume, et l'étrange manie de se dire ruslicus,
c'est-à-dire de passer pour ne parler guère mieux qu’un
paysan, hante même ceux d’entre eux, comme Ennode
ou Pomère que leurs habitudes passées enchaînent
malgré eux à la bonne latinité ὅν,»
Césaire et plusieurs autres vont composer des règles
monastiques. Sans sortir des limites de la Gaule au
vie siècle, nous y voyons observéesles règles de Césaire,
d’Aurélien, de Ferréol, des saints Pères et de Tarnat.
La règle de saint Césaire pour les moines prescrit
qu’en tous temps ils lisent jusqu’à la troisième
in-16, Paris, 1691, t, 1, p. 7. --- 5, Eucher, Instrucl,, 1, præf.,,
P.L.,t.1, col, 773. —* Cf, ce que Salvien écrit à saint Eucher
sur ses fils, — * A. Malnory, Saint Césaire, évêque d'Arles
in-80, Paris, 1894, p, 20.
1829
heure ! »; sa règle pour les nonnes n’impose que deux
heures par jour’. On rencontre des prescriptions
analogues dans les règles de saint Aurélien *, de saint
Ferréol#, de Tarnat®, qui procèdent de celle de saint
Césaire ἡ, et dans la règle des saints Pères’. En outre,
plusieurs règles imposent aux moines l'étude des-let-
Les, Liltérus ἡ. I ne faut pas se hâter de conclure que,
malgré leur aversion, les instituteurs de la vie monas-
tique ont été contraints d'introduire dans leurs fon-
dations ia culture des lettres. Les heures de lecture ne
portent que sur la lecture des écrivains sacrés et les
maîtres de la vie spirituelle. Le religieux ne cherche
nullement à trouver dans la vigueur de son intelli-
gence l’éclaircissement des obscurités que renferment
les Livres saints, il court droit à l'explication toute faite
mise à 58. portée où à sa disposition : bref, il assimile,
il ne pénètre pas®. «Cette question de l'utilité des
profanes dans l'éducation chrétienne trouvera toujours
dans l'Église les mêmes défenseurs contre les mêmes
adversaires. Toujours le préjugé contre l'antiquité et
les classiques, qu’il se couvre de la religion ou de tout
autre prétexte, sera le signe d’un esprit, ou trop peu
familier avec leur beauté, ou trop peu délicat pour la
sentir. Toujours une connaissance profonde, et non pas
simplement superficielle, de l'antiquité sera pour
l'initié l’objet d’une vive admiration et, pour l'écrivain
ecclésiastique ou séculier, la source qui donnera la
trempe à ses qualités naturelles. Un Jean Chrysostome
où un Bassuet ne naîtront jamais à une époque où la
littérature chrétienne se sera tenue à l’écart des études
libérales. Le mépris ou la négligence de l'antiquité et
des classiques marqueront toujours une époque de
grande décadence 1°, »
Si nous entreprenons une enquête sur les Vies de
sainls, source copieuse mais peu sûre, nous sommes
obligés de constater le peu qu’elles nous apprennent
sur le sujet que nous étudions. Ou bien leurs affirma-
tions sont dépourvues de valeur ou bien elles sont trop
vagues pour donner rien d’utile. La Chronologie de
Lénins nous apprend qu’on enseignait au vie siècle
dans le monastère la grammaire, la rhétorique et la
dialectique; mais la Chronologie est une pièce suspecte,
même aux gens les plus bienveïllants!. La Vie de saint
Maixent (+ vers 515) ne nous apprend rien sur l’ensei-
gnement de Sévérus, abbé du monastère qui prit
ensuite le nom du saint ©. La Vie de saint Oyand
(Eugendus), abbé de Condat (Saint-Claude) (+ vers
510-516), nous dit qu'il avait appris les éléments des
lettres, lisaït jour et nuit des ouvrages latins, même il
était frotté de grec, S’il en fut ainsi, il semble que le
saint homme emporta toute sa science avec lui, car les
Vies des autres abhés.de Saint-Claude sont muettes sur
les préoccupations littéraires #. Certaines Vies laissent
bien entrevoir dans l’enseignement monastique une
concession à la science, mais c’est à la science sacrée,
par exemple, dans le monastère de Saint-Jean de
Réomé, ou dans celui de Bevons 15, D’autres Vies
rédigées à une date tardive, après le vrre siècle, ne
_ peuvent être mises à profit sur ce point particulier,
parce que leurs auteurs pressentent la renaissance
carolingienne; d’autres y concourent et se font un
devoir d'attribuerausain! des préoccupations littéraires
LRegula, ©. x1V, P. L., t. Lxvn, col. 1100. — : Regula,
Ο. XVII-X VI, P. L., t. Lx ναι, col. 1109.— " Regula, ο. XXVmT,
PL, t. Lx var, col. 391. — ‘ Regula, c. xxvr, P: L., t. LXVI,
06]. 968, — 5 Regula, c. 1x, P. L., t. LXVt, col. 980. — * A.
Malnony, op. cil., p. 274, — τ S, Benoît d’Aniane, Concordia
regularum, LV, 4, P. L.,t. cn, col. 1182. — ® Regula,
c>xvunr, P, L., t. Lxvur, col. 1109; t. Lxvrrr, col. 391 ; t. LXVI,
col. 963. — ? Quant au litteras discant de Ferréol, cela veut
dire: qu'ils sachent lire et écrire. — 1° A. Malnory, op. cit.
Ῥ. 22-23. — 1 Cf. Alliez, Histoire dusmonastère de Lérins, t. 1,
préf., p. 1. -- 15 Mabillon, Acta sanct. O. 5. B.. t. τ, p. 578. —
ÉCOLE
1830
sans lesquelles on ne conçoit plus un moine au vin
et au 1x° siècle. Ce qui faisait, deux siècles plus tôt,
matière à éloge est devenu objet de suspicion. Beaucoup
de moines et d’abbés qui furent ignorants avec délices,
parce qu’ils entrevoyaient là une application plus
stricte des principes librement choisis par eux pour
assurer leur salut éternel, se seraient trouvés un peu
surpris, scandalisés peut-être et en tout cas embarras-
sés, de se voir transformés en doctes personnages. De
retouche en retouche, on décrassait son saint jusqu'à
lui donner un vernis de savant, et nous en trouvons
un exemple dans les trois Vies successives de saint Mar-
tin, abbé de Vertou (+ vers 601). Dans la plus ancienne,
le saint est confié à des maîtres, mais il les délaisse
bien vite afin de « scruter les arcanes de la philosophie
divine ἢ». Dans la plus récente, écrite à une époque où
il n’est plus de bon ton d'être ineulte !, le saint a fait
des études libérales et y a excellé 1",
Nous possédons tout un assortiment de Vies de
saints qui font honneur à leurs héros d’avoir connu les
lettres, litleræ. Il n’est pas plus possible d'entendre
ce mot toujours des letires sacrées ni toujours des
lettres classiques, et il y a apparence que, dans le
nombre des évêques et abbés, il s’en trouvait qui avaient
reçu la culture des belles-lettres, mais lesquels? C’est
ce que nous ne sommes pas en mesure de déterminer:
du moins pouvons-nous dire de saint Lomer (Launo-
marus), abbé de Corbion (Moutiers-au-Perche, arron-
diss. de Mortagne, Orne), ὁ vers 590, que sub annis
pueriliæ litteralibus studiis a parentibus traditus *”,
mais son maitre susceplum parvulum tenere fovebaf. et
pedetentim ad lillerarum cognilionis et sanclilatis nor-
mam cohortabatur; ainsi les lettres marchaient de front
avec l'instruction religieuse. Celle-ci semble même
prévaloir, car, dès lors, Lomer était en état de procurer
le salut du prochain et son biographe le représente
longa exercitit spiritualis eruditione fundatus *. A-t-il
même étudié les lettres profanes? on se prend à en
douter en lisant dans la première Vie que l'enfant fut
confié: cuidam venerabili presbytero Chirmiro sacris
imbuendum lilteris ac conversatione tradiderunt ®.
Si on pousse ainsi l'examen, on arrive maintes fois
à un résultat analogue; il est bien difficile de tirer un
indice quelconque de la culture générale d’un individu
dont on nous dit simplement: lilferarum scientia
coætlaneos suos preibat; c’est le cas desaint Théodulphe,
abbé de Saint-Thierry à Reims (+ fin du vre siècle) *;
ou bien: filium ad erudiendum litteris destinarunt
gui eliam cumv summa celerilale sapientiam quæ donum
Dei est adipiscitur, et c’est le cas de saint Guénébaud,
abbé de Saint-Loup, à Troyes (+ vers 620) *; ou
encore : traditur lilteris erudiendus, in tantum divina
gralia illustratus, ul’ mulli mirarent ejus eloquentiam
in verbis, cujus sermo dulcis ore mellifluo flagrabat
cunctis ?, et c’est le cas de saint Yriex (+ 591). Jamais
ou presque jamais on ne sort de cette imprécision
chère au style ecclésiastique. S'agit-il de bulles, lettres
ou bien d’édification, il est impossible de rien décider.
Ne s’agit-il pas plus simplement, sous cette pompe, de
quelque chose de très modeste ? Est-il bien certain que,
dans le plus grand nombre des cas, ces litteræ ne veulent
signifier autre chose que la science des écoliers : lire
4 Script. rer. meroving., édit. Krusch, t. 11, p.155.—MR,
Poupardin, dans Le moyen âge, 1898, p. 46.— % Vila Sequani,
6, 7, dans Mabillon, op. cit., t. 1, p. 264. — 1° Vifn Marii,
3, ibid., t. τ, p. 105. —% Vila S. Martini, 2, dans Atcta sanct.,
octobr. t. x, p. S06. — 1" Cette troisième Vie est écrite au
ix° siècle. — 1° Vila 5, Martini, 2, dans Mabillon, op. cit.,
t. 1, p. 372. — το Vila Launomari, 4, dans Mabillon, op. cit.,
t. 15 p. 339. — 2 Jhid., 5. — 8 Ibid, 3, p. 335. — 5. Acta
sanct., maii t, 1, p. 96; Hist. litt,, €. xx, p. 640. — ὁ Vita
Winebaudi, 1, dans Acta sanct., april. t, 1, p. 573. — * Vila
Aredii, 4, dans Script. rer. merov:, t. mx, p. 582-588,
1831
et écrire? Voici, par exemple, cet Yriex dont l’éloquence
embrase ceux qui sont admis à l'entendre, à quoi
emploie-t-il son temps ? il lit, il écrit et travaille des
mains : aunquam olio indulsit quo non aut lectioni vaca-
ret aut opus Christi perficeret, aut certe manibus opus
aliquod agerel, aut denique sacros codices scriberet:.
Moins ampoulé que ces hagiographes, plus indépen-
dant, plus net d’esprit et de langage, Grégoire de Tours
nous dit bonnement en quoi avait consisté la formation
de saint Patrocle, ermite dans le Berry : scolas puero-
rum expelivit — l’école primaire — traditisque ele-
mentis ac deinceps quæ studio puerili necessaria erant,
ita celeriler, memoria opitulante, imbutus est 3.
Plus on interroge cette littérature hagiographique,
plus elle témoigne à quel point il faut rabattre l’instruc-
tion et limiter la curiosité des hommes dont nous pou-
vons ressaisir quelques traits. Voici saint Ernié, abbé
dans le Maine (vie siècle): ab infantia sacris literis
eruditus ac regularibus disciplinis pleniter imbutus 3:
voici saint Seine, instruit au monastère de Saint-Jean-
de-Réomé, il a étudié l’Écriture sainte et les Pères :
per dies, archimandritam quærebat qui eum vitam
monasterii docebat et sanctissimorum Patrum collatio-
nibus erudiret et institulionibus (ce qui, somme toute,
se réduit à la lecture des Conférences et des institutions
de Cassien): .pos{quam se vidit omnium divinarum
scriplurarum dogmatibus institutum et monasterii lauda-
bili diligentia erudilum4. De ceci et d’autres textes,
on peut conclure qu’au vie siècle, en Gaule, dans les
monastères, l'instruction est parcimonieusement dis-
tribuée et d’ailleurs restreinte à l’enseignement des
lettres sacrées. Les abbés ne paraissent pas posséder,
en dehors de la science ascétique, autre chose et plus
qu'une connaissance élémentaire qui ne les induit
nullement, et les en détourne au besoin, à aborder une
étude approfondie et personnelle.
XXVIITI. LES ÉCOLES ÉPISCOPALES. — La séparation
d'avec le monde caractérisait la vie monastique; en
même temps qu’elle lui imposait certaines restrictions,
elle lui ménageait certaines exemptions. La plus no-
table était l’exemption de s’astreindre à l’acquisition
de ces connaissances dont nous avons vu saint Augus-
tin reconnaitre pour les clercs l'indispensable nécessité.
Dès lors, les écoles monastiques pouvaient négliger
tout un programme d’études que les écoles épisco-
pales étaient tenues de s'imposer. Saint Hilaire de
Poitiers (f 368) ne se montre pas moins soucieux que
saint Augustin des services que la culture littéraire
peut rendre aux clercs et, par eux, à la foi chré-
tienne. Après avoir cherché dans l'Évangile la solution
des problèmes que la philosophie laissait sans réponse ὅ,
il ne cachaït pas l’estime en laquelle il tenait le langage
correct et demandait à Dieu de lui départir cle vrai
sens des mots, la lumière de l'intelligence, la beauté
du style, la foi en la vérité 5 .. 1] estimait que le soin
donné à la forme était encore un hommage rendu à la
divinité qui faisait l’objet du discours, laquelle ne
tolérait rien de bas, rien d’inachevé: Verbum Dei
quanla reverentia tractari debeat aut audiri 1, car l'Écri-
ture elle-même dit: Maledictus omnis jaciens opera
Dei neglegenter #. Ce n’est pas à des hommes que
s’adresse le prédicateur; ce n’est pas un homme
qu'écoute l’auditoire, c’est la parole de Dieu, sa loi,
son dessein et nul respect trop grand ne peut convenir à
un pareil message. Cette éloquence que le grand doc-
teur réhabilite et réclame, elle ne pouvait alors s’ap-
prendre ailleurs que dans les ouvrages des auteurs
profanes. Lui-même avait été formé à leur école et
? Vila Aredii,10, op. cit., p.586.—? Grégoire de Tours, Vitæ
Patrum, 9, 1. — * Acta sanct., août, t. 11, p. 426. — ‘ Vita
Sequani, 6,7, dans Mabillon, Acta sanct. O.S. B., τας p. 264.
--᾿ 5. Hilaire, De Trinilate, 1. 1, c. 1v-v, P. L.,t. x, col. 28.—
ÉCOLE
1832
savait du reste qu'il n'existait pas d'autre source d’édu-
cation. Ces vues de saint Hilaire ne semblent pas avoir
exercé une influence durable. L’évêque de Poitiers,
disparu en 368, laissait le champ libre à l’évêque de
Tours, dont les fondations monastiques de Ligugé et de
Marmoutier sont respectivement de 360 et 372.
Si on peut constater l’existence d'écoles chrétiennes
dans un rayon très rapproché de quelques sièges épis-
copaux, à Verceil sous l’évêque Eusèbe, à Hippone
sous l’évêque Augustin, ailleurs encore, on n’est pas
en droit de supposer qu'il existât dès lors une disci-
pline générale en vertu de laquelle l’évêque s’entourait
d’une école, pépinière de clercs futurs. Les nécessités
de l'avenir d’une Église le disposaient et l’incitaient à
créer cet organisme, mais nous n’avons pas la preuve
que des institutions aient surgi en grand nombre sur
un modèle qui, malgré les originalités particulières,
ne pouvait manquer d'offrir quelques traits caracté-
ristiques d’essentielle similitude. Quels services ont dû
assurer d’abord les évêques ? le recrutement chrétien
et le recrutement sacerdotal, d’où l'institution du
catéchuménat et l’organisation de ce que nous appelle-
rions aujourd'hui des séminaires. Au 1ve siècle, l'État
impérial assume encore, par l'intermédiaire des curies
municipales, le service pédagogique et les évêques ont
assez à faire pour ne pas lui disputer l'instruction de la
jeunesse. L’évêque avait assez à faire de former un
clergé et ce n’est sans doute qu'exceptionnellement
qu'il s'engage dans un institut comme celui d'Hippone.
Les besoins des villes grandissent à mesure que les
empereurs chrétiens affermissent le triomphe de la
religion nouvelle; pour y satisfaire, les évèques forment
une élite choisie parmi leurs ca‘échumènes, les fa-
çonnent eux-mêmes aux Connaissances indispensables
de la vie paroissiale. S'il se trouve parmi ces catéchu-
mènes des « vocations» dont l'ignorance est encore
entière, qui n’ont jamais fréquenté les écoles, ce sont
des cas particuliers qui appellent des solutions plus
ou moins expéditives et satisfaisantes. L'évèque ou
son entourage peut se charger d’initier le retardataire
aux connaissances strictement indispensables à son
ministère et il est probable que cela ne mène pas loin
Voici saint Martin qui, monté sur son âne, se rend aux
funérailles de l’évêque du Mans, Liboire; il aperçoit
un homme qui défonce son champ, l'appelle, l’'emmène
à sa suite et le fait élire évêque. Victor étudiera ensuite
quelque peu et dès que le saint le tient pour eru-
ditus, il lui fait remplir les fonctions épiscopales #,
Ce n’est guère un savant, mais enfin, l’évêque ainsi
façonné ἃ appris la science sacrée et quelque peu de
science profane, d’où l’on peut induire que l'entourage
de l’évêque, même personnellement éllitleratus, com-
prend quelques hommes capables de donner l’instruc-
tion. Tel est le germe des écoles épiscopales, qui ne
prendront leur développement et leur caractéristique
qu'après la disparition des écoles municipales. Mais
rien ne prouve, rien même ne donne lieu de supposer
que, « dès la fin du 1v° siècle, ou dès le début du v®, on
ait poussé plus loin que les éléments indispensables
l’éducation donnée aux illettrés, ou qu'ils aient reçu
auprès de l’évêque l’enseignement des arts libé-
raux #». N'oublions pas que le rescrit de Gratien est
de l’année 376 et qu’il ne nous montre pas l'empire dis-
posé à laisser l’Église accaparer l'instruction, pas
même à empiéter sur ce qui existe.
Vers le début du second tiers du v® siècle, les écoles
impériales commencent à disparaître, le pouvoir impé-
rial s’atténue, les curies municipales se déchargent le
4 Ibid., 1. I, ce. ΧΧΧΥΠΙ, P. L., t. x, col. 49. — ? Tract. in
Psalm., x1v, 1, Ῥι L., t. 1x, col. 295.— " Jérém., xLvInt, 10, —
* Vita S. Victoris, 11, dans Acta sancl., août, τ, v, p. 146, —
10 M. Roger, op. cil., p. 152.
1833
plus possible de tout ce qui grève leur budget, les
évêques se trouvent en présence d’une situation grave-
ment modifiée; il est important de rechercher s'ils se
substituent alors aux centres d'éducation profane et
d'enseignement littéraire qui périclitent visiblement.
Or, ce que nous en savons est plutôt décevant. Sidoire
Apollinaire nous parle bien sans doute de la troupe
d’écoliers, caterva scholaslicorum, qui vivait auprès
d'un évêque, mais tout ce qu’il daigne nous en ap-
prendre, c'est qu'ila joué avec eux à la paume, dans les
intervalles des offices, près du tombeau de saint Just :.
Sidoine avait été formé dans les écoles romaines et on
ne trouve dans ses écrits aucun indice qu’il ait favorisé
le programme classique dans l’éducation ecclésiastique.
Saint Avit, de Vienne, tout imprégné de la culture
classique et qui se défend avec vivacité d’avoir commis
une faute de quantité ἢ, emprunte aux poètes %, sauf
à les malmener un peu, les imite non sans talent et sans
bonheur, au point qu'un de ses ouvrages soutient la
comparaison avec Milton, se montre plus indulgent
aux poètes chrétiens , mais nous ne savons pas
s’il a permis àses clercs de lire les écrivains pro-
fanes.
Ce qui est assuré, c’est que les évêques de Clermont,
Gallus et Avitus, qui assumèrent l'éducation de Gré-
goire de Tours, élève certainement d’esprit ouvert et
de mémoire prompte, ne les ont pas mis entre les mains
de cet écolier d'élite. Qu’en est-il dans d’autres dio-
cèses? Nous ne savons que peu de chose, mais du moins
se trouve-t-il sur le siège de Vienne un évêque nommé
Didier qui fait, dans les études, une bonne place à la
grammaire 5. Le fait est sans doute alors exceptionnel,
car il est remarqué et dénoncé au chef de l’Église de
Rome. Celui-ci, Grégoire I‘, bläme et condamne
cette méthode. La lettre est si embarrassante à expli-
quer que certains ont pris courageusement le parti de
nier son authenticité, d’autres ont organisé à son sujet
un pieux silence, d’autres en ont atténué tant qu'ils ont
pu la portée. Le mieux sera sans doute de citer le
texte même, lequel, est-il nécessaire de le dire? est au-
dessus du soupçon:
Gregorius Desiderio episcopo Galliæ.
Cum mulla nobis bona de vestris fuissent studiis
nuntiata, ila cordi nostro est nata lætilia, ul negare ea
quæ sibi fraternitas vestra concedenda poposcerat minime
paleremur. Sed post hoc pervenit ad nos, quod sine vere-
cundia memorare non possumus, fralernitatem tuam
grammalicam quibusdam exponere. Quam rem ila mo-
leste suscepimus ac sumus vehementius aspernati, ut ea
quæ prius dicla fuerant in gemilu el tristitia verteremus,
quia in uno se ore cum Jovis laudibus Christi laudes
non capiunt. Et quam grave nefandumque sil episcopo
canere, quod nec laico religioso conveniat, ipse considera.
El quamwis dilectissimus filius nosler Candidus pres byter
posimodumveniens hac de resuptililer requisitus negaverit
alque vos conatus fuerit excusare, de nostris Lamen adhuc
animis non recessit, quia guanto execrabile est hoc de
sacerdole enarrari, ἰαπίο, utrum ila necne sit, districta et
veraci oportet satisfactione cognosci. Unde si post hoc
evidenter hæc quæ ad nos perlata sunt falsa esse clarue-
rint neque vos nugis el sæcularibus litteris studere consti-
terit, el Deo nostro gralias agimus, qui cor vestrum macu-
lari blasfemis nefandorum laudibus non permisit, et
1 Sidoine, Epist., v, 17.— 5, Avit, Epist., Lvrr, édit.
Peiper, p. 85. — * Voir l’Index de l’édit. Peiper, Monum.
Germ. hist, Auct., t. νι, p. 302.— ὁ Il tolère leur lecture;
cf. Carmen, vi, De consolatione laude castilalis, ad Fus-
cinaum sororem Deo virginem sacratam. — ὃ Vita S. Desi-
derii, 2, dans Scriptor. rer. meroving., t. xt, p. 630.
Cette Vie, par Sisebut, nous apprend que Didier cum
annos quos fas est doceri contigisset legilimos, traditur ad
sludia lillerarum, nec multa morula concrescente, sensus sui
vigore jam doctos transcendens, plenissime grammalica edu-
DICT. D'ARCH, CHRÉT.
ÉCOLE
1834
de concedendis quæ poscilis securi jam el sine aliqua
dubilatione tractabimus.
Grégoire [Γ᾽ avait donc appris avec peine qu’un
évêque exposät la grammaire et, sous prétexte de sup-
poser un faux rapport, provoquait un désaveu ou une
confession de celui qui était jugé coupable du crime
d’avoir étudié les belles lettres. Dans l’attente de la
justification de l’évêque de Vienne, le chef de l'Église
portait, en termes formels, l'interdiction pour tout
évêque d'exposer la grammaire, de lire ou de faire lire
les auteurs profanes. Et ce n’est pas seulement l’évêque
qui devait s’abstenir, mais jusqu’au simple fidèle,
laicus religiosus ?. Cette décision était d'autant plus
surprenante que Grégoire Ier (vers 540-604) avait
recu l’éducation classique et en tirait personnellement
bon parti. Lilleris grammalicis dialecticisque ac rhe-
toricis ila est institutus ut nulli in Urbe ipsa pularetur
esse secundus ἢ. Mais une fois sorti de l’école, il dit
adieu, on pourrait même soutenir qu'il tourne ke
dos à la culture classique. Nonce à Constanti-
nople pendant six années consécutives, il dédaigne
d’apprendre le grec ὃ; bien plus, il s’insurge contre ke
latin, et se vante de n’éviter ni les barbarismes, ni les
solécismes; …ipsam loquendi arlem quam magisteria
disciplinæ exlerioris insinuant servare despexi. Nam
sicut hujus quoque epistolæ tenor enuncial, non meta-
cismi collisionem fugio, non barbarismi confusionem
devilo, situs (hiatus) motlusque el præposilionum casus
servare contemno, quia indignum vehementer exislimo,
ut verba cæleslis oraculi restringam sub regulis Donati:°
Voilà évidemment un moyen de sanctification original
et c’est à l’archevêque de Séville, saint Léandre, que
le pape fait cette profession de foi; mais tout ce superbe
dédain lui est facile, d’autant qu'il conserve tout le fruit
de ses études passées et que la lucidité de son génie
supplée aux lacunes de son instruction. Mais Grégoire
est par tempérament et par choix un ascète que la
destinée a placé au sommet de la hiérarchie catho-
lique; il s’y résigne, sans renoncer toutefois à ses pré-
férences intimes et sans songer peut-être que la gram-
maire et la rhétorique peuvent être négligées par des
cénobites, mais ne doivent pas être déconseillées à des
évêques. Chargé du gouvernement des âmes, le pape
s’alarmait des ravages que pouvait exercer sur elles
la lecture des chefs-d’œuvre de l’antiquité. Mais les
hommes du vie siècle étaient-ils plus accessibles que
nous à toute cette défroque mythologique, plus ca-
pables de se laisser induire au mal par ses exemples?
Voilà qui est douteux jusqu’à preuve du contraire. Et
ce qui est certain, c’est que ni Virgile, ni Horace, ni
Pline, ni Cicéron n'ont perverti personne, à notre
connaissance. Or, une surveillance vigilante suffisait,
au vi® siècle comme au xx*, pour écarter des mains de
la jeunesse certains ouvrages licencieux, tels que
Pétrone, Ovide ou Juvénal. Tout le charme qui se
dégageait des potes et des orateurs était d'ordre
exclusivement littéraire, car si le paganisme survivait
dans les campagnes, c'était sous des formes si loin-
taines des grands mythes légendaires, que les contempo-
rains les plus instruits ne parvenaient pas toujours à les
reconnaître. Le bannissement prononcé par Grégoire [τ
contre l’heureuse initiative de l’évêque Didier attei-
gnait non seulement la grammaire et la rhétorique,
catus… — “5, Grégoire Ie’, Epist., 1. XI, ep. xxx1v, édit.
Ewald-Hartmann, t. τι, p. 303. — * ἘΠ Lavisse, La foi et la
morale des Francs, dans Revue des deux mondes, 15 mars
1880, p. 371. — " Grégoire de Tours, Hist. Francor., 1. X,
c.1; cf. Paul Diacre, Vita Gregorii, 2, P. L.,t. Lxxv, col. 42.—
°S, Grégoire Ier, Epist., 1. XI, ep. τὰν, édit. Ewald-Hartmann,
t. 11, p. 330 : nos nec græce novimus, nec aliquod opus ali-
quando græce conscripsimus.—1°S, Grégoire I", Moralium
libri sive Expos. in libr. Job, epist. 11, P. L., t. LXXv, col.
516.
IV. — 5$
1835
mais encore la dialectique, inséparable d'elles, On
peut contester que la société chrétienne y ait trouvé
avantage.
Au reste, le pape ne doit pas s’attendre à rencontrer
une opposition. Nous ignorons si Didier de Vienne a eu
le courage, rare en tous temps, de défendre son point
de vue; mais nous voyons que ce n'était certes pas
le niveau entretenu dans les écoles presbytérales qui
pouvait lui porter ombrage., Le concile de Vaison, tenu
529, est généralement représenté comme ayant
contribué à défendre les lettres. Or on lit ceci dans le
premier canon: ... Ut omnes presbyteri, qui sunt in
parrociis constiluli.… juniores lectores, quantoscumque
sine uroribus habuerent, secum in ἄοπιο... recipiant et
cos quomodo boni patres spiritaliter nutrientes psalmis
parare, divinis leclionibus insislere et in lege Domini
erudire contendant, ut et sibi dignos successores provi-
deant et a Domino præmia æterna recipiant… Il est
difficile de découvrir un rapport quelconque entre les
arts libéraux et ce programme purement religieux.
C’étaient là les écoles presbytérales telles qu’on les
trouve souvent indiquées dans les Vies de saints,
notamment dans celles de saint Lomer ? et de saint
Rigomer ἡ. Tout au plus y enseignait-on la lecture,
l’écriture, le chant d’Église et l’histoiresainte. Tout ceci,
à vrai dire, ne mène pas loin. Quant à la mémoire, on
Vapplique désormais à la connaissance du psautier#.
«A défaut d’une prescription sur l’enseignement
des arts libéraux par l'Église, on peut relever, dans les
décisions des conciles qui se sont tenus en Gaule, au
vie siècle, un souvenir profane. Le quinzième canon
du concile de Tours de 567 cite un passage de Sénèque
inconnu par ailleurs 5. On sait l’usage que les Pères
ont fait du philosophe païen δ, un grand nombre de
fragments, provenant de ses œuvres aujourd’hui per-
dues, ont été recueillis chez eux; sous son nom, circu-
laient des maximes qui devaient être familières même
à des hommes privés de toute instruction. C’est sans
doute l'une d’elles que nous trouvons ici: conclure
de cette rencentre à la culture des évêques qui assis-
tèrent au IIe concile de Tours, serait imprudent 7. »
Non seulement l'existence d’écoles épiscopales reste
douteuse, mais on en vient à se demander ce que, le
cas échéant, pourrait être leur programme. Assuré-
ment, s’il se trouve dans la société du vie siècle des
évêques et des prêtres soucieux d’entretenir et de déve-
lopper autour d’eux et pour eux-mêmes l’étude des
belles-lettres, il faut proclamer très haut leur désinté-
ressement, car ils ne sont tenus à rien de semblable.
Les laïques qui composent leur auditoire sont assez
frustes pour que le prédicateur se dispense de cultiver
la dialectique et la rhétorique et même la grammaire.
C’est cependant cet auditoire qui est le réservoir auquel
pourraient s’alimenter les écoles, comme c’est par lui
que la discipline scolaire pourrait sortir de sa torpeur
intellectuelle. Est-il bien sûr que les prédicateurs
eussent pu, à leur gré, hausser le ton et s’élever à
l’éloquence s'ils avaient eu conscience de ne pas laisser
en route leur auditoire? C’est douteux. « Nul plus que
saint Césaire, nous dit-on, ne s’est plus oublié soi-
même en parlant aux autres, et ne s’est plus eflorcé
de se proportionner à eux #.» Mais rappelons-nous que
saint Césaire s'était refusé à rien apprendre des lettres
profanes *; dès lors, il n’avait pas grande violence à se
faire pour les oublier et il parvenait, à force de con-
2 Conc. Vasonense (529), can. 1, dans Maassen, Concilia
ævi merovingici, p. 56.—* Vila 5. Launomari, 3, dans Mabil-
Jon, Acta sanet. O. 5. B.,t. τ, p. 335.—* Vita 5. Rigomeri, 4,
dans Acta sanct., aug. t. 1V, p. 787. — “1,. Thomassin, An-
cienne et nouvelle discipline de l’Église, t. 11, p. 190, 191, 241.
— * Concil. Turon. 11 (567), can. 15, dans Maassen, op. cit.,
p. 124. — Ch. Aubertin, Sénèque et saint Paul, in-8°, Paris,
1869, — 7 M. Roger, op. cil., p. 158. — ? A. Malnory, Saint
ÉCOLE
1836
naissance des Écritures et des Pères et de talent naturel,
à s’attirer une réputation imposante.
L’auditoire d’un prédicateur donne généralement
une moyenne intellectuelle à peine différente de celle
d’un auditoire d’enseignement primaire. L’auditoire
qui se presse autour de l’évêque d’Arles se compose de
bons catholiques, instruits de la religion, avertis de la
morale, ignorant tout le reste. Ces excellentes gens
aiment leur évêque et lui font confiance à peu près
de la même façon dont les écoliers aiment et croient leur
professeur. Ils écoutent docilement et même font
effort pour comprendre. Qu'il s’adresse aux Arlésiens
de la ville ou aux rustici, les paysans, le ton des dis-
cours de saint Césaire ne varie pas. « En les lisant, on
songe à quelque bon curé parlant à des campagnards,
dans l’épanchement d’une âme franche et apostolique.
— Voilà le niveau. — Ce ton peu relevé n’accuse pas
seulement le degré de culture médiocre de l’orateur.
mais aussi labaissement du niveau des intelligences
dans le public 19.» Volontiers l'évêque tirait argument
de son désir d’être compris de tous pour s’excuser
auprès des esprits cultivés qui trouvaient son débit
trop simple et trop uni. Ce n’était pas là une défaite
pour dissimuler tout ce qui lui manquait des res-
sources de l’éloquence soutenue. Il est aisé de voir
combien la rusticité, le ton campagnard tendait à
envahir les villes et à opprimer, jusqu’à l’étoufier
presque, cette culture que les anciens avaient si juste-
ment qualifiée «urbanité». A Arles, comme partouten
Gaule, la première moitié du ve siècle vit décliner et
succomber l'élite lettrée qui donnait le ton au reste de
la ville. L’évêque Hilaire d'Arles guettait Fentrée de
ces hommes cultivés pendant son sermon et impro-
visait à leur intention quelque belle envolée d'élo-
quence; plus rien de semblable ne se produisit sous
lépiscopat de Césaire, dont les instructions sont adres-
sées à un auditoire parmi lequel les anciens tenants de
l'élégance littéraire ne comptent plus guère par leur
nombre et par leur influence; citadins et paysans sont
confondus. Césaire subit à son tour, sans essayer de
s’en défendre, la rusticité de la langue et ne vise qu'à
sauvegarder les mœurs et la croyance #,
Beaucoup de ses collègues dans l’épiscopat ne portent
pas plus haut leurs visées et Didier de Vienne est bien
décidément une exception. Nous n’avons rien qui nous
permette de juger le bien-fondé de ce que Grégoire de
Tours nous apprend de l'évêque de Bourges, saint Sul-
pice : in lilteris bene erudilus rheloricis, in melricis vero
artibus nulli secundus ". Pour plusieurs autres, nous
pouvons et devons supposer qu'ils avaient fait des
études, mais sans préjuger du moment où ils s'étaient
arrêtés. Par exemple, on nous dit de saint Médard,
évêque de Noyon (f 557) : Cum adulescens ad scholam
recurrerel… dum adhuc essel in scholis, et c'est tout.
A peine en savons-nous plus pour saint Germain de
Paris, qui, né à Autun, alla faire ses études à Avallon :
cum Avallone castro cum Stratidio propinquo puer
scholis excurreret", ensuite à Luzy, où: moribus honestis
alitus et instilutus ἐπι}. Futurs évêques ou futurs abbés,
tous reçoivent dans les écoles une éducation déjà
amputte de toute préoccupation littéraire. Leurs
biographes épuisent les métaphores pour célébrer leur
précocité, leur science, leurs vertus, mais il n'est
désormais question d'exercer toutes les capacités que
pour l'acquisition des lettres sacrées; on semble bien
Césaire, évêque d'Arles, 503-648, in-8°, Paris, 1894, p. 167. —
* Vita Cesarii, τ, 8-9, dans Script. rer. meroving., t. M1, "Ὁ. 460,
— 10 A, Malnory, op. cit, p. 167-168. — 1 Jbid., p. 18-19,
une page excellente sur tout ce que saint Césaire cût gagné
à savoir parler et à épargner à son auditoire les vulgarités
qu'il lui prodigue. — ? Grégoire de Tours, Hist. Franc., L VI,
c.xxXxIxX.— Ὁ Vila Germani, auct. Fortunato, 2, dans Monum,
Germ. hist., Auet. antiq., ἃ, 1v b, p. 12, — 34 Jbid., 3, p. 12.
n'en pas enseigner d’autres dans les écoles. Voici
saint Eptade : cum essel annorum duodecim, nescientes
parenles ejus, ad disciplina fugit scolare, ibique se ipse
magistro infanciam ælalis suæ lradidit sacris lilteris
“edocandam. Ex quo jaclo pauca quidem tempora, quæ
scolares sibi non ἰαπίμπι quoæquavit, verum eliam omni
scientiam litterarum cunctos longe precellens superavit,
iustrabat eum divina sapientia, et prudentia spirituali
gralia decorabat 1. C’est une Vie à peu près contem-
_ poraine qui s'exprime ainsi ?,
Au sein de cette grande décadence pédagogique qui
menace de submerger le royaume franc, s’est-il ren-
… contré une ville où les écoles épiscopales aient connu
une sorte de prospérité? Ce serait Chartres#, s’il fallait
ajouter foi à tous les récits qui concernent cette école.
Mais l’école de soixante-douze clercs constitués en
communauté par l’évêque Lubin ne semble pouvoir
être retenue d’après les preuves qu’on en apporte.
Les noms de Calétric, Pappol, Béthaire, Lancegesil,
tous évêques, ceux du prêtre Chermir et du moine
Laumerplaident en faveur de la formation donnée dans
l’école de Chartres. Toutefois, ici même, on se demande
le dosage du profane et du sacré. Il ne suffit pas, pour
répondre, d'apporter quelques citations, une lettre, des
… distiques, rédigés toujours après l'abandon de l’école,
et souvent longtemps après, par des hommes qui ont
… continué à enrichir leurs connaissances. En somme, le
programme scolaire des écoles presbytérales paraît
très modeste; quant au programme des écoles épisco-
pales, on ne sait trop quelles matières y inscrire et
- quelles en écarter. Ce programme a dû différer consi-
… dérablement d’une ville à une ville voisine. Grégoire de
Tours cite des évêques dont l'ignorance était extraor-
… se désintéressaient, sinon de leur école — quand ils
. en avaient trouvé une établie — mais de ce qu’on y
_ enseignait. De plus, l’étude des belles-lettres pouvait
procurer une satisfaction personnelle, mais pratique-
. ment elle ne servait plus à rien qu’à jouir de son propre
esprit. Ni l'administration, ni les honneurs, ni les
- faveurs ne choisissaient plus leurs élus parmi les
hommes instruits. Ceux-ci ne pouvaient se risquer à
montrer leurs connaissances, on ne les eût pas entendus;
dès lors, les ennemis de la culture classique avaient
triomphé, l'ignorance des foules, les préventions des
moines, l’incompétence d’un grand nombre d’évêques
relésuaient les belles-lettres non seulement dans l’aban-
don, mais plus encore, dans l’oubli.
XXIX. SAINT Benorr. — La carrière de saint Be-
noît semble se placer entre les années 480 et 5434.
C’est donc au seuil du vre siècle et dès le milieu de ce
. siècle que ses idées vont se former et son influence va
se faire sentir. Sa biographie a été écrite, un demi-siècle
environ après sa mort, par un de ses disciples, le pape
“Grégoire Ier, dont nous avons dit l’hostilité à l’égard
— des Jettres classiques. Un tel biographe pourrait bien
… avoir raconté les faits avec une préoccupation d’en
… tirer parti pour sa propre manière de voir. Le cas ne
… serait pas unique. Quoi qu'il en soit, s’il faut en croire
le tendancieux biographe, il fait œuvre historique et
… s’est enquis de ce qu’il rapporte auprès de quatre disci-
_ples du saint abbé. Ces dignes religieux, de toute
évidence, n’ont rien su de ce qui concernait la jeunesse
€ la vocation de leur bienheureux père que par ouï-
… dire, puisque leurs témoignages ont élé recueillis par
pape au cours des dernières années du vie siècle, et
5 épisodes de la jeunesse de saint Benoît remontent
à dernière décade du ve siècle. De qui le pape
1 Vita Eptadii, 2, dans Script. rer. merov., t. nt, ἢ. 187. —
Ὁ), Rivet, Hist. litt. de la France, t. mx, p.182; L. Duchesne,
Bull. crit., 1897, p. 455. — ? Voir Dictionn., t. 11,
“col: 1023-1027. — + G. Grützmacher, Die Bedeutung Bene-
ÉCOLE
« dinaire et il n’est pas téméraire de supposer que ceux-ci
1838
Grégoire tient-il donc ce qu’il nous rapporte de cette
lointaine période? Il ne cite aucune source écrite de
son information, aucun compagnon de jeunesse de
Benoît que lui-même aurait pu connaître jadis; il
ne peut donc qu'utiliser des confidences du bienheu-
reux père, des indiscrétions recueillies par ses premiers
compagnons et transmises avec une fidélité dont nous
ne sommes pas juges. Sous ces réserves, Benoît, origi-
naire de Nursia, Romæ liberalibus lilterarum studitis
tradilus fuerat. Sed cum in eis mullos ire per abrupta
vitiorum cernerel, eum quem quasi in ingressu mundi
posuerat, relraxit pedem : ne si quid de scienlia ejus
altingeret, ipse quoque posimodum in immane præci-
pitium totius iret. Despeclis ilaque- lilterarum studiis,
relicla domo, rebusque patris, soli Deo placere desiderans
igilur sanclæ conversationis habilum quæsivil. Recessüt,
scienter nescius et sapienter indoctus®. Ainsi donc, le
jeune homme vient à Rome faire ses études, et à cette
époque, dernières années du v® siècle, la protection
accordée aux lettres par Théodoric (493-526) contri-
buait à rendre aux écoles romaines une partie de leur
éclat. Peut-être devons-nous à cette circonstance la
formation dont eurent le bénéfice trois contemporains
de saint Benoît : Ennode de Pavie, né en 473 ou 474,
Boèce vers 480, Cassiodore vers 477. À ce moment, les
traités de grammaire se multiplient et se répandent;
nous connaissons, pour la seconde moitié du ve siècle,
ceux de Cledonius, de Pompée, de Phocas; les écoles
se remplissent d'élèves et, tandis qu’en Gaule la déca-
dence s’accélère, en Italie elle est, pour un temps,
arrêtée.
Benoît, voyant beaucoup de ses camarades céder à
l'attrait du plaisir et s’abandonner à la dissipation,
renonce à la vie d'étudiant, renonce aux études, re-
nonce à sa famille et à ses biens et se retire au désert,
scienter nescius et sapienter indoctus. Le voici donc
devenu un sage ignorant, mais en somme un ignorant,
indoctus. Tout ceci est rempli d’obscurité. A quel âge
le jeune homme est-il venu à Rome? combien de
temps y est-il demeuré? quelles études a-t-il abordées?
Jusqu'à quel point les avait-il poussées au moment
où il prit la résolution de s'éloigner? A toutes ces
questions personne n’apportera un mot de réponse,
parce que les documents sont muets et que la fantaisie
des hagiographes de nos jours ne comblera pas cette
lacune. Était-ce les cours de grammaire, ceux de rhéto-
rique ou de dialectique qui furent ainsi délaissés?
était-ce au début ou au terme du ratio studiorum? Ce
qui est certain, c’est que le fugitif aborda l'étude des
arts libéraux et qu’il s’en détacha avant ou après les
avoir complètement étudiés; il redoutait le contagieux
exemple de ses camarades, mais rien, absolument, ne
prouve et minsinue qu'il attribuât les désordres de
ceux-ci à l'influence des lettres profanes. Seulement, il
ne pouvait étudier celles-ci hors du milieu corrompu
des étudiants : il prit son parti et sacrifia la science à la
vertu.
S'ensuit-il qu’il fut un ignorant, indoctus, suivant
l’épithète du pape Grégoire Ier? Ceci est plus que dou-
teux. Si on veut bien se reporter à la plus récente
édition critique de la Regula monachorum, élaborée par
D. C. Butler, en 1912, on se convaincra qu'à cet indoc-
lus il restait assez peu de chose à apprendre. On doit
s'attendre sans doute à ce que, pénétré de la science
de l'Écriture, saint Benoît en ait prodigué la doctrine
et les réminiscences; et c’est bien ce qui a lieu ὃ; mais
ses lectures se sont étendues bien au delà et l’Zndex
scriplorum est, à cet égard, pleinement démonstratif *;
dikts von Nursia und seiner Regel in der Geschichte des Mônch-
tums, in-8°, Berlin, 1892, p. 4. — δ 5, Grégoire, Dial., 1. II,
præf., P, L.,t, Lxvt, col. 126.— *S. Benoît, Regula monach.,
in-16, Friburgi, 1912, p. 73-75. —*? Jbid., p. 176-150.
1839
cependant les rapprochements d’auteurs classiques
qu'inspire son texte ne sont que conjectures.
Plus décisif encore doit être le texte de la Regula. Le
chapitre ΧΙ impose aux moines des heures de
lecture qui peuvent varier, suivant les saisons, entre
deux et trois heures : tous les jours et plus encore le
dimanche. Sur quels sujets portent ces lectures? 1]
n’est pas question ici des lectures liturgiques de l'office
divin. Celles qui sont faites au réfectoire pendant le
repas ne sont pas autrement déterminées; les lectures
privées sont des lectures d’auteurs sacrés ou ecclé-
siastiques : Conférences de Cassien, Vies des Pères!?,
Pères de l’Église, Règles monastiques ἢ. Nul indice
d'étude profane et de culture des arts libéraux. Au
début de la période de carême, on distribue à chacun un
volume dont la lecture est évidemment imposée, mais
dont lesujet, s’il n’est pas déterminé, se laisse pressentir
sans trop de peine. De ces indications très vagues
on a prétendu tirer un corps de doctrine et transformer
saint Benoît en sauveur de la culture antique. Cette
manière de voir s'explique sans peine par le souci de
soutenir d’ardentes polémiques, elle est complètement
étrangère à l’histoire sereine. Les lectures prescrites
ne forment pas un cours d’étude, mais un moyen de
sanctification pour ceux qui s’y livrent. La fondation
du monastère du Mont-Cassin, à l'heure où saint
Benoît y préside, et pendant environ un demi-siècle
que son esprit y règne sans affaiblissement, ne nous
permet de constater aucun effort littéraire, aucun déve-
loppement de la science sacrée elle-même dans ce
milieu. Si parfois quelques moines vont prêcher aux
environs, ils ne paraissent pas se hasarder bien loin,
au delà des villages dont la population n’a besoin que
de l'exposition toute simple des vérités de la foi.
L'abbé parle de la distribution de codices de bibliotheca,
de codices servant aux lectures liturgiques; de cette
bibliothèque, transcrite vraisemblablement en grande
partie dans le monastère, aucun témoin n’a été con-
servé, mais nous ne possédons ni un témoin ni même
un indice qu’outre la copie de ces livres les moines se
soient employés à la copie des manuscrits d'auteurs
classiques. Il ne semble donc pas que saint Benoît
ait imposé la culture des lettres, et les lectures sacrées
ont été, dans sa pensée, un moyen de formation spiri-
tuelle. 11 semble que le nombre des illettrés soit négli-
geable, car après avoir prescrit la distribution des livres
de; lecture pour le carême, saint Benoît, qui prescrit
d’en donner à tous, omnes accipiant 5, prévoit le cas
des moines qui ne liront pas par paresse; il ne semble
pas qu’il s’en trouve qui ignorent la lecture : serait-ce
qu’on la leur apprenait dès leur arrivée au monas-
tère?
A qui il fallait l’apprendre nécessairement, c'était
aux enfants confiés tout jeunes au monastère; mais
jusqu'où allait l'instruction de Placide ou de Maur,
voilà ce qu’il n’est guère possible de savoir. Leur régime
comporte certaines parties de la pédagogie romaine :
les enfants et les adolescents sont mis au pain sec et
fouettés de la belle façon : jejuniis nimiis affligantur
aut acris verberibus coerceantur ὅς leurs repas sont
moins strictement réglés que ceux des moines et
l’heure peut en être devancée τ, On voit que saint Be-
noît les nomme tantôt pueri, tantôt infantles, puis
adolescentiores ælale, et encore pueri parvi vel adules-
centes, et comme il donne le titre d’infantes jusqu’à ce
1S, Benoît, Regula monachorum, in-16, Friburgi, 1912,
p. 83-86. — 3 Ibid., p.76. — ἢ Ibid., p. 123. — ‘ Jbid.,
p. 85. — δ JIbid., p. 85. — " Ibid., p. 61-81. — ? Ibid.,
p. 70-73. — 5 Jbid., p. 120. — " Traité des études monasti=
ques, t. 1, Ὁ. 90, — 10 Cassiodore, Institutiones, τ, præf., P. L.,
t. 1ΧΧ, col. 1105, —1 Jbid.,— 15 Jbid., col. 1106. — # Ibid, —
14 Jbid, — 15 Teuffel, Geschichte der rômischen Lilteratur,
1890, p. 1246 sq.; V. Mortet, Notes sur le texte des « Insti-
ÉCOLE
1840
qu’ils aient atteint l’âge de quinze ans δ, on voit qu’il
n’est pas aisé de préciser. Quant aux exercices du
pædagogianum monastique, le fondateur n’indique pas
un trait à retenir. Mabillon®? cite le cas de Marc, moine
du Mont-Cassin, auteur de distiques consacrés à saint
Benoît; les vers sont corrects, mais Marc avait-il été
élevé au monastère, nous l’ignorons.
Ainsi ni le chapitre xLvIm de la Regula, ni les allu-
sions concernant les enfants ne nous apprennent rien de
positif sur l’enseignement et sur les écoles monastiques
suivant la pensée et le plan de saint Benoît. Il est même
assez vraisemblable que rien n’avait été ébauché dans
le sens d’une organisation scolaire par le grand fonda-
teur, puisque son proche voisin Cassiodore, tentant,
quelques années après, un essai de fondation monas-
tique à Vivarium et désireux d'y faire une place à
l’étude des lettres, ne fait pas même une allusion à ce
qu’aurait dès lors créé son devancier du Mont-Cassin.
XXX. CassroporEe. — La tentative de Cassiodore
est d’un extrême intérêt. De concert avec le pape Aga-
pet (535-536), il entreprit la création à Rome d’une
école chrétienne où l’on enseignât les arts libéraux 1°:
Cum studia sæcularium litterarum magno desiderio
fervere cognoscerem, ia ut multa pars hominum per ipsa
se mundi prudentiam crederel adipisci, gravissimo sum,
fateor, dolore permotus, quod Scripturis divinis magistri
publici deessent, cum mundani auctores celeberrima
procul dubio traditione pollerent 1, afin d'y cultiver
l'intelligence sans compromettre le salut éternel, unde
el anima susciperel æternam salulem, et caslo atque
purissimo eloquio fidelium lingua comeretur??. Ceci de-
meura à l’état de projet, les troubles de l'Italie s’oppo-
sèrent à tout essai de réalisation : sed cum per bella
ferventia el turbulenta nimis in Italico regno certamina,
desiderium meum nullatenus valuisset impleri 13,
Vers 540, Cassiodore se retira à Vivarium et, grâce à
ses efforts pédagogiques, nous pouvons prendre une
idée plus précise du milieu intellectuel d’un monastère
qu'avec les seules indications conservées dans la
Regula de saint Benoît. Son rôle d’abbé lui semblait
évidemment entraîner l'obligation de dispenser à ses
moines la science sacrée en même temps que la culture
des lettres : Ad hoc divina caritate probor esse compulsus,
ut ad vicem magistri introductorios vobis libros istos,
Domino præstante, conficerem, per quos (sicut æslimo}
εἰ Scriplurarum divinarum series, et sæcularium lilte-
rarum compendiosa notitia Domini munere panderetur",
C’est dans ce but qu’il composa son traité célèbre des
Instiluliones, qui, par son caractère encyclopédique,
a exercé beaucoup d'influence sur les lettres latines
au moyen âge1f. « La première partie de ce traité est
consacrée à la science sacrée et la seconde à la science
profane; mais il ne faut pas voir là, comme on l’a cru
souvent, deux ouvrages différents. D’après le dessein
du célèbre écrivain, cette réunion de deux parties en
un même ensemble a une portée qu'il avait prévue et
qui ne doit point passer inaperçue ou être regardée
avec indifférence. Ebert15 a déjà fait la remarque que
l’on avait scindé à tort une même œuvre en deux
traités séparés dans les éditions, peut-être d’après les
manuscrits; dans l'édition de Garet *, par exemple, où
les deux livres sont donnés comme indépendants, le
premier sous le titre de De instilulione divinarum lilte-
rarum, le second sous celui de De artibus el disciplinis
liberalium lilterarum. Tel n'était pas le but que Cassio-
lutiones » de Cassiodore, d'après divers manuscrils. Recher-
ches critiques sur la tradition des arts libéraux de l'antiquité
au moyen âge, in-8°, Paris, 1904. — 1° Histoire générale de la
littérature du moyen âge en Occident, in-8°, Paris, 1883, t. 1,
p. 533. — 17 Cassiodori opera omnia in duos tomos distribula
ad fidem mss. σοῦ, emendata et aucla, in-fol., Rotomagi,
1679, t. τ΄, p. 537 sq.; cette édition a été reproduite à Venise
en 1729 et dans P. L,, t, LXX, col. 1106-1220,
1841
dore s'était proposé dans son encyclopédiedes sciences,
composée vers l’an 544, où il avait voulu associer dans
une même œuvre l'étude de la science sacrée et de la
science profane et en laisser le vaste cadre dans l’un de
ses ouvrages !. Pour suivre le plan que Cassiodore avait
adopté, il suffit de se reporter aux avant-propos qu’il
a composés lui-même, sous le titre de Præfationes, en
tête de chacune des deux parties de son ouvrage ency-
clopédique. On observe qu'il leur ἃ donné la dénomi-
nation de Liber (primus, secundus, prior, superior liber)
ou bien encore celle de volumen (primum, secundum)) ;
et il nous renvoie de l’un à l’autre de ces livres dans
divers passages de son traité. En outre, il a subdivisé
chaque livre ou volume en un certain nombre de titres
ou de chapitres ({ituli). L'ensemble du traité de Cassio-
dore sur la science sacrée et la science profane n'est
pas désigné d'ordinaire sous une rubrique uniforme.
On l’a appelé tantôt Inslitutiones divinarum et huma-
narum rerum, tantôt Instiluliones divinarum et huma-
narum litterarum, tantôt encore Instilutiones divinarum
el humanarum lectionum, parfois aussi le mot sæcula-
rium remplace le mot humanarum dans l’une de ces
dernières rubriques; il arrive enfin qu’au lieu de lectio-
num on trouve scripturarum ou arlium. À laquelle de
ces diverses rubriques faut-il donner la préférence ?
V. Mortet, à la suite de minutieuses recherches, aboutit
à cet intitulé : Znstitutiones divinarum et sæcularium
litterarum *. Et, en 544, un pareil titre est déjà tout
un programme.
C’est à une communauté monastique, ne l’oublions
pas, que ce traité est primitivement destiné, et tandis
qu'il trace un plan d'étude, Cassiodore réunit dans la
bibliothèque de Vivarium une riche collection de
livres qui mettra sous la main les ouvrages auxquels
il renvoie. Voir Dictionnaire., t. 11, col. 2357-2365 5,
Pareille entreprise n’allait pas sans graves difficultés
et le fondateur s’en rendait parfaitement compte #;
mais il s’aflermissait dans sa résolution, à la pensée que
saint Augustin l'avait précédé dans cette voie ", et se
référait incessamment au traité De doctrina christiana
du grand docteur.
« Dans la préface du premier livre des /nsliluliones,
Cassiodore assigne aux moines, pour unique but, la
pleine intelligence de l’Écriture 5, laquelle ne s’obtient
qu'exceptionnellement par inspiration divine’ et
normalement par la lecture de la Bible5, des Pères *,
des historiens chrétiens ?. Ils étudicront sans trop de
hâte 11, comme aussi sans subtilité excessive 2, Et tel
sera le lot des esprits qui ne travaillent que pour se
mettre en règle avec l’ordre donné. D’autres esprits
plus ouverts, plus curieux, ne s’en tiennent pas là et
veulent éclairer leurs lectures par toutes les ressources
de la science,et c’est à ceux-ci que Cassiodore permet
l'étude des arts libéraux. « Nous croyons aussi devoir
« avertir, écrit-il, que, dans les lettres sacrées aussi bien
« que dans leurs plus savants interprètes, beaucoup de
«choses sont comprises par les images, beaucoup par
« les définitions, beaucoup par la grammaire, beaucoup
«par la rhétorique, beaucoup par la dialectique, beau-
«coup par l'arithmétique, beaucoup par la musique,
«beaucoup par la géométrie, beaucoup par l’astrono-
«mie 15,» Mais aller persuader l'utilité d’un effort à des
À G. Boissier, La fin du paganisme, 1891, t. 1, p. 254. —
8 V. Mortet, op. cit., p. 1-8. — 5 P. Lejay, Bobbio et la biblio-
thèque de Cassiodore, dans Bulletin d’'ancienne littérature et
d'archéologie chrétiennes, 1913, t. 1x1, p. 265-269. — 4 Cassio-
dore, Institutiones, 1, c. xxvu, P. L., t. LxX, col. 1141. —
Cf. aussi P. Chavane, Sentiments de Prudence à l'égard des
institutions et des traditions romaines, dans Revue d'histoire
et de littérature religieuses, 1899, t. 1v, p. 332-352, 385-413.
— ! Instituliones, préf., col. 1107; c. xvr, col. 1131. —
τ Jbid.,préf., col.1108.—* Ibid... c.1 sq., col. 1110.—° Jbid.,
Ὁ. XVI, col. 1134, — το Jbid.,c. ΧΥῚΙ, col. 1133.— 1 Jbid.,
ÉCOLE . 1842
paresseux et la splendeur d’une connaissance à des
ignorants est chose malaisée. Cassiodore sait fort bien
que certains approuvent sa manière de voir, maïs, par
contre, elle ἃ ses adversaires acharnés. C’est à ceux-ci
et à leur intransigeance que s’adresse cet avertissement
dont la forme même est si caractéristique : Scripluræ
sæculares non debent respui "3, ailleurs il écrit: non
refugienda *; car il se heurtait à plus que l’hostilité.
Pour convaincre, ou du moins pour calmer ces oppo-
sants, il invoquait ingénument l'autorité des Pères?#
et justifiait l’étude des tropes, des règles, etc., qui ne
sont ni dangereux ni superflus, puisqu'on les ren-
contre dans l’Écriture sainte!7, Sans doute il concédait
qu’on ne ferait servir ces connaissances qu’à l’acquisi-
tion de la vérité, mais ce n’était pas une façon de rassu-
rer les opposants, c'était plutôt un nouveau sujet
d’alarme pour ceux qui n’ont de pire ennemie que la
vérité. Les lettres profanes n’ont pas leur but en elles-
mêmes, mais dans le service qu’elles nous rendent #.
Cette concession lui permettait de sauver le principe
de l’étude, sauf à sacrifier la jouissance littéraire en vue
du fruit plus solide à en retirer. Quant aux illettrés,
l'étude leur est impossible; mais alors aussi l'acquisition
de la vérité? Non pas, car Dieu y pourvoira en leur
faveur.
Cassiodore réhabilite l'étude afin d’exploiter la
science aussi bien au point de vue des âmes !* qu’au
point de vue de la discipline. Les moines instruits
seront studieux, s’appliqueront au travail de copie et
de revision des Écritures*c; il leur laisse toute liberté de
corriger les fautes qu'ils relèvent dans la transcription
des anciens’; au contraire, il prend des précautions
contre leurs initiatives dont les Livres saints auraient
peut-être à souffrir #. Cette licence accordée aux
copistes des auteurs classiques est la meilleure preuve
du degré d'instruction qu'ils ont reçu. D’une manière
générale, le copiste aura le droit de corriger ce qui est
purement une faute d'orthographe, par exemple :
b pour v et réciproquement; o pour u; n pour πὶ ®;
æ pour e dans les adverbes *, l’aspiration là où il
n’en faut pas et la réciproque *, quod pour quoi,
quicquam pour quidquam “ἢ. Il pourra rétablir la forme
correcte, quand le scribe aura mis indifféremment
l’accusatif ou l’ablatif avecles verbes de mouvement 37,
ce qui rend le sens plus clair. Il pourra corriger parfois
les cas et les temps, mais avec précaution; car on
trouve, notamment dans le texte sacré, des emplois
qui sont contraires à l’usage, et qu’on doit cependant
respecter ?.
« Nous touchons là au principe qui va modifier et
restreindre l’étude de la grammaire. Celle-ci, Cassio-
dore le rappelle, est un art humain qui ne saurait
prévaloir contre l'autorité des paroles écrites sous l’in-
spiration divine *. Le copiste se gardera de toucher aux
expressions propres de l’Écriture *°, d’altérer la pureté
des noms hébreux en les déclinant %, de changer les
termes métaphoriques “ἢ. Il négligera de petites règles
de style * comme l'interdiction de mettre en prose des
débuts et des fins de vers hexamètres %, ou d'éviter
l’iotacisme et l’hiatus “5. « La parole divine échäppe
« au reproche d’avoir manqué à ces règles humaines.
« Elle doit conserver la forme qui a plu à Dieu, pour
préf., col. 1108.— 13 Jbid., ce. XxX1IV, col. 1138. — 3» Jbid., 1. I,
©. XXVIT, Col. 1140. — 24 V. Mortet, op. cil., p. 18. — ὁ P, L.,
t. LXX, col. 1141. — 1° V. Mortet, op. cil., p. 1S.— 11 Instit.,
préf., col. 110$; In psalt., préf., c. xv, P. L., t. LXX, col. 21.
— 14 Inslit., ce. ΧΧΥΤΙ, 00]. 1141-1142. — 19 Jbid., c. XXX,
col. 1445. — το Jbid., c. ΧΧΧ, col. 1445. CAIUIOS ε- XV,
col. 1130.—*? Jhid., col. 1126,1129,1130.—% Jbid., col. 1128.
— #]bid., col. 1129. ----3Ἅ Jbid., col. 112 3. Ibid. col. 1129.
—*? Jbid.,col.112S.— 2" Jbid., col. 112 ;.— 3" Jbid., col. 1127
—?° Jbid., col. 1126.—% Jbid., col.1127.— * Jbid., col. 1127.
— % Jbid., col.112S.—" Jbid., col. 112$. — *% Jbid., col. 1128.
1843 ÉCOLE 1844
«briller de tout son éclat sans être soumise à la fantaisie
« humaine. » Jusqu'ici les recommandations de Cassio-
dore se comprennent ; il y avait intérêt à ne pas chan-
ger les métaphores du texte, et les raffinés seuls pou-
vaient être choqués par la rencontre de deux voyelles.
Mais le respect du texte saint impose à la grammaire
d’autres sacrifices. Les irrégularités y deviennent
sacrées. C’est seulement quand elles sont dues à de
fausses corrections que le copiste est autorisé à les faire
disparaître 1. Il doit respecter des constructions
comme viri sanguinum et dolosi, radetur caput suum,
inflabitur ventrem pour inflabilur ventre, terra in qua
habitat in ea, qui sont appuyées par l’autorité de nom-
breux manuscrits ©. Soulignons ce conflit de la gram-
maire avec le texte de l’Ecriture, et remarquons sur-
tout comment il est résolu. C’est un des traits de dé-
détail les plus significatifs, dans l’œuvre générale de
fusion de l’antiquité et du christianisme. Même dans la
grammaire nous voyons apparaître le principe d’une
autorité divine, infaillible non dans la pensée, mais
dans la lettre, ici dans la traduction que l’interprète
avait donnée du texte original. Ce quinzième chapitre
des Instituliones contient, en raccourci, la méthode
scientifique du moyen âge *.
La deuxième partie des Znstiluliones concerne l’étude
des arts libéraux, qui se composent de la grammaire,
la rhétorique et la dialectique, et les disciplines qui
sont l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astro-
nomie. Les trois arts obtiennent un traitement de
faveur. Pour la grammaire, il recommande avant tout
à ses moines de recourir à Donat et à saint Augustin,
à qui il emprunte leurs divisions et leurs définitions.
Lui-même a d’ailleurs composé à leur usage une sorte
de manuel qui comprend l’Ars de Donat, un livre sur
l'orthographe, un autre sur l’étymologie et le De sche-
malibus de Sacerdos 5. Vient ensuite le tour de la
rhétorique " et cette fois les emprunts et les références
se rapportent aux rhéteurs. Cassiodore s'inspire ou
exploite des ouvrages tels que le De oralore, l'Oralor,
le De institutione oratoria; il renvoie aussi aux écrits
de Marius Victorinus , du rhéteur Fortunatianus,
qui sont eux-mêmes comme un abrégé de leurs prédé-
cesseurs 8. Π se borne cette fois encore au rôle d’intro-
ducteur. Pour la dialectique, Cassiodore donne Je
sommaire du traité de Porphyre De isagoge, des Cale-
goriæ et du De interprelatione d’Aristate. Boèce expli-
quera tout le reste. La dialectique semble intéresser
plus que le reste Cassiodore, qui s’attache à énumérer
complaisamment les formes du syllogisme, les défini-
tions, les lieux, etc: Après cet effort, son attention
semble épuisée et les quatre disciplines : arithmétique,
géométrie, musique et astronomie sont vivement trai-
tées. Cependant, il importe d’être juste et de remarquer
qu’en ce qui concerne la géométrie, Cassiodore a eu
certaines vues originales *.
Cassiodore n’avait donc rien négligé pour former
l'intelligence des moines de Vivarium et nous pourrions
être induits à supposer qu'une communauté objet
d’attentions si vigilantes et si éclairées faisait alors
fort bonne figure, si un trait original, rapporté par
Cassiodore lui-même, ne nous apprenail ce qui subsis-
tait d’ignorance. Un jour ses moines Jui avaient fait
cette simple remarque : il les bourrait de connaissances
eteux ne savaient comment écrire correctement tant et
de si belles choses. L'observation était sans doute
fondée, puisque le vieil abbé, âgé de quatre-vingt-
treize ans, entama la composition d’un tizité d’ortho-
graphe. Une fois de plus, Cassiodore puise à pleines
mains dans les traités des auteurs anciens : Adaman-
tius Martyrius, Cæsellius Vindex, Cornutus, Velius
1 Inslit., col. 1123. —? Jbid., col. 1127.— M. Roger, op.cil.,
Ρ. 180-181, — 4 Instilul., col. 1152. — © Ibid., col. 1153, —
Longus, Valerianus, Papirianus, Eutychès, Priscien;
en somme, ce sont douze extraits de huit auteurs. Cet
ouvrage comporte des remarques concernant à propre-
ment parler l’orthographe; emploi de la lettre A, des
lettres redoublées, assimilation des consonnes, distinc-
tion de v et b, etc. Somme toute, ce traité, malgré les
redites qu’il contient, était de nature à atteindre son
but.
L'œuvre de Cassiodore es difficile à apprécier. On y
relève des concessions destinées certainement dans sa
pensée à atténuer l'impression que ses doctrines de-
vaient produire sur les esprits qui condamnaient toute:
ingérence de l’esprit classique dans la formation chré-
tienne. Comme saint Augustin, Cassiodore appelle la
science séculière à l’aide de la science sacrée, pour
acquérir de cette dernière une notion plus complète-
sauf à la délaisser ensuite, dès qu’on en aura exprimé
tout ce qu’on en attend. Sous ces réserves, ilse permet
une référence ou une citation profanes; ce faisant, il
offrait un exemple, il provoquait peut-être une curio-
sité, mais de là à une connaissance directe, à une appré-
ciation personnelle de l’œuvre de Virgile ou de l'œuvre
de Cicéron, la distance demeurait grande et non fran-
chie. Nulle part il ne recommande la lecture de |’ Énéide
ou des Géorgiques; lorsqu'il se permet une recomman-
dation, elle vise quelque traité bien technique, telle-
ment technique qu’il s’en trouve, pour ainsi dire, neu-
tralisé, ce qui est le cas de l’Ars de Donat ou des To-
piques de Cicéron. Peut-être espère-t-il que ses cita-
tions bien amenées et habilement choïsies suggéreront
la lecture des poètes dont il cite les ouvrages et rappelle
les noms avec insistance; mais alors il est impossible
de voir en Cassiodore le sauveur responsable de la cul-
ture antique. Son mérite, toutefois, demeure réel et
très grand. Cassiodore savait que bien des causes
concourraient à donner à ses conseils un large reten-
tissement et à ses suggestions une autorité particu-
lière. La haute position officielle qu’il avait occupée,
la part importante qu'il avait prise aux affaires de son
temps, la réputation universelle et les relations illustres
queson savoir lui avait acquises donneraient ἃ 58 parole
une autorité qui ajouterait beaucoup à l'influence des
Instilutiones. Avec une souplesse qui faisait le fond
de son caractère, il se résignait à un rôle d’appariteur
et entre-bâillait les portes au-devant de ceux qui
avaient la curiosité de s’aventurer au loin, sur la foi de
ses explications. Aussurément, les moines qui s’aven-
turaient de la sorte au delà des sentiers battus ris-
quaient bien des mésaventures que la jalousie aux
aguets ménage à ceux qui marquent une personnalité
vigoureuse, mais enfin, ces «enfants perdus » pouvaient
se réclamer sinon du conseil, du moins de la tolérance
de Cassiodore.
Ce sont ces unités, ces anonymes, qui, à leurs risques
et périls, lisant, goûtant, copiant, revisant — parfois
peut-être en cachelte — ont entretenu la petite
flamme de la beauté antique. Cassiodore leur ménageait
des facilités, au besoin des excuses, et ce n’est pas 58
moindre part de collaboration au salut des lettres
profanes. Nous concevons à grand’peine aujourd'hui
lé rôle bienfaisant d’un ouvrage tel que les Znslitutiones,
mais, pour se faire une juste idée des services qu'il a
rendus en son temps, il est nécessaire de songer à l'ignô-
rance générale et ἃ l’aide inespérée qu'un écrit ency-
clopédique apportait aux intelligences soucieuses de ne
pas sombrer dans le gouffre d’ignorance et inquiètes de
posséder et d'entretenir en elles le sens confusément
pressenti de l'antiquité. Dans cette pénurie d'ouvrages,
elles s’attachaient à des compositions telles que les
Institutiones de Cassiodore ou les Etymologiæ d'Isi-
4 Tbid., ce. τι, col.1157.— *1bid.,,co1.1164,— "1 υἷας, col. 1107,
—* V, Mortet, op. cit, ἢ. 274.
dore comme à un programme d'une ampleurinfinie. Le
grand mérite de Cassiodore aété de fournirune matière
et une justification à ces moines avides de soutenir la
dignité du savoir malgré les préventions de leur entou-
rage; il ne leur mesurait pas le temps de l’étude, il les y
provoquait plutôt, confiant que l'étude les sauverait, à
. condition qu'elle fût dirigée avec sagesse. « Si l'ouvrage
de Martianus Capella, qui traite principalement de
sept arts ou disciplines libérales, est la dernière ency-
clopédie doctrinale de l'antiquité païenne, si son
influence fut considérable au moyen âge, sous le rap-
… port des connaissances comme des applications artis-
tiques et symboliques qu’on en tira, ce plan d'étude
transmis par les rhéteurs anciens persista à peu près le
même chez saint Augustin et Cassiodore, restés très
imbus à bien des ézards de la rhétorique de leurs pre-
miers maîtres. Toutefois, ce cadre des éléments du
savoir humain fut en quelque sorte renouvelé par le
Père de l'Église, à la fois néo-platonicien et chrétien
d'un mérite transcendant, dont l'influence sur Cassio-
dore fut considérable. Dans ce plan d’études, la philo-
sophie, presque entièrement absente de l’œuvre de
Martianus Capella, occupe une place très distincte de la
dialectique, s'élève comme par degré avec chaque art
ou science, et seconsidérant comme une mesure capable
de mesurer toutes les autres, devient une méthode par
excellence, méthode de sagesse propre à connaître
. l'ordre souverain du monde. Et c’est ainsi que, sous
l'impulsion de saint Augustin, les arts libéraux, quelle
que soit l’étroitesse du cadre pédagogique qu'ils garde-
nt durant plusieurs siècles, reçoivent une orientation
ouvelle, adaptée par lui, puis par Cassiodore, au service
Ja vérité chrétienne. Malheureusement, l’œuvre de
saint Augustin, en tant que développement de ce
cadre appliqué à chacun de ces arts ou disciplines, est
eu inachevée, et nous n’en possédons que des par-
… ties; celle de Cassiodore, malgré l'élévation des idées
ΘΕ 16 savoir réel qui s’y trouve contenu, ne saurait, bien
“entendu, lui être comparée pour la forme ni pour le
fond, au point de vue du mérite littéraire comme de la
valeur philosophique. Toutefois, sous le rapport histo-
rique, il nous a paru intéressant de fixer le caractère et
16 rôle des Instilutiones dans la tradition littéraire et
scientifique qui nous est venue de l'antiquité ro-
maine 1»
XXXI. EN IraLrE. — Quelques noms représentent
une culture littéraire déjà abâtardie. Le premier en
date est Ennode de Pavie (473-521), néen Gaule, pro-
bablement à Arles, élevé dans les écoles de Milan et de
Pavie. Il représente l’art et les procédés du rhéteur
. dans ce qu’ils ont de plus fade et de plus fatigant. Ilse
complaît dans des fictions païennes usées depuis long-
temps, reprend des thèmes illustrés par les classiques
. impeccables, les traite à nouveau, ou plutôt les mal-
te. Peut-être avait-il pris à cœur de montrer ce
qu'est une décadence : il y a pleinement réussi. On le
voit s’embarquer dans des déclamations auxquelles il
applique un langage compliqué et précieux, par exem-
pie, Thétis exhalant sa douleur à la vue du cadavre
. d'Achille ?, M£nélas contemplant les murs de Troie 5,
pleurant le départ d’Énée 4, Toute cette mytho-
logie, morte depuis longtemps, est encore vivante pour
5aussi s’indigne-t-il contre un homme qui a placé
statue de Minerve dans un mauvais lieu 5. Il est
ésormais seul, ou presque seul, à s’indigner de sem-
irrévérence; mais Ennode est un convaincu et
ce sa dévotion entre la rhétorique et la gram-
et. Dans là Parænesis didascalica, admonition
LV. Mortet, op. cil., p. 286-287. — : Ennode, Dict., 25,
édit. Vogel, dans Monum. Germ. hist, Auct. antiq., 1885,
n°220: —* Dict., 26, édit. Vogel, n. 494. — « Ibid., 28, ibid.,
n°466 — 5 Jbid., 20, ibid., n. 278. — * Epist., v, 2; vint, 1;
ÉCOLE
1846
adressée à deux jeunes gens, il conseille la pratique de
la modestie, de la chasteté, de la foi; puis, à côté de ces
vertus, il recommande l'étude des arts libéraux, néces-
saire à l'exploitation des dons divins, d’abord la gram-
maire, nourrice des autres disciplines, puis la rhéto-
rique, mère de la poétique, de la dialectique, de l’arith-
métique 7. Au milieu de toute cette naïve admiration
pour les disciplines et les beautés du paganisme, En-
node était devenu clerc, puis diacre, il termina sa car-
rière sur le siège épiscopal de Pavie et dut cette promo-
tion en grande partie à son talent oratoire.
Mais une pareille carrière commençait à mal édifier
les chrétiens. Théodoric et les rois goths n’exerçañent
plus le prestige traditionnel qui leur eût permis de faire
prendre tout à fait au sérieux la tentative de renaïs-
sance profane; tentative vite avortée par les boulever-
sements politiques, les guerres, les invasions et dont il
ne subsista que des noms respectables. Ennode l'était
assurément et aussi le nom et le personnage de Boëce
(470-525). Autre chrétien de la lignée d’'Ennode et
d’Ausone, dont le christianisme s’est fait si modeste
ct silencieux que ce n’est que de nos jours seulement,
grâce à un examen particulièrement attentif des moin-
dres indices, qu’on a pu enfin prouver sa croyance et
son affiliation à la foi chrétienne ". Boèce n’entendait
introduire ni tolérer aucune modification dans l’ensei-
gnement des arts libéraux, c’est un conservateur inté-
gral de ce qui ne peut plus et ne doit plus être conservé
intégralement. Dans ce bagage antique il y a déjà des
parties caduques, ilne s’en doute pas. Lestyle reste in-
comparable, la pensée est dépassée; il s’en doute si peu
que, cherchant une consolation à ses infortunes — des
infortunes qui se termineront par l’échafaud — il se
tourne non vers les espérances chrétienne maïs s’at-
taide dans les banalités stoïciennes. Dans les cinq livres
du De consolatione philosophiæ, le nom du Christ ne se
rencontre pas une seule fois. C’est plus qu’une erreur de
fait, c’est une faute de goût et un manque de tact. Aïnsi
ce très honnête homme renonce à toute influence. C’est
un ancien, sans doute, mais qui avait le tort d’être né
quatre siècles trop tard; c'était moins un ancien qu’un
retardataire.
D'ailleurs l'Église veillait et son esprit balayaiït les
attardés du paganisme avec leurs écrits suspects. Boèce
pèse bien peu dans la pensée générale de ses contempo-
rains, qui le tiennent pour un savant homme, plaignent
son malheur, ne répugnent pas trop à faire de lui un
martyr, mais s’obstinent à ignorer son traité philoso-
phique. Ennode se croit obligé de donner des gages aux
gens bien pensants et leur proteste qu’il déteste désor-
mais la littérature. Ego ipsa sludiorum liberalium no-
mina jam detestor; on ne lui en demandait pas tant.
Fortunat n’aura pas à se déjuger (530-609). Il a fait ses
études à Ravenne ἱπ arle grammalica sive rhelorica sex
eliam metrica, mais ce sont moins des études qu’une
prise de contact, dont il retire pour tout avantage un
style prétentieux et obscur, une prose fleurie de bar-
barismes et une métrique émaillée de fautes de quan-
tité. Grégoire Ier (540-604) a appris tout ce qu’on pou-
vait apprendre dans les écoles romaines, ce qui l’auto-
rise, croit-il, à s’opposer à la propagation de cet ensei-
gnement. Nous savons qu’il fonda douze monastères; il
est permis de supposer que l’enseignement des lettres
n’y occupait qu’une place fort restreinte. Frédéric Oza-
nam a probablement voulu se divertir en arguant que
l'institution d’une schola cantorum par Grégoire Ier
équivalait à la protection donnée aux arts libéraux.
« Car, écrit-il, la musique, la dernière des sept sciences
Dict., 12.— * Opusc., 6, édit. Vogel, p. 452.— * Usener, dans
Festschrift zur der XXX/I Versammlung deutscher Philo-
logen, Bonn, 1877; cf. G. Paris, dans Journal des savanis,
1884, p. 576.
1847
profanes, exigeait la connaissance de toutes les au-
tres 1. » L'intervention du pape en matière de chant fut
surtout administrative; elle a pu s’exercer sur la codi-
fication des livres liturgiques, enfin elle s’est manifes-
tée par des corrections manuelles sur les petits cho-
ristes, voilà tout ce que nous en pouvons savoir (voir
Dictionn., t. 11, col. 287-289). Mabillon n’a pas été plus
heureux en invoquant l’envoi de missionnaires romains
chez les Anglo-Saxons, missionnaires qui fondent des
cloîtres et y introduisent l’études des lettres, étude à
laquelle nous devons le célèbre Bède. Il faut pour cela
distendre vraiment trop la chronologie. La mission
envoyée par le pape Grégoire date de 597 et la fonda-
tion du monastère de Saint-Paul, où Bède se formera
aux études, est de l’année 684. Nous verrons bientôt à
qui les Anglo-Saxons sont redevables des disciplines
scolaires. « À en juger par les travaux les plus célèbres
qu’ait produits alors l’Église latine, l’Expositio in Job,
les Homiliæ in Ezechielem et in Evangelia, de Grégoire
le Grand, l'Église est préoccupée beaucoup plus du côté
pratique, du désir d’édifier, que du souci d'encourager
l’exégèse proprement dite. Nous pouvons donc con-
elure, sans dépasser la vérité historique, que les lettres
classiques furent suspectes au pape Grégoire. Une
légende, qui ne repose sur aucun témoignage sérieux,
laccusait d’avoir brûlé les livres profanes ?. C’est la
traduction populaire et brutale des sentiments que
l'opinion commune lui attribuait, non sans raison. Une
remarque, tout au moins, que l’on ne peut s'empêcher
de faire, c’est qu'il eût pu très aisément, s’il avait
approuvé la tentative de Cassiodore, en assurer le suc-
cès. Étant donnée l’action de saint Grégoire sur l’Église
et le nombre des monastères qui existaient en Italieet
avaient recu du Mont-Cassin une discipline régulière,
il aurait suffi que le pape favorisât ce plan d’études res-
treint, limité, purifié, pour que l’enseignement monas-
tique l’admît dès cette époque, en pays latin, comme il
l’admit plus tard. Évidemment, la situation troublée
de l'Italie ne lui aurait pas permis de se développer
dans toute son ampleur. Mais peut-être aurait-il assuré,
dans le clergé du vire siècle, une proportion d'hommes
instruits plus grande que celle que nous y constatons *.
XXXII. EN GAULE. — Si on était tenté de se mon-
trer sévère aux moines qui négligèrent l'héritage litté-
raire de l'antiquité et n’en recueillirent qu’une partie
non sans hésitation et sans répugnance, il faudrait,
avant de les condamner, se rappeler que leur institut
n’avait rien d’une destination académique. C’est par le
souci des nécessités autant que par le respect de la tra-
dition que des moines s’appliquèrent à transcrire des
monuments plus illustres qu’appréciés, mais auxquels
les besoins de l’enseignement, d’une part, le point d’hon-
neur de la bibliothèque, d'autre part, valurent leur con-
servation. Cette besogne de transcription et de correc-
tion des manuscrits n’était toutefois que secondaire
et restreinte à un nombre limité de travailleurs. Avant
tout il fallait durer et il fallait sauver les âmes. Les
moines de la Gaule ont été, plus que les évêques, les
grands convertisseurs des Francs. Malheureusement
nous sommes loin de savoir tout ce que nous voudrions
sur les institutions monastiques en Gaule au vre siècle.
Grégoire de Tours ne semble pas avoir compris l'impor-
tance de leur rôle. Les noms des grands promoteurs de
la vie cénobitique dans sa patrie, sauf une vingtaine
sur lesquels il a écrit de courtes notices, ne se pré-
sentent qu'incidemment sous sa plume, à propos des
événements politiques ou religieux auxquels ils ont été
mêlés. Beaucoup même sont passés sous silence, tels
saint Calais, saint Paterne, saint Maur, saint Liéphard,
saint Laumer, saint Imier, saint Marcoul, saint Sam-
2 La civilisation chrélienne chez les Francs, p. 533. —* Jean
de Salisbury, De nugis curialium, τι, 26, P. L., t. CXCIX,
ÉCOLE
1848
son, saint Magloire, saint Malo et tant d’autres. Les
Vies d’un certain nombre d’entre eux ne nous ont été
conservées que dans des rédactions tardives, remaniées
une ou plusieurs fois, en sorte que les détails histo-
riques s’y trouvent réduits à peu de chose; beaucoup
sont perdues. Les autres documents de l’époque, di-
plômes, actes synodaux, correspondances, ne nous
apportent que de rares renseignements.
Ces diverses sources ont permis à Mabillon et aux
auteurs du Gallia chrisliana de compter plus de deux
cents monastères établis dans les Gaules — presque
tous dans la région dont la latitude de Paris forme
l'extrême limite au nord — au cours du vie siècle,
outre une quarantaine qui existaient déjà auparavant.
Une soixantaine des premiers sont mentionnés dans
Grégoire de Tours, et une vingtaine des autres. Mais il
est certain que ce chiffre est bien au-dessous de la
réalité. Dans plusieurs Vies de saints, il est parlé de dix
ou douze monastères ou plus encore, bâtis par le héros
et dont nous ne connaissons que deux ou trois. L’au-
teur de la Vie de saint Léonard de Vandœæuvre raconte
qu'ilse présenta tant d'hommes de toute condition aux
monastères qu'il avait fondés dans le diocèse du Mans,
qu’on l’accusa auprès du roi Clotaire Ier de soulever le
pays. Il nous ἃ été conservé une ordonnance de saint
Aunaire, évêque d'Auxerre au vresiècle, réglant l’ordre
dans lequel les principales églises de sa ville épiscopale
doivent venir célébrer l'office divin à l'église cathé-
drale de Saint-Élienne; dans ce document sont nom-
més huit monastères, dont deux seulement sont men-
tionnés ailleurs. On voit par là qu’il n’y a aucune témé-
rité à affirmer que nous ne connaissons que la moindre
partie des communautés religieuses établies dans les
Gaules au vie siècle.
Nous ne pouvons guère rien dire du nombre des
moines qui vivaient dans ces communautés. Ce nombre
variait beaucoup, naturellement, d’une maison à
lPautre. Les Vies des saints abbés de l’époque parlent
de soixante, de cent, de trois cents religieux vivant
sous leur direction. Ce dernier chiffre est indiqué pour
les disciples de saint Sévère d'Agde et pour ceux de
saint Martin de Vertou. Dans la Vie de saint Évroul il
est raconté qu’une maladie épidémique qui sévit dans
son monastère enleva soixante-dix de ses moines, outre
un grand nombre de serviteurs.
Le nom de monastère, dans notre langage moderne,
: éveille l’idée de vastes bâtiments régulièrement distri-
bués pour les exercices de l’état religieux et les besoins
de la vie commune. On est tenté dès lors de se deman-
der comment un si grand nombre de monastères purent
être élevés dans un pays ruiné par les invasions et les
guerres, où les ressources de tout genre devaient man-
quer pour faire de grandes constructions, surtout au
sein des forêts et dans d’autres lieux déserts, et, pour
ainsi dire, inaccessibles, qui étaient si souvent choisis
par les saints fondateurs pour l'emplacement de leurs
monastères. L'étonnement cesse lorsqu’en examinant
les choses de plus près, on voit combien la plupart de
ces constructions monastiques étaient simples et primi-
tives. Ce que nous trouvons le plus souvent mentionné
dans les documents du temps, ce sont des restes d’an-
ciennes constructions romaines, villas, thermes et
autres édifices, utilisés et accommodés pour abriter les
moines. Saint-Mesmin de Micy n’a pas eu d’autres
débuts; Saint-Calais commence sa glorieuse carrière
dans l’enceinte d’une villa en ruines; Luxeuil succède
à un château et des thermes abandonnés. On rencontre
des installations plus rudimentaires encore; c’est le cas
du premier monastère de saint Martin, situé « à deux
milles de sa ville épiscopale, dans une enceinte natu-
col. 461, — * Muratori, Antiqg. Ilal., 43°
p. 809; M. Roger, op. cil., p. 194-195.
dissert., L 11,
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1849
relle, formée d’un côté par une roche élevée et escarpée,
de l’autre par la Loire, dont le cours s’infléchissait
légèrement à cet endroit : un sentier très étroit y don-
nait seul accès. Le saint avait là une cellule faite de
branches d'arbres, et beaucoup de ses disciples en
avaient de semblables; mais la plupart habitaient des
grottes creusées dans la roche qui formait un des côtés
de l'enceinte. Ils vivaient là au nombre d'environ
quatre-vingts. »
Plusieurs Vies de saints mérovingiens parlent de
grottes naturelles ou artificielles, dans lesquelles se
retirent des ermites ou des moines. Cette vie de troglo-
dytes n’est pas assurément des plus favorables à une
organisation sur le modèle des abbayes clunisiennes du
xur1e siècle; les huttes de branchages ne comportent
guère l’aménagement de vastes ateliers de copistes, de
rayons de bibliothèque chargés de manuscrits. Les exi-
gences de l’enseignement s’en trouvent réduites d’au-
tant et réduites à bien peu de chose, et cependant saint
Calais, saint Évroul, saint Liéphard n’en demandent
pas plus pour fonder un monastère; à mesure que les
disciples deviennent plus nombreux, on multiplie les
baraques, les huttes, on entaille les anfractuosités des
rocs et tout est dit. Dans un pareil campement, les
écoles ont-elles une place ? peut-être, mais on ne la
découvre nulle part. Les grandes occupations de ces
cénobites sont la récitation des psaumes, le travail
agricole, la méditation. La culture de la terre importe
plus que celle des lettres et celle-ci se borne à la
lecture afin de pouvoir réciter les offices liturgiques
et s'édifier dans les traités ascétiques. C'était quel-
que chose, sans doute; mais cela n’eût pas suffi pour
conserver et.transmettre les trésors des lettres an-
ciennes !.
XXXIII. EN ESPAGNE. — Le niveau intellectuel du
clergé et du peuple espagnol au vre siècle témoigne-t-il
d’un degré de culture supérieur au niveau de civilisa-
tion de l’Église franque ? Le point est contestable. On a
parlé d’une renaissance wisigothique, mais il faut se
garder de donner à ces mots un sens qu’ils ne sauraient
avoir. Les canons des conciles de Tarragone (516), de
Girone (517), de Lerida (524), de Valencia (524) ne con-
tribuent pas à nous donner l'impression d’une renais-
sance. C’est une série de prescriptions administratives
dans lesquelles il n’est pas une seule fois question de la
culture des clercs et des fidèles. Parallèlement à cette
législation ecclésiastique, nous possédons les décisions
du droit wisigothique formant un recueil considérable
intitulé Forum judicum. Ce recueil, dont la rédaction
se continuera pendant deux siècles, est plus spéciale-
ment l'œuvre des conciles de Tolède.
Les conciles tiennent une place prépondérante dans
l'histoire de l'Espagne wisigothique et leur influence
peut s'expliquer en partie par la capacité de certains
évêques appelés à sièger dans ces assemblées et à appli-
quer leurs décrets. Saint Martin de Braga est un per-
sonnage cultivé. Originaire de Pannonie, moine en
Palestine, il vient, on ne sait par quelle voie et pour
quel motif, échouer en Galice, d’abord abbé de Dumio,
puis évêque de Braga. Ses écrits témoignent de la curio-
sité de son esprit; il avait lu Sénèque et, peut-être,
quelque chose de Platon, car il savait le grec, pouvait
même le traduire et faire traduire sous sa direction,
avec son concours, tel moine de son abbaye. Mais telle
n'était pas la moyenne mesure. Les institutions ecclé-
siastiques et monastiques se développaient rapidement,
τ Ch. de Smedt, La vie monastique dans la Gaule au
Wie siècle, dans La France chrétienne dans l’histoire, 1896,
p: 25-37, passim. — ? P. L., t. Lxxx, col. 363-378; A.
Potthast, Bibliotheca medii ævi, t. 11, p. 1023; Passiones
vilæque sanclorum ævi merovingici, édit. Krusch, Hanno-
veræ, 1896, t. 111, p. 621-628; Epist., t. 1, p. 662, 664, 668,
669, 671; Dahn, Die Kônig der Germanen, t. V, p. 179; J.
ÉCOLE
1850
grâce à la bienveillance du roi Reccarède: les conciles
se succédaient à Tolède (589), à Séville (590), à Sara-
gosse (592), à Tolède (597), à Huesca (598), à Barce-
lone (599). Reccarède mourait en 601 et saint Léandre,
archevêque de Séville, en 603. On allait juger le vre siè-
cle à ses fruits. Il est certain que le vrre siècle ne fut pas
dénué de mérite, à condition qu’on veuille bien se con-
tenter de peu. Le roi Sisebuth (612-621) avait quelque
teinture des lettres, scientia lilterarum ex parte imbutus,
nous dit à son sujet saint Isidore. C'était une chose
depuis longtemps inconnue qu’un prince lettré, ou du
moins soucieux de paraître tel. Amateur de littérature
décadente, Sisebuth écrivit en style prétentieux, incor-
rect et amphigourique, et son petit bagage littéraire
nous le montre plus préoccupé d’assurer son salut que
de respecter les belles-lettres. Il a laissé une Vie de
l'évêque Didier de Vienne, le même qui fut si bien
rabroué par le pape Grégoire, deux lois insérées dans le
Forum judicum et quelques lettres, dont l’une se ter-
mine par des vers ὅ.
Mais c’est saint Isidore de Séville qui représente alors
toute la science de l'Espagne. Son ministère pastoral
nous est à peine connu et il faut le regretter d'autant
que peut-être eussions-nous vu le prélat à l’œuvre,
appliquant dans les écoles de son diocèse ses méthodes
d'enseignement. On le tenait pour l’homme le plus
savant de son siècle et le restaurateur des sciences en
Espagne. Saint Braulion de Saragosse, son contempo-
rain et son ami, disait que Dieu avait créé Isidore pour
relever l'Espagne tombée en décadence, pour rétablir
les monuments des anciens et préserver le royaume de
tomber entièrement dans la rusticité 3. Voilà bien des
éloges, auxquels, si on regarde de près, on est obligé de
rabattre quelque chose.
Isidore était un esprit appliqué, servi par une heu-
reuse mémoire, orné de quelques connaissances litté-
raires. Ces connaissances étaient plus étendues que
profondes et son érudition plus copieuse que critique;
compilateur infatigable, Isidore récoltait tout ce qui
passait à portée de sa main et l’insérait, sous un pré-
texte ou sous un autre, dans ses livres. Ainsi il arrive
que ceux-citouchent à tout, au sens d’effleurer. I1semble
qu'Isidore n’ait jamais ambitionné d’avoir une idée
originale; son tour d'esprit n'allait pas à comprendre
mais à connaître ; les citations lui tenaient lieu de décou-
vertes. Son style ne compte guère, mais du moins est-
il rapide et suffisamment clair; il définit sans trêve et
sans fatigue tout ce qui se trouve à sa portée. Ayant
beaucoup lu, il n’entend pas qu’on l’imite et, dans sa
règle pour les moines, leur interdit la lecture des ou-
vrages des païens et des hérétiques ‘. Ailleurs, il dé-
fend la lecture des poètes, qu'il n’est pas éloigné de
comparer aux démons $. En définitive, il ne concède
que la lecture des saintes Écritures δ: on ne saurait
dire qu'il eût prèêché d'exemple.
Comme, malgré tout, Isidore ne pouvait perdre le
bénéfice de son expérience, après avoir condamné la
science profane en général τ, force lui était de s’en
accommoder, car, convenait-il, «l'ignorance est la mère
des erreurs, l’ignorance nourrit les vices 5, » et il tolé-
rait ce qu’il ne pouvait empêcher, mais du moins de-
mandait-il qu’on n’appriît rien qu’en fonction de l’Écri-
ture et qu’on ne crût à rien qui ne se trouvât dans
l'Écriture *. Apprendre toute l'Écriture exige toutefois
qu'on puisse comprendre l'Écriture et, dès lors, il faut
se résigner aux concessions : « Plutôt la grammaire que
Tailhar, dans Revue des quest. hist., 1881, t. xxx, p. 2S; H.
Leclercq, L'Espagne chrétienne, in-12,Paris, 1906 p.298-290,
— * Prænotalio libr. divi Isidori, P. L., t. LXXXIY, col. 16-17.
—* Regula, c. vu, P. L., t. LXXXH, col. 877. —* Sentent.,
1. 111, c. xux, P. L., t. LXXXIN, col. 685. — * Jbid., col. 686.
— ? Ibid., 1. IV, ec. xx, col. 687. — * Synodum, 1. II, 65,
P. L., t. LXxXxIm, col. 860. — " Jbid, 1. II, 71, col. 561.
1851
l’hérésie, » gémit Isidore :. Afin toutefois d’épargner
au plus grand nombre possible le recours aux sources
séductrices, Isidore s’imposa une besogne immense,
dont nous pouvons juger et même jouir encore dans
plusieurs de ses ouvrages intitulés : les Differenliæ, le
De natura rerum et surtout les Elymologiæ ou Ori-
gines ἃ. C’est moins une encyclopédie qu'un vaste
grenier aux nombreuses étagères et aux casiers bien
disposés. On trouve là de tout : arts, sciences, gram-
maire, logique, rhétorique, arithmétique, géométrie,
astronomie, médecine, agriculture, navigation, chro-
nologie, etc., etc. Jamais présent plus utile ne fut fait
à une société à la veille de sa décadence et jamais aussi
présent plus funeste pour accélérer cette décadence.
Au lieu d'apprendre des mots et des choses dans le con-
tact des textes et dans une éducation méthodique, on
allait désormais les chercher dans des répertoires, des-
tinés non à faciliter les recherches mais à les remplacer’.
En songeant à l'effort exigé par la compilation ma-
térielle aboutissant à un semblable résultat, on n’a plus
le courage d’être sévère. Les Étymologies n’étaient
qu’une portion d’un plan si vaste que son exécution
semblait dépasser les limites de la vie et l'endurance
humaines. Isidore mâchait et remâichait les mots, les
synonymes, les prononciations fautives, rien ne semblait
devoir lui échapper; des mots il passait aux idées qu'ils
représentent, des étymologies il s’engageait dans les
définitions et aboutissait parfois au calembour, mais
sans s’en douter. De tout cela il reste peu de chose
aujourd’hui, mais le moyen âge a largement puisé
dans ce catalogue si bien et si commodément étiqueté,
où nous-mêmes nous pouvons utilement retrouver une
citation, un indice, une trace qui mettent sur la voie
d’un ouvrage perdu depuis, mais encore connu et con-
sulté au vi-vrre siècle. C’est à regret cependant qu’'Isi-
dore tirait quelques filons de cette mine abondante
des écrivains païens, il se le reprochait non comme un
larcin, mais comme un péché; d’ailleurs la beauté lui
était chose étrangère et, sa plume à la main, il ne cher-
chaïit que le mot ou la définition, tout le reste lui échap-
pait. Au moins Cassiodore sentait et aimait ce qu'il se
défendait de recommander. Isidore demeurait bien
indifférent à tout cela et peut-être se justifiait-il de sa
pénible besogne en songeant qu'il dispensait un grand
nombrede chrétiens du devoir, du besoin ou de la fan-
taisie de lire les auteurs profanes.
On ne risque guère de se montrer très réservé en
parlant d’une « école de Séville ». L’entourage d’Isidore
a pu et dû offrir quelques hommes studieux, secrétaires
utiles chargés de mettre au point une référence, de véri-
fier une citation, de terminer une transcription; en
dehors de là,les textes qu’on apporte sont des généra-
lités qui ne prouvent pas ce qu’on leur fait dire. Quant
à la formation des clercs, elle s’accomplissait, on peut le
croire,sans le moindre recours aux écrivains classiques.
Isidore avait si abondamment découpé la matière,
l’avait triturée de telle sorte au goût de ses contempo-
rains que ceux-ci se dispensaient d’aller fréquenter
les maîtres, qu'ils eussent été dans le cas de ne pas
entendre. D'ailleurs, Isidore ne possédait pas dans sa
bibliothèque de Séville tous les auteurs qu'il cite; il lui
arrive maintes fois de prélever une citation dans un
écrit où l’auteur a lui-même cité de première ou de
seconde main. Si, de la bibliothèque de Séville, on passe
à celle de Tolède, au temps de saint Julien (fin du
vire siècle) on constate que, parmi les classiques, Cicé-
ron seul est mentionné
1 Sent., IXI, 13, P. L., t. cxxxrnt, col. 688. — * Lui-même
imposait ces deux noms à son ouvrage; cf. Arevalo, Isido-
riana, 1. III, ec. xczvur, P. L , t. cxxxt, col. 319. — ? M. Ro-
ger, Op. cil., p. 198. — 4 Te site, Agricola, n. 21. — Loth,
Les nuits latins dans les langues britanniques, in-8°, Paris,
1892. —* Ibid., p. 59; Roue celtique, τ. xxut, Ὁ. 91. —'E.
ÉCOLE
1852
Un personnage trop oublié doit trouver sa place ici:
c'est Valère, qui vécut solitaire dans le désert de Vierzo,
pittoresque contrée située entre Astorga à l'est et
l'océan à l’ouest. Il passait sa vie à transcrire des livres,
il en composait même; un mauvais clerc lui déroba
tout; ilse remit au travail, on le vola encore. Rebuté,
il s’improvisa maître d’école. Son premier élève s’ap-
pelle Bonosus, fils d’une riche dame nommée Théodora;
il compose pour l'enfant un petit livre de sa façon, mais
bientôt il est débordé, c’est toute une bande d’écoliers
qui se groupe autour de lui; l’un d’eux, qui avait appris
de mémoire en six mois tout le psautier et les cantiques,.
paraît avoir été son petit favori. Ce bonhomme avait
des réminiscences classiques ; autour de sa retraite, les
rochers arides avaient disparu sous un jardinet qu'il
nommait son « bois de Daphné » et pour la description
duquel il épuisa toutes les fleurs vieillottes de sa rhéto-
rique.
XXXIV. EN BRETAGNE. — La conquête romaine fut
toujours précaire dans l’île de Bretagne et l'influence
d’une civilisation étrangère ne dépassa guère la société
de quelques grandes villes comme York, Gloucester,
Lincoln, Verulam, Chester, Londres, où résidaient les
représentants du pouvoir impérial. Dès le début de
cette conquête difficile et avant de s’être rendu um
compte exact des résistances obstinées qu'ils rencon-
treraient, les Romains avaient appelé à l’aide de leur
influence le précieux instrument de l'éducation. Au
cours de son expédition, Agricola faisait instruire les
enfants des chefs dans les arts libéraux et les initiait
à l’éloquence : Jam vero principum filios liberalibus
artibus erudire et ingenia Britannorum studiis Gallorume
anteferre ut, qui modo linguam Romanam abnuebant,
eloquentiam concupiscerent #. Le résultat, si résultat ily
eut, fut tel que l'histoire n’en a gardé aucun souvenir.
De ces cours imposés par contrainte, il ne sortit ni un
poète, ni un rhéteur. Les soldats, les officiers, les em-
ployés de l'administration remaine ont certainement
eavoyé leurs enfants à l’école, mais peut-être se con-
tentaient-ils d’écoles inférieures, sauf à poursuivre les.
études secondaires en Gaule; cette ressource était très
accessible aux gens de condition; quant aux soldats, ils
ne visaient guère à pousser leurs enfants au delà des
connaissances sommaires. L’attitude défiante des Bre-
tons à l'égard des occupants devait restreindre les rela-
tions au strict indispensable; c’est pourquoi les idiomes
bretons firent de larges emorunts à la langue latine ἢ
dans la mesure imposée par les échanges quotidiens.
Dans les villes occupées par les services administratifs
ou par les garnisons, l'usage du latin fut évidemment
assez répandu, mais nulle part au point de supplanter
la langue nationale δ.
Quant les légions romaines se retirèrent, ce qu’elles
avaient introduit de latin dans la pratique courante de
la vie ne se perdit pas complètement, mais ce qui sub-
sistait s’altéra de plus en plus 7, ainsi que nous levoyons
dans les inscriptions chrétiennes ὃ; les cas ne sont plus
distingués à une date où, en France, on distingue
encore le cas sujet et le cas régime ὅν. Et cependant le
latin demeurait implanté en Bretagne parce qu'il était
la langue de l'Église. A-t-il dû à cette circonstance de
s'ouvrir certaines voies nouvelles de pénétration ? c’est
possible, c’est mîme probableio; mais peut-être aussi
en fut-il, généralement parlant, comme de nos jours : le
latin fut la langue du clergé, mais du clergé seul; dès
lors ce latin n’a qu'une circulation limitée et un voca-
bulaire restreint. Si nous voyons! saint Germain
Huebner, Inser. Britann. lat., n. 66, 80, 132, 140, 896, 897,
pour l'orthographe; n. 222, 229, 283, pour les formes;
n. 140, 1007, etc., pour la syntaxe...— * Ἐπ Huebner, Inscr.
Brit. christ., n. 67, 82, 94, 121, 135, 144, 151. --- " D'Arbois
de Jubainville, dans Revue celtique, t. 111, p. 269. — E,
Huebner, op. cit, p. vu, — Bède, Hist. ecel., 1. I, ©. xwir.
1853
d'Auxerre entreprendre une mission en Bretagne et y
prêcher non seulement dans les églises, mais dans les
carrefours, dans les campagnes,en présence d’une foule
énorme, il faut songer que le récit de Bède, outre qu'il
est fort postérieur à l'événement, ne pouvait pas dé-
cemment nous déclarer que le saint n'avait été ni
entouré ni compris; il est permis dès lors de réduire
son auditoire et si, de cet auditoire, on écarte les clercs,
les curieux, les dévots et tous ceux qui, pour les besoins
de leurs affaires, avaient dû savoir quelque peu de latin,
on arrive à ne plus trop s'étonner.
Le peu que nous savons de cette première Église bre-
tonne ne nous apprend guère sur le degré de culture de
ses chefs et le cas qu'ils faisaient de l’enseignement. Ce
qu'on a conjecturé de la part prise par l'Église grecque
dans l’évangélisation de l’île est aussi ingénieux que
tendancieux et futile. C’est avec l’Église latine des
Gaules et de Rome que la Bretagne fut en rapports
suivis et nous suivons, à d'assez longs intervalles, il est
vrai, le développement de son organisation ecclésias-
tique. En 314, l’épiscopat breton est représenté au con-
cile d'Arles par trois de ses membres !, d’autres siègent
en 359 au concile de Rimini ?. Le clergé et les fidèles
n'avaient pas été indemnes des grands courants héré-
tiques : l’arianisme et le pélagianisme, assez menaçants
pour provoquer la mission de saint Germain d'Auxerre
et de saint Loup de Troyes *. Ainsi, on prend parti dans
les conflits théologiques; est-il vraisemblable qu’on ait
ignoré et écarté le conflit si grave du maintien ou de la
suppression des arts libéraux dans l’éducation chré-
tienne, en un mot, du programme scolaire ?
Du moment qu'ils adoptaient les Écritures, sacrées
del'Église et qu’ils s’'engageaient dans les querelles exé-
gétiques, les Bretons devaient se soumettre à l’acquisi-
tion des connaissances profanes tenues pour indispen-
sables à l'étude des saintes Lettres. Toutefois, la civili-
sation romaine et grecque avait si incomplètement
pénétré en Bretagne que le paganisme des auteurs pro-
fanes n'éveillait que des idées licencieuses; leur mytho-
logie était, ou peu s’en faut, lettre morte, car le pan-
théon gréco-latin n'avait guère joui d’une large noto-
riété. D'autre part, rien n'indique que les préventions
des moïnes bretons fussent moins intransigeantes que
celles des moines gallo-romains ou italiens, et leur into-
lérance aura pu s'exercer avec la même chaleur que
celle de leurs confrères du continent. Nous en sommes
doncréduits à presque rien et malheureusement rien ne
permet de faire honneur à l’Église bretonne du degré
de culture auquel était arrivé le moine Pélage, caril
semble avoir acquis son érudition sur le continent.
Fauste de Riez était, lui aussi, breton, mais on ne peut
affirmer qu’il ait reçu son instruction en Bretagne. A
l’époque où il vint en Gaule, il pouvait encore recevoir
la culture classique, sinon dans les écoles publiques ou
les écoles religieuses, du moins auprès d’un maître par-
ticulier. Bède nous parle d’un Breton nommé Nynia
qui évangélisa les Pictes, à la fin du rve siècle ou au
début du ve, mais il avait reçu à Rome son instruction
_ religieuse #.
._ Alaconquête romaine succède la conquête saxonne,
précisément à l’époque où l'Église gallo-romaine est
2 Hefele-Leclercq, Hist.des conciles,t.r,p. 78, 92,216,275.
- —2Jbid.,t.1,p.935.—" Acta sanct., juillet, t. ναι, p. 211-213,
Vita Germani auctore Constantio, 1, 5, 63 Script. rer. merov.,
édit. Krusch, t. zur, p. 121, Vita Lupi, 4. — + Bède, Hist.eccl.,
1. LIL, c. τν; Haddan et Stubbs, Councils and ecclesiastical
documents, t. 1, P. 14. — ὁ Vita, 3, dans Rees, Cambro-
British saints, p. 28. — ‘ Vita, 8, ibid., p. 36. — ? Vila, 8,
ibid., p. 86. -- Vita, 1, ibid., p. 159; cf. A. de La Borderie,
Études historig. bretonnes, in-89, Paris, 1884, t. 1, p. 224. —
® Vita Samsonis, 1, 7, dans Mabillon, Acta sanct. O. 5. B.,
T° 1, Ὁ. 168. — τὺ Vita, 7, ibid., p. 164; 11, ibid., p. 167;
Zimmer, Nennius vindicatus, in-8°, Berlin, 1893, p. 325. —
ἀν Vita Iltuti, 11, dans Rees, p.167. — 1? Vita Pauli Aure-
ÉCOLE
1854
débordée par le flot de la conquête franque. Dès lors
chacune travaille chez soi et pour soi, l’Église bretonne
en Bretagne, l’Église gallo-romaine en Gaule. Ces
temps troublés sont peu favorables aux rédactions
historiques, cependant nous savons que, pendant une
Jongue période qui comprend tout le vie siècle et s’é-
tend de la mission de saint Germain d'Auxerre à la
mission de saint Augustin de Cantorpéry, l'Église bre-
tonne a vécu et prospéré. Refoulée par les Anglo-
Saxons dans le pays de Galles et dans la Cornouaille,
cette Église prend goût aux lettres classiques et le
moine Gildas nous est témoin de l’existence d’un mou-
vement scolaire dont nous ignorons d’ailleurs l’initia-
teur. Dans l'obscurité dont s’enveloppe l'événement, on
croit saisir l'indice d’une rivalité qui a fait revendiquer
tantôt pour Cadoc, tantôt pour Iltud, le mérite de cette
impulsion. Suivant les uns, Cadoc, après un séjour de
douze années auprès de Menthius, sous la direction
duquel il se familiarise avec Donat, Priscien et les
autres arts ὅ, complète son instruction auprès du rhé-
teur Bachan, venu d’Italie δ. Il passe en Irlande, d’où
il ramène bon nombre de Bretons et d’Irlandaïis, entre
autres Finnian 7; fonde le monastère de Llan-Carvan,
où il a pour disciples Iltud et Gildas. Il suffit de retour-
ner les choses pour satisfaire les défenseurs d’Iltud, qui
tiennent à lui attribuer le rang de maître et à faire de
Cadoc son disciple; enfin, on propose d’encadrer
Iltud entre deux Cadoc, maître et disciple. Tout ceci
est parfaitement oiseux.
Iltud, quoi qu’il en soit, apparaît en possession de
tous les arts libéraux 8; il a étudié « la géométrie et la
rhétorique, la grammaireet l’arithmétique, et, en outre,
tous les arts de la philosophie ? », il avait même le don
de prédire l’avenir. Le monastère de Llan-Iltud, fondé
par lui, devient une école et une pépinière d’hommes
savants et saints 1°, parmi lesquels Samson, Paul Auré-
lien, Gildas, David 11. Cette école était surtout consa-
crée aux études religieuses ?, IlLud et ses élèves appro-
fondissaient les Écritures et les écrits des Pères #,
mais tout en faisant place aux sept arts #; aussi Iltud
recevait du biographe de saint Samson le titre d’egre-
gius magister Brilannorum 15.
Parmi ces élèves le plus méritoire est assurément
Gildas, encore que l’auteur du De excidio Brilanniæ τ
ait assez mal profité de ses études classiques pour la
composition de cet écrit enchevêtré et obscur. Il a mal
profité sans doute, mais il a tout de même tiré un cer-
tain parti de ses connaissances. Malgré sa connais-
sance du latin ecclésiastique, il a su se ressouvenir de ce
que lui avaient appris les auteurs profanes. Son style
est franchement mauvais, mais sa syntaxe et sa langue
valent mieux que son style. De-ci, de-là, il se souvient
d’avoir lu Virgile et peut-être quelques autres poètes οἷ.
C’est peu de chose, mais c’est quelque chose et, du
moins, Itud et Gildas ont admis et apprécié le parti à
tirer des études profanes.
XXXV. EN IRLANDE. — La culture classique ne
pénétra en Irlande qu'avec l'influence chrétienne. Dès
la seconde moitié du rv® siècle, les régions rapprochées
de la Bretagne insulaire avaient possédé quelques
chrétiens, mais il ne ressort pas de ces très vagues indi-
liani, écrite par Wrmonoc, terminée en SS4, édit. Cuissard,
dans Revue celtique, t. v, p. 419 : sanciarum scientia littera-
rum salis clarus. — # Vita Pauli Aurel., 4, ibid., p. 420;
Vita Samsonis, 1, 7, dans Mabillon, op. cit. τι 1, p. 168; Vita
Illuti, 7, éd. Rees, p. 164; Vita Gildæ, 3, dans Chronica
minora, édit. Mommsen, t. ut, p. 92; 6, ibid., p. 93. — M Vita
Illuti,7,6d. Rees, p. 164; Vita Samsonis, 1, 7,0}. cit., p.168;
Vita Gildæ, 3, 6, p. 92-93; Alia vita Gildæ, 1, ibid., p. 107.
— 1 Vila Samsonis, 1, 7, dans Mabillon, op. cit., t. 1, p. 168.
— 1 Chronica minora, édit. Mommsen, t. 11, p. 25. — ἢ De
excidio, 6; Virgile, Æneid., 1. II, v. 120; 17, Virg., II, 497;
25, Virg., IX, 24; peut-être des réminiscences de Juvénal,
de Perse, de Martial.
1855 ÉCOLE 1856
cations qu’une Église irlandaise fut dès lors constituée.
Les auteurs des Vies de saints irlandais n’hésitent pas
à rattacher cette première Église irlandaise, qu'ils ima-
ginent à leur gré, à l'influence de l'Église romaine.
Saint Ailbe, instruit par un prêtre de Rome, s’est rendu
dans cette ville, y a séjourné et, finalement, en a rap-,
porté une liturg'* et une discipline Ὁ. Ibar 3, Ciaran*,
Declan 4, Abban 5 ont tous fait leurs études à Rome. On
ne saurait se montrer ultramontain plus convaincu;
toutefois, il reste permis de douter que tous ces per-
sonnages aient introduit, à leur retour en Irlande, la
science et l’orthodoxie romaines, la plupart d’entre eux
ayant vécu beaucoup plus tard 5. Au reste, ces Vies ont
été écrites pour tâcher d’abolir le souvenir du dissenti-
ment entre l'Église celtique et l'Église romaine et d’en
prévenir le retour. Vers la fin du 1v® siècle, les ten-
dances séparatistes se laissent néanmoins sentir, ou
du moins un esprit d'indépendance extrêmement sen-
sible règne encore dans ce qu'il semble plus juste de
nommer « les communautés irlandaises ». Au ve siècle,
le mouvement d’évangélisation s’affermit, s'étend, se
régularise; on peut alors enfin parler d’Église irlan-
daïse. Un passage de Prosper semble indiquer que
l'impulsion venait de Rome ”; en 431, apparaît Palla-
dius, premier évêque des Scots, mais la mention de
Prosper est le seul souvenir qui subsiste de cet évêque.
Saint Patrice, Breton d’origine, reste l’apôtre par qui
l'Irlande va entrer dans la voie de ses destinées chré-
tiennes. Il ne saurait plus être question d’un séjour de
saint Patrice à Rome pas plus qu’à Lérins. L’apostolat
de l'Irlande par saint Patrice présuppose la collabora-
tion d'éléments bretons et gallo-romains. La participa-
tion directe ou indirecte de l'Église de Gaule à la con-
version de l’Irlande et au développement de son Église
est, en effet, attestée par de nombreux emprunts de la
liturgie irlandaise à la liturgie gallicane 5. C’est seule-
ment quand l’Église irlandaise est, après le vire siècle,
en relation avec Rome, que sa liturgie se pénètre d’élé-
ments purement romains ὃ.
Ces relations plus ou moins étroites, plus ou moins
intermittentes avec l’Église gallo-romaine, à l’époque
où celle-ci était bien en mesure de transmettre les
lettres classiques et le rudiment scolaire, ne suffisent
pas à prouver l'existence d'écoles et l'adoption d’un
enseignement analogues à ce qui peut être constaté en
Gaule. Le cas de Pélage ne prouve rien, ne sert à rien,
car, outre que ce cas est isolé et que la valeur intellec-
tuelle de Pélage permet de le croire capable de suppléer
à des lacunes graves de son éducation première, rien
n’est plus douteux que l’origine irlandaise de Pélage,
sinon son éducation irlandaise. Si, dans un passage de la
Confessio de saint Patrice, nous entendons ce dernier
s’adresser aux rhetorici Domini ignari :°, nous ignorons
en somme à qui il s'adresse. A des Irlandais convertis
au 1ve siècle, dit-on; mais on peut soutenir avec tout
autant de vraisemblance qu'il a en vue des compa-
gnons venus de Gaule et de Bretagne, ou bien encore
des Irlandais cultivés, parlant un langage fleuri qu'ils
ont appris dans les écoles de leur pays, écoles dont
l'existence est établie 1. Au reste, saint Patrice n’a pas
contribué personnellement à répandre la culture clas-
2 Usher, Brit. Eccl. ant., p. 408. — ? Vita, 4, 14, 15, dans
Acta sanctor. Hibern., col. 237, 242, 243. — * Vita, 3, ibid.,
col. 806. — “ Usher, op. cit., p. 412-512; il séjourne vingt ans
à Rome, de 382 à 402 (!). —5 Jbid., Ὁ. 42, il rentre en Irlande
en 402; Vita, 6, dans Acta sanct. Hib., col. 516.—"* Cf. d’Ar-
bois de Jubainville, dans Revue celtique, t. XXI, p. 355. —
? En 430 ou 431. Bède, Hist. eccl., 1. 1, c. x; Mon. Germ.
hist., Auct. ant., t. 1V, p. 473. — # L. Duchesne, Origines du
culte chrétien, 2° édit., p. 148-149; P. Lejay, dans Revue
d'hist. et de litt. relig., 1902, t. var, p. 554-559; Warren, Li-
turgy and ritual of the celtic Church, p. 207; The antiphonary
of Bangor, t. 11, Ὁ. ΧΧΥῚ. — ἡ Ῥ, Lejay, op. cit., 1902, t. var,
sique; les Vies qui exaltent ses mérites ne songent seu-
lement pas à lui départir celui de la science et ce n’est
pas la Confessio et l’Epistola interpolée ad Coroticum
qui établiront ses droits à une réputation littéraire.
Le vocabulaire est celui qu'il a puisé dans la lecture de
l'Écriture sainte :?; « les formes sont correctes et la syn-
taxe n’est pas plus irrégulière que celle de ses modèles.
Laissons de côté les faits comme l'emploi de quod ou de
quia avec un mode personnel, au lieu de la proposition
infinitive, et notons des exemples de habebat avec le
sens impersonnel #. Remarquons aussi l'emploi des
prépositions dans les expressions comme celles-ci : de
spoliis. repleverunt domus, … de rapinis vivunt, … doleo
pro vobis #, Maïs l'insuffisance de ses études apparaît
dans le tour général de la phrase, dans la difficulté
à subordonner les idées et à exprimer une pensée tant
soit peu compliquée, dans l’emploi gauche des con-
jonctions ou des pronoms. Elle apparaît aussi dans le
détail; ainsi, pour n’en citer qu'un exemple, je doute
qu’un écrivain nourri des lettres sacrées, mais ayant
quelque teinture des classiques, eût opposé in pressuris
à in secundis (rebus) %; notons encore : non quod obla-
bam tam dure et tam aspere aliquid ex ore meo effun-
dere 1%. La Confessio et l'Epistola ad Coroticum sont
d’un homme qui connaît le rudiment, qui parle facile-
ment le latin usuel de l’Église, appris dans le commerce
des religieux et dans le lecture des auteurs chétiens et
de l'Écriture, mais qui ne s'élève pas au-dessus de
l'usage courant qu'il s’est formé dans ses entretiens ou
par ses lectures. Son style doit reproduire sa parole; et
la simplicité de son langage se traduit dans ses écrits
par une extrême naïvelé ou par de l’incohérence. Sa
maladresse éclate encore plus quand le sujet exigerait
quelque talent. Ainsi sa lettre à Coroticus aurait dù
être éloquente; le sujet était beau; ce prince avait
massacré ou vendu nombre des catéchumènes de Pa-
trice. La pauvreté du vocabulaire, l’ignoran:e des pro-
cédés les plus simples de l’art oratoire n’ont pas permis
à Patrice de donner à son indignation une expression
émouvante. C’est donc par un juste sentiment de son
infériorité qu'il plaçait, à côté de son nom, l’épithète
d’indoctus 17, et l’on ne peut lui attribuer une part
directe dans l’établissement des études classiques en
Irlande ?*°, »
L'’Irlande, au vie siècle, se couvre de fondations
monastiques. Finnian fonde Clonard vers 520; un
autre Finnian fonde Moville vers 540; Glendalough
apparaît vers 540, fondé par saint Kevin; Clonmacnois
par saint Ciaran, vers 541; Clonenagh par saint Fintan,
vers 548; Clonfert par saint Brendan, vers 537; Bangor
entre 551 et 559; Derry en 546, par saint Colomba, qui
fonde Durrow avant 560 et Iona en 563. Sans doute,
les hagiographes ont cru bien faire en donnant à ces
maîtres de nombreux disciples et en ajoutant au besoin
quelques centaines, ce qui est encore modeste relative-
ment aux effectifs embrigadés. Mais ces moines ne
s’accommodent pas d’une vie trop sédentaire et ils
aiment à passer d’un monastère à un autre pour acqué-
rir une science plus étendue. Qu'’entendent-ils par 1ὰ
Nous sommes assez mal renseignés sur ce qu’on pou-
vait apprendre à Clonard, à Bangor ou à Iona. Sans
p. 554. L'antiphonaire de Bangor, qui date de l’époque où
l'Église irlandaise est indépendante, est un livre gallican. —
19 Confessio, édit. Whitley Stokes. The tripartite Life of St.
Patrik, t. 11, p. 359. — 31 D'Arbois de Jubainville, Introduc-
tion à la littérature celtique, in-8°, Paris, 1883, p. 48-165;
W. Joyce, A social history of ancient Ireland, in-8°, London,
1903, t. 1, p.417.— ?? Saint Patrice n'a connu que l'ancienne
version de la Bible; cf. Berger, dans Revue celtique, t. ναι,
p. 349, — "» Confessio, Ὁ. 861, 1. 32.— # Epist. ad Coroticum,
p. 378, 1. 13-14; p. 379, 1. 18. — 15 Confessio, p. 367, 1. 2. —
18 Epist, ad Coroticum, p. 375, 1, 15. — "7 Jbid., p. 375. —
1 M. Roger, op. cil., p. 221-222.
1857
doute, l'étude des lettres sacrées, les doctrines ascé-
tiques, la discipline ecclésiastique sont les principaux
objets qu’ils se proposent d’acquérir !, La lecture est
en honneur à Clonard, à Bangor, à Iona’, mais les
Irlandais n’entendent pas la lecture d’une simple réci-
tation des psaumes ou des hymnes #, ils l'entendent
de l'interprétation de l'Écriture elle-même. Celle-ci
semble imposer l’enseignement des lettres, au moins
dans les monastères les plus importants, et il nous est
impossible de dire en quoi il aurait consisté, parce que
“nous ne connaissons bien l’enseignement classique
donné dans les grandes écoles d'Irlande qu’à partir du
moment où ces écoles ont à peu près cessé d’exister, et
où leurs derniers élèves ont à peu près émigré sur le
continent 4». « Toutefois, on voudrait savoir d’une
façon plus précise quel enseignement les lecteurs de ces
grandes écoles, les fer legind, comme on les appelait,
dispensaient à leurs élèves. Il est impossible de dire
quelles furent l'étendue et la valeur des leçons d’un
Finnian de Clonard, d’un Comgall de Bangor, car les
œuvres personnelles de ces maîtres ne nous sont point
parvenues. D’après les écrits de leurs disciples,
Columba d’Iona, par exemple, et Colomban de
Luxeuil, il est permis de croire que l’on était en mesure
d'acquérir en Irlande, dès le vie siècle, une connais-
sance étendue et pratique du latin, permettant d'écrire
en cette langue, non certes d’une façon élégante ni
surtout très simple, mais en général correctement.
On apprenait même l’art de composer des vers latins
métriques, hexamètres ou autres 5. Les ouvrages des
Pères latins les plus célèbres, mais surtout la Bible,
étaient l’objet de sérieuses études. Quant aux auteurs
profanes de Rome, ils étaient déjà lus et cultivés en
assez grand nombre. On trouve dans les ouvrages de
saint Colomban des centons ou des réminiscences de
Perse, de Virgile, d'Ovide, d'Horace et de Salluste.
Les rares et courts écrits qui nous sont parvenus de
Cellanus 5 et d'Adamnan décèlent la connaissance de
Virgile 7. »
On attribue à Columba d’Iona une sorte d’hymne,
l’Altus prosalor ὃ, qui prouve que, dans le monachisme
irlandais du vr° siècle, il y avait place pour une culture
uniquement puisée dans les lettres sacrées. « La langue
de l'Altus prosalor est correcte; on y relève des mots
abstraits : v. 5, deitatis; 10, bonilas; des hellénismes :
v. 17, apostatæ; 18, cœnodoxia; 31, protoplaustum;
111, poliandria, etc.; des termes familiers aux écri-
vains sacrés: v. 24, infernalium; 25, refugas; 32,
ætheris luminaribus, etc.; on y trouve aussi des mots
rares : V. 60, carobdibus; 68, dealibus; 70, suffullus,
idama; 76, dacibus; 79, flammaticus; 86, prochemio;
93, condiclam, dont quelques-uns appartiennent à la
langue des Hisperica famina. Rien, dans la langue ni
dans l'allure générale del’hymne, ne rappelle l'influence
classique. Si saint Columba d’Iona en est l’auteur, il
faut reconnaître que ce texte ne prouve pas qu'il ait
appris les lettres ?. »
Au contraire, Colomban les avait étudiées (543-615).
À Vila Brendani, 6, dans Acta sanct. Hibern., col. 762; Vita
Colman, Lanse Ealensis, 2, ibid., col. 416-417; Vita Fintani
Achadliacensis, 4, ibid., col. 395.—? Vita Finniani, 19, ibid.,
col. 199-200; Vita Fintani Dumblescensis, 5, ibid., col. 227;
Vita Columbæ, 1. I, c. 1; Vita Fintani, 5, col. 395 .— ? Vita
Columbæ de Tirdaglas, 4 et 5, ibid., col. 440, — 4 D'Arbois
de Jubainville, Introduction à la littérature celtique, p. 382.—
# Voir les vers de Colomban, P. L., t. LxxxX, col. 285-296, et
ceux d’un autre auteur irlandais, le pseudo-Patrice, dans
Pitra, Spicilegium Solesmense, t. 111, Ὁ. 399-400. — ‘ Perrona
Scottorum, édit. L. Traube, p. 482, 488, 489.— ΤΙ Gougaud,
Les chrétientés celtiques, 1911, p. 241-242. — 5 Édité dans
Revue celtique, t. v, 1881-1883, p. 206-212; Bernard et
Atkinson, The Irish Liber hymnorum, London, 1898, p. 62 sq.
— ° M. Roger, L'enseignement des lettres classiques d'Au-
sone à Alcuin, 1905, p. 230.— 1° Jonas, Vita Columbani, 1. 1,
ÉCOLE
1858
Son biographe Jonas de Bobbio nous assure qu'il avait
consacré beaucoup de temps et de peine ἃ apprendre la
grammaire, la rhétorique, la géométrie en même temps
qu’à approfondir l'Écriture lo, et ces études avaient
été faites en Irlande. Les écrits qu'il ἃ laissés sont tout
imprégnés du latin ecclésiastique, de citations scrip-
turaires et aussi de réminiscences d’auteurs profanes.
Ses poèmes surtout rendent témoignage de sa forma-
tion classique. « Avant tout nous remarquons qu'il est
le premier Irlandais dont nous possédions des vers
latins métriques 11. Nous avons de lui deux épîtres 15,
l’une en hexamètres #, l’autre en vers adoniques suivis
de six hexamètres. Ici les souvenirs des auteurs pro-
fanes se précisent : on surprend au passage des épi-
thètes, des fins de vers, des vers entiers qui leur sont
empruntés #, Colomban recommande à ses disciples
d'étudier les lettres pour y recueillir un peu de douceur
dans l’amertume de la lutte. Aussi n'est-il pas seul
lettré. Quand il vient s'établir en Gaule, le plus célèbre
de ses compagnons, saint Gall, possède lui aussi les
arts libéraux, qu’il a appris avant d’être confié à Co-
lomban 5,
« On se prit de goût, dès le vre siècle, dans les mo-
nastères bretons et irlandais — et ce goût persista
durant plusieurs siècles — pour une latinité bizarre,
prétentieuse, énigmatique, le plus souvent absolument
indéchiffrable, dont les Hisperica famina sont le prin-
cipal échantillon 15. Le vocabulaire est des plus excen-
triques. Ou bien les mots sont fabriqués à l'aide
d’autres mots latins, quelquefois, d’après des procédés
recommandés par Martianus Capella, ou bien ils sont
détournés de leur sens, ou bien ils sont formés du grec
ou même de l’hébreu 7. Quant à la langue grecque,
on ne rencontre pas en Irlande d’hellénistes sérieux
avant le 1x° siècle; avancer que «tous les moines qui
participèrent à la fondation de Luxeuil devaient savoir
le grec 15 , est fantaisie pure.
Tandis que l'Église bretonne, unie à l'Église irlan-
daise, s’absorbait plus ou moins complètement dans le
monachisme, au point qu’il est impossible de dire si
les études y restèrent en honneur, l'Église d'Irlande du
vue siècle, très vivace, très originale, se concentrait
volontiers autour des grands monastères et y entrete-
nait ou même y développait le culte des lettres sacrées.
Les témoignages les plus clairs nous en sont parvenus.
Baïthen, successeur de Columba, à Jona, nous est
donné comme incomparable in cognilione divinarum
Scriplurarum % et, vers le milieu du vire siècle, un
Gaulois, Agilbert,se rend en Irlande pour apprendre
l'Écriture*, Dans la première partie de ce siècle, un
chef irlandais se retire à l’école de Tuam Drecan et y
suit les cours de trois écoles : école de lettres latines et
chrétiennes, école de droit national irlandais, école de
littérature nationale?t, On pourrait, d’après ceci, suppo-
ser une vie scolaire intense et un culte très vif pour les
lettres profanes. Rien de moins vraisemblable. Exa-
minons les débris de cette littérature.
Le De controversia paschali® de Cummian, écrit entre
c. ΠΙ, dans Script. rer. merov., t. 1V, p. 68. — 1 Il avait alors
72 ans et avait vécu hors d'Irlande depuis de longues an-
nées. — 1? Un poème sur les préceptes de conduite, qui lui
était attribué, a été restitué à Alcuin, P. L., t. c, col. 275.—
# Parfois donnée en deux parties, P. L., t. LXXx, col. 285.—
MM. Roger, op. cit., p. 231. — 15. Vita Galli auctore Wettino,
1, dans Script. rer. merov., édit. Krusch, t. 1v, p. 257. —
1 The Hisperica famina, édit. F.J. H. Jenkinson,Cambridge,
1909; M. Roger, op. cil., p. 288-256. — 1 L. Gougaud, op.
cil., p. 243-244. — 1 A, Tougard, L'hellénisme au moyen
âge, dans Les lettres chrétiennes, t. 111, p. 233.—-% Vita Bai-
theni, dans Acta sanct. Hibern., p. 871. τος 19 Bède, Hist.
eccl., 1. III, ec. ναι. — 51 D’Arbois de Jubainville, Introd. à ἴα
litt. celt., p. 388. Il n’y ἃ pas lieu de tenir compte du livre de
J. Healy, Insula sanct. et doct. Ireland's ancient schools and
scholars, Dublin, 1902. — # P, L., t. LxxxvIr, col. 969.
1859
633 et 636 :, ne révèle guère autre chose que l'étude
et l’estime des écrivains sacrés. La langue est assez
correcte, le style clair, maïs si l’auteur était familier
avec les classiques, il l’a dissimulé si adroitement qu’on
ne saurait s’en douter. Quelques mots grecs se sont
faufilés sous un vêtement latin qu’on rencontre
ailleurs dans les écrits ecclésiastiques. Tirechan rédige
quelques notes destinées à la Vie de saint Patrice
(avant 656) ?; la langue est claire et correcte, mais les
modèles classiques ne sont pour rien dans cette aftaire.
Aileran ({ 665?)* est l’auteur d’une /nterpretatio
mystica progenilorum Christi ἃ qui aborde l’explication
mystique de l'Écriture et contient d’utiles renseigne-
ments, mais rien absolument qui mette sur la voie
d’une connaissance personnelle des classiques. La Vita
de saint Patrice par Muirchu Maccu Machtheni 5 a été
composée avant 698 5, est écrite dans une langue nette
et, le plus souvent, correcte. L'auteur n'arrive pas
— d’ailleurs il ne s’y efforce guère — à s’affranchir de
la terminologie habituelle des hagiographes, des cita-
tions et des réminiscences de l'Écriture. + Mais, en
lisant avec soin la Vie de saint Patrice, on a l'impres-
sion très nette que son auteur a dû connaître les poètes.
Relevons, par exemple, dans le livre I: sub brumali
rigore (Ὁ. 273); flaluque prospero (p. 274); hunc intuens
turvo oculo talia promentem (p. 281); dans le livre 11:
boves indomiti (p. 298), allis fluctibus concava aera;,
flavis vallibus, freti tumore (p. 299), ete. Dans le second
livre, on reconnaît, presque intégralement emprunté,
un vers de Virgile: Nox non irruil et fuscis lellurem
non amplexerat alis et pallor non tantus erat noctis et
astriferas non induxerat Hesperus umbras; simple
remaniement de :
Nox ruil el fuscis tellurem amplectilur alis 1.
et dans les mots qui suivent peut-être se trouve-t-il
un souvenir de Valerius Flaccus ὃ. Voilà donc encore
un Irlandais du vrr° siècle qui avait été en contact
avec les lettres classiques; mais n’exagérons pas ses
connaissances, et ne nous hâtons pas de faire de lui
un humaniste. C’est surtout le vocabulaire qui, chez
Muirchu, se ressent de ses lectures. Nous le connaissons
mal, il est vrai, et on le jugerait peut-être injustement
d’après cet unique ouvrage, écrit vili sermone, ainsi
qu'il nous en avertit. Pourtant nous ne croyons pas
nous tromper en le considérant comme très inférieur à
Colomban et à Adamnan ὃ. »
On peut négliger Cellanus (f 706), personnage un
peu vague, auteur de quelques vers dans lesquels on
relève des épithètes et une facture qui rappellent la
poésie classique 19. Le personnage d’Adamnan (+ 704)
est d’un intérêt bien différent ; toutefois, il n’est pas
certain que sa formation doive être rapportée unique-
ment à l’évolution propre des études classiques, en
Irlande. Il n’est pas impossible que sa culture litté-
raire procède en partie des leçons de Théodose ou
d'Hadrien (669-670), qui représentent une influence
exotique. Adamnan a laissé une Vie de saint Columba,
écrite d’un style clair et correct. S’ilse laisse entraîner à
faire usage de termes quin’ontrien de classique, tels que:
intimare, agelluli, caraxala, noscibilis, subilatione, etce.,
si même il s’accorde des néologismes tels que /loru-
lentia, belligerationibus, monticelli, carminalia, ce sont
3 Zimmer, Pelagius in Ireland, p. 23. —* Whitley Stokes,
The tripartite Life, t. τ, p. ΧΕΙ. — ? Grœber, Grundriss der
roman. Philologie, t. 11 a, p. 103.— 4 P, L.,t. Lxxx, col. 327;
meilleure édition par Ch. Mac Donnel, dans Proceedings of
royal Irish Academy, 1857-1861, t. vu, p. 369-171. — : Wh.
Stokes, op. cit., t. 11, p. 269.—* Jbid., t. 1, p. 91. —? Énéide,
1. VIII, ν. 369. — δ Argon., 1. VI, v. 752. —" M. Roger, op.
cil., p. 259, — % L. Traube, Perrona Scottorum, 1900,
p. 488; M. Roger, op. cil., p. 260. — 2 Liste avec références
dressée par ὟΝ, Schultze, dans Centralblatt für Biblio-
ÉCOLE
1800.
de simples inadvertances que donne droit d’excuser
l'effort évident de l’auteur pour bien écrire, exprimer
des idées et recourir aux expressions congrues. On a
signalé trois réminiscences de Virgile dans sa Vie de
saint Columba, et il est possible que les glanes en
fassent rencontrer d’autres. À ce même Adamnan on a
attribué des extraits de Philargyrius mis sous le nom
d’Adananus ou Adannanus;mais la base de cette attri-
bution, ce sont les réminiscences virgiliennes de la Via
Columbæ: on ne peut s'interdire de la trouver un peu
étroite. :
On sait peu de chose des livres classiques auxquels
recouraient les Irlandais. Il faut renoncer à soutenir
que, dès le vre siècle, ils recouraient à Donat et à
Priscien. « Les manuscrits latins de provenance irlan-
daise contenant des iraités de grammaire, de rhéto-
rique et de dialectique sont tous postérieurs au vire siè-
cle, Les Livres de Ballymote ? et de Lecan#
contiennent, il est vrai, des allusions à Donat, à
Priscien, à Comminianus, mais ils sont, l’un du xxv°,
l’autre du xve siècle, et ils ne reproduisent pas, que
nous sachions, des traités datant de l’époque qui nous
occupe. Le Martianus Capella de Cambridge est du
vue siècle. Nous n’ignorons pas que l'Irlande, ayant
été plus tard ravagée par les Danois, les monastères
d’Iona, de Bangor, d’'Armagh ayant été plusieurs fois
détruits, on peut supposer que les ouvrages attestant
la science des grammairiens irlandais du vi® et düu
vire siècle ont disparu dans la tourmente“. Comment
expliquer alors qu’en s’expatriant, les missionnaires
irlandais n’aient pas apporté quelques-uns de ces
traités sur le continent? Et, s’ils en ont apporté, et
que la disparition en soit due au mépris inspiré par les
manuscrits scoffice scripli®, comment expliquer que ce
dédain n’ait eu des effets funestes que sur des manu-
scrits d’une seule époque? Nous croyons que, si, dès le
vie et le vire siècle, il s’était trouvé en Irlande des
grammairiens ou plutôt des compilateurs, comme
Cruindmel, comme Clément, leurs ouvrages auraient
été assez employés pour qu'il y en eût des exemplaires,
soit en Angleterre, soit sur le continent, lors des incur-
sions des Wikings. Il reste, il est vrai, dans les biblio-
thèques d'Europe, des fonds inexplorés, et les nom-
breux traités de grammaire, dits anonymes, révéleront
peut-être un jour ce qu'on a, jusqu'ici, vainement
cherché. La lexicographie, la terminologie gramma-
ticale# nous fourniraient quelques indices, si nous
pouvions déterminer à quelle époque les termes tech-
niques ont été introduits dans la langue irlandaise τς
mais cette distinction n’est établie qu'exceptionnelle-
ment, au moins pour les mots remontant au v°,au vie
et au vare siècle 15, Dans ces conditions, il faut renoncer
à voir d’une façon précise comment les Bretons et les
Irlandais ont repris l'étude des arts libéraux, quelle
limite ils ont donnée à chacun d'eux, et de quels
secours ils se sont servis. Nous n’avons quelques rensei-
gnements que sur les habitudes de leurs copistes, sur
les textes qu’ils lisaient, et sur la connaissance qu'ils
avaient du grec. À défaut de théorie sur l’ortho-
graphe 3», nous voyons par l’Antiphonaire de Bangor
(voir Dictionn., t. τα, col. 183-191), écrit à la fin
du vrre siècle, comment les scribes irlandais écrivaient
alors le latin.
thekswesen, 1889, t. vi, p. 287. — *? Publié en fac-similé par
Atkinson, Dublin, 1887, p. 318, col. 2, 1. 48; p. 327, col, 2,
1. 25, le nom de Donat, —* Publié en fac-similé par Atkin-
son, Dublin, 1896, p. 283, col. 2, L. 6, Priscien, Comminianus.
—4 Zimmer, Pelagius in Ireland, p.7.— #1bid.,p.8.—1Zeuss,
Gramm. celt., 2° édit., p. 978; Vendryes, De Hibernicis voca-
bulis, n. 107-109, p. 97-99. — 17 Vendryes, op, cit, p. 92. —
15 Jbid., p.40, 40, 52. ---- 1» Voir, sur l’orthographechezles Irlan-
dais, Zimmer, Pelagius in Ireland, p. 48, note, p. 233; Zeuss,
op. cil., p. XVI.
1861
. Nous relevons dans ce texte la confusion de e et dei!;
deoet deu, deaet de o#, deæet dee#, deiet dey,
l'emploi de consonnes simples pour des consonnes
doubles 5, et réciproquement 7, de / pour ph°, de g
pour c°, de ch pour ἢ 19, la suppression de l’aspira-
tion 11, la non-assimilation des préfixes dans les com-
posés 2, et au contraire des assimilations inusitées "5,
V'intercalation d’un p entre πὶ et n%, la chute du v
entre deux voyelles, etc. Les autres manuscrits sont
postérieurs, et ils nous renseignent seulement sur les
habitudes des copistes irlandais du vie et du 1x°
siècle 16,
imités dans nos textes. Rappelons que Colomban, dans
les pièces qui lui sont attribuées, imite ou cite Horace
et Virgile; Gildas connaissait également Virgile.
Muirchu s’est inspiré de Virgile et peut-être d’Apollo-
nius de Rhodes. Nous avons signalé dans Adamnan et
dans Cellanus des réminiscences de Virgile. Nous avons
dit, en outre, qu'avec quelque vraisemblance on avait
attribué à l’abbé d’Iona des extraits de Philargyrius.
Nous devons dire quelques mots de la méthode em-
ployée dans ce commentaire. Le maître, dans son
explication, s’aide du latin usuel, de l'irlandais 17,
quelquefois du grec’. Son commentaire comprend
des observations de grammaire, des définitions, des
détails historiques, biographiques, mythologiques,
archéologiques, des éclaircissements sur le sens Ces
pronoms; il est à la fois grammatical et encyclopé-
dique. Il est aussi allégorique; ainsi, dans l’églogue 1,
Amaryilis est expliquée comme figurant Rome; Adam-
nan adopte le sens légendaire de l’églogue rv et il y voit
. annoncée la venue du Christ, etc. On y relève aussi des
allusions à d’autres auteurs, à Plaute, à Suétone.
Mais Adamnan avait-il connu directement ces auteurs,
ou a-t-il trouvé leurs noms dans le commentateur qu’il
a compilé? Tel qu'il est, le traité est précieux pour nous.
Évidemment, Adamnan faisait des extraits d’un
ouvrage antérieur, et, ce qu’il en a recueilli ou ce qu’il
y ἃ ajouté ne témoigne pas toujours d’un sens bien
aiguisé; son désir de découvrir des allégories n’est pas
sans causer quelque lassitude; cependant il faut recon-
naître que l'emploi d’un tel ouvrage dans l’enseigne-
ment indique que l’étude de Virgile y était attentive
et, si vraiment Adamnan en fut l’auteur, on peut
s'étonner que lui-même ou ses contemporains ne nous
aient pas laissé des vers latins de leur composition.
«Ἐπ dehors de saint Colomban et de Cellanus, en
effet, nous n'avons pas d'exemple d’un Irlandais du
vie ou du vrr® siècle composant des vers latins proso-
diques ᾽ν. En faut-il conclure qu'ils n’ont pas appris
la versification? Autant qu’on peut en juger d’après
certaines hymnes conservées dans l’Antiphonaire de
Bangor *° ou dans le Liber hymnorum *, les Irlandais
ont connu la versification latine rythmique. Ils
2Fol. 2 νο, L 9 : aspedum, fol. 4, 1. 18 : intiger; fol. 4 ve,
ΟΠ]. 2: sentel. — * Fol. 5, 1. 4 : locentium; fol. 2, 1. 12 :
—…mursu. — * Fol. 11, 1. 1 : sacromento. — ἘῸ]. 4 ve,
Ἱ. 11 : rectæ; fol. 8 v°, 1. S : æquilatus; fol. 10 ve, 1. 22,
eternam.—" Fol. 3 v°, 1. 2 : martirum; fol. 9, 1. 6 : ymber. —
—… Fol. 4, 1. 11 : gravatur. — ? Fol. 3, 1. 10 : occissorum:; fol. 6,
1. ὃ : centissimam. — * Fol. 3 v°, 1. 5 : profetis. — * Fol. 6 ve,
12: migrologi. — 1° Fol. 6 v°, L 16 : evichens. — % Fol. 8,
| 4ς exorlatus. — "3: Fol. 2, 1. 5 : inrilabo. — 33 Fol. 17 vo,
113: ymparadiso. — # Fol. 6, 1. 12 : dampnatur. — 15 Fol.
1 νο,1. 5 : pluia. — ** Nous y retrouvons d’ailleurs beaucoup
— des graphies signalées plus haut. Cf. pour le livre d’Armagbh,
écrit en 807 : Vita Columbæ (vire siècle); Reeves, The Life
Οἱ 5ι. Columba, p. XVI : apparaliones, cispes, ægissent,
-mislerium, occulus, oponens, ete.; Tirechan, Wh. Stokes,
op..cit., t. 11, p. 308, 1. 13 : elimenta; p. 302, 1. 22 : insolam;
— p: 310, 1. 28 : æclessiam; p. 302, 1. 13 : hautem, ete. Muirchu
(même époque), p. 272, 1. 26 : itenere; p. 272, 1. 19 : insolam;
p:272, 1. 3 : ævanguelico; p. 298, 1. 8 : vechunt; p. 272, 1. 4 :
« Nous avons déjà mentionné les auteurs cités οἷ᾽
ÉCOLE
———Z
TE τὸς Ὡς ὍΠπΠΠ Ππ Π Ὁ ΡΝ
1862
avaient donc, semble-t-il, besoin de connaître la place
de l'accent *#. Il est par suite vraisemblable qu’ils ont
recueilli dans la grammaire la partie qui traitait de
l'accent et ont été amenés à étudier, dans une certaine
mesure, la quantité des syllabes. Mais nous ne voyons
pas qu’ils aient poussé très loin cette étude: s’il est
parfois difficile de reconnaître le type de versification
dans les hymnes latines de cette époque, peut-être
cela s’explique-t-il parce que les auteurs connaissaient
mal les règles de l’accent latin. Nous savons par la
Grande-Bretagne quels eflorts étaient nécessaires À
des étrangers pour déterminer la place de l'accent dans
les mots latins.
« Qu’ont-ils connu de la rhétorique et de la dialec-
tique? nous l'ignorons. Les Hisperica famina nous
ont montré l'application de cette rhétorique spéciale
que le grammairièn Virgile appelait du nom de /eporia.
C’est tout ce que nous pouvons en dire. Quant à la
dialectique, l’unique témoignage qui a été souvent
invoqué, l’étude dialecticalis sophias, attribuée à Fintan
par Adamnan, ἃ disparu, quand une lecture plus
attentive a substitué à ces mots ceux de dialis so-
phias 33... :
XXXVI. EN ARMORIQUE. — Il semble que les mo-
nastères bretons de la péninsule armoricaine aïent
assez généralement possédé une école dès le vie siècle.
Budoc à l’île Lavré, Gildas à Ruis, Hervé dans le Léon,
Festivus à l’île Cesembre, Magloire à Serk ont tous une
école dans leurs monastères #4,
A côté du monastère, dans le monastère même, si
l’on veut, mais sans se confondre avec Jui, non seule-
ment pour les novices et les futurs moines, mais pour
tous les enfants, tous les jeunes gens confiés aux reli-
gieux par leurs parents, il y avait un institut d’éduca-
tion et d'instruction scolastique où s’enseignaient les
sciences sacrées et profanes et que les anciens docu-
ments appellent scolasticorum collegium, dont la disci-
pline, on va le voir, était tout autre que celle du
monastère. Pour la faire connaître, au lieu de disserter,
mieux vaut reproduire ou extraire quelques récits de
nos vieilles légendes.
En 585, sévit dans la Bretagne armorique et dans
une grande partie de la Gaule une cruelle famine 35.
Les moines de l’île de Serk, riches de pêche et de chasse
et de bonnes cultures, souffrirent peu tout d’abord et
accueillirent même les étrangers; mais leurs res-
sources s’épuisèrent ; néanmoins, l’abbé Magloire se
refusa à renvoyer les bouches trop nombreuses et les
jeunes estomacs voraces. Après un diner qui avait mis
à peu près à sec les greniers de l’abbaye, « un groupe
de petits moines τ parvuli monachi— c'est-à-dire
d’écoliers, se jettent à terre et embrassent les pieds de
Magloire en s’écriant : « O bienheureux père, permets-
nous de descendre au port et d’aller sur le rivage;
ainsi le gazouillement de nos voix ne troublera point
misserat; p. 292, 1. 29 : habunda; p. 277, 1. 21 : sollempnita-
tem.— 1 Ecl., τι, 46; 111, 100; v, 37,38, 39. — 1" Ecl., τ. 5.εἴς.
— }* Nous écartons les Versus Scoti cujusdam de alfabelo
(voir Dictionn., t. 1, col. 61) qui par le sujet comme par la
forme semblent appartenir à la même école et à la même
époque que les énigmes de Tatwin et d'Eusèbe. — *° Cf.
Havet, dans Revue cellique, t. Xv11, p. S4, à propos des pièces
3, 8, 10, 14, 15, 17, 95, 129; Grœber, op. cit., t. 11 a, p. 112. —
# Hymnus Brigitæ, dans Liber Aymn., t. 1, p. 14; Hymnus
Colmani, p. 25; Hymnus Martini, p. 47: cf. Gaidoz, dans
Revue celtique, t. v, p. 95, 135. — 33 On n’est pas d'accord
sur le principe qui régit la versification irlandaise. Zimmer,
Keltische Studien, 11; Thurneyen, dans Revue celtique, t. vi,
p. 336. — # M. Roger, op. cit., p. 264-268. — 8 A. de La
Borderie, Histoire de Bretagne, in-S°, Rennes, 1590, t. 1,
p. 524-527; cf. p. 526, note 2, — # On rattache avec raison
la famine mentionnée dans la Vie de saint Magloire à
celle dont parle Grégoire de Tours, Hist. Francor., 1. VIL,
c. xLv, et qui est effectivement de l'an 585.
1863
le sommeil des vénérables moines qui ont besoin de
repos, et nous pourrons à notre aise lire nos leçons tout
haut, de façon à les retenir plus facilement. — Allez
donc, leur dit Magloire, mais soyez raisonnables, ne
vous conduisez pas comme des enfants et rentrez à
l'heure prescrite.» Les écoliers descendent joyeuse-
ment au Creux, qui était, qui est encore le port de
Serk. Là ils trouvent un vieux navire depuis longtemps
hors d'usage qui avait été remonté sur les galets hors
de l'atteinte de la marée. Ils y entrent et y jouent,
courant d’un bout à l’autre, imitant les manœuvres des
marins. Pendant leurs jeux, sans qu'ils y prennent
garde, la mer monte rapidement; c'était une des plus
hautes marées de l’année; une lame énorme poussée
par le vent envahit la grève, soulève le vieux navire
et,en seretirant,l’entraîne au large avec tous ses passa-
gers. Heureusement le vent était doux et poussa l’em-
barcation sans encombre jusqu’à la prochaine côte
neustrienne. Les écoliers racontent leur aventure et la
misère qui règne à Serk, où ils sont ramenés trois jours
après avec le bateau chargé de vivres et de provisions !.
L’escapade est jolie et instructive; unsiècle plus tôt,
l'histoire des écoliers du monastère de Lavré (insula
Laurea) n’est pas moins intéressante à noter. Vers
468-470, Gwennolé, tout jeune encore, fut confié par
son père Fracan au chef de cette école, le vénérable
abbé Budoc, que sa science avait fait nommer Arduus,
c'est-à-dire le docteur très élevé. Dès que l’enfant
fut en présence du vieux et illustre maître, il se pros-
terna et fut reçu avec bonté. A quelque temps de là,
Eudoc va passer quelques jours sur le continent et
recommande aux écoliers « de ne pas se livrer à des
jeux immodérés ». Mais voilà que les plus jeunes, les
plus alertes, se mettent à courir comme des fous dans la
campagne et l’un d’entre eux se casse la jambe.
Consternation générale. Les moines ne sont pas plus
rassurés que leurs indociles gamins, ils se lamentent
jusqu’au retour de Gwennolé, qui trouve le moyen de
guérir le jeune étourdi et le remet sur pied ?.
Tout le lcisir que l’étude et l'office divin laissaient au
jeune Gwennolé, il le consacrait aux pauvres et, à
défaut d'argent, leur prodiguait ses conseils et sa
sympathie. Chaque jour, quelques mendiants venaient
devant la porte du monastère pour entrevoir le jeune
homme et se faire consoler par lui. La reconnaissance
qu'ils lui témoignaient indisposa un autre écolier,
quidam de scolastlicorum collegio, qui le raïlla ainsi :
« Te voilà donc encore à raconter aux pauvres de Dieu
ta prétendue compassion ! Tous les jours les vagabonds
se rassemblent pour venir t’entendre : ils te regardent
comme un profond docteur ! Et toi, tu passes tes jour-
nées à feindre pour eux une pitié que tu ne ressens pas.
Si tu la ressentais, au lieu de tant de paroles, tu leur
donnerais quelque argent ou tu guérirais leurs maux
par la vertu de ton ombre. Mais comme tu ne peux
rien pour eux, tes paroles ne sont que de sottes van-
teries. » Gwennolé reçoit ces invectives fort douce-
ment, prend parmi les mendiants un aveugle, l’intro-
duit dans le monastère, le mène dans sa cellule et
le renvoie ensuiterejoindre les indigents : Budoc, averti,
réunit les écoles, ordonne à l’aveugle de désigner son
bienfaiteur; à l'instant les écoliers éclatent, font une
ovation à leur camarade et improvisent en son hon-
neur un chant, dont le souvenir nous a élé conservé
sous la forme d’une pièce de vers qui débute ainsi ὃ:
Cantemus sanclo, cantemus Vinualæo :
Dulcis per famulum laus resonet Domino !
3 Vita 5, Maglorii, n. 21-28, dans Mabillon, Acta sanct.
O0. 5. B., sæc, 1, p. 228-230, — 3 Wzdisten, Vita 5. Vinualæi,
1. I, c. νι, dans A. de La Borderie, Cartulaire de Landevenec,
Ῥ. 16-18. -- 5 Jbid., c. ΧΙ, p. 27. — 4 Ibid., ©. XV, p. 34. —
# L. Gougaud, Les chrétientés celtiques, p. 134-136. —
ÉCOLE
1864
On voit que le scolasticorum collegium dépendait
d’un monastère, mais sans cesser d’en être distinct, car
en dehors de leurs leçons, de l’assistance au service
divin et du séjour dans le monastère, les écoliers
semblent avoir joui d’une grande liberté. Un autre
trait nous montre Gwennolé devenu maître et préposé
par Budoc à l’éducation d’un groupe d'élèves ὁ. Ainsi
les écoliers étaient répartis par petits groupes, proba-
blement en raison de leur âge, dont chacun se trouvait
sous l’autorité d’un moine, qui en était à la fois dans
l’ordre intellectuel le professeur, le maître et, dans
l’ordre religieux, le directeur, comme délégué de
l'abbé.
XXXVII. EN ANGLETERRE. — Une fois convertie
au christianisme, l'Irlande rayonna. Il ne lui suffisait
pas de multiplier sur son sol les églises et les mona-
stères, l'esprit d'aventure, qui fait le fond du tempé-
rament de la race, se renforça de l'esprit de prosélv-
tisme. Les émigrants devinrent des apôtres. Moines
pour ia plupart, l’expatriation volontaire leur appa-
raissait comme une ratification dernière du renonce-
ment individuel 5. Par étapes, ils gagnèrent les régions
septentrionales ; saint Columba s'établit à Iona, simple
îlot à l’est del'Écosse, et, dès 565 δ, son influence se
faisait sentir sur toute la région voisine parmi les peu-
plades Pictes; c’est de là que sortirent les moines scots,
fondateurs de Lindisfarne et apôtres de la Northum-
brie où habitaient les Angles du nord. L’évangélisation
fut entravée par la victoire du païen Penda; mais sous
le règne d’'Oswald (633-642) le pays revit les mission-
naires et, à la demande du prince, le monastère d’Iona
lui envoya un évêque, homme de tempérament austère,
qui ne réussit pas parmi les Angles 7 et fut remplacé par
Aidan ({ 651). Il s'établit dans une petite île de la mer
du Nord, accessible du rivage à marée basse, et située
en face de la résidence royale de Bamborough: cet îlot
se nommait Lindisfarne : ; il fut à la fois, à la manière
celtique, siège d’un monastère et d’un évèêché. Pendant
une trentaine d’années, jusqu’au synode de Whitby
(664), ce fut le foyer d'influence religieuse le plus puis-
sant de l’Angleterre.
Le rôle d’Aidan a été nécessairement amoindri, dans
la crainte qu’il n’éclipsàt celui du missionnaire envoyé
par Rome, le moine Augustin ; quoi qu'il en soit, il reste
vrai de dire que « ce n’est pas Augustin mais Aidan qui
est le vrai apôtre de l’Angleterre®». Nous n’avons pas à
insister sur ce point de vue, non plus que sur les vertus
éminentes de saint Aidan, qui, soucieux de former un
clergé capable de poursuivre et d'étendre son œuvre,
songea de bonne heure à la grande question de l’ensei-
gnement des jeunes Anglais confiés à ses soins. Zmbue-
bantur præceploribus Scottis parvuli Anglorum una
cum majoribus studiis et observalione disciplinæ regu-
laris'®, Que faut-il entendre par ces majora studia dont
parle Bède? Lecture, écriture, intelligence de la Bibles
puisque nous savons que le saint exigeait de tous ses
disciples, clercs et laïques, qu'ils s’y appliquassent sans
relâche 15. Il est possible que l'étude des classiques ait
tenu une part mesurée dans cette formation, mais nous
n’en avons aucune preuve. Nous savons toutefois
« qu'une partie de nos meilleurs manuscrits des Évan-
giles du type irlandais proviennent de Northumbrie et
de Mercie 15», et l'indication n’est pas sans valeur en ce
qu’elle nous invite à admettre que les moines de Lin-
disfarne et de Streaneshalch ont suivi les coutumes
des monastères irlandais et rempli le même programme
scolaire.
Cette influence irlandaise se fait encore sentir
ὁ Bède, ist. eccl., 1. III, ο. 1v. — * Bède, Hist. eccl., 1. III,
©. V. — δ Aujourd’hui Holy Island, — "J, B. Lightfoot,
Leaders in the northern Church, in-8°, London, 1890, p. 9, —
1oBède, Hist. eccl., 1. 111, ce. 11. — Ὁ Jbid.,1.III,c. v.— #5,
Berger, dans Revue celtique, τ. νὰ, p. 349.
PUR ee
δ, δ᾽ ef
1805
ailleurs. Vers 633 1, le saint irlandais Fursy fonde dans
l'Est-Anglie le monastère de Cnobheresburg, sur le
modèles des abbayes irlandaises ὃ; et il y consacre ses
soins à la lecture sacrée. En 650, Agilbert, né en Gaule
et venu étudier en Irlande,est choisi pour occuper le
siège épiscopal de Dorchester #. Vers le même temps,
l’Angle Egbert va faire un très long séjour en Irlande
pour s’y instruire dans la science des Écritures 4.
La pénétration apostolique des Irlandais et le succès
de leurs méthodes se heurtèrent à un obstacle redou-
table. En 597, un moine romain nommé Augustin,
suivi de quarante compagnons, était venu entreprendre
l'évangélisation des royaumes du sud de l’île. Ces mis-
sionnaires étaient envoyés par le pape Grégoire Ier,
dont la correspondance nous révèle les sollicitudes
multiples. L'organisation ecclésiastique des provinces
conquises à l'Évangile par le zèle d’Augustin préoccu-
pait le pape dans ses moindres détails; toutefois, il n’y
est pas une seule fois fait allusion aux écoles ou à
l’enseignement. La mission romaine reçut bon accueil,
du moins en apparence; le peuple savait le roi et la
reine favorables aux nouveaux convertisseurs et, s’il ne
disait rien, n’en pensait guère mieux sur leur compte:
il subissait5. A vingt ans de là, en 616, une crise
passagère mais instructive montrait combien super-
ficielle avait été l’œuvre accomplie par les représen-
tants du Saint-Siège, demeurés étrangers, méfiants ou
hostiles à une population d'un tempérament nationa-
liste presque outré. En tout cas, l'accord ne s'était pas
fait entre les étrangers et les indigènes. Quelques
années plus tard, le contact entre la pénétration irlan-
daise et la pénétration romaine manqua d’aménité.
Les dissentiments éclatèrent et, très vite, s’aggra-
vèrent. Accoutumés à l'indépendance, les évêques
bretons, les abbés de Bangor et d’Armagh, les évêques
de Lindisfarne pensaient rêver en entendant recom-
mander et exiger l’obéissance passive à l'autorité
romaine, telle qu’on la revendiquait à Cantorbéry, et
la suprématie incontestable que Cantorbéry revendi-
quait pour lui-même sur tout le clergé de la Grande-
Bretagne‘. Le Kent se constituait comme le centre
d'opérations de l'Église romaine en Angleterre, telle-
ment qu'Alcuin écrira plus tard aux fidèles du Kent :
Vos principium salulis Anglorum, initium prosperi-
datis, portus intrantium, triumphi laus, sapienliæ origo;
el a vobis imperii potestas prima processil et fidei catho-
licæ origo exorta est. Apud vos clarissima lumina
Brilanniæ requiescunt, per quos lux veritatis per lotam
Brilanniamemicuit”. C'était rayer d’un trait de plume
les titres les plus glorieux du christianisme irlandais et
breton. Bède lui-même n’eût-il pas souscrit à ce juge-
. ment, lui qui, saxon et ultramontain, n’a pas trouvé
un mot de pitié en racontant, de sa plume diffuse, le
massacre de douze cents moines de Bangor ? Il voit dans
leur mort le juste châtiment infligé à une « troupe
impie », car c’est ainsi qu’on en était venu à se juger
entre Irlandais et orthodoxes. Mais la chute de Bangor
mentraînait nullement la ruine de l'Église bretonne
et de l'infiltration irlandaise. Sans doute l'Église
romaine était déjà servie avec énergie et intelligence
par ses partisans, mais leurs opérations s’étendaient à
ane région restreinte. Le désastre de Bangor coïncida
avec une ère nouvelle, au cours de laquelle l’histoire
civile fut extrêmement troublée. Le hasard des guerres
heureuses ou malheureuses jetait en exil ou ramenait
sur le trône des roitelets anglo-saxons, à qui cet exil
avait élé l’occasion de faire connaissance avec les
centres monastiques irlandais, d’où ils appelaient à
1 Vers 637, dit le Monasticon Anglicanum, t. vr, p. 1623.
-- Vita Fursei, 7, dans Script. rer. meroving., t. αν, Ρ. 437;
Bède, His. eccl., 1. III, c. xix. — * Bède, Hist. eccl., 1. 11],
Ὁ. ΥἹΙ. — Jbid., 1. III, c. 1v. — 5 Ibid., 1. ΠῚ, c. vi. — * Jbid.,
Ἵ. 1, ς. xxvIr. — ? Epist., cxx1x, dans Epist. Karol. ævi,
DICT. D'ARCH. CHRÉT.
ÉCOLE
1866
eux des auxiliaires pour consolider leur pouvoir res-
tauré. Ceci procura aux moines irlandais, dans plusieurs
des États anglo-saxons, une influence considérable.
Parmi ces contradictions et ces conflits, quelle part
était faite aux études? Bède nous dit que le roi Sige-
bert trouva des maîtres pour son école dans le Kent,
mais il ne nous dit pas ce qu’on enseignait dans cette
école ?. Aïlleurs!o, il semble insinuer que l’archevêque
Théodore aurait introduit les arts libéraux en Angle-
terre. Quant à l'école de Sigebert, aprés avoir cité le
texte de Bède qui la fait connaître, on en a dit tout
ce qu’on en peut dire : « A cette époque, dit-il, le
royaume d’Est-Anglie, après la mort d’'Earpwald,
successeur de Rædwald, fut gouverné par son frère
Sigebert, homme bon et religieux : pendant un long
séjour en Gaule, où il s’exila pour échapper à la haine
de Rædwald, il reçut le baptême, et, revenu dans sa
patrie, devenu maître du pouvoir, désirant imiter ce
qu’ilavait vu dans un bel arrangement dans les Gaules,
il institua une école pour y instruire les jeunes clercs
dans les lettres ; il fut aidé par l’évêque Félix, qui était
venu du Kent, et qui leur fournit des pédagogues et
des maîtres suivant la coutume du Kent #,» Il reste
bien des inconnues dans ce fait : d’abord, la date à
laquelle il doit être fixé; ensuite, celle du règne de
Sigebert; enfin et surtout, les matières enseignées dans
cette école, car on n’est guère plus avancé de savoir que
son programme pouvait être rempli par les professeurs
venus du Kent. Il y a tout à supposer que l’enseigne-
ment « des lettres » vise uniquement les lettres sacrées ;
quant aux arts libéraux, peut-être les eût-on introduits
dans la suite, mais cette suite ne vint probablement
jamais, par l’effet des revers de Sigebert, qui périt vers
637.
Pendant ce temps, Irlandais et Romains défendaient
avec acharnement des points de vue opposés sur la
date de la Pâque et la forme de la tonsure #; le conflit
prit fin en 664, au synode de Whitby, tenu dans le
monastère de Streaneshalch, qui ruina l'indépendance
de l’Église irlandaise et laissa subsister en partie son
influence. Colman de Lindisfarne quitta l'Angleterre
et emporta les ossements de saint Aiïdan en Irlande,
mais les disciples d’Aiïdan continuèrent à dominer dans
la majeure partie de l’Angleterre, où ils occupaient les
sièges épiscopaux, et le clergé formé, inspiré, soutenu
par eux, conservait, quoique soumis, le respect des
méthodes intellectuelles puisées à l’école des Irlan-
dais®, Leur grand principe de la nécessité de l'étude
ne pouvait plus être ébranlé et les missionnaires
romains ainsi que leurs partisans se trouvaient con-
traints d'acquérir ou d'entretenir une culture au moins
égale à celle de leurs adversaires. L'introduction de
la règle monastique bénédictine en Angleterre par
Wilfrid d’York14— et les modifications apportées par
Benoît Biscop et par Ceolfrid — trouvait, elle aussi, une
situation de fait, en matière scolaire, solidement
implantée. Cette règle n’accordait que deux ou trois
heures de lecture, suivant ‘les saisons; c'était la petite
mesure, en comparaison de la lecture presque conti-
nuelle recommandée aux moines de Lindisfarne par
l’exemple de saint Aidan et il n’est pas certain qu’on
n'ait un peu allongé les heures trop brèves. Quoi qu’il
en soit, aux missionnaires sortis d’Iona et de Lindis-
farne et peut-être aussi aux moines bretons successeurs
de Gildas, revient l'honneur d’avoir implanté en Angle-
terre les études classiques et indiqué dans quel sens
l'éducation chrétienne devait s’en servir #,
Désormais la réputation intellectuelle du clergé
t. 11, p. 191. — ‘ Bède, Hist. eccl., 1. I], c. τι. — * Bède,
Hist. eccl., 1. III, ce. ΧΥΤΙ. --- % Jbid., 1. IV, 6. m.— ἢ Jbid.,
1. III, ©. xvin. — % L. Gougaud, op. cil., p. 175-203. —
5 M. Roger, op. cit., p. 283-284. — 14 Vila Wülfridi, 45. —
1 M. Roger, op. cil., p. 285.
IV. — 59
1867
anglais était si bien établie qu’en 668, le pape Vitalien
désignait, pour occuper le siègé archiépiscopal de Can-
torbéry, un personnage nommé Théodore, né à Tarse,
en Cilicie, ayant été à Athènes, sachant le latin et le
grec. Il était accompagné de son ami Hadrien,
Africain de naissance, abbé d’un monastère voisin de
Naples, et, dès leur arrivée en Angleterre, 669-670, ils
s’occupèrent de la question de l’enseignement. « Comme
ils étaient tous deux parfaitement instruits à la fois
dans les lettres sacrées et les lettres profanes, dit Bède,
ils réunirent une troupe de disciples, et arrosèrent
chaque jour leurs cœurs des flots d’une science salu-
taire, si bien qu'ils donnaient à leurs auditeurs même
les règles dela métrique, de l’astronomie et de l’arith-
métique ecclésiastique avec les ouvrages des saints
évêques. La preuve en est qu'aujourd'hui encore on
trouve de leurs disciples qui savent le latin et le grec
comme leur langue maternelle... Tous ceux qui dési-
raient étudier les lectures sacrées avaient à leur dispo-
sition des maîtres pour les instruire*.» Il est probable
que cette école fut fondée dans le monastère de Saint-
Pierre, à Cantorbéry *. Son programme scolaire se
laisse entrevoir : étude du latin et du grec poussée
à un degré d'avancement qui suppose l’enseignement
de la grammaire, l’étude de la métrique, la lecture des
poètes. Comme l'archevêque Théodore propagea dans
toute l’Angleterre le chant grégorien, celui-ci dut faire
l’objet d’une formation méthodique, laquelle implique
l’étude de la grammaire. Ajoutons l'astronomie et la
science du comput. Rien ne permet de dire si Bède
nous donne le programme d'étude tel qu’il existait, ou
tel qu’il juge suffisant d'en esquisser l'ensemble à ses
lecteurs. Ce qui est moins douteux, s’est que les Anglo-
Saxons vont se livrer à l'étude et à l’enseignement
des arts libéraux. Aldhelm, Bède, Boniface, Alcuin
marquent ce laborieux effort, dont la tentative d’Alcuin
marque le terme. Les sept arts libéraux vont les entrai-
ner au delà des limites que réclamait l'intelligence de
l’'Écriture sainte, mais ils paraissent en prendre fort
bien leur parti. Les maîtres dont ils s’inspirent et
leurs véritables guides sont Cassiodore et Isidore de
Séville; car Martianus Capella n’a exercé chez les
Anglo-Saxons qu’une influence restreinte, tandis que
les deux autres ont été constamment imités. Aldhelm
a nommé les sept arts 4; suivant les manuscrits, la
dialectique précède ou suit la rhétorique, l’arithmé-
tique précède ou suit la musique. Ailleurs, Aldhelhm a
décomposé le quadrivium en sept parties : arithmé-
tique, géométrie, musique, astronomie, astrologie,
mécanique et médecine. Dans le De computo, attribué
à Bède, on trouve énumérés les arts du quadrivium
dans l’ordre suivant : arithmétique, géométrie, mu-
sique, astronomie δ. Alcuin reproduit la liste dans sa
grammaire grammaire, rhétorique (dialectique),
arithmétique, géométrie, musique et astrologie 7, qui
sont les « sept colonnes sur lesquelles s'appuie la sa-
gesse ὃν, La rhétorique et la dialectique sont les deux
parties de la logique * qui constitue la philosophie avec
la physique, elle-même divisée en arithmétique, géo-
métrie, musique, astronomie, et avec l'éthique 1, Ainsi
se trouve constitué, dans le cadre des sept arts, le
programme de leur enseignement 11.
XXXVIII. ALDHELM. — Ce fut sans doute une pré-
cieuse aubaine que le retour en Angleterre d’un abbé
1 Bède, op. cit., 1. IV, 6. 1.— 2 Tbid., 1. EV, ὁ. 11. — ? Voir
Dictionn., t. τι, col. 1909. — 4 De laud. virg., 35, P. L.,
t. LXXxXIX, Col. 133. — 5 P. L., t. LxxXXIX, col. 167. —
* P. L., t. χα, col. 649. — ? Alcuin, Gramm., P. L., t. cr,
col. 853. — 9 P, 1,., ἴ. cr, col. 853. — * De dial., P. L.,t. cr,
col. 952. — 1 Jhid. — Ὁ M, Roger, op. cil., p. 320-321. —
1 Vila sanctor. abbat., x, P. L.,t.xciv, col. 717 ;ef.col.721.—
#Cf, Müller, dans Rheinisches Museum, τ, XxI1, p. 150;
L. Traube, dans Hermès, 1889, t. xx1v, p. 647; P. Lejay,
ÉCOLE
1868
nommé Benoît Biscop,ramenant un chargement de
manuscrits de toute espèce!?. Ce même abbé fonda, en
684, le monastère de Jarrow, où Bède devait faire ses
études. La graine était semée, nous la verrons lever
bientôt. Toutefois, Benoît et Ceolfrid se bornèrent à
voyager, à fonder, à administrer leurs fondations, à
protéger et à provoquer l'étude; celui à qui l’enseigne-
ment des lettres latines en Angleterre doit la plus
grance reconnaissance est Aldhelm. Né vers le milieu
du vire siècle, élève du Scot Maeldubh, ensuite d'Ha-
drien, il étudia avec avidité. En grammaire, il eut à sa
disposition Priscien, Donat et ses commentateurs, Ser-
gius et Pompée, Servius, Diomède, Phocas, Audax,
Isidore de Séville, peut-être Virgile le grammairien®.
Aldhelm avait, dit-il, étudié avec soin « les règles des
grammairiens et des orthographistes!## » et il comptait
sur l’aide du Christ pour que sa barque voguât heureu-
sement « entre le Scylla du solécisme » et « le barathre
du barbarisme », qu’elle évitât « les écueils de l’iota-
cisme » et « les gouffres du myotacisme 15». De la rhéto-
rique il n'avait guère étudié que les tropes. Quant à la
dialectique, il la nomme parmi les sept arts, mais rien,
dans ses ouvrages, ne prouve qu’il l’ait connue,
Aldhelm semble avoir connu le calcul et le droit”,
c’est-à-dire l’arithmétique et le comput; pour le droit,
c’est sans doute quelque compilation de canons ecclé-
siastiques et de droit romain.
Aldhelm a fréquenté les classiques, mais son choix
n’a pas été généralement heureux ou, du moins, il a été
trop réservé. Dans la totalité de ses écrits on a relevé
un souvenir de Pline le Jeune et deux de Cicéron. Il cite
d’après Priscien le traité de Cicéron Zn Pisonem et Sal-
luste également d’après Priscien; c’est surtout les Prata
de Suétone et Solin qui lui font profit. Mais ses prélé-
rences vont aux écrivains chrétiens : Paul Orose, la
Chronique d’Eusèbe traduite par saint Jérôme, les
Dialogues du pape Grégoire Ier, les Confessions et quel-
ques autres traités de saint Augustin, la Vita Martini
de Sulpice-Sévère, saint Cyprien, Cassien, ete., enfin, il
cite fréquemment le texte latin de l’Écriture#. Les
classiques lui ont peu servi, et on le comprendra sans
peine quand Aldhelm nous apprend qu'il a deux styles :
celui qu’il emploie quand il se hâte et celui des heures
de loisir. Ce dernier est abominable. Il invente peu de
mots, il en emprunte de tous côtés et les utilise à peu
près indistinctement, sans se soucier du sens précis
qu'ils ont et du sens quelconque qu’il leur prête; on ne
sait donc pas toujours très bien ce qu'il veut dire. A
bout de son vocabulaire d'emprunt, il emploie les hellé-
nismes et se tire d’affaire, car l’essentiel pour lui n’est
pas de dire quelque chose mais de parler. Le poète vaut
mieux que le prosateur; ayant le souffle court et ses :
modèles étant mieux choisis, il ne s'emporte pas,
évite le verbiage, et, sans faire preuve de goût et de
délicatesse, sait écrire honnêtement en vers. Son
œuvre littéraire nous importe moins que son opi-
nion à l'égard des lettres classiques, et il nous la fait
connaître dans une lettre à Æthilwald : « Surtout,
écrit-il, applique-toi sans cesse aux lectures divines
et aux oraisons sacrées. Si, en outre, {u veux con-
naître quelque partie des lettres séculières, fais-le
seulement dans le but suivant : puisque tout ou
presque tout l’enchaînement des mots repose entière-
ment sur la grammaire, tu comprendras d'autant
dans Revue de philologie, 1895, t. xIx, p. 60, — %# De laud.
virg., 4, P. Le, t LXXXIX, 60]. 106, — % De laud. virg., 59,
P. L.,t. Lxxxix, col. 159.— 1 Le Liber antiquitatum Meldu-
nensis cœnobii, P. L., t. Lxxx1X, col. 309, dit qu’il avait
appris la dialectique auprès de Maidulf. Le témoignage est
sans valeur, — 21 P, L., t. LxXxxIX, col. 95.— 4 Manitius,
Zu Aldhelm und Bæda, dans Sitzungsberichte ἃ. Akad. ἃ.
Wissensch., Wien, 1886, t. χοῦ, p. 535-634; M. Roger,
op. cit, p. 294-295.
“plus facilement, à la lecture, les sens les plus pro-
fonds et les plus sacrés de ce même langage divin
‘que tu auras mieux appris les règles de l’art qui
forme sa trame’. » C’est toujours le principe posé par
es Pères de l'Église : étudier les classiques pour mieux
pénétrer les Écritures. Dans le De laudibus virginita-
‘is, Aldhelm nous montre Chrysanthe qui embrasse le
christianisme après avoir étudié les arts libéraux ἡ.
Ailleurs *, il étend ses craintes à toute la philoso-
phie païenne; mais il écarte ce danger à cause des
… services rendus par les lettres. « Nulle part on n’aper-
_ Çoit qu'il ait même hésité. La question était tran-
‘chée; l'Église anglo-saxonne admettait l'usage des
études classiques, en faveur des lettres sacrées. Ce
principe exprimé par Aldhelm, nous le retrouvons
_ chez ses successeurs. Mais en même temps, et ceci
constitue un fait important pour le sort des lettres,
suivant Ja (culture propre qu'ils auront reçue, nous
les verrons plus ou moins dépasser le but ainsi assi-
‘gné ‘aux études. Aldhelm est bien gauche et bien
barbare encore; il a surtout développé sa mémoire; et
pourtant, il nous apparaît comme ayant reçu de l’anti-
quité des services un peu différents de ceux qu’il en
attendait. Π a fait preuve d’une ardeur poétique qui
ne lui était pas imposée par un intérêt religieux, il a
montré un souci de la forme que certains moines du
- ve siècle eussent trouvé condamnable #, » Sa réputa-
“tion était grande parmi ses contemporains 5; après 58
mort, qui survint en 709, il demeura, pour les Anglo-
xons, un classique.
XXXIX. BÈDE LE VÉNÉRABLE. — Il naquit en 672
ἃ 673 " et mourut en 735; étudia, dès l’âge de sept ans,
"monastère de Wearmouth, d’où il passa peu après
celui de Jarrow 7; ses maîtres furent Benoît Bis-
cop et Geolfrid et, d’une manière spéciale, pour l'Écri-
, le moine Trumberct *. Nous savons qu'il eut
autres maîtres pour les arts libéraux°, mais ce que
us voulons bien préciser, c’est que son éducation fut
urement monastique et qu’il ne sortit pas d’Angle-
pour puiser au dehors ses connaissances. Sa vie
studieuse fut favorisée par les circonstances exception-
nellement favorables d’une longue période de paix poli-
tique. Après avoir appris, Bède enseigna à son tour; il
avait 16 tour d'esprit méthodique, prenait des notes,
… écrivait, stimulait les disciples groupés autour de lui #.
Ainsi qu'il'arrive à ceux qui ont reçu la flamme, toute
- occasion lui servait de prétexte à enseigner. La lecture
du latin amenait les questions d'orthographe et de
grammaire, le chant liturgique soulevait les difficultés
de l'accentuation, l'étude des Écritures provoquait les
… difficultés des tropes et des figures, le retour des fêtes
… annuelles entraînait l'exposition du comput. Les expli-
. cations dans lesquelles s’engage le saint homme sont un
peu difluses ; il appelle à son aide le grec, qu'il connaît
#3, etl'hébreu, qu’il devine plus qu'il ne l’entend #;
qui sort de là n'est plus assurément marqué de la
vigueur d'esprit des commentaires de saint Jérôme
1tdes éclairs de génie de saint Augustin, c’est une
cation honnête, pesante et érudile, à la portée de
……#Aldhelm, Epistola ad Æthilwaldam, P. L., t. LXXxIx,
ΟἹ. 100. ---- De laud. virg., 35, P. L., t. LxxxIx, col. 133 :
qu'il a connu l'Évangile, Chrysanthe comprend :l’ina-
délargumentation stoïcienne ou des catégories d'Aristote
“supériorité dela philosophie céleste sur les sciences hu
». —® Epist. ad Wiülfridum, P. 1.., τ. LXxXx1Ix, col. 102.
M: Roger, op. cit., p. 301.—5 Voir les lettres qui lui sont
séespar Æthilwald, P. L., t. LxxxIX, col. 97; par Cella-
PL:;/t.2xxxix, col. 99; cf. Guillaume de Malmesbury,
sta pontif. Angl., v,n. 191; L. Traube, Perrona Scottorum,
47S:—4C'est la date admise par Mabillon, Acta sanct. O.
taux, Ὁ. 540. — * Fondé en 680. — δ Bède, Vitæ sanct,
abb.;u, P. L., t. xcrv, col. 725. — * Bède, Hist. ecel., 1. IV,
“Cut te Mabillon, op. cit., t. πὶ α, p. 542. —" Bède, Hist.
cccl., 1 N, ©. XxXIV. — *Hexaemeron, τι, P. L., t. xCI, col. 78,
*
Ἢ
ÉCOLE
1870
son auditoire. Il a dans l’esprit un don de curiosité insa-
tiable, car il lit pour comprendre et il écrit pour expli-
quer ; même ils’attaque aux phénomènes de la nature“,
s’acharne au calendrier !, ne refuse, ne repousse, n’é-
carte rien; s'intéresse au passé comme au présent,
suggère des moyens à prendre pour améliorer la situa-
tion religieuse des campagnes ?* et rédige l’histoire des
origines ecclésiastiques de l'Angleterre, œuvre sans
prix pour nous et dont l’absence laisserait dans la con-
naissance du passé une lacune que rien ne pourrait
combler. 11 a donné l'exemple, le goût et l’organisation
du travail intellectuel dans les monastères. Sous sa
direction Jarrow,avec ces six cents moines, est devenu
un centre en même temps qu’une pépinière de religieux
instruits.
Son dessein.et son but ont consisté à approfondir
l'Écriture pour en faire la règle de sa vieet, pour cela, il
recourt à l’antiquité classique, mais celle-ci n’est qu’un
aide suspect et toujours contestable dès l'instant qu'il
contredit ou qu'il ne s’accorde pas avec les données de
l'Écriture. « Qu’on ne se laisse pas tromper par cette
infériorité où Bède tient les auteurs anciens. Cela ne
l'empêche pas de les utiliser, même dans des écrits reli-
gieux. Il rabaisse les poètes, il les compare aux gre-
nouilles de la seconde plaie d'Écypte:?, mais il cite Vir-
gile au début de l’Allegorica expositio in Canlica canti-
corum:$, dans le De tabernaculo el vasis ejus 15, dans
V’Allegorica exposilio in Samuelem 39, etc.;il cite Ovide
et Pline dans l’Hexaemeron #. 11 a consacré à lire les
œuvres sacrées la presque totalité de sa vie; on le voit
tout pénétré des livres saints et des Pères de l'Église.
Maïs on sent qu’il connaissait aussi les anciens; et cela
n’apparaît pas à quelques expressions, à quelques hé-
mistiches cousus dans sa prose, à quelques épithètes
intercalées dans son style, à des fragments de vers
réunis en un centon, mais à des habitudes de langue
qui correspondent à une réelle culturé. Bède possède,
avant tout, le grand mérite d’être clair; il manie sans
embarras les grandes phrases, et l’on découvre un cer-
tain art dans leur construction. A vrai dire, il ne réagit
pas contre iles habitudes des auteurs chrétiens, et il re
cherche pas ses modèles dans une période déterminée.
Il considère le latin comme une langue vivante, et ἢ] πὸ
conçoit pas l’idée d’un usage classique, au nom duquel
on proscrirait l’imitation d'écrivains comme Fortunat
ou saint Augustin. Dans sen vocabulaire 52. et dans sa
syntaxe, on relève aisément des mots et des tournures
qu'avec d’autres principes il aurait évités; mais, si on
le compare avec Aldhelm, on reconnaît qu'il évite
d’accumuler, comme lui, les mots grecs, les composés
et surtout les prétendus synonymes. En outre, on ne
trouve chez lui aucune trace du style des Hisperica
famina 33.»
Bède a été un chef et un maître. Toute une géné-
ration s’est élevée autour de lui, a vécu de son enseigne-
ment, a appliqué ses méthodes scolaires. Il laissait
après lui le séduisant souvenir de son charme professo-
ral, de sa science accueillante et, chose non moins
précieuse, des traités qui seront développés, :com-
88, 90; Comm. in Pentat., Genèse, P. L., t. ΧΕΙ, col. 216;
Exode, col. 315; Exposit. in Matth., x, 4, P. L., t. XCnt, col. 20;
Expos. in Marc., 1, 2, P. L., t.xCnt, col. 149.— "Hexaemeron,
1, P. L.,t. χαι, col. 52; 1, col. 65; Comment. in Pentat.,
Genèse, P. L., t. xx, col. 216; Exode, col. 315-326; Expos.
in Marc.,1v, 14, P. L.,t. xomi, col. 266. — MP, IL. t. χα, col.
609. — 15 P, L., t. ΧΟ, col. 599. — :* P, L., τι xCIv, col. 658.
— 1? Comment. in Pentat., Exode, P. 1... t, χοι, col. 801, —
Δ P. L., t. xCt, col. 1065. — 1° 1, 3, P. L., t. χαι, col. 400. —
80 111, 2, P. L.,t. χαι, col. 611; Jn libr. Reg., 1, 10, P. 1...
t. xCr, col. 721-745. — * Ovide, x, P. L., t. xt, col. 29;
Expos. in Marc., x, 4, P. L., ec. XGn, col. 169. — * Cf. Wôülf-
flin, Archiv für lat. Lexicagraphie, t. mx, p. 132, 263, 500. —
# M. Roger, L'enseignement des lettres classiques d’Ausone
à Alcuin, Paris, 1905, p. 308-309.
1871
mentés par Alcuin et prépareront l'essor de l'école
d’'York, dont Bède le Vénérable est l’authentique pré-
curseur.
XL. BoN1FACE. — Sa période scolaire s’étend de 680
à 716; à cette date, Winfrid quitte son pays natal pour
entreprendre une tâche destinée à un retentissant et
éternel échec : l’évangélisation des Germains. Dès l’âge
de sept ans, Winfrid entre à l’abbaye d’Exeter, d’où il
passe à Nursling et y apprend la grammaire et la
métrique, ensuite la science sacrée ! et les quatre sens
de l'Écriture?, A son tour, il enseigne à Nursling la
grammaire et la versification , compose un traité De
octo partibus orationis et un traité de métrique.
Dans une lettre à Nithard, Winfrid l’exhorte « à
purifier son esprit, à purifier sa connaissance des lettres
libérales # », en les consacrant à l’étude de l'Écriture,
guide de l'esprit vers la beauté parfaite, qui est la
sagesse divine. Cette vue n’excluait pas une certaine
tolérance et Winfrid ne s’interdisait pas, pour son
compte, de retirer des lettres quelque agrément. « Il
était évidemment heureux de s'exprimer en belles
phrases et en luxuriantes images. Dans le commerce
épistolaire qu'il entretient avec ses compatriotes, il est
souvent question de petites pièces de vers échangées
par les correspondants ὅ. Boniface encourage ces essais
poétiques, qui n'étaient pas liés étroitement à la lecture
sacrée. Lui-même, outre les vers qu’il a intercalés dans
ses lettres, a laissé plusieurs poèmes, entre autres des
énigmes en hexamètres corrects 5, souvent même élé-
gants, où l’on relève des souvenirs de Virgile et d’O-
vide; Boniface ne craint pas, dans une même pièce, de
parler de l'Érèbe, de Pluton, de l'Olympe et du Christ τ.
Ce vocabulaire tout païen n’éveille pas ses scrupules.
Il goûtait aussi les acrostiches et les jeux de versifica-
tion très compliqués auxquels se plairont les poètes
latins de l’époque carolingienne ὃ et même il ne dédai-
gnait pas les menues jouissances que l’allitération
offrait aux oreilles anglaises ὃ. »
XLI. Écoce p’York. — La ville d'Eburacum avait
joui au temps de la domination romaine d’une impor-
tance politique qu’elle ne retrouva jamais depuis;
cependant, au moyen âge, le siège d’ York fut, du moins
par ses prétentions, l’égal du siège primatial de Cantor-
béry.
Dès le dernier quart du vire siècle, les évêques
d’York Bosa 1° et Jean de Beverley ! vivaient dans le
monastère de Streaneshalch®, de même leur successeur
Wilfrid, et leur séjour dans ce centre de culture irlan-
daise ne pouvait que les disposer à appliquer à leur
clergé diocésain, tout au moins à favoriser parmi ce
clergé le mouvement scolaire qui se développait. Bède
nous montre l’évêque Jean de Beverley entouré d’une
troupe de jeunes gens, clercs et laïques, avec qui il se
promène et auxquels il enseigne la lecture et le chant®.
Egbert, dont le pontificat dure de 732 à 766, donne son
impulsion à l’école d’York et c’est alors que l’étude des
arts libéraux y est attestée de façon certaine. Egbert
était lui-même disciple de Bède # et jouissait d’une
grande réputation, qui lui avait permis de recruter une
troupe de disciples, choisis parmi les fils des nobles; il
enseignait « aux uns le rudiment de la grammaire, à
d’autres les arts libéraux, à quelques-uns la divine
Écriture, et à tous la foi, l'espérance, la charité, l'hu-
milité, le jeûne, la chasteté, l’obéissance 1 ». Egbert se
fit suppléer par son parent Ælbert, élevé lui aussi dans
1 Vila par Willibald, écrite sur l’ordre de Lull, 2, dans
Mabillon, Acfa sanct. O. 5. B., t. xx b, p. 7. — ? Vila; cf.
Gregorii II epist. ad Bonif., 12, dans Epist. merov, el karol,
ævi, t. τ, Ὁ. 258; Guthberti Lullo, ibid., Ὁ. 398. — " Lulli
epist., 98, ibid, p. 385. — 4 Epist., 1x, ibid., p. 250, —
# Boniface, Epist., 1x, Nithardo, ibid., Ὁ. 251; Epist., x,
Eadburgeæ, ibid.,p. 257; Epist., xxix, Leobgutæ, ibid., p.281.
— " Poel. lat. carm., τ, p.3; cf. Dümmier, Neues Archiv, t. αν,
ÉCOLE
1872
un monastère, au dire de son élève Alcuin. Ce dernier
nous ἃ fait connaître le programme de l’école d’York.
« Π embrasse la grammaire, la rhétorique, le droit, la
poésie, l’astronomie, l’histoire naturelle, l’arithmé-
tique, la géométrie, le calcul de la date de Pâques, et
surtout les mystères de l'Écriture sacrée 15, On le voit,
Ælbert n’enseignait pas le cycle entier des arts libé-
raux, et, dans son programme, nous trouvons des
lacunes, comme dans celui de Bède. Ainsi, dans le tri-
vium, il n’est fait mention que de la grammaire, à
laquelle se rattache la versification, et de la rhétorique.
Par la périphrase dont use Alcuin pour nommer cette
dernière 17, on voit que l’école d’York restreignait le
rôle de la rhétorique à l'étude du style oratoire. ΠῚ ἢν
est pas question de la dialectique; ce ne peut être un
oubli : si Alcuin l'avait étudiée à l’école d’Ælbert, ilen
aurait évidemment noté le souvenir. Il lui accorda plus
tard une trop grande importance, pour l'avoir omise
dans une énumération où la place ne lui était pas
mesurée. Il faut donc admettre ou que la dialectique
n’était pas enseignée par Ælbert ou, du moins, qu’elle
n’occupait pas une place importante dans son ensei-
gnement. Rappelons-nous qu’elle n’est pas men-
tionnée parmi les matières enseignées par Hadrien ou
par Bède.
« Le quadrivium est représenté dans le programme
d’Ælbert par l'astronomie, l'arithmétique et la géo-
métrie. Faut-il reconnaître dans les vers suivants ἢ :
Illos Aonio nocuïit concinnere cantu,
Castalida instiluens alios resonare cicuta
El juga Parnassi lyricis percurrere planis.
à la fois la poésie et la musique, et interpréter les mots
Aonio cantu comme s'appliquant spécialement au
chant? Cette interprétation n’est pas invraisemblable;
mais elle ne s'impose pas. Ilse peut que l'enseignement
de la musique ait été restreint à celui du chant grégo-
rien, nécessaire pour les offices, et que, dès lors, Alcuin
ne l’ait pas compris dans les arts libéraux. L'étude de
l'astronomie semble s'étendre au delà de ce qu’ensei-
gnait Hadrien. Les quatre vers d’Alcuin constituent
le programme d’un cours d'astronomie très vaste, beau-
coup plus ample, en tout cas, que pour permettre de
fixer simplement la date de Pâques; il est vrai que
l’objet de cette science se laisse facilement exposer en
vers latins, et qu'il ne faut peut-être pas mesurer l’im-
portance des études astronomiques de l'école d'York
au nombre de vers qui servent à les signaler.
« L'histoire naturelle n’était pas indiquée comme
figurant à part dans la liste des matières enseignées
par Hadrien; mais nous avons vu qu’Aldhelm avait
entre les mains Solin, Isidore de Séville et les Prala de
Suétone; il y avait trouvé les notions qui étaient don-
nées à York. Par contre, le programme versifié d’'Al-
cuin ne mentionne pas l'étude de l’histoire, dont s'occu-
pait l'abbé de Malmesbury. On trouve pourtant des
historiens dans le catalogue de la bibliothèque d’York;
et, d'autre part, l’histoire est considérée par Alcuin
comme une partie de la grammaire #. Le De lemporibus
et le De temporum ratione de Bède, ainsi que de nom-
breuses allusions qu’on relève dans ses gloses de l'Écri-
ture, attestent que l’histoire avait sa place dans l’en-
seignement monastique chez les Anglo-Saxons.
XLII. Ἄμασιν. — Alcuin naquit près d'York, d'une
famille anglo-saxonne, vers l'an 735; il fut élevé dans
p.98.—71bid.,v.87,93,98;cf. Carm., τι, ν, 24.— Cf. Carm.,
1. — * M. Roger, op. cit., p. 311-312.— 10 678-686. — 1 686-
721.— α Bède, Hist. eccl., 1. IV, ce. ΧΙ ΧΧΙΙΙ, — Ὁ Bède, Hist.
eccl., 1. V, ©. vi. — M Vita Alcuini, 2, P. L., t. c, col. 93. —
Ibid., col. 93. — 1% Alcuin, De sanct. Euborac. Eccl.
v. 1430 sq., dans Poet. lat. carol.,t. 1, p. 201. — 51 Vers
1434 : Illis rheloricæ infundens refluamina linguæ. —
15 Vers 1436-1438. — 1 Gramm., P, L,, t, ct, col. 858.
mpeg, +
CUT
1873
l’école épiscopale d’York :, sous Egbert et Ælbert.
Quand ce dernier fut placé sur le siège épiscopal
d'York, il s’associa et se déchargea en partie du soin de
l'école sur Alcuin. Après la mort d’Ælbert, l'archevêque
Eanbald, son successeur, chargea Alcuin d’aller à
Rome (vers 780) et de lui obtenir le pallium. Alcuin
flâäna en chemin, rencontra à Parme (781) Charle-
magne, qui le pressa de venir s'établir en France, une
fois sa mission terminée. Alcuin, ayant obtenu un congé
de son archevèque, revint trouver le roi des Francs, qui
le gratifia des abbayes de Ferrières et de Saint-Loup
de Troyes. Quelques années plus tard, vers 790, Alcuin
fit un bref séjour en Angleterre; on le retrouve en
France en 793, au concile de Francfort en 794, au
concile d’Aix-la-Chapelle en 799. Depuis 796, il portait
le titre sous lequel il est plus connu, celui d’abbé de
Saint-Martin de Tours; en 801 il se retira dans cette
maison et y mourut le 19 mai 804.
Alcuin fut un homme docte que les circonstances
transformèrent en une sorte de « ministre de l’instruc-
tion publique » de Charlemagne; il y avait en lui un
pédagogue et un organisateur, un tempérament vigou-
reux et une intelligence lucide, un vrai prédécesseur
de Victor Duruy. Son action fut étendue, ce qui ne
l'empêcha pas d’être profonde, précisément peut-être
parce qu'elle n’était pas originale. Ni philosophe, ni
penseur, mais grammairien et érudit, il renoua la tra-
dition littéraire du passé et remit en honneur l'étude
des deux antiquités ἡ. Par contre-coup, son influence
fut réelle en philosophie et il fut le véritable auteur de
là renaissance philosophique en France et en Alle-
magne *. Il compta parmi ses élèves Charlemagne en
personne et dirigea l’école palatine, qui comptait parmi
ses auditeurs les principaux représentants de la classe
dirigeante 4. L’activité d’Alcuin s’étendit aussi à la
liturgie (voir Dictionn.,t.1, col. 1072-1091), à la théo-
logie, aux affaires de l'État; nous n’avons à le consi-
dérer ici que dans son rôle pédagogique.
En 787, Charlemagne, sous l’évidente inspiration
d’Alcuin, adressait à Bangulf, abbé de Fulda, une lettre
destinée à inciter clercs et moines à l'étude : « Nous
avons jugé utile que, dans les évêchés et les monastères
dont le Christ, dans sa bonté, nous a commis le gouver-
nement, il y eût, outre l’observance d’une vie régu-
lière et les habitudes d’une sainte religion, des études
littéraires, lillerarum medilaliones, et que ceux qui,
par un don de Dieu, peuvent enseigner consacrent,
chacun selon sa capacité, leurs soins à l’enseignement.
De même que l’observation de la règle donne l’honné-
teté des mœurs, ainsi le zèle des maîtres et des disciples
doit mettre l’ordre et l’ornement dans les phrases, et
ceux qui cherchent à plaire à Dieu par une vie exem-
plaire ne doivent pas non plus négliger de lui plaire
par un langage correct. Dans ces dernières années,
nous avons plusieurs fois reçu des monastères des
écrits qui nous annonçaient que les frères qui y demeu-
raient se livraient pour nous à de saintes et pieuses
prières, mais presque toujours ces écrits contenaient
des sentiments droits exprimés dans un langage inculte,
les pensées que dictait intérieurement une pieuse dévo-
tion, la langue dépourvue d’érudition ne pouvait les
exprimer sans faute. Nous avons craint que, si la science
manquait pour écrire, l'intelligence des divines Écri-
tures ne fût inférieure de beaucoup à ce qu’elle devait
être, et nous savons tous que les erreurs de sens sont
encore bien plus dangereuses que les erreurs de mots.
Nous vous exhortons donc non seulement à ne pas
négliger l'étude des lettres, mais encore à vous y
À Mabillon, Acta sanct. O. 5. B., t. 1v,part.1, p.163. —
BG: Kurth, Les origines de la civilisation moderne, in-S°,
Bruxelles, 1892, t. τι, p. 298; B. Hauréau, Histoire de la phi-
losophie scolastique, in-S°, Paris, 1872, t. 1, p. 123-126. —
» Picavet, De l’origine de la philosophie scolastique, in-8°,
ÉCOLE
1874
appliquer à l’envi avec une persévérance pleine d’hu-
milité et agréable à Dieu, afin que vous puissiez péné-
trer avec plus de facilité et de justesse les mystères
des saintes Écritures. Comme il s’y trouve des images,
des tropes et d’autres figures semblables, personne ne
doute que le lecteur ne s'élève d'autant plus vite au
sens spirituel qu’il sera plus versé dans l'intelligence
grammaticale du texte. Que l’on choïsisse pour cette
œuvre des hommes qui aient la volonté et le pouvoir
d'enseigner et qui désirent instruire les autres; qu'ils
mettent autant de zèle à accomplir ce devoir que nous
mettons d’ardeur à le leur recommander ὅ. » En 789,
nouveau capitulaire : U{ ministri allaris Dei minis-
Lerium suum bonis moribus ornent, el non solum servilis
condilionis infantes, sed eliam ingenuorum filios aggre-
gent, sibique socient. El ut scholæ legentium puerorum
fiant; psalmos, nolas, cantus, compulum, grammalicam
per singula monasteria vel episcopia discant, sed εἰ
libros bene emendatos habeant.. el pueros vestros non
sinile eos vel legendo vel scribendo corrumpere *. Sti-
mulés par cet exemple et ces injonctions, quelques
évêques joignirent leurs exhortations à celles du sou-
verain. « Que les prêtres, écrit Théodulfe, évêque
d'Orléans, établissent des écoles dans les bourgs et les
bourgades, per villas el vicos. Si quelques fidèles leur
amènent leurs enfants pour leur apprendre les lettres,
qu’ils ne les refusent pas, mais accomplissent cette
tâche avec une grande charité... En retour de cette
éducation, ils n’exigeront aucune rétribution, hormis
celle que les parents leur voudront offrir à titre de
don “.»
Les conciles abordent aussi cette question des écoles.
Celui de Rispach, en Bavière, tenu en 798 5, dans son
canon huitième : Episcopus aulem unusquisque in
civilate sua scolam constituat et sapientem doclorem, qui
secundum {radilionem Romanorum possil instruere εἰ
lectionibus vacare et inde debilum discere, ul per cano-
nicas horas cursus in ecclesia debeal canere unicuique
secundum congruum lempus vel dispositas feslivitates,
qualiter ille cantus adornet æcclesiam Dei el audientes
ædificentur. Le concile de Mayence, en 813, dans som
canon quarante-cinquième, recommande d'envoyer
les enfants dans les écoles, dans les monastères ou de
les confier aux soins des prêtres : ut fidem catholicam
recle discant el oralionem dominicam ut domi alios
edocere valeant ". Ces textes semblent montrer une pré-
occupation d’esquiver les intentions de Charlemagne,
qui ne réduisait pas l'instruction à l’enseignement
religieux, mais le concile de Chalon, en 813 1°, va plus
loin et s’exprime ainsi : Oportet eliam ut, sicut domnus
imperator Karolus, vir singularis mansueludinis, forti-
tudinis, prudentiæ, justiciæ et lemperantiæ, præcepul,
scolas constituant, in quibus el litteraria sollertia disci-
plinæ et sacræ Scripturæ documenta discantur et tales ibi
erudiantur, quibus merilo dicatur a Domino : Vos estis
sal terræ. Ce ne sont que les conciles d’Attigny, 822,
et de Paris, 829, qui prendront enfin des mesures
effectives pour les écoles; mais ces dates dépassent la
limite chronologique de nos recherches.
Capitulaires et conciles eussent peut-être échoué
sans l’ardeur d’Alcuin, ardeur dont témoigne encore sa
correspondance. Chacune de ses lettres était un stimu-
lant au zèle plus que tiède des évèques, à l’indolence
satisfaite des moines. Tantôt Alcuin prie Arnon, mis-
sionnaire, de rappeler aux curés qu'ils ont le devoir
d'ouvrir des écoles, tantôt il demande à l'archevêque
Rigbodesila lecture de Virgile lui fait oublierson ancien
précepteur ; puis encore, il invite un évêque à regagner
Paris, 1889, p. 267. — ‘ Voir Dictionn., t. mx, col. 711-712. —
5Baluze, Capitul. reg. Franc., t. τ, Ὁ. 201-204.— * Jbid., t. 1,
p. 238. — ? Labbe, Concilia, t. ναι, col. 1140. — * A. Wermin-
ghoff, Concilia ævi Karolini, dans Monum. Germ. hist., ConC.e
t. ur, part. 1, p. 199.— * Jbid., p.271-272.— 1° Jbid., p. 274
1875
son diocèse pour surveiller l'instruction des enfants :
nunc velim le properare in patriam et ordinare puerorum
lectiones quis grammaticam discat, quis epistolas, et
parvulos libellos legat. T1 recommande à l'archevêque
d’York de diviser ses élèves en plusieurs classes, une
pour l'écriture, l’autre pour le chant, l’autre pour la
lecture. Retiré dans son monastère de Tours, il tenait
Charlemagne en haleine, lui recommandait de stimuler
l’ardeur des élèves de l’école palatine, lui envoyait des
tableaux arithmétiques, des questions grammaticales,
l’entretenait de l'utilité de la ponctuation.
XLIII. L'ACADÉMIE ET L'ÉCOLE DU PALAIS. — Cet
excellent Alcuin admirait de toute son âme l’empereur
Charlemagne. « Malgré les nombreuses occupations du
gouvernement de vos États, lui écrivait-il, vous pro-
posez encore à vos académiciens des questions théolo-
giques à résoudre.» Cette académie nous apparaît
aujourd’hui un peu puérile et, pour dire le mot, un peu
bouffonne. Autour du prince serassemblaient descourti-
sans, des conseillers, qui s’affublaient sans rire de noms
anciens pour donner à leurs élucubrations un tour
sentencieux qui fait sourire. Il paraît bien que cette
plaisanterie leur semblait fort sérieuse et le grand
effort de ces académiciens était à la science ce que les
précieuses ridicules furent à la littérature. Mais ce
n’était qu'un passe-temps οἵ qui ne mérite pas qu'on
s’y attarde (voir Diclionn., t. 111, col. 711-712).
L'école du palais fut mieux qu’un passe-temps, elle
fut une institution. Nous avons vu ce qu'il fallait rete-
nir de la prétendue école du palais mérovingien; bien
qu’elle n’ait jamais existé, on a découvert sa prolonga-
tion dans un texte de la Vie d’Adalard: Cum esset
regali prosapia,. Pippini magni regis nepos, Caroli
consobrinus Augusti, inter palatii tirocinia omni mundi
prudentia eruditus una cum lerrarum principe magistris
adhibitus (c. 1). Nec enim litteras satis liberaliter non
poterat nescire qui inter alas scholares nutritus et eruditus
fuit cum consobrino imperatore (ce. vin). L. Maître
découvrait dans ce texte une école du palais dont les
élèves étaient instruits dans toutes les connaissances
humaines et où Adalard avait fait ses classes à côté
de Charlemagne. Peut-être eût-il fallu se ressouvenir
que Charlemagne lisait couci-couci et ne savait pas
écrire, puisqu'il s’y appliqua dans ses vieux jours;
assurément l’école qu’il avait honorée de sa présence
juvénile ne lui avait pas appris grand’chose ni à ses
condisciples; en outre,omnè mundi prudentia eruditus
n’a jamais voulu dire «toutes les connaissances hu-
maines » el les alæ scholares ne sont pas des écoles, mais
le régiment, ainsi que Sulpice-Sévère nous le dit de
saint Martin : Znler scholares alas sub Constantino mili-
lavit. Ce qui subsistait, c'était l'école des pages que nous
avons cru reconnaître à l’époque mérovingienne; les
jeunes gens y recevaient comme Adalard une éduca-
tion mondaine bien complète et les rudiments de la
profession militaire. Si le titre d’école des pages semble
trop pompeux eu trop moderne, appelons-les des
« pupilles » aptes aux charges de cour, au métier de
soldat, aux fonctions administratives. C’est le cas de
saint Benoît d’Aniane, élevé à la cour du roi Pépin:
Pater pueriles gerentem annos filium suum in aula
gloriosi Pippini regis reginæ tradidit inter scholares
nutriendum. Mentis indolem gerens supra ælatem
diligebatur a commililonibus ; eral quippe velox et ad
omnia utilis… post hæc vero pincernæ sortilur officium.
Avec l’arrivée et la faveur d'Alcuin, il est probable
que le programme de l’école des pages fut un peu plus
étoffé de science. D'ailleurs Alcuin écrivait à Charle-
magne : Ad hanc omni studio discendam et quotidiano
exercilio possidendam, exhortare,. domne rex, juvenes
quosque in palalio excellentiæ vestræ qualenus in ea
proficiant ælate florida, el ad honorem caniliem suam
perducere digni habeantur. Une pensée très large
ÉCOLE
1876
ouvrait les écoles non solum servilis conditionis infanti-
bus sed etiam ingenuorum filiis. Malgré les réserves
qu’appelle le récit du moine de Saint-Gall, on n’a pas
de solide raison de mettre en doute sa parole quand il
nous apprend que Charles avait confié la direction de
l’école à un maître nommé Clément, cui et pueros nabi-
lissimos, mediocres el infimos satis multos commendavit.
Au retour d’une expédition, l’empereur se fit amener
les écoliers confiés à Clément l'Irlandais, et, après
avoir placé les studieux à sa droite et les paresseux à
sa gauche, il promit aux premiers des évêchés et des
abbayes et menaça les autres de sa disgrâce; or, il
paraît que ceux de la droite étaient d’origine obscure et
ceux de la gauche de familles nobles. L. Maître, voyant
Charlemagne distribuer évêchés et abbayes, en conelut
que l’école du palais était composée de cleres; iltoublie
que Charles-Martel avait introduit la commende et que
évêchés et abbayes servaient à récompenser des mé-
rites et à pousser des carrières qui n'avaient rien
d’ecclésiastique.
On s’est demandé où se trouvait l’école du palais.
Mabillon la veut stable, mais ne sait où la fixer; Marin
létablit à Metz. L. Maître la fait ambulante et suivant
la cour impériale dans ses résidences successives; cha-
cun apporte ses raisons, mais toutes les raisons du
monde ne valent pas un texte et c’est ce texte que nous
n’avons pas. Quant aux maîtres, nous n’en savons pas
beaucoup plus à leur endroit; du moins, pouvons-nous.
nommer Clément l’Irlandais, Alcuin, le grammairien
Pierre de Pise, l’helléniste Paul Warnefried. Après eux
l’enseignement fut confié à des Irlandais, qu’Alcuin
appelle Égyptiens dans une de ses lettres, parce qu'ils
étaient partisans du cycle pascal d'Alexandrie. L’His-
toire litléraire leur donne pour successeurs Claude,
évêque de Turin; Aldric, élève de Sigulf, abbé de
Ferrières; Amalaire, Themas, mais tous ceux-ci vé-
curent et professèrent sous le règne de Louis le Pieux.
XLIV. Écoze DE SAINT-MARTIN DE Tours! —
Avant l’abbatiat d’Alcuin, le monastère de Saint-
Martin de Tours possédait une école. Nous en avons la
preuve d’Alcuin lui-même, quicomposa l’épitaphe d’un
de ses moines, appelé Paul, et mort septuagénaire. Le
| défunt est censé s'exprimer ainsi: « De bonne heure
l'amour de l'illustre seigneur Martin me saisit. Après
mes tendres années il me prit à son service, puis, par
ses serviteurs, mes vénérables maîtres, il m'abreuva'des
saintes Écritures.» Dans une lettre adressée, avant son
abbatiat, à toute la communauté, Alcuin cite l'exemple
de Jésus soumis à ses parents et ajoute: « Combien
plus, vous enfants et adolescents, devez-vous vous
soumettre à vos maîtres!» Une autre lettre d'Alcuinest
une « Épître aux écoliers de Saint-Martin sur la confes-
sion des péchés» et le texte montre qu'il s’agit de
«jeunes adolescents auxquels la perfidie du diable tend
des pièges nombreux par les désirs charnels et les autres
vices de cet Âge ». Ces écoliers jouissaient d’une certaine
mesure deliberté, puisque Alcuin leur dit : « Si tu as de
quoi, fais l’aumône aux pauvres, visite les malades,
accueille les étrangers, soulage ceux qui ont faim et
soif.» Les maîtres sont tous gens d'Église, ils donnent à
leurs élèves le nom de fils et reçoivent d'eux celui de
père.
Une fois nommé abbé de Saint-Martin, Alcuin rend
compte à Charlemagne de ses efforts en vue d'élargir
le programme scolaire; aux uns il donne, dit-il dans
son langage, le miel des Écritures, aux autres le vin
vieux des antiques disciplines (le droit canonique), à
d’autres les fruits de la subtilité grammaticale et à
d'autres encore il éclaire le mystère des étoiles.
Faute des livres nécessaires, il sollicite l'autorisation
d'envoyer à York une mission, qui en rapportera les
traités scolaires indispensables. Dès qu'Alcuin eut ces
livres entre les mains, il se mit à travailler pour faire
mieux et, à son tour, rédigea une grammaire, que pré-
cède une Dispute sur la vraie philosophie dans laquelle il
… à mis quelques idées pédagogiques fort anciennes et
qui se ramènent à celle-ci, que nous connaissons bien :
les sciences humaines sont un moyen d’atteindre, de
pénétrer et d'illustrer la science divine. La grammaire
est dialoguée, elle s’ouvre par une petite scène :
_ « 1 y eut, à l'école de maître Albin, deux enfants,
Jun Franc, l’autre Saxon, qui, ayant tout récemment
pénétré dans les épines du hallier grammatical, réso-
lurent, pour en conserver la mémoire, de cueillir, par
demande et par réponse, quelques-unes des règles de
la science des lettres. Le Franc dit à son camarade :
« Allons, Saxon, je vais t’interroger. Réponds-moi, car
tu es l'aîné. J’ai quatorze ans; toi, tu en as, je crois,
quinze.» — «Je veux bien, dit le Saxon, mais à la
condition que, s’il se rencontre des questions trop
élevées, où il faille recourir à la science philosophique,
il sera permis de s’adresser au maître.» Ce dernier
consent, et la discussion commence. Le lourdaud de
Saxonest couvert de brocards par le Franc pétillant et
il faut une trêve d’une heure pour donner le temps de
se remettre à l'interlocuteur teuton. La leçon reprend
et le Franc interroge : « Qu'est-ce que l’interjection? »
— «Hélas! pourquoi me le demander? Ne m’as-tu
pas entendu en pousser, des interjections, lorsque j'étais
agenouillé devant le maître?» C'était l'écho de la
vieille méthode en honneur à Tours comme partout
“alors et qui familiarisait les jeunes Carolingiens avec les
… châtiments manuels dont avaient été gratifiés leurs
2h prédécesseurs romains ou africains.
— Alcuin paraît avoir été un maître patient et débon-
gésime, quinquagésime, quadragésime? Le bon maître
se tire d’affaire d’un mot: C’est l'usage religieux
_ approuvé par l'autorité romaine. Mais ses jeunes
… disciples ne sont pas contents, car, pensent-ils, rien n’a
k établisans cause par les premiers docteurs, dans les
…— coutumes ecclésiastiques. Alcuin se garde de les dé-
. tromper, mais il se heurte à de nouvelles questions :
Pourquoi parler de septuagésime alors qu'on ne peut
compter seplante jours jusqu’à celui de la Résurrection
_ du Christ. « C’est unesynecdoque, » répond Alcuin, mais
ses élèves insistent. Tout ceci est fort peu intéressant
Sans doute, mais nous y prenons sur le vif l’aspect d’une
classe au début du 1x° siècle. Ceux qui s’y trouvent
reçoivent une instruction adaptée à leur destination,
car ce sont de futurs clercs ou moïnes. Alcuin les en
avertit dans une inscription intitulée: De schola et
_ scholasticis ::
Hic pueri discant senioris ab ore magistri,
Hymnidicas laudes ut resonare queant.
Hauriat os lenerum lymphas devote salulis
Forsan in ecclesia ne sileat senior.
… D'autres inscriptions du même auteur paraissent
. avoirété posées à profusion dans le monastère de Saint-
Martin de Tours. Celle du scriplorium donne des con-
utiles aux scribes qui transcrivent les livres et
ur dit que la besngne à laquelle ils se consacrent est
leure que la culture des vignes, — n’oublions pas
nous sommes en plein terroir tourangeau ? :
Fodere quam viles, melius est scribere libros.
Ille suo ventri serviet, iste animæ.
… Tout ceci est évidemment dans un but d'éducation;
tr Carmen, τιχνι, P. L., t. cr, col. 744. — *? Carmen, LXVIL,
P.L;,t.c1, col. 745.— * P. L., t. αἱ, col. 1097 sq.— * Epist.,
᾿ ὍΣ, P. L., t. c, col. 417. — " Carmen, σοι χχνα, P. L.,
ι + cr, col. 804. — " Epist., crxxxIx, P. L., t. c, col. 462;
ÉCOLE
1878
de même 1᾽ Admonilio juvenum religiosorum ad excu-
tiendum somnum, les distiques pour le dortoir, pour le
cloître et, sujet moins attendu, pour les latrines. Je ne
sais où en est pour le moment la question de l'attribu-
tion à Alcuin de la Dispulalio puerorum per interro-
gationes et responsiones ὃ, qui est une sorte de petite
encyclopédie, divisée en douze chapitres, traitant des
ouvrages des six jours, de la nature de l’homme, des
esprits, des dix noms de Dieu, des six âges du monde,
tant le majeur que le mineur, de la raison des temps,
de l'Ancien Testament, du Nouveau Testament, des
degrés de toute la dignité de l'Église, de la messe, de
la foi, de l’oraison dominicale. Alcuin trouve, pour
désigner ses élèves, une comparaison qui l'enchante :
ce sont des veaux, de jeunes veaux qui broutent 18
verdure des prairies de VÉcriture. Avec un mauvais
goût accompli il tourne et retourne sa comparaison :
« Je t'envoie ce veau, écrit-il à un ami auquel il
adresse un de ses écoliers, j'ai mis dans sa bouche ce
qu’il devra mugir à tes oreilles #. » Et ailleurs : « Mes
jeunes veaux vont tondre les prairies de la science ὅ. »
Alcuin a cité souvent Virgile ‘: il ne se contente pas
de le citer, il lui emprunte des comparaisons ? et prend
plaisir à se dépeindre lui-même sous les traits du vieil
Entelle, un des personnages de | Énéide. Dans un de ses
essais de versification, car en vérité on n'ose nommer
cela du nom de poésie, Alcuin présente Virgile comme
symbole de la poésie # et réclame qu’on lui fasse une
place dans l’école du palais, où il souhaite que l’art
soit enseigné comme il l’enseigne lui-même à Tours.
Cependant, dans le prologue de son Exposition du
Cantique des cantiques, il écrit ceci °:
Has rogo menti tuæ, juvenis, mandare memento,
Cantica sunt nimium falsi hæc meliora Maronis.
Hæc tibi vera canunt vitæ præcepla perennis;
Auribus ille tuis male frivola, falsa sonabit.
C’est qu'entre Alcuin et Virgile il existait une riva-
lité personnelle; nous en saisissons l'indice dans une
lettre à Rigbode, archevêque de Trèves, qui avait le
tort impardonnable de faire bon marché de son maïi-
tre Alcuin et de ne voir que par Virgile. C’en était
trop et Alcuin écrivit à son ancien élève : « Oh! si
j'avais nom Virgile! Alors je me jouerais sans cesse
devent tes yeux, tu examinerais mes paroles avec
toute l'attention dont tues capable. » Rigbode re
risquait qu’une mercuriale : Sigulf ne s’en tira pas à
si bon compte. Il avait lu à deux de ses écoliers,
Adalbert et Aldric, quelques vers du poète. L’espion-
nage était bien organisé dans l’école, car ni le maître
ni les deux écoliers ne se vantèrent de la récréation
prise et cependant Alcuin en fut instruit, jeta ‘les
hauts cris et interdit à Sigulf de lire Virgile désormais;
par manière de compensation, il se réservait de le citer
à ses correspondants et au plus important de tous,
Charlemagne, qu’il flattait doucement en lui écrivant :
« votre Virgile 1°»,
La correspondance volumineuse entre Alcuin et
Arnon, évêque de Salzbourg, contient quelques indi-
cations sur les écoliers de Tours. Arnon envoyait des
sujets à son ami, qui s’appliquait à dégrossir ces brutes
tirées du fond de la Bavière, mais ne demandait qu’à
en être débarrassé: « Quant à tes fils, ils font des
progrès, écrit-il, tu les reprendras meilleurs qu'ils
n'étaient. » Alcuin s'était fait une loi de ne pas re-
pousser, mais d'attirer plutôt# et il ne fallait rien
moins que cette charité pour lui faire supporter ces
Bavaroïis stupides. « Ce n’est pas ma faute si celui-là
Episl., cxcvi, col. 469.— * Epist., LXxxu, col. 266 sq.; Episf.,
cLxun, col. 427. — * Carmen, CCxxvI, P.'L., t. ct, col. 780.
— "Ρ.1,., t.c, col. 642. — 1e Epist., LXxxxN, col. 268. —
τ Epist., xxxV, col. 192. --- Σ Epist., LxIx, col. 239.
1879
n’a pas fait de progrès », écrit Alcuin à propos de l’un
d’entre eux !. Le propre neveu d’Arnon dut être ren-
voyé à Salzbourget, avant son départ, pour se rendre
digne de ses compatriotes qu'il allait rejoindre, il vola
tout ce qui lui tomba sous la main. Des livres! Sur ce
chapitre Alcuin ne badinait pas et il se plaignit à
Arnon : « Hildegaire a emporté de Saint-Martin nos
petits livres, à savoir de saint Ambroise: De fide
catholica ad Gratianum imperatorem et le Tractatus in
prophetas Joel et Amos. Si ces livres sont chez toi,
apporte-les ou renvoie-les. Qu'il les rende pour obtenir
14 bénédiction de saint Martin, car ils sont sortis de
son armoire ?,» À Salzbourg on fit la sourde oreille.
Restituer le bien volé, l'étrange prétention ! Mais
Alcuin tenait bon: « Hildegaire a emporté avec lui
deux livres de Saint-Martin, comme je l’ai indiqué
dans une autre lettre. Je te prie de les renvoyer ὃ».
et il transcrit à nouveau les titres, qu’il n’a pas oubliés
du tout.
Une lettre au comte Chrodgaire le remercie de l’en-
voi de deux écoliers, bons enfants 4 Mais si bien
choisis et si attentivement surveillés que soient les
écoliers, il faut compter avec l’effervescence naturelle
à leur âge. En 803, un criminel se réfugie dans la
basilique de Saint-Martin et invoque le droit d’asile;
les ofliciers royaux l’arrachent du lieu saint, le peuple
prend fait et cause et une émeute éclate dans la ville.
L'enquête prouva que plusieurs écoliers s’en étaient
donné à cœur joie. Alcuin profita de la circonstance
pour se débarrasser d’un autre Bavarois; l’émeute
avait eu son côté utile pour l’école.
Nous arrêtons ici, à l’origine de la renaissance caro-
lingienne, un travail déjà long, bien qu’il ne soit qu’une
esquisse. ἃ vouloir l'étudier à fond, il faudrait des
proportions si vastes que tout un livre, et un très gros
livre, ne suflirait pas.
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puis doctoribus, in-4°, Halæ, 1739. — F. Mignet,
Mémoires historiques, in-12, Paris, 1854. — F. G. Mohl,
Introduction à la chronologie du latin vulgaire, in-8°,
Paris, 1899. — Fr. Monnier, Alcuin et Charlemagne,
in-32, Paris, 1864. — G. Monod, Études critiques sur
les sources de l’histoire mérovingienne, in-8°, Paris,
1872, 1885; Études critiques sur les sources de l’histoire
carolingienne, 1898; formant les fascicules 8, 63 et 109
de la Bibliothèque de l École des hautes études. — Ch. de
Montalembert, Les moines d'Occident, in-8°, Paris, 1863-
1868, t. 1-π|. — V. Mortet, Notes sur le texte des
Institutiones de Cassiodore, d'après divers manuscrits.
Recherches critiques sur la tradition des arts libéraux
de l'antiquité au moyen âge, in-8°, Paris, 1904.— J. Mo-
sheimius, De schola Palalina veterum Francorum requm,
in-40, Halæ. — J. B. Mullinger, The schools of Charles
the Great and the restoration of education in the 1Xth
century, in-8°, London, 1877. C. Muteau, Les écoles
el collèges en province depuis les temps les plus reculés
jusqu'à 1789, in-8°, Paris, 1881. — Naudet, Mémoire
sur l'instruction publique chez les anciens et particu-
lièrement chez les Romains, dans Histoire et mémoires
de l'Institut royal de France, 1831, τ. IX, p. 388. —
E. Norden, Die Antike Kunstprosa von VI Jahrhundert
v. Chr. bis in die Zeit der Renaissance, 2 vol. in-8°,
Leipzig, 1898. — F. Ozanam, Œuvres complètes,
t. 1-11: La civilisation au Ve siècle, in-12, Paris, 1873,
t. ur, p. 401: Des écoles et de l'instruction publique
en Italie aux temps barbares. IV, Études germaniques,
La civilisation chrétienne chez les Francs, in-12, Paris,
1872. — A. Parrot, Histoire de l'école épiscopale
et de l’université d'Angers au moyen äâge, dans les
Mémoires de la Société acad. de Maine-et-Loire, 1867.
— 1. Philippe, Lucrèce dans la théologie chrétienne
du 1118 au XIIIe siècle et spécialement dans les écoles
carolingiennes, dans Revue de l'histoire des religions,
1883
1896, t. xxxII1, p. 19, 125. — Fr. Picavet, Es-
quisse d'une histoire générale et comparée des philo-
sophies médiévales, in-8°, Paris, 1905. — J.-B. Pitra,
Histoire de saint Léger, évêque d’ Autun et martyr de
l'Église des Francs au VIIe siècle, in-8°, Paris, 1846.—
W. Poland, À suppressed chapter, dans Amer. cathol.
guarterly review, Philadelphie, 1903, t. xxvVIt,
p. 248-259. — ΒΕ. Poupardin, Étude sur la vie des
saints fondateurs de Condate, dans Le moyen äge, 1898,
Ρ. 31. — Raynaud, De l'élat des écoles dans l'empire
d'Orient vers la fin du IVe siècle, in-8°, Strasbourg
1848. — Rochet, Écoles inéniennes [à Autun],
notice abrégée sur leur fondation (1% siècle), leur
emplacement, leur destruction, leur restauration, dans
Congrès archéologique, 1846, t. xxx, p. 415. —
M. Roensch, J{ala und Vulgata. Das Sprachidiom der
urchristlichen Ilala und der katholischen Vulgala unter
Berücksichtigung der rümischen Volksprache durch
Beispiele erläutert, in-8°, Marburg, 1875. — M. Roger,
L'enseignement des lettres classiques d’ Ausone à Alcuin.
Introduction à l'histoire des écoles carolingiennes, in-8°,
Paris, 1905. — J. A. Schmidt. De doctorum primilivæ
Ecclesiæ vario docenti genere, in-4°, Helmstadii,
1701. — W. Schultze, Die Bedeutung der iroschottischen
Mônche für die Erhaltung und Fortpflanzung der
müttelaltertichen Wissenschajt, dans Centralblatt für
Bibliothekswesen, 1884, t. vr, p. 185, 233, 281. —
J. H. Stuss, De primis cœnobiorum scholis, in-4°,
Nordhusæ, 1728. — J. Tailhan, Appendice sur les bi-
bliothèques espagnoles du haut moyen âge, dans C. Cahier,
Nouveaux mélanges d'archéologie, in-fol., Paris, 1877,
τ 1v, p. 217. — Am. Thierry, La liltérature profane en
Gaule au IV° siècle : les grandes écoles, dans Revue des
deux mondes, 1873, t. cv, p. 793-814. — E. Thomas,
Essai sur Servius et son commentaire sur Virgile, in-8°,
Paris, 1879. — L. Thomassin, Ancienne el nouvelle
discipline de L Église, t. 11, L 1, ch. xcur-crv : Des écoles
publiques el des universités, p. 596-673. — Ch. Thurot,
Extrails de divers manuscrits pour servir à l’histoire des
doctrines grarmunaticales au moyen âge, dans Notices
et extraits des manuscrits de la Bibliothèque impériale,
in-40, Paris, 1869; Documents relatifs à l’histoire de la
grammaire au moyen âge, dans Comptes rendus de
l'Académie des inscriptions et belles-lettres, 11° série,
1870, t. vi, p. 242. — W. J. Townsend, The great school-
men of {πὸ middle ages, an account of their lives and the
services they rendered to the Church and the world, in-8°,
London, 1881. — L. Traube, Karolingische Dichtungen,
dans Schriften zur germanische Philologie, in-8°, Berlin,
1888; O Roma nobilis, philologische Untersuchungen
aus dem Müitlelalter, dans Abhandlungen, de Munich,
Philos.-philol. Classe, 1891, t. x1x, p. 297; Perrona
Scottorum, ein Beitrag zur Ueberlieferungsgeschichte und
zur Palæographie des Mittelallers, dans Sitzungs-
berichte, de Munich, Phil.-hist. Classe, 1900, p. 469. —
E. Vacandard, La scola du palais mérovingien; Encore
un mot sur la 5. du p. m.; Un dernier mot sur l’école du
p. m., dans Revue des questions historiques, 1897, t. LX1,
p. 490; t. zxrr, p. 546; 1904, t. LXxX VI, Ὁ. 549. — J. Ven-
dryès, De Hibernicis vocabulis quæ a latina lingua ori-
ginem duxerunt, in-8°, Paris, 1902. — P. Viollet, His-
loire des institutions politiques et administratives de la
France, 2 vol. in-8°, Paris, 1898. — E. Wôlfilin, Ad-
denda lexicis lalinis, dans Archiv für lateinische Lexi-
cographie und Grammatik, 1885, t. 11, p. 110, 267, 468;
1886, t. τπι, Ὁ. 131, 281, 495; Die Latinität des Benedikt
von Nursia, dans même revue, 1896, t. 1x, p. 493.
H. LECLERCQ.
1 Labbe, Concilia, t. 111, col. 674. — * Labbe, Concilia,
t. 1v, col. 632, — * Labbe, Concilia, t. 111, col. 420. —
4“ Socrate, Hist.eccles., 1. VI, c. vit, P. G., t. LXXN, Col. 685.—
5 Hefele-Leclercq, Hist. des conciles, t. 11, part. 2 (1908),
p. 812. — 51,. Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline
ÉCOLE — ÉCONOME
1884
ÉCONOME. Dès l’origine, l'Église posséda des
biens. Dans la ferveur et l'inexpérience des débuts, une
organisation rudimentaire fut improvisée, sorte de
communisme que l'enthousiasme et la générosité aï-
dent à comprendre, mais dont la durée fut courte. Le
fonds produit par les apports volontaires des fidèles
avait pour destination le soulagement des pauvres,
l'entretien du culte et des personnes attachées à son
service. Le rapide accroissement numérique des com-
munautés entraîna l’accroissement du capital social,
tellement que l’on reconnut sans tarder la nécessité,
tant pour la fructueuse administration que pour la
prompte et impartiale distribution, d’un partage en
portions égales. La discipline ancienne de l'Église se
préoccupa de ce partage et détermina la division des
revenus ecclésiastiques en quatre parts. Une lettre du
pape Gélase consacre le droit établi vers la fin du
ve siècle. Jusqu'à cette date, par qui avait été faite la
quadruple répartition? Par l’évêque ou, en tout cas,
sous son nom et sa responsabilité, car seul l’évêque
possédait le droit de gérer sans contrôle les biens de
son Église, comme en témoignent les canons 37e et 40e
des Canons apostoliques. Maïs pour l'aider dans cette
besogne délicate et ardue, que la richesse de certaines
Églises pouvait rendre accablante à raison de ses autres
occupations, l’évêque était autorisé à recourir à des
économes dont nous saisissons la trace dans les canons
des conciles d’Éphèse:, de Tyr° et de Gangres ὃ.
Sozomène dit que Théophile d'Alexandrie avait pris
deux clercs en qualité d'économes; quand ceux-ci
virent de quelle façon opérait l’évêque, ils prirent
peur pour le salut de leur äme et le quittèrent.
En 451, le 26e canon du concile de Chalcédoine rend
cette institution obligatoire : « Ayant appris que, dans
plusieurs Églises, les évêques administrent sans aucun
économe les biens ecclésiastiques, le concile a décidé
que toute Église qui a un évêque eût aussi un économe
pris dans le clergé de cette Église. Il aura à administrer
les biens de l’Église sous la direction de son évêque,
afin que l’administration de l'Église ne soit pas sans
contrôle, que les biens ecclésiastiques ne soient pas
dissipés et que la dignité des clercs soit à l’abri de toute
atteinte 5.» On doit remarquer que l’économe n’était
qu’un fonctionnaire et, en quelque façon, un commis
de l’évêque. La lettre du pape Gélase, de l’année 494,
précise ainsi la fonction des économes : Ex qua tamen
collectione habeatur ratio quod ad causas vel expensas
accidentium necessitatum opus esse perspicitur, ut de
medio sequestretur el QUATUOR PORTIONES vel de fide-
lium oblatione, vel de μας fiant modis omnibus pensione;
ila ut unam sibi lollat antistes, aliam clerieis pro suo
judicio el electione disperiat, tertiam pauperibus sub
omni conscientia facial erogari, fabricis vero quarlam
quæ compelitad ordinationem ponlificis, erogationevestra
decernimus esse pensandam. Si quid forle sub annua
remanebil expensa, electo idoneo utraque parle custode,
tradatur enthecis : ut si major emerseril fabrica, sit
subsidio, quod ex diversi lemporis diligentia potueril
cuslodiri, αἰ certe ematur possessio, quæ ulililates :
respicial communes ".
Quelques années plus tard, en 619, le 115 concile de
Séville 7 décide, dans son canon 9e, que l’économe
préposé à la gestion et à la répartition des revenus
ecclésiastiques ne doit jamais être un laïque : inde-
corum est enim laïcum vicarium esse episcopi. nam
cohærere et conjungi non possunt quibus εἰ studia el vita
diversa sunt. Si quis autem episcopus posthac ecclesiasti-
cam rem aut laicali procuratione administrandam elegerit
de l'Eglise, part. 11,1. IV, c. xvr, n. 14; cf. De la puissance
des évêques, des œconomes, des prêtres, des diacres dans l'admi-
nistration des biens temporels de l'Église, t. 111, 1. II, ch. 1x1,
p. 638-684. — ? Hefele-Leclercq, op. cit., t, αν, part. 1 (1909),
Ὁ. 257.
*
1885
aut sine leslimonio œconomis gubernandam crediderit,
vere est contemplor canonum el fraudator: ecclesiasti-
carum rerum; non solum a Chrislo de rebus pauperum
judicetur reus, sed eliam et concilio manebit obnoxius.
Mais déjà, à partir du vre siècle, apparaît la tendance
à surveiller l’administration financière épiscopale. En
511, le concile d'Orléans reconnaît au concile un
droit de réprimande à l’égard de l’évêque qui ne se
conforme pas aux ordonnances générales de l'Église.
Et tout aussitôt se montrent les conséquences d’un
abus provenant de la centralisation des fonds entre les
mains de l’évêque tout seul et de leur répartition arbi-
traire par un économe, émanation de l’évêque. En 527,
le concile de Carpentras décide que les églises parois-
siales auront la garde des biens qui leur sont donnés,
pourvu que l'église cathédrale du diocèse soit sufli-
samment pourvue. Les évêques ne conservent qu’un
droit de surveillance sur l’administration des revenus
des églises paroissiales et rurales. Un capitulaire con-
sacre cette situation : Ut decimæ el fideliter a populis
dentur, et canonice a presbyterio dispensentur el annis
singulis rationem suæ dispensalionis episcopo vel suis
ministris reddant ?.
Au 1x° siècle, la confiance dans l’évêque et les éco-
nomes de son choix est si profondément ébranlée
qu'on refuse de s’en rapporter à leur gestion. Le par-
tage des revenus de chaque église et le partage des
dimes sont faits par le curé en présence de témoins :
Ut εἰ ipsi sacerdotes populi suscipiant decimas, et
nomina eorum quicumque dederint scripta habeant et
secundum auctorilalem canonicam CORAM TESTIBUS
dividant®. Un capitulaire de Louis le Débonnaire
constate l'intervention du comte, de l’évêque, de l'abbé
et de l’envoyé du souverain lorsqu'il s’agit de détermi-
ner l'emploi des deniers affectés à la réparation des
églises *. Plus on va et plus auzmente le discrédit des
économes diocésains. Hinemar de Reims fait mention
des matricularii où « marguilliers », véritables succes-
seurs des économes, dont les fonctions consistent à
tenir le rôle des pauvres (matricula) et à distribuer les
charités de l'Église.
Les monastères avaient aussi leurs économes, dont
les attributions avaient à s'étendre à l’administration
des biens temporels et aux nécessités quotidiennes
de l'approvisionnement (voir Dictionn., t. τι, col.
2905-2906, au mot CELLERIER). L'épigraphie chré-
tienne d'Égypte nous offre la mention de plusieurs
économes. Dans l’église de Mu allaka, au Caire, une
longue inscription fait mention d'un certain Georges,
diacre et économe (voir Dictionn., t. τι, col. 1575,
fig. 1853).
Au musée d'Alexandrie, une inscription de Tehneh,
du v-vre siècle, sur calcaire, mesurant 0724 sur 0"33 4 :
HAIAC OIK(0vou0:)
ΕΝ KYPIG) OEU
ΚΑΙ TTAYA(o:) YIOC
EKYMHOY EN K
5 YPIW ετῶν LE
ZTYBO LE
Dia οἰκονόμος. ἐν Κυρίῳ Θεῷ καὶ Παῦλος vins ἐκοι-
μήθη ἐν Κυρίῳ, ἐτῶν ξ΄. Τῦδι θ΄.
Stèle funéraire d’'Hélie et de son fils Paul, ce dernier
appartenant sans doute au monastère dont son père
2Baluze, Capitularia regum Francorum, t. 1, col. 1288.
τς "Jbid,, t. τ, col. 359. — " Ibid., t. τ, col. 600. — 4 G.
Lefebvre, Inscriplions grecques de Tehneh, dans Bul-
letin de correspondance hellénique, 1903, t. xxXvIT, p. 371,
n. 102; Recueilldes inscriptions grecques chrétiennes d'Egypte,
1907, p. 26, n. 121. — ὁ Gayet, Mémoires de la mission
française archéologique au Caire, 1889, τ. rt, pl. XXxXIV; W.
E: Crum, Coptic monuments, p. 106, n. 8478; G. Lefebvre,
ÉCONOME
1886
est l’économe. L'âge d’Hélie et la mention de sa mort
ont été oubliés par le lapicide. 5
A Herment (musée du Caire), calcaire, 0®65 x 0®445:
KYPOC
OIKONOMOC
et c’est peut-être le même personnage que nous
retrouvons sur un cippe calcaire, 0®51 x0m12, du
musée du Caire δ :
—+- incoyc xpicroc
€EIC OEOC
O BOHOG
N AMHN
9 AMHN
AMHN
+ KYPOC
OIKONOMOC
€EKOIMHOH
XOIAK B
€ ΙΝΔΙΚκίτ:ωνος)
Parmi les inscriptions coptes de apa Plein, économe
du monastère de Deir el Medinet τ:
IC XC
ana HAE
THOIKRONO1L0C
AXIS TONOC ἃ fat
TOI Ξεοῖ! HCOT
ARTÉTTAUTE Hp
e Bpoaproc ετε a
up πίε",
(φ)ὴ εἰ pa(nx) fre nnoy
TE 9aatHit.
10
« Apa Plein, l’'économe de ce lieu, s’est reposé le
14 de février, qui est Méchir, dans la paix de Dieu,
Amen. » Cet économe est connu par une autre inscrip-
tion (n° 21 de Lepsius) ainsi conçue : « Proportion des
labites : dix empans de largeur, vingt et un empans
de longueur. Les thalis à froment : sept (empans) de
largeur, quatorze empans et deux doigts de longueur
et dix doigts de hauteur. Les petits thalis : six
empans et huit doigts de largeur, treize empans et
deux doigts de longueur et neuf doigts de hauteur.
(Signé) Moi, Plein. » — Le tout est terminé par une
grande croix.
En Asie Mineure, à Sevrihissar près d’Ancyre, un
autre diacre-économe ὃ:
OEOYTPONOIA
ETIITOYEYAA
BEZTATOYTPOTO
TTPEZYTEPOYKE
TTEPIOAEYTOYOEB
KTIZXTOYEKTIZOH
TOEPTONTOYTO +
KEETIITOYEYAA
BEZTATOYAIAKO
NOYNEOIKONOMOY
KYPIAKOY +
Θεοῦ προνοία ἐπὶ τοῦ εὐλαῦ y πρωτοπρεσ[δ]υτέρ
οιοδεύτον Θε[ο]χτίστου ἐχτίσθη τὸ ἔργον τοῦτο χὲ
τοῦ εὐλαθεστάτου διαχόνου [χ]Ἱὲ οἰχονόμου Κυριαχοῦ.
H. LECLERCQ.
Recueil, Ὁ. 75, n. 401. — * G. Lefebvre, dans Bull. de
VInstit. franç. d'archéol. orientale, 1903, t. 1x, p. 70, n. 1;
Recueil, p. 133, n. 679; voir Dictionn., t. 1, col. 1568. —
1 E. Révillout, Mélanges d'épigraphie et de linguistique
égyptienne, dans Mélanges d'arch. égypt. et assyrienne, 1875,
n.182; Revue égyptologique, 1885, t. 1V, p.6, ἢ. 8. —
“R. Pococke, Inscr. ant. grec. et latin. liber, in-fol., London,
1752, p. 66, n. 1; Corp. inscr. græc., t. 1V, ἢ. 8822.
1887
ÉCOPE. Dans la vigne sous laquelle fut creusé
le cimetière de Prétextat, fut trouvé un bol de bronze
emmanché dont la destination est bien claire, c’est une
écope pour trans vaser les liquides. La figure 3906 dis-
pense d’une longue description; le sujet qui orne ce
ÉCOPE
1888
2° Contremarque ovale offrant le buste de saint
Cosmas, nimbé, drapé. En exergue:
KOCMA
3° Contremarque quadrangulaire avec les bustes
3906. — Écope.
D'après Garrucci, Storia dell’ arte cristiana, 1873, t. vi, pl. 461, fig. 1, 2, 3.
petit monument est inspiré par des idées familières à
l'antiqui'é; il présente un rapport assez naturel avec le
sacrement de baptême !.
Une écope conservée au musée de l’Ermitage, à
Pétrograd, et qui semble remonter par son style au
are siècle, montre sur le manche un Neptune; sur le
pourtour, des enfants et des poissons. Sur le fond
extérieur sont placées des contremarques byzantines
apposées postérieurement par les propriétaires succes-
sifs. Ces contremarques contiennent des effigies obli-
térées et des caractères plus ou moins frustes :
109 Le nom d'André, inscrit dans une croix formée
d’un grènetis doublé intérieurement d’un simple
trait :
Ÿ
PEESIOY
N
A
Andreou, génitif d’'Andreas.
Le monogramme intérieur, où se trouve E, Y, B, |,
donne, si on y ajoute OY, qui compte pour les deux
mots :
EYBIOY
soit Andreou Eubiou,
1 R. Garrucci, Storia dell’ arle cristiana, in-fol., Prato,
1873, t. vi, pl. 461, fig. 1, 2, 3.
de saint Jean, nimbé, drapé. Au-dessous, les lettres
de son nom, Joannou :
Entre les deux moitiés du nom, trace du mono-
. gramme, qui pourrait bien être le même que celui de
la première contremarque :
Y
EE
B
4° Outre ces empreintes, qui sont enfermées dans
deux cercles concentriques, se trouve sous le manche
une contremarque hexagonale à inscription si défor-
mée qu’elle en est illisible, peut-être cependant doit-
on lire :
. NIANOY pour Jouslinianou?
Au centre on distingue un grand N, le même (?) qui
figure sur beaucoup de monnaies de cuivre impériales
de l’époque de Justinien et qui est l’initiale du mot
NOMICMA. Peut-être faut-il voir dans cette contre-
marque un poinçon impérial d'ordre administratif et
fiscal. Quant aux trois autres, elles indiqueraient que
l'écope a fait successivement partie du trésor de trois
1889
églises dédiées à saint Cosmas, à saint André et à
saint Jean !.
H. LECLERCQ.
ÉCORCE (PAPIER D’). Jusqu'au 1x°-xe siècle
l'Égypte approvisionna l'Occident de papyrus; quand
elle cessa cette fabrication, la Sicile se chargea de
fournir un produit de qualité très inférieure qui finit
par disparaître complètement. Lorsque l'usage de ce
produit fut tombé en désuétude et en oubli, on en
méconnut absolument l’origine et on lui appliqua des
désignations plus ou moins impropres. Celle de papier
d’écorce, que l’on rencontre souvent, mérite une obser-
vation spéciale parce que, sur la foi de ces mentions
et surtout d’un passage de Trithème (f 1516) 3, les
érudits ont admis longtemps la réalité de documents
écrits sur un papier fabriqué avec de l’écorce d’arbre.
ΤΙ n’est pas inutile de rappeler que ce papier n’a jamais
existé et que, vérification faite, les documents désignés
comme étant en un prétendu papier d’écorce se sont
trouvés en papyrus ?, \
H. LECLERCQ.
ÉCOSSE.— I. Le nom. II. Saint Ninian. III. Pal-
ladius. IV. Servanus. V. Saint Columba. VI. Saint
Kentigern. VII. Épigraphie : 19 capitales romaines;
29 oghamiques; 3° bilingues; 4° minuscules; 59 capi-
tales hiberno-saxonnes; 6° runes; 7° croix de Ruth-
well. VIII. Symbolisme des monuments. IX. Oratoires.
I. Le Nom. — L'Écosse ne fut pas distinguée primi-
tivement du reste de l’île de Bretagne, désignée, dans
sa superficie totale, sous le nom d’Alba en vieil irlan-
dais, Albion pour les Romains et les Grecs. Vers le
x1e siècle, la désignation se restreignit à la partie sep-
tentrionale de l’île tout entière, non sans admettre la
forme Albania; toutefois, ce fut vers le même temps
que parut la forme Scoltia, destinée finalement à pré-
valoir. Ce vocable a induit en de fréquentes méprises.
Dès la seconde moitié du rve siècle, on rencontre dans
les textes latins le terme Scotli, employé à propos des
incursions des Irlandais en Bretagne, et, jusqu'aux
dernières années du xe siècle, ce terme ne doit être
entendu que des Irlandais. A partir de cette époque,
il commence à être appliqué aux habitants des régions
auxquelles nous donnons aujourd’hui le nom d'Écosse :
mais, au cours des xre, xie et xrrre siècles, on le
trouve encore appliqué aux Irlandais.
ΤΙ. SaëNT NINIAN. — Par sa situation géographique,
l'Écosse ne fut atteinte que tardivement par les mis-
sionnaires chrétiens. Ceux-ci pénétrèrent le monde
celtique par la Bretagne romaine. Voir Diclionn., t. τι,
col. 1158 sq. Le fait positif le plus ancien est la pré-
sence de trois évêques bretons au concile d'Arles de
l’an 314 ; on en retrouve d’autres au concile de Rimini,
en 359, et, l’année précédente, saint Hilaire de Poitiers,
exilé en Phrygie, dédie aux évêques des provinces bre-
tonnes son traité intitulé De synodis. Donc, au 1ve siè-
cle, l'Église bretonne était déjà notoire. En 429, se
place la mission en Angleterre de saint Germain
d'Auxerre; or, c’est à une date inconnue, antérieure
à cette mission, qu'un Breton, instruit à Rome dans
la foi et les Écritures, traversa la Gaule, pénétra en
1 Thédenat et Héron de Villefosse, Les trésors d'argent
trouvés en Gaule, dans la Gazette archéologique, 1884, p. 270;
V. Waille, Note sur une patère d'argent découverte en Algérie,
dans Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques,
1893, p. 88-89. — ? Trithème, De laude scriplorum, e. xt.
- 1. Wiesner, Studien über angebliche Baumbastpapiere,
dans Silzungsberichte d, Akad. d. Wissensch. in Wien, Phil.
hist. CL, 1892, t. cxxvr, p. vin; A. Giry, Manuel de
diplomalique, 1894, p. 495. — ‘Strat-Clut (— Clota),
écarter la graphie Strat-Cluyd. J. Loth, dans Revue
cellique, 1901, t. Χχτι, p. 111. — La Vita Niniani est
l'œuvre d’'Ælred de Rievaulx, + 1166; ef. P. L., t. xcv,
col. 209. — ‘ Bède, Hist. eccles., 1. III, c.1v, P. L., t. XCv,
col. 121. — 71] ne nous est transmis que par la Vita
ÉCOPE — ÉCOSSE
1890
Bretagne méridionale et remonta vers le nord pour
porter aux populations de ces contrées, Bretons du
Strat-Clut ‘et Pictes de Galloway, la parole de l’évan-
gile. Ce missionnaire breton s'appelait Ninian. Nous ne
savons, sur son compte, rien de plus " que ce que Bède
a voulu nous apprendre " : « L’an 565, vint d’Hiber-
nie en Bretagne Columba, prêtre et abbé, remarquable
par une vie et par des habitudes monastiques. Il pré-
cha la parole de Dieu aux provinces des Pictes sep-
tentrionaux, que séparent de leurs provinces méri-
dionales des montagnes escarpées ; car, pour les Pictes
austraux, habitants de ces montagnes, on affirme que,
bien longtemps auparavant, ils avaient renoncé aux
erreurs de l’idolâtrie et reçu la vérité de la foi, dont
le Verbe leur était annoncé par le révérend et saint
évêque Ninian, Breton d’origine, à qui Rome avait
régulièrement enseigné les mystères de la foi et de la
vérité. Le siège épiscopal de celui-ci, dont l’église,
dédiée à saint Martin, renferme le corps de Ninian
lui-même et de plusieurs autres saints, est maintenant
occupé par les Angles. Le lieu où il se trouve établi,
placé dans la province de Bernicie (ancienne Valentia),
se nomme vulgairement Candida Casa, » parce que le
saint évêque y avait construit une église de pierre, ce
qui était insolite chez les Bretons. Est-il sûr que Ninian
ait amené avec lui des maçons, que lui aurait donnés
saint Martin de Tours? Le détail, vu sa provenance
très tardive, est, à tout le moins, sujet à caution’.
L'époque de l’apostolat de Ninian ne peut être
déterminée que d’une manière approximative. Sans
doute, Tillemont * le rapporte à la dernière moitié
du ve siècle, mais Varin soutient avec grande vrai-
semblance que cet apostolat appartient au premier
quart du ve siècle 9, Le diocèse établi par Ninian se
trouvait au sud de la Valentia et Candida Casa sub-
siste peut-être encore sous le nom de Withern, dans
une presqu'île du Solway1; comment admettre dès
lors que les Pictes occupent, vers 423, la Valentia
même, et ne l’abandonnent, en 446, que pour la colo-
niser définitivement vers 447, si, postérieurement à 450,
Ninian se trouve obligé de traverser toute la Valentia
et l’isthme Calédonien, pour rencontrer les provinces
méridionales de ce peuple qu'il veut évangéliser ?
Le texte cité de Bède place l’apostolat de Ninian mullo
ante tempore par rapport à l’apostolat de Columba,
qui passa d’'Hibernie en Bretagne, en 565. Mais si
Ninian avait exercé son apostolat durant la dernière
moitié du ve siècle, comme ceci est postérieur à la
fondation de Candida Casa et que la construction
d’une église en pierre suppose quelque sécurité dans
les contrées où on l’élève, on ne saurait guère placer
cette construction qu'après les luttes dont les Pictes
et les Scots prennent, selon Bède, la Valentia pour
théâtre; ce qui autoriserait à rejeter l’apostolat de
Ninian, non plus seulement dans la dernière moitié,
mais dans le dernier quart du ve siècle. On ne trou-
verait plus dès lors, entre Ninian et Colomba, que
quatre-vingts ou quatre-vingt-dix années d'intervalle,
ce qui ne répond guère au mullo anle lempore de Bède.
D'après une chronologie récemment rectifiée, c’est
Niniani, c. 1; cf. L. Gougaud, Les chrétientés celliques,
in-12, Paris, 1911, p. 35. — " Tillemont, Mémoires pour
servir à l'histoire ecclésiastique, t. XVI, p. 477.— " Varin,
Mémoire sur les causes de la dissidence entre l’Église bretonne
et l'Église romaine relativement à la célébration de la fête de
Pâques,dans Mémoires présentés par divers savants à l'Acad.
des inser.et bell.-lettr., If série, t.v,2°part., 1858, p.117-120.
-- το Campbell, dans Dublin review, 1879, p. 260 : This
description may apply to the isle οὐ Whithern where the ruins
of a chapel of unknown date are still to be seen, but may
equally apply to the entire peninsula of Wiglown; and the
Candida Casa οἱ St. Ninian would be the town of Whithern,
some miles inland, where the cathedral of Galloway, beautiful
in its ruins, still recalls the memory of Scotland's first apostle.
1891
en l’an 428 :, par conséquent presque aussitôt après
l’apostolat de Ninian, qu’il faut placer les premières
descentes des Anglo-Saxons en Grande-Bretagne.
Longtemps après cette date, les renforts continuèrent
d'arriver, nombreux, de la mère patrie, aux conqué-
rants. Les communautés naissantes furent submer-
gées. Les Pictes du sud, convertis par Ninian, ne
persévérèrent pas dans la foi; saint Patrice, dans une
lettre écrite vers le milieu du ve siècle, les traite déjà
d’apostats 2. Toute la vigueur de ces peuples, durant
les ve et vie siècles, fut tournée à la résistance, sans
pouvoir empêcher leur refoulement dans la direction
de l’ouest. Il appartint à saint Columba et à ses dis-
ciples et successeurs, les moines d’Iona et de Lin-
disfarne, de reprendre l’œuvre de Ninian parmi ces
rudes peuples. Cette œuvre n’avait guère été qu’une
esquisse, dont les lignes se sont précisées avec le temps
. grâce à l’'imposture des historiens *. Ordinations d’évé-
ques et de prêtres, création de paroisses et fondation
de monastères, rien n’y manque, pas plus que les dis-
ciples illustres, les mortifications surprenantes, les
abstinences surhumaïines. Son biographe Ælred ἃ
imaginé la bonne part, ses successeurs ont fait le reste,
ainsi.qu'il convenait à l'égard d’un saint personnage
honoré d’un culte public.
Le christianisme ayant pénétré, aux environs de
l’an 400, jusqu’au golfe de Sokway et aux bords de la
Clyde, il serait surprenant que l'Irlande, située à peu
de distance de ces régions, n’eût pas attiré dès lors les
missionnaires chrétiens. « Les relations commerciales
des Scots d’Érin avec les Bretons et avecles peuples du
continent européen, leurs incursions armées à l’étran-
ger 5, les établissements de colonies gaéliques en
Grande-Bretagne ‘, la traite des esclaves, alors très
active, et la guerre qui jetait surles côtes d’'Hibernie
des captifs dont beaucoup étaient chrétiens τ, voilà
âutant d'occasions de contact aptes à propager de
peuple à peuple, d’individu à individu, la religion
chrétienne *. » Des textes formels établissent le fait
de cette propagation. Le plus décisif est celui de Pros-
per d'Aquitaine, au dire duquel le pape saint Célestin
envoya, en 431, aux Scots « qui croyaient dans le
Christ », ad Scottos in Chrislum credentes, comme leur
premier évêque, Palladius, ordonné par lui *. Il y
avait alors des chrétiens en Hibernie, mais en petit
nombre, assez toutefois pour que le pape leur des-
tinât un évêque.
III. Parzapius. — Cet évêque Palladius est peu
connu. On ignore son origine, mais en 428 ou 429
il avait assez d'influence pour décider ou faire confir-
mer par le pape la mission de saint Germain d'Auxerre
en Bretagne; deux ans plus tard, en 431, il passait en
Irlande, où ses travaux apostoliques furent de peu de
durée. Les historiens se sont livrés à son sujet à d’inu-
tiles conjectures. Il n’y ἃ rien à dire de la prétendue
identité de Palladius et de saint Patrice, c’est une
? R. Thurneysen, Wann sind die Germanen nach England
gekommen, dans Englische Studien de Kôlbing, 1896, t.xxIx,
p.163-179; A. Anscombe, The date of the first settlement of
the Saxons in Britain,dans Zeitschrift für celtische Philologie,
1901, t. nt, p. 442-514; Eriu, 1907, t. 11, p. 118-119;
J. Loth, dans Revue celtique, 1901, t. xxu, p. 94. Cette date
ressort de l’Historia Brittonum et de l'Exordium des Annales
Cambriæ.— :$. Patrice, Epistola, dans Haddan et Stubbs,
Councils and ecclesiastical documents relating to Great Britain
and Ireland, in-8°, Oxford, 1869-1878, t. 1x, p. 314. — * No-
tamment de A. Bellesheim, dont l'ouvrage a été traduit par
O. Blair, History of the catholic Chuch of Scotland, in-8°,
Edinburgh, 1887, t. 1, p. 9 sq. — ‘D'après Bède, Hist.
eccles., 1. V, c. xxx, le siège épiscopal de Candida
Casa fut rétabli dans la première moitié du vu: siècle,
quand les Anglais conquirent le royaume breton de Strat-
Clut (= Strathclyde). — ὁ Sur les incursions de Niall aux
neuf Otages (379-405) οἱ de Dathi (405-428), voir P. W.
ÉCOSSE
1892
plaisanterie * et on n’est pas renseigné sur la raison
qui détacha Palladius de l'Irlande. D’après Muirchu,
les Irlandais refusèrent d'accepter la doctrine de
Palladius, qui s’en vint mourir en Bretagne; suivant
Tirechan, il se serait fait martyriser par les Scots;
Nennius le fait mourir in {erra Pictorum, après avoir
essuyé un insuccès en Irlande “. Quoi qu'il en soit,
Patrice lui succéda et mérita le titre d’apôtre de l’Ir-
lande.
De temps immémorial, les Écossais revendiquent
Palladius, diacre de l’Église romaine? pourleurapôtre:
reste à faire coïncider leur prétention avec celle des
Irlandais, qui affirment que deux disciples du défunt
Palladius allèrent trouver Patrice et lui apprendre
l'événement 15. Le texte de Prosper d'Aquitaine test
tiraillé pour servir ces prétentions adverses. (Célestin
(422-432) mit, nous dit-il, son zèle à délivrer les Bre-
tagnes, Brilannias… Créant un évêque pour les Scots,
tandis qu'il s’efforçait de conserver catholique 1116
romaine, il rendit chrétienne celle qui était barbare :
dum Romanam insulam studel servare catholicam, feeit
eliam barbaram christianam %. L'opposition entre 165
deux îles semble indiquer la Grande-Bretagne et lIr-
lande, et c’est l'opinion la plus répandue. Varin #.a
soutenu avec une grande probabilité une opimion
différente. L’insula barbara serait, d’après Jui, non
pas l'Irlande, mais la presqu’'ile Calédonienne. Trois
siècles avant saint Prosper, Tacite, qui a si bien connu
la Bretagne, dit ceci : « Agricola, fortifiant cet isthme
étroit [qui sépare le Forth de la Clyde] et s’emparant
du golfe voisin, renferme les ennemis comme dans
une autre île »: angustum lerrarum spatium præsidiis
firmavit, omnemque propiorem sinum tenuit, submolis,
velut in aliam insulam, hostibus. Il est possible que
Prosper considère de même deux Bretagnes et, grâce
à cet isthme étroit qui les rejoint, en fait deux îles
distinctes, une romaine et une barbare, Bretagne et
Calédonie. L’échec de Palladius en Irlande, échec
tenu pour avéré, n'empêche pas saint Prosper d’avan-
cer que l’évêque envoyé par le pape ‘Célestin obtint
un succès complet, puisque l’île fut convertie: barba-
ramefficit chrislianam. Gependant lamission et l’œuvre
de saint Patrice pendant de longues années ne per-
mettent pas de croire qu'il ait trouvé l'Irlande chré-
tienne; ce serait donc ailleurs qu'en Irlande que Palla-
dius avait exercé son zèle : en Calédonie, c'est-à-dire
en Écosse. Prosper dit encore dans sa Chronique, à
l’année 431, que Palladius fut envoyé par Célestin ad
Scotos in Chrislum credentes et ce terme de Scotti au
ve siècle ne peut avoir d'autre sens que les Irlandais;
resterait à savoir si Palladius ἃ passé d'Écosse en
Irlande ou inversement, s’il est mort peu après sa
consécration épiscopale, si Prosper n'entendait pas
par Scotti tous les peuples mal connus vivant au delà
des frontières de la Bretagne romaine. Les chroni-
queurs écrivant au ve siècle étaient parfois vaguement
Joyce, A social history οἱ ancient Ireland, London, 1903,
t.a, p. 77, 80 ; K. Meyer, dans Archiv für celtische Lexico-
graphie, t. 11, p. 323. — © K.Meyer, Early relations between
Gael and Brython, dans Transactions of the hon. Soc. οἱ
Cymmrodorion, sess. 1895-1896, Ὁ. 55-86. — τ, Patrice,
Confessio, dans The tripartite life of Patrik, édit. Whitley
Stokes, London, 1887, p. 357. — * L. Gougaud, op. cit,
p. 35-36. — " S. Prosper, Chronicon, dans Monum. Germ.
hist., Auct. antiq., t. 1x, Chron. min., t. 1, p. 472. Scotti, à
cette époque, ne peut désigner que les Irlandais. — #° L.Gou-
gaud, op. cit., p. 39-41, en a fait justice. — # Jhid., p. 89,
note 1. — ?? Sur le diaconat de Palladius, cf. A. Anscombe,
dans Eriu, 1910, τ. av, p. 233-234. — 151,6 lieu où, d’après
Muirchu, ces deux disciples rencontrèrent Patrice, Ebmoria,
n'a pas encore pu être identifié avec certitude. — "4 S.Pros-
per, Liber contra Collatorem, xxx, 2, P.L., t. τὰ, col. 271. —
15 Mémoire sur les causes de la dissidence entre l'Église bre-
tonne et l'Église romaine, p. 122 sq.
1893
renseignés et il pouvait leur arriver de dire Scolli sans
se douter de l’entorse qu’ils donnaient à la géographie,
à la philologie, à l’archéologie et à d’autres sciences
fort respectables, qu'ils ne faisaient pas profession
particulière de respecter, de même que nous parlons de
Chinois sans y regarder de plus près et songer qu'il
faudrait dire tantôt Mongols, tantôt Coréens, etc. Il
faut encore remarquer que Palladius fut envoyé ad
Scolos in Christum credenles; or nous savons que
Ninian avait prêché l’évangile et construit une église,
Candida Casa, en Calédonie, tandis que nous ne pou-
vons saisir que des indices très vagues de l'expansion
du christianisme en Irlande avant l’apostolat. de
Patrice, à plus forte raison avant l’épiscopat de Palla-
dius. Π faut cependant admettre l’existence d’une
chrétienté déjà assez solidement constituée pour qu’on
lui donne, à sa demande, un évêque; car c’est le prin-
cipe du pape Célestin de n’accorder la hiérarchie qu’à
ceux qui la réclament : Nullus invilis delur episcopus ".
Somme toute, les travaux apostoliques de Palla-
dius t appartenir à l'Irlande sans exclusion
de l'Écosse. Nous voyons que ce même Palladius est
intervenu auprès du pape Célestin pour procurer une
mission en Angleterre, sans qu’on puisse dire qu'il
fut associé en aucune manière à cette mission accom-
plie par saint Germain d'Auxerre. Il est probable que
ce Palladius fut un personnage très actif, peut-être
très remuant — ce qui n’est pas une critique — ayant
l'œil sur la Bretagne, l'Écosse et l'Irlande, récoltant
ici un succès, là un échec, disparaissant sans avoir
peut-être donné sa mesure ou bien sans avoir su im-
poser son prestige à la mémoire des peuples.
IV. SERVANUS. — On attribue à un nommé Ser-
vanus le titre de disciple de Palladius, mais les his-
toires que nous possédons sont tardives et de mince
valeur. Ce qu’on appelle une « ancienne » Vie de saint
Kentigern, invoquée pour soutenir le choix de Serva-
nusen qualité de suffragant de Palladius, est un docu-
ment du xzre siècle ?, lequel semble n’avoir d'autre
but que d’accréditer une filiation spirituelle entre Pal
ladius, Servanus et Kentigern, ce qui conduit au début
du wire siècle, des environs de 431 à 603. Quant à
lhistoire, ces petites combinaisons ne s’en occupent
seulement pas. Une autre Vie, celle-ci consacrée à
Servanus, fait de lui un ami de Adamnan, l’abbé
d’Iona et biographe de saint Columba; à ce coup,
Servanus se trouve reculé de quelques siècles et fonde
le diocèse de Culross, sous le règne de Brude, roi des
Pictes (697-706) 5.
Que des rapports de voisinage aient existé entre
les communautés d'Écosse et celles d'Irlande, on n’a
aucune bonne raison d’en douter; dès qu’on passe au
détail, la prudence et les réserves s'imposent. Les Chro-
niques n'hésitent guère à avancer des faits très cir-
constanciés, qu’il faut prendre pour ce qu'ils peuvent
valoir. C'est ainsi qu’elles nous apprennent que Nec-
tan (ou Naïiton), roi des Pictes, de 458 à 482, fonda
Péglise d’Albernethy en l’honneur de sainte Brigitte :
… immolavit Nectonius Arbunethige Deo el sanctæ Brigidæ,
præsente Darlugdach, quæ cantavit Alleluia 4.
Au wre siècle, le christianisme ἃ peut-être pénétré
dans le royaume de Dalriada (comté d’Argyll). A cette
évangélisation se rattache le nom de saint Modan,
Célestin, Epist., 1v, P.L., t.L, col.434.— 2 A. P. Forbes,
«Lives 0j St. Ninian and St. Kentigern (compiled in the XIIth
century), in-8°, Edinburgh, 1874, p. 126.— * W. F. Skene,
Chronicles of the Picts and Scots, and other early memorials
of Scottish history, in-8°, Edinburgh, 1861, p. 412.—]Jbid.,
Ρ. 6. — Haddan et Stubbs, Councils and ecclesiastical
» ἃ. τ΄, p. 314 — ὁ Adamnan, Vita Columbæ,
11,37 ; 11,33, 34. - τ Revue celtique, 1896. t. xvVIL, Ρ. 143-
A44. — * Sur ces Vies, cf. W. F. Skene, Celtic Scotland,
t° m1, p. 444. — "5, Jérôme, Epist., Lxxvn, P. L., t. xx.
ÉCOSSE
1894
mort en 507 (?), et, pour que rien ne manque, les ruines
de Balmodhan marqueraient l'emplacement du pre-
mier oratoire de ce saint. Tout ceci est incontesta-
blement plein d’édification, mais il ne paraît pas bien
utile de s’y attarder. Dans ces parages et vers le même
temps, on rencontre une nonne irlandaise, sur le nom
de laquelle on n’a pu se mettre d’accord, Monenmna,
Medana, Edana; quant à sa légende, on a le choïx entre
trois versions. Somme toute, il est plus consciencieux
d’avouer que nous ne savons rien; ce qui ne veut pas
dire qu’il n’y ait rien, mais la Réforme du xvre siècle
y a mis bon ordre : archives, bulles, registres, cartu-
laires, bibliothèques ont été vidés, brûlés, anéantis.
Ce qui n’est pas douteux, c’est que les communautés
ne résistèrent pas aux efforts tentés pour amener leur
disparition; elles apostasièrent 5.
V. SAINT COLUMBA. — A cette période obscure
succède un intervalle dont il serait prétentieux de fixer
la durée, maïs qui fut certainement profitable à la
renaissance du paganisme. Lorsque saint Columba
pénètre chez les Pictes, il rencontre encore des
druides 5 et on lui prête même ces paroles, lorsque,
pour ruiner le pouvoir de Fræchan, il invoque celui
de Jésus : «ἢ y ἃ mon druide qui ne me refuse pas :
c’est le Fils de Dieu qui me viendra en aide =.» C’est
à Columba qu’incombe la charge de reprendre l'œuvre
détruite entreprise par Ninian. Heureusement nous
possédons sur cet illustre personnage un document
d’une valeur exceptionnelle, sa Vie écrite par Adam-
nan et dont l'importance est doublée par l’annotation
précise et sûre de son éditeur, William Reeves. D’au-
tres Vies de saints écossais n’ont pas le même mérite.
mais ne sont pas négligeables 5.
À la période ecclésiastique succède une période
monastique. Tous ces insulaires : Bretons, Calédo-
niens, Scots, avaient la passion des voyages, d’où iis
rapportaient entre autres choses des exemples. La vie
des solitaires d'Égypte, de Palestine, de Syrie les
enchantait, les excentricités des stylites attiraient
au pied de leur colonne de nombreux Bretons *. Les
missions de saint Germain d'Auxerre restaurèrent l’or-
thodoxie et développèrent le monachisme en Bre-
tagne, où il fut bientôt florissant :° et d’où il se ré-
pandit au loin La grande expansion du monachisme
en Irlande ἃ même été rattachée à deux sources prin-
cipales, l’une par Candida Casa, en Galloway, l’autre
par la Bretagne armoricaine et le pays de Galles 1}. ἢ
est certain que les moines irlandais fréquentèrent
Candida Casa, mais quand üls le firent, le monachisme
n’était déjà plus à ses débuts chez eux. Des agglomé-
rations, véritables « cités » monastiques 13 en même
temps que sièges épiscopaux, se créent de bonne heure.
Le monastère de Killeany, dans la principale des iles
d’Aran, passe pour avoir existé dès la première moitié
du viesiècle. Son fondateur Enda ou Enna (+ vers 542)
se rendit, après son baptême, à Candida Casa, et, peu
après, fonda un monastère à Aranmore, où, parmi ses
disciples, se trouva saint Columba d° Iona ἢ.
Columba naquit vers 521, de souche irlandaise, du
clan des O’Donnell. Son nom est la forme latine du
mot colum, auquel on ajouta ensuite la forme cie,
en sorte que Columcille veut dire : colombe d'église
ou de monastère. Il fut élevé à Moville #, puis à
col. 697; Théodoret, Religiosa historia, c. xxv4, P. G.,
t LXXXH, (οἱ. 1471-1472. — 0 L. Gougaud, Les crétün'és
celliques, p. 65-66. — π WW. F. Skene, Celtic Scotland, t. 11,
P. 45-51. — :: Dans les Annales d’Ulster, ke mot civitas
désigne toujours un monastère. Cf. W. Stokes, dans The
Academy, 5 août 1899, p. 224.— ἢ Vila End, dans Acta
sanct., mart. t. m1, p. 267-272. — 14 Moville, non loin du
Strangford Longh, dans l’Uister, fondé vers 3510 par
Finnian, qui avait passé une partie de sa jeunesse à Cen-
dida Casa
1895
Clonard ; à son tour, il fonda des monastères : Derry
(aujourd’hui Londonderry) et Durrow. En 563 (?)
Columba quitta l’Irlande et son biographe Adamnan
en donne sans doute la véritable raison : pro Christo
peregrinari volens *. Les pèlerinages, en effet, étaient
pour les Celtes un besoin physique; dès lors, au lieu
d’être touristes, ils se faisaient missionnaires, heu-
reuse solution du problème qui consistait à servir
Dieu en voyageant. Bède dit de son côté que Columba
était possédé du zèle apostolique : prædicalurus ver-
bum Dei ©. « Dès le ve siècle, les Scots d'Irlande
s'étaient établis en Albion, au sud des Pictes, dans
la Dalriada. Au vure siècle, Bède appelle cette contrée
provincia Scottorum, seplentrionalis Scottorum pro-
vincia, c’est-à-dire province des Irlandais ou Scofli
établis en Bretagne. En ce temps-là, la Scoftia propre-
ment dite, c’estencorel'Irlande. Mais ces établissements
scotiques d’Albion donneront naissance à la nationa-
lité écossaise d’aujourd’hui, lorsque l'élément scot aura
triomphé de l’élément picte, à la suite des victoires du
roi Kenneth Mac Alpin (844-858) 5. » Columba envisa-
geait dès lors l’apostolat à entreprendre non seule-
ment chez les Scots de Dalriada, mais encore chez les
Pictes du nord, habitant la partie la plus septentrio-
nale, la plus difficilement accessible de l’île, au nord des
Grampians.« Il se fixa à portée de chacune de ces deux
peuplades, dans une île longue d’un peu moins de
cinq kilomètres, qui appartenait à l’une d’elles, mais
sur laquelle l’autre exerçait sans doute un droit de
suzeraineté 4. Propriétaire et suzerain renoncèrent
à leurs droits en sa faveur; il s’y établit en toute sécu-
rité. Cette petite île, située à 115 kilomètres de l’Ir-
lande, est séparée du continent écossais par l’île de
Mall, et, de celle-ci, par un détroit large d'environ
1 600 mètres. Elle se nommait I ou Ην ὅ, d’où l’adjec-
tif lova, qui ἃ, par une faute de graphie, donné Iona,
nom qui lui est resté. Voir IoNA.
« Le soldat insulaire, insulanus miles, comme l’ap-
pelle Adamnan, vécut là trente-quatre ans. Voici le
portrait que nous en a tracé son successeur dans la
charge d’abbé et en même temps son biographe : « Il
« avait le visage d’un ange; son naturel était excellent,
« sa parole brillante, ses œuvres saintes, admirables ses
« conseils. Jamais il ne laissa passer l'intervalle d’une
« heure sans vaquer à l’oraison ou à la lecture ou
« à l’écriture ou à quelque autre occupation. Les la-
« beurs du jeûne et des veilles, il les supporta sans
« relâche, jour et nuit. Le poids d’une seule de ces
« tâches eût excédé les forces d’un autre. Lui, au milieu
« de toutes ses fatigues, ilse montrait affable, souriant,
« saint ; il portait la joie du Saint-Esprit dans l'intimité
« de son cœur ©. »
« Saint Columba, en quittant l’Irlande, n'était
accompagné que de douze moines; mais les disciples
ne tardèrent pas à accourir en grand nombre à Iona.
Bientôt d’autres monastères ou des ermitages durent
s'organiser dans les îles voisines, à Ethica, Elena,
Himba, Scia. Ces établissements formèrent avec ceux
d'Écosse et d'Irlande, que le saint fondateur n'avait
pas cessé de diriger, une vaste confédération monas-
tique que les textes désignent par les noms de muintir
Columcille, familia Columbæ 7. C'est dans ces soli-
Adamnam, Vita Columbæ, præf., 11, édit. Fowler, p. 5-6.
— ? Bède, Hist. eccl., 1. III, 6. 1v, P. L., t. xcv, col. 121.
— * Revue des questions historiques, 1907, t. LXXX1II—, p. 542.
— 4 Selon Bède, Columba reçut Iona des Pictes, Hist.
eccl., 1. III, c. 1113 d’après le Irish liber hymnorum, les
Annales de Tigernach et les Annales d'Ulster, c'est
Conall mac Comgaill, roi de Dalriada, qui lui en aurait
fait donation. — " Hii, chez Bède, Hist. eccl., 1. III, c. 1m;
1. V,c. 1x, xxu1 ; cf. A. Holder, Alt-Celtischer Sprachschatz,
t. 11, col. 66-67; sur l’île d’Iona, voir E. C. Trenholme,
The story οἱ Iona, in-8°, Edinburgh, 1909. — * Adamnan,
ÉCOSSE
1896
tudes et dans ces établissements conventuels que se
préparèrent les vaillants apôtres des Pictes et des
Anglo-Saxons.
« Pour vaincre plus facilement le paganisme des
Pictes, Columba n’hésita pas à se rendre dès l’abord
auprès de leur roi, Brude. Celui-ci, comme Léogaire
en Irlande, était entouré de druides, très opposés à
l’action des missionnaires chrétiens. Mais, comme saint
Patrice, Columba triompha par son ascendant et par
ses miracles de leurs artifices magiques. Il réussit à
convertir Brude; après quoi, le christianisme se pro-
pagea plus facilement parmi ces rudes peuplades.
Nous sommes peu renseignés sur les travaux de Co-
lumba et deses auxiliaires chez les Pictes, mais nous
pouvons supposer que la majeure partie des trente-
quatre ans que dura la peregrinatio du saint fut em-
ployée à des besognes d’apostolat.
« En 574, Conall, roi des Scots de Dalriada, mourut.
Son cousin Ædhan mac Gabhran lui succéda. Il fut
sacré à Iona, des mains de saint Columba 9. A la
différence d’un grand nombre d’abbés irlandais de la
même époque, l’abbé d’Iona ne fut pas évêque. Il
exerça cependant sur les églises et les monastères des
pays voisins une juridiction comparable à celle d’un
métropolitain. Cet état de choses surprenant existait
encore en faveur de son successeur, du temps du
vénérable Bède : 1,16, dit cet auteur, est régie par un
abbé-prêtre, à la juridiction de qui toute la province,
y compris les évêques, sont soumis par une disposi-
tion insolite, ordine inusilalo. Cela est conforme à la
condition du premier docteur de cette île, qui ne fut
point évêque, mais seulement prêtre et moine ».
« D’après Adamnan, le nom de saint Columba fut
vénéré jusqu’en Espagne, en Gaule et au delà des
Apennins, à Rome, « capitale de toutes les cités 1»;
mais l'Angleterre lui doit une particulière reconnais-
sance. Car ce furent les fils de Columba qui vinrent
s'établir à Lindisfarne et, de là, se répandant parmi
les Angles du nord, leur prêchèrent le christianisme,
dont les progrès avaient été brusquement interrom-
pus par la victoire du païen Penda sur Edwin en 633.
A la suite de cet événement, Paulin, le représentant
de la mission romaine, qui avait atteint York en 625
et avait restauré cet antique siège épiscopal, fut
obligé de fuir dans le Kent. Mais, sous le règne d’Os-
wald (633-642), le pays se rouvrit aux entreprises
apostoliques. Ce prince avait passé sa jeunesse en
exil chez les Scots, chez ceux d’Irlande ou, plus pro-
bablement, chez ceux de Dalriada ou à Iona τ". Il
avait été baptisé par eux. Dès son avènement, il eut
à cœur de restaurer la fot dans ses États et ce fut à
Iona qu’il demanda de lui envoyer un évêque 15.»
Lindisfarne nous entraïînerait hors des frontières
d'Écosse, où l’œuvre accomplie par Columba et ses
successeurs témoigne d’une activité vraiment sur-
prenante. En 577, Columba assista au concile réuni à
Drumceatt # par le roi Ædhan. Le poète biographe
de Columba, Dallan Forgaill, dit que le saint fut
accompagné par quarante prêtres, vingt évêques et,
pour chanter des psaumes, cinquante diacres et
trente écoliers. Le concile de Drumceatt aborda la
question de la mise en liberté de Scannlan-More,
Vita Columbæ, præf., 1, édit. Fowler, p. 6. — ? Cf. W.F,
Skene, Celtic Scotland, t. τι, p. 61. — * Adamnan, Vita
Columbæ, 1. I, e. 1, p. 10 ; 1. 1,6. ΧΧΧΎΙΠ, p. 50. — " Jbid.,
1. III, c. v, p. 134. — !'° Bède, Hist.eccl., 1. III, c. 1v,
P. L., t. xcv, col. 122. — 1! Adamnan, Vita Colmbæ,
1. III, 6. xx, p. 164-165. — 1" Bède, op. cit., 1. III,
ce. πὶ ; cf. Dowden, Celtic Church in Scotland, p.157; J. N.
Mackinlay, Celtic relations of saint Oswald of Northum-
bria, dans Celtic review, 1909, t. v, p. 304-305, — 13 L,
Gougaud, op. cit., Ὁ. 141-143. — τ Non loin du monastère
de Derry.
1897
prince d’Ossory, retenu en prison parsuite de son refus
d’acquitter le tribut consenti à un chef d'Irlande. Il
fut question ensuite de l'indépendance du royaume
de Dalriada, qui fut déclarée sur l’insistance de
Columba. Mais ce fut principalement la question
des privilèges des bardes qui le passionnait. Ceux-ci
jouissaient de droits qu’ils exploitaient jusqu’à l’abus,
notamment celui de se faire entretenir par leur tribu.
Columba plaida leur cause et la gagna, mais il fallut
consentir cependant une importante concession; le
nombre des bardes fut limité et des règles leur furent
imposées. Columba reçut en échange et par manière de
remerciement un poème dédicacé, qui porte le nom
d’Amra, qui ne fut rendu public qu'après sa mort.
Columba était lui-même poète, mais c'était un poète
en qui le rêve n’excluait pas l’action. Sous son im-
pulsion, Iona était devenu une puissance comparable
à ce que furent plus tard Cluny ou Cîteaux; centre
d’une organisation ramifiée dont il est encore possible
d’entrevoir l'étendue grâce aux indications données par
Adamnan. Chez les Scots du royaume de Dalriada :
1. Soroby, dans l’île de Tiree; 2. Elachnave, une des
îles Garveloch; 3. Loch Columecille, en Skye; 4. l’île
de Fladdachnain, au nord-est du Skye; 5. l’île de
Trodda, au sud-est de la précédente; 6. Snizort
(jadis Kilcolmkill), en Skye, où on prétend encore
remarquer les ruines d’une vaste église; 7. Eilean
Columcille, île à l’est du Skye; 8. Garien, dans la
paroisse de Stornoway, en Lewis; il s’y trouvait une
chapelle dédiée à saint Colm; 9. Εν, la péninsule de
Ui, en Lewis; 10. l’île Saint-Colm, au Loch Erisort,
en Lewis; 11. Bernera, petite île voisine de North
Uist; 12. Kilcholmkill, en North Uist; 13. Kilcho-
lambkille, en Benbecula; 14. Howmore, en South Uist ;
15. Saint-Kilda; 16. Canna ; 17. Island Columbkill,
au Loch Arkeg, Inverness-shire; 18. Killchallumkill,
une chapelle à Appin, en face de Lismore ; 19. Kilcolm-
killen Ardchattan; 20. Killcolmkill, aujourd’hui Mor-
vern, en Argyleshire; 21. Killcollumkill, en Mull; 22.
Columkille, sur la côte est de Mull; 23. Oransay, où
saint Columba aborda pour la première fois en
quittant l'Irlande :; 24. Kilcholmkill, sur la côte est
de Islay; 25. Kilcholmkill, près du Loch Finlagan,
1slay ; 26. Cove, à l’ouest du Loch Killisport; 27. Kil-
columkill, à l’extrémité méridionale de Cantyre;
28. Saint-Colomb’s, chapelle dans la paroisse de Ro-
thesay, en Bute; 29 Kilmacolm (aujourd’hui Kilmal-
colm), une paroisse en Rendrew; 30. Largs, en Ayr-
shire *; 31. Kirkcolm, une paroisse dans le Wigtown;
32. Saint-Columbo, chapelle à Caerlaverock, en Dum-
fries.
Chez les Pictes, on rencontre: 1. Burness, en Sanday,
une des îles Orkney; 2. Hoy, une des Orkney;
3. Saint-Combs, en Caithness; 4. Dirlet, en Caithness;
5. Island Comb, sur la côte nord de Sutherland, appe-
lée quelquefois l’île des Saints (Eilean-na-noimh);
6. Killcolmkill, au Loch Brora, en Sutherland;
7. Auldearn, en Nairn ὃ; 8. Pettie, en Inverness-shire:
9. Kingussie, également en Inverness-shire ἃ;
10. Saint-Colm’s à Aird, en Banfishire; 11. Alvah, au
nord-est de Banff; 12. Lonmay, en Aberdeenshire;
13. Daviot; 14. Belhelvie et 15. Monycabo, aussi en
Aberdeenshire ; 16. Cortachy, en Forfarshire; 17. Tan-
nadyce, au sud-est du précédent; 18. Inchcolm,
îlôt du Forth où Alexandre Ier érigea une chapelle
en 1123 pourl’accomplissement d’un vœu. Il y trouva
un ermite « consacré au service de saint Columba »;
19. Dunkeld, dans le Perthshire, la fondation la plus
1 L'ile d’'Oransay n’est séparée de Colonsay qu’à marée
haute. — : On y tient encore au mois de juin la foire
annuelle appelée Colm’s day. — * En juin, on y tient le
St. Columba’s market. — + La foire annuelle se tient le jour
DICT, D’ARCH. CHRÉT.
ÉCOSSE
1898
importante de saint Columba parmi les Pictes du
sud 5,
Dans les dernières années de sa vie, Columba voulut
revoir l'Irlande et séjourna plusieurs mois dans le
monastère de Clonmacnois; sa réception prit une
allure triomphale ‘. Quant à son pèlerinage à Rome,
sa réception par saint Grégoire Ier et la présentation
faite à ce pape de l’hymne Al{us prosator, il n’y man-
que, pour être historiquement recevables, que d’avoir
été rapportés par Adamnan; l'attestation contenue
dans la Vie de saint Mochonna et dans les guides du
Vatican du xvie siècle ne saurait être prise en consi-
dération.
Les derniers moments de Columba eurent une gran-
deur patriarcale. Vers le mois de mai 597, il manifesta
le désir de visiter la partie ouest de l’île d’Iona, mais
il était exténué d'âge et de faiblesse; il fallut le placer
sur un chariot attelé par des bœufs. Quand les moines
l’eurent entouré, il leur dit : « Au mois d’avril, pen-
dant les fêtes de Pâques, j'ai désiré retourner vers
Dieu, mais il m'a accordé un répit, afin de ne pas
attrister les solennités joyeuses par un deuil et 7᾽ αἱ
pensé meilleur d'attendre qu’elles fussent terminées. »
Il bénit l’île et ceux qui l’habitaient et rentra dans le
monastère. Le samedi suivant, conduit par son fidèle
Diarmaid, il alla bénir le grenier au grain. Au retour,
il s'arrêta un moment et s’assit ; le vieux cheval blanc
du monastère vint vers lui, frotta sa tête contre la
poitrine de son maître et poussa quelques gémisse-
ments. De cette petite éminence, on découvrait le
monastère, Columba le bénit, puis il regagna sa cel-
lule et se remit à la transcription d’un psautier; mais
les forces lui manquaïient, il bénit ses frères assemblés
autour de lui et leur donna quelques conseils suprêmes.
A minuit, il vint jusqu’à l’oratoire, s’agenouilla au
pled de l’autel, bénit les religieux et mourut dans les
bras de Diarmaid, le 9 juin 597, à l'aurore.
VI. SAINT KENTIGERN. — Le prestige de Columba
avait été si grand que la vieecclésiastique de l'Écosse
continua longtemps de graviter autour d’Iona. Ce-
pendant l’évangélisation du pays avait suscité un
autre apôtre dans la personne de saint Kentigern
(514-603), contemporain de Columba. Le royaume de
Cumbrie ou le Strat-clut s’étendait de la Clyde à la
Derwent. On ἃ vu saint Ninian y prêcher l’évangile
au début du ve siècle; depuis lors la foi chrétienne
avait disparu et, vers la fin du vre siècle, saint Kenti-
gern eut tout à faire pour ramener le christianisme
dans ces contrées. L’apôtre de la Cumbrie n’a pas eu
l’heureuse fortune d’inspirer à un biographe tel
qu’'Adamnan le récit de ses actions. Il faut se satis-
faire avec une Vie écrite par le moine Jocelyn de
Furness et un fragment d’une autre Vie écrite par
« clerc de saint Kentigern ? ». Il est malaisé de dire
avec certitude ce qu’il en faut écarter et ce qu'on y
doit retenir. La naissance de Kentigern, pour être
royale, n’en est pas moins due à la faute d’une fille-
mère; mais aussitôt le merveilleux intervient, cette
malheureuse est jetée du haut d’un rocher sans le
moindre inconvénient, livrée en pleine mer sur une
barque que le flot rapporte mollement, afin de la faire
instruire et baptiser avec son enfant par ce Servanus
dont nous avons parlé déjà. L’anachronisme ne dé-
passant pas un siècle entier, il n’y ἃ pas lieu de se
montrer trop surpris, mais on peut l'être un peu plus
en constatant que Jocelyn n’a pas songé à retoucher
quelque Vie de Servanus pour y introduire l'épisode
de Kentigern et sa mère Thenog, qui mène une vie
de saint Columba. — * Cette liste a été dressée par Reeves,
Life of St. Columba founder 0{ Hy, 1874, p.Lx sq.— " Adam-
nan, Vita Columbeæ, 1. I, c. m1. —* Édité par Cosmo Innes,
dans Registr. episc. Glasguensis, t. 1, p. LXXVIN-LXXXVI.
IV. — 6Q
1899
de pénitence et reçoit l'honneur d’un culte public à
Glasgow !. Le fils, parvenu à l’âge d'homme, tra-
verse le Firth of Forth et s’établit à Cathares,aujour-
d’hui Glasgow, où les disciples l'entourent bientôt; en
540, il reçoit la consécration épiscopale d’un évêque
venu d'Irlande pour la circonstance et, dès lors, com-
mence son apostolat ?, contrarié par le prince Morcand.
Cette persécution décide Kentigern ἃ 56 retirer à Mene-
via, dans le pays de Galles. Entre temps, il prêchait
en Cumbrie, où huit églises portent encore son nom.
Pendant son séjour dans le pays de Galles, Kentigern
fonda le monastère de Llanelwy, auquel il préposa,
avant son départ, saint Asaph, dont il porta désormais
le nom. D’après Jocelyn de Furness, saint Kentigern
aurait compté sous son autorité, à Saint-Asaph, jusqu’à
9635 religieux, dont 300 illettrés se livrant aux tra-
vaux agricoles, 300 travaillant à l’intérieur du monas-
tère et 365 autres voués à la laus perennis *. Ces
chiffres sont des plus respectables; on pourrait les
admettre néanmoins, si on ne se trouvait alors dans
le cas d’accepter des chiffres analogues pour une mul-
titude de monastères très rapprochés, et, dès lors, dans
l'obligation de se demander d’où pouvaient venir
ces foules de moines.
Quand eut disparu Morcand, son successeur
Rederech, surnommé Haël (en 573), rendit la liberté
à la religion dans le Strat-clut; les chrétiens battirent
les tenants du paganisme dans une rencontre à Ard-
deryd, et Kentigern put revenir dans son pays natal
et s'établit d’abord à Holdelm, aujourd’hui Hoddam,
dans le Drumfriesshire. Sa prédication s’étendit aux
Pictes de Galloway et au royaume des Pictes du sud.
Ensuite il retourna à Glasgow, et, vers 584, il se ren-
contra avec saint Columba. Tout ce que Jocelyn
rapporte de cette entrevue appartient à la littérature
dite d’édification. Kentigern mourut le 13 janvier 612.
A partir de ce moment, l’ombre recouvre de nouveau
l’histoire ecclésiastique de l'Écosse.
Jona conserve son importance. Ce monastère, écrit
le Vénérable Bède, conserva longtemps la prééminence
sur la plus grande partie des monastères des Scots du
nord, de ceux des Pictes et exerça le gouvernement
de ceux qui les peuplaient. Les successeurs du grand
abbé d’Iona ne négligèrent rien pour entretenir entre
leurs mains cette prééminence, qui s’étendait non seu-
lement sur les fondations monastiques, mais encore
sur les centres ecclésiastiques, mais pareille succes-
sion était bien lourde à conserver et bien difficile à faire
accepter. Vers ce temps-là, éclatait la discussion si lon-
gue et si âpre relative à la fixation de la fête de Pâques.
Saint Augustin de Cantorbéry fût peut-être venu à
bout d'imposer le comput romain, mais il mourut lui-
même en 605. La controverse s’éternisa et arriva à
l’état aigu, en 664, au concile de Wihtby; elle appar-
tient surtout à l’histoire de l’Église d'Irlande (voir
ce mot). Jona et Lindisfarne firent une longue résis-
tance; à Iona la réforme ne s’opéra qu’en 716, la
plupart des monastères dépendants d’Iona suivirent
son exemple, mais des religieux s’obstinèrent à dé-
fendre l’ancien comput, on les expulsa au delà des
monts Grampians.
1 Son église fut détruite à l’époque de la Réforme, mais
le souvenir en subsiste dans le St. Enoch's square à Glas-
gow. — ? Vita S. Kentigerni, ©. VIN, ΙΧ, x, édit. ΚΝ, F.
Forbes, p. 335-340, note importante. —? Vita S. Kentigerni,
€. xxv, édit. Forbes, Historians of Scotland, t. v, p. 78-79.
— # Archæologia Cambrensis, 1858, p. 151; E. Hübner,
Inscript. Britann. christianæ, t. 1 ; J. Romilly Allen, Early
christian symbolism, 1887, p. 86-87; G. Langdon, The Chi-
Rho monogram upon early christian monuments in Cornwall,
dans Archæologia Cambrensis,1893, p. 101-102, pl. 1, n. 1.
5 Archæological journal, 1847, t. αν, p. 303; E. Hübner, op.
cit., n. 1; J. Romilly Allen, op. cil., p. 86; J. T. Blight,
Churches οἱ West Cornwall, 1884, p. 43; Gentil. magazine,
ÉCOSSE
1900
Tandis qu’on disputait avec acharnement, on se
battait avec fureur. Paulin d’York avait baptisé le
roi Edwin en 627; celui-ci était vaincu à Harthfeld,
en 633, par Penda de Mercie et Cadwalla de Galles.
Mais avec la victoire et le règne d’Oswald, la religion
chrétienne fut de nouveau protégée. Oswald avait
passé sa jeunesse et reçu le baptême parmi les Scots
de Dalriada ou d’Iona. Dès son avènement, il s’adressa
à Iona pour en obtenir un évêque, qui ne réussit pas;
un autre fut envoyé à sa place; c'était saint Aidan de
Lindisfarne, qui entreprit avec ardeur l’apostolat
de la Northumbrie. C’est peut-être prendre un peu
trop deliberté de faire entrer dans l’histoire de l’Église
d'Écosse l’épiscopat de saint Aidan de Lindisfarne,
et celui de saint Cuthbert de Durham. Cette Église
végète et se morcelle autour des principaux monastères,
qui absorbent la vie et semblent aspirer toutes ses for-
ces vives; Iona résume l’histoire religieuse de la
contrée et c’est en étudiant Iona que nous aurons
l’occasion d’en parler. Sauf les listes abbatiales et les
conflits occasionnés par la question pascale, nous ne
rencontrons qu’un nommé Sedulius, episcopus Bri-
tanniæ de genere Scotorum, qui assista au concile
de Rome, sous Grégoire II, en 721. Ce n’est qu’au
xIe siècle que l’histoire de l'Église écossaise retrouve
un véritable intérêt.
VII. ÉprGRAPHIE. — Les monuments du christia-
nisme en Écosse sont rares et d'intérêt médiocre.
Si quelques fidèles essaimèrent dans les parages de
Dalriada ou parmi les Pictes, avant l’époque de la
mission hypothétique de Palladius, nous n’en avons
aucun souvenir monumental. Sans doute, on peut
toujours espérer la trouvaille d’une épitaphe com-
parable à celle de Pectorius d'Autun, mais il serait
vraiment abusif d’en escompter la découverte. Quant
aux édifices du culte, ce ne sont pas les oratoires en
planches qui risquaient de laisser aucune trace. La
construction de l’église de Candida Casa par saint
Ninian présentait un premier exemple d’une église
en pierre et, de celle-ci, il ne subsiste que le souvenir
localisé à Whithern. Sa construction suivit de près,
vraisemblablement, la retraite des légions romaines
(en 410), et coïncida avec les invasions saxonnes,
qui détruisirent plus qu’elles n’édifièrent. Quelques
vestiges, simples épaves d’une civilisation romaine
implantée en Bretagne, ont été signalés déjà (voir
Dictionn., t.11, au mot BRETAGNE, col. 1158 sq.), nous
n'avons pas à y revenir. Aux exemples de monogram-
mes du Christ que nous avons rassemblés déjà et qui
furent trouvés dans la Cornouaille, à Phillack ou Saint
Felack, doyenné de Penwith#; à Saint-Just en
Penwith, même doyenné 5; à Saint Helen’s Cha-
pel 5, il faut ajouter celui de Southill, à trois milles
nord-ouest de Callington, découvert en 1891 ,et deux
autres monuments à Stoneykirk (Wigtonshire) dans
le vieux cimetière de Kirkmadrine #. On ne possède
que le dessin d’une troisième pierre de Stoneykirk,
publié par A. Mitchell, mais le monument est détruit
ou égaré. Ces trois chrismes de Stoneykirk sont d’ap-
partenance nettement écossaise; de même que celui
de Whithern, conservé dans les ruines de l’église de
1862, τ. Χπι, p. 539; G. Langdon, op. cil., p. 102-103, pl. x,
n. 3. — °J. T. Blight, Ancient crosses and antiquities of
Cornwall, p. 61 ; E. Hübner, 0p. cit., n. 2; J. Romilly Allen,
op. cil., p. 86; Lake, Parochial history of Cornwall, dans
The archæological journal, 1847, t. 1V, p. 304; G. Langdon,
op. cit., p. 103-104, pl. 1,n. 2; J. Buller, À statistical account
of the parish of St. Just in Penwith, in-12, Penzance, 1842,
p. 45.—7S.J, Wills, dans The Western weekly news, 24 oct.
1891; Archæologia Cambrensis, 1891, p. 324 ; 1892, p. 172;
1893, p. 105, pl. τι, n. 4. — * A. Mitchell, dans Proceedings
of the Society of antiquaries of Scotland, t. 1x, p. 568;
J. Stuart, Sculptured stones of Scotland, in-fol., 1856-1857,
ἘΣ Di Δ
1901
Saint-Ninian, à Candida Casa’, et on peut en rap-
procher celui de Penmachno (Cærnarvonshire) au
pays de Galles ?.
Ἢ ne saurait être question de dater, même d’une
manière approximative, ces monuments. La distinc-
tion tirée de la présence d’un texte latin ou d’un texte
oghamique n’est plus applicable à des pierres qui ne
portent qu’un monogramme tout seul. Ce n’est pas
avec ces débris que nous pouvons songer à rien con-
clure ni même à rien induire au sujet de la portion
méridionale de l'Écosse à qui le voisinage de la Bre-
tagne put valoir un certain rayonnement de la civi-
lisation romaine. Quant à la portion la plus considé-
rable de l'Écosse, elle échappa à cette influence et
même à toute espèce d’apostolat chrétien. Nous
n'avons du moins, en l’absence de tout document et de
tout monument, aucune apparence de raison de
croire le contraire. Néanmoins, lorsque le christia-
nisme pénétra ces régions, il y trouva des procédés
et des types décoratifs dont il adapta divers éléments à
des productions artistiques sur métal et sur parchemin.
l’investigation entreprise sur les monuments écos-
sais ne peut porter que sur cinq cents spécimens
environ, répandus dans les îles du littoral et sur la
terre ferme. Dans ce nombre, les monuments pourvus
d’un symbole, d’un signe qui justifie leur destination
chrétienne, ne forment qu’une insignifiante minorité;
en outre, ils se répartissent sur un espace très grand
et sur une durée de plusieurs siècles; ce sont dès lors le
plus souvent des témoinsisolésles uns des autres, comme
ont dû l'être entre eux ceux qui les ont fabriqués.
Les monuments chrétiens de l'Écosse se distinguent
de ceux de l'Irlande et du pays de Galles par une par-
ticularité fâcheuse; ils sont beaucoup plus rarement
accompagnés d'inscriptions. Plusieurs sont pourvus
d'inscriptions et de symboles suffisamment clairs
pour autoriser un classement. Les inscriptions peu-
vent être toutes rangées sous une quelconque des
catégories suivantes : 1° en capitales romaines (latin);
29 en oghams (celte); 3° bilingues en oghams et lettres
latines (celte et latin) ; 4° en minuscules (celte ou latin);
5° en capitales hiberno-saxonnes (celte ou latin);
6° en runes (anglo-saxon ou scandinave).
Les inscriptions en capitales romaines et en latin
sont confinées dans la région romanisée, au sud du mur
d’Antonin, avec peut-être une exception pour une
inscription douteuse de Greenloaning. Les inscriptions
en oghams, comprenant les bilingues, dans la région
nord-est et dans les îles du nord, de Fife à Shetland.
Les inscriptions en lettres minuscules et en capitales
hiberno-saxonnes, dans les régions du nord et du
centre (vers l’est). Les inscriptions en runes, au nord
et à l’ouest, de Shetland au golfe de Solway.
1° Capilales romaines. — Nous sommes ici en pays
influencé par la civilisation romaine, ayant parlé sa
langue, écrit son alphabet aussi bien en capitales
qu’en minuscules. Même nous ne nous éloignons guère
de Ja région où s’établit saint Ninian, à Whithern.
A Whithern même, nous trouvons une stèle gros-
Sièrement équarrie, inscrite sur une seule face * :
TE Diom])INV(m)
LAVDAMV(Ss)
LATINVS
ANNORVM
. 2 A. Mitchell, op. cit., t. 1x, p. 578; J. Stuart, op. cit.,t.1t,
pl:78.—2J. 0. Westwood, Lapidarium Walliæw, pl. 79, n. 1,
175; Archæol. Cambr., 1863, p. 257 : J. Romilly Allen, op. cit,
Ῥ. 87-90. —: J. Anderson, The early christian monuments of
Scotland being (in substance) The Rhind lectures for 1892,
formant l’Introduction de The early christian monuments of
Scotland, a classified, illustrated, descriptive list of the monu-
ments, with an analysis of their symbolism and ornamentaltion,
publications de la Society of antiquaries of Scotland, Edin-
ÉCOSSE
1902
2 XXXV ET
FILIA SVA
ANNI V
IC SINVM
FECERVNT
10 NEPVS
BARROVA
DI
« Nous te louons, Seigneur. Latinus, Âgé de 35 ans, et
sa fille, âgée de 5 ans. En ce lieu les descendants de
Barrovad leur ont élevé ce monument. » Cette épi-
taphe est gravée avec soin, la langue n’est pas trop
estropiée; cependant la date de la mort des défunts
est omise, ainsi qu'il arrivait sur les épitaphes païennes ;
la mention de l’âge se retrouve sur une épitaphe chré-
tienne à Hayle (Cornouaille) et sur une autre à Laner-
ἔν] (Galles); elle n’offre d’ailleurs rien de bien remar-
quable. L'emploi de signum pour désigner la stèle
est un souvenir ancien et le soin de faire connaître
ceux qui élevèrent le monument l’est également. Tout
ceci invite à reporter cette inscription à une époque
reculée; on ἃ parlé du ve ou du vre siècle, c’est très
vraisemblable #. La portion la plus remarquable est
le début. Quoique la première ligne soit en pitoyable
état, il est préférable de lire Dominu plutôt que
Deu; car l’espace impose la restitution des lettres om.
On se trouve ainsi devant une acclamation excep-
tionnelle dans l’épigraphie chrétienne :
Te Dominum laudamus.
Il semble que nous nous trouvions en présence d’une
réminiscence du Te Deum. Si cette hymne célèbre
appartient à Nicétas, évêque de Remesiana, en Dacie,
entre 392 et 414 environ, elle avait pu pénétrer jus-
qu’en Écosse, de façon à être connue des descendants
de Barrovad; en tout cas, on la trouve dans l’anti-
phonaire de Bangor (680-681).
A Kirkmadrine, dont la paroisse est aujourd’hui
rattachée à Stoneykirk, se trouvait un très ancien
cimetière contenant un groupe de trois monuments
avec ses inscriptions en capitales et le monogramme
du Christ; un d’eux est perdu; sur les deux autres
on lit ceci ὃ (fig. 3907-3908) :
A ET @
HIC IACENT
SCI ET PRAE
5 CIPVI SACER
DOTES IDES
VIVENTIVS
ET MAVORIVS
Cette pierre, et celle dont nous parlerons dans un
instant, ont longtemps servi de bornes à l'entrée du
cimetière ; depuis, elles ont été mises à l’abri sous un
porche, contre le mur ouest de l’église, à l'extérieur,
insuffisante protéction contre les intempéries. La stèle
est en schiste très dur, elle mesure en hauteur 2 τὸ 02
sur 0 πὶ 40 de large et 0 πὸ 10 d'épaisseur. Au sommet, le
chrisme dans un cercle, surmonté de la formule A ET @,
rare sous cette forme. Il faut remarquer la forme de
la boucle du chrisme; ce n’est plus le rho grec, mais
le r latin planté sur l'extrémité d’une haste; nous en
burgh, 1903, t.r, p. xur; t. nt, p. 497, fig. 538-539; J. Rhys,
dans The Academy, 5 sept. 1891. — *J. Rhys, dans The
Academy, 5 septembre 1891, ἢ. 1009, p. 201. — 5 J. Stuart,
Sculptured stones of Scotland, t. 11, pl. 71; Proceedings of
the Sociely of antiquaries of Scotland, t. 1X, p. 568; t. XXxXN,
p. 247; E. Hübner, Inscript. Britann. christ., p. 74, n. 205;
J. Anderson, Scotland in early christian times, II° série, 1881,
p. 254; J. Anderson, The early christ. monum., t. 1, p. XIV;
t. ant, p. 495, fig. 532, 534.
1903
avons discuté la forme et l’origine (voir Diclionn.,
t. ur, au mot CHRISME). Le texte ne présente aucune
difficulté; les lettres sont régulières, nettes d’aspect,
profondément entaillées, une seule abréviation, de
rares ligatures. L'épitaphe commémore trois évêques:
3907-3908. — Stèles de Kirkmadrine.
sancli el præcipui sacerdotes, le choix de ces trois
termes le prouve. La lecture id est est dénuée de sens
et de vraisemblance; il faut lire: Zdes, Viventius et
Mavorius.
La deuxième stèle mesure 2"14 de hauteur sur
084 de largeur et 0 πὶ 07 d'épaisseur. Au sommet,
le monogramme avec le chrisme, comme il vient d’être
dit, mais l’état de la pierre ne permet pas de savoir
si on lisait également α el w.L/inscription en capitales
latines : (fig. 3908) :
[Justu]S ET
FLOREN
TIVS
Comme sur la stèle précédente, le monogramme fut
gravé des deux côtés du monument, c’est du moins
probable, mais la pierre ayant été amincie à la partie
postérieure, on ne peut l’aflirmer.
La troisième pierre, aujourd’hui disparue, nous est
connue grâce à un croquis exécuté vers 1822. C’est une
stèle du même type que les deux précédentes, éga-
lement ornée du chrisme, au-dessous duquel on lisait ὃ:
INITIVM
ET FINIS
ες Stuart, Sculptured stones of Scotland, t, τι. pl. 71;
Proceedings of the Society of antiquaries of Scotland, t. 1x,
p.578;t, xxx11, p. 149; E. Hübner, Inscr. Brilann. christ.,
p. 74, n. 206 ; J. Anderson, Scotland in early christian times,
11e série, p, 255; J. Anderson, The early christian monu-
ments, t.1,p. XV; t. ut, p.495, fig. 533, 535.— ? Proceedings
of the Society of antiq. of Scotland, t. 1x, p. 569; J.Anderson,
The early christ. monum., t. 1, p. Xv1; Romilly Allen, ibid.,
t. ut, p. 495, — 3 J, O. Westwood, Miniatures, p. 49, —
ÉCOSSE
1904
Il est à remarquer que ces mêmes mots, qui ne sont
que le développement de α w, se lisent sous ces lettres
grecques dessinées de chaque côté de la tête du Christ,
sur une miniature de la crucifixion d’un manuscrit de
Durham, de la première moitié du vire siècle ὃ. Peut-
être cette pierre, dont nous ne savons pas les dimen-
sions, était-elle tout simplement la partie postérieure
de la stèle de Justus et Florentius, sciée dans le sens
de la hauteur. La paléographie des inscriptions et des
monogrammes ne peut être appréciée que suivant leur
rapport avec les monuments les plus rapprochés, ceux
de la Gaule, et il est vraisemblable qu’on peut les
rapporter au ve ou au vre siècle.
Une autre pierre, moins ancienne, se trouve à la
ferme de Knock, près de l'extrémité sud de Montreith
Bay, entre la route de Glasserton à Monreith et le
rivage de la mer. Ce monument, trouvé en 1882, est
aujourd’hui au Museum of antiquities of Scotland, à
Édimbourg#. Plaque de Ὁ πὶ 75 de hauteur et 0m37
de large, portant une croix.
C’est encore à Whithern que nous ramène une stèle
de 1 » 20 de hauteur sur 0 πὶ 36 de largeur et environ
Om 20 d’épaisseur. Au sommet, une croix pattée
dans un double cercle, type fréquent parmi les plus
anciennes croix irlandaises, avec cette particularité
3909. — Borne à Whithern.
D'après J. Anderson, Scotland in early chr. times,
p. 252, fig. 146.
qu’on ἃ eu soin de tracer la boucle de l’r sur la branche
supérieure de la croix. Cette croix semble montée
sur un piédouche; on lit ces mots " (fig. 3909) :
LOC STI
PETRI APV
STOLI
Locus sancli Petri apostoli.
* Catalogue, I. B. 125. J. Romilly Allen, The early monum.
of Scotland, t. 11, p. 496, fig. 536. — * A. Mitchell, dans
Proceedings of the Soriety of antiquaries of Scotland, t. 1x,
p. 252, 578; J. Anderson, Scotland in early christian times,
116 série, p. 252, fig. 146; J. Anderson, The early christian
monuments, t. 1, p. XVI; J.Romilly Allen, ibid., t. 11,p.496,
fig. 537 ; E. Hübner, Inscript. Britann. christ., p. 75,n. 207;
J. Stuart, Sculptured stones οἱ Scotland, 1856-1857, t. τὶ,
pl. LXXVIN,
1905
Le type des lettres est bien postérieur à celui des
inscriptions déjà rencontrées à Whithern. Il y ἃ tout
lieu de croire que cette croix servait à marquer les
limites d’un domaine monastique ou ecclésiastique
placé sous le vocable de saint Pierre.
Dans la paroisse de Kirkliston, à environ six milles
d'Édimbourg :, se voit un bloc de pierre mesurant
1 » 20 de hauteur sur 1 " 20 de largeur et 0 πὶ 72
d'épaisseur, portant sur une de ses faces une inscrip-
3910. --- Le Cat-Stone, à Kirkliston.
D’après J. Anderson, Scotland, p. 248, fig. 144.
tion tracée sur quatre lignes en larges capitales ?.
Ce monument, connu sous le nom de Cat-Stone, ἃ
acquis quelque célébrité par suite d’un essai d’identi-
fication ὁ en vue d’en faire la tombe de l’aïeul de
Hengist et Horsa (fig. 3910) :
IN OC TV
MVLO IACIT
VETTA Flilius]
VICTI
Pas de séparation entre les mots, lettres bien et
profondément gravées, une seule ligature.
A Whithope, situé à environ un demi-mille de
Yarrow Kirk (Selkirkshire), fut trouvée, au début du
x1xe siècle, une table de pierre de forme irrégulière,
mesurant 1 "59 de hauteur sur 1 " 20 de largeur,
portant sur une face une inscription de six lignes, dont
1 Près du confluent du Gogar et de l’Almond.-— ? Pro-
ceedings of the Society of antiquaries of Scotland, t. 1v,
p: 119; J. Anderson, Scotland in early christian times,
Ile série, p. 248, fig. 144; E. Hübner, Inscript. Britann.
christ, p. 76, n. 211; J. Anderson, The early christian
monuments, t. 1, p. XVII; t. ΠΙ, p. 426-427. — 3 J, Y.
Simpson, dans Proceedings of Society of antiq. of Scotland,
t. av, p. 119 165; Stephen, Runic monuments, t. 1, p. 59.
—# Proceedings of the Society of antiq. of Scotland, t, τι,
p. 484; t. τν, p. 134, 524, 538; J. Anderson, Scotland in
early christian times, 11" série, p. 251, fig. 145; E. Hübner,
Inscript. Britann. christ, p. 75, n. 209; J. Rhys, dans The
ÉCOSSE
1906
la lecture maintes fois tentée paraît pouvoir être la
suivante ὁ:
HIC MEMOR IACET |
VLO INI NI PRINCI
PEI να!
MNOCENI HIC IACENT
IN TVMVLO dVO FILII
LIBERALI
Hic memor jacet i[n {umulo.. principe{s]|…udi [Du-|
mnoceni. Hic jacent in tumulo duo filii liberali. L’écri-
ture est des plus médiocres; outre le c de forme carrée,
le d minuscule et la forme de R, dont la queue est rele-
vée horizontalement, invitent à placer cette inscription
vers le vire siècle.
À Over Kirkhope, sur la rive droite de l’Ettrick, se
trouve l'emplacement d’une chapelle ancienne. On y
a rencontré une sorte de longue fiche en pierre mesu-
rant 1 πὶ 20 de hauteur sur 0 πὶ 32 de largeur et 0 π 11
d'épaisseur; à la partie supérieure, se voit un orant,
sur la poitrine duquel une croix est profondément
incisée δ, Près de la tête, une autre croix, et plus
haut, à droite, dans un petit cartouche, les lettres P P.
20 Oghamiques. — On ne rencontre, parmi les monu-
ments écossais, des inscriptions oghamiques que du
type le plus récent, sauf à Auquhollie, en Kincardi-
neshire ‘; celle de Newton Stone appartient déjà
au type postérieur 7. Ce sont deux pierres dressées
debout, sans autre indice ou symbole que l'inscription
même. La pierre oghamique de Scoonie, près du rivage
nord du Firth of Forth, nous montre un éléphant,
un homme à cheval chassant le cerf avec son chien,
deux autres chasseurs et un chien *; du côté opposé,
une croix et des entrelacs. L'inscription a été tracée
après que la pierre était sculptée. Quelques autres
inscriptions oghamiques appartiennent à des monu-
ments d'époque chrétienne. Le Amra Columcille, un
hymne en l'honneur de saint Columba, attribué au
barde Dallan Forgaill, et dont nous avons déjà parlé,
célèbre entre autres mérites du saint son habileté à
lire les écritures cryptographiques. Toutefois, aucune
de ces inscriptions oghamiques écossaises n'étant
antérieure à la fin du 1xe siècle, nous n’avons pas à
nous en occuper plus longuement.
39 Bilingues. — Un seul monument de cette caté-
gorie a été signalé en Écosse, c’est celui de Newton
Stone (Aberdeenshire), qui a jusqu’à ce jour défié
tout essai raisonnable d'explication *. Ils’y voit une
inscription oghamique et une autre alphabétique.
Celle-ci est-elle en latin et en caractères romains ?
On peut le croire; quant à la déchiffrer, c’est une
autre affaire. Quoi qu’il en soit, on peut rapprocher
cette inscription de quelques-unes qui se lisent sur
les monuments de Galles et de Cornouailles.
49 Minuscules. — Deux exemples seulement. À
Brechin, conservé aujourd’hui dans la chapelle de
Alolbar, un fragment de pierre ayant fait partie d'une
croix, figurant la Vierge et son divin Fils avec l'in-
scription 1° : ai
-S - maria - ΠΊΓ - Xpi
Sancta Maria, mater Chrisli.
Academy, 29 août 1891; J. Anderson, The early christian
monuments, t. 1, p. XVI; t. 11, p. 432, fig. 452 a, b.—
ὁ Proceedings of the Society of antiq. of Scotland, t. xx,
p. 334. — ‘ J. Anderson, The early christ. monum., ἔς p.XX;
Romilly Allen, op. cit., t. 111, p. 204, fig. 218, 219. — *Jbid.,
t.1,p. xx; t. τα, p. 197, fig. 214, 215.— " Ibid., t. 1, p. XX;
t. mx, p. 347, fig. 360. — * Jbid., t. 111, p. 198, fig. 214, 215;
Southesk, dans Proceedings οἱ the Society of antiq. of Scot-
land, t. xvux, p. 180 ; J. Rhys, dans même revue, t. XXVI,
p. 263; Southesk, Origins of Pictish symbolism, p. 55. —
J, Anderson, The early christ. monum., t. 1, p. XX; t. I,
p. 250, fig. 261; J. Stuart, op. cit., t. 1, pl. 138.
1907
A Papa Stronsay, une petite pierre portant sim-
plement ces trois lettres dne, surmontées d’un trait
horizontal.
Deux autres inscriptions en caractères minuscules
proviennent de Fordoun (Kincardineshire) et de
Saint-Vigeans (Forfarshire), mais celles-ci ne sont
plus en latin. L'inscription de Fordoun se lit sur la
face d’une large table de pierre ayant servi de croix
et ornée d’entrelacs, de symboles et de chasseurs. Elle
se compose simplement de sept ou huit lettres en
partie effacées, en sorte que la lecture est douteuse,
mais il est certain que ce sont des minuscules.
A Saint-Vigeans, c’est une pierre rectangulaire,
moulurée et sculptée, avec au revers une croix cel-
tique et l’accompagnement inévitable d’entrelacs
et d'animaux stylisés 1. L'inscription se compose de
quatre lignes offrant des mots qui évoquent probable-
ment des noms propres :
droften :-
ipeuoret
ettfor
cul
On peut lire : Drost, Eripe, Vorelelt, Forcus, qui
rappellent quatre noms de la liste royale des Pictes :
Drost, Erp, Feredeth et Fergus.
Enfin on rencontre à Iona quelques inscriptions
du type irlandais en caractères minuscules; elle sont
rédigées en gaëlique et non en latin. Une de ces pierres
porte l'inscription
+ or do maelfataric
attribuée à Maelpatrick O’Banain, dont la mort est
rappelée dans les Annales des quatre maïtres, en
1174. Une autre inscription sur une croix porte :
or ar anmin eogain
Priez pour l’âme de Eogain,
formule qui se lit sur d’autres pierres; mais le nom
propre est devenu indéchiftrable.
5° Capitales hiberno-saxonnes. — L’'Écosse ne pos-
sède aucun manuscrit de cette époque, mais des in-
scriptions du type d'écriture hiberno-saxon, tel qu’on
l’a pu établir d’après le Book of Lindisfarne et quel-
ques manuscrits irlandais, furent rencontrées à Leth-
nott en Forfarshire et à Tarbat en Ross-shire. Ce
ne sont, à dire vrai, que des fragments. Le premier
fut trouvé sous le pavement de l’église de Lethnott;
il semble avoir formé l’extrémité supérieure d’une
croix brisée au point de jonction des bras?. Au revers,
trois lignes, la première en partie coupée et effacée :
FILII
MEdICII
Il semble possible, d’après la comparaison avec les
manuscrits, de rapporter cette inscription au début
du vire siècle.
L'inscription de Tarbat fut découverte à Inver-
gordon Castle par J. Romilly Allen, en 1890. Ce n’est
qu'un fragment et qui donne sujet de regretter le
monument entier, qui a dû être de dimensions consi-
dérables. On voit l’amorce d’une croix celtique et le
début d’une inscription * :
IN NOMI
NE IhUXRI
CRUX XRI
INCOMM
? W. Duke, Notice of the fabric of St.Vigeans church, dans
Proceedings of the Soc. of ant, of Scotland, t. 1X, p. 481; J.
Anderson, The early christian monuments, t. 111, p. 235, sq.,
fig. 250 a, b. — ὃ H. Morrison, dans Proceedings οἱ
the Soc. of ant. of Scotl., τ. x1x, p. 315; J. Anderson, The
ÉCOSSE
1908
5 EMORAT
IONE REO
Il
… EQIESC
In nomine Jhesu Christi, crux Christi, in commemo-
ralione ReofteJtii req(u)iese[it].
L'église de Tarbat était dédiée à saint Colman et la
paroisse comprenait à l’origine celle de Fearn, où
était situé le monastère de Nova Ferna. On a suggéré
la lecture Reofelii pour les lignes 6 et 7; il s'agirait
d’un certain Rheotaide ou Reothaiïde, dont les Annales
d’Ulster commémorent le décès en 762 et les Annales
de Tigernach en 763. Toutes deux l’appellent Ab(bas}
Ferna, mais il s’agit de Ferus en Irlande et l’identi-
fication est des plus douteuses.
60 Runes. — L'écriture runique employée en Écosse
est celle de la Scandinavie (anciennes runes de Suède et
de Norvège) avec quelques particularités locales.
3911.
D'après J.
— Inscription runique de Kilbar.
Anderson, Scotland, p. 229, fig. 137-138.
Quelques fragments ont été trouvés dans les Shet-
land ; le plus complet, à Cunningsburgh, porte distinc-
tement la formule scandinave : « … a élevé cette pierre
à son père ».
A Thurso, église Saint-Pierre, en 1896, des démo-
litions et excavations mirent au jour deuxtombeaux
en pierre contenant des squelettes ; l’un d’eux avait
au sommet une croix, dont la hampe portait une in-
scription en runes, les lettres mesurant 0 "07 ou
0m08 de hauteur ὁ : [ge]RTHI VBIRLAK THITA AFT
IKVLB FOTHVR SIN +.
La cassure de la partie inférieure a emporté le nom
de celui qui a déposé celle (croix) sur son père Ingulf.
La formule est usuelle pour commémorer un défunt.
Toutefois il est nécessaire de remarquer que la croix
early christ. monum., t.1, p. XXVI1; nt, p. 263, fig. 272 α b.
- 9. Anderson, op. cil., t. 1, p. ΧΧναῖ; €. 117, p. 94, fig. 96,
96 a. — 4 Proceedings of the Sociely of antiq. of Scotland,
τ. xxx1, p. 293 ; J. Anderson, op. cil., t. 1, p. XXVIT; ἴ, τῇ,
p. 37, fig. 33.
PPT TS CR
1909
fut trouvée couchée le long de la partie supérieure
"du cercueil et c’est ce qu’aura voulu exprimer le mot
a déposé, employé au lieu de a érigé. La date du monu-
ment est ancienne, mais il semble impossible de don-
ner une précision.
A Saint-Marnack, dans l’île d’Inchmarnock, un
débris de croix avec ces mots : « Croix érigée (à ou
par) Guthleif 1.»
KRVS : TRINE: GVTALE (if.)
Il n’existe qu’un seul monument complet avec in-
scription runique du type scandinave en Écosse; c’est
dans le cimetière de Kilbar, île de Barra, et aujourd’hui
au National Museum of anliquilies of Scotland à
Édimbourg (catal. 1 B. 102). Table de pierre mesu-
rant 1" 31 de hauteur sur 0 πι 37 de largeur et
0 π 30 d'épaisseur. La face principale porte une
croix avec entrelacs, la face postérieure cette in-
scription ὁ (fig. 3911) :
VR. ThVR. KIRTRV: STANIR:
RISKVRS : S(ie) (K)RISTR:
Ur et Thur ont élevé celle pierre à Rashur. Christ,
reçois son âme.
Un groupe d'inscriptions en runes anglaises seren-
contre au nord de l'Angleterre; plusieurs d’entre elles
peuvent être plus anciennes que celles d'Écosse. A ce
groupe appartiennent probablement les inscriptions
fragmentaires de cinq ou six lettres chacune, gravées
sur des croix de pierre, trouvées à Saint-Ninian’s Cave,
Glasserton et dansle cimetière du prieuré de Whithern,
Parmi les monuments de la Northumbrie portant des
inscriptions en runes anglaises, la croix de Bewcastle
est remarquable pour son étroite ressemblance avec
la croix de Ruthwell en Écosse.
7e Croix de Ruthwell. — Cette croix de Ruthwell,
en Écosse, est un monument unique en son genre,
quelque chose comme la stèle de Hsi-nang-fu (voir
Dictionn., t. 111, au mot CHINE); elle nous a conservé
un texte seul connu d’un poème religieux dans
le vieux dialecte de North-Anglie. Ce n’est pas un
monument funéraire, mais un monument ecclésias-
tique, érigé, sculpté et gravé dans un but de dévo-
tion.
Ruthwell est située au nord du golfe de Solway,
entre Annan et Dumfries. La croix demeura debout
dans le cimetière de Ruthwell jusqu’en 1642; elle
s’écroula alors et se brisa en plusieurs morceaux ὃ;
les débris furent recueillis à l’intérieur de l’église pa-
roissiale jusque peu après 1772. A cette date, l’église
eut à subir des réparations et les restes de la croix
reprirent le chemin du cimetière; enfin, en 1802, elle
fut érigée de nouveau, dans le jardin de l’ancienne
manse, par le ministre et, en 1887, on a construit
spécialement pour l’abriter une petite abside dans
l’église de Ruthwell. Cette croix est faite de pierre
τα, F. Black, dans Proceedings of the Society of antiquaries
of Scotland, t. xxIV, p. 438; J. K. Hewison, Bute in the
olden time, in-4°, Edinburgh, 1893-1895, t. 1, p. 134;
J. Anderson, op. cil., t. 1, Ὁ. XXVIL; t. 111, ἢ. 413, fig. 432.
— ? Proceedings, t. XV, p. 33; J. Anderson, op. cil., t. 1,
p. χχυπῖ; t. π|, p. 115, fig. 118, 118 a. — * Ou pour mieux
dire, on la renversa comme un monument d’idolâtrie et
Pennant en vit les débris dans l’église, gisant près de l’an-
cien maître-autel. Le croisement de la croix qui couronne
le monument fut retrouvé en creusant une tombe. — # J,
Stuart, Sculptured stones of Scotland, t. τι, pl. XIX, XX;
α. Stephens, Old Northern runie monuments, t. 1, Ὁ. 405-448;
α. Stephens, The Ruthwell cross, Northumbria, from about
A. D. 680, with its runic verses by Caedmon and Caedmon’s
complete Cross-Lay : the Holy Rood, a Dream ; from a South
English transcript of the Xth century with translation, com-
ments, elc., in-fol., London, 1867; J. Anderson, Scotland
ÉCOSSE
1910
rouge et mesure les dimensions suivantes (fig. 3912) :
hauteur de la base 1#10
hauteur du fût 3515
hauteur du croisement 0580
hauteur totale 5205
largeur de la base 0266
largeur du fût à la base 0553
largeur du fût au sommet 0532
largeur du croisement 0292
largeur du bras supérieur 0m22
épaisseur de la base 0545
épaisseur du fût au sommet (0®22
épaisseur du fût à la base 0045
La croix, le fût et la base sont sculptés sur leurs
quatre faces. Sur les faces larges, des panneaux;
sur les faces étroites, des arabesques, et la bordure
servant de cadre est couverte d'inscriptions en capi-
tales saxonnes et en runes anglaises, relatives aux
sujets représentés #.
Face principale. — Dix panneaux : au sommet dela
croix, un homme et un oiseau, peut-être saint Jean
et l’aigle; bras gauche, un poisson; bras droit, un
cygne; branche inférieure, un archer agenouillé
lançant une flèche; médaillon central, un triangle.
Autour du bras supérieur se développe cette inscrip-
tion en capitales saxonnes (Joan., 1, 1) :
IN PRINCIPIO ERAT VERBVM
* Autour du bras gauche : inscription eflacée.
Autour du panneau supérieur du fût, inscription
effacée, à l'exception d’une seule rune. La scène repré-
sente la Visitation.
Autour du panneau suivant, Madeleine oint les
pieds de Jésus; inscription en capitales saxonnes,
commençant à l’angle supérieur gauche (Luc, vi,
37-38) :
+ ATTVLIT ALABASTRVM
VNGVENTI ET STANS
RETROSECVS PEDES
EIVS LACRIMIS COEPIT
9 RIGARE PEDES EIVS ET
CAPILLIS CAPITIS
SVI TERGEB*
Autour du panneau suivant, Jésus guérissant l’aveu-
gle-né; inscription en capitales saxonnes, commençant
à l’angle supérieur gauche (Joa., ΙΧ, 1) :
ET PRAETERIENS VIDIT
HOMINEM COECVM
ANATIBITATE ET SANAVIT
EVM AB INFIRMITATE
Autour du panneau inférieur, l’'Annonciation, cette
inscription en capitales saxonnes (Luc, 1, 28) :
+ INGRESSVS ANGELVS
Revers.— Divisions symétriques à celles de la face
in early christian times, 115 série, p. 233 sq., fig. 140-143 ;
Vetusta monumenta, t. 11, pl. Liv, LV; Kemble, dans The
archæologia, t. xxvIm, p. 327; t. xxx, p. 31; M. Stokes,
Early christian art in Ireland, London, 1588 p. 124 sq.;
Report of the royal Society of Northern antiquaries, 1836,
p. 87; Mémoires de la Sociélé royale des antiquaires du
Nord, 1882-1883, p. 348; Archæologia Scotica, t. IV, p. 313;
Archæologia Æliana, 1856, t. 1, p. 167; Zupitza, Alt und
Müittelenglisches Ubungsbuch, Wien, 1881; P. F. A. Ham-
merich, Aelteste christliche Epik der Angelsachsen, Deutschen
und Nordländer, in-S°, Gutersloh, 1874; F. X. Kraus,
Geschichte der christliches Kunst, in-S°, Fribourg, 1895,
t. 1, p. 613, fig. 479; J. Anderson, The early christ. mon., t.x,
p. ΧΧΙΧ-ΧΧΧΙ; J. Romilly Allen, ibid., t. xx, p. 442-448;
H. Rousseau, dans Annales de la Soc. d’arch. de Bruxelles,
1902, τ. xvr, p. 1,2; L. Cloquet, La Ruthwell Cross, dans
Revue de l'art chrétien, 1903, 4* série, t. XIV, p. 56-57.
1911
principale. Les branches de la croix ont reçu des
sculptures modernes pour remplacer celles qui avaient
disparu ; il n’y a pas lieu de s’en occuper. Sur la branche
inférieure, deux figures affrontées; celle de droite tient
un livre.
Sur le panneau supérieur du fût est représenté saint
El
ΕΞ
Ξ|
Ξ
- ΓΞ
=]
ca
= ἘΠ}
τ INCRESYSANÇENS
ÉCOSSE
1912
A la 2e ligne, remarquer le mot serlo qui appartient
à la ligne 5.
Le troisième panneau s'inspire d’une scène de la
Vie de saint Antoine par saint Jérôme; on y voit saint
Paul de Thèbes et saint Antoine rompant une miche
de pain; autour, on lit une inscription en capitales
3912. — Croix de Ruthwell.
D'après J. Anderson, Scotland in early christ. times, p. 234, fig. 140-143.
Jean-Baptiste, les pieds posés sur deux globes et
l'agneau de Dieu entre ses bras; sur le côté gauche
et à la partie inférieure de ce panneau, on lit en capi-
tales saxonnes :
ADORAMVS
Le panneau suivant montre le Christ porté sur
deux dragons à têle de porcs, réminiscence d’un évan-
gile apocryphe et, en effet, le texte en capitales
saxonnes, commençant à l’angle gauche supérieur, est
emprunté à l’'évangile apocryphe de la Nativité :
+ IHS XPS IVDEX
AEQUITATIS SERTO
SALVATOREM MVNDI
BESTIAE ET DRACONES
5 COGNOVERVNT IN DElserlo]
saxonnes commençant dans l’angle gauche supérieur :
+ SCS PAVLVS ET
ANTONIVS EREMITAE
FREGERVNT PANEM
IN DESERTO
Le dernier panneau représente la fuite en Égypte
avec cette inscription en capitales saxonnes :
MARIA ET IOSEPHVS
Les personnages sont nimbés et le Christ, sur le
deuxième panneau, porte le nimbe crucifère. La paléo-
graphie des inscriptions rappelle certains aspects de
celle qui se voit sur le cercueil de saint Cuthbert.
Laléral droit. — Aucune sculpture à la base. Le fût
est divisé en deux panneaux, portant une arabesque
1913 ,
de feuillages où se jouent des quadrupèdes et des oi-
seaux picorant les fruits. Le long du côté droit verti-
cal du panneau supérieur, on lit en runes anglaises :
Dagisgai.
Latéral gauche. — Même décoration, traces de feuil-
lages sur la base.
Une longue inscription runique anglo-saxonne se
développe sur les plates-bandes qui servent d’encadre-
ment à ces arabesques. Après avoir longtemps défié
la sagacité des savants, ce texte s’est laissé pénétrer
par M. J. M. Kemble, en 1840. C’est une partie d’un
poème dont on ne connaissait aucun autre exemplaire ;
la langue est anglo-saxonne et le dialecte celui de
North Anglie. Ce poème de Holy Rood a pour sujet
la crucifixion et il a bien des motifs pour retenir
notre attention. Avant d’avoir la signification véri-
table aujourd’hui démontrée, le texte avait été lu par
un érudit, qui y reconnut des runes scandinaves
et un dialecte des mêmes parages. De cette remarque
ingénieuse suivie d’une transcription généralement
correcte, mais faute de séparation entre les mots,
l'interprète imagina tout ce qu’il voulut et il s’en tint
à une formule d’oblation de fonts baptismaux pe-
sant onze livres, avec tous les ornements indispen-
sables par la volonté des Pères Therfusiens, par ma-
nière d’expiation pour la dévastation des campagnes
et le vol de trente vaches dans la vallée de Ashlafar.
Il fallut attendre la démonstration rigoureuse faite
par Kemble de l’origine anglo-saxonne des runes, de
la construction rythmique; il rétablit la lecture, qui
offrait une description poétique de la passion du
Christ et le récit de cette tragédie fameuse par la croix
personnifiée. Les quatre colonnes verticales de runes
se suivent avec des intervalles entre les textes de
chacune d’elles par suite de parties dégradées du mo-
nument. Depuis lors, une découverte faite à Verceil
d'un manuscrit runique a mis en possession d’une
série d’homélies et de poèmes religieux et a permis
de rencontrer une version de ce poème permettant
d'identifier les passages conservés sans difficulté.
Voici la traduction de ces divers passages, dont la
transcription en runes intéresserait médiocrement,
croyons-nous; cette traduction de Kemble ne me
paraît pas pouvoir être utilement traduite.
Première colonne de runes :
Prepared himself God Almighty,
When he would the cross ascend
Courageous before all men :
Bow [durst not I]
Deuxième colonne de runes :
I raised the mighty King,
Heaven’s great Lord;
Fall down I dared not —
They reviled us two
Both together.
I with blood stained
Poured from [the man's side]
Ici l'inscription est effacée et il faut, pour trouver
la suite, se reporter au sommet de la
Troisième colonne de runes :
Christ was on the Rood.
Lo ! thither hastening
From afar came
Nobles to him in misery —
I that all beheld:
I was with the wound of sorrow
Stricken —
1 D. H. Haig, dans Archæologia Æliana, nouv. série,
t. ας p. 173. — ? Stephens, Runic monuments of Scandinavia
and England, t. 1, p. 411.
ÉCOSSE
1914
Quatrième colonne de runes :
With shafts all wounded
They laid him down limb-weary —
They stood by him at his corpse’s head
Beholding [the Lord] of Heaven.
Longtemps après cette tentative de déchiffrement,
Kemble feuilletait un livre intitulé : Appendiz B to
Report on Rymer's fœdera par C. Parton Cooper,
lorsque son regard fut attiré par les lignes inégales
d’un poème anglo-saxon qui, comparaison faite, se
trouva identique avec celui gravé sur la croix de
Ruthwell. Leur présence dans un livre dont le titre
ne les promettait guère expliqua comment ces vers
s’y trouvaient transcrits. C'était en 1823, au cours d’un
voyage littéraire en Italie, qu’un sieur Blume avait
rencontré, dans l’ancienne bibliothèque de Verceil,
un manuscrit en parchemin en dialecte de Wessex,
du xe siècle. On en fit copier le contenu, mais avant
que la copie fût prête à être publiée, la Commission
chargée de ce soin avait doucement expiré et, long-
temps après, cette copie s'était logée quelque part
dans un livre intitulé Appendix B, où, parmi d’autres
pièces, se trouvait un poème de 314 vers intitulé :
The dream of the holy rood, Tout ceci était curieux :
ce qui devenait important, c'était la présence de
ce poème sur un monument public, la croix de
Ruthwell, et la lecture sur cette croix du nom de
l’auteur :
CAEDMON ME FAVŒThO
C'était ce qu'avait pressenti un érudit peu connu,
D. H. Haïg 1, qui conjecturait que le monument
avait été élevé dans la deuxième moitié du vire siècle,
vers 665, à une époque où personne en Angleterre
ne pouvait mériter le nom de poète, capable d’une
composition telle que celle qu’on vient de lire, autre
que Caedmon. Cette supposition hardie s’est trouvée
vérifiée par la lecture du nom de l’immortel barde *.
Celui-ci mourut vers 680. *
VIII. SYMBOLISME DES MONUMENTS. — Les monu-
ments sculptés de l'Écosse offrent une série ornemen-
tale d’un intérêt restreint. Nous en avons dit quel-
chose déjà en parlant de l’art celtique (voir ce mot);
ici, nous pouvons apporter un peu plus de précision.
Il semblerait presque abusif de parler d’art à propos
de pierres sculptées ou, pour mieux dire, entaillées ;
non que la maladresse y soit telle qu’on la rencontre en
Gaule à l’époque mérovingienne, mais, exception
faite pour quelques animaux campés avec vigueur et
observation (encore que toujours figurés de profil),
on ne rencontre que des combinaisons de lignes géomé-
triques. Le charme qui se dégage de combinaisons
semblables dans les manuscrits celtiques ou anglo-
saxons tient au chatoiement de la couleur, à la con-
servation des ors, à la minutie des détails; il va sans
dire que tout ceci manque sur les pierres rudement
ravinées par un ciseau malhabile. Jusque dans ces
ouvrages d’une exécution maladroite et d’une ima-
gination appauvrie, on peut saisir l'influence indigène
et l'influence romaine, celle-ci restreinte à la région
située au sud du mur d’Antonin, dans les limites de
laquelle s’est exercée l'influence particulière de saint
Ninian. Elle se réduit à des variations sur un thème
unique : la croix. Tout essai de classement est rendu
impossible par l'adoption même de l’ornement géo-
métrique. Tandis que, dans les catacombes, sur les
sarcophages, parmi les mosaïques, on ressaisit une
inspiration plus ou moins fidèlement transmise et
interprétée, lorsqu'il s’agit de lignes droites, de lignes
brisées, d’angles et de segments de cercle, les com-
binaisons sont indéfinies. L'inventaire dressé par
1915
J. Romilly Allen : est, avec ses illustrations, le
recueil d’information le plus complet, le plus coûteux
et le plus inabordable, ce qui revient à retirer d’une
main à la science le présent qu’on lui fait d’une autre
main. Il ne faut donc pas songer à faire ici plus et mieux
qu'un inventaire incomplet et sommaire ©. De plus,
un bon nombre de monuments n’offrent aucun indice
qui permette de les rattacher au symbolisme chré-
tien. On pourrait même se poser la question de savoir
dans quelle mesure, en de nombreux cas, la croix elle-
même témoigne d’une appartenance chrétienne. Motif
ornemental rapporté d’une excursion parmi une
communauté de fidèles, prétexte à enjolivements,
elle n’est, pas plus que le cercle, ou le poisson, un
aveu de christianisme qu’il faille tenir pour tel et
3913. — Pierre de Burghead.
D'après J. Anderson, Scotland, p. 85, fig. 50.
retenir à ce titre. Croissant, miroir, fer à cheval,
peigne et autres symboles encore non identifiés ne
relèvent pas de l’archéologie chrétienne, mais appar-
tiennent à d’autres études.
Il est utile de rapprocher les types décoratifs relevés
sur les monuments archéologiques d'Écosse de ceux
employés par les enlumineurs de manuscrits anglo-
saxons et irlandais; encore ne faut-il pas tomber,
à propos d’une ligne ou d’un segment, dans le même
travers que nous avons signalé et qui, à propos d’un
mot ou d’une locution, découvre des influences et
des ramifications fantaisistes. S’il y eut, à l’origine,
quelque symbolisme et une pensée artistique dans
l'Église naissante, l'influence irlandaise ou celte lui
resta bien étrangère. L'église bâtie par saint Ninian
à l’aide de maçons amenés de Gaule, les livres litur-
giques, les vêtements dont il faisait usage, tout cela
était gaulois ou romain et, pour tout dire d’un mot,
latin. Ce n’est qu'après la retraite des légions romaines
et le commencement des dissentiments avec Rome
que l'influence irlandaise et l'influence bretonne
auront contrebalancé et supplanté celle qui avait
inspiré la première Église écossaise. Assurément,
l’art n’y gagna rien. Il importe de ne pas s’y trom-
per, la décoration linéaire n’est qu’une dissimula-
tion de l’indigence profonde de l'imagination. En
Afrique, elle marque la dernière période de la dé-
cadence: en Écosse, elle préside à tout l'effort orne-
mental accompli. On peut aboutir à un résultat avec
des arabesques, des cercles engagés, des pans coupés
Ὁ The early christian monuments of Scotland, a classified,
illustrated, descriptive list of the monuments with an ana-
lysis of their symbolism and ornamentation, by J. Romilly
Allen, and an Introduction, being the Rhind lectures for 1892,
ÉCOSSE
1916
et autres artifices; pour peu que la main soit exercée
et l’artisan ingénieux, il est possible de tirer un parti
inattendu de tout ce matériel, mais c’est pour un si
chétif produit qu’on n'ose lui donner place dans l’his-
toire de l’art. S’émerveiller complaisamment devant
des spirales et des émaux peut témoigner en faveur
du sentiment national de ceux qui s’extasient devant
le Book of Durrow ou le Book of Armagh, mais il sera
toujours impossible d’en compter les décorateurs,
non plus que ceux du Book of Kells et du Book of
Lindisfarne, parmi les représentants de cette civi-
lisation supérieure qui s'élève des faits jusqu'aux
idées. Une conséquence fâcheuse de cette tendance:
à styliser atteint rapidement les seules figures dont
la représentation pouvait stimuler le talent des Écos-
sais. Parmi beaucoup de figures animales, chevaux,
lions, porcs, ours, éléphants, phoques, etc. etc.
d’une maladresse et d’une grossièreté ridicules, aux-
quelles il est inutile de s’attarder, on en peut rencon-
trer quelques-unes qui témoignent d’une vision nette,
d’une observation ingénieuse et d’une notation ra-
3914. — Pierre de Knoch an Fruich.
D'après J. Anderson, Scotland, p. 122, fig. S3.
pide, un chien (Papil, p. 11, fig. 6), un loup (Ardross,
p. 55, fig. 53), un aigle (Nigg, p. 81, fig. 79), un tau-
reau (Burghead, p. 123, fig. 127) (fig. 3913), un élan
(Grantown, p. 126, fig. 131) (fig. 3914), trois chevaux
(Meigle, p. 332, fig. 345 a). Or, si quelques artisans
conservent ces qualités, le plus grand nombre les
pervertit volontairement pour aboutir au résultat
dont le reliquaire de Monymusk nous permet de
juger.
Ce reliquaire est un travail soigné, sur l’origine
duquel on ne sait rien, sinon qu’on l’a toujours connu
à Monymusk. La légende s’en est mêlée; ceci ne nous
regarde plus. Quant au reliquaire, c’est une petite
cassette qui remonte à l’époque celtique, une boîte
en bois affermie par une armature de bronze, qui
maintient les plaques d'argent recouvrant les côtés.
by J. Anderson, in-4°, Edinburgh (imprimé pour la Society
of antiquaries of Scotland), 3 vol., 1903. — : Les références
se rapportent à la publication citée dans la note précé.
dente.
1917
La face est ornée de dessins légèrement gravés d’un
tracé pointillé qui, sur le champ pointillé également,
3915. — Pierre d'Arbirlot.
D’après J. Anderson, Scotland, p. 94, fig. 62.
réserve des figures d’animaux tordus, contournés
tiraillés, enlacés. La tête, le ventre, les cuisses, rien
n’est respecté, tout est déformé; la langue et la queue
3916. — Pierre de Migvie (Aberdeenshire).
D'après J. Anderson, Scotland, p. 77, fig. 48-49.
se prolongent en banderoles ou en lanières mesurant
cinq ou six fois la longueur de l'animal. Des plaques
émaillées et filigranées achèvent la décoration.
Les figures animales sont généralement lamentables,
les figures humaines le sont toujours. Moines ou abbés,
crosse en main (Bressay, p. 7, fig. 4, 4 a ; Papil, p. 12,
ÉCOSSE
1918
fig. 7), ne sont pas moins pitoyables que les évangé-
listes (Elgin, p. 134, fig. 137); mais ce sont les chas-
seurs qui sont le plus souvent représentés et parfois
non sans talent (Hilton of Cadboll, p. 62, fig. 59;
Aberlemno, p. 214, fig. 228 b); parfois aussi ce sont
de véritables caricatures (Inchbrayock, p. 224, fig.
235 b). Ilne semble pas cependant que l’idée de cari-
cature ait effleuré l'imagination des sculpteurs. On
pourrait être tenté de le supposer en constatant quelle
apparence ridicule est régulièrement infligée aux
moines, mais il faut se rappeler les productions bla-
fardes sorties de l’école allemande de Beuron, sous
le titre de Vie de saint Benoît, pour ne voir dans ces
essais difformes des sculpteurs écossais qu’un premier
effort comparable à celui des badigeonneurs allemands.
La tête emmitouflée dans un capuchon à cornes, sorte
3917. — Crucifixion de Killoran (Colonsay).
{ D’après J. Anderson, Scotland, p. 121, fig. 82.
de bonnet carré, le corps noyé dans une robe tombant
jusqu'aux pieds, le livre attaché en bandoulière
comme le cartable de nos écoliers, ces figurines se sont
figées debout, le bâton à la main (Bressay, p. 7, fig.
4; Papil, p. 11, fig. 6) ou bien assises dans une stalle,
le capuchon rejeté sur le dos, le crâne chauve (Kirk
Maugold, p. 10, fig. 5). A Aldbar (p. 246, fig. 259 a),
les moines sont vus de face, ainsi qu'à Camuston
(p. 253, fig. 263 δ), à Invergowrie (p. 256, fig. 266 b),
à Monifieth (p. 265, fig. 275 a), à Saint-Vigeans (p.271,
fig. 282 a; p. 275, fig. 288 a; p. 276, fig. 289 b); il est
à peine besoin de dire que, de profil ou de face, le type
est aussi pitoyablement esquissé.
Nous avons dit que la croix a pu être parfois, non
un symbole chrétien, mais un thème ornemental
(fig. 3915); c’est du moins ce qu'on peut induire quand
on considère la décoration de la croix d’Inchbrayock
(p. 224, fig. 235 a, b), sur laquelle on voit une repré-
sentation pornographique et une scène dans laquelle
un homme à tête d'animal donne une sorte d'inves-
titure à un individu placé devant lui. Ces croix ornées
avec tant de soin (fig. 3916) ne portent qu'exception-
nellement la figure du crucifié et encore ne rencon-
tre-t-on celle-ci que sur des exemplaires tout à fait
1919
frustes. A Monifieth (p.265, fig. 275 a), il ne reste que les
jambes et un vêtement qui couvrait le corps jusqu'aux
genoux. Le Christ devait être de très grande taille et,
à côté de lui, les figurines de Marie et de saint Jean
semblent minuscules ; à ‘Camuston (p. 253, fig. 263 a),
il ne subsiste que des traits assez vagues mais permet-
tant de juger l'instant choisi : c'est celui où deux sol-
dats présentent simultanément la lance et l'éponge
des deux côtés du Sauveur ; à Kingoldrum (p. 258,
fig. 268), nous n’avons plus qu’une figure nue entaillée
de la façon la plus grossière dans la pierre, tandis
qu’à Riskbnie (p. 396, fig. 413) la tête seule a été
sculptée, le reste du corps forme simplement une
croix tracée par des enroulements (fig. 3917).
Marie et l'enfant Jésus sont représentés à Brechin
avec une sorte d’habileté (p. 250, fig. 261), et sur une
croix à Iona (p. 382, fig. 397 a).
Les séraphins sont plusieurs fois représentés, mais
nulle part on ne leur attribue les six ailes dont parle
le texte de l’Écriture qui les concerne; ils ont à se
tenir pour satisfaits avec quatre ailes seulement
(Shandwick, p. 70, fig. 66 b; Eassie, p. 214, fig. 231 a;
Glamis, p. 221, fig. 233 a; Dunfally, p. 288, fig. 305 a;
Rossie Priory, p. 307, fig. 322 b);la rudesse du travail
est telle que, comme il arriva aux animaux, les séra-
phins se sont stylisés; à Beuvie, on hésite à recon-
naître un séraphin ou bien une plante (p.248, fig. 260 a).
3918. — Pierre de Mone Abbey Cross.
D'après J. Anderson, Scotland, p. 149, fig. 93.
Parfois, ils sont placés de chaque côté de la croix et
cette symétrie indique bien l'intention de figurer leur
attitude adoratrice en présence de Dieu, mais, avec
le temps, les séraphins deviennent un simple motif
ornemental; on les aligne d’un même côté, faisant
face à des animaux, ours, cerfs ou monstres quel-
conques; parfois encore, on se contente de figurer
un seul séraphin, on le loge n’importe où, au petit
bonheur. Les anges se voient également à Aberlemno
(Ρ. 214, fig. 228 a) et ἃ Kirriemuir (p. 227, fig. 239 a;
Ρ- 228, fig. 240 a), à Elgin (p. 134, fig. 137).
Les personnages de l’Ancien Testament, qui avaient
inspiré la symbolique des catacombes, sont rarement
représentés. Les seuls que nous rencontrions sont :
Adam et Eve, nus, au pied de l'arbre, sur lequel est
ÉCOSSE
|
|
1920
Jonas se présente deux fois, au moment où le monstre
l’engloutit (Woodwray, p. 243, fig. 258 a; p. 245, fig.
258 c), et au moment où il le vomit (Dunfallundy,
p. 288, fig. 305 c ); David combat le lion à Aldbar
(p. 246, fig. 259 c); il est représenté berger parmi
les animaux à Nigg (p. 80, fig. 72 a); occupé à pincer
3919. — Pierre de Nigg.
D'après J. Anderson, Scotland, p. 106, pl
sa lyre à Monifieth (p. 265, fig. 275 a). La figure de
Daniel est plus fréquente; on le voit nu entre deux
lions qui semblent dévorer ses bras tendus pour les
écarter (Saint-Vigeans, p. 274, fig. 285 a), vêtu entre
quatre lions (Dunkeld, p. 318, fig. 332 a), vêtu entre
quatre lions et deux lionceaux (Meigle, p. 297, fig.
311 δ), entre deux lions et peut être avec Habacuc
(Iona, p. 382, fig. 397 a), vêtu entre sept lions et
associé à la tentation d'Adam et Eve et au sacrifice
d'Abraham (Mone Abbey Cross) (fig. 3918). Larésurrec-
tion de Lazare (Saint Andrews); l’armée du Pharaon
engloutie dans la mer Rouge (Dunkeld), représentation
d’une naïveté étrange; trois registres, au sommet, des
rangées de têtes superposées; dans les registres
inférieurs, douze hommes debout figurent les douze
tribus d’Israël témoins de la catastrophe; l’ascen-
sion d’Élie et l'ours massacrant les enfants qui se
moquèrent d’Élisée (Meigle).
Des saints personnages (Hoddam, p. 439, fig. 461)
paraissent d’une époque fort postérieure à celle de nos
études. Les symboles des évangélistes se réduisent à
enroulé le serpent tentateur (lona, p. 383, fig. 398 a); | deux (Elgin, p. 134, fig. 137a), saint Matthieu et saint
1921
Jean; enfin, on trouve des centaures à Aberlemno
(p. 214, fig. 228), à Glamis (p. 222, fig. 234 a) et à
Meigle (p. 297, fig. 311b).
Nous avons parlé des moines, à Saint-Vigeans
(p. 271, fig. 282 b), des gens d'église, ailleurs des
guerriers (Dull, p. 315, fig. 329), pourvus de la lance
et du bouclier (Edderton, p. 84, fig. 82), cavaliers et
fantassins maniant la lance (Drainie, p. 145, fig.
150); nous avons même une vraie bataille : un cava-
lier charge deux fantassins, la lance en arrêt, et deux
cavaliers se chargent réciproquement (Aberlemno,
p. 210, fig. 227b). La chasse revient plus fréquem-
ment qu'aucun autre sujet; tandis que les chasseurs
s’élancent à cheval, les chiens se jettent sur le cerf,
s’attachent à lui, excités par les sonneurs de trompe
(Hilton of Cadboll, p. 62, fig. 59; Aberlemno, p. 214,
fig. 228 b); plus souvent on voit la chasse au chien
courant (Glenferness, p. 116, fig. 120; Mortlach, p. 156,
fig. 162; Fordoun, p. 202, fig. 217 δ); parfois le
chien rapporte un lièvre (Woodwray, p. 243,
fig. 258 a) et le chasseur emploie le faucon (Elgin,
p. 136, fig. 137a).
Une stèle de Nigg (p. 76, fig. 72) peut offrir une
bonne idée d’ensemble de ce goût décoratif, mais,
en outre, elle intéresse parla sculpture de son fronton,
passablement énigmatique. Π semble qu’on voie un
calice, surmonté d’une hostie, vers laquelle descend
un oiseau; à droite et à gauche, deux chiens sont
couchés et, par-dessus eux, deux prêtres barbus sont
accroupis tenant un livre dans leurs mains (fig. 3919).
Pour la croix d’Aberlemno, voir Diction.,t. τι, col. 2945,
fig. 2323.
IX. OrRATOIRES. — Voir Dictionn., t. 11, col. 2926,
fig. 2298, 2299 ; col 2961-2963 : Essai de classement.
H. LECLERCQ.
ÉCRIN. Le mobilier funéraire des tombes de
l’époque que nous étudions est généralement dissé
miné dans le loculus, le sarcophage ou le cercueil.
Un souvenir persistant des usages les plus antiques de
l'humanité considère le cadavre comme un être encore
capable d'exécuter les mêmes gestes et d'accomplir
les mêmes actions que durant son existence; aussi
met-on à portée de sa main les objets vers lesquels
celle-ci se portera tout d’abord : le couteau, la
trousse, les armes. Pour les femmes, on rapproche les
bijoux, on en pare le cadavre. Il est rare de trouver
ceux-ci rassemblés, mais ce qui est rare n’est pas sans
exemple.
Dans le cimetière franc d'Envermeu (voir ce mot)
on trouva, en 1854 et 1855, deux véritables écrins.
Celui de 854 fut rencontré au pied d’une grande et
riche fosse contenant un seau, un plateau de cuivre,
une lance, un bouclier, un mors de cheval. Une vio-
lation, faite à une date rapprochée de l’inhumation,
avait amené le bris de cet écrin, rejeté au fond de la
fosse, après qu’on en eut tiré 165 bijoux qu’il contenait
Ce coffret, à peu près carré, devait avoir 29 centimè-
tres de longueur, sur 24 de hauteur, y compris le cou-
vercle, la bande du couvercle représentant 0 πὶ. 06.
On ne saurait préjuger de sa profondeur. Les seuls
ornements qu'il admettait aux angles postérieurs
étaient des pentures de cuivre carrées ou triangu-
laires munies de clous de bronze et décorées sur 165
bords d’une ligne de pointillés. Les pentures carrées
se sont retrouvées au nombre de deux, les pentures
triangulaires au nombre de quatre.
La grande plaque qui décorait le devant est en
cuivre; épaisse d’un demi-millimètre, longue de 29 cen-
timètres et large de 18. Elle est entièrement recouverte
d’ornements obtenus au moyen de l’estampe. Les
deux côtés et le bas sont décorés de pots à fleur en-
cadrés dans deux rangs de pointillé. Le bas présente
en sus un rang de dentelures très gracieuses; au haut
ÉCOSSE — ÉCRIN
1922
sont des torsades qui imitent les glands pendants.
Le milieu est orné d’une étoile composée alternative-
ment de cercles unis et pointillés encadrés dans une
dentelure à huit rayons. Une tête de clou en argent
devait former le cœur de l’étoile. Aux quatre angles
de cette étoile, ou plutôt de ce soleil sont quatre
autre étoiles ou fleurons à quatre branches. Le milieu
est formé d’une astérie ou reine-marguerite; les
quatre rameaux ressemblent à des dentelures ou épe-
rons. Chacun des vides est rempli, au haut, par quatre
disques pleins, au bas par quatre croissants. Il semble
vraiment qu’il y ait là tout un système sidéral ou
planétaire. Une colonne de fleurons sépare le milieu
des deux compartiments, qui sont remplis chacun par
trois ronds composés de quatre cercles rayonnant
autour d’une tête de clou qui a disparu. Cet ornement,
en relief, aura sans doute été arraché lors du pillage
de la tombe parce qu'il était d’un métal plus précieux.
Dans les vides laissés par chacun des trois ronds, on
3920. — Plaquettes d’os de l’écrin d'Envermeu.
D'après Cochet, Sépultures gauloises, romaines, p. 247.
remarque trois points gravés en creux en forme de
triangle. Ces triangles sont répétés huit fois sur chaque
côté.
Cette plaque qui se repliait par chaque bout sur
une largeur de O0 m. 03, était appliquée sur le bois
au moyen de seize clous de cuivre, dont cinq sont
demeurés en place. Ces clous, carrés et de Ὁ m. 02 de
longueur, sont très pointus. Le trou de la serrure, placé
au haut de la plaque, a 1 centimètre d'ouverture sur
2 de hauteur; ce qui donne la mesure de la clef,
laquelle n’a pas été retrouvée. L'armature en fer dela
serrure est fixée avec des clous de cuivre sur une plaque
de ce métal.
Quant à la bande du couvercle, longue de 29 centi-
mètres et large de 6, elle est encore plus ornée que la
plaque centrale. Encadrée comme elle de pots à fleur
et de pointillés, elle présente quatre étoiles décorées
avec plus de luxe que les précédentes. Celles du milieu
ont deux cercles unis et deux cercles pointillés et
1923
ÉCRIN
1924
offrent aux angles un remplissage qui imite les oiseaux. | hémisphérique, et qui gardait sa petite clef en bronze ©.
Les deux étoiles des extrémités voient jaillir, de leur
dernier cercle, huit dentelures, dont quatre grandes et
quatre petites, toutes faites au pointillé et séparées
entre elles par des cercles dont le fond est gravé en
creux. Le milieu de ces six étoiles était également orné
de têtes de clous d’un métal plus précieux. Le mon-
tant du couvercle est occupé par une bande appliquée
horizontalement, large de 24 millimètres et qui ressem-
ble à la frange d’un tissu. Dans l’origine, cette plaque
dut être dorée sur toute sa surface. La planche de bois
du couvercle devait avoir l'épaisseur du reste du
coffret. La longueur, la forme et la matière des clous
sont également analogues. Le couvercle adhéraïit à la
caisse au moyen de deux charnières en fer qui furent
retrouvées. Ces charnières n'étaient pas en fer laminé,
mais en fil de fer. C’étaient plutôt deux couplets fixés
au bois à l’aide d’épaulements recourbés et dont le
jeu s’établissait au moyen de deux œils, qui, passés
l’un dans l’autre, formaient un nœud semblable à celui
Ce coffret avait contenu de petits vases en terre, un bra-
celet en jais et une semelle de cuir provenant d’une
sandale qui avait été dorée. Ce coftret de bois était
recouvert d’un tissu d’osier revêtu de cuir, orné d’une
garniture de bronze. Il fermait au moyen d’une
gâchette à charnière, entrant dans une serrure de
rene
Des anses d’écrins, ou du moins des objets auxquels
on peut attribuer cette destination, ont été trouvées
au tumulus de Champion près Namur, au camp de
Dalheim, à Castel près Mayence, à Envermeu.
En 1848, on trouva à La Haye-Malherbe, près Lou-
viers, au lieu dit Le Teurtre, à un mètre de profondeur,
un petit écrin en fer contenant toute une collection
de bijoux comprenant un anneau sigillaire en or,
muni d’un chaton de pierre fine représentant Rome
assise; un camée en sardonyx figurant la tête frisée
d'un jeune homme; deux aurei, l'un de Domitien,
l’autre de Lucius Verus; un anneau d’or à six grenats,
3921. — Écrin de Grues.
D'après Fillon, Poitou et Vendée, t. 11, pl.
du filet d’un cheval. Cet appareil était simple et
rudimentaire.
Le deuxième écrin également trouvé à Envermeu
a été rencontré, le 20 septembre 1855, dans une
grande fosse qui avait été violée et presque complète-
ment dépouillée de son mobilier funéraire. Cette fosse
avait contenu deux corps, celui d’un homme et celui
d’une femme. A l'extrémité de cette fosse, à peu près
entre les pieds des deux squelettes. on trouva, semés
dans le remblai, quatre-vingt-dix plaquettes ou frag-
ments de plaquettes en os, ayant dû faire partie
d’un écrin en bois sur lequel ces fiches en os étaient
maintenues au moyen de petits clous également en
os, qui dépassaient de 4 millimètres la surface inté-
rieure de chaque fiche. Celles-ci mesuraient entre
un et deux centimètres d'épaisseur. Toutes difié-
raient les unes des autres dans leurs formes et dans
leurs ornements. Les motifs qui dominent sont 165
hachures, les dents de scie, les chevrons, les brisures,
les ronds, les cercles concentriques, les nattes, les
croix de Saint-André (fig. 3920) 1.
D’autres écrins ont été rencontrés. Dans un cer-
cueil romain de Quatre-Mares, près Rouen, un écrin
placé aux pieds du squelette avait consisté en un
coffret de bois garni d’ornements de cuivre à forme
? Cochet, Sépultures gauloises, romaines, franques et nor-
mandes, 1857, p. 244-247. — ? À, Deville, Découverte de sé-
pultures antiques à Quatre-Mares, dans Revue de Rouen,
1843, p. 124, 158. — 3 Cochet, Normandie souterraine,
2° édit., p. 49. — 4 Cochet, Sépultures, p. 248. — 5 De Bon-
stetten, Recueil d'antiquités suisses, 1856, p.34; écrin trouvé
à Convers (Grisons); V. Simon, Notice archéologique sur
entre chacun desquels sont découpées à jour huit
lettres capitales :
F-R.V.E.R.E. ΜῈ
un pendant d'oreille à chaton d’émeraude, le vrai
smaragdus des anciens; une chaîne d’or composée
de petits barillets et terminée par deux crochets #,
La plupart de ces écrins n’offrent rien qui les rat-
tache à l'antiquité chrétiennef; mais un coffret-écrin
de Grues mérite de nous retenir. Grégoire de Tours
parle de Cracina ou Cratina, où naquit Leudaste, qui
fut tour à tour marmiton, mitron, écuyer, comes slabuli
et, après une vie accidentée et désordonnée, finit de
façon tragique . Une découverte faite à Grues a donné
une série de bijoux à peu près contemporains de
Leudaste. Un habitant du bourg, voulant niveler
l’une des dépendances de sa maison, mit à nu un cer-
cueil, composé, sur chaque face latérale, decinq pierres
plates et fermé aux extrémités par une pierre de même
nature?7.Trois pierres plus larges servaient decouvercle,
Le lit sur lequel reposait le cadavre était battu à chaux
et à sable comme une aire. Un épais bain de mortier
enveloppait l’ensemble et préservait l’intérieur de
l'humidité. La femme ainsi ensevelie avait des boucles
d'oreilles, une fibule ornée d’une grande améthyste
Metz et ses environs, in-8°, Metz, 1856, p. 7, pl. 1, fig. 5; écrin
trouvé à Metz sur le glacis voisin de la porte Saint-Thiébault,
en ivoire, 0 m.095 sur Om.07 et Om.06 de haut, d’une seule
pièce; Athenæum français, 1856, p. 404 : écrin de Cumes
(Italie). — ‘ Grégoire de Tours, Hist. Francor., 1, V, ©. XLIX.
—?B, Fillon et O. de Rochebrune, Poitou et Vendée. Études
historiques, in-4°, Niort, 1861-1887, τι τα, ch. xvrm.
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3922. — Bijoux contenus dans l’écrin de Grues.
D'après B. Fillon, Poitou et Vendée, in-4v, Niort, 188
1927
et une en argent doré, un collier de perles d’or, des
bracelets. Tous ces objets proche des oreilles, du couet
des bras. Un couteau et des vases de verre étaient
alignés près de la tête. Un écrin reposait aux pieds
du cadavre (fig. 3921) qu’un examen attentif de ses
débris permet de décrire ainsi: il était composé de
planchettes très minces de bois de noyer, revêtues
d’une étoffe de laine bleue. Sa forme était d’un carré
long. Le dessus et les parties latérales étaient garnis
de plaques d’argent avec ornements estampés, fixés
par des clous de même métal. Celles du dessus sont
d’une plus grande dimension. Deux de celles-ci, sur
quatre, sont brisées. IL ne nous en est venu que neuf
des petites, dont sept ont subi quelques avaries. L’in-
venteur en a égaré sept; au total, seize.
Les grandes plaques de forme carrée, ont 0 m.035
de côté: les petites, un peu allongées, 0 m. 030 sur
0 m. 023. Des filets d'argent estampés, formant trin-
gles, garnissaient les arêtes. Un gros clou, aussi d’ar-
gent, occupait le milieu de chacune des faces. Les ar-
matures, indiquées par quelques vestiges peu appa-
rents, étaient en fer. On ne saurait rien dire au sujet
de la serrure. Les clous étaient de trois dimensions.
Les tringles, étant au complet, permettent de con-
stater les dimensions du coffre: en longueur, 0 m. 16;
en largeur, 0 m. 105; en hauteur, Ὁ m. 084. L'ouverture
coupait la hauteur à 0 m. 045 de la base. Cet écrin
contenait une partie des bijoux figurés ici (fig. 3922)
et qui sont en or :
No 2. Boucles d'oreilles en or, avec une pierre
blanche transparente et non taillée, caillou ou cris-
tal de roche. Poids total de chacune : 7 grammes.
No 3. Épingle à cheveux, verroteries rouges for-
mant émail cloisonné, deux grenats pour les yeux;
la branche est en argent. Poids : 15 gr. 25; longueur :
0 m. 14. :
N. 4. Épingle à cheveux à tête ronde, avec cise-
lures striées à la partie supérieure. Poids : 5 gr.; lon-
gueur : 0 τη. 113.
N. 5. Fibule ronde en forme de fleur à treize péta-
les émaillés de rouge et ornée au centre d’une amé-
thyste non taillée de la plus belle eau. Π semblerait
toutefois qu'un paillon bleu pâle ait été placé sous la
pierre. Deux fils d’or ciselés encadrent la sertissure.
Poids total : 49 gr. 42.
N° 5 bis. Revers du bijou.
N° 6. Fibule carrée formée d’une épaisse feuille d’or
fixée par de petits clous sur une autre plaque en argent
qui lui sert de doublure. Six des neuf grenats bruts
employés comme cabochons, qui la décoraient jadis,
sont encore en place. Le centre forme croix et est
incrusté de verroteries rouges; des filigranes et perles
d’or, soudés à la plaque, occupent les vides et enca-
drent les grenats et émaux. Poids total : 33 gr. 78.
No 6 bis Revers du bijou, qui mesure 0 τη. 047 de
côté.
No 7 Petit médaillon avec bélière, formé de deux
feuilles d’or assez minces, soudées l’une à l’autre. Le
champ est rempli par une croix en relief, cantonnée de
huit petits grenats d’inégale grosseur, simulant des
rayons. Poids : 4 gr. 85.
No 8. Collier composé de quarante-huit perles
ovoïdes, avec cercles et grènetis en relief. Chacune de
ces perles pèse en moyenne 1 gr. 80. Elles ont été
fondues, ciselées et percées après coup.
N° 9. Bracelet. Fil d’or dans lequel sont passées
dix-sept perles semblables à celles du collier, mais
d'une forme un peu moins allongée. Chacune pèse
2 gr. 45. Le fil est du poids de 6 gr. 85.
No 10 Bracelet de seize perles décorées de cercles
et grènetis en relief et de ciselures, enfilées dans une
tige de même mélal, à laquelle pendent deux annelets.
Chaque perle pèse 4 gr. 20, et la tige, 7 gr. 60.
ÉCRIN
1928
N° 11. Anneau uni et portant des traces de suture,
du poids de 8 gr. 68.
N° 12. Anneau plus petit, mais tout à fait pareil à
l’autre quant à l’aspect. Poids 7 gr. 35.
No 13. Fil d’or ayant probablement servi d’attache
à quelque objet.
N° 14. Double coulant composé de deux fils d’or
roulés en forme de canons.
N° 15. Couteau. Le manche, de forme aplatie, est
en ivoire bruni par le temps. Sa partie supérieure est
décorée d’un pommeau plat en or, avec émaux rouges
cloisonnés. Une virole unie, de même métal, est à sa
jonction avec la lame de fer, tranchante d’un seul côté
et dont il ne reste plus qu’une faible portion, longue
de 0 τη. 04. Ce couteau avait été placé dans la tombe
avec sa gaine, ornée, en haut, d’une assez forte arma-
ture de fils d’or tressés et enroulés, puis soudés ensem-
ble, et à laquelle était adaptée une boucle aujourd’hui
brisée. Des tringles également en or (15 bis), et fixées
par des rivets ou de petits clous, fortifiaient la jointure
3923. —- Coupe en verre de l’écrin de Grues.
D'après Fillon, op. cit, pl. 11, n° 2.
des deux feuilles de bois ou de cuir, revêtues sans
doute d’étofte, qui composaient cette gaine, terminée
à sa partie inférieure par un embout d’or. La longueur
du manche est de O0 τη. 078; celle du fourreau, de
0 τη. 115; le poids de l’or employé à l’ornement est de
33 gr. 79.
Les objets qui suivent sont en argent :
N° 16. Grande fibule de 0 τη. 13 de longueur, déco-
rée de deux griftons, d’entrelacs et de ciselures niellées
d’un goût parfait. L’extrémité de la tige ou étui se
termine par une tête de bœuf dont les yeux sont for-
més de deux grenats. Poids : 88 gr. d'argent doré.
N° 16 bis. Profil.
No 16 {er. Coupe de l’étui.
No 17. Deux fibules d’argent doré ayant la tige
plate; les digitées sont décorées de cabochons en
émail bleu pâle. Longueur : 0 m. 10.
N° 18. Boucle de ceinture, en bas argent doré,
avec entrelacs niellés et cabochons de grenat. Lar-
geur : 0 τη. 046.
N° 19. Attache d'argent doré. Longueur 0 πὶ. 091 :
le dessous est uni.
No 20. Bouton avec losange en verre rouge. Il y en
a onze semblables. Argent doré.
No 21. Cure-oreilles; longueur : Ὁ m. 08.
No 22. Cuiller à parfum en argent doré, plus pro-
bablement une passoire pour lelait. Longueur:0m.123.
No 23. Aiguille, longueur : 0 τη. 96.
Nos 24, 25. Fils d'or et d’argent très ténus; petit
fragment d’étoffe de laine ayant la teinte du bois
de noyer foncé.
1929
Les objets suivants sont en os :
N° 26. Épingle avec tête ronde. Longueur : 0 m.07. |
No 27. Aiguille de 0 m. 054 de longueur.
No 28. Rondelle en corne de cerf ornée d’un griffon
en relief, sur champ carrelé et pointillé, et entourée
d’une bordure formée de dix-huit annelets ayant un
point au centre. L'autre face est unie. Diamètre :
0 m. 05.
Les objets suivants étaient en ivoire; ils ont été
brisés :
No τὶ Un anneau ou bracelet couvert de petits or-
nements circulaires.
No *, Un peigne non décoré, ayant des rangées
de dents de la longueur du doigt.
Les objets suivants étaient en ambre jaune :
No *, Grosse perle cylindrique dentelée à l’une des
extrémités, percée, de 0 m. 030 de diamètre et 0 m. 027
de hauteur.
No *. Deux perles de la grosseur du doigt.
Les objets suivants étaient en verre :
No #. Coupe vert foncé, avec filets et dentelures
jaune également foncé. Sur la panse on lit (fig. 3923) :
EVTVCHIA
en relief, formé de baguettes d’émail blanc mat appli-
quées. Diamètre : 0 m. 087; hauteur : 0 τη. 065.
Quelques autres vases, fioles, plats.
Des écrins à bijoux enfermés dans les tombes bar-
bares ont été trouvés à La Haye-Malherbe près Lou-
ÉCRIN — ÉCRITURE
viers, à Quatre-Mares près Rouen, à Arcis-sur-Aube,
à Saint-Médard-des-Prés (Vendée) (voir FONTENAY-
LE-CoMTE), à Gilton Town, à Kingston Down, à Sil-
bertswold Down, à Barfriston, à Chartham, à Little
Wilbraham.
Il va de soi que ces coffrets n'étant représentés que
par les débris métalliques de leur monture, on ne peut
que présumer leurs dimensions, qui semblent avoir
été généralement entre Ὁ m. 30 de longueur et 0 τη. 25
de hauteur. Cependant un écrin a été trouvé dans
une sépulture à Conlie (Sarthe), il était en bronze ?;
un autre à Plombières près Dijon était « formé d’une
lame d’or assez mince pour qu’elle pliàt sous la pres-
sion du doigt. Ce cofire était fermé par une espèce
de cadenas aussi en or; il contenait trois lingots d’or
de six pouces de long environ et une bague de même
métal portant pour chaton une pierre précieuse *». En
Suisse, à La Balme, près d’une chaïînette et d’une
clef, on trouva « un amas de morceaux de fer qui
devaient probablement provenir d’une cassette ὁ ».
En Belgique, Hauzeur observa à Spontin dans une
tombe « les ernements d’un cofiret, dans plusieurs pla-
ques de bronze ornées de dessins au repoussé 5 ». Enfin,
Lindenschmidt signale comme provenant de Wall-
stadt un coffret muni d’une anse, richement orné”.
H. LECLERCQ.
ÉCRITEAU DES CONDAMNÉS. Dans le lan-
gage judiciaire on faisait usage du mot elogium pour
désigner ce que nous nommerions aujourd’hui l’acte
d'accusation. Dans la Passio SS.Mariani el Jacobi, nous
lisons ceci : Post has ostensiones in carcere eliam diebus
paucis commorati producuntur in publicum, ut eos Cir-
lensium magistratus elogio forlissimæ confessionis hono-
ralos transmillerent cum parle jam damnationis ad
1 Coehet, Le tombeau de Childéric 1°", 1859, p. 393 sq., 406.
—2Berryes, dans Bulletin monumental, 1839, τὸν, p. 522. —
2 H. Baudot, Mémoire sur les sépultures des barbares de
Bourgogne, 1860, p. 109. — «* A. Gosse, Suile à la notice
sur d'anciens cimetières trouvés soit en Savoie, soit dans le
canton de Genève, 1855, p. 14. — ° Hauzeur, Antiquités
gallo-germaniques, gallo-romaines et franques de la rive
droite de la Meuse, p. 38, pl. n1.— * Lindenschmidt, Hand-
buch, 1886, p. 471-472. — ? P. Franchi de Cavalieri, La
Passio SS. Mariani et Jacobi, dans Studi e testi, fase. 3,
DICT. D'ARCH. CHRÉT.
1930
presidem *. Tertullien écrit : Pudens missum ad se chri-
slianum dimisit, scisso elogio*, et Suétone rapporte que
Caligula faisait exécuter des groupes entiers de détenus,
sans avoir même jeté les yeux sur leurs elogia ?.
Le mot elogium fut employé aussi dans un autre
sens. Le grammairien Papias dit que les anciens pla-
çaient auprès du condamné une inscription qui faisait
connaître le motif de sa condamnation, elogium, lilulus
cujuslibel rei. C’est, en effet, ce qui fut pratiqué pour
Jésus-Christ, dont l'instrument de supplice portait l’in-
scription rédigée par Pilate : Jesus Nazarenus rex
Judæorum et transcrite en hébreu, en grec et en latin #.
Dans les actes apocryphes de sainte Thècle, si précieux
à tant d’égards, on voit la jeune fille conduite dans
lPamphithéâtre d’Antioche pour y être livrée aux bêtes,
ou plus exactement pour y être attachée à une lionne
farouche : προσέδησαν αὐτὴν λεαΐνη 71x04. Le motif de
cette condamnation était porté sur un écriteau : ἢ ὃὲ
αἰτία τῆς ἐπιγραφῆς αὐτῆς ἦν" ἹἹερόσυλος, « le motif d’ac-
cusation porté sur une inscription était : Sacrilège 21»,
et la très ancienne traduction latine donne cette ver-
sion : Erat autem eulogium ejus scriptum : Sacrile-
gium’?. On remarquera l’emploi du mot αἰτία, que nous
retrouvons dans l'Évangile de saint Matthieu=et dans
Dion Cassius# quand il s’agit de semblables écriteaux.
Enfin, dans la lettre de l'Église de Lyon-Vienne, en
177, nous lisons que le jeune martyr Attale fut pro-
mené dans le cirque de Lyon avant son supplice, avec
un écriteau, {itulus, portant ces mots # :
ATTAAOZ O XPIZTIANOZ
H. LECLERCQ.
ÉCRITURE.-- I. Origines. II. Classements. III.
Particularités : 1° réglure; 20 indivision du texte; 3° ti-
tres ; 40 séparation des mots; 5° segmentation; 6° para-
graphes; 7° ponctuation; 8° corrections ; 9° accentua-
tion; 10° palimpsestes; 11° stichométrie; 12° colomé-
trie; 13° tachygraphie; 14° cryptographie; 15° abré-
viations; 16° chiffres. IV. Paléographie grecque :
1° papyrus : 1. onciale; 2. cursive; 2° parchemin : on-
ciale. V. Paléographie latine: 1° carrée; 2° rustique;
3° le « Virgile du Vatican»; 4° divers autres. VI. Capitale
cursive. VII. Minuscule. VIII. Écriture diplomatique.
IX.Semi-cursive. X. Onciale. XI. Onciale et minus-
cule. XII. Semi-onciale. XIII. Écritures nationales :
1° lombardique; 2° mérovingienne; 3° wisigothique :
40 irlandaise; 5° anglo-saxonne. XIV. Réforme caro-
lingienne : 1° semi-onciale; 2° minuscule. XV, Biblio-
graphie : 1° manuels et traités; 2° recueils de fac-
similés.
I. ORIGINES. — L'écriture a une histoire, parce
qu’elle a eu un développement. C’est dans les monu-
ments que les phases successives de cette histoire
doivent être cherchées ; nous y trouvons le témoignage
des efforts tentés et du progrès accompli par l’homme
pour transmettre et conserver sa pensée. Notre vieux
poète Brébeuf célébrait déjà :
l’art ingénieux
De peindre la parole et de parler aux yeux,
Et, par les traits divers de figures tracées,
Donner de la couleur et du corps aux pensées.
Sur les premiers instruments fabriqués par l'homme,
on rencontre des signes conventionnels qui évoquaient
Roma, 1900; Passio, n. 9.— 5" Tertullien, Ad Scapulam,
CITE * Suétone, Caligula, c. XXXVIN; cf. Codex
Theodosianus, 1. XIII, tit. v, lex 38, De naviculariis. —
3 Joh., x1x, 19, 20; cf. Matth., xxvn1,37; Mare, xv,26; Luc,
XXI, 38. — 1 L. Vouaux, Les actes de Paul et ses lettres apo-
cryphes, in-S°, Paris, 1913, p. 200, n. ΧΧΥΤΙ. — ?? Grabe,
Spicilegium, t. 1, p. 108.— # Matth., XXvH, 37. — ἢ Dion,
Hist. rom., 1. LIV, ce. nr. 15 Eusèbe, Hist. eccles., 1. V,
c. 1, édit. Schwartz, 1903, t. πι, part. 1, p. 418 : rivaxoc
αὐτὸν προάγοντος ἐν...
IV. — 61
1931
certains faits ou certaines idées à l’esprit de ceux qui
les employaient. Ce stade rudimentaire a plus ou moins
duré suivant les races et les groupes qui sont parvenus
à une étape plus avancée et sont entrés en possession
d’un système coordonné et complet dont la perfection
n'excluait pas la complication. Celle-ci faisait de
l'écriture un art laborieux dont l'exercice se trouvait
être le privilège exclusif d’une caste; de là à lui conférer
un caractère sacré ou magique, ily avait une distance
bien vite franchie. Mais cette ligne de démarcation
entre le lettré et l’illettré tend de siècle en siècle à
s’effacer, car les classes ignorantes se pressent toujours
plus nombreuses à l'assaut des positions gardées par
les détenteurs de l'instruction. Soit imprévoyance, soit
philanthropie, soit ingéniosité pure, ces privilégiés
travaillent à simplifier et à rendre de plus en plus acces-
sibles les systèmes hiéroglyphiques, qui aboutissent de
la sorte à nos alphabets modernes par une transition
longtemps méconnue et niée. Comme les langues, les
écritures sont des organismes vivants, soumis aux lois
de la transformation.
Au point de vue artistique, il en est résulté une déca-
dence; au point de vue technique, un progrès. Cette
simplification méthodique a abouti à des combinaisons
monotones de traits, à une géométrie de « barres et de
ronds » ayant une valeur conventionnelle et algébrique;
quant à l’hiéroglyphe, qui rend chaque mot par une
image, il disparaît devant la notation dont le caractère
universel permet l'adaptation presque indifféremment
à toutes les langues. Les documents que nous utilisons
pour l'étude de l’archéologie chrétienne appartiennent
à une civilisation déjà assez avancée pour que la nota-
tion écrite soit partout adoptée; mais outre les docu-
ments proprement dits, matériaux d'archives et de
bibliothèques, les chrétiens font encore usage de la
notation par images. Les fresques, les mosaïques, des
carreaux de terre cuite nous ont conservé des en-
sembles historiques ou moraux dont il s’agissait d’in-
culquer la notion aux fidèles illettrés. L’homélie et le
sermon n'y suflisant pas d’une manière assez sensible,
on recourut au dessin, qui était bien alors une transmis-
sion de la pensée. A l'usage de ceux qui savent, une
brève indication, des noms propres, parfois un distique
donne la signification, mais c’est là simple attention
pour le cicérone, le dessin lui-même est le vrai procédé
pour évoquer certains faits et en fixer le souvenir. Ce
qu'on a nommé la Bible des pauvres n’est pas autre
chose que le livre de ceux qui ne lisent pas, ou,sil'on
veut, leur aide-mémoire.
Un autre vestige d’une étape depuis longtemps
dépassée se trouve dans l'emploi de divers procédés
mnémoniques purement conventionnels, n'ayant au-
cune ressemblance avec les objets qu'ils désignent.
Toute la symbolique chrétienne en est là et plus parti-
culièrement le célèbre symbole du poisson, dont la vue
a pour le fidèle la signification d’une profession de foi
explicite contenue dans les lettres I: Ν . ΘΟ. Υ. 5. C’est
un véritable mot de passe. Dans une catégorie difré-
rente, mais toute voisine,se trouvent les marques de
lâcherons; ces entailles, ces encoches ne sont autre
chose que des « marques de propriétaire ». Ce sont là
des survivances qu’on est trop disposé à méconnaître
pour qu'il ne fût pas nécessaire de leur accorder un
moment d'attention.
L’alphabet a fait son apparition parmi le groupe de
populations cananéennes en commerce journalier avec
l'Égypte. Il est issu de l'écriture égyptienne, comme
celle-ci était sortie des anciennes écritures pictogra-
phiques. Mais les peuples cananéens imposèrent à leur
emprunt une vigoureuse macération: de l'immense
: Ph. Berger, Histoire de l'écriture dans l'antiquité, in-8o,
Paris, 1891 ; Εἰ, Leroux, L'écriture chez les différents peuples,
ÉCRITURE
1932
quantité de signes, ils ne retinrent que ceux qui corres-
pondaient aux articulations simples, c’est-à-dire aux
consonnes et obtinrent ainsi vingt-deux caractères
destinés à rendre, non plus des idées, des mots ou des
syllabes, mais les éléments primordiaux de la parole.
Comme ceux-ci sont sensiblement les mêmes chez tous
les peuples, cet alphabet a pu s’appliquer, au moyen de
certaines modifications, à toutes les langues.
Les alphabets grecs et italiotes furent les premiers à
se détacher du tronc commun. Les Grecs modifièrent
l'alphabet phénicien, dont ils changèrent profondé-
ment l’aspect extérieur et le caractère de l'écriture; ils
le retournèrent, le redressèrent et l’enrichirent de
voyelles. L'origine grecque de l'alphabet latin fut
longtemps considérée comme un dogme; l'Italie méri-
dionale et la Sicile auraient transmis, par leurs nom-
breuses et opulentes colonies, les éléments alphabé-
tiques éolo-doriens. Cette opinion a été contestée et
l'alphabet latin ne serait dérivé du grec qu’à travers
l'étrusque; ainsi les Romains auraient eu pour premiers
maîtres d'écriture, non les Grecs du sud de l'Italie,
mais leurs voisins de Chiusi et de Vulci. Aux environs
de l'ère chrétienne, l’alphabet latin était définitive-
ment constitué, et c’est de lui que sont sortis tous les
alphabets usités aujourd’hui chez les peuples de race
latine et de race germanique 1.
II. CLASSEMENTS. — L'écriture eut probablement de
très bonne heure une double application, elle servit à
la conservation des actes officiels et à l'expansion des
relations privées. Les substances destinées à recevoir
l'écriture étaient des plus variées : « Les peaux des
quadrupèdes différemment préparées, celles des pois-
sons, les intestins des serpents et autres animaux,
le linge, la soie, les feuilles, le bois, l'écorce, la bourre
des plantes et leur moelle, les os, l'ivoire, les pierres
communes et précieuses, les métaux, le verre, la cire,
la craie, le plâtre, etc., ont fourni la matière sur la-
quelle autrefois on écrivait, ou sur laquelle on écrit
encore. » À cette énumération des auteurs du Nouveau
traité de diplomatique nous pouvons ajouter le plomb
et la poterie, enfin le papyrus, qui fut, pendant plu-
sieurs siècles, la matière à écrire la plus répandue dans
le monde grec et dans le monde latin. L'emploi du
marbre et du bronze, si fréquent avant l'époque des
invasions, nous ἃ valu des transcriptions nombreuses
dans un état de conservation excellent; malheureuse-
ment les textes reportés sur bronze sont rares, à cause
de l’avidité qui tire parti du métal; ceux reportés sur
marbre sont presque sans nombre, mais leur conserva-
tion fragmentaire nous prive, du fait des cassures ou
des effacements, d’une large partie des avertissements
qu'ils contenaient. À partir de l'invasion des barbares,
le marbre et le bronze font place généralement au
papyrus, au parchemin, au vélin et au papier. L'igno-
rance et la maladresse des graveurs retranchent à
l'histoire les sources précises d’information que lui
fournissait l’épigraphie officielle et privée; cependant
les scribes suppléent dans une certaine mesure à cette
suppression. Toutefois la substance des matériaux
change d'aspect en même temps que la nature des
textes et le type de l'écriture. L'épigraphie monumen-
tale n’occupe qu'une place infime dans les {ituli chré-
tiens, les textes officiels, législatifs, juridiques, admi-
nistratifs font généralement place aux textes littéraires,
théologiques et canoniques, enfin l'écriture perd ses
formes pompeuses; entre l’augustale et la cursive il
existe une distance malaisée à remplir au premier
abord. Dans l'écriture grecque aussi bien que dans
l'écriture latine, on établit donc, dès le principe et
pendant le cours entier de la période chronologique que
dans Travaux de la Soc. acad. des sciences, des arts, belles-
lettres de Saint-Quentin, 1869, 3° série, t, 1x, p. 184.
_
ἕ
ὧἱὦϑὕὺᾺᾧὉἅ«ῪὉἀν Ὁ
1933
nous étudions, deux divisions principales, suivant que
l'écriture est employée pour des actes officiels et des
documents littéraires ou bien pour des documents
journaliers et familiers. Sous l'influence de conditions
qu'il n’est pas toujours facile et possible de déterminer,
les types les mieux fixés en apparence s’altèrent, se
déforment au point de devenir parfois méconnais-
sables.
Outre la distinction irréductible entre écriture latine
et écriture grecque, on a parfois imaginé d’autres divi-
sions aussi tranchées entre les différentes écritures
employées en Europe occidentale depuis l'invasion des
barbares. Ces écritures dites « nationales » auraient été
inventées par les peuplades qui s’établirent en France,
en Italie, en Espagne, en Angleterre et en Irlande, et
substituées à l'écriture romaine. Cette opinion doit être
abandonnée; on lui préfère celle qui établit que les bar-
bares ont adopté, sauf des différences de détail, l’écri-
ture romaine, qui se trouve à la base des écritures dites
lombardique, mérovingienne, vwisigothique, anglo-
saxonne. Ces désignations ne laissent pas d’être com-
modes pour désigner des groupes paléographiques régio-
naux, à condition de ne pas leur donner une frontière
trop rigide, car l’emploi de ces écritures n’a pas été
exclusivement réservé à une région nettement limitée.
La prétendue distinction introduite entre l'écriture
capitale, empruntée aux Romains, et le caractère cursif,
inventé par les peuples d’origine barbare, est une
hypothèse gratuite dépourvue de toute réalité.
Comme, parmi un si grand nombre de traités rédigés
par les anciens, le hasard n’a pas fait parvenir jusqu’à
nous un traité de calligraphie contenant l'exposition
des règles de cet art aussi bien chez les Grecs que chez
les Romains, on éprouve quelque difficulté à établir une
classification rigoureuse des difiérentes écritures; il
semble cependant légitime d'admettre la distinction
en trois classes : la majuscule, la minuscule, la cursive.
Quoique la première ait été employée surtout dans les
inscriptions lapidaires et métalliques, la seconde dans
les ouvrages littéraires et la troisième dans les actes,
cet usage n’a pas été assez constamment suivi pour
servir de base à une division systématique et rigou-
reuse. Il en résulte que ce n’est ni le type régional, ni
le type technique qui doit servir à l'établissement de
règles précises, mais le type constitutif de chaque
lettre. Jusqu'au xm° siècle inclusivement, les anciens
caractères romains demeurent-à peu près intacts et
facilement reconnaissables; avec le x111°, commence
une écriture d'aspect très différent, qu’on est convenu
de dénommer écriture gothique et dont, heureusement,
nous n'avons pas à nous occuper.
Nous ne pouvons omettre la simple mention de
l'écriture copte. Après l'établissement du christia-
nisme en Égypte, les Coptes, descendants des anciens
Égyptiens, adoptèrent pour rendre leur langue l’alpha-
bet grec, auquel ils adjoignirent six lettres tirées de
l'écriture démotique.
Dans l'étude qui va suivre, nous écarterons de parti
pris les monuments épigraphiques, qui feront l'objet
d'une étude séparée; il ne sera question que des monu-
ments et des textes paléographiques et diplomatiques.
ΤΙ πο faut, d’ailleurs, se faire aucune illusion sur l'utilité
que les inscriptions peuvent apporter pour fixer avec
précision l'Âge des manuscrits au moyen de la compa-
raison des écritures. Les inscriptions ne seront jamais
que d'un médiocre secours, les moyens matériels de
ÉCRITURE
tracer les caractères sur le bronze, sur la pierre et sur
le parchemin étant trop absolument différents et
chacun des deux alphabets s'étant, dans une certaine
mesure, développé isolément. En supposant même
qu'il y ait eu dans les deux paléographies un dévelop-
pement à peu près parallèle, on pourra tirer quelque
chose des sigles des inscriptions, presque rien de la
forme des lettres. La m°m: forme a persisté dans Les
inscriptions pendant des siècles. De même, les alpha-
bets les plus divers s’y sont trouvés employés à la
mime époque. D'une province, d’une ville à l'autre,
les usages des lapicides différaient. M. De Rossi recon-
naissait, à l'inspection des caractères, les inscriptions
gravées à Ostie des inscriptions gravées à Rome: il
faisait m°m> une différence entre celles de Porto et
celles d’Ostie. Cet exemple montre à quel point Les
comparaisons épigraphiques, qui semblent au premier
abord promettre au paléographe des renseignements
précis, sont destinées, à ce point de vue, à demeurer
stériles.
III. PARTICULARITÉS. L'écriture capitale est
celle que les scribes ont dérobée aux lapicides et qui
est devenue la source de toutes les autres écritures,
tant grecques que latines. Les conditions d'exécution
de l'écriture, aussi bien sur le marbre quesur le bronze,
ne se prêtaient guère à l'emploi d’un caractère rapide-
ment et légèrement tracé. Exposées à une certaine
hauteur au-dessus du sol, rédigées d’ordinaire avec
concision et noblesse, les inscriptions adoptaient un
procédé peu ménager de l’espace, les lettres étant
séparées entre elles par un intervalle libre. Ce type
inspira les scribes, dont les œuvres de luxe nous
montrent de même des lettres tracées indépendam-
ment les unes des autres et maintenues séparées.
Néanmoins, leur plume est loin d'offrir la décision et
la fermeté du ciseau des lapicides: le tracé est généra-
lement morcelé et empâté et on croit sentir la lenteur
de l’exécution à la lourdeur des caractères; pareil
système d'écriture ne pouvait évidemment convenir à
ce qui demandait une exécution rapide. C’est dans ce
but que les calligraphes grecs s’aventurent à quelques
simplifications qui tendent toutes à gagner du temps,
soit que les lettres perdent en hauteur, soit qu’elles
deviennent si grêles que le simple trait n'offre plus
qu'un filet uniforme sans pleins ni déliés, soit que les
angles s’arrondissent par suite de la précipitation qui
veut gagner sur le temps que réclame l’ajustage des
angles.
19 Réglure. — L'emploi de l'écriture capitale imposait
une précaution indispensable : la réglure. On faisait
usage d’un poinçon ou stylet dont l'empreinte, pour
peu que la main appuyât, suflisait à former un léger
sillon, encore sensible au verso de la page, assez du
moins pour diriger la plume. La réglure était tracée
sur la face externe du parchemin, après qu’on avait
posé les jalons de chaque ligne en pointant leurs
extrémités. Toutefois, cette double rangée de points ne
se trouvait pas à l’extrémité proprement dite de ia
ligne, mais un peu en deçà; il devenait donc néces-
saire de dresser deux limites verticales continues,
également à la pointe, et qui traçaient les marges
latérales. Il eût été facile de tracer ces marges tout
d’abord et de ne pas les dépasser en marquant les
lignes horizontales, mais on n'y prenait pas garde et
on ne s’en avisa qu'assez tard. Chaque feuillet était
ligné séparément, mais on ne se privait pas de super-
poser deux et même trois feuillets, de sorte que le trait
vigoureusement marqué sur le feuillet supérieur
transmettait l'empreinte sur les feuillets inférieurs.
Tous les copistes ne s’accommodaient pas de ces procé-
dés expéditifs, certains d'entre eux prenaient mêmesoin
de tracer un double trait pour chaque ligne de texte
et non seulement quand ils écrivaient la capitale,
mais même pour l’onciale. D'autres, et c'est le cas du
copiste du codex Alexandrinus, traçaient les lignes au
recto et au verso de chaque page: parfois, soit distrac-
tion, soit assurance plus grande, le texte se poursuit
quelque temps sans aucune réglure. Au commence-
ment du x1e siècle, on voit apparaître la réglure à
la mine de plomb et avec les encres de couleur, noire
1935
ou rouge de préférence. À partir du xrr° siècle, le mode
de réglure à la pointe sèche est rapidement délaissé.
2° Indivision du texle. L'aspect des textes diffère
de celui qui ἃ prévalu depuis l’usage de l'imprimerie.
Papyrus et parchemin semblent, comme beaucoup
d'inscriptions monumentales, se faire un divertisse-
ment de dérouter le lecteur. L’œæil ne sait où se prendre
dans un entassement de lettres dont la continuité et
l’uniformité déconcertent. Ni paragraphes, ni mots, ni
ponctuation, mais une enfilade de caractères. La poésie
elle-même est soumise à ce régime égalitaire; les vers
se suivent avec la tranquille allure de la prose; la seule
concession que consentent les copistes est l'usage de
disposer le texte d’un feuillet en plusieurs colonnes;
c’est une amélioration sans doute et qui sauve le
lecteur d’une première impression accablante. On ren-
contre des manuscrits divisés en deux, trois et même
quatre colonnes. Le codex Sinaïlicus est établi sur
quatre colonnes; le codex Vaticanus sur trois colonnes;
de même le Pentateuque de Lyon, les fragments de
Sallusteau Vatican. Cette disposition n’est pas seule-
ment adoptée par les Grecs et par les Latins, nous la
retrouvons sur le manuscrit syriaque de 411, contenant
les Recogniliones de Clément de Rome (Brit. Mus.,
addit. 12150). La division sur trois colonnes se main-
tient encore au vre siècle: elle est désormais abandonnée
et si on retrouve, au début du 1xe siècle, cette dispo-
sition sur le célèbre Psautier d’'Utrecht, c'est que le
copiste s’est astreint à reproduire exactement le modèle
d’après lequel il travaillait. Il va de soi que l'emploi de
colonnes est pour ainsi dire une nécessité dans les cas
où il s’agit de transcrire plusieurs versions d’un même
texte, ce qui estle cas assez fréquent des psautiers.
La Bibliothèque nationale, ms. lat. 2195, conserve un
psautier qui, pour être daté de l’année 1105, n’en est
pas moins établi sur quatre colonnes, mais elles sont
remplies par le texte grec et par trois versions latines !.
Cependant il est probable que le désir d’imiter d’an-
ciens exemplaires a suggéré parfois, mais d’une manière
exceptionnelle, la disposition sur plusieurs colonnes à
une époque où cette mode était universellement dé-
laissée; c’est ce que nous voyons pour la Bible latine
de Théodulphe d'Orléans, écrite au 1x€ siècle (Brit.
Mus., addil. 24142), et d’autres manuscrits similaires
de Paris et du Puy ?.
3° Titres. — Une ligne d'écriture s'appelait στίχος,
versus, où encore γραμμή, linea, riga; les lettres qui
entraient dans la composition de cette ligne étaient
désignées sous les noms de γράμματα, grammala, ele-
menta, characteres, figuræ. Afin de rompre un peu la
monotonie, des initiales enjolivées étaient parsemées
dans le texte, elles bénéficiaient de couleurs éclatantes ;
parfois les premières lignes ou les premiers mots d'un
chapitre ou d’un livre obtenaient l'honneur d’être tra-
cés en vermillon. Mais c'était là une concession à la-
quelle les anciens manuscrits demeuraient étrangers ;
cependant les copistes s’humanisèrent peu à peu et
consentirent non seulement à signaler les chapitres,
mais ils se résignèrent à attribuer des dimensions
un peu plus larges à la première lettre de chaque page,
quel que fût par ailleurs son rôle dans le mot ou dans
la phrase dont elle faisait partie. Ce fut encore un
progrès que l’adoption d’un type de caractères distinct
pour transcrire le titre d’un ouvrage ou d’un chapitre.
Dans les plus anciens manuscrits en onciale, on fait
usage de capitale carrée ou de capitale rustique, et dans
les manuscrits en minuscule, la capitale et l'onciale
sont également usitées pour les titres. Primitivement,
le titre était relégué à la fin de l'ouvrage, d’où on ἃ
1 Palæographical Society, t. τ, pl. 156. — 51... Delisle, Les
bibles de Théodulfe, dans Bibliothèque de l'École des chartes,
1879, τ. xL, p. 5-47; F, Kenyon, Fac-similes of Biblical
ÉCRITURE
1936
conservé l'habitude de le désigner sous le nom de colo-
phon; on n’y renonça pas, mais on prit l'habitude, dans
les manuscrits moins anciens, de doubler le titre:
au début et à la fin. De très anciens manuscrits, no-
tamment le Virgile du Vatican (Vatic. lat. 3225),
faisaient usage d’un titre courant en haut des pages,
de même écriture que le corps du manuscrit, mais plus
petite.
49 Séparation des mots. — Dans l'écriture cursive, on
pratiqua, à une date ancienne, la séparation des mots,
mais pas d’une façon constante. Dans les transcriptions
d'ouvrages littéraires, nous voyons que l'embarras des
lecteurs suggéra l’emploi d’un signe de séparation
lorsque l’ambiguité d’une phrase devenait trop embar-
rassante par suite de l’enfilade régulière des lettres et
des mots. Ce n’était d’ailleurs que d’une manière
exceptionnelle qu’on y avait recours ; déjà on remarque
l’emploi de ce procédé dans quelques papyrus. À partir
du vire siècle on constate une tendance — rien de plus
encore — à séparer les mots, mais avec bien des hési-
tations, des oublis; ce n’est pas avant le x1e siècle
qu'on peut s'attendre à trouver la séparation métho-
dique entre les mots des manuscrits latins; quant aux
manuscrits grecs, ils semblent professer un profond
dédain pour toute concession de ce genre; ils font
mieux, ils admettent cette séparation, mais ils la pro-
diguent à sens et à contresens.
On est tenté de se demander si cette obstination à
empiler l'écriture, jusqu’à la rendre presque illisible
sans un déchiffrement préalable, a eu pour motif la
rareté et le prix élevé des matières employées : papyrus,
parchemin. Sans doute l’économie a pu retenir la main
de certains copistes, mais l’épigraphie nous offre maints
exemples de la même compression de l'écriture, alors
qu’une partie considérable de la pierre reste inoccupée.
Des vers sont transcrits également bout à bout lorsque
rien ne s’opposait à les distinguer les uns des autres.
Bien plus, les ostraka égyptiens, fragments informes de
poterie, qu'il suffisait de se baisser pour acquérir,
présentent la mème anomalie. Lorsque les copistes
entassent les mots, empilent les lettres, les combinent,
les assemblent, ils n’ont pas toujours pour but d’épar-
gner la dépense. La mode, le savoir-faire y sont pour
beaucoup. En Espagne, certaines pierres nous mon-
trent les lapicides rivalisant d’ingéniosité pour loger
le plus de lettres dans le moindre espace, alors que
celui-ci ne leur est nullement ménagé; ils en viennent
ainsi à de véritables monogrammes et les copistes les
imitent dans une certaine mesure, s'amusant parfois
d’une façon visible à des tours d’adresse pour loger
une lettre dans une autre, l’étayer d’une façon ingé-
nieuse et inattendue.
5° Segmentation. — Les copistes soigneux ont une
répugnance marquée pour la segmentation des mots
et le débordement dans la marge; 5.115 s'y prennent à
temps, ils rapetissent les dernières lettres d’une ligne,
les accumulent et s’épargnent de la sorte le renvoi à
la ligne suivante, mais il n’y réussissent pas toujours et
alors ils se conforment à une pratique constante. En
grec, ils coupent le mot après une voyelle de préfé-
rence, par exemple: ἔργε || za: et ils se résignent même
à couper un monosvilabe, par exemple : τῷ || v. Si le
mot présente deux syllabes ou plus, ils segmentent
entre les syllabes, par exemple: αὐ ΠΠ τῶ, ou bien
στρα || τιώτας ; si le mot est composé avec une préposi-
tion, comme 7205 || εἶπον, la place de la coupure se fait
naturellement après la préposition, mais il n’y ἃ pas de
règles fixes à établir après coup, là où il n’a jamais
existé de règles sinon pour être violées. En latin,
manuscripts in the British Museum, in-fol., London, 1900,
pl vu, xv. Le ms. 1. D, 1 du British Museum a quatre
cähiers écrits sur trois colonnes.
1937
l'observation de la coupure entre les syllabes est beau-
coup mieux établie; lorsque deux consonnes se trouvent
rapprochées, c’est entre elles deux qu’on sectionne le
mot le plus fréquemment, mais on trouve cependant
des coupures après une voyelle, par exemple : cuju ||s,
veneru || nl. La tvpographie a consacré un sigle minus-
cule, le tiret, placé à la suite de la coupure, pour indi-
quer la suspension de lecture; cette indication est
absente de tous les anciens manuscrits, on ne com-
mence à la rencontrer qu’au ΧΙ" siècle, elle devient
fréquente au siècle suivant. Parfois on en fait usage non
seulement à la fin de la ligne interrompue, mais encore
à la reprise de la ligne suivante.
69 Paragraphes. — Pour introduire un moyen de se
reconnaître dans le labyrinthe des lettres capitales ou
onciales tassées comme le blé dans un boisseau, les
anciens ont recouru à un sigle appelé παράγραφος, le
paragraphe, qui indiquait la fin d’une partie et non pas
le début d’une partie suivante. La forme de ce sigle
était variable, tantôt un trait horizontal —, tantôt
un coin =, tantôt un signe conventionnel >. Cette
distinction des paragraphes se remarque déjà dans les
papyrus les plus anciens. Le plus ancien papyrus grec
classique, les Perses de Timothée, du rve siècle avant
notre ère, nous montre le texte divisé en paragraphes
dont chacun commence une ligne. Cette méthode oné-
reuse ne semble pas avoir joui d’un grand succès ; dans
les papyrus contenant des fragments de tragiques, par
exemple pour l’Anliope d'Euripide, le sigle du para-
graphe est employé pour désigner chaque changement
d’interlocuteur. S'il arrive que le texte d’une page se
termine à la dernière ligne mais sans occuper celle-ci
entièrement, l'espace ainsi demeuré libre est occupé
par les premiers mots du paragraphe suivant, et un
trait horizontal marque ce début :
ECOMEOA OYTAPAH
TOYOAYMTITIAAIMEN
Cette façon ne satisfaisant pas, on imagine de faire
empiéter le paragraphe et de le signaler en outre par
une majuscule, et on obtient ceci :
ECOMEOA OYTAPAH
FIOYOAYMTIIIA AIMEN
Cette dernière méthode est employée dans le codex
Alexandrinus.
Nous ne rencontrons rien d’analogue dans les ma-
nuscrits latins pour la désignation des paragraphes;
cependant, dans quelques-uns des plus anciens, on
remarque parfois un espace très bref à la suite d’un
passage ou paragraphe, et il y a lieu de croire que c’est
à l'intention soil d'insérer un sigle, soit de signaler de
certaines façon la fin du paragraphe. Aucun manuscrit
latin ne montre la lettre majuscule empiétant sur la
marge, comme nous venons de le décrire. Dans le plus
ancien livre en capitales rustiques, qui est un fragment
de poème sur papyrus sur la bataille d’Actium, on ἃ
fait usage du sigle du paragraphe pour distinguer les
divisions du texte quand le nouveau paragraphe com-
mence une ligne. .
70 Ponctuation. — Les monuments épigraphiques les
plus corrects et les plus soignés nous montrent le peu
de cas que les anciens faisaient de la ponctuation au
sens où nous l’entendons aujourd'hui. En réalité, la
ponctuation n'existe pas, mais lapicides et copistes
font usage parfois d’un signe conventionnel pour
marquer la distinction des mots; quant à s’en servir
pour éclairer le sens, segmenter la proposition, ils n'y
Songent même pas. Il est peu de phrases, en aucune
langue, qui ne contiennent leur contingent de surprises,
inversions, incidentes, ete. : la ponctuation nous aide
d’un coup d’œil à saisir ces embüûches et à nuancer la
diction de manière à donner leur valeur à ces plans
ÉCRITURE
1938
successifs de l’idée. On se demande donc en quels
traquenards devaient s'engager les anciens qui s’aven-
turaient dans la lecture à haute voix d’un texte dont ils
ne possédaient pas à fond le sens. Quoi qu’il en soit de
l'ignorance ou dédain des anciens pour le secours si
utile apporté par la ponctuation, le plus ancien exemple
connu de son emploi dans un manuscrit grec se ren-
contre dans un fragment du 1ve siècle avant notre ère,
désigné sous le nom de papyrus d’Artemisie, à Vienne;
il y est fait usage du double point (:) pour terminer
parfois une sentence. Encore, dans les fragments du
Phædon de Platon, trouvés à Gurob, ce même sigle
est employé comme ponctuation conjointement avec le
sigle du paragraphe mentionné plus haut. Enfin, le
double point, conjoint à ce même sigle du paragraphe,
se retrouve dans le papyrus 49 de Paris, une lettre de
l’année 160 avant notre ère.
On attribue à Aristophane de Byzance (260 avant
J.-C.) un système de ponctuation qui aurait reçu bon
accueil dans les écoles d'Alexandrie. Le point en faisait
tous les frais, mais sa valeur dépendait de la position
qu’on lui donnait. Le στιγμὴ τελεία équivalait à notre
point. 1 ὑποστιγμὴ à notre virgule; Ις στιγμὴ μέση au point
et virgule; mais les papyrus ne nous montrent nulle
part ce système en pratique. Le point en haut est assez
couramment en usage, en particulier dans le papyrus
de Bacchylide. Dans le codex Alexandrinus, le point
en haut et le point au milieu de la hauteur des lettres
sont d’un usage assez général. Cette dernière ponctua-
tion ἃ tendu peu à peu à disparaître; vers le 1x° siècle,
on signale l'apparition de la virgule. Vers le même
temps, on emploie ordinairement un signe pour indiquer
la fin d’un paragraphe ou d’un chapitre, par exemple :
.:- . Le point d'interrogation apparaît vers le vitre
ou le 1x® siècle.
Il n’y ἃ pas lieu de considérer comme ponctuation
les points séparatifs des mots qu’on note, par exemple,
dans le poème sur la bataille d’Actium. Les Perses
de Timothée sont divisés en longs paragraphes, à la
suite desquels la partie non remplie de la ligne reste en
blanc et, au-dessous du commencement de cette ligne,
le petit tiret ou paragraphe. D’autres préfèrent réduire
cet espace blanc à une dimension constante. Dans
l'Antiope d’Euripide et dans le Phædon, un tiret indique
le changement d’interlocuteur; mais s’il ne s’agit que
d’un mot, on l’encadre entre deux doubles points. Dans
le Bacchylide, le παράγραφος se met, en guise de ponc-
tuation, à la fin de chaque strophe, antistrophe ou
épode. Plus tard on fit d’abord légèrement saillir, puis
on mit tout à fait en vedette dans Ja marge la pre-
mière lettre de la ligne qui suivait celle où le sens
s’était interrompu en la faisant un peu plus grande que
les autres; ceci se voit dans le codex Alexandrinus.
Quoi qu’en disent les grammairiens de l'adoption en
Occident du système de ponctuation d'Aristophane de
Byzance, nous n’en rencontrons pas trace dans les
anciens manuscrits. Les points séparatifs eux-mêmes
n'ont été le plus souvent qu'ajoutés par un reviseur,
c'est le cas du « Virgile du Vatican ». Il faut se tenir en
garde contre les assertions des grammairiens latins du
ive au vire siècle: Diomède, Donat, Dosithée, Cassio-
dore, Isidore de Séville, tous portés vers les généralisa-
tions et empressés à reproduire les théories des grammai-
riens grecs. Les hauteurs variables du point prennent
chez les Latins les noms de distinelio, subdistinctio et
distinctio media. Les copistes s’'embarrassent peu de
toutes ces règles et distinctions savantes, ils ne con-
naissent guère que le point en haut (fort) et le point en
bas (faible). Dans le Grégoire de Tours en onciales
(Bibl. nat., ms. lat. 17654), écrit au vrre siècle, le point
médial tient lieu de virgule; le point et virgule joue le
rôle de point final, et alors ilest suivi d’un espace
blanc et d’une lettre majuscule, ou bien encore il joue le
1939
rôle du double point (:) devant un discours. « Chez les
grammairiens et les lexicographes du moyen âge, à
partir du 1x° siècle, la terminologie et les signes de
ponctuation changèrent. D'ailleurs, il n'était plus
possible, après l’adoption de l'écriture minuscule, de
juger de la hauteur relative du point. A la distinctio,
subdistinclio et media furent substitués dans l'ordre
inverse le comma (:}, colon ( et periodus (:) appelés
aussi dislinclio media, constans et finiliva. Dans beau-
coup de manuscrits carolingiens, on n’emploie que deux
signes : le point simple placé à mi-hauteur de la ligne,
qui est la marque d'une ponctuation faible; le point
suivi d’une virgule (.) ou notre point et virgule (:)
ou encore deux points au-dessus d’une virgule (:,‘),
qui sont autant de manières d'indiquer la ponctuation
forte 1, »
Le point d'interrogation a affecté des formes di-
verses, de même les guillemets. Sur les papyrus anciens,
les citations ne sont pas indiquées; ce n’est que posté-
rieurement à l'ère chrétienne, vers le vie siècle, que
l’on trouve dans les manuscrits des guillemets, placés
dans les marges. Un autre procédé en usage dans les
manuscrits grecs et latins fut celui de l’indentation, qui
consiste à mettre le texte cité un peu en retrait.
8° Corrections. — « Un point placé au-dessous d’une
lettre indique que cette lettre ἃ été écrite par erreur et
qu'elle doit être supprimée. Ce système de suppression,
appelé exponctuation était déjà en usage au ve siècle.
Plus rarement les points sont placés au-dessus des
lettres à supprimer. Quand il s’agit d’un mot tout en-
tier écrit par erreur, pour indiquer qu'il doit être
retranché, on a recours à divers procédés : on le met
entre deux points, on l’encadre dans une série de points,
ou bien on le souligne. Deux petits traits indiquent que
l'ordre des mots doit être renversé. Ainsi |ad|eos doit
être lu eos ad?.»
Certains copistes aiment les solutions radicales, On
en trouve qui biflent d’un trait la lettre tracée par
erreur, qui transcrivent lourdement dans l’interligne
le mot corrigé. S'il s’agit d'une omission de quelque
étendue, ils s'emparent des marges supérieure ou infé-
rieure, avec un signe de renvoi dans le texte, à l’endroit
contaminé. Enfin, s’il s’agit d’une erreur importante,
on découpe un fragment de papyrus qu'on colle sur le
texte erroné, en ayant soin de disposer les fibres dans
le même sens. On en trouve un exemple dans le papyrus
du Louvre R1, qui contient les œuvres desaint Cyrille.
90 Accentualion. — Les esprits, 7/euara,sont figurés
par deux moitiés de la lettre H. l'esprit rude t , l'esprit
doux + fréquemment transformés de la façon suivante:
L et 1 qui, finalement, s’enroulent ainsi ‘ et’; ce dernicr
stade de leur évolution n’est pas antérieur au x11e siècle.
Les accents, τόνοι, sont le grave ᾿ (βαρύς), l’aigu ‘
(ὀξύς) et le circonflexe À (ὀξυδαρύς ou περισπώμενος).
qui combine les deux autres et marque élévation et
chute ἀρ la voix.
Les papyrus non littéraires n’offrent que très rare-
ment l'emploi des esprits et jamais l'emploi des accents.
Les autres papyrus, où du moins les plus anciens
d’entre eux, n’offrent ni esprits ni accents. Dans les
manuscrits de poètes, comme le fragment d’Aleman
conservé au Louvre ὅ et le papyrus de Bacchylide, on
rencontre les accents principalement sur les mots un
peu longs, ce qui porte à croire que la lecture des poètes
lyriques obtenait quelques secours qu'on refusait aux
prosateurs. Sur le papyrus de l’/liade de Bankes, sur
celui de Harris, conservés au British Museum, les accents
ontété ajoutés par une main postérieure ; ces deux manu-
3M. Prou, Manuel de paléographie latine οἱ française,
35 édit., 1910, p. 280; H. Omont, De la ponctuation, dans
École nationale des chartes. Positions des thèses soutenues
par les élèves de la promotion de 1881, p. 51. — * M. Prou,
ÉCRITURE
1940
scrits et celui de Bacchylide nous présentent à l'occa-
sion des mots oxytons portant l’accent grave sur la
pénultième. Le plus ancien manuscrit d'Hypéride n’a
aucune sorte d’accent. Ce n’est guère qu’au 11° siècle de
notre ère que l’accentuation fut généralement pra-
tiquée, cependant l'apparition des manuscrits de par-
chemin compromit l'innovation en voie de triompher.
Les plus anciens de ces manuscrits notent quelquefois les
esprits 4, jamais les accents; les manuscrits latins non
plus ne portent pas l’accentuation; il faudra attendre
le vire siècle pour y venir. On signale, mais très rare-
ment, des exemples d’accent sur des monosyllabes,
comme ὁ exclamatif, ou des prépositions. D'autre part,
dans le fragment de poème sur la bataille d’Actium,
un accent sert à marquer les voyelles longues.
Parmi les autres signes attribués également à Aristo-
phane de Byzance, il faut mentionner l’apostrophe,
ἀπόστροφος, qui sert à marquer l’élision; sa forme varie
un peu et on la rencontre dans les anciens manuscrits
en avant et en arrière des noms étrangers, ou bien des
noms n'ayant pas une terminaison grecque, par
exemple, τερουσαλημ᾽ dans le codex Sinaïlicus; on la
rencontre encore à la suite des mots terminés par une
consonne rude, comme %, y, £, Ψ et même g. Si une
consonne est redoublée dans le corps d’un mot, on voit
parfois sur la première des deux ou entre les deux le
signe de l’apostrophe. Exemples : dans un papyrus
de l’année 542 de notre ère ὃ et dans un manuscrit du
virie-1xe siècle où l’apostrophe est redoublée. On en fait
également usage pour distinguer deux voyelles, comme
ceci : τματια αὐτῶν, et nous le voyons entre deux con-
sonnes différentes : αριθμος dans le Dioscoride de
Vienne.
La διαστολὴ ou ὑποδιαστολὴ est une simple virgule
destinée à empêcher l’ambiguïté créée par le rapproche-
ment de deux mots, par exemple lorsqu'on veut indi-
quer qu'il faut lire ἐστι, vous et non pas ἔστιν, ους.
La diérèse, simple point ou tréma, n’est pas rare sur
les ? et les à initiaux des papyrus.
L'hyphen, ὑφέν, est un petit trait courbe placé au-
dessous des mots composés. Dans l’Iliade de Harris,
l’hyphen a la forme d’un trait horizontal.
Parfois il s’agit de faire remarquer tel mot d'une
seule lettre: on le frappe d’un bref accent aigu; ainsi
dans le codex Alexandrinus, pour ἢ dans ses divers sens
comme mot; ce n’est que par ignorance ou par distrac-
tion que les scribes de ce manuscrit ont ajouté ce sigle
à la lettre n quand elle entre dans la composition d’un
mot. Dans le papyrus de l’année 595, c'est la lettre ὃ
qui jouit de ce traitement de faveur 7.
Quand une ligne reste inachevée, on la remplit soit
par des points, soit par des artifices analogues.
Les manuscrits latins offrent un choix de signes
capable de rivaliser avec ceux des manuscrits grecs.
100 Palimpsestes.— L'usage du papyrus et du parche-
min était si abondant que la disette s’en fit sentir. La
difficulté de préparer et d'importer le papyrus le fit
réserver de bonne heure, en Occident, aux actes de
chancellerie; en Gaule, la chancellerie des rois méro-
vingiens fut contrainte d’y renoncer entre 659 et 677,
cette substance était devenue une curiosité et, au
ixe siècle, le verso de quelques papyrus mérovingiens
servait à la transcription d'actes récents. A certaines
époques, le parchemin ne fut pas moins rare que le
papyrus, notamment entre le vie et le 1x° siècle. Dans
cette pénurie, le papyrusne rendait plusservice. Tout au
plus, pouvait-on rogner une marge, utiliser un verso;
on y renonça et on le délaissa; le parchemin en subit le
op. cil., p. 281-282. — ? Probablement du το" siècle avant
notre ère, — 4 Et encore ce n'est guère que l'esprit rude,
— 5 Palwographical Society, t. τι, pl. 123. — * Jbid., t, 11,
pl. 126. — ? Ibid., t. 11, pl. 124.
1941
contre-coup. Comme les fibres de la peau se laissent
généralement pénétrer par l'encre, il ne suffisait pas
d’un lavage pour effacer les textes anciens qu’on vou-
lait remplacer par des compositions plus récentes, on
recourut donc au grattage et, cela fait, on écrivit dans
l'interligne. Ce n’était ni flatteur ni louable, mais qui
sait si ce procédé ne nous a pas valu la conservation des
livres qui trouvèrent grâce à raison de leur nouveau
texte ? Ces grattages exigeaientune certaine légèreté de
main, afin de ne pas trouer la peau, et grâce à cette
circonstance, il est devenu possible, à l’aide de réactifs
chimiques, de faire revivre le texte aboli en apparence.
Les manuscrits ainsi rendus à l’existence portent par-
fois la trace de deux et même de trois écritures et sont
désignés sous le nom de palimpsestes, vocable employé
par Catulle, par Cicéron, par Platon, qui compare De-
nys ἃ un GéAloy παλίμψεστον. Ce mot vient de πάλιν Law
et a pu être appliqué primitivement à quelque matière
assez résistante pour être grattée, par exemple, les
tablettes de boïs, de cire. Certains manuscrits ont reçu
successivement jusqu’à trois écritures, par exemple, un
manuscrit de Messine , où sont superposées des écri-
tures du vit, du ΧΡ et du xrre siècle; ou encore le
manuscrit du Bristish Museum, addil. 17212, conte-
nant jadis les Annales de Licinianus, copiées en onciales
au ve siècle, effacées au vie pour faire place à un traité
de grammaire écrit en cursive, recouvert à son tour, au
IX ou au x£ siècle, d’un texte syriaque des homélies de
saint Jean Chrysostome ?, Le manuscrit latin 5757 de
la bibliothèque Vaticane oftre en quelque façon ce
qu'on pourrait nommer le palimpseste type. Au αν" siè-
cle, il reçut le treité De republica de Cicéron, transcrit
sur deux colonnes ; au vire siècle, le traité cicéronien fit
place au commentaire de saint Augustin sur les
Psaumes, écrit à longues lignes ὃ. La bibliothèque capi-
tulaire de Vienne conserve un palimpseste fameux,
c'est le manuscrit de Gaius du ve siècle et le plus ancien
texte des fastes consulaires, écrits entre 486 et 494 4.
11° Stichométrie. — Les anciens mesuraient les ou-
vrages littéraires de la même façon dont les collégiens
mesurent les pensums, par le nombre de lignes. Pour les
poésies, le vers était la mesure courante; pour la prose,
comme il fallait tenir compte des plumes de copistes,
on avait dû établir un barème et les Grecs avaient
adopté la ligne homérique de seize syllabes : c'était ce
qu'on appelait 1᾿ ἔπος et plus tard le στίχος. Les plus
anciens exemples de cette estimation se rencontrent
dans un papyrus d’Euripide, antérieur à l’an 161 de
notre ère : on lit à la fin CTIXOI MA; dans les papyrus
d’Herculanum, sur lesquels on lit : ΦΙΛΟΔΗΜΟΥ ΠΕΡῚ
PHTOPIKHC XXXXHH ( — 4 200 lignes), ou encore
€TIIKOYPOYTIEPI bYCEQCIE.APIO XXXXHH (—3200
lignes). Outre le nombre de lignes, on fait parfois men-
tion du nombre de colonnes, σελίδες. Cette évaluation
si peu littéraire était un procédé commercial rapide et
sûr pour permettre d'établir le prix dû au copiste et
celui fixé à l'acheteur. Il y avait, pour ainsi parler, des
éditions Lypes, d’après lesquelles on évaluait le nombre
de στίχοι requis pour la transcription d’un ouvrage;
libre ensuite était le copiste d'étendre la matière et
d'allonger le nombre des lignes, c'était un prix fait
dont on ne s’écartait plus et il est possible aue l'indi-
cation du nombre de lignes enregistré à la fin de
l'ouvrage visait l'exemplaire type, car c'était d’après
celui-là que le prix de vente était calculé. Il arriva donc
que, pour une fois, copistes et libraires tombèrent
d'accord de supprimer cette indication qui équivalait à
1 Ch. Diehl, Notice sur deux manuscrits à miniatures de la
. bibliothèque de l'université de Messine, dans Mélanges
d'archéol. et d'histoire, 1888, τὶ vint, p. #12. — 3 Catalogue
ΟἹ ancient manuscripts in the British Museum, part. 2, latin,
pl. x, fac-similé. —3 Silvestre, Paléographie universelle, pl. 97;
Zangemeister et Wattenbach, Exempla, pl. xvn; Palæwogr.
ÉCRITURE
1942
un tarif, mais ils avaient compté sans Callimaque
d'Alexandrie, qui dressa un catalogue de livres sur
lequel chaque titre était suivi du nombre de stiques.
L'édit du maximum de Dicolétien, promulgué en l’an
301, fixe le prix dû aux copistes sur le pied de 25 deniers
pour cent lignes d'écriture très soignée et de 20 deniers
pour le même nombre de lignes de moindre mérite,
Resterait à savoir ce qu’on entendait par première et
par seconde qualité en matière d'écriture.
L’estimation stichométrique était en usage égale-
ment parmi les Latins, mais on n’en rencontre que de
rares témoignages. L'unité de mesure était la ligne
virgilienne de seize syllabes, c'est du moins ce que
nous pouvons conclure d’une note écrite vers l’année
359, dans un manuscrit de la bibliothèque Phillips à
Cheltenham, et calculant le nombre de versus contenu
dans les livres de la Bible et dans les ouvrages de
saint Cyprien: Quoniam indiculum versuum in urbe
Roma non ad liquidum, sed et alibi avariciæ causa non
habent integrum, per singulos libros computalis sylla-
bis numero XVI, versum Vergilianum omnibus libris
adscribsi δ. Outre le manuscrit de Cheltenham, les plus
anciens témoins de stichométrie biblique sont : une
liste relative aux épîtres de saint Paul dans le codez
Sinaïlicus, une dans le codexz Claromontanus à Paris,
une dans un manuscrit de Freising du vue siècle,
aujourd'hui à Munich, enfin la liste de Nicéphore au
ixe siècle.
Outre cette stichométrie portant sur l’ensemble
d’une œuvre littéraire, il y avait une stichométrie li-
mitée à un fragment d’étendue variable. On n’en con-
naît que de rares exemples, mais décisifs et qui nous
montrent que cette numérotation avait pour but de
faciliter l'identification des passages cités dans un
texte. Dans l’Iliade de Bankes, les vers sont cotés en
marge par groupe de cent à la fois, et ce système se
retrouve pour d’autres transcriptions d’Homère; dans
le Pentateuque du ν 9 siècle conservé à la bibliothèque
Ambrosienne, le Deutéronome est coté à chaque cen-
tième ligne. Euthalius, diacre d'Alexandrie au v® siè-
cle, nous apprend qu'il ἃ coté les stiques des épitres
de saint Paul par chaque cinquantième ligne.
120 Colométrie. — On employait indifféremment les
termes de stichymétrie et de colométrie pour désigner
des divisions dont la mesure était réglée par le sens.
C'était principalement les livres destinés à servir à la
lecture publique qui recevaient cette annotation :
Écriture sainte, homiliaires, passionnaires. Les livres
des Psaumes, des Proverbes et les livres poétiques
durent à cette circonstance la désignation qui les
engloba sous le nom de βίθλοι στιχήρεις, OÙ στιχηραῖ,
et c’est d’après ce système que saint Jérème écrivit sa
version per cola et commata. Voici comment il s'en
explique: Nemo cum Prophetas versibus viderit esse
descriplos metro eos æslimet apud Hebræos ligari, et
aliquid simile habere de Psalmis vel operibus Salomonis ;
sed quod in Demosthene et Tullio solet fieri, ut per cola
scribuntur et commata, qui ulique prosa et non versibus
conscripserunt, nos quoque, ulililati legentium provi-
dentes, interprelationem novam novo scribendi genere
distinximus ?.
D'après Suidas, le colon de même que le στίχος forme
un tout. Jean de Sicile réserve le mot colon pour les
coupures de huit à dix-sept syllabes, et le mot comma
pour les coupures de moins de huit syllabes. On attri-
bue au diacre Euthalius une édition des Actes des
apôtres suivant le système colométrique, mais cela est
Society, pl. 160; Chatelain, Paléogr. des classiques latins,
pl. xxx1x, n. 2; Fr, Steffens, Paléogr. latine, pl. 13.— * Zan-
gemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 29-30, —* Un papyrus
inédit de la bibliothèque de M. Ambr. Firmin-Didot, in-S°,
Paris, 1879. — 9 Mommsen, Zur lateinischen Stichometrie,
dans Hermès, t. XXI, p. 142 —* Præfalio in Isaiam.
1943
peu sûr. Parmi les manuscrits bibliques qui ont adopté
ce système, il faut mentionner le codex Bezæ, le codex
Claromontanus, le codex Amiatinus, etc. 1.
13° Tachygraphie. — Sans préjudice de l'étude qui
sera consacrée aux notes tironiennes dans le Diction-
naire, nous devons dire ici quelques mots de la tachy-
graphie, représentée chez les Grecs comme chez les
Latins, dès le 1°" siècle de notre ère, par des tachy-
graphes ou sténographes (σημειογράφοι, ταγυγράφον).
Était-ce vraiment une invention romaine appliquée
par les Grecs? Peut-être; à condition toutefois de tenir
compte de la découverte à Athènes, en 1884, d’une
inscription antérieure à notre ère de quatre siècles.
Cette inscription décrit un système d'écriture dans
lequel les voyelles et les consonnes sont exprimées par
des traits disposés diversement ? Quelques papyrus
du n°et du re siècle et un livre comprenant plusieurs
feuillets enduits de cire (British Museum, addit. 33270)
du ne siècle appartiennent à ce groupe de tachy-
graphie grecque, qui n’a pu être déchiffrée jusqu’à ce
jour. Un deuxième groupe ne se compose que de rares
fragments de papyrus et de tablettes du 1ve au vrrre siè-
cle de notre ère, principalement dans la collection de
l’archiduc Rénier, à Vienne‘. Enfin un troisième
groupe, dont tous les monuments sont postérieurs au
vire siècle et dont nous n'avons plus à nous occuper.
La plus ancienne mention de tachygraphie se lit sur
un papyrus égyptien de l’an 155 après Jésus-Christ;
c'est une convention avec un professeur, dans laquelle
le recueil de signes que doit apprendre l'élève est dé-
signé par le mot χομεντάριον ; ce terme paraît un indice
assez sûr que l'invention n’était pas grecque; en effet,
on donnait le nom de commentarii aux lexiques de notes
tironiennes. Nous savons que la tachygraphie a été très
en usage du 11° au 1ve siècle, qu’elle se répandit en
Orient, puis en Sicile et en Illyrie, où a été trouvée une
inscription en caractères tachygraphiques dont la signi-
fication n’a pas encore été découverte 4. Beaucoup de
papyrus, répartis entre les diverses collections d'Europe,
sont ou entièrement ou partiellement écrits en tachy-
graphie; un petit nombre seulement a pu être déchifiré,
car nous n'avons qu'une connaissance incomplète de
leur système d’écriture 5.
Au dire de Suétone, il faudrait rapporter à Ennius
l'invention des nofæ : Vulgares ποίας Ennius primus
mille el centum invenit; c’est beaucoup demander. On
se rabat généralement sur Tullius Tiron, affranchi de
Cicéron, et les nofæ en ont conservé le sobriquet de
lironianæ ; mais ce Tullius Tiron ne s’était occupé que
des prépositions. Sénèque est en réputation d’avoir
colligé cinq mille notæ, en usage au temps où il vivait,
et l’empereur Titus aurait, dit-on, été habile tachy-
graphe. Quoi qu’il en soit, il existe entre les ta-
chygraphies grecque et latine des similitudes qui doi-
vent être autre chose que des coïncidences, car les
notes tironiennes se composent non pas de signes arbi-
traires, mais de lettres ramenées à leur plus simple élé-
ment. Comme les alphabets grec et latin ont des let-
tres communes, la réduction de celles-ci à leur résidu
essentiel s’explique sans grande difficulté. Une note
pouvait être employée seule pour figurer soit un mot
indéclinable, comme une préposition, soit un sub-
? Ch. Graux, Nouvelles recherches sur la stichométrie, dans
Revue de philologie, 1878, t. τι, p. 97-143; Mommsen, Zur
lateinische Stichometrie, dans Hermès, 1886, t. xx1, p. 142-
156. ? Gomperz, Ueber ein bisher unbekanntes griech.
Schriftsystem aus der Mitte des vierten vorchristlichen Jahr-
hunderts, 1884, Wien; Neue Bemerkungen, Wien, 1895;
P. Mitzschke, Ein griech. Kurzschrift aus dem vierten
Jahrhundert, dans Archiv für Stenographie, n. 434. ---- C.
Wessely, Ein System altgriech. Tachygraphie, Wien, 1896.
— * C. Wessely, Ein epigraphischer Denkmal altgriech.
Zachygraphie, dans Archiv für Stenographie, 1901 ; Gitlbauer,
ÉCRITURE
1944
stantif ou un adjectif très usuels, ou un verbe à la
troisième personne du singulier de l'indicatif présent;
elle faisait alors fonction de sigle. Mais ordinaire-
ment, pour représenter un mot, on se servait de
deux signes, dont l’un exprimait le radical, l’autre
la terminaison; ce dernier était un peu plus petit que
l’autre. À mesure que les temps marchaient, les
lexiques des notes, les commentarii, s’augmentaient
d’apports successifs dus aux Romains, aux chrétiens,
enfin aux barbares; mais leur paléographie ne com-
mence pas avant les vie-vire siècles de notre ère, parce
qu'avant cette date nous ne connaissons pas de do-
cuments latins renfermant de notes tironiennes. On a
écrit en notes lironiennes pendant plus de douze siè-
cles, mais, à partir du vie-vire siècle, on en fait usage
moins pour écrire vite que pour économiser le parche-
min. La réforme de l'écriture imposée par Charlemagne
n’épargne pas les notes tironiennes (voir ce mot).
14° Cryptographie. — Les anciens ont recouru à ce
système de correspondre sans pouvoir être entendu par
les tiers. Suétone rapporte que César avait recours à
un alphabet ordinaire où chaque lettre était avancée de
quatre rangs, ainsi il remplaçait a par d, b par e. Au-
guste écrivait b pour a, ὁ pour ὃ. Dans les manuscrits
du moyen âge, on ne rencontre guère qu'un système
qui consiste à supprimer les voyelles et à les remplacer
soit par des points, soit par la consonne suivante : i=
un point; a—deux points; e=trois points; o—quatre
points; u—cinq points. Dans le second système, les
consonnes ὃ, f, k, p, x remplacent les voyelles &, e, à, o,u,
tout en conservant leur valeur propre. Les copistes se
divertissent à ces jeux; ils signent : Thfp{klbctxs, ce qui
veut dire Theofilactus, ou bien brchkdkbepnp Bnscxlfp,
ce qui veut dire : archidiacono Ansculfo ὃ.
15° Abréviations. — On a longtemps, sur la foi d’un
passage mal interprété de Diogène Laërcee, fait honneur
à Xénophon de l'invention d’un système de sténo-
graphie, ὑποσημειωσάμενος, il y faut renoncer’. Les
anciens Grecs n’ont fait usage que d’un nombre res-
treint de signes d’abréviation, mais de très bonne
heure l’idée leur est venue de simplifier certains mots
par un signe plus facile, plus rapide à tracer. Tels mots
furent représentés par . leur première lettre, par
exemple [I pour πέντε, Δ pour δέχα. La préoccupation
d’épargner le papyrus ou le parchemin n'existait pas
pour les scribes, mais les monétaires, ne disposant que
d’un champ limité, étaient, eux, obligés de s’ingénier à
abréger en deux ou trois lettres les noms des cités
grecques. Les lapicides se trouvaient parfois également
acculés à la même nécessité et l'écriture courante
admettait volontiers les abréviations ὅν Les quelques
papyrus liturgiques anciens et ceux dont le contenu
intéresse l'antiquité ecclésiastique offrent à peine
quelques exemples d’abréviations ; ce n’est que dans les
manuscrits en lettres onciales que nous avons l'occa-
sion de rencontrer l’abrévialion «par contraction ».
C’est ici un système spécifiquement chrétien; il
consiste à supprimer la portion moyenne du mot et à
n’écrire que la première et la dernière lettre, ou bien
une ou deux lettres du début, et deux, trois ou quatre
de la fin du mot. Ceci différait essentiellement du mode
d’abréviation « par suspension» que nous avons déjà
Die tachygraphische Grabinschrift von Salona, dans Studien
zur griech. Tachygraphie, in-8°, Berlin, 1903, p. 8. —
5 C, Wessely, Studien zur Palæwograpliie und Papyruskunde,
fase. 3,4; W. Schubart, Die tachygr. Papyri in der Urkunden-
sammlung ἃ. Kônigl. Mus. zu Berlin, dans Archiv für
Stenographie, 1902. — * M. Prou, op. cil., p. 164. — τ Gitl-
bauer, Die drei Systeme der griechisch. Tachygraphie, dans
Denkschriften der Wiener Akad., phil.-hist. KL, 1894, —
85 A, Jacob, Scriptura, dans Saglio et Pottier, Diction-
naire des antiquités grecques el romaines, ἴ. 1V, p. 1133-
1134,
1945
expliqué 1 et où le mot était représenté par la première
ou les premières lettres, comme dans cos—co(n}sul;
præf — præfeclus; D. M. 5. — Dis Manibus Sacrum.
L'épigraphie connaissait ici les abréviations « par
contraction » lorsque le mot était représenté par les
initiales de chaque syllabe; nous n’y reviendrons pas.
Voici un exemple épigraphique d’abréviation par
suspension : MITI (05) et par suspension et contraction :
AIAK(O)N(o<), sur une épitaphe chrétienne du 1rr° siè-
cle, trouvée à Soleïman-Keuï, dans le Pont ?:
ENOAK
ATAKI
ΠΕ ΘΥΔ
ΙΑΚΝ
Male
O1
K 1 O C
D Ἰῦνθα χατάχιτε ὁ διάχ(ο)ν(ος) ΜΊτι(ος) Oùf[p6]iz:06.
Les abréviations par contraction diflèrent absolu-
ment suivant qu’elles s’appliquent à des mots vulgaires
ou bien aux noms qui désignent le Seigneur Dieu, les
nomina sacra. Pour ces dernières, il n’est plus question
des initiales syllabiques, mais simplement de la pre-
mière et de la dernière lettre du mot, avec parfois une
Jettre intermédiaire ; ce mince phénomène n’offre guère
d'intérêt que parce qu’il s’est étendu plus tard à
d’autres mots par une lente assimilation. La raison
possible de cette anomalie se trouve peut-être dans
l'explication suivante 4, simple conjecture, hypothèse
dont le principal mérite est de n'être qu’une hypo-
thèse. réformable ὅ.
« Dès qu’on se mit à traduire les Livres saints de
l'hébreu en grec, la question dut se poser de savoir
comment on traduirait et on rendrait le tétragramme
qui exprimait le nom de Jéhova. Certains scribes se
contentèrent de lui conserver l'apparence hébraïque;
d’autres remplacèrent le tétragramme par le mot Kôp:o<
qui correspondait à Adonaï ; ce fut le parti que prirent
les Septante. Mais au lieu d'écrire Küp:05 en toutes
lettres, on n'en conserva que la première et la dernière,
au nominatif ΚΟ, et aux autres cas : KE, KY, ΚΩ, ΚΝ,
et non pas tant pour abréger que dans le désir de voiler
en quelque sorte le nom divin (pure conjecture de ten-
dance) comme faisaient les Hébreux (les copisles du
115 siècle ne se souciaient guère des Hébreux); c’est ce
qu'avait bien compris le savant carolingien Chrétien
de Stavelot, qui, au milieu du 1xe siècle,-à propos de
Vabréviation IC (—’Ins05:), écrivait : nomina Dei
comprehensive debent scribi quia nomen Dei non potest
dilleris explicari. On ἃ également remplacé le tétra-
gramme par le mot ()εύς écrit OC. Mais le grec ancien
né connaissait pas de pareilles abréviations; on n’usait
dans les manuscrits grecs que des abréviations par
suspension. À côté des deux abréviations ΘΟ et ΚΟ,
on en trouve d’autres analogues, telles que INA —
πνεῦμα; ΠᾺΡ οἱ ΠΗΡ Ξεπατήρ; OYNOC — οὐρανός;
ΑΝΘΡΠΟ-:ἄνθρωπος; AA οἱ ΔΑΔ-ε-Δαυείδ; ICHA=—
᾿Ισραήλ; ΙΛΗΝ -- ἹἹερουσαλήμ.:10 --᾿ Ἰησοῦς; ΧΟ -εχριστός;
γοπευίός: ΠΡ -εσωτήρ; CTC = σταυρύς; ΜΗΡ -- μήτηρ.
Ce sont donc des Grecs hébraïsants qui ont introduit
l'usage des abréviations par contraction, tout d’abord
réservées aux noms de la Divinité, » Entre les Septante,
dont nous ne possédons pas la transcription originale,
2 Voir Diclionn., t. 1, col. 177-180, au mot ABRÉVIATIONS.
—? Fr, Cumont, Inscriptions du Pont, n. 46; F. Boll, Vorle-
sungen und Abhandlungen, München, 1911, t. 11, pref., p. αν.
— À C'est le nom générique que leur a appliqué M. Ed. M.
Thompson. — ὁ Cette explication fut risquée par L. Traube,
Nomina sacra. Versuch einer Geschichte der christlichen
ÉCRITURE 1946
et les plus anciens manuscrits bibliques, un laps de
plusieurs siècles s’est écoulé. Qui nous prouvera que
la contraction soit de l'invention des Septante, soucieux
de voiler le nom divin? on ne nous en donne pas l'ombre
d’un indice. Et si le fait de cette contraction a pu être
imaginé par des copistes intermédiaires entre eux et les
originaux parvenus jusqu'à nous — tel le papyrus de
l'Épître aux Hébreux du rv° siècle — que devient
le mobile de voiler le nom divin, dont ces copistes
n’avaient peut-être pas la première idée ? En outre, si
on contracte Képio: en mémoire du traitement ana-
logue infligé à Adonaï, pour quelle raison soumettre à
la même opération ἄνθρωπος et σταυρός, pour ne rien
dire du reste? Enfin ce ne sont ni les Septante, ni les
Grecs hébraïsants, qui gravaient les coins monétaires
du roi Baelmelek, de Citium, vers 479-449 avant Jésus-
Christ, et ne gardaient de son nom que la première et la
dernière lettre.
Si on remarque que la grande particularité de ces
nomina sacra consiste dans la notation de la lettre
finale, c'est-à-dire de la flexion du mot abrégé, on
observera aussi que l’abréviation est à plusieurs degrés,
tantôt réduite à l’initiale et à la flexion qui est l’aspect
rudimentaire, tantôt pourvue d’une ou plusieurs arti-
culations, comme dans OYpzNOC et dans ANOP «TTC:
Mais afin qu’on n’aille pas croire que ce sont les di-
mensions du mot qui ont entraîné les copistes à en
tracer la charpente, on doit reconnaître que les dimen-
sions de ’Insoùs sont les mêmes quand on écrit IC ou
bien [Η6 et celles de Χριστός ne varient pas alors
qu'on écrit ΧΟ ou XPC. I1 y ἃ donc simplement la
préoccupation de soulager la main, de gagner du
temps dans l’adoption de ces sigles contractés. Quand
nous arrivons aux copistes latins, c’est vraiment leur
faire la part trop belle de leur supposer le souci de voiler
le nom divin, à la manière juive. Ce nom, ils le crient et
le proclament, le tracent et le font reluire partout;
quant aux juifs, s’ils songent à eux, ce n’est pas pour les
imiter et les copier. Les copistes latins auxquels l’occa-
sion a permis de feuilleter un manuscrit grec de l'Écri-
ture y ont vuces abréviations par initiales et par
finales, l’artifice leur semble ingénieux, ils s’en em-
parent, mais eux aussi se soucient d’articuler les mots;
pour DS — Deus tout va bien, mais DMS — Dominus
réclame déjà un étai. De même pour SPS — Spirilus.
D'ailleurs les Latins suivent de très près leurs collègues
grecs; les premiers mots qu'ils abrègent sont DS —
Deus, SPS — Spiritus, IHS — lesus, XPS — Christus;
au v° siècle, ils imaginent DMS = Dominus. Il est clair
qu'ils n’avancent que timidement dans cette voie.
« L'origine des formes hybrides |HS et XPS ne laisse pas
d’être assez obscure.Cépendant on ne peut guère douter
que l’H de HS ne soit une lettre grecque, car outre
que, dans XPS, à deux lettres grecques incontes-
tables on a juxtaposé une lettre latine indiquant la
flexion, il serait bien étrange que les Latins eussent
créé ces formes [HS et XPS plutôt que 15 et xs, s'ils
n'avaient trouvé dans les textes grecs les formes ΗΟ
et XPC, d'autant plus que la forme la plus ancienne et
normale du nom de Jésus en latin paraît avoir été
Hiesus, L’abréviation SPS—Spirilus entraîna la for-
mation de SCS—sanclus; comme aussi l’abréviation
NR, NBI, NRO, noster, nostri, nostro, fut déterminée
par l'abréviation DNS, auquel nosfer était souvent
accolé. Les abréviations par contraction des nomina
Krüzung, dans Quellen und Untersuchungen zur lalteinischen
Philologie des Mittelalters, München, 1907, t. ττ. — ὁ Comme,
personnellement, j'y vois une brillante fantaisie, pour ne
pas dire une mystification, je veux abandonner le soin de
la résumer et de l’exposer à M. Prou, 0p. cit., p. 115-116,que
| je vais citer textuellement.
1947
sacra étaient au ve siècle d’un usage si courant que
par analogie on appliqua ce système à d’autres mots
jusque-là abrégés par suspension. Au vie s‘ècle appa-
rurent les abréviations des titres de fonctions ecclésias-
tiques, eps. diacs, pbr, et une série de formations ana-
logiques. »
160 Chifjres. — Voir Diclionn., t. ur, col. 1332-1333.
Nous n'avons pas à nous occuper des chifires arabes,
qui ne furent connus en Occident que vers le Χο siècle;
quant aux chiffres romains, la principale difficulté que
présente leur lecture est la substitution de la minuscule
à l'écriture majuscule pour les exprimer. Toutefois, le
danger de confusion était si clair qu'on imagina d'y
porter remède en ponctuant les chiffres exprimés d’un
point de part et d'autre. Dans les manuscrits, jusqu'à
la fin de l’époque mérovingienne, le nombre 6 fut
figuré par un episema qui abandonne le profil rigide
pour s’arrondir sous l'influence de l’onciale et prendre
l'apparence de la lettre G. Dans les manuscrits wisi-
gothiques, le chiffre vingt est exprimé par un X dont
une des branches est doublée; on trouve pour le chifire
quarante un X dont la branche droite est terminée
au sommet par un petit crochet. Pour le chiffre mille,
les copistes ont recours à diverses combinaisons.
Tantôt c’est le chiffre 8 couché horizontalement :œ,
ou bien Ja lettre | surmontée d’un trait : |, enfin c’est
encore un M, très généralement employé.
IV. PALÉOGRAPHIE GRECQUE.— Le premier chapitre
de l’histoire de l'écriture grecque aura été le dernier
révélé aux érudits. Montfaucon avait quelque idée
qu'on avait écrit jadis sur le papyrus; d’infimes débris
étaient tombés entre ses mains, mais rien ne lui avait
laissé supposer que cette littérature prendrait dans
la suite un accroissement quelconque. Au début du
xixe siècle, on n’était pas plus avancé, il fallut l’extra-
ordinaire succès des fouilles pratiquées en Égypte pour
nous mettre en possession de documents d’ordre litté-
raire et d’ordre privé en nombre considérable. Cette
deuxième catégorie était encore plus inattendue que
l’autre, puisqu'à la rigueur on pouvait escompter
l’heureuse trouvaille de quelques fragments classiques
épargnés à raison de leur importance, mais il semblait
invraisemblable que les plus humbles témoins de la vie
quotidienne se fussent conservés avec une abondance
inespérée. C’est cependant ce qui est arrivé. Indépen-
damment des indices et des faits avérés qui concernent
la vie privée et l’histoire littéraire, nous possédons dé-
sormais un ensemble unique de documents sur l’écri-
ture grecque. L'écriture latine en effet n'y est pas
représentée, sauf par quelques rares documents.
1° Papyrus. — La première découverte de papyrus
en Égypte remonte à l’année 1778: cinquante rouleaux
furent trouvés près de Memphis, au dire d’un indigène,
mais plus probablement dans le Fayoum; tous, sauf
un seul, furent détruits; le dernier fut acquis par le
cardinal Borgia et publié par Schow, en 1788, sous le
ütre : Charta papyracea Musei Borgiani Velitrii. A la
même époque, on découvrait les papyrus d’Herculanum
que les bénédictins du Mont-Cassin entreprenaient de
dérouler et d’encoller sur des vessies de poissons !. Vers
1820, survint la découverte d'une collection sur l’em-
placement du Sérapeum de Memphis, elle fut partagée
et répartie entre les bibliothèques publiques de Paris,
de Londres, du Vatican, de Leyde et de Dresde. Succes-
sivement les découvertes se produisirent et l'attention
se porta de préférence sur les fragments de la littéra-
ture classique. Ce n’est que peu à peu qu'ons’appliqua
à lire et à publier les textes d’une réputation beaucoup
moindre et ceux qui semblaient ne mériter pas même
1 Souvenirs d’un ofjicier CPR OI par M. de Rfomain],
in-8°, Paris, 1824, 3 1, D ὩΣ — 2 New Palæographical
Sociely, pl. 104; E. Thompson, An introduction to greek
ÉCRITURE
1948
un moment d'attention. Au point de vue spécial de
l'écriture, le déchiffrement de ces textes donna un pre-
mier résultat, en démontrant l'existence simultanée de
deux types d'écriture, si haut qu'on fût en mesure de
remonter. Ces deux types étaient la majuscule, réservée
ordinairement—mais pas toujours —aux transcriptions
d'ouvrages littéraires ; la minuscule, employée pour les
usages de la vie quotidienne. Autre résultat, on consta-
tait que le monde des illettrés se restreignait dans une
proportion considérable, puisque, tout en laissant les
besognes de longue haleine aux copistes professionnels,
une foule de gens étaient en mesure de ne recourir à
personne pour noter tout ce dont ils souhaitaient
garder le souvenir. La majuscule anguleuse de l’époque
classique tendit à atténuer ses formes rigides, l'E, l’Z
prirent la forme dite lunaire : €, C, et ΤῺ devint un
simple agrandissement du type minuscule G; mais
certaines lettres tinrent bon contre les tiraillements et
déformations, le A demeura inébranlable, le M égale-
ment, en sorte que l’onciale n’exerça jamais sur l’alpha-
bet grec l'influence qu’il faut lui reconnaître sur
l'alphabet latin. L'écriture des papyrus et des manu-
scrits grecs anciens est plutôt une majuscule atténuée
que l’onciale proprement dite. La minuscule procède
franchement de l'alphabet maiuscule et ce n’est que
lentement, timidement, que les lettres ont pris leur
Lype distinct.
1. Onciale. — Les principaux documents que nous
ayons à étudier parmi les papyrus appartiennent à une
date tardive et sont transcrits en minuscule. Quelques-
uns ont déjà été étudiés dans le Dictionnaire et, parmi
les papyrus bibliques, il faut mentionner les Logia du
Seigneur, les fragments de l’évangile de saint Matthieu,
l’évangile apocryphe de Pierre; parmi les écrits patris-
tiques, nous possédons le livre XVIII des Kesroi de
Julius Africanus, trouvé à Oxyrhynque en 1897 ὅ.
L'ouvrage appartient au premier quart du xx siècle
et la transcription est environ du milieu de ce siècle;
nous possédons également un fragment du Pasteur
d'Hermas, conservé à Berlin ὃ.
Les plus anciennes écritures onciales sur papyrus
offrent une ressemblance plus ou moins frappante avec
les types épigraphiques; on n’y remarque en général
ni pleins ni déliés; tous les traits sont sensiblement
d’égale force. Mais cette écriture demande du temps
et dessoinset les calligraphes s’en fatiguent à la longue.
Au début de notre ère, ils ont abouti à un type très
différent dans lequel tous les traits sont uniformément
grêles, sans pleins ni déliés. L'effet n’en est pas heureux
et cette mode ne dure pas longtemps. Vers la fin du
1er siècle, on aboutit à un compromis; c’est une assez
grosse onciale, régulière, et qui fait déjà songer à l’écri-
Lure en usage sur les parchemins aux ve et vre siècles;
sa caractéristique est dans le contraste entre les traits
verticaux assez forts et les traits horizontaux très déli-
cats; dans les lettres à forme courbe le même contraste
se rencontre entre les panses et les liens. Les papyrus
du ue siècle ne permettent pas d'assurer positivement
que ce type d’onciale obtint la vogue, mais nous voyons
sur un monument en écriture assez pelite, le papyrus
des Kecroi de Julius Africanus, que l'opposition des
pleins et des déliés continuait à être sensible (fig. 3924).
Voici la transcription de ce texte que nous reproduisons
ici :
(τα θ εζης et ovv ovtws ἔχον [| αὐτὸς ο ποιητῆς
το περιερ || γον τῆς ἐπίρρησεως τὰ ἀλλα [| δια τὸ τῆς
νποθεσεως αξιω [μὰ σεσιωπηχεν. el οἱ πεισι || στρατιδαι
τα αλλα συνραπτο(ν)
αλλοτοια τὸν στοιχου τῆς ||
ἐπὴ TAUTA ἃ
ποιήσεως
τες
EXEL 0e
fac
Tafeln zur àälteren griech.
Leipzig, 1891, pl. 11,
and latin palæography, in-8°, Oxford, 1912, Ὁ, 1:44,
similé n, 14. — 51, Wilcken,
Palæographie, in-fol.,
1949
ναντες ἐπ. πολλοις εγνω(ν) || ατε χυημα-- λυτ’- ἐστε ||
POV errzc αὐτὸς ενταὺ || θο: χατειχξα τὴν τε- nv σὺν ||
πασαν υποῦθεσιν αἀνάχει || μένην -- ρέσεις εν τε τοῖς (|
ἀρχειοις τῆς apyatas π. τρι || δος xoAwv...., λιας χαπι |
τὠλεινης τῆς παλαιστεινη. 1] καν νυσὴ τῆς καριας, pepe Ι
ὁε τοῦ τρισχαιδεχατου ἐν Eu || μη πρὸς ταις ἀλεξανὄρου
{{θερμαις εν τη εν πανθειω | ῥιθλιοθηχη τὴ καλη nv αὖ || τος
ἡρξιτεχτονησα τῷ σε [[ὅαστω |] τουλίου ἀφριχανου ἢ κεστος } τη.
ÉCRITURE
1950
a servi pour transcrire des scolies et faire des éditions
d’un prix modeste.
2. Cursive. — « Au 1118 siècle avant notre ère, pour
la correspondance et les actes tels que testaments,
contrats, etc., nous voyons des écritures plus ou moins
soignées, qui toutes offrent des formes onciales assez al-
térées, au tracé toujours morcelé, mais ferme et sans
gaucherie, souvent unies entre elles parce que le dernier
3921. — Kecroi de Julius Africanus, milieu du τππὸ siècle.
D'après Palæwographical Society, t. 1, pl. crv.
L'écriture calligraphique était d’abord bien verti-
cale, on évitait mime avec tant de soin de l’incliner à
droite que certains scribes, comme celui de l’Jliade
de Harris, allaient jusqu'à la renverser légèrement à
gauche. Une plus grande rapidité dans l’exécution de
leur travail amena les copistes à produire une onciale
penchée dont on voit des exemples, notamment, sur
un papyrus d'Homère à Londres et sur un autre à
Genève.
Entre l’onciale et la cursive nous devons réserver une
place à une écriture quelque peu hybride, mélange des
deux types que nous venons de nommer; on la ren-
contre sur les papyrus comme sur les parchemins, elle
élément d’une lettre est fait d’un trait avec le premier
de la lettre suivante et auss: parce que des traits adven-
tifs ont été introduits pour opérer cette liaison. La
plupart des lettres prennent une plus grande largeur.
Sous la plume de certains scribes, les angles ont ten-
dance à s’arrondir, chez d’autres ils se resserrent ou ils
disparaissent», des traits sont simplifés, atrophiés,
supprimés. En somme, on peut conclure qu'au rrre siè-
cle avant Jésus-Christ, la cursive est en pleine période
de transformation. Nous n'avons pas à suivre les phases
de l'écriture cursive avant l’époque où nous rencontrons
des documents relatifs au christianisme.
Au milieu du rre siècle, en 250 après Jésus-Christ,
1951
nous avons la série des libelli octroyés à ceux qui sacri-
fièrent aux idoles pour obéir à l’édit de Dèce (voir ce
mot); au début du rv® siècle, la lettre de Psenosiris
(voir au mot DÉPORTATION). C’est bien la cursive dans
son désordre presque inextricable et il n’est pas sans
intérêt d'en rapprocher une écriture déjà très voisine
de ce type, celle du papyrus acrostiche (voir Dictionn.,
+. 1, col. 367, pl. fac-similé) qui présente nombre de cas
ÉCRITURE
1952
types; la cursive est une notation spontanée que tout
semble concourir à déformer: ceux qui écrivent sans
cesse et ceux qui n’écrivent guère sont très disposés à
malmener les lettres; c’est ainsi qu’on rencontre sur
les papyrus la cursive la plus élégante à côté de la plus
fruste. L'usage de la plume entre des doigts fatigués
ou inexperts doit expliquer bien des maladresses, mais
la plume est encore un instrument délicat, tandis que,
3925. — Reçu officiel de l’année 221.
D'après Palæographical Society, t. 17, pl. CLXXXVI.
où plusieurs lettres onciales sont déjà liées les unes aux
autres par le trait courant qui court d’une lettre à la
suivante sans les détacher.
I] y a d’ailleurs une variété presque indéfinie de
cursive au 1*° et au 118 siècle; il est presque superflu
d'insister sur ce point, autant vaudrait entreprendre le
classement des écritures de nos jours. La distinction
essentielle et durable se trouve dans le fait que la capi-
tale, l’onciale ou la majuscule bénéficient d’une sorte
de canon officiel dont tous les scribes, tous les copistes,
tous les calligraphes font eflort pour reproduire les
1 British Museum, papyr. CCCLII1; Calalogue of greek
papyri in the British Mus., t. 11, p. 112, pl. 84; Palæwogr.
quand la main lui substitue le pinceau, comme c’est le
cas pour certains os{raka, on devine, ou plutôt on ne
devine pas, à quels désastres aboutit ce que, par habi-
tude, on continue à dénommer écriture.
Au me siècle, on assiste à l'avènement de formes
d’écritures issues directement de celles jusqu'alors en
usage, Un document de l’année 221! est écrit avec une
correction louable, il montre une prédilection marquée
pour certaines formes de l’onciale (fig. 3925). Il a été
rédigé dans un milieu cultivé, puisque c’est un reçu
officiel donné par les cinq tribus des prêtres de Socnopæi-
Society, tr, pl. cLxxxvI; Thompson, p. 171, fac-similé 33 ;
Saglio-Pottier, op. cit., t. 1v b, p. 1129, fig. 6209.
+ -
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ὧν Fa dLNOLAOLAY
1955 ÉCRITURE
nesos. Voici la transcription du texte que nous repro-
duisons ici :
ἀρσινοιτου ἡραχλειδου μεριδος || [στ]οτοητεως μητρος
θαησεως χαι weov αρπα Il POS τανεφρεμμεως χαι στοτοητεως
I] τος τῶν y ἱερέων ὃ φυλὴς xat στοτοη || τος μήτρος
στοτοητεως ZA παχυσεως | μῆτρος τααρπαγαθὴῆς τῶν δυο
LEDEWY || τε ἐρεων πεντ αφυλι ας σοχνοίπαιου Ü]eov || πιαιιος
θεου μεγίστου χαι τερίου γα]οίτησιου {1 ἰσι]δος νεφοοσηους
χαι τῶν συϊνναω]ν θεων |] [sox]jvoratou νησου χατεχω-
[ο'σαμεν γραφην [{[πρ]οχειμενου τερου του ΕΠ ὃς
τῶν Î [α]υρηλιου avrwvyivou εὐ[σεθους] eutuyous χαι ||]
Eavôpo]u καισαρος ce6aoruw[y] || [è]SZ μεσορη 2-
« Pour trouver un nouvel idéal, il faut arriver au
milieu du rve siècle, où un groupe de papyrus qui con-
tient toute la correspondance d’un fonctionnaire de ce
temps nous offre des écritures très hautes, les unes ver-
ticales, les autres penchées, où les lettres, généralement
étroites et constituées par des déliés, sont, chaque fois
que leur forme s’y prête, prolongées au-dessus et au-
dessous des lignes en traits verticaux ou obliques d’une
longueur exagérée. C’est là le début de l'écriture off-
cielle byzantine qui atteint son point de perfection aux
ve et vie siècles 1. Sa durée se prolonge avec des alté-
rations et des déformations jusqu’au virre siècle. Après
avoir été verticale, elle s'incline à droite, puis des traits
projetés dans les interlignes prennent une longueur
tout à fait démesurée qui atteint jusqu'à six, sept et
même huit fois la hauteur de l'O normal. Cependant,
la chancellerie impériale conserva l'écriture droite que
l’on peut voir dans la lettre sur papyrus adressée à
un roi de France (Michel II ou Théophile à Louis le
Débonnaire, entre 824 et 839) et qui est conservée aux
Archives nationales ?. Les formes des lettres y sont, à
peu de chose près, celles qu'a empruntées la minuscule
des parchemins pour la transcription aussi bien des
œuvres sacrées que des œuvres profanes. Mais assez
longtemps encore après l'apparition du style byzantin,
jusqu’à la fin du vre siècle et peut-être plus tard, dans
l’usage privé, persistèrent des cursives où dominaient
les formes onciales A.€.K.A.N.C; ces lettres, à pre-
mière vue, les feraient attribuer à une époque anté-
rieure, si la présence de quelques formes plus modernes
ne trahissait leur âge récent 38. Ce qui caractérise
l'écriture cursive byzantine, c’est l'abandon des formes
enroulées et flexibles de l’époque romaine pour des
types artificiels; on y sent l'effort vers l'originalité
et aussi vers l'élégance, sans que, sur ce dernier point,
le succès vienne bien souvent couronner cet effort.
La rareté croissante du papyrus, même en Orient, à
partir du ve siècle, tend à faire réserver cette matière
coûteuse aux chancelleries, dont l’écriture compassée
n’a plus aucun caractère de la cursive.
29 Parchemin.— Aux environs du 1ve siècle, le papy-
rus est définitivement supplanté par le parchemin,
qu'on lui préfère pour la copie des Livres saints et des
ouvrages littéraires. La peau, même très mince, offrait
une résistance supérieure à celle des fibres croisées et
les calligraphes, rassurés sur la solidité de la matière
dont ils faisaient usage, laissèrent leur main s’appesan-
tir, leur plume tracer des traits plus appuyés; mais
d’autre part rien ne les empêchait d'exécuter des traits
tout aussi déliés sur le parchemin que sur le papyrus,
et on s’achemina ainsi rapidement vers cette écriture
onciale robuste et tranquille des plus célèbres et des
plus précieux manuscrits de la Bible. Ce n’est déjà
plus tout à fait l'ampleur vigoureuse du manuscrit
d’Homère de la bibliothèque Ambrosienne, qu’on fait
dater approximativement du 1115 siècle, mais quelque
3 W. von Hartel, Ein griechischer Papyrus aus der Jahre
487 nach Christ, dans Wiener Studien, t. V. — ΤΙ. Omont,
Fac-sim. des plus anciens mss en onciales, pl. XXVI-XXVI;
1956
chose de plus menu. On ne s’aventure pas beaucoup en
‘supposant que les copies des Évangiles exécutées sur
parchemin pour l’usage des églises de Constantinople
et par l’ordre de Constantin, devaient offrir une
étroite ressemblance avec le codex Sinaïlicus, le codex
Vaticanus ou le codex Alexandrinus.
Onciale.— Le plus ancien de ces trois joyaux est le
codex Valticanus 1209, qui remonte, selon toute appa-
rence, au 1ve siècle. Ilsemble faire partie des collections
du Vatican depuis le xve siècle, sans qu’on puisse pré-
ciser autrement, sinon qu'il est mentionnésur le cata-
logue de 1475. Ce manuscrit est écrit sur trois colonnes,
sans initiales qui attirent l'attention sur le début des
paragraphes ou des livres. L'écriture est régulière,
belle et délicate; malheureusement, le texte a été
retouché dans son entier par une main du xe ou du
xIe siècle, qui a passé un trait d’encre plus foncé sur
les mots ;seuls les mots et les lettres tenus pour inutiles
ou incorrects furent épargnés et demeurèrent intacts.
On peut ainsi juger de la capacité d’un copiste chrétien
au 1ve siècle et, à dire vrai, il n’a presque droit qu'à des
éloges. Chaque colonne contient ordinairement qua-
rante-deux lignes — on trouve aussi quarante et qua-
rante-quatre lignes — chacune d'elles contient seize
ou dix-huit lettres. Pas d’intervalles entre les mots,
simplement l’espace d’une moitié de lettre après une
sentence et un tout petit peu plus après un paragraphe.
Un seul et même copiste a écrit l'ouvrage entier; son
écriture est plus menue que celle des copistes du
Sinaïlicus et de Τ᾿ Alexandrinus; il ne faut lui attribuer
d’aucune façon les accents et marques de ponctuation
ajoutés par le reviseur. Le copiste écrivait un livre d’un
bout à l’autre; cela fait, il laissait en blanc le reste de la
colonne commencée et entamait un autre livre au som-
met de la colonnesuivante. Leslettres capitales placées
au début des livres ont été ajoutées par le reviseur, qui
tantôt a gratté, tantôt surchargé la lettre du début, qui
ne différait en rien des autres. Bien que toutes les
lettres ne supportent pas la comparaison, il est curieux
de rapprocher l'écriture du codex Vaticanus de celle du
commentaire sur le Theætète de Platon, 115 siècle; on
serait porté à croire, tellement la ressemblance géné-
rale est frappante, que le copiste du Valicanus a eu sous
les yeux le papyrus de Platon et a composé son
alphabet d’après cet excellent modèle (fig. 3926).
Le codex Sinaïlicus, conservé à Saint-Pétersbourg,
est à peine plus récent que le Vaticanus; ce qui les
distingue chronologiquement, c’est que le Sinaïticus
porte la division connue sous le nom de Canons d'Eu-
sèbe, ce qui le fait dater vers 340 au plus tôt, tandis que
le Vaticanus n’en offre pas trace; il semble même que le
Sinaïlicus n’est pas antérieur à la deuxième moitié
du 1ve siècle. Le texte est écrit sur quatre colonnes à la
page, de sorte que le manuscrit ouvert présente huit
colonnes, ce qui offre l'aspect de la disposition des
colonnes sur un rouleau de papyrus. L'écriture est un
peu plus appuyée que celle du précédent manuscrit,
la lettre initiale d’une sentence empiète légèrement sur
la marge; la caractéristique de ces lettres est de former
un carré; les déliés sont délicats (fig. 3927).
Le codex Alexandrinus, conservé au British Museum,
appartient à la première moitié du ve siècle et il n’est
guère douteux qu'il soit d’origine égyptienne. Le texte
est écrit sur deux colonnes, les paragraphes s'ouvrent
par des lettres plus grandes que les autres et empiétant
sur la marge. L'écriture est plus soignée que celle du
Sinaïlicus, mais moins simple. On peut rapprocher
de l’Alexandrinus le codex Ephræmi Syri rescriplus,
édité par Tischendorf, en 1845 (fig. 3925).
Revue archéol., 1892, p.384. —* Jacob, dans Dict. des antiq.
ar. et rom., t. αν p. 1129; A. Jacob, La minuscule grecque
penchée et l'âge du « Parisinus » grec, 1741, Paris, 1910,
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1961
Quelques autres manuscrits onciaux méritent d’être
mentionnés ; c’est d’abord le codex Ephræmi, conservé
à la Bibliothèque nationale; le codex Sarravianus, dont
les feuillets sont dispersés entre Paris, Leyde et Saint-
Pétersbourg; la Genèse de Cotton, le Dion Cassius du
Vatican. Déjà, dans ces manuscrits, la belle simplicité
du Valicanus ἃ été délaissée; les copistes se plaisent à
agrémenter de points les extrémités des traits horizon-
taux et à marquer d’un petit renflement les pinces des
lettres € et C. Ceci n’est encore qu’à l’état de tendance
très modérée dans l’Alexandrinus, tandis qu’un siècle
plus tard, le Dioscoride de Vienne offre une écriture
où la plupart des traits déliés sont munis de points
assez forts à leurs extrémités.
Ce Dioscoride de Vienne, auquel nous avons déjà
consacré une notice (voir Diclionn., t.1v, col. 1039), est
un manuscrit écrit pour Juliana Anicia (f 527-528),
fille de l’empereur Olybrius. La beauté de ses minia-
tures, autant que leur originalité, nous dit assez que
τ LAS ee ul
ÉCRITURE
1962
déformation. Les lettres epsilon, théla, omikron, sigma
prirent une apparence nettement ovale et,en général,
les caractères eurent une tendance à s’aplatir, sauf à
regagner en hauteur ce qu'ils perdaïent en largeur;
l'inclinaison à droite devint plus marquée et l’accentua-
tion fut méthodiquement indiquée. On lit quelques
nôtes grecques écrites de cette façon dans un manuscrit
syriaque du British Museum; cependant on ne connaît
aucun manuscrit entier écrit en onciales de ce type à
une date antérieure au ΙΧ siècle. Un fragment d’un
traité de mathématiques provenant de Bobbio est
conservé à l'Ambrosienne de Milan, il appartient au
vite siècle, et nous donne un exemple d’onciale penchée.
Cette onciale penchée, une fois adoptée comme écriture
calligraphique, fut ornée de points aux extrémités de
ses traits horizontaux; nous en avons un exemple
dans le psautier d’'Uspensky, évêque de Kiev, de
l’année 862 (fig. 3930).
V. PALÉOGRAPHIE LATINE. — Nous n’avons plus ici
ANAGX ETICAPOIARACIAI HTTA A'ITAHCIATT OMHIKHXpu
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3929. -__ Dioscoride de Vienne. νι" siècle.
D'après Ed. M. Thompson, An introduction…, p. 210, n. 47.
l'écriture d’un semblable manuscrit n’a pas été traitée
à la légère, bien au contraire, l'écriture a été particu-
lièrement soignée et le contraste entre les traits pleins
et déliés, l'usage des pinces recourbées de l'E et de l'C
et terminées par une sorte de bouclette, l’originalité
du Δ posé sur unesorte de petit escabeau, le même qui
sert à coiffer les lettres Π et T, nous montrent le souci
du copiste de faire une œuvre originale. Voici la tran-
scription du texte donné ici (fig. 3929) :
Φυλλαεχειχαροια βασιλικὴ παραπλησια προμηχη χρίωματι
JAwpa ὡς βραυ’δης: τὸ δὲ περιφερες αὐτων εντετμηίτα!]
ὡσπερ πρίων: καυλὸν de ἐχει ὡς λαπαθου διπηγχη [και]
τριπηχη" παραφυαδας ἀπὸ τῆς ρίζης ἐγοντα πολλας [ἐφ wy]
χεφαλαι ὁμοιαι μήχωνι ὑπομήχεις ἐν τ περίφερ[ει]
, τὰ :
ανθος χυανον χαρ᾽πος ὃε ὁμοῖος χνήχω εγ᾽χείμεν[ος]
ὥσπερ εν ἐριωδεσιν τοῖς ανθεσιν- ριζα παγειχ" στερ[αια]
βάρεια περι πηγεῖς duo μέστη χυλου δριμεου μετα π[οσης]
γλυχυτητος ἐρυθρους" ὁμοιως za οχυλος εουθρ[ος]
Nous aurons occasion de mentionner et d'utiliser,
dans les dissertations du Dictionnaire, un certain
nombre d’autres manuscrits bibliques grecs. L'écriture
s’y conserve généralement correcte à raison du prix
considérable de ces volumes, dont plusieurs, écrits sur
fond pourpré ou argenté, ne toléraient pas la négli-
gence. La décadence de l’onciale peut s’observer dans
le second manuscrit de Dioscoride, également conservé
à Vienne et qui semble dater de la première moitié du
vire siècle; et encore dans le manuscrit des Dialogues
du pape saint Grégoire, écrit à Rome, vers l’an S00.
Peu après l’an 600, l’onciale subit une assez notable
DICT. D'ARCH. CHRÉT,
la ressource des papyrus que nous offrait la paléogra-
phie grecque, tant pour la majuscule que pour la cur-
sive; aussi l’histoire de l'écriture latine ne commence
qu’au siècle qui précède l’ère chrétienne. Nous y trou-
vons la majuscule et la minuscule; cette dernière n’est
représentée que par un nombre restreint d'exemples.
109 Carrée. — Chez les Latins, la capitale a été la
source de toutes les espèces d'écriture; le soin et le
temps que réclame son exécution l'ont fait réserver de
bonne heure aux livres de luxe. Toutes les lettres sont
de hauteur égale, sauf, dans quelques manuscrits, F et
L, qui dépassent légèrement leniveau supérieur. Cette
régularité, qui fut adoptée bien des siècles plus tard par
la typographie, ἃ fait donner à ce texte le nom de
capitale carrée et on a attribué à l'écriture qui s’en rap-
proche, sans atteindre au même degré de correction, le
nom de capilale rustique. La première se trouve décrite
d’un mot quand on la rapproche du type augustal des
belles inscriptions du rer siècle : même robuste et gra-
cieuse impression donnée par les traits verticaux forte-
ment plantés ou archoutés et les traits horizontaux ou
obliques rapidement lancés d’un jambage à un autre
jambasge ; en outre, l'extrémité des hastes est amortie
par une pente légère ou par un trait minuscule. La
capitale rustique est d’une exécution plus rapide et
d'une forme moins flatteuse; toute l'importance
semble accaparée par les traits verticaux aux dépens
des traits horizontaux, rognés à plaisir, plantés comme
des bourgeons légèrement obliqués en haut sur les
hastes. L'impeccable régularité de la majuseule monu-
mentale commence à souffrir de nombreux accrocs;
IV. — 62
1963
la traverse de l'A a disparu; le niveau supérieur est
entamé par la boucle du B, les lettres F et L; le niveau
inférieur l’est aussi par la queue du G, du Q, la pointe
de l’N et la seconde haste du ν.
L'emploi de la capitale carrée est rare dans les
manuscrits. Contrairement à ce qui se rencontre sur
beaucoup de textes épigraphiques, la séparation des
mots par un point n’est pas ordinairement observée
dans les manuscrits; on rencontre cependant l'usage
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4%.
3930. — Psautier d’Uspensky, de l’année 802.
D’après Ed. M. Thompson, op. cit., p. 213, n. 49.
de ces points de séparation dans le manuscrit deVirgile
dit Romanus et sur quelques papyrus. Dans la plupart
des cas il s’agit d’une addition de date postérieure. La
date de ces manuscrits est presque toujours sujette à
discussion ! et leur nombre est d’ailleurs restreint ?. Ce
sont entre autres : sept feuillets d’un manuscrit de
Virgile dit Dionysianus, partagés entre la Bibliothèque
du Vatican (Valic. lat. 3256) et la Bibliothèque de
Berlin; ils appartiennent au 1ve siècle *; onze feuillets
d'un manuscrit de Virgile, Bibliothèque de Saint-Gall
(cod. 1394) du rve ou du ve siècle 4 (fig. 3931).
20 Rustique. — L'emploi de la capitale rustique a dû
être fréquent, à en juger par le nombre de monuments
1 Dziatzko, Untersuchungen über ausgewählte Kapitel des
antiken Buchwesens, in-8°, Leipzig, 1900, p. 178-202. —
3 Zangemeister et Wattenbach, Exempla codicum latinorum
litteris majusculis scriptorum, in-fol., Heidelberg, 1867,
1879; une liste de ces fragments a été donnée dans Vorlesun-
gen und Abhandlungen von Ludwig Traube herausgegeben
von Franz Boll, t. 1, Zur Paläographie und Handschriften-
kunde, in-8°, München, 1909, p. 161-163. — * Zangemeister
et Wattenbach, op. cit, pl. 14; Ἐπ Chatelain, Paléographie
des classiques latins, 2 in-fol., Paris, 1884-1900, pl. Lxr;
W. Arndt, Schrifttafeln zur Erlernung der lateinischen
Palæographie. Erstes Heft von Michael Tañgj], in-4°, Berlin,
1904, pl. ται; Fr. Steffens, Paléographie latine, édit. franç.,
par R. Coulon, in-fol., Paris, 5. d., pl. 12, n. 2; M. Ihm,
Palæographia latina, in-fol., Lipsiæ, 1909, Exempla, pl. 1.
* Zangemeister et Wattenbach, op. cit, pl. 14 a; E. A. Bond,
E. M. Thompson et ἃ. F. Warner, The palæographical
Society. Fac-similes of manuscripts and inscriptions, in-fol.,
London, 1873-1894, pl. σαντα; E. Chatelain, op. cit., pl. Lx;
ÉCRITURE
1964
de ce type qui sont parvenus jusqu’à nous ‘. Le plus
ancien texte connu en capitale rustique est un papyrus
trouvé à Herculanum et entré dans les collections du
Musée national de Naples; sa date peut être fixée, sauf
un léger écart, puisqu'il contient un poème sur la ba-
taille d’Actium, livrée l’an 31 avant notre ère, et la
destruction d’'Herculanum remonte à l’an 79 après
Jésus-Christ 5. Un peu postérieur, c'est-à-dire du
11e siècle, serait un fragment de papyrus grec, au haut
duquel sont tracés en capitales deux mots latins et
la première lettre d’un troisième mot 7.
Le joyau des manuscrits en capitale rustique est le
« Virgile du Vatican» dont la réputation est univer-
selle. 1] est désigné sous la mention Vat. lat. 3225 et
exposé dans la grande salle de la bibliothèque Vaticane.
La description détaillée de ce monument nous per-
mettra de prendre une idée plus précise de l’écriture et
des conditions paléographiques générales qui en sont
inséparables; de même que nous avons décrit des
ensembles d’architecture, d’épigraphie ou de diplo-
matique.
3° Le « Virgile du Vatican ». — Parchemin, 75 feuil-
lets, larg. 295 mill., haut. 318 à 320 mill.; le feuillet 76,
de format plus petit, provient du Mediceus, dont ilsera
question plus loin. Cinquante miniatures de dimensions
diverses et des blancs restés non occupés par les minia-
tures projetées coupent le texte. Celui-ci comporte
seulement des fragments de l'œuvre de Virgile, répar-
tis, avec d'importantes lacunes, entre Géorgiques, II,1,
et Énéide, XI, 895; en tout, 2 147 vers. Les feuillets
extrêmes ont rempli l'usage de feuillets de garde et ils
en conservent la trace, ils sont usés et fatigués par le
frottement ; en beaucoup d'endroits, le parchemin a été
fortifié et remplacé par du parchemin moderne. Presque
tous les feuillets ont été montés sur onglets, cependant
deux cahiers se composent encore de feuillets adhé-
rents dans cet ordre : XXxIx et XLII, XL et XLI; autre
cahier : Lx et LxIIT, LxXI et Lxr1. Le manuscrit ἃ été
rogné à la marge supérieure et peut-être aussi dans les
autres (fig. 3932).
Restaurations et mutilations ont respecté de menus
indices dont nous pouvons tirer parti; par exemple, les
rectos portaient des titres courants dus à la première
main; c’est ainsi qu’on peut lire (fol. xxxv) cette indi-
cation: LIB 1111, et (fol. zxx1 et LxXxI1) LIB. Au bas
du recto de ce qui est aujourd’hui le fol. x1, une main
du xr1° siècle pouvait encore écrire : 700 fol.
La page normale, sans miniature et sans blanc,
contient vingt et un vers; le réglage à la pointe sèche
est, en effet, à raison de vingt et une lignes distantes de
7 millimètres. Sur quelques feuillets une précaution
supplémentaire a été prise, l'espacement des lignes a
été repéré par des points perçants. Le réglage horizon-
{al a précédé le réglage vertical qui empièle un peu
sur le premier, tant sur la marge droite que sur la
F. Steffens, op. cit, pl. 12, n. 1; A. Chroust, Monumenta
palæographica, Denkmäler der Schreibkunst des Mittelalters,
in-fol., München, 1899-1906, 155 série, 17 livr., pl. 1 et 2;
M. Prou, Manuel de paléographie latine et française, 3° édit.,
in-8°, Paris, 1910, p. 45; Ed. M. Thompson, An introduction
to greek and latin palæography, 1912, p. 273-275, fac-similé
n. 82. — 5 Liste dans Vorlesungen und Abhandlungen von
Ludwig Traube herausgegeben, t. 1, p. 163-171; A. Jacob,
Le tracé de la plus ancienne écriture onciale, dans Annuaire
de l'École des hautes-études, Paris, 1906. ® Walter
Scott, Fragmenta Herculanensia; a descriptive catalogue of
the Oxford copies of the Ierculanean rolls, in-8°, Oxford,
1885, fac-similé à la fin du volume; C. Wessely, Schrifttafeln
zur älteren lateinischen Paleographie, in-4°, Leipzig, 1898,
pl. τας n. 2; Fr. Steffens, op. cit., pl. 3; Arndt, Schrifltafeln,
20 édit., pl. xvrt b. C. Wessely, op. cit, pl, XVI, n. 23;
Ueber das Alter der latein. Kapitalschrift in dem Frag-
ment N. 23 der Schrifttafeln, dans Studien zur Palwogr. und
Papyruskunde, Leipzig, 1901, p. 1-1 dela partie autographiée,
1965
marge gauche. Les l'gnes horizontales extrêmes et les
lignes verticales tracent un cadre que les miniatures
de la plus grande dimension ne dépassent jamais;
néanmoins, l'enlumineur dédaignait à l’occasion de
faire usage de ces lignes pour se guider. Le fond, une fois
posé, les faisait disparaître complètement. Le parche-
m'n était préparé d'avance, ainsiqu'on le constate au
fol. xx111, anépigraphe et orné d’une miniature au
verso; il est cependant réglé comme les autres.
L’encre varie, parfois dans une même page (fol.
ΧΧΧΥΠ); certains rectos sont d’une encre assez brune
et parfaitement nette, tandis que le verso a beaucoup
pâli. Parfois l’encre a rongé le parchemin et l’a découpé
à jour. 11 y a eu des mots effacés, d’autres retranchés sur
l'ancien tracé avec une encre plus vive. Le vermillon
apparaît trois fois au début des livres. Le premier vers
3931.
D'après Palæographical Society, London, 1873-1894, t. 11, pl. ccvur.
du livre IIIe (seul conservé) des Géorgiques est écrit
au vermillon, tandis que, pour les livres Π1 et IVe
de l’ Énéide, ce sont les trois premiers vers qui offrent
cette distinction.
Un seul copiste a écrit le manuscrit, mais non pas
toujours avec la même plume et la même attention;
de là des indices qu’on a pu prendre pour ceux de plu-
sieurs mains différentes, bien qu’en réalité les particu-
larités propres à chaque lettre soient identiques dans
tout le cours du manuscrit.
« La lourdeur relative du caractère est peut-être
un fait imputable à l’école à laquelle appartenait le
copiste; elle n'indique pas nécessairement un âge infé-
rieur du manuscrit. Ce qui peut l'indiquer davantage,
c'est la rencontre, dans les mêmes pages, d’un double
alphabet, un tel fait devant peut-être être rapporté à
une époque où l’imitation paléographique était déjà
à la mode: le copiste s’efforçait d’imiter l'alphabet
du manuscrit qu'il avait sous les yeux, ce qui lui était
d'autant plus facile qu'il ne s'éloignait pas sensible-
ment de celui de son temps ; mais certaines lettres, dont
la forme s'était déjà modifiée dans l'usage courant, se
rencontraient par moments sous sa plume et dénotent
la différence des temps. On ne peut affirmer la coexis-
tence de deux formes de lettres absolument différentes
que pour G et Q, où les petits traits qui servent de ca-
ractéristique aux lettres ont des directions opposées;
1 L'exemple de B dépassant la ligne du fol. LxIv (donné
par Zangemeister) est produit par une correction de pre-
mière main. — ? E a une tendance à s’arrondir par le bas,
en supprimant le trait horizontal (fol. xx1. Énéide, 11, 440).
ÉCRITURE
ATVENVSASCAN IOPLACIDAMPERMENIBRAQUIE
Ν D mp eme
— Virgile de Saint-Gall.
1900
mais on va trouver plusieurs autres variétés d'une
même forme, qui ne se rencontreraient pas dans une
écriture présentant une rigoureuse uniformité.
« Les lettres qui donnent lieu à des remarques sont
les suivantes : le jambage léger de A commence
quelquefois bien après le jambage plein, et, dans ce cas,
le retour du petit trait inférieur qui le termine rap-
proche la lettre de la forme de A oncial. — La boucle
supérieure de B est presque toujours beaucoup moins
développée que l’autre, qui est souvent énorme. Quel-
quefois, au contraire, les deux boucles sont presque
égales. B ne dépasse pas la ligne ?. E n’est autre
chose qu’un | dont on ἃ un peu accusé la barre infé-
rieure et auquel on ἃ ajouté un trait en haut et au
centre, ce dernier très léger ?. — F n’est pas plus large
que E et se compose des mêmes éléments, mais la haste
ive-v° siècle.
s'élève un peu au-dessus de la ligne et le trait supérieur
est un peu plus fort que le trait inférieur, ce qui est ordi-
nairement le contraire dans E. Une autre forme se
rencontre çà et là, la barre supérieure se prolongeant
en avant et vers le haut par un trait lancé. — G a aussi
deux formes : tantôt 1] 56 présente comme un Ο avec un:
queue dépassant la ligne et tournant à gauche, tantôt
la queue rentre pour ferm2r le demi-cercle. | n’a
presque jamais de barre dans le bas; il en a une courte
dans le haut. — H a ses deux montants parfaitement
droits et quelquefois avec le trait horizontal restreint
entre les deux montants; d’autres fois, le trait com-
mence un peu avant la lettre; il est toujours à mi-
hauteur. — N est assez varié de formes; parfois le
trait transversal commence en s’arrondissant avant le
jambage de gauche; d’autres fois, le jambage de gauche
commence au-dessus de la ligne, et plus souvent celui
de droite se prolonge un peu au-dessous, surtout
lorsque la lettre appartient au dernier vers de la page.
L se compose d’une haste dépassant toujours la
ligne, à peu près à la hauteur de F; la barre est assez
courte. — La panse de P est petite et ne touche pas
toujours à la haste par le bas. Le trait inférieur est
généralement fort accusé. Q ἃ deux formes: la
petite queue se joint au bas du cercle, vers la droite,
tantôt comme un trait fort et court, allant de gauche
à droite, tantôt sous la forme d’une véritable virgule;
En beaucoup d'endroits, un reviseur moderne (peut-être
très moderne), trouvant insuffisants pour la lecture les
traits supérieurs de E, F,T, les a allongés et lancés vers le
haut. Le fol. xxx, par exemple, est surchargé de ces additions.
1967 ÉCRITURE
elle n’est pas du même trait de plume que le côté
gauche du cercle. — La panse de R est peu développée
et ne rejoint pas ordinairement la haste; la queue
dépasse généralement du double la largeur de la panse.
— T n’a pas sa barre plus longue que celle de E ouF;
seulement elle porte un peu plus à gauche. — V est
donné par divers tracés : tantôt le jambage gauche dé-
crit une grande courbe avant de s’appuyer au jambage
vertical; tantôt il y va plus directement. On le trouve
même cecmmençant au-dessus de la ligne par un jeté
arrondi. Le jambage droit dépasse toujours le point de
jonction et descend souvent au-dessous de la ligne !. —
X est formé d’un trait fort descendant à peu près droit,
de gauche à droite, et d’un trait léger montant, qui se
termine en courbe vers la droite; les deux crochets de
ce dernier trait sont tournés à droite. — Y ne dépasse
pas la ligne.
« Les lettres initiales des vers offrent des caractères
particuliers; on y constate surtout la tendance des
1968
queue très longue dans la marge inférieure ἢ. Dans la
marge supérieure, les faits analogues, en dehors des
lettres initiales, sont beaucoup plus rares. Certaines
lettres très étroites, comme E, F, T, certaines autres
très larges, comme H, M, N, donnent à l'écriture un
aspect irrégulier et désagréable. La lourdeur s’aflirme
surtout dans Α et dans M, et la beauté apparente du
caractère ne résiste pas à une étude un peu attentive.
Quand le copiste s’abandonne, une écriture sensible-
ment différente apparaît sous sa plume; il a des fins de
vers lourdes et écrasées *. L'écriture en vient alors à
ressembler à celle du premier reviseur, contemporain
du copiste et dont la main, quoique usant du même
alphabet que celui-ci,semble cependant attester davan-
tage une basse époque !°.
« On trouve dans le Vaticanus l'usage assez fréquent
des lettres conjointes; il y en ἃ jusqu'à cinq dans la
même page. Elles servent à resserrer l'écriture et le
copiste les emploie seulement à la fin du vers, quand le
TORSITAN EIPINCULSHORTOSQUAECURACOLEN NI
ORNAREICANEREMBLEERIQUEROSARINCESTI
QUOQAMODOLOIESGAUDERENTINTIBARIULS
ETUIRIDISATIORIDAEIORIUSQUETIRHERBAM
CRESCEREIIN VENTREMEOUCUMISNECSERACOMANTI
NARCISSUMAUTELENIIACULSSEUIMENACANTHL
LALLENTIS HEDERASETANANTISLITORAMYRIOS
3932. — Virgile du Vatican, fol. vir ve.
D’après Notices et extraits des manuscrits, 1826, t. χχχν. p. 742, pl.
lettres à se développer vers la gauche dans la marge.
Le jambage droit de A, le jambage gauche de V se
développent dans le haut en s’arrondissant ?. De même
pour le trait transversal de N, qui se retrouve, ainsi que
ν développé, au milieu du vers #, et pour les traits hori-
zontaux de F, H, Τ΄. Ces différences entre les lettres
initiales et les autres ne sont pas constantes; la plupart
du temps, les lettres initiales des vers restent très
simples. 11 n’en est pas de même des lettres initiales
des pages, qui offrent généralement les traits amples
que nous signalons, et qui sont constamment un peu
plus hautes que le texte de l'écriture. C’est la seule
distinction que se soit permise le copiste pour les ini-
tiales, et les lettres initiales des livres n’en offrent pas
plus que celles des pages.
« Les lettres à queue prolongée sont assez rares.
Cependant T finissant un vers prolonge très loin sa
barre en la relevant 5; de même pour R ὃ, et l’on trouve
même M finissant un vers et pourvu d’une queue *.
Au dernier vers de la page, Q jette plusieurs fois une
3 On trouve cependant la forme en V, où le jambage droit
ne dépasse pas la ligne, et où le jambage gauche n’offre
aucune courbure. La lettre est toujours faite en deux fois;
voir plusieurs exemples, fol. ΧΧΧΥΝΤΠ. 2 Fol. 1v, vers
303: fol. v vo, vers 309, etc.; fol. 1v ve, vers 307, etc.
— 2 Fol. 1v vo, vers 306; fol. ΧΧΧΙΙ v°, vers 22, etc. —
“Fol. vir vo, vers 118; fol. 1v ve, vers 305; fol. ΧΧΧτ v°,
vers 24: fol. 1 vo, vers 1, 9; fol. ΠῚ, vers 163, etc. — ὁ Fol.
XII vo, vers 248: fol. Lxxv, vers 859. — 5 Fol. ΧΧΙΧ,
vers 191; fol. xxx1x, vers 569. — ? Fol. XLv, vers 42.
#* On trouve trois fois Q avec cette queue, au verso du
fol. Lx et au recto du fol. Lx1v; on le trouve deux fois au
fol. 1v, une fois au fol. x1v, au fol. xLvy1, οἷς, La même ten-
dance se remarque aussi dans de simples interlignes.
*Fol. xxvi vo, Énéide, III, 115: petamus; fol. ΧΧΧΙΙ,
mot qui le termine menace d’envahir la marge. Ces
conjonctions de lettres paraissent, du reste, faire partie
d’un système établi : il y a des fins de vers qui ne pré-
sentent point le moyen de réaliser les combinaisons
usitées par le copiste; il se résigne alors à les laisser
déborder dans la marge. ,
« Voici la liste des combinaisons qu’on rencontre dans
le manuscrit : NT, combinaison fréquente; la haste de
T se confond avec le jambage droit de N, tantôt en
s’élevant au-dessus de la ligne, tantôt sans la dépas-
ser !!. — OR; la haste de R est formée par le côté
droit de la panse de Ο qui reste parfaitement courbe #,
— OS, deux fois seulement; le côté droit de O forme la
courbe inférieure de S, dont la courbe supérieure vient
se souder au sommet du cercle 15. — VA; le jambage
droit de V se confond avec le montant gauche de l'A #.
— VM; le jambage gauche de M est formé par le jam-
bage droit de V #. — VN ; le jambage gauche de N
est formé comme celui de M dans la conjonction ΝΜ ".
-— VO; le jambage gauche d'un V très petit vient se
Énéide, IV, 8: sororem; fol. xLIt v°, Énéide, Δ, 117:
memmi, etc. — 15 J] faut rapporter à ce premier reviseur
certaines fins de vers que le copiste n’a pas pu lire dans
l'original et qu’il a laissées en blanc (on donne ici en italiques
les lettres qui sont de la main du reviseur) : fol. xx1IX ve:
dum melitora primum; fol. xxx v°, vers 22 : labantem;
vers 24: prius ima dehiscat. Cette longue adjonction suit la
rature du mot dimittere, écrit de première main. — 1 Fol.
x1v vo, vers 473; au fol. xx1, vers 440, on trouve le T avec un
bec redescendant. — 13 ἘῸ]. τὰ v°, vers 626. — # Fol. xx,
vers 278; fol. xxxvinm, vers 498: sacerdos; au second
exemple, un reviseur, ne comprenant plus la combinaison
OS, a ajouté un S à la fin du mot.— 1 Fol, x1v ve, vers 472 :
priusquam. — Ὁ Fol. xxv, vers 26: monstrum, — δ Fol. 1,
vers 528 ; una.
né — “ΑΝ
1909
souder au sommet du côté gauche de | Ο ". — VR; le
jambage de V se confond avec la haste de R ?. — VS;
V très petit vient se souder à la courbe supérieure de
S?, Il n’y ἃ qu'une seule combinaison de trois lettres,
VNT, mais assez fréquente. Le jambage gauche de N
forme le jambage droit de V, et le jambage droit de N,
la haste de T #. Parfois V est tout petit et se soude à
la partie supérieure du jambage de N°5. Malgré ces
efforts du copiste pour ne point dépasser la marge, il
la dépasse quelquefois, notamment dans les mots quod
usquam est. Cette fin de vers offre un exemple,unique
dans notre manuscrit, d’une accumulation de procédés
abréviatifs : QVODVSQIA—EST; on trouve est écrit en
petit caractère, V resserré, M abrégé par un trait et les
deux combinaisons VO et VA. Cependant le vers étant
très long, le trait à la pointe qui définit la marge passe
entre S et Q.
« Trois signes abréviatifs seulement sont de pre-
Mmière main dans le Valicanus : le point, la virgule, le
trait horizontal. Les deux premiers s’emploient aussi
bien dans le corps qu’à la fin du vers; le troisième n’est
usité qu'à la fin et sert uniquement à représenter la
lettre M. Ce trait horizontal, extrêmement léger et
terminé quelquefois par un petit crochet, ne se trouve
jamais placé au-dessus de la voyelle qui précède M;
il est immédiatement après, à la hauteur de la ligne
supérieure, et quand la voyelle s'arrête à la marge, il
est toujours hors de la marge. On ne constate aucune
tendance à mettre le trait abréviatif au-dessus de la
voyelle, dans la position qui doit prévaloir plus tard.
Les exemples ahondent : fol. 1v : MAGNVT ; fol. χα:
SORORE ; fol. Lx1v : MERENTE . Cependant M final
peut se trouver hors de la marge’, surtout dans la
la combinaison ΝΜ *. Le point est employé après Q
pour signifier QVE. Il est placé ordinairement à la
hauteur du milieu de la lettre, quelquefois plus haut.
On le trouve deux fois de suite à la fin d’un vers ?, où
le second Q est plus petit et de la main du premier
reviseur. Le point représente aussi le groupe VS dans
les datifs ou ablatifs pluriels; il semble un peu moins
fréquent que l’abréviation de QUE. La virgule, placée
à la hauteur du milieu des lettres, est un fait relative-
ment rare. Elle représente le groupe VS dans le même
cas que le point °. Les abréviations de QUE et de BVS
n'ont pas pour but, comme celle de M et comme les
combinaisons de lettres, de gagner de la place. On les
trouve au premier mot du vers!; dans l'exemple de
Q répété deux fois, le copiste avait parfaitement
l'espace de faire figurer les lettres supprimées avant
d'arriver à la marge "5,
« La ponctuation existe dans le Vaticanus; mais il
convient de déterminer la part de chaque main dans le
placement des points, seuls signes de ponctuation qui
se rencontrent. Le point se place de trois manières :
en haut, en bas et au milieu de la hauteur des lettres.
Aucun espace blanc ne lui paraît réservé. Généralement
le point en haut indique la ponctuation la plus forte
et le point au milieu équivaut à notre virgule. On
trouve cependant trop d’exceptions pour formuler des
À Fol. LxIV, vers 311 : quod. — * Fol. 1111, vers 967 »
turba. — * Fol. χιν v°, vers 467: iuventus; cette combi
naison VS ne se rencontre qu’une fois; on doit signaler dans
TVS une tendance à la cursive. — * Fol. xx vo, vers 212:
figunt. — 5 Fol. x1v vo, vers 462 : tangunt. — ὁ Cf. les
listes de ligatures données par Hoffmann, Der Codex Medi-
ceus des Virgilius, p. xt, et par Studemund, T. Macci Plauti
fabularum reliquiæ Ambrosianæ, p. XXx. - ? Fol. νι,
Géorg., IV, 101. — * Le trait horizontal paraît avoir
échappé à certains lecteurs ou n'avoir pas eu de sens
pour eux; par exemple, fol. Lxxv, vers 864: FERRV- une
main postérieure a ajouté un petit m. — " Fol. xn, vers 229,
HOMINUMQ : DEVM®Q. — #Fol. vir, vers 102: MONTIB';
fol. Lxr, vers 217: VOLENTIB’. — ® Fol. xxvun, vors 173 :
ÉCRITURE
1970
règles certaines sur une question aussi délicate. La
plupart des points ont été placés après coup, quand on
a fait les premières corrections, les ratures transver-
sales ou horizontales®. Nous verrons plus loin que cette
série de corrections n’est pas de première main, elle
est du moins de première époque et contemporaine du
manuscrit. Il y ἃ aussi un certain nombre de points,
reconnaissables à la différence de l'encre, qui sont d’une
époque très postérieure. Mais le fait qui mérite le plus
d’être observé, c’est qu'il y a une ponctuation certai-
nement posée par le copiste lui-même, à mesure qu'il
écrivait son texte. Les points abréviatifs de QVE et de
BVS sont, en eflet, de première main, or leur compa-
raison pour la forme, la grosseur et la teinte avec
beaucoup de points voisins ne permet pas de douter
que ceux-ci n’aient été faits de la même plume que
ceux-là. De plus, le point final des vers a été placé çà
et là d’un même lancé de plume que la dernière lettre'#,
Le copiste semble n'avoir mis, au courant de l'écriture,
que les points qui se trouvent à la fin de certains vers;
il sera revenu ensuite sur le vers pour placer les points
lorsqu'il y avait lieu, ou bien c’est le reviseur qui se
sera chargé de compléter le travail. Dans tous les cas,
nous croyons que la ponctuation, dans son ensemble,
est contemporaine du manuscrit.
« Un signe extrémement fréquent est composé de deux
traits légers »; c’est presque l’ascia (voir ce mot) ou une
minuscule hachette dont la poignée est tantôt droite,
tantôt un peu courbée. « Ce signe est placé dans la
marge de gauche à la hauteur de l’interligne, et le trait
horizontal de la hachette s’avance au-dessus de la
première lettre du vers. Toutefois il ne se rapporte pas
au vers qui le suit, mais au vers qui le précède. Lorsque
le sigle se rapporte manifestement aux mots du milieu
d’un vers, il n’est pas placé au-dessus du vers, mais
au-dessous. Il est de première main ou du moins de
première époque, à ce qu’on peut conjecturer de la
couleur de l’encre et du trait de la plume. Il ne figure
pas dans les Géorgiques, soit que les marges sont sou-
vent en trop mauvais état pour qu’on v puisse rien
distinguer, soit parce que les Géorgiques n’ont pas subi
la même revision que l’Énéide. Remarquons aussi que
les discours, indiqués ordinairement par ce sigle, y
sont beaucoup moins fréquents que dans l’Énéide.
De la liste des vers de l’ Énéide après lesquels on trouve
placé ce sigle spécial 15, il ressort que le sigle qui nous
occupeest affecté spécialement à indiquer le commen-
cement ou la fin des discours; il joue donc le rôle de nos
guillemets. Nous le trouvons aussi huit fois indiquant des
comparaisons employées par le poète et sept fois dans
des cas divers 16, »
Ce manuscrit fut l’objet d’une revision probable-
ment contemporaine de la transcription. L'écriture de
cette première revision a les mêmes caractères que
l'écriture du manuscrit; elle est seulement plus lourde,
généralement moins haute et d’une encre un peu moins Ὁ
luisante. Cette revision s’imposait, car le copiste avait
tantêt omis un vers, tantôt la fin d’un vers qu'il
n'avait sans doute pu déchiffrer sur son modèle, ou
TALIB:— De même dans fol. xvIrv°, vers657: MARISQ:;
ibid., 670 : VBIQ : (EST est ajouté d’une main postérieure);
fol. xxxvrr ve, vers. 510: CHAOSQ:— * Fol. xLvr,
Énéide, VI, 393: ACCEPISSE LOCV:M; on voit que le
point a été mis par la même main qui a barré M : plus tard
on a ajouté un À au-dessus de O et mis un point d’annula-
tion au-dessous. — 1" Fol. xxxvr, Énéide, IV, 295, le t de
facessunt où la barre horizontale se termine visiblement par
un point en haut; ef. fol. var, Géorg., III, 167 : FACTO: —
Dans le manuscrit Mediceus, la série des sigles critiques est
beaucoup plus variée. — 1* P, de Nolhac, Le Virgile du
Vatican et ses peintures, dans Notices et extraits des manu-
scrits de la Bibliothèque nationale, Paris, 1896, τ. xxxv,
p. 689-699.
1971 ÉCRITURE 1972
enfin un mot dans un vers!; pour cela, le reviseur
utilise tantôt l’interligne, tantôt la marge; il lui arrive
aussi de surcharger une lettre pour la modifier. Cette
revision n'est pas la seule, le manuscrit en a subi beau-
coup d’autres, mais celles-ci sont partielles et ne
portent jamais que sur quelques pages au plus; ces
revisions se sont poursuivies jusqu'au xv® siècle 2.
La date du manuscrit est malaisée à fixer. Rien
absolument n’autorise à le placer avant le 1v® siècle;
les miniatures n’apprennent rien de précis et le doute
persiste entre le rve et le v® siècle. La provenance est
également douteuse. Les premières traces de l'existence
du manuscrit se trouvent à Naples, sans qu’on puisse
conclure qu'il ait été écrit dans l'Italie du sud.
M. de Nolhac propose, à titre de « pure hypothèse »,
de le faire sortir de quelqu'une des studieuses retraites
de l'Italie méridionale qui avaient conservé le dépôt
de la civilisation classique, avec la haute protection et
les bienfaits de Cassiodore 3.
40 Divers autres. — Un aut:e manuscrit du Vatican,
cod. Valtic. Palat. 1631, plus récent, également en capi-
tale rustique, présente moins d'intérêt; il contient
également le texte de Virgile #.
Un troisième Virgile en capitale rustique, désigné
sous le nom de Romanus (cod. Vatic. lat. 3867), ne pa-
de Pompéi. On assigne d’ordinaire au Romanus la date
du vi® siècle; sans la faire descendre jusqu’au xr1° ou au
xine siècle, avec d’Agincourt, qui ne donne aucune
raison d'une opinion aussi étrange, on pourrait le
croire bien postérieur au vi® siècle. L’ornementation
du manuscrit, dans l’état actuel des comparaisons
possibles, ne permet pas de suppléer aux insuffisantes
données de la paléographie 5. » On peut, croyons-nous,
s’en tenir au vi: siècle. On ἃ a fait observer que dans ce
manuscrit les abréviations DS—deus et DO —deo sont
employées pour désigner un dieu païen. Jusqu'au
ve siècle, cette abréviation du mot Deus par contrac-
tion ne s'applique qu'à Dieu; c’est seulement au
vi® siècle qu’on a pu l'appliquer à un dieu quelconque
en même temps que l’on cessait d’abréger par le
signe e D le titre dominus, pour lui appliquer l'abrévia-
tion DMS ou DNS d’abord réservée au Seigneur Dieu ?
(fig. 3933).
Autre manuscrit de Virgile, conservé à la biblio-
thèque Laurentienne de Florence, c’est le Mediceus,
dont le copiste fut peut-être un des correcteurs du
Vaticanus 3225. Un de ses feuillets se trouve relié
avec le Vaticanus. Ce Mediceus, d’après une note en
écriture onciale, a été lu, ponctué et corrigé par Tur-
cius Rufius Apronianus Asterius, consul ordinaire de
ὋΣ FORMONSV MO RYDONTASIORARDEBAIALENT
DE ELICLASDOM N
ADSLDVAEVENIER
NINECOVIDSPERARETHABER 1e
TANIVMINTERDEN SASVMBROSACACVALINAËAGOS
TIBLHAECINCONDITASOLVS
3933. — Virgile Romanus.
D’après Mélanges d’archéol. et d'histoire, 1884, t. 1V, pl. xt.
raît pas antérieur au vi® siècle. Il a été sans cesse
confondu avec le Vaticanus décrit plus haut (cod. Vatic.
lat. 3225). Ce manuscrit provient de l’abbaye de Saint-
Denis ὅ; il se compose de 309 feuillets presque carrés,
de 330-340 mill. de hauteur, sur 315-325 mill. de lar-
geur, et contient, avec un assez grand nombre de
lacunes, l’œuvre entière de Virgile, ainsi que dix-neuf
miniatures. « Pour des yeux un peu sceptiques, écrit
P. de Nolhac, la belle écriture du Romanus ne prouve
rien en faveur de son antiquité. L'imitation des lettres
capitales a été très ordinaire longtemps après Charle-
magne; des pages entières de la célèbre Bible de Saint-
Paul-hors-les-Murs (voir Dictionn., t. 11, col. 856)
passeraient aisément pour contemporaines des graffiti
ΣΡ, de Nolhac, op. cit., p. 699-701. — *? Jbid., p. 701-
703. — 5. Ibid., p. 783. Sur ce manuscrit, cf. Zangemeis-
ter et Wattenbach, op. cit, pl. 13; Palæogr. Society,
pl. 116-117; P. de Nolhac, Les peintures des mss de Virgile,
dans Mélanges d'arch. et d'histoire, 1884, t. 1v, pl v à x;
E. Chatelain, op. cit., pl. Lx; F. Steffens, op. cil., pl. 10,
n. 2; P. de Nolhac, op. cit., 1896, t. xxxv b, p. 683-791,
pl. fac.-sim. du fol. vit ve; Ehrle, Fragmenta et picturæ
Vergiliana codicis V aticant 3225 phololypice expressa,
in-4°, Romæ, 1899; M. Prou, op. cit., 1910, p. 47. —
“ Zangemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 12; Palæwogru-
phical Society, pl. 115; Chatelain, op. cil., pl. LXIV. — # Zan-
gemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 11; Palæogr. Soc.,
pl. 113-114; Mélanges d’archéol. et d’hist., 1884, t. ἀν, p. 316,
329, pl. x1-xu; E. Chatelain, op. cit, pl. Lxv; Monaci,
Archivio paleografico italiano, t. τι, pl. 12; Fr. Steflens, pl. 19:
Picluræ, PORTES complura scripluræ specimina codi-
cis Valicani 3867, qui codex Vergilii Romanus audit, photo-
l’an 494. Quant au copiste, il suffira de se rappeler ce
qui ἃ été dit du premier correcteur du Valic. 3225. Avant
de passer dans la bibliothèque des grands-dues, le
manuscrit avait appartenu au cardinal Rodolfo de
Carpi, mort à Rome en 1504 (fig. 3934).
Le manuscrit de Térence, appelé Terentius Bem-
binus, conservé au Vatican, Vatic. lat. 3226, du rve
ou du v® siècle ?,
Le manuscrit de Prudence, à Paris, Bibliothèque
nationale, ms. lat. 8084, exposé dans la galerie Maza-
rine, armoire x111, n° 103, entièrement écrit en capi-
tales rustiques sur une peau très mince. Mabillon le
croyait du 1v® siècle #, les auteurs du Nouveau traité
de diplomatique se rangeaient à sa manière de voir et
typice expressa, in-fol., Romæ, 1902; Ribbeck, Prolegomena
critica, Leipzig, 1866, p. 226. — ‘ P, de Nolhac, Les peintures
des manuscrits de Virgile, dans Mél. d’arch. et d'hist., 1884, t.1v,
p. 328. — *L. Traube, Das Aller des Codex Romanus des
Virgil, dans Strena Helbigiana, in-4°, Leipzig, 1900, p. 307-
314. — * Bandini, Catal. cod. lat. Bibl. Medic. Laurent., t. τι,
col. 283 sq. ; rectifications dans P. de Nolhac, Bibliothèque
de Fulvio Orsini, in-8°, Paris, 1887, p. 272-273; M. Hofr-
mann, Der Codex Mediceus (pl. XXX1X, n. 1) des Virgilius,
in-8°, Berlin, 1889; Zangemeister et Wattenbach, op. cit.
pl. 10; Palwogr. Sociely, t. τ, pl. 86; E. Chatelain, op. cit.,
p. 18, pl. ἀχνὰ; M. Ihm, Palwographia latina. Exempla,
pl. 11; Ribbeck, Prolegomena ad Vergilium, p. 222. --- ΡῈ,
Hauler, Paläographisches. zum Bembinus der Terenz, dans
Wiener Studien, 1889, t. χα, p. 268-287; Zangemeister et
Wattenbach, op. cit., pl. 8 et 9; Paleogr. Society, pl. 135;
E. Chatelain, op. cit., pl. να. — 9 Mabillon, De re diplomatica,
Supplem., ©. 1H, p. 8.
δ, RE αὐτὰ “Re +
1973 ÉCRITURE 1974
estimaient que « ce précieux manuscrit approche fort
du temps de l’auteur 1 ». N. de Wailly le met résolu-
ment au 1ve siècle ? et L. Delisle ἃ démontré la date
approximative, mais surtout par des raisons étrangères
à la pure paléographie #. Il est incontestable que ce
manuscrit existait au commencement du vie siècle. |
C’est en effet à cette dernière époque qu’appartiennent
les notes inscrites sur les marges pour indiquer les
espèces de mètres employés par Prudence. Ces notes,
tracées en petites onciales, sont de la même main
conferente mihi magistro felice oralore urbis Romæ *.
C’est encore un exemplaire de la capitale rustique et
nous finirons avec lui cette nomenclature ".
VI. CAPITALE CURSIVE. — Il s’agit d’une capitale
simplifiée ou, si l’on préfère, d’une capitale galopée:; il
est impossible que la calligraphie ne se ressente pas du
régime de précipitation, mais l’adresse ou l'habitude
peuvent faire que cette capitale rapidement tracée ne
mérite cependant d'aucune manière l'épithète de négli-
gée. Ici, les formes de la capitale sont sauves, au moins
AREMUMPRIMISINGENTINE QUANDACTUNDRO:
[EUERTENDAMAIMNUETCRETASOLIDANDATIENACL
NÉSUDEANIHERDAENEUPULUEREUICIAEATSCNT
ΜΌΝ NINEINLUDANTPESTESSAEPIEXIQUUSMUS
SUBTERRIS POSUIT QDOMOSNAT QHORRENFECIT”
AUTOÇULLSA ! ILEODFRECUBILIATALPAE-
INUFNIUS QCAUIS BUFOELTQUAEPLURIMNTERANE
MONSTRAËE RUNTIPOPULATQOIN GENTEMEARRISACERUI
CUREULIOAT QUNOLIMETUENS FORMICASENECIE”
CONTEMPLATORITEMCUMSENUXPIURIMASIUUS
ANDUETINÉLOREMETRAMOSCURUAULTOLENTES"
SISUPENANTÉETUSPARITERFRUMENTASEQUENTUR
#
ἐ
"
᾿
Fe
MAGNAQCUMMAGNOUENIETIRITURA CALORE"
MSILYXUMAFOLIORUMEXUBERATUMBRA:
NEQUICQUAMPINGUISPALEATEREINREN CUIMOS"
Ι
SEMINAUIDIEQUIDEMMUITOSMEDICA RESENENTES
3934. — Virgile Mediceus, année 494.
D'après Palæographical Society, t. 1, pl. LXXXVI.
qu'une souscription à moitié effacée par le temps, qu’on
lit au bas du fol. χων, à la fin du livre des Hymnes :
+ "MATINS AGORIVS BASILIVS
Les bénédictins et Champollion-Figeac* lisaient
ici : Sextius Agorius Basilius, en quoi ils se trompaient ;
il faut lire : Vellius Agorius Basilius, qui fut consul en
Occident en l’année 527 et qu'on ἃ pris l'habitude de
désigner couramment sous le nom de Mavortius.
C'était un fin lettré, qui a bien pu prendre plaisir à
annoter son exemplaire de Prudence comme il avait
fait pour son exemplaire d'Horace, sur lequel il avait
écrit : Vettius Agorius Basilius Mavortlius V. C. et inl.
ex com. dom. ex cons. ord. legi et αἱ polui emendavi
1 Dom Tassin et dom Toustain, Nouveau traité de diplo-
matique, t. 1x, p. 64; cf. t. x, p. 60 et 61. — ? Éléments de
Paléographie, t. 11, p. 283; cf. p. 245. — *[.. Delisle, Note
sur le manuscrit de Prudence, n° 8084 du fonds latin de la
Bibliothèque impériale, dans Bibliothèque de l'École des
chartes, 1867, t. xx VIT, p. 297-303. 4 Champollion-Figeac,
pour l'essentiel, mais c’est fini de la belle ordonnance
linéaire, de la distinction et de l'isolement des lettres;
les ligatures, l’'enjambement sur le niveau supérieur ou
inférieur entraînent celte capitale sur la pente de l’écri-
ture minuscule et vers la pratique de ses licences. Nous
ne manquons pas de spécimens de cette écriture: outre
les graflili de Pompéi, les tablettes de cire, quelques
papyrus, tous monuments paiens, nous pouvons citer
les inscriptions tracées en cursive sur les panses et les
cols d’amphores par des marchands chrétiens (Dic-
tionn., t. 1, col. 1687, fig. 422,424); puis encore les cu-
rieuses {abellæ defixionis (Dictionn., t. 1, col. 527, pl.
hors texte)sur lesquelles on lit des nomenclatures impré-
gnées de croyances gnostiques, mais où la capitale est
Paléographie universelle, 11° partie. $ J. Horkel, Analecta
Horatiana, in-S°, Berlin, 1882, p. 9. ‘L. Delisle, Le cabi-
net des manuscrits, pl.1, n.1; Zangemeister et Wattenbach,
pl. 15; Palæogr. Society, pl. 29-30; Album paléographique
publié par la Société de l'Ecole des chartes, pl. 1; M. Prou,
Recueil de fac-similés, 1904, pl. τι.
1975
généralement préférée à la cursive. Une amphore afri-
caine, conservée dans la maison de l’archevêque d’Al-
ger, nous présente une longue formule, en partie seule-
ment lisible : ... ora.…. pro. qui fecit quia ad magis..….
αὐϊί..... fecit dm; cette inscription paraît être du
vie siècle (fig. 3935). Des tuiles, des carreaux estampés,
des lampes, des plats de terre cuite nous offrent parfois
une devise, plus souvent un nom propre; la chaux qui
mure les loculi des catacombes porte des signes de
repère ou bien une formule hâtivement tracée; les
parois des tombes vénérées présentent en grand nombre
les signatures des pèlerins, de même que les colonnes de
Bielle et l’autel de Ham ou celui de Minerve (Hérault).
11 serait un peu présomptueux de vouloir extraire de
ces lettres jetées sans ordre une doctrine trop pré-
cise; en effet, on remarque tout de suite qu'il y ἃ plus
que la hâte et la négligence pour s'opposer à une tran-
scription régulière, il y a surtout inexpérience; ceux qui
écrivent leurs noms de la sorte savent leur alphabet,
peut-être parviendraient-ils à le tracer de façon telle
wi “Ὁ: Krups
ST 2
a \o
Le)
«
G =
se. o
pag, sou" À
3935. — Inscription d’amphore africaine.
D'après Corp. inscr. lat., t. VIT, p. 2182, n. 22636 %.
quelle si on leur mettait une plume à la main; mais ce
n'est pas le cas, ils entaillent la pierre, ou la terre dessé-
chée, ou le platras, ou le métal, manient un poinçon ou
un clou et la résistance qu'ils rencontrent les déroute
et emporte leur main au hasard. Malgré tout, les carac-
tères conservent une sorte de parenté avec les majus-
cules latines, du moins pendant les trois premiers
siècles de notre ère, mais la tendance s’affirme de plus
en plus à arrondir les caractères. Nous avons un beau
spécimen d’écriture du rre siècle dans un fragment de
pétition adressée au préfet d'Égypte Claudius Vale-
rius Firmus par Aurelia Ammonarion, quisollicite qu'on
lui donne un gardien, conformément à la loi Julia et
Titia; cette pétition est de l’année 247 (fig. 3936) ?;
en voici la transcription :
[CJ{(audio) valerio firm[o præfecto Ægypti]
ab aurelia ammol nario]
rogo domine des mil Ηὶ.....]
auclorem aurel(ium) p(lutammonem)
e lege iulia titia οἱ.....
dat(um) dd. nn. philippo aug(usto) ii [et]
philippo cæsar{e (?) consulibus]
La cursive, telle que nous pouvons en juger sur les
papyrus, est apparentée de plus près à l'écriture cur-
sive des manuscrits et à celle qui a généralement pré-
? Corp. inscr, lat., t. vint, n. 226362: cf, R. de La Blanchère,
dans Bull. de corresp. africaine, 1882, p. 23. — : Egypt
͵
ÉCRITURE
1976
valu jusqu’à nos jours que la cursive tracée sur les
tablettes de cire. La raison en est, suivant toute vrai-
semblance, dans l'identité de matière et d’instrument;
le papyrus, le roseau et l’encre sont d’un emploi si aisé
que la main un peu experte peut écrire un mot ou plu-
sieurs mots à la suite sans lever la main. Ainsi la capi-
tale cursive s’achemine insensiblement vers la minus-
cule cursive, sans qu’il soit possible de décider du
3936. — Pétition de l’année 247.
D'après Grenfell et Hunt, The Oxyrhynchus papyri,
t. 1v, n. 720, pl. vri.
moment où la seconde acheva de supplanter la pre-
mière. Ce serait faire erreur de penser que les copistes
décidèrent tantôt de suivre l'alphabet majuscule, tan-
tôt le minuscule; ils ont simplement voulu exécuter
leur tâche avec célérité et clarté; pour y parvenir, les
caractères se sont peu à peu transformés, mais non pas
tous en mème temps. Les uns demeuraient plus proches
du type primitif, les autres s’en écartaient plus ou
moins complètement et rapidement. II appartient aux
manuels élémentaires de paléographie de suivre la chro-
nologie des formes successives de chaque lettre; nous
Explor. Fund. The Oxyrhynchus papyri, éd. B. P. Grenfell et
A.S. Hunt, in-8°, London, 1898-1912, t. αν, n. 720, pl. ναι.
+
σον
1977
voulons seulement rappeler et montrer que c'est par
l'intermédiaire de la cursive que sont sorties de la capi-
tale deux sortes d'écriture qui, plus tard, calligraphiées,
serviront à la transcription des livres : l’onciale et la
minuscule 1 On peut toujours assigner la limite du
aire et du rve siècle comme la date approximative d’un"
changement important dans l'écriture, dans le sens de }
l'abandon de la capitale et de l’acheminement vers la
minuscule. Un papyrus latin conservant un Æpilome
de Tite-Live (fin du 1119 siècle) présente un mélange de
lettres capitales, de lettres onciales a, e, τι, et de lettres
minuscules b, d, m, p, 4, z*. La tendance se montre de
plus en plus marquée vers l'écriture ample et arrondie
dont un fragment de papyrus du τν 5 siècle, portant la
traduction latine des fables de Babrius, nous donne un
intéressant exemple ὃ; de mème une lettre de recom-
mandation d’un commis égyptien (milieu du 1v® siècle)
conservée à Strasbourg ‘. Cette dernière pièce mérite
d'autant plus l'attention que, bien qu’écrite en latin,
elle rappelle le style de la cursive grecque de la période
ÉCRITURE
1978
de la minuscule cursive? En voici la transcription
(fig. 3937) :
Cum in omnibus bonis benignilas tua sil prædila {um
eliam scholasticos et maxime qui a me cultore {uo hono
rificentiæ tuæ traduntur quod honeste respicere velit
non dubilo domine prædicabilis quapropter theofanen
oriundum ex civilate hermupolitanorum provinciæ
thebaidos qui ex suggestione domini mei fratris nostri
{filippi usque ad ofjicium] domini mei dyscoli vexalionem.
Les inscriptions témoignent que, dès le rv° siècle, la
forme minuscule de certaines lettres était nettement
déterminée; ainsi dans une inscription reproduisant un
édit de Dioclétien 5, de l’an 301, on trouve, sous la
forme minuscule, les lettres ὃ, m, 5, 1: et dans des in-
scriptions chrétiennes de Rome, un peu plus récentes,
les mêmes lettres et en outre a, d, n. Ces formes minus-
cules se multiplièrent et conduisirent dès le v°-vresiècle
à une écriture cursive, franchement minuscule. Nul
doute que le 1v® siècle avait vu cette évolution se pré-
3937. — Lettre de recommandation. 1v* siècle.
D'après Ed. M. Thompson, An introduction, p. 326, n. 110.
byzantine, d’où l’on peut induire que les phases de
l'écriture latine ont été plus ou moins parallèles aux
phases de l'écriture grecque. L'influence de l'écriture
telle qu’on la pratiquait sur les tablettes de cire devient
de moins en moins sensible. Non seulement les lettres
d'un même mot sont liées, mais souvent les mots se
succèdent enlacés si étroitement qu'il est malaisé de
lire rapidement le texte, que l'absence de pleins et de
déliés fait ressembler à un long fil déroulé intermina-
blement. Certaines lettres, notamment e, e, f, se prêtent
à d'innombrables combinaisons qui précipitent l’avène-
ment de la minuscule proprement dite.
VII. MINUSCULE CURSIVE. — Ainsi, par une transi-
tion insensible, la cursive a opéré l’évolution de la capi-
tale vers la minuscule moins par voie d'expulsion que
par Voie de transformation. Ce papyrus latin de Stras-
bourg est-il autre chose qu'un de nos premiers témoins
1 M. Prou, op. cit., p. 59. — " Palæographical Society, t. 11,
pl. 53; Fr. Steftens, op. cit., pl. 10; The Oxyrhynchus papyri,
part. IV, p. 90, n. 668, pl. vi. — * B. P. Grenfell et Α. 5.
Hunt, The Amherst papyri, in-fol., London, 1900, n. xxvI.
— 4 Pap. lat. Argentor., 1; cf. H. Bresslau, dans Archiv
für Papyrusforschung, t. 111, p. 168; Ed. M. Thompson,
An introduction lo greek and latin palæography, 1912,
Ῥ. 325, fac-similé n° 109. — " Palæographical Society, t. 11,
pl: 127-128; Ἐκ Steffens, op. cit., pl. 11. — ‘“F. Steffens,
1. 11. — °C. Wessely, Schriltafeln, pl. vir, n. 17-18.
ciser, malheureusement l'absence de monuments paléo-
graphiques ne permet pas d’en saisir les phases succes-
sives. Toutefois, une quittance de l’année 398, conser-
vée parmi les papyrus de la collection de l’archiduc
Renier ἴ, nous montre, à cette date, la minuscule
entièrement formée, les lettres sont munies de longs
traits qui s'élèvent au-dessus de la ligne; en outre, on y
remarque de nombreuses ligatures. Un rescrit impé-
rial, adressé à l'administration d'Égypte et trouvé à
Philæ, nous montre l'écriture cursive en usage dans les
bureaux de la chancellerie égyptienne (ve siècle). Un
autre rescrit de la même main, trouvé à Éléphantine,
est d’une lecture non moins laborieuse. Champol-
lion-Figeac avait reculé devant la difficulté du dé-
chiffrement, Massmann s'attaqua avec succès au
fragment conservé à Leyde, N. de Wailly donna
la lecture du fragment de Leyde et de celui de Paris *,
— # Champollion-Figeac, Charles el mss sur papyrus,
1840, pl. χιν; Massmann, Libellus aurarius sive tabulæ
ceratæ antiquissimæ et unicæ romanæ, in-4°, Lipsiæ, 1841,
p. 150, pl. B; N. de Wailly, Mémoire sur des fragments de
papyrus écrits en latin, dans Mém. de l'Institut. Académie
des inscriptions, t. xv, 15 partie, p. 399-423, pl. 1-1; Palæo-
graphical Society, t. 11, pl. 30; Wessely, Schrifttafeln, pl. 1x,
n. 22; Ἐς Steffens, op. cit., pl. 16; Mommsen, Fragmente
zweier Kaïiserrescriple auf Papyrus, dans Jahrbuch des
gemeinen deutschen Rechts, 1863, τ, vtr, p. 398,
1979
Voici la transcription de quelques lignes (fig. 3938) :
[tium)]
iniquos vero delentatores mancipior[um ad eum pertinen-
portionem ipsi debitam resarcire
nec ullum precatorem ex instrument[o emptionali]
pro memorala narratione per vim c{onfecto præiudicium
sed hoc viribus vacuato [pati]
possessiones ad ipsum pertinent{es]
Le corps de l'écriture est beau, l'aspect général
ÉCRITURE
1980
meilleurs exemples de minuscule cursive; ce sont aussi
les plus anciens actes diplomatiques dont les originaux
nous soient parvenus, ils conservent la tradition du
latin de la chancellerie impériale romaine et ne pré-
sentent encore qu’un assez petit nombre d’altérations
dans l'orthographe, dues principalement à l'influence
de la prononciation. Les chartes de Ravenne, après
avoir fait l'objet d’une magistrale publication de
Gaetano Marini, ont été reproduites et étudiées à plu-
sieurs reprises !; la Bibliothèque nationale conserve
3938. — Rescrit impérial, postérieur à 413.
D'après Ed. M. Thompson, op. cit., p. 328, n. 111.
robuste, les lettres de grandes dimensions (la figure
3938 est à une échelle un peu réduite). Si on rapproche
ce spécimen de celui de l’année 247 (fig. 3936), on con-
state que l'écriture des bureaux a peu changé et on en
peut induire que les scribes avaient à se conformer à
un type adopté par la chancellerie du préfet d'Égypte,
soit qu'ils eussent à écrire un document en langue
grecque ou en langue latine.
Un lot précieux nous est conservé dans les chartes
de Ravenne, du ve et du vre siècle, qui fournissent les
1, Marini, 1 papiri diplomalici raccolli ed illustrati,
in-fol., Romæ, 1805; Massmann, Die gothischen Urkunden
von Neapel und Arezzo, in-fol., München, 1837; Cham-
pollion-Figeac, Chartes el manuscrits sur papyrus de la
Bibliothèque royale, in-fol., Paris, 1840; Edw. A. Bond,
quelques-uns de ces actes (Galerie des chartes, n° 368
à 374), ce sont des ouvertures de testaments devant le
magistrat de Ravenne, écrits en 552; ensuite (ms.
lat. 4568 A, n° 375-377) une charta plenariæ securilalis,
c’est-à-dire un règlement de comptes fait à Ravenne
en 564. Voici la transcription de trois lignes d'un de
ces actes (Galerie des chartes, n° 369, ms. lal. 8842)
(fig. 3939).
Les chartes de Ravenne, bien qu'elles relèvent de
l'écriture des officines de notaires privées, se rattachent
Facsimiles of ancient charters in the British Museum, part,
IV, pl. 45-46; Palæographical Society, t. 1, pl. 2-28; t. 11,
pl. 51-53; C. Wessely, Schrifttafeln, pl. x11, n. 29; Monaci,
Archivio paleografico italiano, 1, 1, pl. 1-5; Fr, Steffens, op.
cil., pl. 22.
- ον En ”
1981
par certains aspects à l'écriture officielle de la chan-
cellerie impériale. Celle-ci avait adopté la minuscule
cursive et nous avons déjà eu l’occasion d’en citer des
exemples; il suflit de rappeler ici deux fragments
épigraphiques d’une ou deux chartes reportées sur
marbre et offrant un privilège impérial en faveur d’un
monastère ἡ, Le texte est écrit en lettres capitales, mais
le lapicide y a inséré le fac-similé de la souscription
impériale : sancimus et firmamus en caractères cursifs,
Voir Diclionn., t. 111, col. 907, fig. 2672; col. 909,
fig. 2673. 11 faut en rapprocher une inscription trouvée
à Éphèse et reproduisant le texte grec d’un rescrit de
Maurice Tibère, du 11 février 585, avec la date en latin
et en caractères cursifs : Dal(um) 111 idus februari(as)
Constantinupol(i) imp(er;a(loris) d(omni) n(ostr)i [Mau-
ricii] [TJiberi pe(r)pe(tui) Aug(usti) ann(o) III et post
consul(atum) ejus ann(o) I. Dans cette inscription, les
lettres an de Conslantinupoli forment une ligature
absolument semblable à celle des mêmes lettres dans
ÉCRITURE
1982
epislolis; plures enim scriplores, qui bonam el compe-
tentem formant lileram in quaternis, nullo modo vel vix
sciunt habililare manum ad epistolas scribendas *. Les
scribes cependant n'étaient pas tous formés, ainsi qu'il
l’observe, à employer cette écriture spéciale, et nombre
de chartes sont l’œuvre d'écrivains qui avaient proba-
blement l'habitude de copier surtout des livres; mais
le contraire n’est pas vrai, et, sauf de très rares excep-
tions, on ne trouve pas de manuscrits en écriture diplo-
matique.
« Habituellement la première ligne des diplômes et
des chartes, ou parfois une partie de la premuère ligne,
est en caractères particuliers, diflérents de ceux du
reste de la teneur. On y a employé communément,
depuis l'époque mérovingienne, une écriture allongée,
à jambages grêles, souvent fort serrée et conséquem-
ment diflicile à lire. Tout en se modifiant avec le temps,
l'écriture allongée est restée en usage, dans certaines
chancelleries, jusqu’au Χαμ siècle. Mais au x1° et au
3939. — Papyrus de Ravenne. νι siècle.
D'après M. Prou, Manuel de paléographie lat. et jranç., Album, pl. 1, n. 3.
[sub]scriblionem meam et infra subscribsi, Q. L et itt[rum].…..
ΕἸ. Apollinaris et F1. Constantius v. v. d. d. dix(erunt) : constat.
.… vitale absentes sunt. Q. Ἰ. et iter(um) mag(istratus) dix(erunt) : quo[niam].…..
Egne 1 : q(uæslor) l(audabilis) ; ligne 2 :
sancimus de l'inscription de Kairouan. D'autre part,
le b dans februar et dans Tiberi a la même forme que
dans le rescrit impérial partagé entre Leyde et Paris,
c'est-à-dire que la panse inférieure est à gauche de la
haste ?,
NIIL. ÉCRITURE DIPLOMATIQUE. — « L'écriture des
documents diplomatiques a naturellement subi les
mêmes transformations générales que celles des manu-
scrits proprement dits. Toutefois, dans la plupart des
documents, elle s’en distingue par certaines particu-
larités, dont la plus caractéristique est l'allongement
des hastes et des queues des lettres. Comme elle est
spéciale aux diplômes et aux chartes, elle a reçu le
nom d'écriture diplomatique. Dès le xrrre siècle, à
Zurich, Conrad de Mure faisait cette distinction, qui
reste vraie pour tous les temps et tous les pays : Alia
enim manus requirilur in qualernis scribendis et alia in
1Ch. Diehl, Une charte lapidaire du VI siècle, dans
Comptes rendus de l’Académie des inscriptions et belles-
lettres, Paris, 1894, t. χχιι, p. 383-393; H. Omont,
Lettre grecque sur papyrus émanée de la chancellerie
de Constantinople, dans Revue archéologique, Paris, 1892,
t. χιχ; Catalogue des musées et collections archéologi-
ques de l'Algérie et de la Tunisie. Musée Alaoui, Supplé-
ment n° 1034, pl. Liv, n. 2. Trouvée à Kairouan, conservée
à Tunis, au musée du Bardo, — ? R. IHeberdey, Vorläufiger
v(iri) d(evoli).
xIIe, on se servit aussi de capitale, d’onciale ou de
caractères de fantaisie, parfois enchevêtrés ou enlacés
les uns dans les autres. Ajoutons que cette règle n’est
pas absolue : dans un grand nombre de chartes, l’écri-
ture de la première ligne est la même que celle du reste
de l'acte.
« On trouve encore parfois des écritures différentes de
celles de la teneur au bas de l’acte, dans certaines sous-
criptions et dans la date, qui était quelquefois d'une
autre main que la teneur. Lorsque les souscriptions
sont autographes, elles présentent naturellement toutes
les variétés possibles d’écritures.
« Les écritures cursives et minuscules ont seules été
employées depuis l'antiquité pour les documents diplo-
matiques 4. La capitale et l'onciale ne s’y rencontrent
pas, sauf toutefois, comme on l’a vu plus haut, dans la
première ligne, dans les souscriptions, dans les devises
Bericht über die Grabungen in Ephesus 1905-1906, dans
Jahreshefte des œsterreichischen archäologischen Institutes
in Wien, t. x, Beiblalt, p. 68, fac-similé. — ὃ Summa de arte
prosandi, dans Rockinger, Briefsteller, p. 439; la suite du
passage montre que, sous le nom générique d'epistola, Conrad
comprend les cilationes, recessus, lileræ communes, sententiæ,
indulgentiæ, privilegia, confirmationes, ete. — *Il n'y a
d'exception que pour certaines chartes anglo-saxonnes
écrites en capitales et en onciales.
1983 ÉCRITURE 1984
placées dans toute la chrétienté, entre le 1x° et le
x11e siècle, par la minuscule romane, qui procède de la
réforme calligraphique accomplie en France sous Char-
lemagne, particulièrement dans l'école de Tours.
des chartes-parties, et parfois aussi dans certains
noms propres de la teneur que l’on a voulu mettre par-
ticulièrement en relief.
« L'ancienne cursive romaine de chancellerie, dont
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3940. — Antiquités judaïques, ms. de Milan.
D’après Ἐκ Steffens, Paléographie latine, Paris, 5. d., pl. 23.
quelques fragments de rescrits impériaux nous ont con- | L'écriture diplomatique n’en ressentit les effets qu'à
servé des spécimens (papyrus Leyde-Paris, fig. 3938), | partir du règne de Louis le Pieux. La minuscule qui
a donné naissance à d’autres écritures diploma- | fut employée depuis lors dans les diplômes et les chartes
tiques qui se sont diversement développées, en France, } peut être désignée, jusqu'à la fin de la dynastie caro-
en Italie et en Espagne, et qui ont été peu à peu rem- | lingienne, sous le nom de minuscule caroline, et depuis,
1985 É
sous le nom de minuscule romane. Elle ne cessa jus-
qu’au ΧΙ siècle de se perfectionner en acquérant plus
de régularité. Chaque caractère y a sa forme déter-
minée et est indépendant des autres; les traits en sont
droits et nettement arrêtés; les abréviations sont fixes
et employées avec mesure. C’est sous cette forme que
la minuscule romane s’est propagée dans toute l’Eu-
rope 1.»
IX. Semi-cuRrsIVE. — Cette écriture se rapproche de
celle en usage pour les actes diplomatiques, mais les
hastes et les queues des lettres sont moins échevelées,
en outre les caractères sont plus appuyés; « les hastes
supérieures sont souvent faites de deux traits comme
dans les actes, mais ces traits sont habituellement si
3941.
D'après Ed.
rapprochés qu'ils se confondent en un seul trait plus
fort et qu'ainsi ils rappellent les hastes en forme de
massue qui paraîtront plus tard dans la minuscule
caroline 5» (fig. 3940).
X. ONGrALE. — Le deuxième type d'écriture maju:-
cule dont on fit usage pour la transcription des manu-
scrits a reçu le nom d’onciale. L’once était la douzième
partie du pied et il semble que, chez les anciens, la qua-
lification d’onciales fut appliquée aux lettres capitales
de grande dimension. Saint Jérôme écrit à ce propos :
Habeant qui volunt veteres libros, vel in membranis pur-
pureis auro argenloque descriplos, vel uncialibus, ul
vulgo aiunt, literis, onera magis exarala quam codices;
dummodo mihi, meisque permittant pauperes habere
Schedulas, et non tam pulchros codices quam emendatos ὃ.
Vallarsi fait observer que Budé, dans son traité De asse,
veut que les onciales aient la largeur du pouce, mais
qu'il est plus probable que ce nom fut donné à des
caractères ayant la taille de l’once, de même que nous
appelons cubilales les caractères des inscriptions monu-
mentales offrant, plus ou moins, les dimensions de la
coudée. Il n’y ἃ pas lieu de s'arrêter à la leçon fautive
de quelques manuscrits qui donnent inilialibus au lieu
À À. Giry, Manuel de diplomatique, in-8°, Paris, 1894, p. 513-
517. — * Fr. Steflens, op. cit., pl. 23, p. vu, col. 2, cite un
exemple de cette semi-cursive dans un manuscrit des Anti-
quitates judaïcæ de Flavius Josèphe à l’Ambrosienne de Milan.
—?S, Jérôme, Præfatio in librum Job, P. L., t. xxvInm, col.
1142. — Ὁ Jérôme, Opera, édit. Vallarsi, t. 1x, col. 1101. -
CRITURE
ONE ALRUENTUT
ANT, si ER DORS ET EN Eu AR TLICANER UN TE ὲ
ἀντι pure SNE PE
pores ΞΊ
δὰ ὠβαντολοτις B0oNo$ CwLoquiamalx So
Tuer UN 5
1986
de uncialibus 4. Au 1Χ5 siècle, Loup de Ferrières admet
que le mot oncial représente les dimensions de cet
alphabet : Scriplor regius Berlcaudus dicitur antiqua-
rum lillerarum, dumlaxal earum quæ maximæ sunt εἰ
unciales a quibusdam vocari existimantur, habere men-
suram descriplam ; au xe siècle, un commentateur
anonyme de Donat s'exprime ainsi : Quædam (litteræ)
enim unciales dicuntur quæ εἰ maximæ sun et in énitiis
librorum scribuntur 5.
L’alphabet oncial n’est qu’un alphabet capital re-
touché. A la rigidité anguleuse, fait place la flexibilité
curviligne. Il participe de la minuscule et de la cursive
par l’adoption des hastes et des queues de lettres qui
dépassent le niveau, soit au-dessus, soit au-dessous de
TOSSONTN
SAC RPNNENT
REINE |
— Palimpseste de Cicéron, De republica. 1v* siècle.
M. Thompson, An introduction.…., p. 286, n. 87.
l'alphabet. Les lettres
sont :
À S echmqTu
Pour ces lettres et pour la plupart des lettres de
l'alphabet oncial, il suffit de rapprocher le type capital
pour pressentir la série de simplifications qui ont con-
duit au type nouveau, à condition de tenir compte de
lPabandon de la cire, du stylet et du papyrus et de
l'adoption du calame et du parchemin. L’
l’onciale semble prendre place chronologiquement au
début du rve siècle, sans préjuger de l'étendue de la
période antécédente pendant laquelle ce type s’est pro-
gressivement modelé, période dont nous ne pouvons
juger, faute de documents. Toutefois, dès le rrre siècle
nous rencontrons parfois des onciales disséminées dans
des inscriptions païennes ou chrétiennes, notamment
en Afrique *. En dehors de l’épigraphie, nous voyons
l'emploi de l’onciale sur un fragment de papyrus prove-
nant d'Oxyrhynque et datant du rrre siècle; l'écriture
caractéristiques de l’onciale
usage de
“Loup de Ferrières, Epist., v, P. L., t. CxXIX, col. 448.
41,. Traube, Perrona Scottorum, München, 1900, p. 533.
ΤῊ, Bœswillwald, R. Cagnat et A. Ballu, Timgad, in-4°,
Paris, 1905, p. 75, fig. 33; p. 236, fig. 105; KR. Cagnat, Nou-
velle inscription latine en lettres onciales, dans Revue d
lologie, 1895, p. 214-217; cf. Corp. inscr. lat., t. vx, n. 17910.
phi-
1987 ÉCRITURE
est en onciale entremêlée de minuscules dérivées du
type cursif. Il semble toutefois qu'à cette date du
re siècle, l’onciale n’était pas arrivée à se dégager
complètement d’autres types moins fixés. Toutefois
l'usage qui en fut fait dans l’épigraphie suffit à lui seul
à montrer l'existence de l’alphabet oncial dès la pre-
mière moitié du zrre siècle; car a priori il n’est pas vrai-
semblable que la gravure sur pierre ait permis de passer
naturellement de la capitale carrée à la capitale ronde
ou oncialesansl’intermédiaire de manuscrits. En outre,
on ne rencontre nulle part dans les inscriptions de
formes de transition entre ces deux types d'écri-
ture.
ΤΡ ἔγοςο le
MTÉCIACCIPIÉ
TISUTCAUDIU ne
1988
n'y ἃ que quinze lignes par colonne, soit trente lignes
par page. Voici la transcription du texte (fig. 9941):
lus domina
lus sæpe etia (m)
teterrimo
rum homi
num inme(n)
sam possess
quam est hic
forlunatus.
latissime a
gros vero et
ædificia et
pecudes εἰ in
mensum ar
genti pondus
adque auri
qui bona nec
Contemporains du précédent sont les fragments des
évangiles de Verceil qu'une tradition attribue sans
3942. — Évangiles de Verceil. 1v* siècle.
D’après Ed, M. Thompson,”"op. cit., p. 287, n. 88.
Du ve au vurre siècle et surtout au vire siècle finissant
l’onciale fut l’écriture en usage pour la transcription
des livres. Au ve et surtout alors, dans une certaine
mesure aussi, au vi: siècle, l’onciale est parfaitement
correcte et précise; au vire siècle, ses formes com-
mencent à s’altérer; pendant le vire siècle, la déca-
dence progresse rapidement, on peut suivre aisément
la déformation sur certaines lettres plus spécialement
affectées, par exemple e et m.
Les anciens manuscrits en onciale sont asseznom-
breux et ont fait l’objet de diverses publications, no-
tamment Zangemeister et Wattenbach, Exempla codi-
cum latinorum litleris majusculis scriplorum, in-fol.,
Heiïidelbergæ, 1876-1879, et Æm. Chatelain, Uncialis
scriplura codicum lalinorum novis exemplis illustrata,
in-fol., Parisis, 1901 :. Le plus ancien représentant est
le palimpseste de Cicéron de la bibliothèque Vaticane
(ms. 5757), qui appartient au rve siècle. L'écriture est
massive et régulière et disposée en colonnes très rap-
prochées. Les dimensions de l’écriture laissent à penser
le nombre de quintaux de parchemin qu’aura dû exiger
la transcription complète de l'ouvrage, puisqu'il
1 PI, τ à Lx, consacrées à l'écriture onciale; pl. LxI à €, à
l'écriture semi-onciale. — * Zangemeister et Wattenbach,
Exempla codicum, pl. 17; Palæographical Society, t. 1, pl. 160;
preuve à saint Eusèbe de Verceil ({ 371), mais qui,
de toute façon, appartiennent au rve siècle. Voici la
transcription (fig. 3942) :
niam si quid
pelierilis pa
trem in no
mine meo pe
el ego
lite rogabo prop
mine meo da ler vos ipse ὃ
vil vobis us nim paler α
d mal vos me «a
que ahuc no(n)
petislis quic
quam in no
mastis el cre
didistis quo
niam ego a deo
mine πιὸ pe
tile el accipie
lis ul qaudiu( m)
exivi el a pa
trem veni in
hunce mun
Remarquer le signe d'abréviation sur un nom divin
non abrégé.
Nous décrirons plus loin les manuscrits qui renferment
un texte des actes du concile d’Aquilée de l'an 381,
transcrit à une date à peine postérieure (Paris, Bibl.
nat., lat. 8.907)", une table pascale composée en 447
Ed. M. Thompson, An introduction, p. 286, fac- ἜΡΟΝ n. 87.
- ἢ Zangemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 22; Chatelain,
Uncialis scriptura, pl. xt.
1989
et écrite probablement Ja même année (Berlin, Bibl.
roy., lal. 4° 298)'; les fastes consulaires écrits en 486
et 494 (Vérone, Bibl. capit.) Parmi les plus cé-
lèbres manuscrits en onciale, il faut nommer les manu-
scrits de Tite-Live à Paris et à Vienne, dont la recension
fut faite à Avellino, près de Nole, en Italie ? (Paris,
Bibl. nat., lat. 5730); l'écriture du manuscrit de Vienne
(cod. lat. 15) est un peu plus petite et ce volume, si l’on
en croit une note, a appartenu au moine anglais Suit-
bert, apôtre des Frisons, devenu évêque en 693. La
régularité et la précision de l'écriture sont tout à fait
remarquables et témoignent de la part du copiste un
long exercice et une main rompue à Ja pratique de
l’onciale. Une semblable familiarité avec un type
d'écriture invite déjà à croire qu'il était alors en pleine
période de vogue commerciale et on ne peut faire des-
paxecce DILECTISSIMI
FRATRESECCLESIAERED
| DITAESTETJUODdOÔIFFI
᾿ς CILENUPERINCREDULIS.
ACPERTIDISIXPOSSIBILEUI
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NEDIUINASECCIRITASNOS
REPARAITAES 1”
INLAETITIAMENTÉSRENELS.,
ETIEMPESTAIE PRAESSU
RACACNUBE dISCUSSA.
TRANSUILLITASACSERENT
IASREFUL SCRUNT'OANdNE
LAUDESDO-EIBENEFICIA
ÉCRITURE
1990
pet en 535 ou 536; une traduction de la Bible par saint
Jérôme, offerte à la basilique de Saint-Pierre par
l’abbé Servandus, contemporain de saint Benoît, et con-
servée à la bibliothèque Laurentienne; le manuscrit
célèbre de Fulda, connu sous le nom de Evangeliorum
harmonia, formant une sorte de Dialessaron, relu et
corrigé par l’évêque de Capoue, Victor, en avril et
mai 546, très peu de temps probablement après son
achèvement. On peut remarquer que le nombre des
majuscules va toujours croissant : une seule, en tête de
page, sur le Tite-Live; quelques-unes disséminées sur
chaque page du Liber de lapsis; une en tête de chaque
coupure de la phrase et servant de ponctuation dans le
manuscrit de Fulda. Voici la transcription du texte *
(fig. 3944) :
Propler spem enim isra || hel catena hac circum || da-
J'ERETUBIY UM OR |
PRACOICENUS"”
EXNOPTATUSUOTISOMNIG
DICSUENITETPOSTLON CAE
NocCtishonriBIlemMTaE
TRAW-CALICINEO.D MI
LUCE RADIATUSMUNDUS
ELUXIECO NFESSORESPRAC
CONJOBONINOMINISCIN
ROSELUIREUTISACFIdE)
Lau d 18 CLORIOSOSLAETIS
CONSP ECTIBIN TUE MUR»
SANCTISOSCULISAdhAC ποῖ
TES DE SIdERALTOSDIUINA
3943. — Saint Cyprien, Liber de lapsis. v® siècle.
D'après M. Prou, Manuel..., pl. x, n. 1.
cendre ce manuscrit au-dessous du ve siècle. On remar-
quera que la première lettre de la page est d’un format
plus grand que les autres. Au ve siècle encore appar-
tient le manuscrit des lettres de saint Cyprien conservé
à la Bibliothèque nationale, ἰαί. 10592, dont nous don-
nons ici le fol. 14, sans transcription, car elle semble
superflue. C’est le début du Liber de lapsis de saint
Cyprien. Les trois premières lignes de la première co-
lonne sont tracées à l’encre rouge (fig. 3943) 4.
Du vi siècle, nous possédons encore une belle série
de manuscrits ou de fragments de manuscrits, spéciale-
ment des évangéliaires. Une place de choix appartient
parmi eux à quelques feuillets d’évangéliaire conservés
à Saint-Gall, en Suisse (ms. 2394) et qui doivent prendre
rang entre le ve et le vie siècle ὅς. Ensuite nous pouvons
mentionner un catalogue des papes’, de la bibliothèque
du chapitre de Cologne, écrit sous le pontificat d’Aga-
1 Zangemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 23. — * Ibid,
pl. 29 et 30.— " Zbid., pl. 18,19; Palæographical Society, t. 1,
pl. 31, 32, 183; Album paléographique, pl. 1V; Chatelain,
Paléographie des classiques latins, pl. Cxvr; M. Prou, Recueil
de fac-similés, 1904, pl. 1; Edm. M. Thompson, op. cil., p. 288 -
290, fac-similé n. 89. — ‘ Chatelain, Uncialis, pl. 1V; Prou,
Manuel, Album, pl. 1, n. 1. — ὁ Palwographical Society, t. 11,
lus sum. At illi dixe || runt ad eum. Nos πῃ. || lilleras ac-
cepimus de || te a iudæa. Νέᾳ. adve || niens aliquis fra-
trum || nunliavit aut locutus || est quid de te malum. || Ro-
gamus autem a te audi || re quæ sentis. Nam || de secla
hac notum est || nobis quia ubiq. ei contra || dicitur. Cum
consti || {uissent autem illi diem || Venerunt ad eum in
hospi | {ium plures. Quibus || exponebal testificans
regnum d(e)i Suadensq || eis de ie(s)u ex lege mosi et
prophetis a mane usq. || ad vesperam. El qui || dam cre-
debant his quæ || dicebantur. Quidam || vero non crede-
bant.
Un abrégé de la chronique de Prosper, au Vatican
(ms. Regin. 2077), écrit peu après 584 ὃ’. On rapporte
également au vie siècle le célèbre Pentateuque de
Lyon 10.
Au vire siècle nous avons le manuscrit des homélies
de saint Augustin, jadis conservé dans la bibliothèque
pl. 50; Edm. M. Thompson, op. cil., p. 288-292, fac-similé
n. 90, — “ Zangemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 37 et 35.
-? Ibid., pl. 35. — " Ibid., pl. 34; Steftens, op. cit., pl. 21 a;
Edm. M. Thompson, op. cil., p. 289-293, fac-similé n. 91. —
* Zangemeister et Wattenbach, op. cit, pl. 4. — 1° Ulysse
Robert, Pentateuchi versio latina antiquissima e codice Lug-
dunensi, in-4°, Paris, 1584: Album paléographique, pl. τι.
1991 ÉCRITURE 1992
de la cathédrale de Beauvais, retrouvé par L. Delisle
dans la bibliothèque du château de Troussures (Oise).
Ce manuscrit porte une souscription indiquant son
achèvement au monastère de Luxeuil, dans la douzième
année du règne d’un roi nommé Clotaire et dans la
13e indiction : Explecitum opus, favente Domino, apud
cœnubium Lussovium, anno duodecimo regis Chlotha-
charii, indiclione tlercia decima, anno quadragesimo
patris nostri feliciler peracto. Il s’agit de Clotaire III et
les éléments chronologiques se rapportent à l’année
669 1. C’est une rare bonne fortune dans l’histoire de
Ε ROPICRS PC E NIMISRA
belcarenNabhaccincua
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ROQUAESENTIS: NA
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NOBIS QUIAUBIC EICONIRA
DICHUR: ÇUMCONST]
TUISSCNTAUTEHIL idem
ClenmeruNTAD camnbhospr
xiuoplapes: Quisus
CXPONCBATIEST}JRICANS
REGHUMOI: . SUAOCNSI
ertsderbuexlecemosrer
PROPhRETISAMAREUS
ADUESPERAO- Q(rqut
DAMCREdE BANT bisquae
DICEBANTURL αὐδάν
UERONONCREDEBANT:
3944. — Evangeliorum harmonia, en 546.
D'après Ed. M. Thompson, op. cit., p. 293, n. 91.
l'écriture onciale quela possession d'un manuscrit daté.
Il n’en existe qu’un petit nombre dans ce cas, ce sont :
en 509 ou 510, le saint Hilaire du chapitre de Saint-
Pierre de Rome; en 517, le Sulpice-Sévère du chapitre
de Vérone; en 546, le Nouveau Testament de Fulda;
2 L. Delisle, Notice sur un manuscrit de l’abbaye de Luxeuil,
dans Notices et extraits, t. ΧΧΧΙ, 2° partie, p. 150-164, pl. t
à πὶ: J. Havet, La date d'un manuscrit de Luxeuil, dans Bibl.
de l’École des chartes, t. xLV1, p. 430-439, et dans Œuvres,
t.1, p. 91-100; E. M. Thompson, op. cit., p.289, fac-similé n. 92.
—? Chatelain, Uncialis scriptura, pl. X; Bibliothèque nalio-
nale, Département des manuscrits. Fac-similés de manuscrits
exposés galerie Mazarine, pl. xv. — * Delisle, Cabinet des
manuscrits, ἴ. 111, p.215, pl. ΧΙ, n°° 1 et 2, — Silvestre, Paléo-
graphie universelle, pl. cxix; Delisle, op. cil., pl. X1—1, n. 1;
Album paléographique, pl. 12; Fac-similés, galerie Mazarine,
pl. xvi1; H. Omont, Histoire des Francs de Grégoire de Tours,
ms. de Beauvais. Reproduction réduile du ms. en onciales,
lat. 17654 de la Bibl. nat., fac-similé du fol. 25 du ms.
5 Zangemeister et Wattenbach, op. cit, pl. 35; Palæwogra-
phical Society, t. 11, pl. 65-66. — * Palæographical Society
en 569, le Commentaire sur les épîtres de saint Paul du
Mont-Cassin; en 719, le saint Prosper de Trèves; en
754, l’évangéliaire d'Autun.
Avant de quitter le vire siècle, citons à la Biblio-
thèque nationale : le De Trinitate de saint Hilaire,
ms. lat. 2630 ?; l’'évangéliaire provenant de Saint-Denis,
ms. lat. 256 *; le Grégoire de Tours, Historia Franco-
rum, ms. lat. 17654 4.
A la limite du vrre et du virre siècle, le codex Amia-
linus, conservé à la Laurentienne de Florence 5. C’est
un des trois manuscrits copiés par l’ordre de Ceolfrid
(voir ce mot), abbé de Jarrow en Northumbrie entre
690 et 716, et destinés à être présentés au pape. Le
manuscrit fut vraisemblablement copié vers l’an 700,
par des copistes venus d'Italie, car l’écriture onciale
ne semble pas avoir jamais eu la faveur en Angleterre
et on n’en connaît aucun scribe doué de quelque habi-
leté. Le texte est disposé suivant la stichométrie, les
caractères vigoureux et de grande taille, ce qui n’est pas
d’ailleurs fait pour surprendre dans un manuscrit de
ces dimensions et qui compte plus de mille feuillets.
Des deux autres manuscrits que l’abbé Ceolfrid offrit
aux monastères de Wearmouth et de Jarrow, un seul
feuillet s’est conservé (Brit. Mus., addit. 37777), écrit
de la même écriture onciale, quoique de dimensions un
peu moindres ©.
Voici encore quelques spécimens du vire siècle :
Bibliothèque nationale, la. 10318, anthologie latine
désignée sous le nom de codex Salmasius, début du
siècle 7.
Bibliothèque royale de Bruxelles, πὸ 9850 à 9852. Ce
volume, écrivait L. DelisleS, est l'un des très rares
manuscrits en lettres onciales dont la date est fixée par
un témoignage positif, indépendant de toute considé-
ration paléographique. Le livre dont il s’agit consiste
en 178 feuillets de parchemin 5 mesurant 270 mill. de
hauteur sur 195 mill. de largeur. La partie la plus con-
sidérable comprend 137 feuillets, cotés 4-139; elle com-
mence par un feuillet dont le recto est blanc et dont le
verso est occupé par un frontispice très remarquable.
Sous une grande arcade, dont le cintre est orné de deux
paons à l'extérieur et d’une rosace à l’intérieur, le
calligraphe a tracé en lettres capitales et onciales l’in-
scription suivante 1:
_HIC LIBER VITAS PA
ΤΗΝ SEV VEL HVMILIAS SCI
CAESARII EPI QVOD VENERA
BILIS VIR NOMEDIVS ABBA
SCRIBERE ROG ET IPSV BASIL
SCI MEDARDI CONTVLIT DEVOTA MENTE
SI QUIS ιν EX EADE AVFERRE TENTA
VERIT IVDICIV CVM DEO ET SCO MEDARDO
SIBl HABERE [NON DVBITET]
« Cette inscription nous offre un assez grand nombre
de caractères conjoints ou enclavés : c’est ainsi, pour
citer un seul exemple, qu'à la dernière ligne le mot
(The new), 1903, pl. 158-159. — * L. Delisle, Le Cabinet des
manuscrits, pl. 1X, n. 8; Zangemeister et Wattenbach, op.
cit., pl. 46; Bibliothèque nationale. Département des manu-
scrits. Fac-similés de manuscrits exposés dans la galerie Ma-
zarine, in-8°, Paris, pl. xvin; Anthologie des poètes latins
dite de Saumaise. Reproduction réduite du manuscrit en
onciale, latin 10318 de la Bibliothèque nationale, avec préface
par H. Omont, in-8°, Paris, 1903, et fac-similé de la page 137
du manuscrit, de grandeur égale à l'original, — * L. Delisle,
Notice sur un manuscrit mérovingien de la Bibliothèque royale
de Belgique, n° 9850-9852, dans Notices et extraits des
manuscrits de la Bibliothèque nationale, 1884, τ, ΧΧΧΙ,
1'e partie, p. 33-47, pl. τα et 1v; The new Paleographical So-
ciety, 1903, pl. 28; Edm. M. Thompson, op. cil., p. 361,
fac-similé n. 128. — * Ils sont cotés 1-177, plus un feuillet
33 bis, — δ L, Delisle, op. cit., pl 1.
0 NOPINTOM LÉ RAC ARTIÉ
de QUALTTERNLERRUMEDIUE LO ESX
τς DERARCDEBMTUELREOMIRT
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νος AD διὸδα δες Ν 9} eaTigqeesunrt
OUNT CAS ET EONCT JUS TIAQÉCQUONIAM
RU SE Ὁ Τρ ee
BusisTaopraeclarn oo paw ea edest
DderamLESsiTear ds doxsanedrexaTuns
5 Quomodo AUTÉE CSURITUN US TUTIASY
(ΘῈ Fa TRÈS JUSTITIL ES URIS SUCER B con δ τ
ιν pa evTer Çtliexrer: AUdIRe uolue-
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3945. — Homélies de saint Césaire. Début du vire siècle.
D'après Notices et extraits des manuscrits, 1884, τι xxXxI, 1'° part., pl. τι.
DICT. D'ARCH. CHRÉT. IV. — 63
1995
MEDARDI se réduit à quatre éléments : un M dont le
dernier jambage sert de montant à un E capital; un D
dans lequel est enfermé un petit A; un R et un D ren-
fermant un petit |. Certains mots sont séparés les uns
des autres par un rang vertical de petits points, au
nombre de sept ou huit. Les contours des lettres ont été
légèrement tracés à l’encre noire; l’intérieur en a été
enluminé en rouge, en rose et en vert, couleurs que le
peintre a pareillement employées pour les ornements de
l’arcade, pour les paons et pour la rosace, comme aussi
pour l’enluminure des grandes lettres au commencement
des différents morceaux compris dans le manuscrit.
« L’usure du parchemin a rendu l'inscription assez
confuse. Néanmoins, dans la lecture proposée, la fin de
la dernière ligne est le seul passage qui soit rétabli par
conjecture. Le sens n’est pas douteux,etilfauttraduire :
« Ce livre contient les Vies des pères et les Homélies
« de saint Césaire, évêque. Vénérable homme Numi-
« dius, abbé, le fit écrire et l’ofirit dévotement à la
« basilique de Saint-Médard. Si quelqu'un veut le lui
« enlever, qu'il soit certain que Dieu et saint Médard
« en feront justice. »
Ce Numidius, abbé de Saint-Médard de Soissons à la
fin du vire siècle, nous est connu par un diplôme de
Childebert II]; le livre qu'il a fait copier doit remonter
aux dernières années du vire siècle ou au premières
années du virre. Il nous offre donc un exemple authen-
tique du genre d'écriture qui était alors employé dans
le nord de la Gaule pour l'exécution des livres de luxe.
Le manuscrit renferme une partie des Vitæ patrum,
fol. 5 à fol. 107, et, à partir du fol. 107 vo, la collection
des Homélies desaint Césaire au nombre de dix, jusqu’au
fol. 139 v°. Ensuite vient une décrétale du pape Gélase
dont il ne subsiste plus que la rubrique et la première
ligne (fol. 139 vo). Les feuillets qui contenaient la suite
de ce texte ont été coupés, au nombre de trois, et rem-
placés par quatre feuillets sur lesquels on a copié en
caractères lombardiques, à une époque fort ancienne,
sans doute au vrrre siècle, une exhortation de saint Cé-
saire (fol. 140-143 vo). Le reste du ms. (fol. 143-176 vo)
est occupé par une explication des quatre évangiles.
Le manuscrit est bien homogène; le commentaire
sur les évangiles n’est évidemment pas de la même
main que les Vies des pères et les dix Homélies; mais
les grandes lettres sont enluminées suivant le même
système dans chacun de ces trois ouvrages, et d’ailleurs
la série des signatures prouve que les cahiers ont tou-
jours été assemblés tels que nous les voyons aujour-
d'hui. Par le seul fait de nous offrir une date parfaite-
ment déterminée, le volume qui vient d’être décrit
présente un intérêt exceptionnel. C’est, en effet, l’un
des plus solides fondements des études dont peuvent
être l’objet les écritures onciales et les enluminures
de l’époque mérovingienne, pour lesquelles il tient une
place importante. Il nous fournit un type authentique
des genres d'écriture onciale et d’enluminure, tels
qu'on les pratiquait à la fin du vrre siècle dans le mo-
nastère de Saint-Médard de Soissons. De plus, il nous
fait voir combien l'emploi de l'écriture lombardique,
importée chez nous par des moines italiens, devait être
ordinaire dans les abbayes franques, puisqu'on s’en
servit probablement au vrrre siècle pour compléter un
volume qui avait été copié à Saint-Médard et qui
n'avait jamais dû quitter le sol de la France (fig. 3945).
3ibliothèque de Trèves, n° 36; manuscrit de saint
1 Zangemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 49. — 1,. De-
lisle, Note sur trois manuscrils à dale certaine, dans Biblio-
thèque de l’École des chartes, t. xx1x, p. 217-218; L. Delisle,
Notice sur un manuscrit de l'abbaye de Luxeuil, copié en 625,
dans Notices et extraits, 1884, t. ΧΧΧΙ, p. 150-151. —? Palæwo-
graphical Society, t. x, pl. 236; Edm. M. Thompson, op. cil.,
p. 296, fac-similé n. 94. — 4 Brit. Mus., pap. 1532; Grenfell
et Hunt, Oxyrhynchus papyri, t. αν, p. 90-116; New Palwo-
ÉCRITURE
1996
Prosper, portant cette date : Ab exordio mundi usque
ad passionem Domini nostri Jhesu Christi sunt anni
V CCXXVIII, a passione vero Domini nostri Jhesu
Christi usque in præsentem annum, id est per II indic-
tionem, sunt anni DC XCII, qui faciunt simul annos
VrDCCCCXVIIII. Cette date correspond à l’an-
née 719 1.
Bibliothèque du séminaire d’Autun, n° 3. Évangé-
liaire dont le corps est écrit en onciale, mais avec des
paragraphes en minuscule cursive et la souscription
suivante : In nomine sancli Trinilatis alme matris fami-
liæ. Fausta, superno amore accinsa, hoc opus optimum
in honore sancti Johannis el sanctæ Mariæ, matris Do-
mini nostri Jhesu Christi, patrare rogavit devota. Ego,
hacse inperitus, Gundohinus, poscente Fulculfo mona-
cho, et sinon ul dibui, psallim ut valui, a capite usque ad
sui consummacionis finem perficere CUM SUMMO CUTAUI
amore. Magis volui meam detegire inprudentia, quam
suis renuere pelicionibus per inobædienciam. Sicut in
pelago quis positus desideratus est porto, ita et scriplore
novissemus versus. Queso, orale pro me scriplore inperilo
et peccatore, si Deo habiatis propicio οἱ adjuture, et ali-
quid mihi deregilis in vestra visitacione, ut melius com-
memmorem vestrum nomen. Gaudete in Domino semper
sorores qui legilis. Feliciter patravi Vosevio in minsse
julio, anno terlio regnante gloriosissemo domno nostro
Pippino rege, qui regnet in ævis et hic et in ælernum.
Amen ?. Ainsi le scribe Gundohinus déclare avoir écrit
son livre à la prière du moine Fulculfus et avoir achevé
son travail à Vosevio, lieu non identifié, au mois de
juillet de la troisième année de Pépin, soit en juillet 754.
Terminons ce classement par la mention d’un évan-
géliaire en onciale (Brit. Mus., addit. 5463), écrit par le
moine Loup, sur l’ordre de l’abbé Atton, du monastère
de Saint-Vincent du Vulturne, au territoire de Béné-
vent, entre 739 et 760 ὃ.
XI. ONCIALE ET MINUSCULE. — Un certain nombre
de monuments paléographiques nous montrent un
mélange d’onciale et de minuscule à doses très inégales.
Quelques débris d’un papyrus contenant des passages
de l’Epitome de Tite-Live, trouvés à Oxyrhynque en
1903,appartiennent à la deuxième moitié ἀπ 1118 sièclet;
ils nous offrent un spécimen d’onciale dans lequel s’in-
filtrent quelques lettres du type minuscule, notam-
ment b, d, m, r,et la lettre f encore flottante entre le
type oncial et le type minuscule.
Autre exemple de cette écriture mêlée dans les notes
et additions à un manuscrit de la version de la Chro-
nique d'Eusèbe par saint Jérôme (bibl. Bodléienne,
ms. Auct. T. 2, 26) du vre siècle 5. Ici encore, les lettres
bet d sont minuscules et l'influence de la cursive se fait
sentir dans les dimensions démesurées des traits abré-
viatifs. Pour l’abréviation us, dans quibus par exemple,
on pose un point au-dessus de la boucle du b et on sup-
prime us.
On peut citer un assez bon nombre de manuscrits
transcrits d’après ce système : un Gaius à Vérone, du
ve siècle 5, emploie l’onciale en même temps que dets
cursifs; quelques feuillets d’Ulpien, à Strasbourg, du
ve-vre siècle 7; les Pandectes à la Laurentienne de Flo-
rence ὃ; fragments d’un glossaire gréco-latin sur papy-
rus ἢ.
XII. SEMI-ONCIALE. — Cette écriture joue un rôle
assez considérable dans l’histoire des écritures dites
nationales. Malgré le nom d'onciale, c’est surtout une
graphical Society, pl. 53; Edm. M. Thompson, op. cil., p. 300,
fac-similé n. 95. — " Palwographical Society, t. 11, pl. 129-
130; Edm. M. Thompson, op. cit., p. 302, fac-similé n. 96. —
“ Zangemeister et Wattenbach, op. cit., pl.24.—7 Silzungsbe-
richte, Akad. Berlin, 1903, p. 922-1034; 1904, p. 1156. —
* Zangemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 54; Palæwog. Society,
tu, pl. 108; Thompson, op. cil., p.303, n. 97. — * Comment.
Soc. Güttingen, t. 1V, p. 156; ÆRhein. Museum, t. v, p. 301
À ti à ῆῆΩπΡυσϑθεοροθόθθ τ“ Σ .
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PPT
1997
écriture minuscule qui procède de la cursive calligra-
phiée, et qui nous est connue par un assez grand
nombre de manuscrits, notamment parmi ceux origi-
naires du midi de la France et de l'Italie. « Les lettres E
=
"ἢ
us
ν:
ar
nt
ÉCRITURE
1998
et la minuscule, avec le troisième jambage replié inté-
rieurement; l’N est le plus souvent emprunté à la capi-
tale. Les lettres caractéristique sont A, G, R :. » Voici
quelques-uns des principaux monuments :
3946.— Epilome de Tite-Live. re siècle.
D'après Grenfell et Hunt, The Oxyrhynchus papyri, part. IV, pl. vi.
V, H, dans les exemples les plus anciens de cette écri-
ture, conservent généralement la forme onciale; le D
est tantôt de forme onciale, avec la haste recourbée à
gauche, tantôt de forme minuscule, avec la haste
droite ; la forme de l’M est intermédiaire entre l’onciale
2 M. Prou, op. cit., p. 73. — " Brit. Mus., papyr. 1552;
Grenfoll et Hunt, The Oxyrhynchus papyri, part, IV, p. 90,
Papyrus latin, fragment d’'Epilome de Tite-Live, de
la seconde moitié du rrre siècle, déjà mentionné au $ IK,
et qui, outre le mélange d'onciale et de minuscule avec
la capitale, aide à comprendre le passage de la cursive
à la semi-onciale ὃ (fig. 3946).
n. 668, pl. νι; The new Palwog. Society, pl. 53; Fr. Steftens,
op. cit., pl, 10, n. 1; Thompson, op. cit., p. 300, n. 95.
1999
Papyrus latin, fragment de l’Énéide de Virgile,
ve siècle 1.
Manuscrit palimpseste de Vérone (Bibl. capit.), con-
tenant le plus ancien texte des fastes consulaires écrits
en 486 et en 494 ?, (Déjà cité avec les monuments de
l’onciale.)
Manuscrit de saint Hilaire, de la bibliothèque capi-
tulaire de Saint-Pierre de Rome, n° D. 182;ainsi daté :
Contuli in nomine Domini Jhesu Christi aput Karalis.
constitulus anno quarto decimo Trasamund regis ὅ.
Manuscrit des opuscules de Sulpice-Sévère, de Vé-
rone (Bibl. capit.), écrit à Vérone par Ursicinus, lecteur
de l’Église de cette ville, qui acheva la transcription le
1 août 517 : Obsecro quicumque hæc legis ut Hieronymi
peccaloris memineris, cui si Dominus oplionem daret,
mullo magis elegeret tunicam Pauli cum meritis ejus
quam regum purpuras cum meritis suis. Explicit vita
beati Pauli monachi Thebei. Perscribtus codix hec
(Verona, en interligne) de vita beati Martini episcopi et
confessoris et beati Pauli, SS. Sub die Καὶ. aug. Agapito
V. CC. indictionis decimæ, per Ursicinum lectorem
Ecclesiæ Veronensis 4. Reïfferscheid 5 supposait que la
souscription n'était pas originale et que le manuscrit
avait été copié au vire siècle d’après un exemplaire de
l’année 517; Halm attribue le manuscrit au vire siècle
et L. Delisle au vre.
Manuscrit lat. 12097 dela Bibliothèque nationale,
provenant de Corbie et contenant un catalogue des
papes écrit sous Vigile, c’est-à-dire entre 537 et 555, et
une collection de canons €.
Manuscrit de Cologne 7, n° 222, collection canonique.
Commentaire sur les épîtres de saint Paul, du Mont-
Cassin, corrigé en l'an 570 ὃ; un des plus beaux spéci-
mens de l’écriture semi-onciale en Italie. Ce manuscrit
date de 569 (Mont-Cassin, n° 150).
A Milan, quelques manuscrits originaires du monas-
tère de Bobbio ὃ; à Vienne, un papyrus de saint Hi-
laire 1°; à Lyon, à Paris, à Cambrai, plusieurs manu-
scrits des vie et vire siècles 2; les scolies du Térence du
Vatican, les notes du Virgile de Médicis à Florence: les
additions marginales faites aux actes du concile d’A-
quilée, dans le manuscrit de Notre-Dame de Chartres,
aujourd’hui à Paris, Bibl. nat., lat. 8907 2; les annota-
tions en onciale couchée, rapidement tracée et tirant
sur la cursive, que renferme un petit livre d’évangiles
jadis volé à la bibliothèque du roi par Jean Aymon et
formant aujourd'hui le n° 12775 du fonds harléien au
Musée Britannique 13,
Un saint Augustin, de l’abbaye de Fleury-sur-Loire,
dont deux feuillets sont conservés à Orléans (ms. 169,
? Grenfell et Hunt, The Oxyrhynchus papyri, part. I,
p. 60, n. 31, pl. vrrr; Wessely, Schrifttafeln, pl. xx, n. 49.
— * Zangemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 29 et 30.
— * Ibid., pl. 52; Palæographical Sociely, t. 1, pl. 136;
Monaci, Archivio paleographico italiano, t. 1, pl. 93-95;
F. Steftens, op. cit, pl. 17; Edm. M. Thompson, op. cit.,
p. 306, fac-similé n. 98; cf. Mabillon, De re diplomatica,
Ρ. 355. — “ Bibl. capit., n. XXXVZII, 86; Zangemeister et
Wattenbach, op. cit., pl. 32; Chroust, Monumenta palæogra-
phica sacra, pl. 1V. — 5 Reifferscheid, Bibliotheca Ppatrum
latinorum italica, p. 112. — ΟΝ, de Wailly, Éléments de
paléographie, pl. 111; L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits,
pl. ur, n. 1; pl. 1V; Zangemeister et Wattenbach, op. cil.,
pl. 40 à 42; Album paléographique, avec des notices explica-
lives par la Société de l’École des chartes, Paris, 1887, pl. 11;
C. de Bastard, Peintures et ornements des manuscrits, pl. vir-
IX; Choix de documents géographiques conservés à la Biblio-
thèque nationale, in-fol., Paris, 1883, pl 1-v. — ? Zangemeis-
ter et Wattenbach, op. cit., pl. 37, 38, 44. — κ᾿ Ibid., pl. 53;
Fr. Steflens, op. cit., pl. 18: Edm. M. Thompson, op. cit.,
p. 308, fac-similé πὶ, 100; Amelli, Bibliotheca Cassinensis,
ἴ, 1, pl. en regard de la page 316. — Palwographical
Sociely, t. 1, pl. 137, 138, 161, 162; c’est un saint Séverien, un
saint Ambroise et un Josèphe., — 19 Jbid., t. 11, pl. 31.
# Album paléographique, pl. 6-9, 11, 13. — 1? Zangemeister οἵ
ÉCRITURE
2000
fol. 32 et 33), un troisième à la Bibliothèque nationale,
à la fin du manuscrit latin 13368, et un quatrième
également à la Bibliothèque nationale, en tête du
ms. latin 2199 des nouvelles acquisitions. Ces quatre
feuillets ont appartenu à un même manuscrit et con-
tiennent trois fragments du traité de saint Augustin
contre les deux lettres des pélagiens. Le texte nous offre
un bel exemple de l’écriture semi-onciale; les notes
marginales sont en lettres onciales couchées et se rap-
prochant de la cursive; le tout peut être rapporté au
vie siècle, Les notes marginales doivent se lire ainsi :
Sinelege || enim pec || catum mor || {4um quo || modo in ἢ
telligilur.— Ego autem || vivebam || sinelege || aliquando.
— Sine lege peccatum mortuum sic intelligen || dum
lamquam in nescio quibus ignoranti || æ tenebris sil
sepullum (fig. 3947).
Bibliothèque nationale, mss latins 12214 et 13367,
saint Augustin 15,
La seule bibliothèque du grand séminaire d'Autun
possède, parmi quelques monuments paléographiques
de premier ordre, trois manuscrits en semi-onciale re-
montant au vi® ou vire siècle, alors que les biblio-
thèques réunies de l’Eurepe n’en fournissent qu’une
vingtaine d'exemplaires.
Manuscrit n° 24, en grosse semi-onciale du vie ou
vire siècle, contenait les livres V à X des Znstituta
cœnobiorum de Jean Cassien, sauf quelques mutila-
tions, qui sont 1. V, c. xviret 1. V, c. xxx. Or, ces muti-
lations ont été faites par G. Libri, auteur du Catalogue
des manuscrits du séminaire #, et ces larcins 17 sont ren-
trés par voie d'acquisition à la Bibliothèque nationale,
nouv. acq. lat. 1629, fragment 55. Le volume d’Autun
mesure, comme les feuillets de Paris, 240 mill. sur
148 mill. Dans le ms. d'Autun sont restés en blanc les
feuillets 3 vo, 7 vo, 8 το, 46 vo, 64 το, 79 ve, 99 ve, 100 το,
101 vo, 104 το, les six premières lignes du feuillet 44 νος;
les quatre premières lignes du feuillet 91 vo laissent à
droite un blanc de 4 centimètres. Les quatre feuillets
recueillis à Paris par la Bibliothèque nationale ne sont
écrits que d’un seul côté. L'écriture est caractéris-
tique. En outre, comme on vient de le voir, le copiste a
laissé en blanc des lignes ou des pages entières quand le
parchemin lui a paru trop mince pour supporter l'écri-
ture des deux côtés. Un certain nombre de feuillets
sont en effet devenus transparents à cause du traite-
ment auquel ils ont été soumis pour faire disparaître
une première écriture. Nous avons là un palimpseste
fort curieux en ce que la première écriture a été lavée
dans la perfection, et qu’il faut faire bien attention
pour apercevoir les traces de creux laissées par les pre-
Wattenbach, pl. 22; L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits,
pl. vu, ἢ. 2. — 5 Palwographical Society, t. 1, pl. 16; Cata-
logue of ancient manuscripts in the British Museum, part, II,
latin, pl. 11. — MI, Delisle, Le Cabinet des manuscrits,
Atlas, pl. 1v, ἢ. 4 et 5; J. Loiseleur et L. Delisle, Les lareins
de M. Libri à la bibliothèque d'Orléans, dans Bulletins de la
Société archéologique et historique de l'Orléanais, 1883-1886,
τ, vus, p. 313; L. Delisle, Mémoire sur l’école calligraphique
de Tours au IX° siècle, dans Mémoires de l’ Acad. des inscript.,
1886, t. ΧΧΧΙΙ, 1.9 partie, p. 50, note 9; p. 56, n. v;pl. v;
M. Prou, Manuel de paléographie, 1910, p. 73, — # L, De-
lisle, Cabinet des manuscrits, pl. vi, n. 1, 4-14; pl. 1X, πὶ 1-4;
Edm. Thompson, op. cit., p. 307, fac-similé n. 99; The new
Palæographical Society, pl. 80. — 1° Catalogue général des
manuscrits des bibliothèques des départements, in-4°, Paris,
1849, t. 1. Dès 1842, G. Libri signalait aux lecteurs du
Journal des savants, 1842, p. 50, comme particulièrement
précieux, les Instituta de Cassien et les Morales de saint Gré-
goire.— 17 Signalés par Petschenig, éditeur de Cassien, dans
le Corpus scriptor, eccl. lat, Vindobonæ, 1888, t, XVII. —
WE, Chatelain, Les plus vieux manuscrits d'Autun mutilés
par Libri, dans Journal des savants, 1898, p. 377-381; L.
Delisle, Catalogue des mss des fonds Libri el Barrois, in-8°,
Paris, 1888, p. 98 sq.; 1... Delisle, Les vols de Libri au sémi-
naire d'Autun, dans Bibl. de l'École des chartes,t. L1X, p, 383.
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3947. — Ms. 169 d'Orléans, fol. 33. vi: siècle.
D'après Mém. de l’ Acad. des inscript., 1886, τ. Xxx11, 1°° part., pl. v.
2003
miers caractères. Un vestige relevé au fol. 100 ve d’un
titre en belle onciale montre que c'était un texte juri-
dique. Voici la transcription d’un passage 1 (fig. 3948) :
[Hic idem senex cum inslitueret nos ne-]
minem dijudicare
debere, intulit tri-
a fjuisse in quibus
discusserit vel re-
prehenderit fratres,
quod scilicet uvam
sibi paterenlur abs-
cidi, quod haberent
in cellulis sagum,
quod oleum benedi-
centes poscentibus sæ-
cularibus darent
et in hæc omnia se
[incurrisse dicebat]
Manuscrit n° 707, également en semi-onciale du
3948. — JInstitula de Cassien. vre-vrre siècle.
D’après M. Prou, Μαπιιεὶ..., 1910, pl. 1, n. 2.
vire siècle, contient le Commentaire de saint Augustin
sur les psaumes ΟΧΙῚ et suivants ?; il a conservé sa
reliure ancienne avec ais de bois recouverts de peau. Le
manuscrit de la Bibl. nat. nouv. acq. lat. 1629, frag-
ment 4, contient deux feuillets du Commentaire sur le
psaume ΟΧΙΝῚ qui ne peuvent provenir d’un autre
volume ὃ, Des essais de plume ne sont pas rares dans
les marges, entre autres le vers :
Si deus est animus nobis ul carmina dicunt
1L. Delisle, Catal. des fonds Libri et Barrois, pl. vi, n. 5:
Chatelain, Uncialis scriptura, pl. Lx1; M. Prou, Manuel, 1910,
pl.1,n.2.—"*L. Delisle, Catal. des fonds Libri et Barrois, p.99,
Dimensions : 270 mill. sur 200; le fragment de deux feuillets
entré à la Bibl. nat., nouv, acq. lat. 1629, mesure 267 mill.
sur 202; E. Chatelain, op. cit., p. 379. — * Tandis que ces
deux feuillets faisaient partie de la bibliothèque de lord
Ashburnham, ils furent reproduits par la Palæographical
Sociely, t. 11, pl. 9. — *E, Chatelain, op. cit., p. 379. —
* L. Delisle, (αἰαὶ, des fonds Libri οἱ Barrois, p. 100. Dimen-
sions : 260 mill. sur 190 mill.; le fragment sixième du ms. de
la Bibliothèque nationale, nouv. acq. 1629, mesure 260 mill.
sur 193. Les cahiers en semi-onciale sont signés L, [M], N,
ÉCRITURE
2004
tracé au moins quatre fois, dont une sur l’un des feuil-
lets conservés à Paris.
Manuscrit n° 27; « recueil excessivement curieux,
qui mériterait un examen approfondi * ». Dans l’état
actuel, il renferme des parties en écriture mérovin-
gienne (fol. 1-15 et 63), en petite semi-onciale penchée
à gauche, probablement du vrre siècle (fol. 16-62), en
écriture wisigothique (fol. 63 vo-76), toutes relatives à
des commentaires sur les premiers livres de la Bible 5.
La reliure a disparu. Le même manuscrit a fourni deux
feuillets au ms. Bibl. nat., nouv. acq. lat. 1629, et deux
autres feuillets en minuscule wisigothique du vin°-
ΙΧ siècle au ms. Bibl. nat., nouv. acq. lat. 16285. Le
texte de la Bible est tracé à l’encre rouge et le commen-
taire à l’encre noire.
XIII. ÉCRITURES NATIONALES. — On a déjà dit que
les types variés d'écriture considérés jadis comme des
inventions des peuples barbares ont pour origine com-
mune la cursive latine. Néanmoins, les noms employés
sont d’un usage commode en ce qu’ils servent à dési-
gner des groupes géographiquement distincts les uns
des autres pendant le haut moyen âge. Les peuples qui
ont écrit la wisigothique ou la lombardique ne l'ont,
à aucun degré, inventée, mais ils ont déformé, altéré,
plus ou moins gravement, le fonds commun, auquel ils
s’approvisionnaient, de signes calligraphiques. Il va
sans dire que telle écriture n’est pas strictement limi-
tée aux frontières du pays dont elle porte le nom.
19 Lombardique. — Aux vrre et virre siècles, l'écriture
des livres en Italie, et spécialement dans l'Italie du
Nord, est une minuscule semi-cursive qui ne diffère pas
essentiellement de celle qu’on employait au vie siècle;
cependant les lettres sont droites au lieu d’être pen-
chées à droite, les traits sont moins grêles, les ligatures
moins nombreuses 7. On peut suivre la formation pro-
gressive de ce type dans les spécimens suivants : Notes
écrites vers le ve siècle sur les marges d’un manuscrit
de Paris contenant les actes du concile d’Aquilée (Bibl.
nat., lat. 8907).— Vocabulaire gréco-latin sur papyrus,
les mots grecs sont transcrits en lettres latines, du v°-
vie siècle 8. — Traité grammatical du vre siècle, dans le
manuscrit palimpseste de Licinianus au British Mu-
seum ὃ. --- Homélies de saint Avit, vre siècle, à Paris #.
— Papyrus de Flavius Josèphe, du vire ou vire siècle, à
l’Ambrosienne !.— Homélies de saint Maxime de Turin,
du vie-vire siècle, à la même bibliothèque (C. 98. P.
Inf.)}?. Voici la transcription de quelques lignes de ce
dernier ouvrage 13 (fig. 3949) :
rus rerum geslarum sim. el lilterarum imperilus sacra-
rum, et rudis sacerdotalium functionum. Poluissent au-
tem prædicare hæc sci præcessores mei usu facilius experi-
mento probatius. doctrina præclarius. domnum et pa-
trem specialiter exsuperantium loquor qui fuil eius mi-
nisler in sacerdotio comes in martyrio particeps in labo-
re in cuius vullibus sem quoque eusebium videre nos cre-
dimus et quasi in quodam speculo bonitatis illius imagi-
nem contuemur facile enim cognoscimus qualis magis
L’infiuence irlandaise est marquée dans certains
livres écrits au monastère de Bobbio, près de Plaisance,
fondé par saint Colomban. La défaite des Lombards
etc. Or ce sixième fragment, composé de deux feuillets,
provient du volume n° 27; on y trouve deux passages de
saint Isidore, Quæst. in Vel. Testam., Deuleron., ©. x,
1-14, Ρ. L., t. Lxxxir, col. 364-366; Num., ©. XXVI, 1;
xxx, 6, P, L.,t. ΤᾺ Χ ΧΙ, col. 352-354, Un de ces feuillets
porte la signature M qui prendrait place dans le ms. 27
d’Autun. — * L. Delisle, op. cil., p. 96. Ces feuillets, quicom-
posent le quatrième fragment du ms. nouv. acq. lat. 1628,
mesurent 260 mill. sur 188 mill, — ? M. Prou, op. cil., p. 85.
— # Notices et extraits, t. XVI, pl. 18. — " (αἰαὶ. απὸ. mss,
t. τι, pl. 1-2. — % Palæographical Society, t. 1, pl. 68. —
H Jbid., t. 1, pl. 59. — % Jbid., t. τι, pl. 32. — " Edm. M.
Thompson, op. cil., p. 338, fac-similé ἢ, 114.
2005 ÉCRITURE 2006
dans l'Italie du Nord par Charlemagne compromit le | Les moines du Mont-Cassin et ceux de La Cava s’y em-
développement de l'écriture lombardique dans ces ployèrent avec bonheur et obstination.
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: dhmur Lquayilinquodammpecalo bomeuñrllbartn L
[ Ως pi δ rer ki ar quel, ra
3949. — Saint Maxime de Turin. vi*-vrr* siècle.
D’après Ed. M. Thompson, An introduction... p. 338, n. 114.
régions et y implanta les principes de la réforme et les La chaîne dont nous avons désigné quelques anneaux
types de la minuscule caroline. Toutefois, la lombar- | se continue avec une tendance de plus en plus marquée
:ῳ Ω 3950. — Sacramentaire de Saint-Gall, vers l'an 800,
; D'après Ed. M. Thompson, op. cil., p. 349, n. 119.
dique prit sa revanche dans l'Italie méridionale, spécia- | vers le type qui s’accentuera jusqu'à la fin du xr1°siè-
lement dans les principautés de Bénévent et de Capoue, | cle. Nous pouvons mentionner encore, sans nous écarter
du rxe au xrrre siècle; elle eut son apogée au xi° siècle. | des limites chronologiques de nos études, un saint Au-
2007
gustin de la Bibliothèque capitulaire de Vérone, dans
lequel l'élément lombardique proprement dit n ’est pas
encore parvenu à expulser la semi-onciale ou à se l’assi-
miler. Un sacramentaire de Saint-Gall (ms. 348), copié
au virre siècle, a servi très anciennement à un évêque
nommé Remedius, qui occupa le siège de Coire entre
les années 800 et 820 (page 368). Les principaux titres
sont écrits en grandes lettres allongées, très élégantes,
dont les contours ont été tracés à l'encre et dont les
pleins ont été remplis en rouge, en jaune, en vert et en
or. C’est ainsi qu'ont été peints les titres de la page 32 :
In nomine sancte Trinilatis. Incipit liber sacramento-
rum|per] anni cireulum romane E cclesie ; de la page 328:
Incipiunt orationes de adventu; de la page 349 : Denun-
cialio natalicii unius martyris, et de la page 363 : Inci-
Ἰ. À τῷ és] δ
Comme
ἔξπιποΣ
ÉCRITURE
2008
conditionis emundet. et tuo nomini
reddat acceplos. p dim ñm.
O0 éterne ds He nos lamquam nutrimentis insti-
an
luens parvolorum dispensatis mtis
et corporis alimentis phumanorum
jfoves incrementa profectuum. donec
20 Mérovingienne. — Les plus anciennes chartes ita-
liennes ne remontent qu’au vue siècle et leur écriture
se rattache à la cursive telle qu’elle apparaît deux
siècles plus tôt dans les papyrus de Ravenne; elle en a
tous les caractères essentiels, mêmes formes de traits,
mêmes ligatures. En Gaule, l'écriture dite mérovin-
gienne est également issue de la cursive romaine, mais
ses premiers monuments authentiques nous permettent
3951. — Diplôme de Thierry III, 30 juin 679.
D'après M. Prou, Manuel de paléographie, Album, pl. 1V, n. 1.
1. (Chrismon). Theudericus rex Franco (rum) v(iris) inl(ustribus).
2. Cum a le dies in nostri vel procerum nostrorum presencia Conpendio, in palacio nostro [resideremus|] ὃ
. €0 quod porcione sua in villa noccnboti Bactilionevalle quem de parti genetri
}
3. ibique veniens fimena, nomene Acchildis, Amalgario interpellavit dum dicerit
1
5
. ci sua Berlane quondam ligebus obvenire debuerat, post se malo ordene reteni-
6. ri. Qui ipse Amalgarius taliter dedit in respunsis eo quod ipsa terra
7. in predicto loco Bactilionevalle de annus triginta et uno inter ipso Amalgalrio].
piunt oraliones colidianis diecbus ad missam, cum can-
[{atur]. D'autres titres sont en capitales et en onciales,
parfois en rouge, parfois en or, et souvent, dans ce der-
nier cas, le titre est entouré d’une bordure de points
rouges. 11 y ἃ pareillement des pointillés rouges autour
de quelques initiales ?. Dans l'exemple donné, on peut
se rendre compte du type de transition entre la cursive
romaine et ce qui sera la lombardique. À remarquer les
lettres a et 1. Voici la transcription (fig. 3950) :
ens filius luus dñs ñr. paralam sibi
”
in nobis invenial mansione p. qui tecü vivil.
Sacrificium libi dñe celebrandum. pla
catus intende. quod et nos a viliis ñe
Sup. 0°
1 Sickel, Monum. graph., ἴ. 1117, pl. 1. — * L. Delisle,
Mémoire sur d'anciens sacramentaires, dans Mémoires de
l'Acad. des inscript., 1886, t. xXxxX11, p. 84, n. x; Palwo-
graphical Sociely, t. 1, pl. 185; Edm. M. Thompson, op. cit,
p. 349, fac-similé ἢ, 119. 3 Super oblationem. — * Le mot
re. side remus, omis par lescribe, qui avait pareillement négligé
d'écrire les mots ante dies, ajoutés au-dessus de la ligne.
de remonter au premier quart du vrre siècle. Nous
avons déjà décrit et catalogué les diplômes royaux et
les chartes privées de la chancellerie mérovingienne
(voir Diction.,t.x11, au mot CHARTES, col.915 sq.); nous
nous plaçons donc ici au seul point de vue de l’écrilure,
dont nous trouvons un curieux spécimen dans le di-
plôme Καὶ 2 n° 13 des Archives nationales, relatif à un
jugement de Thierry III dans un procès intenté par
une certaine Acchildis contre le nommé Amalgaire, à
l’occasion d’une terre sise à Bailleval en Beauvaisis;
l’acte est daté du 30 juin 679 5. Nous donnons la tran-
scription des sept premières lignes (fig. 3951).
« Les traits des lettres de l'écriture de la chancellerie
mérovingienne sont grèles et légèrement penchés à
* Outre la bibliographie déja donnée de ce diplôme,
Dictionn., t. m1, col. 923-924, il a été reproduit dans The
Palæographical Society, 1, pl. 119; Edm. M. Thompson,
An introduction, p. 499, fac-similé n. 218; M. Prou, Manuel
de paléographie, 3° édit., 1910, Album, les sept premières
lignes, avec transcription, p. 90, et commentaire que je
ne puis mieux faire que de reproduire ici,
2009
gauche;les hastes des lettres b, d, Ls’élèvent très haut
au-dessus dela ligne; lesligaturessont très nombreuses.
« L’a est comme formé de deux ὁ rapprochées ; il est
fermé à la partie supérieure, sauf quand il est suscrit et
lié à la lettre suivante; on pourra étudier le groupe an
dans Francorum à la 1re ligne, anle au-dessus de la
2e ]., noncobanti, à la 4e1.; le groupe ar dans Amalgario
à la 3° L. et parti à la 4e ].;le groupe ac dans Bactilione
à la 4e 1.
« La panse du besttrès petite. La haste est quelque-
fois doublée, comme d’ailleurs la haste de toute autre
lettre; voyez par exemple { dans vel et palacio à la
2e 1., b dans ibi, et d dans Achildis à la 3e 1., etc. C’est
là un caractère que nous avons signalé dans la cursive
romaine du vre siècle, mais plus marqué. Dans la cur-
sive mérovingienne, les hastes sont le plus souvent
faites d’un seul trait s’élevant au-dessus du corps des
lettres soit en ligne droite, soit plus ou moins courbé à la
partie supérieure et vers la droite.
“ Le cest parfois surmonté d’un appendice en forme
de crosse qui s'élève au-dessus des autres lettres,
comme dans la syllabe ci au commencement de la
5° ligne.
“ Dans l'exemple que nous donnons, la panse du ἃ
est fermée; dans d’autres manuscrits, elle est ouverte;
la haste se prolonge au-dessous de la ligne.
“ L’e consiste en un demi-cercle surmonté d’une
boucle fermée. Quand cette lettre est liée à la suivante,
sa forme rappelle celle d’un 8.
« Le g est essentiellement formé de deux boucles.
Voyez Amalgario, 3° 1.; genetricis, fin de la 4e 1.; lige-
bus, 5° 1.; Amalgarius, 6e 1.
« L’i se prolonge souvent au-dessous de la ligne; il
se traçait de haut en bas, de telle sorte que la tête est
renforcée à gauche par un petit crochet. Il est souvent
accroché à la lettre qui le précède; le groupe ri se fait
d’un seul trait de plume; c’est là une ligature déjà
usitée dans la cursive romaine; voyez ri dans Theude-
ricus à la 1re ligne; nostri à la 2e 1.; Amalgario et dicerit
à la 3° 1. etc.
“ Le g est fermé à la partie supérieure, par exemple
dans quod, 4 1., qui, 6e 1., ou à demi ouvert, comme
dans quem, 4e 1., ou complètement ouvert quand il est
lié à la lettre précédente, comme dans quondam à la
5° ligne.
“ L’r se confond facilement avec l’s; cependant la
tête de l’rse replie à droite à angle aigu, tandis que celle
de ls se replie en courbe; on se rendra compte de la
différence de tracé de ces deux lettres dans les mots nos-
tri, nostrorum et nostro à la 2e ligne. L’r est rarement
isolé; il est étroitement lié soit à la lettre précédente,
soit à la suivante, soit même à l’une et à l’autre. Dans
l'exemple que nous donnons, un seul r est isolé,
le second de {erra, à la fin de la Ge ligne.
«* Le { consiste normalement en un trait vertical
dont le pied se relève à droite, et dont l'extrémité
supérieure supporte un trait horizontal recourbé à
gauche en un demi-cercle complètement fermé rejoi-
gnant le trait vertical en son milieu; voyez cette lettre
dans noncobanti et parti à la 4e 1., {erra à la 6e ligne.
“ Parfois, la forme est modifiée : le scribe a com-
mencé le tracé par le demi-cerele supérieur, et fait d’un
seul trait de plume et ce demi-cercle et la haste; puis,
au sommet de cette haste, à droite, il a attaché un
crochet : voyez le { d’interpellavit, à la 3° ligne ;tel est le
tracé du { quand il est lié à la lettre qui le suit : voyez
nostri, nostro, à la 2e ligne, Bertane à la 5e 1., reteniril
ἃ la 5e 1., dedit à la 6e 1., dont le { final est lié à l’éinitial
du mot suivant. D'une autre forme du {, en liaison avec
1 P, L., t. zxxu; L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits,
t: x, p. 220; L. Delisle, dans Notices et extraits, t. XXXI,
2° partie, pl. 1v; Edm. M. Thompson, op. cit., p. 356, fac-
ÉCRITURE
2010
la lettre suivante, forme rappelant celle d’un 8, nous
n'avons qu'un exemple dans le mot ante à la 1re 1;
c’est cependant la forme la plus fréquente dans la
minuscule cursive mérovingienne.
« L’u est ouvert ou fermé : il est ouvert dans proce-
rum nostrorum, 1'e 1.; valle, 4e 1.; c'est-à-dire quand le
premier jambage est lié à la lettre précédente; mais
d'ordinaire, dans l’exemple donné, il est fermé à la
façon d’un a; quelquefois il est pointu, en bas, comme
dans la syllabe cus de Theudericus à la 17e ligne, ou
dans cum, premier mot de la 2e ligne; dans certains di-
plômes, il a constamment la forme qu’il présente ici
dans le mot debuerat à la 5e 1., et qui rappelle le chiffre
cinq cursif; souvent cette lettre est suscrite, comme
dans ligebus, à la 5e ligne.
« Les abréviations sont rares dans la cursive méro-
vingienne; dans les six lignes ici reproduites, nous
n’avons à noter que les abréviations par suspension des
mots viris inlustribus.
« Les mots ne sont pas nettement séparés ; souvent
même la lettre finale d’un mot est unie par uneligature
à l’initiale du mot suivant, parexemple, ici, à la 2eligne,
l’i d’in est attaché à l’o final de Conpendio; pareille-
ment, à la 3e 1., l’o final d’Amalgario et l’i initial d’in-
terpellavil; à la 4e1., l’e final de porcione et 1᾽5 desua,etc.
En revanche, un même mot est souvent coupé en plu-
sieurs tronçons; nous ne parlons pas cependant de la
séparation des syllabes à la première ligne des diplô-
mes ; c'est là une disposition particulière; cet espace-
ment des syllabes du mot Theu-de-ri-cus a pour objet
de laisser le moins de blanc possible à la fin de la pre-
mière ligne, qui ne devait comprendre que le nom du
roi et les noms ou titres des destinataires, c’est-à-dire
la suscription et l’adresse.
« La cursive des actes est celle à laquelle on ἃ eu
recours pour écrire sur de petites bandes de parchemin
les désignations de reliques, qu'on appelle authen-
tiques de reliques (voir ce mot).
« Pour la transcription des livres, la capitale, l’on-
ciale et la semi-onciale n’ont pas été les seules écri-
tures dont on ait fait usage en Gaule du vre au vrrre siè-
cle. On s’est aussi servi d’une écriture minuscule, plus
ou moins cursive. » Deux types principaux aujourd’hui
déterminés sont : l'écriture de Luxeuil et l'écriture
de Corbie.
L'écriture de Luxeuil est excellemment représentée
par le célèbre Lectionnaire gallican, contenant les
lecons des prophéties, des épîtres et des évangiles qui
se récitaient à la messe et aux offices des grandes fêtes
de l’année. Ms. du vrre siècle, auquels’est attachée une
grande célébrité depuis l’usage que Mabillon en a fait
dans son De liturgia gallicana. Ce volume, qui offre un
magnifique exemple d’un des genres les plus élégants
de minuscule mérovingienne, est entré à la Biblio-
thèque nationale, en 1857, sous numéro 9427 du fonds
latin’. Voicila transcription du feuillet 172 (fig. 3952) :
nantes, omnis qui audit verbum regni et non
intellegit- venit malus- et rapit quod seminalü
est. in corde eius- hic esl- qui secus viam seminalus
est, qui autem super petrosam seminatus est:
hic est qui verbum audit- el continuo cum qau
dio accipit illud- non habel autem in se radicem.
sed est temporalis, facta autem tribulatione
el perseculione- propler verbum- continuo
scandilazatur, qui autem est seminatus in Spi
nis. hic est qui verbum audit- el sollicitudo
sæculi istius- el fallacia diviliarum suffocant
verbum- et sine fructum eflicietur, qui vero in terra
similé n. 124: Prou, Recueil de fac-similés, 1904, pl. 117;
F. Steffens, Paléographie latine, édit. franç., par R. Coulon,
pl' 25; n, 1:
AB, Cmmfaut cudie-uebumyeqn &non
| lndllede-vanrmeluf écpepirquoanmeai
τ. πολ θοῦ As ufacufuicemiänmmeous
is Qui bén fo ae Ἐπ τε Sr
_ hear quitte bumeu τ’ ÉONmUSCUMNEU
ds «sipir:llud - AN clsusäninpaneean-
᾿ &pifudone phoparusrbum-Qsanus
και dela, Cacao EFTS Bras f ip
ΓΝ γικϑῆτ qu bumendie allions
| feñulihfauf Easter durdcqu ie RAT
. αδρθυνν διδιιδγυθχανι sgpeu Que nègre
É Lsnecpänmcarrar hear queudir us bu
; échneellesvr- Au Ecum Pr γον, &lud
| quidän cit Mimum- liud ct BBm Free Gain -
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᾿φαϊδρτθνρονα νι, ψεκθκκαθαν ΟΣ
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2013
bona seminalus 651. hic est qui audit verbum
el intellegit. el fructum adfert et facil, aliud
quidem centesimum- aliud autem sexagesimum -
aliud vero trecesimum, qui habet aures audien
di audiat
LEGENDA EODEM DIE AD SEXTA
nt AMG TMS
epis sci ac bealissimi Joh apos
QVOD FVIT AB INICIO QVOD
audivimus quod vidimus oculis nostris
L'écriture de Corbie a été longtemps confondue avec
l'écriture lombardique, à laquelle elle ressemble à s’y
méprendre; elle ἃ été surtout employée aux vire et
1xe siècles et se trouve dignement représentée par les
manuscrits de la Bibliothèque nationale, lat. 8921, col-
lection de canons; lat. 12155, commentaire de saint Jé-
rôme sur Ézéchiel; lat. 12135, Hexaméron de saint
Ambroise; lat. 13048, poésies de Venance Fortunat !.
Voici un exemple tiré du ms. lat. 3836, vire siècle ὅ,
avec la transcription ὅ (fig. 3953).
On ne saurait rêver manuscrit plus intéressant pour
RSR ii me pPRENNE
me Fe die Don en
ÉCRITURE 2014
à l’autre de notables différences, allant de quatre à
quinze feuillets. Les feuillets du manuscrit, au nombre
de 93, mesurent 310 mill. sur 205 mill. de largeur. Le
couteau du relieur paraît en avoir singulièrement dimi-
nué les marges. Le parchemin est assez épais et d’une
qualité très ordinaire ; il a été grossièrement réglé, à la
pointe sèche, d’un seul côté des feuillets. Il est à remar-
quer que les deux feuillets dont se compose chaque
feuille semblent avoir été réglés avant la pliure de la
feuille. Ainsi, sur les quatre feuilles du premier cahier,
formant les feuillets 1-8, la ré plure a été tracée au verso
des fol. 1-4, et au recto des fol. 5-8. Au contraire, sur
les trois feuilles du treizième He (fol. 78-83), la
réglure a été tracée au recto des trois premiers feuillets
(fol. 78-80), et au verso des trois derniers (fol. 81-83).
Le manuscrit offre un exemple de l'emploi de difré-
rentes écritures, qui peuvent se ramener à trois types
principaux : l’onciale, la minuscule et la cursive.
« Cette variété d’écritures tient uniquement aux ca-
prices ou aux habitudes des copistes, et nullement à
l'intention de distinguer entre elles les différentes par-
ES x ET Σ = ue
ST prou ENTIR VCON Smquaus
SR.
Rs deppfti quicmuel] ΤῊ
un " &t ie ur, Sd narepremfhun li Ceneué
ne pfefume: rm τ τονε οηρτιργ σατο ζιῆτινκτ νος F
il: pére Jum hs αὐ nr féusvénur. Pur |
Enpunqun£. Méeñ
3953. — Écriture de Corbie. vi: siècle.
D'après M. Prou, Manuel de paléographie, Album, pl. 1v, n. 2
Data x11 Καὶ. aug(usti), Florenlio et Dionisio cons (ulibus).
Cælestlinus universis episcopis p(er) Biennensi(m) provintia(m) conslilulus.
Cuperemus quidem de vestrarum ecclesiarum ita ordinalione gaudi-
re ut congratularemur potius de profectu quam aliquid admissum
contra disciplina ecclesiastica doleremus. Ad nostram enim læticia(m)
el bene facta perveniunt el meroris aculeis nos quæ fuerint male
facla conpungunt, nec silere possumus dum hoc ab inlicitis revocemus aut
l’histoire de l'écriture mérovingienne qu'un volume
dont une notice de Léopold Delisle révéla tout en-
semble l'existence et la valeur. Nous allons citer en
grande partie cettenotice devenue presqueintrouvable.
Lorsque le manuscrit fut étudié, il appartenait à
J. Desnoyers #; il contient une très ancienne copie du
recueil d'extraits desaint Augustin qu'Eugyppius com-
posa vers le milieu du vre siècle 5. L’exécution en est
antérieure aux réformes calligraphiques et orthogra-
phiques qui signalèrent le règne de Charlemagne. A
beaucoup d’égards, ilrappelle l’évangéliaire du sémi-
naire d’Autun, achevé en 754 ὃ. On ne s’éloignera guère
de la vérité en le rapportant à la première moitié du
viue siècle. Le manuscrit est incomplet; parmi les
cahiers conservés, le nombre des feuillets offre de l’un
1Les mss lat. 12135, 12155, 13048 proviennent de la
bibliothèque de Corbie. — * Les deux premières lignes, en
capitale mêlée d’onciale, sont tracées à l'encre rouge, L’ini-
tiale C, à la 3° ligne, formée par l'assemblage d’un poisson et
de deux oiseaux, est jaune avec mouchetures vertes et
rouges. — ὃ M. Prou, Manuel, 1910, pl. τν, n. 2; Palæwogra-
phical Society, t. 1, pl. 8-9. — * L. Delisle, Notice sur un
ties du texte. Pour s’en convaincre, il suflit de jeter les
yeux sur la table qui remplit les fol. 3-10 : la première
page de cette table (fol. 3) est moitié en onciale, moitié
en minuscule; les dix suivantes (fol. 3 v°-S) sont en
minuscule mêlée de cursive; vient ensuite une page
(fol. 8 v°) qui est toute en onciale; elle est suivie d’une
page en minuscule (fol. 9), puis de deux en onciale
(fol. 9 ve et 10), et enfin d’une en minuscule (fol. 10 vo).
Cette variété et cet enchevètrement d’écritures vien-
nent de ce qu'on ne s'est point proposé d’avoir un
exemplaire uniforme d'Eugyppius et qu'on y ἃ fait
travailler concurremment plusieurs écrivains. De là
aussi d’autres anomalies, qui au premier abord sem-
blent bizarres, mais dont l'explication n'est pas diffii-
cile à donner.
manuscrit mérovingien contenant des fragments d'Eugyppius,
appartenant à M. Jules Desnoyers, in-fol., Paris, avril
1875; L. Delisle, Catalogue des manuscrits des fonds Libri
et Barrois, p. 26-27, n. 2, 3, 4 ; cf. Edm. M. Thompson, op. cit.
p. 365, fac-similé n. 130. — 5 P. L., t. Lxtr. — * L. Delisle
Note sur trois manuscrits à date certaine, dans Bibliothèque
de l'École des chartes, t. XxX1X, p. 217-215.
2015
« Quand la copie d’un ouvrage devait être exécutée
rapidement, soit parce que l’exemplaire original était
communiqué pour peu de temps, soit pour tout autre
motif, l’exemplaire original était partagé entre plu-
sieurs copistes, qui travaillaient concurremment sur
des cahiers détachés et indépendants. La tâche attri-
buée à chaque copiste devait remplir un nombre de
feuillets déterminé d’avance; mais on ne pouvait pas
toujours exactement calculer la longueur des tâches;
ÉCRITURE
2016
restait à copier avant le passage auquel correspondait
le commencement du cinquième cahier.
« De semblables irrégularités s'observent parfois
dans des manuscrits dont certains feuillets et certains
cahiers ont été refaits après coup, pour remplacer des
portions de texte défectueuses ou altérées par des acci-
dents. Un même manuscrit peut alors offrir un mé-
lange et un enchevêtrement d’écritures très variées,
dont les dates sont quelquefois très éloignées les unes
marnis pile” ςποδιὸδρ RuŸ-pRimu menNsE MARTÔIŸCANTES MAR
muiuocauerunerTindeaprilée pull JTsuinomine scdare-
ipsx QuasaperiLe-quodru ncplu Rima-SCRMINISAPERIATIER
= DCE _
1N rloré INETEREUEMENSEMANRT JuoÏmAX mepçunrn MATRE
dex coluind CquARTU' IuNErAtuNoNE We ceTenRos usaddece”.
3954. — Fragments d'Eugyppius, fol. 85.
D’après L. Delisle, Notice sur un ms. mérovingien…., Paris, 1875, pl. τ.
σι Ὁ μὰ
tantôt un copiste arrivait à la fin du texte qu'il avait à
transcrire, sans avoir entièrement rempli le cahier qui
lui avait été réservé; tantôt, au contraire, le copiste,
approchant de la fin de son cahier, s’apercevait qu'il ne
lui restait plus l’espace suflisant pour renfermer la
portion du texte qui lui avait été assignée. Dans le pre-
mier cas, des espaces plus ou moins considérables
restent en blanc à la fin du cahier; dans l’autre cas,
l'écriture se serre sur les dernières pages du cahier, les
abréviations se multiplient et les marges tendent à dis-
paraître. Ce procédé de fabrication des anciens manu-
Martis filium crediderunt, primum mensem Marti dicantes Martium
vocaverunt; et inde Aprilem nullum Dei sui nomine sed a re-
ipsa quasi aperilem, quod lune plurimum germinis aperiatur
in florem; inde terlium mense maium quod Maiam Mercurii matrem
Deam colunt: inde quartum junium a Junone; inde ceteros usque ad decem-
des autres. Mais tel n’est pas le cas du manuscrit d'Eu-
gyppius. Nous y voyons sur la même feuille deux ou
même trois espèces d’écritures. Il est certain que les
186 pages dont il se compose aujourd'hui ont toutes été
écrites en même temps. On y peut donc étudier les
caractères que l'écriture onciale, l'écriture minuscule
et l'écriture cursive affectaient à un moment donné, et
constater qu’à ce moment il régnait une grande diver-
sité dans la forme des lettres et dans le système des
abréviations, de la ponctuation et de la correction ὃ. »
Cela ressort clairement de la comparaison des six pages
OMINAC (MERITO UENERA
bi ETFTUCTUTECTEE UP νι
τος DT INX PILE TE ep mlurnmai
ccpom aræprobe cuëpiur OH NAT
Seruorum εἶτ Επποαϊων indeo nd
rd
LITE € ICIT EX
3955. — Fragments d’'Eugyppius, fol. 1.
D'après L. Delisle, op. cit, pl. τι.
scritsaété déjà signalé plus d’une fois, et notamment
dans le Grégoire de Tours de la bibliothèque de Cam-
brai : et dans l’Ansileube de la bibliothèque de Cler-
mont ?. Nulle part il n’est plus apparent que dans
l'Eugyppius de M. Desnoyers, où nous voyons, au
fol. 12 ve, une demi-page en blanc à la fin du deuxième
cahier, tandis que les dernières pages du troisième et du
quatrième cahier sont démesurément surchargées
(fol. 20, 20 vo et 35 vo), Il a même fallu ajouter une
demi-feuille (aujourd’hui fol.35) à la fin du quatrième
cahier, pour trouver la place nécessaire au texte qui
1 Cf. dom Bouquet, dans Recueil des historiens de la
Gaule, t. 11, préface, p. v. ? Documents historiques inédits
tirés des collections manuscrites de la Bibliothèque nationale
choisies comme types des principaux genres d'écriture
que nous trouvons réunies dans le manuscrit de M. Des-
noyers. La planche 1 (fol. 85 du ms.) reproduit une
page entièrement tracée en caractères onciaux, dont
nous donnons les cinq premières lignes (fig. 3954).
Dans les lettres F, P, Q et R, le trait vertical descend
au-dessous de la ligne sur laquelle repose l'écriture. -
La haste des L monte très haut au-dessus du niveau
des lettres ordinaires; la base en est très peu dévelop-
pée. La haste des H est très élevée, comme celle des
FL La panse des P, dans la partie inférieure, ne
οἱ des archives ou des bibliothèques des départements, publiés
par Champollion-Figeac, L. αν, p. 413, * L. Delisle, Notice,
p. 6-8.
2017
rejoint point le trait vertical, de sorte que la lettre est
ouverte par le bas. — La tête des E est presque tou-
jours très développée et vient souvent rejoindre la tra-
verse, de sorte que la lettre ressemble à un e minuscule.
A la fin des mots on voit quelques lettres conjointes :
NT, UR, US, UNT ; les deux lettres de la diphtongue
AE sont séparées.
La planche πὶ (fol. 1 du ms.) est une page de bel'e
minuscule, mêlée de capitales et d’onciales; les lettres
sont droites, grosses, bien formées et bien détachées;
ÉCRITURE
2018
. Dominæ merilo venera-
. bili et fruclu sacræ virgini-
. tälis in Xpisli gratia semper inlustri
. ac per omnia Probæ, Eugepius, omnium
. servorum Dei famulus, in Domino salutem dicit. Ex.
D O1 + Ὁ
La planche 1x1 (fol. 4 du ms.) présente une belle
minuscule sans mélange de capitales ni d’onciales, ἃ
lettres droites, grosses, bien formées, dont plusieurs
sont liées d’une façon élégante: nous en donnons les
qu «ρα ἐτῶν πότνιαν: Jemonrclocrrine &ur&lib Fr
ANT
rguruolupruoror Curioror Fu perb
or rinqu *
Li Gn βρέ En TÉV ep Teen Con Cu pirCEnraum
oculovum &cembiionem UITEE Quae ice
Ἰπενρίὶιοι quog: TÉmpreTione perauctToremM
urTeCauen ce mon Tr ttc ne &Ub γ7. “3
3956. --- Fragments d’'Eugyppius, fol. 4. — D'après L. Delisle, op. cit., pl. 111.
nous en donnons les lignes 3° à 75 inclusivement
(fig. 3955). Le titre, qui remplit les deux premières
lignes, est en grandes capitales dont les contours seuls
ont été tracés, sans que le champ des lettres ait été
passé à l'encre ou à la couleur; on trouve quelques
autres grandes lettres vides aux fol. 2 vo et 57 v° et de
grandes lettres pleines au fol. 60 vo. Dans le corps de
l'ouvrage, on trouve un certain nombre de titres de
chapitres écrits en rouge, tantôt en onciale, tantôt en
minuscule. L’a est formé de deux traits qui ont chacun
l'apparence d’un c et qui se réunissent par le haut. —
lus: [udmecgirmousce ler
ncorpok quomodo c
8 1deodspyhiburren
six premières lignes (fig. 3956). Les a, figurés par deux Ὁ:
ne sont point fermés par le haut. — Les e affectent
deux formes : tantôt ils sont à peu près semblables à l'e
romain de nos caractères d'imprimerie; tantôt ils sont
composés d’une panse et d’une tête, laquelle tête dé-
passe plus ou moins le niveau supérieur des lettres ordi-
naires. Souvent la traverse des e se prolonge à droite et
devient le premier trait de la lettre suivante. — Les à
montent au-dessus de la ligne, au commencement de
certains mots ou de certaines syllabes. Les liaisons de
lettres les plus ordinaires sont : ec, ei, en, el, ex, re, te.
warez es quarnurmne
gépoagyr quo εἰ Αγ Δ sem À PR
edagucaul illhuruscg azur quicrés
eb£enripéenrée pusner urdepysp%-dinorc&urm bon a
Lrzmquamhocezen2u onur CEUX TE Eu δ CEE ru
3957. — Fragments d’Eugyppius, fol. 59 ve. — D'après L. Delisle, op. cil., pl. 1v.
20. zu : llud magis movet si jam spirilalis eral Adam quamvis mente
21. non corpore quomodo credere potueril quod per serpentem dictum
22. est ideo Deum prohibuisse ne de fructu ligni illius vescerentur quia sci-
23. ebat eos si fecissent fuluros ul Deus propter dinoscentiam boni el ma-
24. li, lanquam hoc tantum bonum crealuræ suæ crealor invi-
Dans le d, le trait formant la panse est lié à la haste sim-
plement par le bas et non par le haut. — Dans les r, le
trait supérieur est très développé, surtout à la fin des
mots. D'un mot à l’autre on voit employer une lettre
de type différent, par exemple : g, minuscule dans gra-
lia (ligne 5) et capital dans Augustini (ligne 9);f, mi-
nuscule dans famulus et capital dans fransferri (lignes
7et11);m, minuscule dans servorum et oncial dans
omnia (lignes 7 et 6); n, minuscule dans ne forsilan et
capital dans omnia (lignes 16 et 6); r, minuscule dans
servorum (ligne 7) et capital dans la première syllabe
du même mot; 5, minuscule à la fin du mot scis (ligne
10) et capital au commencement du même mot. La
diphtongue # se figure tantôt par ae,tantôt par e cédillé
(lignes 3 et 6). Nous donnons la transcription des li-
gnes 3-7,
Pour les nombres, la dernière unité, quand elle est re-
présentée par un à, s'élève au-dessus du niveau des
lettres ordinaires. Voici la transcription des six pre-
mières lignes :
[Supra scripto.
quæ illesus tenuitl et de motis doctrina ejus ; ex libro
Arguil volupluosos curiosos superbos, singu-
lis conpetenter aplans concupiscentiam
oculorum el ambilionem vilæ, quæ tria
in triplici quoque temptacione per auelorem
vilæ cavenda monstrata sunl; ex libro supra scriplo.
La planche 1v (fol. 59 ve du ms.) présente une écri-
ture minuscule dans laquelle les liaisons de lettres sont
beaucoup plus fréquentes que dans le fol. 4. Il y ἃ même
dans la partie inférieure de la page des mots qui sont
2019 ÉCRITURE 2020
tout entiers en caractères cursifs : per serpentem
(ligne 21), de fructu (1. 22), vescerentur (1. 22), propterea
(1. 26), gratia (1. 32); nous donnons les lignes 20 à 24
inclusivement (fig. 3957).
Les a, formés par deux c, sont ouverts par le haut. —
L’a suivi d’un 5 ou d’un ὦ avec lequel il est lié se réduit
à un seul c, qui est tracé au-dessus du niveau supérieur
des lettres ordinaires. — Deux espèces de € : les uns
droits et de la même hauteur que les lettres ordinaires;
les autres penchés à droite et à gauche et dépassant de
beaucoup le niveau supérieur des lettres ordinaires. —
Les i montent au-dessus du niveau supérieur des lettres
ordinaires, non seulement au commencement des mots,
mais encore à la fin ou dans le corps des mots. — Dans
les m, le jambage du milieu est beaucoup plus court
que les deux autres. — Quand l’oest lié à la lettre qui
précède, le côté droit de l’o a été tracé avant le côté
gauche. — Dans les mots où les lettres rp sont liées en-
semble, la panse du p, restée ouverte à gauche, a été
tracée la première, et la haste ne commence qu’au
niveau de la partie inférieure de la panse, p. ex. : ser-
pentem (ligne 21). — Le £, lié à la lettre précédente, se
compose d’une base sur laquelle s’appuie une haste
penchée de droite à gauche et terminée à son sommet
par un crochet placé à gauche et ne formant point tra-
verse, p. ex. : serpentem (ligne 21). Cette page offre de
nombreux exemples de liaisons de lettres : as (1. 27 et
32); at (1. 10 et 23); ec (1. 6); eo (1. 23); er (1. 4); es (1. 13);
6. {1 11);1ex (LL 2); f (1: 10); gi (1. 31); nt (1: 22);-ra
(.. 4); rd (1. 11); re (1. 11); ri (1. 2); ro (1. 22, 23, 26); rp
(: 2, 21); rt (1. 12); ru (1. 12); fe (1. 2); tr (1. 8); tu (1 3).
1. similitudine et essentia pari quia ipse el pater unum
La planche v (fol. 13 du ms.) est en écriture cursive,
sauf un certain nombre de mots qui sont en minuscule.
On y retrouve la plupart des particularités signalées
à propos du fol. 59 vo. — Des deux petits traits courbes
qui forment les c, le trait supérieur est formé par une
boucle, ce qui lui donne assez exactement l’apparence
d’une / bouclée. Dans d’autres c, le second trait se
recourbe et se prolonge à droite au-dessous de la ligne,
— La haste des À est formée d’un trait recourbé. — Les
i liés avec la lettre précédente descendent au-dessous
de la ligne qui supporte l'écriture. Quelquefois 115
s'élèvent au-dessus de la ligne et se rattachent à la
lettre précédente par un délié formant boucle. — Les
o, même au commencement des mots, ont été tracés
suivant le principe dont on a parlé à l’occasion des o
liés du feuillei 59 vo, c’est-à-dire que le côté droit a été
tracé avant le côté gauche.
La planche vr (fol. 48 v° du ms.) est analogue à la
précédente et oftre de l'écriture cursive, mais moins
régulière et moins élégante. Cela tient sans doute, jus-
qu’à un certain point, à la place du feuillet dans le
volume. En effet, le fol. 48 v° forme l’antépénultième
page du cinquième cahier. Le copiste de ce cahier,
approchant de la fin de sa tâche, a craint de voir la
place lui manquer : comme il lui fallait nécessairement
faire tenir sur moins de trois pages une étendue de
texte déterminée d'avance, à partir de la ligne 11,ila
rapproché les lignes, resserré les lettres et employé de
fréquentes abréviations. Dans son désordre, ce feuillet
offre un précieux exercice de lecture; nous en donnons
le texte (fig. 3958) et la transcription :
2. sunt, non aulem imitalur hanc verbi formam, si aversa a crea-
3. dore informis et inperfecla remaneat, propterea filii com-
. Mmemoralio non ita fil quia verbum, sed lantum quia principium
. est, cum dicitur In principio fecit Deus cælum el terram; exordium
. inperfectionis. Fil aulem fili commemoratio quod etiam verbum est
in eo quod scriplum est Et dixit Deus fiat, ut per id quod principium est
9. insinuet exordium crealuræ existentis ab eo adhuc in-
10. perfecte, per id autem quod verbum est insinuet perfectionem
11. creaturæ revocalæ ad eum, ut formaretur inherendo crea-
12. {ori, el pro suo genere emitando formam sempilernæ alque inconmutabiliter inherentem
13. patri a quo statu hoc est quod ille, non enim habet informem vitam verbum filius cui
14. non solum hoc est esse quod vivere, sed etiam hoc est et vivere quod est sapienter ac
15. beale vivere. Creatura vero quanquam spiritalis et intellectualis vel
16. rationalis, quæ videtur esse illi verbo propinquior, potest habere informem
17. vilam qui ante sicut hoc est ei esse quod vivere ita hoc vivere quod sapienter
18. ac beale vivere; aversa enim a sapientia incommutabili stulte ac mi-
19. sere vivit, quæ informilas esl; formatur autem conversa ad inconnutabile lumen sapien-
20. tiæ verbum Dei a quo enim extitit ut sit utcumque ac vivat ad illum convertitur ut sapi-
21. enter ac beate vivat. Principium quippe creaturæ intellectualis est æterna
22. sapientia, quod principium manens in se incommutabiliter nullo modo cessaret occul-
23. la inspiratione vocationis loqui ei crealoræ, cui principium est, ut converteretur
24 ad id ex quo esset, quod aliter formata ac perfecta esse non posset, ideoque inter-
25. rogalus quis esset, respondil principium, quia et loquor vobis; quod autem filius loqui-
26. tur, pater loquitur quia patre loquente dicilur verbum quod filius est æterno
27. more, si more dicendum est, loquente Deo verbum coæternum; inest enim Deo benig-
28. nilas summa οἱ sancta et jusla, el quidam non ex indigentia sed ex beneficentia veni-
29. ens amore in opera sua, proplerea priusquam scriberelur Dixit Deus fiat lux, præcessit
30. scriplura dicens. Et spiritus Dei superferebatur super aquam. quia sive aquæ nomine
31. appellare voluit totum corporalem maleriam. ul eo modo insinuaret unde facta
32. el jormala sint omnia quæ in suis generibus jam dinuscere possumus, appellans
33. aquam quia ex humida nalura videmus omnia in terra per speciei varias formari
3
4
5
6. quippe creaturæ insinualur adhuc in informitale
7
8
. alque concrescere, sive spirilalem vilam quandam ante formam conversionis quasi flu-
ilantem superferebatur utique spirilus Dei, quia subicebat scilicet bonæ volontati
. creatoris quidquid illud erat quod formandum perficiendumque inchoaverat, ut di-
. cente Deo in verbo suo Fiat lux in bona voluntate, hoc est in bono placito ejus, pro modo
. sui generis maneril quod factum est, οἱ ideo dictum est quod placuerit Deo
. Scriplura dicente Et facta est lux et vidit Deus lucem quia bona est, ut
- queémammodum in ipso exordio inchoalæ creaturæ, que cæli et terræ
. nomine propler id quod de illa perficiendum erat commemorata est
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3958. — Fragments d'Eugyppius, fol. 48 ve.
D'après L. Delisle, Notice sur un manuscrit mérovingien, 1875, pl. vi.
2023
Le nombre des abréviations dans le manuscrit est
assez restreint; la plus fréquente consiste dans la sup-
pression de l’m à la fin des syllabes et son remplace-
ment par un trait figuré au-dessus de la voyelle précé-
dente. Dans les mots terminée en bus, la finale us est
remplacée par une sorte de virgule ou de point trian-
gulaire, ou par un point et virgule. La finale rum est
représentée par un r dont le crochet est traversé par un
trait. Per est figuré par un p dont la queue est traversée
par un trait horizontal. Præ, par un p surmonté d’un
trait horizontal. Pro, par un p dont la panse se pro-
longe en s’abaissant à la gauche de la queue. La con-
jonction que est figurée par un g suivi tantôt d’un point
et virgule, tantôt d'un point plus ou moins triangu-
laire, tantôt d’un signe en forme de s ou de virgule. Sur
la figure 3958, on peut remarquer la différence qui
existe entre l’abréviation de la conjonction que et
l’abréviation du relatif quæ : le premier de ces mots est
représenté par un g suivi du signe 5, tandis que le
second est représenté par un g suivi du même signe et
surmonté d’un trait horizontal (voir lignes 12, 20, 34
et 16, 19, 32). Le g surmonté d’un trait horizontal équi-
vaut à qu: par exemple qia —quia (lignes 1, 4), go—quo
(ligne 20); god—quod (lignes 7, 13, 14); propinqior —
propinquior (ligne 16). Un petit nombre de mots, d’un
usage très ordinaire, sont abrégés suivant les règles
»
en usage au moyen âge : e—est; éè=esse; à—non; ds
—deus, etc. ñi=nri et ñæ—nræ, nostri et nostræ; ἃ
pour dixit; 5.5. pour supra scriplo.
Les fautes d'orthographe, fort nombreuses, furent
corrigées lors de la revision du manuscrit. Dans le seul
fol. 59 vo, dix fautes grossières ont été corrigées, mais
assez maladroitement pour que la faute primitive soit
encore très apparente. Les fautes les plus ordinaires
consistent à mettre des e pour des à, des o pour desuet
réciproquement, fautes courantes d’ailleurs dans les
textes de l’époque mérovingienne. On rencontre des
graphies incorrectes, comme lettres simples au lieu
d’être doublées : eclesia, excomunicalus ; emploi de ὃ
pour p : scribluris; confusion de c et de {, comme fer-
cium pour {ertium; redoublement d’une lettre : que-
mammodum; substitution de n à m : conpigeram, con-
petenter; méprises, comme mensemaium en un mot au
lieu de deux et de mensem maium.
Le système de ponctuation varie suivant les co-
pistes.
Une revision très attentive du manuscrit entraîna
un grand nombre de corrections, le plus souvent par
surcharges, quelquefois par intercalations, dans beau-
coup de passages par interlignes. Si le passage à réta-
blir a quelque étendue, il est copié à la marge et alors
la place qu'il aurait dû occuper dans le texte est indi-
quée en interligne par une petite barre accompagnée
de deux points :-et par les lettres HD. A côté des mots
inscrits dans la marge pour combler la lacune, le revi-
seur a tracé une barre accompagnée de deux points et
des lettres HP. C’est ce que nous pouvons remarquer
aux fol. 20, 69 vo et 89 vo. Les lettres HD et HP doi-
vent peut-être s’interpréter par hic deficit ou hic deest
et hic ponalur ou hoc ponas, ou bien par d’autres mots
ayant un sens analogue. Dans lerecueil de canons écrit
au vie siècle, qui nous est venu de l’abbaye de Corbie
(Bibl. nat., ms. lat. 12097), la place des lacunes est mar-
quée par HD, et les portions de texte à intercaler par
HL, ce que les bénédictins, auteurs du Nouveau trailé
de diplomatique, croyaient pouvoir expliquer par hic
dic ou dicitur et hic lege. Au lieu de la barre entre deux
? Ewald et Lœwe, Exempla scripluræ visigotificæ ΧΙ ta-
bulis expressa, in-fol., Heidelberg, 1883, pl. 1-11. — ? A. Mo-
rel-Fatio, dans Bibl. de l’École des chartes, 1882, t. XL,
p. 237-238 ; 1910, p. 233-236. — * M. Prou, Manuel, 1910,
ÉCRITURE
2024
points, on trouve quelquefois un X cantonné de
quatre points (fol. 43 vo, 63 vo, 78 vo).
Les lettres à supprimer sont signalées tantôt par un
point tracé au-dessus de la lettre à supprimer, tantôt
par un trait quitraverse cette même lettre. Parfois on
a gratté les lettres superflues.
Une correction faite au fol. 85 v° du manuscrit mérite
de fixer un instant notre attention. Le copiste avait
inséré dans le texte une observation qui n’en devait pas
faire partie et qui était tout simplement une note à
mettre en marge. Voici le passage tel qu'il avait été
copié primitivement :
sed sicul in jurando, etiam qui vero jurat
propinquat perjurio, unde longe abest, qui omnino
non jura, el quamvis non peccat qui verum jurat
remolior lamen a peccato est qui non jurat maluit
nos Dominus et non jurantes non recedere ἃ vero
quam vero jurantes propinquare perjurio unde
ammonilio non jurandi conservatio est a peccato
perjurii, ila, cum peccet qui per immoderalionem
injuste vult vindicari, non peccet autem qui modum
adhibens juste vult vindicari, remotior est a peccato
injuslæ vindiclæ qui non vult vindicari omnino
Il est évident que la phrase maluil.….… perjurio est
étrangère au texte de saint Augustin. Le reviseur s'en
est aperçu, il a gratté cette phrase qui remplissait une
ligne et demie en lettres onciales, et l’a recopiée à la
marge, sous forme de glose, en Caractères cursifs. C’est
un exemple positif de la manière dont les gloses ont été
incorporées dans le texte par les copistes des anciens
manuscrits.
3° Wisigothique. — Encore une écriture dérivée de la
cursive romaine et qui fut employée en Espagne du
vire au ΧΙ siècle pour la copie des livres comme
pour celle des pièces diplomatiques. Après une période
de transition et franchement disgracieuse !, l'écriture
wisigothique atteignit sa perfection au 1x? siècle et prit
le nom de littera Toletanaen souvenir de l’école calligra-
phique de Tolède 3. Au virre siècle nous pouvons signa-
ler le ms. lat. 4667 de la Bibl. nationale, contenant les
lois des Wisigoths ὃ, et un traité de saint Augustin à
l'Escurial, R. 11 184. Au 1xe siècle, l'Orationale Gothi-
cum de l’abbaye de Silos, au British Museum, addit.
308525, Voici la transcription du ms. 4667 (fig. 3959)".
4° Jrlandaise. — Les écritures continentales que
nous venons de parcourir dérivent toutes de l'écriture
cursive romaine; au contraire les écritures insulaires
des Irlandais et des Anglo-Saxons procèdent dela semi-
onciale romaine. L’Irlande ne connut guère les monu-
ments de l'écriture latine que par les manuscrits litur-
giques que transportaient à leur usage les missionnaires
venus évangéliser le pays aux ve et vie siècles. Ces.
manuscrits liturgiques étaient pour la plupart, sinon
tous, en semi-onciale; il sortit de là un type d'écriture
nettement caractérisé et d’une remarquable unifor-
mité parmi tant de mains qui la tracèrent. Cette écri-
ture fut désignée par l'expression seriplura Scotlica
dans les textes du 1x° au ΧΙ siècle. Un anonyme du
Χο siècle donne le nom de {unsæ aux caractères irlan-
dais.
Les Irlandais firent usage de deux écritures : une
grosse semi-onciale ronde aux traits massifs et aux
hastes trapues;une écriture aiguë, plus petite et plus
cursive, celle-ci procédant de la précédente. On ne
possède pas d'anciennes chartes irlandaises permettant
de prendre une connaissance exacte de l'écriture ofli-
cielle en Irlande à une date reculée, mais si on juge par
pl. v, n. 2. — “ Edm, M. Thompson, op, cil., p. 343, fac-
similé n, 115. — " Jbid., p. 344, fac-similé n. 116. —
* M. Prou, op. cil., 1910, 3° édit., p. 102. Album, pl. v, τ. 2.
Cf. Revue Charlemagne, 1911, p. 126, 128; 1912, p. 77.
2025
analogie avec l'Angleterre, on peut induire que l’écri-
ture aiguë était employée pour les actes légaux.
Il n'existe aucun monument paléographique irlan-
dais incontestable en écriture onciale, bien qu'on ait
prétendu faire un manuscrit irlandais de l’évangéliaire
en onciales trouvé dans la tombe de saint Kilian et con-
servé à Wurzbourg 1. La semi-onciale ronde appelle
la comparaison avec les manuscrits confectionnés en
Italie et en France aux ν et vie siècles, et sans faire
plus de cas que n’en méritent les attributions à saint
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ÉCRITURE
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2026
santes, mais de l'écriture proprement dite, dont la
netteté parfaite, l’impeccable régularité semble pres-
sentir les ouvrages mécaniques de la typographie. Parmi
les manuscrits offrant les exemples les plus parfaits
comme exécution de la semi-onciale irlandaise, il faut
citer en première ligne l’évangéliaire désigné sous le
nom de Book of Kells, fin du vire siècle, provenant du
monastère de ce nom au comté de Meath et conservé à
Trinity College, Dublin. Il n’y pas à tenir compte de la
prétendue appartenance de ce livre à saint Colomba,
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can cdi: He Ÿ prb œuf”
ἀβιιιριιαί
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: cipiudpim ΟΝ
accpbha pui édur
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3959. — Lex Wisigothorum, virr® siècle.
D'après M. Prou, Manuel de paléographie, pl. v, n. 2.
Si ancilla vel serbus, in fraude fortasse dominorum injantem expo-
suerint, et ipsis insciis, infantem projecerint, infans cum tuerit
nutritus tertiam partem pretii nutrilor accipial; ila ut ju-
τοί aut probet dominus se quod serbi sui infantem exposu-
erint ignorasse. Si vero consciis dominis infans probalur
fuisse jactatus. in ejus potestate qui nutribit permaneat.
III. Qui a parentibus infantulum acceperit nutriet dum quan-
tum mercedis pro nutrilione accipiat premium.
Si quis a parentibus infantulum acceperit nutriendum
usque ad decem annos. per singulos annos singulos solidos prelii pro...
Patrice, à saint Colomba et à d’autres saints irlandais,
on ne peut hésiter un seul instant à faire dater ces ma-
nuscrits du vire siècle; en conséquence, on doit reporter
la période de début au vresiècle; le type dura jusqu’au
ix® siècle et disparut alors, moins favorisé que l’écri-
ture aiguë, qui persista beaucoup plus longtemps et
dont on se sert encore de nos jours.
Parmi les plus anciens manuscrits encore subsistants
de cette semi-onciale irlandaise, on doit mentionner
un fragment d’évangéliaire d’après une version primi-
tive, conservé à la bibliothèque de Trinity College à
Dublin, première moitié du ναι" siècle ἦς Le scribe pré-
lude aux magnifiques transcriptions qui font l’hon-
neur de la paléographie irlandaise; nous ne parlons pas
des lettres majuscules ornées, plus bizarres que sédui-
1 Zangemeister et Wattenbach, op. cit, t. 1, pl. 58. —
31. M. Gilbert, Facsimiles of national manuscripts of Ireland,
in-fol., Dublin, 1874, t. 1, pl. 2; Palæographical Society, t. 11,
pl. 33; Edm. M. Thompson, 0p. cit., p. 373, fac-similé n. 134.
DICT. D'ARCH. CHRÉT.
mort en 5073. En voici la transcription (fig. 3960) :
Simililer et principes sacerdotum
inludebant eum cum scribis
εἰ senioribus dicentes alios salvos
fecit. Se ipsum non potest sal-
vum facere si rex israhel est dis
cendat nunc de cruce et crede
mus ei. Confidit in domino εἰ nuünc li-
beret eum si vull dixil enim quia dei
filius sum
C'était ce volume ou quelque autre du même genre
que Girald de Cambrie vit au xn° siècle à Kildare et qui
le confondait par sa perfection : Sin aulem ad perspi-
cacius intuendum oculorum aciem invilaveris el longe
— 3231. Τ. Gilbert, National manuscripts, t. x, pl. 7-17;
Palæographical Society, t. 1, pl. 55-58, SS, S9; F. Steftens,
op. cit, pl. 30; Edm. M. Thompson, op. cil., p. 375, fac-
similé n. 135.
IV: 64
2027 ÉCRITURE
penilius ad artis arcana transpenetraveris, Lam delicatas
et subtiles, tam aretas et artitas, tam nodosas et vincula-
tim colligatas, tamque recentibus adhuc coloribus illus-
tratas notare poteris intricaturas, ut vere hæc omnia
potius angelica quam humana diligentia jam assevera-
veris esse composila. Hæc equidem quaruo frequentius
et diligentius intueor, semper quasi novis obstupeo, sem-
pér magis ac magis admiranda conspicio . La Biblio-
thèque nationale possède parmi les mss lat. nouv.
acquis. 1587 un évangéliaire du virre siècle écrit par un
scribe nommé Holcundus Ὁ. Le chapitre de Lichfield
conserve l’évangéliaire de saint Chad, jadis à Llan-
daff 3, et le chapitre de Durham un fragment d’évan-
géliaire anglo-irlandais ὁ. Ces monuments sont d'autant
plus précieux que leur nombre paraît avoir été limité à
Samuær Gcprmapes Sacerodt ᾿
πιπαεδαπε οἰ CumsCRIdIS
2028
modification, comme si on avait comprimé par les
côtés une lettre ronde pour la faire fuser vers le sommet
et vers la base. En somme, l’écriture arrondie était pra-
tiquement inutilisable dans les transactions quoti-
diennes; l'écriture aiguë remplit le rôle de la cursive et
à une date presque contemporaine, puisque nous en
trouvons quelques traces sur différents feuillets du
Book of Kells. Un des témoins les plus remarquables de
l'écriture pointue est le Book of Dimma, qu’on attribue
à tort aux environs de l’année 650, maïs qui n’est pas
antérieur au vin siècle‘. Ensuite viennent deux
manuscrits datés, les Znstitutiones grammaticæ de Pris-
cien, écrit en 838, conservé à l’université de Leyde
(ms. lal. 67). Le scribe Dubtbach écrivait avec facilité
et rapidité, les caractères sont régulièrement formés et
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DERG- EUIN SI πσζο Ἔρις ENIM QUI]
LUS SEE:
3960. —
D'après Ed. M.
certains manuscrits, objets d'importance particulière;
cette semi-onciale arrondie ne passa jamais dans l’u-
sage journalier et ses productions éphémères; le Book
of Kells en est le plus somptueux représentant et en
marque peut-être l’apogée, en tout cas nous ne pou-
vons rien lui comparer d’aussi excellent. L’évangé-
liaire de Mac Regol, écrit vers l’an 800 et conservé à la
bibliothèque Bodléienne, Auct. D. 2, 19, montre le
commencement de la décadence, qui, on le voit, ne
tarda pas à se faire sentir; le trait s’épaissit et l'élégance
fait déjà place à la correction ὅ.
L'écriture irlandaise aiguë dérive de la même origine
que l'écriture arrondie, dont elle est simplement une
Girald Cambrensis, Topographia Hiberniæ, 1. ΤΙ,
c. xxxviIn1; cf. National manuscripts, t. 117, p. 66. L.
Delisle, Bibliothèque nationale. Catalogue des manuscrits
des jonds Libri et Barrois, in-S°, Paris, 1888, p. 7-10, pl. v
n. 1; M. Prou, Manuel, p. 107-108. Album, pl. vr. —*? Palæo-
graphical Society, t. 1, pl. 20, 21, 35 4 The new Palæogra-
phical Society, pl. 30, —% Palæograp hical Society, t. 1, pl. 90-
91; Edm. M. Thompson, op. cil., p. 377, fac-similé n. 136.
Thompson, An introduction,
Book of Kells, fin du ναι" siècle.
p. 375, n. 135.
sans lourdeur, néanmoins sa main n’a pas la légèreté
de touche de celle du scribe Ferdomnach, qui transcri-
vit le Book oj Armagh, en l’an 807*. L’évangéliaire de
Mac Durnan est conservé dans la bibliothèque épisco-
pale de Lambeth, il ne remonte pas au delà de la fin du
ix£ siècle ou du début du siècle suivant®. Enfin le livre
des évangiles copié par Mælbrighte, en 1138, et con-
servé au British Museum (/arl. ms. 1802) 10,
© Anglo-saxonne. — L'histoire de l'écriture en An-
gleterre, antérieurement à la conquête normande, nous
offre une série de monuments paléographiques paral-
lèles à ceux de l'écriture irlandaise, bien que certaines
influences continentales aient agi en Angleterre qui ne
— Nalional manuscripts, t
graphical Society, pl. :
fac-similé n. 138.
1, pl. 18 et 19. — * New Palæo-
2; Edm. M. Thompson, 0p. cil., p. 381,
" National manuscripts, t. 1, pl. 9:
Lindsay, Early Irish minuscule script, pl. 1x; Edm. M.
Thompson, ee cil., p. su fac-similé n. 137. — " National
manuscripts, t. τὶ ἘΝ ἊΣ ΠΣ 10 Jbid., t. 1, pl. 40-42; Palæo-
graphical Sn 1, pl. 212; Edm. M. Thompson, op. cil.,
p. 382, fac-similé 1: 39.
2029 ÉCRITURE 2030
se sont pas fait sentir en Irlande. L’Angleterre a vu à | tique et de l’échec de la tentative pour introduire la
l’œuvre deux écoles describes: l’une originaire d'Irlande, | majuscule romaine; il paraît probable que l'école calli-
dans le nord, et qui donna naissance à l'écriture indi- graphique de Cantorbéry ne dura pas bien longtemps
gène; l’autre école inspirée et guidée par les mission- | et disparut de bonne heure,
naires venus de Rome, strictement étrangère et qui ne L'école indigène ἃ adopté et reproduit la semi-
fut jamais pleinement naturalisée. De cette seconde onciale et l'écriture aiguë des Irlandais. La fondation
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uobebunT—
3961. — Book of Durham (Lindisfarne), vers 700.
D'après Ed. M. Thompson, op. cit., p. 387, n. 110.
école, il reste le souvenir et de rares vestiges. Son monastique de saint Colomba à Iona fut le centre d'où
centre était à Cantorbéry, où les moines romains ten- rayonnèrent les monastères du nord de l'Angleterre
tèrent d’implanter la capitale rustique, dont on a relevé En 634, l'Irlandais Aidan fondait Lindisfarne, qui
quelques traces, notamment dans un psautier des envi- devint rapidement le centre d'une école calligraphique,
rons de l'an 700, de la collection Cotton (Vespasian laquelle ne fut d’abom@l qu'une reproduction pure et
A 1) qui appartenait jadis au monastère de Saint-Au- | simple des types irlandais, tellement que, pour un très
gustin de Cantorbéry Ce débris est l'unique qui se grand nombre de manuscrits. on ne peut dire s'ils sont
soit conservé et, à lui seul, il vaut presque une démon- d'origine irlandaise où anglo-saxonne et M. Delisle les
Stration de la répugnance rencontrée par la mode exo- groupait indistinctement sous la qualification d’écri
ture hiberno-saxonne. Mais, à la longue, des différen-
1 Edm. M. Thompson et G. F. Warner, Catalogue οἡ ciations se produisirent et il exista une école propre
ment anglaise, dont les œuvres sont reconnaissables à
ancient manuscripls, in-fol., 1884, €. 11, pl. 12-13,
2031 ÉCRITURE 2032
une grâce très originale. Pour la période chronologique
qui nous occupe, nous rencontrons une production
parallèle à celle de l'Irlande.
Le plus ancien et le plus splendide monument paléo-
graphique de l’école anglo-saxonne est le Book of Dur-
ham, conservé au British Museum (Cotton ms., Nero
D. IV), écrit au monastère de Lindisfarne, vers l'an 700,
|
tion des livres et, moins fréquemment, pour les chartes,
pendant le vire et le 1x° siècle, mais l’école de Linais-
farne ne semble pas avoir très longtemps produit des
ouvrages de grand luxe. Un fragment d’évangéliaire,
provenant de Saint-Augustin de Cantorbéry, sans qu’on
puisse aflirmer qu'il y fut écrit, et aujourd’hui au Bri-
Üsh Museum (Royal m5. 1. E. VI), nous montre que,
| Œproice œbfre Oo ἐστόν ss
acurcam trcnedi debiem quæ
duos pedes
ducs m
dius u
hobentem MI IHTTNEM KECERHA
Œsiocutuftuus sand β
nue eum Gpnoice αόβοθ".
- ΓΝ
Oopum δι ἐσὺ Cum uno ocuo
TIUTCOMM ILIQUENE- qua duos
ocutos habencem mr
ΗΘ hennœm-1onis .
idees necontcemnod{ unum
ΠΡ. pussi of chco enim ποιή
quix que eonum mcxeûus |
Sempeg uidenc fociem pari
ΤΩΘῚ Qui mcxeûs ΘΟ :
χθητο emrm fiüus hommnf
. Saiucnes quodpemencs. ἡ
3962. — Evangéliaire de Cantorbéry, fin du vrrre siècle.
D'après Ed. M. Thompson, op. cil., p. 388, n. 141.
par l’évêque Eadfrith, en l'honneur de saint Cuthbert ?.
L'aspect est presque aussi flatteur que celui du Book
of Kells et il suflit d’un rapprochement pour voir la
dépendance du Book of Durham; mais la souplesse est
moins grande, les lettres sont déjà plus évasées et
moins flatteuses (voir fig. 3961). Au Χο siècle, un
prêtre nommé Aldred ajouta des gloses en dialecte
northumbrien.
La semi-onciale arrondie servait pour la transcrip-
? Thompson et Warner, Catalogue of ancient manuscripts,
1884, t. τι, pl. 8-11; Palæwographical Society, p. 13-6, 22;
F, Steflens, op. cit., pl. 31; Edm. M. Thompson, An intro-
dès la fin du vin? siècle, on se montrait déjà moins
diflicile?, encore que ce volume ait dû être estimé parmi
les plus beaux de cette époque avec ses miniatures et
ses feuillets pourprés. La structure des lettres, tout en
s'inspirant de celle du Book of Durham, a déjà légère-
ment dégénéré, En voici la transeription (fig. 3962) :
el proice abs te bonum est {ἰδὲ || ad vitam ingredi debi-
lem quam || duas manus vel duos pedes || habentem mitli
in ignem ælernam | El si oculus luus scandalizat te
duction, p. 387, fac-similé n. 140. ? Catalogue of απὸ. mss,
t. 11, pl. 17-18; Palæwographical Society, t, 1, pl. 8; Edm. M.
Thompson, op. cil., p. 388, fac-similé n. 141.
2033
erue eum el proice abs Le. | bonum {ἰδὲ est cum uno oculo
|| ën vitam intrare quam duos || oculos habentem mitti
in gehennam ignis. || Videle ne contemnatis unum || ex
his pussillis dico enim vobis | quia angeli eorum in
<ælis || semper vident faciem patris || mei qui in cælis est
I Venit enim filius hominis || salvare quod perierat.
On peut citer d’autres spécimens encore de cette
écriture; tels sont le Cassiodore de Durham !, un ma-
nuscrit des évangiles également à Durham ?, le Glos-
saire d’Épinal " et quelques chartes anciennes #; un des
| nuttépeumarquipaparen
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ÉCRITURE
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Au σου 17)0 ὅν» ET pal EPOITUT 7 ο EE Mod or ας É
107a> Lnçuamoæebant.fréoéninha ‘4
vie au x° siècle; mais ce n'est qu’au 1x° siècle qu'on
constate la tendance à la compression, aboutissant à
une sorte de déformation. Un premier et magnifi-
que spécimen se trouve dans le manuscrit de l’'His-
loire ecclésiastique de Bède, conservé à Cambridge
(ms. Kk. v. 16) et probablement écrit vers l’année
730, à Epternach, près de Luxembourg, dans une
colonie anglo-saxonne établie sur le continent (fig.
3963).
On ne peut souhaiter écriture plus ferme, plus nette,
HMS
Yélsurqadtémpopapiuecs oprarard frere, $
mumaliqhoonedgarunreñnimalniumnoomét |
aë-Catyh D päumuromnSpondMÉCarmyedebe
adp pmaquayeT1bicrThanamc#nebarft Α
4 aoomaphedaba pond.
3963. — Histoire ecclésiastique de Bède, milieu du ναι" siècle.
D'après Ed. M. Thompson, op. cit., p. 389, n. 142.
nullus eum æquiparare poluit ; namque ipse non ab hcminibus
neque per hominem instilutus canendi artem didicit; sed divi-
nilus adiülus. gratis canendi donum' accepit; unde nil umquam frivoli
et supervacui poemalis facere potuit. sed ea tantummodo quæ ad re-
ligionem pertinent religiosam eius linguam decebant; siquidem in ha-
bilu sæculari usque ad tempora proveclioris ætatis constitulus. nil
carminum aliquando didicerat; unde nonnumquam in convivio cum essel
lælitiæ causa decretum. ut omnes per ordinem cantare debe-
rent, ille ubi adpropinquare sibi citharam cernebat. surgebat
a media cena’ el egressus ad Suam domum repedabat. quom dum tem-
meilleurs manuscrits de ce type d'écriture est le Liber
vilæ, qui contient la liste des bienfaiteurs de l’église de
Durham, dressée vers l’an 840%.
Pour l'écriture anglo-saxonne aiguë, on possède un
choix plus considérable de monuments originaux du
1 Palæwographical Society, t. 1, pl. 164. — * New palæogr.
Society, pl. 56. — * Early English text Sociely. — * Fac-
similes of ἀπο. chart., ?. τ, pl. 15; t. 11, pl. 2-3; Palæographical
Sociely, t. 1, pl. 10. 5 Palæographical Society, t. 1, pl. 139-
140; ce même manuscrit est célèbre parce qu’il renferme
l'original anglo-saxon du chant de Ceadmon; Edm. M.
Thompson, An introduction, p. 389, fac-similé n. 142. -
τ Catalogue of. ἀπο. mss, t. τι, pl. 79 : Palwographi-
cal Society, t. 1, pl. 165; Edm. M. Tompson, An intro-
duction, p. 390, fac-similé n. 142, Ce type d'écriture
est caractéristique du royaume de Mercie; il existe
d'autres écoles calligraphiques dans le Wessex, dans le
Kent et elles sont bien loin de rivaliser avec la précé
dente. Un manuscrit de la bibliothèque Bodléienne (Digby
63), écrit à Winchester avant l’année 863, nous offre un
Spécimen assez déplaisant du travail des scribes de
Wessex; cf. Palæographical Society, t. 1, pl. 168 ; Edm.
M. Thompson, op. cit, p. 391, fac-similé n. 144; il n’en
faudrait pas juger par cet unique exemple, car un autre
manuserit écrit à Winchester présente un aspect beaucoup
plus satisfaisant, c’est la Chronique anglo-saxonne conser-
gardant la tradition de la semi-onciale avec la pénétra-
tion de l'influence nouvelle.
Le ms. du British Museum, Cotton, Vespasian B. VI,
contient entre autres pièces des listes de rois et d’é-
vêques, le Martyrologium poelicum de Bède; il a été
vée à Corpus Christi College (n. 173) de Cambridge. Écrit
par différentes mains, aux environs de l’année S91, il a su
s'affranchir des rudesses du précédent manuscrit; cf. The
new Palæographical Society, pl. 134. « L'écriture irlandaise
se répandit sur le continent par l'intermédiaire des moines
des monastères fondés par saint Colomban et ses disciples.
Saint Colomban lui-même fonda, à la fin du vie siècle, les
monastères d’Annegray, de Luxeuil et de Fontenay, et, au
commencement du vu? siècle, celui de Bobbio, Ses dis-
ciples établirent les monastères de Faremoutiers, de Jouarre
et de Rebais, Saint Gall, fondateur de l’abbaye qui prit de
lui son nom, était irlandais et disciple de saint Colomban.
Non seulement les Irlandais apportèrent avec eux des livres
qui par la suite servirent de modèles, mais de nombreux
Irlandais, des Scotti, comme on les appelait, vinrent s'établir,
au cours du vire et du vue siècle, dans les abbayes fondées
par leurs compatriotes, spécialement à Bobbio et à Saint-
Gall. Aussi rencontre-t-on dans les épaves de la bibliothèque
de Bobbio un grand nombre de manuscrits de main irlan-
daise, ou bien d’une écriture italienne avec traces d'influence
irlandaise. » M. Prou, Manuel, 1910, p. 111-112.
outre snama tpréfabh ont
|
2085 ÉCRITURE 2036
écrit en Mercie, entre les années 811 et 814, c'est-à-
dire environ quatre-vingts ans après le manuscrit pré-
cédent, et cet écart chronologique permet de noter la
compression grandissante des lettres.
calligraphique de Tours, qui, sous le gouvernement
d’Alcuin d’ York, florissait dans l’abbaye de Saint-Mar-
tin entre 796 et 804. Dans cette réforme, on a fait la
part trop large à l'influence irlandaise ou anglo-
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plau Enré Conona-
| . Mdyæymo épauley rép ou ατῇ: Ἰσῃαουδ᾽ .
= Docroné péraÿ Brpauluy TOM Toanrup-
Maxima quoy palma. cape [δι luna munduy
3964. — Martyrologe poétique de Bède, entre 811-814.
D’après Ed. M. Thompson, 0p. cit., p. 390, n. 143.
Voici la transcription du texte (fig. 3964) :
Tempore poslerior morum non flore secundus
Jacobus servus domini pius atque philippus
Mirifico maias venerantur honore kalendas
His binis sequitur pancratius idibus insons
Ter quinis Marcus meruit pausare kalendis
Junius in nonis mundo miralur ademtam
Εἰ summis tatberhti animam tran sidera vectam
Atque die vincens eandem bonifatius hostes
Martyrio fortlis bellator ad astra recessit
Inque suis quadris barnaban idibus æquat
Gerbasius denis patilur ternisque kalendis
Prolasius simul in regnumque perenne vocati
Estque iohannes bis quatris baptista colendus
Natalis pulchre feste plaudente corona
Martyrio el paulus senis οὐαί alque iohannes
Doctores petrus et paulus lérnis sociantur
Maxima quos palma clarat sibi lumina mundus
XIV. RÉFORME CAROLINGIENNE. Le règne de
Charlemagne marque une date dans l'histoire de l’écri-
ture en Occident. La renaissance des lettres entraîne la
réforme de l'écriture, qui doit en vulgariser les monu-
ments. En 789, un capitulaire prescrit la revision des
livres liturgiques, ce qui doit avoir pour conséquence
la transcription des exemplaires conformes à l'édition
nouvelle, Aucune école ne montra plus d’empresse-
ment à seconder ce mouvement de réforme que l’école
saxonne; celle-ci doit être réduite à de plus justes pro-
portions et pour cela il faut distinguer entre la tran-
scription etla décoration. La décoration des manuscrits
français procède des modèles vulgarisés dans les manu-
scrits venus des Iles Britanniques; la transcription est
étroitement inspirée par les manuscrits antiques. Cette
distinction est d'autant plus importante à établir que
l'alphabet minuscule dont se servent aujourd’hui nos
imprimeurs a été, pour ainsi dire, calqué par les calli-
graphes italiens du xve siècle sur l'alphabet adopté
dans les Églises de France du temps et sous l'influence
de Charlemagne. Il y a donc intérêt à bien fixer la date
des écritures carolingiennes et à distinguer les variétés
qui ont eu cours dans les différentes régions de l’em-
pire franc.
Quatre espèces d’écritures ont été employées au
ix° siècle : 19 la capitale (classique et rustique), 2° l’on-
ciale, 3° la semi-onciale, 4° la minuscule. Ces quatre
écritures ont été pratiquées dans les ateliers calligra-
phiques tourangeaux pendant la première moitié du
ix° siècle. Nous les trouvons même réunis dans un
seul manuscrit relatif à la vie et au culte de saint Mar-
tin et appartenant au gymnase de Quedlinbourg.
Quatre pages du volume sont en capitale (fol. 171 vo-
173), quatorze en onciale (folios 1, 8 vo, 9, 46, 51, 67,
109 vo, 139, 175 vo, 178, 181, 184-185), vingt-sept en
semi-onciale (folios 1 v°-5 vo, 64-66, 107 vo-109, 136 vo-
138 vo, 173 v9-175), le reste en minuscule. « Les obser-
ane
See ANNEE de RES ο σο
EURE
2037
vations qu’il convient de présenter sur chacun de ces |
genres d'écriture se réduisent aux points suivants t, La
minuscule est le type que les copistes italiens de la Re-
naissance se sont proposé de reproduire. La semi-
onciale fournit un sûr moyen de reconnaître les manu-
scrits qu'il faut attribuer à l’école de Tours. L’onciale
se distingue par une recherche, une régularité de des-
sin et une sorte de lourdeur qui empêche de la con-
fondre avec l’onciale des manuscrits plus voisins de
l'époque classique. Mais, pour la capitale, il faut
avouer que les calligraphes carolingiens ont poussé
fort loin l’imitation des manuscrits très anciens.
« Les réformateurs de l’écriture au temps de Char-
lemagne se sont évidemment inspirés des manuscrits
antiques. Ils ont complètement rompu avec les habi-
tudes des derniers temps de l’époque mérovingienne,
et l’influence irlandaise ou anglo-saxonne, dont il faut
tenir grand compte pour apprécier la décoration de
certains livres carolingiens, fut à peu près nulle en ce
qui touche la calligraphie proprement dite. Que la capi-
tale et l’onciale du temps de Charlemagne, de Louis le
Débonnaire et de Charles le Chauve dérivent directe-
ment des manuscrits des premiers siècles, c’est un
point tellement évident qu'il serait puéril de le justi-
fier par des raisonnements ou par des exemples. La
minuscule et la semi-onciale se rattachent aussi à l’an-
tiquité romaine. Tous les traits ou les éléments de
l'alphabet minuscule ou semi-oncial qui fut adopté
dans les écoles d’Alcuin se retrouvent sur les manu-
scrits ou les fragments de manuscrits qui nous ont con-
servé les plus anciens modèles de la semi-onciale et
d’une sorte d’onciale courante et couchée, employées
pour la copie et l’annotation des livres. C’est surtout
la semi-onciale quia été en usage dans l’école de
Tours.
1° Semi-onciale. — « M. de Bastard (voir ce mot,
Dictionn., t. 11, col. 614), dans son admirable recueil
intitulé Peintures et ornements des manuscrits, a signalé
à plusieurs reprises un genre d'écriture qu'il appelle
semi-onciale caroline et qui se fait remarquer par les
particularités suivantes : 1° rondeur et ampleur de la
plupart des lettres; 2° renflement de la partie supé-
rieure des lettres montantes; 3° forme des a, composés
d’un c et d’un ijuxtaposés ; 4° forme des g, composés de
trois traits parfaitement distincts (une tête formée
d’une ligne horizontale, un trait vertical légèrement
incliné de droite à gauche, et une ample queue semi-
circulaire, ouverte à gauche); 5° forme des m, dont le
dernier jambage se retourne à gauche; 6° forme des n,
qui se rattachent toujours au genre de la capitale et de
l’onciale; 7° développement du trait supérieur des f,
des r et des s, surtout quand ceslettres sont à la fin des
mots.»
M. Delisle a remarqué l’emploi de la semi-onciale
caroline dans plus d’une vingtaine de manuscrits?. Ce
sont :
1. La première bible de Charlesle Chauve, aujourd’hui
n. 1 du fonds latin de la Bibliothèque nationale (voir
Dictionn., t. 111, col. 825-838) offerte au roi par le comte
Vivien, qui gouverna l’abbaye de Saint-Martin de
Tours de 845 à 850, et quatre religieux : Amandus,
Signaldus, Aregarius et David.
2. La bible dite d’Alcuin, jadis conservée en Suisse,
au monastère de Moutiers-Grandval; aujourd’hui Bri-
tish Museum, addit. 10546; cf. Fr. Madden, Alchuine’s
Bible in the British Museum, dans Gentleman’s maga-
zine, octobre 1836, fac-similé du fol. 448 vo (trois lignes
seulement); Catalogue of ancient mss in the British
} L. Delisle, Mémoire sur l’école calligraphique de Tours au
1X® siècle, dans Mémoires de l’ Acad. des inscript. et belles-
lettres, 1886, τ. xxx11, 1'° partie, p. 29-56; L. A. Bossebœuf,
École de calligraphie et de miniature de Tours des origines
ÉCRITURE 2028
Museum, part. II, tatin, p. 3, pl. xut, fac-similé du
folio 429 vo.
3. La bible des chanoines de Zurich, actuellement
à la bibliothèque cantonale de cette ville: cf. M. Ger-
bert, Iler Alemannicum, in-8°, San Blasii, 1773, p. 53,
pl. 11.
4. La bible que le comte Rorigon donna à l’abbaye
de Glanfeuil et qui dut être apportée en 868 à l’abbaye
de Saint-Maur-des-Fossés; aujourd’hui Bibl. nat.
fonds lat., τι...
5. La bihle jadis conservée à Saint-Aubin d'Angers,
aujourd’hui à la bibliothèque de la ville, n. 2.
6. La bible (il subsiste 176 feuillets) conservée ἃ la
Bibl. nat., fonds latin, n. 47.
7. Les évangiles de l’empereur Lothaire, à la Bibl.
nat., fonds latin, n. 266; cf. de Bastard, op. cit.,
pl. cxLv; le même, Peintures, ornements, écriture et
lettres initiales de la bible de Charles le Chauve, 1883,
pl. 11; L. Delisle, École calligraphique de Tours au
IXe siècle, Ὁ. 34-35, 40-41.
8. Les évangiles donnés à la cathédrale de Nevers
par l’évêque Herimannus, vers le milieu du 1x° siècle;
Brit. Mus., Harleian, n. 2790; cf. Calalogue of ancient
mss in the British Museum, part. Il, lat., p. 26; Biblio-
thèque de l'École des chartes, 1885, t. XLVI, p. 321.
9. Les évangiles qui appartenaient à la cathédrale
du Mans, dans la première moitié du 1x® siècle. Bibl.
nat., lat. 261.
10. Les évangiles conservés à la Bibl. nat., laf. 263.
11. Les évangiles provenant peut-être de l’abbaye
de Montmajour, et conservés à la Bibl. nat., lat. 267.
12. Les évangiles conservés jadis à Meaux et au-
jourd’hui à la Bibl. nat., lat. 274.
13. Les évangiles conservés à la Bibl. nat.; laf. 9385.
14. Les évangiles dont un double feuillet, ayant
servi de couverture à un registre moderne, est con-
servé aux archives de la Côte-d'Or. Le livre auquel ce
fragment ἃ appartenu devait être un magnifique vo-
lume carolingien du milieu du 1x° siècle, comparable
au livre d’évangiles de l’empereur Lothaire. L. De-
lisle, École calligraphique, p. 36, note 1.
15. Le second des sacramentaires de l’Église de
Tours, dont les débris sont reliés partie dans le ms.
lat. 9430 de la Bibl. nat., partie dans le ms. 184 de la
bibliothèque de Tours; cf. L. Delisle, Notice sur les ma-
nuscrits disparus de la bibliothèque de Tours, dans No-
lices et extraits, t. XXxX1, 1.6 partie, p. 182: Mémoire sur
d'anciens sacramentaires, Paris, 1886, p. 130-140,
n. XXVII-XXIX.
16. Le sacramentaire conservé au grand séminaire
d’Autun, fait pour Marmoutier, vers l’année 845; cf.
L. Delisle, dans Gazette archéologique, 1884, p. 153-163
(Dictionn., t. τ, col. 3204).
17. Le recueil d’opuscules de saint Augustin et
d’autres auteurs, qui était jadis classé à Saint-Martin
de Tours sous le n. 253 et qui, par suite d’une mutila-
tion et d’un vol, est aujourd’hui partagé en deux mor-
ceaux, l’un formant le n. 281 de la bibliothèque de
Tours, l’autre le ἢ. 75 du fonds Libri; Bibl. nat., nouv.
acquis. lat., 445. Une souscription, que Libri a fait dis-
paraître, mais que Bréquigny avait remarquée au
xvue siècle, nous autorise à l’attribuer à un certain
Adalbaldus, qui vivait à Saint-Martin de Tours au
temps de Louis le Débonnaire, et dont nous parlerons
bientôt.
18. Le traité de saint Augustin sur la Genèse, jadis
n. 55 de la bibliothèque de Saint-Martin de Tours; cf.
L. Delisle, Notice sur les manuscrits disparus de la
au Χο siècle, dans Mém. de la Soc. archéol. de Touraine,
1891, t. xxxvi,p. 303-434. — :L. Delisle, Mémoire sur
l'école calligraphique de Tours, p.31-47; on y trouvera le
| détail des feuillets écrits en semi-onciale,
2039 ÉCRITURE 2040
bibliothèque de Tours, p. 206; École calligraphique, 19. Le recueil relatif à la vie et au culte de saint
p. 42 : « Je crois qu’on pourrait à la rigueur attribuer à Martin qui appartient au gymnase de Quedlinbourg;
Saint-Martin de Tours le traité de saint Augustin sur la | cf. L. Delisle, École calligraphique, p. 38, n. ΧΥΧ, p. 44,
exuberib:caprarum autouium paf
Torum manupraeffif Longalinea
copiofilacafe éffluere Puer- für
rexizincolomif Nofbriupefcz
Tantaere miraculo. 1dquod pla
cogebaz ueriraffacebamur-Non
ée-fubcaelo.quimaranumpoñfte
micart Ὶ
ΠΥ Consequenrtrrridem
TEMpPOoRrE ITERCUMEOŸVE
dumdiocefefiufirscagebamuf"
4 à nobifhefèo quanece{firateremo
| ranab:alhquantulumillepro
ςογξτας. Jrer MpéTA GITE
publicumplenamhzanabinf.
fifalifinedauentebar. Sedub:
mar-anuminuefeebifpidamgro à
3965. Ms. de Quedlinbourg. 1x° siécle.
D'après Mémoires de l’ Acad, des inscript., τὶ xxxn, 1° part., pl. 1v.
Genèse. Je renonce pourtant à le faire entrer en ligne | 52-55, pl. r-1v; T. Eckhard. Codices manuscripli Qued-
de compte, parce qu’il était, à une époque fort ancienne, linburgenses, in-4°, Quedlinburgi, 1723.
conservé à l’abbaye de Saint-Mesmin, comme le prouve 20. Autre exemplaire du même recueil, à la Bibl.
une inscription à moitié effacée qui se lit sur le folio 87 : | nat., lat. 10848; cf. L. Delisle. Æcole calligraphique,
Hic est liber Sancti Maximini Miciacensis. » 1 . 43-44.
2041
21. Autre exemplaire, Bibl. nat., lal. 5582.
22, Autre exemplaire, Bibl. nat., lat. 5325.
23. Autre exemplaire, Bibl. nat., lat. 5580. Le sujet
de ces cinq exemplaires suflirait pour faire supposer
‘qu'ils ont été faits à Tours, ou du moins copiés d’après
des livres de Tours. Ce sont en eflet de véritables ma-
nuels de dévotion à l’usage des fidèles qui vénéraient
particulièrement la mémoire de saint Martin et se ren-
daient en pèlerinage à son tombeau.
24. Le Virgile conservé à la bibliothèque de Berne sous
le n° 265; cf. L. Delisle, École calligraphique, p. 45-47.
25. Un recueil d'ouvrages de grammairiens, et no-
tamment de Nonius Marcellus, possédé par l’univer-
sité de Levde, n° 73, in-folio du fonds d’Isaac Vossius.
Voici, comme spécimen de la semi-onciale de Tours,
le fol. 113 v° du ms. de Quedlinbourg (fig. 3965)transcrit:
ex uberibus caprarum aul ovium pas-
torum manu præssis. longa linea
copiosi lælis effluere. Puer- sur-
rexil incolomis. Nos obstupefacti
lantæ rei miraculo:+ id quod ipsa
cogebat veritas fatebamur. Non
esse sub cælo- qui marlinum possit
imilari.
Parmi les scribes qui se distinguèrent à Saint-Martin
de Tours, au 1x° siècle, par leur habileté à tracer la
semi-onciale, il faut citer un disciple d’Alcuin, nommé
Adalbaldus, qui transcrivit, entre autres livres, les
n°5 17 et 19 décrits ci-dessus !. Une des dernières pages
de ce dernier manuscrit porte une souscription tracée
en onciales rouges et ainsi conçue :
EGO INDIGNVS PRBT
ADALBALDVS HVNC LI
BELLVM EX IVSSIONE DO
MINO MEO FREDEGISO
MANV PROPRIA SCRIPSI
« Cet Adalbaldus est certainement le même que
l'Adalbaldus dont le nom se lisait jadis dans deux
autres livres carolingiens de Saint-Martin de Tours :
un Orose, qui a disparu depuis un demi-siècle ?, et un
recueil d'opuscules ecclésiastiques dont les premiers
cahiers sont restés à la bibliothèque de Tours * (n° 17
ci-dessus), et dont les derniers ont été dérobés par Libri,
qui a commis le sacrilège d’anéantir la signature d’A-
dalbalde. L. Delisle s’est assuré, par une comparaison
attentive, que l'écriture du manuscrit 281 de Tours est
identique à celle du manuscrit de Quedlinbourg. Quant”
à Fridegisus, qui employait Adalbalde comme copiste,
c'est, à n'en pas douter, le disciple et l’ami d’Alcuin,
celui qui fut à la tête de l’abbaye de Saint-Martin pendant
la meilleure partie du règne de Louis le Débonnairef.
Les noms de Fridegisus abbas et de Adalbaldus sont in-
scrits à la page 4 du Livre des confraternités de Saint-
Gall, sur la liste intitulée : Nomina fratrum de Turonis®. »
29 Minuscule, — La minuscule mérovingienne, d’un
déchiffrement laborieux, fut supplantée par un type
nouveau, d’un aspect plus élégant et moins rechigné :
ce fut la minuscule caroline, dont l'adoption constitueun
fait beaucoup ‘plus considérable pour l’histoire de la
1L. Delisle, École calligraphique, p. 44; Catal. des mss
des jonds Libri et Barrois, 1888, p. 24, pl. vu, n. 2; J. Des-
noyers et L. Delisle, Note sur un monogramme d'un prêtre
artiste, dans Comptes rendus de l'Acad. des inscriptions,
1886, p. 376-381. — ? L. Delisle, Notice sur les mss disparus
de la bibliothèque. de Tours, p. 80, n. 63, dans Notices et
extraits, t. ΧΧΧῚ, 115 partie, p. 237. — ὃ Ibid., p. 51-55;
Notices et extraits, p. 207-211. — * L'abbé Frédégise paraît
être mort en 834; cf. dom Rivet, Hist. littér. de la France,
1. 1V, p. 512; Gallia christiana, t. XIV, col. 164. — δ Liber
confraternitatum, édit. P. Piper, dans Monum. Germ. hist.,
Ῥ. 13. — ® Arndt-Tangl, Schrifttafeln, 4° édit., pl. 12, 13, 43.
Cf. Revue Charlemagne, 1912, p. 105-115. — * Bibl. de Lyon,
n° 610; Contra Faustum par saint Augustin. — " The new
ÉCRITURE
2042
calligraphie que l'innovation de la semi-onciale tou-
rangelle. Cette minuscule procède de la semi-onciale et
les moines de Tours contribuërent pour une bonne
part à sa formation. Dès la seconde moitié du vue sié-
cle, on croit rencontrer des manuscrits dans lesquels la
minuscule semble pressentir quelques-unes des formes
dela minuscule caroline. Tels sont : un recueil d'œuvres
de grammairiens conservé à Berlin : la lettre e y est
toujours liée à la lettre suivante; l’r a encore une forme
cursive. Un manuscrit de Grégoire de Tours, de la
bibliothèque de l’université de Leyde, présente une
minuscule mêlée d'éléments de semi-onciale et de cur-
sive mérovingiennes. La minuscule d’un manuscrit de
Berne a de grandes analogies avec la minuscule caro-
line, mais on y trouve des ligatures qu'on ne rencontre
pas dans celle-ci, par exemple celle d’N et de T, et le d
a une forme onciales. « Les écritures de ces manuscrits
n'ont d’autre caractère commun que le petit nombre
des ligatures; elles n’appartiennent pas à une même
école de scribes; chacune d'elles présente des caractères
particuliers, tandis que, dans les manuscrits de minus-
cule caroline, on rencontre constamment un certain
nombre de caractères communs. En outre, les trois
manuscrits que nous avons cités ne sont pas datés; on
ne peut pas établir avec certitude qu’ils soient anté-
rieurs à la réforme opérée sous le règne de Charle-
magne. Ne se pourrait-il pas que ces manuscrits fussent
l'œuvre de scribes qui, sans avoir adopté la minuscule
caroline, en auraient subi l'influence? Dans nombre de
manuscrits des premières années du 1x siècle, la minus-
cule a conservé des traces d’archaïsme; c’est ainsi
qu’un Commentaire de Bède sur l’évangile de saint Luc,
copié sur l’ordre d’Anthelmus, abbé de Saint-Claude
de 804 à 815, et aujourd’hui conservé aux archives
départementales du Jura ? est d’une minuscule avec
des formes archaïques : le d oncial, l’e plus élevé que
les autres lettres et toujours lié à la lettre suivante.
Pareillement on relève des traces d’archaïsme dans un
manuscrit offert à l’Église de Lyon par l'archevêque
Leidrade (798-814) et dont l’exécution ne saurait être
guère plus ancienne, puisqu'on y lit une pièce de vers
composée par le diacre Alcuin et dédiée à Charle-
magne # » : Versus Alcuini diaconi ad Carolum regem
Francorum®. Ces traces d’archaïsme sont d'autant plus
intéressantes que la composition du manuscrit nous
fait voir qu'il était destiné à l’enseignement de la dia-
lectique dans les écoles des États de Charlemagne .
Voici la transcription d’un spécimen des dix premières
lignes du fol. 113 11 (fig. 3966) :
fratrem et conpresbilerum nostrum bonifatium ut iubeat
fraternitas tua nobis aperire vestigium: missa quinto kl
bris p bonifatium presbiterum hierusolimam. [novem
Item sci hieronimi ad damasum.
Beatissimo papæ damaso sedis apostolice urbis romæ hie
ronimus supplex Legi litteras apostolatus vestri ut se
cundum simplicitatem septuaginta interpretrum canen
tes psalmographum me interpretare festines propter
fastidium romanorum ut obscuritas impedit: apertius
tine trahatur sensus. ..... [et La
Palæographical Society, pl. 58; Edm. M. Thompson, op.cit.,
p. 405, facsimilé n. 152; L. Delisle, Notice sur un manuscrit
de l’Église de Lyon du temps de Charlemagne, dans Notices et
extraits des manuscrits, 1896, t. ΧΧΧν b, p. S31-S42; M. Prou,
Manuel, p. 172-173. — " Fol. 28.— 191,. Delisle, op. cit.,
p. 839. En effet, le manuscrit contient : l’Introduction de
Porphyre; la traduction des Catégories d’Aristote attribuée
à saint Augustin; un fragment de traité de dialectique; le
traité d’Apulée sur le syllogisme catégorique; les Petits
Commentaires de Boëce sur le traité d'Aristote De l'inter-
prétation: un opuscule attribué à saint Ambroise sur la
dignité de la condition humaine. Ce qui suit se rapporte à
la théologie. — 1! L. Delisle, Notice sur un ms. de l'Église
de Lyon, pl. τι.
Fret &conpréfbirerar nofbrur Frise see ee
βιιτθνυτεοΐτονος noir apré nef qua nouËm
bye pbomfeqr prefbicerum 1eyuf MEM » 3% |
fre SA egornon ASSXEN NSUS >
écenffime pecpere clermeco edf apofteL, ce ΔΑΒ romæe- bia
YEnim affeppl c- Len ι- rer ct ecpoftv Léc του τῇδ.
Cunclum fim ACITETEN) feprucctintec IN TE PRE can
8 το pfel me Syrcphum MEeMTy PYKTCYE ffhnerpre
1m pomEÈnonam urobfeuyrnef imp RE pAT TI nf Ka
Nnetyichie τι) féenfuf, Pruc&xnrerse chenfruuf UT uox he
si nus iéémencs ἘΝ ἘΣ τς UT mfineé-
clim: σα Li Sfiuemectus Mfuel uFpYmnifconunts
per ce pofhlicruf Fee ἘΞ He ἐετγι Kfilo AU
Fe fs -ficure et inprineupio δύνων ς SAÈpE- Sinfctec Étoyaan,
fl cXmên omni pfelme coming perpiett Ve fidef cccx vit.
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n Sbil ce hexmars A llela τος νη Cum omnb; pfélmifedfigee
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n&c τος LALEMPIPTET, véforr&T oném ΟΝ cdfim Pres
… tofdemfnrcens tirer dieu ἤρεστιος quinquecmrreppe
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3966. — Ms. de Lyon. 1x° siècle.
D’après Notices et extraits des mss, . XXxXV, 2° part. pl. τι, fol. 113.
Sn αν Ὁ CR σἰ. ρον... 40
2045
« Il existe cependant un livre auquel on peut assi-
gner une date approximative et écrit d’une minuscule
qui fait prévoir la caroline : un manuscrit de Saint-
Gall :, œuvre d’un certain Winitharius, lequel a écrit
deux actes de Saint-Gall, l’un de 761, l’autre de 763.
Le ἃ et l’e ont la forme onciale; le { a la même forme
que dans la minuscule mérovingienne;l’n est capitale;
les lettres liées sont encore nombreuses; enfin les
lettres sont de hauteur inégale. C’est une minuscule
H NN anurexcpa
_ ermax o ét an ie der< hu
ΞΞΞΞ confhuur , Quonenfeu, euangele
ÉCITANUMT AC ï
refecæor-hur ὦ prb V DIRE v ep
Loc = fécpulureft uclarr pla -
Κέ. ναι. CET TAMAIT eparco ᾿Αταιγ οἰ μολοοι.
Tr x
aTremnocenre rdanñ vi A1
der οι tccom ui blue
dérimpèpulero poriauref} édsrapule
erunaner, hicfec. els ταὶ =) det
oc dar τοῖς epr ploca Lune
Lure acurfpilacos kfuït cg
ΠΣ co parus. heraixl it
SM RETLON egrear expaare
Aproms oJédane menu hic
“depe lle linor: mg p parrochiar
RE. pré X Die ur eprple
vus fépaleureft uxeacor ρος
μι er a br vante
cran ep parure" xs
OT
nne cernufnèaone ab
3967. — Liste épiscopale romaine, 1x° siècle.
D'après M. Prou, Manuel, pl. vn, n. 1.
mérovingienne simplifiée. On peut croire qu’au milieu
du vrrre siècle il y avait chezles scribes dela Gaule et de
l'Italie une tendance à simplifier la cursive mérovin-
gienne ou lombardique et à la transformer en une
minuscule tracée à main posée. Cette minuscule ἃ pu
être l'embryon de la caroline; mais il restait à lui don-
ner la régularité et le caractère artistique ou calligra-
phique. Et ce fut là l’œuvre que certains scribes accom-
plirent de propos délibéré, en s'inspirant « des plus an-
« ciens modèles de la semi-onciale et d’une sorte d’on-
« ciale courante et couchée, employées pour la copie et
« l'annotation des livres ? » aux vie et vire siècles. Si on
se reporte à la figure 3947, on verra un bel exemple
2 Chroust, Monumenta palæographica, livr. XIV, pl. 1;
Fr. Steflens, op. cit., pl. 33, n. 1.— : L. Delisle, École
calligraphique, p. 49. — * Chroust, op. cit., livr. XVII, pl.3
et 4; M. Prou, Manuel, p. 174. — ‘L. Delisle, Cabinet
des manuscrits, pl. xx, n. 1-2; Fr. Steffens, op. cit., pl. 35.
— # Album paléographique, publié par la Société de l'École
des chartes, pl. 17.—* A. Chroust, op. cit., livr. XI, pl. 4.
ÉCRITURE
2046
d'écriture semi-onciale du vre siècle avec des notes mar-
ginales en lettres onciales couchées se rapprochant de
la cursive. On pourra encore rapprocher utilement
deux pages de la bible d’Alcuin, conservée à Bamberg,
l’une en semi-onciale, l’autre en minuscule ὅ. »
Parmi les monuments les plus anciens et les plus
instructifs pour l’histoire de la minuscule caroline,
il faut citer :
Ἵ: Évangéliaire de Godescalc (Bibl. nat., nouv. acq.
lat. 1993), écrit en 781 par ordre de Charlemagne et de
sa femme Hildegarde (cf. Diclionn., t. 111, col. 707-
709), ainsi qu’en témoigne ce distique :
Hoc opus eximium Franchorum scribere Carlus,
Rex pius, egregia Hildgarda cum conjuge, jussit.
Onciale sur parchemin pourpré, poésie du scribe à la
fin du volume, en minuscule #.
2. Psautier et litanies (École de médecine de Mont-
pellier, n. 409); les litanies sont de l'intervalle écoulé
entre 783 et 795, le psautier est un peu plus ancien.
3. Psautier écrit par Dagulf (Bibl. impér. de Vienne,
ms. lat. 1861), offert par Charlemagne au pape Hadrien,
avant l’année 795 “ (cf. Diclionn., t. 111, col. 704).
4. Manuscrit conservé dans la bibliothèque de Saint-
Pierre de Salisbury, écrit entre les années 785 et 7987.
5. Annales de 794 à 803, qui paraissent avoir été
écrites à Lorsch, à diverses reprises, pendant ces années
mêmes ὅ.
6. Collection conciliaire et liste pontificale qui se
termine à Hadrien; on y a ajouté le nom de Léon III
(795-816). Une note chronologique paraît indiquer
que ce livre a été écrit en 796 9. Voici la transcription
de la deuxième colonne du fol. 21 (fig. 3967) :
$xLr. Anastasius, natione Romanus, ex pa-
tre Maximo, sedit annos III, dies X. Hic
constituit quotienscumque evangelia
recitantur, sacerdotes non sederent.
Hic fecit ordinationes II, prb. V, diac. V, eps.
per loca XI. Sesepultus est ad Urso Pila!lo »,
F Κι. mai. Cessavit episcopalus dies XXI.
Innocentius, natione Abbanensis, ex
patre Innocentio, sed. ann. X VI, m. I.
dies XXI. Hic constituil sabbatum je-
junium celebrari. ideo quia sabb1tum
Dominus insepulero positus est et discipuli
jejunaverunt. Hic fecit ordinationes 111] per
[decembrem,
prb XXX, αἴας XII, eps per loca LI111. Se-
pultus est ad Ursu Pilalo V Κὶ. julii. Ces-
savit episcopatus dies XXI. $ XL.
Zosimus, natione Grecus, ex patre
Apromio, sedit ann. 1, mens. 11, dies XI. Hic
constituit ut diac leva tecta habe-
rent de palleis linostimis per parrochias
et ut cera benedicatur. Hic fecit ordinationem
1 per mensemdecembri, prb. X, diac. III, eps per lo-
ca VIII. Sepullus est juxta corpus bea-
ti Laurenti via Tiburtina, VII kl. januarii
Cessavil episcopalus dies XI.
$ XLII.
« Ce fac-similé nous permet de dégager les carac-
tères de la minuscule caroline. Il y ἃ généralement un
espace blanc entre les mots. Ce n’est pas encore une
règle constante dans les manuscrits de la fin du vire
siècle et du commencement du 1x° siècle. Cependant,
au 1x° siècle, les mots, dans les manuscrits en minus-
τ Th. von Sickel, Monumenta graphica, fase. VI, pl. 6.
_# A, Chroust, op. cit., livr. XI, pl. 5. — * L. Delisle, Le
Cabinet des manuscrits, t. 111, p. 242, pl. χχι, n. 4; Liber
pontificalis, édit. L. Duchesne, t. 1, p. XLIX, pl. 1; M. Prou,
Manuel, 3° édit., 1910, p. 177, Album, pl. vu, n. 1. — * Sic,
il faut lire : sepultus est ad Ursum Pileatum. C'était le titre
d'une enseigne, probablement.
2047
cule, sont généralement séparés; ils sont, au contraire,
confondus dans les titres en capitale et en onciale;
dans les manuscrits tout entiers en onciale, il y a seu-
lement tendance à les distinguer. Un caractère de la
minuscule caroline est le renflement des hastes des
lettres ὁ, d, h, l, à la partie supérieure; en d’autres
termes, les hastes ont la forme d’une massue: ce carac-
tère n’est pas fortement marqué dans le manuscrit
lat. 1451. Deux sortes d’a ont été employées dans la
minuscule caroline; l’a dérivé de l’a oncial et l’a ouvert
par le haut à la façon d’un u composé de deux jam-
bages renflés à la partie inférieure, et dont le sommet
se recourbe à droite. Dans d’autres manuscrits, cet a
ouvert par le haut ressemble à un ce accolé à un à. Τα
ouyert à sa partie supérieure a persisté, surtout dans
les chartes, jusqu’à la fin du χα siècle. Mais, dans les
livres, l'a dérivé de l'écriture onciale est plus commu-
nément employé aux 1X° et xe siècles. Quant aux abré-
viations, elles sont peu nombreuses pendant la période
caroline. Dans le manuscrit lalin 1451, on remarque
l’abréviation de la lettre πὶ à la fin des mots; mais la
terminaison us est écrite entièrement. Les abréviations
par contraction ne portent que sur des mots de la
langue ecclésiastique, presbyleros, episcopos, qui, dans
les manuscrits liturgiques les plus anciens, sont déjà
abrégés. Les quelques abréviations par suspension :
sed pour sedit, ordin pour ordinaliones,sont faciles à
résoudre. Enfin, pour οἷ, on trouve la ligature de la
minuscule mérovingienne qui persistera isolée, comme
aussi dans le corps et à la fin des mots, jusqu'aux der-
nières années du ΧΙ siècle !. »
7. Bède, De ratione temporum (bibl. de l'université
de Wurzbourg), écrit vers l’an 800 dans le nord de la
France 5.
8. Bible, écrite à Saint-Martin de Tours (bibl. royale
de Bamberg, À. 1. 5); écrite sur l’ordre d’Alcuin, avant
804 par conséquent. Elle contient de l’onciale, de la
semi-onciale et de la minuscule 3.
9. Collection Dionysio-Hadriana (Bibl. nat., lal.
11710), daté de la 37° année du règne de Charlemagne,
soit 804-805 4.
10. Commentaire de saint Jérôme sur Jérémie (Bibl.
nat., lat. 17371), copié à Saint-Denis, sur l'ordre de
l'abbé Fardulfus, entre 793 et 806.
11. Bible écrite sur l’ordre de Rado, abbé de Saint-
Vaast d'Arras, de 790 à 808 5.
12. Manuscrit copié à Tours (chapitre de Cologne,
n° ΟΥ̓] à la demande de l’archevêque de Cologne Hil-
debald, qui siégea de 794 à 819; copié peut-être sous
la direction d’Alcuin, par conséquent avant 8045.
13. et 14. Bibles de Théodulfe, évêque à Orléans
(Bibl. nat., lat. 9380, et trésor de la cathédrale du Puy),
qui occupa ce siège de 788 à 821 7.
15. Vies des Pères (Bibl. royale de Bruxelles, 827(-
S218), commencé au cours d'une expédition militaire,
poursuivi et achevé à l’abbaye de Saint-Florian, près
Linz, dans la Haute-Autriche δ, en 819.
16. Commentaire de Bède sur les Épîtres. Paraît être
le plus ancien exemple connu d’un livre daté par l’an-
née de l’Incarnation : Anno DCGCX VIII ab incarna-
lione Domini nostri Jhesu Christi; pascha V Καὶ, april.
luna in pascha X VII®.
ἘΜ, Prou, Manuel, 1910, p. 178-179. — ? A. Chroust,
Monumenta palæographica, livr. V, pl.5.— ?Jbid., livr, XII,
pl. 2 à 5. —4N, de Wailly, Éléments de paléographie, pl. v,
n. 1; L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits, pl. XxX11, ἢ. 1-2. -
# A. Chroust, op. cit, livr. XI, pl. 6-7. —* Arndt-Tangl,
Schrifttafeln, p. 29, fac-similés, pl. 44-47. — * L. Delisle, Les
Bibles de Théodulje, dans Bibliothèque de l'École des chartes,
1879, t. xL, p. 5-47; Cabinet des mss,pl. ΧΧῚ, n. 3; Album
paléographique, pl. 18. " The new Palæographical Society,
pl. 31; Edm. M. Thompson, op. cit., p. 407, fac-similé πὶ, 153.
* Fac-similé exécuté pour l’enseignement de l'École des
ÉCRITURE
2048
17. Raban Maur, De instilulione clericorum (Bibl.
nat., lat. 2440), daté de l’an 819 1°.
18. Traités théologiques et canoniques (Bibl. royale
de Munich, lat. 14468), écrit en 821 par ordre de Batu-
rich, évêque de Ratisbonne, et jadis à l’abbaye de
Saint-Emmeran, bon spécimen de minuscule en Ger-
manie au 1x° siècle πὶ
19. Commentaire de saint Augustin sur la ττὸ épître
de saint Jean (Bibl. roy. de Munich, 74437), écrit en
823, sur l’ordre du même Baturich 2.
20. Bible de Saint-Germain-des-Priés (Bibl. nat.
lat. 11504-11505), écrit en 822, suivant ce qu'on lit au
fol. 11 vo: Anno regnante dcmno Hludouuicus VIII ὅς
21. Capitulaires de Charlemagne (Saint-Gall, ms.
733), écrit en 825 4.
22. Évangéliaire en onciales d’or (Bibl. nat., lat.
8850), offert par Louis le Débonnaire et sa femme Ju-
dith à l’abbaye de Saint-Médard de Soissons, en 827 5.
Nous ne revenons pas sur les manuscrits de Charles
le Chauve, écrits au 1x° siècle (voir Diclionn., t. 117,
col. 825-866) et nous étudierons avec l'enluminure cer-
tains monuments paléographiques tels que l'évangéliaire
de Saint-Vaast, moins importants pour l'histoire de
l'écriture que pour celle de la décoration, lettres ornées,
entrelacs, stylisation d’une habileté rare et d’une grâce
charmante parfois, mais toujours d’une surabondante
richesse.
XV. BIBLIOGRAPHIE. — Nous renvoyons à la biblio-
graphie donnée à la fin de la notice CHARTES, dans
Dictionn., t. 111, col. 985 sq. Dans la liste qui va suivre
nous ne pouvons prétendre faire plus qu'un classement
sommaire. Il existe une multitude d'ouvrages conte-
nant une ou plusieurs reproductions d'un manuscrit,
d'un diplôme, d’un papyrus, etc., leur dispersion sous
forme de volumes, de plaquettes, d’articles de Revues
ne permet pas de songer à entreprendre un inventaire
de ces publications fragmentaires dont un recensement
total permettrait parfois de faciliter singulièrement
l’histoire de tel ou tel monument paléographique. La
présente bibliographie est divisée en deux parties :
1° Manuels el traités; 29 Recueils de fac-similés.
I. MANUELS ET TRAITÉS. — 1. Paléographie grecque.
— a. Manuels et trailés généraux. — B. de Montfaucon,
Palæographia græca, in-fol., Paris, 1708, — W. Wat-
tenbach, Anleitung zur griechischen Palæographie, in-
80, Leipzig, 1895, 3e édition. — V. Gardthausen, Grie-
chische Palæographie, in-8°, Leipzig, 1911, 2e édition.
— ὃ. Papyrus grees.— C. Hæberlin, GriechischePapyri,
dans Centralblatt für Bibliothekswesen, Leipzig, 1897.
— Egypt Exploration Fund, Græco-Roman Egypt, par
F. G. Kenyon, dans Archæological reports, in-49, Lon-
don, 1892 sq. — Archiv für Papyrusforschung, édit. U.
Wilcken, in-8°, Leipzig, 1901 sq. — Seymour de Ricci,
Bulletin papyrologique, dans Revue des Études grecques,
in-8°, Paris, 1901 sq. — P. Jouguet, Chronique des pa-
pyrus, dans Revue des Études anciennes, in-8°, Bor-
deaux, 1903 sq. — Τὶ G. Kenvon, The palæography of
Greek papyri, in-8°, Oxford, 1899. — L. Mitteis et U.
Wilcken, Grundzüge und Chrestomathie der Papyrus-
kunde, in-8v, Leipzig, 1912.
2. Paléographie latine. — J. Mabillon, De re diploma-
tica libri VI, in-fol,, Paris, 1681; Supplementum. in-
chartes, héliogr. 361. — 7° M. Prou, Manuel, 1910, p. 181,
Album, pl. vu, n.2.—% Palwographical Society, tx, pl. 122;
Edm. M. Thompson, op. cit, p. 408, fac-similé n. 154, —
2 Palæographical Society, t. x, pl. 123; Edm. M. Thompson,
op. cit., p. 409, fac-similé n. 155. — # L. Delisle, Cabinet
des manuscrits, ἵν 111, p. 247, pl. χχιν, n. 1-4; F, Steftens,
op. cil., pl. 44; Prou, Recueil de fac-similés, 1904, pl, vr. —
τ Palæwographical Society, t. 1, pl. 209; Edm. M. Thompson,
op. cit., p. 40, fac-similé n. 156. — 16 F, Steflens, op. οἷ ον
pl. 44; Fac-similés de manuscripls… exposés dans la galerie
Mazarine, pl. XXV.
CL
2049
fol., 1704; 2e édit., in-fol., Paris, 1709: 35 édit., Naples,
2 vol. in-fol., 1789. Le chapitre x1 du livre Ier (édit.
1681, p. 45-53) est consacré à la classification des écri-
tures; le livre V (édit. 1681, p. 343-460) consiste en un
recueil de fac-similés accompagnés de transcriptions.
—- [Dom Tassin et dom Toustain], Nouveau trailé de
diplomatique. par deux religieux bénédictins, 6 vol.
in-4°, Paris, 1750-1765. Cet ouvrage n’est pas une pure
et simple adaptation du précédent; sur nombre de
points il le complète et, dans quelques cas très rares,
il le corrige; ces deux traités sont inséparables. —
- T. Madox, Formulare Anglicanum, avec A disser-
tation concerning ancient charters and instruments, in-
fol., London, 1702. — G. Hickes, Linguarum seplen-
trionalium thesaurus, in-fol., Oxonii, 1703-1705. —
FE. S. Maflei, Istoria diplomatica, con raccolta de’ docu-
menti in papiro, in-4°, Mantua, 1727. — G. Bessel,
Chronicon Gotwicense (De diplomatibus imperatorum
ac regum Germaniæ), in-fol., Tegernsee, 1732. — C.
Rodriguez, Bibliotheca universal de la polygraphia
española, in-fol., Madrid, 1738. — D. E. Baringius,
Clavis diplomaltica, Specimina velerum scripturarum
tradens, in-4°, Hanoveræ, 1754. — E. de Terreros y
Pando, Paleografia española, in-4°, Madrid, 1758. —
J. C. Gatterer, Elementa artis diplomaticæ universalis,
in-4°, Gôttingen, 1765. — Batthen2y, L'’archiviste
françois ou méthode sûre pour apprendre à arranger les
archives et déchiffrer les anciennes écritures, in-4°, Paris,
1775, 2° édition. — A. Fumagalli, Delle istituzioni
diplomatiche, 2 vol. in-4°, Milano, 1802. — G. Marini,
1 papiri diplomatici, in-fol., Roma, 1805. U. F
Kopp, Palæographia critica, in-4°, Mannheimii, 1817-
1829, 4 vol. — C. T. G. Schônemann, Versuch eines
vollständigen Systems der allyameinen, besondersälteren,
Diplomatik, 2 vol. in-8°, Leipzig, 1818. — N. de Wailly,
Éléments de paléographie, 2 vol. in-4°, Paris, 1838. —
A. Chassant, Paléographie des chartes et manuscrits, in-
12, Évreux, 1839; 2e édit., Paris, 1885. — M. Quantin,
Diclionnaire raisonné de diplomatique chrélienne, con-
tenant les notions nécessaires pour l'intelligence des an-
ciens manuscrits, avec un grand nombre de fac-similés,
in-4°, Paris, 1846, vol. Χύν de la 1r° Encyclopédie
de Migne. — Die Buchschriften des Mittelilters mit
besonderer Berücksichtigung der deutschen- und zwar
vom sechsten Jahrhundert bis zur Erfinlung der Buch-
druckerkunst historisch-technisch begründet von einem
Mitgliede der k. k. Hof. und Staatsdruckerei zu Wien,
ia-8°, Wien, 1852. — Th. von Sickel, Lehre von den
Urkunden der esten Karolinger, dans Acta regum et
imperatorum Karolinorum, in-8°, Vindobonæ, 1867. —
L. Delisle, Alb. Rülliet et H. Bordier, Études paléogra-
phiques et historiques sur des papyrus du VI: siècle, en
partie inédits, renfermant des homélies de saint Avit et
des écrits de Saint Augustin, in-4°, Genève, 1866;
le même, A Gaston Boissier. Deux lettres de Nicolas
Le Fèvre au Père Sirmond, in-8°, Paris, 1903; L.
Fraube et L. Delisle, Un feuillet retrouvé du recueil écrit
sur papyrus de lettres el de sermons de saint Augustin,
dans Bibliothèque de l École des chartes, 1903, t. LxIV,
Ῥ. 454-480: Le Cabinel des manuscrits de la Bibliothèque
impériale, 3 Vol. in-4°, Paris, 1868-1881 ; atlas in-4° de
50 pl. lithogr. et 1 pl. en chromolithogr.; Authentiques
de reliques de l'époque mérovingienne découvertes à
Vergy, dans Mélanges d'archéologie et d'histoire, 1884,
ἴ, τν, p. 3, pl. 1; Bibles de Théodulfe, dans Bibliothèque
de L'École des chartes, 1879, τ. x1, p. 5-47; Note sur
trois manuscrits à date certaine, dans même revue,
ἴ, ΧΧΙΧ, p. 217-218; Mélanges de paléographie et de
bibliographie, in-8°, Paris, 1880 et atlas; Notice sur un
manuscrit mérovingien contenant des fragments d’Eugyp-
pius, appartenant à M. Jules Desnoyers, in-4°, Paris,
1875; Note sur l'origine des i pointés, dans Bibliothèque
de l'École des chartes, 1852, p. 563-564; De l'emploi
ÉCRITURE
2050
du signe abrévialif 9 à la fin des mots, dans même revue,
1906, τ. Lxvir, p. 591-592; Calalogue des manuscrits
des fonds Libri et Barrois, in-8°, Paris, 1888; Les vols de
Libri au séminaire d’ Autun, dans Bibl de l'École des
chartes, t. LIX, p. 383; Nolice sur un manuscrit méro-
vingien de la bibliothèque d’ Épinal, in-fol., Paris, 1878;
Notice sur un manuscrit mérovingien de la Bibliothèque
royale de Belgique, n° 9850-9852, dans Notices et
extraits des manuscrits, t. ΧΧΧΙ, 1.6 partie, p. 33-47;
Notice sur un manuscrit de l'abbaye de Luxeuil, dans
même recueil, t. ΧΧΧΙ, 2° partie, p. 150-164; Notice sur
un manuscrit de l'Église de Lyon du temps de Charle-
magne, dans même recueil, t. ΧΧχν, 2° partie, p. 831-
842; 1. Desnoyers et L. Delisle, Monogramme d'un
prêtre artiste, dans Comptes rendus des séances de l'A-
cad. des inscr., 1886, p. 376-381; L. Delisle, Des monu-
ments paléographiques concernant l'usage de prier pour
les morts, dans Bibl. de l'École des chartes, 1846, t. ν απ,
p. 360-411; Rouleaux des morts du IX° au XV® siècle,
in-8°, Paris, 1866; Nofe sur le manuscril de Prudence,
dans Bibl. de l’École des cartes, 1867, t.xxXVInt, p. 297-
303; Mémoires sur d'anciens sacramenlaires, dans
Mémoires de l’Académie des tascripf., 1886, t. XXX11,
1re partie, p. 57-423, avec Album, in-folio: Mémoire sur
l'école calligraphique de Tours au 1X° siècle, dans même
recueil, t. ΧΧΧΙΙ, {re partie, p. 29-56; L’évangéliaire
de Saint-Vaast d'Arras et la calligraphie franco-saxonne
du 1x siècle, in-fol., Paris, 1888. (Malgré leurs mil-
lésimes variés, nous avons groupé ces écrits de L. De-
lisle; nous reprenons la série chronologique.) — A. Glo-
ria, Compendio delle lezioni teorico-pratiche di paleogra-
fia e diplomatica, in-8°, Padua, 1870, avec atlas. —
C. Paoli, Programma scolastico di paleografia latina e di
diplomatica, in-8°, Padua, 1870, atlas. — C. Lupi,
Manuale di paleografia della carte, in-8°, Firenze, 1875.
— J. Ficker, Beiträge zur Urkundenlehre, 2 vol. in-8°,
Inspruck, 1877-1878. — C. Paoli, Programma di
paleografia latina e di diplomatica. X. Paleografia latina.
II. Materie scrittorie e librarie. 111. Diplomatica, in-8°,
Firenze, 1883; 2e édit., 1888-1898: 3° édit., 1901.
Lecoy de La Marche, Les manuscrits el la miniature,
in-8°, Paris, 1884, — Ed. M. Thompson, article Palæo-
graphy, dans The encyclopædia britannica, t. ἈΝΤΙ
(1885), p. 143-165; trad. ital. : Paieografia greca e latina,
par G. Fumagalli, in-12, Milano, 1890; 2e édit., 1899. —
W. Wattenbach, Anleitung zur lateinischen Palæo-
graphie, in-4°, Leipzig, 1886, 4° édit. — J. Carini,
Sommario di paleografia, in-8°, Roma, 1888. — H.
Breslau, Handbuch der Urkunden lehre für Deutschland
und Italien, in-8°, Leipzig, 1889, t. x, p. 904, ch. xvm.
— ΝΥ. Arndt, Schriftkunde. Lateinische Schrijt, dans
Grundriss der germanischen Philologie, in-8°, Strass-
burg, 1891, t. τ, p. 251-265; 2e édit, 1897, t. 1,
p. 263-282; trad. franc. par E. Bacha, La paléographie
latine, in-8°, Liége, 1891. — A. Molinier, Les manu-
scrils et les miniatures, in-8°, Paris, 1892. — F. Blass,
Palæographie, Buchwesen und Handschriftenkunde, in-
8°, München, 1892, p. 296-355. A. Giry, Manuel de
diplomatique, in-8°, Paris, 1894. — Ed. M. Thompson,
Handbook of greek and latin palæography, in-8°, London,
1893; 3e édit., 1906. — E. H. J. Reusens, Eléments de
paléographie, in-8°, Louvain, 1897-1899, — M. Ihm,
Lateinische papyri (avec bibliographie), dans Central-
blatt für Bibliothekswesen, Leipzig, 1899. — L. Traube,
Vorlesungen und Abhandlungen, édité par Fr. Boll,
in-8°, Munchen, 1909, t. 1; Zur Palæographie und Hand-
schriftenkunde. édité par P. Lehmann, t. 1, Geschichte
und Grundlagen der Palæographie und Handschriften-
kunde, p. 1-127; n. Lehre und Geschichte der Abkürzun-
gen, p. 129-156; m. Die lateinischen Handschriften in
alter Capitalis und in Uncialis, p. 157-263. — M. Prou,
Manuel de paléographie latine et française, 3° édit.,
in-8°, Paris, 1910, Album in-4° de 24 planches. —
2051
Ed. M. Thompson, An introduction lo greek and latin
palæography, in-8°, Oxford, 1912.
11. RECUEILSDE FAC-SIMILÉS. — Nous consacrerons
une bibliographie spéciale aux Ostraka et aux Papyrus
(voir ces mots): de même à la Tachygraphie (voir ce
mot). — W. Arndt, Schrifltajeln zur Erlernung der
lateinische Palæographie, in-4°, Berlin, 1874, 6 pages
et 60 planches lithographiées; 2e édit., in-4°, Berlin,
1887-1888, 20 p. et 64 pl. en photolithogr.; 3° édit.,
revue par M. Tangl, in-4°, Berlin, 1897-1898, v-34 p.
et 70 pl. en photolithogr. et phototypie; 4° édit., Ber-
lin, 1903-1906, in-4°, vr-45 p. et pages 35-64, avec
107 pl. — A. de Bastard, voir ce mot, Dictionn., t. 11,
col. 614; cf. L. Delisle, L'œuvre paléographique de
M. le comte de Bastard, dans Bibl. de L École des chartes,
1882, t. xzur, p. 498-523; le même, Les collections de
Bastard d'Estang à la Bibliothèque nationale, Ὁ. 257-
270; Ludovic, earl of Crawford, Bibliotheca Lindesiana,
Upon the fac-simile paintings and publications of the
comte de Bastard d'Estang, in-8°, London, 1886; A. de
Bastard, Peintures mystiques tirées d’un livre des Évan-
giles, écrit pour Charlemagne et donné par Louis. le
Débonnaire à l’abbaye de Saint-Médard de Soissons,
Paris, 1878; cf. L. Delisle, Les collections, p.271; A. de
Bastard, Peintures, ornements, écritures οἱ lettres ini-
tiales de la Bible de Charles le Chauve conservée à Paris,
in-fol., Paris, 1883, τν p. et 30 pl. lithogr.; cf. L. De-
lisle, op. cit, p. 271-272; Peintures d'anciens sacra-
mendaires ou missels de l’abbaye de Saint-Denys, in-fol.,
2 vol. de 9 et 6 pl. lithogr. (d’après les mss lat. 2290 et
9436); L. Delisle, op. cit, p. 272. — R. Beer, Kaiserl.
Künigl. Hof-Bibliothek. Monumenta palæographica
Vindobonensia. Denkmäler der Schreibkunst cus der
Handschriftensammlung des Habsburg-Lothringischen
Erzhauses, gr. in-4°, Leipzig, 1910, 68 p. et 26 pl. en
phototypie. Lieferung 1 : Hilarii Pictaviensis de Tri-
nilate (cod. 2160) et Psautier de Charlemagne (cod.
1861). — ἘΠ. Beissel, Miniatures choisies de la Biblio-
thèque du Vatican. Documents pour une histoire de la
miniature, in-4°, Freiburg im Br., 1893, vir-59 pag. et
30 pl. en phototypie. — Edw. A. Bcnd, Facsimiles of
ancient charters in the British Museum, 4 vol. in-fol.,
London, 1873-1878, 1x p., 17 feuillets, 17 pl.; 40 et 39
feuillets et pl.; 14 p., 48 feuill. et pl. en phototypie, et
34 pages. En tête de la 45 partie se trouve la liste chro-
nologique des chartes (572-1065) et, à la fin, une table
générale des noms de lieux et de personnes. — Edw. A.
Bond, Ed. M. Thompson et G. F. Warner, The palæo-
graphical Society. Facsimiles of manuscripts and in-
scriplions, 5 vol. in-fol., London, 1873-1894, 465 pl. en
phototypie. Les exemplaires classés méthodiquement
sont ainsi constitués : 105 série. I. Inscriptions et ma-
nuscrits grecs. II. Inscriptions et manuscrits latins.
ΠῚ. Manuscrits latins et en langues modernes. L. De-
lisle a donné une table méthodique des trois premiers
volumes (1873-1883) dans Bibl. de l'École des chartes,
1884, τ. xLV, p. 537-549; G. F. Warner a dressé des
tables sous le titre : Palæographical Society indices to
facsimiles of manuscripts and inscriptions. Series 1
and 1]. 1874-1894, in-8°, London, 1901. — G. Bonelli,
Codice paleografico lombardo. Riproduzione in eliolipia
e trascrizione diplomalica di tutti à documenti anteriori
al 1000 esistenti in Lombardia, in-fol, Milano, 1908,
vi p.-23 pl. en phototypie avec texte. — A. E. Burn,
Fac-similes of the creeds from early manuscripts, edited
by A. E. Bury, with palæographical notes by L. Traube,
in-4°, London, 1909, vurr-57 p. et 24 pl. en phototypie
— P, Carpentier, Alphabetum Tironianum, seu nolas
Tironis explicandi methodus, in-fol., Lutetiæ Parisio-
rum, 1747, xu1-108 p., 8 et 43 pl. gravées (geproduction
de partie du ms. lat. 2718). —F. Carta, C. Cipol'a et
C. Frati, Monumenta palæographica sacra. Atlante
paleografico-arlislico compilalo sui manoscrilti esposti
ÉCRITURE
2052
in Torino alla mostra d'arte sacra nel MDCCCXCVIII
e pubblicalo, in-tol., Torino, 1899, viu-73 p. et 120 pl.
en phototypie. —Champollion-Figeac, Chartes et manu-
scrits sur papyrus (voir Dictionn.,t.117. au mot CHARTES,
col 995). — Champollion-Figeac, Paléographie des
classiques latins, d’après les plus beaux manuscrits de La
Bibliothèque royale de Paris. Recueil de fac-similé fidèle-
ment exécutés sur les originaux et accompagnés de no-
tices historiques et descriptives par M. A. Champollion,
avec une introduction par M. Ch.-F., in-4°, Paris, 1839,
XVI-107 p. et 12 pl. en chromolithogr. — E. Chatelain,
Paléographie des classiques latins, 2 vol. in-fol., Paris,
1884-1900, vi-34 et 32 p., avec 210 pl. en héliogr;
Uncialis scriptura codicum latinorum novis exemplis
illustrata, in-fol., Lutetiæ Parisiorum, 1901, ναι p. et
100 pl. en phototypie. L’Explanatio tabularum, Pari-
siis, 1901, est imprimée in-8°, 182 p. Les mss repro-
duits datent du v® au vurre siècle. —— A. Chroust. Mo-
numenta palæographica. Denkmäler der Schreibkunst,
des Miltelalters. I. Schrifttafeln in lateinischer und
deutscher Sprache, gr. in-fol., München, 1899-1906,
24 livraisons en 3 vol. comptant 240 pl., avec texte, en
phototypie. Une seconde série est publiée depuis 1909,
chaquelivraison contient 10 planches avectexte.—C. Ci-
polla, Collezione paleografica Bobbiese,t.r. Codici Bobbiesi
della Biblioteca nazionale universitaria di Torino, con
illustrazioni, 2 vol. in-fol., Milano, 1907, 197 p., 90 pl.
en phototypie. — G. Cozza-Luzzi, Pergamene purpuree
Vaticane di Evangeliario a caratteri di oro e di argento,
in-fol., Rome, 1887, 15 p. et 1 pl. en chromolithogr. —
P. Fr. de’ Cavalieri et J. Lietzmann, Specimina codi-
cum græcorum Vaticanorum, ïin-4°, Bonnæ, 1910,
XVI p.,50 pl. en phototypie.— L. Delisle, Le Cabinet des
mss, planches d’écritures anciennes, in-4°, Paris, 1881,
ΧΙΝ p. et 51 pl. en lithogr.; cf. t. 111, p. 197-318; Mél.
de paléogr. et de bibliogr., Atlas in-fol., Paris, 1880, 7 pl.
en héliogravure; Les vols de Libri au séminaire d’ Autun,
in-40, Paris, 1896, 16 p. et 8 pl. en phototypie; Mém. sur
l'école calligraphique de Tours, in-4°, Paris, 1885, 32 ἢ.
et 5 pl. en héliogr.; Notice sur un ms. de Luxeuil, in-49,
Paris, 1884, 16 p. et 4 pl. ; en héliogr.; Nolice sur un ms.
de Lyon renfermant une ancienne version latine inédile
de trois livres du Pentateuque, in-fol., Paris. 1879, 4 p.,
2 pl. en héliogr.; tirage à part de la Bibl. de l'Éc. des ch.
1878, t. ΧΧΧΙΧ, p. 421-431; Évang. de Saint-Vaast,
in-4°, Paris, 1888, 18 p. et 6 pl. en héliogr. et photo-
typie; Notice sur un ms. d'Eugyppius, in-49, Paris,
1875, 15 p. et 6 pl. avec texte, en héliogr; Nolice sur
un ms. d'Épinal, in-4°, Paris, 1878, 27 p. et 3 pl. en
héliogr.; Notice sur un ms. mérov. de Bruxelles, in-4°,
Paris, 1881, 15 p. et 4 pl. en héliogr.; Mém. sur αἰ απο.
sacram., in-4°, Paris, 1886, et atlas de 7 p. et 10 pi. en
héliogr.; Choix de documents géographiques conservés à
la Bibliothèque nationale, in-plano, Paris, 1883, 1v p.,
20 pl. en héliogr. (Nous avons donné les titres complets
dans la 1re partie de cette bibliographie.) --- H. De-
nifle, Specimina palæographica ex Vaticani labularii
romanorum ponlificum registris selecla el photographica
arte ad unguem expressa, in-fol., Romæ, 1888, 58 p. et
60 pl. en phototypie. J.-B. De Rossi, La Bibbia
offerta da Ceolfrido abbate al sepolcro di S. Pietro, codice
antichissimo tra in superstili delle biblioteche della Sede
apostolica, in-fol., Roma, 1887, 22 p. et 1 pl. en photo-
typie; Piante iconografiche e prospetliche di Roma ante-
riori al secolo XVI raccolle e dichiarale, in-plano,
Roma, 1897, titre et 12 pl. lithogr. — ἃ, Desjardins,
Ministère de l'Intérieur. Musée des Archives départe-
mentales, recueil de fac-similés héliographiques de docu-
ments tirés des archives des préfectures, mairies el hos-
pices, in-fol., Paris, 1878, Lx1-489 p., 41]. gr. in-folio de
1v-4 p. et 60 pl. en héliogr. (documents du vrie au
xvune siècle). — École des chartes, Recueil de fac-
similés de chartes et manuscrits à l'usage de l'École des
το σῷ mar
2053
chartes, 8 vol. gr. in-fol., Paris, 1837-1910. Recueil
factice, divisé en deux séries : 1° Ancienne série (1837-
1910). Fac-similés lithographiques (n°® 1 à 759); reliés
en 5 volumes : 1. 16-236; 11. 237-351; 111. 352-509; 1v.
510-651; v. 652-794. 29 Nouvelle série (1872-1910).
Fac-similés héliographiques (n°® 1 à 420), reliés en
3 volumes : 1. 1-116 bis; τι. 117-307; 117. 308-431. Les
185 premiers numéros de cette seconde série héliogra-
phique ont été publiés sous le titre de Recueil de fac-
similés à l'usage de l'École des chartes en 4 fascicules,
de 1880 à 1887, sous la direction de J. Quicherat et
P. Meyer, avec des notices de A. Giry (1v et 44 p. in-
fol.) La publication de ces notices a été continuée
par les soins de M. P. Meyer pour les n°5 341-421 (7 bro-
chures, tirées à 50 ex. pour distribution privée, impri-
mées de 1891 à 1091, in-8°). Une note manuscrite
résumée des n°5 1-759 des fac-similés de l’ancienne
série lithographiée forme un volume petit in-40, joint
à la collection. — École des chartes, Album paléogra-
phique, ou recueil de documents importants relatifs à
l'histoire el à la lillérature nationales, reproduits en
héliogravure d’après les originaux des bibliothèques et
des archives de la France, avec des notices explicalives
par la Société de l'École des chartes, gr. in-fol., Paris,
1887, 11 p., 50 feuilles de texte et 50 pl.en héliogravure.
— P, Ewald et G. Loewe, Exempla scripturæ Visigo-
thicæ XL tabulis expressa, in-fol., Heidelbergæ, 1883,
van-80 p., 40 pl. en phototypie. — V. Federici, Esempi
di cor:iva antlica dal secolo 1 dell’era moderna al IV,
raccolli ed illustrati, in-8°, Roma [1906], 19 p., 36 pl.en
phototypie. —J. T. Gilbert, Fac-similes of national ma-
nuscripis of Ireland, selected and edited under the direc-
tion of the right hon. Edw. Sullivan, master of the Rolls
in Ireland, 4 parties en 5 vol. gr. in-fol., Dublin, 1874-
1884, χχιν p. et 45 pl. en zincogravure; LVIIt p. et
pl. 46-91 avec appendice 1 à 4; xxv p. et 77 pl. avec
appendice 1 à 10; zxxxv1 p., pl. 1 à 40, avec appendice
1 à 20; zxxxvir à exvu p. et pl. 41 à 100, avec appen-
dice 21 à 29. On trouve un Index général à la fin du
t. τν ὃ. — H. N. Humphreys, The illuminated books
a the middle ages; an account of the development and
progress of the α΄ of illuminalion, as a distinct branch
of piclorial ornamentation, from the ΤΥ ἢ lo the XVII!R
centuries illustraled by a series of examples, in-fol., Lon-
don, 1849, 20 p. et 41 pl. en chromolithographie. —
H. Hyvernat, Album de paléographie copte, pour servir
à l'introduction paléographique des actes des martyrs de
L'Égypte, in-fol., Paris et Rome, 1888, 19 p. et 57 pl.en
phototypie. — M. Ihm, Palæographia latina. Exempla
codicum latinorum phototypice expressa scholarum
* maxime in usum, in-fol., Lipsiæ, 1909, 18 pl. en photo-
typie et 1 fasc. in-8° de 16 p. de texte. — πὶ G. Kenyon,
Fac similes of Biblical manuscripts in the British Mu-
seum, in-fol., London, 1900, vir p., 25 pl., avec texte en
phototypie; Greek paipyri in the British Museum,
3 vol. in-4°, London, 1892-1904, avec trois atlas de
fac-similés, gr. in-fol. de 150, 123 et 100 pl. en photo-
typie. — U. Fr. Kopp. Planches gravées [diplômes caro-
lingiens de la Palæographia critica], gr. in-tol., 7 pl.
gravées. — Ph. Lauer et Samaran: voir Diclionn.,
t. ur, au mot CHARTES, col. 995.— Letronne : voir Dic-
dionn., t.ur, au mot CHARTES, col. 995.— W,.M. Lindsay,
Early Irish minuscule script, in-8°, Oxford, 1901, 74 p.,
12 pl. en phototypie. — G. Marini, Papiri diplomatici
raccolli ed illustrati, in-fol., Roma, 1805, xxx11-383 p. et
22 pl. gravées. — E. Monaci, Archivio paleografico
üaliano, diretto da E. M. Roma, 1882-1911, in-fol.,
37 fascicules, t. 1-11 complets, les t. αν à 1x en cours,
contenant 518 pl. en phototypie; Facsimili di an'ichi
manoscrilli per uso delle scuole di filologia neolatina,
in-fol., Roma, 1881-1892, vis p. et 102 pl. en phototy-
pie; Esempi di scrittura latina del secolo 1 dell’ era mo-
derna al XVIII, in-8°, Roma [1906], 8 p., 50 pl. en pho-
ÉCRITURE
2054
totypie. A. Muñoz, 1 codici greci miniali delle minori
biblioteche di Roma, in-8°, Firenze, 1905, 101 p., 20 pL
en similigravure. — Muñoz y Rivero, Chreslomathia
palæographica. Scripluræ Hispanæ veleris specimina,
in-12, Matriti, 5. d., titre et cxc pl. en zincogravure. —
C. Nigra, Reliquie Celliche. I. Il manoscritto irlandese
di 5. Gallo, in-4°, Torino, 1872, 55 p. et 4 pl. lithogr. —
H. Omont, Fac-similés des plus anciens manuscrits
grecs, en onciale eten minuscule, de la Bibliothèque natio-
παῖε du 1175 au XII siècle, in-fol., Paris, 1892, 18 p. et
52 pl. en phototypie; Fac-similés des miniatures des
plus anciens mss grecs de la Bibl. nat. du ΚΠ" au XI? sié-
cle, in-fol., Paris, 1902, vrr-44 p. et 75 pl. en phototypie;
Très anciens manuscrits grecs bibliques el classiques de
la Bibl. nat. présentés à S. M. Nicolas 11, in-fol., Paris,
1896, 20 pl., avec texte en phototypie; Fac-similés de
manuscrits grecs, latins et français, du V-: au XIVe siècle,
exposés dans la galerie Mazarine, in-8°, Paris [1901],
4 Ὁ. et 40 pl. en phototypie.—J. von Pflugk-Harttung,
Specimina selecta charlarum pontificum romanorum,
gr. in-fol., Stuttgart, 1885-1887, 2 p. et 124 pl. litho-
graphiées. — O. Piscicelli Tæ gi, Paleografia artistica
di Monte Cassino, in-4°, Monte Cassino, 1876-1882,
7 p.,18 p., etc., 137 pl. en chromolithogr. — M. Prou,
Manuel, 3° édit., 1910. Album, 24 pl. en phototypie. —
F. H. Robinson, Cellic illuminative art in the Gospel
books of Durrow, Lindisfarn’ and Kells, gr. in-4°, Du-
blin, 1908, xxx p., 51 pl. en phototypie avec texte en
regard. — Sabas, Specimina palæographica codicum
græcorum et slavonicorum bibliothecæ Mosquensis Syno-
dalis, sæc. VI-XVIII, in-4°, Moskva, 46 p. et 60 pl.
lithographiées. — ΝΥ. B. Sanders, Facsimiles of Anglo-
Saxonmanuscripts, 3vol.gr.in-fol., Southampton, 1878-
1884, vint p., 25 pl; xx p., 53 pl.; XX p., 47 pl. en pho-
tozincogravure, t. 1. Années 742-1049; t. 11. Années
681-1068; t. 111, Années 697-1161. — G. Schmitz,
S. Chrodegangi, Metensis episcopi (742-766) regula
canonicorum, aus dem Leidener codex Vossianus lati-
nus 94, in-4°, Hannover, 1889, vi-26 p., 17 pl. en pho-
totypie. — Th. Sickel, Monumenta graphica medii ævi
ex archivis et bibliothecis imperii Austriaci collecta,
1 vol. de texte, Vindobonæ, 1858-1882, virt-1v-184 p.,
atlas gr. in-fol., 200 pl. en photographie et photogra-
vure; Kaiserurkunden in Abbildungen, Berlin 1881-
1591, 1 vol. in-4°, virr-546 p.. 2 vol. atlas gr. in-fol.
oblong, 295 pl. en phototypie; Diplomi imperiali e
reali delle cancellarie d'Italia, in-fol., Roma, 1892,
15 pl. en phototypie. — Silvestre, Paléographie univer-
selle. Collection de fac-similés d'écritures de tous les
peuples et de tous les temps tirés des plus authentiques
documents de l’art graphique, chartes el manuscrits,
existant dans les archives et les bibliothèques de France,
d'Italie, d'Allemagne et d'Angleterre, publiés d'après
les modèles écrits, dessinés el peints sur les lieux mêmes
par M. Silvestre οἱ accompagnés d'explications histo-
riques par MM. Champollion-Figeac εἰ Aimé Cham-
pollion fils, 4 vol. in-fol., Paris, 1841, 296 pl. en litho-
graphie. — A. Stærck, Les manuscrits lalins du V®° au
X1I1I® siècle conservés à la Bibl. impér. de Saint-Péters-
bourg. Descriptions, textes inédits, reproductions aulo-
typiques, 2 vol. in-49, Saint-Pétersbourg, 1910, Xx17-
320 p., 40 pl. en similigravure, Xx1X p., 100 pl. en simili-
gravure. — J. Strzygowski: voir Dictionn., au mot
CHRONOGRAPUHE, t. 111, CO. 1559. — Paléographie latine.
125 fac-similés en phototypie accompagnés de transcrip-
tions et d'explications avec un exposé systématique de
l'histoire de l'écriture latine par Fr. Steffens, édit.
franç. par R. Coulon, part. 1. Jusqu'à l’époque de
Charlemagne. — J. Tardif, Archives de l'empire. Fac-
similés de chartes et diplômes : cf. Diclionn., t. x,
col. 995. — Ed. M. Thompson, Catalogue of ancient
manuscr. in the British Museum. Part, 1. Greek;
Part. II. Latin, 2 vol. gr. in-fol., London, 1881-1884, v-
2055
25 p., 20 pl., vi-89 p., 61 pl. en phototypie; cf. L. De-
lisle, dans Bibl. École des ch., 1885, t. XLVI. p. 315-329;
The new palæographical Society. Facsimiles of anciert
manuscripts and inscriptions, gr. in-fol., London, 1908-
1911, 225 pl. en phototypie. — J. Tikkanen, D'e
Genesismosaiken von 5. Marco in Venedig und ifr
Verhältniss zu den Miniaturen der Cottonbibel, in-4°,
Helsingfors, 1889, 153 p., 16 pl. lithographiées. — J. O.
Westwood, Les manuscrits anglo-saxons et irlandais,
fac-similés de miniatures et ornements du VII® au
χα’ siècle, in-fol., Paris, 1868, x1x-155 p., 54 pl. en chro-
molithographie. — C. Zangemeister et G. Wattenbach,
ÉCRITURE — ÉCURIE
2056
+ Σόεδως χαὶ E4600 ya Ἰωάνου Misdsov ἔχτισαν τὸ
στάδλον περίχλινον ἰνο(ιχτιῶνος) γ΄, ἔτου(ς) φξή. +
Le mot στάδλον, stabulum, est souvent employé
par les auteurs byzantins, περίχλινον doit avoir le
même sens que z:g:zlivrs, qui se dit d'un toit ayant
de la pente de tous les côtés, en opposition à un toit
plat, ou incliné d’un côté seulement. Il s'agirait done
ici d’une écurie d’une forme particulière. La date est
calculée d’après l’ère de la ville, car le chiftre de l’in-
diction montre qu'il ne peut être question de l’ère de
Bostra.
A Moudjeleia, Syrie centrale, une habitation
du
MIE
AU TELE
3968. — Écurie à Deir Séta.
D'après Vogüé, Syrie centrale, pl. 100, n. 2.
Exempla codicum latinorum lilleris majusculis scriplo-
rum, in-fol, Heidelbergæ, 1876-1879, virr-12-8 Ὁ...
62 pl. en phototypie.
H. LECLERCO.
ÉCUREUIL. Voir Dictionn., t. in, col.59, fig. 2409.
ÉCURIE. Quelques syriennes nous
montrent l’aménagement d'écuries. Par exemple à
Kokanaya 1 et à Deir Séta *. L'écurie est disposée au
rez-de-chaussée de la maison d'habitation ou bien
dans un bâtiment séparé. Les auges sont ménagées
entre les piliers; des trous percés dans l’angle des
piliers servaient à attacher les animaux; une petite
niche creusée au-dessus de la grossière figure d’un
chandelier était destinée à recevoir une lampe (rv® siè-
cle) (fig. 3968).
A Eaccea (Schaqqa) en Batanée, dans une cour,
inscription en lettres grossières * :
maisons
1 M. de Vogüé, Syrie centrale, Architecture civile et reli-
gieuse du 1°' au VI/®siècle,in-fol., Paris, 865, pl.98, fig. 1 et 2.
— ? Jbid., pl. 100, — ? Le Bas et Waddington, Inscriplions
ive-ve siècle est pourvue d’une écurie * La partie-
inférieure ἃ été taillée dans le roc vif, et les pierres
extraites du sol par ce travail d’évidement ont servi
à construire la partie supérieure des murs, l'arc cen-
tra] et les dalles qu'il supportait. Les mangeoires sont
creusées dans le roc; des anneaux évidés dans la pierre
servaient à attacher les longes des chevaux (fig. 3969).
On ne confondait pas la destination de l'écurie,
ἱπποστάσιον, equile, avec l'étable, σταθμός, stabu-
lum, qui s’entendait, à l'époque classique, de toute
enceinte où l’on enferme les animaux, tandis que le
premier terme est réservé au local spécialement des-
tiné aux chevaux. Vitruve fait encore cette distinction
lorsqu'il trace le plan d'une exploitation rurale. Jus-
qu’à la fin du n° siècle de notre ère, les lois romaines
interdisant l'usage des chevaux et des voitures dans
les villes, les attelages ne servaient guère qu'aux trans-
ports de matériaux et le nombre des écuries, dans
grecques et latines recueillies en Grèce et en Asie Mineure,
1870, t. ur a, p. 508, n. 2161. — * De Vogüé, op. cit., pl. 34,.
p. 83; Dictionn. des antiq. gr. εἰ rom., t. τι, p. 745, fig. 2711.
2057
l'intérieur des cités, était peu considérable. On a
“cependant reconnu l'existence d’écuries à Pompéi,
dans la maison de Pansa et dans la maison de Popidius
Secundus. Celle-ci comprend quatre stalles séparées
les unes des autres par des cloisons en maçonnerie;
au-dessus s'étend une soupente, qui devait servir de
grenier à foin. L’écurie est précédée d’une cour, qui
communique immédiatement avec la rue par une
porte cochère. La porte est flanquée des deux côtés
par les chambre. des valets d’écurie.
Les écuries étaient parfois attenantes aux maisons
riches, mais les commerçants, qui se contentaient d’un
âne ou d’un cheval, quelquefois deux, reléguaient
l'animal dans quelque logement bien exigu. Dans une
ÉCURIE — ÉDESSE
2058
pona palialur; slabularius, ul permiltal jumenta apud
eum slabulari 1. Il y avait à côté de l'écurie un cabaret
et aussi quelques chambres pouvant servir en cas de
nécessité; en un mot, le s{abulum, c'est par excellence
l’auberge des rouliers, l’os{eria, qu’on rencontre au
bord des grandés routes à l’entrée des villes ©, »
Nous ne parlons pas des écuries de la poste, géné-
ralement vastes et qui, dans les stations importantes,
comptaient environ une quarantaine de chevaux; les
écuries des cirques, les écuries de course. En étudiant
le domaine rural (voir ce mot, Diction., t.1v, col. 1289)
nous avons parlé de ces haras figurés sur des mosai-
ques africaines. Celui de Pompeianus nous montre des
édifices considérables ὃ. Une mosaïque d’Hadrumète
ns
3969. — Écurie à Moudjeleia.
΄ D'après Vogüé, Syrie centrale, pl. 34, n. 1.
boulangerie de Pompéi, on voit une écurie contiguë
à la pièce qui contient le four et les meules ; une man-
geoire en pierre est encore apparente contrela muraille.
Les aubergistes, hôteliers, loueurs de voitures relé-
guaient de préférence leurs écuries aux abords des
portes de villes. Il était d'usage alors de distinguer
entre la caupona, qui ne logeait que les piétons, et le
Slabulum, qui recevait les cavaliers. « Il est probable
que les clients du stabulum se contentaient souvent
d'y remiser leurs bêtes et leurs voitures, les jours de
marché, comme on le fait encore dans toutes les petites
villes; eux-mêmes n’y couchaient pas; le soir venu,
ayant terminé leurs affaires, ils reprenaient avec leurs
bêtes le chemin de la campagne. Ulpien nous dit que :
Caupou(mercedem accipit) ut vialores manere in cau-
bUlpien,au Digeste, 1. IV, tit. 1x,lex5.—?G.Lafage, dans
Dict. des antiq. gr. et rom., t. 1v, ἡ. 1448-1449. — * Poulle,
Mosaïque des bains de Pompeianus, dans Bull. de la Soc.
arch. de Constantine, 1580, pl. mr, et Ch. Tissot, La province
DICT. D'ARCH. CHRÉT,
nous laisse voir des chevaux, des juments, des pou-
lains dans un paysage où se dressent une tour de garde
et une écurie “.
H. LECLERCQ.
1. ÉDESSE. I. Organisation politique. II. To-
pographie. III. Églises. IV. Monastères. V. Historique.
VI. Chronologie. VII. Abgar V. VIII. Abgar VIII.
IX. Abgar IX. X. Abgar X. XI. Vestiges du paga-
nisme. XII. Vestiges du judaïsme. XIII. Les légendes
édesséniennes : 1° Addaï; 20 Abgar; 3° Thomas;
4° bénédiction d’Édesse; 5° portrait de Jésus: 6° in-
vention de la croix; 7° lettre à Tibère. XIV. Les
légendes judéo-chrétiennes. XV. L'Église d'Édesse :
origines. XVI. 1vesiècle. XVII. vesiècle. XVIII. École
d’Édesse. XIX. vre siècle. XX. vire siècle. XXI. Monu-
romaine d'Afrique, t. 1, p. 361, pl. 1; Dictionn. des antig. gr.
etrom.,t.n, p.792, fig. 2750.—4R. de La Blanchère, Mosaïque
d’'Hadrumète, dans Collections du musée Alaout, 1890, [τὸ sé-
rie, p. 21; Dictionn. des antiq. gr. et rom., t. τα, fig. 2751.
IV. — 65
2059
ments. XXII. Épigraphie. XXIIIL. Légende d'Alexis.
XXIV. Bibliographie.
I. ORGANISATION POLITIQUE. — Le royaume d’Édesse
rayonna sur la Syrie et la Mésopotamie par son génie
religieux et littéraire plus que par sa puissance mi-
litaire. Il est difficile d’assigner ses limites à l’époque
des rois. Entre l'Euphrate à l’ouest et les monts
d'Arménie au nord, le royaume s’étendit au sud jus-
qu’au désert !; à l’est, il était borné par Nisibe. La
configuration du territoire d'Édesse ne varia pas
pendant les premiers siècles de l'occupation romaine.
Au dire de Pline l'Ancien, le Tigre formait la limite
orientale des Arabes Oræi ?, ce qui était vrai de son
temps. Les Arabes Oræi, dit le même auteur *, étaient
séparés à l’ouest par l'Euphrate dans un espace de
trois schènes et possédaient les villes d'Édesse et de
Carrhes. Voir Dictionn., t. τι, col. 2189. La ville de
Carrhes ou Harran était en effet englobée dans le
territoire d'Édesse, mais jouissait de l’autonomie ‘ ;
il en était de même pour Singar, à l’est, dont le prince
Ma‘nou s’enfuit devant Trajan, afin de n’avoir pas
à se soumettre.
Pendant l’occupation romaine, la Mésopotamie fut
divisée en deux provinces : au nord-est, la Mésopo-
tamie proprement dite, avec Amid pour capitale;
au sud-ouest, l’Osrhoëne, ayant Édesse pour ville
principale. La situation d’Édesse nous apparaît comme
assez avantageusement protégée contre les invasions
des Sassanides. Amid, au nord; Tella et Nisibe, à
l’est ὃ; Callinice et Harran, au sud; toutes ces villes
ayant un gouverneur et un évêque, mais demeurant
indépendantes d’Édesse..La province d’Osrhoène est
de création romaine; quant au nom lui-même, il ne
sera jamais familier aux auteurs syriaques et n’appa-
raîtra d’ailleurs qu'après le 1ve siècle de notre ère.
La conquête arabe laissera subsister l’organisation
politique créée par les Romains en Mésopotamie.
II. TopoGrAPH1E. — A l’est et au sud, Édesse tirait
d’abondantes ressources d’une campagne fertilisée
par de nombreux cours d’eau. A l’intérieur de la ville,
du côté de la citadelle, se voyait l'étang, alimenté
par les eaux souterraines du plateau environnant la
ville au sud-ouest. Cet étang avait valu à Édesse le
surnom de « ville aux belles eaux», Callirhoëé5; ses
eaux étaient sacrées, ses poissons n’ont pas cessé de
l’être aux yeux des musulmans de nos jours. Consacré
probablement à la déesse Athargatis, il ne pouvait
être complètement sécularisé ; il devint donc, dans la
littérature judéo-chrétienne, l’Étang d'Abraham,
Birket Ibrahim, nom sous lequel il est désigné au-
jourd’hui. Un ruisseau porte son trop-plein au fleuve
du Daiçan; il est nommé la Source d'Abraham,
‘Aïn al Khalil. 3
Sur cet étang se dressait le palais d'été des rois,
entouré des propriétés des nobles de la ville. Sur le
côté nord, se trouvait l’église Ancienne, tout près de
la mosquée actuelle de Khalil Errahman”’. Sur le
côté sud de la voie qui longe l'étang, on remarque une
maison privée avec une tour; c’est là que la tradition
place la célèbre école des Perses, convertie plus tard
en une basilique sous le vocable de Marie Mère de
Dieu *.
! La Chronique d'Édesse mentionne la construction de
Callinice ou Léontopolis (Rakka), par Léon, en 449, et dit
que cette ville faisait partie de l’Osrhoëne. Cf. Assémani,
Bibliotheca orientalis, t. x, p. 405. — " Hist. nat., 1. VI, c.1x,
n. 1.—?* Jbid., 1. V, c. xx, ἢ. 2. — * Gutschmidt, Untersu-
chungen über die Geschichte des Künigreichs Osrhoene, dans
Mémoires de l’ Acad. de Saint-Pétersbourg, 1887, p. 24. —
: Après la chute de Nisibe, Dara remplit ce rôle à l’égard
d'Édesse. — δ Pline, Hist. nat., 1. V, ©. xx1, n. 1 : Arabia
supra dicta habet oppida Edessam, quæ quondam Antiochia
dicebatur, Callirhoen a fonte nominalam. — 1 Cf. Badger,
ÉDESSE
2060
Au sud du Birkel Ibrahim, se trouve un étang de
moindre dimension, nommé Aïn Zilka, la Source de
Zelikha, femme de Putiphar ; il jette son trop-plein
dans le Daiçan par un ruisseau parallèle à celui de
l'Ain al Khalil.
D’après la Chronique d’Édesse*, la ville comptait
vingt-cinq cours d’eau, qui se jetaient tous dans le
Daïçan, sorte de fleuve collecteur traversant la ville
du nord-ouest au sud-est, ensuite coulant perpendi-
culairement vers le sud jusqu'au poin._ où il confondait
ses eaux avec celle du Goulâb 35. Daiçan, en grec
ὁ σχιρτύς, veut dire « sauteur », allusion aux brusques
variations dont ce fleuve était coutumier. C'était
plutôt, à vrai dire, un torrent presque desséché en été,
redoutable en hiver au point d’inonder la plaine et de
renverser l'enceinte fortifiée de la ville. Les inonda-
tions désastreuses survenues en 201, 403, 413 et 525,
décidèrent Justinien à détourner le cours du Daïiçan,
qui contourna Édesse au nord. C’est la direction qu'il
suit encore aujourd’hui et on accède à la ville de ce
côté par trois ponts 11,
Vers la fin du 1ve siècle, l’abbesse Etheria visita
l'Orient et passa à Édesse, à propos de laquelle nous
lisons dans son récit : Nam ipsa civilas aliam aquam
penitus non habel nunc, nisi eam quæ de palalio exit,
quæ est ac si fluvius ingens argenteus *. Rubens Duval
induit de ce nunc que le voyage d’'Etheria aura eu
lieu après le règne de Justinien et le détournement
du lit du Daiçan #. Cette induction est inacceptable
pour un ensemble de raisons historiques et liturgiques
dont l’exposition ne peut se faire ici, mais qui impo-
sent la date vers la fin du 1v° siècle à la Peregrinatio
Etheriæ. La pèlerine espagnole visitait Édesse très
peu de temps avant la fête de Pâques, par conséquent
au mois de mars ou au mois d'avril ; à cette saison,
le Daiçan n’était déjà plus qu’un ruisseau à peu près
tari. D’ailleurs, elle a cru ce qu’on lui a conté, toute
disposée à en croire bien d’autres, non seulement le
portrait du roi Abgar et la lettre du Christ, mais encore
la légende d’après laquelle les Perses assiégeaient la
ville et, ne pouvant forcer les remparts, cherchèrent
à la réduire en la privant d’eau. Voici l’historiette,
telle que l’abbesse la tenait de l’évêque: ef {une retulil
michi de ipsa aqua sic sanclus episcopus dicens : Quodam
tempore, posteaquam scripserat Aggarus rex ad Domi-
num el Dominus rescripserat Aggaro per Ananiam
cursorem 13, sicul scriptum est in ipsa epistola : trans-
aclo ergo aliquanto lempore superveniunt Persæ el
girant civitatem islam. Sed statim Aggarus epistolam
Domini ferens ad porlam cum omni exercilu suo publice
oravit. Et post dixit : Domine Jesu, Lu promiseras nobis,
ne aliquis hostium ingrederetur civilatem islam, el
ecce nunc Persæ inpugnant nos : quod cum dixissel,
lenens manibus levalis epislolam ipsam aperlam rex,
ad subilo lantæ tenebræ faclæ sunt, foras civilalem
lamen ante oculos Persarum, cum jam prope plicarent
civitali, ila ut usque terlium miliarium de civilate
essent : sed ila mox tenebris turbati sunt, ut vix castra
ponerenl et pergirarent in miliario tertio totam civilatem.
Ila autem turbati sunt Persæ, ut nunquam viderent
postea, qua parle in civitate ingrederentur, sed custodi-
rent civitalem per giro clusam hostibus in miliario tamen
The Nestorians, t. 1, p. 341; Sachau, Reise in Syrien und
Mesopotamien, p. 196. — # Cf. Sachau, op. cil., p. 198. —
“ Chronicon Edessenum, dans Assémani, Bibliotheca orien-
talis, t. 1, p. 392. — 19 Le Gouläb passe à Carrhes et se
jette dans le Balitch. — ἢ Badger, The Nestorians, t. 1,
p. 341. Le Daiçan porte aujourd’hui le nom de Cara Koyoun.
11 Jtinera Hierosolymitana, édit. Geyer, Vindobonæ, 1898,
p. 62. — 1% Rubens Duval, Histoire polilique, religieuse et
littéraire d'Édesse jusqu'à la première croisade, dans Journal
asiatique, 1891, 8° série, t. xvirr, p. 94-95.,— M Voir Dic-
tionn., t, 1, col. 87, au mot ABGan.
+
- κὰν.
ci
2061
dertio, quam lamen cuslodierunt mensibus aliquolt.
Postmodum autem, cum viderent se nullo modo posse
ingredi in civilatem, voluerunt sili eos occidere, qui in
civilale erant. Nam monticulum istum, quem vides, filia,
super civilale hac, in illo lempore ipse huic civilali aquam
ministrabat. Tunc videntes hoc Persæ averterunt ipsam
“aquam a civilale et fecerunt ei decursum contra ipso
loco, ubi ipsi castra posila habebant. In ea ergo die et
in ea ποῖα, qua averterant Persæ aquam, slalim hii
fontes, quos vides in eo loco, jusso Dei a semel eruperunt;
ex ea die hi fontes usque in hodie permanent hic gralia
Dei. Illa autem aqua, quam Persæ averlerant, ila siccata
est in ea hora, ul nec ipsi haberent vel una die quod
biberent, qui obsedebant civilatem, sicut lamen el usque
in hodie apparel; nam poslea nunquam nec qualis-
cumque humor ibi apparuil usque in hodie. Ac sic
jubente Deo, qui hoc promiserat fulurum, necesse fuit
cos statim reverli ad sua, id est in Persida*. Voilà les
touristes bien renseignés et cet évêque eût mérité de
«devenir le patron des guides de musées, comme il est
leur modèle. Naturellement, son témoignage est
démenti de la façon la plus catégorique non seule-
ment par le récit, que la chronique d’Édesse nous ἃ
conservé, de l’inondation de 201, mais par Procope,
qui, dans son livre De ædificiis ?, s'exprime ainsi :
« Édesse est traversée par un fleuve peu important,
nommé zr70: (sauteur), qui porte au milieu de
la ville ses eaux rassemblées de divers endroits #. Sor-
tant de la ville #, il continue sa marche, après avoir
pourvu aux besoins de celle-ci. A son entrée et à sa
sortie, un passage ἃ été ménagé dans la muraille par
les anciens habitants. Un jour, ce fleuve, gonflé par
des pluies tombées en abondance, monta à une grande
hauteur et menaça de détruire la ville. Renversant le
premier rempart et ensuite le mur d'enceinte, il inonda
la ville presque tout entière et causa des pertes irré-
médiables. Il jeta à terre d’un seul coup les plus beaux
édifices et fit périr le tiers des habitants. L'empereur
Justinien, non seulement s’empressa de reconstruire
les monuments endommagés, parmi lesquels étaient
l'église des chrétiens et le bâtiment appelé Antiphore,
mais il travailla avec une grande sollicitude à ce que
ce malheur ne se renouvelât plus 5. Il sut, par un
art habile, imprimer au fleuve un autre cours devant
le rempart. A droite du fleuve, le pays était plat et
de niveau; mais à gauche, une montagne à pic ne
pérmettait pas au courant de dévier ni de prendre
une direction autre que celle qu'il suivait; de toute
nécessité, il devait passer par la ville. A droite, en
effet, il ne rencontrait aucun obstacle qui l'empêchät
de se porter directement sur la ville. Justinien coupa
la montagne dans toute son épaisseur et fit, à la
gauche du fleuve, un passage au moyen d’un fossé
creusé et taillé dans le roc. Sur la droite, il éleva un
mur très haut, formé de blocs énormes, de sorte que,
si le fleuve coulait d’une manière normale et ordi-
naire, la ville ne fût pas privée de l'utilité qu'elle en
retirait; et que, si accidentellement il s'élevait au-
dessus de son niveau et débordait, la ville reçût encore
son contingent ordinaire, l'excédent étant déversé
dans le canal de Justinien. Ce canal, qui avait triomphé
de la nature par un art admirable et une science au-
dessus de tout éloge, contournait le mur derrière
lhippodrome. A l'intérieur, le fleuve fut contraint
à Jtinera Hierosolymitana, p. 62-63. — ? Procope, De
ædificiis, édit. Dindorf, dans la collection byzantine de
nn, t. 1, p. 228. La Chronique de Josué le Stylite men-
ionne à l’année 493 des fêtes célébrées le long des bords
du Daïçan, dans la ville, — * Rubens Duval, op. cil., p. 95.
== 4 Bayer, Historia Osrhoena et Edessena, Saint-Péters-
bourg, 1784, p. 248, a mal expliqué ce passage de Procope
οἵ l’a rendu inintelligible; il corrige à Lort ἐξιών en δεξιός.
- © Cependant la Chronique de Denis de Tellmahré, dans
ÉDESSE
2062
de couler dans son lit, sans en pouvoir sortir, au
moyen de parapets élevés de chaque côté. De cette
manière, la ville conserva les avantages que lui pro-
curait le fleuve et elle fut débarrassée de la crainte
des inondations. » Procope ajoute que Justinien fit
surélever et consolider le mur de la citadelle, qui,
dominé par la montagne sur la pente de laquelle il
s’élevait, présentait à l’ennemi un point vulnérable
et facile à attaquer.
La forte situation topographique d'Édesse, qui
passait pour imprenable, grâce à sa position et à ses
remparts, donna naissance à sa valeur stratégique et,
de celle-ci, sortit la légende d’une bénédiction parti-
culière du Christ qui devait rendre vains les eflorts
des plus puissants ennemis.
La citadelle s'élève sur une montagne, à l'angle
sud-ouest du rempart qui l'entoure; à l'intérieur de
la citadelle, sur une grande place appelée Beilh-Tebhérà,
le roi Abgar VIII se fit construire, après l’inondation
de 201, un palais d'hiver à l'abri des crues du Daiçan.
Ce fut encore sous la conduite de l'évèque qu’'Etheria
visita le palais d’été et le palais d'hiver des Abgar.
Sanctus episcopus ipsius civilatis, vir vere religiosus
et monachus el confessor, suscipiens me libenter ail
michi : Quoniam video le, filia, gratia religionis Lam
magnum laborem tibi imposuisse, ul de extremis porro
terris venires ad hæc loca, ilaque ergo, si libenter habes,
quæcumque loca sunt hic grata ad videndum chrislianis,
ostendimus tibi: lunc ergo gratlias agens Deo primum
el sic ipsi rogavi plurimum, ut dignarelur facere, quod
dicebat. Ilaque ergo duxil me primum ad palatium
Aggari regis el ibi ostendil michi archiotepam ipsius
ingens simillimam, ut ipsidicebant marmoream, tanti
niloris, ac si de margarila esset, in cuius Aggari vullu
parebat de contra vere fuisse hunc virum satis sapien-
lem et honoratum. Tunc ail michi sanclus episcopus :
Ecce rex Aggarus, qui antequam videret Dominum, cre-
didit ei, quia esset vere filius Dei. Namerat εἰ juxla archio-
lipasimiliter de lali marmore facta, quam dixit filius ip-
sius esse Magni, similiter et ipsa habens aliquid gratiæ
in vullu. Ilem perintravimus in interiori parle palatii,
el ibi erant fontes piscibus pleni, quales ego adhuc
nunquam vidi, id est tantæ magniludinis vel tam per-
lustres aut tam boni saporis. Auprès du palais royal
s’élevaient les hôtels des grands personnages, sur la
place du marché supérieur, appelé Beith-Sakhräyé "
Édesse renfermait les Porliques ou forum, auprès
du Daiçan, l’Antiphore ou hôtel de ville*, restauré
par Justinien après une inondation. En 497, Alexandre,
gouverneur d’Édesse, fit construire une galerie cou-
verte, περίπατος, auprès de la porte des Grottes, et
des baïns publics, δημόσιον, auprès du Grenier d'abon-
dance *. Il existait des bains d'été et des bains d'hiver,
entourés tous deux d’une double colonnade. Un autre
établissement de bains se trouvait au sud auprès de
la Grande Porte #. Le théâtre 1! était situé près de la
porte de ce nom. Un hôpital dans la ville et un hospice
en dehors, près de la porte de Beith-Schemesch, étaient
consacrés aux malades et aux vieillards ?°. Au nord
de la ville, près du mur d'enceinte, s'élevait l'hippo-
drome, qui, suivant Procope *, avait été construit
par Abgar IX, à son retour de Rome, grâce à la libé-
ralité de l'empereur .
Les portes de la ville existent encore aujourd'hui,
Assémani, Bibliotheca orientalis, €. 11, p. 107, rapporte
encore une inondation du Daiçan à l’année 743.—* Jtinera
Hierosolymitana, Ὁ. 62. — τ Cette dénomination aurait été
donnée à cette place après la construetion de ces hôtels.
— " Chronique de Josué le Stylite, édit, Wright, €. xxvr.
— ? Jbid., c. ΧΧΙΧ. — 9 Ibid., €. XXX, XLIN. — 1 Jbid.,
C. XXX. — 1? Jbid., c. XL. — % De bello Persico, 1. II,
Ο. Xi. — ἢ Gutschmidt, Untersuchungen über die Geschichte.…
Osrhoene, p. 14.
2063
mais elles portent des noms différents de ceux d’au-
trefois. Ces portes étaient : au nord, la porte de Beith-
Schemesch: et la porte de Barlaha ; à l’ouest, la
porte des kappé ou des Grottes, conduisant sans doute
aux grottes creusées dans le roc pour la sépulture
des morts ?; au sud-ouest, près de la citadelle, la
porte de schd'e ou des Heures® ; au sud, la Grande
porte “; et à l’est, près de la sortie du Daiçan, la
porte du Théâtre :.
Deux aqueducs, partant des villages de Tell-Zema
et Maudad, au nord d’Édesse, amenaient dans la
ville des eaux de source. Ces aqueducs furent res-
taurés, en l’an 505, par le gouverneur Eulogius ὃ.
III. Écuises. — Jusqu’en 201, lors de la grande
inondation, les chrétiens d’Édesse ne possédaient
qu’une seule église, située près du grand étang et
connue depuis sous le nom d’Église ancienne. Détruite
en 201, elle eut sans doute aussi à souffrir lors du
retour du fléau en 303, car elle fut reconstruite de
fond en comble, en 313, par Côna, évêque d’Édesse,
et par son successeur Sad’. En 394, elle reçut les
reliques de saint Thomas, l’apôtre ὃ; dès lors elle
en prit parfois le vocable, mais plus souvent on conti-
nua de la désigner sous le nom de l’Église. Etheria
la visite dès son arrivée à Édesse et lui donne déjà le
vocable de l’apôtre; elle la visite malheureusement
avant d’avoir fait la connaissance de l’évêque, qui
devait être sans doute en fonds de légendes sur ce
monument : Pervenimus in nomine Christi Dei nostri
Edessam. Ubi cum pervenissemus, slatim perreximus
ad ecclesiam el ad martyrium sancli Thomæ. liaque
ergo juxta consuetudinem faclis orationibus el celera,
quæ consueludo erat fieri in locis sanctis, nec non eliam
el aliquanta ipsius sancli Thomæ ibi legimus. Ecclesia
aulem, ibi quæ est, ingens et valde pulchra el nova dis-
positione, ut vere digna est esse domus Dei; et quoniam
mulla erant, quæ ibi desiderabam videre, necesse me
fuit ibi staliva triduana facere *. En 525, l'inondation
renversa complètement cette église, que Justinien
fit reconstruire avec luxe, en sorte qu’on en fit une
des merveilles du monde 1". Sachau 15 estime que
l’église reconstruite par Justinien se trouvait sur
l'emplacement occupé actuellement par la Grande
mosquée, Oulou-djami, à peu près au centre de la
ville, à égale distance de la porte Bâb-Esserai, au
nord, et de l'étang des poissons, au sud. Rubens Duval,
au contraire, croit qu'il s’agit de l’Église ancienne,
située tout près de l'étang et de la mosquée Khalil
Errahman. Barhebræus nous apprend, dans sa
Chronique ecclésiastique #, que Mohammed ibn Tahir,
vers 825, construisit une mosquée dans le Tetrapylum,
situé devant l’Église ancienne et qui était appelé au-
trefois le Temple du sabbat ou la synagogue. L'Église
ancienne fut encore renversée par un tremblement
de terre le 3 avril 679, et une autre fois en 718 M,
Etheria nous dit encore : Sic ergo vidi in eadem
civilale martyria plurima nec non el sanclos monachos
commanentes alios per martyria, alios longius de civitate
1 Assémani, op. cil., t. 1, p. 257, 405. — Σ Cureton,
Ancient Syriac documents, p. 83; Chron. de Josué, c. XXVM.
— ? Barhebræus, Chron. Syr., p. 326. — * Chron. de Josué,
€. XXXVI, XLIII, — 5 Chron. de Josué, €. XXVII. — δ Jbid.,
€. LXXXVI. — * Chronique d'Édesse, dans Assémani, op.
cil., ἃ, τὶ, p. 394. — 9 Jbid., t. 1, p. 399; Barhebræus, Chron.
eccles., t. 1, p. 66. — * Chronique de Josué, c. XXXI, XLI,
XLIII, LXXXIX. — 10 J{inera Hierosolymilana, p. 61. —
Ὁ Voir Maçoudi, Les prairies d'or, édit. Barbier de Meynard,
1. 1, p. 331 ; Ibn al-Fakib, p.106, 134. — 15 Sachau, Reise
in Syrien, p. 194. — 15 Barhebræus, Chronique ecclésiasti-
que, édit. Abbeloos et Lamy, t. 1, p. 359. — " Chronique
de Denis de Tellmahré, dans Assémani, op. cit, t. 11, p. 104,
10.— ?# Jlinera Hierosolymitana, p. 61-62. — :° Cf. pour
ces églises : Chronicon Edessenum, dans Assémani, op. cit.,
t. 1, p. 399-405 ; Lettre de Siméon de Beith-Arscham, dans
ÉDESSE 2064
in secrelioribus locis habentes monasteria ®. Voici, à
défaut de toute précision de sa part, quelques indi-
cations se rapportant aux églises et aux monastères.
d'Edesse.
Après l’Église ancienne furent construites les églises.
suivantes : Saint-Daniel, consacrée ensuite à Domi-
tius, par Vologèse, évêque, en 379 ; Saint-Barlähà,.
consacrée par Diogène, évêque, en 409 ; Saint-Étienne,
ancienne synagogue juive, consacrée par Rabboula,
évêque, en 412; les Apôtres, auprès de la Grande
porte, consacrée par Hibhas, évêque, en 435 ; Saint-
Jean-Baptiste-et-Saint-Addée, consacrée par Nonnus,
successeur de Hibhas; le martyrium des Saints-Côme-
et-Damien, consacré par le même Nonnus, dans
l'intérieur de l’hospice des pauvres malades, situé
hors les murs, proche la porte de Beith-Schemesch;
l’éclise de Mar Οὐπᾶ (ancien évêque d’Édesse) ; la
Mère de Dieu, sur l'emplacement de l’école des Perses,
après la destruction de cette école en 489 %, Cette
dernière église doit être distinguée du Martyrium de la
bienheureuse Marie, construit par l’évêque Pierre aw
commencement du ve siècle 17. .
Les églises hors les murs étaient : au nord, la cha-
pelle des Saints-Cosme-et-Damien, déjà mentionnée;
à l’est, Saint-Serge-et-Saint-Siméon'“; à l’ouest et au
sud-ouest, sur la montagne, l’église des Confesseurs,
construite en 346 par Abraham, évêque, et faisant
face à la porte des Heures, près de la citadelle 15, et
l’église ancienne des Moines *,
IV. MoNAsTÈRESs. — Les roches à l’ouest avaient
été, dès les temps anciens, creusées pour y ensevelir
les morts. Au milieu des tombeaux s’élevaient les
mausolées de la famille d’'Abgar, notamment celui
d’Abschelama, fils d’Abgar #. C’est à cet endroit
qu'avaient lieu les exécutions des criminels et des
martyrs. Les anachorètes s’y étaient taillé de nom-
breuses cellules et saint Éphrem s’y consacra à la vie
ascétique. Cette montagne reçut l’épithète de sainte
et se couvrit de monastères. On trouve mentionnés
les couvents dont les noms suivent : des Moines orien-
: taux, de Saint-Thomas, de Saint-David, de Saint-
Jean, de Sainte-Barbe, de Saint-Cyriaque, de Phesilta,
de Marie, mère de Dieu, des Tours, de Sévère, de
Sassim, de Kouba, de Saint-Jacques *?. Les auteurs
arabes mentionnent plus de trois cents couvents
autour d’Édesse.
V. HisroriQuE. — D’après Appien et Étienne de
Byzance, la ville mésopotamienne emprunta son
nom à l’ancienne capitale de la Macédoine, ? Eô:osa,
probablement par suite du transport d’une colonie
macédonienne dans la ville transeuphratésienne, au
temps des Séleucides. Les Grecs désignèrent la ville
sous le nom d’Édesse, mais les Syriens ne l’admirent
pas *, ceux-ci s’en tinrent à l’ethnique Orrhäi, dont
beaucoup plus tard, au rve siècle, les Grecs déduisirent
le terme d’Osrhoène *.
Suivant une tradition ancienne admise par Eusèbe,
Édesse fut construite ou reconstruite et fortifiée par
ibid., t. 1, p. 353 ; Chron. de Josué le slylile, ©. XXIX, XLIM,
LX. — 2? Jbid., e. LXXVI. — 3 Chron. d'Édesse, dans Assé-
mani, t. 1, p. 407; Chron. de Josué, ©. XXXI, LIX, LX, LXN.
— το Chron. d'Édesse, t. 1, p. 395 ; Chron. de Josué. c. Lx,
Lx ; Barhebræus, Chron. Syr., p. 326. — * Wright, Catal.
of the Syr. ms., p. 768-769 ; Sachau, dans Zeitschrift d. deutsch.
morgendl. Gesellschaft, t. XXXVI,p. 143.—?! Chron. d'Édesse,
dans Bibl. orient., t. 1, p. 329; Cureton, Anc. Syr. doc.,
p. 326. — 33: Assémani, Bibl. orient., t. τι, p. 45, 67, 110,
111,112, 339, 412, 437,561,562,607, 611,612; cf. p. 109 ὃ;
Barhebræus, Chron. eccl., t. 11, p. 532; t. ui, p. 360;
Sachau, loc. cit., p.152. — * En dehors des ouvrages traduits
du grec, on le trouve dans saint Éphrem et dans les Actes
de Scharbil, publiés par Cureton, Anc. Syr. doc., p. 41.
— # Lorsque Constance divisa la Mésopotamie en Méso-
potamie proprement dite et en Osrhoëne.
-».«- re
RE _ _ 21
k'
2065
Séleucus Nicanor, en 304 avant Jésus-Christ. Depuis
ce temps jusqu’à l’époque des rois, la ville semble
m'avoir joué aucun rôle digne d’attention. A la fin du
rer siècle de notre ère, arrive à Édesse une branche
collatérale des Parthes d'Arménie, qui commence
avec un Abgar, fils d’Izate, se continue par Pharna-
taspat et finit par Ma‘nou, fils d’Izate. Cette branche
sortait d’Izate, fils d'Hélène, la célèbre reine d’Abia-
“ène, qui pratiquait la religion juive’. Moyse de
Khorène, confondant les familles régnantes de
l'Osrhoëène et de l’Abiadène, fait de cette reine la
femme d’Abgar Oukhâma, et de ce roi un prince
arménien. Grâce à cet artifice, ils peuvent exagérer
considérablement l'ancienneté de l’Église arménienne
αἴ en faire remonter les origines à ce roi soi-disant
chrétien ἡ.
VI. CHRONOLOGIE. — Les souverains d’Édesse
ont été gratifiés de vocables variés : phylarques,
toparques, dynastes, archontes, rois ὃ; nous nous
en tenons à ce dernier titre. De ces rois, nous possédons
une liste insérée dans la Chronique de Denis de
Tellmahré, rédigée en 776 de notre ère; mais Denis
a inséré les dates et les faits concernant chaque roi
au milieu de notices diverses groupées sous une même
année et puisées à des sources différentes. Il en résulte
des erreurs regrettables. Les travaux d’Assémani, de
Tullberg laissaient place à une revision ; celle-ci fut
-entreprise et menée à bien par Gutschmidt # et revue
avec avantage par Rubens Duval. Le premier roi
d’Édesse est Aryon, de l’an 132 à 127 avant le Christ.
Son quinzième successeur est Abgar V, surnommé
Oukhâma, « le Noir », qui occupa le trône à deux re-
prises. Abgar était fils de Ma ‘nou III; il régna d’abord
dix années, de l’an 4 avant Jésus-Christ à l’an 7 après
Jésus-Christ. La première date est confirmée par un
synchronisme fourni par la version arménienne de
la conversion de ce prince au christianisme. Cette
version place l’envoi de la lettre d’Abgar à Jésus en
l'an 340 des Séleucides, sous l’empereur Tibère et le
roi Abgar, fils de Ma‘nou, la trente-deuxième année
du règne de celui-ci, le 12 de Tischri I. Par conséquent,
Abgar serait monté sur le trône en l’année 308 des
Séleucides, c’est-à-dire l'an 4-3 avant l’èrechrétiennes.
VII. AgGar V. — Après un intervalle de six an-
nées, pendant lesquelles le trône d’Édesse est occupé
par Ma‘nou IV, Abgar reprend le pouvoir, qu’il dé-
tient de l’an 13 à l’an 50 après Jésus-Christ. C’est
pendant cette deuxième période de son règne que
se place l'incident célèbre de la correspondance entre
Jésus et Abgar, suivie de la conversion du roi aussitôt
après la mort du Sauveur. Nous sommes ici en plein
domaine légendaire. En fait, les rois d'Édesse n’abju-
rèrent le paganisme que près de deux siècles plus
tard ; Abgar IX, le Grand, fut le premier roi chrétien
d’Édesse ".
La prétendue correspondance rendit Abgar célèbre
dans tout l'Orient chrétien. Nous en avons déjà parlé
en détail (voir Diclionn., t. 1, col. 87-97); il n’y a pas |
lieu d'y revenir.
VIII. AgGar VIII. — Ce prince régna trente-cinq
ans, de l'an 179 à l’an 214 τ. La première partie de
son règne ne manqua pas d'émotions. En 194, Abgar
prit part au soulèvement de la Mésopotamie contre
Ὁ Flavius Josèphe, Antiq., 1. XX, c. 11,2. —*2E, Renan,
Marc-Aurèle et la fin du monde antique, p. 461, note 5. —
2Ct. Ἐς Babelon, Mélanges de numismatique, t. 11, p.217.
— 4 Untersuchungen über die Geschichte des Kænigreichs
Osrhoene. — * Rubens Duval, op. cit, p. 133. — 5Η.
“Gompertz, {at es jemals in Edessa christliche Künige
gegeben? dans Archäolog. epigr. Mittheil. aus Œsterreich,
1896, t. x1x, p. 154. 157, met ce fait en doute, ce qui ne
l'empêche pas d'être incontestable. — ? Abgar VIII et
mon Abgar IX, comme l’a montré M. Babelon, Mélanges de |
ÉDESSE
2066
Pescennius Niger et, à la mort de celui-ci, entreprit
de persuader Septime-Sévère qu’il n’avait pris les
armes que dans son intérêt, mais il ne l’en convain-
quit pas. Sévère fit, en 195, une expédition en Méso-
potamie ; en 198, la guerre des Parthes l'y ayant
ramené pour la deuxième fois, Abgar prit le parti
de se réfugier auprès de Sévère, de lui livrer en otage
ses deux fils et de mettre un contingent d’archers ἃ
la disposition de l’empereur. Cette fois, l'entente fut
si complète qu’Abgar fit le voyage de Rome, y jouit
d’une réception dont la pompe rappelait l'accueil
fait à Tiridate par Néron:, et ne put qu’à grand’-
peine se séparer de Sévère, auquel il était devenu
indispensable. A son départ, l’empereur lui fit présent
d’un hippodrome pour Édesse *.
Ce fut sous le règne d’Abgar VIII que se produisit
l’inondation du Daïiçan, dont les chroniques conser-
vèrent le souvenir à l’égal d’une catastrophe natio-
nale. « En l’année 513 des Séleucides (automne de
201 après Jésus-Christ), dit la Chronique d’Édesse,
sous le règne de Sévère et sous le règne du roi Abgar,
fils du roi Ma nou, au mois de Teschrin II (novembre),
la source qui sort du grand palais d’Abgar le Grand
grossit et monta comme elle l’avait fait précédemment.
Elle s’emplit et déborda de tous côtés. Les cours, les
portiques et les édifices royaux commencèrent à être
envahis par les eaux. A cette vue, notre seigneur le
roi Abgar monta sur le terre-plein de la montagne
qui domine son palais, là où se trouvent les demeures
des gens de service du gouvernement. Pendant que
les ingénieurs songeaient aux mesures à prendre en
vue de la crue des eaux, il tomba pendant la nuit
une pluie forte et abondante et le Daiçan prit des
proportions inattendues. Il arriva des eaux étrangères,
qui rencontrèrent les barrages assujettis par de grandes
poutres recouvertes de fer et des traverses de fer qui
les consolidaient. Alors les eaux commencèrent à des-
cendre dans la ville par les interstices des créneaux
du mur. Le roi Abgar, qui se tenait dans la grande
tour, appelée tour des Perses, vit les eaux à la clarté
des lanternes. Il donna l’ordre de lever les huit portes
et barrages du mur est ® de la ville, par où sort le
fleuve. Au même moment, les eaux renversèrent le
mur ouest et pénétrèrent dans l’intérieur de la ville.
Elles détruisirent le grand et beau palais de notre
seigneur le roi et entraînèrent tout ce qu’elles ren-
contraient sur leur passage : les admirables et splen-
dides constructions de la ville, tout ce qui était
proche du fleuve, du sud au nord. Elles endommagè-
rent la nef de l’église des chrétiens. Il mourut dans
cette catastrophe plus de 2 000 personnes. Beaucoup
furent noyés par les eaux qui entrèrent subitement
chez eux, la nuit, pendant qu’ils dormaient 11. »
Il résulte de l'expression « l’église des chrétiens »,
dont se sert le document officiel utilisé par la Chro-
nique d’Édesse dans la description de cette calamité,
qu'en 201, date de l’inondation, le christianisme
n’était pas encore la religion de l'État. Abgar, premier
roi chrétien, dut se convertir vers 206, après son voyage
à Rome, qui put avoir lieu en 202. Esprit supérieur,
le prince mérita le titre de Grand, protégea les lettres
et les sciences, répandit la civilisation romaine. De
son règne date l'essor de la littérature édessénienne.
numismatique, t. τι, p. 244, rectifiant une erreur de von
Gutschmidt et de Rubens Duval; Kaïbel, Inscriptiones
græcæ, in-fol., Berolini, 1890, n. 1315. — ‘Dion Cassius,
Hist rom., 1. LXXIX, c. XvI. — * Assémani, Bibliotheca
orientaiis, t. 1, p. 390. — * Le texte porte par erreur: « le
mur ouest ν, — ὃ La Chronique de Denis de Tellmahré
décrit cette calamité d'après un document différent, qui
ne mérite pas le même crédit. Denis place l’inondation en
216; sa chronologie est fautive. Cf. Rubens Duval, op. cit.,
p. 217-218.
2067
Il attira auprès de lui le célèbre gnostique Bardesane
(Bar-Daiçan) 1, qu'il encouragea dans ses études.
. Suivant le Livre des lois du pays, qui émane de l’école
de Bardesane ?, Abgar, devenu chrétien, défendit,
sous peine d’avoir la tête tranchée, la castration pra-
tiquée en l'honneur de la déesse Tar‘atha ; à partir
de cette époque, ajoute ce livre, cet ancien usage
disparut de la province d’Édesse.
Des monnaies de l’époque de Septime-Sévère font
mention d’Abgar, tantôt sous ce nom seul, tantôt
avec les prénoms qu'il avait pris en l’honneur de
l'empereur, L. Ælius Septimius Abgar. Sur quelques
types, Abgar reçoit l’épithète de Grand, ΝΜ :γαλὸς. Une
monnaie porte : sur la face, une tête d'homme barbu
couverte de la tiare conique avec la légende ᾿Δόγαρος
βασιλεύς: sur le ‘revers, une autre figure, légèrement
barbue, couverte d’une tiare semblable, avec la lé-
gende : MANNOC TITAIC. Sur un autre exemplaire,
la tête de Μὰ ποῖ est imberbe et le nom est écrit
AAANNOC au lieu de MANNOC, erreur qui s’explique
par le rare usage que les Édesséniens faisaient de
l'écriture grecque. D’après ces deux monnaies,
Ma‘nou, le fils d'Abgar VIII, avait été associé au
trône par son père ; mais on n’a aucune monnaie de
ce Ma‘nou seul et avec le titre de roi. Les pièces qui
lui avaient été attribuées sont à l'effigie soit d'AbgarIX,
soit de Sévère Abgar, dont nous allons parler.
IX. ABGar IX. — Sévère Abgar régna conjointe-
ment avee son père, à Édesse, pendant dix-neuf mois.
Sur les monnaies, ce prince a l’aspect d’un jeune
homme imberbe. Suivant Dion ὅ, il se montra d’une
cruauté excessive, afin d'imposer aux Édesséniens
l'adoption des mœurs romaines. La légende d'Abgar
parle, elle aussi, d’un fils d'Abgar, nommé Severos,
qui renia le christianisme après la mort de son père
et persécuta les chrétiens. Caracalla, pendant son
expédition de Mésopotamie, attira ce jeune prince,
s’en saisit et le mit en prison, puis il s’empara de
l'Osrhoène (début de l’année 216).
Deux frères de ce prince avaient été livrés en otage
à l’empereur Sévère par Abgar VIII; l’un d'eux mou-
rut à Romé et son épitaphe fut retrouvée près de la
basilique de Saint-Paul ® ; elle relate, en vers élé-
giaques, la mort d’Abgar, âgé de vingt-six ans; un
tombeau lui avait été élevé par son frère Antonin.
Un dernier fils d’Abgar VIII, Ma‘nou IX, survécut
vingt-six ans à la captivité de Sévère Abgar et à la
destruction du royaume d’Édesse en 216. Man‘ou
aura porté le titre royal, puisque Denis de Tellmahré
lé compte, mais il n'aura pas exercé la puissance.
X. ABGar X. — En 241, Ardaschir et son fils Sapor
envahirent la Mésopotamie et menacèrent Antioche,
après s'être emparé, sous Maximin (entre 236 et 238),
de Nisibe et de Carrhes 5. En 242, Gordien marcha
contre les Perses, reprit les villes dont ils s'étaient
rendus maîtres et rétablit un descendant des Abgar à
Édesse. Cette royauté ne dura guère et finit en 244,
avec Gordien lui-même. On n’a pas de monnaie contem-
poraine du règne de Philippe l’Arabe; dans toutes
les monnaies postérieures, Édesse reprend le titre de
colonie (romaine). Abgar X finit ses jours à Rome;
ilyavait élevé un mausolée à sa femme, nommée Hodda.
Rien n’autorise à croire que l’un d’eux fût chrétien ἡ.
XI. VESTIGES DU PAGANISME. — Édesse, avant la
conversion d'Abgar IX, pratiquait le culte des astres.
1 Voir Dictionn., t. xt, col. 493-495. — " Cureton, Spicile-
gium, p. 20, trad, 31. — * Bayer, Historia Osrhoena et
Edessena, Ὁ. 130, cherchait un Alanus. — ‘ Dion Cassius,
Etcerpt. Vales., p.746. — δ Corp. inser. græwc., L. 111, n. 6196.
— " Gutschmidt, op. cit., p. 44, — * Muratori, Thes. vel.
inscr., t. 11, p. 665,n. 1. —" Julien, Orat., αν, édit, Hertlein,
1875, p. 195. — * Fr, Cumont, dans Revue archéol., 1888,
p. 95-98. — 10 Payne Smith, Thesaur, Syr. — 1 P, Martin,
ÉDESSE
2068
Le dieu du Soleil, Schemesch, y avait un temple, situé
probablement au nord de la ville, à en juger par la
porte de Beith-Schemesch. Suivant Julien, Édesse.
était un lieu consacré au Soleil depuis les temps les
plus anciens “. Sur quelques monnaies, la tiare royale
est ornée de trois étoiles et du croissant ; ce dernier
signe montre qu’on pratiquait aussi à Édesse le culte
de la lune; c’est d’ailleurs ce dont témoigne la Doctrine
d'Addaï. Le culte de Mithra aurait pénétré de bonne
heure à Édesse ".
« Les Édesséniens chrétiens n’ont conservé qu’un
souvenir assez confus des temps du paganisme. Les
auteurs syriaques ne connaissaient guère à Édesse
que Bêl et Nébo, deux divinités sidérales qu'ils identi-
fiaient, le premier avec la planète de Jupiter, et le se-
cond avec la planète de Mercure 1ο, On lit dans l’homé-
lie de Jacques de Sarug sur la chute des idoles 4: « Il
(le diable) installa à Édesse Nébo et Bêl avec beaucoup
d’autres idoles ??. » Dans la Doctrine d’Addaï, l’apôtre,
prêchant le peuple, s’écrie : « Quel est ce Nébo, idole
fabriquée, que vous adorez ? Et Bêl, que vous honorez ἢ
Il y en a aussi parmi vous qui adorent Beth-Nical,
comme les habitants de Harran, vos voisins; et
Tar‘atha, comme les habitants de Maboug ; et l’aigle,
comme les Arabes : et le soleil et la lune, comme d’au-
tres tels que vous #. » Un peu plus loin #4, la Doctrine
raconte ce qui suit : « Schavida et ‘Abdnébo, les chefs.
des prêtres de cette ville, voyant les miracles qu'il
(Addaï) avait faits, s’empressèrent de renverser les.
autels, sur lesquels ils sacrifiaient devant Nébo et
Bêl, leurs dieux, excepté le grand autel situé au mi-
lieu de la ville. » Ajoutons encore ce passage # :
« Les prêtres mêmes du temple de Nébo et de Bél
rendaient des honneurs (aux prêtres chrétiens) en
toute circonstance. » Dans ces passages, Nébo et Bék
semblent associés, partageant le même temple. On
remarquera que le grand autel situé au milieu de la
ville échappa à la destruction des autres autels. Il
paraît en effet avoir subsisté encore assez longtemps
après l'introduction du christianisme à Édesse. On y
sacrifiait aux génies : « Quel est donc ce grand autel, dit
l’apôtre Addaï 15, que vous avez construit au milieu de-
cette ville, sur lequel sans cesse vous faites des offran-
des aux démons et vous sacrifiez aux génies 4 ἢ»
La déesse Tar‘atha, principalement honorée à Ma-
boug #, avait ses adorateurs à Édesse et nous avons
vu que son culte, par la castration, avait périclité pew
après l’année 212.
«Les génies, dans le culte astrolàâtrique, étaient
considérés comme des intermédiaires, au moyen
desquels les astres exerçaient sur la terre leur influence
heureuse ou néfaste. C’est ordinairement sur les toits
plats des maisons, où ils résidaient, qu’on les implo-
rait ou qu'on les conjurait. Isaac d’Antioche # se
plaint, au ve siècle de notre ère, des femmes qui fai-
saient encore des offrandes à Vénus sur les toits de
leurs maisons. Dans la version syriaque, dite Peschito,
du Nouveau Testament, le démon de l’épilepsie, que
l'on croyait agir par l'influence de la lune, est appelé
« fils du toit », traduisant le grec σεληνιαζόμενος "),
C’étaient probablement aussi des génies sidéraux,
ces génies auxquels on faisait des offrandes sur le
grand autel d'Édesse, et, comme à Antioche, leur
culte se sera maintenu encore pendant quelque temps
après l'introduction du christianisme ?1. »
dans Zeits. εἰ. morg. Gesells., τ. XX1X, p. 111.— 2? Cureton,
Spicil. syr., p. 25. Nébo était adoré à Maboug. — 1" Cf,
Rubens-Duval, op. cit., p. 229, — τ The Doctrine οἱ Addai,
Ῥ. 34. — 15 Jbid., p. 50. — 16 Jbid., p. 20. — 17 Rubens
Duval, op. cil., p. 229. — 16. Talmud de Babylone, Tr.
Abode Zara, 11 b. — ιν Fidit. Bickell, t. 1, p. 244. --- 39 Revue
des études juives, 1887, ἴ, XIV, p. 52. — τι Rubens Duval,
op. cil,, p. 230,
2069
XII. VESTIGES DU JUDAÏSME. — Dans la prétendue
apologie de Méliton publiée dans le Spicilegium
Syriacum de Cureton, on lit que « les habitants de la
Mésopotamie adoraient la juive Koutbi, parce qu'elle
avait sauvé Bakrou, l’abaya d'Édesse, de ses enne-
mis 2». Nous ignorons à quel culte ce passage fait
allusion. On peut cependant en tirer un indice en
faveur de l'influence juive en Osrhoène au temps du
paganisme. Rubens-Duval faisait, en ces termes, ses
adieux au problème soulevé par cette « juive Koutbi»,
que M. Clermont-Ganneau a élucidé.
La légende est tardive, comme le montre l’emploi
du mot abaya, titre de basse époque, donné ici rétro-
spectivement à un personnage qui semble être un des
premiers rois de la dynastie d’Édesse, Bakrou Ier ou
Bakrou II, ou quelque homonyme trop insignifiant
pour que les chroniques en aient conservé le souvenir.
De préférence au titre de roi, on lui donne celui
d'abaya, forgé artificiellement avec « père », sur la
forme grecque πατρίχιος, « patrice ».
Quant à Koutbi, la forme de son nom se rattache
étroitement à la racine 372 « écrire », kefoûba,
« écriture, écrit », ko{ban, « écrivain ». Serait-ce quelque
déformation de la légende célèbre inséparable de
l'histoire des origines du christianisme à Édesse, la
légende d’Abgar ? La lettre prétendue du Christ fut
conservée à Édesse pendant des siècles, placée comme
un glorieux palladium sur une porte de la ville, véri-
table talisman dont la vertu ne s’arrêtait pas à
Édesse 2. N'est-ce pas cet écrit sacré qui « avait sauvé
de ses ennemis Bakrou, roi ou patrice d’Édesse »?
Si de Bakrou à Abgar et d’un écrit chrétien à une
juive la distance est, en apparence, considérable, il
n'en reste pas moins que la donnée fondamentale
subsiste, celle d’un écrit doué d’une vertu surnaturelle
et tutélaire s’exerçant en faveur d’un souverain
d'Édesse. Cela admis, tous les autres détails divergents
deviennent susceptibles d’une explication rationnelle.
Reste à savoir laquelle des deux légendes, celle de
la Koutbi et celle de la lettre de Jésus, est la déforma-
tion de l’autre, du moins dans quelle relation elles
pourraient être entre elles par rapport à un fonds
commun, jusqu'ici inconnu. La question se ramènerait,
par suite, à celle-ci : étant donné que la légende de
la Koutbi juive et celle de la lettre de Jésus sont congé-
nères, laquelle des deux ἃ pu servir de modèle à l’autre,
ou bien, si elles ont un même point de départ, quel
est ce point de départ?
Il faut se rappeler que l'introduction du christia-
nisme à Édesse y a été précédée par celle du judaïsme,
tout au moins dans la famille royale des Abgar, comme
cela ressort de l’histoire d'Hélène, reine d’Abiadène,
et des traditions ultérieures, quelques-unes tout à fait
fabuleuses, dont cette histoire a été le noyau. Si on
s’en tient au témoignage de Flavius Josèphe,on doit
admettre la réalité et l'efficacité de cette propagande
juive dans la région mésopotamienne, vers l’époque
… précise qu’il faudrait assigner à une correspondance
. entre Jésus et Abgar. N’aurions-nous pas ainsi l’origine
de la Koulbi juive, un écrit revêtu d’un caractère
sacré ? « On pourrait, dès lors, penser à la Torah,
1 Cureton, Spicil. Syr., p. 25,1. XII; cf. E. Renan,
dans Spicil. Solesmense de Pitra, t. τι, p. ΧΧΧΥΠΙ 54.;
Rubens Duval, op. cit., p. 126. 127, 232 ; Ch. Clermont-
Ganneau, La lettre de Jésus-Christ au roi Abgar et la
déesse Koutbi, dans Comptes rendus de l'Acad. des inscr.,
7 juillet 1899; Recueil d'archéologie orient., t. 111, €. XL1;
La lettre de Jésus au roi Abgar, la Koutbi juive adorée à
Édesse et la Mezoûzäh, in-S°, Paris, 1899, P. 216-223. —
2 La traduction copte de la lettre d’Abgar fut gravée, à
titre de phylactère, dans un ancien tombeau de Nubie,
transformé en église. Cf. Recueil de travaux relatifs à l'ar-
chéologie égypt. et assyr., t. xx, p. 174: t. χχι, p. 133. —
ÉDESSE
2070
l'Écriture sainte par excellence. Mais certain détail
caractéristique de la tradition me ferait pencher plutôt
vers une solution légèrement diflérente, bien que
du même ordre. Ce détail, c’est celui de la porte de la
ville, trait qui ne manque jamais dans la légende de
la lettre de Jésus; c’est toujours là, dans les diverses
versions, que la fameuse lettre exerce son action pro-
phylactique en faveur d'Édesse et de son roi. Ce trait
significatif est fortement souligné dans la relation
si intéressante d’Etheria : Jllud etiam retulit nobis
sanclus [episcopus] dicens, eo quod ex ea die, qua
Ananias cursor per ipsam porlam ingressus esl cum
epistolam Domini, usque in præsentem diem custodiatur,
ne quis immundus, ne quis lugubris per ipsam portam
transeat, sed nec corpus alicujus morlui ejicialur per
ipsam portam. Il y avait donc une relation intime
entre la porte et l’écrit 4.» Gr les juifs pratiquaient, et
pratiquent encore, l’usage des mezoûzôl, qui sont des
extraits de certains passages fondamentaux du Deu-
téronome (νι, 4-9, et x1, 13-21), transcrits sur une
feuille de parchemin dont on faisait un petit rouleau,
lequel rouleau était fixé au jambage droit des portes &,
de façon à laisser voir le nom divin de Chaddaï, écrit
à l’extérieur du rouleau. Les mezoûzôl des portes assu-
raient aux lieux la même protection morale et maté-
rielle que les {ephillim aux personnes ‘.
Dès lors, ilsemble dans l’ordre des choses vraisembla-
bles d'admettre le développement que voici : intro-
duction du judaïsme à Édesse, installation d’une
mezoûzäkh rituelle à la porte de la ville. Cette mezoûzäh
est une koutbi juive dont l’efficace n’a rien à envier,
aux veux des judaïsants, à la vertu que peut avoir,
aux yeux des chrétiens, une lettre de Jésus lui-même.
La sainteté de la koutbi aboutit à la personnification ;
dès lors, la koutbi, c’est absolument comme si, dans
nos milieux populaires occidentaux, Ÿ « Écriture
sainte » avait donné naissance à une sainte Écriture,
inscrite au martyrologe. Survient le christianisme,
qui, toujours respectueux des traditions locales, les
absorbe, les assimile, les déforme et les représente
aux peuples après cette opération qui a pour résultat
de rendre orthodoxe et vénérable ce qui était bien
loin de l'être; la koutbi sacrée devient une koutbi chré-
tienne, mais si hautement recommandée par son
-origine qu’elle aura tôt fait d’éclipser l’ancienne
koutbi rituelle.
Le passage du pseudo-Méliton pourrait se rapporter
à l’état intermédiaire entre la tradition et la légende,
lorsque la pratique juive commençait à évoluer sous
la pression de l’historiette chrétienne; elle y résistait
de son mieux, sans aucun doute, mais il était clair
que la fable d’Abgar avait pour elle l'avenir. Quant
au pseudo-Méliton, il n’entendait probablement pas
grand’chose à la koutbi juive et à la lettre de Jésus:
on l’eût peut-être étonné en lui disant que sa condam-
nation de la première rejaillissait sur la seconde:
mais, au fait, cela lui était peut-être très indifférent
et il aurait plutôt droit à notre reconnaissance pour
le soin qu’il a pris d’enregistrer, d'après des sources
qu’il ne contrôlait même pas, le culte mésopotamien
d’une koutbi qui n’était, à l’origine, qu'une simple
3 Peregrinatio ad loca sacra, dans Itinera Hierosolymilana,
édit. Geyer, p. 64. — # Clermont-Ganneau, Recueil d’ar-
chéologie orientale, 1900, t. 1171, p. 220. — % La mezoñzûh.
d’où, par extension, le nom donné au phylactère même qui
y était fixé. Pour de plus amples détails sur la mezoûzäh.
ses origines et les diverses superstitions auxquelles elle a
donné n&issance chez les Juifs, voir von Haneberg, Die
religiôsen Alterthümer der Bibel, p. 595 sq.; cf. p. 589. —
* On sait que les tephillim sont des feuillets roulés de par-
chemin contenant les quatre extraits de l’Exode (xx, 1-10,
11-16) et du Deutéronome (vr, 4-19; χι, 13-21) et se por-
tant attachés au front et au bras.
2071
mezoûzâh juive, destinée à la plus brillante carrière
légendaire. Abgar VIII bénéficiait des avantages
jadis accordés à Bakrou I® ou Bakrou IT; mais ce qui
ne laisse pas d’être digne d’attention, c'est que ces
deux noms de Bakrou et Abgar sont expressément
associés dans l’histoire d’Édesse, puisque Abgar Ier
(94-68 avant J.-C.) régna vingt-huit mois avec Bak-
rou II, qu’il assassina au terme de leur collaboration.
XIII. LES LÉGENDES ÉDESSÉNIENNES. — 1° Addaiï.
— Nous avons donné tout l'essentiel en ce qui concerne
le texte et les versions de la légende d’Abgar (voir ce
mot); il ne sera question ici que de l'influence exercée
par cette légende, dont le retentissement prodigieux
s’étendit en Occident et en Orient, parmi les chrétiens
et même parmi les musulmans. On connaît le thème.
Abgar Oukhâma, averti des miracles de Jésus et
atteint d’une maladie mortelle, envoie à Jérusalem
son courrier Hannan, avec une lettre adressée à Jésus,
qu’il prie de venir le guérir. Jésus s’en excuse mais
promet au roi l’envoi d’un de ses apôtres, sitôt qu’il
aura achevé sa mission et sera remonté au ciel.
L'existence et l'importance de cette légende édessé-
nienne sont attestées, en dehors des documents syria-
ques ou autres, paraissant tous dériver de la Doctrine
d'Addaï (commencement du v® siècle), par des té-
moignages extrinsèques dont on ne saurait mécon-
naître la valeur : celui d’Eusèbe, celui d’Etheria,
celui de Procope. Eusèbe, il est vrai, ne parle pas
de la bénédiction finale de la lettre, relative à la
ville d'Édesse, mais ce passage caractéristique, omis
par Eusèbe ou inconnu de lui, est expressément men-
tionné par Etheria, qui nous fournit par conséquent,
sur ce point, une attestation antérieure à la Doctrine
d'Addaï elle-même. Toujours guidée par l’évêque,
Etheria se laisse conduire : Eamus nunc ad portam,
per quam ingressus est Ananias cursor cum illa epi-
slola, quam dixeram. Cum ergo venissemus ad portam
ipsam, slans episcopus fecil oralionem et legil nobis ibi
ipsas epistolas οἱ denuo benedicens nos facla est iterata
oralio. Ensuite l’évêque offre à sa visiteuse un exem-
plaire des deux lettres, qu’elle pourra emporter avec
elle : Zllud eliam satis mihi grato fecit, ut epistolas
ipsas sive Aggari ad Dominum, sive Domini ad Agga-
rum, quas nobis ibi legerat sanclus episcopus, accipe-
rem michi ab ipso sanclo et licet in patria exemplaria
ipsarum haberem. C’est donc bien un témoignage
direct, lorsque Etheria déclare que les Perses ont
levé le siège : sic jubente Deo, qui hoc promiseral fu-
turum. Nam εἰ postmodum quotiescumque voluerunt
venire el expugnare hanc civilatem hosles, hæc epi-
slola prolala est et lecta est in porta, et statim nulu Dei
expulsi sunt omnes hosles. Voici, au surplus, en ce
qui concerne cette finale essentielle, la curieuse obser-
vation de Procope : « La fin de la lettre, qui con-
tenait la bénédiction, est ignorée des auteurs qui ont
écrit l’histoire de ces temps; mais les Édesséniens assu-
raient que cette bénédiction se trouvait bien dans la
lettre. »
A cette correspondance se rattachait non seulement
la sauvegarde éminente de la ville d'Édesse, mais
encore l’apostolat de la population. En effet, Eusèbe
1 La version arménienne, dans le désir de rattacher aussi
aux apôtres l’Église d'Arménie, laisse entendre qu’Addaï
avait conçu le projet de visiter les contrées de l’est et de
l’Assyrie. Suivant un passage d’un manuscrit syriaque,
publié par Cureton, Anc. Syr. doc., p. 110, Addaï aurait
été tué en Sophène, à Aghel, par ordre de Sévère, fils d’Abgar,
qui était retourné au paganisme. Il y a là une tradition
arménienne qui, en confondant Addaï avec Aggaï et en
changeant le lieu de la scène, faisait bénéficier l'Arménie
du martyrium de l’apôtre. Cf. A. von Gutschmidt, Unter-
suchungen, p. 16. Suivant un texte publié par Hoffmann,
dans ses Auszüge aus syrischen Acten pers. Märtyrer, p. 46,
la conversion de Karkha de Seloukh, dans la Beith-Garmaï,
ÉDESSE
2072
a recueilli un récit d’après lequel, après l’ascension
de Jésus, l’apôtre Judas Thomas envoie Addaï, un de
ses disciples, à Abgar. Addaï descend à Édesse, chez un
juif originaire de la Palestine, Tobie, fils de Tobie.
Ensuite, il se présente à Abgar, qui, entouré de ses
conseillers, se trouve néanmoins seul favorisé de la
vue d’un halo lumineux qui entoure la tête d’Addaï.
Abgar se prosterne et se convertit, Addaï ne peut
moins faire que de le guérir, ainsi qu'Abdon, fils
d’Abdon, affligé de la goutte aux pieds. Addaï prêche
la parole du Christ et un grand nombre d'habitants
se convertissent.
Ici s’arrête le récit d'Eusèbe, qui dit l'avoir traduit
du syriaque et en fixe la date à l’année 340 des Séleu-
cides (29 de notre ère), tandis que la Doctrine d’'Addaï
place cet événement en 343 des Séleucides (32 de notre
ère). La Doctrine ne s’en tient pas là. Addaï construit
une église, grâce à la munificence du roi, et les grands
prêtres de la ville, Schavida et Abdnebo, flanqués
de leurs collègues Piroz et Dangou, renversent les
autels de leurs propres faux dieux, Nebo et Bêl, sauf
toutefois le grand autel situé au milieu de la ville.
C'est une conversion en masse; les Juifs eux-mêmes
se laissent entraîner, la province entière de Mésopo-
tamie se trouve chrétienne.
Aggaï, fabricant de chaînettes et de diadèmes
royaux, Palout, ‘Abshelama et Barsamya deviennent
les disciples d’Addaï, qui leur enseigne l'Ancien et le
Nouveau Testament, les Prophètes et les Actes des
apôtres. Ils administrent l’église construite par Addaï.
Le peuple assiste en masse à la prière de l’office et à
la lecture de l'Ancien Testament et du Diatessaron;
il observe les fêtes religieuses et les vigiles. On con-
struit des églises aux environs. Addaï procède à de
nombreuses ordinations. Des Orientaux se traves-
tissent en marchands, pour pénétrer en pays romain
et être témoins des miracles de l’apôtre. Plusieurs
s’attachent à lui en qualité de disciples, reçoivent la
prêtrise et retournent catéchiser leurs concitoyens
d’Assyrie. Ils fondent en secret des Églises et se
cachent des adorateurs du feu. Mais Narsai, roi des
Assyriens, informé des prodiges accomplis par Addaï,
prie Abgar de le lui prêter quelque temps ou bien de
lui envoyer le récit de ses actions. Abgar envoie à son
collègue un historique détaillé de sa propre conversion.
« À quelques années de là, Addaï tombe malade
pour ne plus se relever !, appelle près de lui Aggaï et,
en présence de son clergé, l’établit son successeur. Il
ordonne prêtre Palout, qui était diacre, et fait du
scribe ‘Abshelama un diacre. Enfin, il adresse aux
assistants ses suprêmes recommandations et leur
recommande notamment de lire dans les églises la
Loi, les Prophètes, le Dialessaron, les épîtres de Paul
envoyées de Rome par Simon-Pierre, les Actes des
douze apôtres, que Jean, fils de Zébédée, leur avait
adressés d’Éphèse ; ils devront s’en tenir à ces livres,
à l'exclusion de tous autres. Il meurt trois jours après,
le 14 mai, et reçoit l’inhumation dans le mausolée
d’Aryou, l'ancêtre d’Abgar.
« Plusieurs années après la mort d’Abgar, un de
ses fils, qui ne s’était pas converti à la vraie religion,
aurait été faite par Addaï et Mari. C’est une nouvelle
extension de la légende. Les Actes de Mari, publiés par
Abbeloos, ne mentionnent que Mari seulement. Salomon
de Bassora, The book of the bee, édit. Budge, p. 123, fait
mourir Addaï à Aghel; il est mis à mort par Hérode, fils
d’Abgar. Suivant Barhebræus, Chron. eccl., 1. III, ὁ. 7,
p. 11, Addaï quitte Édesse pour l'Orient avec ses deux
disciples, Aggaï et Mari. C’est à leur retour qu'Addaï est
mis à mort par le fils d'Abgar. Enfin, dans la Doctrine des
apôtres, publiée par Cureton, op. cil., p. 34, Édesse, avec
toutes les villes de la Mésopotamie ou avoisinant la Méso-
potamie, est convertie par Addaï, tandis qu'Aggaï évan-
gélise les contrées de l'Orient et du Nord.
2073
donne à Aggaï l’ordre de lui faire des diadèmes d’or.
Sur le refus de celui-ci, il ordonne de lui briser les
jambes, et cet ordre est exécuté pendant qu'Aggaï
“expliquait les Écritures dans l'Église. Aggaï, sur le
point de mourir, conjure Palout et ‘Abshelama de
l’enterrer dans l’église. Son vœu est exaucé, mais il
est mort trop rapidement pour avoir pu imposer les
mains à Palout, qu’il avait désigné pour son succes-
seur. Celui-ci se rend donc à Antioche et est consacré
par Sérapion, évêque de cette ville. Sérapion avait
reçu l'imposition des mains de Zéphyrin, évêque ἃ
Rome et successeur de saint Pierre, qui tenait son
autorité directement de Notre-Seigneur.
“ Le livre se termine par la déclaration que les Acles
d'Addaï l'apôtre ont été rédigés par Laboubna, fils
de Sennac, fils d’‘Abschadar, le scribe royal, et scellés
par Hannan, le {abularius assermenté du roi, lequel
les a déposés dans les archives. C’est à une clausule
analogue que fait allusion Eusèbe, quand il écrit qu’on
a, dans les archives d'Édesse, le témoignage écrit des
événements qu'il raconte, et que de ces archives ont
été tirées les lettres d’Abgar et de Jésus, qu’il a tra-
duites littéralement 1. » Le récit qu’Eusèbe avait sous
les yeux, quand il écrivait le premier livre de son
Histoire ecclésiastique, était la pièce que nous appelons
Acta Edessena. Le texte syriaque de ces actes, qui
æest le texte primitif, est perdu depuis le rve siècle;
on ne peut en juger que par l’analyse et les citations
d'Eusèbe. Vient ensuite la Doctrine d’'Addaï, rédac-
tion syriaque postérieure de la précédente, et qui
représente un remaniement de la légende primitive,
sans qu’il existe toutefois une notable différence entre
les deux rédactions. Sauf deux épisodes ?, la Doctrine
d'Addaï coïncide presque partout avec les Acla Edes-
sena. On peut donc considérer ces deux pièces comme
l'expression de la croyance répandue à Édesse, aux
‘environs de l’an 300, sur les débuts de la chrétienté
locale.
Le caractère légendaire des Acta Edessena n’est
plus contesté et, comme maintes fois dans cette
littérature, l’écueil sur lequel le récit est venu se fra-
“casser est un simple anachronisme. En effet, Abgar,
Thomas, Addaï, Aggaï, Palout sont, dans ce récit,
des contemporains de l’empereur Tibère. Palout,
d'autre part, ayant élé en rapport avec Sérapion
d’Antioche, a dû vivre sous Septime-Sévère, aux
ænvirons de l’an 200. Comme il n’est pas admissible
que ces personnages aient vécu deux siècles, il faut,
de toute nécessité, sacrifier l’une des attaches chro-
nolagiques, renoncer à Sérapion ou à saint Thomas.
Ce dernier parti est bien dur, mais, si l’on tient compte
des tendances familières aux légendes d’origine, c’est
le parti le plus sûr. Aucune préoccupation de gloriole
patriotique n’a dicté la mention de l’évêque d’An-
tioche : Sérapion n’est pas un de ces ancêtres que l’on
se donne après coup, en vue de s’illustrer. S'il est ici
question de lui, c’est que la tradition, orale ou écrite,
avait conservé son souvenir avec quelque netteté 5.
« Il est vrai que la mention de Sérapion ne se pré-
sente que dans la Doctrine d’Addaï et qu’elle ne figu-
rait peut-être pas dans le texte connu d’Eusèbe. Elle
n’est donc pas aussi bien documentée que la mission
1 Rubens-Duval, op. cil., p. 241-242, — : La sainte image
δῇ l'invention de la croix. — 3 Sérapion est l’auteur de
plusieurs lettres énumérées par Eusèbe, Hist. eccl., 1. V,
Ὁ. ΧΙΧ; 1. VI, ο. Χιτ; le seul auteur qui paraisse les avoir
lues. Au point de vue littéraire, son prédécesseur Théophile
ἃ plus d'importance. Mais le souvenir de l’un et de l’autre
pâlit devant celui des martyrs Ignace et Babylas. On ne
comprendrait guère qu’un auteur qui eût procédé arbitrai-
rement n’eût pas choisi saint Ignace comme consécrateur
de Palout. La vraisemblance des dates se fût ici ajoutée
à l'éclat du patronage. On ne peut tirer argument de ce
ÉDESSE
2074
d’Addaï et la correspondance entre Abgar et Jésus-
Christ. Mais ce qui lui manque de ce côté est large-
ment compensé par sa concordance avec un fait dont
témoigne un discours de saint Éphrem. Au rve siècle,
on savait à Édesse que les hérétiques y avaient autre-
fois traité les catholiques comme des dissidents et
les avaient appelés Palouliens, du nom de leur évêque
Palout. Ceci suppose trois choses : d’abord, que le
souvenir de Palout n’était nullement obscur; ensuite,
que cet évêque avait dû avoir une influence particu-
lière sur la constitution de l'Église d'Édesse; enfin,
qu’il avait vécu en un temps où les hérétiques étaient,
d'assez vieille date, organisés en sectes séparées de
l'Église catholique et dénommées d’après leur fonda-
teur. Ceci n’est pas du 1er siècle; saint Ignace, qui a
beaucoup combattu les hérétiques, ne leur connaît
point encore cette organisation. Il y a donc une har-
monie très remarquable entre le renseignement ajouté
au 1v® siècle à la légende d’Addaï et l’état des souve-
nirs traditionnels conservés alors au sujet de l’évêque
Palout. Bien que ce renseignement ne nous soit pas
parvenu dans un document aussi ancien matérielle-
ment que celui que nous offre la première forme de
la légende d’Abgar, il trouve, dans cette concordance
avec une tradition locale parfaitement indépendante
de lui, une confirmation qui le recommande à l’atten-
tion 4, » Ι
20 Abgar. --- Au temps de l’épiscopat de Palout,
les ambitions n’avaient pas encore pris leur essor et
l'Église naissante d’Édesse n'avait pas traversé sa
crise légendaire. Celle-ci ne tarda pas; elle se produisit
sous la forme qu’on vient de voir et, parallèlement,
sous la forme de la légende d’Abgar. Comme cette
dernière est, d’une part, antérieure à Eusèbe, d’autre
part, remplie d’anachronismes dont plusieurs attei-
gnent des personnages de la fin du zr° siècle, il est
naturel de placer son origine au 1e siècle, plutôt
vers la fin que vers le commencement; en tout cas,
assez longtemps après le règne d’Abgar VIII.
30 Thomas. — Une fois implantée, la légende pullule
à Édesse. On avait Addaï, la lettre de Jésus : ce n’était
pas suffisant. Nous avons dit que l’Église ancienne
reçut, en 394, les reliques de saint Thomas l’apôtre;
cette translation donna naissance à un nouveau
développement légendaire, pour la plus grande édifi-
cation des Édesséniens. « De cette translation la date
n’est marquée que dans une rédaction latine de la
passion de l’apôtre, rédaction assez tardive, mais
pourtant antérieure à Grégoire de Tours. Il est dit
dans cette pièce® queles Syriens obtinrent d’Alexandre-
Sévère, vainqueur des Perses, qu’il envoyât réclamer
aux rois de l’Inde le corps de leur apôtre national. Le
fait est bien peu vraisemblable et l'autorité de la
Passio Thomæ est assez faible. R. Lipsius ‘, après avoir
écarté cette histoire dans sa première étude sur les
actes de saint Thomas, s’est décidé à l’admettre, sur
les observations de Ch. Noeldeke. Ce qui paraît avoir
influé sur leur jugement, c'est la concordance entre
le témoignage du passionnaire sur la victoire d'Alexan-
dre-Sévère et les assertions analogues des historiens
du 1ve siècle. Malheureusement, cette victoire n’est
rien moins que certaine. M. Mommsen, qui avait
que Sérapion figure dans l’ancien martyrologe syriaque.
D'abord ce martyrologe n’est qu’une traduction du grec et
ne témoigne pas spécialement des traditions mésopota-
miennes; ensuite, il contient, outre le nom de Sérapion,
ceux de sept autres évêques d’Antioche : Ignace, Babylas,
Zebinus, Maximin, Héros et deux autres plus diMiciles à
déchiffrer, Sérapion n’y a aucune situation particulière.
— ‘ L. Duchesne, dans Bulletin critique, 18S9, p. 42-43. —
# Acta Thomæ, édit. M. Bonnet, p. 159. —* Lipsius, Apokr.
Apostelgeschichten, in-S°, Braunschweig, 1883, t.xr, 1° part.,
p. 225; 2° part., p. 418.
2075
étudié les choses de plus près, la transforme en défaite :
c’est aussi l'impression de M. Duruy. On ne doit donc
pas faire grand fond sur le renseignement de la Passio
Thomæ, qui introduit une très grosse question, celle
de l’origine du culte de saint Thomas à Édesse.
« Avant tout, il faut signaler rapidement les tra-
ditions qui circulaient en Orient au 11° et au 1v°
siècle, sur l’apostolat de saint Thomas dans les pays
situés au delà de l'Euphrate et en dehors de l'empire
romain. L'auteur des Actes des apôtres (11, 9) signale,
comme ayant entendu la première prédication de
saint Pierre, le jour de la Pentecôte, « des Parthes,
des Mèdes, des Élamites et des habitants de la Méso-
potamie ». Il ne dit pas que ces personnes figurèrent
parmi les convertis, ni surtout qu’elles se firent elles-
mêmes missionnaires de l'Évangile dans leurs pays
respectifs. — Deux cents ans plus tard, l’auteur du
Livre des lois et des contrées, c’est-à-dire Bardesane ou
l’un de ses disciples, parle des chrétiens établis dans
la Parthie, la Médie, la Perse, la Bactriane. Il est
difficile de récuser son témoignage. Le christianisme
avait donc été prêché dans l’empire iranien dès avant
le temps des Sassanides (226). Qui l'y avait porté ?
Dès le 1π|ὸ siècle, on désignait saint Thomas comme
l’apôtre de ces pays; Eusèbe, s'inspirant peut-être
ici d’un texte d’Origène, enregistre cette tradition
dans son Histoire ecclésiastique: elle figure aussi dans
les Recognilions clémentines, dans un passage em-
prunté au Livre des lois el des contrées, mais retouché
par l’auteur du roman : tout ceci nous reporte bien
au rie siècle. Cette tradition est, en somme, faible-
ment documentée. Toutefois, à s’en tenir au point
de vue littéraire, elle semble indépendante des Actes
de saint Thomas; dans ceux-ci, bien que leur théâtre
soit un pays qui dépendait de l'empire parthe, le nom
des Parthes n’est pas prononcé une seule fois. C’est
toujours dans l’Inde et à des Indiens que lapôtre
est censé prêcher.
« Cette légende de saint Thomas est un roman
gnostique des plus curieux. L’action se développe au
sein d’un merveilleux qui rappelle les Mille el une
nuils; çà et là sont insérés des hymnes à Sophia
Hachamoth, qui viennent en droite ligne de quelque
recueil de poésies sacrées à l’usage d’une secte gnos-
tique, peut-être des bardesanites d'Édesse. Le plus
ancien texte que nous en possédions est encore bien
hérétique ; ce n’est cependant qu’un remaniement
d’un original antérieur. Il est très difficile de fixer
des dates. La première rédaction, à cause du barde-
sanisme, qui paraît être ici un péché tout à fait originel,
ne saurait remonter au delà des premières années
du zrre siècle; quant aux textes qui nous sont par-
venus, ils sont sans doute notablement postérieurs.
Dans cette légende, saint Thomas, confondu avec
l’'apôtre Jude, est qualifié de frère jumeau du Christ,
et mis en rapport avec Gundaphoros, roi des Indiens.
Ce Gundaphoros est un personnage historique, qui
vécut en réalité au premier siècle de l’ère chrétienne.
Ses États s’étendaient du cours supérieur de l'Oxus
et de l’Iaxiarte (Bactriane) jusque vers les bouches
de l’Indus, comprenant ainsi l'Afghanistan actuel.
« Le personnage complexe de Judas-Thomas se
présente aussi dans la légende de fondation de l’Église
d'Édesse. Il n’y joue, il est vrai, qu’un rôle très res-
treint. Abgar s’est mis personnellement en rapport
avec le Sauveur, qui lui a promis de lui envoyer, après
son départ de ce monde, un de ses disciples chargé
de Jui annoncer la bonne nouvelle et de le guérir.
Jésus-Christ étant remonté au ciel, le disciple en ques-
tion, Addaï ou Thaddée, est désigné par l’apôtre Judas-
Thomas. C’est tout. Judas-Thomas ne va pas de sa
personne à Édesse; il ne reparaît plus dans la suite
de l’histoire.
ÉDESSE
|
|
2076
« Ainsi, au commencement du 1ve siècle, il circu-
lait trois traditions au sujet de saint Thomas : la pre-
mière luiattribuait l’'évangélisation de l'empire Parthe :
une autre le faisait voyager dans un pays vassal de
cet empire et appeler Jude; une troisième rattachait
à lui, par un lien fort léger, il est vrai, la fondation
de l’Église d’Édesse. Quelle que soit la genèse de ces
traditions et la réalité des faits qu’elles racontent, il
est sûr que, dès le milieu du 1v° siècle, on rencontrait
à Édesse le tombeau de saint Thomas, et qu’il y était
entouré d’une vénération extraordinaire, qui alla
sans cesse en grandissant. Le sanctuaire de saint
Thomas devint bientôt un des principaux lieux saints
d'Orient. Le vieux roman gnostique des Voyages de
Thomas s’accréditait de ce côté, en dépit de toutes
les proscriptions de l'autorité ecclésiastique. Peu à
peu, de judicieuses expurgations en retranchèrent ce
qui choquait par trop l’orthodoxie et le sens commun;
il finit par devenir un livre à peu près recommandable.
Entre temps, on s’était occupé de le concilier avec
l’existence du tombeau d’'Édesse. Suivant la fable
primitive, l’apôtre était mort dans son pays de mis-
sion. On le transféra. D’une rédaction à l’autre, la
narration se précise. Des fidèles volent son corps pour
l'emporter « en Occident », « en Mésopotamie », « à
Édesse ». Cette translation subreptice ayant cessé de
paraître suffisante, on fit intervenir le gouvernement.
Alexandre-Sévère, l’empereur ami des chrétiens, fut
chargé, comme on l’a vu plus haut, de procurer aux
Édesséniens les reliques de l’apôtre.
« Tout cela est l’invraisemblance même. Il n’est
cependant pas douteux que les Édesséniens aient
entouré d’un culte éclatant un tombeau d’apôtre,
et il serait aussi insensé qu'irrévérencieux de supposer
qu’une telle dévotion ait pu s’égarer sur un fantôme,
ou, si l’on veut, sur un cénotaphe. Ici je ferai observer
que le premier évêque (légendaire) d’Édesse, son
apôtre spécial, saint Addaï ou Thaddée, n’y avait
nulle part un tombeau distinct et apparent. Les
récits sont assez divergents sur les circonstances de
sa mort, absolument flottants sur sa sépulture. On
connaissait la tombe de son successeur Aggaï; elle
se trouvait bien en vue, à l’intérieur de l’église prin-
cipale. Quant à Addaï lui-même, un récit l’enterre
dans la sépulture des rois d'Édesse, un autre en
Arménie, untroisième le fait transporter jusqu’à Rome,
où, naturellement, on n’en eut jamais le moindre vent.
Un monument apparent eût fait cesser ces incerti-
tudes. En somme, on ne montrait pas, à Édesse, le
tombeau d’Addaï et on ne pouvait le montrer. Pour-
quoi ? — Que l’ange de l’Église d'Édesse me le par-
donne, mais je conjecture que c’est parce que ce
tombeau était devenu celui de saint Thomas.
« Et je ne crois pas qu'il faille ici crier à la super-
cherie. Que l’on songe à la série d’identités suivantes.
Addaï est déjà appelé Thaddée par Eusèbe. Bien que
les Acta Edessena, cités par Eusèbe et la tradition
édessénienne, fassent de ce Thaddée un des soixante-
douze disciples, il n’en est pas moins vrai que son nom
figure dans les catalogues des apôtres que donnent
les évangiles de saint Matthieu et de saint Marc, et
que, sa place étant occupée dans ceux de saint Luc
par Judas Jacobi, il n’est pas douteux que Judas et
Thaddée ne soient la même personne. D'autre part,
la légende de saint Thomas et celle d'Addaï s’accor-
dent à identifier saint Jude et saint Thomas.
« Je reconnais que cette solution est à moilié contre-
dite par la légende d’Addaï, qui, si elle ne parvient
pas à indiquer le tombeau de ce personnage, persiste
cependant à le distinguer de Judas-Thomas. Il faut
donc admettre que la légende d’Addaï ne représente
pas toutes les formes de la tradition locale, et que,
à côté de ceux qui distinguaient les deux apôtres, il
= 0 Je
5
᾿
4
e
2077
y en avait, vers le déclin du 111 siècle ou le commen-
cement du siècle suivant, qui les réunissaient en un
seul et même personnage; ou, si l’on veut, que le
ÉDESSE
rédacteur de la légende édessénienne fit exprès d’égarer |
dans la sépulture royale les restes d’Addaï, pour laisser
se déployer sur son tombeau véritable l’auréole légen-
daire de saint Thomas.
« On remarquera que, dans cette hypothèse, le
sanctuaire d’Édesse n’est nullement diminué. Le
saint Thomas de la légende, qui prêche aux Indes les
rêveries du gnosticisme, qui tue les pauvres gens, qui
fait parler les ânes, ce saint Thomas que des roman-
ciers ont fabriqué en fondant ensemble deux apôtres
historiques, qu’ils ont donné, en dépit des plus élémen-
taires convenances du dogme chrétien, comme un
frère jumeau de Jésus-Christ, j'en fais volontiers le
sacrifice. Mais l’apôtre d’Édesse, Addaï, Thaddée ou
quel que soit son véritable nom, le serviteur de Dieu qui
a fondé cette noble Église, celui-là je le retiens, et je
suis heureux de savoir que son tombeau a été jadis
entouré d’honneurs. Ce tombeau est au christianisme
oriental, aux Églises de Mésopotamie, d'Arménie, de
Perse, de l’Inde, de la Chine, ce qu’est le tombeau
de saint Pierre à la chrétienté latine, la pierre angu-
laire. »
40 Bénédiction d’Édesse. — La lettre de Jésus à Abgar
débute ainsi : « Bienheureux es-tu, toi qui as cru en
moi sans avoir vu... » Abgar, en bon prince, partagea
la bénédiction du Christ avec sa capitale; toutefois,
il ne s’en avise qu’un peu tard, car si, comme nous
l’avons dit, la pseudo-correspondance date environ de
la seconde moitié ou du dernier tiers du 1118 siècle,
la ville d'Édesse n’avait pas encore été admise à en
bénéficier au temps d’'Eusèbe, qui n’en a rien su. Par
contre, la Doctrine d’Addaï, au commencement du
ve siècle, en est bien instruite et Etheria aussi, quel-
ques années auparavant. C’est donc au cours du τὺ
siècle, entre la rédaction du livre Ie de l'Histoire
ecclésiastique et la Peregrinalio ad loca sacra, que la
légende s'implanta. Sans doute, elle rencontrait des
récalcitrants et Procope y fait allusion; ceux-ci gar-
daïent des doutes, mais les Édesséniens n’en gardaient |
point et assuraient bravement qu’on lisait à la fin
de la lettre de Jésus : « Ta ville sera bénie et aucun
ennemi ne prévaudra contre elle. » Ceci avait l’avan-
tage d’être beaucoup plus net que la phrase polie du
début, que le roi Abgar consentait à ne pas garder
pour lui seul. Dès lors, Édesse était munie d’un talis-
man. Il y est'fait allusion dans le prétendu Testa-
ment de saint Éphrem : et l’évêque d’Édesse, qui
remit à Etheria une copie de la lettre fameuse, ne
manqua pas de lui faire observer que cette copie était
plus complète que celles qu’on possédait en Occident :
nam vere amplius est quod hic accepi.
Talisman n'était pas assez dire, c'était un palla-
dium pour la cité royale que cette lettre. On se racon-
tait avec admiration, et l’évêque d'Édesse ne manqua
pas d’en régaler Etheria, que, peu après qu’elle fut
en la possession d’Abgar, les Perses vinrent assiéger
la ville. Abgar se rendit à la porte de la cité avec la
lettre ouverte et invoqua le secours de Jésus. Aussitôt
d'épaisses ténèbres s’interposèrent entre les Perses
et la ville, dont elles leur masquèrent la vue. Voilà
un épisode qui ne pèse pas lourd dans l’histoire de
la ville, mais ce serait perdre son temps que s’y
attarder. Π n’y a pas plus de cas à faire d’un siège
d'Édesse par Cawäd, qui ne peut entrer dans la ville,
dont les portes sont grandes ouvertes, à cause du
LS Éphrem. Opera, t. 11, p. 399. — Σ᾿ Procope, De bello
Persico, 1. 11, e. xxx, édit. Dindorf, p. 208-209, — 51] existe
sur cet épisode légendaire un modèle à ne pas suivre et un
travail à ne pas consulter, c’est celui de E. von Dobschütz,
Christusbilder, Untersuchungen zur christlichen Legende,
2078
papier attribué à Jésus. Le fils de Cawâd, Chosroës,
mit le siège devant Édesse et Procope raconte que
ce fut pour éprouver la vertu de la lettre placée. par
les habitants devant les portes de la ville : il fut,
ajoute Procope, « frappé d’une fluxion à la face et se
retira honteusement ? »; ce qui est faux, encore qu'il
n’ait pu entrer vainqueur dans la ville.
5° Portrait de Jésus. — Cette légende n’a pas eu le
retentissement sur lequel elle semblait devoir comp-
ter’. C’est encore la Doctrine d'Addaï qui ἃ mis en
honneur cette historiette. Hannan, le {1bularius d’'Ab-
gar, avant de quitter le Sauveur, imagina d’en faire le
portrait avec des couleurs choisies, portrait qu'il
rapporta à son maître. Celui-ci l’installa à une place
d’honneur, dans une des salles du palais. Les auteurs
syriens ont montré peu de goût pour ce récit et n’en
ont rien tiré de notable. Eusèbe l’ignore, Barhebræus
et les Actes de Mari n’en disent rien ou peu s’en faut ;
Etheria, Abdias ne paraissent pas en avoir entendu
parler, Procope non plus. Ce sont surtout les Byzan-
tins qui vont exploiter la légende du portrait de Jésus.
La Doctrine d’Addaï avait montré le Christ posant
devant le chevalet d’Hannan; c'était chose trop simple,
presque irrévérencieuse et d’autant plus répréhen-
sible que certains ne s’en scandalisaient pas, par
exemple ce Moyse de Khorène qui fut cependant un
brillant conteur. Les Byzantins commencèrent par
évincer Hannan, c'était le plus facile de l'affaire:
restait à trouver un portraitiste. Évagrius, Georges
le Syncelle, pseudo-Grégoire, Léon le diacre et Léon
le lecteur ne sont pas gens à s’embarrasser pour si
peu: le portraitiste, c’est Dieu lui-même, l’image
du Christ est achéropoièté, ἀγειροποίητος. Jean
Damascène, suivi par Hamartolus et Nicéphore
Calliste, raconte que le pauvre Hannan était littérale-
ment ébloui par l'éclat du visage de Jésus, tandis
que Cedrenus et Xavier soutiennent que, sitôt qu’il
avait tracé quelques lignes, il s’apercevait en regar-
dant son modèle que les traits de celui-ci étaient
changés. Enfin le codex Vindobonensis XLV réunit
les deux raisons, comme si une seule ne suffisait pas.
Mais le Sauveur, qui a mis Hannan dans cet embarras,
l’en tire soudain, prend la toile, se l’applique sur le
visage et y laisse l'empreinte de ses traits. Selon d’au-
tres, Jésus demande de l’eau, se lave la figure, s’essuie
avec la toile du peintre ou avec un linge ordinaire et
y imprime ses traits.
Voilà Hannan dédommagé et il regagne Édesse
avec la lettre et avec l’image. En chemin, le codex
Vindobonensis CCCXV lui donne un compagnon
et tous deux, passant à Hiérapolis, s’arrêtent dans
une tuilerie et cachent entre deux briques le portrait
divin. Le veilleur de nuit voit une colonne de feu
s'élever dans le ciel à cet endroit, il donne l'alarme,
la population accourt et veut s'emparer du portrait,
mais celui-ci s’est reproduit sur une brique, on s’en
contente et Hannan peut emporter l'original, avec
lequel il guérit un paralytique, chemin faisant. La
Doctrine d’'Addaï mentionne l’arrivée et l'installation,
du portrait dans le palais royal. Ayant servi à la gué-
rison du roi, Abgar s’avise de le faire exposer sur la
porte publique de la ville et l'accompagne de cette
inscription gravée en lettres d’or :
Xp
027 ἀποτογ άνει
ἡ 097 ἀποτυγγᾶνει
Il ordonne que tout homme entrant par cette porte
rende au portrait de Jésus l'honneur rendu autre-
Leipzig, 1900. C'est le galimatias le plus achevé de rensei-
gnements solides, médiocres ou nuls, de commentaires
encombrants et superflus, de rapprochements faux et
délibérément faussés, donné pour de la science et qui n’est
qu'un fatras,
2079
ÉDESSE
2080
fois à la statue de l’idole qui s’y trouvait jadis. Xavier : de Dieu, qui s’est servi de ce moyen pour révéler la
ajoute que l’image était voilée, sauf quand le roi
éprouvait quelque crainte de la part des ennemis. Et
les choses durèrent en cet état sous Abgar et aussi
sous son fils, imitateur de la piété paternelle. Au dire
du pseudo-Constantin, le petit-fils d’Abgar retourne
à l’idolâtrie et veut faire disparaître la sainte image
de sa niche, mais l’évêque d’Édesse, pour déjouer ce
dessein, allume une lampe devant la peinture et fait
murer la niche de façon à en masquer la vue. Le roi
n'y songe plus et personne non plus et le temps se
passe et les années et les siècles, si bien que plus per-
sonne à Édesse ne se doute d’une sainte image, d’une
niche et d’une lampe.
Mais voilà que Chosroès veut faire mentir la parole,
de Jésus-Christ, qui a dit que la ville ne serait jamais
prise, et il vient mettre le siège devant la place (544).
Elle est bientôt aux abois. Les travaux du siège sont
poussés vigoureusement. Chosroës fait des souterrains
et un monticule, qui le conduiront dans la ville. Les
souterrains passent par-dessous les murailles, le mon-
ticule se trouve de plain-pied avec le rempart. Les
Édesséniens ne savent plus à quel saint se vouer,
lorsqu'une nuit une femme apparaît à l’évêque Eula-
lius et lui révèle l'existence du portrait dans la niche.
Eulalius retrouve la niche, et le portrait et la lampe,
seulement la lampe n’a pas cessé de brûler et le por-
trait s’est reproduit sur une brique. Enthousiasme
universel, populations dans la joie, processions, asper-
sions, les machines de siège de Chosroëès brüûlent, cas-
sent, s’enfoncent et Chosroës se retire sans demander
son reste.
L'image et la lettre rivalisent, maïs les points de
contact de ces deux légendes ne peuvent nous retenir;
cependant, il est intéressant de remarquer qu'après
avoir fait bon service à Édesse, toutes deux émigrent
à Constantinople, sous l’empereur Romain Ier, en 944.
L'image a des copies, et les copies, tout comme l'ori-
ginal, font des miracles. On est presque confus d’avoir
été obligé de s’arrêter à résumer si longuement de
semblables pauvretés, et on s’en éloigne avec un
véritable soulagement.
6° Invention de la croix. — Ce récit forme un hors-
d'œuvre dans la Doctrine d’ Addaï et se trouve intercalé
dans un sermon prêché par Addaï devant Abgar :
« Je vais vous conter, dit l’apôtre, ce qui arriva à des
personnes qui, comme vous, crurent que le Messie
était le fils du Dieu vivant. » Lorsque Claude César,
que Tibère avait créé le second de l'empire, alla com-
battre les rebelles en Espagne, Protonice, son épouse,
instruite par saint Pierre des miracles de Jésus, fut
prise du désir de visiter les lieux saints. Elle se rend
à Jérusalem avec ses deux fils et sa fille, qui était
vierge. À son arrivée, elle est reçue avec de grands
honneurs et descend dans le grand palais d'Hérode,
où Jacques, le directeur de l'Église de Jérusalem,
vient lui rendre visite. Elle prie Jacques de lui mon-
trer le Golgotha, la croix sur laquelle le Christ est
mort et le tombeau où il a été inhumé. Jacques répond
que les lieux saints sont en la possession des juifs, qui
empêchent les chrétiens d’en approcher. Elle mande
aussitôt Onias, fils de Hannan, le prêtre, Gédalia,
fils de Caïphe, et Juda, fils d’Abdschalom, les chefs
des juifs, et leur intime l’ordre de livrer à Jacques
le Golgotha, le tombeau et le bois de la croix. Elle
veut présider elle-même à la prise de possession de
Jacques. Dans le tombeau, elle voit trois croix, qui
étaient celles de Notre-Seigneur et des deux larrons.
Au moment même, sa fille tombe morte sans cause
apparente. Protonice supplie Dieu de lui rendre sa
fille, afin que son saint nom ne devienne pas un sujet
de dérision pour ses ennemis. Mais son fils aîné explique
que cette mort fortuite doit plutôt tourner à la gloire
vraie croix confondue avec les deux autres. Approu-
vant cet avis, la reine prend une croix, la pose sur le
cœur de la jeune fille, qui demeure inerte. L'épreuve
renouvelée avec une autre croix ne donne encore
aucun résultat. Mais, à peine la troisième croix a-t-elle
touché le corps que la jeune fille revient à la vie et
se relève. Protonice, confirmée dans sa foi, remet la
vraie croix à Jacques et lui ordonne de construire,
sur le Golgotha et le tombeau du Christ, un grand
édifice qui servira au culte et aux assemblées des
fidèles. Elle ramène sa fille, le visage découvert, par
les rues de Jérusalem, afin de rendre public le miracle
qui fait la joie des chrétiens et la honte des juifs et
des païens. De retour à Rome, Protonice fait connaître
le miracle à Claude, qui ordonne l'expulsion des juifs
d'Italie. Le récit de l'invention de la croix, ajoute
Addaï, a été rédigé par Jacques, directeur de l'Église
de Jérusalem, qui en avait été le témoin oculaire, et
adressé par lui aux apôtres.
Si on se reporte à ce que nous avons dit au sujet de
l'invention de la croix par l’impératrice Hélène (voir
Dictionn., t. 11, col. 3133), on verra que la légende
de Protonice est certainement d’origine édessénienne,
mais qu’elle portait un grave préjudice à l’impératrice
Hélène. Toutefois, on parvint à contenter tout le
monde. On supposa donc que la vraie croix, décou-
verte une première fois par Protonice, sous Tibère,
était tombée, sous Trajan, entre les mains des juifs,
qui l’avaient enterrée à son ancienne place, où elle
fut découverte par sainte Hélène, dans des circon-
stances à peu près identiques à celles de la première
invention.
7° Lettre à Tibère. — La Doctrine d’'Addaï relate
enfin au compte du roi Abgar une correspondance
avec l’empereur Tibère. « Abgar n'ayant pu pénétrer
en pays romain et se rendre en Palestine pour tuer
les juifs, qui avaient crucifié le Christ, il adressa à
Tibère César une lettre ainsi conçue :
« Abgar, le roi, à notre seigneur Tibère César, salut !
« Sachant que rien ne doit être célé à ta royauté, je
fais savoir par écrit à ta redoutable et puissante souve-
raineté que les juifs sous ta dépendance, qui habitent
la Palestine, se sont assemblés et ont crucifié le Christ,
qui n'avait commis aucun crime, mais qui faisait en
leur présence des prodiges et des miracles et ressusci-
tait même des morts parmi eux. Au moment où ils
le crucifièrent, le soleil s’obscurcit, la terre trembla,
toutes les créatures furent agitées; on aurait dit que
chez eux, par cet événement, le monde entier et ses
habitants allaient prendre fin. C'est pourquoi ta
royauté sait ce qu’elle doit ordonner contre le peuple
juif qui a agi ainsi. »
Tibère répondit :
« J'ai reçu et on m’2 lu la lettre de ta fidélité au
sujet de ce que les juifs ont fait avec la croix. Pilate,
le gouverneur, avait également mandé par écrit à
mon préfet Albinus les faits dont tu m'’entretiens.
Mais, comme la guerre contre les habitants de l'Es-
pagne, qui se sont révoltés contre moi, a lieu en ce
moment, je n'ai pu m'occuper de cette affaire. Je suis
résolu, lorsque j'aurai la paix, à appliquer la loi aux
juifs, qui n’ont pas agi conformément à la loi. C'est
pourquoi j'ai remplacé Pilate, que j'avais fait gou-
verneur de la province, et je l’ai congédié honteuse-
ment. Il était, en effet, sorti de la loi, avait fait la
volonté des juifs et avait crucifié, pour plaire aux
juifs, le Christ, qui, à ce que j'apprends, au lieu d’être
crucifié, méritait d’être honoré et adoré par eux,
surtout lorsqu'ils voyaient de leurs yeux tout ce qu'il
faisait. Toi, selon ta fidélité envers moi et suivant
ton alliance sincère et celle de tes pères, tu as bien
fait de m'écrire cette lettre. »
2081
La traduction arménienne a reproduit la lettre de
Tibère sans modification notable, mais Moyse de
Khorène en a donné une version très différente, dans
laquelle il annonce qu’il a proposé au sénat de recon-
naître Jésus en qualité de Dieu, voir Dictionn., t. 1v,
au mot Éorrs ΕἸ REsCrITS. L’apocryphe intitulé
Transilus Mariæ présente une rédaction plus concise,
indépendante des autres textes. Abgar, qui avait été
guéri par Addaï et qui aimait Jésus, est très affecté
à la nouvelle de la mort du Christ sur la croix. Il
marche contre Jérusalem, qu’il veut détruire, mais,
arrivé près de l’'Euphrate, il craint de s’attirer l’ini-
mitié des Romains en pénétrant sur leur territoire.
ΤΠ écrit alors à Tibère la lettre qu’on vient de lire.
Tibère, au lieu d’y faire réponse, se contente de
menacer de mort les juifs.
XIV. LEs LÉGENDES JUDÉO-CHRÉTIENNES. —
Édesse était trop voisine de Harran, identifiée avec
la ville biblique de ce nom, pour ne pas retirer quel-
que avantage de cette proximité. Dans son avidité,
l'Église d'Édesse ne se tenait plus pour satisfaite
d’être apostolique, il lui fallait devenir patriarcale.
En pareille matière, il n’est que d’affirmer impudem-
ment pour s'imposer et réussir.
Les colonies juives étaient nombreuses et puis-
santes dans la Mésopotamie et dans l’Abiadène; elles
possédaient une littérature florissante, dans laquelle
on puisa à pleines mains. Nemrod avait fondé Édesse
et Abraham y avait habité. Les Arabes ont accueilli
et entretenu ces racontars; nous avons dit qu'ils
donnaient à deux colonnes dressées dans la citadelle
d'Édesse le nom de trône de Nemrod et le grand étang
a reçu d’eux le nom d’étang d'Abraham. Le souvenir
d'Abraham est également attaché à une fontaine
située au sud de la ville, sous le mur, à l’endroit le
plus bas de la pente de la montagne de Nemrod, sur
laquelle est bâti le château. Les musulmans ont con-
struit un sanctuaire sur cette source et un chrétien ne
doit pas en approcher. Ils racontent qu'Abraham
voulut immoler à cet endroit son fils Isaac et que, après
le sacrifice, il surgit la fontaine à la place du chevreau,
qui avait été substitué lui-même à la première victime.
Par une autre fable, on rapportait à Térach, le
père d'Abraham, les trente pièces d'argent remises
à Judas pour prix de sa trahison. Les deniers, racon-
tait-on, avaient été frappés par Térach, qui les avait
donnés à son fils Abraham; ils avaient passé ensuite
aux Pharaons d'Égypte, puis à la reine de Saba, qui
les avait apportés à Salomon. Après la prise de Jéru-
salem par Nabuchodonosor, ils avaient été transportés
à Babylone, mais Nabuchodonosor en fit don aux
rois mages, qui, se rendant à Bethléem, passèrent
près d'Édesse et égarèrent les trente deniers au bord
d’une fontaine, dans le voisinage de la ville. Des
marchands les trouvèrent et s’en servirent pour
acheter la tunique tissée d’une seule pièce, qu’un
ange était venu apporter à des pâtres. Abgar, mis au
courant de ces faits, se procura la tunique et les trente
deniers, qu’il envoya à Jésus en remerciement pour
la guérison dont il lui était redevable. Jésus garda la
tunique et fit porter au temple les trente deniers, qui
payèrent la trahison de Judas ?. C’est tout.
On a le devoir de s’excuser après avoir transcrit de
pareilles sornettes, mais on a plus encore le devoir de
rappeler tout ce que cette littérature dite pieuse a fait
de dupes au cours des âges. C’est dans ce ramas
d’impostures inépuisable, amassé pendant des siècles
par les Orientaux, que la sottise des pèlerins alla s’ap-
provisionner d’un bric-à-brac hétéroclite qui, d'Édesse,
de Jérusalem, d’Antioche et de Constantinople, se
1 Sachau, Reise in Syrien und Mesopotamien, p. 197. —
? Lagarde, Prætermissorum libri duo, p. 94; Salomon de
ÉDESSE
2082
déversa sur l'Occident, surtout à partir de l’époque
des croisades. Les objets les plus inattendus, souvent
ridicules, parfois indécents, furent troqués contre
du bel et bon argent et vinrent enrichir les trésors
des monastères et des églises. Jules Africain nous
apprend que la tente de Jacob était conservée à Édesse
jusqu’au règne d’Antonin, où elle fut, heureusement,
consumée par la foudre. Ce n’est qu'un spécimen
anodin dans une série dont certains numéros ne
pourraient être transcrits qu’en latin.
XV. L'ÉGzisE D'ÉDESSE. ORIGINES. — Un juif
palestinien, nommé Addaï, prêcha le christianisme à
Édesse, vers le milieu du second siècle de notre ère.
Composée d’abord de la majeure partie des juifs de
la ville, la première communauté chrétienne d'Édesse
ne tarda pas à attirer à elle un certain nombre de
païens éclairés. Addaï mourut paisiblement à Édesse;
par contre, son successeur Aggaï fut martyrisé. La
communauté chrétienne continua néanmoins à pros-
pérer sous le successeur d’Aggaï, Hystaspe; elle fit
à cette époque une acquisition illustre en la personne
de Bardesane, qui, sous l’épiscopat d’Aggaï, successeur
d’Hystaspe, se sépara de l’orthodoxie. Vers l’an 200
de notre ère, l’ancien état de choses se transforma
complètement à Édesse : la ville passa sous la domi-
nation romaine et son Église fut soumise à l’autorité
de l’évêque d’Antioche. Le nouvel évêque d'Édesse,
Palout, fut consacré par Sérapion d’Antioche. Il eut
pour successeur ‘Abshelama, auquelsuccéda Barsamya,
qui soufirit le martyre sous Dèce ou sous Valérien
(250-260). Trente années plus tard, Édesse avait
comme évêque Qônà, qui vit la fin des persécutions
païennes et qui ouvre la liste épiscopale historique
d’Édesse. Les noms des personnages qui précédèrent
Qônû et leur activité offrent quelques indices certains,
mais la légende est alors si exubérante qu’on ne saurait
trop se tenir sur ses gardes en ce qui les concerne.
La chronologie des premiers évêques d’Édesse est
fort incertaine. La Doctrine d'Addaï présente cette
succession : Addaï, Aggaï, Palout, et on pourrait être
tenté d’entreprendre, d’après la date de ce dernier
personnage, la recherche de celles concernant ses deux
prédécesseurs. Rien ne serait plus justifié, si les témoi-
gnages concordants de la Doctrine d’Addaï, des Actes
de Scharbil et des Actes de Barsamya n’étaient discu-
tables à beaucoup d’égards. Mais il est clair que l’indi-
cation synchronistique relative à Palout et à Sérapion
d’Antioche est une interpolation dans les trois textes
syriaques où elle se rencontre et même il est aisé de
reconnaître le but de l’interpolateur : lorsqu'il fait
ordonner Palout par Sérapion et Sérapion par Zéphy-
rin de Rome, il veut rattacher l’Église d’Édesse à la
célèbre métropole de l'Occident. La supercherie ainsi
dénoncée, il reste que les données chronologiques
peuvent seules être conservées; elles forment un
ensemble qui ne setient pas trop mal, et pour qu’on
les ait ajoutées dans la Doctrine d'Addaï aux Acta
Edessena, qu’elles contredisent indirectement — alors
qu’il eût été si facile de trouver une autre combi-
naison pour mettre l'Église d'Édesse en rapport avec
le siège de Saint-Pierre — il faut qu'elles aient été
appuyées sur des souvenirs très nets. On voit d’ailleurs,
par le témoignage de saint Éphrem, que les hérétiques
d'Édesse ont donné pendant quelque temps aux
catholiques le nom de Paloutiens. Une telle appella-
tion ne se conçoit guère avant qu'il y ait eu des
hérésies bien organisées et dénommées d’après leur
chef et elle se comprend beaucoup mieux à la fin du
second siècle qu’à la fin du premier.
Mais ne pourrait-on pas tirer de là une conclusion
Bassora, The book of the bee, édit. Wallis Budge, p. 107,
108.
2083
différente : à savoir, que Palout a été le premier évêque
d'Édesse? Les Actes de Barsamya donnent à Palout
le titre de premier : « Barsamya, disent les Actes, avait
reçu l'imposition des mains pour le sacerdoce de
‘Abshelama... ; et ‘Abshelama l'avait reçue de Pa-
lout, le premier (qadmaïà); et Palout l'avait reçue de
Sérapion, etc.» Il est manifeste qu’en l'absence d’un
second Palout, dont rien n'atteste l'existence, le
surnom de « premier » ne crée pas entre celui-ci et son
homonyme hypothétique une opposition quelconque;
en outre, pour l’interpolateur des Actes de Barsamya,
Palout est bien le premier évêque d’'Édesse; il ne
mentionne en aucune façon Addaï et Aggai. Les
textes parallèles de la Doctrine d’Addaï et des Actes
de Scharbil ne donnent pas non plus à Addaï et à
Aggaï le titre d'évêques, mais celui de « directeurs et
conducteurs »; ce sont plutôt des missionnaires que
les chefs d’une chrétienté régulièrement constituée.
Il faut noter qu'Eusèbe ne paraît pas avoir connu
la série épiscopale : Addaï, Aggaï, Palout, etc.; il n’a
pas lu certainement le passage concernant l’ordina-
tion de Palout par Sérapion. Le document consulté
par lui ne parlait vraisemblablement que d’'Addaï,
et pour une bonne raison : le souvenir de Palout était
encore trop vivant lorsque furent écrits les Acta
Edessena, pour que l’on püût faire de cet évêque le
disciple d’un personnage apostolique. Quant à Addaï,
il était déjà perdu dans les brouillards de la légende :
on ne sait rien de certain à son sujet, puisque la fameuse
correspondance entre Jésus et Abgar est apocryphe et,
par suite, le fait de la mission d’Addaï vers l’an 40
absolument controuvé. Qu'il ait, à une époque moins
ancienne, prêché l’évangile à Édesse, cela est très
vraisemblable; mais rien ne prouve que les efforts
d’Addaï, puis ceux d’Aggaï, aient directement abouti
à la fondation d’une Église dont Palout serait devenu
l’évêque aussitôt après la mort d’Aggaï. L'auteur de
la Doctrine d’ Addaï, l'interpolateur des Acta Edessena,
qui avait à sa disposition, d’un côté, le texte primitif
de la légende d’Abgar, de l’autre, la tradition histo-
rique relative à Palout, ἃ réussi, en mettant les per-
sonnages de lhistoire en rapport avec ceux de la
légende, à pourvoir son Église d’Édesse d’une origine
apostolique, en même temps qu’il trouvait moyen
de la relier à l’Église romaine; mais cette combinaison
par trop facile ne change pas la situation d’Addaï
vis-à-vis de l’histoire; il reste ce que le font les Acta
Edessena, le héros d’une légende démontrée fausse;
ni lui ni Aggaï ne deviennent pour cela prédécesseurs
immédiats de Palout et premiers évêques d’Édesse.
Les faits mis en avant pour soutenir l'existence
d’évêques à Édesse antérieurement à Palout sont
loin d’être décisifs. La conversion d’'Abgar VIII, sur-
venue vers 206, ne nous permet pas de dépasser la
limite du zrre siècle, et l’épiscopat de Palout remonte
aux environs de 190. La conversion de Bardesane n'est
pas plus démonstrative; né le 11 juillet 154, il avait
trente-six ans en 190 et avait pu se convertir plus tôt;
nous ignorons la date, nous savons qu'il était chré-
tien vers la fin du 115 siècle : admettons qu’il le fut
dès avant l’épiscopat de Palout, il ne s'ensuit pas
qu'il y eut alors un évêque chrétien à Édesse, car il
n'est pas nécessaire d’être dans une ville épiscopale
pour devenir chrétien. Sous l’épiscopat de Palout,
vers l’an 197, le concile de la province d’Osrhoène
émet son avis au sujet de la question pascale, mais
l’évêque d’Édesse a pu donner son opinion sur cette
célèbre controverse sans que son siège ait eu avant
lui d’autres titulaires : Irénée parla aussi, et il n'y
ΤΑ, Loisy, dans Revue critique, 1889, t. xxxrr, p. 421-423.
— Ε, Ο, Burkitt, Early eastern christianity, in-8°, London,
1904, c. 11, — Τῇ, Zahn, Talian's Dialessaron, dans
ÉDESSE
2084
avait pas eu deux évêques de Lyon avant Irénée,
Enfin, on ἃ argué de la composition du Diatessaron
par Tatien vers l'an 160, mais Tatien et la hiérarchie
ecclésiastique ne sont pas des termes qui s’appellent
mutuellement; pour que Tatien ait eu des raisons de
composer son Diatessaron, il suffit qu'il aït existé à
Édesse une communauté chrétienne à laquelle il se
soit agrégé. Qui sait si la bonne renommée dont il a
joui dans l’Église syrienne ne vient pas de ce qu’il
est mort avant que la chrétienté édessénienne, jusque-
là sans organisation définitive et partagée sans doute
en plusieurs sectes, eût reçu d’Antioche son premier
évêque? Le nom de Palouliens donné aux catholiques
ne serait-il pas encore un indice de la situation peu
brillante où le christianisme hiérarchique s’est trouvé
à ses débuts :?
La communauté chrétienne fondée à Édesse par
Addaï semble n’avoir pas eu, à ses débuts, les livres
du Nouveau Testament ; elle se satisfaisait avec la
loi et les prophètes, que possédaient la colonie juive
et qu'on expliquait à la lumière de la foi nouvelle.
Une génération après l'établissement du christia-
nisme à Édesse, le philosophe Tatien, disciple du
martyr Justin, venant de Rome en Mésopotamie, som
pays natal, compila en syriaque une harmonie des
Évangiles nommée Diatessaron (voir ce mot). Le
Diatessaron, n’ayant pas de rival dans les provinces
de langue syrienne, obtint un succès immédiat et
général. Après l’an 200 de notre ère, lorsque l'Église
d’Édesse fut entrée dans la communion du catholi-
cisme grec avec Palout, elle reçut de celui-ci une version
du Nouveau Testament, c'est-à-dire les quatre évan-
giles, les Actes des apôtres, les quatorze épîtres de
Paul, en même temps qu’une nouvelle édition de la
version de l'Ancien Testament, édition revue sur le
texte grec et enrichie de la traduction d’un certaim
nombre de livres deutérocanoniques. La version
syriaque des quatre évangiles fut reçue et étudiée
dans les écoles, mais le Dialessaron soutint sa fortune
dans les lectures liturgiques jusqu'à l’épiscopat de
Rabboula. Ainsi, le texte qui se trouve à la base du
Diatessaron syriaque serait le texte grec qui était lu
à Rome vers l’an 160 de notre ère; le texte des évan-
giles, dans l’ancienne version syriaque, imposée par
Palout, représente, là où il diffère du Dialessaron, le
texte grec en usage à Antioche, sous l’'évèque Sérapion,
vers l'an 200 ".
Au moment où Tatien, après sa conversion à Rome,
éprouvait le besoin de revoir la Mésopotamie, cette
province était, sinon chrétienne, du moins travaillée
par des évangélistes; car il ne se fût pas fixé dans un
pays entièrement païen et n’y eût pas composé un
livre auquel eussent manqué les lecteurs. Au moment
où il travaillait à son Dialessaron, il pouvait utiliser
non seulement la version grecque des Évangiles qui lui
était devenue familière à Rome, mais encore il pouvait
s’aider et il s’aida, le fait est certain et d’heureux
rapprochements l'ont démontré, d’une traduction
syriaque de ces mêmes Évangiles, apportée dans ces
parages et répandue par les soins des missionnaires,
traduction désignée aujourd’hui sous le nom de
version euretonienne, que le Diatessaron ne devait pas
tarder à supplanter *. Resterait à déterminer la date
de la composition du Dialessaron. On en a proposé
plusieurs et nous en avons parlé déjà (voir Diclionn.,
t. 1v, col. 759); l’écart entre les plus extrêmes
n’est pas considérable et ce qu’il nous faut en conclure,
c’est que, vers le début du dernier quart du 11e siècle,
le christianisme était assez florissant en Mésopotamie
neutestamentl. Kanons,
Forschungen zur Geschichte des
Voir Dictionn.,
in-8°, Erlangen, 1881, t. 1, p. 233 sq.
t.1v, col. 747-770, au mot DIATESSARON.
RTS
2085
pour justifier la composition d’un ouvrage de cette
importance. La. diffusion du christianisme dans cette
province ne laisse pas douter qu'Édesse, qui en est
la capitale, ne fût évangélisée, et il est possible que
Tatien en ait fait le lieu de sa résidence, mais on
l’ignore.
Cette Église naissante d’Édesse posséda une ver-
sion syriaque de l’Ancien Testament, dite Peschilo,
dont les différentes parties ont été traduites par divers
auteurs. Ceux-ci connaissaient la littérature juive
et se sont inspirés pour leurs versions des targoums
usités dans la synagogue. Ils ont également consulté
la version grecque des Septante. D’un autre côté,
quelques versets, comme Isaïe, vi1, 14, et 1x, 5, portent
un cachet chrétien incontestable. Cette version n’est
donc pas l’œuvre de chrétiens grecs, ni de juifs, mais
de judéo-chrétiens. Il est vraisemblable que la Peschito
de l'Ancien Testament fut faite vers le milieu durre siè-
cle de notre ère à Édesse même. Méliton de Sardes,
mort vers 170 de notre ère, en fait déjà mention sous
le nom de ὁ Σύρος, dans une scolie sur la Genèse,
XI, Lo.
La première mention des communautés chrétiennes
de l’Osrhoëène se lit dans Eusèbe ?, dans un passage où
il est question du concile de l'Osrhoène, tenu vers l'an
197, à l'occasion de la controverse pascale. Au temps
d'Eusèbe, on possédait encore la lettre des Églises
établies dans cette province, par laquelle elles se dé-
claraient pour l'usage romain. Édesse étant la capitale
* de la province, il n’est guère probable que le concile
ait siégé dans une autre ville, mais Eusèbe nous eût
rendu grand service, s’il eût donné le nom de l’évêque
qui présida la réunion. Suivant le Libellus synodicus ὃ,
il se serait même tenu deux conciles en Mésopotamie,
lun de la province d’Osrhoène, comprenant les
évêques de la région d'Édesse et de l’Abiadène, au
nombre de dix-huit; l’autre de la province de Méso-
potamie proprement dite, comptant également dix-
huit évêques. Mais comme cette division de la Méso-
potamie n’a été faite que plus tard, il y a lieu de
mettre les deux conciles du Libellus au rang des super-
cheries. Quant au nombre des évêques, il est plus
qu'invraisemblable qu'avant la fin du zre siècle, la
seule province de Mésopotamie en pût offrir dix-huit.
Eusèbe emploie le mot παροιχίαι, par lequelon peut
entendre que les jeunes communautés étaient déjà
organisées sous un directeur qui certainement ne
portait pas partout le titre d’évêque.
desse, pendant cette période mal connue qui
précède l’épiscopat de Palout, période d'incertitude
et de gestation, compta, semble-t-il, des marcionites
et des valentiniens, mais ils sont fort indistincts et on
n'en saurait rien dire de précis. Ce fut bien autre chose
quand Bardesane se fut fait connaître.
Bardesane était né à Édesse, le 11 juillet 154; il
fut élevé auprès du prince qui devint Abgar VIII le
Grand et resta toujours son ami. À cet âge où les
jeunes hommes examinent ce qu’on leur a logé dans
la tête, Bardesane se débarrassa du paganisme que
lui avait enseigné un prêtre idolâtre de Maboug et
s'affilia au christianisme; on ignore la date exacte de
cette conversion. Saint Éphrem et saint Épiphane
ont rendu hommage à la lucide intelligence et à la
profondeur scientifique, en même temps qu’au talent
littéraire et à la veine poétique de Bardesane. C'était
un homme admirablement doué, on n’en saurait
douter; peut-être eut-il du génie? Poète, astronome,
historien, philosophe, théologien, Bardesane voulut
1 Le texte de la Peschilo se lisait encore à Édesse au
ve siècle. Cf. Revue biblique, 1893, t. 11, p. 152. ---- 5 Eusébe,
ist, eccl., 1. V, ce. xxu7. — 8 Mansi, Conc. ampliss, coll.,
ἔν 1, col. 727, 728, —1J, Marquardt, Rômische Staatsverwal-
ÉDESSE
2086
encore être polémiste. Épiphane soutient qu’il fut
successivement orthodoxe et valentinien, Barhebræus
assure qu'après avoir écrit contre Marcion et Valentin,
il partagea leurs erreurs ; Eusèbe imagine qu'il fut
d’abord valentinien, puis orthodoxe, enfin suspect
d’accointances hérétiques. Théodoret et Hippolyte
précisent même en disant qu’un certain Prépon,
marcionite, le rétorqua; enfin Moyse de Khorène fait
de Bardesane un valentinien qui se convertit impar-
faitement et finit par fonder une secte. Ces contradic-
tions, ces incertitudes nous disent assez que, tribu-
taires de ces indications, nous ne pouvons espérer en
tirer rien de décisif. Ce qui importe pour l’histoire et
ce qui est incontestable, c’est que Bardesane d’'Édesse
lutta dans sa propre ville contre les sectes hérétiques.
Ernest Renan a tracé de Bardesane un portrait inou-
bliable et qui semble très voisin de la vérité, pour
autant qu’à cette lointaine distance nous pouvons
l’atteindre : « C'était, a-t-il dit, si l’on peut s'exprimer
ainsi, un homme du monde, riche, aimable, libéral,
instruit, bien posé à la cour, versé à la fois dans la
science chaldéenne et dans la culture hellénique, une
sorte de Numénius, au courant de toutes les philoso-
phies, de toutes les religions, de toutes les sectes. Il
fut sincèrement chrétien; ce fut même un prédica-
teur ardent du christianisme, presque un mission-
naire, mais toutes les écoles chrétiennes qu'il traversa
laissèrent quelque chose dans son esprit; aucune ne
le retint. Seul, Marcion, avec son austère ascétisme,
lui déplut tout à fait. Le valentinianisme, au contraire,
dans sa forme orientale, fut la doctrine à laquelle il
revint toujours. Il se complut aux syzygies des éons
et nia la résurrection de la Chair. L'âme, selon lui, ne
naissait ni ne mourait; le corps n’était que son instru-
ment passager. Jésus n’a pas eu de corps véritable, il
s’est uni à un fantôme. Il semble que, vers la fin de sa
vie, Bardesane se rapprocha des catholiques; mais,
en définitive, l’orthodoxie le repoussa. Après avoir
enchanté sa génération par une prédication brillante,
par son ardent idéalisme et par son charme person-
nel, il fut accablé d’anathèmes; on le classa parmi
les gnostiques, lui qui n’avait jamais voulu être
classé 5. »
Ce qui a subsisté de son œuvre est peu de chose en
comparaison de l'activité littéraire et scientifique
qu’il déploya. Le Traité sur le destin, le Livre des lois
du pays, un fragment d’un traité astronomique ne
nous donnent que des échantillons de son talent; il
aurait en outre composé un livre d'histoire ou de
mémoires sur l’Inde, d’après les indications fournies
par une ambassade indienne de passage à Édesse, et
une histoire de l'Arménie dont Moyse de Khorène
tira bon parti. Ce qui nous intéresse peut-être plus
que ces écrits, ce sont ses compositions liturgiques.
Aussi grand poète que profond philosophe, il créa la
poésie syriaque, dont il se servit dans ses homélies
et ses hymnes. A l'exemple du roi David, qui fit cent
cinquante psaumes"‘, il composa, dit-on, cent cin-
quante hymnes. Dans ces écrits, il développait ses
vues religieuses et philosophiques et il obtint une
grande renommée. Deux siècles plus tard, saint Éphrem
ne trouva rien de mieux, pour combattre Bardesane,
que d'emprunter à Bardesane ses propres armes et, à
son tour, composa des hymnes et des homélies. Bar-
desane mourut en 222, à l’âge de soixante-huit ans.
Son fils Harmonius, après avoir fait ses études à
Athènes, continua son enseignement à Édesse. Il
excella dans la poésie et dépassa même son père par
lung, t. τ, p. 438. — ° E. Renan, Marc-Aurèle et la fin
du monde antique, Ὁ. 436-439. — ὁ C'était du moins
l'opinion courante au temps où vivait Bardesane, Voir
Dictionn., t. 11, col, 493-495.
2087
la séduisante harmonie de ses hymnes. La secte des
bardesanites ne connut jamais qu’un succès d'estime
et ne s’étendit pas au delà de la Syrie; le christia-
nisme orthodoxe en dut avoir assez bon marché, il
s’en débarrassa avec quelques anathèmes. Mais les
livres de Bardesane gardaient leur prestige et leur
séduction. Les Pères syriens, notamment saint Éphrem,
s’acharnèrent contre eux et ce ne fut que sous Rab-
boula, au ve siècle, que l’hérésie de Bardesane fut
entièrement extirpée d’Édesse.
L'activité littéraire de Palout, la conversion
d’Abgar VIII, la consécration épiscopale de Palout
mirent l’Église d’Édesse en évidence. L’épiscopat
de Palout inaugurait une époque et des méthodes
nouvelles, dont ne laissèrent pas de s’alarmer les
fidèles qui avaient connu et suivi Addaï et Aggaï. En
allant demander la consécration épiscopale à Séra-
pion d’Antioche, Palout se rapprochait de l'Église
hellénique et se détachait de la fraction judéo-chré-
tiennne; celle-ci bouda longtemps et crut se venger
en donnant le sobriquet de Paloutiens à ceux qui se
soumettaient au mot d'ordre venu d’Antioche ".
Les dates initiale et finale de l’épiscopat de Palout
ne sont pas connues, mais elles se placent aux envi-
rons de la limite entre le 11° et le 111€ siècle. C’est peu
après, en 216, qu’'Édesse fut soumise à l'empire romain
et, pendant un siècle, de 216 à 313, l’histoire civile et
l’histoire ecclésiastique de cet ancien royaume devenu
province ne nous offre que des indications très espa-
cées. Nous savons qu'Édesse avait un gouverneur
romain et une garnison romaine. Gordien fit cam-
pagne en Mésopotamie, Philippe se désintéressa de
cette province, tout en y maintenant les garnisons
qui s’y trouvaient ?. Dèce fit bonne garde sur tous les
fronts de l’empire menacé, mais, après sa mort (251),
le roi des Perses, Sapor, s’empressa d’envahir la Méso-
potamie et d’assiéger Édesse, qu’il était bien inca-
pable de prendre. Valérien, après bien des retards,
vint au secours de la ville et se fit battre (259 ou 260),
mais Édesse tint bon contre le vainqueur, qui se retira
finalement sans être entré dans la ville. Peu après,
le talent et la vigueur d’Odainath et de Zénobie
créaient le royaume de Palmyre, qui entraînait pour
Rome la perte de la Mésopotamie. Ce ne fut que sous
l'empereur Carus et son successeur Numérien que
Rome rentra en possession de cette province, mais
ce n’était qu’une possession nominale dont ne pou-
vait se contenter Dioclétien, qui la transforma en
sujétion réelle. Pendant ce temps, Édesse, protégée
par ses murailles, sauvegardait sa sécurité mais renon-
çait à son indépendance. La garnison romaine et le
gouverneur ne s’en éloignèrent pas. Sous ce régime
hybride, le sort de l'Église d’Édesse ne paraît pas
avoir été prospère.
L'ancien grand-prêtre des idoles à Édesse, Scharbil,
s’était converti; il fut martyrisé sous le règne de Dèce
(249-251), ainsi que Barsamya, évêque d’'Édesse et
successeur d’‘Abshelâma, successeur lui-même de
Palout. Il existe une rédaction syriaque apocryphe
des actes de ces deux saints ὃ; ils se font suite et appar-
tiennent à une même rédaction; en outre, ils adop-
tent les mêmes dates.
L'an XV de Trajan, an III d’Abgar, 416 des Séleu-
cides, disent ces actes, Trajan Dèce ordonne de multi-
plier les sacrifices et de poursuivre les chrétiens qui
refuseraient de participer aux holocaustes des victimes.
Scharbil, le grand-prêtre païen, présidait aux céré-
monies d’une fête solennelle célébrée à Édesse, le 8 de
1 Wright, Catal. of the Syr. mss, p. 600; Journal of sacred
literature, 1876, p. 430. Ce passage appartient au Deuxième
sermon contre les hérétiques, mais le texte imprimé ne le
contient pas. S. Éphrem, Opera, t. τι, p. 440 e. — Σ Momm-
sen, Rümische Geschichte, t. v, p. 422, — ? Cureton, Ancient
ÉDESSE
2088.
nisan (8 avril). Au cours de cette fête, l'évêque Bar-
samya, accompagné du prêtre Tiridath et du diacre
Schaloula, va trouver Scharbil et le convertit à la reli-
gion chrétienne. La nouvelle de cette conversion
produit une vive émotion dans la ville. Les habitants
abjurent le paganisme en grand nombre et reçoivent
le baptême. Le procès de Scharbil est aussitôt instruit,
mais ce martyr n’est exécuté que le 2 iloul (2 sep-
tembre). Ces actes, rédigés par les greffiers Marin et
Anatole, sont déposés dans les archives d’Édesse,
appelées Beilh- Ouddänä, ou Archeion. Une note addi-
tionnelle est ainsi conçue : « Or, ce Barsamya, évêque
d'Édesse, qui convertit Scharbil, prêtre (des idoles}
de cette ville, vivait au temps de Fabien; et il avait
reçu l'imposition des mains pour le sacerdoce (épis-
copat) de ‘Absheläma, qui fut évêque d’Édesse; et
‘Abshelâma avait reçu l'imposition des mains de
Palout le premier. » Aussitôt après l'exécution de
Scharbil, Barsamya est conduit devant le gouverneur
Lysanias, qui le fait fustiger et ordonne de le suspen-
dre et de lui appliquer les peignes de fer. Mais au
moment où le supplice va commencer, arrivent à
Édesse les lettres d’Alusis, le grand-procurateur, le
père des empereurs, qui mettent fin à la persécution.
Barsamya est mis en liberté; le lendemain, Lysanias
est relevé de ses fonctions. Ces actes ont été rédigés
par les grefliers Zénophile et Patrophile, homologués
par les schariré (fonctionnaires assermentés) Diodore
et Eutrope.
La note relative à Barsamya et à ses prédécesseurs
s'inspire de la Doctrine d’Addaï, dont elle accepte la
chronologie et les tendances romaines, car l’avertis-
sement relatif à Barsamya n’est qu’un prétexte pour
dire que « ….Palout avait reçu l'imposition des mains
de Sérapion d’Antioche et Sérapion l'avait reçue des
mains de Zéphyrin, évêque de Rome ». La tendance
est si manifeste qu’on peut la négliger; la mention
de Scharbil et Barsamya, contemporains de Fabien de
Rome (236-250), est plus recevable; cependant le
synchronisme fourni par les actes et qui paraît si
précis contient une erreur manifeste. La IIIe année
d’Abgar VII correspond effectivement à la XVe
année de Trajan, mais le consulat de Commode et de
Cerialis, mentionné dans les actes de Barsamya,
tombe la IXe année de Trajan, en 106. Cette dernière
date concorde, à un an près, avec l’année 416 des
Séleucides (octobre 104-octobre 105), mais non avec
la XVe année de Trajan. L'auteur s’est embrouillé
entre Trajan et Dèce, ignorant que ce dernier prince
avait porté ces deux noms; par ailleurs, la condam-
nation du converti Scharbil et du convertisseur Bar-
samya est tout à fait en conformité avec ce que nous
savons des dispositions de l’édit de Dèce, en 250. Par
contre, les habitants d'Édesse qui se convertissent
à la suite de Scharbil portent les mêmes noms que
ceux qui se sont convertis à la parole de l’apôtre Addaï
dans la Doctrine. Lysanias, le gouverneur d'Édesse,
est le même Lysanias qui, sous Licinius, en 319, fit
subir le martyre à Habib, le diacre.
La persécution de Dioclétien fit des victimes à
Édesse, entre autres Gouria et Schamouna. Le récit
de leur confession et de leur supplice a été rédigé en
syriaque par Théophile *, un païen converti, mais sa
rédaction ne nous est parvenue que dans la traduc-
tion grecque de Siméon Métaphraste®. Suivant cetexte,
le martyre des deux saints eut lieu l’an 600 des Séleu-
cides (288-289 de notre ère), sous l’épiscopat de Côna,
évêque d'Édesse. Gouria et Schamouna, qui avaient
Syriac documents, p. 41-72. — 4 Ibid., p. 85; cf. p. 96,
homélie de Jacques de Sarug, et p. 113, trad. lat, du
Métaphraste. — ὃ P.G., t. cxvi, col. 145; Surius, De
probatis sanctorum vilis, in-fol., Colon, Agripp., 1618, au
15 novembre, p. 113; cf. p. 345.
2989
été élevés à Édesse, menaient une existence retirée, |
mais sur leur refus de sacrifier aux idoles, ils furent |
cités devant Antoine, gouverneur romain, menacés,
emprisonnés, mis à la torture par Musonius, gouver-
neur d’Antioche, instrumentant à Édesse, et déca-
pités hors de ia ville, le 15 novembre.
Les actes du diacre Habib sont l’ouvrage du même
Théophile :; Habib mourut en 620 des Séleucides
(308-309 de notre ère), sous le consulat de Licinius
et de Constantin (qui ne se place qu’en 312,313 et 315)
et l’épiscopat de Côna. Ce Habib était une manière
de périodeute, diacre de Telzéha, bourg voisin d’Édesse
dont la propagande fut dénoncée au gouverneur de
l'Osrhoène, Lysanias, qui fit emprisonner la mère et
les proches de Habib. Celui-ci, à cette nouvelle, vint
se livrer, confessa sa foi dans les supplices et fut brûlé
vif, le 2 septembre. Dans cette pièce, de très bon aloi
et d’un réel talent littéraire, l’élément historique est
solide, les noms, les dates sont véridiques, quelques
erreurs insignifiantes sont d’une explication aisée et
n’enlèvent rien à la véracité des actes.
En 313, l’édit de Milan rend la paix religieuse. La
Chronique d’Édesse, si sobre de détails pendant les
premiers siècles, ne parle pas des martyrs de l’Osrhoène.
Elle mentionne seulement, en l’an 657 des Séleucides
(345-346 de notre ère), l'érection d’une chapelle à la
mémoire des Confesseurs, construite par l’évêque
Abraham à l’endroit où avaient lieu les supplices et
faisant face à la porte des Heures, près de la citadelle =.
X VI. 1ve s1ÈcLE. — Les actes que nous venons d’ana-
lyser nous font connaître les noms de deux gouver-
neurs de l’Osrhoëène pendant cette période : Antoine,
sous Dioclétien, et Lysanias, sous Licinius. Nous
apprenons par eux, en outre, que les successeurs de
Palout au siège épiscopal d’Édesse furent ‘Abshelama
et Barsamya. Palout était évêque au commencement
du ze siècle; Barsamya, contemporain de Fabien de
Rome, vivait vers 250. A partir de cette dernière date
jusqu’à Côna, les renseignements font défaut. Côna
était déjà évêque d’'Édesse en 289, selon les actes de
Gouria et de Schamouna; en 313, il pose les fonda-
tions de l'Église d'Édesse *. Entre 250 et 289, il y a
un intervalle de trente-neuf années, qu’on ne saurait
vouloir remplir sans l’aide d’un intermédiaire entre
Barsamya et Côna, puisque ce dernier occupait encore
le siège d’Édesse lors du martyre de Habib.
A partir de la paix de l’Église, la Chronique d’Édesse,
si avare de renseignements au sujet des chrétiens, va
devenir plus loquace. L'activité des évêques d’Édesse
va s'étendre aux établissements religieux et aux
fondations de bienfaisance. Voici la liste épiscopale
d’'Édesse pour le rve siècle :
Côna avant 289 jusqu'en 313.
Sa'ad, — 313 — 324:
Aïtallaha, — 324 — 346-
Abraham, — 346 — 361.
Barsès, — 361 — 378.
Vologèse, — 379 -- 387.
Cyrus, — 387 τς 396.
Silvanus, — 396 — 398.
Pequida, -ὀ Ο 898 — 409.
En 313, peu de temps avant sa mort, Côna posa
les fondations de l’église d'Édesse, qui fut achevée
par Sa‘ad, sur l'emplacement de l’Église ancienne,
reconstruite en 201.
En324, Aitallaha construisit le cimetière et le côtéest
de l'église ; l’année suivante, il siège au concile de Nicée.
À Cureton, op. cit., p. 73-96; H. Leclereq, Les martyrs, |
t: um, p. 304. — 5 Chronicon Edessenum, dans Assémani, |
Bibliotheca orientalis, t. 1, p. 395. — ?* Chron. Edess., dans
Assémani, op. cit., t. 1, p. 393. — * Julien, Epist., édition
Hertlein, t. τι, p.547. — # Cf. Rubens Duval, op. cit., p. 397- |
DICT. D'ARCH. CHRÉT.
ÉDESSE
2090
En 328, reconstruction et agrandissement de l’église
d'Édesse.
En 346, construction de l’église des Confesseurs.
En 338, 346 et 350, sièges infructueux d'Édesse
par Sapor II.
En 361, Barsès, évêque de Carrhes, est appelé à
succéder à Abraham sur le siège d'Édesse.
En 363, Julien l’Apostat vient en Mésopotamie,
évite Édesse, dont le christianisme notoire lui déplaît,
et fait saisir et distribuer à ses troupes les biens de
l'Église orthodoxe d’Édesse 4. Le roman syriaque de
Julien brode ce thème de détails si étrangers à l’his-
toire que nous pouvons nous dispenser de les repre-
duire 5. La mort de Julien, près de Ctésiphon, met
fin à la campagne. Jovien fit une paix peu honorable
avec les Perses et une retraite si précipitée qu’elle res-
semblait à une déroute. Jovien abandonna Nisibe
pour cent vingt ans’, C'est-à-dire pour toujours; la
population chrétienne ne s’y trompa pas et s’expatria.
Édesse en recueillit une grande partie. Parmi les émi-
grants se trouvait saint Éphrem, déjà connu par les
poésies qu'il avait composées dans sa ville natale. De
cette époque date vraisemblablement la fondation
à Édesse de la célèbre école des Perses. La capitale de
l'Osrhoène devint alors un centre d’études, vers
lequel affluèrent les chrétiens orientaux.
En 373, l’empereur Valens se rendit à Édesse avec
Modestus, préfet du prétoire. L'Église d’Edesse était
alors divisée en orthodoxes et en ariens; l’empereur
soutenait ces derniers, dont il partageait les erreurs.
Dès son arrivée, Valens persécuta les orthodoxes,
exila l’évêque Barsès et voulut mettre à sa place un
évêque arien. Barsès s’éloigna d’'Édesse, suivi de ses
fidèles, qui refusèrent de reconnaître l’intrus et se
réunirent à l’extérieur de la ville. Le préfet Modestus
reçut l’ordre de disperser leurs rassemblements à main
armée. Hommes et femmes offrirent une résistance
acharnée, si bien que le préfet, pour éviter l’effusion
du sang, en référa à l’empereur. En attendant, il fit
arrêter les principaux meneurs, prêtres et diacres,
et les mit en demeure de choisir entre l’exil et la com-
munion avec le nouvel évêque. En même temps, il
les harangua et les engagea avec douceur à obéir au
prince et à renoncer à leur résistance insensée. Tous
se turent. S’adressant à celui qui dirigeait l’émeute,
un prêtre nommé Euloge, qui devint plus tard évêque
d’Édesse, le préfet lui dit : « Pourquoi donc ne réponds-
tu pas à ce que je dis ? — Je ne croyais pas qu'il
fallût répondre, dit Euloge, quand je n'étais pas
interrogé. » — Alors le préfet : « Je viens de faire de
longs discours pour vous engager à comprendre votre
intérêt. » — Euloge : « Cela s’adressait à tout le mondeet
j'ai considéré comme inconvenant de prendre la place
des autres pour répondre. Mais si tu veux m'inter-
roger seul, je t’exposerai mon avis personnel. — Eh
bien, dit le préfet, accepte la communion avec l’em-
pereur, χοινώνησον τῷ βασιλεῖ. » Le préfet avait
parlé d’une façon quelque peu inexacte, car c’est
avec son évêque et non avec son empereur qu'on est
en communion ecclésiastique. Euloge et son entou-
rage s’égaient de cette impropriété d'expression et
Euloge répond : « 11 célèbre, en effet, et en même
temps que l’empire il a reçu le sacerdoce. » Le préfet
comprend sa gaffe et réplique : « Ne fais pas l’imbécile :
tu sais bien que ce n'est pas avec l’empereur, mais
avec l’évêque de sa communion que je vous engage
à communier. » Finalement on exila quatre-vingts
de ces obstinés :.
400.— “ Chronique de Josué le Stylite, c. XVI7. — τ Théo-
doret, Hist. eccl., 1. IV, ec. Xvn-xvIm; cf. L. Parmentier,
Deux passages de l'Histoire ecclésiastique de Théodoret, dans
Revue de l'instruction publique en Belgique, 1909, ἃ, Lu,
p. 221-224.
IV. — 66
2091
Les actes de saint Éphrem : nous apprennent que,
pendant les derniers temps de la vie du saint (9 juin
373), l'empereur Valens vint camper sous les murs
d'Édesse et manda les habitants, qui se rendirent
d'abord à la basilique de Saint-Thomas pour conjurer
la miséricorde divine. Valens, impatienté, envoie un
de ses généraux tuer tout ce qu'il rencontrera dans
la ville; le général fait des sommations et rencontre
une femme prête à mourir avec ses deux petits en-
fants plutôt qu’à renier sa foi. Valens, frappé d’éton-
nement, se contente d’ordonner l'exil de l’évêque et
du clergé. Barsès mourut en exil, en 378; Valens le
suivit de près dans le tombeau et les orthodoxes purent
rentrer à Édesse, le 27 décembre 378.
En 379, Vologèse monta sur le siège épiscopal. Il
construisit l’église de Mar-Daniel, placée dans la
suite sous le vocable de Mar-Domitius.
En 381, Vologèse (ou Eulogius) d'Édesse siège au
deuxième concile æœcuménique tenu à Constantinople.
Depuis le règne de Constance, la Mésopotamie avait
été divisée en deux provinces, l'Osrhoène avec Edesse
pour capitale et la Mésopotamie propre avec Amid.
C'est ce qui explique qu’au concile Vologèse repré-
sente l’'Osrhoène et Moras la Mésopotamie.
En 382, l'empereur Théodose, ayant interdit les
sacrifices païens et prescrit la fermeture des temples
des dieux, autorise néanmoins, par un décret adressé
à Palladius, lé maintien d’un panthéon de l’Osrhoëène,
rempli d’idoles de prix et de riches ex-voto, mais sous
la condition qu'il servirait de lieu d’assemblée pour
le peuple et qu’on n’y ferait aucun sacrifice ?. Ce
siècle fut rempli par la gloire littéraire de saint Éphrem,
dont nous parlerons plus loin; son enseignement à
l’école des Perses forma de nombreux disciples, dont
quelques-uns ont passé à la postérité : Abha, Abra-
ham, Siméon, Mara d’Aghel, Zénobe de Gozarte, le
prêtre Isaac.
XVII. ve SIÈCLE. — Pendant ce siècle, les évêques
d'Édesse furent :
ΠΡ γε Soonoccooscano 409-411.
᾿Ξ εἰ οὶ τ eee ere πο 412-455.
ED ent erreur 435-457.
NonnUS Eee Ce CCE 457-471.
(λιληϊπίο δοσστοιου σοθαςο ν TERRE
᾿Ξ} σατο ὁ οοπ οδιοιξισο τίσ ΟὉ 498-510.
L'évêque Diogène commença la construction de
l’église de Mar-Barlâähà.
L'évèque Rabboula * se fit le défenseur de l’ortho-
doxie catholique contre le nestorianisme et purgea
Édesse des sectes gnostiques. Sa vie était mortifiée,
il n’usait que de vaisselle de faïence etrépandait parmi
les pauvres d’abondantes aumônes. Il réforma com-
plètement l’hospice de la ville, qui n'existait que de
nom. Il créa pour les femmes un hôpital, qu'il bâtit
avec les pierres provenant de la destruction de quatre
temples païens. Il s’occupa aussi avec sollicitude des
aliénés. Il fit reconstruire la partie du mur septen-
trional de la cathédrale, lequel menaçait ruine, et,
avec l'autorisation de l’empereur, enleva aux juifs
leur synagogue, dont il fit l’église Saint-Étienne #.
La situation religieuse était compromise. La mort de
saint Éphrem et le règne de Valens avaient permis
aux hérétiques de relever la tête. Rabboula eut la
satisfaction de les ramener à l'Église, notamment les
bardesanites, qui se laissèrent baptiser et consenti-
rent à la démolition de l’église dans laquelle ils te-
naient leurs réunions. Plusieurs milliers de juifs se
convertirent également et la plupart des ariens, dont
1 Bibl. nat., ms. syriaque 235, fol. 125-142. — ὃ Code
Théodosien, 1. XVI, tit. x, lex 3. — * Overbeck, S. Ephræmi
Syri, Rabbulæ episcopi. opera, Oxford, 1865, p. 160-209 ;
Rubens Duval, Histoire. d'Édesse, dans Journal asia-
ÉDESSE
2092
l'évêque détruisit l’église. Les marcionites se soumi-
rent, mais d’autres sectes résistèrent. Pour venir à
bout des borboriens, qu’on accusait de pratiques
honteuses, il fallut l’incarcération et l’expulsion; de
même à l'égard des andâyê et des sadducéens, qui
paraissent avoir été des visionnaires. Rabboula les
chassa, les dispersa et mit des moines dans leur maison.
Les messaliens sollicitèrent leur rentrée dans l'Église,
en sorte que l’évêque parvint à former l’Église d'Édesse
en un seul corps. Rabboula eut encore à combattre
le dogme des deux natures et des deux personnes,
soutenu par Nestorius; cette doctrine menaçait d’en-
vahir toute la Mésopotamie; alors l’évêque réunit
un concile à Édesse et rédigea lui-même les canons;
il fit brûler les écrits de Théodore de Mopsueste,
qu'Hibha avait traduits dans l’école des Perses ® et
chassa de cette école et de la ville les partisans de
Nestorius.
Son œuvre littéraire témoigne de l'étendue de ses
connaissances théologiques et des ressources de son
esprit ; il était en rapports suivis avec Cyrille d’Alexan-
drie, dont il traduisit en syriaque le traité intitulé :
De recla in Dominum nostrum Jesum Christum fide;
son biographe lui attribue « quarante-six épîtres
adressées aux prêtres, aux empereurs, aux grands,
aux moines », dans lesquelles il défendait les vrais
dogmes et combattait le nestorianisme. Le même
biographe nous apprend encore que Rabboula entre-
prit une revision d’après le grec de la version syriaque
du Nouveau Testament; mais nous ne possédons rien
de cette revision. C’est sans doute après avoir fait
ce travail qu'il interdit l'usage du Dialessaron de
Tatien dans son diocèse et qu’il prescrivit aux prê-
tres et aux diacres de veiller à ce qu’il y eût dans
toutes les églises un exemplaire des évangiles séparés 5,
Rabboula écrivit « des canons pour la vie monastique,
des avertissements, des prescriptions et avertisse-
ments concernant les prêtres et les ordres religieux ».
Un sermon traite des aumônes qu’on doit faire en vue
des âmes des défunts et interdit les fêtes à l’occasion
de la commémoration des morts; enfin Rabboula
composa des hymnes 7.
Hibha (ou Ibas) eut un épiscopat agité. Élève de
l’école des Perses, il s’y était familiarisé avec les écrits
et la doctrine de Théodore de Mopsueste, et sa Lettre
à Mari le Perse contribua à répandre le nestoria-
nisme dans la Mésopotamie orientale. Déféré aux
conciles de Tyr et de Beyrouth, il fut acquitté, mais
il n’échappa pas à une condamnation, en 449, au
brigandage d'Éphèse. Il s’exila alors et céda son siège
à Nonnus; mais, deux ans après, en 451, il fut réin-
stallé, à la suite du concile de Chalcédoine. Pendant
les premières années de son épiscopat, il construisit
l'église nouvelle, qui prit dans la suite le vocable
d'église des Apôtres. Pendant la durée de l'exil d'Hibha,
Nonnus fit construire le sanctuaire de la cathédrale.
Sous l’épiscopat d’'Hibha, le nestorianisme fit de grands
progrès à Édesse et dans l’Osrhoène.
Nonnus, son successeur, n'y put porter remède
efficacement. Son activité semble s'être surtout
montrée comme bâtisseur. Il construisit l'église de
Saint-Jean-Baptiste et l’enclos des Aliénés pauvres,
hors de la porte de Beith-Schemesch. Dans cet enclos,
il érigea un martyrium aux saints Côme et Damien. Il
éleva des monastères, des tours, des ponts et assura
la sécurité des routes.
L'épiscopat de Cyrus fut signalé par le licencie-
ment de l’école des Perses (489), devenue un foyer de
nestorianisme. Maîtres et disciples, convaincus d’hé-
tique, 1891, τ, xvurr, p. 424-430, — * Chron. Edess., dans
Assémani, op. cit., t.1, p.401. —# Barhebræus, Chron.eccl.,
τ. παν p.56. — * Overbeck, op. cit., p.220, ligne 3. — ? Ibid.
p. 245-248, 362-378.
0 mom mg mm te ppt bétail dm
2093
résie, furent expulsés d'Édesse et gagnèrent la Perse !.
Sur l'emplacement de l’école fut élevée, à titre expia-
toire, l’église de Notre-Dame, mère de Dieu.
L'histoire littéraire et religieuse d'Édesse se concen-
tre pendant ce siècle dans l’école des Perses. La
dittérature apocryphe produit une de ses pièces les
plus célèbres, la Doctrine d'Addaï; Jacques d’'Édesse
écrit la Vie de sainte Pélagie, actrice convertie par
Nonnus; le prêtre ‘Absamya, neveu de saint Éphrem,
compose des hymnes et homélies sur l’invasion des
Huns, en 404; le prêtre Pierre compose, à la fin du
siècle, des hymnes heptasyllabiques *.
XVIIL Écoze D'ÉDEssE. — Assémani s’est contenté
de faire remonter l'école d'Édesse à l’âge aposto-
lique*; on doit lui savoir gré de cette modération.
M. Lavigerie en rabat un peu et découvre le premier
essai de cette école dès le commencement du 118 siècle #;
cependant, aucun texte ne permet de soutenir ces
assertions, ni Bardesane, ni Tatien ne nous laissent
reconnaître, pas même entrevoir, l'existence d’une
école digne de porter ce nom. Nous avons dit que
Palout alla se faire consacrer évêque d’Édesse par
l'évêque Sérapion d’Antioche et, dès lors, les relations
«entre ces deux villes se continueront, non seulement
rapports commerciaux, mais encore échanges intel-
lectuels. L'école d’Antioche est postérieure à l’école
d'Édesse, dont nous ne savons rien sinon qu’elle
-existait, que le maître se nommait Macarios et s’adon-
nait à l’exégèse et à l’interprétation des Écritures 5.
Ce Macarios compta parmi ses élèves Lucien, qui
illustra l’école d’Antioche et qui lui dut, sans doute,
quelques-unes de ses idées, en sorte qu’il est permis
de rechercher dans l’école d’Édesse l'inspiration de
d'école d’Antioche, par l’action de Macarios sur
Lucien, dans le courant du zrr° siècle. Il se pourrait
même qu'Édesse et Antioche aient subi une influence
“commune, celle des écoles juives de la Mésopotamie,
où, à cette époque, se produisait un réveil de l'esprit
critique. Pour si vague et si imparfait qu’il pût être,
-ce réveil des esprits dans les écoles babyloniennes
ne fut pas ignoré des Syriens. Édesse en fut instruite et
d'action se fit sentir jusqu’à Antioche 5. Pendant cette
période mal connue, l’école d'Édesse compta un autre
élève notable, un Édessénien nommé Eusèbe. Socrate
et Sozomène nous apprennent qu'«il fut d’abord
instruit dans les saintes Écritures, selon l’usage de
sa patrie, puis formé aux leçons austères de la litté-
rature profane, sous la direction des docteurs qui
-nseignaient alors dans la ville ? ».
C'est véritablement à saint Éphrem que l’école
d'Édesse dut son existence. Éphrem s’expatriait de
Nisibe, où il s'était acquis déjà quelque réputation
par des hymnes et des poésies. Dès son arrivée à
Édesse, il se loue comme baïgneur dans un établisse-
ment, afin de s'assurer des moyens d'existence; peu
après, il se choisit une retraite sur la montagne sainte
d'Édesse, parmi les anachorètes. Ayant composé un
commentaire sur la Genèse, il est sollicité de donner
un enseignement à l’école d'Édesse. Les disciples
deviennent nombreux autour de sa chaire; parmi
“eux, on rencontre Zénobius le diacre, Mar Isaac,
Asussa, Julien et Siméon. Il se rend à Alexandrie, y
séjourne huit ans, combat l’arianisme et ensuite se
rend'en Cappadoce, auprès de saint Basile, qui lui
confère le diaconat. Il regagne, par Samosate, la
Mésopotamie et, à peine de retour, entame la polé-
mique confessionnelle contre les sectateurs de Bar-
desane, d'Arius, de Manès, de Marcion. Ayant refusé
} Principalement Nisibe, où ils fondérent une école dont
Barçauma rédigea les statuts. — * Assémani, Bibl, orient.,
t. 1, p. 401, 259. — " Assémani, Bibl. orient., t. 1V, p. 924.
— “Lavigerie, Essai hist. sur l'école chrétienne d’Édesse, 1850,
p.18.— * Assémani, Bibl. orient., t. ππι, 2° part., p. 924, —
ÉDESSE
2094
l’épiscopat, il consacrait tout son temps à la contro-
verse et à la composition littéraire. Ses ouvrages sont
en grand nombre : commentaires des Livres saints,
poésies théologiques, hymnes liturgiques; il mourut
le 9 juin 373, n'ayant vécu à Édesse que dix ans au
plus, peut-être même neuf ; il avait quitté Nisibe en
363, il mourut en 373 : il faut donc supprimer sans
rémission le prétendu voyage d'Alexandrie et la visite
en Cappadoce.
Son mérite littéraire n’égale pas sa fécondité, mais
sa réputation fut immense, non seulement parmi les
Syriens, mais encore dans le monde occidental, Ses
commentaires sur les Écritures sont basés sur la
Peschilo ; il composa un commentaire sur le Dialessaron
et de nombreux écrits d'exégèse. Tout cela possède
surtout aujourd’hui un intérêt bibliographique. La
poésie attirait saint Éphrem et il s’y livrait avec une
prolixité inépuisable; c'est une sorte de prose rythmée,
fort agréable, mais où l’étincelle du génie ne brille
guère. Son biographe nous a conservé un détail carac-
téristique : Éphrem avait, dit-il, constitué un chœur
de vierges, qui se rendaient assidûment à l’église,
matin et soir, pour chanter, sous sa direction, les
hymnes qu’il avait composées. Reprenant la méthode
de Bardesane, il entamait la lutte avec les hérétiques
au moyen d’hymnes; il guerroya ainsi contre les
ariens, les eunomiens, les catharistes, les ophites, les
marcionites, les valentiniens, les manichéens, les bar-
desanites, les koukoïens, les paulianistes, les sabbatiens
et les borboriens. « Les poésies de saint Éphrem se
divisent en homélies (mimré) et en hymnes (madra-
sché). Les homélies se composent de vers de sept
syllabes. Les Syriens ont aussi donné le nom d’homé-
lies à quelques-unes des compositions en prose de
cet auteur. Les hymnes sont formées de strophes, qui
comprennent plusieurs vers ayant soit un nombre
égal de syllabes, soit un nombre différent. Ces hymnes
et ces homélies servirent de modèles aux Pères de
l'Eglise syriaque qui cultivèrent ce genre de littéra-
ture; ils prirent place dans les rituels, bréviaires et
recueils destinés aux offices, aussi bien chez les ortho-
doxes que chez les jacobites et les nestoriens. Souvent,
il est vrai, on attribua à ce Père des œuvres de ses
disciples ou d'auteurs moins connus #. »
Saint Éphrem professa à Édesse, sans doute à l’école
des Perses. Il eut de nombreux disciples, dont quel-
ues-uns ont passé à la postérité. Le Testament de saint
phrem cite : Abha, Abraham, Siméon, Marad d’Aghel
et Zenobius de Gozarte, auxquels on doit ajouter
Isaac et Jacob ". x
Abha est l’auteur d’un commentaire sur les Evan-
giles, d’un discours sur Job et d’une explication du
verset 9° du psaume xLII .
Zenobius, diacre d'Édesse, écrivit contre Marcion
et Pamphyle; en outre, il est l’auteur de plusieurs
épiîtres. Il fut le maître d’Isaac d’Antioche et d’Absa-
mia, neveu d'Éphrem. Le prêtre Isaac écrivit sur la
Trinité. On lui attribue, ainsi qu'à Zenobius,une Vie
de saint Éphrem. Les étudiants se pressaient autour
de ces maîtres, mais Éphrem éclipsait tout le monde
et semblait être à lui seul l’école d'Édesse tout entière.
On accourait l'entendre de tous les points de la Méso-
potamie et des provinces chrétiennes de la Perse, en
proie aux persécutions des Mages. L'activité de l’école
était dirigée vers les études grecques, considérées
comme une des branches de la théologie. A ce siècle
remontent certainement les traductions des œuvres
d’Eusèbe. Les plus anciens manuscrits syriaques sont
4 Philip de Barjeau, L'école exégélique d'Antioche, 1898,
p. 15. — ? Sozomène, Hist. eccl., 1. III, σον, P. G., t. LXvn,
col. 1041. — " Rubens Duval, op. cit., p. 413. — " Assé-
mani, op. cit., t.1, p. 25; Wright, Catal. of the Syriac ms.,
p. 992. — * Wright, op. cit., p. 581, col. 1; p. 1002, col. 1.
2095
édesséniens, remarque Wright; tels sont : le fameux
manuscrit du Musée Britannique, add. 12150, daté de
la fin de 411, et le manuscrit également célèbre de
Pétrograd, écrit en 462. Le premier contient les Reco-
gnitiones attribuées à saint Clément, les discours de
Titus de Bostra contre les manichéens, la Théophanie
d’Eusèbe et l’histoire des martyrs de la Palestine; le
second, l'Histoire ecclésiastique d’'Eusèbe. Il est évi-
dent que le texte qu’ofirent ces manuscrits a passé
successivement par les mains de plusieurs scribes. Ces
ouvrages ont donc été traduits en syriaque du vivant
même de leurs auteurs, ou très peu de temps après
leur mort, car Eusèbe mourut en 340 et Titus en 371,
Il est très probable que l’un ou l’autre de ces auteurs
avait un ami à Édesse; celui-ci fit pour lui ce que
l’évêque Rabboula entreprit pour saint Cyrille
d'Alexandrie.
L'école des Perses, fondée probablement en 363,
avait contribué à la prépondérance acquise par l’école
d’Édesse sur les autres écoles de Mésopotamie. Cepen-
dant, dit Rubens Duval, il naquit dans la ville même
un antagonisme entre les anciens habitants et les nou-
veaux venus, qui restèrent isolés et reçurent le nom
de Perses. C’est peut-être à la faveur de cette rivalité
que le nestorianisme, qui n'eut pas de racines pro-
fondes en Syrie ni à Edesse même, s’implanta facile-
ment dans l’école des Perses. Rabboula, qui était
syrien d’origine, lutta contre l’hérésie naissante; mais
Hibha (Ibas), qui avait professé à l’école des Perses,
lui fut favorable. Hibha eut pour disciple Mari de
Beith-Ardaschir, auquel il écrivit la lettre célèbre sur
le nestorianisme, condamnée en concile. Mari se servit
de cette lettre et des traductions de Théodore et de
Diodore, également dues à Hibha, pour répandre
l’hérésie en Orient. Un autre disciple d’Hibha, le
prêtre Maroum Elitha (ou Maroum de Dilâitha), qui
fut professeur à l’école des Perses, prit une part active
à cette propagande.
Nous empruntons à la lettre de Siméon de Beith-
Arscham la liste suivante des partisans d’'Hibha à
l’école des Perses : Acace l’Araméen (c’est-à-dire ori-
ginaire du Beith-Arâmâyé),
l’étrangleur d’oboles; Barçauma, le serviteur du kurde
Märà, surnommé le nageur entre les nids; Ma‘né, de
Beith-Ardaschir, surnommé le buveur de cendres;
‘Abéota de Ninive, surnommé d’un vocable qu’on ne
peut écrire décemment; Jean de Beith-Garmai, sur-
nommé le petit porc; Michée, surnommé Dagon; Paul,
fils de Caci (ou Cacai), de Karkha, dans la province
d’Ahwaz, surnommé le faiseur de haricots; Abraham
le Mède, surnommé le chauffeur de fours; Narsès le
lépreux; Ezalias, du monastère de Kafar; Mari;
Jazidàdh et d’autres encore. Cependant tous les dis-
ciples de cette école ne suivirent pas Hihba. Tels fu-
rent, selon la même lettre : Papa de Beith-Lapet,
dans la province d’Ahwaz; Xenaias, (plus tard Phi-
loxène de Maboug, un monophysite) de Tahal, dans
la province de Beith-Garmai; et son frère, qui se
nommait Addaï; Bar-had-befabba, le kurde, qui devint
archimandrite du couvent d'En-Kennàâ; Benjamin
l’Araméen, qui fut archimandrite du couvent et de
l’école de Qritha, dans le district d’'Unrin (Hemrin),
etc.
Les progrès du nestorianisme à Édesse amenèrent
le licenciement de l’école infectée de cette doctrine
hérétique sans possibilité d’amendement. A l’instiga-
tion de l’évêque Cyrus et.de Philoxène de Maboug,
l'empereur Zénon supprima l’école, en 489. Maîtres
et disciples se dispersèrent; la plupart gagnèrent la
Perse et Nisibe, où l’école se reforma avec des statuts
nouveaux, rédigés par Barçauma. La plupart des
anciens élèves de l’école d'Édesse s’illustrèrent par
leurs polémiques et leurs écrits contre les mages, mais
surnommé à l’école |
ÉDESSE
2096
comme leur activité littéraire fut postérieure à leur
sortie de l’école et s’exerça dans l'empire des Sassa-
nides, elle reste étrangère à notre sujet. Il en est de
même de Philoxène de Maboug et d’autres auteurs
monophysites ou orthodoxes de la Mésopotamie.
Péroz, roi des Perses, était favorable à la propagation
du nestorianisme dans son empire. Il prévoyait que
ce schisme détacherait les chrétiens de ses États de
leurs coreligionnaires de l'Occident et que, dans leurs
guerres avec les Romains, les Perses n'auraient plus
à craindre la sympathie de leurs sujets chrétiens pour
l'ennemi. C'était un moyen plus efficace que les persé-
cutions. L’expulsion des Perses d'Édesse et la destruc-
tion de leur école établirent effectivement une sépa-
ration définitive entre la Mésopotamie occidentale et
les provinces du Tigre.
XIX. vie siÈcce. — Le premier grand événement
de l’histoire d’Édesse au vie siècle est le siège de la
ville, en 503, par Cawad, roi des Perses, qui établit
son camp auprès du fleuve de Goullab, à proximité
de la ville d'Édesse. Les Édesséniens, à cette vue,
prirent des mesures de défense énergique; le 6 sep-
tembre, ils détruisirent les couvents voisins des rem-
parts, brûlèrent le village de Kephar-Celem, coupè-
rent les haies et les arbres, rapportèrent en ville les
reliques du martyrium. Cawad leva le siège, mais par
vengeance brüla l’église de Saint-Serge et la basilique
septentrionale des Confesseurs. Édesse était délivrée,
mais la population avait grandement à se plaindre
de la garnison des soldats goths, qui, venus pour
défendre la ville, la pillaient comme aurait pu faire
l'ennemi. Ils dépouillaient les habitants, même les
plus pauvres, de leurs meubles et de leurs provisions,
les chassaient de leurs logis, violaient les femmes,
maltraitaient tout le monde :. Le clergé, malgré ses
exemptions, ne fut pas à l’abri de leurs réquisitions.
A la paix, le gouverneur Euloge remit à l’évêque, au
nom de l’empereur, 20 livres d'or pour ses dépenses
et la réfection du mur de la cathédrale, et Urbicius
ajouta, au nom de l’empereur, 10 livres d’or pour la
construction d’un marlyrium sous le vocable de la
Vierge Marie.
L’évèque Pierre mourut le samedi saint de l’année
510; ses successeurs furent :
Paul, 510, exilé 522 (juillet).
Asclépius, 522 (octobre) à 525 (juin).
Paul (2: fois), 526 (mars) à 526 (octobre).
André. 527 (février) à 532 (déc.).
Addaï, 533 (août) à 541.
Jacques Baradée, 541 à 578.
Sévère, 578 à 603.
Le monophysisme va prendre en Syrie, au vie siècle,
l'importance que le nestorianisme avait eue au siècle
précédent. Paul d’Édesse le professa publiquement, ce
qui lui attira l'exil pour refus d'accepter le concile de
Chalcédoine. Son successeur Asclépius se chargea
de mettre à la raison les dissidents. Les moines du
couvent des Orientaux et des autres monastères
d'Édesse qui ne voulurent pas abjurer leurs erreurs
furent exilés ou emprisonnés. On ne dit pas si cette
argumentation les persuada de leur erreur.
En 524-525, inondation entraînant de grands ra-
vages. Les Édesséniens en profitèrent pour chasser
leur évêque, qui alla mourir à Antioche et fut ramené,
un an après sa fuite, à Édesse pour être déposé avec
honneur dans le tombeau de Mar Nonnus, dans.
l’église de Barlähà.
En 540, siège par Chosroès, qui lève le camp à la
suite d’une « fluxion de la face », peut-être un érésipèle,
Cf. E. Le Blant, Histoire d'un soldat goth et d'une jeune
fille d'Édesse, dans Comptes rendus de l'Acad. des inscripl.,
1881, p. 370-377.
2097
et tient quittes les Édesséniens moyennant 200 livres
d’or. Il leur propose même le rachat des captifs qu'il
emmène d’Antioche; toute la ville veut y contribuer,
riches, pauvres, courtisanes, laboureurs, mais le
gouverneur Bazès fait main basse sur la somme et |
Chosroès emmène ses prisonniers.
En 544, nouveau siège par Chosroës, qui ne put
forcer la ville.
En 541, Jacques Baradée était monté sur le siège
épiscopal d'Édesse; il fut le fondateur de la secte
monophysite des Syriens, désignée sous le nom de
«jacobite ». Jacques exerçait la juridiction spiri-
tuelle sur la Syrie et l'Asie Mineure, mais il ne séjourna
pas à Édesse; il consacra sa vie à prêcher la Syrie, la
Mésopotamie, la Cilicie, la Cappadoce, l’Isaurie et
les provinces voisines, se livrant à une propagande
infatigable. Il mourut au couvent de Casion, sur la
frontière d'Égypte (578). A cette date, la Mésopo-
tamie était définitivement conquise au parti jacobite.
Cependant, les partisans de la doctrine de Chalcédoine |
ÉDESSE
2098
ouvrages d’un prix inestimable au point de vue histo-
rique, mais d’un mérite littéraire assez mince, ce sont
la Chronique de Josué le Stylite et la Chronique
d'Édesse.
XX. vire SIÈCLE. — En 609, Chosroës III s’empara
d'Édesse, déporta en masse les chrétiens jacobites et
imposa à la ville un évêque nestorien. En 628, Héra-
clius assistait à la ruine de la monarchie perse, mais
c'est au moment où se révélait un ennemi nouveau
qui mettrait fin pour toujours aux rivalités des Perses
et des Romains. Les Arabes musulmans gagnaient, le
20 août 636, la bataille décisive d’Yarmouk, qui leur
livra la Syrie; quelques mois après, la bataille de
Kadésia leur livrait la Mésopotamie. Dès l’année 637,
Jean Catéas, gouverneur de l’Osrhoëne, avait ouvert
des pourparlers et s'était engagé à acquitter aux
Arabes une contribution annuelle de 1 000 pièces d’or,
à condition que les troupes musulmanes ne franchi-
raient pas l’Euphrate. Héraclius désavoua cet accord
et remplaça le gouverneur. Les Arabes pénétrèrent
3970. — Le château d’Édesse.
D'après Ch. Texier, L'architecture byzantine, in-fol., Londres, 1864, p. 203.
ne renoncaient pas à la lutte. Au début du vrre siècle,
Édesse avait encore des évêques orthodoxes. Du
temps de Jacques Baradée, il est fait mention de
l'évêque orthodoxe Amazoun, qui embellit la Grande
église (la cathédrale) et assista au cinquième concile
œcuménique en 553. Le grand événement religieux
de ce siècle fut la conversion au monophysisme des
chrétiens de la Syrie et de la Mésopotamie. En même
temps, il faut signaler une renaissance en Syrie du
mysticisme panthéiste, dans lequel Étienne Bar
Goudaili d'Édesse joue le principal rôle. Réfugié à
Jérusalem, où la liberté de pensée était plus grande
et où il trouvait un auditoire bien disposé de moines
origénistes, Bar Çoudaili entretenait une active cor-
respondance avec ses disciples demeurés à Édesse.
En dehors des doctrines origénistes, il semble s'inspirer
des anciens systèmes gnostiques, qui, au temps de
Rabboula, avaient encore des partisans à Édesse.
Le vie siècle marque l'apogée de la littérature
Syriaque, mais Édesse, qui, jusqu'alors, avait occupé
le premier rang dans le mouvement littéraire et scien- |
tifique, ne vint plus qu’au second. Jacques de Sarug
et Philoxène de Maboug ont fréquenté l’école des
Perses, mais leur période d'activité date de bien plus
Lard; le bagage littéraire d'Édesse consiste dans deux
alors en Mésopotamie. Édesse et d’autres places capi-
tulèrent; Tella et Dara, qui résistèrent, furent prises
d'assaut. Ces villes semblent avoir conservé leur
autonomie pendant quelque temps, mais elles ne
tardèrent pas à être occupées effectivement et à être
sourises au régime des villes arabes. Les habitants
qui professaient une religion monothéiste, les chré-
tiens et les juifs (et même les sabéens de Harran) furent
épargnés et autorisés à exercer leur culte. Mais les
chrétiens durent faire disparaître les croix et cesser de
faire usage des cloches. Il leur fut défendu de construire
de nouvelles églises.
La Chronique de Denis de Tellmahré et la Chronique
ecclésiastique de Barhebræus nous ont conservé les
noms des évêques d'Édesse pendant ce siècle; ce sont :
Sévère, 578, lapidé en 603.
Jean, évêque en 609.
Isaïe, peu de temps après.
Siméon, 628 à 650.
Cyriaque, 650 à 665.
Daniel, 665 à 084.
Jacques, 684 à 687.
Habib, 687 à 708.
« Avec la conquête arabe, Édesse perdit l'impor-
2099
tance politique que lui avait créée la rivalité des
empires qui se disputaient la possession de la Mésopo-
tamie. Elle apparaît désormais dans l’histoire comme
une place forte que rien ne distingue des autres villes
auxquelles elle est rattachée pour former une province
arabe. Son rôle religieux est également fini; elle a
parcourule cycleentier des évolutions quil’ont conduite
successivement du paganisme au christianisme, au
gnosticisme et au monophysisme jacobite. Ce cycle
est clos après les derniers échos des luttes suscitées
par les questions de christologie, et la paix se fait
définitivement dans les consciences. Du reste, les
chrétiens, en butte aux persécutions de l'islam,
étaient plus préoccupés de défendre leur foi que de
prêter l'oreille à des innovations 1. »
XXI. MONUMENTS. — « Édesse est rarement visitée
par les voyageurs, écrivait Ch. Texier; cependant,
elle mérite une attention particulière 2. » Les murailles
En,
Eng),
MOINE
ÉDESSE
2100
environ de la hauteur totale. L'espace intermédiaire
entre la courtine et le parapet est le περίδολος ou
chemin couvert. Texier croit que tous les ouvrages du
péribole ont été détruits, à l’époque du moyen âge,
comme étant d’un entretien trop dispendieux.
Ce qui frappe le plus en pénétrant dans Édesse,
c'est l'aspect imposant de l'antique château, qui
domine la ville de plus de cent mètres et dont les
murailles, à peine ébréchées par le temps, forment
un fond de tableau pittoresque et grandiose (fig. 3970).
« Il est situé sur le premier plateau de la montagne,
qui défend la ville des vents brûlants du midi. On
arrive au pied des murailles par un chemin tortueux
taillé dans le roc, et qui, par conséquent, est toujours.
sous les traits de la place. C’est ce même château qui
fut construit par Justinien, après qu'il eut détruit
l’ancienne et inutile fortification de la vieille Édesse.
Sa forme est celle d’un rectangle de 400 mètres environ
3971. — Plan du château d’Édesse.
D’après Ch. Texier, L'architecture byzantine, Londres, 1864, p. 204.
d'Édesse présentent un aspect imposant; elles sont
défendues par un grand nombre de tours très rappro-
chées les unes des autres, suivant la méthode en faveur
dans l’art de la fortification au vie siècle de notre ère.
Justinien y tenait, au point qu'il fit démolir et re-
construire le mur de Constantine d’Asie parce qu'il
jugeait que les tours étaient trop écartées les unes des
autres. Dans les nombreuses places fortes élevées en
Afrique, les tours sont bâties avec une pareille prodi-
galité. Édesse n’avait d’autre défense que cette mu-
raille bastionnée, aucun ouvrage avancé ; néanmoins,
on ne saurait douter qu’elle fût munie d’un double
rempart, car Procope, dans son récit de la grande
inondation sous Justinien, s'exprime ainsi : Un jour,
le fleuve ayant renversé une grande partie du rempart
et du chemin couvert (προτειχίσματος χαὶ περιδόλου ;
or le τεῖχος se dit de la muraille ou courtine sur la face
de laquelle s'élèvent les tours; en avant s'élève le pa-
rapet, προτείχισμα, espacé de la courtine d’un quart
? Rubens-Duval, dans Journal asiatique, 1892, t. x1x,
p- 58-59. — ? Ch. Texier, La ville et les monuments d'Édesse
en Mésopotamie, dans Rev. orient.-amér., 1859, t. 1, p. 326-
de longueur sur 100 mètres de largeur; il est défendu
par un certain nombre de tours carrées et par deux
maîtresses tours octogones. Les murailles ne se pro-
longent pas en ligne droite, mais forment plusieurs
saillies, qui sont autant de donjons d’où l’on domine
la vaste enceinte de la ville. Il y avait deux portes
au château, celle de la ville, qui existe encore, et qui
communiquait avec l’intérieur de la place, et celle
de la campagne, qui était close par un pont-levis.
Cette dernière se trouve à l’extrémité occidentale du
château. L'intérieur de l'enceinte était occupé par
les casernes et les arsenaux, qui existent encore presque
complets. Les arcades qui soutiennent la grande
caserne sont à cintre surhaussé, caractère de l’archi-
tecture de Justinien. Le style de cette architecture
avait attiré l'attention du voyageur anglais Bucking-
ham ; il compare les bâtiments du château à certaines
églises qu'il a observées dans le Haurân et pense que
certaines ruines dans le château ont appartenu à une
354 ; L'architecture byzantine ou recueil de monuments des
premiers temps du christianisme en Orient, précédé de
recherches histor. et archéol., in-fol., Londres, 1864, p.199-209.
΄
2101
église chrétienne :. Tavernier vit l’enceinte de ce
château encore habitée. Il s’y trouvait une salle des-
tinée aux janissaires, dans laquelle il observa des restes
45»:
3972. — Colonne du château d’Édesse.
D'après H. Thiersch, Pharos. Antike Islam und Occident,
Leipzig, 1909, p. 153.
de mosaïque. Les fossés de cet immense ouvrage ne
sont pas ce qu’il y ἃ de moins remarquable. Justinien
} Justinien dut, bien certainement, faire élever une
chapelle pour la garnison. — * Texier, op. cit., p. 204. —
2 Jbid., p. 204. — ‘ Badger, The Nestorians, t. 1, p. 323;
Sachau, dans Zeitsch. der deut. morgenl. Gesells., t. XXXVI,
Ῥ. 153-157 ; Rubens Duval, op. cit., p. 98 et 276 ; R.Harris,
The cult of the heavenly twins, Cambridge, 1906, p. 111;
ÉDESSE
2102
| fit déraser cette partie de la montagne pour y établir
la forteresse: or, toute cette montagne est de roche, il
a donc fallu creuser les fossés à la masse et au poinçon
dans la pierre calcaire. Ces fossés, comme on peut le
voir d’après le plan, comprennent les trois quarts
du périmètre du château, la quatrième partie est en
rapport avec la ville; ils ont trente mètres de large et
vingt mètres de profondeur, le tout creusé dans le
roc vif 2 » (fig. 3971).
Un des avant-corps du château forme, du côté de la
ville,une terrasse, sur laquelle se dressent deux colonnes
faites de vingt-sept tambours et couronnées de chapi-
teaux corinthiens (fig. 3972). Les piédestaux sont espa-
cés d'environ 8 mètres; le diamètre de chaque colonne
3973. — Inscription de la reine Schalmat.
D'après Proceedings of Society of biblical archæology,
1906, t. xxvur, p. 152, pl. 1.
est d’à peu près deux mètres. Le monument n’a jamais
été terminé, car tous les tambours portent ces boutons
de pierre qui servent à la pose et aussi à l'évaluation
de la taille. On enlève ces protubérances quand on
fait le ravalement final. Chaque chapiteau est sur-
monté d’un dé de pierre, qui indique que ces colonnes
devaient être surmontées de statues ou de symboles *.
L'une des colonnes porte une inscription à demi effacée
| et difficile à lire, mais qui permet de constater que leur
construction remonte à l’époque des rois d'Édesse.
On y déchiffre les noms de colonne, statue et Schalmat,
la reine fille de Ma‘nou " (fig. 3973). Il s’agit sans doute
de l'épouse d’Abgar VIII, qui portait ce nom. M. Sa-
F. C. Burkitt, The « Throne οἱ Nimrod », dans Proceedings
of the Society of biblical archæology, 1906, t. xxvInm,
p. 149 sq. ; J.-B. Chabot, dans Journal asiatique, 1906,
p. 288; H. Thiersch, Pharos. Antike Islam und Occident.
Ein Beiïtrag zur Architekturgeschichte, in-fol., Leipzig, 1909,
p. 153.
2103
chau a établi que cette colonne avait dù être édifiée
entre les années 206 et 216; la conversion d’'Abgar VIII
au christianisme étant probablement de l’année 206,
il pourrait se faire que Schalmat fut chrétienne. Les
musulmans de nos jours désignent ces colonnes sous
le nom de Xorsi Nimroud, le « trône de Nemrod », et
la montagne sur laquelle se trouve la citadelle, Nimroud
dagh, la « montagne de Nemrod ».
Cette inscription a fait l’objet de récentes transcrip-
tions; il semble qu’elle était fort longue et ce qui
subsiste n’occupe. que deux tambours; les quatre
ÉDESSE
2104
musulmans leur succédèrent. C’est le stupide fanatisme
iconoclaste de l’un d’eux qui s’attaqua à l'image de
Schalmat, reine d'Édesse.
Une autre inscription syriaque a été découverte
à Édesse, en 1901 :, tout près de la porte de Samosate,
Bab Samsät, au nord-ouest de la ville. Elle fait partie
d’une mosaïque qui occupe tout le pavement d'une
grotte souterraine, à quatre mètres environ au-dessous
du sol. Cette grotte mesure environ quatre mètres de
longueur sur trois mètres de largeur. Autour de la
grotte, il y a de grosses pierres taillées, de la longueur
3974. — Mosaïque d’Édesse.
D'après Journal asiatique, 1906, mars-avril,
pl. hors texte.
suivants sont martelés. Voici la lecture de ce qui reste | d’un homme. La mosaïque est en couleurs. Après la
lisible :
Moi, Aphtôhä
, fils de
Barsh[emasch], j'ai fait
cette cclonne
5 el la statue qui la surmonte
pour Schalmat, la reine, fille de
Ma’nou le vice-roi
femme de...
ma Maîtresse.
C’est même plus qu’un martelage, c’est une section
dans la pierre, sur quatre tambours de hauteur, qui
nous ἃ privé de la fin de l'inscription. Cette belle
prouesse accomplie, on ἃ gravé au bas : « Il n’y ἃ de
Dieu que Dieu. » La taille de la pierre permet de sup-
poser qu’on aura voulu faire disparaître non pas une
inscription, mais une figure en relief, comme on en
voit si souvent sur les monuments funéraires palmy-
réniens. L'opération eut lieu, d’après une inscription
coufique, en l’an 308 de l’hégire, soit 920 après Jésus-
Christ, ou bien en 108 de l’hégire (— 727 après J.-C.).
Cette dernière date est la plus probable; nous savons
que, jusqu’à l'époque du calife Abd-el-Malek, mort
en 705 de notre ère, les gouverneurs de ces provinces
mésopotamiennes furent chrétiens, mais ensuite les
1J.-B. Chabot, Mosaïque d'Édesse avec personnages et
inscription syriaque, dans Comptes rendus de l'Acad.
inscript., 1906, p. 122-123; Notes sur quelques monuments
épigraphiques araméens, dans Journal asiatique, 1906,
des
découverte, le gouvernement turc voulut faire trans-
porter la mosaïque à Constantinople ; elle fut en grande
partie endommagée et la grotte murée. La plupart
des mosaïques trouvées jusqu'ici dans la région de
l'Euphrate appartiennent au n° siècle; celle-ci
peut se rapporter à cette époque.
Elle est partagée en trois zones; celle du fond et
celle du milieu sont divisées en deux registres conte-
nant chacun un buste; la première zone est divisée en
trois registres (fig. 3974). Au milieu se trouve l’inserip-
tion syriaque, sur huit lignes verticales, ainsi libellée :
Moi,
Ajl6hâ
fils de Garmu,
5 j'ai fail celte maison
d’élernité
pour moi el mes fils
el mes hériliers, pour les jours
d'éternité.
Cette expression « demeure d'’éternité » est, d'après
M. J.-B. Chabot, le terme technique des inscriptions
palmyréniennes pour désigner un tombeau. On ne
peut, dit-il, conclure de cette formule que le tombeau
est d’origine païenne, car elle est employée à Édesse
même, dans une inscription chrétienne datée du mois
p. 281-290; F. Raphaël de Ninive, Album de la mission
de Mésopotamie et d'Arménie, Lyon; R. Harris, op. cit.
p. 109 ; F. C. Burkitt, op. cif., p, 154. — * Clermont-Gan-
neau, dans Comptes rendus de l' Acad, des inscr., 1906, p. 123.
2105
d'octobre 493 de notre ère ?. Nous la trouvons ailleurs
encore, notamment à Tlemcen (— Pomaria) en Algérie,
où tout un groupe d'inscriptions chrétiennes porte
la mention : domus æterna *?. La lecture de la septième
ligne, qui présente quelques difficulté à cause de la liga-
ture des lettres, est absolument certaine ; on doit couper:
« et pour mes héritiers, — pour les jours d’éternité. »
En dehors de cette dédicace, chaque buste est
accompagné d’une courte inscription donnant le nom
du personnage. Le premier en haut, à droite, est celui
du propriétaire du tombeau : Af{6hà, fils de Garmou.
Le buste qui est au-dessous représente Garmou, sans
doute le père du précédent. Au-dessous de Garmou
est un buste de femme, dont le nom semble devoir se
lire Amatallah, «servante d'Allah ». Le premier buste
de gauche, en haut, représente une femme nommée
Soumou ; au-dessous, est un jeune homme nommé Asou ;
enfin, la femme dont le buste occupe le bas de la mosaï-
que, à gauche, portait le nom très répandu de Salmat.
Le costume des personnages représentés dans la
mosaïque, et spécialement la coiffure, mérite de
fixer l'attention. Les femmes ont la tête couverte d’un
voile, comme beaucoup de bustes palmyréniens; les
hommes sont coiffés d’une sorte de bonnet pointu,
dont le sommet est rabattu tantôt à droite, tantôt à
gauche. Renan a jadis parlé de cette coiffure, dans
un article du Journal asialique*, où il publia une :
sculpture dont M. 5. Reinach lui avait communiqué
la photographie, et le dessin d’une mosaïque, avec
inscription, rapporté par M. Clermont-Ganneau. Il en
conclut que la disposition de coiffure appelée χρώ-
θυλος (ou χύρυμδος) par les Grecs, était une mode à
Édesse. «Ce sont bien, dit-il, les cheveux qui, rebroussés
de gauche à droite, forment le crobyle qui, dans la
photographie de M. Reinach, peut être pris pour un
bonnet.» Notre mosaïque montre, au contraire, de la
façon la plus évidente que, quelle que soit la disposi-
tion des cheveux, ceux-ci étaient néanmoins recou-
verts d’un bonnet. La mosaïque est trop grossière
pour qu’on puisse insister sur les autres détails du
vêtement ; il devait ressembler, à peu de chose près,
au vêtement des palmyréniens tel qu’il nous est connu
par les bustes funéraires ἡ.
XXII. ÉPrGrapntE. — Les monuments chrétiens
d'Édesse sont, on le voit, d’un intérêt secondaire et
nous apprennent très peu de chose, même au seul
point de vue de l’histoire locale. En fait de monu-
ments chrétiens proprement dits, nous sommes obligés
de nous contenter d’attestations littéraires très som-
maires, comme celle qui concerne l’ébranlement de
la grande église par l’inondation, en l’année 201, ou
quelques autres mentions aussi peu développées.
* L'épigraphie n’est guère plus riche malheureusement.
Voici une inscription grecque d’'Édesse :
EICBEOCKE
AXPICTOCA
+TAMEACKADYMOA +
AAEADALCOEHDbHKANTIIT
OYTAMNHMIANTIIEN
+ LIAYTOCACKAHTITIEMABA +
Etc Θεὸς χε α. Χριστος a. — Αμεας (ai) Λουμθα
αδελφας ἐφηχὰν TOUTA μνήημιαν τω ?evw αὐτὸς Ασχληπις
Δα θα.
1 Sachau, Edessenische Inscriften, n. 4, dans Zeitschrift
der morg. Gesells., t. xxxvI p.159.— * Voir au mot Domus
ÆTERNA. — * E. Renan, Deux monuments épigraphiques
d'Édesse, dans le Journal asiatique, 1883, VIII* série,
t: τς Ὁ. 246-251. — 4 J.-B. Chabot, op. cil., p. 289-290.
-- # Ch. Clermont-Ganneau, Rapports sur une mission en
Palestine et en Phénicie, 1881, p. 21 sq. Voir Dictionn.,
au mot ΕἸΣ. --- ‘ Waddington, n. 2689. — ? Ch. Clermont-
Ganneau, Inscription grecque d’Édesse, dans Recueil d’ar-
chéologie orientale, 1900, t. 111, p. 246-248. — * Ch.-A. Lavi-
ÉDESSE
2106
La formule de début : « Un seul Dieu et le Christ »,
est bien connue et fréquente dans l’épigraphie grecque
de Syrie5. Le mot Chrislos accosté de deux α doit
peut-être s'entendre: z(x) (6) Xe:370: α(ύτοῦ), comme
une inscription de Dâna ". D’après M. Clermont-
Ganneau, à plusieurs reprises, les alpha de notre
inscription représentent des omicron ; l'échange de
ces deux voyelles est un phénomène courant dans
l’épigraphie gréco-syrienne et paraît correspondre
aux habitudes phonétiques des populations indigènes,
qui parlaient des dialectes araméens. Cette observa-
tion, ajoute le même érudit, est de nature à rendre
compte de diverses singularités de notre inscription et
à y faire un peu de lumière ; en eflet, en vertu de cette
règle, α — 0, nous sommes autorisés à considérer
102) ἀδελφος, τουτα — τοῦτο, ἀνημίαν — μνημῖον
ἴον). De cétte façon, l'inscription se tiendrait
à peu près sur ses pieds, bien entendu avec des solé-
cismes et des barbarismes, qui ne sont pas faits pour
surprendre dans une langue aussi déformée :
« Un seul Dieu et son Christ ! Ameas et Aoumtha (?)
(son) frère (ou sa sœur ?) ont élevé ce tombeau à leur...
Asclépios Ma(t)tha 7. »
M. C.-A. Lavigerie écrivait en 1850 : « Dans le mur
qui surmonte une des portes de la ville, est une inscrip-
tion grecque à demi-rongée par le temps :
XPIZTE - O : OEOZ -
ΕΙΣ - ΣΕ - EATTIZON -
OYK - ΑΠΟΤΥΓΧΑΝΕΙ - ΠΟΤΕ
« Christ, ὃ Dieu; qui espère en toi n’est jamais
confondu. »
L'auteur n’a pas vu le monument, et sa référence :
« Constant. Porphyr. ap. Bayer, p.118 * » semble indi-
quer qu’il s’en remet à Bayer (1784) ou même à Con-
stantin Porphyrogénète (voir ce mot). Quoi qu’il en
soit, cette inscription est celle qu'Abgar Oukhama
aurait prétendûment fait poser au 1er siècle de notre
ère.
XXIII. LÉGENDE D'ALExIS. — Édesse fut la terre
promise de la légende; elle procura aux générations
chrétiennes deux thèmes ingénieux, dont le succès
dépassa tout ce qui s'était vu : la lettre d’Abgar et la
légende de saint Alexis. L'auteur de cette dernière
fantaisie écrivait certainement à Édesse peu de temps
après la mort de Rabboula*. Il raconte qu'un patri-
cien romain, qu'il ne désigne que par le nom de
l’homme de Dieu, renonça à la fortune pour se livrer
entièrement à la prière et vivre de la vie des pauvres.
Le soir même de ses noces, il abandonne son épouse et
ses parents, qui occupaient une des premières situa-
tions dans la capitale de l'empire d'Occident, et s’em-
barque sur un vaisseau qui le conduit au port de
Séleucie de Syrie. Il se rend de là à Édesse, où il vit
de mendicité. Pendant son séjour dans cette ville, il
passait ses journées dans une église ou un marlyrium,
sans prendre aucune nourriture. Le soir, il se tenait
à l'entrée de l’église et tendait la main aux passants.
Il se contentait de dix oboles de pain et de deux oboles
de légumes. Lorsqu'on lui donnait davantage, il remet-
tait le surplus à un autre pauvre. La nuit, il se
plaçait les bras en croix contre un mur ou une colonne
et priait. Il entrait un des premiers pour la prière du
matin. Telle était sa vie de tous les jours. Non seule-
gerie, Essai historique sur l'école chrétienne d’Édesse, in-S°,
Paris, 1850, p. 6. — * A. Amiaud, La légende syriaque de
saint Alexis, l'homme de Dieu, in-S°, Paris, 18S9 ; Ἐς Plaine,
La Vie syriaque de S. Alexis et l'authenticité substantielle de
sa Vie latine, dans Revue des quest. hist, 1892, t. Li,
p. 560-576; A. Poncelet, La légende de S. Alexis, dans la
Science catholique, 1890, t. 1v, p. 632-645; M. F. Blau, Zur
Alexius Legende, ein Beitrag zur Entwicklung der Legende,
dans Germania, 188S,t. xxxu1, p. 181-219; tiré à part, Wien,
1888 ; cf. G. Paris, dans Romania, 1889, t. xvrut, p. 299-302.
ment il ne parlait jamais de sa première condition,
mais il tut aussi son nom. Ses parents, affligés de sa
disparition, envoyèrent leurs esclaves à sa recherche
dans toutes les directions. L'un de ceux-ci, parvenu
à Édesse, prit des informations auprès de Rabboula,
qui ne put lui fournir aucune indication. L’homme de
Dieu vit l’esclave, mais celui-ci ne le reconnut pas
sous ses haïllons. Une nuit, le sacristain de l'église, un
homme pieux, étant sorti, fut surpris de voir le saint
debout, les bras en croix et dans l’attitude de la prière.
Pendant plusieurs nuits, il le trouva dans la même
position. Il l’interrogea longtemps avant que l’homme
de Dieu voulût lui raconter son histoire; il y consentit
enfin, sur la promesse du sacristain, faite sous ser-
ment, qu'il ne révélerait pas son secret avant sa mort.
L'homme de Dieu ne tarda pas à tomber malade: il
fut conduit à l'hôpital, où il rendit le dernier soupir.
A la nouvelle de sa mort, le sacristain alla raconter à
Rabboula ce qu'il avait appris et ce qu'il avait vu de
ce saint. L’évêque se met aussitôt en route pour
demander la remise de son corps. Mais le saint avait
déjà été enterré et, quand on ouvrit sa tombe, on ne
trouva plus que les haïillons qui l'avaient revêtu; le
corps n’y était plus. Cette histoire, ajoute-t-on, a été
publiée et rédigée par le sacristain qui fut l’ami du
saint.
Telle est cette légende dans sa forme primitive et
originale. Elle devint ensuite l’histoire de saint Alexis,
dans une rédaction nouvelle qui montre le saint res-
suscité de retour à Rome chez ses parents, misérable
parasite, incrusté dans sa crasse au seuil de la maison
paternelle, où il meurt une deuxième fois, laissant à
Dieu le soin de dévoiler le secret de son identité.
La légende syriaque est représentée par des manu-
scrits anciens; certains remontent au vi® siècle, l’un
d’eux à la fin du siècle précédent, et on se trouve ici
à peu de distance du personnage, qui est censé avoir
vécu dans le premier tiers du ve siècle. La Vie aurait
été rédigée un demi-siècle environ après la mort
d’Alexis.
L'Alexis syriaque diffère assez de celui qu’à force
de retouches imaginera l'Occident. Cet homme de Dieu
porte aussi le nom de Mar Riscia, c’est-à-dire Mon-
sieur le Prince; c’est, somme toute, un noble romain
qui fait un mariage contre son gré et s’esquive avant
de faire honneur à son engagement, voyage en Asie,
s'arrête à Édesse dans une misère profonde, qui le
conduit à l'hôpital et de là au cimetière. Un sacristain
s’est laissé conter par le mendiant des histoires qu'il
tient pour véridiques et va en faire part à l’évêque
Rabboula, qui s'emploie à faire exhumer le défunt;
mais l’opération aboutit à faire constater que celui-ci
a fait enterrer ses nippes et a décampé de sa personne.
L’historiette ne s’écarte pas beaucoup de ce que la
vie d’un mendiant peut offrir d'aventures, mais, vraie
ou non, elle n’a pas pour objet vraisemblablement de
nous instruire des avatars de Mar Riscia; en effet,
elle se termine par une morale singulièrement instruc-
tive : l’évêque Rabboula négligeait un peu trop les
pauvres étrangers; il employait les revenus de son
Église à bâtir, à décorer les édifices du culte; mais
ÉDESSE
2108
cas, il suffit d’un peu d’adresse. Mais le résultat le plus.
certain est que, là où personne n'est enterré, il n'y
a ni tombeau, ni reliques, ni culte quelconque, et c’est
bien le cas pour Alexis Mar Riscia, dont le tombeaw
à Édesse ne se voyait nulle part. Et pour cause. La
légende était une amicale admonition adressée aux
prélats bâtisseurs ; il était élémentaire de leur refuser
jusqu’au prétexte d’un martyrium, d’une confessio,
d’une chapelle quelconque; l’auteur n’y manquait pas =:
point de bâtiment, point de prétexte, le saint lui-même:
s’y refuse, il se dérobe et, mieux que cela, il s’est
évaporé.
Et c’est tout. Pour les Édesséniens du moins, grands.
amateurs de légendes; mais ils comptaient sans les.
Occidentaux.
En Occident, nul ne s’avisa d’un saint Alexis avant
le xe siècle; mais en 977, sous le pontificat de Be-
noit VII, une colonie de moines grecs, conduits par
Serge, métropolitain de Damas, vint s'établir à Rome,
sur le mont Aventin, dans un monastère fondé à cette-
occasion près de l’ancienne diaconie de Saint-Boniface..
Cet établissement, comblé de faveurs par les papes
et par l’empereur Othon III, éprouva le besoin de
justifier la vogue populaire qui s’adressait à lui;
aussi, très peu de temps après sa fondation, on y voit
fleurir le culte de saint Alexis. Les plus anciens monu-
ments de ce culte sont deux chartes de l’année 987.
Ce sont sans doute les moines grecs qui auront divulgué-
la légende; une madone byzantine, conservée dans.
l’église, passe pour avoir été apportée par l’arche-
vêque Serge; ce serait l’image d’Édesse, qui a son rôle:
dans l’histoire de saint Alexis. Quant à l'idée de
choisir Saint-Boniface pour y placer la maison pater-
nelle d’Alexis, elle aura été suggérée par le nom de sa
mère, Aglaé, le même que celui de la maîtresse de
Boniface dans la légende de celui-ci.
Quoi qu’il en soit, l’histoire de Mar Riscia offrait
quelques points de contact avec celle d’Alexis; om
les corsa toutes deux à l’aide de l’histoire d’un nommé
Jean, lequel fut connu à Rome plus tardivement
encore qu'Alexis. Ce Jean était un noble romain, qui
s’enfuit de la maison paternelle en compagnie d’un
moine acémète, avec lequel il passa six années dans.
une retraite absolue. Ce Jean n’abandonne ni épouse,
ni fiancée, ne vit pas à Édesse et ne mendie pas. Peu
importe. Une voix céleste lui ordonne de retourner à
Rome, il obéit, mais ne peut se faire reconnaître de
ses parents, qui lui permettent simplement dese bâtir
une cabane, calybé (d’où son surnom de Jean Calybite),
auprès de leur maison. Jean vit misérablement sous
cet abri pendant trois ans et meurt après s'être fait
reconnaître et bénir par ses parents.
La légende d’Alexis en grec et en latin n’est qu'une
combinaison des aventures de Mar Riscia avec celles
de Jean. Il en résulte que la légende de Jean Calybite,
ainsireconnue comme un des éléments de celle d’Alexis,
s’en trouve notablement vieillie. Du Χο siècle, où se
présentent ses premiers documents directs, elle recule
jusqu’au vue à tout le moins, mais, malgré cela, il
lui manque une attache topographique romaine, la
seule dont elle puisse se réclamer ne remontant qu'au
xvie siècle.
Ainsi constituée par la combinaison des Vies de
Mar Riscia et de Jean Calybite, la Vie grecque de
saint Alexis parvint à la connaissance des hagiogra-
l'événement lui ouvrit les yeux; il renonça aux con-
structions, soigna les pauvres avec zèle : « Qui sait,
disait-il, s’il n’y en a pas beaucoup comme ce saint,
recherchant l'humilité, grands par eux-mêmes aux
veux de Dieu et ignorés des hommes à cause de leur
humilité. »
Si Mar Riscia ne fut pas trouvé dans son cercueil,
c’est qu’il n’y avait jamais pris place, ou bien qu'il en
était sorti. En sortir est moins facile que de n’y pas
entrer; dans le premier cas, il faut à tout 16 moins une
résurrection, qui est un fort grand miracle, lequel ne
passe généralement pas inaperçu; dans le deuxième
phes syriens. Ils n’hésitèrent pas à reconnaître leur
saint dans la première partie de l'histoire; mais la
seconde, qui suppose son retour à Rome, cadrait
fort mal avec le vieux récit, d'après lequel il mourait
à Édesse. Bien entendu, la légende byzantine n'admet
pas ce dernier détail. Il y est dit qu’Alexis quitta
Édesse pour échapper aux importuns, car sa sainteté
commençait à être connue; il voulait se rendre à
2109 ÉDESSE — ÉDESSE DE MACÉDOINE 2110
Marse : un vent violent détourna son navire et le | 523. — K. C. A. Matthes, Die edessenische Abgarsage
poussa jusqu’à Rome. Les Syriens ont tenu à ce que
le saint fût mort dans leur pays; mais ils l'ont fait
ressusciter pour lui permettre de se transporter à
Rome et de reprendre le cours de ses aventures, selon
la tradition byzantine. Le procédé est un peu héroïque;
on doit convenir toutefois qu’il était comme indiqué
par la disparition du corps, dans le récit primitif 1.
XXIV. BiBioGRAPHiE. — Alishan, Laboubnia,
Lettre d'Abgar ou histoire de la conversion des Édessé-
niens par Laboubnia, contemporain des apôtres, Venise,
1868 (en arménien). — Assémani, Bibliotheca orien-
lalis, in-fol., Romæ, 1719, t. 1, p. 387-429 : Chronicon
Edessenum. — Amiaud, La légende syriaque de saint
Alexis, l'homme de Dieu, in-89, Paris, 1889. — KE. Ba-
belon, Mélanges de numismalique, t. 11, Ὁ. 244.
Bayer, Historia Osrhoena et Edessena ex nummis illus-
trata, in-8°, Saint-Pétersbourg, 1784. — F. C. Bur-
kitt, Early eastern christianily, in-8°, London, 1904;
The « Throne of Nimroud », dans Proceedings of the
Society of biblical archæology, 1906, t. xxvun, p.149 sq.
-— A, Carrière, La légende d’Abgar dans l'Histoire
d'Arménie de Moïse de Khorène, in-80, Paris, 1895. —
J.-B. Chabot, Notes sur quelques monuments épigra-
phiques araméens, dans Journal asiatique, 1906, p.281-
290. — Ch. Clermont-Ganneau, La leltre de Jésus au
roi Abgar, la Koutbi juive adorée à Édesse et la Mezou-
zâh, dans Recueil d'archéologie orientale, in-8°, Paris,
1899, t. ur, p. 216-223; Inscription grecque d’'Édesse,
dans même recueil, t. 111, p. 246-248. — W. Cureton,
Ancient Syriac documents relative Lo the earliest esta-
blishment of christianity in Edessa and the neigh-
bouring countries, from the year after our Lord’s ascen-
sion lo the beginning of the 4th century, discovered,
edited, translated and annotated, in-4°, London, 1863.—
R. Dareste, Le recueil de lois et coutumes de Bardesane
d'Édesse, dans Nouvelle revue historique de droit fr.et
étr., 1891,t. xv, p. 673-677. — J. Dashian. Les origines
de l'Église d Édesse et la légende d’ A bgar (en arménien),
dans Hanless Amsoreah, 1889; La correspondance
entre Abgar et le Christ (en arménien), dans même
revue, 1900. — Deramey, Les origines de l'Église
d'Édesse, in-12, Paris, 1897. — L. Duchesne, De Maca-
rio Magnete et scriptis ejus, in-8°, Paris, 1877 (origine
d'Édesse ?); voir M. N., dans Revue critique, 1877,
p. 118. — R. Duval, Histoire politique, religieuse
el litléraire d'Édesse jusqu’à la première croisade, dans
le Journal asiatique, VIII: série, 1891,t. XvIIr, p. 87-
133, 201-278, 381-439 ; 1892, t. x1x, p. 5-102.— Ethe-
ria, Peregrinatio ad loca sacra, dans Ilinera Hierosoly-
milana, édit. Geyer, in-80, Vindobonæ, 1898. — H.
Gompertz, Hat es jemals in Edessa christliche Künige
gegeben, dans Archæol. epigr. Mittheil. aus Œsterreich,
1896, t. χιχ, Ὁ. 154-157. — A. von Gutschmidt, Un-
tersuchungen über die Geschichle des Kænigreichs
Osrhoene, dans Mémoires de l’Académie de Saint-Pé-
tersbourg,1887,série VII®,t.xxxv.— Ch.-A. Lavigerie,
Essai historique sur l’école chrétienne d’Édesse, in-8°,
Paris, 1850. — Le Quien, Oriens christianus, in-fol.,
Paris, 1740, t. 11, col. 953-968, 1315-1316, 1429-1440;
t. Π|. col. 1185-1186. —— E. Le Blant, Histoire d'un
soldat goth et d’une jeune fille d’Édesse, dans Comptes
rendus de l'Acad. des inscripl. el belles-lettres, 1881,
IVe série, t. 1x, p. 370-377. — R. A. Lipsius, Die edes-
senische Abgar-Sage, in-8°, Brunswick, 1880. — J.-P.
P. Martin, Les origines de l’Église d’'Édesse et des
Églises syriennes, dans Revue des sciences ecclésias-
tiques, 1888, VIe série, t. vin, p. 281-322, 377-438, 473-
1 L. Duchesne, dans Bulletin critique, 1889, t. x,
Ῥ. 264-266. — ? Le Quien, Oriens christianus, t. 11, p. 79.
— " Cantacuzène, Historica, 1. 1, €. Liv. — 4 Stephanus
Byzantinus, De urbibus, au mot Édesse. — " Dela-
coulonche, Mémoire sur le berceau de la puissance macé-
und ihre Fortbildung untersucht, in-8°, Leipzig, 1882.
— E. Nestle, De sancla cruce, in-89, Berlin, 1889. -
Th. Noeldeke, Ueder einige Edessenische Martyrer-
aklen, dans Festschrifl zur 46 Versammlung deutscher
Philologen, in-8°, Strasburg, 1901, p. 13-22. — G. Phi-
lipps, The doctrine of Addaiï the apostle now first edited
in a complele form in the original Syriac with an En-
glisk translation and notes, London, 1876.— ἘΞ Renan.
Deux monuments épigraphiques d’Édesse, dans Journal
asiatique, 1883, VIII: série, t. 1, p. 246-251.— C. Sa-
chau, Reise in Syrienund Mesopotamien, in-8°, Leip-
Zig, 1883. — Ch. Texier, La ville et les monuments
d’Édesse en Mésopotamie, dans Revue orientale et amé-
ricaine, 1859, t.1, p.326-354 ; L'architecture byzantine ou
recueil de monuments des premiers lemps du christia-
nisme en Orient, in-fol., Londres, 1864, p. 199-209.
L.-J. Tixeront, Les origines de l'Église d’Édesse εἰ la
légende d'Abgar, Étude critique suivie de deux textes
orientaux inédits, in-8°, Paris, 1888.
H. LECLERCQ.
2. ÉDESSE DE MACÉDOINE. La ville bul-
gare de Vodena est située à l'extrémité nord-ouest de
l’ancienne Émathie, dans une vallée que les dernières
ramifications du Kitarion séparent de la grande plaine
du Lydias, et qui ne communique avec elle que par-
une étroite ouverture des collines. Qu'on se figure
un immense plateau demi-circulaire, d’une hauteur
de 120 à 150 pieds, coupé à pic sur trois de ses côtés,
adossé aux contreforts de deux hautes montagnes,
dont les pentes s’abaissent et livrent un passage aux
eaux réunies de plusieurs lacs. Ces eaux claires et lim-
pides circulent partout sur le plateau, y entretien-
nent l'humidité et la fraîcheur, se répandent en cas-
cades jaillissantes sur les flancs presque perpendi-
culaires du rocher, à travers les arbustes qui les cou-
vrent, et vont se perdre enfin au milieu d’une véri-
table forêt de jujubiers, de saules, d’ormeaux et de
platanes. L’acropole d'Athènes est le plus beau rocher
du monde, mais le plus magnifique plateau qui ait
jamais porté une ville est peut-être celui de Vodena.
« C’est sur l'emplacement de Vodena que s'élevait
l’ancienne Édesse, la ville de Caranus, la première
capitale de la Macédoine. Le doute n’est guère pos-
sible à cet égard et l'opinion de deux savants alle-
mands, Mannert et Reichard, suffirait à elle seule à
prouver le cas qu’il en faut faire. Chrysanthus dit,
dans les termes les plus précis : "Eôeooa ἥτις νῦν Βόδενα,
ἢ Βίδυνα λέγεται 2. Avant lui, l’érudit Cantacuzène,
racontant le siège et la prise de la ville sous son règne,
l'appelle d’abord Edessa, puis Vodena : le nom mo-
derne lui échappe par inadvertance et malgré sa pré-
férence bien marquée pour les noms anciens*. Rien de
plus concluant ici que son témoignage. Ajoutons en-
core un détail qui a bien son importance. Étienne de
Byzance dit, à propos d’Édesse de Syrie : « Elle em-
prunta son nom à la ville de Macédoine qu'elle rappe-
lait parses eauxjaillissantes »: δια τὴν τῶν ὑδάτων δύμην".
« Édesse avait dans l'antiquité un autre nom. Ægées
et Édesse étaient-elles une seule et mème ville? Ou
plutôt, Édesse était-elle l'Ægées où l’on enterrait
les rois de Macédoine 5? » L'opinion commune,
celle que favorisent le bon sens et la lecture intelligente
des textes, cette opinion qui place à Édesse le sanc-
tuaire de la royauté macédonienne et identifie Édesse
avec Ægées, a été contredite, tiraillée, dénaturée par
Tafel ὁ avec le résultat que l’on peut deviner. Sa thèse
vaut ce qu’elle pèse; le poids du papier.
donienne des bords de l'Haliacmon el ceux de l'Axius,
dans Revue des Sociétés savantes, 1858, t. τινὶ p. 649-651. —
4 G. Tafel, De via militari Romanorum Egnatia, qua Illy-
ricum, Macedonia et Thracia jungebantur, dissertatio geo-
graphica, in-4°, Tubingæ, 1842.
2111
Édesse compte peu de restes antiques. Sa position
magnifique invitait à l'occupation de ce plateau,
sur lequel les ruines entraient dans des constructions
nouvelles. Un sarcophage, douze inscriptions, des
fragments de colonnes grêles en marbre, des bases
attiques, des chapiteaux corinthiens ou ioniques
romains en marbre ou en pierre, quelques colonnes
sans cannelures, des stèles petites et communes,
quelques chapiteaux byzantins assez curieux, les uns
avec colombes aux ailes déployées, avec têtes de bélier
et figures d'hommes alternant ensemble, les autres avec
feuilles d’acanthe et griffons aux quatre angles, les
ailes rattachées à la feuille d’acanthe supérieure : voilà
tout ce que l’on trouve dans les six mosquées à mina-
rets et dans les treize églises de Vodena. Tous les
fragments, tous les débris de pierres antiques se trou-
vent entre la rive droite du torrent et le plateau
de Vodena, appelé aujourd’hui Palæo-Caliah, Τ᾿ « an-
cienne ville ». L'ancienne Édesse, suivant toute vrai-
semblance, partait de la dernière cascade du nord,
descendait de terrasse en terrasse du nord-ouest à
l’est, en suivant les bords de la rivière, coupait dans
les jardins jusqu’au premier tombeau, qui marquait
l'extérieur de la ville. Le haut du plateau portait la
citadelle. L’enceinte de ses murs, dont on retrouve
çà et là des traces au milieu des maisons, n’embras-
sait qu’une partie restreinte de la ville actuelle : non
pas que Vodena soit plus étendue que ne l'était Édesse
et l’antique Ægées, mais cette dernière, à l’époque
des rois de Macédoine, se partageait entre le plateau
et les jardins, tandis que Vodena s’est tassée dans
l’ancienne acropole, d’une défense plus aisée. Il est
à croire, en effet, que la portion inférieure de la cité
macédonienne fut abandonnée à partir des grandes
invasions barbares 1.
L’épigraphie chrétienne d'Édesse est représentée par
-quatre pierres ?. Celle-ci nous apprend peu de chose :
MHMOPION
EYTYXIAOY
KAITHCCYN
BIOY AYTOY
5 + NIKHC +
Dans l’intérieur de l’église dédiée aux saints Côme
-et Damien sous le vocable de Hagii Anargyri, se voit
un fragment intéressant surtout par les symboles :
un poisson et deux colombes (fig. 3975) 5.
L'inscription suivante se voit sur le mur extérieur
-de l’église d’Hagia Paraskevi :
SF NPEMECRBE
MHMOPIONKYTIPIANS TTIANTOKPA[
GATOAECHCHMAMETATON A [
HMOGNAAAAEAEHCONHMACOC CI
9 YIOIC AYTOëTIPECBIAICKAIEYXAICTI.
ATT ANTEAGN TPODbHTGON ATO!
KMAPTYPON TOIC COI APECACEL
CM BOY AHC KOCMSAMNA
ENOAAEKEITEIWANNHCKHTSTO
NATIAYCAMENHENXON
ΜΙημόριον Ἰζυπριανοῦ πρεσύ[υτέρου].
ΠΕαντοχρά[τορ υἱὲ Θε]οῦ, [μὴ] ἀπολέσῃς ἡμᾶς] μετὰ
τῶν ἀϊνομ:ὧν] ἡμῶν, ἀλλὰ ἐλέησον ἡμᾶς ὡς ὄϊντας χαὶ]
10
? Delacoulonche, op. cit., p. 659. La ville était alors
moins florissante; le nombre de ses habitants avait beau-
coup diminué; ils pouvaient sans peine se resserrer dans
les fortifications du plateau. Aussi les historiens byzantins
nous disent-ils que Vodena, malgré l'importance de sa
position, n’était qu'une petite forteresse. — *? Delacou-
lonche, op. cit., 1858, t. v, p. 780, ἢ. 8; p. 781, n. 13:
p. 782, n.14. J'avais tiré de l'oubli le n° 13 : Deux inscrip-
tions d'Édesse de Macédoine, dans Revue bénédictine, 1906,
t. ΧΧΊΠ, p. 92-94; mon travail fut discuté par M. Rabois-
ÉDESSE DE MACÉDOINE
| Ψυγ ἢ [ν] αἰθερεία
2112
υἱο[ὑ]: αὐτοῦ, πρεσθ(ε)ίαις ai εὐχαῖς π[άντων τῶν] ἀγγέ-
λων, προφητῶν, ἀποστόλων] χίαϊ μαρτύρων τοῖς σοὶ ἀρέ-
σασίιν ἀπὸ χατα]δολῆς χόσμου + ᾿Αμ[ήν].
᾽Ενθάδε χεῖτ[α!] ᾿Γωάννης χίαί ἣ τούτο[υ γύνη..... ἀ]να-
παυσαμένη ἐν Χ[ροιστ]ῷ [nv
« Tombeau de Cyprien, prêtre.
« Tout-puissant Fils de Dieu, ne nous perds pas avec
nos iniquités, mais sauve-nous, nous qui sommes aussi
ses fils, par l’intercession et les prières de tous les
3975. — Pierre, à Édesse.
D’après Revue des Sociétés savantes des départements,
1858, t. v, p. 781, n. 13.
anges, prophètes, apôtres et martyrs qui t'ont plu
dès la constitution du monde. Amen.
« Ci-gît Jean, et sa femme N., qui se reposa dans le
Christ au mois de... »
Autre inscription #:
ANTITONHNEIKANAPOCETII
BIOTOIOTEAEY
5 AEZATOCNNOKCOICEKA OY
FEAEAAHC OEE........
YYXH AIOEPEIAIE ATGOCI
ΘΕ TO COMA AETATH
EIC Ο ΚΑΙ ANACTACEGEEYAI
10 TE O HMAFEIKHTE
ATNOC ETTIKAI OEIOYTOOGN
ETTIETEYZATO AOYTPOY
Pre δάμαρ te... - « ᾿Αντιγόνη, Νείχανδρος ἐπιε)ὶ
βιότοιο τελευ[τὴν] δέξατο [ἐ]ν νο[ὕ]σοισι «. « ««- da[uaæohe[:]
ἀγ[οραΐς] θέτο σῶμα δὲ γα[ΐη, εἰσόχαι
IL: Un ἐπα εἶδες x
reLAJol”] nualo] tante, ἁγνὸς ἐπίε)ὶ
τεύξατο λουτροῦ.
ἀναστάσεως] εὐ
χαὶ ὁ[σ]ίου ποβ(έγων à
«... Antigone, fille de Nicandre : vaincue par la
maladie, sa vie a pris fin, son âme est allée dans les
assemblées célestes et son corps repose dans la terre
en l'attente du jour heureux de la résurrection. Il est
pur, ayant obtenu le baptème qu’il avait désiré. »
Quelques fragments chrétiens d'Édesse ont été pu-
bliés dans le Supplément archéologique du tome Ἀν τι
du Sylloge littéraire grec, de Constantinople ὅ,
Bousquet, sous le pseudonyme de S. Pétridès, Inscription
chrétienne de Vodena, dans Échos d'Orient, 1906, t.1x, p.96-98;
l'inscription n’a eu qu’à y gagner et c'est quelque chose,
à défaut d’autre chose. — * Delacoulonche, op. cil., p. 781,
n. 13. — ‘ E. Bormann, Die antiken Inschriften zu Vodena
(Edessa), dans Archeologisch-epigraphische Mittheilungen
aus Œsterreich-Ungarn, 1886, t. x11, p. 195-221. — # [hr
νιχος φιλολογιχος συλλογος, Constantinople, 1882-1883,
ἴ, XVII : εἐπιγραφαι εν δίαχεδονια συλλεγεισαι, p: 158,
n° ΕΚ LE KT,
2113
Dans la cour d’entrée de l’église d’Hagia Triados :
TEAM
a | ὦ
à noter cette survivance de ἰχθὺς, muni du signe abré-
viatif.
Autre, au même lieu que la précédente :
TTPECBC
WAATHC
IATPOC
TAPOENOC
Celui-ci cumulait le sacerdoce, πρεσδύτερος,16 chant
ψάλτης, la médecine, ἰατρός, et la virginité, τ παρθένος.
Un fragment sur lequel on lit :
O OC ΧΟΛΙΟΙΔΩΙ
5 IXEYC
Un fragment qui nous laisse voir une croix can-
tonnée de deux colombes inclinées fort bas, et, au-
dessous, ce seul mot :
+ MHMOPION
Ce débris rappelle un dessin publiée par Dela-
coulonche ?,
Enfin, un fragment présentant une croix au pied de
laquelle deux agneaux font le geste de brouter ou de
s'abreuver, et ces mots :
+ M-MOPIONM
AYPOY - ΚΑΤ
Μημόριον Μαύρου K
H. LECLERCQ.
ÉDIT DE CARACALLA. - Ι. Les témoins.
II. Le texte. 111. L'empereur. IV. La date. V. Le
motif. VI. La portée. VII. Bibliographie.
I. LES TÉMoINs. — L’édit par lequel Antonin Cara-
calla accorda, en l’an 212, le droit de cité romaine à
tous les habitants de l'empire se rattache à nos études
par ses conséquences juridiques pour les chrétiens.
Malgré son importance, cet édit n’était qu'imparfai-
tement connu et seulement par de brèves allusions
qu'il peut être utile de récapituler :
Ulpien : 22 ad Ed. (ann. 212-217). Dig, 1. L tit. v, De
statu hominum, lex 17 : In orbe Romano qui sunt, ex consti-
tulione imperatoris Antonini, cives Romani effecti sunt.
CESSE
© οὐ - σὺ O1 À & D
2 Delacoulonche, Mémoire sur Le berceau de la puissance
macédonienne des bords de l’Haliacmont et ceux de l'Axius,
loc. cit., 1858, p. 782, n. 11. — * Burman, De vectigal.
populi Romani, Lugduni Batavorum, 1734, p. 178, et
d'après lui, Accarias, Puchta, pensent que ce texte ne vise
que la multiplicité des concessions individuelles. M.-J. Bry
fait observer qu’on ne peut tirer argument en ce sens du fait
que cette phrase se lit dans la notice sur Marc-Aurèle, car
Aurelius Victor, tout comme Jean Chrysostome et Justi-
nien, a pu se tromper sur l’auteur de la constitution. —* P, G
Ἐς ΣΧ, col. 333. — « P. L.,t. xLI, col. 161. — ὃ Musée de
Giessen, n° 40, papyrus provenant probablement d’'Hepta-
komia, ville de la Thébaïde. Dimensions : haut. Ὁ m. 27,
larg. Ὁ m. 46. La deuxième colonne est seule conservée inté-
gralement, elle mesure Ὁ m.235 de largeur; l’espace entre les
deux colonnes est de 0 πὶ. 025. A droite, marge intacte de
ÉDESSE DE MACÉDOINE — ÉDIT DE CARACALLA
ΓΑὐτοκράτ wo Kaïsap ΔΙ], 240€ Αὐρήλι[ο
[Οὐδὲν εὐχταιότερον] ἢ μᾶλ) λον ἀν[αζητέον ἐστὶν ἢ τὰ]ς αἰτίας χ[α]ὶ
[εξ - - Καὶ τοῖς Θ]Ξοῖς loi] ] ἁγ[:ὠτ]άτοις εὐχαοιαστήσαιμι, ὅτι τι[ς] τοιαύτη [ς]
[χάριτος ἀφορ eu νῦν elis ἐμὲ συν[εχύ]ρησεν.
[γαλοπρεπῶς χαὶ εὐσεδ]ῶς ᾿δύϊνα]σθαι τῇ μεγαλει UE τι αὐτῶν τὸ ἱχανὸν πο:-
[eïv, εἰ τοὺς ξένους, ὁσ]άχις ἐὰν ὑ{π]εισέλῃ! σιν εἰς τοὺς ἐμοὺς ἀν[θο]ώπους,
τῶ]ν θεῶν quvez τενέγ[χοι]μι, δίδωμι τοις σ]υνάπα-
[σιν ξένοις τοῖς κατὰ τ]ὴν οἰχουμένην πίολιτ Ἰεΐαν
[παντὸς γένους πολιτευμ]άτων, γωρ[ὶς] τῶν [δεδγειτικίων.
2114
Dion Cassius, His!. rom.,
sous Caracalla) : Οὗ
264 αὐτοῦ, λόγῳ μὲν
χαὶ ἐχ τοῦ τοιούτου πρωσῆῇ, διὰ τὸ τοὺς ξένους τὰ πολλὰ
αὐτῶν μὴ συντελεῖν, ὁ « Caracalla proclama ro-
mains tous les habitants ἃς l'empire, en apparence
pour les honorer, mais en réalité pour augmenter son
revenu, les pérégrins étant exempts de la plupart
des taxes. »
Spartien, Vila Severi, 1 (entre 293 et mai 305):
Severus Africa oriundus imperium optinuil cui civitas
Lepti, pater Gela, majores equiles Romani ante civitatem
omnibus datam.
Aurelius Victor, De Cæsaribus, 16 (avant 360) :
Data cunctis promiscue civilas Romana ?.
Saint Jean Chrysostome, In Acla apostolorum (vers
400), hamil xzvir®: Μεγάλην εἶχον
προνομίαν οἱ ἀξιούμενοι οὕτω [i. e ‘Pour tot] χαλεῖσθαι"
χαὶ οὐ πάντες τούτου ἐτύγχανον- ἀπὸ γὰρ ᾿Αδριανοῦ 223
πάντας ‘P ὡμαίους ὀνομασθη ναι, τὸ δὲ παλ αιὸν οὐγ. οὕτως
nv. 1 apôtre se réclama devant le magistrat du titre
de citoyen romain. Au temps de saint Paul, ce titre,
explique l’orateur, constituait un privilège précieux
et relativement rare; du reste, il attribue l’édit de 212
à Hadrien.
Saint Augustin, De civilate Dei (ann. 413-426), L V.
c. ΧΙ 4: ... quod poslea gratissime atque humanissime
factum est, ut omnes ad Romanum imperium pertinentes
socielatem acciperent civilatis et Romani cives essent,
ac si essel omnium quod eral ante paucorum.
Novelle LXXVII, €. v (ann. 539) : (Ὥσπερ γὰρ)
᾿Αντωνῖνος ὁ τῆς εὐσεθείας ἐπώνυμος, ἐξ οὗπερ χαὶ εἰς
ἡμᾶς, τὰ τῆς 0007 γορίας ταύτης χαθήχει t, TO τῆς ῥωμαΐ χὴς
π πολιτείας, πρότερυν παρ᾽ ἐχάστου τῶν ὑπ πηχόων αἰτούμε νὸν
χαὶ οὕτως ἐχ τῶν χαλουμέ νων peregrinuwv etc δωμαΐχην
εὐγένειαν ἄγον. ἐχεῖνος ἀπ ασιν ἐν χοινῷ τοῖς ὑπηχόο!: ᾿ς
δεδώρηται.
IT. LE TEXTE. — En 1910 a été édité un fragment de
papyrus qui nous a révélé une partie étendue et impor-
tante du texte de l’édit δ. L'écriture est celle qui fut
en usage dans les chancelleries d'Orient, dès le début
et durant la plus grande partie du mr siècle. Le docu-
ment est divisé en deux colonnes, la deuxième
assez bien conservée pour permettre la reconstitution
du texte de neuf lignes dont la lecture est à peu près
certaine. Nous possédons ainsi le texte mutilé de la
célèbre constitulio Antoniniana® :
. LXXVII, c. 1x (écrit
χα χαὶ P ωμαίους πα τας τοὺς ἐν τῇ
τ LV, Ép' χω δὲ ὅπως πλείω αὐτῷ
ταύτην τότε
ς Σεουῆρος] ᾿Αντωνῖνο[ς] ΣΙ[εθαστὸ]ς λέγει"
το[ὑς] λ[ισγελλου[-]
'οιγαροῦν νομίζωίν οἸύτω με-
Ῥωμαίων, [υ]ένοντος
Om.05; δ haut et en bas, marge très mutilée de Ὁ m.04 envi-
ron. Le document est un « fragment d’un petit recueil de
constitutions impériales en rédaction grecque », et ce frag-
ment contient trois constitutions d’Antonin Caracalla. La
première et la troisième restent étrangères à nos études. —
* P.-M. Meyer, Griechische Papyri in Museum des Oberhes-
sischen Geschichtsvereins zu Giessen, Berlin, 1910, t. 1,
fase. 2, p. 25 sq.; Mitteis, dans Zeitschrift der Savigny-
Stiftung für Rechtsgeschichte, Romanistische Abteilung,
Weimar, 1910, p. 386-387; L. Mitteis et U. Wilcken, Grund-
züge und Chrestomathie der Papyruskunde, Leipzig, 1912,
Juristischer Theil. Chrestomathie, p. 426, n. 377; P.-F. Girard,
Textes de droit romain publiés et annotés, 49 édit., 1912,
P. 203-205; M.-J. Bry, L'édit de Caracalla de 212, d'après
le papyrus 40 de Giessen, dans Études d'histoire juridique
offertes à P.-F, Girard, 1912, t. 1, p. 1-42.
2445
Imperator Cæsar Marcus Aurelius Severus Anloni-
nus Augustus dicit : Nihil oplabilius vel magis quæren-
dum est quam querellas libellosque [tollere?]. Et dis
sanclissimis gratias agam, quod quæ ftalis gratiæ ᾿
ccasio nunc mihi contigit. Existimans igitur sic
magnifice pieque posse majeslali eorum satisfacere, si
peregrinos, quotiescumque subingressi fuerint in meos
homines [in religionem]. Deorum simul intulerim, do om-
nibus peregrinis qui suni in orbe civitatem Romanam ma-
nentle omni genere rerum publicarum, præter dediticios.
III. L'EMPEREUR. — Un premier résultat, presque
superflu d’ailleurs, de la découverte de ce papyrus est
la détermination certaine de l’auteur de l’édit, déter-
mination qui a été l’objet de longues controverses.
Hadrien, Antonin le Pieux et Marc-Aurèle ont eu leurs
partisans convaincus parmi les érudits, mais déjà
Justinien était dans l’erreur, puisque nous avons vu la
Novelle LXXVIII attribuer formellement l'édit à
Antonin ?. Le texte de Dion Cassius ne suffisait pas,
malgré sa clarté, à imposer l'attribution à Caracalla 8.
IV. La DATE. — Une inscription tracée sur la base
d’une statue brisée a été relevée à Ombos #; on y voit
un certain M(äcxo:) Αὐρήλιος Μέλ[ας] offrant la dé-
dicace à Caracalla, qualifié σωτῆρα τῆς ὅλης οἰχουμένης.
Ce titre pompeux comporterait une allusion à la
constitution généralisant le droit de cité, laquelle, en
conséquence, aurait été connue en Égypte le 8 no-
vembre 2125. D'autre part, on peut induire d’un pa-
pyrus du British Museum (P. Lond.I11,1164,p.116 k,
ligne 3) que ladite constitution n’était pas encore
connue à Antinoupolis le 24 avril 2125. Ce sont les
dates extrêmes pour l'Égypte. Pour Rome et l'Italie, il
faudrait attendre après le meurtre de Géta (27 fé-
vrier 212) auquel l’édit semble postérieur. Les der-
nières lignes de la première colonne du papyrus 40
de Giessen sont en trop mauvais état pour qu'on
puisse rien en tirer; la partie où devait figurer la
date est complètement perdue.
Le papyrus faisant pariie d’un recueil de constitu-
tions impériales, on notera que celles-ci paraissent dis-
posées suivant l’ordre chronologique de leur publica-
tion à Alexandrie. La troisième pièce se rapporte à des
événements survenus en 2157; la deuxième a été
publiée à Rome, en latin, le 11 juillet 212, enregistrée
en grec à Alexandrie le 29 janvier 213 et publiée le
10 février. On est donc amené à supposer que la pre-
mière constitution du recueil est antérieure à celle
dont nous venons de parler; ce n’est toutefois qu’une
conjecture. Son exceptionnelle importance ne permet
pas de supposer que sa promulgation à Alexandrie ait
été notablement retardée; on peut admettre, sous
réserve, que la publication de l’édit latin se place à Rome
entre le 27 février (meurtre de Géta) et le 11 juillet 212.
V. LE MOTIF. — Il ne fait pas de doute pour Dion.
Caracalla battait monnaie et s’avisait chaque jour
d’expédients nouveaux. Après avoir doublé le taux de
1 On pourrait songer aussi à beneficium. — ? Heineccius,
Antiquitatum romanarum jurisprudentiam illustrant. syn-
tagma, Francofurti, 1771, part. I, append., ο. 1, n. 15-20,
p. 281-285; Burman, De vectigal. pop. Rom., 1734, p. 176;
cf. M.-J.Bry, op. cit., p. 5, note 2; Lefranc, L’édit d'Antonin
Caracalla sur le droit de cité,in-8°, Bordeaux, 1907,p. 36-52. —
3 Mis au jour par Valois en 1634; cf. J. C. Ε΄ Meister, Disser-
tatio de Ant. Caracalla vero civitatis per orb. Rom. propagatore,
1792, p. 53; en réfutation de J. P. Mahner, De M. Aurelio
Antonino constitutionis de civit. univ. orbi Rom. data auctore,
1772. — * Corp. inscr. græc., t. ται, n. 4680. — # U. Wilcken,
dans Hermès,1892,t.xxvu, p.294, n.1.— ‘L.Mitteis, loc. cit.,
p. 388. — ? P. M. Meyer, Griechische Papyri.. zu Giessen,
t. 1 ὃ, p. 41. — "Οἱ. Dion, op. cit., LXXIX, c. 1x; Ulpien,
Coll., XVI,1x,3; Macrin rétablit l’ancien taux. Cf. Dion, op.
cit., 1. LXXVIIL, c. xx. — * Cf. Schiller, Geschichte ἃ. rôm.
Kaiserzeit, τ, 1, p. 750 sq.; Leonhard, Institutionen, p. 83,
note 2; O. Schulz, Beiträge zur Kritik unserer lilterarischen
ÉDIT DE CARACALLA
2116
l'impôt sur les successions et les affranchissements,
il transformait le vingtième en dîme ἃ, enfin, il augmen-
tait le nombre des citoyens romains, c’est-à-dire en
l'espèce, le nombre des contribuables. A ce motif
d'intérêt fiscal s’ajoutaient des raisons d'ordre poli-
| tique ?. Septime-Sévère avait, sous son règne, travaillé
à effacer les particularités et les privilèges locaux et à
procurer, tant au point de vue juridique qu’au point
de vue administratif, l’unification de l'empire: Cara-
calla poursuivait le même dessein, tout en tirant parti
d’une mesure de cette nature comme d’un expédient
fiscal. Le but fiscal apparaît cependant comme la
raison principale et déterminante de l’édit de 212.
Le papyrus de Giessen apporte des données positives
qui ne sauraient être négligées.
Dans le préambule (lign. 2-7) l’édit accuse le désir
de supprimer τὰς αἰτίας ai τοὺς λιδέλλους 19. Qu'est-ce à
dire? Caracalla veut-il supprimer l’état de choses an-
térieur à l'édit, alors que, au dire de la Novelle
LXXVIII, 5, le droit de cité devait « être demandé
par chacun des sujets? Cette interprétation se
trouve appuyée, dans une certaine mesure, par le fait
qu'en 410, Théodose II et Honorius, ayant concédé
le jus liberorum à toutes les femmes de l’empire,
spécifient expressément que, étant donnée cette con-
cession génerale, personne n'aura plus désormais à
leur demander le jus liberorum #*. Ainsi la conces-
sion générale ἃ pour résultat la suppression des
pétitions individuelles, onéreuses aux impétrants,
encombrantes pour l’administration. L’édit de 212
invoque un second molif, d'ordre religieux (lign. 3-7).
Il y aurait ici une méthode originale de prosélytisme.
| L'empereur incorpore à son peuple des citoyens nou-
veaux sans leur demander leur avis; en mème temps
il immatricule à la religion nationale des fidèles nou-
veaux sans solliciter leur opinion. Les dieux ne
peuvent qu'être honorés de ce recrutement par con-
trainte, car ils ne sont pas bien délicats sur le degré
de conviction de leurs adorateurs : quant aux pérégrins,
ils n’ont qu’à se louer du grand honneur qui leur est
fait de leur incorporation à la religion romaine *.
Cet «exposé des motifs» est purement de style,
comme la plupart des explications officielles. Que les
raisons invoquées ne fussent pas entièrement étran-
gères à l'inspiration de l’édit, on peut l’admettre;
mais le motif d’ordre fiscal signalé par Dion Cassius
apparaît toujours comme le motif réel et décisif.
Bien plus, la portée de l'édit étant restreinte par
l'exception formelle à l’égard d’une catégorie de péré-
grins, cette limitation prouve que Caracalla avait en
vue, avant toute autre chose, l'intérêt de ses tinances.
L’exception porte sur les dedilicii, lesquels consti-
tuaient la catégorie des pérégrins soumis au {ributum
capitis. Concéder le droit de cité à ces déditices, c'était
supprimer les revenus du tribufum, et sans les rempla-
cer par ceux des taxes sur les successions et les affran-
Ueberlieferung für die Zeit von Commodus Slurze bis auf
den Tod des M. Aurelius Antoninus (Caracalla), p. 113;
O. Hirschfeld, Die kaiserlich. Verwaltungsbeambt., p. 482;
Domaszewski, Gesch.d.rûm. Kaiser, t. 11, p.266; Ὁ, Wilcken,
dans Archiv für Papyrusforschung und verwandte Gebiete,
1911, τ v, p. 420. -- % A Ja suite de ces mots se trouve une
lacune que le premier éditeur ne remplit pas; on attend là
quelque chose comme ὁλιχῶς ἐχχόπτειν. — ἢ τὸ τῆς ῥωμαϊχῆς
πολιτείας, πρότερον παρ᾽ ἐχάστου τῶν ὑπηχόων αἰτούμενον ;
cf. Cujas : Olimsingulis eral petenda civilas, quæ sæpe non nisi
magno ære redimebatur, dans Commentar. in libr. XXIV
quæst. Æm. Papiniani, édit. Fabrot, 1658, τ, τ, col. 662. —
13 Code Justinien, 1. VIII, tit. Lvur, lex 1 : nemo post hæc a
nobis jus liberorum petat, quod simul hac lege omnibus conce-
dimus. — # Est-ce là ce qu'aurait eu en vue Dion Cassius
en écrivant que Caracalla avait transformé en citoyens
romains tous les habitants de l'empire «sous prétexte
| d’honneurs »: λόγῳ μὲν τιμῶν 7
2117
chissements qui frappaient les citoyens, car les déditices
étaient, en général, des gens d’une situation sociale
si médiocre qu’un impôt portant sur les aflranchisse-
ments ou percu à l'occasion des successions de plus de
cent mille sesterces ne devait pas les atteindre. Au
contraire, l'exclusion des déditices conservait au trésor
les produits du tribut et la naturalisation des péré-
grins non déditices multipliait, dans une très large
mesure, les contribuables de la decima heredilatum el
manumissionum. En définitive, Dion Cassius a présenté
“sous son vrai jour la mesure prise en 212 par Caracalla.
Fustel de Coulanges, qui reconnaît qu’«on ne ren-
contre guère dans l'histoire de décrets plus importants
que celui-là», imagine sans preuves et même contre
toute vraisemblance que Caracalla ne fit que consacrer
une situation de fait, car l’édit « proclamait et faisait
passer dans le domaine du droit ce qui était déjà
un fait accompli». Cette vue rapetisse un acte décisif
qui eut une portée considérable. Sans doute, l’évolu-
tion du droit avait affaibli la barrière jadis élevée entre
les citoyens et les sujets; les concessions individuelles
très nombreuses, des concessions collectives aussi,
avaient diminué notablement dans toutes les provinces
le nombre des non-citoyens; mais de là à prendre
l'importance d'une sorte d’abrogation de fait, on est
resté bien loin. Les considérants officiels ne pouvaient
donner le change à personne, le caractère d’expédient
financier était si évident qu’on s’habitua à le considérer
seul, au détriment d’un dessein politique d’ailleurs
douteux et d’un dessein religieux sans doute absent,
L'édit était une mesure fiscale; ces mesures n’ont pas
ordinairement la vertu de provoquer l’enthousiasme
populaire. Ce qui ne laisse pas d’être curieux, c’est
que saint Augustin voit dans l’édit de 212 l’avantage
pour les nouveaux citoyens dénués de ressources de
wivere de publico, grâce aux distributions gratuites
faites aux citoyens romains, et c’est cette conséquence
qui lui fait admirer l’édit.
NI. LA PORTÉE. — Les témoignages relatifs à l’édit
de 212 laissaient subsister une contradiction, ou plutôt
un point d'interrogation. Ces textes nous présentaient
la concession du droit de cité comme universelle et
cependant on rencontrait dans l'empire, après le règne
de Caracalla, des sujets pérégrins ou latins non pourvus
du titre de citoyen. La mesure générale comportait
donc des restrictions. Lesquelles?
La grande naturalisation édictée par Caracalla ne
disposa que pour le présent! ; en outre elle ne s’appliqua
qu'aux groupes urbains organisés, aux communautés
douées d’une constitution reconnue par Rome *.
Cette généralisation fut d’ailleurs contestée * et il fut
soutenu que la naturalisation ne fut nullement réservée
aux seuls ciloyens des villes constituées depuis long-
temps sur le type romano-hellénique. L'étude fut spé-
cialisée de préférence sur la province d'Égypte, où les
seuls citoyens des cilés grecques : Naucratis, Alexan-
urie, Ptolémaïs et Antinoé auraient pu bénéficier de
l’édit de 212. Or, de minutieuses statistiques permirent
de constater que tous ceux qui, en Égypte, étaient
dispensés de l'impôt personnel sont, en 212, devenus
citoyens romains; tous ceux qui étaient soumis à cel
impôt, au contraire, sont restés non-citoyens *. En
outre, les lignes 7-9 de notre papyrus nous apprennent
que Caracalla « donne à tous les pérégrins, par tout
l'empire, le droit de cité romaine, toutes les formes d’or-
ganisation politique étant maintenues, les déditices
étant exceptés ὅν». Quel est le sens et la portée de cette
1 Cette opinion fut émise pour la première fois par Hau-
bold, Ex constitutione imperat. Antonini quomodo qui in
orbe Romano essent cives Romani effecti sint, dans Opuscula
academica, 1819, t. τι, p. 369-386. — ? Th. Mommsen, dans
Hermès, 1881, t. χνι, p. 475; Neues Archiv, 1889, τ. XIV,
p. 526. — *? U. Wilcken, dans Hermès, 1892, t. XXVN, p. 295-
!
ÉDIT DE CARACALLA
: 2118
restriction qui met notre papyrus en opposition avec
les renseignements donnés par tous les auteurs qui ont
parlé de l’édit? Ce problème, qui consiste à déterminer
le sens du mot déditice, semble encore loin d'être résolu
et d’ailleurs il ne touche que de si loin aux études d'anti-
quité chrétienne que nous pouvons le négliger. Ce que
nous devons retenir, c'est qu’en Égypte l'exclusion de
cette catégorie dut rétrécir très sensiblement le cercle
d'application de l’édit. Les bénéficiaires de la consti-
tutio Antoniniana ne constituèrent qu’une faible mino-
rité. D’après des évaluations — sujettes à revision —
il n’y eut pas plus de deux millions d'Égyptiens, non
compris les Romains, sur environ sept millions d’habi-
tants, qui devinrent citoyens.
La proportion fut-elle à peu près la même dans les
autres parties de l'empire? C’est ce qu'il est très difhi-
cile de décider. En toute matière, nous sommes incom-
parablement mieux renseignés pour l'Égypte que pour
n'importe quelle autre province. Mais il peut être
dangereux parfois de conclure de l'Égypte aux autres
parties de l'empire, le vieux royaume des Ptolémées
ayant gardé, sous la souveraineté des Césars romains,
une organisation spéciale. Cependant l'existence de
la capitation nous est attestée pour toute une série
de provinces : tous ceux qui y étaient soumis, c’est-à-
dire ceux qui appartenaient à la population non
grecque en Orient, ou tout au moins aux classes
inférieures de cette population, aux classes rurales,
devaient être des déditices. L’édit ne s’appliqua donc
partout qu'aux classes privilégiées, et partout, quoique
dans des proportions variables suivant les régions, les
bénéficiaires constituèrent évidemment des minorités.
« A tous ces provinciaux que la réforme de Caracalla
n’atteignit point, faut-il joindre les juifs? Ceux-ci
étaient-ils des déditices? Leur reconnaitre ce caractère,
c'est admettre encore une notable extension du cercle
dans lequel l’édit n’eut point d’effet. Mais, bien qu’elle
s'appuie sur des arguments sérieux, la théorie en vertu
de laquelle les juifs sont déditices depuis l’an 70 et ne
sont pas devenus citoyens en 212, a été combattue
avec une vigueur si persuasive qu'il pourrait paraitre
téméraire de s’y rallier désormais 7. »
Un résultat moins prévu de l'extension subite du
droit de cité fut d’énerver le droit de récusation.
Jusqu’alors la récusation de la juridiction des ma-
gistrats locaux et le recours au tribunal de l’empereur
était un privilège du citoyen romain. Saint Paul en
avait usé et, à son exemple, quelques chrétiens de
Bithynie pendant la légation de Pline le Jeune, puis
encore le martyr Attale à Lyon sous Marc-Aurèle.
Désormais il n’en fut plus question; la multitude
de ceux qui pouvaient user de ce droit le fit tomber
en désuétude. Depuis l'édit de Caracalla, il n’y ἃ plus,
dans les actes des martyrs, un seul exemple de recours
à César, provocatio ad Cæsarem. La compétence des
gouverneurs s’étendit désormais. à tous.
VII. BIBLIOGRAPHIE. — M.-J. Bry, L'édit de Cara-
calla de 212, d’après le papyrus 40 de Giessen, dans
Études d'histoire juridique offertes à P.-F. Girard par
ses élèves, in-8°, Paris, 1912, t. 1, p. 1-41. — Ferrero,
Iscrizioni e ricerche nuove intorno all ordinamento
delle armate nel” impero romano, 1884, p. 20. —
P.-F. Girard, Textes de droit romain, 4° édit., 1912,
p. 208-205. --- Haubold, Ex constitulione imperätoris
Antonini quomodo qui in orbe Romano essent cives
Romani effecti sint, dans Opuscula academica, 1819,
ι. τα, p. 369-386. — Lefranc, L'édit d'Antonin Ca-
296. — Ὁ, M. Meyer, Das Heerwesen der Ptolemäer und
Rômer in Ægypten, p. 137-144. — * P. Jouguet, La vie muni-
cipale dans l'Égypte romaine, in-8°, Paris, 1911, p. 354, a
soulevé des objections et proposé une lecture différente. —
‘ Cf. J. Juster, Les droits polit. des juifs dans l'empire ro-
main, Paris, 1912, p.19 sq. —* M.-J. Bry, op. cit., p. 30-31.
2119
racalla sur le droit de cilé, in-8°, Bordeaux, 1907. —
J. P. Mahner, De M. Aurelio Antonino constitutionis
de civitate universo orbi Romano data auctore, 1772.
— J. C.F. Meister, Disserlatio de Antonino Caracalla
vero civitalis per orbem Romanum propagatore, 1792.
— P. M. Meyer, Griechische Papyri im Museum des
Oberhessischen Geschichtsvereins zu Giessen, in-8°,
Berlin, 1910, t. 1, fase. 2. p. 25 sq.
H. LECLERCQ.
ÉDITS ET RESCRITS. — I. Édit et res-
crit. 11. Tibère interdit de molester les chrétiens. III.
L’édit de Néron. IV. Témoignages positifs. V. Politique
religieuse de Domitien. VI. Le rescrit de Trajan. VII.
Le rescrit d’Hadrien à Minicius Fundanus. VIII. Le
faux rescrit d’Antonin le Pieux. IX. Rescrit de Marc-
Aurèle. X. Jurisprudence de l’Apologeticum. XI. L’é-
dit de 202. XII. Rescrit d’Alexandre-Sévère. XIII.
Recueil des édits et ordonnances. XIV. L’édit de
Dèce. XV. Les deux édits de Valérien. XVI. L’édit de
Gallien. XVII. Message d’Aurélien au sénat. XVIII.
Édit d’Aurélien, en 275. XIX. Premier édit de Dio-
clétien. XX. Deuxième et troisième édits. XXI. Qua-
trième édit, en 304. XXII. Amnistie de Maximin Daïa.
XXIII. Édit de Galère et de Maximin. XXIV. Pre-
mier édit de Constantin. XXWV. Édit de Maximin
Daïa, XXVI. ἘΠῚ de tolérance de Galère. XXVII.
L’édit de Milan.
I. ÉDIT ET RESCRAT. — L’édit désigne d’une manière
générale, à Rome, tout acte officiel publié par une auto-
rité ayant qualité à cet effet. Il consiste en la notifica-
tion publique de cet acte, c-dicere, dire dehors, pro-
mulguer. Outre l’empereur, nombre de magistrats ont
le pouvoir d’édicter : le sénat, les consuls, les procon
suls, les dictateurs, les chefs militaires, les préfets
urbains, le préfet du prétoire, les tribuns du peuple,
les gouverneurs de province et d’autres encore.
L'empereur et le préteur sont ceux qui font le plus
communément usage du jus edicendi *. La publication
d’un édit consistait en sa transcription sur une table
de bois blanchi (in albo); on en donnait lecture au
peuple et on l’exposait au forum * : apud forum palam,
ubi de plano recte legi possit *. L’édit perpétuel conte-
nait une action, pœnalis popularis et in factum, empor-
tant, contre tous ceux qui volontairement auraient
enlevé ou altéré les édits transcrits ἐπ albo — ceux qui
dolo album corruperint — une amende de cinq cents
aurei ἢ. Le jurisconsulte Paul nous apprend que, sous
l'empire, les altérations de l’édit donnaient lieu à une
cognilio extra ordinem ὃ, et exposaient le coupable aux
peines du faux. Peut-être cette aggravation de
rigueurs à l’époque impériale provient-elle de ce que
l’édit, sous Hadrien, avait acquis force de loi 7. Un fait
de cette nature se produisit en l’an 303 à Nicomédie:
un chrétien, entraîné par son zèle et par l’ardeur de sa
foi, arracha l’édit de persécution et le déchira: il subit
le martyre δ. Diverses passions de martyrs, de valeur
historique contestable, relatent avec exactitude la
promulgation des édits impériaux. Dans la Passio,
3 Ch. Giraud, L'édit prélorien, dans Comptes rendus des
séances de l’Acad. des sciences morales et politiques, Paris.
1870, t. xcur, p.329-357; P. Willems, Le dfoit public romain,
6° édit., p. 267 sq.; Mispoulet, Les institutions politiques des
Romajns, in-8°, Paris, 1883, t. τι. --- 5 Voir Dictionn., t.1, col.
2840, fig. 954, au mot ARIKANDA. — ? Lex repelundarum,
lign. 65-66; Corp. inscr. lat., t. τ, Ὁ. 62, n. 198. — * Ulpien,
1. VII, pr. 1, 2, 4, 5, De jurispr.; Justinien, Instit., De actio-
nib., 1. IV, tit. vi, n. 12. — 5 Paul, Sententiæ, 1, ΧΠῚ α, 3. —
* Modestin, dans le Digeste, 1. XLVIII, tit. x, lex 32, De lege
Cornelia de falsis; Paul, Sententiæ, V, XXV, 5.— ᾿ Darem-
berg-Saglio, Dictionn. des antiq. gr. et rom., t. 1, p. 178; De
Ruggiero, Dizionario epigrafico, au mot Album; G. Hum-
bert, Essai sur les finances et la comptabilité publique chez les
Romains, 2 vol. in-8°, Paris, 1886, t. τ, p. 47,133 et les notes,
— * Eusèébe, Hist. eccles., 1. VIII, c. v, P. G.,t. xx, col. 749.
ÉDIT,DE CARACALLA — ÉDITS ET RESCRITS
2120
S. Mariæ, nous lisons ceci: Emensis triginta diebus,
præsidi annuntiatur Tertullum, principalem ipsius
civitatis, occultare in domo sua christianæ religionis
ancillam, quod imperatorum præcepta prohibebant.
Statim ad tribunal Tertullus adducitur et primoribus
convocatis, adsistente etiam vulgi corona, recitari legenr
præses jussit ex codice, cujus hæc forma est *. Les actes
de saint Terentianus montrent le proconsul assem-
blant les principaux de la ville pour leur donner lecture
d’un ordre impérial accueilli avec des acclamations :
Et clamaverunt omnes : Auguste, semper vincas ! Hoc
dictum est decies seplies. Lecianus proconsul dixit ΣΤ
Propitii dii floreant 1° ! C’est la scène figurée sur cer-
tains bas-reliefs, l’un d’eux notamment, conservé au
musée du Capitole et provenant de l’arc de triomphe
de Marc-Aurèle: on y voit un sénateur lisant les lettres
impériales aux acclamations de l'assistance ᾿ς D’autres
actes’ de martyrs rapportent que, pour entendre la
proclamation d’un édit, le peuple de Samosate fut
convoqué par l’empereur au temple de la Fortune,
situé au centre de la ville #; et ce détail rappelle une
souscription d’une constitution de l’an 396 : P(ro)p(o-
sita) Alexandriæ, Eulychæo, mots dans lesquels Gode-
froy reconnaît l'indication du Tychæum ou Eutychæunm
d'Alexandrie, sanctuaire de la Fortune de la ville.
Les acclamations n'étaient tolérées ou prescrites
qu'après la lecture de l’édit, qui devait être entendu
en silence. « Lorsqu'on nous lit les édits de l’empereur,
dit saint Jean Chrysostome, il se fait partout un grand
silence; chacun prête l'oreille, avide d'entendre.
Malheur à qui oserait faire le moindre bruit et troubler
une pareille lecture #., Les actes très remaniés des
saints Sergius et Bacchus mentionnent la réception
d’une lettre impériale sur un pan du vêtement; les
actes plus médiocres encore de saint Paphnuce pré-
sentent un cérémonial analogue; le juge païen parle
d’un édit impérial et le jeune martyr demande à le
voir : Tunc Arrianus jussit edictum proferri. Quod cum
sacerdoles sumpsissent, ipsum adoraverunt. Similiter
et præses assurexit et edicltum amplexatus es! pueroque:
dedit #; autre exemple : Dioclelianus rex impius
edictum scripsit universo orbi ul omnes colerent magnum
deum Apollinem et Jovem εἰ Dianam.…. Edictum
Alexandriam adlalum adoravit Armenius comes εἴ
per præconem in omnibus urbis locis recitari jussil τος
Un texte qui paraît appartenir à l’an 435 nomme adora-
biles les lettres émanées du souverain 15,
Le jus edicendi était logique mais pouvait devenir
redoutable. Il était logique que les magistrats appelés à
l'exercice de la puissance législative en fussent investis.
comme d’un attribut de la part de souveraineté à
eux déléguée; mais il était à redouter que l’inexpé-
rience, les rancunes, les animosités ou les rêveries
n’entraînassent le dépositaire du jus edicendi à de
graves abus ou, pour le moins, à de fâcheuses erreurs.
Le remède à ce péril, sans être souverain, était fort
efficace. L'exercice des magistratures était limité à
une durée généralement brève; en outre, le fonction-
— * Baluze, Miscellanea, édit. D. Mansi, in-fol., Lucæ, 1761,
t. x, p. 27; cf. Acta sanct., 14 janvier: Acta S. Pontiani, n. 1;
ibid., 24 février: Acta 5. Sergii, n. 1. — ° Acta sanct.,
1°: septembre, Acta S. Terentiani, n. 4. — Ὁ Bottari et Fog-
gini, Museum Capitolinum, in-fol., Romæ, 1750, t. 1v, pl. x1,
— 5 Assémani, Acta martyrum orientalium, in-fol., Romæ,.
1748, t. 11, p. 124. — Κι Jean Chrysostome, Homil., x1v, ire
Genesim, τι, 2, P. G., t. 1111, col. 112. — 14 Acta sanct.,
24 septembre: Acta 5. Paphnutii, n. 14. — ** Martyrium
5. martyris D. N. J. C. sancti apa Anub de Nassi, dans
G. Zoega, Catalogus codicumcopticorum, in-fol., Romæ, 1810,
p. 32. — 34 Synodicon adversus tragædiam Irenæi, ©. CLXXXIV,
dans Mansi, Conc. ampliss. coll., t. v, col. 972; cf. E. Le
Blant, Les Actes des martyrs. Supplément aux « Acta sincera »
de dom Ruinart, dans Mémoires de l'Acad. des inscripl.,
1881,t. xxx, p. 98, n. 3; 99, n. 4; 318, n. 111.
2121
maire sorti de charge aurait à compter avec l'accusation
publique, la déclaration d’infamie, telles et telles
exclusions dont la perspective servait de frein aux
passions personnelles et de garantie aux citoyens contre
les abus de pouvoir. Enfin toute décision nouvelle prise
par un magistrat, soit dans son édit, soit en dehors,
Jui était toujours opposable, même après la cessation
de ses fonctions.
D’année en année, les magistrats, notamment le
préteur, renouvelaient certaines dispositions des édits
de leurs prédécesseurs; ainsi se formait une sorte de
droit traditionnel dans l’édit et ces clauses de style
finirent pas constituer le droit prétorien, l’une des
«sources les plus fécondes qui alimentaient la coutume
à Rome. Un moment arriva où l’édit du préteur devint
l'un des éléments les plus considérables du droit écrit
romain. La transformation appartient au règne
d'Hadrien,sous le règne duquel Salvius Julianus rédigea
son «édit perpétuel». Voici, d’après deux textes de
Justinien, en quoi consista la codification : l'empereur
‘Hadrien, considérant que la tâche des préteurs était
terminée, puisque le fond de leurs édits demeurait à
peu près invariable, voulut incorporer définitivement
à la législation romaine les règles successivement
introduites: il chargea de ce travail le jurisconsulte le
plus illustre de son temps et, la rédaction de celui-ci
‘terminée, un sénatus-consulte lui donna force de loi. A
la place d’une jurisprudence, il y eut un droit écrit
régulièrement promulgué.
Après cette promulgation, les préteurs conservèrent
le jus edicendi et leurs décisions donnèrent lieu à
quelques novæ clausulæ insérées ultérieurement dans
d'édit perpétuel, mais ce furent là des circonstances
exceptionnelles. A partir d'Hadrien, on peut dire que
l’empereur est désormais le seul législateur. Réunissant
en sa personne tous les pouvoirs, toutes les magistra-
tures, il s’est approprié le jus edicendi et en fait un
fréquent usage. Ses edicla, élaborés, comme les decrela,
dans le consislorium principis par les jurisconsultes
qu'il y avait appelés, deviennent ainsi, à partir d'Ha-
drien, une source féconde pour le droit écrit de la pé-
æiode impériale. Dès lors le mot edictum revêt le sens
de conslilulio generalis principis et a pour synonymes
lex (dans la langue du bas-empire, lex ediclalis) on
litleræ.
La plupart des édits impériaux ont un caractère
purement local ou administratif, queiques-uns se
rapportent au droit privé. Les édits publiés par l’empe-
reur ont une force égale et même supérieure à celle des
édits des magistrats, auxquels il s’est substitué. Il
existait toutefois entre les uns et les autres quelques
différences importantes : 1° au lieu d’être généraux
comme Τ᾽ αἰ du préteur les edicla principis portaient
sur un point spécial; 20 ils n’intervenaient pas ordi-
nairement, comme il arrivait pour ceux des prêteurs,
au jour de l'avènement, mais suivant les circonstances
et au gré de l'empereur; 35 tandis que les édits préto-
‘riens étaient annuels, ceux du prince étaient perpé-
tuels, en ce sens qu’il demeuraient obligatoires pendant
toute la durée de son règne; parfois même, ils lui survi-
vaient, soit que le sénat les eût confirmés après sa
_mort, soit que le nouvel empereur les eût approuvés,
et c'était le cas le plus fréquent.
De l'édit nous rapprocherons le rescrit.
Le rescrit est la réponse faite à une consultation
juridique. Magistrats et particuliers soumettent à
τ Cf. J. Marquardt, Rômische Slaalsverwaltung, t. 111,
p. 264 sq.; 2° édit., t. τττ, p. 275. — ᾿ Tertullien, Adv. Mar-
. cionem, 1. I, c. xvurx : homo deum commentabitur, quomodo
Romulus Consum.…. et Metellus Alburnum; et dans Ad
nationes, 1. 1, c. x: mentior, si nunquam censuerant, ne qui
imperator fanum, quod in bello vovisset, prius dedicasset,
“quam senatus probasset ut contigit M. Æmilio, qui voverat
DICT. D'ARCH. CHRÉT,
ÉDITS ET RESCRITS
2122
| l’empereur leur requête: celles des seconds portent les
noms de libelli, preces, supplicationes ; celles des pre-
miers, relaliones, suggesliones, consullaliones. La réponse
impériale consistera en une lettre proprement dite,
epistula, adressée aux fonctionnaires ou aux corps
officiels, et dans une simple subscripl!io inscrite sur le
libellus même des particuliers. De là est venue l’expres-
sion libellus rescriplus ou rescriplum. Les rescrits
que renferme le code de Justinien, adressés par les
empereurs, depuis Hadrien, aux particuliers, sont des
subscripliones et non des epislulæ.
La réponse impériale est une conslilulio, ainsi que
nous l’avons constaté pour l’édit, mais elle n’est pas
une loi et n’en offre pas le caractère d’irrévocabilité,
puisque c’est seulement à partir de Dioclétien que
l’empereur possède véritablement le pouvoir législatif;
néanmoins le rescrit a, en vertu de la Lex regia, la même
validité que les acla principis en général, et les juris-
consultes lui reconnaissent force de loi (vicem legis
oblinet), quand, n’étant pas déterminée par des consi-
dérations de personnes, quand, n'étant pas une consli-
tutio personalis qui confère une immunité, un privilège,
elle applique le droit existant par voie d'interprétation.
Elle échappe à ce titre à la cassation générale ou
rescissio qui atteint les ac{a des empereurs dont la
mémoire est condamnée par le sénat. L'interprétation
admise par l’empereur peut avoir une portée générale,
le rescrit est alors une constilutio generalis; le plus sou-
vent elle ne fait que trancher un cas particulier, quel-
quefois en se référant à des opinions de jurisconsultes.
Théoriquement, dans tous les cas, dès le début de
l'empire et non pas seulement, comme on le dit à tort,
depuis Hadrien, elle s'impose aux autres autorités.
Les rescrits deviennent nombreux à partir du règne
d'Hadrien, mais, comme ils ne sont pas codifiés, beau-
coup n’influent sur la pratique que dans la mesure de
l'accueil que veulent bien leur faire les jurisconsultes.
Avant Hadrien, ils concernent de préférence des conces-
sions de privilèges attribués aux particuliers, des
règlements administratifs destinés aux magistrats;
exceptionnellement quelques-uns ont trait au droit
civil et au droit pénal. A partir d'Hadrien, ils inter-
viennent dans toutes les matières et surtout dans les
procès. Ils acquièrent une importance capitale pour la
formation de la jurisprudence, sur l'évolution du droit
romain, qu'ils modifient, surtout en matière criminelle.
dans le sens de l'équité et de l'humanité, et aussi sur
sa diffusion dans les provinces, avant et même après
l’édit de Caracalla; de nombreux rescrits sont appli
cables à tous les sujets sans exception, corrigent les
erreurs commises par les nouveaux citoyens dans
l'application du droit romain, surtout dans les pro-
vinces orientales.
II. TIBÈRE INTERDIT DE MOLESTER LES CHRÉTIENS.
— Dans le chapitre ve de son Apologelicum, Tertullien
entreprend de montrer l’origine du droit exceptionnel
appliqué aux chrétiens; il fait allusion au velus decrelum
en vertu duquel la divinité et, par conséquent, le culte
d’un dieu ou la pratique d’une religion, devait, pour
être légal, bénéficier de l'approbation du sénat !, Après
avoir cité, à l'appui de son affirmaticn, les cas de
M. Æmilius, lequel avait fait vœu d’ériger un temple à
son dieu Alburnus "ἡ, et avoir joliment raillé une règle
qui faisait dépendre la divinité du bon plaisir des
hommes, Tertullien passe à l'application de ce règle-
ment à la religion chrétienne. Tibère ?, dit-il, qui était
Alburno deo. Nous rencontrons la mention du velus decretum
dans Tite-Live, Hist., 1. IX, ce. xLvI: Itaque ex auctorilale
senatus latum ad populum est (ann. 304 av. J.-C.) ne quis
templum aramve injussu senatus aut tribunorum plebei partis
majoris dedicaret.—* Adnunliata sibi ex Syria Palæstina ; on
rencontre déjà cette désignation géographique dans Héro-
dote, I, cv; II, civ; cf. J. Marquardt, op. cit, t. 1, p. 262.
IV. — 67
2123
empereur au moment de la naissance du christianisme,
voulut faire approuver par le sénat la divinité de la
nouvelle religion et. sur le refus du sénat, persista dans
son opinion et défendit de molester les chrétiens :
Ut de origine aliquid retractemus ejusmodi legum, velus
erat decretum, ne qui deus ab imperatore consecraretur,
nisi a senatu probatus. Scit M. Æmilius de deo suo
Alburno. Facit et hoc ad causam nostram, quod apud vos
de humano arbitratu divinitas pensitatur. Nisi homini
deus placuerit, deus non eril ; homo jam deo propilius esse
debebit. Tiberius ergo, cujus tempore nomen christianum
in sæculum intravit, adnuntiata sibi ex Syria Palæstina.
quæ illic veritatem istius divinitatis revelaverant, delulit
ad senatum cum prærogativa suffragii Sui. Senatus,
quia non ipse probaverat, respuit; Cæsar in sententia
mansil,comminatus periculumaccusaloribus christianum.
Ce texte est absolument isolé; aussi, vu le manque
d'indications qui viennent le corroborer, il demeure
douteux que Tibère ait proposé au sénat la reconnais-
sance légale du christianisme. L’anecdote, recueillie
on nesait où par Tertullien, ne serait qu’une historiette
de plus contre lesquelles on sait qu'il n’était pas assez
en défiance. Ce qui a pu donner naissance à ce racontar
seraient deux éléments inégalement certains : 1° l’envoi
réel ou vraisemblable d’un rapport du procurateur de
Judée à l'empereur au sujet de la mort de Jésus ::
29 Ja tolérance aux chrétiens d’une large mesure de
liberté jusqu’à l’époque de l'incendie de l'an 64.
Vraie ou fausse ?, l’anecdote colportée par Tertul-
lien nous le fait voir convaincu que la persécution se
rattache en dernière analyse au vetus decretum renfer-
mant le principe fondamental de toute la politique
religieuse de l'État romain #. Par son refus opposé au
désir de l’empereur, le sénat marquaït la malveïllance
traditionnelle de ce corps illustre à l'égard de toute
innovation en matière religieuse aussi bien que poli-
tique: en outre, il procurait au prince l’occasion teu-
jours flatteuse de réaliser à lui seul ce qu’on refusait
d'accomplir avec lui, puisqu’en sa qualité de pontifex
matimus, l'empereur pouvait prendre sous sa protec-
tion la religion chrétienne et lui assurer les garanties
dont il souhaitait la voir en possession.
Quant aux peines prétendûment édictées par Tibère
contre les accusateurs des chrétiens, elles n'étaient pro-
bablement pas autre chose que des mesures générales
portées en vue de la punition de tous faux accusateurs
et délateurs #.
111. L'ÉDiT ΡῈ NÉRONX. — Nous avons montré (voir
Dictionn., t. 1V, au mot IROIT PERSÉCUTEUR) l'in-
fluence prolongée et funeste exercée par la thèse spé-
cieuse de Th. Mommsen, ramenant la plupart des pour-
suites exercées contre les chrétiens à l’application
du jus coercitionis. Après avoir, comme tant de produc-
tions de même origine, obstrué le chemin de la science,
cette fantaisie est aujourd’hui définitivement déblayée.
Les poursuites contre les premiers chrétiens furent,
nous l'avons montré. conduites en justice criminelle
du chef du crime abstrait de christianisme : propter
solum nomen, en vertu d’une loi exceptionnelle qui
proscrivait directement et nommément la religion
chrétienne et déclarait passibles de la peine capitale
tous ceux qui avouaient «être chrétiens ».
1 Tertullien, Apologelicum, ο. xx1; cf. R. A. Lipsius, Die
Pilatusakten, in-8°, Kiliæ, 1871. — ᾽ Keïm, Rom und das
Christentum, in-8°, Berlin, 1881, p. 161-171. — 5 C. Cal-
lewaert, Les persécutions contre les chrétiens dans la poli-
tique religieuse de l'État romain, dans Revue des ,ques-
tions historiques, 1907, t. Lxxxu, p. 18 L’écrit de
T. Hase, Dissertatio de decreto Tiberii quo Christum referre
voluit in numerum deorum, 1715 et 1768, n'a plus
qu’un intérêt bibliographique. — “ΟἹ. Th. Kiette, Der
Process und die Acta 5. Apollonii, dans Texte und Untersu-
chungen, in-8°, Leipzig, 1897, τ, xv, fase. 2, p. 64; A. Har-
ÉDITS ET RESCRITS
2124
Les faits de persécution contre les chrétiens sous le
règne de Néron sont prouvés aussi bien pour Rome
que pour les provinces de l’empire 5. Toutefois l’accu-
sation, purement locale et occasionnelle, d'incendie
avait vite dévié, ou plutôt, avait suggéré une autre
accusation, universelle et permanente : la haïne du
genre humain, odium generis humani, dont l'incendie de-
Rome n’était qu’une manilestation isolée, une prouesse
d'essai. Si Néron, en rejetant sur les fidèles l’odieuse-
accusation d’incendiaire qui commençait à s'attacher
à lui, n'avait voulu qu’opérer une diversion, il avait
trop réussi, et se trouvait engagé au delà de ses prévi-
sions; il n’était pas homme à s’embarrasser pour si peu
et à reculer. L’imagination populaire s’était emparée-
des vagues rumeurs propagées contre la religion nou-
velle; l'incendie s'était transformé en une sorte de:
prélude de la vaste conspiration qui mettait l'État et
la société en péril. La répression hideuse des jardins
du Vatican serait inefficace, parce que restreinte;
n’avait-elle pas révélé plus que tout le reste l'expansion
de la secte chrétienneet le fanatisme de ses membres ?
Rendue prudente mais implacable par le traitement
infligé, la secte poursuivrait son œuvre avec plus
d’ardeur, plus d’habileté et plus de succès encore.
peut-être, que par le passé. Au flot montant, il fallait
opposer une digue insurmontable; la vigilance de
l’empereur, la fermeté des magistrats pouvaient être
surprises par de tortueux adversaires, la loi seule les
démasquerait, les atteindrait et les frapperaïît, L’arbi-
traire prenait fin, la persécution commençait. Une loi
ne dépossédait aucunement l’empereur du pouvoir et
du plaisir de faire des victimes; elle lui en garantissait
le divertissement à toute heure, en toute occasion; ik
suflirait de libeller quelque chose d'assez imprécis
pour demeurer toujours imputable. La proscription
légale des chrétiens risquait même à la longue de créer
un courant d'opinion et de persuader au peuple que
le gouvernement avait découvert les ennemis de l'État
et, une fois encore, sauvé la patrie.
C’est en vain qu’on chercherait trace de cette persé-
cution légale dans les écrits des historiens païens, trop
dédaigneux du christianisme pour prendre soin de-
noter ce qui le concerne. Heureusement les écrivains
chrétiens suppléent à ce silence et leurs témoignages
vont nous permettre de distinguer deux phases Succes=
sives et dissemblables au cours de la persécution néro-
nienne. La première phase, violente et arbitraire mais.
locale et passagère; la deuxième phase,cauteleuse,légale
mais universelle et permanente. Un laps de temps, pro-
bablement restreint mais que nous n'avons jusqu'ici
aucun moyen de préciser, sépare ces deux phases. Une
cause nouvelle, distincte de l'accusation d'incendie,
vient d’être introduite, moins impressionnante par
l'appareil répressif, plus durable par les conséquences
judiciaires. La répression sanglante fait place à une
opération administrative
Parmi les écrivains du 1ve siècle. Sulpice-Sévère
distingue exactement les deux phases en question et il
y ἃ d’autant moins lieu d'en être surpris qu'il était
jurisconsulte et avocat. Son Chronicon, qui est une
sorte de lecture historique courante, l’entraîna à des
recherches sinon approfondies, du moins étendues,
nack, Die Quelle der Berichte über das Regenwunder im
Feldzuge Marc Aurels gegen die Quaden, dans Situngs-
berichte der Kônigl. preuss. Akademie der Wissenschaften zu
Berlin, 1894, t. xxxv1, p. 844, note 1; Th. Mommsen, note
de la page 49, dans A. Harnack, Das Edikt des Antloninus
Pius, dans Texte und Untlersuchungen, τ. vin; Th. Momm-
sen, Rômisches Strafrecht, p. 498, note 1; C. Callewaent, Les
premiers chrétiens furent-ils perséculés par édits généraux ou
par mesures de police, dans Revue d'histoire ecclésiastique,
1902, t. 11, Ὁ. 331. — € P. Allard, Hist. des perséc.pendant
les deux premierssiècles, 4° 64.,1911,t.1,p.35-59,60-85.
δ ;:.
2125
parmi les auteurs païens et chrétiens. Voici en quels
termes il retrace la première persécution: /nferea
abundante jam christianorum mullitudine, accidit ut
Roma incendio conflagraret, Nerone apud Antium
constituto. Sed opinio omnium invidiam incendii in
principem relorquebat, credebaturque imperator gloriam
innovandæ Urbis quæsisse. Neque τα re Nero efficiebat
quin ab eo jussum incendium pularelur ITgitur verlil
invidiam in christianos, actæque in innozxios crudelis-
simæ quæstiones : quin et novæ mortes excogilalæ, ul
ferarum tergis contecti, laniatu canum interirent. Mulli
crucibus adfixi αἰ flamma usti. Plerique in id reservati
ui cum dies defecissel, in usum noclurni luminis ureren-
tur. Hoc initio in chrislianos sæviri cœplum. Post,
eliam datis legibus religio vetabatur : palamque edictis
proposilis, chrislianum esse non licebat. Tum Paulus
ac Petrus capitis damnali : quorum uni cervix gladio
desecla, Petrus in crucem sublatus est. Dum hæc Romæ
geruntur, Judæi…. rebellare cœperunt\,
La première partie de ce texte, jusqu'aux mots:
Hoc initio, est un résumé élégant et fidèle d’un chapitre
célèbre de Tacite. Sulpice-Sévère, qui s’était attaché,
nous dit-il au début de son ouvrage, ad distinguenda
tempora, ce qui est louable à coup sûr chez l’auteur
d'une « Chronique», attribue sans contestation pos-
sible le martyre des princes des apôtres aux edictis
proposilis et donne la révolte des juifs, en l’an 66,
comme contemporaine de ces édits qui entraïnèrent le
supplice des apôtres. A tort ou à raison, Sulpice-Sévère
admet l'existence d’édits néroniens de persécu-
tion *.
Où a-t-il puisé ces informations si précises? Tacite ne
l'a instruit que sur le fait des supplices; Suétone et
Tertullien, qu'ila lus également, s'expriment brièvement
et n’ont pu lui suggérer la pensée des deux phases suc-
cessives dans la répression. Cependant Sulpice parle
explicitement d’édits. En fait, si on examine les procé-
dés législatifs en vigueur entre les années 44 et 64,
dans le but de déterminer la nature de la décision qui
classait le christianisme au rang des délits, on doit
reconnaître que l’édit est la seule forme de constitution
impériale qui paraisse devoir remplir toutes les condi-
tions requises pour prendre place à la base de la légis-
lation contre les chrétiens Or, c’est bien d’édit que
parle Sulpice et on a pu supposer avec grande vraisem-
blance, eu égard à la familiarité de l’auteur avec les
sources et la terminologie juridiques, qu'il se serait
inspiré directement du traité d'Ulpien: De ofjicio
proconsulis. Un autre jurisconsulte chrétien du 1v® siè-
cle, Lactance, rapporte que, dans le septième livre de
ce traité, Ulpien a résumé les rescripla principum
nefaria ut doceret quibus pœnis affici oporterel eos qui
se cullores Dei confiterentur*. Ce traité d’Ulpien ne nous
est parvenu qu'en partie, « fondu au vit siècle, par
l’ordre de Justinien, dans la masse du Digeste ou cité
par l’auteur de la Collatio mosaïcarum εἰ romanarum
legum. L'empire étant devenu chrétien, on a évidem-
ment écarté toutes les lois portées anciennement contre
le christianisme. Mais à l’époque où Sulpice-Sévère
défendait la cause de ses clients ou composait son
Chronicon, le traité d’Ulpien existait dans son inté-
grité primitive. Pour ses études de droit, l’avocat avait
dû le consulter, et bien que les lois contre les chrétiens
ne fussent plus en vigueur, il aura eu la curiosité de
parcourir la collection des rescripla principum nejaria.
Pourquoi n’aurait-il pas utilisé ces connaissances pour
la composition de sa Chronique, puisqu'il se proposait
τ Sulpice-Sévère, Chronicon, 1. 11, c. xxix, P. L., t. xx,
col: 145. — : Guérin, Étude sur le fondement juridique des
persécutions dirigées contre les chrétiens pendant les deux
premiers siècles, dans Nouv. rev. hist. de droit fr. et étr., 1895,
p. 727 sq. — * Lactance, Divinæ institutiones, 1. V, ©. xt,
P. L., t. vx, col. 587.— 4C. Callewaert, dans Revue d'histoire
ÉDITS ET RESCRITS
2126
d’y traiter, brièvement, il est vrai, mais cependant
ex professo. les vexaliones populi christiani? Le témoi-
gnage de Sulpice-Sévère se rattache donc probable-
ment, comme celui de Tertullien et celui de Suétone,
au texte même de l’édit donné par Néron peu de temps
après l'incendie de Rome, mais avant la mort des
apôtres Pierre et Paul #,
Le témoignage de Lactance semble peu concluant.
Le voici: Cum animadverterel non modo Romæ, sed
ubique quolidie magnam multiludinem deficere a cultu
idolorum εἰ ad religionem novam, damnata vetuslale,
transire prosilivil… ad excidendum cæleste lemplum
delendamque justitiam; aïnsi donc « Néron, voyant que,
non seulement à Rome, mais partout, une grande
multitude (magna mulliludo; Tacite : ingens mulliludo;
saint Clément : πολὺ πλῆθος ἐχλεχτῶν) abandonnait chaque
jour le culte des idoles et embrassait la religion nou-
velle, s’élança pour détruire le temple céleste et abolir
la justice.» Dans tout ceci le mot edictum n’est pas
écrit: on peut dire néanmoins qu'il se lit partout. Ce
n’est plus seulement à Rome que Néron doit sévir,
mais partout dans l'empire, non modo Romæ sed
ubique, et l'expansion de l’armée des fidèles que Tacite
qualifiait ingens mullitudo pour Rome seule, Lactance
la qualifie magna mullitudo pour l'empire entier. Dés
lors les violences ordonnées à Rome vont se reproduire
dansles provinces ; mais, en se généralisant, la répression
doit s’organiser et, pour y parvenir, il faut « abolir la
justice »; qu'est-ce à dire, sinon léser le droit par une
disposition exceptionnelle ? Pour être moins précis
qu'on le souhaïiteraïit, le texte de Lactance. on le voit,
n’en est pas moins concluant.
Paul Orose ne dit que peu de mots, mais très clairs:
Nero Romæ chrislianos supplicits ac mortibus affecit.
ac per omnes provincias pari perseculione excruciari
IMPERAVIT 5: « Néron fit souffrir aux chrétiens les
supplices et la mort et ordonna de les tourmenter dans
toutes les provinces par une égale persécution. » L’affir-
mation ne laisse rien à souhaiter; reste à savoir la
portée critique de l'historien espagnol. Elle est à peu
près nulle?, Discutée avec rigueur,l'œuvre de PaulOrose
n’a guère laissé voir que citations démarquées, textes
accueillis sans contrôle, confusions, contradictions;
presque partout où ses emprunts ont pu être vérifiés,
il a été pris en défaut par inattention, étourderie ou
mauvaise foi. Ses sources sont réduites au minimum,
encore si elles étaient choisies! ses transcriptions
portent de préférence sur les écrivains qu'il n’a jamais
lus ni approchés:; il pille sans vergogne Eusèbe, Tite-
Live, Florus, Eutrope, Tacite et Suétone. En somme,
son témoignage n’est pas du nombre de ceux sur les-
quels on peut s'appuyer.
Les témoignages hagiographiques relatifs aux vic-
times de la persécution néronienne ont moins de valeur
encore; à dire vrai, ils n’en ont aucune. Un texte
épigraphique de Pompéi sera discuté en son lieu et
n’apporte rien d’ailleurs à la question ici traitée. Toute-
fois, en nous rapprochant de la période néronienne nous
relevons quelques textes utiles. Dans une Apologie,
composée vers l’an 172, Méliton de Sardes déclare que,
seuls entre tous les empereurs, Néron et Domitien ont
mis en accusation la foi chrétienne. Trente ans plus
tard, Tertullien — encore un jurisconsulte — écrit que,
le premier, Néron tira contre la religion chrétienne le
glaive impérial et Domitien suivit son exemple. Ces
passages assimilent la politique religieuse des deux
empereurs et montrent qu'il ne s’agit pas d’une vio-
ecclésiastique, 1902, t. rx, p. 604. — * Lactance, De morle
persecutorum, c. τι, P. L., t. vur, col. 196. — * Paul Orose
Historia adversus paganos, 1. VII, c. vu, P. L., t. Xxx1,
col. 1078. — τ Th. von Môrner, De Orosii vila ejusque his-
toria libri VII adversus paganos, in-S°, Berolini, 1544,
p. 49-165.
2127
lence accidentelle mais d’une persécution légale, encore
qu’exceptionnelle. Tertullien est même si persuadé de
l'existence d’un édit promulgué par Néron qu'il en
fait la source des lois postérieures de proscription et
donne à ce texte le nom significatif d'énstilutum Nerc-
nianum.
Pour former son opinion sur ce point, Tertullien a
disposé d’un document capital que nous rencontrerons
bientôt mais dont il faut dès maintenant tirer profit : la
correspondance échangée en l’an 112 entre Pline le
Jeune et Trajan. Ayant lu cette correspondance !,
Tertullien assure que Trajan a restreint la portée des
« lois antérieures »: Quales ergo leges istæ.…. quas Tra-
janus ex parle frustratus est, vetando inquiri christianos ὃ:
c’est qu’il a su dégager la position exacte du légat de
Bithynie et de l’empereur, qui se trouvaient en face
d’une situation juridique positive, laquelle est, par
conséquent, antérieure à l’an 112. Pline sait qu'il doit
punir; il n'hésite que sur les modalités à suivre et pas
du tout sur le cas des accusés qui persistent à se dire
chrétiens: car c’est bien le christianisme comme tel
qui constitue le délit, l’esse christianum. D'où vient ce
caractère délictueux? Ce n’est pas de l'initiative du
légat, qu'il faudrait alors supposer embarrassé par
l'interprétation et l’application de son propre édit.
La situation contre laquelle il se débat lui est anté-
rieure et il n’a jamais eu la curiosité de l’éclaircir :
cognilionibus de christianis interfui nunquam. Ces
cognitiones*, ce sont des instances judiciaires au cours
desquelles les juges ayant à connaître de l’esse christia-
num ont imaginé une méthode décisive: ils obligeaient
les accusés à poser un acte d’idolâtrie, et cette méthode,
on l’applique depuis vingt années au moins. Il est
manifeste que Pline souhaite acquitter ces chrétiens
malencontreux : rien ne serait plus facile s’il n’appli-
quait que des mesures de coercition prises par lui-
même; cependant il n'y songe pas, il recourt à l’empe-
reur, parce que ces accusés sont irréprochables en tous
points sauf sur leurs croyances superstitieuses. Celles-
ci tombent donc sous le coup d’une loi, et c’est cette
loi que Pline a appliquée en condamnant propler solum
nomen. Ses scrupules, soumis à l'empereur, lui attirent
une approbation complète pour avoir, en qualité de
juge, traité le christianisme comme un crimen capital.
Cette réponse impériale suppose donc, elle aussi, l’exis-
tence d’une loi antérieure; elle confirme l'obligation de
punir le nomen si flagiliis careat et non pas seulement
les flagitia nomini cohærentia. Ce faisant, l'empereur
n'édicte pas une loi pénale, il prescrit simplement une
procédure à suivre dans l’application d’une loi plus
ancienne dont il fixe l'interprétation 4.
C’est cette loi plus ancienne qu'il s’agit de retrouver ὃ
et, avec elle, l’origine du droit persécuteur (voir ce
mot). Tertullien s’en préoccupe et ne conserve aucun
doute à cet égard : la proscription légale du christia-
nisme remonte à Néron; il s’en explique dans deux
passages des traités Ad naliones et Apologelicum.
Dans le premier passage, il oppose un démenti à
d'anciennes et répugnantes calomnies qu'on n’a jamais
pu prouver malgré le traitemènt rigoureux infligé de-
puis longtemps au christianisme ‘. Principe Augusto
nomen hoc ortum est. Tiberio disciplina ejus inluxit,
SUB NERONE DAMNATIO INVALUIT, ul jam hinc de
1 Tertullien, Apologeticum, ©. τι, P. L., t. 1, col. 273, —
3 Jbid., c. v, P. L., t. 1, col. 296. — * C’est le terme propre
pour désigner la juridiction exceptionnelle. — *E, Renan,
Les Évangiles, p.483 ; P. Allard, Hist. des persécutions, 4° édit.,
t. 1, p. 168; P. Vigneaux, Essai sur l'histoire de la Præfectura
Urbis à Rome, in-8°, Paris, 1896, p. 227; C. Callewaert, Les
premiers chrétiens furent-ils perséculés par édils généraux ou
par mesures de police? dans Revue d'hist. ecclés., 1902, t. ru,
p. 5-15. — * P. Vigneaux, op. cil., p.227, l’attribue à Trajan
« peu d'années après son avénement »; ceci est pure imagi-
ÉDITS ET RESCRITS
2128
persona perseculoris ponderelis : si pius ille princeps,
impii chrisliani.. quales simus. damnator ipse demon-
stravil ulique æmula sibi puniens. Εἰ tamen PERMAN-
SIT erasis omnibus HOC SOLUM INSTITUTUM NERO-
NIANUM juslum denique ut dissimile sui auctoris. En
quelques mots Tertullien indique l’origine néronienne,
le caractère permanent et la portée législative de la
mesure de proscription. Il n’est pas jusqu’au choix
du mot énstilulum qui ne soit intentionnel *.
Dans le passage de l’Apologeticum, Tertullien vient
de démontrer (ch. rv) le caractère tyrannique et dérai-
sonnable des lois servant de base aux poursuites diri-
gées contre le nom des chrétiens, sans égard pour leur
conduite 8. Cette innocence, il ne sert de rien d’en faire
la preuve, car elle n’est pas véritablement en cause et,
aux termes d’un plaidoyer irréfutable, les juges con
damneront encore, simplement pour appliquer la loi.
Conformément au droit existant, ils diront : « Vous,
chrétiens, n’avez pas droit à l'existence », cum jure
definitis non licet esse vos 5. Or, cette proscription n'est
fondée que sur l'arbitraire, puisqu'elle ne peut être
fondée sur le droit naturel, qui défend ce qui est mal et
ne défend que cela; mais le christianisme échappe au
reproche, il faut donc l’épargner et, pour l’épargner,
corriger l'erreur d’un législateur abusé ou injuste.
Corriger une loi n’est pas un fait sans exemple; chaque
jour édits et rescrits impériaux portent la cognée dans
la broussaille des lois anciennes. Ni la vétusté ni
l'illustration ne les défendent, car l’équité seule les
justifie. Cette équité est gravement blessée dans la
législation contre les chrétiens, qui punit la présomp-
tion découlant du seul nom et s’interdit la preuve res-
sortant du fait. Cette législation a pour auteurs des
infâmes (ch. v). Après une tentative avortée de Tibère
pour faire reconnaître officiellement par le sénat la
religion chrétienne, le cruel Néron a inauguré la vio-
lence. S’adressant à ceux que l'empire a constitués ses
inspirateurs et ses maîtres, les Romani imperii anli-
slites, Tertullien, qui ne peut s’exposer à être contredit
ou réfuté, leur dit: Consulile commentarios vestros,
illic reperielis primum Neronem in hanc seclam cum
maxime Romæ orientem cæsariano gladio ferocisse.
Tali dedicatore damnationis nostræ etiam gloriamur.
Ensuite, il parle de la persécution de Domitien:
templaverat et Domitianus, il rappelle la non-inter-
vention des autres empereurs : cæ{erum de lol exinde,
et conclut ainsi : Quales ergo LEGES ISTÆ quas adversus
nos soli exequunlur impüii, injusli, lurpes, truces, vani,
dementes? quas Trajanus ex parte frustratus est velando
inquiri chrislianos? quas nullus Vespasianus, quam-
quam Judæorum debellalor, nullus Hadrianus, quam-
quam omnium curiosilalum explorator, nullus Pius,
nullus Verus impressit“? Il est impossible de se
soustraire à cette conclusion : selon Tertullien, l'empe-
reur Néron est le premier auteur de la législation restée
en vigueur contre les chrétiens jusqu’à la date de la
composition de l’Apologelicum.
Pour amoindrir la portée de cette argumentation, on
a invoqué le dessein apologétique avéré qui aurait
induit Tertuillien à fausser le caractère et la signili-
cation des faits invoqués par lui. L'immoralité écla-
tante de ceux qui portent cette accusation de mauvaise
foi contre le vieil apologiste africain dispense d'y
nation. — * Tertullien, Ad nationes, 1. I, ec. var, P, L., tx,
col. 567. — ? Instilutum est certainement pris dans le sens
deloi; Ad nationes, 1. I, ο. xxx : nec institutum dirigit; autres
exemples dans Hartel, Patristische Studien. 111. Zu Tertul-
liun Ad nationes, p. 2. Comparer le texte de Suétone, Vita
Neronis, ce. xvr, que Tertullien a lu : animadversa severe οἱ
coercila nec minus instituta. — °C. Callewaert, op. cit., 1901,
τ. 11, p. 777-780, — * Cum jure, leçon du codexz Fuldensis,
le meilleur de tous. — 5" Tertullien, Apologelicum, €, v, ἵν 1,
col. 296.
2129
répondre ?. Celui-ci fondait sa certitude sur les textes
mêmes des édits de proscription transcrits dans les
documents officiels ou dans les livres de droit dont il
avait l’accès et savait le maniement en sa qualité de
jurisconsulte. On peut regretter qu’il n’ait pas jugé
utile de transcrire les textes qu’il eut sous les yeux,
mais on ne peut douter qu’il les ait lus, pesés, com-
mentés *; son but n’était pas de laisser un enchiridion
à l'usage de la postérité mais de composer un écrit
persuasif et, si possible, convaincant, destiné à ses
contemporains. Il s’adressait à des juges qui savaient
aussi bien que lui les textes qu'ils avaient journelle-
ment à interpréter; il savait comment s’y prendre pour
s'en faire entendre et s’abstenait de leur réciter les
textes, de même qu’un avocat ménage la vanité du
tribunal en désignant les articles du code par leurs
numéros. Tertullien connaissait si exactement la portée
exacte de l’édit néronien et le genre de répression
stipulé qu'il l'indique incidemment lorsqu'il dit au
proconsul d'Afrique Scapula qu’il n’a pas le droit de
condamner les chrétiens à la peine du feu : nam el nunc
a præside Legionis el a præside Maurelaniæ vexalur
hoc nomen [chrislianum] sed gladio tenus sicut el a
primordio mandalum est animadverli in hujusmodi *.
Ce ne peut être qu’en s'appuyant sur les pièces ofli-
cielles que le jurisconsulte se risquait jusqu'à avancer
que la loi néronienne avait édicté la simple peine de
mort par décapilation à l'exclusion de la mort par le
feu.
Ce qu'a été le libellé de l’édit, nous ne lesavons pas
avec certitude, mais peut-être il n’est pas impossible
d'en retrouver les termes 4 « Dans un passage déjà
cité, Sulpice-Sévère, après avoir raconté les premières
rigueurs exercées par Néron contre les chrétiens,
ajoute : « La religion fut ensuite défendue par la loi et
« un édit fut promulgué interdisant d’être chrétien »,
chrislianum esse non licebat. « Quelle dure loi vous
« avez rédigée, s’écrie Tertullien, lorsque vous nous avez
«dit : Il ne vous est pas permis d’être. » Non licet esse
vos L « Les rois de la terre, écrit de même Origène, ont
«décrété qu'iln'y aurait plus de chrétiens », ul non sint
christiani 5. Plus tard, des empereurs tolérants permet-
tront aux chrétiens « d’être» sans plus de phrases 5.
Cette cnincidence passerait difficilement pour fortuite;
ce n'est pas par un simple effet du hasard que tant
d'écrivains d'âge différent emploient des expressions
entièrement semblables : on est tenté de voir dans ces
expressions celles mêmes d’un édit de persécution,
probablement le plus ancien de tous, de celui qui le
plus longtemps a servi de base à toutes les poursuites.
11 devait donc contenir à peu près ces termes : NON
LICET ESSE CHRISTIANOS et ne contenait guère autre
Chose. Il ne formulait point d’accusations précises; il
ne s’appuyait sur aucun considérant; il n’indiquait
pas de procédure régulière: c'était une sorte de mise
hors la loi, un décret brutal d’extermination. Les
apologistes s’en plaignent amèrement, et, si le décret
31 M. A. Harnack s'était fait le patron de cette explication
injurieuse à Tertullien. On s'explique sans peine que la sincé-
rité d’un écrivain qui affirme des faits datant d’un siècle el
demi soit chose inintelligible à l’un des signataires du mani-
feste des Quatre-vingt-treize intellectuels qui, à deux mois
de distance, niaient l’incendie de Louvain.— ? Au reste, sa
note sur le rescrit de Trajan est tout aussi laconique et
cependant le chapitre τὶ de l’Apologelicum prouve qu'il
avait lu ce rescrit impérial. — * Tertullien, Liber ad Scapu-
lam, c.1v, P. L., t.r, col. 703.—4G. Boissier, La lettre de Pline
au sujet des chrétiens, dans Revue archéologique, 1876, t. XXXI,
Ῥ. 119-120: P. Allard, Hist. des perséc., t. 1, 4° édit., p. 172-
173; cf. C. P. Arnold, Studien zur Geschichle der Plinia-
nischen Christenverfolgung, in-8°, HOMSsDere 1887) p.27,n.3.
—5 Origène, Homil., 1x, in Josuë, P. G., τ. χα, col. S79. —
* Lampride, Alexander Severus, ce. XXI : Judæis privilegia
reservavit, christianos ESSE passus est. — * Eusèbe, Hist.
ÉDITS ET RESCRITS 213
était autrement rédigé, on ne pourrait rien comprendre
à leurs plaintes. 115 répètent partout qu'on ne les accuse
que d’être chrétiens, qu’on ne leur reproche que leur
nom, et Tertullien affirme à diverses reprises que la
sentence qui les condamne ne vise d’autre crime que
celui-là. Le magistrat rappelait à l'accusé ce décret
sommaire et terrible : NON LICET ESSE CHRISTIANOS,
à quoi l'accusé répondait, s’il était fidèle : Chrislianus
sum; et la cause était entendue. »
D'autres textes apportent des glanes à cette moisson.
Le rescrit de Trajan, déterminant la procédure à suivre
dans l’application de cet édit, statue entre autres:
qui negaveril se esse christianum. La réponse de Marc-
Aurèle au gouverneur de Lyon ne nous ἃ pas été
transmise, mais d’après le contexte qui l’encadre, elle
devait se rapprocher de cette sentence: Ceux qui
avouent être chrétiens seront décapités; s’il en est qui
nient ils seront acquittés : ἐπιστείλαντος γὰρ τοῦ Kai-
σαρος τοὺς μὲν ἀποτυμπανισθῆνα:, δὲ τινες ἀρνοῖντο,
τούτους ἀπολυθῆ να! 7. Dans le procès d’Apollonius, le
préfet du prétoire Perennis rappelle à l'accusé que le
sénatus-consulte porte défense d’être chrétien : TO
δόγμα τῆς συγχλήτου ἐστὶν χριστιανοὺς μὴ εἶνα: 5. Enfin,
quand Galère arrête la dernière persécution, il pro-
nonce que denuo sint chrisliani?. Les pièces hagio-
graphiques de basse époque recurillent l'écho de l’esse
chrislianum qu’on lit dans la passion de saint Sabin
d’Assise 19 et les actes de sainte Cécile 1'. Et on retrouve
ces mêmes termes, ou du moins la même idée, dans
toutes les sources qui nous font connaître les procès
chrétiens du 115 siècle. La dénonciation ou l'accusation
ne connaît pas d’autre charge que le crime d'être chré-
tien: chrisliani esse accusamur #, toute l'instruction
se résume à chercher la solution dûment prouvée de
cette question : An es chrislianus? An perseveras esse
christianus ®? et la sentence de condamnation ne
libelle pas d’autre crime que celui d’être chrétien :
Illum christianum, Chrislianum confessum %.
IV. TÉMOIGNAGES POSITIFS : 1° Epislola 15 Petri. —
L’édit dont nous venons de démontrer l'existence et de
dégager le sens reçoit des textes une double confirma-
tion positive. Un document contemporain, dont la date
a été tiraillée pour des raisons plus étrangères à la cri-
tique qu'aux préoccupalions confessionnelles, la lettre
adressée de Rome aux chrétiens dispersés dans les
Églises d'Asie, montre la persécution néronienne
généralisée. Le chef de l’Église de Rome, l’apôtre Pierre,
écrit aux élus de la dispersion, ἐχλεχτοῖς παρεπιδήμοις
διασπορᾶς du Pont,de Galatie, de Cappadoce, d' Asie,
de Bithynie τ΄, Cette large diflusion ne comprend pas
la région méridionale, mais cette omission, intention-
nelle ou involontaire, ne prouve pas que le christia-
nisme n’y eût pas pénétré. Les communautés visées se
trouvaient menacées d’une persécution dont l'immi-
nence provoquait l'envoi de l’encyclique; certaines
d’entre elles étaient déjà sous le coup de l'épreuve,
assez pénible pour que le vieil apôtre en parle comme
eccles., 1. V, c.1, P.G.,t.xx, col.425.—8 Th. Klette, Der Process
und die Acta S. Apollonii, in-S°, Leipzig, 1897, p. 110, n. 23.
— ‘Lactance, De morle perseculorum, ©. XxXxIV, P. L.
t. vu, col. 250.—10 Cf. Fr. Lanzoni, La Passio sancti Sabini ou
Savini, dans Rômische Quartalschrift, 1903, τ. xvur, p. 1-26.
—1Cf. C. Callewaert, op. cit., 1902, τ. 11, p. 790, note 2. —
S, Justin, Apol., I, c. 1v, P. G., t. νι, col. 332.— % Apolog.,
II, τι, P. G., t. vi, col. 443; Acta martyrum Scillitanorum,
dans Anal. boll., t. vint, p. 7. — Martyrium S. Polycarpi,
©. Xi. — E, Jacquier, Histoire des livres du Nouveau Testa-
ment, in-12, Paris, 1908, t. 111, p. 232, observe que les régions
sont probablement dénommées d’après leurs anciens noms,
plutôt que d’après la désignation officielle äes provinces
romaines. Le Pont n'a jamais été province romaine
il faisait partie des provinces de Bithynie et de Galatie,
L'omission de la Phrygie, pays de chrétientés nombreuses,
que traversait la route des courriers, est notable.
2131
d’une « fournaise ν, τῇ πυρώσει; Mais assez insolite pour
troubler la foi des frères. La situation décrite corres-
pond parfaitement à celle des derniers mois de l’an-
née 64. Au dédain et au mépris dont beaucoup acca-
blaient la secte des chrétiens, avait, depuis l'incendie
de Rome raconté suivant le mode officiel, succédé la
haine. La populace, fanatisée par les récits propagés
sous le couvert de l’administration, a pu en maintes
localités contraindre les magistrats plus éclairés ou
plus modérés à tracasser les fidèles, ces sortes de
manifestations loyalistes permettant toujours d’es-
compter en récompense quelque aubaïne impériale,
Ce n'étaient pas seulement des avanies que les chré-
tiens avaient à appréhender, c'était la mise au rang
des criminels par l'accusation de christianisme. Saint
Pier’e les en avertit : MA γάρ τις ὑμῶν πασχέτω ὡς φονεὺς
ἢ χλέπτης ἢ χαχοποιὸς ἢ ὡς ἀλλοτριεπίσχοπος" εἰ δὲ ὡς
χριστιανός, μὴ αἰσχυνέσθω, δοξαζέτω ὃὲ τὸν θεὸν ἐν τῷ
ὀνόματι τούτῳ 1. « Que nul d’entre vous ne souffre
comme meurtrier ou voleur ou malfaiteur ou accapa-
reur du bien d’autrui. Mais s’il souffre comme chré-
tien, qu'il n’en ait point de honte : que ce nom même
lui serve à glorifier Dieu.» Ainsi les chrétiens, consi-
dérés comme tels, sont exposés aux mêmes sanctions
qui frappent meurtriers, voleurs, etc., et poursuivis
pour la même infraction à l’ordre public; toute la
différence réside dans le fait que le meurtrier est frappé
du chef d’assassinat, tandis que le chrétien est frappé
du chef de christianisme, ὡς χριστιανός. Et saint Pierre
ouvre la longue série de textes qui témoigneront de la
condamnation des fidèles propler nomen, διὰ τὸ ὄνομα.
2» Marlyrium Anollonii. — Ces actes célèbres ap-
portent une confirmation formelle du fait de l'existence
d’une loi pénale contre le délit de christianisme, loi
antérieure à ‘Lrajan et remontant, suivant toute vrai-
semblance, à Néron. Nous y relevons même une indi-
cation nouvelle quant à la forme spéciale de l’insti-
tutum Neronianum, c'était un sénatus-consulte; ce qui
n’est pas fait pour surprendre, puisque les causes rela-
tives au culte et aux religions furent de tout temps
soumises à la compétence spéciale du sénat.
Pendant longtemps on n’a possédé sur saint Apollo-
nius que les indications recueillies par Eusèbe et par
saint Jérôme. « Sous le règne de Commode, rapporte
Eusèbe, notre situation changea et s’adoucit; la paix,
avec la grâce de Dieu, s’étendit aux Églises réparties
sur toute la terre. Alors aussi la parole du Sauveur
11 Petr., ιν, 15-16. — ? Eusébe, Hist. ecclés., 1. V, ας. XX1,
P. G.,t. xx, col. 485; cf. Rufin, Hist. ecclés., édit. Mommsen,
t. πα, part. 1, p. 485.— : 5. Jérôme, De viris illusiribus,
c. XL, édit. Sychowsky, p. 133; cf. c. 1111, p. 140;
S. Jérôme, Epist. ad Magnum, Lxx, n. 4 et 5; Tillemont,
Mém. hist. eccl., t. 111, p. 94. — 41,65 Acta sanct., april.
τι 11, p. 539, n’avaient connu que les textes d’Eusèbe et de
saint Jérôme, de même C. P. Caspari, Quellen zur Geschichte
des Taufsymbols, in-8°, Christiania, 1875, t. 11, p. 413-
416; B. Aubé, Les chrétiens dans l'empire romain de la fin
des Antonins au milieu du 1115 siècle, 2° édit., Paris, 1881,
p. 32-40; Fr. Gôrres, Das Christenthum und der rômische
Staat zur Zeit des Kaisers Commodus, dans Jahrbücher
für protestantische Theologie, 1884, t. x, p. 399-410; A.
Wirth, Quæstiones Severianæ, 1888, p. 48 sq.; K. J.
Neumann, Der rômische Staat und die allgemeine Kirche
bis auf Diocletian, in-8°, Leipzig, 1890, t. τ, p. 79-82, Quant
à la version arménienne publiée par les mékhitaristes de
Vienne (Vies des saints [en arménien], t. τ, p. 138-143) et
attribuée au v° siècle, elle demeura entièrement ignorée
jusqu’à la traduction anglaise qu’en donna F. C. Conybeare,
dans The guardian, n° du 18 juin 1893, p. 998 sq., réimpri-
mée dans The Apology and Acts of Apollonius and other
monuments of early chrislianily, in-8°, London, 1894, p. 29-
48, et commentée avec plus de verve que de science par
quelques essayistes : A. Harnack, Der Prozess des Christen
Apollonius vor dem Præfectus prætorii Perennis und dem
rôümischen Senat, dans Sitzungsberichte der Berliner Akade-
ÉDITS ET RESCRITS
2132
amenait les âmes des hommes de toutes les races au
culte pieux du Dieu de l’univers; si bien qu’alors déjà
un grand nombre de Romains, tout à fait remarquables
par leur richesse et leur naissance, allaient au-devant
de leur salut avec toute leur maison et toute leur fa-
mille. Cela, d'autre part, pour le démon, qui par nature
est jaloux et ennemi du bien, ne fut pas tolérable, il se
prépara donc pour une nouvelle lutte et ourdit contre
nous des machinations multiples. Dans la ville des
Romains, par exemple, il fit conduire Apollonius
devant le tribunal : cet homme était célèbre, parmi les
fidèles d’alors, par sa science et sa philosophie : le
démon se servit pour l’accuser d’un de ses serviteurs
faits à ces sortes de besognes. Mais le misérable prit
mal son temps pour introduire cette cause. Une loi
impériale défendait de laisser vivre de pareils dénoncia-
teurs, aussi on lui rompit les jambes sur-le-champ, et
ce fut le juge Perennis qui porta cette sentence contre
lui. Quant au martyr très aimé de Dieu, le magistrat
le pressa longtemps de ses prières et lui demanda de
se justifier devant l’assemblée du sénat. Apollonius
fit devant tous une très éloquente apologie de la foi
pour laquelle il était martyr: il eut la tête tranchée,
en exécution d’un décret du sénat : ne pas pardonner
aux chrétiens, quand une fois ils avaient paru devant
un tribunal, s'ils ne se rétractaient pas, était ordonné
par une ancienne loi de chez eux. Les paroles d’Apol-
lonius devant le juge, les réponses qu’il fit aux ques-
tions de Perennis et l’apologie entière qu'il prononça
en présence de l'assemblée, qui désirera les lire les
verra dans la relation écrite des anciens martyrs que
nous avons composée 3.»
Saint Jérôme, rédigeant son «Catalogue des écri-
vains ecclésiastiques », s’exprimait en ces termes sur le
compte d'Apollonius : Apollonius, Romanæ urbis sena-
lor, sub Commodo principe, a servo (var. a Severo) pro-
dilus, quod christianus essel, impetralo, ul ralionem fidei
suæ redderet, insigne volumen composuil, quod in senalu
legit : et nihilominus sententia senatus pro Chrislo capite
truncatus est, veleri apud eos obtinente lege, absque
negatione non dimitti christianos qui semel ad eorum
judicium pertracli essent 3.
En 1874, fut publiée une version arménienne des
actes d’Apollonius qui, sur tous les points litigieux,
donnait raison à Eusèbe contre saint Jérôme ὅ; en 1895,
le texte grec fut retrouvé dans le manuscrit 1219 du
fonds grec de la Bibliothèque nationale‘, fol. 58 vw°,
mie der Wissenschaften, 1893, 27 juillet, p. 721-746; R. See-
berg, Das Martyrium des Apollonius, dans Neue kirchliche
Zeitschrift, 1893, t. 1v, p. 836-872; Th. Mommsen, Der
Prozess des Christen Apollonius unter Commodus, dans
Sitzungsberichte, 1894, p. 497-503; A. Hilgenfeld, Apollonius
von Rom, dans Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie,
1894, t. xxxvI1, p. 58-91; E. G. Hardy, Chrislianily and the
Roman government, in-8°, London, 1894, p. 200-208. —
5 Analecta bollandiana, 1895, t. χιν, p. 284-294: Sancti
Apollonii Romani acta græca ex codice Parisino græco 1219;
diffère du texte arménien par le prologue et par la conclu-
sion, d’ailleurs très préférable à ce texte. Le texte grec
semble être une transcription si fidèle du procès-verbal ori-
ginal qu’on peut négliger complètement le texte arménien,
sauf pour le nom du martyr. Ce texte grec fut, à une date
relativement tardive, enchâssé entre un prologue et une
conclusion qu’on peut négliger sans aucun déchet; dès lors
1-452 nous donne le procès-verbal des deux séances du
procès et il faut se garder de la tendance à préférer l'armé-
nien au grec ou même à compléter le grec par l'arménien dans
les n.3, 7, 18, 33. Les Acta præfecloria græca, dont A. Hilgen-
feld a dit be aucoup de mal, méritent le plus entier crédit; il
est impossible et inutile de répondre aux observations du
critique allemand, on n’étreint pas le vide. Il est possible
qu’ Eusèbe et saint Jérôme aient tiré parti d'un écrit connu
en leur temps sous le nom de De/ensio Apollonit; cf. C. Cal-
lewaert, dans Revue d'histoire ecclésiastique, 1903, t. 1v,
p. 704.
2133
ÉDITS ET RESCRITS
2134
ainsi intitulé : Μαρτύριον τοῦ ἁγίου χαὶ πανευφήμου 470- | d'avis (μετανοῆσαι) et de vénérer et d'adôrer les dieux
'στόλου ᾿Απολλὼ τοῦ χαὶ Σιαχχέα 1
Le martyre d’Apollonius eut lieu sous le règne de
Commode, qui régna de 180 à 192; sous Perennis, qui
exerça la charge de préfet du prétoire entre 180 et 185,
et même entre 183 et 185 puisque Perennis n’'exerça
sa charge seul qu’à partir de 183 *. Le supplice d’Apol-
lonius a été ordonné en conformité à la sentence rendue
au terme du procès que nous allons exposer #.
Au cours de ce procès, deux incidents se sont pro-
.duits : 1° le dénonciateur d’Apollonius a été condamné
à mort et sa dénonciation rejetée; dès lors, l’accusa-
tion tombant d’elle-même, on se demande comment
Perennis a pu trouver matière à information? — 2° Le
sénat est intervenu dans une affaire instruite devant
le tribunal du préfet du prétoire, délégué impérial;
dès lors cette intervention est-elle compatible avec les
règles du droit public? Avant d'aborder la réponse à
ces questions, il est nécessaire d’apprécier l'essence du
délit qui a entraîné la mise en accusation et la condam-
nation d’Apollonius.
Le procès comporte deux audiences (n. 1-10 et n. 11-
45 a). Dans la première audience, Perennis interroge
Apollonius : « Es-tu chrétien?» (n. 1). — « Oui, je
suis chrétien» (n. 2). D’après la législation du rescrit
de Trajan, c'est matière suffisante à condamnation :
si deferantur et arguantur puniendi sunl; néanmoins
l'accusé peut encore renier sa profession de foi: qui
negaverit se christianum esse, idque reipsa manijestum
tecvrit, id est supplicando dis nostris, quamvis suspeclus
in præleritum, veniam ex pænitentia impetrel. C’est
toujours le rescrit de Trajan. Perennis s'en empare
comme d’un guide. Il invite Apollonius à « changer
d'opinion (μετανόησαν) et à jurer par le Génie (τύχην)
de Commode » (n. 3). L'inculpé refuse, il ne veut
ni changer «opinion ni prêter le serment demandé;
toutefois il consent à jurer, par le vrai Dieu, qu'il
vénère l’empereur et prie pour sa majesté (n. 6).
Perennis insiste, Apollonius s’obstine : «Je me suis
déjà expliqué sur la confession (μετάνοια) et le ser-
ment; écoute-moi au sujet du sacrifice. Nous offrons
au vrai Dieu un sacrifice spirituel et nous prions tous
les jours le Dieu invincible du ciel pour Commode, qui
règne sur terre» (n. 7-9). Perennis compte sur l’ef-
fet de la réflexion et en donne le temps à Apollonius
(n. 10).
Trois jours se sont écoulés entre la première audience
et la deuxième. Dans ce laps de temps, l'affaire s’est
ébruitée et Perennis siège environné de sénateurs, ce
conseillers, de savants. Lecture faite du procès-verbal
de la première audience, Perennis ajoute : « Qu’as-tu
décidé, Apollonius?» (n. 11). — « De rester fidèle à
Dieu (65:02:67), comme tu l'as établi dans les actes qui
nous concernent» (n. 12). C’est une récidive, mais
Perennis reprend : « À cause de la décision du sénat
(διὰ τὸ δόγμα τῆς συγχλήτου), je te conseille de changer
4 Ancien ms. Colbert 4137, du xr1°-xr° siècle; H. Usener
en avait tiré ses Acta S. Timothei, in-8°, Bonnæ, 1877.
Depuis l'édition de 1895, le texte a profité de plusieurs
publications : E. Th. Klette, Der Process und die Acta 5,
Apollonii, in-8°, Leipzig, 1877, p. 92-131; A. Hilgenfeld,
Die Apologie des Apollonius von Rom, dans Zeitschrift für
wissenschaftl, Theologie, 1898, p. 186 sq.; O. von Gebhardt,
Acta martyrum selecta, in-12, Berlin, 1902, p. 44-60; R.
Knopf, Ausgewählle Marlyreracten, in-8°, Leipzig, 1902,
Ῥ. 37-44; M. von Sachsen, Der Heilige Märtyrer Apollonius
von Rom. Eine historisch-kritische Studie, in-8°, Mainz, 1903,
p. 4-36, avec traduction latine de la version arménienne par
Basile Sargisean ; Chr. A. Papadopoulos, ‘Ioroprxxi Μελέ-
ται, in-8°, Jérusalem, 1906, p. 59-69; H. Leclereq, Les
martyrs, t. 1, 1902, p. 112-119. Dans le titre des actes, le
scribe a confondu Apollonius et Apollos de Corinthe, ce qui
a valu au sénateur romain le titre d'apôtre. Quant au sur-
nom Σ᾿ αχχέας, il est possible que ce soit une altération de
que nous, tous les hommes, nous vénérons et adorons,
et de vivre avec nous» (n. 13). Apollonius répond :
« Je connais la décision du sénat, Perennis, mais je
suis devenu serviteur de Dieu (#<05:%1<) pour ne plus
vénérer des idoles faites de main d'homme. » Ensuite
il explique son refus d’adorer les idoles parce qu'il
adore le vrai Dieu du ciel (n. 14-16 a); il s'étend lon-
guement sur la faute de ceux qui adorent des êtres sans
vie (n. 16-20), des plantes (n. 21 a), des animaux
(n. 20) ou des hommes (n. 22). Perennis ne discute
pas, il se borne à rappeler la loi : « Apollonius, la déci-
sion du sénat est que les chrétiens n’ont pas droit à
l'existence (χριστιανοὺς un εἶναι; n. 23). Et voilà qui
est clair; d’ailleurs, la réponse d’Apollonius ne l'est
pas moins : selon lui, une décision humaine ne peut pré-
valoir sur une prescription divine et plus on fait de
martyrs, plus Dieu fait de chrétiens (n. 24). Personne
n’échappera à la mort et au jugement (n. 25), mais les
chrétiens meurent chaque jour à leurs passions (n. 26),
ainsi ils redoutent d'autant moins de mourir pour leur
Dieu (n. 27). Mourir par la hache, par la dysenterie,
par la fièvre, n’est-ce pas toujours mourir? (n. 28).
Perennis reprend : « Tu es donc bien décidé, Apollo-
nius? Aimes-tu mourir? » (n. 29). — « J'aime la vie,
mais je ne redoute pas la mort par amour pour la vie »
(n. 30). On est en pleine controverse, Perennis ramène
aux débats : « Je ne sais ce que tu dis et ne comprends
pas sur quel point de droit tu prétends m'instruire «
(n. 31). Apollonius déplore l’aveuglement de Peren-
nis qui l'empêche de voir le Logos du Seigneur (n. 32).
Dans l’assistance se trouve un philosophe cynique; il
intervient : « Apollonius, tu te moques de toi-même»
(n. 33). Apollonius réplique qu'il sait prier mais non
plaisanter, cependant la vérité semble plaisanterie à
ceux qui ne veulent pas l'entendre (n. 34). Perennis.
impatient de reprendre pied, dit: « Nous aussi nous
savons que le Logos de Dieu forme l’âme et le corps
du juste qui a reconnu et appris ce qui est agréable à
Dieu + (n. 35). Aussitôt Apollonius applique à Jésus-
Christ cette vue sur le Logos et expose rapidement
la doctrine fondamentale chrétienne sur la personne du
Christ, son enseignement et son œuvre réparatrice
(n. 36). Il rappelle ses principaux préceptes de morale
(n. 37)et sa vie exemplaire qui lui valut une grande
réputation de vertu, mais lui attira la persécution des
méchants qui haïssent naturellement les justes (n. 35),
comme l’affirment l’Écriture sainte [ Isaïe, rt, 10] (n, 39)
et Platon [De rep., 1. 1Π (n. 40). De mème que des ca-
lomniateurs ont condamné Socrate, ainsi des méchants
ont condamné notre Maître (n. 41) et, avant lui,
les prophètes l'avaient annoncé. Nous l'honorons avant
tout parce qu’il nous a enseigné d’admirables préceptes
de vie (n. 42 a) et quand même la doctrine de l’im-
mortalité de l'âme, du jugement et de la résurrection
serait, comme vous le croyez, une erreur, nous 515
Σαχχαῖος; cf. R.Seeberg ᾿Απολλὼς ὁχαὶ ξαχχέας, dans Theo-
logische Literaturblatt, 1900, t. xxx, p. 225. Non content de
faire d’Apollonius un apôtre,on en a fait un pape; on lit,
en effet, dans les synaxaires, au 23 juillet, cette mention :
λθλησις τοῦ ἁγίου μάρτυρος ᾿Απολλωνίον ἐπισχόπον
Ῥώμης. Synaxzarium Ecclesiæ Constantinopolilanæ, Ὁ. 835.
— ?Cf. Zürcher, dans Budinger's Unlersuchungen zùr
rômische Kaisergeschichte, t. 1, p. 241; Hirschfeld, Untersu-
chungen auf dem Gebiet der rômische Verwaltungsgeschichte,
p.228. La date du 21 avril est douteuse. Le martyrologe hié-
ronymien (ms. de Berne) indique au X7F kL mai. Romæ...
Proculi, Apolloni-Furtunati; le martyrologe romain, Usuard,
Adon et Notker donnent le 18 avril; le synaxaire de Constan-
tinople donne le 23 juillet; οἵ, H. Quentin, Les martyrologes
historiques du moyen âge, 1908, p. 309-3S0.—* C. Callewaert,
Questions de droit concernant le procès du martyr Apollonius,
dans Revue des questions historiques, 1905, t. LXXVIT, p. 319-
375.
2135
birons volontiers cette illusion, parce qu'elle nous a
appris à bien vivre et nous donne l'espoir de la vie fu-
ture au moment même où nous souffrons le contraire
ici-bas (n. 42 δ). Perennis veut en finir: « J’espérais,
Apollonius, dit-il, que tu serais revenu (ie cette per-
suasion (τὸ λοιπὸν μεταδεθλῆσθα: τῆς τοιαύτης προαιρέσεως),
et que tu aurais vénéré les dieux avec nous» (n. 43). —
« Et moi, répond l'accusé, j’espérais que j'aurais pu,
par ma défense (ἀπολογία), t'amener à ouvrir les yeux
de ton âme à la vérité» (n. 44). « Je voudrais t’ac-
quitter, conclut Perennis, mais j'en suis empêché par
le décret (δόγμα) de l'empereur Commode. Toutefois je
te ferai traiter avec humanité dans l'exécution de la
sentence capitale + (n. 45 a).
Nous nous sommes imposé de transcrire ce dévelop-
pement afin de montrer la végétation polémique et apo-
logétique qui vient se greffer au cours d’une instruction
judiciaire sur un texte concis et absolu au point de ne
paraître tolérer rien de semblable. Et tout ce dévelop-
pement s’appuie sur les ac{a præfectoria, le procès-ver-
bal de l’audience, sauf quelques détails qui n’en peu-
vent altérer essentiellement la physionomie Ὁ. Abstrac-
tion faite de la partie théologique et apologétique (n. 5-
6, 8-9, 15-22, 25-38), de l'intervention du philosophe
cynique (n. 33-34) et d’une remarque du préfet qui
provoque l'apologie présentée par l’inculpé (n. 35-42 δ),
nous pouvons ressaisir le schéma juridique de la cause
d’après la procédure du rescrit de Trajan et instruite
sur le fait prévu par l’édit de Néron.
La détermination spécifique du chef d'accusation et
du délit est établie par la question: Es-tu chrétien?
et par l’aveu sans restriction de l'accusé. Cet aveu
établit juridiquement la culpakilité qui, dans la procé-
dure commune, entrainerait la condamnation. Mais,
d’après le rescrit de Trajan, le chrétien accusé, même
en aveu, peut échapper aux conséquences de cet aveu
par un acte d’apostasie. Perennis ne vise qu'a sauver
Apollonius par ce moyen. Il le lui dit (n. 3), il y
revient (n. 7), il lui accorde le temps de la réflexion
(n. 10). Dans la deuxième audience, il ne désespère
pas d’un meilleur succès (n. 13), rappelle le contenu du
sénatus-consulte interdisant la profession du christie-
nisme (n. 23), rappelle à l’inculpé le péril auquel l’ex-
pose son obstination (n. 29) et ne cache pas, avant de
prononcer la sentence, qu'il avait espéré une autre issue
(n. 43). Maïs il ne lui reste qu’à appliquer la loi (n.45 a)
et il devient évident que le serment et les actes cultuels
proposés à Apollonius ne sont considérés par le préfet
que comme des procédés d'instruction, comme des
signes nécessaires et suffisants d’apostasie. Le refus
opposé par Apollonius n'est pas un crime, mais une
manifestation de christianisme obstiné et, par consc-
quent, une preuve de culpabilité. Quant à la culpahilité
même, elle réside dans le refus de changer d'opinion,
refus de la μετάνοια, qui est proprement le cas d’obs-
tination. Perennis s’en explique clairement lorsqu'il
cite le texte du sénatus-consulte : χριστιανοὺς μὴ εἶναι,
et, selon lui, l’apostasie et l'hommage cultuel aux
dieux n’est que l’interprétaion du sénatus-consulte :
διὰ τὸ δόγμα τῆς συγχλήτου.
La même conclusion s'impose, si on considère la
nature des actes imposés à Apollonius. Le préfet Peren-
nis ne paraît établir aucune différence entre le serment
prêté par le Génie de l’empereur, le sacrifice offert à la
statue impériale et les honneurs cultuels adressés aux
dieux. Perennis réclame d’abord le serment (n. 3), puis
le sacrifice aux dieux et à l’image impériale (n. 7); dans
la deuxième audience, il n’est plus question que d’ho-
norer et d’adorer les dieux (n. 13); enfin il ne s’agit plus
que d’honorer les dieux (n. 43). Dans la pensée de
Ὁ Notamment en ce qui concerne l'identité de l'accusé,
le libellé de la sentence. — " Suétone, Domitianus, 12. —
ÉDITS ET RESCRITS
2136:
Perennis, tous ces actes se valent en tant que signes.
d’apostasie. Le refus de serment au Génie de l’empe-
reur n’est pas du tout compensé par les déclarations
loyalistes (n. Get 9). Preuve évidente que le procès ne-
roule pas sur la politique mais sur la relision.
Ainsi Apollonius ἃ été condamné pour crime de
christianisme, il s’est avoué chrétien (n. 2), il a refusé
toute rétractation (n. 43) et il est tombé sous le coup
de la loi néronienne et de la jurisprudence de Trajan;
c’est ce qu'a bien vu Eusèbe quand il écrit qu'Apollo-
nius fut condamné d’après un sénatus-consulte inter—
disant de pardonner aux chrétiens, quand une fois ils
avaient paru devant un tribunal, s’ils ne se rétractaient
pas; conformément à une ancienne loi : ἀρχαίος νόμος,
l’édit de Néron interprété par le rescrit de Trajan.
Qu'est ce sénatus-consulte dont Perennis fait men-
tion à deux reprises au cours de la deuxième audience
(n. 13, 23)? Rien n'indique que cet acte ait été pris
dans l'intervalle de trois jours qui s’est écoulé entre
la deuxième audience et la première, où il n’enest pas.
question. S’il en était autrement, ce sénatus-consulte
eût constitué un élément juridique nouveau dont Pe-
rennis ne pouvait se dispenser de donner notification
officielle à l'accusé: or, il n’en est rien dit. Ni dans la
première audience, ni dans la deuxième, ni dans le
laps de temps qui s’écoula entre elles, il n’en est question
et cependant le préfet et l'inculpé en parlent comme
d’un texte parfaitement connu. En effet, toutes les fois.
qu’il en est question (n. 13, 14, 23, 45 a), le texte grec
se sert de l’article démonstratif τὸ δόγμα. Il ne s’agit
pas (même au n. 13) d’une décision quelconque, in-
déterminée, nouvelle, mais d’un δόγμα parfaitement
spécifié et reconnaissable à la première allusion; aussi
Apollonius déclare le connaître (n. 14). Trait plus
marquant encore, à la première mention du séns-
tus-consulte (n. 13), Perennis ne prend nul souci
d’en indiquer le contenu, mais simplement d’en dé-
duire une conséquence d'ordre pratique: διὰ τὸ
δόγμα...; plus tard il rappellera à l'intéressé la
sanction capitale qui en découle et Apollonius n'en
éprouvera aucune surprise, mais en tirera l’occasion
d’un discours sur l'attitude du chrétien vis-à-vis de la
mort (n. 24-28). Concluons de tout ceci que le séna-
tus-consulte est antérieur à la première audience, il
lui est même antérieur de près de cent vingt ans :
c’est la loi pénale interdisant l’esse christianum, c'est-
à-dire l’édit de Néron promulgué sous la forme de
sénatus-consulte.
V. POLITIQUE RELIGIEUSE DE DOMiTIEN. — Ce sujet
a été exposé déjà (voir Dictionn., t. 1v, col. 1388 sq., aw
mot DomiTiEN). Domitien persécuta durement les
juifs. Après un début modéré, son gouvernement se
jeta dans de folles profusions qui entraînèrent le retour
des moyens abusifs pour se procurer l'argent nécessaire;
mais quand il devint évident que proscriptions et
confiscations n’y sufliraient pas, Domitien demanda à
l'impôt de nouvelles ressources. 11 semblait diflicile
d'ajouter quoi que ce soit au poids qui accablait, sous
une forme ou sous une autre, presque toutes les classes,
mais le fisc se souvint à propos de l'impôt du di-
drachme. « On déféra au fisc judaïque, écrit Suétone,
ceux qui menaient la vie juive sans le déclarer et ceux
qui, dissimulant leur origine, ne payaient pas les tributs
imposés à leur nation ?. » Désormais, tous les circoncis
furent déclarés contribuables; on apporta à les décou-
vrir une âpreté et des procédés répugnants ? et, non
content des résultats fournis par une investigation
matérielle, le fisc ne recula pas devant les recherches
de conscience. Il est plus que probable que ces excès
n’avaient d’autre raison que de remédier aux embarras
"ὡς Gsell, Essai sur le règne de Domitien, in-8°, Paris, p. 289
290.
- “αὐ,
2137
financiers du trésor et ne s’embarrassaient en aucune
façon de préoccupations religieuses ’. Mais ceci allait
entraîner cela. L'obligation d’acquitter l'impôt du
didrachme équivalait à une flétrissure publique; si
un grand nombre de circoncis cherchaient à s’y sous-
traire, à plus forte raison les chrétiens venus du ju-
daïsme, dont ils réprouvaient la croyance, tout en en
conservant la malencontreuse estampille. La rupture
doctrinale intervenue entre eux et la synagogue était
non avenue au jugement des enquêteurs, tout ce qu'ils
pouvaient dire pour s’exonérer était superflu. Acquitter
la taxe pouvait passer pour une sorte d’abjuration et
les chrétiens s’en défendaient, ajoutant au souci de se
soustraire à l'impôt la préoccupation d'affirmer leur
croyance. Peine perdue. Le gouvernement impérial
voulait ignorer ces subtilités, qu'il n’eût d’ailleurs
reconnues qu’à son propre préjudice. Juifs ou chrétiens
ne lui importaient guère, il taxait les circoncis et ne
consentait à connaître les chrétiens que comme une
secte du judaïsme, religion licite à condition de payer
le didrachme. Ceux qui épiloguaient, réclamaient.abou-
tissaient à ce seul résultat de faire constater qu'ils vi-
vaientselonles mœurs juives more judaico et pratiquaient
un culte différent, non reconnu par l’État romain, ce
qui devenait la même chose que de n’exercer aucun culte.
La propagande chrétienne était alors très active et
s’adressait même aux personnages les plus en vue, des
membres de la plus haute aristocratie et de la famille
impériale. Défiant et haineux de sa propre famille et
de l'aristocratie, Domitien envisageait de leur part
l'affiliation à une secte religieuse étrangère comme un
complot. Manius Acilius Glabrion, personnage consu-
laire, devint suspect à ce titre; de même Civica Cerialis
et Salvidienus Orfitus, autres consulaires. Complures
senatores, in his aliquot consulares, interemit; ex quibus
Civicam Cerialem in ipso Asiæ proconsulatu, Salvidie-
num Orfilum, Acilium Glabrionem in exilio, QUASI
MOLITORES RERUM NOVARUM :. Imputation bien re-
doutable dans son imprécision, mais qui ne peut être
interprétée du christianisme que sous une extrême
réserve, puisque Civica Cerialis fut mis à mort plusieurs
années avant le début de la persécution*.
Entre celle-ci et la persécution néronienne une
trentaine d'années s'étaient écoulées. En 95, rapporte
Dion Cassius, Domitien mit à mort Flavius Clemens,
qui était alors consul, bien que ce personnage fût son
cousin et qu'il eût pour femme Flavia Domitilla, sa
parente. L’accusation d’athéisme fut portée contre eux
deux. De ce chef, furent condamnés beaucoup d’autres
citoyens qui avaient adopté les coutumes juives : les
uns furent mis à mort, les autres virent confisquer leurs
biens. Domitille fut seulement reléguée dans l’île de
Pandataria. L'empereur fit aussi périr Glabrion, qui
avait été consul avec Trajan : il l'accusait du même
crime que les autres : ἄλλους τε πολλοὺς χαὶ τὸν Φλά-
νιον Κλήμεντ α ὑπατεύοντα χαίπερ ἀνεψιὸν ὄντα χαὶ
pe χαὶ αὐτὴν συγγενῆ ἑαυτοῦ Φλαου! τᾶν Δομετίλλαν
χόντα χατέσφαξεν ὁ Δομετιανός. ἐπηνέχθη δὲ ἀμφοῖν
; nux ἀθεότητος, 69 ἧς καὶ ἄλλοι ἐς τὰ τῶν ᾿Ιουδαίων
ἡ ἐξοκέλλοντες πολλοὶ χατεδιχάσῆησαν καὶ οἱ μὲν ἀπέθανον.
* e τῶν γοῦν οὐσιῶν ἐστερήθε ἔσαν. ἢ ὃ Σ Aou {a ὑπερ-
ὡρίσθη μόνον ἐς ΠΙανδεταρίαν" τὸν δὲ δὴ Πλαδρίωνα τὸν
μετὰ τοῦ Τραιανοῦ ἄρξαντ α χατηγορηθέ
χαὶ οἷα οἱ πολλοὶ ai ὅτι καὶ θηρίοις ἐμά ζετο, ἀτ
A ce dernier, outre le crime d’athéisme, on reprochait
d'être descendu dans l'arène pour y combattre les
ἃς, Gsell, op. cit., p. 291. — Σ Suétone, Domitianus, 10.
— ? Certainement avant 93, peut-être en 87. — * Dion Cas-
sius, Hist. rom.,1. LX VII, x1v. —* Suétone, Domilianus,15.
— " P. Allard, op. cit., τ. 1 (4° édition), p. 107. — ? Ibid.,
t. x, p. 110-111.—* Pour les juifs, cf. Pline, Hist.nat., XIII,
46; Tacite, Hist., V, 5; cf. V, 13. — " Gsell, op. cil., p. 312.
—% Jérôme Avanti, de Vérone, donna en 1502 une édition de
ÉDITS ET RESCRITS
2138
bêtes féroces, à l’époque où il était consul. Suétone nous
apporte quelques autres indications : Flavium Clemen-
tem patruelem suum, contemplissimæ inertiæ… repenle
ex lenuissima suspicione…. inleremil#, et Glabrion,
d’abord exilé, fut pendant son exil mis à mort comme
coupable de conspiration: quasi molilor novarum
rerum. Faut-il confondre cette accusation avec celle
d’athéisme portée contre le même Glabrion? L'homme
auquel on faisait un crime de mépriser la religion natio-
nale pouvait sans doute être considéré comme un
conspirateur; il semble bien toutefois que nous nous
trouvions en présence de deux accusations différentes.
Le nombre des victimes fut grand; parmi elles il
s’en trouvait d’illustres; les textes peu explicites que
nous avons réunis sur cette persécution (voir Dictionn.,
t. τν, col. 1395) ne nous permettent pas d'indiquer
avec précision les moyens dont le prince se servit pour
atteindre ceux qu’il voulait frapper. Suétone et Dion
disent simplement qu'il mil à morlClemens — inleremit,
χατέσφαξεν — cela veut-il dire que Domitien frappa un
certain nombre de prosélytes par simple mesure de
police? nous avons dit ce qu’il fallait penser de cette
explication de fantaisie, ou bien il recourut à des pour-
suites régulières, intentées devant la juridiction cri-
minelle du prince ou devant celle du sénat? A nous en
tenir à ce que nous savons, beaucoup plus sûrement,
les soupçons de Domitien s’appuyèrent sur une base
légale : l'accusation d’athéisme. Était-ce là réveiller
ou renouveler contre eux l’édit de Néron°? C'était en
| appliquer la pénalité, car aucun indice ne permet de
soutenir qu’on y ait recouru. Sans doute, au 115 siècle
et vers le milieu de ce siècle, l'accusation d’athéisme
est synonyme de l'accusation de christianisme 7, mais
en est-il déjà ainsi dans la dernière décade du rer siècle?
On ne saurait le dire. Rien ne nous empêche de croire
que l’athéisme fut la cause et non le prétexte de la
persécution. On reprochait souvent alors aux juifs
et aux chrétiens d’être athées *, non parce qu'on était
dans une ignorance complète de leur religion, mais
parce qu'on les voyait refuser obstinément leurs
hommages aux dieux de l’État, dont ils niaient l’exis-
tence ou qu’ils considéraient comme des démons. Un
certain nombre de prosélytes ne rompaient pas tout à
fait avec les pratiques du paganisme, mais, évidem-
ment, leurs nouvelles croyances ne pouvaient se conci-
lier avec une foi sincère à la religion nationale. Il est
naturel que Domitien, qui prétendait restaurer cette
religion, les ait persécutés. Hors de Rome, il y avait
un dieu que l’on adorait partout, c'était l’empereur
régnant. Il devait être adoré surtout sous Domitien,
qui, à Rome même, voulait qu’on crût à sa divinité.
Or, ceux qui s'étaient convertis au judaïsme et au
christianisme ne reconnaissaient pas plus ce dieu que
les autres. C'était, aux yeux de Domitien, le plus grand
des crimes. Le gouvernement impérial avait pu
souffrir que le petit groupe des juifs, naguère encore
isolé dans ses croyances, refusàt de reconnaître les
dieux de l'État romain et la divinité du prince : il
ne pouvait permettre que ces sentiments de révolte
se répandissent partout. Les prosélytes du judaïsme
et du christianisme furent donc recherchés et punis
rigoureusement comme athées ὃ.
VI. LE RESCRIT DE TRAJAN. — Une lettre de Pline
le Jeune à l’empereur Trajan et une réponse de ce
prince ont donné lieu à d’infinies controverses, d’où il
est résulté que l'authenticité de cette correspondance !?
cette correspondance d’après un manuscrit incomplet et
fautif. On trouvera tous les détails bibliographiques indis-
pensables dans Καὶ], édit. Teubner, à Leipzig, 1870;
E. G. Hardy, Epistuiarum mutuarum Plinii εἰ Trajani,
Introd., in-S°, Londini, 1889, p. 65-75; C. G. I. Wilde, De
C. Plinii Cæcilii Secundi et imperatoris Trajani epistolis
mutuis disputatio, in-S°,Lugduni Batavorum,1SS9, p. 1-25.
2139
et son importance capitale sont également incontes-
tables !,
Après la tempête déchaînée par Néron, trente
années de paix avaient suivi; c'était alors la bour-
rasque rapide de Domitien, puis de nouveau la paix
jusqu’au règne de Trajan, qui fixa pour un siècle la
jurisprudence au sujet du christianisme. Désormais
aux accès de fureur et aux périodes de tolérance va
succéder un régime régulier et clair. Trajan inaugure
ce qu’on peut appeler une politique religieuse, laquelle
se prolongera pendant toute la période des Antonins,
ainsi que nous venons de le voir par le procès d’Apollo-
nius sous Commode. De cette politique religieuse nous
possédons la charte constitutionnelle dans le rescrit
adressé à Pline par Trajan, en 112.
Dès le mois d'août de l’année précédente, Pline le
Jeune avait été envoyéen qualité de légat impérial dans
la Bithynie et le Pont. Il s'agissait de ramener l’ordre
dans une vaste région profondément troublée, le nord
de l'Asie Mineure. Finances, travaux publics, admi-
nistration municipale, tout demandait une volonté
ferme, une pensée nette et une main habile : quoniam
multa emendanda apparuerunt. Trajan savait à quel
homme il confiait cette mission énergique et délicate à
la fois, aussi lui avait-il remis des pouvoirs exception-
nels : electum fe esse. qui mei loco milteris ?. En réalité,
grâce au régime de centralisation en vigueur au second
siècle de l'empire, les pouvoirs d’un légat étaient
immenses et presque illimités, pourvu qu'il sût et
voulût garder les apparences de la réserve à l’égard des
institutions municipales. Toutes les affaires allaient
au gouverneur de la province et remontaient de là à
l'empereur; Pline s’effrayait de cette responsabilité
et, pour s’en exonérer en partie, avait demandé et
obtenu la permission de consulter le prince: « Vous
m'avez accordé le droit de m'adresser à vous toutes les
fois que j’éprouve quelque incertitude* », lui rappelait-
il, et il ne s’en privait pas. Les questions les plus simples
l’embarrassaient et, à tout propos, il écrivait à Trajan;
qu'il s'agisse d'autoriser une ville à construire un
aqueduc ou à remplacer de vieux bains par des thermes
neufs, de couvrir un égoût, de rebâtir un théâtre, de
changer un temple de place, de vérifier les comptes
d’une cité ou le toisé d’un bâtiment, d'autoriser la
translation d’un tombeau, la célébration d’un repas
public, de permettre la formation d’une société de
secours mutuels ou d’une compagnie de pompiers,
Pline en réfère à l’empereur, si bien que l’empereur
finit par être quelquefois impatienté de voir que son
lieutenant n'ose rien faire tout seul#. Il répond néan-
moins à toutes les questions, flatté sans doute de voir
un homme de lettres aussi parfaitement nul comme
administrateur recourir à un chef d'État que la litté-
rature n’embarrassait guère.
L’Asie Mineure était alors remplie de chrétiens et
l'affaire la plus grave soumise à l’empereur par le légat
est relative aux chrétiens; aussi la lettre est-elle plus
1 La correspondance de Pline ne contenait d’abord que
huit livres de lettres diverses sur lesquelles on s’habitua à
juger de son style; quand fut trouvée et publiée la cor-
respondance avec Trajan, d’un genre différent et d’un
style plus ramassé et moins élégant, le doute naquit. Tour à
tour soulevé, réfuté, il est devenu l'occasion de recherches
érudites minutieuses dont le texte a profité tant au point de
vue littéraire qu’au point de vue historique. Aujourd’hui
la discussion est close, mais l'importance des lettres que nous
allons étudier fait assez comprendre l'intérêt passionné qui
s’y est longtemps attaché. On peut encore tirer profit d’un
travail de J. Variot, Les lettres de Pline le Jeune. Correspon-
dance avec Trajan relativement aux chrétiens de Pont et de
Bithynie, dans Revue des questions historiques, 1878, t. xx1v,
Ῥ. 80-153; De Plinio Juniore et imperatore Trajano apud
christianos et de christianis apud Plinium Juniorem et
imperatorem Trajanum, in-8°, Parisiis, 1875; Ε, Ch. Babut,
ÉDITS ET RESCRITS
2140
longue que les autres billets dont se compose la corres-
pondance.
La question traitée est si importante qu'on ἃ
prétendu que des faussaires l'avaient introduite
furtivement dans le recueil. Ils auraient eu pour cette
mauvaise action d'autant plus de facilité que la corres-
pondance forma dès l’origine un recueil à part, distinet
des autres5, réuni probablement sous le titre de
Epistolæ Plinii ad Trajanum, et que, Pline étant mort
pendant son gouvernement de Bithynie ou peu après
son retour, ses lettres à l’empereur préparées peut-être
par lui pour la publication n’ont été mises au jour
qu'après lui et par ses amis. Incontestablement,
cette lettre est la seule que les chrétiens eussent eu
intérêt à fabriquer et, non moins incontestablement, ils
ont bien, au cours des âges, quelques peccadilles de
cette nature à se reprocher.
«ἢ faut remarquer d’abord que, si l'on admet que
la correspondance dans son ensemble est authentique
(et nous avons vu que personne n'’osait plus le nier),
il devient moins facile d'imaginer qu’on ait pu y intro-
duire une lettre fausse, la plus importante et la plus
longue de l’ouvrage. On peut aisément mettre en cir-
culation une pièce isolée, comme tel ou tel oracle
sibyllin, ou même un ouvrage complet, comme la
prétendue correspondance entre Sénèque et saint Paul,
mais il est plus difficile d’intercaler un passage supposé
dans un ouvrage répandu, surtout peu de temps
après sa publication et quand il est dans toutes les
mains 7.»
C’est qu’en effet cette intercalation n’a pas dû tarder,
puisque la légation est de l’année 112 et que le docu-
ment est cité par Tertullien dans son Apologeticum,
écrit vers l’an 197 : Plinius Secundus, cum Provineiam
regeret, damnatis quibusdam christianis, quibusdam
gradu pulsis, ipsa {lamen multitudine perturbalus, quid
de cetero ageret, consuluit tune Trajanum imperalorem,
allegans præter obslinalionem non sacrificeandi nihil
aliud se de sacramentis eorum comperisse, quam cϾlus
antelucanos ad canendum Chrislo el Deo, el ad confæ-
derandam disciplinam : homicidium, adulterium, frau-
dem, perfidiam et celera scelera prohibentes. Tune
Trajanus rescripsit hoc genus inquirendos non esse,
oblatos vero puniri oportleres. De plus, « le recueil des
lettres de Pline n’appartenait pas aux chrétiens, ils
n’en étaient pas les maîtres et ne pouvaient pas l’altérer
à leur gré. Si on les avait vus fabriquer une de ces
lettres et s’en servir avec impudence, comme fit Tertul-
lien, on aurait assurément réclamé. Sans doute les
interpolations de ce genre ne sont pas tout à fait impos-
sibles, mais on doit reconnaître qu'elles sont moins
aisées, et que c’est une grave présomption d’authen-
ticité pour une lettre particulière de se trouver dans
une correspondance reconnue authentique. Nous
sommes donc en droit d'exiger, pour la déclarer fausse,
qu’on prouve qu’elle est entièrement contraire aux
faits et qu’elle n’a pu être écrite par le personnage
Remarques sur les deux lettres de Pline et de Trajan relatives
aux chrétiens de Bithynie, dans Revue d'histoire et de littéra-
ture religieuses, 1910, nouv. série, t. 1, p. 298-305, —
3 Mommsen, Étude sur Pline le Jeune, trad. Morel, p. 71;
G. Boïissier, De l'authenticité de la lettre de Pline au sujet des
chrétiens, dans la Revue archéologique, 1876, p. 115, et Revue
des deux mondes, 15 avril 1876. — * Epist., ΧΧΧῚ; Voir aussi
Epist.,xcvi : solemnemihiest, domine,omnia de quibus dubito
ad te referre. — * Voyez surtout Epist., XL et CXv : ego ideo
prudentiam tuam elegi ut formandis istius provinciæ moribus
ipse moderareris. — # On sait, par Sidoine Apollinaire, Epist.,
1. IX, n. 1, que le recueil des lettres de Pline ne formait que
neuf livres. — δ Mommsen, op. cil., p. 78; G. Boissier, op. cit.,
p. 115. — 16. Boissier, op. cit., p. 117. — " Tertullien, Apo-
logeticum, α. τι. Tertullien ne cite pas très exactement et men-
tionne un détail qui nese retrouve pas dans la lettre que nous
avons conservée; mais ilest probable qu'il cite de mémoire,
2141
auquel on l’attribue. C’est précisément ce qu'il paraît
impossible d'établir : quand on relit sans prévention
la lettre de Pline, il ne s’y rencontre aucune cir-
constance qui ne s'explique naturellement et qui ne
soit conforme à tout ce que nous apprend l'histoire ?. »
Tertullien fait plus que de citer la lettre de Pline
et le rescrit de Trajan, il tire parti de ce dernier pour
l'histoire de l’évolution du droit antichrétien et nous
apprend que ce rescrit a restreint la portée des lois
antérieures : quales ergo leges ἰδίῳ... quas Trajanus
ex parle frustralus est, velando inquiri christianos.
Avant tout, voici le texte ? :
C. PuiNius TRAIANO IMPERATORI.
1. Sollemne est mihi, domine, omnia de quibus dubito
ad Le referre. quis enim potesl melius vel cunclationem
meam regere vel ignoranliam instruere?
Cognitionibus de christianis interfui numquam :
ideo nescio quid et quatenus aut puniri soleat aut quæri.
2. nec mediocriter hæsilavi silne aliquod discrimen
ætalum an quamlibet leneri nihil a robustioribus diffe-
rant, detur pænitentiæ venia an ei, qui omnino christia-
nus fuit, desisse non prosit, nomen ipsum, si flagiliis
careat, an flagitia cohærentia nomini puniantur. interim
in üis, qui ad me tamquam chrisliani deferebantur, hunc
sum seculus modum : 3. inlerrogavi ipsos, an essent
chrisliani, confitentes iterum ac terlio interrogavi,
supplicium minatus : perseverantes duci jussi. neque
enim dubitabam, qualecumque essel quod faterenlur,
pertinaciam certe et inflexibilem obstinationem debere
puniri. 4. fuerunt alii similis amentiæ quos, quia cives
Romani erant, adnolavi in Urbem remitlendos. mox
ipso tractatu, ut fieri solet, diffjundente se crimine plures.
species inciderunt. 5. propositus est libellus sine auclore
mullorum nomina continens. qui negabant esse Se
® christianos aut fuisse, cum præeunle me deos appella-
rent el imagini tuæ, quam propler hoc jusseram cum
simulacris numinum afjerri, lure ac vino supplicarent,
præterea male dicerent Christo, quorum nihil posse cogi
dicuntur qui sunt re vera christiani, dimittendos esse
putavi. 6. alii ab indice nominati esse se chrislianos
dixerunt el mox negaverunl; fuisse quidem, sed desisse.
quidam ante triennium, quidam ante plures annos, non
nerno eliam ante viginti quoque. omnes el imaginem
tuam deorumque simulacra venerati sunt ii et Christo
male dixerunt.7. affirmabant autem hanc fuisse summam
vel culpæ suæ vel erroris, quod essent soliti stato die ante
lucem convenire carmenque Chrislo quasi deo dicere
secum invicem, seque sacramento non in scelus aliquod
obstringere, sed ne furta, ne latrocinia, ne adulteria
committerent, ne fidem fallerent, ne depositum appellati
abnegarent : quibus peraclis morem sibi discedendi
_fuisse, rursusque ad capiendum cibum, promiscuum
lamen el innoxium; quod ipsum facere desisse post
edic{um meum, quo secundum mandala tua hetærias esse
velueram. 8. quo magis necessarium credidi ex duabus
ancillis, quæ ministræ dicebantur, quid esset veri el
per tormenta quærere. nihil aliud inveni quam supersti-
tionem pravam, immodicam. 9. ideo dilata cognitione ad
consulendum te decucurri. visa est enim mihi res digna
consultatione, maxime propler periclitantium numerum.
mulli enim omnis ælalis, omnis ordinis, utriusque sexus
eliam, vocantur in periculum et vocabantur. neque
civilales Lantum sed vicos eliam alque agros supersli-
tionis istius contagio pervagala est; quæ videlur sisli el
corrigi posse. 10. certe salis conslat prope jam desolata
templa cæpisse celebrari et sacra sollemnia diu intermissa
repeli pastumque venire viclimarum, cujus adhuc
rarissimus emplor inveniebalur. ex quo facile est opinari,
quæ lurba hominum emendari possit, si sit pænilentiæ
locus.
τα, Boïssier, op. cit, p. 117; cf. Wilde, op. cit, p. 34 sq.
— ? Pline, Epist., 1. X, ἢ. 96 (97).
ÉDITS ET RESCRITS 2142
Manifestement, Pline se trouvait jeté au sein d’une
société dont il soupconnait à peine l'existence : une
société chrétienne. Car le christianisme lui apparut, à
son arrivée en Bithynie et dans le Pont, non comme une
croyance vague mais comme une religion implantée
depuis longtemps, non seulement dans les villes, mais
jusqu’au fond des campagnes, et devant laquelle la
religion oflicielle avait déjà reculé. Des signes non
équivoques témoignaient combien grave était la situa-
tion de celle-ci. Les temples étaient presque abandon-
nés, les fêtes des dieux interrompues faute d’assistants,
les viandes sacrifiées laissées pour compte aux prêtres,
fort empêchés de trouver acheteur; tous fAcheux
symptômes qui permettent de supposer une active
propagande chrétienne nullement entravée, tolérée
peut-être et, qui sait ? favorisée même, par la précé-
dente administration des proconsuls annuels. L'arrivée
d’un légat impérial changea tout cela et, d’abord,
rendit courage aux adorateurs des idoles. De l'inerte
défensive dans laquelle ils s'étaient confinés, ils pas-
sèrent résolument à l'offensive. Des délateurs, parmi
lesquels se trouvaient probablement les prêtres ou les
sacristains des temples, menacés dans leur commerce,
assiégèrent la porte du légat. Beaucoup de fidèles
furent déférés à son tribunal. Pline se trouva dans un
vif embarras, car, il en convient, il n’avait jamais
assisté à l’instruction des poursuites contre les chré-
tiens.
Il y a certaine exagération à soutenir que Pline
n’avait, antérieurement au procès, aucun renseigne-
ment sur les chrétiens. Sans doute, cette secte de pe-
tites gens, parmi lesquels quelques grands personnages
fourvoyés ne semblaient autre chose que des déclassés,
cette engeance d’esclaves et de menus artisans n’atti-
rait ni n’intéressait le délicat lettré, impatient d’autres
distractions que d'étudier la vie intime, la doctrine et
les simagrées rituelles des chrétiens. A défaut de cette
connaissance, Pline possédait au moins ce que tout le
monde savait sur le compte de la secte envahissante;
notions superficielles mais qui ne lui sont pas étran-
sères. J1 sait quelles accusations dégradantes s’at-
tachent au nom chrétien: flagilia nomini cohærenlia,
il sait aussi les fâcheuses histoires qu'on colporte sur
leurs banquets : ad capiendum cibum, promiscuum
lamen εἰ innoxium ; il ne s’y attarde pas et se contente
d’insister et de préciser les renseignements relatifs
aux faits que Trajan pouvait ignorer, puisqu'ils concer-
naient la condition particulière de la secte répandue
dans la province de Bithynie.
Si Pline le Jeune n’en convenait pas moins n'avoir
jamais pris part à l'instruction des poursuites exercées
contre les chrétiens, cela prouve qu’à l’époque où il
remplissait une charge judiciaire, sous Domitien, ces
poursuites n'avaient pas lieu et que, sous Trajan, il
ne s'était trouvé mêlé, comme défenseur ni comme
juge, aux procès criminels instruits contre eux. D'où
son inexpérience et son embarras. Pline était alors
un grand personnage, une manière d'avocat d'assises,
auquel on venait offrir le menu fretin de la police
correctionnelle, qu’il ignorait et il s’en vantait. En
dehors des assemblées du sénat, il ne parlait guère que
devant le tribunal des cen{umoirs; c'était, comme il
dit, son théâtre ordinaire. N'importe, un fonctionnaire
n’a pas le choix, il fallait cette fois, tout de bon,
s'occuper des chrétiens. Son ignorance à leur égard
comportait une dose d’affectation. Sans doute, il devait
être de bon ton dans un certain monde de professer
cette ignorance à l'endroit d’incorrigibles fanatiques ;
c'était la plus élégante et la plus efficace réponse à leur
enragé prosélytisme. Pline s’acquittait de son devoir
mondain; pur snobisme. Nous venons de le voir
| vaguement instruit des petites perfidies qu'on col-
porte contre la secte; peut-être n'est-il pas aussi abso-
lument ignorant qu'il veut bien le dire de la situation
légale et juridique du christianisme. Il interroge l’em-
pereur parce qu'il hésite, mais il prend soin d’indiquer
le point précis de ses hésitations. Π ne doute pas AW
puniri, mais QUID el QUATENUS aul puniri soleal
aut quæri; il sait donc que les chrétiens doivent être
punis, aussi il les condamne sans hésiter. Son indéci-
sion ne porte pas sur la nature du délit, mais sur la ju-
risprudence à lui appliquer. Il ne sait ce qu’il faut pu-
nir ou rechercher, ni jusqu’à quel point il faut aller.
Faut-il distinguer les âges des accusés? faire une diffé-
rence entre la tendre jeunesse et l’âge mûr? pardonner
au repentir ou punir l'accusé qui renonce au christia-
nisme? poursuivre le nom seul, même innocent de tout
crime, ou les crimes commis sous ce nom? Quant à la
nature du délit, c’est le christianisme comme tel, l’esse
christianum. De quoi est-il question? Des cogniliones de
chrislianis. Sur quoi porte la dénonciation ou l’accusa-
tion? Sur la qualité de chrétien : quilamquam christiani
ad me deferebantur. Tout ceci est si clair que Pline pro-
cède à l’interrogatoire judiciaire de ceux qui luisont
déférés au seul titre de ce délit. Et cet interrogatoire
même va consister essentiellement à demander an
essent christiani? L’instruction ne va tendre qu’à con-
stater l’obstination ou la négation chez l'inculpé qui
persévère ou qui s'excuse. La condamnation va frap-
per ceux qui persistent à se dire chrétiens. Or dans
tout ceci nous voyons un procès au criminel roulant
sur le délit de christianisme, l'accusation de christia-
nisme, l’aveu de christianisme, la preuve de non-
christianisme, l’obstination dans le christianisme.
Pour agir et prononcer la peine capitale en pareil cas,
Pline n’a pas songé à consulter l’empereur, il n’a pas
hésité, encore que sa lettre nous apprenne qu'il ne
sait pas ce qu’il châtie. Y a-t-il des crimes de droit
commun cachés sous l’imputation de christianisme ?
Est-ce le christianisme, est-ce les excès qu’on lui
impute qu'il punit? De cela il n’a cure, car un
point est hors de doute : le christianisme est hors la
loi, et le légat impérial applique la loi. Est-ce à tort,
est-ce à raison que le christianisme est hors la loi?
La matière est curieuse; pour l'instant il ne se pro-
nonce pas, Car «un point, dit-il, est hors de doute
pour moi, c’est que, quelle que fût la nature, délic-
tueuse ou non, du fait avoué, cet entêtement, cette in-
flexible obstination méritent d’être punis ». Ce n’est
pas parce que les chrétiens sont criminels, c’est
parce qu'ils sont hors la loi, qu’ils sont butés à ne
pas faire ce qui les replacerait sous la loi et qu’on
ne demande pas de comptes à la loi; voilà pourquoi
Pline «fait conduire à la mort ». C’est impitoyable,
mais c’est logique.
Mais le légat impérial n’est pas cruel, il est porté
à l’indulgence; seulement il nes’y abandonnera que si
la jurisprudence lui offre un moyen juridique approprié
d’esquiver la loi qu’il applique à regret. Cette loi
qu'on a mise en doute et niée carrément, tout nous y
ramène, c’est l’instilulum Neronianum. Un avocat,
un juriste comme lui n’ignore pas ce texte, que nous
avons cru pouvoir libeller en quelques mots : Non
licet esse vos. Il l’ignore si peu qu’il envoie au supplice
ceux qui ont la prétention d’éfre tels et de demeurer
tels. Pour rendre ces sentences capitales, il n’éprouve
aucun besoin d’atlendre que la réponse impériale ait
suppléé à son inexpérience des cogniliones de christia-
nis. Ces cogniliones ne sont cependant pas une nou-
veauté. Parmi ceux qui ont été déférés à son tribunal,
Pline ἃ vu passer des apostats; les uns nel’étaient que
depuis trois ans, d’autres, en grand nombre, depuis
vingt ans, circonstance qui invite à soupçonner que ces
1 Quelques accusés jouissaient du titre de citoyens ro-
mains; ils l’invoquèrent. A leur égard, la conduite du légat
ἘΠ 5. ἘΠῚ ἘΠΕ ΒΘ ΠΝ 5
2144
apostasies à échéances si nettement marquées coïin-
cident avec des procédés d’intimidation attribuables à
des renouveaux persécuteurs. Ce synchronisme entre
apostasie et persécution suggère au juge un procédé
inspiré vraisemblablement par le souvenir d’instances
judiciaires antérieures, au cours desquelles les magis-
trats avaient eu recours avec succès à ce moyen d’in-
struction consistant à imposer aux inculpés un acte
d’idolâtrie que les vrais chrétiens ne peuvent con-
sentir.
Dans sa concision sommaire et terrible, l’édit de
Néron devait embarrasser les magistrats doués d’une
nature droite et humaine. Pline s'était débarrassé des
obstinés inflexibles par le supplice et il s’en applaudis-
sait 1. Mais il gouvernait une province déchirée par des
rivalités violentes, où la dénonciation recourait, pour
satisfaire la haïne, aux plus vils moyens : la délation
anonyme entre autres. Le légat reçut cette pièce, qui
présentait un grand nombre de noms, et fit comparaître
les individus dénoncés. Mais il paraît qu’il avait atteint
la première fois tous les chrétiens sincères et résistants;
ceux désignés sur le libelle n'étaient qu’un pitoyable
ramassis de poltrons et d’apostats. Beaucoup nièrent
avoir jamais été chrétiens, brûlèrent de l’encens, firent
des libations devant l’image de l’empereur et les sta-
Lues des dieux, et enfin maudirent le Christ, « choses
auxquelles on ne peut contraindre un vrai chrétien ».
D'autres avaient été chrétiens, mais y avaient renoncé
depuis trois ans ou plus, certains depuis vingt ans;
eux aussi consentirent à vénérer l’image impériale et les
idoles et à maudire le Christ. Le légat les tint en réserve
toutefois, se réservant de les interroger plus à fond sur
les pratiques de la secte qu'ils avaient abandonnée.
Voir Diclionn., t. 11, col. 917-924. De cet interroga-
toire, il ressortit qu'ils n'étaient coupables d'aucun
crime de droit commun. Ainsi les apostats étaient, à son
point de vue, irréprochables. Quant aux chrétiens, ils
n'avaient sans doute rien non plus à se reprocher que
leur obstination, mais cela suflisait à tout. Et néan-
moins, Pline voulut en avoir le cœur net. Soit dans le
lot des fidèles, soit dans celui des apostats, on ne saurait
le dire avec certitude, deux femmes esclaves passaient
pour avoir un rang, celui de diaconesses, minisiræ,
dans la hiérarchie ecclésiastique. Pline leur fit infliger
la torture afin d’en tirer quelque aveu, quid essel veri;
mais il n’en put rien tirer de compromettant et, comme
l'administration n’a jamais tort, il conclut de ce sup-
plice gratuit infligé à deux malheureuses que tout ceci
n’était que peu de chose, une superstilion mauvaise et
exagérée : nihil aliud inveni quam superslilionem pra-
vam οἱ immodicam, c'est-à-dire un de ces cultes étran-
gers, aux ramifications lointaines et obscures, qu'un
gouvernement digne de ce nom ne peut moins faire
que de soupçonner de mille noirceurs.
Les inflexibles avaient péri, les apostats se tireraient
d'affaire, mais Pline voyait avec inquiétude la muli-
tude de personnes de tout sexe, de tout Âge, de tout
rang, que le libelle anonyme menaçait dans leur tran-
quillité; il pouvait prévoir que ce procédé serait repris
périodiquement et qu’il en résulterait une perturbation
générale dans la Bithynie et dans le Pont. Le plus sûr
moyen d'y couper court était de recourir à l'empereur;
il lui écrivit donc la lettre qu'on a lue, Il fallait, pour
en suspecter l’authenticité, des préoccupations agres-
sives et confessionnelles, plutôt qu'une formation
critique un peu étendue, et ce fut la destinée de cette
lettre de fournir un prétexte à des attaques plus qu’un
thème aux sereines études. A l'examen, il a fallu recon-
naître qu'il ne s'y trouve pas une expression qui la
doive rendre suspecte, « Si on la prend isolément, toutes
était toute tracée; ils les marqua pour être renvoyés à
Rome.
2145
ÉDITS ET RESCRITS
2146
les parties en paraissent bien être d’une seule venue et | contiendrait aucune réserve, par plus que n’en con-
de la même plume; tout y est suivi et ordonné; il ny
a rien qu’on pût en retrancher sans nuire au sens géné-
ral, rien qui ne soit en proportion avec le reste, en sorte
qu'il n’est pas possible de prétendre qu'elle ait été
interpolée. La phrase célèbre où Pline dit que les
chrétiens s'engagent par serment à ne pas commettre
de crime est la seule qui pourrait à la rigueur être omise
sans que la suite de la lettre en fût trop altérée; mais
elle fait corps avec le reste, elle achève la démonstra-
tion de Pline, qui veut prouver à Trajan que les chré-
tiens ne sont pas redoutables; enfin, elle n’a rien en soi
qui doive la rendre suspecte. Sans doute cet hommage
qu'il rend à leur moralité est contraire à l’assertion de
Tacite, qui trouve qu'ils sont odieux à cause de leurs
crimes, propler flagitia invisos; mais Tacite en parlait
d’après l'opinion générale, tandis que Pline avait eu
l'occasion de les connaître. D'ailleurs, il n’est pas le
seul qui les juge de cette manière, et Celse, leur ennemi
le plus acharné, est bien forcé de reconnaître aussi « que
leurs mœurs sont douces et bien réglées ». Si on com-
pare notre lettre avec les autres, on ne peut découvrir
entre elles aucune différence, si ce n’est que celle-là
paraît plus soignée, plus plinienne encore, parce qu’elle
est plus importante, plus longue, et que l’auteur semble
s'y être plus appliqué; mais elles sont toutes écrites de
la même façon, dans cette langue où la rigueur du
style administratif semble être tempérée par l'élégance
naturelle des lettres. Il est toujours difficile à un faus-
saire d’imiter le style d’un grand écrivain de manière
à tromper une critique éveillée, mais à ce moment la
difficulté était plus grande que jamais. Immédiate-
ment après l’époque de Trajan, le goût public ἃ changé
et une sorte de révolution s’est opérée dans la façon
décrire. Une école pédante et maniérée, que repré-
sentent pour nous Apulée et Fronton, a régné sur la
littérature. Tout a subi son influence, et les écrivains
ecclésiastiques ne s’y sont pas plus soustraits que les
autres. Ces recherches de pensée, ces coquetteries
d'expression qui nous frappent chez Apulée, se retrou-
vent aussi chez Minucius Félix. Assurément, si l’auteur
de la lettre était de l’époque d’'Hadrien ou de Marc-
Aurèle, il n’aurait pas échappé tout à fait à la conta-
gion générale. On peut être sûr que, quelque soin qu’il
prit d’imiter l’élégante simplicité de Pline, un mot,
un tour, une expression trahiraient son temps et dé-
nonceraient la fraude.
« J'ajoute enfin, comme dernière preuve, que, si
tout semble indiquer que cette lettre est bien de Pline,
tout démontre avec la dernière évidence que ce n’est
pas un chrétien qui l’a écrite. Prise dans son ensemble,
la lettre est sans doute favorable aux chrétiens;
cependant elle contient des réserves graves : elle les
accusé d’obstination inflexible et de superstitions
criminelles. Ces reproches se retrouvaient sans cesse
alors dans la bouche des pzïens, mais un chrétien zélé
n'aurait pas consenti à les adresser à ses frères. Ceux
qui, pour le triomphe de leur doctrine, n’hésitaient pas
à inventer des livres faux, n'étaient pas des indifférents
et des tièdes, c’étaient des fanatiques tellement con-
vaincus de la justice de leur cause et de la nécessité
de son succès que, pour l’avancer, aucun moyen ne
leur semblait coupable. Ceux-là ne sont pas des gens
à se contenter de peu: il faut qu'ils se rendent à eux-
mêmes et à leur parti un témoignage complet et qu'ils
se ménagent un triomphe retentissant. Soyons donc
assurés que, si la lettre était leur ouvrage, elle ne
τα. Boissier, dans Revue archéologique, 1876, p. 122-124.
—? P. Vigneaux, op. cil., p. 227; B. Aubé, Histoire des persé-
culions, 1875, p. 225, y voyait tantôt un édit, tantôt une loi;
savait-il la portée du terme qu'il employait? —* C. de La
Berge, Essai sur le règne de Trajan, in-S°, Paris, 1877, p. 208.
— ! P, Allard, Hist. des persécutions, 4° édit, t, 1, p. 165. —
tiennent les autres pièces apocryphes qui sont venues
jusqu'à nous. Elle ne dirait pas, surtout, que le plus
grand nombre des chrétiens s’est résigné à offrir de l’en-
cens aux idoles et à maudire le Christ, et que la persé-
cution n’a eu d’autre résultat que de remplir de nou-
veau les temples des dieux. C’est un récit qu'ils au-
raient eu beaucoup de répugnance à reproduire, s’il
avait été véritable; comprendrait-on qu'ils d'eussent
imaginé? Nous pouvons donc tenir pour certain que,
si un chrétien eût inventé cette lettre, il l'aurait faite
autrement. Au contraire, elle convient tout à fait à
ce que nous savons de Pline. Il était plus doux, plus
humain que Tacite, qui le dépasse par tant d’autres
endroits. Il subissait moins que lui les préjugés étroits
de l'esprit romain, il aimait la philosophie; il avait
souci des petits et des humbles. Il prenait grand
soin de ses esclaves et leur témoignait une tendresse
touchante. Il essayait en toute occasion d’adoucir la
dureté de la loi. On voit bien, à propos des chrétiens,
qu’il penche vers la douceur. En réalité, ces sec
taires obscurs lui semblent plus à plaindre qu’à pu-
nir, et ilne néglige rien, en présentant leur affaire,
pour disposer l’empereur à la clémence. Il insiste sur
leur nombre : c’est une multitude de tout âge, de toute
condition, de tout sexe, qu'il faudra traîner devant le
juge si on les poursuit; il les peint comme tout à fait
inoffensifs; enfin, pour achever de désarmer l’empe-
reur, il lui montre qu’une grande partie d’entre eux a
consenti à honorer ses images et à sacrifier aux dieux.
C’est bien ainsi que Pline a dû écrire s’il voulait obtenir
en leur faveur une sentence plus douce :,»
Voici la réponse qu’il reçut :
TRAIANUS PLINIO S.
Aclum quem debuisli, mi Secunde, in exculiendis
causis eorum, qui christiani ad Le delati fuerant, secutus
es. neque enim in universum aliquid, quod quasi cerlam
formam habeat, constitui potest, conquirendi non sunt :
si deferantur et arguantur, puniendi sunt, ila tamen ul
qui negaverit se chrislianum esse idque re ipsa muni-
festum fecerit, id est supplicando diis nostris, g1amvis
suspeclus in præterilum, veniam ex pænilentia impetret.
sine auctore vero proposili libelli in nullo crimine locum
habere debent. nam et pessimi exempli nec nostri sæculi
est.
Le caractère juridique de cette réponse apparaît
avec évidence : c’est un rescrit, c'est-à-dire l'interpré-
tation et la mise en œuvre d’une loi préexistante *.
Les historiens ont tiraillé ce texte de la belle façon;
les uns y découvrent « un caractère de mansuétude et
d'équité *»; les autres, «un caractère profondément
immoral#». C'est affaire d'appréciation; ce qui est
affaire de jurisprudence, c’est que l’empereur connaît
l'existence d’une loi qui proscrit la profession de chris-
tianisme et il en règle l'interprétation pratique. Dans
le cas particulier d’un légat impérial confronté à
l'obligation d’appliquer cette loi, l'empereur approuve
la conduite tenue par son haut fonctionnaire, qui a
traité le christianisme comme un crime capital et châtié
en conséquence; mais il désapprouve l'acceptation et
la suite donnée, en vertu de cette acceptation, à un
libelle anonyme. Trajan n’a pas à faire œuvre de législa-
lateur mais œuvre de jurisconsulte; il s’en tire assez
mal. S’il s’est trouvé dans l'empire, au cours du 118 siè-
cle, des magistrats instruits et indépendants, ils ont
bien pu trouver la logique impériale un peu chétive et
sa procédure par trop déroutante. Trajan® ne se pro-
5 C’est ce qui a fait imaginer, sans l'ombre de fondement, par
C. de La Berge, op. cit., p.209, « que le court billet qui forme
aujourd’hui la réponse à la consultation si minutieusement
détaillée de Pline n'est que l'extrait d’une lettre plus
longue ou de plusieurs lettres émanées de la chancellerie
impériale ».
2147
nonce pas sur la nature du délit et il esquive la réponse
sollicitée par son correspondant. L’impériale concision
qu'il est d'usage d'y admirer pourrait bien n’être
qu'impérial embarras. Le nom seul de chrétien est-il
un crime? ou bien les crimes que ce nom seul implique
aux yeux de la loi seront-ils retenus? interroge Pline.
Trajan ne lui répond pas, il se borne à supposer expli-
citement que ceux qui portent le nom de chrétiens
pouvaiënt être dans le passé et pourront être dans
l'avenir accusés ou dénoncés légitimement. L’enfant
ét l’adulte seront-ils atteints des mêmes peines et
quelles seront ces peines? interroge encore Pline. Pas
un mot de réponse. Le repentir et l’apostasie n’obtien-
dront-ils pas un traitement de faveur? Ici on souhaïte-
rait que Trajan n’eût pas répondu; mais non, il encou-
rage l’apostasie en faisant grâce aux renégats ; « ensei-
gner, conseiller, récompenser l'acte le plus immoral,
celui qui rabaïisse le plus l'homme à ses propres yeux,
paraît tout naturel : voilà l'erreur où un des meilleurs
gouvernements qui aient jamais existé a pu se laisser
entraîner 1». Trajan, on s’en aperçoit, n’est guère
heureux; il va l'être moins encore et se contredire au
cours d’une phrase : « On ne saurait, écrit-il, prendre
en cette matière une décision générale, qui serve de
règle absolue : il ne faut pas rechercher les chrétiens,
mais si on les dénonce et 5.115 sont convaincus, il faut
les punir.» Ici on ne comprend plus. Peut-on imaginer
ou formuler plus nettement, tout en s’y refusant, que
l’aveu du christianisme — de manière générale et en
règle absolue — entraîne la condamnation? Maïs toute
discussion s’eflace devant l’apostrophe inoubliable
de Tertullien: «Arrêt contradictoire! s’écrie-t-il.
Trajan défend de rechercher les chrétiens comme inno-
cents, et il ordonne de les punir comme coupables;
il épargne et il sévit ; il ferme les yeux et il condamne.
Ne voit-il pas qu’il se combat et se réfute lui-même?
Si vous condamnez les chrétiens, pourquoi ne pas les
rechercher? et si vous ne les recherchez point, pourquoi
ne pas les absoudre? Dans toutes les provinces il y a des
détachements de soldats pour donner la chasse aux
brigands. Contre les criminels de lèse-majesté et les
ennemis de l'État, tout homme est soldat, et la pour-
suite doit s’étendre jusqu'aux confidents et aux com-
plices. Le chrétien seul ne doit pas être recherché,
mais on peut le déférer au tribunal, comme si la re-
cherche pouvait produire autre chose que l’accusation !
Vous condamnez le chrétien accusé, et vous défendez
de le rechercher. Il est donc punissable, non parce qu'il
est coupable, mais parce qu'il a été découvert, bien
qu’on n’eût pas dû le rechercher 2.» La jurisprudence
impériale était quelque peu boiteuse et ie raisonnement
de Tertullien — qui n’était pas toujours à pareille fête
— était irréfutable. En somme, le rescrit restreignait
la portée des lois antérieures quas Trajanus ex parte
frustratus est et c'était sa véritable signification et son
résultat durable au point de vue juridique; quant au
point de vue moral, entre plusieurs opinions qu'il
soulève, celle qui le tient pour « monstrueux » est peut-
êtreda plus modérée *.
Une seule chose doit être louée : l'interdiction de la
répugnante coutume des dénonciations anonymes.
Seulement, à l'égard des chrétiens qu'atteignait une
législation exceptionnelle et que frappait, du fait de
ieur affiliation religieuse, une mise hors la loi, il impor-
tait peu d’être dénoncé par un anonyme ou par un
accusateur découvert, puisque la dénonciation entraî-
nait, pour toute procédure, le constat d'identité, la
ΤῈ, Renan, Les Évangiles, p. 481. — 3 Tertullien, Apo-
logéticum, e. 11. —* Th. Roller, dans Revue archéologique,
1876, t. xxx1, p. 444.— 4 Tertullien, Liber ad Scapulam, c. vi,
rapproché de la Constitution 59. De appellationibus, dans le
code Théod.,1. XI, tit, xxx. Ce rôle de l’ofjicium est nettement
ÉDITS ET RESCRITS
2148
proposilion d’apostasie et la peine capitale. A l’époque
de Trajan, si on s’en tient à ce que nous savons sur la
procédure suivie à l'égard des chrétiens, le droit de
défense ne leur est ni reconnu ni toléré. C’est dans le
procès des martyrs de Lyon, en 177, que nous rencon-
trons le premier exemple d’un avocat d'office réclamant
le droit de présenter la défense des chrétiens, auxquels
il semble bien que le magistrat n’ait, jusqu'à ce mo-
ment, accordé ni conseil ni défenseur. On ne s’aperçoit
pas que Pline ait attribué aux inflexibles qu'il envoya
à la mort un défenseur; c’eût été cependant pour lui
l'occasion d’entendre discuter juridiquement ces cogni-
tiones de christianis dont il n'avait guère d'usage. Il
n’a pas non plus usé de la torture pour obtenir des
abjurations, mais seulement pour obtenir des éclaircis-
sements par le moyen de deux femmes dont le sort ne
nous est pas connu. On entrevoit ainsi dans la législa-
tion persécutrice des modifications successives, À
l'égard desquelles on ne peut rien tenter de plus que de
les signaler sans les faire rentrer dans aucune armature
chronologique trop rigide.
Par exemple, sous Néron, les chrétiens furent
recherchés d'office; après lui, on y renonça pendant
plus de quarante années et, sous Trajan, la jurispru-
dence du rescrit interdit à leur endroit la recherche
d'office. Sous Néron encore, le supplice du feu et des
bêtes sont des abus de pouvoirs, mais les fidèles de-
vaient périr par le glaive : Cremamur, quod neque sacri-
legi, nec hostes publici veri, nec tot majestatis τοὶ pati
solent, déclara Tertullien, s’adressant au proconsul
Scapula. Nam et nunc a præside Legionis el a præside
Mauretaniæ vexaltur hoc nomen, sed gladio lenus, sicut
el a primordio mandatum est animadverti in hujus-
modi. I1 suffit d’être familier avec les actes authen-
tiques pour savoir ce qui advint de ce droit à un unique
supplice, auquel se substituèrent les cruautés et les
boucheries sans nom.
Pline ne s’est jamais trouvé aux cogniliones de
chrictianis, il en éprouve quelque embarras et n’ima-
gine rien de mieux que de soumettre ses incertitudes
à l’empereur. Il faut en conclure que ses bureaux
n'étaient pas mieux renseignés que lui, car le devoir
de l’officium était de noter les précédents pour les rap-
peler au gouverneur et assurer le maintien des tra-
ditions dans l'administration de la justice“. Les
archives de la métropole n'étaient pas mieux fournies
que celles de la Bithynie en documents sur la question
posée: cette indigence peut bien à la rigueur avoir
suggéré à Trajan sa réponse : « On ne saurait prendre
en cette matière une décision générale qui serve de
règle absolue. » Mais on pourrait aussi induire que les
causes des chrétiens pendant les premières persécu-
tions ne laissaient guère de trace administrative, ce
qui d’ailleurs n’embarrassera aucunement et servira
même en un certain sens les futurs hagiographes. C’est
donc à tort qu’un représente la législation persécutrice
comme immuable. Elle ἃ éprouvé des variations en-
tre Néron et Trajan, elle en a éprouvé d’autres entre
Trajan et Marc-Aurèle. Le procès de Bithynie a été
instruit avant l'introduction d’une réglementation spé-
ciale et offre comme un acheminement vers la forme des
poursuites devenue commune dans les récits d'époque
moins reculée. En vertu d’une loi, des individus, même
des citoyens romains, peuvent être accusés de christia-
nisme, appréhendés, interrogés, sommés à plusieurs
reprises d’avnuer et envoyés à la mort. Aucune con-
trainte n’est exercée sur eux pour les faire abjurer.
indiqué dans le passage d’un texte écarté par Ruinart :
Tunc jubet tyrannus Timotheus officium præsentari sibi. Qui-
bus præsentatis, inquirere cœpit ab eis judicia diversorum
antecessorum suorum. Cui omnium officium oblulit gesta
præsidum. Acta 5. Januarii, 1, dans Acta sanct., 19 sept.
tr
__—
à
πο νἀ κι
“π΄ -ρ᾿ hier
2149
La marche suivie est toute de droit commun et reçoit
l'approbation complète de l’empereur. Elle demeurera
en vigueur longtemps encore, puisque Tertullien l’atta-
quera avec sa virulence accoutumée. En fait, dès
l'instant où l'inculpé a répondu Chrislianus sum, la
cause est entendue et la sentence ne peut varier, car
Îl n’y en a qu'une seule, nous l'avons vu dans l'affaire
d’Apollonius sous l’empereur Commode. L’aveu ainsi
fait en présence du magistrat s’appelle confessio et le
délinquant, confessus; contre lui la preuve est faite et
acquise.
La confessio entraînait des conséquences graves;
sitôt intervenue, elle rendait la défense impossible 1
et l’éloquence d’un avocat superflue. La peine légale
s’appliquait d'elle-même et les jurisconsultes disaient
en pareil cas que la condamnation était l’œuvre de
l'accusé : Confessus pro judicalo est, qui quodam modo
sua Sententia damnatur ", Cette règle s'applique sans
réserve au chrétien *. Mais si le constat d'identité et
l'aveu suffisaient, une modification grave n’avait pas
laissé de survenir au cours du 115 siècle. « Vous violez
contre nous, écrit Tertullien, toutes les formes de
l'instruction criminelle. Vous Lorturez les autres ac-
cusés pour leur arracher un aveu; les chrétiens seuls
sont mis à la question pour leur faire nier ce qu'ils
confessent à grands cris.» Ainsi s’est introduit un moyen
de contrainte que ne mentionnent ni la lettre de Pline
ni le rescrit de Trajan. Α quelle date, en quelles cir-
constances, sous quelles réserves ? c’est ce que nous
ignorons; maïs, en 177, à Lyon, l'emploi de la torture
offre un caractère mixte. On s’en sert pour obtenir
des révélations, comme en Bithynie, et l’apostasie.
Trajan donne la jurisprudence à suivre dans la procé-
dure à observer pour l'application d’une loi déterminée;
c’est aussi à une loi déterminée que les dénonciateurs
de Bithynie ont fait appel dans leur libelle anonyme
pour le rendre recevable ὁ
VII. LE RESCRIT D'HADRIEN À MiNUGIuSs Fun-
DANUS. — Le rescrit d'Hadrien fut provoqué, comme
celui de Trajan, par les scrupules d’un magistrat; mais
tandis que Pline demandait des ordres, très décidé,
quels qu'ils fussent, à les exécuter, dix années plus
tard un proconsul d'Asie, Q. Licinius Silvanus Grania-
nus, soumettait des objections. C'était un progrès mo-
ral; la réponse impériale était elle aussi en progrès sur
celle de Trajan. C’est ce dernier document qui nous ἃ
été conservé et que nous allons étudier en détail.
1° Texte.
L'Aôptavoÿ ὑπὲρ χριστιανῶν
ἐπιστολη)
[Exemplar epistolæ impes«
ratoris Hadriani ad Minu-
cium Fundanum proconsu-
lem Asiæ.]
Accepi literas ad me scrip-
las a decessore tuo Serennio
l'pavravoÿ, λαμπροτάτου ἀν- Graniano, clarissimo viro, et
ὃρός, ὅντινα σὺ διεδέξω. οὐ non placel mihi relationem
δοχεῖ οὖν μοι τὸ πρᾶγμα silentio præterire, ne et INNO-
ἀζήτητον χαταλίπειν. ἵνα X11 perturbentur et calumnia-
μήτε οἱ ἄνθρωποιταράττωνται toribus latrocinandi tribuatur
καὶ τοῖς συχοφάνταις χορη- occasio. Ilaque si evidenter
re χαχουργίας παρασχεθῇ. provinciales huic pelitioni
y οὖν σαφῶς εἰς ταύτην τὴν suæ adesse valent adversum
ἀξίωσιν οἱ ἐπαρχιῶται δύνων- christianos, ut pro tribunali
ται διΐσχυρίζεσύαι χατὰ τῶν eos in aliquo arguant, hoc
Μινονκίῳ Φουνδάνῳ.
᾿Επιστολὴν ἐδεξάμην γρα-
ALU pot ἀπὸ Σερηνίον
ÉDITS ET RESCRITS
2150
permitto. Étenim mullo æ-
quius est, si quis volet accu-
sare, le cognoscere de objectis.
Si quis igitur accusat et pro-
bat adversum leges quidquam
ἀξιώσεσιν οὐδὲ μόναις Bouts.
εἴ τις χατηγορεῖν
το ὕτό σε δια γινώσ:
οὖν 2271) γορεῖ χα!:
τι παρὰ τοὺς γόμου agere memoratos homines,
τας, οὕτως διόριζε pro merilo peccatorum etiam
OUVAY τοῦ ἁμαρτή supplicia s{atues. Illud me-
ὡς μὰ Toy Ἥραχλε έα, εἴ hercule magncpere curabis,
ut si quis calumniæ gratia
quemquam horum postula-
verit reum, in hunc pro sui
nequilia suppliciis SEVERIO-
RIBUS vindices.
GULODANT ίας χάριν τοῦτο
προτείνοι, δια) ἀμόανε ὑπὲρ
τῆς δεινότ τὸς καὶ φρόντιζε,
ὅπως: ἂν ἐχδιχή
« À Minucius Fundanus.
« J'ai reçu la lettre que m’a écrite ton prédécesseur
Serenius Granianus, homme clarissime. Il ne me convient
pas de laisser sa requête sans réponse, de peur que les
hommes ne soient troublés et que facilité ne reste au
brigandage des calomniateurs. Si des habitants de ta
province sont en état de soutenir ouvertement leurs dires
contre les chrétiens, si bien qu’ils pussent en répondre
même devant le tribunal, qu’ils s’attachent uniquement
à suivre cette dernière voie, mais qu’ils ne se contentent
pas de pétitions et de simples clameurs. Mais si quelqu'un
veut les accuser juridiquement, il est beaucoup plus
équitable que tu connaisses de cette accusation. Si donc
quelqu'un accuse les chrétiens et prouve qu’ils commettent
des infractions aux lois, dans ce cas juge-les selon la
gravité du délit. Mais, par Hercule, si c’est par calomnie
que quelqu’un aura agi de la sorte aura accusé des
chrétiens}, réprime sa méchanceté et aie soin de le
punir, »
Justin le martyr nous a conservé le texte grec de ce
rescrit, dont il faisait le dernier argument de son
Apologie; voici en quels termes il l’introduit δ:
ἢ χαὶ ἐξ ἐπιστολῆς δὲ τοῦ …… et d’après une lettre du
μεγίστου χαὶ ἐπιφανεστάτ ου très grand, très illustre
Καίσαρος “Αδριανοῦ τοῦ César Hadrien, votre père,
πατρὸς ὑμῶν ἔ ἔχοντες ἀπαιτεῖν nous aurions pu vous de-
ὑμᾶς, καθὰ Ἠξιώσαμεν, χε- mander d’enjoindre que,
λεῦσαι τὰς «ἀρίσεις. γίνεσθαι, selon notre réclamation, il y
τοῦτο οὐχ ὡς ὑπὸ «Αδριανοῦ eût des procédures. Cepen-
χελευσθὲν μᾶλλον ἠξιώσαμεν, dant, la raison de notre
ἀλλ᾽ ἐχ τοῦ ἐπίστασθαι διχαίαν requête est moins ce qu’a
ἀξιοῦν τὴν προσφώνησιν. ordonné Hadrien que la
Ver ἄξαμεν ὃς. χαὶ τῆς conviction dela légitimité de
ἐπιστολῆς «Αδριανοῦ τὸ ἀντί- notre réclamation. Nous y
γρᾶφον, ἵνα za τοῦτο ἀλη- joignons la copie de la
θεύειν ἡμᾶς γνωρίζητε," χαὶ lettre ἃ Ηϑδαγίθμ, afin que
ἔστιν τάδε..... vous sachiez que nous disons
vrai : en voici les termes...
La 1re Apologie, bien qu'elle ne puisse être datée
avec précision, semble appartenir aux environs de
l’an 152. À quelques années de là, un autre témoignage
incontestable, celui de Méliton, de Sardes, confirme
l’existence du rescrit; ce deuxième témoignage peut
appartenir à l’année 170 ὃ:
᾿Αλλὰ τὴν ἐχείνων ἄγνοιαν Mais tes pieux ancêtres
οἱ σοὶ εὐσεθεῖς πατέρες ont réprimé leur aveugle-
ἐπηνωρθώσαντο, πολ axe ment; ils ont écrit fréquem-
πολλοῖς ἐπιπλήξ ἄντες ἐγγρά- ment et à beaucoup, pour
φως» ὅσοι περὶ τούτων νεω- des blûämer d’avoir excité
τερίσαι ἐτόλυμησαν" ἐν οἷς ὁ des soulèvements contre
μὲν πάππος σου “Αδριανὸς les chrétiens. C'est ainsi
πολλοῖς μὲν χαὶ ἄλλοις, xai qu'il est avéré que ton
χριστιανῶν, ὡς χαὶ πρὸ βήμ œ=
τὸς ἀποχρίνεσθαι, ἐπὶ τοῦτο
eis exequi non prohibeo : pre-
cibus aulem in hoc solis et
acclamalionibus uli eis non
μόνον τραπῶσιν, ἀλλ᾽ οὐχ
1 Une lettre de Pline, Epist., 1. IV, n. 9, montre combien
sa tâche de défenseur fut rendue difficile dans le procès
de Junius Bassus, par l'attitude de l'accusé, qui avait
admis la vérité de certaines allégations susceptibles d’être
retournées contre lui. — * Digeste, De conf. 1. XI, tit. τὰ,
lex 1; Decust. rer., 1. XLVIII, tit. rx, lex 5; Ad leg. Aquil.,
1. IX, tit. 11, lex 25; Salluste, Catilina, 52; Suétone, Oclavius,
grand-père Hadrien a écrit
à plusieurs, notamment à
Fundanus, proconsul d'Asie.
τῷ ἀνθυπάτῳ,
Φουνδανῷ δὲ
ὲ τῆς “Ai
ἡγουμένῳ ὃ
γράφων φαίνεται.
83.— 3 L. Guérin, Étude sur le fondement juridique des persé-
cutions dirigées contre les chrétiens pendant les deux premiers
siècles de notre ère, dans Nouvelle revue historique de droit
français et étranger, 1895, t. χιχ, p. 722-723. — + Paul, au
Digeste, 1. XLVIII, tit. 11, lex 3, n. 2; cf. P. Allard, op. cit.
t. 1, p. 160, 169. — τς Justin, 1 Apol., n. LxvIr. — * Méli-
ton, dans Eusèbe, Hist. ecclés., 1. IV, €. Xxwvr.
2151 ÉDITS ET
Eusèbe, avant de transcrire le rescrit conservé par
saint Justin, ἃ pris soin de nous avertir que ! :
L'écrivain susdit donne
le texte latin; nous l’avons,
selon notre pouvoir, traduit
en grec ainsi qu’il suit.
τούτοις ὁ μὲν δηλωβθεὶς
ἀνὴρ αὐτὴν παρατέθειται τὴν
“Ῥωμαϊχὴν ἀντιγραφήν, ἡμεῖς
δ᾽ ἐπὶ τὸ ᾿Ἐλληνικὸν χατὰ
δυναμιν αὐτὴν μετειλήφαμεν»
ξχουσᾶν ὧδε.
Saint Jérôme ajoute dans sa Chronique les détails
qui suivent ? : Quadralus discipulus apostolorum et
Aristides Atheniensis, noster philosophus, libros pro
nostra religione Hadriano dedere composilos. Et Serenus
Granius legalus, vir apprime nobilis, litteras ad impera-
torem millit iniquum esse dicens, clamoribus vulgi inno-
centium hominum sanguinem concedi, el sine ullo cri-
mine nominis tantum et seclæ reos fierÿ. Quibus commo-
lus Hadrianus Minutio Fundano proconsuli Asiæ scrip-
sil, sineobjeclu criminum christianos non condemnandos.
Cujus epislolæ usque ad nostram memoriam dural
exemplum.
Enfin, Rufin d’Aquilée, dans sa traduction de
l'Histoire ecclésiastique, donnait le texte latin du
rescrit 5.
20 Texte latin et texte grec. — Tels sont les textes et
les témoignages essentiels; quelques autres, dus à
Paul Orose, Cassiodore, George le Syncelle, Zonaras,
Nicéphore Calliste, sont tardifs, tributaires de l’un ou
l’autre de ceux qui précèdent et peuvent, sans détri-
ment pour la discussion, être négligés. Nous avons
donc deux versions d’un document unique. Une ver-
sion latine qu’Eusèbe tenait pour originale, qu'il avait
lue dans les exemplaires de l’ A pologie de saint Justin et
traduite en grec. Serait-ce cette version latine originale
que Rufin aurait rétablie dans sa traduction?
Dans un ouvrage rédigé en grec, Justin s’est trouvé
conduit par son argumentation à transcrire un docu-
ment officiel et il l’a transcrit en latin. Nul doute, dès
lors, que l'original fut en latin; le contraire serait
absurde. Justin se préoccupait évidemment d'échapper
à toute objection touchant l’authenticité et au plus
léger soupçon d’avoir introduit une traduction tendan-
cieuse. Après lui, les copistes reproduisirent fidèlement
cette particularité ; mais, au rve siècle, Eusèbe n’avait
plus à compter avec les mêmes préoccupations et les
mêmes susceptibilités. Les Apologies n'avaient plus
qu’un intérêt historique, le rescrit d'Hadrien avait
cessé, depuis l’édit de Milan, d’être une source du
droit. Eusèbe jugea le document de nature à prendre
1 Eusèbe, Hist. eccles., 1. IV, c. vrr; Corpus legum ab imper.
rom. ante Justinian.lalarum, par G. Hænel, Lipsiæ,1857, p.86.
— 55. Jérôme, Chron., P. L.,t. xxvu, col. 615, ad ann. 2140.
--- Rufin, Hist. ecclés., 1. IV, c. 1x, édit. Mommsen, in-8°,
Leipzig, 1903, p. 319. — * Mamachi, Origines et antiquitates
christianæ, in-4°, Romæ, 1749, {. 1, p. 431, en note, donne
une traduction latine littérale du texte d’'Eusébe assez
différente de celle de Rufin. — δ On a des exemples carac-
téristiques de sa manière quand il rétablit les citations
empruntées par Eusébe à l’Apologeticum de Tertullien. Cf.
A. Harnack, Die griechische Ueberselzung des Apologeticus
Tertullians, dans Texte und Untersuchungen, in-8°, Leipzig,
1892, t. vrrr, fase. 4, p. 11 sq. — “ Cette opinion a été émise
pour la première fois par A. 5. Mazochi, In vetus marmoreum
sanctæ Neapolitanæ Ecclesiæ kalendarium commentarius,
in-4°, Neapoli, 1734. t. 11, p. 476; Galland, Biblioth. Patrum,
t. 1, p. 728 sq.; Ἐς Kimmel, De Rufino Eusebii interprete,
in-8°, Geræ, 1838, p. 175 sq.; Th. Keïm, Bedenken gegen die
Echtheit des Hadrianischen Rescript, dans Theol. Jahrbücher,
1856, t. xv, p. 387 sq.; Baur, Drei ersten Jahrhunderte, 1863:
3e édit., p. 442 sq.; Lipsius, Chronologie der rümischen
Bischôfe, 1869, p. 170; Overbeck, Studien zur Geschichte der
alten Kirche, 1875, p. 134-148; Otto, Corp. apologet., ὃ. Jus-
tin, t. 1, p. 190; Hausrath, Neutestamentliche Zeitgeschichte,
1874, t, 1, p. 532; Keim, Aus der Urchristenthum, 1878,
p. 182 sq.; Xtom und das Christenthum, 1881, p. 553 sq.;
B. Aubé, Persécutions de l’Église, 1875, p. 261 sq.; Wieseler,
RESCRITS 2152
place dans son Histoire ecclésiastique, il l'y inséra donc,
mais après l’avoir traduit en grec. Cependant on ne
cessa pas dès lors de copier l'A pologie de Justin, seule-
ment on substitua au texte latin la version grecque
d'Eusèbe.
A son tour, Rufin pensa rendre service aux fidèles
d'Occident en leur donnant une traduction latine de
l'Histoire ecclésiastique d’Eusèbe. Arrivé au chapitre 1x
du IVe livre, il inséra du rescrit un texte latin qui offre
d'assez notables divergences avec ce qu’aurait dû être
une traduction littérale de l’évêque de Césarée 4, Sans
doute, Rufin ne se piquait pas d’être un traducteur
scrupuleux. Soit lassitude, soit inattention, soit parti
pris, il rendait l'original sans s’astreindre à le repro-
duire minutieusement; les divergences relevées entre
les deux textes n’autoeriseraient donc pas à croire que le
texte de Rufin cesse ici d’être la traduction du texte
d’Eusèbe. Il est vrai que Rufin ne s’interdisait pas de
rétablir parfois d'après l'original les passages emprun-
tés par Eusèbe à des ouvrages latins 5. « On s’est donc
demandé si le texte latin donné par Rufin n’est pas
l'original même du rescrit, tel qu’il se trouvait, peut-
être encore de son temps, dans l’Apologie de saint
Justin‘. On a pensé en découvrir la preuve dans ce
fait que Rufin a omis, dans sa traduction, la phrase
dans laquelle Eusèbe informait qu’il avait pris soin de
faire passer le document du latin au grec. L’argument
serait décisif si la preuve était faite du recours direct
au texte original; faute de quoi, il ne prouve rien sinon
que Rufin, donnant en latin un document originaire-
ment latin, a pu juger superflu d’avertir qu'il offrait
à ses lecteurs la traduction d’une traduction. Nous ne
disons rien du «tour juridique » qu’on prétend remar-
quer, lequel serait étranger à la manière d'écrire de
Rufin; c’est affaire d'appréciation et de sentiment.
Quant aux expressions techniques : hoc exequi non
prohibeo, si quis postulaverit reum, vindicare, elles
n’ont pas, ainsi qu’on l’a remarqué, un cachet si exclu-
sivement juridique qu’elles soient soustraites à la
langue usuelle et ne pussent être employées par un
écrivain quelconque qui n'aurait que des affinités
très éloignées avec le code et les juristes. Un historien
tant soi peu doué cherche d’ailleurs à introduire dans
son style ces locutions techniques qui caractérisent le
langage du palais, celui de la chancellerie, celui des
marins ou des soldats et dont la propriété et la conci-
sion expriment mieux qu’une périphrase la pensée à
rendre, sans que leur présence autorise à découvrir la
Christenverfolgungen, 1878, p. 18; F. X. Funk, Hadrians
Rescript an Minucius Fundanus, dans Theolog. Quartal-
schrift, 1879, t. Lx1, p. 108-128, réimprimé dans Kirchen-
geschichtliche Abhandlungen und Untersuchungen, in-8°,
Paderborn, 1897, t. 1, p. 330-345; J. B. Lightfoot, The
apostolic Fathers. 11. Ignatius and Polycarp, 1885, p. 460-
464; 1889, p. 476-480; C. Cavedoni, Cenni cronologici intorno
alla date precisa delle principali apologie e dei rescriti
imperiali de Traiano e di Adriano risguardanti à cristiani,
dans Memorie di religione, di morale e di letteratura, Modena,
1855, serie III, t. xvur, p. 327-338; PI. von Rhoden, dans
Pauly-Wissowa, Realencyklopädie für d. class. Allertum,
1894, τ. τ, p. 493-520; E. G. Hardy, Chrislianily and the
Roman government, in-8°, London, 1894, p. 141-144;
M. Schanz, Geschichte der rômischen Litteratur, München,
1896, t. xx, p. 210-211; W. Nicolai, Beiträge zur Geschichte
der Christenverfolgungen, dans Jahresbericht des Grossherz.
Realgymnasiums zu Eisenach, Ostern, 1897, p. 6-8; Th. We-
hofer, Die Apologie Justius des Philosophen und Martyrers
in literarischer Beziehung, in-8°, Rom, 1897, p. 52-64;
J. E. Weis, Christenverfolgungen, Geschichte ihrer Ursa-
chen in Rômerreiche, in-8°, München, 1899, p. 69-74; J. M.
Mecklin, Hadrians Rescript an Minucius Fundanus, in-8°,
Leipzig, 1899; C. Callewaert, Le rescritd'Hadrien à Minucius
Fundanus, dans Revue d'hist. et de liltér. religieuses, 1903,
t. var, p. 152-189; P. Allard, Hist. des perséc., t. 1, p. 248,
200,
|
ΠῚ
“Ὁ Ὁ ΨΥ σοι φασυν α Ἴων «-
re
2153
trace évidente et, moins encore, la citation d’un docu-
ment.
« Quand le critique se trouve en présence de textes
différents, de recensions multiples, de copies ou de
traductions diverses, c’est toujours, pour lui, un pro-
blème bien délicat de décerner la palme de la priorité
à tel ou tel prétendant. Personne n'ignore avec quelle
facilité les impressions subjectives peuvent jouer le
rôle prépondérant dans ces sortes de controverses.
Nous pouvons craindre qu'il n’en soit de même ici.
C’est pourquoi nous chercherons une base objective
plus large dans la comparaison de notre double texte
avec les deux textes du soi-disant rescrit d’Antonin le
Pieux. Pour ce dernier document, nous sommes sûrs de
posséder dans le texte latin une traduction faite par
ÉDITS ET
Rufin. Voyons si les mêmes procédés ne trahissent
pas le même auteur.
« Voici la dernière partie
rescrit du pseudo-Antonin :
Ὑπὲρ τὸ τοιούτων χαὶ
ἄλλοι τινὲς τῶν τὰς
ἐπαρχίας ἡγεμόνων τῷ θειο-
τάτῳ μου πατρὶ ἔγρ bay -
χαὶ ἀντέγραψε μαδὲν ἔνοχ
τοῖς τοιούτοις. εἰ
νοιντό τι ἐπὶ τὴν :
“Ρωμαίων ἐρχειροῖ .
ἐμοὶ δὲ περ! τῶν τοιούτων
πολλοὶ ἐσήμαναν, οἷς δὴ ai
ἀντέγραψα, τῇ τοῦ πατρός
μου χαταχολουθῶν γνώμη.
περὶ
Ἐλ δέ τις ἔχε πρός τινα
τῶν τοιούτων πρᾶγμα χατα-
φέρειν ὡς τοιούτου, ἐχεῖνος ὁ
καταφερόμενος ἀπολ € ὕσθω
τοῦ ἐγχλήματος, χὰν φαίνητα:
τοιοῦτος ὧν, ἐχεῖνος Ô ὁ
χαταφέρων ἔνοχος ἔσται τῇ
δίκῃ.
— la plus juridique — du
Super quibus PLURIMI ex
provinciis judices etiam vene-
rabili patri nostro scripserant.
Quibus rescriplum est ab eo,
ul nihil OMNINO molestiæ hu-
juscemodi hominibus genera-
rent,nisi forte arguerentur ali-
quid adversum Romani regni
statum moliri. Sed et mihi ipsi
de his QUAM PLURINMII retu- ,
lerunt, quibus ego paternam
secutus sententiam PARI MO-
DERATIONE rescripsi.
Quod si quis persistit huju-
scemodi hominibus ABSQUE
ULLO CRIMINE movere nego-
tia, ille quidem, qui delatus
PRO HOC NOMINE fuerit,
absolvatur, etiamsi probetur id
esse, quod ei obicitur CHRIS-
TIANUS. Is autem, qui crimen
obtendit, reus PŒNÆ IPSIUS
QUAM OBIECIT, existal,
« D’abord, tout le monde sait que les écrivains chré-
tiens des premiers temps avaient l'habitude de donner
aux édits ou rescrits de persécution, émanés des bons
empereurs, l'interprétation la plus bénigne, la plus
favorable à la cause de leur religion. Il leur serait même
arrivé de sacrifier à cette tendance apologétique l’exac-
titude historique et le vrai sens des actes impériaux.
Rappelons-nous, par exemple, comment Tertullien
explique les mesures édictées par Tibère et Marc-Au-
rèle contre les accusateurs calomnieux!, comment
Méliton ® et Sulpice-Sévère’ apprécient les actes de
Trajan, d'Hadrien et d’Antonin le Pieux. Nous venons
encore de constater ce procédé dans la traduction de
la Chronique d’Eusèbe par saint Jérôme ‘. Le même
phénomène se constate dans le texte grec du pseudo-
Antonin le Pieux. A en croire le faussaire, qui est chré-
tien, Hadrien et Antonin auraient à plusieurs reprises
déclaré que les chrétiens ne pouvaient être condamnés
que lorsqu'ils étaient convaincus de machinations
contre la puissance des Romaïins5, Nous pouvons en
inférer que, en règle générale, de deux recensions ou
appréciations chrétiennes d’édits de persécution, celle-
là mérite plus de confiance qui se montre la moins favo-
rable à la cause du christianisme. Rufin est loin de
s'être soustrait à la tendance plus ou moins apologé-
tique que nous venons de signaler. Le texte grec du
rescrit d’Antonin le Pieux est déjà bien trop favorable
aux chrétiens et trop en désaccord avec la situation de
: Tertullien, Apolog., v. — : Eusèbe, Hist. ecclés., 1. IV,
€. XXVI. — ? Sulpice-Sévère, Chron., 31. — ὁ 5, Jérôme,
Chron., P. L., t. xxvn, col. 615. La lettre de Granianus
devient chez Orose, Hist., 1. VII, c. xx, une apologie, —
DICT. D'ARCH,. CHRÉT,
RESCRITS 2154
fait du milieu du 11e siècle, pour pouvoir être authen-
tique. Mais la version de Rufin accentue encore nota-
blement les dispositions protectrices du texte grec.
« Ensuite, abstraction faite de cette tendance apo-
logétique, voici un phénomène facile à constater :
en général, la traduction sera plus développée que le
texte original correspondant. En réalité, nous trouvons
dans la version latine du rescrit d’Antonin des ampli-
fications qui consistent surtout à préciser davantage
des expressions grecques assez claires, mais moins expli-
cites. Ces amplifications fourmillent dans le passage
du pseudo-Antonin qui vient d’être cité. Dans l’autre
partie, qu’on lira plus loin, il y en a quelques-unes qui
ont plutôt l’air d’être un commentaire. D’autres sont
moins extravagantes, mais non moins caractéristiques :
un λανθάνειν τοὺς τοιούτου: — ne quis NOXIUS lateat;
προσχυνεῖν — immolare, ἀθέων τε impios ET SINE DEO.
« Si maintenant l’on compare les écarts entre le grec
et le latin du rescrit d’Hadrien, on constate dans le
texte latin des amplifications assez nombreuses et qui
ont précisément le double caractère que nous venons
de signaler : a) celui d’accentuer la tendance protec-
trice et bienveillante du rescrit, et b) celui de préciser
davantage des expressions plus vagues δ. Signalons en
particulier le grec τοιούτους — hujusmodi HOMINIBUS
(Antonin), memoratos HOMINES (Hadrien); τοιούτους —
ne quis NOXIUS (Antonin) et οἱ ἄνθρωπο: — INNOXII
(Hadrien). La finale des deux actes est particulière-
ment suggestive. Alors que le texte grec se contente
d’exiger la punition de l’accusateur ou calomniateur,
sans spécifier les châtiments, le texte latin réclame
l’application de la peine déterminée du talion (dans le
cas d’Antonin) ou de « peines plus sévères » dans l’acte
d’'Hadrien. Il semble donc que de part et d’autre nous
retrouvons le même procédé révélant le même traduc-
teur chrétien.
« Pour finir, nous appelons l'attention sur deux ou
trois petits mots qui semblent très compromettants
pour Rufin : le latin innoxiti, le grec zx: et le nom du
proconsul.
« Dans le préambule, l’empereur indique explicite-
ment le but de son rescrit,les abus qu'il veut réprimer.
Le grec distingue nettement deux abus différents : a) Je
trouble jeté dans la population de la province ἵνα μήτ
οἱ ἄνθρωποι ταράττωντα!, et δ) les Dos et les calom-
Dans le
premier membre de re il est Re de la popu-
lation en général, et, dans le second, des victimes des
calomniateurs. Il n’y a donc pas de pléonasme en grec.
Mais le traducteur n’a pas saisi cette nuance. En tra-
duisant l’indéterminé οἱ ἄνθρωποι par innoxii, il sem-
ble bien avoir eu en vue des personnes accusées fausse-
ment ou injustement par les calomniateurs : dès lors
les deux abus se confondent en un seul. Si le traducteur
entend désigner par ce mot les chréliens qui se-
raient, d’après lui, injustement traduits devant le
tribunal — et c’est bien là sa pensée, croyons-nous —
cette manière de voir et de traduire met le préam-
bule du rescrit en contradiction avec le dispositif.
Quoi qu’il en soit, le terme innoxii nous semble
porter l’estampille d’une traduction.
« Dans la première phrase de la partie dispositive,
l’empereur traite du cas d’incriminations tumultueuses
etirrégulières mais fondées, que des accusateurs seraient
en état de soutenir non seulement extrajudiciairement,
mais même devant le tribunal. La nuance de cette idée
est parfaitement rendue en grec par le mot χαὶ πρὸ
βήματος: en latin on la cherche vainement. Cette
5 Voir l’édit cité et commenté plus loin.— * Voir les passages
et les mots en romain et en petites capitales dans les deux
textes d'Hadrien et d’Antonin; en petites capitales, les
amplifications qui rendent l'édit plus favorable aux chrétiens.
IV. — 68
2455
omission du mot 44! ne peut être que le fait d’un tra-
ducteur assez négligent, comme l’était Rufin 2 »
Enfin, «s’il est exact que le proconsul ne s'appelait
pas Serenius Granianus mais Licinius Granianus, la
recension latine de la lettre chez Rufin ne peut pas
être l’original, puisque nous trouvons, là aussi, la déno-
mination inexacte ? »; et cette dernière remarque nous
amène à aborder la question d’authenticité du rescrit.
89 Authenticits. — Le rescrit nous apprend la cir-
constance qui a provoqué sa rédaction : une consulta-
tion adressée à l’empereur par le proconsul d’Asie.
Le fait a cependant été révoqué en doute. On a pensé
voir dans cette consultation l’artifice d’un faussaire
de peu d’imagination qui, voulant trouver prétexte au
rescrit, ne découvrait rien de mieux qu’une supposition
analogue au cas qui avait provoqué le rescrit de Trajan,
la consultation d’un autre proconsul d’Asie. Mais le
faussaire à oublié de se dire que, l'incertitude qui
justifie la lettre de Pline ayant pris fin à la réponse qui
y fut faite, la lettre de Granianus est sans objet et
n’eût servi qu’à témoigner non de l'incertitude, mais
de l'ignorance de son auteur. Quels doutes, quels em-
barras peut-il avoir maintenant que depuis plu-
sieurs années la situation légale des chrétiens a été
clairement définie? — Π faut croire qu’il n’en était pas
ainsi, puisque Granianus n'était pas seul embarrassé.
En efïet, Méliton de Sardes, un Asiate, nous apprend
qu'Hadrien ne reçut pas que cette unique consultation,
il lui fallut répondre à un grand nombre (πολλοῖς) de
gouverneurs qui lui avaient adressé de semblables
questions. Loin de devoir nous surprendre, ces recours
à l'empereur s'expliquent par le changement de fait
survenu depuis quelques années dans la situation juri-
dique des chrétiens. Au reste, «l’argument tiré du
parallélisme qu’ofiriraient le rescrit de Trajan et celui
d'Hadrien ne se soutient pas : le second n’est nullement
calqué sur le premier, et si un faussaire avait travaillé
ici, il aurait certainement supposé une lettre de Grania-
nus comme il y a une lettre de Pline; or nous connaïis-
sons la réponse d'Hadrien, envoyée non pas à Grania-
nus, mais à son successeur, et personne n’a prétendu
nous donner le texte de la demande ὃ.»
La suscription du rescrit soulève une autre difficulté.
Elle est, dit-on, peu conforme aux usages. ἃ cela
Cavedoni propose de rétablir la suscription complète,
qu'il suppose avoir été arbitrairement abrégée par un
copiste, et il inscrit en tête: Imp. Cæsar Trajanus
Hadrianus C. Minicio Fundano procos. s.. Ceci est
ingénieux mais superflu, car le texte latin n’a propre-
ment pas de suscription; tout semble indiquer que le
texte grec n’a pas voulu donner une traduction de la
suscription originale. Celle-ci rappelle à s’y méprendre
les lettres de Trajan à Pline, qui portent toutes cette
simple suscription : Trajanus Plinio s., sans qu’on en
ait tiré argument contre leur authenticité 5,
L'erreur commise sur le nom du proconsul n’offre
pas plus de gravité. Qui ne sait les déformations qu’ont
eu ἃ subir les noms propres ? Eusèbe transcrit Σερηνιος
Γρανανος. la Chronique traduite par saint Jérôme donne
déjà Serenus Granius, Rufin : Serenus, Orose : Serenus
Granius, Zonaras : ‘Epévoc; quant au traducteur armé-
nien, il laisse tomber le mot Granianus et il est clair
qu'il fait peu de cas de semblables minuties, lui qui
1C. Callewaert, Le rescrit d'Hadrien à Minicius Fundanus,
dans la Revue d'histoire et de litter. relig., 1903, t. vin,
Ῥ. 184-188. -- M. Schanz, Geschichle der rômischen Lilteratur,
in-8°, München, 1896, t. mx, p. 201, note 1. — * P. Allard,
Histoire des persécutions, 1911, t. 1, p. 252. — “ C. Cavedoni,
Cenni cronologici, dans Memorie di relig., 1855, série 11],
τ xvun, p. 328, note 3, et il invoque Fronton, Epist., 1x, 14;
Corp. inscer,. græc., τι. 3175. — " Ἐ. X. Funk, Kircheng.
Abhandl., t. 1, p. 337; P. Allard, op. cit., t. 1, p. 253; C. Cal-
lewaert, op. cil., p. 179-180. — 4 Waddington, Fastes des
ÉDITS ET RESCRITS
2156
transforme Minicius Fundanus en Armonicus Fundius.
Les vrais noms du personnage ont pu être établis, il se
nomme Ὁ. Licinius Silvanus Granianus ὃ; nous savons
qu’il fut consul suffect en 106. Quant à C. Minicius
Fundanus, il fut consul suffect en 107 7.
Enfin on a invoqué le style du rescrit, on y a décou-
vert une langue vague et flottante, très éloignée de la
concision du rescrit de Trajan, très différente des res-
crits d'Hadrien recueillis et insérés par les rédacteurs
des Pandectes. La réponse est équivoque, on ne saisit
pas la pensée du législateur et la portée de sa lettre
échappe. — « Pour que la comparaison avec le rescrit
de Trajan eût quelque portée, il faudrait admettre,
avec certains critiques, qu'Hadrien, qui jouissait de la
faveur de Trajan même avant d’avoir été adopté par
lui, fut le rédacteur des réponses de celui-ci à Pline:
hypothèse intéressante mais tout à fait gratuite*. Les
rescrits d'Hadrien rapportés intégralement dans les
Pandectes sont peu nombreux, et les compilateurs du
vie siècle, comme, dans un autre recueil, le grammairien
Dosithée, en citent de trop courts extraits pour qu'on
puisse les rapprocher utilement d’une pièee aussi déve-
loppée que la lettre à Minicius Fundanus 19,» C’en est
assez sur cette question du style pour un billet de
quelques lignes dont le rédacteur fut très probablement
quelque secrétaire de la chancellerie impériale rompu
à s'acquitter de pareille besogne selon les exigences
officielles. Nous. verrons bientôt que le rescrit n’est
ambigu que pour ceux qui ne connaissent pas le droit
existant.
Le seul argument de nature à impressionner contre
l’authenticité du rescrit est celui qu’on tire du silence
de Tertullien, argument négatif d’ailleurs, et néan-
moins considérable. Tertullien, dans le deuxième cha-
pitre de son Apologétique, analyse la correspondance de
Pline et de Trajan au sujet des chrétiens; au cinquième
chapitre du même traité, il fait allusion au rescrit de
Trajan; quelques lignes plus loin, il nomme Hadrien
et ne fait nul rappel de la lettre de cet empereur à
Minucius Fundanus. Si la pièce était authentique, si
même elle existait de son temps, est-il croyable qu’il
l’eût négligée ? Non, très probablement. Le silence de
Tertullien, si parfaitement instruit cependant du droit
antichrétien, ne prouve qu’une chose, c’est que Ter-
tullien n’en ἃ pas eu connaissance. « Pourquoi les
adversaires de l'authenticité se montrent-ils plus
exigeants à l'endroit du rescrit d'Hadrien qu’à l'égard
de la lettre de Trajan à Pline? Bien que celle-ci ne soit
citée que par un seul apologiste, Tertullien, ils ne
doutent pas — et avec raison — de son authenticité,
Et cependant le rescrit de Trajan avait deux titres à
être invoqué de préférence à celui d'Hadrien. D'abord
il s’est trouvé inséré dans la correspondance de Pline,
qui ἃ eu de bonne heure une publicité et une notoriété
à laquelle la lettre à Fundanus n’a jamais pu prétendre.
En outre, des deux rescrits, le premier inaugure une
jurisprudence nouvelle et exceptionnelle; l’autre,
même dans ce qu’il contient de nouveau, ne fait qu’ap-
pliquer à des cas particuliers les règles du premier
rescrit et les principes généraux du droit romain. Le
rescrit d'Hadrien avait donc, pour les apologistes oules
historiens comme pour les magistrats, une importance
bien moindre que la lettre de Trajan à Pline. En dehors
provinces asiatiques, Paris, 1872, p.197-199, S128.—" B. Bor-
ghesi, Œuvres complètes, t. vux, p.464; Waddington, op. cil.,
8 129; on confondait couramment Müinicius ct Minucius.
— 1 C, de La Berge, Étude sur le règne de Trajan, in-8°, Paris,
1877, p. 290. — * Spartien dit seulement qu'Hadrien avait
composé des discours d’apparat pour Trajan, peu lettré,
comme chacun sait; mais nullement qu'Hadrien lui servit
de secrétaire dans sa correspondance administrative.
Spartien, Hadrianus, 3. —% P, Allard, Histoire des persécu-
tions, t. 1, p. 253.
D. un és LS
pe
ES ναι αν ον σαν...
2457
de la province d’Asie, il aura donc probablement été
très peu connu. On s'explique dès lors assez facilement
comme quoi Tertullien, qui a lu la lettre de Trajan,
m'a pas connu le rescrit d'Hadrien.
« Il n’en est pas moins important de se rappeler que
l’auteur de l’Apologelicum a probablement puisé, à
plusieurs reprises, dans la première Apologie de saint
Justin. S’il avait rencontré là le rescrit adressé à
Fundanus, il n'aurait pas manqué d’en tirer profit,
par exemple, au chapitre cinquième de l’Apologeticum,
soit pour prouver en général la bienveillance des bons
empereurs à l'égard des chrétiens, soiten particulier
pour appuyer sur un document authentique ce qu’il
rapporte des lois prétendûment décrétées par Tibère et
Marc-Aurèle contre les accusateurs des chrétiens. Et si
Tertullien n’a pas lu dans saint Justin la lettre en
question, c'est — croyons-nous — qu'elle ne se trou-
wait pas dans l’exemplaire qu’il avait entre les mains.
«Pour ce motif, autant que pour le manque de
cohésion entre l’appendice et le corps de l’Apologie,
nous sommes porté à croire que le rescrit ne faisait pas
partie de la première rédaction de saint Justin ?, Mais
il n’est pas prouvé qu’il n’a pas été : jouté, après coup,
parsaint Justin lui-même, à qui des chrétiens d'Asie
l’auraient signalé. Toutefois, admettons que ce soit
une main étrangère qui ait maladroitement cousu
lappendice à l’œuvre originale de saint Justin, la
fausseté du rescrit serait-elle prouvée? Évidemment
non. La pièce devait être plus connue des fidèles d'Asie
que des chrétiens d'Occident et le témoignage de Méli-
ton, dont nous allons parler, nous montre que les chré-
tiens l'interprétaient favorablement. Quand l’Apologie
de saint Justin est arrivée à la connaissance des Églises
d'Asie, un chrétien peut avoir ajouté — sans aucune
arrière-pensée — un document parfaitement authen-
tique qui semblait favoriser les vues et renforcer les
arguments de l’apologiste. Si le document avait été
fabriqué d’une pièce, en Asie proconsulaire, où le grec
était la langue usuelle, et pour être ajouté à une œuvre
composée en grec, on peut supposer assez raisonna-
blement que le faussaire se serait servi de la langue
grecque. N'est-ce pas ainsi qu'a agi le pseudo-Antonin
le Pieux ? Or nous savons par Eusèbe que primitive-
ment le rescrit d'Hadrien avait été ajouté en latin ©.»
Dans l'hypothèse d’un faux, on se demande à qui
l’imputer. À un païen? Mais le rescrit est plutôt favo-
rable aux fidèles. A un chrétien? Alors le rescrit n’est
plus assez favorable. Il s’agit bien de sauvegarder
l’ordre public et d'assurer le bon fonctionnement de la
justice; il s’agit de sauver des coreligionnaires de la
mort menaçante. Le faussaire eût supprimé d’un trait
la législation de Trajan et de Néron, qui font de la
simple profession de christianisme un crime juridique,
il eût proclamé l’abrogation des lois d'exception,
l'égalité juridique, la liberté de la religion chrétienne.
L'auteur du faux édit d’Antonin le Pieux ad commune
Asiæ et celui de la lettre apocryphe de Marc-Aurèle
au sénat, au sujet du prodige de la sifis germanica, ne
feront pas autre chose. Selon eux, composer une pièce
si incolore, si peu catégorique serait écrire pour ne
rien dire.
L’'authenticité du rescrit, mise en question par des
arguments négatifs, se trouve attestée par des témoi-
1 Noter le désaccord entre le but de l’Apologie, qui réclame
pour les chrétiens d’être soumis au droit commun. Que les
fidèles accusés soient acquittés ou châtiés indépendamment
de leur titre de « chrétiens », c’est la revendication fonda-
mentale des apologistes. Or cela nes'accorde pas avec la portée
du rescrit d’'Hadrien. Si donc saint Justin a inséré le res-
crit, il a en quelque manière compromis sa thèse et entamé
sa revendication, peut-être sans s’en apercevoir. — # C, Cal-
lewaert, dans Rev. d’hist. et de lit. relig., 1903, t. vin,
p. 176-178. — ? C. Callewaert, op. cit., p. 175. — 4 Ibid.,
ÉDITS ET RESCRITS
2158
gnages positifs explicites. Nous neretiendrons pas celui
de saint Justin, qui serait capital et décisif. puisqu'il
n'est postérieur que d'une quinzaine d'années au
rescrit. Mais il suflit de lire le $ 68 de la Je apologie
pour se convaincre que l’œuvre originale de Justin se
termine par ces mots : ὃ φίλον θεῷ τοῦτο γενέσθω. Ledocu-
ment qui fait suite n’a pas de liaison avec ce quivpré--
cède : C’estune addition qui doit avoir été faite parune
main étrangère et postérieure ?.
Mais c’est déjà une assez belle attestation que le
témoignage de l’évêque de Sardes, Méliton. Moins de
cinquante ans après le rescrit, vers 170, un évêque de
cette même province à laquelle la lettre impériale était
destinée s'exprime en termes formels sur le rescrit
d’'Hadrien à Minicius Fundanus, et cela dans une
Apologie destinée à Marc-Aurèle. « La mention est
brève sans doute, mais elle est explicite; et il est pent-
être bien d’autres documents qui doivent attendre
plus longtemps et se contenter de circonstances moins
solennelles pour se montrer dans le champ visuel de
l’histoire. Méliton n’était-il pas dans d’excellentes
conditions pour être bien exactement renseigné “2 »
La désignation du rescrit est suffisamment claire :
«Il est établi qu'Hadrien a écrit à plusieurs, notam-
ment à Fundanus, proconsul d'Asie » et voici le résumé
de ces « nombreux écrits» destinés à « réprimer ceux
qui excitaient des troubles (νεωτερίσαι) à propos des
chrétiens ». Le grec νεωτερίζειν indique la portée des
rescrits, correspond à l'expression latine res novas
moliri. L'évèque de Sardes résume donc exactement la
teneur du rescrit d’Hadrien. De plus, il nous apprend
que ce rescrit n’était pas isolé: πολλοῖς μὲν χαὶ ἄλλοις»
et inspira le droit sous le règne du successeur £ :
ton ὁ ξ πατὴρ σου, χαὶ
σοῦ τὰ σύμπαντα διοιχοῦν-
τος αὐτῷ, ταῖς πόλεσι περὶ
TOU μιηδὲν νεωτερίζειν περὶ
ἡμῶν ἔγραψεν, ἐν οἷς χαὶ
πρὸς Λαρισαίους χαὶ πρὸς
Θεσσαλονιχεῖς χαὶ ᾿Αθηναίους
χαὶ πρὸς πάντας “Βλληνας.
Ton père ᾿Απίομπί π᾿, alors
même qu’il gouvernait l’em-
pire avec toi, a mandé par
lettres aux villes, et entre
autres aux habitants de
Larisse, de Thessalonique et
d’Athènes, ainsi qu’à tous
les Grecs, de ne pas soulever
de troubles à notre sujet.
I] y aurait donc eu une série de lettres similaires non
seulement sous Hadrien, mais sous Antonin. Pour
indiquer la portée de celle de ce deuxième groupe,
Méliton reprend le mot νεωτερίζειν: ce mot indiquait
exactement la portée du rescrit à Fundanus, nous
n'avons pas de raisons de croire qu’il soit fautif quant
aux autres actes impériaux. Il y aurait donc eu au
moins trois rescrits sous Antonin, destinés à continuer
et à remettre en vigueur partout la politique tracée
dans le rescrit à Fundanus °.
49 Dale et lieu. — Nous avons vu que Granianus
avait été consul en 106:et Fundanus en 107. Au début
du πὸ siècle un intervalle de dix-sept ans séparait le
consulat et le proconsulat d'Asie. C'est doncen 123-124
et en 124-125 que Granianus et Fundanus oceupèrent
cette dernière charge. Sous Claude et assez longtemps
après lui, les proconsuls partaient pour leur gouverne-
ment avant le 19: avril. Au mois de mars de l’année 125
Hadrien résidait à Athènes’; il y avait fait déjà un
séjour avant d’aller visiter Éleusis*, c’est donc pendant
un de ces passages qu'il adressa son rescrit à Fundanus
Ρ. 176. --- Eusèbe, Hist. ecclés., 1. IV, ©. xxXvI. — * Ὁ. Cal-
lewaert, op. cit., p. 189.— τ. Dürr, Die Reisen des Kaisers
Hadrian, in-8°, Wien, 1881; W. Weber, Untersuchungen
zur :Geschichle des Kaïsers Hadrianus, in-8°, Leipzig, 1907,
p. 191; G. Doublet, Notes sur les œuvres lilléraires de
l'empereur Hadrien, in-8°, Toulouse, 1893, p. 16-17. — ἐς
Jérôme, De vwiris illustribus, ©. ΧῚΝ : Invisens Eleusina et
omnibus pene Græciæ sacris inilialus, dedit occasionem his,
qui christianos oderant, absque præceplo imperaloris vexare
credentes.
2159
vers le temps où Quadratus et Aristides lui présen-
taient leurs Apologies, comme nous l’apprend la Chro-
nique d'Eusèbe traduite par saint Jérôme. La chrono-
logie des voyages — de certains voyages — d'Hadrien
est aujourd’hui fixée avec assez de certitude pour
mettre ce détail hors de doute; le rescrit est donc de
l’an 124-125.
89 Circonstances historiques. — Dédaigné au 1°" siècle,
redouté au 11°, le christianisme, pendant presque toute
la durée du 1r° siècle, fut surtout haï. C’est l’époque où
circulent ces calomnies répugnantes qui sont d'autant
plus généralement accueillies qu’elles sont plus mon-
strueuses !, Une confusion lamentable étendait aux
fidèles les excès d’immoralité dont certaines sectes
gnostiques ne peuvent être excusées ?. La foule n'était
pas seule à accueillir ces récits, des esprits cultivés ne
s'en défendaient pas. Cependant des observateurs
attentifs et impartiaux refusaient d'admettre les impu-
tations dont l’infamie contrastait trop ouvertement avec
ce qui se pouvait voir de la vie extérieure des chrétiens,
leur dignité extérieure, leur probité en affaires, leur
douce patience au milieu des injures, leur courage dans
les supplices. Le philosophe Justin, alors éloigné de
toute idée d'adhésion au christianisme, témoigne de
cet état d’esprit 5: « Quand j'étais encore platonicien,
dit-il, j'avais entendu parler des crimes qu’on imputait
aux chrétiens; mais les voyant sans crainte devant la
mort et au milieu de tous les périls, je ne pouvais croire
qu’ils vécussent dans les désordres et dans l’amour de
la volupté. Comment supposer, en efiet, qu’un homme
livré à l’intempérance de ses désirs, esclave de la chair
et des désirs de ce monde, recherchât la mort, qui le
prive de tous ces biens?» Non seulement des philo-
sophes hésitaient à ajouter foi aux bruits qui couraient,
mais encore des hommes d’État, gouverneurs de pro-
vinces, répugnaient à conformer leur gestion adminis-
trative à des convictions qu'ils ne partageaient pas.
Au temps d’'Hadrien, il dut se trouver un certain nom-
bre de hauts magistrats qui, moins blasés que leurs
collègues, reculèrent devant l’obligation d’envoyer à
la mort des gens de bien sans autre motif que leur aff-
liation religieuse, d’ailleurs inoffensive. Ces hommes de
conscience écrivaient à l’empereur, non, comme l’avait
fait Pline écrivant à Trajan, pour solliciter des ordres,
mais pour exposer leur sentiment sans trop dissimuler
peut-être leur répugnance. Hadrien, nous l'avons dit,
eut à répondre à un grand nombre (πολλοῖς) de souver-
neurs qui lui avaient ainsi envoyé des lettres ou des
mémoires au sujet des chrétiens. Ce détail a son prix;
il est en parfaite corrélation avec ce que nous savons
sur l’état de l’opinion publique. « La haine populaire
s’est éveillée contre les chrétiens : ce ne sont plus seu-
lement, comme au temps de Pline, des dénonciations
anonymes qui les poursuivent, ce sont les cris du
peuple, les délations menaçantes de ce grand ano-
nyme, la foule. Devant ce mouvement presque insur-
rectionnel, la conscience des magistrats romains s’était
troublée : la plupart ont pactisé avec l’émeute; quel-
ques-uns, plus honnêtes ou plus humains, cherchent
les moyens de lui résister, et pour cela demandent à la
parole impériale son appui. De là ces requêles, ces
consultations adressées à Hadrien #. » C’est la réponse
de celui-ci et l'interprétation juridique qu’il nous reste
à étudier.
6° Interprétation juridique. — Cette réponse est un
rescril, c’est-à-dire un acte impérial adressé officiel-
lement à un dignitaire de l’empire. Ce rescrit se com-
pose d’un préambule et d’un dispositif. A lui seul, le
H.Leclercq, Accusations contre les chrétiens, dans Cabrol et
Leclercq, Dictionn. d'arch. chrét.et de liturgie, t. x, col. 265 sq.
— " Tertullien, Apologeticum, ©. vx; Minucius Félix, Octa-
vius, c. 1x; Eusèbe, Hist. ecclés., 1. IV, c. να; 1, V, €. 1, —
ÉDITS ET RESCRITS
2160
préambule nous permet de saisir la nature, l’occasion
et le but de l’acte impérial :
« J'ai reçu, dit l'empereur, La leltre que m'a écrite
ton prédécesseur Serenius Granianus, homme clarissime.
Il ne me convient pas de laisser sa requête sans réponse,
de peur que les hommes ne soient troublés et que facilité
ne resie au brigandage des calomniateurs. »
La requête de Granianus a eu le sort de toutes celles
de ses collègues auxquelles Méliton fait allusion; elle
est perdue et le résumé seulement nous en est donné
par Eusèbe. Encore celui-ci ne semble-t-il connaître
le contenu de ce document que par la réponse qu’on y
fit. Cependant il en parle à deux reprises avec des
nuances de sens assez différents. Voici ce qu'il en dit
dans l’Hisloire ecclésiastique 5 :
τι δ᾽ ὁ αὐτὸς ἱστορεῖ Le même écrivain [Justin]
océäuevoyroy “Αδριανὸν παρὰ raconte encore qu'Hadrien
Σερεννίου Γρανιανοῦνλαμπρο- reçut du clarissime gouver-
τάτου ἡγουμένου, γράμματα neur Serenius Granianus
ὑπὲρ Χριστιανῶν περιέχοντα une lettre au sujet des chré-
ὡς οὐ δίχαιον εἴη ἐπὶ μηδενὶ tiens, disant qu’il n’était
ἐγχλήματι βοαῖς δήμον xp pas juste de mettre des
ouévous ἀχρίτως χτείνειν hommes à mort, sans aucune
αὐτούς. accusation, sans jugement,
simplement pour donner
satisfaction aux cris du
peuple.
S’il faut en croire la traduction latine de saint Jé-
rôme, Eusèbe aurait écrit dans sa Chronique ® :
Et Serenius Granianus legatus, vir apprime nobilis,
litteras ad imperalorem mittit, iniquum esse dicens cla-
moribus vulgi INNOCENTIUM hominum sanguinem con-
cedi, et sine ullo crimine, NOMINIS TANTUM ET
SECTÆ REOS FIERI.
« La portée de ces deux rédactions est loin d’être la
même. La seconde est beaucoup plus favorable aux
chrétiens, dont l'innocence est explicitement reconnue.
En outre, la première ne fait que désapprouver
des abus, des irrégularités de procédure contraires
au rescrit de Trajan autant qu’au droit commun;
elle se plaint qu’on condamne à mort des gens qui ne
sont pas régulièrement accusés d’un crime (ἐπὶ μηδενὶ
ἐγχλήματι) et dont la cause n’est pas suffisamment
examinée (ἀχρίτως). La seconde formule, au contraire,
réprouve ouvertement qu’on condamne les chrétiens
propler solum nomen. Granianus aurait demandé,
d’après la Chronique, l'abrogation pure et simple d'une
législation et d’une jurisprucence que Trajan venait
de consacrer publiquement par sa lettre à Pline.
« On peut douter que Granianus ait eu la hardiesse
de faire une pareille démarche auprès d’un empereur
qui n'avait guère l'habitude de s’écarter des principes
d'administration de son prédécesseur et père adoptif.
D'ailleurs la seconde rédaction est influencée par une
tendance assez générale chez les auteurs chrétiens,
celle d'interpréter les actes qui concernent la persécu-
tion dans un sens si favorable au christianisme,
que l'exactitude historique peut en pâtir quelquefois.
Ajoutons qu'Eusèbe aura pu se rendre beaucoup plus
exactement compte de la portée de la réponse impé-
riale, et par conséquent de la requête qui l’a provoquée,
quand il écrivait son Histoire que lorsqu'il composait
sa Chronique. Car, pour le premier ouvrage, il a dû exa-
miner plus attentivement le rescrit, afin de pouvoir en
donner une traduction exacte. Enfin, qui nous garan-
tit que la pensée d’'Eusèbe n’a subi aucune altération
en passant par la plume dutraducteur assez libre qu'est
saint Jérôme? Autant de raisc-- : aur croire que la
3 S. Justin, 11 Apolog., ©. ΧΙ]. — #P. Allard, Hist. des
persécutions, 1911, t. 1, p. 254-255. — # Eusébe, Hist.
ecclés., 1, IV, €, var, — δ 5, Jérôme, Chronique, ad olymp.
226,
cms nada. Étienne
ἐδῶ δι... λους,
2161
rédaction de l'Histoire mérite plus de confiance que
celle de la Chronique. Si nous pouvons en croire Eusèbe,
Granianus n’a pas dénoncé l'injustice fondamentale
du droit existant, mais les irrégularités que d’aucuns
avaient tolérées dans la manière d'introduire et d’in-
struire les procès intentés aux chrétiens. Au reste,
les deux textes sont d’accord pour montrer dans l’in-
fluence néfaste des clameurs de la foule, la cause pre-
mière et fondamentale des abus signalés ". »
Hadrien, ayant sous les yeux la requête de Granianus,
en a jugé comme nous et n’y ἃ vu que des abus à
réprimer, des irrégularités à prévenir; c’est dans ce
sens qu’il a répondu. I1 veut: 1° que la population de
la province d’Asie cesse d’être plus longtemps trou-
blée, 2° que les calomniateurs ne puissent continuer
leur criminelle et fructueuse industrie. En conséquence
il prescrit des mesures destinées à sauvegarder l’ordre
public et à garantir le fonctionnement régulier de la
justice. Dans ce but, le dispositif du rescrit distingue
et règle les divers cas suivant lesquels des sentences de
mort peuvent être rendues : a) accusations irrégulières
et tumultueuses; b) accusations normales et indivi-
duelles; 6) accusations calomnieuses.
a. « Si des habitants de ta province sont en élat de
soutenir ouvertement leurs dires contre les chréliens, si
bien qu'ils puissent en répondre même devant le tribunal,
qu'ils s’altachent uniquement à suivre celle dernière
voie, mais qu’ils ne se contentent pas de pétitions et de
simples clameurs. »
Ces pétitions ? et ces clameurs sont donc irrégulières
et non recevables juridiquement, quelles qu’elles soient.
Seule une action intentée et poursuivie devant le
tribunal doit être prise en considération aux conditions
qui vont être indiquées. La voie légale est seule ouverte
aux accusateurs.
Depuis la consultation de Pline la situation avait
empiré. Pline rece.ait et accueillait des libelles ano-
nymes d'accusation. Pareil abus, répondait Trajan,
n’est plus de notre temps. Cependant un libelle, même
anonyme. offrait encore une base qui manquait abso-
lument dans le cas actuel; l’anonyme n’est plus un
individu redoutant de se compromettre, c’est une col-
lectivité insaisissable : la foule. Dans le premier cas
la garantie essentielle de sincérité fait défaut, dans le
deuxième cas elle fait également défaut, et, de plus,
s'aggrave d’un procédé révolutionnaire menaçant
l'indépendance du juge. Pas plus que Trajan, Hadrien
ne peut admettre un procédé de nature à préjudicier
à la régularité dans l’administration de la province et
dans l’exercice de la justice.
ὃ. « Mais si quelqu'un, poursuit le rescrit, veut les
accuser juridiquement (κατηγορεῖν), il est beaucoup plus
équilable que tu connaisses de celle accusation. Si donc
quelqu'un accuse les chréliens εἰ prouve qu’ils commettent
des infractions aux lois, dans ce cas juge-les selon la
gravité du délit.»
La fouleest mise hors de cause, un individu déter-
miné (εἴ τις) est requis. Celui-ci peut se porter accusa-
teur, encore doit-il se résoudre à ne produire qu’une
accusation ou délation conforme aux règles du droit,
1C, Callewaert, dans Rev. d'hist. et delitt. relig., 1903, p.155-
156. — 51,6 terme latin petiliones est usité en droit pour dési-
gner l'introduction de la plainte, maisuniquement en matière
de droit civil et privé. En droit public, le mot n’est employé
que pour l’action pecuniarum repelundarum. Quand il s’agit
d’une peine non pécuniaire, le sens de pelere ne s'adapte
plus et le mot a disparu de l’usage. Th. Mommsen, Romisches
Strafrecht, in-8°, Leipzig, 1899, p. 381, 1017. — ὅ Ibid.,
p. 490-497. — + 1bid., p. 497-498; cf. p. 369, π. 5. — * « C’est
probablement à quelques-unes de ces décisions que Tertul-
lien fait allusion en parlant des mesures prises par Tibère
et Marc-Aurèle. Apol., v. L'avocat du christianisme présente,
il est vrai, ces mesures comme si elles avaient été édictées
directement contre les accusateurs des chrétiens. Mais cette
ÉDITS ET RESCRITS
2162
auquel cas le magistrat pourra en connaître et exami-
ner la cause. L'acte d'accusation, pour être recevable,
devra spécifier le délit juridique; en l'espèce, une infrac-
tion aux lois: τ' παρὰ τοὺς νόμους πραττόντας. Le
délateur n’en sera pas quitte pour une accusation, ἃ
lui de faire la preuve. Alors seulement le juge appré-
ciera la nature, la gravité et la sanction à leur appli-
quer. Comme Trajan, Hadrien s'arrête à ce principe :
si deferantur el arguantur [christiani] puniendi sunt.
c. « Mais, par Hercule, conclut l’empereur, si c’est
par calomnie que quelqu'un aura agi de la sorte [aura
accusé des chrétiens}, réprime sa méchanceté et aie soin
de le punir.»
Ce n’est plus du rescrit de Trajan que s’inspire ici
Hadrien, mais des principes du droit romain, qu’il
applique directement aux calomniateurs des chrétiens.
« D’après l’ordo judiciorum publicorum, le calomniateur
devait être poursuivi, du chef de calumnia criminelle,
devant la même quæstio devant laquelle il avait lui-
même attrait sa victime. La procédure à suivre était
fixée par la loi, les peines étaient sévères et détermi-
nées légalement =. Au contraire, dans la procédure de
la cognitio, où le magistrat instruisait et tranchait lui-
même le procès, et qu’on appelait « extraordinaire >,
mais qui était d’une pratique usuelle et se trouvait
seule compétente pour le crime de christianisme, 165
règles légales concernant la calumnia n’étaient pas
obligatoires. Le juge pouvait toutefois poursuivre et
punir le délateur calomnieux ex{/ra ordinem, avec
mitigation de peines “. Telles étaient les dispositions
ordinaires du droit commun. Mais à certains moments
la fausse délation devenait un véritable fléau. Alors
les empereurs intervenaient pour insister sur la néces-
sité de punir sévèrement les sycophantes ὅ. Dans son
rescrit à Fundanus, Hadrien n’aura donc fait qu’ap-
pliquer directement aux calomniateurs des chrétiens
un principe fondamental du droit romain, une mesure
générale applicable à tous les sycophantes. Auparavant
le juge statuant extra ordinem pouvait punir un calom-
niateur des chrétiens : maintenant l’empereur insiste
pour que le juge fasse sévèrement usage de ce droit.
il semble donc qu'Hadrien ne fait qu’accentuer et
préciser la jurisprudence sanctionnée par son prédé-
cesseur : entre les deux rescrits d’'Hadrien et de Trajan,
il ny a aucune différence de principe, même aucune
diversité essentielle quant à la procédure ὃ. ἡ
79 Règlement de procédure. — « A comparer atten-
tivement les deux documents, on pourrait se demander,
avec M. Callewaert, si Hadrien n’introduit pas dans la
procédure antichrétienne une modification plus radi-
cale.
« En droit romain, il y avait une différence très
marquée entre l’accusalion dans le sens strict et la
simple dénonciation ou delatio. La première, essen-
tielle aux grands procès instruits devant les guæst{iones
perpeluæ, était rigoureusement soumise à une série de
formalités très précises, auxquelles la delalio n’était pas
astreinte. L'accusator assumait toute la responsabilité
de l’action intentée; il ne lui suffisait pas de montrer
que son accusation était sérieuse et loyale, il devait en
appréciation tient apparemment à sa tendance apologé-
tique à faire passer tous les bons empereurs pour des amis
plutôt que pour des persécuteurs du christianisme. Ilne faut
voir dans les mesures prises par Tibère et Marc-Aurèle que
des dispositions générales décrétées contre fout accusateur
ou dénonciateur calomnieux. Cela ne peut être douteux
pour Tibère : sous son règne le christianisme, pas plus que
la religion juive, n’était un crime politique. Et au sujet de
Marc-Aurèle,nous savons par son biographe qu'il a porté
un décret contre les falsi delatores (Vita, xt, 12). Nous
savons d’ailleurs par un texte du Digeste, XLIX, x1v, 23, ὃ 5,
qu’Hadrien lui-même avait déjà pris des mesures énergiques
pour réprimer certains abus de délation et de calomnies. »
C. Callewaert, op. cit., p. 162-163. — * Jbid.
2163
outre mener toute l'instruction préliminaire; dans
Finstance judiciaire même, c'était lui qui citait et
interrogeait les témoins à charge, qui répondait aux
arguments et aux témoins de la partie défenderesse;
c'était lui, en un mot, qui menait et soutenait toute
l'action et devait former l'opinion des jurés appelés à
décider de la sentence. Au contraire, dans les procès
de simple cognitio, quand le magistrat ne procédait pas
d'office, par voie d’inquisition strictement dite, le
délateur devait évidemment montrer que sa dénon-
ciation était fondée. Mais dès que le juge avait reconnu
le caractère sérieux et loyal de la délation, et qu’il
l'avait acceptée, le dénonciateur ne devait plus néces-
sairement intervenir dans le procès. C'était le magistrat
lui-même qui instruisait l'affaire et rendait le verdict.
« En matière de christianisme, il est certain que
Trajan n’exigeait pas une accusation formelle, dans le
sens de l’ancien droit. S’il requiert que la dénonciation
ne soit pas anonyme, c'est uniquement pour avoir une
garantie de la loyauté et du bien-fondé de la dénoncia-
tion. Mais on pourrait se demander si Hadrien n’exige
pas une accusation en due forme.
« À première vue, on serait peut-être tenté de la
croire : Eusèbe se sert du mot χατηγορεῖν, et l’empe- |
reur impose à l’accusateur l'obligation de prouver son
incrimination et réclame la punition de celui qui pour-
suit un chrétien par calomnie.
« Toutefois ces raisons ne sont pas assez fortes
pour nous obliger à admettre cette interprétation
restrictive. Personne ne songera à prétendre qu'Ha-
drien veuille soustraire la cause des chrétiens à la com-
pétence du juge statuant exfra ordinem, pour la confier
à l’une ou l'autre des quæstiones perpeluæ. Dès lors,
toutes les formalités de l’ordo judiciorum publicorumne
sont pas obligatoires. En particulier, la nature et le
rôle de l'accusation sont forcément changés. Car dans
le grand procès d'accusation des quæsliones perpeluæ,
l’accusateur assume la responsabilité de l’action, parce
qu'il représente momentanément la société, dont il doit
défendre les intérêts dans le procès en cours. Dans la
procédure de la simple cognilio,au contraire, la com-
munauté confie lasauvegarde de ses intérêts àun repré-
sentant attitré de l’autorité, au magistrat officiel qui
est juge dans le procès. Si, au lieu d’agir strictement
par voie d’inquisition, ce magistrat attend qu'un tiers
vienne déposer une plainte ou porter une accusation
contre le délinquant, il va de soi que le rôle de ce tiers
sera bien moins important que dans le grand procès des
quæstiones. L’accusalio devient une simple delaiie, qui
n’est autre chose qu’une accusation mitigée. Le dénon-
ciateur ne devra plus conduire Loute l'instruction —
qui est confiée au juge — mais il devra montrer que
son incrimination est loyale et sérieuse; il ne pourra
donc pas garder l’anonyme : c’est ce que prescrit Tra-
jan; il devra même — quand on craint des abus
spéciaux — fournir, au moins dans l'instruction pré-
liminaire devant le juge, la preuve de son accusation;
c’ést ce qu'’exige Hadrien. S'il n'assume pas la respon-
sxbilité de tout le procès, comme l'accusateur, il en
porte cependant une partie, puisque c’est lui qui a
engagé la poursuite. Aussi le droit romain a étendu
le principe de la punition de l’accusateur calomnieux
au faux délateur: mais comme la responsabilité est
moins grande, le délit est moins grave, la poursuite
west pas toujours obligatoire, la procédure est arbi-
traire et la peine est atténuée 1, Le grec χατηγορεῖν sert
à désigner l’uneet l’autre de ces procédures, et même,
surtout sous l'empire, le terme accusare, qui, au sens
strict, ne s’entend que de l'accusation formelle de
τ ΤῊ. Mommsen, Rôm. Strafr., p. 497-498; cf. p. 369,
nôte 5. — " Jbid., p. 498, note 1. — * Th. Mommsen, note à
l'ouvrage de A. Harnack, Das Edikt des Antoninus Pius,
ÉDITS ET RESCRITS
2164
lancien droit, s'applique à l’action du simple dénon+
ciateur.
«C’est bien dans cet ordre d'idées qu’il faut expli-
quer, croyons-nous, le rescrit d' Hadrien ?. La délation
était en réalité devenue, dit M. Mommsen, « le fonde-
«ment juridique du droit pénal de la fin de la république
cet del’époque impériale *». Dans aucun des procès dont
la relation authentique nous est conservée, nous ne
voyons un accusateur jouer le rêle qui convenait à ce
personnage dans la stricte procédure accusatrice ὅ. »
8° Jurisprudence. — Le rescrit n'est-il qu’un règle-
ment de procédure? N'est-il pas un texte législatif
concernant la répression du christianisme ? S'il en est
ainsi, on voit dès l’abord que le rescrit d'Hadrien ne
s’écarte pas des dispositions contenues dans celui de
Trajan. Tous deux admettent l'accusation régulière et la
condamnation légale des chrétiens. Maïs en vertu de
quelles mesures répressives et pour quel crime juri-
dique ? Le texte ne le dit pas explicitement.
« La loi qui avait défendu d’être chrétien, dit encore
M. Callewaert, avait décrété du même coup,pour tous
ceux qui étaient convaincus de christianisme, la peine
de mort. Mais d’abord, Pline avait déjà demandé à
Trajan : Sitne aliquod discrimen ætatum an quamlibet
teneri nihil a robustioribus differani? Et lempereur
s'était contenté de répondre à cette question : Neque
in universum aliquid, quod quasi cerlam formarv habeat;
| constitui potest. C'était permettre implicitement aux
juges criminels d'apprécier, jusqu’à un certain point,
la culpabilité des délinquants et de les punir en consé-
quence « d’après la gravité du délit ». Ensuite, ilest établi
que, dans la sentence capitale même, les jurisconsultes
et les magistrats reconnaissaient des degrés différents
de sévérité d’après le mode d’exécution, depuis la
simple décapitation par le glaive jusqu’à la mort plus
cruelle par le feu ou la croix *. Encore ne parlons-rnous
pas des peines capitales qui n’entraînaient pas la mort
réelle. Enfin si la liberté laissée au juge criminel d'ap-
précier la culpabilité et de graduer la peine était
presque nulle dans la procédure de l'ordo judiciorum
publicorum, sous la république, il n’en était plus de
même au 11e siècle ni dans les instances jugées extra
ordinem, comme l’étaient tous les procès contre les
chrétiens. Depuis le berceau de l'empire on voit s’élar-
gir petit à petit le pouvoir du juge de graduer la peine
d’après certaines considérations qui étaient laissées
à Pappréciation du tribunal ὃ.
La prescription de l'intervention d’un accusateur
public, étant une formalité empruntée à la justice
criminelle, se retrouve dans le rescrit d'Hadrien: « Dans
aucun des cas prévus par ce document, l'initiative n'est
prise par les magistrats; le procès ne peut même être
introduit que par une accusation ou délation indivi-
duelle et régulière. C’est donc le régime du rescrit de
l'an 112. Ce régime est même renforcé. Non content
d'exiger, comme son prédécesseur, un acte d'accusation
sérieux et loyalement signé, Hadrien demande en
outre que l'accusation soit prouvée par le délateur.
Où trouver ici le pouvoir discrétionnaire du magistrat
procédant par droit de coercition, affranchi des pres-
criptions de la loi pénale et punissant arbitrairement?
Le droit de prendre l'initiative des mesures ou des
poursuites jugées nécessaires pour le maintien de
l’ordre public doit être, semble-t-il, inhérent à ce droit
de police si étendu, qui avait précisément pour but de
sauvegarder la moralité et la sécurité publiques dans
les circonstances non réglées par les lois. Comment
un magistrat armé de ce pouvoir de coercition remplira-
t-il sa mission si, constatant le danger, il lui est défendu
in-8°, Leipzig, 1895, p. 49. — τ, Callewaert, dans la Revue
d'hist. et de lit. relig., 1903, τὶ ν πὶ, p. 163-166. — ἡ Th,
Mommsen, Rëôm. Strafr., p. 908, — ὁ Jbid., p. 1042 sq.
2165
d'agir tant qu’il n'aura pas plu à un tiers quelconque
de venir lui présenter un acte de dénonciation?
« Au reste, le caractère distinctif du pouvoir de coer-
cition, c’est de ne pas être limité dans ses sentences
par les déterminations des lois pénales, Or, d’après
le rescrit d’'Hadrien, les seuls objets sur lesquels
peuvent et doivent rouler l'accusation du délateur et
la sentence du juge sont les infractions aux lois pénales.
Nous voilà donc aux antipodes du jus coercilionis, en
pleine application judiciaire des lois pénales existantes.
« 11 va de soi que les lois pénales qui proscrivent le
vol. l'incendie, le meurtre, la concussion, la lèse-ma-
jesté ou tout autre crime de droit commun obligeaient
les chrétiens aussi bien que les autres sujets de
l'empire. Le cas échéant, ils pouvaient donc être légi-
timement traduits en justice pour infraction à ces
lois. En outre, une loi pénale exceptionnelle avait
défendu, sous peine de mort, d’être chrétien. L’esse
ou le nomen chrislianum, l'adhésion au christianisme
et sa profession était donc, elle aussi, une infraction à
la loi, tout comme le vol et le parricide. Au moment
du rescrit d'Hadrien, les chrétiens pouvaient donc
être poursuivis et condamnés pour infractions à toutes
les lois de droit commun et à la loi exceptionnelle de
proscription du christianisme.
« Mais le rescrit d'Hadrien ne vient-il pas modifier
cette situation juridique ? Quelques historiens sont de
cet avis. Ils croient que désormais on ne peut plus léga-
lement accuser ou condamner des chrétiens pour
d’autres crimes que pour ceux de droit commun. Les
poursuites propler solum nomen chrislianm ne sont
plus admises. C’est l’abrogation pure et simple de la
législation exceptionnelle édictée contre la profession
chrétienne. C’est, pour nous servir d’un mot de
M. Mommsen, « l'égalité juridique!» octroyée aux
chrétiens.
« Un changement aussi radical dans la législation
serait autrement important que certaines modifi-
cations de détail apportées à la procédure. Or le rescrit
consacre les quatre phraseside son dispositif à réglemen-
ter la jurisprudence à suivre dans les trois cas prévus
dans l'acte. Et l’empereur n'aurait pas pu ajouter
une phrase pour déclarer que, contrairement au droit
en vigueur, les chrétiens ne pouvaient plus être pour-
suivis propler solum nomen | La seule expression qui
aurait dû promulguer ce changement est παρὰ τοὺς
νόμους Qui le croira? L'expression passe presque
inaperçue dans une phrase qui est destinée à assurer la
régularité de l'accusation et le soin de l'instruction. Au
surplus, les termes sont si vagues, si généraux, qu’ils ne
peuvent avoir la prétention de changer le droit exis-
tant. Si la profession de christianisme constituait en
elle-même une infraction à la loi exceptionnelle qui
défendait d’être chrétien, pourquoi cette infraction ne
serait-elle pas comprise dans les infractions « aux
lois» dont parle le rescrit? Si Hadrien avait voulu
excepter ou abroger cet édit, il n’aurait pas manqué
de le dire. Tant qu’on ne nous prouvera pas qu'il
Va dit, nous nous permettrons de croire qu'il ne l’a
pas voulu.
« Si du texte nous passons à l'application, tous les
documents authentiques nous montrent que, après
comme avant Hadrien, tous les procès chrétiens du
115 siècle se résument à constater si le chrétien persé-
vère dans la profession de sa foi ou bien s’il consent à
manifester son apostasie en posant un acte contraire
à la religion chrétienne. C’est donc propler solum
nomen qu’ils sont poursuivis.
90 Résumé.— « Il semble donc clair que le rescrit ne
cherche pas à modifier la base juridique des poursuites :
1 Th. Mommsen, Der Religionsfrevel, dans Historische
Zeitschrift, t. LXIV, p. 420. — " C. Callewaert,op. cit,
ÉDITS ET RESCRITS
2166
il ignore les poursuites par mesure de police; il suppose
clairement l'existence de lois pénales qu’on peut invo-
quer et appliquer judiciairement contre les chrétiens.
Si auparavant les chrétiens pouvaient être condamnés
propler solum nomen eliamsi flagiliis careal, ils peuvent
l’être tout aussi bien depuis la réponse d’Hadrien.
L'acte impérial n’a d’autre but que de sanctionner la
jurisprudence inaugurée par Trajan, en précisant et
en pressant certaines formalités de procédure, afin de
sauvegarder l’ordre public et d’arrêter les abus qu’on
avait signalés. L'introduction du procès ne peut se
faire tumultueusement et à grands cris, mais par an
acte d’accusation individuel et régulier. Les griefs
doivent être juridiques et prouvés, pour que la sentence
soit bien motivée; enfin les accusateurs calomnieux
seront punis sévèrement.
169 Conclusion. — « Le rescrit impérial, tel que nous
l’avons expliqué, vient se placer si harmonieusement
dans son cadre historique, qu’il porte en lui-même la
preuve de son authenticité. Il reflète fidèlement le
caractère et les tendances des païens de l'Asie procon-
sulaire ; ilse greffe parfaitement sur le rescrit de Trajan,
dont il maintient les principes en les appliquant aux
nécessités du moment; il s’harmonise avec les règles
fondamentales du droit pénal romain et la procédure
courante de la première moitié du 115 siècle; ensemble
avec le rescrit de Trajan, il est le fondement de toute
la jurisprudence, dont nous trouvons l’application dans
les actes des martyrs, et la critique dans les apologistes
du zre siècle ?. »
VIII. LE FAUX RESCRIT D'ANTONIN LE PIEUX. —
Sous le règne d’Antonin vivait un digne et excellert
homme nommé Justin. Il avait, de toute son âme,
cherché la vérité, l'avait trouvée et souhaitait faire
participer ses contemporains à sa félicité. En sujet
fidèle et avisé, itsongea,avant tout à gagner l’empereur,
pensant bien que pareille conquête entraînerait tout le
monde, ce qui était sagement raisonné. De gagner
l’empereur, c'était une entreprise ardue, mais le doux
Antonin, tout rempli de vertus domestiques et de
qualités d'homme d’État, avait bien des raisons de
ne pas faire mauvais accueil à la vérité. Restait à lui
montrer la vérité. Justin s’y appliqua. Il écrivit à cet
effet un mémoire qu’il nomma A pologie et le destina à
l'empercur. Il le lui destina, ainsi qu’àses fils adoptifs
Marc-Aurèle et Verus, il le leur adressa, sans doute,
mais rien ne prouve, rien n'indique que le volume
arriva jamais à destination. Les choses continuèrent
leur train ordinaire; après comme avant l’Apologie
on mit à mort des chrétiens, de temps à autre. Justin
songea qu’il était utile de revenir à la charge et, après
avoir laissé cinq années s’écouler, composa une
deuxième Apologie, celle-ci adressée au sénat et qui
jouit du même succès que son aînée. Dans ce dernier
écrit, il faisait un tableau de la situation des fidè!es,
d’où nous pouvons induire que le c/ristianos esse non
licet subsistait toujours et que les rescrits de Trajan et
d’Hadrien, s’ils en avaient limité, n’en avaient pas
adouci l'application. « Juifs et païens nous persécutent
de tous les côtés; ils nous privent de nos biens et ne
nous laissent la vie que quand ils ne peuvent nous
l’ôter, écrit Justin. On nous coupe la tête, on nous
attache à des croix, on nous expose aux bêtes, on nous
tourmente par des chaînes, par le feu, par les supplices
les plus horribles ?. » Ainsi on s’écarte de plus en plus
de la décision et de la pratique primitives. Il semble
qu’on n'ait pas, jusqu'ici, accordé une attention sufi-
sante à ce développement d’une jurisprudence de droit
commun. Comme l'ont dit et répété maintes fois les
apologistes : on viole à l'égard des chrétiens les lois
p. 167-171, 174, 175.—*S, Justin, Dialogus cum Tryphone,
n. 110, P. G.,t. vi, col. 729.
2167 ΒΘ ἘΠῚ:
la coutume, la morale, la logique, et les rescrits impé-
riaux ne se préoccupent guère de ramener les inter-
prètes de la loi au respect du texte qu’ils appliquent.
Depuis les réserves imposées par le rescrit de Trajan,
on n’a pas cessé de diversifier et d’intensifier l'horreur
de la répression; la torture devient une aggravation et
un supplément, au lieu d’être une méthode d’investi-
sation; la violence devient un procédé légal de triom-
pher de la fidélité du confesseur résolu à affronter la
mort; le droit de défense, toléré encore qu'illusoire, est
refusé comme nous le voyons en Afrique sous le règne
de Septime-Sévère.
Antonin, tout comme Trajan, s'occupe des chrétiens,
mais c’est pour empêcher qu'on trouble l’ordre à leur
RESCRITS Ἷ
2108
sujet. Ὃ δὲ πατήρ σου. χαὶ σοῦ τὰ σύμπαντα διοιχοῦντος
αὐτῷ, ταῖς πόλεσι περὶ τοῦ une ν νεωτερίζειν περὶ ἡμῶν
ἔγραψεν, ἐν οἷς χαὶ πρὸς Λαρι US χαὶ πρὸς Θεσσαλο-
νιχεῖς χαὶ * AGnva ους χαὶ πρὸς πάντας “Ελληνας. « Dans
le temps que tu gouvernais l'empire avec lui, dit
Méliton à Marc-Aurèle, ton père a écrit aux cités qu’il
ne fallait point faire de tumulte à cause de nous, et
particulièrement aux Larissiens, aux Thessaloniciens,
aux Athéniens et à tous les Grecs. » Dans cette iiste,
Méliton ne ment:onne pas le rescrit d’Antonin au con-
seil d’Asie, rapporté par Eusèbe. L’authenticité et la
fausseté de cette pièce célèbre ont été fréquemment
discutées; nous allons, après en avoir établi le texte,
en discuter critiquement la valeur.
19 Texie::
S. Justin, Apologie, append. ?
[Ἀντωνίνου ἐπιστολὴ πρὸς τὸ κοινὸν
τῆς ᾿Ασίας.]
Αὐτοχρατωρ Ἰζαῖσαρ Τίτος Αἴλιος
᾿Αδριανὸς ᾿Αντωνῖνος Σεθαστός, Εὐ- λιὸς
GEO GE, ἀρχιερεὺς γιστος, δημαρχεκῆς ἄρχιερ,
ἐξουσίας τὸ ἄδην ὕπατος τὸ δ΄ Ὁ πατὴρ σίας τὸ
πατρίδος, τῷ χοινῷ τῆς ᾿Ασίας χαίρειν. τὰ τρίτον τ
Ἐγὼ ᾧμην ὅτι καὶ τοῖς θεοῖς ἐπι- ᾿Εγὼ μὲ
μελὲς “ ἔσεσθα: μὴ λανθάνειν τοὺς τοι- υελές HE
οὐτους" πολὺ γὰρ μᾶλλον ἐχείνους x0= τους" πολὺ
λάσοιεν, περ δύναιντο, τοὺς μὴ βουλο- εν ἂν
μένους ροσχυνεῖν" οἷς ταραχὴν ους αὐτοὺς
ἴ ? εἰς τα
Eusèbe, Hist. eccles., IV, απ ᾽Ὁ.
AQ ὑτοχράτι we Καῖσαρ Migros Adpr-
᾿Αντωνῖνος Σεδαστός, ᾿Αρμένιος,
ρεὺς μέ ἔγιστος. δημαρχικῆς. ἔξου-
πέμπτον χαὶ τὸ δέκατον, ὕπατος
κοινῷ τῆς ᾿Ασίας χαίρειν.
ἐν old’ ὅτι καὶ
7x0 μᾶλλον ἐκεῖνοι χολά-
προσκυνεῖν ἢ
ραχὴν ἐμδάλλετε “βεδαιοῦντες
Pufin, Hist. eccles., IV, xx À.
Imp. Cæsar Marcus Aurelius Anto-
ninus Aug. Armenius, pontifexz maxi-
mus, tribuniciæ potestatis X V,cos. III,
universis simul plebibus Asiæ salutem.
τοῖς Fe ἐπι- Ego quidem non ambigo eliam ipsis
ὺ Ÿ dis curæ esse, ne quis noxius lateat,
mullo enim magis ipsis convenit punire
eos quisibi immolare volunt,quam vobis,
sed vos con firmatis eorum quos persequi-
mini, sententiam quam de vobis ha-
τοὺς μὴ βουλο-
ὕμεις.
τὴ» Ὅτ αὐτῶν, ἥνπερ ἔχουσιν, ὡς ν γνώμην αὐτῶν, ἥνπερ ἔχουσιν, ὡς bent, dicentes vos impios et sine deo
ἀθέων χατηγορεῖτε, χαὶ ἕτερὰ τινα ἀθέ ὧν χατηγοροῦντες" esse; unde et optabilius habent ani-
Θάλλετεϊ, ἅτινα οὐ ou ἀμεθα ἀποδεῖξα:. εἴη δ᾽ ἂν mam ponere pro deo suo et mortem
εἴη δ᾽ ἂν ἐχείνοις χρήσιμον τὸ δοχεῖν χἀχείνοι: αἱρετὸν τῷ δοχεῖν χατ cnyo= libenter amplecti quam vobis ἰαϊῖ-
ἐπι τῷ χατηγορουμέ θνάναι, ρουμένοις τεθνάναι: μᾶλλον ἢ ζῇν ὑπὲρ bus adquiescere et in vestræ religionis
καὶ νικῶσιν ὑμᾶς τοῦ οἰχείου θεοῦ ὅθεν ee νικῶσι», iura concedere.
ἑαυτῶν ψυχάς, ἤπερ" à
ἀξιοῦτε πράσσειν De
È τῶν σεισμῶν" τῶν τῶν
AR
χαὶ τῶν γινομένων οὐχ
σεισμῶν
καὶ γινομένων, οὐχ ἄτοπον
ï εγονότων
ὑμᾶς ro-
motibus autem terræ, qui vel jacti sunt
vel etiam nunc fiunt, absurdum non erit
ἀπεικὸς ᾿
ὑπομνῆσαι ὑμᾶς ἀθυμοῦντας.
τ
, jar Tac? Ta
ς μὲν RG δοκεῖτ
ὃν χρόνον τους 9
νϑρησ ὃ
στασθε. ὅθεν χαὶ TOUS
θρησχεύοντας ἐξη-
ὡς θανάτου. ὑπὲρ
τῶν ἱερῶν ἀ!
τὸν θεὸν οὐχ à
φαίνοιντότ
ὧν ἐγχειροῦντες. χαὶ À : περὶ
τοιούτων πολλ ἡμαναν᾿ οἷς δὴ 1
ἀντέγραψα τῇ τοῦ πατρός μον χ
λουθῶν γνώμη" εἰ δέ τις ἔχο: πρ
τῶν τοιούτων πρᾶγμα χαταφέρ
τοιούτου, ἐκεῖνος
ἀπολελύσθω τοῦ
φαΐίνητα!: τοιοῦτος
καταφέρων ἔνοχος ἔστα: τῇ δίχη.
υνήσα: ἀθυμοῦντας μέν, ὅταν περ ὦσιν,
παραδάλλουτ ας δὲ τὰ ἡμέτερα πρὸς τὰ
ἔνων. οἵ μὲν οὖν εὐπαρρησιαστότ ἐρο!
ς δὲ παρὰ
τὸν χρόνον, χαθ᾽ ὃν ἀγνοεῖν
Ὧν ὃξ θεῶν τῶν ἄλλων ἀμε-
τῆς θρησχείας τῆς περὶ
ὃν δὴ τοὺς Χριστιανοὺς
θρησχεύοντ ας
Ἑ χαὶ διώχετε ξ Eu θανάτου.
τῶν τοιούτων ἤδη καὶ πολλοὶ
τὰς ἐ ἐπαρχίας ἡγεμόνων. καὶ
τῳ es ἔγραψαν πατρί, οἷς καὶ
ν τοῖς τοιού-
γίνονται πρὸς τὸν θεόν, ὑι
πάντα
τὸν
ἀθάνατον"
πεοὶ
περ:
εξ
Ξοῖς, εἰ ᾿ξαφαίνοι
Ῥωμαίων ἢ
un
᾿γεμονίαν
καὶ ἐμοι δὲ περὶ τῶν τ ne RON o?
as :
σήμαναν" οἷς δὴ χαὶ ἀντέγραψα χατα-
SDS τῇ τοῦ πατρὺς γνώμη εἰ ὃ δέ
τις ἐπιμέν τινὰ τῶν τοιούτων εἰ
πράγματ α φέρων ὡς δὴ τοιοῦτον, ἐχε
γος ὁ κατα ἐρόμενος ἀπολελύσθω
ἥματος χαὶ ἐὰν φαίνηται τοιοὶ
puy ἔνοχος ἔστα: δίχ
ς
ἴ
υ
ς
ΜῈ
ἐπ
ΓΟΥ͂Ν δ᾽ δὲ χατατε
mærorem vestrum jusla commontitio-
ne solari, quoniam quidem comperi
quod in hujuscemodi rebus ad illorum
invidiam communes casus transfertis,
in quo αἰ quidem majorem fiduciam
accipiuntapuddeum, vos autem in omni
tempore, quo de talibus ignoralis, ceteros
quidem deos neglegitis, cullum vero im-
mortalis dei, quem christiani colunt,
appellitis et de turbatis, usque ad mortem
cultores illius observantiæ persequentes.
Super quibus plurimi ex provinciis ju-
dices eliam venerabili patri nostro scrip-
serant. quibus rescriptum est ab eo, ut
nihil omnino molestiæ hujuscemodi
hominibus generarent, nisi si forteargue-
rentur aliquid adversum Romani regni
statum moliri. Sed et mihi ipsi de his
quam plurimi rettulerunt, quibus ego
paternam secutus sententiam pari mo-
deralione rescripsi. Quod si quis persistit
hujuscemodi hominibus absque ullo
crimine movere negolia, ille quidem,
qui delatus pro hoc nomine fuerit, ab-
Voici la traduction du texte donné par Eusèbe :
« L'empereur César Marc-Aurèle Antonin Auguste,
Arméniaque, souverain pontife, tribun pour la quin-
1 Eusèbe, Hist. eccl., 1. IV, ec. χχνυι, P. G.,t. xx, col.
cf. Pitra, Spicilegium Solesmense, t. 11, Ὁ. LVI. —
thèque nationale, gr. he daté de 1364,
de ᾿ Hist. ecclés. d'Eusèbe,
π χα,
392:
? Biblio-
édit, Schwartz
. 1, p. 328. — "ἐξουσίας
ms.; la date
To ξθεοὺς EAN
ατὸς
mentionnée donne
Tp τριῦος τὸ
10 ἀόο. 160-77 mars 161.
πδ΄
solvatur, etiamsi probetur ἰὰ 6558, quod
ei obicitur. Christianus, is autem, qui
crimen obtendit, reus pœnæ ipsius quam
obiecit, existat. Proposita Ephesi pu-
blice in conventu Asiæ.
εν τῷ χοινῷ τῆς
zième fois et consul pour la troisième [7 mars-9 dé-
cembre 101], à l'assemblée d'Asie, salut.
Je sais que c’est aussi aux dieux de veiller à ce que
ms.— 4 ξἴχος, ms. — ? παραδαλλοντες»,
ms. — ?
Schwartz, i
θεοὺς nue
édit,
331.
ms. — " ἐζηλώχατε,
4 — 3° Eusèbe, Hist. ecclés., édit. E.
in-8°, Leipzig, 1903, t. πὶ a, p. 326-330. — 11 τοὺς
5, ms. — 1? Rufin, Histoire ecclésiastique,
Th. Mommsen, in-8°, Leipzig, 1903, t, τι a, p. 327-
2169 ÉDITS ET
de tels hommes n’échappent pas au châtiment; car ce
serait à eux, bien plutôt qu'à vous-mêmes, de punir
ceux qui ne veulent pas les adorer. Vous jetez ces gens
dans le trouble, et vous les ancrez dans la croyance
qui est la leur, en les accusant d’athéisme. Mais quand
ils sont inculpés, ils estiment préférable de se montrer
en mourant pour leur Dieu que de vivre. C’est de là
qu'ils tirent leur victoire, sacrifiant leur vie plutôt que
de consentir à ce que vous leur demandez de faire.
Quant aux tremblements de terre passés ou présents,
il n’est pas hors de propos de vous rappeler, à vous qui
perdez si facilement courage quand ils se produisent,
que vous feriez bien de comparer notre conduite avec
la leur. Ils sont pleins de confiance en Dieu; vous,
pendant tout le temps où vous semblez être plongés
dans l'incurie, vous vous désintéressez et des autres
dieux et du culte de l’immortel: celui-ci, les chrétiens
l'adorent, et vous les pourchassez et les persécutez
jusqu’à la mort. Beaucoup de gouverneurs de province,
du reste, ont écrit déjà à notre très divin père au sujet
de ces hommes. Il leur a répondu qu'il ne fallait pas
les inquiéter, s’il n’était pas prouvé qu’ils entreprissent
rien contre la souveraineté romaine. Plusieurs se sont
aussi adressés à moi-même, je leur ai écrit en me con-
formant à son avis. Si donc quelqu'un s’obstine à faire
une affaire à un chrétien parce qu'il est chrétien, que
cet inculpé soit renvoyé des fins de la plainte, lors
même qu'il serait évident qu'il est chrétien, et que
l'accusateur soit puni.
« Promulgué à Éphèse, dans l’assemblée d'Asie. »
Dans le texte ajouté à l’ A pologie de Justin, si le sens
æst semblable, il y ἃ de nombreux écarts dans l’expres-
sion, et d’abord la suscription est différente :
« L'empereur César Titus Ælius Hadrianus Antoni-
nus Pius, grand-pontife, revêtu de la puissance tribu-
nitienne pour la vingt-unième fois, consul pour la
quatrième, père de la patrie, au conseil d'Asie, salut.
« Je sais. de punir s’ils le pouvaient ceux qui
refusent de les adorer.
« Vous jetez... en les accusant d’athéisme el en leur
reprochant encore d'autres choses que nous ne pouvons
prouver.
« Quant aux tremblements de terre... il n’est pas
hors de propos de vous donner un conseil, él ne vous
sied pas de les rappeler, à vous qui perdez tout courage.»
20 Texle d'Eusèbe. — Eusèbe a transcrit dans son
Histoire ecclésiastique le texte du document qu'on vient
de lire, sur lequel l'accord était fait depuis longtemps
parmi les historiens et la plupart des critiques 1. Le
rescrit d’Antonin le Pieux adressé au conseil d'Asie
était apocryphe et sa cause jugée, semblait-il, sans
appel. Mais l'appel s’est produit et le document mal
famé, soumis à une critique spécieuse, a paru un instant
réhabilité.
1 I] ne vint pas à la pensée de Baronius, de Tillemont, de
dom Maran, de T. G. Hegelmeier, Comment. in edictum
imperat. Antonini Pii pro christianis ad commune Asiæ,
in-4°, Tubingæ, 1767, de suspecter l'authenticité que nia, le
premier, Haffner, De dicto Antonini Pii pro christianis
ad commune Asiæ, in-8°, Argentorati, 1781, et depuis, plus
près de nous, B. Aubé, Histoire des persécutions de l'Église
jusqu’à la fin des Antonins,in-8°, Paris, 1875, ch. vn;E.Re-
nan, L'Église chrétienne, in-8°, Paris, 1879, p. 302; Th.,
Keim, Rom und das Christenthum, in-8°, Berlin, 1881,
p. 566 sq.; P. Allard, Histoire des persécutions, 1885, t.t,
p. 293; 1911, t. 1, p. 308-311; G. Lacour-Gayet, Antonin le
Pieux et son temps, Essai sur l'histoire de l'empire romain
au milieu du T1°siècle (138-161),in-8°, Paris, 1888, p.379sq.;
Th. Mommsen, dans Theologische Jahrbücher heraus-
gegeben von Zeller, 1855, t. x1v, p. 430, note 2; Ἐς Over-
beck, Studien zur Geschichte der alten Kirche, p. 117 sq.;
Waddington, Mémoire sur la chronologie d’Aristide, dans
les Mém. de l'Acad. des inscr. et bell.-lettr., 1867,
ἃ. xxvI δ. p. 232 sq.; J. B. Lightfoot, Apostolic Fathers,
RESCRITS 2170
Si l'opinion de Rufin, de Zonaras, de Nicéphore, tous
tributaires d’Eusèbe et médiocrement en garde contre
ce qu'il leur donnait, pouvait sans grand inconvénient
être négligée, il n’en était plus de même à l’égard d’une
deuxième rédaction du rescrit insérée à la suite de la
Ile Apologie de saint Justin, dans le manuscrit 450 du
fonds grec dela Bibliothèque nationale. Une confronta-
tion minutieuse du ‘texte d'Eusèbe avec le texte du
ms. 450 permet de prendre une opinion assez diflé-
rente de celle généralement admise, sur leur parité
de valeur, et le texte du ms. 450 fut reconnu dépendant
du texte d’Eusèbe. Déjà le copiste avait tiré de l’His-
loire ecclésiastique, 1. IV, c. 1x, la rédaction grecque du
rescrit d’Hadrien à Minicius Fundanus pour la substi-
tuer à la rédaction latine formant appendice à l’ A po-
logie de saint Justin; il y est revenu, a tourné le feuillet,
et emprunté cette fois le c. xx. Ceci semble clair et
cependant un doute s'élève. Le copiste n’a pas laissé
de s’apercevoir que la suscription, telle qu'il la lisait
dans Eusèbe, était non seulement incorrecte, mais en
contradiction avec le contexte, puisqu'elle mentionne
Marc-Aurèle et que le rescrit indique Antonin le Pieux;
dès lors il a corrigé la suscription, ce qui est plus méri-
toire que vraisemblable. Pour dispenser le copiste de
cette correction, on ἃ proposé de voir dans le texte
d’Eusèbe et dans celui du ms. 450 deux versions diffé-
rentes du même original, lequel serait un apocryphe
rédigé en latin ?.
3° Dépendance du texle du ms. 450. — Explication
séduisante dont il.est impossible de s’accommoder en
présence d’une longue série d'emprunts faits par le
texte du 459 au texte d’Eusèbe; emprunts, disons-nous,
car il semble inadmissible d’y voir, vu leur nombre,
lcur conformité et leur longueur, des coïncidences for-
tuites : on jugera si le choix et l’ordre des mots était à
tel point inévitable que deux traducteurs d’un original
latin aient dû et pu se rencontrer comme ils l’ont fait :
ἢ Hist. eccles.
Ὁ μὲν οἵδα τι
ὅτ: χχὶ τοῖς θεοῖς ἐπιμελές
ἐστι ἔσεσθα:
οὕς εἰς ταραχὴν ἐμδάλλετε ἧς ταραχὴν ὑμεῖς ἐμδάλ-
βεύαιο τὴν γνώμην καὶ τὴν γνώμην αὐτῶν»
αὐτῶν, ἥνπερ ἔχουσιν, ὡς χουσιν, ὡς ἀθέων
ἀθέων χατηγοροῦντες
χατηγορουμένοις
τεθνάναι : μᾶλλον ἢ
ὑπὲρ τοῦ οἰχείου θεοῦ.
καὶ γινομένων
οὐχ ἄτοπον ὑμᾶς ὑπουνὴ-
σαι
χατηγορε
ἐπὶ τῷ χατηγορουμένῳ
Ὁ [manque]
]
γινομένων
ὃς ὑπομνῆσα: ὑμᾶς
ὅτι γίγνονται. .... χαὶ ὁ:
παρὰ πάντα τὸν
4x0” ὃν ἀγνοεῖν
τῶν τε θεῶν
| ὑμεῖς υὲν ἀγν
επαρ ν τὸν χρόνον
θεοὺς ἱερῶν
ρόνον,
δοχεῖτε.
τῶν τῶν
II. 5. Ignatius, in-8°, London, 1885, p. 405-169, 629 sq.;
K. J. Neumann, Der rümische Staat und der allgemeine
Kirche, 1890, t. 1, p. 26 sq.; Th. Mommsen, Der Religions-
frevel nach rômische Recht, dans Historische Zeitschrift, 1890,
nouv. sér., t. ΧΧνΠΙ, p. 420; V. Schultze, Der Reskript
des Antoninus Pius an den Landtag von Asien, dans Neue
Jahrbücher für deutsche Theologie, 1893, t. 11, p. 131-145;
H. Veil, Justinus der Philosoph Rechtfert. der Christentum,
1894, p. 142-146; PI. von Rhoden, dans Realencyklopädie
für d. class. Altertum de Pauly-Wissowa,1896, t. 11, col. 2493-
2510; C. Callewaert, Le rescrit d'Hadrien à Minicius
Fundanus, dans Rev. d'hist. et de liltér. relig., 1903, t. vrn,
p. 152-189; L. Saltet, L'édit d' Antonin, dans la même revue,
1896, t. τ, p. 384-391; M. Schanz, Geschichte der rômischen
Literatur, 2° édit., 1905, t. τα, p. 249. Favorables à l’authen-
ticité : Εν de Champagny, Les Antonins,t. 11, p.481 ; avec des
interpolations, Mœhler, Hist. de l'Église, 1868, ἴα, p. 213-214;
A. Harnack, Das Edikt des Anton. Pius, dans Texte und
Unters., t. ΧΠῚ, part. 4, Leipzig, 1895. — ? Schwartz, édi-
teur d’Eusèbe, croit à un original apocryphe rédigé en latin.
2171
ἄλλων LE) χαὶ τῆς θρησ-
χείας τῆς περὶ τὸν ἀθάνατον
ὃν θρησχεύοντας ἐλαύνετε
ἔδη καὶ πολλοί
καὶ τῷ θειοτάτῳ
ἔγραψαν πατρί
περὶ τὴν “Ῥωμαίων ἥἢγε-
μονίαν
χαταχολουθῶν τῇ τοῦ πα-
τρὸς γνώμη
εἰ δέ τις ἐπιμένοι τινὰ
τοιούτων εἰς πράγματα φέρων
ὡς δὴ τοιοῦτον
ἵνος ὁ καταφερόμενος..
καταφέρων
ἔνοχος ἔστα: δίκης
Au
τῶν
ÉDITS ET RESCRITS
ἀμ) θρησχείαν dE τὴν
περὶ τὸν θέον οὐχ ἐπίστασθε
ὅθεν χαὶ τοὺς θρησχε Voy-
ST
τας ἐζηλώχκατε
ὅπέ
χαὶ ἄλλοι τινές
τῷ θειοτάτῳ μοὺ πατρὶ
du ᾿
πὶ τὴν ἡγεμονίαν Ῥω-
ναίων
τῇ τοῦ πατρὸς μου χαταχο-
λουϑῶν γνῶμῃ
εἰ δὲ τις ἔχει πρός τινα
τῶν τοιούτων πρᾶγμα γατα-
φέρειν ὡς τοιούτου
ἐχεῖνος ὁ χαταφερόμενος..-..-
ἐκεῖνος δὲ ὁ χαταφέρων
ἔνογος ἔσται τῇ δίχη
Ces rapprochements imposent-ils l'évidence d’em-
prunts directs ou bien peut-on admettre que l’auteur
du texte du ms. 450 a traduit de son côté l'original
latin sans cesser d’avoir devant les yeux le texte de
l'Histoire ecclésiastique et de s’en inspirer. Ainsi posée
la question est insoluble, de même que celle de l'exis-
tence d’un original latin ou d’une famille de manuscrits
grecs contenant une version indépendante de celle
d’Eusèbe. On ne se représente pas un faussaire collec-
tionnant les manuscrits, comparant les textes, pesant
les variantes en vue de rétablir la leçon primitive d’un
document qu’il se met sur-le-champ à falsifier de nou-
veau, conformément à ses préoccupations apolozé-
tiques.
| Hist, eccl. Ms. 450
ἐγὼ μὲν οἷδα ὅτι τοῖς θεοῖς ἐγὼ ᾧμην ὅτι χαὶ τοῖς
ἐπιμελές ἔστι un λανθάνειν θεοῖς ἐπιμελὲς ἔσε σθαι μὴ
τοὺς τοιούτους λανθάνειν τοὺς τοιούτους
πολὺ γὰρ μᾶλλον ἐχεῖνο:
[les dieux] κολάσαιεν ἂν τους
μη βουλομένους αὐτοῖς προς-
πολὺ γὰρ μᾶλλον ἐχείνους
[les chrétiens] χολάσο!ιεν
[les dieux], εἴπερ δύναιντο,
τοὺς μὴ βουλομένους αὐτοῖς
χυνεῖν ἢ ὑμεῖς
προσχυνεῖν (comme on de-
Texte du rescrit.
ἐγὼ! μὲν ()oic’ ὅτι χαὶ τοῖς θεοῖς ἐπιμ. στι μὴ λανθάνει:
τοὺς τοιούτους πολὺ y γὰρ! μᾶλλον ἵνοι χολάσαιεν ἂν ῶ- ους
un βουλομένους αὐτοὺς προσγχυνεῖν ñ ὑμεῖς Θ). οὺς εἰς ταρα-
χὴν εμδάλλετε βεθαιοῦντες τὴν γνῶμην αὐτῶν, ἥνπερ ἔχουσιν,
ὡς ἀθέων κατηγοροῦντες (4). εἴη ὃ ἂν χκἀχείνοις. αἱρετὸν (5)
τῷ δοχεῖν χατηγορουμένοις τεθνάναι μᾶλλον (6) ἢ ζῆν ὑπὲρ
τοῦ οἰχείου θεοῦ ἃ.
ν
δὲ τῶν σεισμῶν τῶν γεγονότων καὶ γινομένων, οὖν.
Δ:
πον (8) ὑμᾶς ὑπομνῆσα: ἀθυυοῦντας UEY ὅταν περ ὦσιν D
[ὅτι] παρὰ χρόνον καθ’ ὃν te
re θεῶν τῶν ἄλλων ἀμελ Ξ
ἀηάνατον © Δία, ἐχείνου:] de ἐλαύνετ
ὧν τοιοὐτ ων ἡδὴ χαὶ πολλοὶ (1) τῶν π περὶ
ἡμῶν ἔγραψαν πατρί,
Ἰδὲν ἐνοχλεῖν τοῖς το! οὕτοις, εἰ μὴ ἐμφαΐ-
“Ῥωμαίων ἦγε μονίαν ἐγχειροῦντες. χαὶ
ΠΣ τοιούτων πολλοὶ ἐσήμαναν᾽ οἷς δὴ χαὶ
γραψα χατακολουθῶν τῇ τοῦ πατρὸς γνώμῃ.
1M. Grützmacher, dans Theologische Literaturzeituny,
1896, p. 136, a signalé la variante “ριστιανους d’'Eusébe
(τοιούτους, ms. 450) qui est une altération évidente remon-
tant à l’auteur lui-même, puisqu'elle se trouve déjà dans
2172
vait s’y attendre ἢ ὑμεῖς
manque)
ὡς ἀθέων χατηγορεῖτε, χαὶ
ἕτερά τινα ἐμδάλλετε, ἅτινα
οὐ δυνάμεθα à ἀποδεῖξαι
νικῶσιν ὑμᾶς προϊέμενοι
τὰς ἑαυτῶν ψυχάς É
εὐπαρρησιαστότεροι ὕμῶν
ὡς ἀθέων χατηγοροῦντες
νυκῶσι [165 Οὐ το ίετς ὠξοῖς-
μενοι τὰς ἑαυτῶν ψυχάς
εὐπαρρησιαστότεροι πρὸς
τὸν θεόν πρὸς τὸν θεόν
τῶν τε θεῶν τῶν ἄλλων τῶν ἱερῶν ἀμελεῖτε, θρησ-
ἀμελεῖτε χαὶ τῆς θρησχείας χείαν δὲ τὴν περὶ τὸν θεῶν
τῆς περὶ τὸν ἀθάνατον οὐκ ἐπίστασθε.
L'étude des variantes du ms. 450 ne permet pas d'y
reconnaître la trace évidente d’une recension difié-
rente de celle d'Eusèbe; toutes peuvent s'expliquer
par les préoccupations subjectives du faussaire ou par
ces fautes de transcriptions ordinaires dans les ouvra-
ges plusieurs fois recopiés ἢ : le recueil transcrit en 1364
dans le manuscrit 450 n’a pu être constitué bien avant
l'an 1000. Tout au plus peut-on dire que, si un deuxième
texte a été utilisé pour le manuscrit de Paris, il ne
différait de celui d’Eusèbe que dans la mesure même
où il était plus mauvais’. La difficulté soulevée à
propos des versions et à propos des variantes se réduit,
on le voit, à fort peu de chose: nous ne tiendrons.
compte pour l'étude du rescrit que de la recension
d’Eusèbe.
4° Remaniements.— Quelque expérience qu'on ait
des textes anciens, c’est une opération toujours déli-
cate d'entreprendre la distinction des parties interpo-
lées qu’ils peuvent offrir. Plus cette expérience est
appuyée sur une érudition étendue, plus elle court le
risque de s’égarer parmi les observations superfines et
de fonder sur celles-ci des distinctions purement subjec-
tives. Le rescrit, soumis à cette opération, a donné deux
résidus, lesquels témoigneraient de deux remaniements
infligés au texte, un premier avant son insertion dans
l'Histoire ecclésiastique, un deuxième à une date posté-
rieure.
1er remaniement. 2° remaniement.
1 ὥμην
2 ἐχείνους χολάσοιεν, εἴπερ
δύναιντο
3 ἢ ὑμεις manque
4 οἷς ταραχὴν ὑμεῖς ἐμθά)-
λετε χαὶ τὴν γνώμην αὐτῶν,
ἃ ὅθεν καὶ νικῶσι (7) προϊέμε- ἥνπερ ἔχουσιν, ὡς ἀθέων
τ
νοι τὰς ἑαυτῶν ψυχὰς περ χατηγορεῖτε, χαὶ ἕτερά
πειθόμενοι οἷς ἀξιοῦτε τινα ἐμδάλλετι ε, ἅτινα οὐ
πράττειν ie δυνάμεθα ἀποδεῖξαι
5 χρήσιμον
6 μᾶλλον..... ὅθεν manque
7 ὑμᾶς
8 οὐχ εἰχὴς ὑπουνῆσαι μας
b παραδάλλοντας δὲ τὰ fr
μέτερα πρὸς τὰ ἐχείνων.
οἵ μὲν οὖν εὐπαρρησιαστό-
τεροι (9) γίνονται πρὸς τὸν 9 ὁ
θεόν, ὑμεῖς DE παρὰ πάντα
€
{τ
ξι
ὃ τὸν ἀθάνατον, ὃν θρησχεύ-
οντας (10)
d ἕως θανάτου
10 ἀγνοεῖν δοχεῖτε παρ᾽ ἐχεῖ-
νον τὸν χρόνον τοὺς θεους
χαὶ τῶν fau ἀμελεῖτε,
θρησκείαν dé τὴν περὶ τὸν
θεὸν οὐχ ἐπίστασθε, ὅθεν
ς θρησχεύοντας
Rufin et dans les versions syriaque et arménienne.Comment
la copie ne présente-t-elle pas une altération qui se trouve
dans l'original? — * L. Saltet, L'édit d'Antonin, dans la
Revue d'hist. et de Litt. relig., 1896, t. 1, p. 384-385.
τνὰ τῶν τοιούτων εἰς πράγματ α φέρων (12)
τοίουτον, ἐκεῖ νης ὸ καταφερόμενος ἀπολε). ὕσθω τοῦ
ἐγχλήματος χαὶ ἐὰν φαίνηται τοιοῦτος ὧν, ὁ δὲ καταφέρων
ἔνοχος ἔστα: δίχης
Grâce à ce trop ingénieux découpase,on obtient une
marqueterie qui ressemble à une démonstration. On
consiate du premier coup d’œil que la partie centrale
du rescrit a été surtout interpolée; le commencement
et la fin sont à peu près indemnes de manipulations;
et voici ce qu'on a pu dire en faveur du texte obtenu
grâce à cette combinaison.
59 Revendication de l’authenticilé. — « La première
partie à un air d’authenticité qui frappe dès l’abord.
L’édit ! répond à une consultation. Vraisemblablement
la réponse impériale était en latin; nous en avons la
traduction quasi-officielle, assez imparfaite d’ailleurs.
Certaïnes particularités de style étonnent et semblent
substituées servilement à une tournure latine. Le fond
des idées est bien romain. On connaît le mot de Tibère
dans Tacite: deorum injurias diis curæ esse. Il est
reproduit presque textuellement. La phrase qui ter.
mine ce premier fragment est surtout caractéristique :
« Ils aimeraient bien mieux paraître en donnant osten-
« siblement leur vie pour leur dieu que de vivre.» Cette
pensée a été bien souvent exprimée. Pline le Jeune,
Epictète, Marc-Aurèle regardent l’enthousiasme des
chrétiens allant au martyre comme ostentation pure
où fanatisme. L'expression pro privalo deo est bien
dédaigneuse et marque nettement le crime des chré-
tiens: privalim nemo habessit deos. L’athéisme des
chrétiens n'était que mépris des autres dieux, par atta-
chement immodéré à un seul.
« En somme, aucun chrétien ne pouvait parler de la
sorte, et un faussaire, s’ils’était exercé sur ces quelques
phrases, en aurait soigneusement atténué l’accent tout
païen. Ainsi l’a fait l’auteur du manuscrit 450, d’une
façon instructive pour nous. Ses corrections nom-
breuses et caractéristiques prouvent qu’il ne s’y est
pas trompé : cette appréciation des chrétiens vient bien
d’un païen, bien plus, d’un homme d’État païen et d’un
empereur.
« Le second fragment considéré comme authentique
contient la conclusion et le dispositif de l’édit. Inter-
diction y est faite de poursuivre les chrétiens pour
athéisme.
« Les interpolations ont été glissées dans le milieu de
Védit: Aënsi ce sont eux qui triompkhent en faisant le
sacrifice de leur vie, plutôt que de se résoudre à faire
ce que vous leur commandez. Quant aux tremblements
de terre qui se sont produits ou qui se produisent
encore, il ne semble pas hors de propos de vous donner
un conseil à vous qui perdez tout courage dès qu’ils
arrivent, meltez en parallèle votre conduite avec celle de
ces hommes. Ceux-ci mettent alors plus que jamais leur
confiance en leur Dieu, et vous pendant tout ce temps,
où il semble que vous ne connaissiez plus rien, vous
négligez les dieux et le reste, vous ne vous souciez pas
du culte de l’Immortel, ef ces chrétiens qui l’adorent,
vous les chassez et vous les poursuivez jusqu’à la
mort.
“La première phrase est doublement suspecte :
et comme trop favorable aux chrétiens pour avoir été
écrite par un empereur du 11e siècle, et comme par
trop contraire à l’imperaloria brevitas. Le texte primitif
est évidemment surchargé. La phrase précédente con-
tenait une appréciation toute païenne du martyre.
Pour en atténuer le mauvais effet, rien de mieux, sem-
blait-il, que d’y opposer l'idée toute chrétienne du
trioraphe des martyrs. De là une redite qui fait seule-
ment remarquer combien les deux points de vue sont
différents. Elle est à supprimer tout entière.
« Nul doute que les phrases suivantes aient été
remaniées. Jusqu'ici personne ne pouvait leur trouver
ÉDITS ET RESCRITS
| parallèle :
2174
12 ἔχει πρός τινα
μα καταφέρειν
ως TO(OUTOU.
TOY τοιοῦν-
un sens satisfaisant. On voit bien qu’elles contiennent
pêle-mêle des éléments d’origine très diverse, mais
comment faire le départ des uns et des autres et re-
trouver le canevas primitif ? L'empereur voyait avec
ennui les agitations d'Asie. A ces gens qui se récla-
maient d’un prétexte religieux pour troubler le repos
publie, il fait la réponse qu'ils méritent : il les renvoie à
leurs sacrifices. Quelle bonne occasion pour un amateur
de faux documents de compléter le blâme infligé aux
païens par un éloge des chrétiens !
« Un parallèle était indiqué. Il est amené aussi mal-
adroitement que possible : l’idée en est attribuée aux
païens eux-mêmes. C’est que la forme de la phrase
grecque ne laissait pas le choix du raccordement. Les
particules de liaison que l’auteur ajoute, loin de le
rendre plus naturel, ne font que mettre en lumière
lincohérence des deux idées qu’elles rapprochent.
Chose curieuse, c’est ce parallèle commencé par les
païens qui va tourner à leur condamnation, et justifier
le refus de l’empereur. La confusion est complète.
« Le procédé du faussaire ainsi découvert, la tâche
du critique est singulièrement facilitée. Une idée direc-
trice impose les suppressions. D'abord, l’idée même du
παραδάλλοντας δὲ τὰ ὑμέτερα πρὸς τὰ ἔχε
puis, les parties trop manifestement favorables aux
chrétiens : οἱ υὲν οὖν εὐπαροησιαστότερο: γίγνονται πρὸς
τὸν θεὺν, ou destinées à créer un semblant d’opposi-
tion entre les idées : ὑμεῖς δέ, — Ce qui suit paraît
bien authentique : le blâme de l’empereur : παρ οὰ
πάντα τὸν χρόνον, καθ᾽ ὅν ἀγνοεῖν δοχεῖτε; εἰ surtout la
phrase toute païenne : τῶν τε θεῶν τῶν ἄλλων ἀμε λεῖτε
χαὶ τῆς θρησχείας τῆς περὶ τὸν ἀθἄνατον. Mais la fin de
la phrase est suspecte: ὅν δὴ τοὺς γριστιανοὺς θοησχεύ-
οντας. Elle tient étroitement au parallèle, c'en est
même l’idée principale. ἕως θανάτου a été ajouté pour
plus de clarté. On arrive ainsi à dégager la phrase
ἔνων,
primitive : περὶ δὲ τῶν σεισμῶν τῶν γεγονότων “χαὲ γε
μένων οὐχ ἄτ οπον ὑπομνῆσαι ἀθυμοῦντας ὅτ
[ὅτ 1 παρὰ πάντ α τὸν χρόνον, χαθ᾽ ὃν ἀγνοεῖν 807
θεῶν τῶν ἄλλων ἀμελεῖτε ai τῆς θρησχεΐ ας
ἀθάνατον [ χαὶ διώχετε. La fin est à
compléter, περὶ τὸν ἀθάνατον nantes au texte pri-
mitif. Le faussaire n’a pas choisi cette expression inso-
lite pour désigner Dieu : il a cherché à l'utiliser;
ἀθάνατον était donc adjectif. Quel nom qualifiait-il ?
Pas de doute : Jupiter Capitolin, dont l’assemblée des
provinces était chargée de surveiller le culte. Nous
avons là une formule consacrée : τὸν ἀθάνατον Δία.
Pour compléter le texte, il n’y a plus qu’à donner un
régime aux verbes ἐλαύνετε 4x! διώχετε. Ce sont évi-
demment les chrétiens: ἐχείνους. Comme cette fin de
phrase est opposée au reste, mettons à:. — Les mots
à suppléer sont donc : Δία ἐχ il faut les insérer
dans le texte après ἀθάνατον" . »
Le rescrit ainsi présenté diffère notablement du
texte d’Eusèbe et se présente comme beaucoup plus
vraisemblable. Mais c’est la forme seule qui est allégée,
le résidu offre prise à toutes les mêmes objections
essentielles.
6° Objections. — La première et non la plus grave se
tire du silence de l’apologiste Méliton, évêque de
Sardes, qui, dans l’'énumération qu'il fait à Marc-Aurèle
des rescrits d’Hadrien et d’Antonin au sujet des chré-
tiens, ne rappelle pas une pièce de l'importance de celle
soi-disant adressée à l’assemblée provinciale d'Asie.
La date récente du rescrit, quelques années à peine
ELVOUS ὃὲ;
1 En tout cus, ce serait un rescrit, non un édit. — Το, Sal-
| tet, loc. cit.
2175
avant la date de la supplique de Méliton, la qualité
d'Antonin, père adoptif de Marc-Aurèle, son associé
avant d’être son successeur à l'empire, la destination
du document aux provinces asiatiques, tout concou-
rait à en faire ressouvenir Méliton, réduit à invoquer
des pièces similaires mais adressées à différentes villes
de la Grèce. Si Méliton ne cite pas le rescrit, c’est qu’il
ne le connaît pas; s’il ne le connaît pas, c’est qu’il
n'existe pas.
Mais est-on sûr d’avoir bien lu Méliton? Que dit-il?
11 vient de rappeler à Marc-Aurèle le rescrit d'Hadrien
à Minicius Fundanus, il poursuit ΤΣ
Ton père, alors même
qu’il gouvernait l'empire
avec toi,a mandé par lettres
aux villes, et entre autres,
aux habitants de Larisse,
de Thessalonique et d’Athè-
nes, ainsi qu’à tousles Grecs,
de ne pas soulever de trou-
bles à notre sujet.
«ὁ δὲ πατήρ σου, χαὶ σοῦ
πὰ συμπαντα διοιχοῦντος
αὐτῷ, ταῖς πόλεσι περὶ τοῦ
UNÔEV νεωτερίζειν περὶ ἡμῶν
ἔγραψεν. ἐν οἷς χαὶ πρὸς
Λαρισαίους καὶ πρὸς Θεσσα-
λονιχεῖς χαὶ ᾿Αθηναίους καὶ
πρὸς πάντας Ἕλληνας.
Dans ce passage, Méliton met un peu malicieusement
Marc-Aurèle en contradiction avec lui-même, lui rappe-
lant les rescrits jadis envoyés au nom d’Antonin et au
sien et favorables aux chrétiens. C’est donc une série
d'actes promulgués au nom des deux empereurs qu’il
vise et le rescrit au conseil d'Asie, nous dit-on, ne
peut-être ici ni mentionné ni sous-entendu, étant anté-
rieur à l’époque où Marc-Aurèle fut associé à l'empire.
Quelle est donc la date du rescrit?
Nous avons déjà fait observer la différence qui
existe entre les deux suscriptions dans Eusèbe et dans
le ms. 450. Ce dernier attribue le rescrit à Antonin,
revêtu pour la vingt et unième® fois de la puissance tri-
bunitienne, date qui correspond à l’année 158. Eusèbe
attribue le rescrit à Marc-Aurèle, consul pour la troi-
sième fois, date qui correspond au 7 mars-9 décembre
161. Ce texte est évidemment des plus troubles, mais,
quoi qu'on fasse, il est impossible d’en écarter Marc-
Aurèle, associé à l'empire à partir du 9 décembre 1473;
dès lors son nom aurait dû être associé à celui d’Anto-
nin sur le rescrit adressé au conseil d'Asie et Méliton
avait une raison de plus de rappeler cet acte, s’il eût
existé. En dehors de la suscription et dans le corps
même du rescrit nous ne pouvons relever qu'un seul
indice chronologique, mais qui ne peut recevoir aucune
précision. L’allusion faite aux tremblements de terre
rappelle une calamité qui, sous Antonin, désola fré-
quemment les villes d'Asie Mineure #,
L’objection vraiment capitale opposée à l’authen-
ticité du rescrit se tire du point de vue juridique. La
pièce telle qu’'Eusèbe la conserve ou tel'e qu’on nous la
présente, arbitrairement allégée, aboutit à renverser
« la jurisprudence de Trajan, puisque là où ce prince
défend aux magistrats de poursuivre d'office les chré-
tiens, mais leur commande de les condamner si une
accusation irrégulière établit leur qualité, Antonin
interdirait même de les accuser, et déclarerait que la
preuve faite de leur qualité de chrétiens ne doit entraî-
ner aucune condamnation : or, sous le règne d’Antonin,
comme sous ceux de Marc-Aurèle et de Commode, on
voit toujours appliquer la jurisprudence instituée par
Trajan et nulle trace de celle que lui aurait substituée
Antonin n'apparaît dans les faits. Toute Ja pra-
? Eusèbe, Hist. ecles., 1. IV, c. xxvI. — ? Cette date :
ξξουσίας ὕπατος πὸ a été établie par une correction de
Mommsen; cf. Otto, Corpus apologetarum, 3° édit., Ienæ,
1875, t. 1 a, p. 244. — ?* Pauly-Wissowa, Realencyklo-
pädie, t. τ, col. 2287-2291. — 4 G. Lacour-Gayet, Antonin
le Pieux, p. 163-164; E. Renan, L'Église chrétienne, 1879,
p. 298, note 2. — * P. Allard, Histoire des persécutions,
1911, t. 1, p. 311, note 1. — " Jbid., p. 310-311. — τ Eusébe,
Hist. eceles., 1. V, c.1, P. G., t. xx, col. 425. — ‘P. Allard,
ÉDITS ET RESCRITS
2176
tique de la dernière moitié du 115 siècle reste conforme
à l’une et ignore absolument l’autre. On peut dire
que la situation des chrétiens de ce temps, telle que
la montrent les documents les plus assurés, serait inin-
telligible si le rescrit d’Antonin au conseil d’Asie était
authentique ὅ. »
7° Fausselé du rescrit. — « Les paroles prêtées à
Antonin équivalent en effet à une reconnaissance for-
melle du christianisme, placé même au-dessus du culte
des dieux, comme inspirant à ses fidèles une résigna-
tion et un courage que celui-ci est loin de donner à ses
sectateurs. C’est le langage d’un Constantin : jamais le
successeur d’'Hadrien et le père adoptif de Marc-Aurèle
n’a parlé de la sorte. Si la première A pologie de saint
Justin avait aussi complètement obtenu gain de cause,
on ne s’expliquerait pas que celui-ci ait cru devoir,
quelques années plus tard, en composer une seconde,
remplie des mêmes plaintes et des mêmes demandes;
on ne comprendrait pas la longue série d'écrivains apo-
logétiques qui se succèdent pendant le règne de Marc-
Aurèle; on ne comprendrait pas que, sous Antonin et
son successeur, il y ait encore eu des martyrs. L'ère
des persécutions serait finie 5. »
IX. RESCRIT DE MARC-AURÈLE. — La lettre dans
laquelle les chrétiens survivants de l’Église de Lyon-
Vienne racontent à leurs frères d'Asie le supplice de
leurs frères est de l’année 177. Au cours de l'instruction
judiciaire, soit scrupule d'équité, soit ignorance des.
règlements applicables aux chrétiens, le légat, au lieu
d’appliquer sinplement le rescrit de Trajan et de con-
damner les confesseurs sans examiner s’ils étaient ou
non coupables de crimes de droit commun, fit porter
sur ce dernier point tout l'effort de la procédure. Il en
résulta une complication grave. Certains accusés mis à
la torture firent des aveux et se livrèrent à des accusa-
tions. Le légat avait recouru à l’empereur, il reçut de
Marc-Aurèle une réponse dure et cruelle: ᾿Εἰπιστείλαντος
γὰρ τοῦ Ἰζαίσαρος τοὺς μὲν ἀποτυμπανισθῆνα:, εἰ δέ τινες
ἀρνοῖντο τούτους ἀπολυθῆναιϊ. Le nouveau rescrit rap-
pelait et confirmait les règles posées par Trajan et
Hadrien : « Condamner à la peine capitale ceux qui
s’avoueront chrétiens, absoudre ceux qui renieront 5.»
Réponse «dure et cruelle ® », immorale surtout parsa
protection étendue à l’apostasie et qui montre un
aspect singulièrement obseurci de cette âme si vantée
du doux philosophe des Pensées.
Nous parlerons ailleurs (voir FULMINANTE [ Légion])
d'une lettre adressée par Marc-Aurèle au sénat et rela-
live aux chrétiens, lettre d’une authenticité peu vrai-
semblable, à supposer même que la défense qu’on
en a présentée ne soit pas facétie critique et gageure
d'école: ; nous dirons ici deux mots des textes qu’on
va lire :
Modestin, au Digeste, De pœnis, 1. XLVIII, tit. xix,
lex 30 : Si quis aliquid fecerit, quo leves hominum animi
superslitione numinis terrerentur, divus Marcus hujus-
modi homines in insulam relegari rescripsit.
Paul, Sententiæ, V, xx1, 2 : Qui novas et usu (seclas)
vel ratione incognitas religiones inducunt, ex quibus
animi hominum moveantur, honesliores deportantur,
humiliores capite puniuntur.
Du rapprochement de ces deux textes on a prétendu
retrouver les dispositions issues de l'acte initial d’une
persécution régulière et juridique contreles chrétiens 4,
op. cit., t. 1, p. 431. —'E.Renan, Marc-Aurèle, 1883, p.329,
— % A. Harnack, Die Quelle der Berichte über das Regen-
thunder im Feldzuge Marc-Aurel's gegen die Quaden, dans
Sitzungsberichte de Berlin, 1894, p. 835-882, a soutenu l'au-
thenticité de cette lettre sur detelsarguments qu'ilest permis
de la tenir définitivement pour apocryphe. Quant à l'exis-
tence d’une lettre de l’empereur au sénat, c’est une autre
question.— 1 Neumann, Die rôm. Slaat und die allg. Kirche
bis auf Diocletian, Leipzig, 1890, t, 1.
2177
Sous Marc-Aurèle, les poursuites auraient complète-
ment changé de caractère : elles auraient cessé d’être
colorées du prétexte vague de sacrilège ou de lèse-
majesté, pour être exercées désormais en vertu d’un
texte spécial.
Nous avons montré que ni le sacrilège ni la lèse-
majesté ne peuvent être considérés comme ayant
servi de base juridique aux poursuites. De plus, on a
fait remarquer que les deux textes invoqués avaient
le caractère le plus général!, qu’ils visaient si peu les
chrétiens d’une manière directe que les empereurs
chrétiens les avaient conservés au Digesle comme
faisant partie de la législation encore en vigueur sous
leur règne. Il eût paru d’ailleurs bizarre, alors que les
chrétiens étaient persécutés depuis un siècle, de pro-:
mulguer contre eux, sous prétexte de codification, un
texte général édictant des peines plus légères que
celles qui leur étaient et qui continuèrent à leur être
appliquées tous les jours ?.
En sens contraire, un érudit très ingénieux, J.
Greppo ὃ, me paraît avoir vouluextraire d’une phrase
de l’Apologie de Méliton à Marc-Aurèle plus qu’elle
ne peut donner. Méliton faisait flèche de tout bois, ce
qui n’est pas chose rare aux avocats; il invoquait les
rescrits d'Hadrien et d’Antonin, bien qu'ils fussent,
somme toute, peu favorables à la cause qu'il plaidait;
enfin il s’exprimait ainsi ἣν χαὶ οἱ mpôyovo:
σοῦ πρὺς ταῖς ἄλλαις θρησχείαις ἐτίμησαν 4, faisant
allusion à des honneurs rendus par les prédé-
cesseurs de Marc-Aurèle à la religion chrétienne
comme aux autres religions. « On n’a point donné, ce
me semble, à cette phrase de Méliton toute l’attention
qu'elle réclame à raison de son importance. Elle
indique plus que de la tolérance, ou même de la bien-
veillance pour les chrétiens, et ici l'expression ἐτίμησαν
paraîtrait supposer une sorte de culte, d’autant
qu'elle s’applique aussi aux autres religions. Il serait
donc question en cet endroit d’actes religieux [ana-
logues à celui que nous avons vu attribuer à Tibère
et aux projets d’Hadrianées " mis au compte d' Hadrien].
Ceux-ci, sans doute, doivent être compris dans cette
assertion générale : et le dernier, qui n’est rapporté
que par le seul Lampride, trouverait ici une confirma-
tion assez plausible. Mais il semble que la qualifica-
tion de πρόγονος ne serait peut-êtreapplicable à Tibère,
par rapport à Marc-Aurèle, que dans un sens bien
large, et l’on serait assez fondé à supposer, s’il en est
ainsi, que les faits dont on vient de parler ne sont pas
les seuls de cette nature auxquels l’évêque de Sardes
fasse allusion dans ce passage. Malheureusement
nous sommes tout à fait dépourvus d’autres indica-
tions historiques, qui puissent préciser davantage cette
donnée trop vague. » En définitive, il n’y a rien à en
tirer ou presque rien.
X. JURISPRUDENCE DE L'APOLOGETICUM. -— La
date de l’Apologeticum de Tertullien peut être rame-
née à la fin de l’année 197 ὁ avec un écart jusqu’à l’an-
née 200. De toute façon, antérieur à la reprise de la
persécution par Septime-Sévère, en 202, cet écrit té-
moigne de la jurisprudence suivie pendant le deuxième
siècle, à la lumière des rescrits explicatifs de Trajan
et de ses successeurs, établissant la nécessité d’une
accusation régulière pour qu'un chrétien soit puni,
mais statuant que, cette condition remplie, il suffit de
prouver qu'il est chrétien, quand même on n'établi-
rait à sa charge aucun délit de droit commun, pour
qu’il encoure la peine capitale. C’est offrir la partie
1 Mommsen, Der Religionsfiever nack rômischen Recht,
dans Historische Zeitschrift, 1890, t. Lx1v, p. 400. — ? L,
Guérin, Étude sur le fondement juridique des persécutions
dirigées contre les chrétiens pendant les deux premiers siècles
de notre ère, dans Nouvelle revue historique de droit français
et étranger, 1895, t. x1X, p. 642, — ? J.-G.-H. Greppo, Trois
ÉDITS ET RESCRITS
2178
trop belle à un jurisconsulte avisé, doublé d’un
avocat éloquent, et Tertullien ne manque pas l’oc-
casion d’intervenir avec toutes les ressources de sa
dialectique et de son érudition. Son ouvrage tient
une place très considérable dans le sujet que nous
étudions, d'autant qu'il coïncide chronologiquement
avec la clôture d’une période et d’une méthode de
jurisprudence.
« L’Apologeticum de Terlullien se place au premier
rang de cette littérature spéciale qu’engendrèrent les
persécutions. L’éloquence âpre et mordante, la verve
incisive déployée dans tout ce plaidoyer, où la défense
se transforme facilement en attaque, donnent une
physionomie toute particulière à cette composition.
L'auteur n’est plus un prédicateur, un apôtre : c’est
un avocat et son œuvre est une plaidoirie. Non plus
un de ces plaidoyers vides, où l’auteur défendait une
cause fictive, exercices de rhéteurs où s'étaient com-
plu la Grèce et Rome après elle. Ici l’avocat plaide
pro domo sua : les accusés sont ses coreligionnaires,
le glaive suspendu sur leurs têtes menace aussi la
sienne. Il s’est rendu coupable des mêmes crimes.
Aussi Tertullien puise-t-il dans cette communion
d'idées une chaleur communicative. En fait, en droit,
il discute pied à pied les accusations contre les chrétiens,
repousse les crimes qu’on leur impute et fait en même
temps le procès de la législation inique à laquelle ils
sont soumis. Ayant un but nettement défini, pour-
suivi avec une logique implacable, cette Apologie
présente un caractère trop souvent méconnu. Con-
struite sur un plan fortement médité, l'unité y règne
de l’exorde à la péroraison; l’on ne peut prendre dans
ce plaidoyer des mots, des phrases, des paragraphes,
les isoler du reste de l'ouvrage, sans risquer d’être
entraîné dans de graves erreurs. Les défauts de cette
interprétation contraire aux règles de la critique se
sont surtout manifestés en ce qui touche le point de
vue du fondement juridique des persécutions. S'agit-il
de prouver que les chrétiens tombaient sous la Lex
majestatis? plusieurs phrases de l’Apologeticum sont
en ce sens. Préfère-t-on soutenir que le refus du cuite
dû aux empereurs a été la cause dominante de leur
comparution devant les tribunaux? la justification de
cette opinion se trouve dans le même document. ἃ
celui qui préfère rattacher les persécutions aux lois
qui régissent le sacrilegium, Tertullien oflre encore
les ressources d’un texte positif. Ceci ne se peut
expliquer que de deux manières : ou les chrétiens ont
été poursuivis sous des inculpations différentes, ou
l’on a eu tort de s'attacher à des phrases ou à des
expressions isolées, de les détacher de l'ouvrage et
de ne pas lire ce dernier dans son ensemble.
« Les relations authentiques d'instances contre
les chrétiens que l’on peut encore consulter aujour-
d’hui nous obligent à écarter la première solution.
Reste donc la seconde, qui mérite une sérieuse
attention.
« Tertullien est l’avocat des chrétiens. Il s’est con-
stitué leur défenseur et plaide la cause de sa religion
devant l'opinion publique. Il parle donc, et c’est là un
point important qu’il faut bien se garder de perdre de
vue dans l'interprétation de l’Apologelicum, en avocat
et non point en juriste. Il sait que la cause est perdue
en droit, il s'efforce de la gagner en équité. Mieux que
tout autre, il comprend qu'à son apologie tout juris-
consulte répondrait : « Vos arguments sont peut-être
«bons et vous avez peut-être raison. Mais les chrétiens
mémoires relalifs à l'histoire ecclésiastique des premiers
siècles. III. Essais de christianisme de quelques empereurs,
in-S°, Paris, 1840, p. 262-264. — 4 Eusèbe, Hist. ecclés.,
1 IV, c. xx v1, P. G., t. XX, col. 392. — 5 Voir Dictionn., au
mot HADRIANÉES. — ‘ P, Monceaux, Histoire liltéraire de
l'Afrique chrétienne, t, 1, p. 208.
2179
« tombent sous le coup de dispositions précises, nettes,
«impératives, revêtues de toutes les formes qui donnent
«la validité aux lois. Tant qu’elles ne seront pas
«abrogées, nous ne pourrons nous dispenser de les
«appliquer. Tout ce que vous dites ne saurait relever
«un magistrat de l'obligation d’appliquer les lois.»
Aussi Tertullien s’efforce-t-il de démontrer l'injustice
des mesures violentes et de les combattre au nom de
ces lois non écrites dont parlait déjà Cicéron, après
les philosophes et les écrivains de la Grèce.
« Dans son exorde, Tertullien annonce, puisqu'il
n'est pas permis aux chrétiens de défendre leur cause
dans les procès individuels, qu'il va se charger de leur
défense, Il dissipera peut-être ainsi bien des malen-
tendus, car il croit que les chrétiens sont poursuivis et
punis surtout par ce motif, qu'ils sont mal connus.
Montrer ce qu'ils sont, c’est établir en même temps
qu’ils ne doivent encourir aucune peine. Maïs avant
d'entamer cette démonstration, il s'efforce de prouver
combien sont iniques les lois existantes et quelles
graves atteintes la procédure suivie contre les victimes
porte à la justice. Qu'un criminel ordinaire se recon-
naisse coupable, il faut encore que les juges apprennent,
soit de ce criminel, soit des témoins, les circonstances
du crime, le lieu où il s’est accompli, les complices
qui ont prêté leur concours. Jamais l’on ne se pré-
occupe de ces détails quand des chrétiens sont en cause;
leur aveu : Je suis chrétien, suffit pour entraîner la
condamnation. Le magistrat, dans les procès de droit
commun, s’eflorce d'amener l'accusé à confesser ses
crimes; dans les instances contre les chrétiens, le
représentant de l'autorité fait au contraire tous les
efforts pour éviter les aveux; il emploie tous les
moyens, la torture même, pour amener l'accusé à
les rétracter.
« Tertullien commente le rescrit de Trajan et
s'efforce de démontrer combien boiteuse et peu raison-
nable est la solution donnée par l’empereur. Il donne
carrière à toute sa verve contre cette législation et
en démontre l’illogisme, chose facile quand il s’agit
d’une décision toute de bienveillance où l’on interprète
avec subtilité afin de réduire autant que possible le
nombre des délinquants. Tertullien pose ce dilemme :
si les chrétiens sont coupables, 115 doivent être recher-
chés; s’ils sont innocents, ils ne doivent être inquiétés
dans aucun cas. Il est étrange de dire : Les chrétiens
ne doivent pas être poursuivis, cependant s'ils sont
accusés, ils encourent des peines capitales.
« D'ailleurs, l’apologiste, s’il insiste sur ces contra-
dictions, sait fort bien à quoi s’en tenir sur elles. Mais
il veut frapper l'esprit de ses lecteurs et convaincre
les persécuteurs d’absurdité autant que de cruauté
inutile. 1 donne lui-même, d'autre part, la clef de ces
contradiètions. ἃ diverses reprises, il insiste avec
énergie sur ce point capital : les chrétiens sont pour-
suivis en tant que chrétiens, c’est leur nom que l’on
poursuit avec tant d’acharnement : Non licet esse vos.
Christicnos non esse. De là l'impunité accordée à l’apo-
stasie. Déposez le nom fatal, et vous cesserez d’être
coupable, puisque le nom seul est puni, puisque seul il
constitue une offense aux lois de l'empire.
« Mais un nom ne se proscrit pas sans qu'il y aît
quelque autre motif qui justifie la prohibition. Dans
un État arrivé à un haut degré de civilisation poli-
tique et administrative comme l'État romain, la
proscription du nom chrétien devait être basée sur des
motifs sérieux. La seconde partie de l’Apologelicum
a pour but d’examiner précisément quels sont ces
motifs, c’est-à-dire les crimes imputés aux chrétiens
1 Les doutes, s'il pouvait en exister, seraient levés par Ja
formule solennelle des sentences que cite Tertullien, Apolog.,
c. ἢ : Denique, quid de tabelle recitatis? — Illum chrislia-
ÉDITS ET RESCRITS
2180
et dont la pratique, considérée comme indissoluble-
ment liée à l’exercice de la religion chrétienne, amène
la proscription en masse de la secte. Cette partie
est la plus importante de tout le plaidoyer. Elle nous
fait connaître la liste des crimes que les païens impu-
taient à la religion nouvelle, et qu'à leurs yeux
commet ou peut être amené à commettre celui qui
embrasse la nouvelle croyance. Ces crimes sont de
deux sortes : en premier lieu viennent les délits contre
les particuliers que la populace attribuait aux chrétiens
comme des actes habituels, c'est-à-dire les rapports
incestueux et les festins anthropophagiques. Puis
viennent les crimes contre la religion de l'État, le
refus d’adorer les dieux de l'empire et celui de sacrifier
aux empereurs, qui fait d'eux des sacrilèges, au sens
courant de ce mot, des hommes qui attentent à Ja
majesté du peuple romain, nourrissent une haine
profonde contre l’ordre de choses établi et caressent
lespoir d’une révolution complète dans l'État. Ter- |
tullien tranche ainsi la question qui préoccupait
Pline : l'Apologelicum montre que l’on punissait le
nom chrétien, non point à cause du nom lui-même,
mais bien des crimes auxquels ce nom était supposé
lié d’une manière indissoluble.
« De l’Apologeticum de Tertullien ainsi compris#,
des autres écrits de ce Père? et de ceux des apolo-
gistes, des actes des martyrs authentiques échappés
à la destruction, de la lettre de Pline à Trajan, il
paraît résulter d’une manière évidente que les chrétiens
étaient poursuivis en tant que chrétiens, que le chris-
tianisme était le délit dont ils s'étaient rendus cou-
pables. Cette manière d'envisager les persécutions se
comprend facilement si, faisant abstraction de nos
idées modernes, l’on se place au point de vue qui dut
guider les hommes d’État romains auxquels le manie-
ment des affaires incombait pendant la seconde
moitié du 1** siècle de l'ère chrétienne. Les rapports
qui leur étaient adressés annonçaient la propagation
à travers l'empire d’une secte ténébreuse, venant, de
Syrie, célébrant des mystères orgiaques et anthropo-
phagiques, montrant en outre envers les pouvoirs
établis une haine, une mauvaise volonté qui se tra-
hissait par le refus de rendre le culte dû aux empereurs
vivants ou divinisés. Ces hommes attaquaient en outre
la religion officielle et les religions quasi-officielles.
115 ne visaient rien moins qu'à détruire les temples et
les images vénérées des dieux, exposant ainsi l'empire
à toutes les vengeances des puissances célestes. ἢ
était donc du devoir du gouvernement d'intervenir,
De prompts châtiments, une répression sommaire et
impitoyable étaient nécessaires pour entraver le flot
qui montait sans cesse. Cette répression, pour être
eilicace, ne pouvait s'exercer sous la forme de procès
de droit commun. Certes, rien n'eût été plus facile
que de déférer les délinquants aux tribunaux, sous
l'inculpation de meurtre, d’inceste, de lèse-majesté,
de sacrilège même. Mais des accusations de cette
nature entrafnaient des procédures longues et incer-
{aines. La preuve des délits incriminés eût dû nécessai-
rement être faite contre les accusés et l’on aurait pu
voir souvent des chrétiens avérés renvoyés absous,
la vérité de l'accusation n'ayant pu être établie, Ἢ
était plus simple, plus pratique, de décider que le
christianisme lui-même constituait un délit. La répres-
sion par ce moyen devenait plus énergique, et peut-
être plus efficace, puisqu'il suflisait d'établir que
l'accusé appartenait à la secte chrétienne; preuve
d’autant plus facile que le chrétien, le plus souvent,
ne niait pas son nom et s'en paraît comme d’un litre
num,.— Qur nonet homicidum? —* Ad nat., 1. I, c.1u:#Sen-
tentiævestræ nihil nisi christianum confessum notant; NUL-
LUM CRIMINIS NOMEN EXSTAT nisi nominis crimen 681»
PP ΥΥΥ ψΨ ΦΨΎ πιὸ
2181
de gloire. C'était d’ailleurs la pratique constante des
Romains chaque fois qu’ils eurent à sévir contre une
secte religieuse. Ils la proscrivirent en bloc, sans
s'inquiéter du degré de culpabilité plus ou moins grand
qui pouvait exister chez tel ou tel individu :. »
XI. L'épir DE 202. — L'empereur Septime-Sévère,
Africain de naissance, marié à une Syrienne, eut peu
de goût pour Rome et y séjourna le moins possible;
il préférait l'Orient, visitait l'Ézypte, l'Arabie, l'Asie
Mineure, escorté d’un conseil de jurisconsultes, à l’aide
duquel ἢ légiférait et adressait sur tous les points de
l'empire décrets et rescrits. En 202, il visita la Pales-
tine et « pendant son voyage, dit Spartien, donna de
nombreuses lois aux habitants de ce pays. Il défendit
sous de grandes peines de se faire juif et rendit le
même décret par rapport aux chrétiens ». /n itinere
Palæstinæ plurima jura fjundavit, Judæos fieri sub gravi
pæœna veluit, item eliam de christianis sanxi! *. Ainsi
fut inaugurée une phase nouvelle dans les rapports
entre l'État et l'Éilise.
Car ce n’est pas seulement à la Palestine que
s'applique la prohibition faite par Sévère, elle s'étend
à l'empire entier. On a imaginé de mettre la seconde |
phrase dans la dépendance de la première, afin de
restreindre la portée de la décision impériale; combi-
naison maladroite et qui témoigne d’une méconnais-
sance complète de la situation géographique du
christianisme au début du r1° siècle. L’entrave mise
à la propagande juive en Palestine n’a, sans doute,
rien que de vraisemblable. Juifs et empereur ne
s’accordaient guère; celui-ci avait fait preuve de
longanimité ὁ, mais il pouvait avoir ses raisons d’en-
traver un essor religieux qui donnerait presque
immanquablement naissance à de nouveaux embarras
politiques. En ce qui regarde les chrétiens, il était très
superflu de mettre des entraves à leur expansion en
Palestine, où, par leur nombre, par leur fortune et par
leurs chefs, ils étaïent négligeables. Loin de les parquer,
Sévère aurait eu intérêt à les multiplier et à les dissé-
miner dans le pays où leur antagoaisme religieux avec
les Juifs les entraînait à adopter la politique opposée
à celle que soutenaient leurs adversaires, par consé-
quent, à les attacher aux empereurs. En outre, il eût
été vain de s'opposer aux-progrès du christianisme
en Palestine sous des peines sévères, sauf à le supporter
dans le reste de l'empire, puisque un courant se fût
bien vite établi entre les Églises tracassées et les
Églises tolérées. La rapide indication relevée par
Spartien se réfère donc à un acte de persécution uni-
- verselle.
En quoi a-t-il consisté, édit ou rescrit? Le texte de
Spartien laisse le champ libre aux suppositions.
Toutefois, nous avons eu l’occasion de montrer que
les rescrits consistent essentiellement en une interpré-
tation d’un texte existant, en la fixation d’un point de
procédure. 11 s’agit ici de tout autre chose. La
mesure législative prise par Sévère ne frappe pas,
comme l’édit de Néron, le crime de christianisme, mais
le crime de conversion au christianisme : fieri. C’est
donc un cas entièrement distinct, qui vise la propa-
gande chrétienne et atteint les catéchumènes et les
néophytes. Nous en trouvons d’ailleurs la preuve
dans le traïtement fait en Ésypte aux catéchistes
Clément et Léonide, aux catéchumènes Plutarque,
Serenus, Héraclide, aux néophytes Héron et Serenus;
ἍΤ, Guérin, Étude sur le fondement juridique des persé-
cutions dirigées contre les chrétiens pendant les deux premiers
siècles de notre ère, dans la Nouvelle revue historique de droit
français el étranger, 1895, t. x1x, p. 715-721. Cf. C. Cal-
lewaert, Les premiers chrétiens et l’accusation de lèse-majesté,
dans la Revue des questions historiques, 1904, τ. LXXVI,
p. 18-19; K. Neumann, Der rômische Staat und die allgemeine
ÉDITS ET RESCRITS
2182
en Afrique, dans le martyre des catéchumènes Revo-
catus, Saturninus, Secundulus, Félicité el Perpétue,
qui, par une héroïque bravade, se font baptiser après
leur arrestation, sont écroués et condamnés. tandis
que d’autres chrétiens peuvent, sans être inquictés
venir les voir, les entretenir, les réconforter. A cette
mesure nouvelle, il faut une formule nouvelle, un
édit ou du moins une constitution impériale qui
en ait la portée. Et tandis que Sévère laisse sommeiller
la législation néronienne et les rescrits qui en fixent
l'interprétation, tandis qu'il tolère un état de choses
parvenu à une organisation très avancée, puisque les
chrétiens possèdent alors des biens-fonds, un patrimoine
corporatif, une caisse commune, il s'attaque seulement
au fait de propagande, qui, selon lui, met l'État en
péril : obsessam vociferantur civilatem *. Maïs pour cela,
il n’abolit pas l’ancienne législation, en sorte que le
christianum esse et le chrislianos fieri enserrent
maintenant la religion chrétienne dans une menace
plus ou moins prochaine d'extinction. Le recrutement
est interdit, reste à savoir si, dans la pensée et la
volonté de Sévère, cette interdiction devait s'étendre
à ceux qui naïissaient de parents chrétiens. La tolé-
rance n’était guère une conception romaine et, en
pareil cas, elle risquait de faire échec à la politique
religieuse inaugurée par l’édit nouveau. C’est bien, on
peut ainsi s’en convaincre, un édit formel de persécu-
tion. Jusqu’alors, l'interdiction d’esse chrislianum,
depuis les correctifs apportés par Trajan, ne déclanche
plus la mise hors la loi que sous la réserve d’une accusa-
tion régulière; mais désormais cette loi continuera à
fonctionner aux dépens des chrétiens, tandis qu’une loi
nouvelle atteindra ceux qui ne sont pas encore chré-
tiens mais qui veulent devenir tels, ceux qui sont
initiés depuis peu et ceux qui ont concouru à procurer
ces affiliations. Contre ces trois catégories une législa-
tion spéciale est inaugurée, qui ramène en arrière
jusqu’à la législation néronienne, puisque les magis-
trats vont pouvoir agir d'office, en dehors de toute
| accusation régulière, et qu’une des garanties du
rescrit de Trajan se trouvera ainsi effacée.
L’édit fut promulsué en Palestine, en l’année 202.
« Y eut-il un seul édit applicable tout à la fois aux
juifs et aux chrétiens? Y eut-il deux édits séparés,
l’un prohibant la propagande juive, l’autre prohibant
la propagande chrétienne? Nous inclinons vers cette
dernière solution, pour deux motifs. Le premier, c’est
qu’il n’est peut-être pas impossible de reconstituer,
sinon dans.ses termes mêmes, au moins dans sa teneur
générale, la disposition relative aux juifs. « Les
« citoyens romains qui se laissent circoncire, eux et
« leurs esclaves, selon le rite des juifs, sont relégués à
« perpétuité dans une île, après avoir eu leurs biens con-
« fisqués : les médecins qui ont pratiqué l'opération
« sont punis de mort. Les juifs qui ont circoncis des
« esclaves achetés, étrangers à leur nation, doivent être
« déportés ou punis de mort 5. » Ces lignes sont extraites
des Sentences de Julius Paulus, jurisconsulte contem-
porain de Sévère : il n’a probablement fait que re-
produire l’édit de cet empereur sur la propagande
juive. Le second motif qui porte à distinguer la dis-
position relative aux juifs de celle qui eut les chré-
tiens pour objet, c’est que les documents postérieurs
montrent le judaïsme aussi ménagé sous le règne
de Sévère que sous les règnes précédents, tandis que
folgungen, in-S°, München, 1899, p. 131. — : Spartien,
Severus, 17. — 5 Ibid, 14: Palæstinis pœnam remisit. —
4 Tertullien, Apologelicum, c. 1, P. L., t. 7, col. 310. —
5 l'aul, Sententiæ, 1. I, c. XXI, ἢ. 3-4: Cives romani qui se
judaico ritu vel servos suos circumcidi paliuntur, bonis ademp-
lis, in insulam perpetuo relegantur : médici capite puniuntur,
Judæi si alienæ nationis comparalos servos circumeciderint,
Kirche, in-8°, Leipzig, 1890, t. 1, p. 142; J. Weis, Christenver- | aut deportantur αἰ capite puniuntur,
le christianisme est violemment persécuté. La pro-
pagande juive fut si mollement réprimée sous le
règne de Sévère, qu'on vit, pendant la persécution de
cet empereur, des chrétiens trop lâches pour braver
les supplices, trop attachés cependant au culte d’un
Dieu unique pour brûler de l’encens devant les idoles,
se réfugier au sein du judaïsme. Le contraste entre
cette extrême indulgence pour le judaïsme et l’impi-
toyable rigueur avec laquelle les disciples de l'Évangile
furent poursuivis pendant toute la suite du règne de
Sévère, empêche de mettre sur la même ligne les me-
sures prises par cet empereur relativement à la propa-
gande des juifs et des chrétiens τὸν
XII. RESCRIT D'ALEXANDRE SÉVÈRE. — Le règne
de ce prince forme une rapide et émouvante période
de quelques années dans l’histoire brutale ou navrantc
de l’empire pendant le r11° siècle. Après les monstruo-
sités de Caracalla et d'Élagabale, avant les férocités de
Maximin et d’Aurélien, le doux Syrien Alexandre offre
le spectacle d’une âme pure et innocente. Ce n’est pas
un saint, au sens que nous attachons à ce titre, mais
c’est un ascète et un honnête homme. Dans cette
tragique série d’empereurs chez qui le talent et la
philosophie n’ont pu inculquer la tolérance, ce jeune
homme va s’efforcer de donner le modèle d’une poli-
tique toute neuve. e Sous aucun gouvernement les
hommes n’ont joui d’une plus grande liberté religieuse
que sous le règne de ce prince, l’un des plus religieux
parmi les empereurs romains, — pour la plus grande
confusion des polémistes superficiels qui s’en vont
répétant que religion et intolérance sont inséparables.
Bien loin de favoriser un culte aux dépens d’un autre,
il les aurait volontiers tous encouragés, estimant en
vrai syncrétiste que ce qui importe le plus, c’est que
Dieu soit adoré, et non qu’il soit adoré de telle ou telle
façon à l'exclusion de toute autre. Généreuse tolérance,
fruit d’une haute culture, manifestation suprême
d’une piété éclairée, inconnue des esprits bornés,
qu’ils soient pieux ou impies, phénomène trop rare
dans l'histoire pour que nous ne saluions pas avec une
sympathique reconnaissance le jeune prince qui l’a
si heureusement pratiquée *. »
Sous ce règne, les chrétiens, pour la première fois,
rencontrèrent non plus les préventions ou la méfiance,
ils rencontrèrent mieux que l'indifférence, mais une
réelle et profonde sympathie. Beaucoup d’entre eux
vivaient à la cour, et l’empereur ne se bornaït pas à les
observer; il s’était familiarisé avec l’organisation de
leurs Églises, qui lui paraissait fort bien conçue,
puisqu'il eût volontiers emprunté certaines pratiques,
telles que la présentation des évêques au suflrage des
fidèles avant leur installations. Cette démocratie
tempérée de 1 Église primitive lui plaisait, avec sa
tendance à subordonner les intérêts des candidats à
ceux de la communauté. Il avait, raconte Lampride,
fait graver au frontispice de son palais ces paroles de
l'Écriture sainte : « Ne fais pas aux autres ce que tu
ne voudrais pas qu’on te fit » et, par son ordre, le
héraut criait ces mots pendant le supplice des cri-
minels # Le laraire de l’empereur contenait entre
autres images révérées celle de Jésus-Christ; enfin, il
avait projeté de bâtir un temple au Christ et de le
mettre au nombre des dieux de l'empire, mais il s’en
laissa détourner par les prêtres païens,qui craignaient
que l'établissement officiel de ce culte nouveau ne
donnât le coup de grâce à tous les autres 5. On peut,
ΣΡ, Allard, op. cit., t. τι, p. 62-64. — 5 J. Réville, La
religion à Rome sous les Sévères, in-8°, Paris, 1886, p. 269-
270; cf. B. Aubé, Les chrétiens dans l'empire romain de
la fin des Antonins au milieu du 1115 siècle, ch. ναι, p. 419-
420; Fr. Gürres, Kaiser Alexander Severus und das Christen-
thum, dans Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie, 1877,
t. 1, p. 48 sq.; P. Allard, Hist, des persécutions, 3° édit.,
ÉIDIIDS ER ES CRIRS
218%
d’après ces dispositions, juger le développement du
christianisme sous ce règne. Les juifs, toujours ingé-
nieux et insatiables, réclamaient des privilèges, il les
leur accorda; les chrétiens ne demandaient que le
droit d’exister, il y consentit : Judæis privilegia
reservavit, chrislianos esse passus est ὅδ. Chacun avait
le droit d’être chrétien comme il l’entendrait. De
combien d’empereurs chrétiens pourrait-on citer sem-
blable tolérance?
Un épisode donna lieu à un rescrit impérial. Cum
chrisliani quemdam locum, qui publicus fueral, occu-
passent, contra popinarit dicerent, sibi eum deberi,
rescripsil, melius esse, ul quemadmodumcumaque illie
deus colatur, quam popinartis dedatur’. J'ai déjà parlé
de ce litige entre la corporation des chrétiens et celle
des cabaretiers, je n'y reviendrai pas (voir Diclionn.,
t. 11, col. 1526 sq).
XIII. RECUEIL DES ÉDITS ET ORDONNANCES. —
Tandis qu’Alexandre-Sévère prodiguait aux chrétiens
les témoignages d’une bienveillance presque compro-
mettante, les jurisconsultes, héritiers du vieil esprit
romain traditionnel, ne se laissaient pas émouvoir par
des manifestations d’un souverain exotique et ne
dissimulaient pas leur éloignement à l'égard des
a troubleurs d’âmes ὅν, parmi lesquels ils ne manquaient
pas de comprendre les chrétiens. A Rome, le juris-
consulte faisait rarement de la science pure, la penste
de l'État dominait tout le monde et toutes choses au
point que le législateur ne parvenait pas et ne tendait
pas à se soustraire à cette préoccupation ambiante. Le
droit était inséparable de la politique et c’est ainsi
que des jurisconsultes s’alarmaient pour le salut de
l'empire des symptômes révolutionnaires qu'ils
pensaient découvrir dans la société chrétienne. Afin
de renforcer l'État contre les atteintes de cet esprit
nouveau, le plus qualifié d’entre les jurisconsultes
du règne de Sévère, Ulpien, entreprit la rédaction d’un
recueil des édits et des ordonnances contre les
chrétiens. On pressent sous cette hostilité à peine
dissimulée d’Ulpien quelque prévention implacable,
peut-être quelque rivalité personnelle contre des
conseillers de l'entourage de Mamée, mère de l’empe-
reur. En eftet, entre Mumée et Ulpien le dissentiment
était notoire ®. Quoi qu’il en soit, nous lisons cette
phrase dans le livre V des Jns'ituliones divinæ de
Lactance : Sceleratissimi hemicidæ, dit-il en parlant
des persécuteurs, contra pios jura impia condiderunt.
Nam et conslituliones sacrilegæ el disputationes juris-
perilorum teguntur injustæ. Dcmitius, De officio Pro-
consulis, libro septimo, rescripla principum nefaria col-
legit, ut doceret quibus pœnis afjici opcrterel eos qui se
cultores Dei confilerentur. Ainsi done Ulpien ne s'était
pas borné à colliger les constitutions des empereurs
contre le coristianisme, il y avait joint les avis des
Prudentes et ses commentaires personnels probable-
ment aussi; à l’aide de ces textes ofliciels et des
gloses ainsi rattachés s’élaborait la jurisprudence, ce
que Gaius appelle (ainsi que Lactance) condere jura,
en parlant de la valeur atlachée aux Responsa Pru-
dentium.
Le traité d’'Ulpien nous est parvenu en partie
fondu, au vie siècle, par l’ordre de Justinien, dans la
masse du Digeste, ou cité par l’auteur de la Collalio
mosaïcarum el romanarum legum; mais dans les
fragments conservés, on ne peut, à coup sûr, s'attendre
à trouver une mention spéciale des chrétiens. Les
1905, t. 11, p. 191-209; J. Greppo, Trois mémoires, 1840,
p. 268-285; Des actes et des intentions de Sévère Alexandre
par rapport au christianisme et la bibliographie indiquée,
p. 272, n. 1; p. 285, n. 1. —* Lampride, Alexander Severus,
45. — 410ϊὰ., 51. —* Ibid., 43.— " Ibid., 22. — * 1bid.,
40. — # Paul, Sententiæ, 1. V, ©. ΧΧΙ, — * Lampride, op. cit,
51.
2185
constitutions impériales rendues contre eux ont été
rejetées tout entières par ceux qui établirent le texte
des Pandectes, et il est certes impossible de mesurer à
cette heure l’étendue de cette part du travail d’Ulpien
qui est perdue pour nous. En ce qui touche les portions
dues à sa rédaction personnelle, le dommage ne
semble pas devoir être considérable. Le Ψ ΤΠ livre du
De officio proconsulis est, avec le VIII°, celui dont le
Digeste contient le plus de textes ἢ et on ne voit guère
ce qui manque à ces fragments pour qu’au point de
vue de la poursuite des chrétiens, l'œuvre d’Ulpien
soit presque complète. Rien qu’à fouiller dans l’appa-
reil de ce que nous possédons de ces écrits, de ceux de
Paul, la société romaine n’aurait été que trop puissam-
ment armée contre les fidèles ἢ.
XIV, L’éprr ΡῈ DÈècE. — Dèce devint maître de
l'empire au mois d'octobre 249; l’édit contre le chris-
tianisme doit être postérieur de très peu de temps à
sa reconnaissance officielle par le sénat, on peut le
rapporter avec vraisemblance au mois de décembre
de la même année. On peut néanmoins toujours hésiter
«entre décembre 249 et janvier 250. Le caractère de
cette constitution impériale est suffisamment indiqué,
c'est un édit : τὸ βασιλιχὸν πρόσταγμα, dit Eusèbe
(Hist. ecel., 1. NI, c. xL1) et encore: τὸ πρόσταγμα;
διάταγμα, lit-on dans le Martyrium Pionii, c.111, et en-
fin πρόσταγμα, dans Grégoire de Nysse ὃ. Saint Cyprien
emploie : edicla feralia (Epist., Lv, 9); et qui vult
videri propositis adversus evangelium vel ediclis vel
legibus salisfecisse (Epist., XXX, 3); enfin on lit dans
les libelli ou certificats officiels d’apostatie délivrés
aux lapsi par l’'adminisration : κατὰ τὰ προταχθέντα;...
χατὰ τὰ προστεταγμένα... χατὰ τὰ χελευσθέντα. La forme
adoptée par Dèce était une réminiscence des plus
anciennes pratiques de la religion romaine; il pres-
crivait à tous les habitants de l'empire, sans distinc-
tion d'âge ni de sexe, de se rendre dans les temples
à jour fixé et d'y immoler des victimes suivant
les rites prescrits. Non seulement nul ne devait se
soustraire, mais Dèce voulait que la participation
de chacun au culte des dieux fût complète et indubi-
table. L’édit précisait donc les trois actes que chacun
devait accomplir : offrande de l’encens, libation et
surtout communion aux chairs de la victime. Nous
n'avons malheureusement pas le texte de l’édit, mais
nous savons, par de nombreux et irrécusables témoi-
gnages, qu'un édit fut rédigé, publié, expédié à tous
les présidents provinciaux et probablement commu-
niqué au peuple par voie de proclamation et d’afli-
chage. Un vieil érudit se flatta un jour d’avoir retrouvé
l’'édit de Dèce dans de très vieux manuscrits et,
avant de mourir, Jean Crojus confia la pièce précieuse
à son ami Bernard Médon, conseiller au présidial de
‘Toulouse, qui la donna au public sous le titre suivant :
Decii Augusli imperaloris edictum adversus chris-
dianos nune primum edilum a Bernardo Medonio, in-4°,
Tolosæ, 1663. Tillemont ne se laissa pas prendre à
cette composition apocryphe, dont le moins qu’on
puisse dire, c'est qu’elle ne mérite pas le temps et la
peine d’une discussion critique. L’emprunt n’est
qu'un décalque d’une invention maladroile insérée par
l’hagiographe qui composa à loisir les Actes de saint
1 Nous avons trois fragments du premier livre, 8 du se-
cond, 5 du troisième, 6 du quatrième et du cinquième,
4 du sixième, 12 du septième et du huitième, 10 du neu-
vième, 4 du dixième. — ? E. Le Blant, Bases juridiques des
poursuites dirigées contre les martyrs, dans Les persécuteurs
et les martyrs aux premiers siècles de notre ère, 1893, p. 51-52,
— * Vita S. Gregorüi, P. G., t. xLvI, col. 944. — ὁ Acta 5.
Mercurii, 24 novembre, dans Surius, De probatis sanctorum
historiis, t. vi, p. 613. — 5 B. Aubé, L’ Église et l'État dans
la seconde moitié du 1115 siècle (249-284), in-12, Paris, 1886, |
Ῥ. 16-19. — “1. Gregg, The Decian perseculion, in-12, Edin-
DICT. D'ARCH. CHRÉT.
ÉDITS ET RESCRITS
| publication se trouvent
2186
Mercure 4; B. Aubé a débarrassé pour toujours les
historiens de cette ridicule invention et de la para-
phrase assez gauche qu’en fit le bonhomme Crojus,
à moins que ce ne soit Bernard Médon lui-même 5. Il
s’en faut toutefois qu’Aubé ait raison sur tous les
points, notamment quand il triomphe en lisant en
tête de l’édit « les noms des empereurs Dèce et Valérien,
comme s’ils avaient jamais régné ensemble »; non,sans
doute, mais il n’en est pas moins possible et peut-être
probable que l’édit authentique aura été rendu sous
les noms rapprochés de l’empereur Dèce et du censeur
Valérien. De même, c’est bien la population entière de
l'empire, et non les seuls chrétiens avérés ou suspects,
qui fut contrainte à sacrifier; nous l’avons démontré
à propos de l'étude des libelli (voir Diclionn., t. 1v,
col. 317 sq., au mot DÈCE) et nous avons envisagé à
quelles sources les magistrats ont pu recourir afin
de procéder à cette opération, très analogue à celle
du recensement.
Il n’est pas difficile de retrouver d’abord le sens
général de l’édit.« Les rois de la terre, écrit Origène,
concouraient ensemble pour exterminer le nom de
Jésus et son peuple; ils ordonnaient par leurs lois
qu'il n’y aurait plus de chrétiens, toutes les villes,
tous les ordres de l’empire s’armaient pour les combat-
tre et les détruire. » C'était donc bien une proscription
générale n’épargnant personne, atteignant toute la po-
pulation chrétienne, clergé, laïques, fidèles anciens et
convertis récents, de tout rang, de tout état, de tout
sexe, de tout Âge. Tel que nous le font entrevoir les
documents contemporains, et en particulier les lettres
de saint Cyprien de Carthage, l’édit de Dèce comman-
dait à tous les chrétiens de se présenter à bref délai,
à jour fixe : explorandæ fidei dies præ/finiebatur,
devant l'autorité compétente pour accomplir à la date
indiquée pour chacun, ordoque iis, quo quisque die
supplicarent, statutus, les rites idolätriques et recevoir
d’elle un certificat officiel. A défaut de quoi, les magis-
trats procéderaient à la recherche des insoumis, des
réfractaires et des retardataires. Le refus de participer
aux rites prescrits entraînait un procès criminel avec
emploi de la torture pour contraindre à l’apostasie et,
si la torture n’obtenait rien, la condamnation à mort ou
à l’exil. Les bien des banñis et des fugitifs étaient
dévolus au fisc : Non præscripla exilia, non destinata
tormenta… Extorres facti reliquerunt possessiones quas
nunc fiscus tenel ὃ. Peut-être un formulaire de certificat
d’apostasie était-il annexé à l’édit 7.
L'original était rédigé en langue latine et les pro-
consuls en faisaient donner lecture en cette langue,
même parmi les populations grecques, comme nous le
voyons dans les Acta Pionii, où le proconsul de Smyrne
rend son jugement καὶ ἀπὸ πιναχίδος ἀνεγνώσθη Ῥωμαΐῖστί,
A titre de simple indication, nous donnons le texte
conservé par Métaphraste dans les Aca S. Mer-
curii, dont Tillemont disait qu'ils « contiennent assez
de particularitez pour croire qu’ils ont esté faits
sur quelque histoire ancienne # » :
Imperatores, triumphatores, victores, Augusli, pü,
Decius et Valerianus, simul cum senatu hæc communi
consilio. Cum deorum beneficia el munera didicerimus,
et simul etiam fruamur victoria, quæ nobis ab ipsis
burgh, 1897, p. 68-81; il croit que la hiérarchie épiscopale
fut spécialement visée et frappée et en apporte quelques
témoignages très sérieux, mais c'était peut-être en vertu
d’un avis oflicieux transmis aux magistrats; on n’a pas la
preuve que l’édit présentât une mention particulière des
évêques et des cleres. — * Les textes relatifs à l’édit et à sa
aisément dans E. Preuschen,
Analecta. Kurzere Texte. 1 Theil. Staat und Christentum bis
auf Konstantin, in-S°, Tübingen, 1909, p. 52-68. — * Tille-
mont, Mém. hist. ecclés., t. xx, p. 337; cf. E. Le Blant,
Les actes des martyrs, p. 265, π. 80.
IV. — 69
2187 ÉDITS ET RESCRITS
dala est adversus inimicos, quin eliam aeris tlemperatione
et omne genus fructuum abundantia. Cum eos ergo
didicerimus esse benefaclores et ea suppedilare quæ
sunt in commune ulilia; ea de causa uno decreto decerni-
nus ut [stalo die] omnis condicio liberorum et servorum,
militum et privatorum, diis expiantia offerant sacrificia,
procidentes et supplicantes. Si quis aulem volucrit
divinum nostrum jussum violare, qui communi sententia
est a nobis expositus, eum jubemus conici in vincula,
deinde variis lormentis subici… lræcipue vero si
fuerint inventi aliqui ex religione christianorum [decer-
nimus, ut relicta superflua superstitione cognoscant
verum principem cui omnix subjacent, cl ejus deos
adorent :].
Valete felicissimi.
Deux textes doivent encore être versés au dossier.
C’est d’abord, dans les Actes des saints Abdon εἰ
Sennen, une lettre ou prétendue lettre adressée par
l'empereur Dèce à son préfet du prétoire, Turcius
Rufius Apollonius Valerianus :
Admonemus urgentes ut siquos christianos inveneris
in urbe protinus ad iormenia trahi non differas qui
nolunt diis nostris humiliari et sacrificia eis offerre,
ul possimus eos placatos habere et viclores ubique consis-
tere et possit romana liberias augeri ?.
Ailleurs, au début des Actes de saint Nestor, évêque
de Perge en Pamphylie, on lit qu’ « au temps où Dèce,
haï de Dieu, était le maître de l’empire romain, il
ordonna que tous les croyants fussent arrachés à leur
foi et que ceux qui mvoquaient le nom du Seigneur
Jésus-Christ fussent mis en demeure d’offrir d’im-
mondes sacrifices : ceux qui s’v refuseraient devaient
être déférés aux juges et mourir dans les plus cruels
supplices » : ἐν ταῖς UE pars Δεκίου τοῦ βασιλέως ἣν
διωγμὸς τῶν χριστιανῶν ἀνὰ πᾶσαν τὴν οἰχουμένην, χαὶ
πάντες ἠναγχάζοντο θύειν τοῖς μιαρωτάτοις εἰδώλοις. O:
γὰρ ὑπηρέται τῆς ἀσεδείας, ἄλλος τ νιχᾶν, ἐσπούδαζον
τῇ χατὰ τῶν πιστευόν TUWVELS Cp: GT ὃν ὠμότ τι χαὶ τυραννίδι ,
καινοτέρας ἐπινοεῖν ἔχαστος ἐγχαυχώμενος κολάσεις ὃ.
«Ces deux passages nous donnent assurément, sinon
dans les termes mêmes, au moins dans le sens, l’essen-
tiel de l'édit de Dèce et, sauf quelques réserves, sa
conclusion légale. Celle-ci pouvait être précédée de
considérants et comme d’un rapide exposé de motifs.
On rappelait peut-être que la secte des chrétiens, de
notoriété publique, était illicite, contraire aux lois,
hostile aux plus anciennes et aux plus salutaires insti-
tutions de l'empire; que tous les princes soucieux du
bien public l’avaient condamnée, que tous les hon-
nêtes gens la d'testaient, s’alarmaient de la voir im-
punément porter partout le désordre, appelaient con-
tre elle le secours des lois; qu’il devenait urgent de
prendreenfin la défense des dieux immortels fonda-
teurs et soutiens de la grandeur romaine, que cette
faction sacrilège travaillait à détruire. On ordonnait,
en conséquence, que tous les chrétiens qu’on trouverait
fussent mis partout en demeure d’abjurer leur super-
stition et de témoigner de leur retour à la raison et à la
nature, en rendant hommage aux dieux dans les formes
ordinaires. Contre ceux qui refuseraient obstinément
on ferait usage de la rigueur des lois 4. »
Terminons ce qui a trait à l’édit de Dèce par l’indi-
cation d’une réminiscence possible de cet édit dans le
comme sait de Maximin Daïa, en 306, qui prescri-
wait: πανδεμεὶ πάντας, ἄνδρας ἅμα γυνα χαὶ οἰχέταις
ὑπομαζίοις παῖσι. θύειν χαὶ ξ
ἀχριδῶς τῶν θυσιῶν ἀπογεύεσθαιδ, « qu'on
? Le passage entre [ ] est tiré des Acta Maximi, dans
T. Ruinart, Acta primorum martyrum sincera el selecta,
Parisiis, 1689, p. 144. — ? Bibl. nationale, fonds latin, 5828,
fol. 159 το; cf. Aubé, op. cit., p. 19, note 1, — " Bibl. natio-
nale, fonds latin, 17626, fol. 22 vo; cf. Aubé, op. cit., p. 20;
p.507, texte,grec d’après le ms. 1452 du fonds grec, fol. 262.
᾿ αὐτ ὧν τε
ο ἰπραιχωι ναι
tout le monde, hommes, femmes, serviteurs, même
les enfants, à sacrifier et à faire libation et à man-
ger les chaïirs des hosties immolées ». Ces disposi-
tions sont exactement celles que nous font con-
naître les papyrus égyptiens contenant des certificats
d’apostasie 5.
XV. LES DEUX ÉDITS DE VALÉRIEN. — Après la
mort de Dèce et sauf une courte alerte sous le règne
de Gallus, les chrétiens jouirent de la paix depuis 251
jusqu’au mois d'août 257. L'’évêque de Carthage
pressentait, annonçait même, cette nouvelle épreuve
dans son petit vade-mecum intitulé : De exhortatione
martyrii; d’ailleurs ce n’était plus un secret, quel’entou-
rage de l’empereur était venu à bout de retourner ses
dispositions bienveillantes à l’égard des chrétiens, en
une disposition soupçonneuse et déjà presque hostile.
Les fidèles montraient peut-être une prudence insuffi-
sante, mais leurs maladresses étaient exploitées habile-
ment par leurs adversaires. La situation de l'empire
était grave : les frontières ouvertes, les barbares
menaçants, le trésor vidé, la peste ravageant les pro-
vinces, autant de motifs invoqués par les hommes
d’État et les magiciens familiers de l'empereur pour
accuser les chrétiens, ces sacrilèges qui attiraient
invariablement les catastrophes qui manquaient
chaque fois d'entraîner Rome et sa fortune.
Les fidèles possédaient une organisation hiérar-
chique et policière, une administration financière,
une propriété foncière qui ne pouvaient manquer de
lesrendreredoutables à un gouvernementsoupconneux.
Dans les Actes apocryphes du pape Corneille, nous
voyons ce personnage accusé de recevoir et d'écrire
des lettres contre la république; dans les Actes non
moins apocryphes du pape Étienne, l’empereur
interroge le pontife : Tu es qui rem publicam conaris
evertere; dans les Actes proconsulaires de l’évêque
Cyprien de Carthage, celui-ci est appelé le porte-dra-
peau d’une conspiration scélérate. Ces coïncidences ne
sont pas négligeables. Ces conspirateurs, ou présumés
tels, disposent d’un budget considérable, secrètement
alimenté, dont ils usent en faveur de leur propagañde
et de leurs affiliés. En tout ceci, la question religieuse
n’est pas même soulevée, la question politique préoc-
cupe seule. Bizarre revirement que celui de cet em-
pereur qui protège les chrétiens pendant les pre-
mières. années de son règne et, sans motif connu, les
persécute au cours des dernières. Y eut-il, en 257, de
la part des fidèles, des imprudences commises, des
maladresses ressemblant à des provocations, un
mépris trop insultant et une désertion trop flagrante
des devoirs civils et militaires? C’est possible, encore
que tout ceci n’ait pas laissé trace dans les documents.
Cette attitude inquiétante a-t-elle inspiré des doutes
sur le patriotisme, des soupçons sur la complicité des
fidèles avec les barbares? Nul ne le dit. L'influence
de Macrien, « prince de la synagogue des magiciens
d'Égypte », ennemi avéré des chrétiens, vint-elle
seule à bout de retourner les dispositions libérales de
l’empereur et de transformer Valérien en un aveugle
et féroce conservateur ? On peut le croire. Denys
d'Alexandrie soutient qu’on eut recours à des enchan-
tements et à des sacrifices humains; c’est possible,
mais il n’y assistait pas et son témoignage ne vaut que
celui de ses informateurs, dont on ne sait rien. Conser-
vateur fanatique, Macrien, avec l'ordinaire médiocrité
d'esprit des conservateurs, s'attachait aux vieilles
coutumes, aux vieux usages en religion comme en
— “Β. Aubé, op. cit., p. 20-21.— " Eusèbe, De martyribus
Palwstinæ, c.1x, P. G., t. xx, col. 1492. — * P. Foucart,
Les certificats de sacrifice pendant la persécution de Décius,
dans Journal des savants, 1908, nouv. série, t. vi, p. 172-175;
H. Leclercq, Les certificats de sacrifice païen sous Dèce
en 250, in-S°, Paris, 1914,
2189
_ politique et ne voyait dans les chrétiens que des démo-
… lisseurs. La défense du paganisme se confondait à ses
yeux avec la défense de l'État; peut-être arriva-t-il
à convaincre réellement l’empereur, prêt à partir aux
_ frontières, qu’il existait des ennemis à l’intérieur non
_ moins redoutables que ceux qu’il allait combattre.
Après le piteux échec de la sanglante persécution de
Dèce, Valérien trouva mieux; il entama la persécution
administrative. Un édit fut promulgué au mois d'août
257, approuvé par le sénat et adressé aux gouverneurs
des provinces. Bien que le texte de cet édit n’existe
plus, ses dispositions, citées dans des interrogatoi-
res authentiques, peuvent être facilement reconsti-
tuées.
Le premier document compte parmi les plus pré-
cieux de la littérature chrétienne, c’est le procès-verbal
de la comparution de saint Cyprien, de Carthage, pièce
officielle provenant directement du greffe du procon-
sul ᾿ς
Imperatore Valeriano quartum et Gallieno tertium
consulibus tertio kalendarum septembrium Carthagine
in secretario Paternus proconsul Cypriano episcopo dixit :
_ Sacralissimi imperatores Valerianus et Gallienus
liieras ad me dare dignati sunt, quibus præceperunt
eos, qui Romanam religionem non colunt, debere
Romanas cæremonias recognoscere. Exquisivi ergo de
nomine {uo, quid mihi respondes ἢ
Cyprianus episcopus dixit : Christianus sum et
episcopus, nullos alios deos novi, nisi unum el verum
… Deum qui fecit cælum et terram, mare et quæ sunt in
eis omnia. Huic Deo nos christiani deservimus, hunce
deprecamur diebus ac noctibus pro nobis el pro omnibus
hominibus el pro incolumitate ipsorum imperatorum.
Paternus proconsul dixit : In hac ergo voluntate per-
severas ?
Cyprianus episcopus respondit :
quæ Deum novi, immulari non potest.
᾿ς Paternus proconsul dixit : Poleris ergo secundum
. præceplum Valeriani et Gallieni exul ad urbem Curubi-
lanam proficisci?
Cyprianus episcopus dixil : Proficiscor.
Paternus proconsul dixit : Non solum de episcopis,
verum eliam de presbyteris mihi scribere dignali sunt.
Volo ergo scire ex Le, qui sint presbyleri, qui in hac
civitate consistunt ?
Cyprianus episcopus respondit : Legibus vestris bene
aique utiliter censuistis delatores non esse; ilaque
detegi el deferri a me non possunt. In civitatibus autem
suis inveniunlur.
Paternus proconsul dixil :
exquiro.
Cyprianus < episcopus > dixit : Cum disciplina prohi-
beat, ut quis se ultro offerat el tuæ quoque censuræ hoc
displiceal, nec offerre se ipsi possunt, sed a le exquisili
invenientur.
Paternus proconsul dixit : A me invenientur; el
. adjecil : Præceperunt eliam, ne in aliquibus locis conci-
liabula fiant, nec cϾmeteria ingrediantur. Si quis
ilaque hoc am salubre præceptum non observaveril,
capite plectetur.
Cyprianus episcopus respondit :
præceptlum est.
. C’est encore une pièce officielle qui concerne l’évêque
saint Denys d'Alexandrie; lui-même la cite dans une
de ses lettres ? :
Εἰσαχθέντων Διονυσίου χαὶ Φαύστου χαὶ Μαξίμου χαὶ
Μαρκέλλου χαὶ Χαιρήμο" νος Αἰμι λιανὸ ιδιέπων τὴν ἡγεμονίαν
εἴπεν" ai ἀγράφως ὑμῖν διελέχθην περὶ τῆς φιλανθρωπίας
Bona υοἰιιπίαϑ,
Ego hodie in hoc loco
Fac quod tibi
2 Ruinart, op. cit, 1689, p. 276 sq.; Hartel,
Cypriani
Opera, 1868, t. τ, Ὁ. cx-cx1; B. Aubé, op. cit., t. τν, p. 340-
841; P. Monceaux, Hist. litt. de l’ Afrique chrét., in-8°, Paris,
» 1902, t. xx, p. 183; P. Allard, Les dernières persécutions du
1115 siècle. Gallus, Valérien, Aurélien, in-8°, 3° édit., Paris,
ÉDITS ET RESCRITS
2190
τῶν χυρίων ἡμῶν, ἢ
ἐξουσίαν “ ὑμῖν σωτηρίας,
τρέπεσθαι χαὶ θεοὺς τοὺς
* δεδώχασιν γὰρ
ἐπὶ τὸ χατὰ φύσι"
σώζοντας αὐτῶν τὴν βασιλείαν
VE
βούλοισ
προσκυνεῖν, ἐπιλαθέσθαι δὲ τῶν παρὰ φύσιν. τί οὖν gaie
πρὸς ταῦτα; οὐδὲ γὰρ ἀχαρίστους ὑμᾶς ἔσεσθαι: περὶ τὴν
φιλανθρωπίαν αὐτῶν προσδοχῶ, ἐπειδήπερ ἐπὶ τὰ βελτίω
ὑμᾶς προτρέποντ at
Διονύσιος ἀπεχρί, νατο᾿ où προσνυνοῦσ.
θεούς, ἀλλ᾽ ἕχαστοι τινάς, ἡμεῖς τοίνυν τὸν
ἕνα θεὸν χαὶ δημιουργὸν τῶν ἁπάντων, τὸν χαὶ τὴν βασ:
ἐγχειρίσαντα τοῖς θεοφιλεσ τάτοις Οὐαλεριανῷ χαὶ "αλλυήνῳ
Σεύδαστοῖς, τοῦτον χαὶ σέδομεν χαὶ προσκυνοῦμεν. ai τούτω
πάντες πάντας
οἧς VOULU OUGIY.
διηνεκῶς ὑπὲρ τῆς βασιλείας αὐτῶν, ὅπως ἀσάλε
διαμένη, προσευχόμεθα.
Αἰμιλιανὸς ὃ διέπων τὴν ἡγχεμονί ίαν αὐτοῖς εἶπεν" τίς γὰρ
ὑμᾶς χωλύει: χαὶ τοῦτον, εἴπερ ἐστὶν
φύσιν θεῶν προσχ. υνεῖν; sel γὰρ
θεούς, oÙc πάν ἴσασιν.
Διονύσιος ἀπεχρίνατο᾽ ἡμεῖς οὐδένα ἕτερον προσνυνοῦμεν.
Αἰμιλιανὸς διέπων τὴν ἡγεμονίαν αὑτοῖς εἶπεν" ὁρῶ ὑμᾶς
HG χαὶ ἀχαρίστους ὄντας καὶ ἀναισθήτους τῆς πραότητος
τῶν Σεδαστῶν ἡμῶν" δι᾿ ὅ ὅπερ οὐχ € τι
ἀλλὰ ἀποσταλήσε QE εἰς τὰ μέρη
τόπῳ λεγομένῳ Κεφρώ᾽ τοῦτον γὰρ τὸν
ἐχ τῆς χελεύσεως τῶν rl ἡμῶν. οὐδαμῶς
οὔτε ὑμῖν οὔτε ἄλλοις τ’
χαλούμε να κοιμητήρια εἰ σιέναι. Ε
νος εἰς τὸν τόπον τοῦτον V, ὃν ὲ
εὑρεθείη. ἑαυτῷ τὸν χίνδυνον
ἡ δέουσα ἐπ: EX. ἀπόστητε οὖν. ὅπου ἐχελε
« Denys, Hours Maxime, Marcel et Chérémon
ayant été introduits, le préfet dit : « Je vous ai fait
connaître non seulement par écrit, mais même de
vive voix, la bonté de nos princes envers vous. Ils vous
ont laissé le moyen de vous sauver, si vous voulez,
conformément aux lois de la nature, adorer les dieux
gardiens de leur empire et oublier ce qui est contraire
à ces lois. Que répondez-vous? Car j'espère que vous
ne vous montrerez pas ingrats envers la clémence qui
s’eflorce de vous ramener dans une voie meilleure. »
Denys répondit : « Les mêmes dieux ne sont pas adorés
par tous; chacun adore ceux qu’il croit. Nous recon-
naissons et nous adorons un seul Dieu, créateur de
toutes choses, qui a confié l'empire à ses très aimés
Valérien et Gallien augustes. C’est à lui que nous
offrons de continuelles prières pour le salut et la stabi-
lité de leur empire. » Le préfet Émilien dit alors
« Qui vous empêche d’adorer ce Dieu, s’il l’est vraiment,
et de rendre en même temps un culte à ceux qui sont
dieux par nature? Car on vous ordonne d’adorer les
dieux, c’est-à-dire ceux que tout le monde reconnaît
pour tels. » Denys répondit : « Nous n’en adorons
point d'autre. » Le préfet Émilien dit : « Je vois que
vous êtes des ingrats et que vous méconnaissez la
clémence des augustes. Aussi ne resterez-Vous pas
dans cette ville; vous serez envoyés en Libye, dans un
lieu appelé Kephro. C’est la résidence que j'ai choisie
pour vous, selon l’ordre des augustes. Il n’est permis
ni à vous ni à nul autre de tenir des réunions ou d’aller
dans ce qu’on appelle des cimetières. Celui qui aura
manqué de se rendre au lieu que j'ai assigné ou qui
aura pris part à une assemblée sera l’artisan de son
malheur. Car la peine méritée ne fera pas défaut.
Allez donc où l’on vous commande. »
Traits généraux et détails sont d'accord dans deux
documents indépendants l’un de l'autre et nous
livrent la pensée de l’édit. Il ne s’agit plus d’apostasie
comme sous Dèce, encore bien moins d’anéantisse-
τῶν χατὰ
1907, p. 39-61 ; Anal. bolland., 1901, t. XX, p. 473; P.J. Healy
The Valerian perseculion, A study οἱ the relations between
Church and Stale in the thirdcentury A. D.,in-12, Boston, 1905,
p- 131-133. — : Denys d'Alexandrie, Epist. ad Germanum,
dans Eusèbe, Hist. eccles., 1. VII, ο. xx, P. G.,t. xx, col. 601.
2191
ment comme sous Néron; le christianisme n’est pas
aboli, il est assimilé. Les chrétiens se laisseront absor-
ber dans la religion nationale par un sacrifice aux
divinités de l'État, ils n’abjureront rien, ne maudiront
rien. Leur Dieu fera partie du panthéon romain, ils
marqueront quelque déférence aux rites ofliciels et
s’abstiendront des invectives trop bruyantes.
On n’est pas plus éclectique, mais cette tolérance
syncrétiste recouvre à peine une regrettable avidité.
L'édit constitue, somme toute, une tentative d’acca-
parement ou, pour mieux dire, de spoliation. La main
de l'État va s'étendre sur les cimetières, siège légal
du collège funéraire dont les principales Églises ont
pris civilement la forme. Défense aux chrétiens d'entrer
dans ces lieux de repos et de tenir des assemblées.
C’est le premier effort tenté pour dissoudre la corpo-
ration et retirer à l’Église la base juridique sur laquelle,
grâce à la propriété collective, elle vitet se développe.
L’édit se borne encore à mettre les cimetières sous
séquestre : dans d’autres persécutions le fisc les sai-
sira définitivement,
Les individus sont épargnés : sculs, les évêques, les
prêtres et les diacres sont nommés et contraints à
donner une marque de soumission. L’adhésion exigée
de la part des chefs sera une sorte de décapitation
morale, dont l'effet entraîne une immanquable disso-
lution de la communauté. Pourvu que les laïques
s’abstiennent de la fréquentation des cimetières et
des églises, tout ira bien, on ne leur demande rien de
plus. Cependant, par un renversement complet de la
législation que nous avons étudiée jusqu’à ce moment,
la sanction pénale montre bien la réalité des appréhen-
sions suggérées à l’empereur au sujet du loyalisme des
chrétiens. Le délit qui naguère eût paru le plus grave,
le refus par un membre du clergé de rendre honneur
aux dieux, est puni de la peine de l'exil. Le délit
d'infraction à l’édit par l’entrée dans un cimetière ou
l'assistance à une réunion chrétienne entraîne la peine
capitale. Ce faisant, Valérien fait revivre une des
prescriptions les plus rigoureuses du droit romain en
matière d'associations illicites. L’impiété envers les
dieux n’entraîne que l'exil, et encore pour les seuls
membres du clergé; l’association illicite est punie de
mort, même si le coupable n’est qu'un modeste
associé.
La lutte entre l'État et l'Église se trouve ainsi
déplacée de son ancienne base. Valérien retire le droit
d'association et, pour y mieux parvenir, soustrait à la
communauté l’assise organique de ce droit; toutefois
ce n’est encore qu'un séquestre. Mais la politique
religieuse a sa logique inéluctable et bientôt le
séquestre deviendra confiscation. A quel moment
précis, nous l’ignorons, mais le fait est certain, puisque
Gallien, pour mettre fin à la persécution, restituera
aux chrétiens la libre disposition de leurs cimetières.
Comment, d’ailleurs, l’édit prétendait-il résoudre la
difficulté créée par lui ?Si l’entrée des cimetières était
interdite, comment les fidèles s’y prendraient-ils pour
inhumer leurs morts ? Quelque ordonnance de police
réglait-elle l’enterrement à des conditions compa-
tibles avec le respect de la loi? ou bien les fidèles
seraient-ils obligés de chercher d’autres lieux de
repos pour leurs défunts? Quoi qu'il en soit, la prohibi-
tion fut éludée ou violée, et c’est ainsi que nous voyons
? Il est vraisemblable que l’exécution de Sixte ΠῚ eut lieu
en vertu du nouvel édit dont ses émissaires rappor-
térent le texte à Cyprien; ce n’est pas toutefois absolument
certain. Le premier édit, d'août 257, suffisait à motiver la
condamnation telle que nous l’entrevoyons. Un de ses
articles défendait, sous peine de mort, l'accès et la réunion
liturgique des cimetières; or c’est dans le cimetière de Pré-
textat que le pape Sixte II, ses diacres et une nombreuse
ÉDITS ET RESCRITS
2192
le pape Sixte II arrêté avec ses diacres au milieu d’un
groupe de chrétiens, au cimetière de Prétextat, et
traités suivant la rigueur de l’édit.
L’édit, relativement modéré, du mois d'août 257,
aboutit à un échec. Les chrétiens esquivèrent une
soumission qui impliquait une apostasie. Sans doute,
il avait fallu se résoudre à ne plus pénétrer que
subrepticement dans les cimetières et dans les églises,
s'organiser tant bien que mal en suppléant à l’exil des
chefs; quelques arrestations suivies d’interrogatoires
et de condamnations avaient atteint les récalcitrants
assez maladroïits pour se laisser prendre, mais le
nombre des soumis était infime en comparaison du
nombre des retardataires. Du lieu de son exil, Cyprien
gouvernait son Église et il n'y ἃ pas de raison de
douter qu’il en fut de même pour la plupart des
évêques. L’évèque de Rome, élu le mois même de la
promulgation de l’édit, vivait caché, introuvable à la
police, omniprésent à ses ouailles. Valérien se laissa
persuader que sa clémence était tenue pour faiblesse
et son pouvoir bravé par ceux qui, cosmopolites, ne
redoutaient ni le bannissement ni l'exil. Peu leur
importait l'empire, le leur s’étendait bien au delà
des frontières romaines, partout où ils pouvaient
correspondre et intriguer avec leurs coreligionnaires.
A les entendre, ils priaient sans relâche pour le salut
de l’empereur et la prospérité de l'État, mais ces
protestations ne devaient tromper personne, car ils
se vantaient entre eux d’avoir, par ces mêmes prières,
empêché la pluie et attiré la stérilité et la famine.
Avec de pareilles gens les ménagements ne sont plus
de saison. L’exil leur est une sauvegarde dont ils
abusent et d’où ils bravent le pouvoir, redoublent
d'intrigues, organisent la résistance. Tolérer pareil
état de chose est plus qu’une duperie, c’est une tra-
hison.
De là sortit le deuxième édit de Valérien, complé-
tant et aggravant celui de l’année précédente. L’empe-
reur résidait alors en Orient, d’où il adressa l’édit
impérial au sénat, afin de lui imprimer l'autorité
d’un sénatusconsulte, dans le courant du mois de
juillet 258. Il fit suivre ce texte d'instructions des-
tinées aux proconsuls, aux légats et aux présidents
provinciaux. Ni l’édit ni les instructions ne nous ont
été conservés dans leur texte oficiel. Les chrétiens
furent très vite avertis de ce redoublement de rigueurs.
La première application de l’édit frappa le pape
Sixte II et un groupe de diacres romains !; à cette
nouvelle ?, Cyprien de Carthage envoya aux informa-
tions à Rome et, sitôt revenus ses émissaires, il
écrivait à son collègue Successus, évêque d’Abbir
Germaniciana :
Quæ aulem sunt in vero ita se habent, rescripsisse
Valerianum ad senalum, u! episcopi et presbyleri et
diacones in conlinenti animadverlantur, senalores vero
el egregii viri el equiles Romani dignilale amissa eliam
bonis spolientur el si adempl!is facultatibus christiani
esse perseveraverint, capile quoque mullentur, matronæ
ademptis bonis in exilium relegentur, Cæsariani aulem,
quicumque vel prius confessi fuerant vel nue confessi
fuerint, confiscentur et vincli in Cæsarianas possessiones
descripti mittantur. Subjecit etiam Valerianus imperator
oralioni suæ exemplum lillerarum, quas ad præsides
provinciarum de nobis fecit : quas litteras coltidie spe=
inquiétée, les dignitaires payèrent pour tous. Mais puisque
Sixte fut martyrisé le 8 des ides d'août, un an après le
premier édit, lorsque celui-ci avait si manifestement avorté
qu’on était obligé de lui en substituer un autre, il est pro-
bable que ce n'est pas cet édit de 257 qui entraîna une con-
damnation à mort, mais l’édit d'août 258, qui faisait ses
débuts, — * Pontius, Vita Cypriani, n. 14: Jam de Xysto
bono et pacifico sacerdote, ac proplerea beatissimo martyre,
sistance furent surpris; celle-ci ne paraît pas avoir été | ab Urbe nuntius venerat.
que rt rome
ET δ
|
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᾿
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td...
> mn ne LL τ-
2193
ramus venire.… Sed el huic perseculioni cottidie insis-
tunt præfecti in urbe, si quis sibi oblati fuerint ani-
madvertantur el bona eorum fisco vindicentur ?.
Ces dispositions législatives modifiaient gravement
la situation des chrétiens et innovaient d’une façon
inquiétante en matière de droit pénal. Les dignitaires
chrétiens, évêques, prêtres et diacres, étaient livrés
à la mort sur simple constat d'identité. Plus d’interro-
gatoire, de jugement, de sentence motivée, c’est le
retour à la mise hors la loi. A l’égard des chrétiens de
distinction, sénateurs, nobles, chevaliers, la procédure
est plus nouvelle encore. Une mesure administrative
les dépouille de leurs biens et de leur rang, car, privés
de cens, ils ne pourront plus faire partie de l’ordre
équestre ou sénatorial. Ainsi dégradés, on les traduira
devant les tribunaux, qui leur offriront le choix entre
l’abjuration ou la mort. Les femmes de condition
semblable encourront la confiscation et l'exil. « On
comprend maintenant pourquoi Valérien demanda
le vote du sénat, et tint à donner au nouvel édit la
forme d’un sénatusconsulte. Il invitait la haute
assemblée à frapper de déchéance une partie de ses
membres. Pour la première fois, l’incompatibilité
entre l'exercice du culte chrétien et le service de l'État
était déclarée. Sous les règnes précédents, des chrétiens
s'exclurent des fonctions publiques par motif de
conscience; ils se réfugiaient dans la vie privée pour
ne pas remplir des charges qui les eussent obligés à
offrir des sacrifices ou à donner des jeux. Mais si une
incompatibilité de fait existait souvent, au moins n'y
avait-il pas d’incompatibilité légale. Dès que le
pouvoir, inclinant à la tolérance, n’exigeait plus des
fidèles que la naissance appelait aux honneurs des
actes réprouvés par la religion ou la morale évangé-
lique, ceux-ci réclamaient les privilèges et acceptaient
les charges de leur rang. Aujourd’hui, il en est autre-
ment : nul ne sera sénateur, chevalier et chrétien.
L’aristocratie baptisée, dont les libéralités ont fondé
la propriété ecclésiastique, ne peut plus exister
condition, fortune, elle perd tout à la fois. Plus d’un
sénateur dut frémir à la pensée des nobles familles
qu'on lui demandait de condamner au deuil et à la
misère, ses collègues, ses amis et ses parents peut-être,
dont quelques-uns siégeaient encore à côté de lui, et
que son vote allait expulser de la curie, ruiner, envoyer
à la mort. Mais l’empereur commandait : docile aux
volontés souveraines, le sénat, qu’il partageât ou non
le fanatisme du maître, ne pouvait refuser sa sanction
à Τα", » Les Césariens n'étaient pas épargnés;
c'étaient des esclaves devenus affranchis impériaux,
courtisans, favoris, dont le nombre était tel sous le
règne de Valérien qu’on avait pu comparer la résidence
impériale à une église. Cette fois, leur influence avait
été battue en brèche et ces serviteurs souples, habiles,
dévoués, étaient livrés à la revanche longtemps aigrie
du sénat romain, impatient de détruire ceux avec
lesquels il avait dû souvent compter. On les ménageait
toutefois, à raison des services qu’on était en droit
d'attendre et, au besoin, d'exiger d’eux. La peine
capitale dédaignait de s’appesantir sur ces hommes, que
frapperait, plus profitablement pour les caisses de
L'État, la confiscation. Du petit peuple, l’édit ne
s'occupe pas; mais il aura à bien se tenir, Car, pour lui,
l'édit d'août 257 est toujours en vigueur.
Dans la pratique, les agents impériaux avaient la
main lourde; elle s’abattit quelquefois sur des laïques,
simples fidèles, femmes et enfants, mis en prison et
exécutés pour leur foi. De ce fait, Tillemont induisait
τς Cyprien, Ad Successum, Epist., Lxxx, 1, édit. Hartel.
— ? P. Allard, op. cit., p. 84-85. — * Tillemont, Mém. hist.
eccl., t: IV, p.6. — ὁ Eusèbe, Hist. eccl., 1. VII, c. XIII. —
5 Relativement au christianisme, s'entend. — δ Qu'on se rap-
pelle l'inscription trouvée dans l’area ad sepulchra de Cherchel:
ÉDITS ET RESCRITS
2194
l'existence d’un édit rendu en 259 et plus général que
le précédent ?. Ceci n’est guère probable. Quoique les
textes recueillis par Tillemont soient recevables, ils ne
sont pas, à strictement parler, historiques; il semble
inutile de recourir à une explication qui entraîne la
supposition d’un édit dont le texte, le souvenir, les
attestations auraient disparu. Des maladresses, d’une
part, des excès de zèle, d’autre part, peuvent expliquer
de façon plus satisfaisante quelques violences isolées,
que recouvrait, s’il ne les justifiait pas, l'arbitraire
des grands fonctionnaires.
XVI. L'ÉDIT DE GALLIEN. — Valérien ayant péri
misérablement, son fils et collèsue, Gallien, devint
seul empereur, en 260. A cette date, l’édit de 258 étai
jugé; une persécution d’abord très vive, pendant les
derniers mois de 258 et la première moitié de 259,
avait fait place à une tolérance tacite assez réelle
pour que, dès le 22 juillet 259, l'Église de Rome
procédât à l'élection de Denys, successeur de Sixte IL.
Cette élection témoignait qu’une fois de plus l’Église
sortait indemne, sinon intacte, de la persécution et
l'État se disposait à traiter avec elle. La disparition
de Valérien, l'influence de Salonine, chrétienne cachée,
durent achever ce que, de lui-même, Gallien eût peut-
être tardé à accomplir.
A la fin de l’année 260, parut l’édit impérial qui
annulait et abrogeait les édits de 257 et 258. Le texte
ne nous en est pas parvenu, mais Eusèbe, qui lut les
pièces originales, en ἃ conservé la substance * :
᾿Αλλ᾽ οὐχ εἰς μαχρὸν δουλείαν τὴν παρὰ βαρθάροις
ὑπομείναντος Οὐαλεριανοῦ, μοναρχήσας ὁ παῖς σωφρονέσ-
κα διὰ προγραμ-
ιευθερέ ἴς τοῦ
τερον τὴν ἀρχὴν διατίθεται, ἀνίησί τε à
μάτων τὸν χαθ᾽ ἡμῶν διωγμόν, ἐπ᾽
λόγου προεστῶσιν τὰ ἐξ ἔθους ἐπιτε)
προστάξας, ἥτις τοῦτον ἔχε
Αὐτοχράτωρ Καῖσαρ Πούπλιος Auxivios Γαλλιῆνος
Εὐσεόηὴς Εὐτυχὴς Σεθαστὸς Διονυσίῳ χαὶ Πίννα χαὶ
Δημητρίῳ χαὶ τοῖς λοιποῖς ἐπισχόποις-
Τὴν εὐεργεσίαν τῆς ἐμῆς δωρεᾶς διὰ παντὸς τοῦ χόσμου
ἐχοιθασθήναι προσέταξα, ὅπως ἀπὸ τῶν τόπων τῶν θρησ-
L τὸν τρόπον᾽
χευσίμων ἀποχωρήσωσιν, χαὶ διὰ τοῦτο χαὶ
: SÉRIE ER 8 τ a
ἀντιγραφῆς τῆς ἐμῆς τῷ τύπῳ χρῆσθαι: δύνασθε, ὥστε μη-
δένα ὑμῖν ἐνοχλεῖν. Kai τοῦτο, ὅπερ χατὰ τὸ ἐξὸν δύναται
ὑφ᾽ ὑμῶν ἀναπληροῦσθαι, ἤδτι πρὸ πολλοῦ ὕπ᾽ ἐμοῦ συγχε
“ώρηται, καὶ διὰ τοῦτο Αὐρήλιος Ἰζυρίνιος, ὁ τοῦ μεγίστου
πράγματος προστατεύων, τὸν τύπον τὸν ὕπ᾽ ἐμοῦ ϑοθέντα
διαφυλάχει.
« Valérien ayant été réduit en servitude par les
barbares, Gallien, son fils, demeuré seul maître de la
puissance souveraine, en usa avec plus de sagesse 5, et
par des édits fit aussitôt cesser la persécution qui
sévissait contre nous. Il ordonna que tous ceux qui
présidaient à la religion du Verbe δ pussent désormais
remplir librement leurs fonctions habituelles. Voici la
teneur d’un rescrit qu’il envoya à cette occasion :
L'empereur César Publius, Licinius, Gallienus, pieux,
heureux, auguste, à Denys, à Pinnas, à Démétrius et
aux autres évêques. J'ai commandé que la libéralité
de mes faveurs s’étendît par tout le monde, et qu'on
laissât libre désormais tout emplacement consacré au
culte divin. Ainsi donc, vous pouvez vous faire fort
de mon rescrit pour vous garantir de toute insulte
d’où qu’elle vienne. Cette facilité que je vous accorde,
il y ἃ longtemps déjà que je l'ai octroyée. Aurelius
Cyrenius, surintendant des comptes du Trésor ?, est
chargé de veiller au maintien de mon décret. »
Et Eusèbe ajoute ces mots: ταῦτα ἐπὶ τὸ σαφέστερον
εἰσθω, « J'ai
ἐχ τῆς Ῥωμαίων ἑρμηνευθέντα γλώττης
cultorum Verbi collegium. — ? Il y avait probablement en
latin Præsidens ou Ratlionalis Summæ rei, ce qui veut dire
Summæ pecuniæ, raliocinium omnium pecuniarum, mais
Eusèbe, peu au fait de cette titulature, a vu dans summæ un
adjectif synonyme de maximæ, qu'il a traduit par μεγίστου.
2195
traduit ce document du latin en grec pour qu'il fût
mieux compris. »
On 8, du même prince, une autre constitution
adressée à d’autres évêques, par laquelle il leur permet
de reprendre possession des cimetières. Grâce à
Eusèbe, nous possédons, à travers une traduction
qu'on peut présumer littérale, une pièce officielle
émanée de la chancellerie impériale. Il y eut donc un
édit et des rescrits. Ces derniers paraissent avoir été
de deux sortes. Les uns, adressés collectivement aux
évêques de chaque province, pour les remettre en
possession des lieux religieux consacrés au culte
confisqués et peut-être déjà vendus; les autres, envoyés
à quelques prélats pour leur rendre l’usage des cime-
tières séquestrés, qui faisaient retour, de plein droit,
au e collège des frères ». M. P. Allard conjecture avec
une grande vraisemblance que l’édit faisait d’autres
restitutions. Les biens ecclésiastiques n’avaient pas
seuls pâti, un grand nombre de particuliers avaient va
leurs biens confisqués. Ceux que frappait la peine
capitale d’abord et aussi les Césariens, à l'égard desquels
la confiscation était de plein droit, par voie adminfs-
trative; enfin les fidèles soumis au droit commun, qui
tombaient sous le coup des édits de 257 et de 258.
A eux tous, à ceux du moins dont les biens n'avaient
pas été aliénés, l’édit accorda sans doute des moyens
légaux d’être indemnisés.
XVII. MESSAGE D’AURÉLIEN AU SÉNAT. — Le
document qui va suivre n’est pas une pièce juridique,
comme les édits et les rescrits, mais c'est une pièce
officielle néanmoins et, à ce titre, autant qu’eu égard
à son importance, elle ne peut être passée sous silence.
Elle se rapporte probablement à l'année 271.
Est epistula Aureliani de libris Sibyllinis — nam
ipsam quoque indidi in fidem rerum —« miror vos,
patres sancli, tam diu de aperiendis Sibyllinis dubitasse
libris, perinde quasi in christianorum ecclesia non in
templo deorum omnium tractaretis. Agile igitur et
castimonia ponlificum cæremoniisque solemnibus juvate
principem necessilale publica laborantem. Inspiciantur
libri, quæ facienda fuerint, celebrentur, quemlibet
sumplum, cujuslibet gentis caplivos, quælibet animalia
regia non abnuo sed libens offero, neque enim indecorum
est dis juvantibus vincere. Sic apud maÿjores nostros
multa finita sunt bella, sic cæpta. Si quid est sumptuum,
datis ad præfectum ærarii lilleris decerni jussi. Est
præterea vestræ aucloritatis arca publica, quam magis
referlam esse repperio quam cupio 1.
Les biographies impériales que nous a conservées
l'Histoire Auguste contiennent, enchâssés dans leur
texte, des fragments dont la valeur historique est
malheureusement moins incontestable que le mérite
littéraire. La lettre adressée à Servianus par Hadrien
sera toujours, pour les gens de goût, un morceau d’un
ton exquis. Celui, quel qu’il soit, à qui nous devons
cette petite composition, a su entrer dans le personnage
frivole, dédaigneux et narquois d’Hadrien au point de
faire illusion. Nous ignorons si c’est le même styliste
qui, par un tour de souplesse merveilleux, a composé
le billet que nous venons de transcrire; alors, une fois
de plus, il a su trouver le ton juste et il ἃ évoqué dans
ces quelques lignes le personnage bourru que fut
Aurélien. Si, comme on le soutient, le billet est « certai-
nement faux ? », peut-être sera-t-il prudent d’ajouter
que, s’il n’a pas la valeur de pièce d’archive, les faits
qui s’y trouvent mentionnés ne sont pas nécessaire-
ment faux. Le biographe peut avoir forgé des pièces
fausses avec des données en partie historiques ὃ.
Quand il parvint à l'empire, Aurélien était un vieux
? Vopiscus, Vita Aureliani, c. xx, dans Scriptores historiæ
Auguslæ, édit. H,. Jordan et F. Eyssenhardt, t. 1, p. 149.
— ? L. Homo, Essai sur le règne de l'empereur Aurélien
(270-275),in-8°, Paris, 1904, p. 14.— ? Jbid., p. 4.—t Jbid.,
ÉDITS ET RESCRITS
2196
soldat toujours guerroyant depuis plus de trente
années. Le métier avait achevé ce que la nature avait
commencé. Rigoureux au point d'ignorer la clémence,
brutal et cruel, colérique, Aurélien savait à l’occasion,
quand son intérêt ou sa politique le voulaient, se
montrer généreux, modéré, conciliant. Il n’était
point croyant mais superstitieux et adepte fervent du
culte du Soleil. Cet homme de guerre se révéla homme
d'État, mais ses procédés faisaient tort à ses des-
seins.
« La situation intérieure était complexe: il y avait
en particulier, dans les rapports avec le sénat, beau-
coup de ménagements à garder et de nuances à
observer. Aurélien, dur et cassant, habitué à l’obéis-
sance des camps, n'avait ni la souplesse ni le doigté
nécessaires. Il allait droit au but; s’il rencontrait des
obstacles, il les brisait sans jamais songer à les tourner,
ni se préoccuper de sauver au moins les apparences.
Faute de savoir faire, il semblait avoir tort, alors
même qu’il avait raison : C’est un bon médecin,
disait-on de lui, mais sa méthode est bien mauvaises, ,
La lettre au sénat, telle que nous la lisons dan
l'Histoire Auguste, s'accorde bien avec ce qu’on peut
attendre d’un tempérament impérieux et brusque,
usant du pouvoir suprême. Mais la lettre est-elle
d’Aurélien? On l’a cru longtemps, on le nie aujour-
d’hui. La biographie d’Aurélien est tissue de docu-
ments : lettres et discours, même deux chants des
soldats d’Aurélien. La lettre au sénat est un de ces
documents et la mention qu'on y trouve d’une
« église des chrétiens » mérite quelques instants
d'attention.
La situation difficile de l’empire vers la fin du
rue siècle obligeait Aurélien à recourir assez ordinai-
rement au sénat, avec lequel presque tous les empe-
reurs étaient plus ou moins amenés à compter, à raison
du prestige qui restait attaché à cette institution jus-
qu’au sein de sa profonde dchéance. Sans être l’en-
nemi du corps, Aurélien avait peu de goût pour lui, peu
d’estime pour ses membres, peu de patience pour des
formalités dont il était résolu, le cas échéant, à faire
bon marché. La lettre qu’il adressait à l’occasion de
l'ouverture de livres sibyllins était moins un message
qu’une injonction.
Peu de temps après son avènement à l'empire,
Aurélien eut à combattre une armée de Marcomans;
il fut battu, l’ennemi entra en Italie, Rome fut dans
l’épouvante; l’idée vint alors de consulter les livres
sibyllins. Dans la croyance des Romains de vieille
roche et de la partie ignorante du peuple, ces livres
étaient un don d’Apollon, auxquels une revision subie
sous Auguste avait laissé néanmoins leur prestige
intact. A l'heure des calamités publiques, lorsque les
dieux se montraient sourds aux supplications, on ne
pouvait trouver lumière et secours que dans ces livres
mystérieux. La consultation entraînait une cérémonie
solennelle, à laquelle on ne pouvait procéder que sur
l’ordre du sénat et par le moyen du collège des quin-
decimviri sacris faciundis, composé de consulaires,
d'anciens préteurs, de personnages d’un rang élevés,
De toutes parts, en la circonstance, on pressa le sénat
de prescrire la consultation, ce fut en vain. Il arrivait
si rarement aux sénateurs de sentir qu’on avait besoin
d’eux qu’ils prenaient sans doute plaisir à s'entendre
solliciter ; peut-être beaucoup d’entre eux ne croyaient-
ils pas à l'efficacité de la consultation, d’autres
jugeaient sans doute inutile ou fâcheux d'exciter
l'émotion populaire par une exhibition sensationnelle.
Aurélien n’entendait rien à ces scrupules, qu’il eût
p. 136. -- 5 6. Henzen, dans Annali dell’ Instituto di corris-
pondenza archeologica, 1863, p. 278; Bouché-Leclercq, His-
toire de la divination dans l'antiquité, in-S°, Paris, 1882,
t. 1v, p. 307 sq.
2197
imputés volontiers à la malveillance d’une opposition
sournoise, enchantée d’accroître ses embarras en
entretenant l’exaltation de l'esprit public.
Aurélien n’était guère endurant, on le savait; son
message ressemblait fort à un rappel à l’ordre, on se
le tint pour dit et on obéit. Le sénat prescrivit la
consultation dont Vopiseus nous a conservé le procès-
verbal. Deux discours furent prononcés, l’un par le
préteur urbain, remplaçant les consuls, l’autre par
le premier des sénateurs, Ulpius Syllanus, « moitié
solennel, moitié raïlleur, qui commence par une épi-
gramme contre ses collègues et s'achève comme un
écho du Carmen sæculare d'Horace 1. » On procéda
ensuite à la consultation, dont le rite nous est mal
connu : tout ce que nous en savons, c’est que les livres
sacrés étaient gardés dans deux coffrets dorés encastrés
sous la base de la statue du dieu, dans le temple
d’Apollon Palatin ?. Les quindécemvirs, après les en
avoir retirés, prenaient place sur leurs sièges décorés
de lauriers et manipulaient les volumes en gardant
toujours les mains voilées ἡ. Comment s’y prenaient
ils? « Le plus simple est d'admettre un procédé iden-
tique à l'usage si répandu des sorts tirés d’un livre
quelconque, et qui consistait à ouvrir au hasard le
livre en prenant pour une réponse divine le passage
ainsi amené sous les yeux du consultant. Ce genre de
divination était fort commun en Italie, et il est pro-
bable que les auteurs qui parlent des sorts sibyllins
prennent le mot dans son acception propre‘. Comme
nous ne possédons pas un seul vers authentique des
livres sibyllins de Rome et que le libellé des consulta-
tions décemvirales, enregistré çà et1à par les historiens,
ne donne que les conclusions adoptées par le collège,
il est impossible de confirmer l'hypothèse par des
preuves de fait”, »
La consultation terminée, on forma, soit le jour
même, soit un des jours qui suivirent, un cortège
composé de pontifes, de vestales, de quindécemvirs,
d’augures, de septemwvirs, de sodales Tilit, de prêtres
saliens, de flamines et de chœurs d’enfants non
orphelins chantant des hymnes. Cette procession fit
le tour de la ville, c'était l'amburbium ou lustratio urbis,
tandis qu’une autre procession circulait dans la cam-
pagne, c'était les ambarvalia. Vopiscus ajoute, sans
entrer dans aucun détail, qu’ « on célébra des sacri-
fices sur certains emplacements afin d'empêcher le
passage des barbares ὃ ».
Tel fut le fait qui résulte du message d’Aurélien,
message que nous tenons pour authentique. Rien de
sérieux n’a été apporté contre sa réalité et l'absence
d’attestations littéraires n’est pas même un commence-
ment de preuve. Que le billet ait été imaginé par
l'historien, désireux d’introduire le récit d’une consulta-
tion des sorts sibyllins, nous n’en avons ni certitude
ni vraisemblarrce. Écrivant moins d’un siècle après
l'événement qu’il rapporte, Vopiscus n’est pas en si
mauvaise posture qu’il ne doive être cru.
XVIII. Ébpir D'AURÉLIEN, EN 275. — « Jusqu’en 274
les chrétiens n'avaient pas eu à se plaindre d’Aurélien,
et il semble bien que, dans la lutte contre l'empire
palmyrénien, les chrétiens d'Orient aient générale-
ment soutenu la cause romaine. Les difficultés entre le
christianisme et l’empereur durent commencer avec
1 P. Allard, Les dernières persécutions du 1115 siècle, in-S°,
Paris, 1887, p. 216, n. 2. — : Suétone, Oclavius, ©. XXXI. —
5 Vopiscus, Aurelianus, €. ΧΙΧ. — ‘ Tibulle, τι, 15; Lac-
tance, Divin. instit., 1. 1,vr,xr.—"Bouché-Leclercq, op. cit,
t.uv, p.294-295.— " Vopiscus, Aurelianus, ©. XVI. —* Homo,
op. cit, p. 194-195; P. Allard, op. cit., 1907, p. 260-261. —
#Lactance, De mortibus persecutorum, n. 6, édit. Vienne,
p. 179; Eusèbe, Hist. ecel., 1. VII, e. xxx, soutient au con-
traire que la persécution fut conseillée à Aurélien, qui s'y
refusa ou du moins l’ajourna; cf. Eusèbe, Chronicon, vers.
ÉDITS ET RESCRITS
2198
les réformes religieuses de 274. Les chrétiens virent
avec défiance la tentative d’Aurélien pour rajeunir
et unifier le paganisme. Ils ne pouvaient se rallier ni
à la religion solaire officielle, ni à la divinité impériale.
Aurélien, toujours impitoyable dès que les intérêts de
sa politique étaient en jeu, se décida à reprendre la
persécution. En 275, sans doute, lors de son séjour sur
le Danube inférieur. il promulgua un édit cruel con-
tre les chrétiens. L'édit fut expédié aux gouver-
neurs de provinces; mais Aurélien fut tué (mars)
avant que ses ordres n’eussent pu être mis à exé-
cution 7. » Le texte ne s’est pas conservé 5, mais, à titre
d'indication, nous devons noter dans la passion de saint
Symphorien d’Autun ? :
Aurelius imperator omnibus administraloribus suis
alque recloribus.
Comperimus ab his, qui se temporibus nostris chris-
lianos dicunt, legum præcepla violari. Hos comprehensos,
nisi diis nostris sacrificaverint, diversis punite crucia-
libus, quatenus habeat districtio prolata justiliam et
in resecandis criminibus ultio terminala jam finem.
XIX. PREMIER ÉDIT DE DIOCLÉTIEN. — Dioclétien
gardera peut-être toujours une réputation historique
détestable. Le grand politique lucide et audacieux
n'apparaît que dans l’attitude violente du persécuteur.
Il s'était associé à l'empire Maximien Hercule, mais
dans le grave péril que les barbares et les usurpateurs
faisaient courir à l'État, un remède plus décisif
s’imposait et les deux augustes s’adjoignirent deux
césars, leurs subordonnés. Les conséquences politiques
et administratives sont étrangères à notre sujet; ce
qui s’y rapporte, c’est le choix qui fut fait en la
personne de Constance Chlore et Maximien Galère.
Ce dernier fut le mauvais génie de Dioclétien; brutal,
ignorant et superstitieux, il vint à bout de décider
Dioclétien. son beau-père, à persécuter les chrétiens.
L’épuration accomplie dans l’armée ne lui suflisait
pas, le bouleversement de la société ne l’inquiétait
guère. Après une longue résistance, Dioclétien se ré-
signa à assembler en conseil privé fonctionnaires
civils et militaires dont l'opinion ne pourrait manquer
de se rallier au parti de la violence. L’oracle d’Apoilon
Didyméen fut réquisitionné et, enfin, Dioclétien céda
sous cette réserve que la persécution n’entraînerait
pas d’effusion de sang : hanc moderalionem tenere
conatus est eam rem sine sanguine transigi juberel.
Avant que l’édit fût promulgué, l’église principale des
chrétiens à Nicomédie fut forcée, pillée et finalement
démolie et rasée en quelques heures. Le lendemain
l’édit de persécution fut affiché. Postridie propositum
est edictum, quo cavebatur, ut religionis illius homines
carerent omni honore ac dignilate, tormentis subjectt
éssent ex quocumque ordine aut gradu venirent, adversus
eos omnis aclio valerel, ipsi non de injuria, non de
adullerio, non de rebus ablatis agere possent libertatem
denique ad vocem non haberent®. Eusèbe nous a con-
servé les dispositions suivantes de l'édit : τὰς μὲν
ἐχχλησίας εἰς ἔδαφ δὲ γραφὰς ἀφανεῖς πυρὶ
γενέσθαι προ ς ἐπειλημμένους
ἀτίμους, τοὺς δ᾽ οὔ χριστιαν!:σ-
μοῦ προθέσει, ἐλευθερίας προαγορεύοντα Ἂς
στερεῖσθαι
Les églises devaient être abattues, les livres sacrés
livrés et jetés au feu, les fidèles de condition élevée
armén., édit. A. Schône, p. 184; 5. Jérôme, Chron., ad ann.
Abrah. 2292, édit. Schône, p. 185; Zonaras, Hist., 1. XII,
c. xxvIt, édit. Dindorf, t. ται, p. 152, etc, οἷς. ; cf. Ἐς, Gôürres,
Die Martyrer der Aurelianischen Verfolgung, dans Jahrb.
für protest, Theologie, 1880, t. var, p. 449-494; Zur Kritik
einiger uuf die Geschichte des Kaïsers Aurelianus bezüglichen
Quellen, dans Philologus, 1884, t. XLI4, p. 615-624; P. Allard,
op. cit., p. 261-282; Homo, op. cit., p. 375-377. — " Cf. Homo,
op. cit., p. 376-3877. — # Lactance, De mortibus persecuto-
rum, ©. XIII. — δ᾽ Eusèbe, Hist. eccles., 1. VIII, ο. τι.
2199
déchus de leur rang et passibles des peines humiliantes
ou afflictives, sans avoir eux-mêmes le droit d’intenter
aucune action devant un tribunal, même pour outrage,
adultère ou vol. Les fidèles de condition libre mais non
aristocratique perdaient la liberté; enfin les esclaves
perdaient Ja capacité d’être jamais affranchis 1.
24 février 303.
La peine de mort était évitée, maïs, à part cet
adoucissement, l’édit marquait une aggravation sur
ceux de Valérien; il ne se bornait pas au séquestre
des propriétés, il ordonnait leur destruction, de
même que celle des livres des chrétiens. En outre,
les Césariens n'étaient plus seuls visés, tous les gens
du peuple qui refuseraient l’apostasie devenaient
esclaves du fisc et les esclaves perdaient tout espoir
de liberté.
XX. DEUXIÈME ET TROISIÈME ÉDITS. — En cette
même année 303, au cours des derniers mois, furent
promulgués deux autres édits, sur lesquels Eusèbe
nous renseigne en ces termes : Peu de temps après le
commencement de la persécution, quand, dans la
région située autour de Mélitène et dans la Syrie, il y
eut des tentatives pour s'emparer de l'empire, une
loi fut d’abord promulguée, ordonnant que tous les
chefs des Églises seraient enchaînés et mis en prison.
Le spectacle qui parut alors dépasse toute parole :
on vit une multitude innombrable d'hommes jetés dans
les cachots : ceux-ci, autrefois réservés aux brigands
ou aux violateurs de sépultures, étaient maintenant
remplis d’évêques, de prêtres, de diacres, de lecteurs,
d’exorcistes, tellement qu’il n’y avait plus de place
pour les criminels de droit commun.
« Un autre édit survint, d’après lequel tous ceux
qui avaient été ainsi mis en prison seraient renvoyés
libres, s’ils consentaient à sacrifier : en cas de refus, ils
seraient soumis aux plus cruels supplices; aussi ne
peut-on compter les martyrs qui soufirirent dans les
diverses provinces ?. »
XXI. QUATRIÈME ÉDIT, EN 304. — Après la célébra-
tion de ses vicennales à Rome, Dioclétien regagna sa
création de Salone, sur la côte de Dalmatie. Galère
demeurait seul maître de l'Orient et se substituait
au vieil auguste dans le gouvernement de l'Asie
romaine. Aussi est-ce vraisemblablement à lui qu'il
faut attribuer le nouvel édit, approuvé, pour la forme,
par Dioclétien. « Au cours de la seconde année [de la
persécution], écrit Eusèbe, comme l’ardeur du combat
livré contre nous s’était accrue, Urbain, administrant
alors la province [de Palestine], des lettres impériales
furent envoyées, par lesquelles il était commandé en
termes généraux que tous, en tout pays, dans chaque
ville, offrissent publiquement des sacrifices et des
libations aux idoles 5. »
D'après la Passio 5. Savini, dont la valeur est
contestée #, l’édit aurait été ratifié à Rome et pro-
mulgué par le sénat le 22 avril.
XXIT. AMNISTIE DE MAXIMIN DAIA.— Après que
Galère se fut débarrassé ues deux vieux augustes
Dioclétien et Maximien Hercule, il forma une nouvelle
tétrarchie et choisit, en qualité de césars, Maximin
Daïa et Sévère. Maximin n'avait d'autre titre à cette
dignité que celui de neveu de Galère; c'était peu de
chose, il jugea prudent de ne pas pousser à bout ses
nouveaux sujets, au moins à ses débuts, et il proclama
une sorte d’amnistie religieuse. « Quand, pour la
première fois, je vins en Orient sous d’heureux aus-
pices, racontera-t-il lui-même 5, j’appris qu'un très
grand nombre d'hommes, qui auraient pu être utiles
1Rufin, Hist. eccles., 1. VIII, c. 11: Si quis servorum
permansisset christianus, libertatem consequi non possel;
cf. Ῥ. Allard, op. cit., 1908, t. 1v, p. 156, note 4. — " Eusébe,
Hist. ecclés., 1. VIII, ©. vr. — * Eusèbe, De martyribus Pales-
tinis, c. 111. — ‘ P. Allard, op. cit., t. 1V, p. 376-378, note 2, —
ÉDITS ET RESCRITS
2200
à la république, avaient été relégués en divers lieux
par les juges. J’ordonnai à chacun de ceux-ci de ne
plus agir cruellement contre les provinciaux, mais de
les exhorter plutôt par de bienveillantes paroles à
revenir au culte des dieux. Tant que mes ordres furent
suivis par les magistrats, personne dans les contrées
d'Orient ne fut plus relégué ou maltraité. » Et Maximin
Daïa se flatte beaucoup quand il ajoute : « Mais
plutôt ces provinciaux, gagnés par la douceur,
revinrent au culte des dieux. » Ils y revinrent si peu
que, devant l'insuccès notoire de cette politique
d’apaisement, Maximin reprit, dès les premiers mois
de 306, la p2rsécution.
XXIII ἔνριτ DE GAIÈRE ET MAXIMIN. — « Dans
toutes les provinces de Maximin, écrit Eusèbe, furent
envoyés des édits de ce tyran, commandant aux
gouverneurs de contraindre les habitants de leurs
villes à sacrifier publiquement aux dieux. Des hérauts
parcoururent les rues de Césarée et convoquèrent les
chefs de famille dans les temples par ordre du gouver-
neur. En outre, les tribuns des soldats firent, d’après
des registres, l'appel nominal. Tout était bouleversé
par un orage inexprimable. Cette deuxième déclara-
tion de guerre eut Maximin pour auteur 5. » A la même
époque, le nouvel édit était publié aussi dans les États
de Galère.
Les actes d’Acace, centurion, en garnison dans la
Thrace, nous apprennent que l’édit « ordonnait que,
dans toutes les villes, ceux qui refuseraient d’honorer
les dieux fussent livrés au dernier supplice. Les chefs
de l’armée devaient traduire devant leur tribunal et
condamner à mort tout soldat qui ne rendrait pas le
culte aux divinités de l'empire 7. » Les actes d'Hadrien,
également sujets à caution, nous apprennent qu'à
Nicomédie « des crieurs publics parcouraient tous les
quartiers de la ville, proclamant à haute voix que
tous les citoyens devaient, par ordre des empereurs,
offrir des sacrifices et des libations aux idoles et que
les chrétiens qui seraient découverts seraient livrés
aux flammes. Plusieurs personnages de distinction
furent ensuite désignés pour visiter toutes les maisons,
avec ordre, s’ils découvraient quelques disciples du
Christ, hommes ou femmes, de les amener devant le
tribunal du juge 5. » D’après Lactance, Galère avait
trouvé des raffinements jusque-là inconnus dans le
supplice du feu infligé aux fidèles, DATIS LEGIBUS
ut post tormenta damnati lentis ignibus urerenltur.
XXIV. PREMIER ÉDIT DE CONSTANTIN. — En 306,
le 25 juillet, mourait l’auguste Constance Chlore;
l’armée proclama son fils Constantin, qui, à peine entré
en possession des États de son père, publiait une con-
stitution en faveur de l'Église, dont nous n’avons ni le
texte ni le résumé :... susceplo imperio Constantinus
Augustus nihil egit prius, quam christianos cultui ac
Deo suo reddere. Hæc fuit prima ejus sanclio sanctæ
religionis reslilutæ ?.
XXV. Éoir ΡῈ MaximiN Daiïa. — Vers la fin de
l’année 308, un nouvel édit fut envoyé par Maximin
dans toutes les provinces. Des lettres du préfet du
prétoire, transmises par les gouverneurs aux curateurs
des cités, aux magistrats municipaux, et aussi aux
greffiers qui gardaient dans leurs archives les listes
dressées naguère en vue de l'appel nominal, firent
connaître les ordonnances suivantes : obligation pour
toutes les villes de réparer avec le plus grand soin les
temples d’idoles que l'abandon ou la vétusté avaient
laissé tomber en ruines; de contraindre tous les habi-
tants, hommes, femmes, enfants, serviteurs, à offrir
5 Eusèbe, Hist. eccles., 1. IX, c.1x.— " Euséhe, De martyr.
Palæst., 4. — * Acta 5. Acacii, 1, dans Acta sancl., mai
t. 1, p. 762. — * Acta 5. Hadriani, 1, dans Surius, Vitæ
sanct., t. 1x, p. 88. — * Lactance, De mortibus perseculorum,,
€, XXIV:
|
2201
des sacrifices et des libations et à manger des viandes
immolées; de faire asperger d’eau lustrale toutes les
denrées mises en vente sur les marchés publics: de
placer des agents à la porte de tous les thermes, afin
d’obliger les baigneurs à rendre d’abord hommage
aux dieux 1,
XXVI. ÉDIT DE TOLÉRANCE DE GALÈRE. — En
310, Galère fut atteint, dans son palais de Sardique,
d’une répugnante maladie : il tombait vivant en
pourriture. Les médecins n’y pouvant plus rien, les
oracles aggravèrent son mal par un remède incongru;
alors Galère traita avec le Dieu des chrétiens et pro-
mulgua l’édit que nous a conservé Lactance dans le
texte original ? :
Inter celera, quæ pro reipublicæ semper commodis
alque utilitale disponimus, nos quidem volueramus
anlehac juxla leges veteres et publicam disciplinam
Romanorum cuncla corrigere atque id providere, ut
eliam chrisliani, qui parentum suorum reliquerant
seclam ad bonas mentles redirent. Siquidem quadam
ralione lanta eosdem chrislianos volunlas invasissel
el lanta stultitia occupasset, ul non illa veterum instituta
sequerenlur, quæ forsilan primum parentes eorundem
consliluerant, sed pro arbitrio suo atque ul hisdem
eral libilum, ila sibimet leges facerent, quas observarent,
el per diversa varios populos congregarent. Denique
cum ejusmodi nostra jussio extilissel, ul ad velerum
se inslituta conferrent, mulli periculo subjugati, multi
eliam deturbali sunt; alque cum plurimi in proposilo
perseverarent, ac videremus nec diis eosdem cultum ac
religionem debitam exhibere, nec christianorum deum
observare, contemplationem mitissimæ nostræ clementiæ
intuentes el consueludinem sempilernam, qua solemus
cunclis hominibus veniam indulgere, promptissimam in
his quoque indulgentiam nostram credidimus porri-
gendam, ul denuo sint christiani et conventicula sua
componant, ila ut ne quid contra disciplinam agant.
Per aliam aulem epislulam judicibus significaturi
sumus, quid debeant observare. Unde juxta hanc indul-
gentiam nostram debebunt deum suum orare pro
salute nostra et reipublicæ ac sua ut undique versum
respublica præslelur incolumis el securi vivere in
sedibus suis possint.
Hoc edictum proponilur Nicomediæ pridie kalendas
maias, ipso oclies εἰ Maximino ilerum consulibus.
« Singulier édit, moitié insolent, moitié suppliant,
qui commence par insulter les chrétiens et finit par
leur demander de prier leur maître pour lui5. » La
pièce ne fait guère honneur à celui qui l’a promulguée
comme l'expression de sa politique et de sa conduite.
C'est un réformateur du christianisme qui n’a rien
imaginé de plus efficace pour venir à bout de la résis-
tance des fidèles à se laisser réformer que d’user d’un
peu de sévérité à leur égard. Il a moins songé à
ramener des dissidents au culte des dieux qu’à corriger
des égarés de leur déchéance, il a travaillé, non pour la
religion romaine, mais pour l’orthodoxie chrétienne,
menacée par les dissensions entre fidèles. Tout ceci
ne vaut guère la peine d’être relevé et discuté; cette
hypocrisie n’a d'autre but que la duperie des chrétiens,
dont le persécuteur aux abois sollicite l’intercession.
De ce fatras, une phrase seulement est à retenir,
c’est le dispositif : εὐ denuo sint christiani et conven-
ticula sua componant. Les chrétiens ont donc la per-
mission d'exister et de rebâtir leurs églises. L’édit
fut proclamé le 30 avril 311 et Lactance le lut alors
sur les murs de Nicomédie. En tête on lit les noms de
Galère, de Constantin et de Licinius; celui de Maxence
1 Eusèbe, De martyribus Palæst., 9. — ? Lactance, op. cit.,
δ. xxxiv; Eusèbe, Hist. eccles., 1. VIII, c. xvu, traduit
l'original latin avec quelques variantes; bonne traduction
française dans P. Allard, op. cit., 3° édit., 1908, t. v, p. 162-
163; cf. Κα. Bihlmayer, Die Toleranzedikt des Galerius von
ÉDITS ET RESCRITS
2202
n’y figure pas, parce que Galère ne reconnaissait pas
l’autorité de ce prince.
L’édit fut publié en conséquence dans la Bithynie,
le Pont, la Galatie, l'Asie, la Cappadoce, dans toutes
les provinces asiatiques de la juridiction de Galère,
dans celles qu’il possédait en Occident; en outre, dans
les États de Licinius et même dans ceux de Constantin,
où la persécution n’existait pas. Maxence gouvernait
Y'Italie et l'Afrique, et l’Église y jouissait de la paix.
Quant à Maximin Daïa, qui régnait sur la Cilicie, la
la Syrie et l'Égypte, il ne ralentit en aucune façon la
persécution, et probablement refusa de laisser mettre
son nom sur un édit qu’il blâmait sans aucun doute.
« Cependant, il lui était difficile de paraître ignorer
complètement un acte qui, d’après la fiction constitu-
tionnelle introduite lors de l'établissement de la
tétrarchie, émanait du collège impérial tout entier et
faisait loi pour l’universalité de l'empire. IL paraît
s'être arrêté à un moyen terme. Sans promulguer
textuellement l’édit des trois empereurs dans les
provinces de sa juridiction, il intima verbalement
à ses ministres (c’est-à-dire au préfet du prétoire et
au vicaire du diocèse d'Orient) l’ordre de cesser la
persécution et les chargea de communiquer cet ordre
aux gouverneurs des diverses provinces. Voici la circu-
laire que Sabinus, préfet du prétoire, adressa à tous
les gouverneurs. Eusèhe l’a traduite en grec, d’après
l'original latin :
« Depuis longtemps la Majesté de nos seigneurs les
très sacrés empereurs avait résolu, dans sa continuelle
sollicitude, de ramener tous les hommes à une vie
pieuse et régulière, de telle sorte que ceux qui parais-
saient embrasser les rites étrangers et contraires aux
institutions romaines rendissent désormais aux dieux
immortels le culte qui leur est dû. Mais l’entêtement
et l’obstination de quelques-uns se sont montrés si
grands, que ni la justice du commandement impérial,
ni la crainte des supplices imminents, ne les ont pu
détourner de leur résolution. Et comme il arrivait que,
pour ce motif, un grand nombre se jetaient dans
d’extrêmes périls, la Majesté de nos seigneurs les
invincibles princes, remplie de pitié et de clémence, a
commandé à notre dévotion d'envoyer cette lettre à
votre sagesse : afin que, si quelqu'un des chrétiens
était surpris observant la religion de sa secte, vous le
délivriez de toute inquiétude et de toute vexation et
ne lui infligiez aucune peine, car une très longue expé-
rience nous ἃ prouvé qu'il n'existe aucun moyen de les
détourner de leur entêtement. Votre zèle doit donc
écrire aux curateurs, aux stratèges et aux préposés
des bourgs, dans chaque cité, afin qu'ils sachent que,
à l'avenir, il n’est plus permis de s'occuper de cette
affaire #, »
Cette lettre engageait Maximin à peu de chose.
Sans doute, il avouait que la constance des fidèles
était venue à bout de sa haine et de sa cruauté, ins-
pirée par la volonté de les soumettre au culte des dieux.
Π y renonçait mais il ne regrettait rien et ne pro-
mettait rien; surtout il n’accordait rien. On ferait le
silence sur les chrétiens et c'était tout. Maximin
évitait de prendre à son compte les mots de l’édit de
Galère, qu’il tenait sans doute pour compromettants;
il n’était question ni du droit d'exister ni de celui de
rebâtir des églises.
XXVII. L'Épirr ΡῈ MizaN. — Constantin, vain-
queur, était entré à Rome le 29 octobre 312; il y
demeura peut-être jusqu'au 1er janvier 313, pour
prendre le consulat, qu’il partageait cette année avec
311, dans Theologische Quartalschrift, 1912, t. χειν. —
3 A. de Broglie, L'Église et l'empire romain au IF® siècle,
t. 1, p. 182. — “ Eusébe, Hist. eccles., 1. IX, c. 1; cf. P. Allard,
Histoire des persécutions, in-S°, Paris, 1908, t. v, p. 167-
168.
2203
Licinius '; d’après Lactance, il gagna Milan sans
attendre l'hiver : hieme proxima Mediolanum concessit.
A Milan. Licinius allait épouser Constantia, sœur de
Constantin ?. Les fêtes du mariage seraient l’occasion
et le prétexte de conférences entre les deux collègues
et de décisions prises en commun, auxquelles ils vou-
laient associer Dioclétien; mais ce dernier refusa de se
déranger et mourut d’ailleurs peu de temps après, vers
le milieu de l’année 313. L'idée de convoquer Dioclé-
tien ne manquait pas de grandeur et d’opportunité.
Le prestige du vieil auguste demeurait intact, et les
contemporains, mieux instruits que la postérité, se
rendaient parfaitement compte de la responsabilité
réduite qui lui revenait dans la tempête persécutrice
qu’on venait de traverser. Sa présence à Milan, son
nom glorieux et révéré en tête de l’édit de pacification
eût ajouté, à l'éclat un peu récent de l'illustration de
Constantin, cette autorité qui n’appartient qu'à ‘âge
et aux longs services. Comme il n’est pas possible de
supposer un calcul malicieux chez Constantin, 1]
semble qu’il ait recherché avantage qu’une sorte de
rétractalion solennelle desa politique religieuse dernière
manière par Dioclétien devait conférer à l'édit projeté
et à la politique prête à être inaugurée.
C’était dix années de violence et de ruine dont il
s'agissait de condamner l'inspiration autant qu’en
réparer les eflets. Les échappatoires indignes d’un
homme d’honneur au moyen desquelles Galère avait
tenté de se dérober à l’aveu de son erreur et des maux
qui en étaient résultés, ne pouvaient convenir à Con-
stantin. D’aïlleurs cet édit demeurait légalement
inexistant dansles États de Maxence : Italie et Afrique;
à plus forte raison était-il dédaigné et méconnu dans
la portion des États tombés depuis la mort de Galère
aux mains de Maximin Daïa et dans les États propres
de ce prince, Syrie et Écypte, où il n'avait jamais été
officiellement publié. Dans les États de Constantin,
ce même édit n'avait pas d'application, c’est-à-dire en
Gaule, en Espagne et en Bretagne; puis la situation
existante était en fait antérieure à l’édit. Π ne restait
donc que de rares provinces situées entre l’Adriatique
et le Bosphore, apanage de Licinius, pour le considérer
comme loi d’empire. Devenus maîtres incontestés,
Constantin et Licinius allaient-ils imposer une promul-
gation nouvelle ou bien rédiger un texte nouveau ?
Mais le texte de Galère offrait bien des défectuosités.
Qu’entendait-il en recommandant aux fidèles e« de ne
rien faire contre la discipline » ? Que prescrivait-il
dans le règlement d’admiaistration annoncé aux
magistrats? Qu’autorisait-il en accordant aux chrétiens
de rétablir leurs assemblées? Pour un texte juridique,
celul-ci prêtait vraiment trop à l'interprétation et s’il
pouvait nourrir les commentateurs, il risquait par
cela même d’embarrasser le législateur. Un texte
nouveau dirait plus clairement la volonté de Con-
stantin et fonderait le droit. Car il ne s’agissait alors de
rien moins. À travers les rescrits de Trajan et d’'Ha-
drien et les édits de Septime-Sévère, de Dèce, de
Valérien et Dioclétien, un principe s'était perpétué
d’anéantir le christianisme. A cet égard, les empereurs
n'avaient jamais varié d'opinion; seulement, devant
le déchet que l'application de ce principe infligeait à
la population, à la prospérité et à la paix de l'État,
la répression s'était vue maintes fois obligée de
s’avouer vaincue. Les chrétiens, alors, retrouvaient
le repos, sinon 18 sécurité, mais le motif de leurs
alarmes et la raïson de leurs souffrances demeuraient
prêts à revivre au premier signal d’un prince mal-
? Le panégyriste Nazaire dit qu’il y demeura un peu plus
de deux mois : Quidquid mala sexennio toto dominatio
Jerialis infirerat, bimestris fere cura sanavit; cf. O. Seeck,
Geschichite des Untergangs der antiken Welt, 1910, ἔν 7,
ÉDITS ET RESCRITS
2204
veillant. L’édit de Milan ofirirait cette nouveauté de
fonder un droit sur une idée nouvelle, l’idée de tolé-
rance.
Semblable innovation marque une date; mais on ne
peut la déterminer que d’une manière approximative.
Tout ce qu’on en peut dire avec certitude, c’est que
Constantin a gagné Milan aux approches de l’hiver et
Licinius avant le plus fort de l'hiver. Tous deux s’y
trouvaient au mois de février et,le 1° mai, Maximin
était vaincu en Thrace par Licinius; or, l’édit lui avait
été communiqué et il n’y a pas apparence que ce fut
après la rupture. Mais Maximin est parti de Syrie pour
la Bithynie hieme cum maxime sæviente, d’où il est
passé en Thrace. Il y a quelque apparence que cette
longue et pénible marche a pris du temps et ce n’est
pas quand le dessein hostile de Maximin était évident
que les empereurs lui ont adressé communication de
leur édit, qu'il y a donc d’assez bonnes raisons de
ramener vers le mois de février 313.
Eusèbe a su qu’au lendemain de leur victoire sur
Maxence, Constantin et Licinius, étroitement alliés.
ont fait de concert une loi au sujet des chrétiens, loi
très complète, mentionnant leur victoire sur le tyran ? :
μιᾷ βουλὴ χαὶ γνώμῃ νόμον ὑμὲρ χριστιανῶν τελεώτατον
πληρέστατα διατυποῦντα!: Plus loin, il ajoute que Con-
stantin et Licinius sont les auteurs de la paix, soit par
les lettres qu’ils ont écrites à Maximin, soit par les
« programmes et lois » qu'ils ont adressés à tous
leurs sujets : διὰ προγραμμάτων za νόμων.
Dans tout ceci il n’est pas question de Milan:
mais heureusement nous trouvons cette mention dans
le texte publié à Nicomédie par Licinius : cum
feliciter apud Mediolanum convenissemus. On désigne
aujourd’hui couramment cet édit par le sobriquet
d’édit de Milan et cette appellation n’a rien de
primitif. Un contemporain, Eusèbe, ne prend pas la
peine de nous instruire du lieu de la promulgation,
un autre contemporain, Lactance, semble vouloir
créer une présomption pour Nicomédie au détriment
de Milan. Il remarque que dix ans et quatre mois se
sont écoulés entre la promulgation de l’édit de Dio-
clétien à Nicomédie, le 24 février 303, et la promulga-
tion de l’édit de Constantin, également à Nicomédie,
le 13 juin 313. Dela date de promulgation à Milan,
qui, peut-être, lui eût permis de serrer de plus près, à
quelques jours à peine, l’anniversaire décennal, il ne
semble pas s’apercevair :... paucis post pugnam diebus,
et Nicomediam ingressus gralian Deo, cujus auxilio
vicerat, retulit, ac die iduum juniarum Constantino
alque ipso ler consulibus de restiluenda ecclesia hujus-
modi litleras ad præsidem dalas proponi jussit 4. Sic ab
eversa ecclesia usque ad reslilulam fuerunt anni X,
menses plus minus IV. Habitant Nicomédie, il songe
à la démolition de l’église de cette ville et à la revanche
prise dix ans après.
De Licinius, on n’a que peu à dire. Quoique l’égal
de Constantin, il y avait entre eux cette distance
morale entre Fhomme destiné à accomplir de grandes
choses et l’homme désigné pour occuper de grandes
charges. Licinius faisait du christianisme le même
cas que de toute autre religion, ce qui lui rendait facile
de signer l’édit de Milan et de le violer par la reprise
de la persécution. Au fond, il n’y voyait qu'une
concession à un collègue très puissant, très volontaire
et très entiché de sa foi nouvelle, c'était plus qu'il n’en
fallait ; il signa tout ce qu’on voulut.
Nulle trace de l’édit de Milan au code Théodosien;
le texte ne s’est pas conservé dans sa forme authen-
P. 138, 499. — ? Maurice, Numismatique constantinienne,
t. 11, p. LI, place la rencontre de Constantin et de Licinius à
Milan en février 313.,—° Eusèbe, Histeccl., 1. IX, €. 1x, P. δ.»
t. xx, col, 820, — 4 Lactance, De mortib. persec., ©. XLVHM.
CD A > ne
RS ΒΡ SL LS ES
2205 ;
tique 1. « Le texte afliché à Nicomédie, le 13 juin 313,
reproduit l’édit de Milan, sans doute, mais inséré dans
une lettre adressée à un gouverneur de province, ici
le gouverneur de Bithynie. Il saute aux yeux, en eflet,
que le document renferme une série d'instructions qui
sont adressées à un magistrat ; le prince interpelle ce
magistrat directement : Scire dicalionem tuam conve-
nil. Intellegit dicatio tua... « Votre Excellence doit
«savoir, Votre Excellence comprend », et autres
expressions protocolaires. Les instructions adressées
à ce magistrat sont comme un commentaire qui
explique une loi pour en assurer l'application exacte.
Sans doute certains édits étaient adressés directement
à tous les gouverneurs de provinces. Maïs ici ces
instructions sont comme en marge du texte de la loi
qu’elles commentent, texte reconnaissable à son style,
texte désigné par le commentaire même en des termes
comme : … lege quam superius comprehendimus,.…
fiel ut sicut superius comprehensun est. Discerner le
texte de la loi du texte de son commentaire est une
opération qui ne va pas sans incertitudes : où com-
mence le commentaire? où finit l’édit? On peut hési-
ter plus d’une fois. Je vais reproduire le texte intégral
de Lactance * en distinguant les deux sources, au
moins à titre d'hypothèse et de vraisemblance :
« CUM FELICITER tam ego Constantinus Augustus
quam etiam ego Licinius Augustus apud Mediolanum
convenissemus, atque universa, quæ ad commoda et
securitatem publicam pertinerent in tractatu habe-
remus, hæc inter cetera quæ videbamus pluribus homi-
nibus profutura, vel inprimis ordinanda esse credi-
dimus quibus divinitatis reverentia continebatur, ut
daremus et christianis et omnibus liberam protestatem
sequendi religionem quam quisque voluisset, quo
quidem divinitas ὅ in sede cælesti nobis atque omnibus
qui sub potestate nostra sunt constituti placatum
ac propitium possit existere.
« Ilaque hoc consilio salubri ac rectissima ralione
ineundum esse credidimus ut nulli omnino facullatem
abnegandam putaremus qui vel observalioni christia-
norum vel ei religioni mentem suam dederel 5 quam
ipse sibi aplissimam esse sentirel, ut possil nobis summa
divinilas, cujus religioni liberis menlibus obsequimur,
in omnibus solilum favorem suum benevolentiamque
præstare. ὃ
« Si fortement que l’édit de Milan ait voulu poser le
principe de la liberté des cultes, on ne comprend pas
qu’il ait pu débuter par deux phrases qui disent aussi
parfaitement la même chose que les deux phrases que
nous venons de citer. Cette tautologie s'explique au
contraire si la seconde phrase est une glose de la
première ἡ. Je ne voudrais pas dire que cette explica-
1 O. Seeck, Das sogenannte Edikt von Mailand, dans
Zeitschrift für Kirchengeschichte, 1891, t. x11, nie la publi-
cation d'aucun édit à Milan et attribue au seul Licinius le
document inséré par Lactance et par Eusèbe ; il ne daterait
donc que de Nicomédie. Les raisons qu’il en donne sont
pitoyables. La forme des édits à la troisième personne était
abandonnée à cette époque. Les édits étaient alors rédigés
en forme de lettres et adressés à quelques hauts fonction-
naires chargés de les publier. — 5 Le texte de l’édition de
Baluze, Paris, 1679, p. 41-43; celui de Brandt, dans Corp.
script. lat. eccl., p. 228-233, est une combinaison du texte
du ms. unique de Lactance et du texte grec d’'Eusébe;
cf. H. Hülle, Die Toleranzerlasse rômischer Kaiser für
das Christentum, in-8°, Berlin, 1895, p. 86-92 — 5 Brandt
propose : quo quicquid est divinitatis. — * Brandt : consilium.
— " Brandt : dederat. — " E. Galli, L'editto di Milano
del 313, dans la Scuola catlolica, mai-juin 1913, p. 64,
n'a pas relevé ce doublet et considère les deux phrases
comme appartenant également à l’édit authentique. —
τ Brandt propose : nomine < continebantur, et quæ prorsus
sinistra el a nostra clementia aliena esse => videbantur. Ce
supplément est pris au grec d'Eusèbe : ἐνείχοντο, χαὶ
deu πάνυ σχαιὰ καὶ τῆς ἡμετέρας πραότητος ἀλλότρια
ÉDITS ET RESCRITS
2206
tion s'impose, elle est plausible du moins, surtout si
nous considérons que le même procédé de glose un peu
littérale a été appliqué dans le reste du document.
C’est, en efïet, au rédacteur de cette glose supposée
que nous attribuerons, et ici avec plus de certitude,
les lignes qui suivent :
.… præslare. Quare scire dicalionem luam convenit
placuisse nobis ul amolis omnibus omnino conditio-
nibus, quæ prius scriplis ad officium tuum datis super
christianorum nomine videbartur?, nunc* cavere® ac sim-
pliciler unusquisque eorum qui eandem observandæ reli-
gioni ‘° christianorum gerunt voluntalem, citra ullam
inquieludinem ac molesliam sui idipsum observare
contendant. Quæ solliciludini tuæ plenissime signi-
ficanda esse credidimus, quo scires nos liberam atque
absolutam colendæ religionis suæ facullatem hisdem
chrislianis dedisse.
« Quod cum hisdem a nobis indullum esse pervideas,
indelligit dicalio tua eliam aliis religionis suæ vel
observantiæ polestatem simüliter apertlam εἰ liberam pro
quiele temporis nostri esse concessam, ut in colenda ® quod
quisque diligerel * habeat liberam facultatem, quas.…
honori neque cuiquam religioni aut aliquid a nobis #.
« Voilà bien une glose : elle n’ajoute aucune disposi-
tion légale à la loi énoncée au début, mais elle en
détaille tout le contenu. La loi, dit-elle, abroge les
dispositions contraires prises antérieurement au sujet
des chrétiens. Secondement, elle donne aux chrétiens
la liberté pleine, absolue, de professer leur religion,
sans crainte d’être inquiétés et molestés à l'avenir.
Troisièmement, elle donne la même liberté aux autres,
le législateur entendant ne contraindre aucune religion.
« Le commentaire s’arrête, et le texte de la loi va
reprendre, avec seulement une incidente introduite
comme entre parenthèses par le commentateur. Le texte
de la loi reprend, dis-je, et l’on pourra noter qu’il se
raccorde à merveille aux derniers mots de la première
citation 1%: « ATQUE HOCINSUPER in persona Christiano-
rum statuenüum esse censuimus, quod si eadem loca
ad quæ antea convenire consuerant, de quibus eliam
datis ad officium tuum litleris certa antehac forma
fueral comprehensa, priore tempore aliquid vel ἃ
fisco nostro vel ab alio quocunque videntur esse
mercati, eadem christianis sine pecunia τοὶ sine ulla
pretii petitione, postposita omni frustratione atque
ambiguitate, restituant. Qui etiam donc fuerunt
consecuti, eadem similiter hisdem christianis quanto-
cyus reddant, etiam vel hi qui emerunt, vel qui dono
erunt consecuti, si putaverint 5 de nostra benevo-
lentia aliquid, Vicarium postulent, quo et ipsis per
nostram clementiam consulatur. »
« Ce qui suit n’est plus que le commentaire 1.
εἶναι ἐδόχει. — " Brandt propose : videbantur ea remo-
veantur,et > nunc.Supplément pris à Eusèbe : ἐξόχει, ταῦτα
ἀφαιρεθῇ, χαὶ νῦν. — * Brandt corrige cavere en libere. —
19 Brandt: religionis. — 1 Brandt : colendo. — ** Brandt: de-
legerit. — 15 Le texte appelle correction. Brandt propose :
facultatem. < Quod a nobis factum est, ut neque cuiquam >
honori neque cuiquam religioni « detractum >> aliquid a no-
ro δὲ
14 Galli, au contraire, estime que le texte Et quoniam jus-
qu’à sperent fait partie de l’édit original. J'y vois cette pre-
mière difficulté, que dans ce texte il est fait mention de
l’édit (lege quam superius comprehendimus), et cette au-
tre difficulté, que le magistrat y est interpellé directement
(reddi jubebis). Galli suppose que l’édit original lisait red-
dantur, au lieu de reddi jubebis, mais cette supposition est
purement gratuite. De nlus, l’édit désigne les chrétiens par
le nom de christiani simplement : notre texte introduit
l'expression corpus christianorum, et lui donne pour syno-
nyme ecclesiæ et conventicula, termes que l’édit n'emploie
pas.
2207
« Quæ omnia corpori chrislianorum protinus per
intercessionem luam ac sine mora tradi oporlebit.
« Εἰ quoniam iidem christiani non in: ea loca tantum
ad quæ convenire consuerant?, sed alia eliam habuisse
noscuniur ad jus corporis eorum, id est ecclesiarum,
non hominum singulorum, pertinentia, ea omnia lege
quam superius comprehendimus citra ullam prorsus
ambiquitalem vel controversiam hisdem christianis
id est corpori el conventiculis eorum reddi jubebis,
supradicla scilicet ralione servata, ut ii qui eadem sine
prelio, sicut diximus, restituerint#, indemnitatem de
nostra benevolentia sperent.
« On reconnaît la manière que nous avons signalée
plus haut : la loi comporte des précisions qui en
assurent l'exécution, et ces précisions sont données.
L'office du gouverneur de la province doit veiller à
l'exécution des restitutions. Les biens à restituer sont
ceux qui appartenaient aux chrétiens à titre collectif,
soit les immeubles où ils tenaient leurs assemblées
religieuses, soit tout autre immeuble, à condition qu'il
s’agisse de propriété collective, et celle-là uniquement.
Le détenteur qui restitue pourra être indemnisé par
le trésor public. Ce sont là des répétitions presque
littérales, rédigées d’ailleurs dans un style qui n’a pas
l'excellente tenue du style de la loi elle-même.
« Les dernières lignes n’ajoutent rien non plus à la
loi et ne sont que des redites ou des clauses de style :
« In quibus omnibus supradicto corpori christianorum
intercessionem tuam efficacissiman exhibere debebis,
ut præceplum nostrum quantocyus compleatur, quo
eliam in hoc per clementiam nostram quieli publicæ
consulatur.
Hactenus fiet ut sicut superius comprehensum est,
divinus juxta nos favor, quem in tantis sumus rebus
experti, per omne lempus prospere successibus nostris
cum beatitudine publica perseveret *.
« Ut autem huius sanclionis® benivolentiæ nostræ
forma ad omnium possit pervenire notiliam, prolata
programmate tuo hæcC scripla el ubique proponere et
ad omnium scientiam te perferre conveniet, ut huius
benivolentiæ nostræ sanctio latere non possit ὅν
Eusèbe prit la peine de traduire en grec ce document
pour l'insérer dans son Hisloire ecclésiastique; la
plupart des variantes relevées sont négligeables, peut-
être quelques-mots omis par Lactance nous ont été
cependant conservés par Eusèbe; mais nous devons à
ce dernier le préambule de l’édit, préambule omis par
Lactance. Le voici ? :
Ἤδη μὲν πάλαι σχοποῦντ
ες τὴν ἐλευθερίαν τῆς θρησχείας
οὖχ ἀρνητέαν εἶναι, ἑκάστου τῇ διανοίᾳ χαὶ τῇ
βουλήσει ἐξουσίαν δοτέον τοῦ τὰ θεῖα πράγματα τημελεῖν
χατὰ τὴν αὐτοῦ προαίρεσιν ἔχαστον, χεχελεύχειμεν τοῖς τε
χριστιανοῖς τῆς αἱρέσε ὶ τῆς θρισχείας τῆς ἑαυτῶν
τὴν πίστιν φυλάτ n πολλαὶ χαὶ διάφοροι
1 Brandt supprime in. — ©? Brandt : consuerunt. —
3 Brandt : restituant. — * Galli suppose que la phrase Hacte-
nus fiet doit appartenir à l’édit original. Je la crois, au con-
traire, de la même main que la phrase Jlaque hoc consilio
dont elle est pour une part une réplique. —Brandt propose
< et > benivolentiæ. — ‘ P. Batiffol, Les étapes de la conver-
sion de Constantin. 11. L’édit de Milan, dans Bulletin ἀ απο.
litt. et d'archéol. chrét., 1913, t. 111, p. 244-247. — τ Eusèbe,
Hist. ecclés., 1. X, c. v, P. G., t. xx, col. 880. — * De ces
quelques mots on a donné une traduction erronée par
l'emploi du mot sectæ et on a supposé l’existence d’un pre-
mier édit, ayant trait aux hérésies et rendu par Constantin
et Licinius. Valois, cité par Tillemont, Mém. hist. ecclés.,
t. v, art. xLv1, croit que dans ce premier édit « l’on avoit
été choqué de ce que la religion chrétienne y avoit été telle-
ment relevée, qu’il sembloit que toutes les autres y eussent
été défendues ; et encore de ce que les diverses sectes sorties
des chrétiens y étoient qualifiées du nom odieux d'hérésies.s
ÉDITS ET RESCRITS
τυχὸν ἴσως τινὲς αὐτῶν μετ᾽ ὀλίγον ἀπὸ τῆς τοιαύτης παρα-
φυλάξεως ἀπεχρούοντο. « Depuis longtemps déjà nous
avions reconnu que la lib2rté de religion ne doit pas
être contrainte, mais qu’il faut permettre à chacun
d’obéir, pour les choses divines, au mouvement de
sa conscience. Aussi avions-nous permis à tous, y
compris les chrétiens, de suivre la foi de leur religion
et de leur culte. Mais parce que, dans le rescrit où
leur fut concédée cette faculté, de nombreuses et
diverses conditions avaient été énumérées, peut-être
à cause de cela quelques-uns y renoncèrent après un
certain temps. »
Assurément Constantin et Licinius avaient par-
couru quelque chemin depuis le 30 avril 311, lorsque,
de concert avec Galère, ils publiaient l’édit que nous
connaissons. Pour Licinius, peu lui importait; quant
à Constantin, il poussait sa pointe, en 313 comme
en 311; il avait laissé Galère expédier un règlement
d'administration qui rognait le mieux possible les
concessions de l’édit, parce qu’en 311 il n’était pas le
plus fort. Il était si bien en tiers dans cette alia
epistula destinée à apprendre aux juges quid debeant
observare qu’Eusèbe ne fait pas difficulté de convenir
que ce document annoncé par les trois empereurs
appartenait au même législateur qui promulguait
l’édit à Nicomédie du 13 juin 313, sans exclusion de
ses deux collègues.
Maximin, nous le savons par Eusèbe, avait reçu
communication de l’édit de Milan, évidemment avant
sa rupture avec Licinius. Après sa défaite par ce prince,
le persécuteur comprit que la résistance n’était possible
qu’à condition de pratiquer dans ses États l’« union
sacrée ». Les chrétiens y étaient encore nombreux et
surtout ulcérés par les procédés employés envers eux,
la pensée et la sympathie dirigées vers les princes
pacificateurs; craignant peut-être que leurs vœux
discrets n’ébranlassent leur loyalisme, Maximin Daïa
se résigna à leur accorder un édit dont les dispositions
étaient calquées sur celles de l’édit de Milan.
« L'empereur César Caius Valerius Maximin, Germa-
nique, Sarmatique, pieux, heureux, invincible, au-
guste. Toujours et de toutes les manières nous nous
efforçons de procurer l’avantage des habitants de nos
provinces, et de favoriser par nos bienfaits tout à la
fois la prospérité de la république et le bien-être des
particuliers : personne ne l’ignore, et nous avons la con-
fiance que chacun, interrogeant sa mémoire, en est
persuadé. Aussi, ayant appris précédemment qu'en
vertu de la loi rendue par nos divins parents Dioclé-
tien et Maximien, pour ordonner la destruction des
lieux où s’assemblaient les chrétiens, beaucoup d’excès
et de violences avaient été commis par les ofliciers
publics, et que le mal s’était chaque jour fait sentir
davantage à nos sujets, dont les biens sont, sous ce
prétexte, lourdement atteints, nous avons, l’année
dernière, par des lettres adressées aux gouverneurs
A. de Broglie, op. cit., t. 1, p. 239, suppose au contraire que
ce premier édit était « conçu dans des termes d’une généra-
lité telle, qu’il semblait s'étendre à des sectes ennemies de
toute morale et favoriser par là une licence périlleuse. »
Cet édit, postérieur à la défaite de Maxence, antérieur à
l’édit de Milan, et susceptible d’interprétations si diverses,
n’est rapporté nulle part. Il a cependant été cité de con-
fiance par un grand nombre d’historiens, notamment Beu-
gnot, Hist. de la destr. du paganisme, t. 1, p. 57; Aubé, De
Constantino imperatore, p. 20; G. Boissier, La fin du paga-
nisme, t. 1, p. 49; tandis que Champagny, Les Césars du
1115 siècle, τ. 111, p. 454-455, hésite. P. Allard, op. cit., τὰν,
p. 256, note 3, montre que αἱρέσεις se traduit non par
sectæ, mais par conditiones; en eflet, dans le texte de Lac-
tance nous lisons amotis omnino conditionibus, qu'Eusèébe
traduit une fois de plus par αἱρέσεων; enfin, on trouve au
code Théodosien, 1. XVI, tit. vi, lex 9, navalem hæresim pour
navalem conditionem. -
[
l
|
2209
des provinces (le rescrit à Sabinus), déclaré que, si
quelqu'un voulait s'attacher à cette secte et observer
cette religion, il lui serait permis de suivre sans empé-
chement son dessein, et personne n'oserait le lui
interdire; mais que tous les chrétiens jouiraient d’une
liberté complète, à l'abri de toute crainte et de tout
soupçon. Cependant nous n'avons pu entièrement
ignorer que certains de nos magistrats avaient mal
compris nos ordres, et qu’à cause de cela nos sujets se
défiaient de nos paroles et ne reprenaient qu'avec
hésitation le culte de leur choix. C’est pourquoi,
afin qu’à l’avenir toute inquiétude et toute équivoque
soient dissipées, nous avons voulu publier cet édit,
par lequel tous comprendront que ceux qui veulent
suivre cette secte en ont pleine liberté, et que, par
l'indulgence de notre Majesté, chacun peut observer
la religion qu'il préfère ou à laquelle il est accoutumé.
On leur permet aussi de rétablir les maisons du Sei-
gneur. Du reste, pour faire comprendre l’étendue de
notre indulgence, nous avons voulu ordonner encore
que, si quelque maison ou quelque lieu appartenant
auparavant aux chrétiens avaient été dévolus au fisc
par l’ordre de nos divins parents, occupés par quelque
ville, vendus ou donnés, ils reviendront à leur ancienne
condition juridique et à la propriété des chrétiens,
afin que tous puissent reconnaître notre piété et notre
sollicitude !. »
Maximin se bornait à un édit de tolérance à l'égard
des seuls chrétiens, auxquels il restituait leurs biens
confisqués sans dire par qui serait faite la restitution.
Il est possible que la rapidité des événements et la
rigueur de Licinius aient réduit cet édit à l’état de
lettre morte. N’était-il qu'une duperie? On ne sait. On
y peut voir du moins une attestation de l’édit de
Milan ἡ.
« On en ἃ une autre, plus vague, il est vrai, dans un
acte officiel, le procès-verbal de l'audience du 15 fé-
vrier 314, à Carthage, devant le proconsul Ælianus,
audience dans laquelle comparaît le faussaire qui
a fabriqué la lettre destinée à perdre l’évêque Félix
d’Aptonge. Le proconsul s’adresse au faussaire, Ingen-
tius, et l'engage à dire toute la vérité: s’il n’entre pas
dans la voie des aveux, il sera mis à la torture :
El ideo αἷς simpliciler, ne {orquearis. » Mettre un chré-
tien à la torture? Le proconsul prévoit la protestation
du prévenu, et il fait la déclaration que voici :
Ælianus proconsul dixit : Constantinus Maximus
semper Augustus el Licinius Cæsares ila pielatem
christianis exhibere dignantur, ut disciplinam corrumpi
nolint, sed polius observari religionem islam et coli velint.
Noli ilaque tibi blandiri quod, cum müihi dicas Dei cul-
torem le esse, proplerea non possis lorqueri *.
« Les deux augustes sont invoqués par le pro-
consul d'Afrique, car ils daignent témoigner de leur
intérêt (pielatem) aux chrétiens, mais non jusqu’à
compromettre l'ordre public (disciplinam). Ils veulent
aussi bien que les chrétien; observent leur religion :
garde-toi donc de mentir, quod alienum chrislianis esse
videtur! Du moins ne te flatte pas, sous prétexte que
tu te réclames de La qualité de chrétien (cum dicas Det
cullorem le esse), de pouvoir esquiver la torture. Le
proconsul d'Afrique, en 314, atteste donc que la liberté
chrétienne est maintenant de droit, et que ce droit a
les deux augustes pour auteurs #. »
La véritable originalité de l'édit de Milan ne se
trouve pas dans ses prescriptions particulières con-
cernant les chrétiens. A l'égard de ces souffre-douleurs
toujours ballottés entre la défiance, la fureur et l'in-
différence des maîtres de l'empire, les mesures de
réparations prescrites ne différaient pas notablement
1 Eusèbe, Hist. eccles., 1. IX, c. x; ef. B. Aubé, De Constan-
lino imperatore, 1861, p. 24; P. Allard, op. cil., t. V, p. 270-
ÉDITS ET RESCRITS
2210
de celles déjà accordées par Gallien, et d’ailleurs elles
faisaient depuis un siècle et demi au moins, depuis la
campagne des apologistes, la matière d’un programme
de réclamations d'ordre matériel et d’ordre moral à
peu près immuables. Ce qui est nouveau et ce qui
introduit une conception politique ignorée, c'est l’affir-
mation du principe de la tolérance religieuse. Rien de
pareil dans les édits antérieurs, mais tout au plus la
concession d’un sursis, d’une tolérance, toujours révi-
sible et qui, en eflet, ne l’est que trop souvent.
Jusqu'à cette date de 313, on peut dire que la tolérance
n’a été qu’un expédient; désormais la pratique reli-
gieuse sera libre autant que le choix de la confession
religieuse, quam quisque delegerit, quam ipse sibi aptis-
simam esse sentiret. Il ne s’agit plus d’imposer la
religion d’État, d’y attirer les récalcitrants, de lui
immoler les réfractaires, mais il s’agit d’inaugurer un
système ingénieux d’égards envers la Divinité. Con-
stantin ne voit etne veut pas autre chose; ni politique
ni dévot, il se montre simplement superstitieux et sa
déférence s'adresse à la Divinité qui est dans le ciel,
qui favorise les princes et tous ceux qui vivent sous
leur domination : quo quidem Divinilas in sede cælesti
nobis alque omnibus qui sub polestate nostra sunt placata
ac propilia possil exislere.
Que les vieux païens ne prennent donc pas l'alarme,
leurs dieux n'auront pas sujet de se plaindre et de se
venger, car enfin cette déférence s'adresse aussi bien
à leur mythologie olympienne qu’à la théologie chré-
tienne. Tout ce qu’il y ἃ de puissance céleste sera
satisfait. Les cultes officiels conservent leur statut
légal, mais ce qui ne laisse pas de leur être funeste,
c’est que le chef de l’État les abandonne à eux-mêmes,
à leur stérilité et par conséquent à une disparition plus
ou moins prochaine, mais inévitable. En apparence, ce
n’est que l'absorption des dieux dans la divinité; en
réalité, c’est le commencement de leur liquidation.
Le point de vue administratif n’est pas moins
original. Tous les lieux d’assemblée confisqués,
vendus, trafiqués doivent être restitués intégralement
et immédiatement à leurs anciens possesseurs; les
indemnités viendront plus tard, si elles viennent, et
le trésor les prend à sa charge. Licinius précise que
les seuls loca ad quæ convenire consuerant sont visés
et non les propriétés individuelles, par conséquent,
églises, cimetières, immeubles et biens-fonds occupés
et exploités par l’évêque, les clercs ou les services
ecclésiastiques. Les gouverneurs de provinces auxquels
incombent ces restitutions devront y procéder en
diligence et traiter avec le corpus christianorum, qui
recevra le transfert de propriété adressé corpori εἰ
conventiculis. Mesure radicale, dont le caractère de
réaction est visible, mais surtout dont la gravité nous
étonne au point de vue du droit de propriété. IL y
avait eu confiscation et le corps des chrétiens avait
été lésé; il y avait restitution et le fisc dégorgeait :
c'était à merveille. Mais toutes les transactions faites
sous sa garantie avec des tiers se trouvaient annulées;
les acquisitions consenties et soldées, abolies de telle
façon que les détenteurs présents se trouvaient
évincés; c'élait un véritable bouleversement et une
spoliation accomplie dans le but de réparer une pre-
mière spoliation. Mesure qu'il faut se garder cepen-
dant de blâmer à la hâte. L'État procède à une opéra-
tion contentieuse des plus délicates, mais, si elle
réussit, des plus habiles. Tandis qu’en France, en 1801,
l’aliénation des ci-devant biens du clergé et leur
acquisition demeurent incontestées par le Concordat,
ce qui impose à l'État l'obligation de pourvoir à la
subsistance des spoliés et de leurs héritiers, à Milan,
272. — ? P. Batiflol, op. cit., p. 250. — 5. Acta purgationis
Felicis, édit, Ziwsa, p. 203. — ‘ P, Batiffol, op. cit., p. 250.
2211
en 313, l'État préfère s'imposer une liquidation coû-
teuse mais totale et s’exonérer pour l'avenir d’un
budget des cultes. Il a causé préjudice aux commu-
nautés chrétiennes : il les rembourse, prend à sa charge
l'indemnité de compensation et garde son entière
liberté.
Ainsi, rupture avec les errements du passé. Tolé-
rance religieuse universelle, abolition de la religion
d’État, liberté des associations cultuelles. L’édit de
Milan marque une transition mémorable, mais qui
dure à peine le temps nécessaire pour l’étudier. Le
culte officiel n’est pas encore privé des allocations
qui, seules, le font vivre et durer; le culte chrétien
est encore à l'abri de la mainmise impériale, car la
conversion de Constantin n’a encore eu, à cette
date, d’autre effet que de réformer son panthéon et de
s’en tenir à une affirmation peu compromettante de
la croyance en la Dinivité qui est dans le ciel. Derrière
le législateur prudent, qui s'exprime de cette façon
afin de ne pas froisser et provoquer ceux que le temps
et l'intérêt soumettront à son concept religieux, il
semble que l’empereur se fait du Dieu des chrétiens
une idée moins flottante. Qu'on se rappelle la date
de l’édit de Milan, février 313, et qu’on en rapproche
les lettres de Constantin à Anulinus et à Cécilien,
fin de 312 ou début de 313. Ici l'empereur parle de
l'Église catholique des chrétiens, τῇ ἐχχλησία τῇ xabo-
Auÿ τῶν χριστιανῶν, et il estime que le mépris du
culte dans lequel est observé le respect le plus élevé
de la très sainte et céleste puissance a fait courir les
plus grands dangers à la chose publique, tandis que
l'adoption et l’observance scrupuleuse de ce culte
assure la plus grande prospérité au nom romain et le
succès à toutes les affaires des hommes. L'hommasge
prend ici une force d’affirmation très différente de la
constatation assez indifférente contenue dans l’édit.
Celui-ci met tous les dieux sur le même rang, la lettre
à Anulinus établit une distinction importante quand
elle affirme la « très sainte » majesté qui est « dans le
ciel», trouve dans le christianisme un «culte saint », un
«culte divin», τῇ ἁγία ταύτη θρησχείᾳ, τῆς θείας θρησχείας.
Selon lui, « l’ adoption et l'observance scrupuleuse de
ce culte assure la plus grande prospérité au nom
romain »; et il y a dans ces quelques mots le germe
de toute “la future politique impériale à l'égard du
christianisme : il faut que l’État romain s’assure le
plus étroitement possible d’un culte qui lui assure
de tels av antages.
Dès lors s’ouvre une autre série de rescrits et d’édits
consacrés à accaparer et à domestiquer cette Église
que les édits et les rescrits étudiés jusqu'ici n’ont
pu anéantir. Nous y reviendrons dans une autre
étude. Nous aurons ainsi l’occasion d’étudier des édits
isolés, tels que ceux des rois vandales persécuteurs.
H. LEecLERrco.
EFFETA. Voir Dictionn., t. 1, col. 2523-2537 :
APERTIO AURIUM.
EGBERT (PONTIFICAL D').— I. Lemanuscrit.
II. Édition. III. Egbert d’York. Origines, date du
manuscrit. Caractère liturgique. IV. Composition,
analyse. V. Comparaisons. VI. Particularités. VII. Bi-
bliographie.
I. LE MANUSCRIT. — Le pontifical connu sous le
titre d’Egbert, un archevêque d’York (de 732 à 766),
est un manuscrit de la Bibliothèque nationale de
Paris, n° 138, supplément latin. C’est un in-4° en
velin, composé de 182 feuilles. Il est ainsi décrit
par E. Miller. En tête, une note : « Monsieur Leduc,
1 The pontifical of Egbert, archbishop of York, A.
732-766, dans Surtees Society, London, 1853, p. χι- ἐς
col. ΧΧΥΠ. --
? On sait en eflet qu'Alcuin ἴγαπϑρο. ta en :
ÉDITS ET RESCRITS — EGBERT (PONTIFICAL D)
2212
chanoine promoteur à Évreux. Ce ms. lui appartient,
signé Capparonier. »
Fol. 1 τὸ : resté en blanc, et servant de feuillet de
garde.
Fol. 1 v° : écriture ordinaire du x® siècle. Benedictio
ignis. Domine Deus noster.
Fol. 2 r° : autre écriture. Explicit expositio secun-
dum Johannem.
Fol. 2 ve : écriture un peu plus moderne. OR AD
BA 8β τον δὺ Deus cujus spiritu.
« En tête du feuillet 3, où commence le pontifical
d’Egbert, on lit : Eboracensis ecclesiæ sive Egberti
Eboracensis archiepiscopi pontificale lilteris Saxonicis
ab annis circiter 950 eleganter scriptum. Puis en travers,
dans la marge, en écriture du xve® siècle : « Ce livre est
en inventaire nommé pontifical. » Signé du signe
S. Milit.
Ce titre de l’ouvrage est en majuscule, une ligne
en noir et la suivante en rouge.
Puis vient un extrait du pénitential d’Egbert.
EXCARPSVMDE
CANONIBVSCATHO
LICORVMPATRV
VELPÆNITENTIÆ
ADREMEDIVMANI
MARVM DOMINIEGG
BERTHTIARCHIEPI
EBVRACIVITATIS Ë +
L’extrait commence par ces mots : Institulio illa
quæ fiebai in diebus αίγιπι ποδίγογιπι, et se termine
par ceux-ci : Si quis infirmalur a sacerdotibus oleo
sanclificalo cum orationibus diligenter unguatur. Le
passage entier a été imprimé dans l’édition de la
Surtees Society, p. XITI-XIV.
Tous les titres sont écrits en onciales rouges, et
les premières lettres de chaque alinéa sont des majus-
cules tantôt rouges et tantôt noires, Les derniers feuil-
lets sont d’une écriture plus moderne. Sur le dernier
on lit : Anno millesimo septingelesimo nonagesimo
rex captivus, regina pœne occisa, væ ecclesiæ, ppes
fugient, sceptrum confractum paulo post reviviscit
ferrum el ignis in nobiles spoliario templi. Hæc Dun-
stanus servus Dei :.
Le pontifical commence au fol. 7 r° et se termine
fol. 172. Les dernières pages contiennent un rite
d’Évreux [π᾿ cœna Domini, édité par dom Martène.
Le pontifical contient quelques additions : au fol. 75 we,
addition de quelques lignes d’une main du xre siè-
cle, mais non anglo-saxonne (cf. édition, p. 57); entre
les folios 125 et 126 est ajouté un feuillet avec des
prières, d’une main du xrr* siècle, mais non anglo-
saxonne (cf. éd., p. 98-99) ; entre les folios 151 et 152,
d’une main du xre siècle, mais non anglo-saxonne, la
bénédiction de l'anneau et de la crosse ; un fragment
anglo-saxon est inséré entre les feuilles 157 et 158
(οἴ. éd., p. xvn1).
La date de l'écriture est du xe-xre siècle; quant au
contenu, sauf quelques additions, on a émis l’hypo-
thèse assez vraisemblable qu’Alcuin prit une copie
du pontifical d’Egbert, l’emporta en France, et
c’est sur cet exemplaire qu ‘aurait été copié le manu-
scrit dont il est question ici *. En dehors des inter-
polations que signale Greenwell et que nous avons
indiquées ci-dessus, l'éditeur (ni personne, que nous
sachions) n’a pas relevé ces deux rubriques fort im-
portantes pour la composition du manuscrit, et qui se
trouvent dans la messe pour la coronatio regis.
France plusieurs manuscrits anglo-saxons; le τ Rock en
a etre plusieurs exemples, The Church of our fathers, ἴ 1,
. 282.
2213
Page 100 :
Mathæum. In illo tempore.A beuntes Pharisæi consilium,
ET CET. REQUIRE RETRO IN EBDOMADA ΧΗ EVANGEL.
IN FERIA V.
Page 101 : Deus qui populis, REQUIRITUR IN CAPITE
1188].
Ces deux passages renvoient à deux textes qui
sont censés se trouver dans le même livre ; or ni l’un
ni l’autre n’y sont. Le premier est ce passage de
l'Évangile (Matth., xxu, 15-22) avec ce verset :
reddile ergo quæ sunt Cæsaris Cæsari el quæ sunt Dei
Deo.
Le second est une oraison ainsi conçue : Deus qui
populis tuis virlule consulis el amore dominaris, etc.,
que l’on trouve dans d’autres pontificaux (cf. par ex.
le Bénédictional de Robert 1). Il est donc évident que
le service de la Coronalio regis dans le pontifical
d’Egbert a été copié sur un autre livre, probable-
ment un missel, puisqu'on renvoie à un évangile du
jeudi de la XIIIe semaine après la Pentecôte. Mais
ceci n’a rien de bien étonnant, car on sait que les
livres liturgiques sont généralement composés d’élé-
ments empruntés à d’autres livres plus anciens.
II. Éprrion. — Quelques extraits du pontifical
d'Egbert ont été donnés par dom Martène, dans son
De ritibus ÆEcclesiæ universæ *, et par Maskell :.
L'édition complète a été faite par la Surtees Society,
qui en a confié le soin à Greenwell. L'éditeur a donné
purement et simplement le texte, sans notes, avec
une courte introduction et avec une table bien insuf-
fisante. L'édition est soignée, comme le sont en géné-
ral les éditions de cette société. Mais il serait à désirer
que ce monument si remarquable de la liturgie
anglo-saxonne fût réédité avec des notes, des index,
des rapprochements avec les monuments similaires
et des recherches sur les sources .
Depuis l’époque de cette édition, le pontifical
d’Egbert, sans avoir fait l’objet d’un travail d’en-
semble, a cependant été étudié dans quelques-unes
de ses parties et on a essayé de lui assigner sa place
parmi les documents liturgiques de ce genre ὅ.
III. EGBERT D’YORK. ORIGINE ET DATE DU PON-
TIFICAL. CARACTÈRE LITURGIQUE. — Egbert ou
Ecgberth est un personnage bien connu dans l’his-
toire ecclésiastique de l'Angleterre. Cousin de Ceol-
wulf, roi de Northumbrie, il fut élevé dans un
monastère, vint à Rome, où il fut ordonné diacre, et
devint archevêque d’York, probablement en 732. Il
est ainsi contemporain de Bède le Vénérable, qui
lui écrivit une lettre célèbre sur l’état du clergé et de
la discipline. Son frère Eadberth devint roi de North- |
umbrie en 738. Ils travaillèrent de concert à la ré- |
forme de la discipline ecclésiastique. Instruit, pieux
et zélé, il fonda dans sa cathédrale cette école d’York
qui devint une des plus fameuses de l'Occident, et
dont Alcuin fut une des gloires. Il fut aussi en rela-
tion avec saint Boniface. Pendant les trente-quatre
ansque dura son épiscopat, il gouverna son diocèse avec |
sagesse. Π mourut en 766.— On lui doit un péniten- |
tiel et peut-être quelques autres ouvrages. Comme |
nous l’avons dit, le pontifical qui porte son nom lui
1 The benedictional of archbishop Robert, edited by H. A, |
Wilson, London, 1903 (Bradshaw Society), p. 141, 158. —
3 Tome τι, p.214. — * Monumenta ritualia Ecclesiæ Angli-
canæ, Oxford,1882, t. 11 p. 77. — * The pontifical of Egbert,
archbishop οἱ York, A. D. 732-766. New first printed from a
manuscript of the tenth century (Surtees Society), in-8°,
London, 1853, by W. Greenwell (xxvr° vol. de la collec-
tion). — " Voir les travaux cités à la bibliographie ou au
cours de cet article, notamment ceux de Wilson et de Frère.
— “ Haddan et Stubbs, Concilia, t. ππι, p. 417. — ? W.
Maskell, Monumenta ritualia Ecclesiæ Anglicanæ, Oxford,
1882, t. ax, p. 77. — * Cf. dom Cabrol, L’Angleterre chré-
tienne avant les Normands, Paris, 1909, p. 294 ; c'est aussi
|
EGBERT (PONTIFICAL D’) 2214
Sequenlia sancli Evangelii secundum | est attribué avec quelque vraisemblance, au moins
dans sa substance. Les noms de saint Cuthbert
et de saint Guhtlac annoncent que le pontifical a
été écrit dans le nord-ouest de l'Angleterre (p. 29
et 32). Comme nous le verrons plus tard, la liturgie
qui s’y développe dénote aussi une date assez voi-
sine de celle de son épiscopat, milieu du virr® siècle.
Son zèle pour la liturgie se trahit dans le prologue
de son pénitentiel, où il exige que chaque prêtre aït
sa petite bibliothèque liturgique, qui se compose du
psautier, du lectionnaire, de l’antiphonaire, du bap-
tismal, du martyrologe et du calendrier *.
Le pontifical d’Egbert est un des plus anciens
livres de ce genre que nous possédions : Maskell dit
qu’il n’est pas seulement le plus ancien ordo anglais,
mais probablement le plus ancien du monde ?.
Quant à la liturgie que représente le pontifical,
c’est pour le fond la liturgie romaine. Quand saint
Augustin vint avec ses moines en Angleterre, en 596, il
y apporta la liturgie romaine telle qu’elle existait
à Rome de son temps, c’est-à-dire sous saint Grégoire”.
Mais à côté de l’usage grégorien on constate, dans
l'Église anglo-saxonne, un autre courant liturgique,
le gélasien, qui, dans l’état où il nous est parvenu,
est un mélange d’éléments romains et gallicans ".
On retrouve dans le pontifical d’Egbert ces divers
éléments. Mais c’est l'élément purement romain qui,
de beaucoup, domine. La terminologie, les formules, les
rites concordent d'ordinaire avec la liturgie romaine.
C’est ce que nous verrons plus en détail dans le $ IV.
Un des titres porte Incipit ordo ... qualiler in romana
Æcclesia presbileri… benedicandi sunt.
IV. CoMmPosiTION. ANALYSE. — Le pontifical αἘσ-
bert, comme la plupart des livres liturgiques de cette
époque, ne présente pas un ordre rigoureux. Le défaut
d'unité s’y fait sentir; comme nous l’avons déjà con-
staté, il est composé d’éléments divers, qui ont été
plutôt juxtaposés que fondus avec méthode. Ce carac-
tère apparaîtra de plus en plus dans la suite. Cepen-
dant on peut le diviser en trois parties, bien que ces
divisions ne soient pas indiquées dans le texte.
Ire partie, p. 1 à 58. Ordinations, prières de la dédi-
cace des églises, de la bénédiction d’un cimetière, de
la réconciliation de l’église;
IIe partie, p. 58 à 100. Bénédictions données par
l’évêque au moment de la communion ;
IIIe partie, p. 100 à 136. Prières pour le sacre des
rois, la bénédiction des abbés, des abbesses, des mo-
niales, des veuves, et enfin quelques formules de
prières sur les pénitents, d’autres formules pour di-
verses circonstances, et pour la bénédiction des ra-
meaux, du feu et de certains objets.
Le grand nombre de bénédictions qu’il contient
l’a fait considérer par quelques-uns comme un béné-
dictional; mais, en somme, la première et la troisième
partie forment bien un pontifical. Le bénédictional
étant aussi un livre de l’évêque, on comprend qu’'Eg-
bert ait voulu fondre en un seul le bénédictional et le
pontifical (sur le Bénédiclional et les Bénédiclions
épiscopales, voir t. m, col. 716 sq.) .
Nous allons donner le détail de chacune de ces parties.
l'opinion de la plupart des liturgistes anglais. Cf. Forbes,
Liber Ecclesiæ B. Terrenani de Arbuthnott, Burntisland,
1864, p. 46; et H. A. Wilson, On some lilurgical points
relative to the mission of St. Augustine, dans The mission
of St. Augustine to England, Cambridge, 1897. — * Cette
influence gélasienne avait déjà été marquée par Lebrun et
par Maskell, The ancient liturgy of the Church of, England,
Oxford, 1882, p. Lx. Cf. aussi sur ce point Wilson, Journal
of theological studies, 1902, t. mx, p. 429-433 ; et les articles
BèbDeE, t. 11, col. 635-636; APERTIO AURIUM, t. 4, col. 2529,
et BRETAGNE (Grande-), Lilurgie, t. 11, col. 1229-1245. —
1o Wilson, The benedictional of archbishop Robert, Lon-
don, 1903, p. χι.
2245
Ire partie.
Ordinatio episcopi, p. 1 1.
Benedictio ejusdem sacerdotis, p. 5.
Confirmatio hominum ab episcopo dicenda quo-
modo confirmare debet, p. 6.
Incipit ordo de sacris ordinibus qualiter in romana
Æcclesia presbiteri, diaconi, subdiaconi, vel ceteri
ordines clericorum benedicendi sunt, p. 8.
Incipit benedictio ad stolas vel planetas quando
levitæ seu presbiteri ordinandi sunt, aut ordinati
quidem esse reperiuntur, p. 16.
Incipit ordo qualiter domus Dei consecrandus est,
et ad nuntiandum populo, ut ibi occurrant, qua die
episcopus in ebdomada hoc facere voluerit, p. 26.
Item in dedicatione oratorii, p. 51.
Item oratio in dedicatione fontis, p. 53.
In consecratione cimiterii, p. 54.
Reconciliatio altaris vel loci sacri, ubi sanguis fuerit
effusus, aut homicidium perpetratum, p. 56.
Ile partie.
Benedictio in reconciliatione æcclesie ubi sanguis
effusus, aut homicidium perpetratum fuerit, p. 58.
Benedictio in quacumque festivitale sanctorum, p. 58.
Benedictio dominicalis cotidianis diebus dominicis,
p. 58.
Dominica j. post Natalem Domini, p. 59.
Dominica j. post Epiphaniam Domini, p. 59.
Dominica ij. post Epiphaniam Domini, p. 59.
Dominica üij. post Epiphaniam Domini, p. 60.
Dominica iiij. post Epiphaniam Domini, p. 60.
Dominica in LXX, p. 60.
Dominica in LX, p. 60.
iii] feria. Caput jejunii, Benedictio, p. 61.
Benedictio in initio XL, p. 61.
Benedictio in die XL ad vesperum, p. 62.
Dominica ij. in XL. Benediclio, p. 62.
Dominica iij. in XL. Benedictio, p. 62.
Dominica v. infra XL. Benedictio ?, p. 63.
In ramis palmarum. Benedictio, p. 63.
Item alia benedictio in Passione, p. 63.
In cœna Domini, p. 64.
In sabbalo sancto, p. 64.
Benedictio in die sancto Paschæ, p. 64.
In Pascha ad vesperum. Benedictio, p. 65.
tj. feria, p. 65.
iij. feria, p. 66.
iiij. feria, p. 66.
νυ. feria, p. 66.
vj. feria, p. 66.
Sabbato, p. 67.
Dominica octavæ Pasche. Benediclio, p. 67 3.
Dominica j. post oclavas Pasche. Benediclio, p. 67.
Dominica ij. post octavas Pasche. Benedictio, p. 67.
Dominica itj. post oclavas Pasche. Benediclio, p. 68.
Benedictio de jejunio vel dominico iiij δ, p. 68.
Benedictio in Rogatione, p. 68.
Dominica j. post Ascensum Domini.
p. 69 5,
Benedictio,
1 Les parties en romain se retrouvent au pontifical
romain, quoique sous une forme plus développée; les
parties en italique sont propres au pontifical d’Egbert. —
5 Ce dimanche ne porte pas le titre in Passione; il ya
après le dimanche des Rameaux une benedictio in Passione.
— ? On remarquera que ce dimanche n’est pas compris
dans la série des dimanches après Pâques qui commence
uu dimanche suivant, aujourd’hui, chez nous, le 115 di-
manche après Pâques. — ‘Ce titre est à noter. --- Il
semble qu’il y ait ici une interversion. On remarquera aussi
le titre Dominica prima post Ascensum. — * Même remarque
que pour les dimanches après Pâques. Le dimanche octave
EGBERT (PONTIFICAL D’) 2216
Benedictio in Ascensu Domini, p. 69.
In vigilia Pentecostes. Benedictio, p. 70.
In die Pentecostes. Benedictio, p. 70.
In die Pentecostes ad vesperum. Benedictio, p. 70.
In sabbalo. Benediclio, p. 71.
Dominica octava post Pentecosten 5. Benedictio,
Ῥ- 71.
Dominica j. post Pentecosten. Benedictio, p.71.
Dominica ij. post Pentecosten. Benedictio, p.72.
Dominica iij. post Pentecosten. Benedictio, p. 72.
Dominica iiij. post Pendecosten. Benedictio, p. 72.
Dominica v. post Pentecosten. Benedictio, p. 72.
Dominica vj. post Pentecosten. Benedictio, p. 73.
Dominica vij. post Pentecosten. Benedictio, p. 78.
Dominica viij. post Pentecosten. Benedictio, p.73.
Dominica viiij. post Pentecosten. Benedictio, p.73.
Dominica x. post Pentecosten. Benedictio, p. 74.
Dominica xj. post Pentecosten. Benedictio, Ὁ. 74.
Dominica xij. post Pentecosten. Benedictio, p. 74.
Dominica xiij, post Pentecosten Benedictio, p. 74.
Dominica xiiij. post Pentecosten. Benedictio, p. 74.
Dominica xv. post Pentecosten. Benedictio, p. 75.
Dominica xvj. post Pentecosten. Benedictio, p. 75.
Dominica xvij. post Pentecosten. Benedictio, p. 75.
Dominica xviij. post Pentecosten. Benedictio, Ὁ. 76.
Dominica xix. post Pentecosten. Benedictio, p. 76.
Dominica xx. post Pentecosten. Benedictio, p. 76.
Dominica χα]. post Pentecosten. Benedictio, p. 76.
Dominica xxij. post Pentecosten. Benedictio, p.77.
Dominica xxiij. post Pentecosten. Benedictio, p. 77.
Feria ij. Benediclio colidiana, p. 77.
Feria iij. Benedictio cotidiana, p. 77.
Feria itij. Benedictio cotidiana, p. 78.
Feria v. Benedictio cotidiana, p. 78.
Feria vj., p. 78.
Feria vij. Benediclio, p. 79.
Benedictio colidiana, p. 79.
Benediclio cotidiana (alia), p. 79.
Benediclio cotidiana (alia), p. 79,
Benedictio de colidianis diebus, p. 80.
Benedictio ad matutinum de colidianis, p. 80.
Benedictio vespertina de cotidianis diebus, Ὁ. 81.
Dominica v. de Adventu ante Natale Domini 7, Ὁ. 81.
Dominica iiij. ante Natale Domini, p. 81.
Dominica iij. ante Natale Domini, p. 81.
Dominica ij. ante Natale Domini, p. 82.
Dominica j. ante Natale Domini, p. 82.
Benedictio de sancla Trinilate requirelur retro in
oclavas Pentecostes ὃ, p. 82.
Benediclio in die Natalis Domini, p. 83.
Benedictio in die Natalis Domini ad vesperum, p. 83.
In natale sancti Stephani proto-martyris, p. 84.
Benediclio in natale sancti Johannis evangelistæ,
p. 84.
Benedictio Innocentium, Ὁ. 84. ”
Benedictio in oclavas Domini*, p. 85.
Benediclio in Theophania *, p. 85.
Benedictio Epiphaniæ Domini ad vesperum, p. 85.
In purificalione sanclæ Mariæ. Benedictio, p. 86.
Benediclio Adnuntiatio sanctæ Mariæ, p. 86.
v. Καὶ maii. Inventio sanctæ crucis. Benediclio, p.86.
n'est pas compté dans la série des dimanches après la
Pentecôte. On notera, d’une part, ce titre donné au
dimanche que nous appelons de la Trinité, et, d'autre part,
ce fait que les formules font allusion à la fête de la Trinité.
Voir plus loin aussi, après Noël, la mention d’une benediclio
de sancta Trinitate. C’est une indication chronologique qui
ne manque pas de valeur, — * On remarquera les cinq
dimanches de l'Avent, — * On ne voit pas trop la raison de
la place de cette bénédiction. Voir la note 6. — " La for-
mule fait allusion à la circoncision. — La formule rap-
pelle le mystère de l’Épiphanie, l’adoration des mages, le
baptême du Jourdain et les noces de Cana.
2217
ἘΠῚ. Καὶ. julii. In nalale sancli Johannis Bap-
lislæ, p. 87.
Καὶ. augusli. Benediclio in natale Machabeorum ?,
p. 87.
111 Καὶ. julii. Natalis apostoloram Petri el Pauli.
Benediclio, p. 87.
Benediclio sancti Laurentii, p. 88.
XVIII Καὶ. seplembris. Adsumplio sanclæ Mariæ,
p. 88. ;
III. Καὶ.
p. 88.
Benedictio in nalivilale sanctæ Mariæ, p. 89.
XVIII Καὶ. oclobris. Exaltatio sanctæ Crucis. Bene-
dictio, p. 89.
ΤΠ] Καὶ. octobris. Basilicæ sancli Michaelis, archan-
geli. Benediclio ?, Ὁ. 89.
In die sancti Michaelis archangeli, p. 90.
Kal. novembris. Omnium Sanclorum, p. 90.
Benedictio in die Omnium Sanclorum, sive ad ves-
perum, p. 90.
Benedictio. Kal. novembris. Nalali sancti Hilarii®,
p. 91.
Benedictio Omnium Sanctorum #, p.91.
Benedictio in natale sancti Martini episcopi, p. 91.
Benedictio in vigilia sancli Andreæ, p. 91.
Benediclio in die sancli Andreæ, p. 92.
In natale unius apostoli, p. 92.
In natale unius marlyris. Benediclio, p. 92.
In nalale unius confessoris.
In nalale unius virginis. Benedictio, p. 93.
Benediclio in natale plurimorum marlyrum, p. 93.
In natale plurimorum confessorum. Benedictio, p. 93.
Benediclio episcopalis inordinatione diaconissæ, p.94.
Benedictio episcopalis in ordinatione diaconi, p. 94.
Benedictio episcopalis in ordinatione presbileri, p.94.
Benediclio super regem dicenda tempore synodi, Ὁ. 95.
Benediclio super regem, Ὁ. 95.
Alia, p.95.
Benedictio regis, p. 96.
Benediclio super episcopum, p. 96.
Benedictio super sacerdoles, p. 96.
Benedictio super infirmum, p. 97.
Pro iler agentibus, p. 97.
Alia benedictio, p. 97.
Benedictio super synodum, p. 98.
Οταίϊο ad pedes lavandum, p. 99.
De sancla Trinilale, p. 99.
de Passione sancli Johannis Baplistæ,
IIIe partie.
De sancta Trinilate, p. 99.
Missæ pro regibus in die benediclionis, p. 100.
Benedictio super regem noviter electum, p. 100.
Consecratio abbatis sive abbatissæ, p. 105.
Benedictio virginis monialis, p. 106.
Item benedictio virginum, p. 106.
Benedictio sanctimonialis, aut virginis, aut viduæ,
p. 107.
Consecratio virginum ab episcopo dicenda, p. 108.
Consecralio viduæ, p. 110.
Ad ancillas Dei velandas, p.110.
Oralio ad missam (in consecralione virginum οἱ
viduarum), p. 111.
Consecratie crucis ὅς p. 111.
Ordo ad sanctimonialem benedicendam, p. 113.
1 Il y a sans doute ici une interversion. À remarquer que
les Machabées sont la seule fête dont il soit fait mention ici.
— ? Cette fête semble avoir ici une importance spéciale
et comporte deux bénédictions, une de dédicace et une
autre pour la fête. — * A noter que saint Hilaire n'est pas
célébré à la place qu'il occupe au calendrier romain et que
les termes de la bénédiction révèlent l'importance de sa fête.
Il y a ici, comme pour la fête de saint Michel, une indication
locale. — * Cette mention a une importance chronologique.
DICT. D'ARCH. CHRÉT.
EGBERT (PONTIFICAL D’) 2218
Benediclio viduarum, p. 114.
Consecralio viduæ, p. 114.
Benedictio ad omnia quæ volueris, p. 115.
(Suivent les bénédictions ad fruges novas, benedictio
pomorum, panis novi, domus, p. 115.)
Oralio ad capillaturam, p. 117.
Oratio ante altare, p. 117.
Oratio pro renuntiantibus sæculo, et cœnobio se
tradentibus, p. 117.
Oratio ad signum æcclesiæ benedicendum, p. 117.
Feria V in cœna Domini hora VI‘: celebratur
missa ad Lateranis sic incipiens, p. 120.
Orationes et preces super penitentem confitentem
peccata sua more solito feria IIII infra quinquagesi-
mam, p. 122.
Oratio ad reconciliandum penitentem.
Feria V in cena Domini, p. 123.
Oralio ad agapum pauperum, p. 124.
Oratio contra fulgora, p.125.
Oralio super vasa in loco antiquo reperta®, p. 125.
Oratio ubi veslimenta conservantur, p. 125.
Oralio super vestem novam, p. 125.
Oratio matrimonii, p. 125.
Benedictio potus si mus aul mustella mergilur intus?,
p. 126.
Oratio super unguentum vel antidotum, p. 127.
Pro emendatione cervisæ el aliorum elementorum
si mus aut mustella mergitur inlus *, p. 127.
Benediclio civitalis, p.127. ἥ
Ad palmas benedicendas vel ramos, p. 128 ».
Benedictio ignis, p. 129.
Oratio super fontem ubi aqua negligentia contigit,
p. 129.
In cœna Domini antequam dicatur Per quem hæe
omnia. Benedictio lactis et mellis, p. 129.
Benedictio super carnem agni in pascha antequam
dicatur Per quem hæc omnia, p.129.
Alia benedictio carnis quadrupedum ipso die Paschæ,
p- 130.
Benediclio incensi in sanclo sabbato antequam bene-
diceris cereum, et ipsum debes müitti (sic) in cereum
in ipso loco ubi dicitur suscipe incensi, p. 130.
Benedictio armorum, p. 131.
Benedictio in purificalione sanctæ Mariæ, p. 132.
Benediclio panis ad infirmum, p. 132.
Benedictio casei et bulyri el omnis pulmenti, p. 132.
Ad sponsas. Benediclio, p.132.
Oraliones ad libros benedicendos, p. 133.
Benediclio vini, p. 134.
Pro oculorum infirmitate, p. 134.
Oraliones dicendæ cum adoralur crux, Ὁ. 134.
Ad palmas benedicendas vel ramos, p. 135.
On reconnaîtra par cette simple analyse le carac-
tère composite de ce manuscrit, qui tient en même
temps du pontifical et du bénédictional, Mais on re-
trouve ce caractère dans plusieurs livres de cette
époque ou de l’époque postérieure, par exemple,
dans le bénédictional de Robert de Jumièges ?.
V. CoMPARAISONS. — Comme nous l'avons dit,
le pontifical d'Egbert nous représente assez complè-
tement l’état de la liturgie romaine au vire siècle,
avec des éléments liturgiques particuliers à la Gaule
et à l'Angleterre et des additions postérieures.
On peut s'en rendre compte, dans une certaine
— # La consecralio crucis à cette place est à noter. — © ΤΠ
s'agit de vases païens à mettre à l’usage des chrétiens. —
? Allusion probable à une superstition populaire. “ Le
texte de la formule ne semble pas répondre au titre.
— Plusieurs des bénédictions suivantes qui ne sont pas
au pontifical romain ont leur équivalent dans le missel
ou le rituel. — 1° Cf. W. Maskell, Monum. ritualia Eccl.
Anglicanæ, Oxford, 1882, p. χάνι sq.; H. A. Wilson, The
benedictional of archbishop Robert, London, 1903, p. xt.
IV. — 70
2249
mesure, pour le pontifical romain, par le tableau pré-
cédent, où les caractères typographiques indiquent
les différences.
Mais il est toute une classe de livres liturgiques aux-
quels le pontifical d’Egbert est plus étroitement ap-
parenté. Ce sont certains livres liturgiques anglo-
saxons antérieurs à la conquête, le bénédictional de
Robert de Jumièges, le pontificale Lanaletense, les
manuscrits British Museum M S Claudius A. III,
et Sidney Sussex College À, 5, 15; le bénédictional
d’Æthelwood, le pontifical de Dunstan, le missel
de Westminster, le pontifical de Magdalen College
et quelques autres. Cette comparaison a été établie
par H. A. Wilson, et par W. H. Frère !.
Le résultat de ces comparaisons est celui-ci : le
pontifical d’Egbert est le plus ancien de tous ces
documents; comme nous l’avons dit ci-dessus, quoi-
que la copie soit du x: siècle, le document est anté-
rieur à la conquête normande; le système litur-
gique qu'il représente est à peu près celui d'Eg-
bert, c’est-à-dire fin du vire siècle. Est-il la com-
binaison de deux manuscrits? On ne saurait l’affir-
mer. Il se rapproche davantage des manuscrits Clau-
dius A. III et Sidney Sussex College. — Il forme,
avec le bénédictional d’Æthelwood, avec le pontifi-
cal Lanalatense, celui de Dunstan, celui de Magdalen
College, le missel de Westminster, un groupe litur-
gique représentant un stage plus ancien que les
autres documents anglo-saxons. Les bénédictions
qu'il contient se retrouvent à peu près dans le béné-
dictional de Robert et dans celui d’Æthelwood.
En plus de nombreuses analogies avec le gélasien
que nous avons signalées, il y en a quelques-unes
avec le missale Francorum et avec le léonien ?.
Le pontifical d'Egbert n’a pas les prières de l’é-
preuve par ordalie (d'accord en cela avec le bénédic-
tional de Robert); l’office de la dédicace y est moins
développé que dans les autres manuscrits de même
famille; la réconciliation des pénitents contient à peu
près les mêmes prières, mais dans un ordre différent.
L'ordo ad ordinationem est commun à tous les
groupes de la famille anglo-saxonne, avec quelques
différences; pour la bénédiction des vierges et des
veuves, il présente de plus nombreuses variantes; il
en est de même pour l’ordo ad synodum, pour la
consecralio crucis, pour la bénédiction des cloches.
Pour la dédicace des églises, il est plus voisin de la
forme la plus simple, représentant la fusion des deux
types gélasien (gallicanisé) et romain; pour le rituel
de la profession monastique, il est aussi moins déve-
loppé que les autres représentants du groupe. Dans
l’ensemble, il est pur des additions et des développe-
ments que reçut la liturgie en Angleterre entre le
ixe et le χ' siècle. C’est ce qui constitue son grand
intérêt et lui donne, au point de vue liturgique, un
prix très supérieur à tous les autres représentants de
cette famille.
VI. PARTIGULARITÉS. — Quelques particularités
sont intéressantes à noter. On remarquera, par exem-
ple, que les bénédictions épiscopales ne sont pas
toutes réunies dans la deuxième partie; quelques-
unes sont mêlées au corps même du pontifical, par
exemple, les bénédictions épiscopales dans la messe
d’ordination, dans celle de la dédicace, etc.(p.6,52). Les
titres In fractione et In fractionem placés avant l’Hanc
igilur (p. 5 et 25), pour Jnfra aclionem des manuscrits
gélasiens, sont aussi à noter et peuvent servir à classer
ΓΗ, A. Wilson, The benedictional of archbishop Robert,
London, 1903; W. H. Frère, Alcuin club collections. III.
Pontifical services, London, v, 1,, col. 911, format atlan-
tique. ? Voir en particulier les prières Deus æternorum
bonorum fidelissime promissor, Deus bonarum virtutum, Deus
qui veslimentum, Deus castorum corporum, etc., dans Île
EGBERT (PONTIFICAL D’) — ÉGLISE
2220
le manuscrit *. Il en est de même pourlestitres super
oblata, ad complendum (p. 24, 25, 26, etc.); les litanies
contiennent les noms des saints des litanies romaines,
avec quelques noms particuliers aux litanies galli-
canes et aux litanies anglo-saxonnes, Remei, Germane,
Cuthberte, Amande, Guthlace, Audomare, Berthe, Pau-
line (p. 27). Les litanies brèves (p. 32) sont aussi à
remarquer. Dans la messe de dédicace, l’évangile est
tiré de saint Luc : Non est enim arbor bona, choisi à
cause de sa finale : similis est homini ædificanti domum,
etc.; il y a deux messes de dédicace avec la plu-
part des formules différentes, et une messe in dedica-
lione oratorii. La benedictio suivante reproduit les ter-
mes d’une prière funéraire antique: Et sicut liberasti
tres pueros de camino ignis…, p. 53. Le titre Feria V
in cœna Domini ποτα VI'* celebratur missa ad Late-
ranis sic incipiens est aussi un arch2isme à remarquer.
Il y aurait sans doute bien d’autres particularités
à relever, mais nous ne pouvions ici attirer l'attention
que sur les principales,
VII. BIBLIOGRAPHIE. — M. Bateson, dans
English historical review, 1895, p. 714. — Dom
Cabrol, BRETAGNE ( Grande-), Liturgie, t.1, col. 1229-
12145; L'Angleterre chrélienne avant les Normands,
Paris, 1909, p. 294 sq. — Forbes, Liber Ecclesiæ
B. Terrenani de Arbuthnott, Burntisland, 1864, p.46. —
W. H. Frère, Alcuin Club collections, t. mt, Pontifical
services, Vol. τ, London, 1901; Bibliotheca musico-litur-
gica.—Gage, dans Archæologia, vol. xxIV, p. 118-136. —
Dr Henderson, The York pontifical, Surtees Society,
London, 1873-1875, vol. Lx. —— W. Greenwel, The
pontifical of E gbert, archbishop of York, Α. ἢ. 732-766,
London, 1853 (Surtees Society). — W. Maskell, The
ancient liturgy of the Churchof England, Oxford, 1882;
Monumenta ritualia Ecclesiæ Anglicanæ, 3 ol,
Oxford, 1882. —— H. B. Swete, Church services and
service books before the Reformation, London, 1896,
p. 192 sq.— H. A. Wilson, On some lilurgical points
relative to the rrission of St. Augustine, dans The
mission οἱ St. Augustine {o England, Cambridge, 1897;
The benediclional of archbishop Robert, London, 1903
(Bradshaw Society); The pontificalof Magdalen College,
London, 1910 (Bradshaw Society).
F. CABROL.
ÉGLISE. — I. Le mot. II. Le symbole.
I. LE MOT ἐχχλησία. — Les écrivains latins et les
traducteurs du grec sont tombés d'accord pour intro-
duire un néologisme : ecclesia, plutôt que de faire
usage du terme équivalent dans la langue classique
pour désigner une assemblée du peuple : concio ou
comilia. À ces termes consacrés, ils ont préféré le
terme grec transcrit en caractères latins et que sa
désinence destinait à prendre place dans la première
déclinaison ; ainsi ἢ ἐχχλησία devint ecclesia. Les pu-
ristes, s’il s’en trouvait parmi les premiers fidèles,
acceptèrent le mot, que l’usage eut bientôt consa-
cré. Peut-être n'avait-il rien de si révolutionnaire;
en effet, Pline le Jeune, dans sa correspondance avec
Trajan, employait le mot ecclesia pour désigner une
assemblée populaire : bule el ecclesia consentiente *;
et vers la même époque (103-105), une inscription
bilingue trouvée à Éphèse établit un véritable pa-
rallélisme entre ἐχχλησία et ecclesia®. Cette inscrip-
tion provient du théâtre d'Éphèse et rappelle l’érec-
tion d’une statue d'argent d'Artémis et d’autres
statues, grâce à la munificence d’un fonctionnaire
impérial : ἵνα τίθηνται ar’ ἐχχλησίαν ἐν τῷ θεάτρῷ
gélasien, dans le léonien et dans le pontifical d'Egbert.
Cf. Frère, loc. cit., p. 62. — * Cf. notre article Acrio, t. 1,
col, 446 sq. --- “6, Plinius Secundus, Epist., édit. R. Ὁ,
Kukula, 1912, p. 322, epist. CxI. — δ Jahreshejte des
œsterreichischen Archäologischen Instituts,1899,t.11.p.49sq.;
cf. A. Deissmann, Licht vom Osten, Tubingue, 1908, p. 77,
‘aux Romains :
2221
ἐπὶ τῶν βάσεων — ila ul omni ecclesia supra bases
ponerentur. Pourquoi cet abandon du mot comilia,
qui rendait exactement le sens du terme grec? Peut-
être comitia semblait-il aux Romains posséder une
signification si municipale, si administrative, si bu-
reaucratique, pour tout dire, que les réunions d’une
foule grecque, toujours moins disciplinées, plus spon-
tanées, n'étaient pas dignes de porter une désigna-
tion dont la gravité était connue de tous.
Quoi qu'il en soit, ἐχχλησία désignera d’abord
l'assemblée des fidèles dans la littérature aposto-
lique :. Les épîtres de saint Paul aux Thessaloniciens
et aux Galates portent comme destinataires: τῇ ἐχχλη-
cia ou bien ταῖς ἐχχλησίαις; les deux épîtres aux Co-
rinthiens portent, en plus de cette mention collective,
l'appellation spéciale attribuée aux membres de cette
Église, ce sont « les saints » : τοῖς ἁγίοις; l’épitre
χλητοῖς ἁγίοις ; l’épître aux Philip-
piens : πᾶσι τοῖς ἁγίοις; l’épitre aux Éphésiens : ἁγίοις
χαὶ πιστοῖς. Il est bien évident, dès lors, que le mot
ἐχκχλησία est appliqué exclusivement par l’apôtre à
la réunion des fidèles, et, en effet, cette ἐχχλησία
n’est pas seulement celle des fidèles, mais encore celle
de Dieu : τοῦ (θεοῦ ?, celle du Christ : τοῦ Χριστοῦ ὅ,
celle des saints : τῶν &yiw, 4 C’est donc le corps en-
tier des chrétiens et l’assemblée locale de chaque ville
qui reçoivent le nom ἀ᾽ ἐχχλησία ; et ce dernier sens,
qui durera longtemps et conservera, suivant la ville,
quelque chose du prestige qui s’attache à la localité
elle-même, finira par perdre quelque chose de sa si-
gnification, absorbée dans la signification globale du
corps entier. Déjà Irénée, Origène, Basile de Césarée
adopteront, pour désigner tous les fidèles, ces expres-
sions bientôt devenues courantes : oi ἀπὸ τῆς ἐχχλησίας,
ou bien οἱ τῆς ἐχχλησίας. Au début, ἐχχλησία a un sens
tout local et qui ne dépasse pas celui de βουλή, on le
peut constater dans les épîtres les plus anciennes de
saint Paul " ; mais la comparaison des membres et du
<orps entier suggère très vite l’idée que ces églises locales
ne sont que des parcelles de l'organisme total: l'Église.
Par extension, ἐχχλησία sert à désigner non seule-
ment la réunion, mais encore le bâtiment qui l’abrite,
par abréviation de ὁ τῆς ἐχκχλησίας 0205. Aurélien repro-
che au sénat romain ses procédés : à le voir traiter les
affaires, on le croirait quasi in christianorum ecclesia®.
Dès la fin du ze siècle, l'adaptation du mot ecclesia au
local des réunions est chose admise et, désormais,
le mot fera fortune. Lactance essaiera sans succès
de lancer le mot conventiculum; zvç1x70 : en a moins
encore, il ne se fait accepter ni par les grecs ni par les
latins ; basilica est un emprunt à la vie civile et date du
1ve siècle : lorsque les fidèles installèrent leur culte
dans des édifices que, de génération en génération,
on désignait sous ce nom de basilica, il aura une large
extension et une durée assez longue, mais ne survivra
guère à l'abandon du type architectural duquel il est
en quelque sorte inséparable. Basilica ne s'impose pas
. d’ailleurs sans résistance, il faut en donner l’explica-
tion sous le nom de dominicum * et c’est surtout
les pompeuses constructions constantiniennes qui
l'imposeront. Venu de Byzance, basilica s’est maintenu
ΣΤ Cor., x1, 22; x11, 28 ; Matth., x vtr, 18, etc.— 51 Thessal.,
11, 14: II Thessal, 1, 4; I Cor., ΧΙ, 22. — * Rom., ΧΥῚ, 16. —
2 Cor., x1v, 33. — * I Cor., vit, 17; x1V, 33; II Cor, vrrr, 18;
ΧΙ, 28. — « Vopiscus, Aurélien, 20,5.—° Itinerar. Burdigal.,
dans tin. Hierosol., édit. Geyer, p. 23. — * G. Kretschmer,
Mélanges d'histoire de mots, dans Zeïtschrift für verglei-
chende Sprachforschung auf dem Gebiete der indogerma-
nischen Sprachen, t. XXxX1X, n. 4. Templum a passé en cel-
tique. Nad:, par suite d’une confusion avec ναὺς, a donné
« nef » par l'intermédiaire de navis. Castellum est devenu
en tchèque koste et en russe kosteli, qui désigne l'Église
catholique. Domus a fait duomo et en français dôme, mais
ÉGLISE
2222
dans les dialectes romans de l’est et du nord de l'Italie,
tandis qu'ecclesia restait employé dans la Grèce propre
et en Occident *.
C’est principalement dans les textes épigraphiques
que nous devons chercher les variantes orthogra-
phiques du mot ecclesia. En Afrique, à Henchir el
Gamra, on voit les vestiges d’une basilique d'assez
grandes dimensions, près de laquelle on relève ce
fragment (caractères de 0 m. 20) " :
EC ESII'A χ
A Aïoun Bedjen, à deux kilomètres de la source,
dans un petit oratoire, sur un linteau de porte brisé τ᾿:
AECLEZZAE DOM υ IN DISTUETUR
FIAT PAZZN VIRTUTE TUA De
ET ABUNZZN TURRIBUS TUIS
Longueur totale de la pierre, 2 mètres ; largeur,
Ὁ m. 60; épaisseur, Ὁ τη. 35 ; hauteur des lettres,
0 m. 04. C’est le verset 7 du psaume cxx1 : Fiat pax
in virlute tua et abundanlia in turribus tuis. Outre ces
exemples, auxquels on en peut joindre quelques au-
tres, notamment FAB(rica) CHATOLICARVM ECCLE-
SIARVM 1, les Africains nous en offrent d’autres
beaucoup plus nombreux de l'emploi du mot domus
pour désigner une église : DOMVS DEI *?; DOMVS
DEI NOS(tri) "ὃ: DOMVS DEI PARATA!*; DOMVS DEI
ET CRISTI “; DOMVS DEI ED BEATI *; DOMVS
ORATIONIS : : à Henchir Guellil, sur les restes d’une
chapelle, ce début d’inscription ἢ
& Hic vom
à Henchir el Ogla, parmi les restes d’une basilique
d'architecture soignée, l’arc triomphal était orné
d’une guirlande de vigne et, sur la clef de l'arc, l’in-
scription ci-dessous (caractères Ὁ m. 04) & :
SANCTORVM SE
DES DOMV DOMI
D"
QVIPVREPETI
TACIPIT
Sanctorum sedes domu(s) Domini. Qui pure petit
a(c)cipit.
A Henchir Aïn Ghorab, l'emplacement de l'église
n’a pas été reconnu, mais, en revanche, on a trouvé
cette pierre, pilastre de 1 πὶ. 50 de longueur sur Ὁ m. 40
de largeur, caractères de 0 m. 06 2:
AD HANC DO
MVM DEI TR
IBVNALBASI
LICAE DOMI
5 NAE CASTAE
SANCTAE AC
VENERANDE
MARTIRI Ye
SABINIANVS
Fa
avec une signification entiérement distincte de coupole.
La contiguité des bâtiments capitulaires fit donner le nom
de domus à la maison du chapitre. — * Guénin, Inventaire
archéologique du cercle de Tébessa, dans Nouvelles archives
des missions scientifiques et littéraires, 1909, t. XVHmx, p. S7.
— 9 Jbid.,p.167.— * Corp. inscr. lat., t. Vir, n. 2311 add.
— 3 Jbid., t. vu, n. 2389, 4792, 10642. — 15 Jbid., t. vx,
n. 2220 add. — ‘* Jbid., t. vin, n. 8275 add. — 15 Jbid.,
t. vart, n. 992. — 15 Jbid., t. vnr, ἢ. 4770 add. — 1} Ibid.,
t. van, n. S429 add. — !* Guénin, Inventaire archéolo-
gique du cercle de Tébessa, Ὁ. 108. — ?? Jbid., p. 164. —
2 Jbid., p. 193.
2223
10 VNA CVMCON
IVGCE ET FILIS
VOTVM PER
FECIT Z<
Enfin, à Henchir Touta, sur un montant de porte
de 2 mètres de long, lettres de 0 m. 20, parmi les ves-
tiges d’une église ἢ:
HIC PAX k IN DEO
et à Henchir Gabel Hamimat Beïda, sur un linteau de
porte de 1 m. 75 de long, caractères de 0 τη. 12 ὅ:
HIC DEVS A Ye BITAT
On peut se rendre compte, d’après ces exemples, que
l'emploi du mot ecclesia n’est pas des plus fréquents.
Cependant, dès l’époque des persécutions, nous en
voyons faire usage à Cherchell, sur l’inscription célèbre
d’Evelpius. A deux reprises, il est fait mention de
VEclesia fratrum qui hunc restituat tilulum et de lEcle-
siæ sanctæ à laquelle hanc reliquit memoriam ὃ.
C’est dans le même sens, tout immatériel, que, dès
le τι15 siècle, Commodien de Gaza écrit : Vivit Eclesia
tota 4.
En Espagne, nous rencontrons : ECLESIA * ;
AECLESIA ‘; ECCLESIA‘; sacrosancla Eclisia
Mertilliana® s(a)ne(t)a Eclesia Valentin(a) 5: eclesia
Chr(isti) τ": eclisia s(anct)e C(rucis) τ: eglesie scorum
D(e)i ??.
En Italie, basilica conserve la prépondérance,
néanmoins certaines inscriptions nous montrent
l'emploi d’ecclesia, mais parfois avec le sens adminis-
tratif, comme pour BRITTIVS DALMATIVS NOTARIVS
AECLESIAE %#, et à Julia Concordia, où existait
un célèbre cimetière à ciel ouvert dans lequel un
soldat se fit préparer un tombeau: ET IPSA ARCA IN
ECLESIE COMDAV " (el ipsam arcam in ecclesia
commendavi). L'église est ainsi désignée en tant
qu'organisation, tandis que c’est bien le sens matériel
que nous rencontrons dans l'inscription suivante * :
FL-TERTVLLVS:DE-:ARTE:SVA
AECLESIAE-DONVM-POSVIT
Cette orthographe pour le mot ecclesia est caracté-
ristique des inscriptions du 1ve et du v® siècle. Sur
une inscription relative à un évêque de Brindes, on
lit : AECLETIAE "δ. Au vie siècle (fin), sur un sou
d’or trouvé à Limoges, on lit : RATIO ECLISIAE τ:
mais la forme la plus couramment employée, celle
qu’on rencontre de bonne heure et presque dès les
origines, c’est : eclesia avec un seul c #.
1 Guénin, Inventaire, p. 132. — ? Jbid., ἡ. 135.— * Voir
Dictionn., t. 1, col. 813, fig. 175. — 4 Instructiones, 1. II,
ce. xxvint, ligne 13. — " E. Huebnér, Inscript. christianar.
Hispan. latin., n. 107, 124, 336. — “ Jbid., τι. 5. — * Ibid.,
n. 404. --- ὃ Jbid., n. 304. — * Jbid., τι. 184. — 0 JIbid.,
n.169.— 21 Jbid., n. 360. — 15 Jbid., n. 401. — » De Rossi,
Bull. di arch. crist., 1871, p. 113. — τς Ibid., 1874, p. 136.—
τ Ms. de Wolfenbüttel, p. 705, n. 2 ; cf. M. Gudius,Antiqua
inscriptiones quum græcæ lum latinæ, in-fol., Londini, 1731,
p. 367, n. 10 ; Marini, dans Mai, Script. vet. nova coll., t.v,
p. 188, n. 2 ; De Rossi, Bull, di arch. crist., 1887, p. 147. —
16 Fiorelli, dans Notizie degli scavi, 1882, p. 376; Fr, Lenor-
mant, dans Gazette archéologique, 1882, p. 121. — * M. De-
loche, Description des monnaies mérov. de Limoges, Ὁ. 72. —
38 Muratori, Ad. Paulin. Nolan. opera, n. 239, a fait la
remarque, appuyée d'exemples. Voir aussi E. Le Blant,
Nouveau recueil, p. 300, 459. — ** De Rossi, Bull. di archeol.
crist., 1871, p. 117. — * L, Bruzza, Iscrizioni antiche Ver-
cellesi, in-8°, Roma, 1874, p. 306. — 3: De Rossi, Bull. di
archeol. crist., 1864, p. 28; 1867, p. 52; 1871, p. 116; 1872,
p. 40; 1874, p. 128, 136; 1878, p. 106; Corp. inscr. lat.,
ÉGLISE
2224
Dans le poème Contra Marcionem, attribué à tort
à Tertullien, et chez Paulin de Nole, dans une composi-
tion poétique de l’évêque Achille de Spolète (début
du vesiècle) en l'honneur de saint Pierre 1° :
QVAE PER TOTVM CELEBRATVR ECLESIA MVNDVM
dans l’éloge de Justinien de Verceil (milieu du ve siè-
cle) ? :
HVNC VENERANDASIBISVSCIPITECLESIA PATREM
A Rome, en Italie, en Afrique, dans l'Illyricum
la pratique d'écrire eclesia avec un seul c dure du
11e au vesiècle, avec un nombre infime d’exceptions;
en Gaule, en Espagne et en Portugal, cette pratique
persiste jusqu’au vire siècle 21. Onle lit sur un frag-
ment de marbre vert de Campan, ayant gardé des
traces de ciment rougeâtre, 0 m.28 x 0 πη. 19; épais"
seur, 0 m. 03; trouvé à Andernos :
111 S(eptembris)?
IDIVS EPl(scopus e.)
CLES BOIO (rum
Il y a ici mention d’un episcopus ecclesiæ Boiorum-
Nous ne citons ce texte que pour le mot ecclesia,
sans prendre parti sur la question d'identification du
pays de Buch avec la civitas Boiorum et la côte
d’Andernos “".
La belle inscription dédicatoire du pape Sirice
porte # :
SALVO SIRICIO EPISCOPO
ECLESIAE SANCTAE
Les épithètes appliquées à l'Église par les Pères ont
une signification nettement définie. Saint Ignace
d’Antioche adresse à l’Église le titre de catholique
(voir ce mot), ñ χαθολιχὴ ἐχχλησία 4; saint Irénée lui
prodigue son respect, parce qu'elle possède la vérité
intégrale et l’apostolicité # ; Tertullien la proclame
universelle, épouse de Jésus-Christ, mère de tous les
fidèles, dont Dieu est le père #5, De même saint Hilaire
représente l’Église comme l’épouse de Jésus-Christ 2.
Deux conceptions vont donc se développer paralièle-
ment au sujet de ce mot Église. C’est l'édifice qui
accueille les fidèles, entretient leur piété, encadre
leur culte, symbolise leur unité. Les « Constitutions
apostoliques » développent ce thème avec une complai-
sance et une abondance presque excessives ?#, Les
« Canons d’Hippolyte » recommandent la décence de
la tenue dans l’église : Mulier libera ne veniat veste
variegala in ecclesiam, tametsi si maritus sie prescribit,
neve crines dermittat solutos, habeat potius capillos
complexos in domo Dei. mulier inspectrix præponenda
τι van, p. 1087; E. Le Blant, Inscript. chrét. de laGaule, t.1,
p. 81, n. 41; p. 142, n. 65; Corp. inscr. lat., t. xx, n. 5336
(ἃ Narbonne): eccl(esia)e Massiliens(is). — ** A, de Sarrau,
Episcopus ecciesiæ Boiorum (Inscription d'Andernos), dans
Revue des études anciennes, 1905, t. ναι, p. 74-76, et notes
de C. J{ullian|.— # De Rossi, Bull. di arch. crist., 1867, p. 52;
Marucchi, 1 monumenti del museo Pio Lateranense, in-fol.,
Roma, 1911, pl. XLv, ἢ. 2. — #5S, Ignace, Ad Smyrn.,
var, 2, dans F. X. Funk, Opera Pair. apost., 1901, t. 1,
p. 282. Un papyrus du musée de Berlin contient presque
entièrement l’épître de saint Ignace aux Smyrniens et on
y peut lire les mots ἡ χαθολιχὴ ἐχχλυησία. — ἢ Βι Irénée,
Contra hæres., 1. III, δ. 1113 1. IV,c. XXVI, XXxXIN, P. δ
t. var, col. 848, 851, 855, 966, 1056, 1077, 1177.— "5 Ter-
tullien, Contr. Marcionem, 1. IV, e. x1; 1. V, ec. xu, P.L.,
t. 11, col. 382, 502; Ad martyres, c. 1, ibid., t. 11, col. 619;
Contr. Mare., 1. V, ον αν, ibid., t. 11, col. 478 ; De monogamia,
c. vint, col. 939,— τῷ Hilaire, In psalm OXX VII, 8, P. L,,
t. 1x, col. 108.— 35 Constitutions apostoliques, 1. ΕἸ, €. LV,
édit. Pitra, Juris eccles, græcorum hist. et monum., t. m1,
p. 204, 205.
2225 ÉGLISE
29
est, πὸ sint immundæ neve ament voluplalem, neve sint
pronæ ad risum, neve omnino loquantur in ecclesia quid
2226
expellatur neve lune ad mysleria admiltatur ἢ
ces mulieres inspeclrices étaient probablement de
DENT
BAS
3976. Le Christ conservator ecclesiæ Pudentianæ (mosaique).
D’après A. Michel, Hist. de l'art depuis les premiers Lemps chrétiens,
est domus Dei. Non est locus confabulalionis, sed
locus orationis in timore, Qui loquilur in ecclesia
1 Canones Hippoliti
c<lereq, Monumenta Ecclesiæ
xvrr, 81-92, dans Cabrol et Le-
» liturgica,t.1,part, 2, p. LH-LHT,
1905, t. x, 1re part., pl. 1.
bedeaux féminins chargés de veiller à la bonne
tenue des fidèles. Une inscription conservée dans
une grotte artificielle du Mont-Carmel (aujourd'hui
mosquée, après avoir été église) paraît faire mention
2997
222
d'un personnage pourvu d’une charge analogue ἢ :
MNHCOHEAI
OCMZICTOC
δεκουζζωνκολ
πτοαμκυρλλὼ
5. Υἱωειασζωτωμη
AIENONTIOTOTIOC
Mvynotñ ᾿Ελιος Méylistos, δεχουζοί]ων KoA(ovuac)
ΤΠΠτο[λε]μίαιδος) Κυρ[ἥλλῳ υἱῷ, Etas[Ë]e τῷ μὴ [u]rai-
νοντι ὃ τόπος.
« Pour mémoire, Élie Mégistos, décurion de la colo-
nie de Ptolémaiïs, à son fils Cyrille. — Que (l’accès de)
ce lieu soit permis à qui ne le profane pas. »
ΤΙ faut croire que le décurion Élie avait confié à son
fils une sorte de police du sanctuaire, d'où l'on devait
ÉGLISE
2228
pour le cardinal Francesco Barberini, donne la leçon
ecclesiæ.
II. LE SYMBOLE. — Une autre conception, moins
matérielle, va faire de l'Église un être de raison: c'est
surtout au moyen âge que cette conception obtiendra
son plus grand succès, mais il n’en est que plus inté-
ressant de la rencontrer, dès le ve siècle, sur les mosaiï-
ques de l’église Sainte-Sabine sur l’Aventin, con-
struite sous le pontificat de Célestin (422-432),
restaurée par Léon III (795-816) et décorée par Eu-
gène II (824-827). Au fond de la grande nef, au-dessus
de la porte, on lit une inscription, aux deux côtés de
laquelle on voit représentées deux femmes debout,
vêtues du pallium qui recouvre la robe longue des
matrones, l’un et l’autre de pourpre foncée. Aux bords
de chacun des palliums, on remarque, à la place des
3977. — Mosaïque de Sainte-Sabine sur l’Aventin.
D’après De Rossi, Musaici delle chiese di Roma, 1872-1899, pl.
écarter les pèlerins qui manquaient au respect dû au
saint lieu. Cette église est la maison de Dieu et
Dieu lui-même en prend soin. Le Christ triomphant
qui décore l’abside de la basilique de Sainte-Puden-
tienne est représenté assis, bénissant et tenant dans la
main gauche un livre ouvert, sur les feuillets duquel
on lit cette légende demeurée intacte (fig. 3976) *:
DOMINVS ECCLESIAE
CONSER PVDENTI
VATOR ANAE
Un dessin d’Alfonso Ciacconio, dans les dernières
années du xvre siècle, donne : eclesie, et doit être
adopté comme la leçon originale exacte. Au début du
xvire siècle, Cassiano dal Pozzo faisait faire un des-
sin colorié de la mosaïque; il est conservé au château
de Windsor et on y lit la leçon eccesæ ; un autre des-
sin également en couleurs, fait à la même époque
αν Germer-Durand, Épigraphie chrétienne, Inscriptions
grecques du Mont-Carmel, dans Échos d'Orient, 1887, t.1,
p. 273,n.1. Dimensions : ὃ m. 50 de long, ὃ m.25 de haut, hau-
teur des lettres ὁ m.03. - ? De Rossi, Musaici crisliani ὁ
lettres qui s’y voient habituellement, des croix enca-
drées dans des ovales d’or. Les deux matrones tien-
nent de la main gauche un volume ouvert, la droite
levée comme pour prendre la parole et personnifient
symboliquement l'Église des élus, issue de la syna-
gogue et du paganisme ὃ (fig. 3977):
ECLESIA EX CIR
CVMCISIONE
ECLESIA EX
GENTIBVS
Au-dessus de la première, se voyait encore, du
temps de Ciampini, l’image entière et en pied de
l’apôtre Pierre, auquel, comme au nouveau Moïse
du nouveau peuple élu, la main divine présentait d'en
haut le livre de la loi évangélique; et au-dessus de la
seconde, Paul, dans l'attitude de la prédication ἡ,
saggi dei pavimenti delle chiese di Roma, in-fol., Roma, 1872-
1899, δ. Pudenziana, fol. 4. — ἢ Ibid., δι Sabina, fol. 1. —
* Ciampini, Vetera monimenta, ἴ. 1, pl. ΧΙ, Ὁ. 191-195 ς
cette planche est presque caricaturale, à force d'être grossière.
2229
L'arc qui surmonte la tribune a perdu aujourd’hui
sa décoration, sur laquelle se voyaient les deux villes
mystiques Jérusalem et Bethléem, symbole corres-
pondant à la double personnification de l'Église ex
circumeisione et ex gentibus. La paléographie de ces
inscriptions nous montre les formes de lettres qui
prévalurent dans les écritures majuscules durv® et du
ve siècle; eclesia avec un seul c est une bonne preuve
que les mosaïques n’ont pas eu à souffrir de restau-
rations notables, car, en ce cas, eclesia eût tout de
suite fait place à ecclesia.
Par analogie avec ces figures monumentales, on ἃ
pensé retrouver des personnifications de l'Église des
ÉGLISE
juifs et de l'Église des gentils dans les deux figures
29230
229
«sainte » se rencontre ailleurs, par exemple en Syrie " :
EIPHNH TTACI + KAOGAIKH
+ EKAHCIA + ΓΙΑ + zYP:05
à Lyon ὅ, à Spalato * :
FE
FELICISSIMS D
INGRESSM Κ΄ SCE E
ou enfin à Orléansville, un pavement de mosaïque
(blanc, noir, rouge et bleu) présente les mots [slancla
eclesia. Au dire de Delaporte, la lettre centrale, qui
3978. — Sarcophage de Saint-Cannat.
D'après E. Le Blant, Les sarcophages chrétiens de la Gaule, 1886, pl. τι, n. 1.
de femmes debout, tenant une couronne en main, de
la mosaïque de Sainte-Pudentienne ! ; la conjecture
est ingénieuse et rien n'autorise à l’adopter, l’inter-
prétation ancienne paraît seule acceptable =.
Peut-être retrouvons-nous les deux figures sym-
boliques de Sainte-Sabine sur un petit sarcophage,
de fort mauvais travail, servant de fonts baptismaux
à Saint-Cannat. Il est divisé en cinq arcades et pré-
sente autant de personnages qui, sauf celui du milieu,
se détachent sur une tenture. Le Christ est entre saint
Pierre et saint Paul ; sous chacune des arcades ex-
trèêmes est figurée une femme voilée et en prière, avec
un coffret à ses pieds. Le rapprochement des apôtres
et des deux femmes permet de penser qu'ici encore
elles représentent les deux Églises "ὃ (fig. 3978).
Une confusion probablement intentionnelle s’est
établie de très bonne heure entre l'édifice matériel
et le groupement spirituel. À tous deux on prodigue
les témoignages de respect, de tendresse, mais, ce
qui est plus significatif, on prodigue ces témoignages
dans des termes identiques. La règle de foi attribuait
à l'Église les vocables de une, sainte, catholique, et
tous ces termes sont appliqués aux églises; « catho-
lique » devient, dans certaines contrées où les hérésies
sont nombreuses, une mention indispensable à l’iden-
tification des lieux consacrés au culte orthodoxe
1 L. Lefort, dans Revue archéologique, 1874, février, p. 96-
100 ; cf. Garrucci, Storia dell'arte cristiana, in-fol., Prato,
1873, t. 1V, p. 15. — * De Rossi, op. cit. Voir encore, pour
l'Église sous les traits d’une femme, Ciampini, Vetera moni-
menta, ἴ. τ, pl. xzvun; Dictionn., t. 1, col. 3021, fig. 1052, une
Cérés, dont Garrucci, Vetri di oro, pl. xxx1X, 3, fait l'Église.
—* Garrucci, Storia dell'artecristiana,t.v,p.61,pl. CCCXXXVv,
n.1; E. Le Blant, Sarcophages chrétiens de la Gaule, pl. Lx,
n. 1, p. 141-142. — ‘ P, Le Bas et Waddington, Inscript.,
+. au, ἢ. 2519. — 5 Voir Dictionn., ἴ. 1V, col. 452. — 5 Bull.
di arch. e stor. Dalmata, t. xx1v, p. 11; Corp. inscr. lat.,
t. nu, ἢ. 14919, vit siècle. τ Corp. inscript. lat., €. Vin, |
donnait la clef du reste, manquait : Léon Renier l'a
suppléée * :
10
>-nMmrOomOormn—x»>
—mMmrOoOm>mOrmMmU—-
OMrOM>I>»MmOrTMU
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Π»-ΩΖ» 9 »Ζ2ΖΟΩ -ἱπ
ΟΠ Σ πρὸ 2 OI EIMmIO
TOM»A10Z0-1>»mOr-
mMmrOm»10-1>»moOorm
oumrom»-izmormu
-umrom»mOrmun—
»-wmrOomOrmu >
Un vocable plus respectueux encore, celui de mater,
est donné à l'Église. Nous en rencontrons un témoi-
gnage précieux sur une mosaïque de Thabraca en
Aïrique #. Cette ville connut une assez brillante
prospérité et son Église est ancienne ?, ayant été
un des premiers évêchés de l’Afrique, en attendant
de devenir un des plus riches. A partir du αν" siècle,
la ville se couvrit de basiliques, de chapelles, de mo-
nastères ; les édifices consacrés au culte rivalisent
de magnificence avec les monuments publics ®. Un
n. 9710. — " Aujourd’hui Tabarka, sur la côte tunisienne
de Khroumirie ; nous avons déjà parlé de cet atelier local
de mosaïques, Voir AFRIQUE, t. 1, col. 715-722, fig. 152-157.
— 9° P, Monceaux, Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne,
t, x, p. 4sq. 10 P, Gauckler, Mosaïques tombales d’une
chapelle de martyrs à Thabraca, dans Fondation E. Piot,
Monuments et mémoires, in-49, Paris, 1906, t. xx, p. 177;
Benet, dans Bull. archéol. du Comité des trav. hist, 1905,
p. 385, 388; Bull. Soc. nat. des antiq. de France. 1905,
p. 243, n. 2; P. Gauckler, Catalogue du Musée Alaout. Sup
plément, in-8°, Paris, 1907-1910, p. 29, n. 307, pl. xxt,
ni le
2231
sanctuaire chrétien, sur lequel nous reviendrons
(voir THABRACA), contenait, entre autres tombes
recouvertes de mosaïque, celle que nous allons dé-
crire !.
« Entre la tombe de Victorina et le chœur, un grand
tableau rectangulaire, mesurant 2 m. 20 sur 1 mètre
et dirigé vers le bas-côté, se développe en longueur
sous le premier entre-colonnement du portique de gau-
che. Encadré d’élégants rinceaux aux grappes ver-
meilles, il figure une basilique chrétienne, dont il dé-
taille avec une minutieuse précision toutes les dispo-
sitions architecturales. L'œuvre est naïve, et même
incohérente. L'artiste a voulu trop bien faire. Du
moment qu'il se proposait de peindre, il n’a pu se
résoudre à rien sacrifier, et s’est évertué, comme les
imagiers de l’ancienne Égypte, et comme aussi beau-
coup de ses congénères africains ?, à faire saisir
d’un seul coup d’œæil, ce qui, dans la réalité, ne saurait
être aperçu que de points différents. Pour obtenir
ce résultat paradoxal, il n’a pas hésité à violer
toutes les lois de la perspective et du dessin, en com-
binant dans un même relevé architectural des modes
d'expression qui s’excluent. Après avoir, en quelques
sorte, disséqué l’édifice pour en mieux dégager les
divers éléments, il rajuste ceux-ci tant bien que mal
avec un étrange sans-gêne : il supprime les parois
qui arrêteraient le regard, ramène dans le champ du
rayon visuel celles qui devraient demeurer dehors,
rabat à angle droit les murs qui se présenteraient
sur la tranche, étale les surfaces que réduirait la per-
spective. Il arrive ainsi à développer sur un même plan
le monument tout entier, de face et de profil, en coupe
et en élévation. Le spectateur, qu’il suppose placé à
gauche et au dehors du sanctuaire, aperçoit un bâti-
ment rectangulaire, deux fois plus long que large,
qui repose sur des colonnes, et que recouvre un toit
en dos d'âne. L’entrée se trouve à l’est, à droite du
tableau ; à l'extrémité opposée, vers le chevet, s’ar-
rondit une abside voûtée en cul de four. La façade
est traitée d’une manière toute conventionnelle. La
porte et le perron de cinq marches qui la précède sont
tassés sur eux-mêmes, et relégués tout contre la bor-
dure. Le reste de la paroi est supprimé, jusqu'aux
colonnes d’angles sur lesquelles repose directement
un fronton triangulaire. Le tympan est percé d’une
grande fenêtre cintrée, accostée de deux lucarnes
rondes. Pour montrer l’intérieur de la basilique,
l'artiste ἃ fait une brèche dans l’enceinte, et a sup-
primé presque entièrement la paroi latérale de gauche,
qui eût masqué la nef au premier plan. Il a tenu pour-
tant à l'indiquer, en conservant l’amorce des colonnes
de base, dont les fûts verticaux sont tous coupés à
mi-hauteur 5. La paroi opposée se présente au con-
traire dans tout son développement, telle qu’on la
voyait depuis le chœur. L’entablement rectiligne
repose directement * sur sept colonnes doriques :
le mur est percé au sommet, juste au-dessous du faîte,
de six fenêtres à volets ajourés qui correspondent
aux entre-colonnements. L'espace intermédiaire est
occupé par une inscription de deux lignes :
ECCLESIA MATER
VALENTIA IN PACAE
La mention Ecclesia maler se rapporte évidemment
au tableau lui-même, dont elle définit le sujet. Puis
? Je donne la description très minutieuse de M. P. Gauckler,
op. cil., p. 188-194. — ? Voir Dictionn., au mot DOMAINE
RURAL, fig. 3822, 3823, 3824. — 3 Ce procédé d'expression
est aujourd'hui d’un usage constant en architecture, pour
les perspectives cavalières. Mais, dans l'antiquité, je n’en
connais pas d’autre exemple. Aussi ai-je hésité longtemps
à en admettre la possibilité. Je ne puis cependant me
ranger à l'opinion de M. Benet, qui croit voir, dans ces
ÉGLISE 2232
vient, sur la seconde ligne, une sobre épitaphe, don-
nant le nom de la défunte. Deux roses encadrent la
formule initiale et l’isolent des mots qui terminent
le texte.
« Le mur supporte un toit en charpente, couvert de
tuiles plates et de couvre-joints cylindriques, dont on
devrait n’apercevoir que le dessous. Il présente au
contraire, en perspective, sa face extérieure, celle
qu'on voyait du dehors. Le toit est donc placé en sens
inverse de la paroi qui le soutient ; et ce retournement
insolite, d’un illogisme si choquant, est exécuté avec
une maladresse qui le rend moins acceptable encore.
Le toit s'accroche à droite, on ne sait trop comment,
au fronton de la façade, tandis qu’à l’autre bout, il
reste suspendu dans le vide au-dessus de l’abside. Le
sol de la nef, qu’un simple trait devrait figurer en
coupe, ainsi que les autres surfaces horizontales de
l'édifice, est rabattu au-dessous du mur vertical et
dans le prolongement de celui-ci, pour faire voir la
mosaïque du pavement. Celle-ci symbolise la pro-
cession des fidèles qui s’approchent de l'autel : elle
en fait huit colombes, qui se suivent une à une, sépa-
rées trois fois par une rose ; les deux premières, devant
la sainte table, sont affrontées de part et d'autre de
la fleur mystique. Au delà de l’autel, il n’y a plus qu’un
sol uni jusqu’à l’abside.
« L’autel est à la place qu’il occupe habituellement
en Afrique, devant l’abside, dans l’axe central, entre
la seconde et la troisième colonne du chœur. Il paraît
ètre en pierre et non en bois. Il devrait se présenter
de profil, mais le mosaïste l’a fait pivoter d’un quart
de cercle sur lui-même pour le montrer de face. La
table rectangulaire recouvre un tombeau de martyr,
ou un reliquaire, qu’un transenne vertical, ajouré en
losange, sorte de fenestella confessionis, permet aux
fidèles d’apercevoir et même de toucher avec des
brandea. Étant horizontale, la table devrait se pré-
senter en coupe; pour la faire mieux voir, l'artiste l’a
redressée dans le prolongement du transenne. Elle
supporte trois cierges de cire jaune allumés, d'autant
plus faciles à reconnaître qu’ils se terminent au sommet
par un groupe triangulaire de smaltes rouges qui
figurent la flamme. Ce détail est à noter ; il prouve
que l'usage de placer des cierges sur l'autel s'était déjà
introduit en Afrique à l’époque de Constantin. Re-
marquons, d'autre part, ce nombre de {rois cierges et
l'importance accordée à celui du milieu, qui est d’une
autre forme que les deux qui l’encadrent. Il n’y ἃ pas
de nappe ni de calice sur l’autel, pas de ciborium
au-dessus.
« Le quadralum populi se termine par un are à trois
baies cintrées de dimensions très inégales, que sou-
tiennent quatre colonnes corinthiennes d’un bleu cru,
surmontées de chapiteaux rouges qui, en réalité,
devaient être dorés; faute de cubes à couverte métal-
lique, le mosaïste a employé ici les mêmes smaltes
que pour les flammes des cierges de l'autel. L'’arceau
central, beaucoup plus large que les deux autres,
donne accès par un escalier de quatre marches à l’ab-
side surélevée du chevet. Celle-ci se présente en demi-
perspective; son hémicycle massif n’est troué que
par l’œil de bœuf arrondi du luminarium, qui traverse
le haut de la demi-coupole. En somme, l'édifice que
représente notre mosaïque est une basilique à trois
nefs du type habituel, dont on a supprimé les parois
amorces de colonnes, les piliers d’une crypte. Les fouilles
de Tabarka en 1904, dans Bull, archéol. du Comité des trav.
hist., p. 385. ΠῚ me paraît également impossible d'y recon-
naître les pilastres d'un stylobate, ou les hermulæ d'une
clôture qui aurait entouré le chœur. — 4 Cette disposition
est extrêmement rare dans les basiliques africaines, où les
murs de la nef centrale reposent presque toujours sur des
arcades. Cf, S. Gsell, Monum. de l'Algérie, t. 11, 2 130,
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2233
“extérieures des bas-côtés et du chevet, tout en conser-
vant le triple arc triomphal qui implique l'existence
de deux collatéraux flanquant le vaisseau central
(fig. 3979).
« Le tableau, très lumineux, est peint de couleurs
vives, aux tons volontairement heurtés : les pâtes de
verre bleu foncé et bleu clair, jaune et vermillon,
qui se mêlent aux marbres orange, brun et vert de
Chemtou, et se détachent en vigueur sur un fond de
marbre blanc, donnent à la mosaïque un éclat tout
particulier. Mais le coloris est aussi conventionnel
que le dessin.Le bleu cru des colonnes n’existe pas dans
la nature et ne s’est jamais rencontré dans aucune
carrière de marbre. Le vermillon sert à rendre, à la
fois, la flamme des cierges, la dorure des chapiteaux,
l'éclat vermeil des grappes de raisin. Malgré tant de
défauts, cette image présente un intérêt exception-
nel, car elle est jusqu'ici seule de son espèce. On peut
lui comparer seulement la lampe-basilique en bronze
d’'Orléansville (voir Dictionn., t. 11, col. 582, fig. 1443),
avec laquelle elle offre beaucoup d’analogie. Ce sont
deux variantes d’un seul et même type. Le modèle
architectural qu’ils reproduisent devait être fort
répandu dans l'Afrique chrétienne, au ve siècle de
notre ère, puisqu'il apparaît presque au même moment
en deux endroits forts distants l’un de l’autre, dans
deux œuvres n'ayant d’ailleurs entre elles rien de
<ommun. Est-ce l’image d’un monument réel? Π me
paraît difficile de l’admettre. Parmi les centaines
d’églises et de chapelles dont les ruines restent encore
visibles sur le sol africain, l’on chercherait en vain une
seule construction analogue. Ce qui caractérise essen-
tiellement celle-ci, c’est d’être ouverte à tous venants.
Or le sanctuaire chrétien est toujours et partout
un édifice clos, au moins sur les côtés. Quant à l’ab-
side, si parfois, dans quelques basiliques très anciennes
— par exemple dans celle que saint Paulin fit con-
struire sur le cimetière de Nole, dans les églises de
Saint-Cosme-et-de-Saint-Damien au Forum, de
Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Laurent-hors-les-
Murs à Rome, dans la basilique de Saint-Martin de
Tours — elle est percée de larges baies, ce n’est que
par exception et pour mettre la nef en communica-
tion directe avec un monument voisin.
« Les images d’Orléansville et de Thabraca sont
de simples schémas, des abrégés de basiliques, ne
conservant du sanctuaire que l'essentiel, le chœur,
l'autel, les colonnes, l’abside, et supprimant les par-
ties accessoires, telles que les bas-côtés et les annexes
du chevet. Dans la mosaïque de Thabraca, l'artiste
a d’ailleurs pris soin de définir lui-même le caractère
purement symbolique de son tableau par le titre qu’il
lui a donné :
ECCLESIA MATER
« Ils’est proposé de peindre non telle ou telle église,
mais l'Eglise en soi, mère des fidèles. Pour exprimer
sous une forme matérielle cette entité abstraite, en
1} Grégoire de Tours, Historia Francorum, 1. III, €. XVI.
— © Les principales sont données ci-après : ligne 1 : artubus,
tous, sauf Lebeuf et Boubhier; ligne Θ᾽ : urbis pontefic..t
que foret Parisii (Bonfons); urbis ponteficii quæ foret Parisiis
(Du Breul et Marini); urbis pontefici quique foret Pariis
{bolland.) ; urbis pontefici luque foret Parisi (Lebeuf). On
remarquera ici l'expression ÆCLESIÆ MATRICIS
donnée à la cathédrale de Paris, de même que dans un
diplôme de Childebert It, Bibl. nat., mss fonds français,
ἢ. 20871, fol. 452 (papiers du président Boubhier); P. Bon-
fens, Les fastes, antiquitez et choses plus remarquables de Paris,
in-8°, Paris, 1605, p. 30; J. Du Breul, Le théâtre des anti-
quitez de Paris, in-4°, Paris, 1612, p. 871; Vie de saint Cloud,
1696, p. 63; Acta sanctorum, septembr. t. m1, p. 98;
‘Piganiol de La Force, Description de Paris, in-12, Paris,
4742, t. vu, p. 272; J. Lebeuf, Histoire de la ville et de
ÉGLISE
2234
lui conservant sa portée générale, il était naturelle-
ment conduit à emprunter au répertoire courant
des ateliers chrétiens d’Afrique le modèle d’école
imaginé par eux à cet effet, et qui n’est qu’une sim-
plification du type architectural habituel des basili-
ques à trois nefs. De son côté, le bronzier d’'Orléans-
ville a fait de même, et c’est pourquoi son œuvre
offre tant de rapports avec celle du mosaïste de Tha-
braca. Ces deux reproductions d’un modèle carac-
téristique nous révèlent, par leur concordance, un
type iconographique inconnu jusqu'ici. Elles ouvrent
une série nouvelle qui, sans doute, s’enrichira vite,
et augmentent d’un nouveau type la liste des images
du symbolisme chrétien des premiers âges. »
Voici un autre et précieux exemple de l’expression
Ecclesia mater.
Grégoire de Tours, après avoir raconté l'assassinat
des deux fils de Clodomir, ajoute que les meurtriers
ne purent s'emparer du troisième : Terlium vero
Chlodovaldum comprendere non poluerunt, quia per
auxilium virorum fortium liberatus est. Is, postposilo
regno terreno, ad Dominum transiil, el sibi propria
manu capillos incidens clericus factus esl; bonisque
operibus insislens, presbyler ab hoc mundo migravit ?.
Chlodoald se retira à Novigentum, qui prit le nom
de Saint-Cloud; il y fut enterré et son tombeau était
conservé dans une crypte de l’ancienne église. Dom
Jacques Du Breul et l'abbé Lebeuf l’ont pu décrire
de visu. La tombe, en marbre noir, reposait sur
« quatre colonnes de porphyre »; elle était longue de
sept pieds; les c de l'inscription étaient de forme
carrée. Les copies de l’épitaphe offrent des variantes
nombreuses ?. E. Le Blant avait d’abord (1856) suivi
la leçon de l’abbé Lebeuf ; il a retrouvé depuis dans
les papiers de Bouhier une copie presque figurée et
dont l’exactitude s’impose :
+ ARTVB: HVNE TVMVLV c/HODOALDVS CONSECRAT ALMIS
EDITVS EX RECVm STEMMATE PERSPIEVO
QVI VETITVS REGNI ScEPTRVM RETINERE CADVCI
BASILICAM STVDuIT HANE FABRICARE DEO
5 AECLESIAEQVE DEDIT MATRICIS IVRE TENENDAM
VRBIS PONTEFICI ...VQVE FORET PARISI
On remarquera que, suivant l’usage antique, les
pentamètres sont gravés en retrait. Les lettres ruinées
ou usées occupent une ligne perpendiculaire; à la
ligne 4, on voit que le mot scep{rum était orthographié
avec un 6, alors que la plupart des copies nous mon-
traient sep{rum, ce qui fournissait un exemple d’assi-
bilation ancienne de cette consonne dont le son se
serait confondu avec celui de l’s.
Un autre monument, d'époque très postérieure,
doit être néanmoins cité. Il s’agit d’un rouleau
d’Exultet pour la bénédiction du cierge pascal, con-
servé à la bibliothèque Barberini *. La date vrai-
semblable de ce rouleau est l’année 1191, mais les
miniatures, celle en particulier qui va nous occuper,
paraissent reproduites d’après un monument plus
tout le diocèse de Paris, in-12, Paris, 1754, t. var, p. 32;
Bibl. Vatic. mss de G. Marini, p. 345, 2 : Ex codice Doniano,
p. 41. Descripsit J. Franciscus a Balneo, nuntius in Gallia,
In schedis Barberinis est : CLODOBALDVS... PERSPICVO...
SCEPTRVIM (note de J.-B. De Rossi); P. Labbe, Thesaurus
epitaphiorum veterum ac recentium selectorum, in-S°, Parisiis,
1666, p. 578 ; Dictionnaire d'épigraphie chrétienne, in-S°,
Paris, 1852, τ. 11, col. 807; E. Le Blant, Recueil des inscrip-
tions chrétiennes de la Gaule jusqu'au VIII siècle, 1856,
t. 1, n. 209; Nouveau recueil, 1892, p. 459. — ? De Rossi,
Roma sotterranea, m-fol., Roma, 1863, t, 1, p. 848;
Pieralisi, 11 preconio pasquale conforme all'insigne fram-
mento del codice barberiniano, in-S°, Roma, 1583, p. 45;
J. Wilpert, Die Darstellung der Mater Ecclesia in der
barberinischen Exulletrolle, dans Rômische Quartalschrift,
1899, τ. xx, p. 23-24, pl. 1-17.
2235 ÉGLISE 2236
ancien. À la fin du xr1e siècle, la reproduction d’une
église romane semble presque un anachronisme,
car c’est bien une basilique, représentée avec son
fronton, ses nefs et sa décoration qui donnent lieu
de croire que l’enlumineur du rouleau a reproduit
sans changement un modèle qui peut remonter au
vie ou au 1x° siècle. Dans la nef de droite se presse
un clergé nombreux: CLERVS, dans la nef de gauche
se voient les fidèles : POPVLVS. La nef centrale est
ici du sens qu’avaient ces mots sur la mosaïque de Tha-
braca. Nous avons ici une personnification; c’est
l'Église elle-même, l'assemblée des clercs et des laïques
groupés, dans l'édifice qui consacre leur union, autour
de l’invisible présence de celle qui consomme cette
union, par la relation supérieure qui associe la famille
à la mère. Au-dessous de la miniature on lit ces mots :
Hic figuralur la sancta matre ecclesia, laquale prega ipsu
dyaconu che humelemente se alegre et faccia grandë
>
101010/01@ 167:
Ÿ
ταν 1 DCI MD ERIC CICR)
RME
1 febe Bel ἤτοι τορος, ἀξυκηνμῆνσις fe clan etfas art ER &
eur fl are AE 2€ ΟἹ ΜΝ χε
RME STE ον τ πε RE TE
Ε΄ Ἂν aopahe] τῶν xt prgpon unerde ff,
RAY) Niiaiieotre 5 ρβό 4 ΓΕ
3980. --- Rouleau d’Exulltet.
D'après Rômische Quartalschrift, 1899, t. xurr, pl. 1-11.
réservée à une femme que J.-B. De Rossi croyait être
une orante. Malgré son attitude, cette interprétation
est peu vraisemblable. La coiffure ornée, le vêtement
très riche et qui rappelle les saintes de Ravenne, le
geste d'accueil, tout montre un personnage que son
importance exceptionnelle a fait placer dans la nef
centrale : au-dessus de sa tête on lit ces seuls mots :
MATER ECCLESIA, et il ne peut plus être question
1 Guasco, Inscripliones musæi Capitolini, t. 117, p. 138;
Adami, Del cullo dovutlo ai santi martiri, p. 111; L. Perret,
Les catacombes de Rome, t. v, pl. xvur, n. 20; E. Le
Blant, Inscript. chrét. de la Gaule, t. 1, p. 93; De Rossi
De titulis christianis Carthaginiensibus, dans Pitra, Spicil.
Solesm., t. 1V, p. 536; Cabrol et Leclercq, Monum. Eccles.
liturgica, t. 1, p. 79, n. 3430; Th. Roller, Les catacombes de
Rome, t. 11, pl. Lxx1; Cabrol et Leclercq, Dictionn. d'arch.
chrét., t. 1, col. 597 ; Leclercq, L'Afrique chrétienne, t. 1,
sollepnilate una cum toto clero perche che adornala de
splendori e fa grande e bella lumera, et questu (clero)
che avisi mundus isle, una dicta ecclesia se realegre:
con grandi canti et humili animi perche ei nostru Sen-
gior Xpu triumphans ane destrucli di legami de la impia
morte (fig. 3980).
Un dernier monument nous retiendra plus long-
temps. Il s’agit d’une inscription du musée de Latran |,
p. 75; Beurlier, Épitaphes d'enjants dans l'épigraphie chré=
tienne, dans Société nationale des antiquaires de France.
Centenaire 1804-1904, Recueil de mémoires, p. 57; L. Saint-
Paul Girard, Notes d'épigraphie chrétienne. L'inscription
« magus puer », dans Rev. d'hist. et de littér, religieuse, 1906,
t. x1, p. 232-239 ; Bayard, Note sur une inscription chrétienne
et sur des passages de saint Cyprien, dans Comptes rendus de
l'Acad. des inscript., 1913, p. 63-64; Marucchi, 1 monumenti
cristiani del museo Pio-Laleranense, 1911, pl. Li, ἢν #1.
2237
considérée depuis longtemps comme un instrument de
contrôle pour le texte de saint Cyprien. Voici d’abord
le texte (fig. 3981) :
MAGVSPVERINNOCENS
ESSEIAMINTERINNOCENTISCOEPISTI
+ AVAMSTAVILESTIVIHAECVITAEST
AVAMTELETVM EXCIPET MATER ECCLESIAE DEOC
5 MVNDOREVERTENTEM-COMPREMATVR PECTORVM
CEMITVS : STRVATVR FLETVS OCVLORVM LEE
À partir de la deuxième ligne, l'inscription est un
centon de textes empruntés à saint Cyprien; la 2e peut
être et la 3° sont des réminiscences, les 45, 59 et 6e
donnent des citations textuelles. Les deux premières
lignes concernent un enfant mort en bas âge et admis
dans le séjour des élus ; elles n’offrent pas de difficulté.
Ce début est lui-même un emprunt à saint Cyprien.
Esse jam inler innocentes cœpisti est un membre de
phrase de la lettre Ad Demelrianum, c. x : Esse jam
ÉCLISR ÉGLISE ETÉTAT
probable de l'inscription, la deuxième moitié du ve siè-
cle, le culte de la Vierge Marie est en pleine période
de développement et la piété d’un lapicide inconnu
n'hésite pas à lui conférer le titre’ de Mater Eclesiæ,
autant pour ne pas s'éloigner du texte de Cyprien
que pour ne pas devoir dire qu’un défunt est reçu par
l'Église ; il est reçu par les anges : arcessitus ab an-
gelis, il est accueilli par les saints : à {erra ad mar-
tyres; il est agréé par la mère de l’Église : mater
Eclesiæ. Qu'on le veuille ou non et qu’on accepte
ou qu'on repousse l'explication, la pierre demeure
et porte, sans contestation possible MATER
ECLESIAE. Les lignes 5° et 6° : comprematur pec-
torum gemilus struatur fletus oculorum sont une rémi-
niscence du De lapsis : Comprimalur pectorum ge-
milus, slatualur fletus oculorum. Un manuscrit porte
slatur (Reginensis), peut-être est-ce de cette leçon
qu'est sorti le strualur de l'inscription, qui ne peut
être corrigé qu’en s{aluatur et, en tout cas, pas en
MA CVSPVIRINNOCEN ὃ
ESSEIAMIN TERINNOCENTISCORISI
AVAMSTAVILES TIVIHAECVITAEST
AVAMIELETVMEXCIPETMATERECEES IA FDEOC
MUNDORIVERTENTEM CONPREMATVRPECTORVM
ΟΜΝ. STRVAIVRSIET VSOCVLORVM #
3981. — Inscription de Maler ecclesiæ.
D'après L. Perret, Les catacombes de Rome, t. v, pl. xvn, n. 20.
inter nocentes innoxium, crimen est. La troisième ligne :
quam stlaviles tivi hæc vila est, est assez maltraitée,
il faut rétablir : quam stabilis tibi hæc vila est! Une
fois encore l'expression et la pensée sont empruntées
à la lettre Ad Donalum, c. x1v : Quam slabilis, quam
inconcussa lulela est. inplicantis mundi laqueis solvi
in lucem immortalitatis ælernæ de terrena fæce purgari.
Les trois dernières lignes, faites de passages de saint
Cyprien, présentent des variantes, appuyées par cer-
tains manuscrits, que l’on ἃ proposé de substituer
aux leçons de l'édition Hartel : 4e ligne : {e lelum, qui
suppose vos lælos au lieu de vos læta ou vos lælo sinu
des éditions ; excipil maler eclesiæ de oc. Ici l'emprunt
est fait au traité De lapsis, c. x1v : quam vos lælos exci-
pil maler ecclesia de prælio reverlentes. Faut-il lire
maler eclesia ou mater eclesiæ ? cette deuxième leçon
est-elle une « distraction du lapicide »? Le texte de
saint Cyprien donne maler ecclesia, et désigne évi-
demment l'Église, mère des fidèles. C’est avec toute
raison que saint Cyprien s'exprime ainsi, s'adressant
à ceux qui ont confessé la foi et, sans avoir faibli, se
groupent dans l’étreinte de l’Église au retour du com-
bat dont ils sont sortis vainqueurs. L'auteur de l’in-
scription change un mot, il ne s’agit plus de ceux qui
reviennent de la confession de leur foi, mais d’un
défunt qui revient du monde, de hoc mundo reverlentem;
ce défunt est reçu lui aussi par une mère, mais ce n’est
plus maler ecclesia, car l'Église est sur la terre et le
défunt a quitté cette terre ; il est donc reçu non plus
par maler ecclesia, mais par mater ecclesiæ. A la date
? Enfin, dans la lettre des martyrs de l'Église de Lyon,
en 177, l'Église est appelée cette « Vierge mère»; cf. P.Batif-
stringatur : il s’agit d’arrêter des larmes et des san-
glots et le mot s{atuere est employé ailleurs dans ce
sens par saint Cyprien.
Donc il n'ya pas lieu de corriger aucun mot, mais seu-
lement quelques lettres, et il ne faut pas s’écarter
du texte de saint Cyprien; les variantes qu'on v
relève ne sont que des graphies fautives; quant à
celle de la 4e ligne, mater eclesiæ, elle est justifiable et
presque certainement voulue. Voici maintenant le
texte correct et ponctué :
Magus, puer innocens,
esse jam inter innocentes cœpisti.
Quam stabilis tibi hæcvila est !
Quam te lætum excipit maer Eclesiæ de hoc
mundo revertentem ! Cemprematur pectorum
gemilus ; statuatur fletus oculorum.
« Magus, innocent enfant, désormais tu vis parmi
les innocents. Pour toi, quelle existence à l'abri des
vicissitudes |! Pour toi, quelle félicité d’être reçu par
la Mère de l'Église, à ton retour de ce monde! étouf-
fons les gémissements de nos cœurs, retenons les
larmes dans nos yeux !. »
H. LECLERCQ.
ÉGLISE ET ÉTAT. --I. Le judaïsme. IL. Le
christianisme. III. L'’imperium. IV. Le culte im-
périal. V. L'hypostase impériale. VI. Mauvaise opi-
nion des chrétiens. VII. Imprudences de langage.
VIII. Première prise de contact. IX. Théories révo-
lutionnaires. X. La raison d’État. XI. Le mouve-
ment apologiste. XII. La transformation sociale.
fol, L'idée de l’Église dans la littérature de l'époque apos-
tolique, dans Revue anglo-romaine, t. 11, p. 577-994.
2239
I. LE JUDAÏSME. — Au début de notre ère, une
conception politique originale et une conception re-
ligieuse entièrement nouvelle ont apparu presque
simultanément. L'empire n’est l’aîné du christianisme
que d’un’petit nombre d'années. Tous deux appor-
tent une solution du problème social. A peine né,
l'empire n’a plus à compter qu'avec une opposition
en pleine déroute, le présent lui appartient et il en-
tend confisquer l’avenir, que personne ou presque
personne ne songe à lui contester. Autoritaire sans
tyrannie, unificateur avec décentralisation, cet avè-
nement de l'empire romain coïncide avec l’applica-
tion de principes de gouvernement très ingénieux,
dont la caractéristique essentielle est la tolérance.
D'une province à l’autre, l’État s’accommode de
différences allant parfois jusqu'à la contradiction ;
sa règle semble être un opportunisme intelligent.
Ses conquêtes, ses annexions, ses protectorats, ses
colonies —— car, si les vocables n’existent pas, les
variétés existent — présentent, selon le tempérament
des races incorporées, des ménagements, des habi-
letés, qui maintiennent les peuples soumis, fidèles
et même affectionnés à la « paix romaine ». Un sens
juste des psychologies nationales révéla aux Romains
qu’on pouvait soumettre les populations, récolter les
impôts, anéantir le particularisme, mais qu’on n’ob-
tenait ces résultats qu’à la condition de respecter les
consciences et de tolérer les religions. Très accueil-
lant, le panthéon romain fit mieux :il les accueillit
et prodigua aux divinités annexées les traitements
les plus distingués et une sorte de naturalisation.
L’hommage était flatteur, car le panthéon romain,
institution d'État, était une retraite des plus hono-
rables pour nombre de divinités étrangères assez mal
en point. Cependant, il y eut des dieux indigènes
récalcitrants ou, pour mieux dire, des fidèles méfiants,
qui virent de très mauvais œil cet amalgame:; l’iso-
lement leur semblait préférable, certains se dérobè-
rent avec obstination, d’autres dédaignèrent une
incorporation qui leur eût paru blasphématoire. Le
Dieu des juifs et ses adorateurs ne se plièrent jamais
à l’incorporation et demeurèrent intraitables. Ceci
pouvait être d’un mauvais exemple, mais le souve-
rain pontificat romain possédait des trésors de man-
suétude ; non seulement il ferma les yeux mais encore
il toléra, il approuva, il privilégia le culte réfractaire
à toute tentative d’assimilation. La condition reli-
gieuse du judaïsme dans l'empire romain a été sou-
vent étudiée et décrite. Tandis que pour chaque peuple
incorporé l’État avait à résoudre le problème reli-
gieux dans les limites d’une province ou d’un royaume,
avec le peuple juif il abordait une situation entière-
ment différente. Israël débordait dans toutes les
provinces, inondait de ses comptoirs et de ses juive-
ries le bassin de la Méditerranée et de la mer Noire
et pénétrait jusqu’en Orient. Aussi passionnés pour
le négoce que pour leurs traditions nationales et leurs
croyances religieuses, les juifs ne pouvaient être ni
ignorés ni persécutés sans péril pour Rome: ils ne
formaient pas une provincialité autour de laquelle
quelques garnisons-et un cordon de troupes pou-
Vaient dresser une cloison, ils formaient un cosmo-
politisme répandu en tous pays, disposant de pré-
cieuses ressources en argent, en marchandises, en
relations, et n’ayant vraiment contre eux que l’into-
lérance farouche de leur foi religieuse. Loin d'attirer
vers leur croyance et d’initier à leur culte les étran-
gers, les juifs les en écartent jalousement. Ils esti-
ment les gentils à leur valeur comme commerçants,
trafiquent sans répugnance avec eux, s’enrichissent
sans scrupule de leur substance, mais les tiennent
pour indignes d’être initiés et associés aux destinées
du peuple élu, inaptes à en pratiquer la loi sainte
ECTS PAB INRA
2240
et à en partager les promesses. Dès lors, loin de pro-
voquer à la conversion, ils la découragent; loin d’attirer
les prosélytes, ils les repoussent, choqués, comme
d’une indécence, de la sympathie, qui ne peut être
autre chose à leurs yeux que curiosité. Quelques-uns,
en très petit nombre, triomphent de ces obstacles
et méritent l'initiation complète au prix de rebuffades
et de dégoûts, mais l’État n’a rien à redouter de leur
part, pas plus que de celle d’une secte si éloignée du
prosélytisme religieux. Par une conséquence inévi-
table, ces juifs, si pleinement convaincus de posséder
seuls le vrai Dieu, sa loi et sa doctrine qu'ils n’en
veulent communiquer la connaissance que comme
un bien héréditaire, doivent se montrer et, de fait,
se montrent tolérants — plus que cela — indifrérents,
presque inattentifs à toutes les crédulités étrangères.
Depuis plusieurs siècles, l’orthodoxie juive, enfin
affermie, enveloppait tout le paganisme dans un uni-
versel mépris. Les dieux de la Grèce et ceux de Rome
ne comptaient pas plus à ses yeux que les idoles
phéniciennes ou assyriennes et il lui importait aussi
peu d’avoir affaire aux unes qu'aux autres. ἃ ce prix,
l'intolérance pour les idoles s’estompait d’une tolé-
rance bien réelle pour leurs adorateurs. Pauvres gens.
qu'Israël ne prenait même plus la peine de contre-
dire, crainte de les convaincre par aventure et de leur
fermer leur panthéon sans pouvoir leur ouvrir le
Saint des saints. Le plus sage, le plus habile était de
conserver des relations sociales pacifiques et des
rapports commerciaux avantageux avec des gens
dont on avait besoin chez eux, mais dont on ne vou-
lait pas chez soi. C’est sur ce pied de dédaigneuse
tolérance que les juifs vécurent et prospérèrent pen-
dant les derniers temps de la république et le premier
siècle de l'empire. Quelques accrocs, sans doute, sur-
venaient tantôt dans une ville, tantôt dans une pro-
vince, de part et d'autre on mettait du sien et l'accord,
un instant troublé, renaissait, à la satisfaction des
parties.
Les Grecs supportaient avec impatience ce peuple
toujours disposé à invoquer privilèges et exemptions,
à recourir à l’autorité romaine et à acheter sa bien-
veillance. Sa prospérité financière et son activité
commerciale rendaient sa concurrence redoutable:
aussi la mauvaise volonté des particuliers n’était-elle
contenue que par la politique de l'État, soucieux par-
dessus tout de tirer parti des dons exceptionnels
d’une race industrieuse, sobre et prolifique.
II. LE CHRISTIANISME. --- Tandis que le juif consi-
dérait le prosélyte comme un intrus, presque comme
un espion, le chrétien adopte une vue et suit une pra-
tique entièrement opposées. Le premier rechignait
à la simple idée de postulants désireux de s’agréger
à son culte; le deuxième n’est pas éloigné d'imposer
l'agrégation en masse et obligatoire ; les répugnances
individuelles lui paraissent d’un fâcheux exemple
en ce qu'elles retardent d'autant l’acquiescement
de l’État à la foi nouvelle. Dès l’époque apostolique,
l'infiltration pénètre la maison de César, et pendant
trois siècles se poursuivra la tentative d’accapare-
ment, moins peut-être par ambition politique que
par avidité spirituelle. Sous Dioclétien, sous Valérien
l'heure semble prochaine où l'influence acquise
par le très proche entourage de l’empereur entrai-
nera des eflets décisifs, grâce à la vertu de per-
suasion qui se dégage de la faveur impériale. Sous
Constantin, le christianisme n'obtient qu'un traite-
ment d'égalité stricte avec le paganisme, mais l’aria-
nisme de Constance, l’hellénisme de Julien remettent
en péril la position conquise; il faut arriver à
Théodose pour voir le christianisme atteindre le but
séculairement envisagé et poursuivi. Ce but, avoué
hautement depuis l'édit de Milan, c'était la substi-
2241
tution du christianisme au paganisme comme reli-
gion d’État. Pareille visée était trop ambitieuse et
surtout trop alarmante pour les situations fondées sur
le maintien de l’ancien culte pour ne pas provoquer
une résistance désespérée. Non seulement toutes les
catégories qui vivaient ou qui végétaient aux dépens
de la religion officielle se sentaient menacées dans
leur existence, mais même dans leur honneur. Ces
prébendiers devaient encore disparaître à titre d’im-
posteurs, car le culte qu’ils desservaient, la théologie
qu'ils enseignaient, subissaient plus qu’une dépré-
ciation, c'était une véritable déconfiture, un aveu
d’infamie et d’indignité qu’on exigeait de leur part.
Poser la question sous cette forme agressive ne res-
semblait certes pas à l'attitude plutôt débonnaire et,
en tout cas, dédaigneuse adoptée par les juifs. A
ceux-ci le paganisme rendait dédain pour dédain; aux
chrétiens, il allait rendre intolérance pour intolérance.
« Tous les dieux des gentils sont des démons », avaient
dit les juifs d'autrefois; leurs descendants pensaient
de même, le disaient entre eux, mais n’y insistaient
pas en public. Les chrétiens ignoraient ces ménage-
ments. Était-ce âpre satisfaction de froisser des hôtes?
Verdeur révolutionnaire inspirée par l’existence fas-
tueuse des pontifes, des prêtres et de toute la vale-
taille défrayée par la crédulité aux idoles et l’exploita-
tion éhontée de la foule? Peut-être. Mais n’était-ce
pas plutôt impatience d'engager le fer avec l’adver-
saire qui occupait la place convoitée? inspiration
offensive à l'égard d’une puissance dont l’expulsion
pouvait paraître moins malaisée qu’elle ne fut en
réalité? Seulement l’État avait partie liée avec la
religion : mêmes intérêts, mêmes sources de revenus,
mêmes dignitaires dans beaucoup de cas. L'empire,
même à ses débuts, héritait d’une expérience gou-
vernementale trop consommée pour ne pas pressentir
le conflit latent que cachait l’irrévérencieuse attitude
de la nouvelle secte à l’endroit des cultes officiels.
L’adroite distinction invoquée et rebattue sans cesse
sur la soumission aux lois et l’insoumission aux dieux
devait apparaître une pure chicane, et même assez
maladroite pour des hommes d'État romains, assez
peu impressionnables, en leur qualité de juriscon-
sultes, aux arguments de pur sentiment. Or rien ne
prouve que, pour un très grand nombre d’entre eux,
habitués à faire de la vie humaine le cas très minime
qu'en faisait le monde antique, les enragés sectaires
qui se faisaient mettre en pièces démontraient le bien-
fondé de leur opinion. Ils n’en étaient pas encore à
ce point de croire aux témoins qui se font égorger.
D'ailleurs cette intransigeance était très éloignée de
l'attitude des juifs adorateurs du même Dieu, et des
hommes d'État pouvaient escompter la durée plus
ou moins longue d’une frénésie qu'il fallait réprimer
si on ne voulait qu'elle se propageât. Aux juifs les
privilèges, aux chrétiens la persécution. Le début
des rapports entre l’Église et l’État tint dans une
phrase : Non licel esse christianos.
Religion d'État, la religion romaine ne tolérait la
liberté des cultes que sous réserve de l’agrément de
l'administration. Une fois autorisés, elle se montrait
accueillante au point de l’êtretrop ou du moins plus
qu'ils n’eussent souhaité. Les cultes égyptiens et
orientaux se sentaient assez vivaces pour échapper
à l'absorption, mais ils s’arrangeaient de leur imma-
triculation dans le panthéon national parce qu'ils
y trouvaient de solides avantages avec de légers
inconvénients. Plus revèche, le culte judaïque faisait
bande à part et ses initiés élaient si généralement
2 Cicéron, De legibus, III, 3 : Salus populi suprema lex
esto ; Joh., xvurr, 14 : Caiphas consilium dederat Judæis :
Quia expedit unum hominem mori pro populo.— ? Wilmanns,
ÉGLISE ET ÉTAT
2242
antipathiques et si crasseux qu'on les laissait bouder
dans leur coin. Non seulement revêche, mais agressif,
le culte chrétien proclamait la religion romaine et
toutes ses succursales sans exception, inutiles et
perverses, ridicules, mensongères, cruelles et dégoû-
tantes ; même le culte domestique, avec ses rites tou-
chants et naïfs, ne trouvait pas grâce. C'était deux
conceptions en présence. L'État accessible sans
limites, l'Église intraitable sans ménagements. Non
seulement l’État ne serait pas sollicité d’agréer dans
son panthéon le Dieu des chrétiens, mais l’Église ne
cachait pas son dessein de faire maison nette du
panthéon et de ses hôtes et d'installer à leur place
le Dieu véritable.
Cette attitude irréconciliable était si nouvelle, si
révolutionnaire, si menaçante pour l'avenir, que
l'État romain se trouva amené pratiquement à dis-
tinguer entre juifs et chrétiens. Déjà la police avait
été amenée à s'occuper des agaceries et des mauvais
procédés résultant d'opinions divergentes parmi ceux
qu’elle nommait : les sectaires de la religion juive. En
l’année 51 ou 52, un arrêté d'expulsion avait été pris
à Rome contre ces éternels disputeurs, mais sans y
regarder de bien près, puisque Aquila et Priscille
avaient dû, chrétiens fervents, s'éloigner avec leurs
compatriotes, juifs obstinés. À quinze années de là,
en 66, la distinction était acquise et officielle ; la police
urbaine, ayant à rechercher des criminels incendiaires,
ne se fourvoya pas un seul instant parmi les juifs.
Il est possible que la délation l'ait pratiquement
aidée à établir une distinction qui, d'ordre strictement
théologique, n'était pas de nature à être retenue,
mais qui, présentée sous son aspect politique, s’attira
une réelle et redoutable attention. Les deux sectes
étaient dès lors distinctes, hostiles et allaient conduire
leurs destinées séparément. La contre-épreuve de
leur scission se fit sous Domitien, vers 95. Les juifs
étaient, en tant que nation, passibles d’une capitation
à laquelle les chrétiens prétendirent se soustraire,
excipant de leur qualité à titre religieux et à titre
politique. Non seulement ils n'étaient ni juifs ni
circoncis — et ils s’offraient à faire la preuve — mais
ils réprouvaient la religion et repoussaient la nationa-
lité juives. Ils ne s’en trouvèrent d’ailleurs pas mieux
vus ni mieux traités par l'État romain.
L’intransigeance de l’Église à l’égard du panthéon
romain amorçait le conflit, qui devait éclater tôt ou
tard, mais qui fut peut-être hâté et, en tout cas,
aggravé par une circonstance fortuite; presque à
l'heure où le christianisme proclamait les droits
absolus et exclusifs du vrai Dieu à l’adoration de
tous les hommes, le gouvernement instituait et orga-
nisait le culte impérial. C'était mieux qu'une apo-
théose liturgique, c'était l'exploitation politique de
la religion romaine. ᾿
III. L’IMPERIUM.— ἃ Rome, l'Etat ou la chose
publique, respublica, était un être réel et vivant,
continu et éternel. Telle était l'opinion que l’on s’en
faisait et que l’on devait s’en faire. Tout était sous
la surveillance de l’État, la religion, la vie privée,
mème la morale. En regard de l’État, les droits de
l'individu ne pesaient guère !, ce qui entrainait des
abus de pouvoir et des brutalités. L’individu comp-
tait d'autant moins que, par une fiction imaginée
sous Auguste et qui se prolongea sous ses successeurs,
l'État était impersonnel et absorbait l'individu. L'em-
pereur despole doit compter ou faire semblant de
compter avec le symbole national, S-P.Q-R: senatus
populusque Romanus *, et l'empereur s'y résout sans
Exempla inscriptionum latinarum, in-S°, Berolini, 1873,
n. 64, 644, 922, 923, 935, 938, 943, 952, 987, 1073, 1377;
t. 11, p. 289.
trop de répugnance. Trajan, Hadrien, Septime-Sévère,
Valérien, Constance paraissent prendre plaisir à
s’abriter derrière une ombre de république 1 et à se
présenter comme ses mandataires 2. Ceci tient à ce
que toute délégation, de quelque nom qu’on désigne
le régime qui l’exerce, n’est, suivant la remarque de
Cicéron, qu'une forme de la respublica ὃ. Sept siècles
d'un fonctionnement régulier avaient consacré le
système discontinu depuis le temps des rois jusqu'à
l'avènement d’Auguste 4 En vertu de la même délé-
gation dont s'étaient targués rois ou consuls, fut
réglée l'autorité des empereurs. Un axiome des juris-
consultes voulait que, « si l’empereur peut tout, c’est
parce que le peuple lui confère et met en lui toute sa
puissance ὅν; or, parmi tant de concessions exigées
ou subies, celle qui eût dépouillé la république ro-
maine ne fut jamais sollicitée, jamais offerte. Ainsi
qu'au temps des rois 5 et au temps des consuls 7, la
même lex regia de imperio renouvelle à chaque avène-
ment la délégation ‘, encore que ce ne soit qu'une
cérémonie de pure forme. L'empire ne fut pas consi-
déré comme héréditaire, au moins durant les trois
premiers siècles *. Chaque prince reconnut qu'il
devait le pouvoir à la délégation que le sénat lui en
avait faitio. Ce point de droit était incontesté 21.
L’acte de délégation accompli, le pouvoir venait
aux mains du roi, du consul ou de l’empereur, absolu,
presque illimité: c'était ce pouvoir que l’on nommait
imperium. Quand l'empire fut fait, il n'eut rien de
plus à faire qu’à recueillir les bénéfices que lui assurait
un droit politique créé par les textes et par les précé-
dents. L'empereur attira à soi tout l'arbitraire, toute
la puissance, toute la force. Il était le chef de l’admi-
nistration, de l’armée, de la religion, c’est-à-dire des
sources de la puissance et de la discipline romaines.
Il présidait le sénat, décidait du rang social et de la
Ccapitation de chacun : tout cela sans appel et sans
recours. Il était source de la justice et source de la
législation. Il était divin, et l’aigle qui prenait son
vol du bûcher funèbre l’emportait, de plein droit,
1 Spartien, Hadrianus, 4, 8; J. Capitolin, Albinus, 12;
Trebellius Pollion, Valerianus, 6; Vopiscus, Aurelianus,
9, 13; Trebellius Pollion, Claudius, 7,14; Ammien Mar-
cellin, Hist., 1. XV, c. νπὶ; Orelli-Henzen, Inscript. lat.,
n. 5192, 6501. Voyez aussi le nom de la république dans
les textes législatifs; Ulpien, Digest.,1. IV,c.vr,1.5;LXXVII,
c. 1, lex 18; Fustel de Coulanges, Histoire des instit. polit.
de l’anc. France, in-8°, Paris, 1891,t. 1, p. 149 sq. Com-
parez la légende des monnaies françaises en 1805; face :
Napoléon, empereur; revers : République française.
2 Pro bono reipublicæ natus. Mommsen, Inscript. helvelicæ,
n. 312, 315, 316, 317, etc.; Mamertin, Panegyr. Maximi,
τσ, 1Γ» * De republica, I, 26. — ‘ Cicéron, Ad familiares,
I,1x, 25; In Rullum, II, 11, 12; De republica, II, 13, 17,
21; Tite-Live, VI, 41-42; IX, 38-39; XXVI, 2; XXVIII,
22; Denys d’Halicarnasse, IX, 41; X,4; Tacite, Ann., VI,
22. — 5Gaius, Instit., I, 5; Ulpien, Digest., I, 1v, 6. —
# Cicéron, De republica, IX, 13, 17, 21. — τ Cicéron, Ad
familiares, 1, 9, 25. — * Ulpien, Digest., I1,1V, 6; Corp. inscr.
lat., τ, vi, n. 930; Wilmanns, op. cit., n. 917; Orelli. op. cit.,
ἴν 1, p. 567; Fustel de Coulanges, op. cit.,t.1, p.154, note 2.
— * Neque enim hic, ul gentibus quæ regnantur, certa domi-
norum domus. Tacite, Hist., I, 16.— 10 Tacite, Hist., IV, 3;
Dion Cassius, Hist., LXIITI,29; LXIV,S; LXVI,1; LXXIII,
12-13; Lampride, Alexander, 6-8; J. Capitolin, Verus, 3. —
11 Fustel de Coulanges, op. cit., t. 1, p. 154 sq. — 1? Jbid.,
t. 1, p. 157 sq.; pour le culte des empereurs défunts, cf.
Orelli, op. cit., n. 65, 3651 : Claude; 3853:, Vespasien; 65,
3898 : Trajan; 3805 : Hadrien; 2204 : Septime-Sévère;
Orelli-Henzen, op. cit,, n. 6052: Commode; Jules Capitolin,
Antoninus, 13; Marcus, 18. — 5. Mommsen, dans Corp.
insc. lat, ἃ. 1, p. 317; Comment. diurna, 28 avril. —
4 F, Cumont, L'éternilé des empereurs romains, dans Revue
d'histoire et de littérature religieuses, 1896, t. 1, p. 436.
— 1° Fustel de Coulanges, op. cit., τὰ ας 1. Τὶ ch. vir en entier;
Flav. Joséphe, Antiq. jud., 1. XIV, ce. x, n. 22-23; Strabon,
ÉGLISE ET ÉTAT
2244
parmi les dieux 15. Ainsi il n'y eut jamais en Europe
de monarchie plus omnipotente que celle qui hérita
de l’omnipotence de la république. On ne connut pas
plus de limites à la puissance effective du prince
qu'on n'en avait connu à la souveraineté théorique
du peuple. Il ne fut pas nécessaire d’alléguer aux
hommes un prétendu droit divin. La conception du
droit populaire, poussée à ses dernières conséquences
par le génie autoritaire de Rome, suffit à constituer
la monarchie absolue. Très habilement, les princes
associèrent leur destin à celui de l'État, par lequel
ils étaient et pour lequel ils voulaient être, du moins
à les en croire. En l’an 12 avant notre ère, Auguste
prit le titre de souverain pontife et consacra dans
la maison du Palatin un nouveau sanctuaire à Vesta #.
Dès lors, à l’origine même du pouvoir nouveau, la
confusion s'établit entre le foyer domestique de l’em-
pereur et le feu de la République, image dela perpé-
tuité de l'État %.
Il n'y ἃ en tout ceci ni substitution, ni servilité.
Comme les dernières annexions territoriales de
grande étendue avaient initié, après de longues pé-
riodes de déchirements intérieurs, de vastes et riches
provinces au bienfait de la pax Romana, soit avidité,
soit reconnaissance, les populations de ces provinces
adoptèrent avec entrain, sans examen, le régime
total qu'on leur proposait 5. L’Asie Mineure, la Gaule,
l'Espagne firent ainsi, et, dans l’ensemble, s’en trou-
vèrent bien. Acceptant en bloc l'administration
romaine, il se trouva que la religion s'y trouvait
comprise et, dans la religion, le culte impérial, qu'elles
ne furent pas des moins fréquentes à pratiquer. En
Asie Mineure, le culte d’Auguste et de Livie était la
religion dominante #. Ce culte, répandu dans tout
l'empire excepté à Rome, avait pris naissance en
Espagne, dans la ville de Tarragone 17, où l’on ren-
contre lé premier temple consacré à l'éternité des
empereurs 8. Tarragone donnait le branle à toute la
péninsule ibérique, de même que Lyon, métropole
administrative, politique et financière de trois pro-
XVII, 111 24; Tacite, Annal., 1. IV, 55. — τ" Eckhel, Doctr.
numm. veler., t. VI, p. 101; Tacite, Annal., 1. IV, 37, 55,
56; Dion Cassius, Hist. rom., 1. LI, 20; Corp. inscr. græc.,
t. τι, ἢ. 2696, 2943, 3524, 3990, 4016, 4017; 4031, 4238,
4240 ἃ, 4247, 4266, 4363, 4379 c,e, f, h, i, k; Ph. Le Bas,
Inscript. Asie Mineure, t. 111, n. 621, 627, S75-859, 1611;
Waddington, Explication des inscript. de Le Bas, p. 207-
208, 238-239, 376; G. Perrot, De Galalia provincia romana,
p. 129, 150 sq.; le même, Exploration de la Galatie, p.31-32,
124; Dittenberger, Corp. inser. attic., €. 111, n. 63, 253;
Corp. inscr. græc., t.111, n. 2741, 3415, 3461, 3494, 4039. —
17 Tacite, Annal., 1. 1,78; Quintilien, Instit. orat., VI,3,77;
Beurlier, Le culte impérial, in-S°, Paris, 1891, p. 18 note 5;
cf, Corp. inscr. lat., t. 11, n. 160, 397, 473, 2221, 2224, 2244,
2334, 3329, 3395, 4191, 4199, 4205, 4239, 4250. — ! Cohen,
Monnaies, Octave Auguste, n. ; Tibère, n,166 ; à Mérida.
Ibid., Auguste, n. 585-586; Tibère, n. 78-80, De Bois-
sieu, Inscript. antiq. de Lyon, 1854, p. 467; Aug. Bernard,
Le temple d'Auguste et la nationalité gauloise, 1863; À. de
Barthélémy, Les assemblées nationales dans les Gaules,
dans Revue des quest. hist., juillet 1868, p. 14, 22; Guiraud,
Les assemblées provinciales dans l'empire romain; Allmer,
Musée de Lyon, ἴντα; Tite-Live, Epitome, n. 137; Suétone,
Claude, n. 2; Dion Cassius, Hist. rom., 1. LIV, 32; Orelli-
Henzen, op. cit., n. 1435, 1667, Auguste; 3796, Tibère; 699,
Caligula ; 753, Vespasien; 7421, Domitien; 789, Trajan;
1718, Antonin; ef. n.204,277,401,608,805,1989, 2389, 2489,
5208 ; C. Jullian, Inscript. de Bordeaux, n. 1; Lebègue, Épi-
graphie de Narbonne, 1887, p. 117; Wilmanns, Exempla
inscript. n. 104. Grèce : P. Foucart, Inscript. de Laconie,
n. 176, 179, 244; Égypte: Philon, Legatio, 22; Afrique :
L.Renier, Inscript. de l'Algérie, n. 3915 ; Grande-Bretagne :
Tacite, XII, 32; XIV, 31; Orelli-FHenzen, op. cit., n. 6488;
Pannonie : Corp. inscer. lat., &. 111, n. 3343, 3485, 3626;
Thrace : A. Dumont, Inscript. de la Thrace, n. 29; Bull, de
corr. hell., 1882, p. 181.
2245
vinces, sorte de ville fédérale, faisait du culte de
Rome et d’Auguste le lien religieux d’une immense
agglomération. Le même culte se retrouve en Grèce,
Ἐπ Égypte, en Afrique, en Grande-Bretagne, en Pan-
nonie, en Thrace. L'idée gagnait du terrain et des
sympathies ; on imagina, pour l’exprimer, une nou-
velle formule, l’æfernilas imperii 1, expression d’une
amphibologie voulue, applicable au pouvoir du sou-
verain comme au territoire soumis à son autorité.
Le foyer de Vesta devint ainsi le symbole, non seule-
ment de l’indestructibilité de l'État romain, mais de
celle du principat *. A partir du ze siècle au moins,
le feu, pris sans doute à l’autel de la déesse, précédait
δὴ toute circonstance l’empereur, et devenait l’insigne
le plus caractéristique de sa puissance ὅ. Si quelques
empereurs, soit simplicité, soit scepticisme, répugnaient
ostensiblement à cette apothéose #, le sénat ne connais-
sait pas cette modération 5 et, pendant le πιὸ et le
rue siècle, le dogme de la corrélation entre l’État et
l'empereur ne va cessant de s’affermir. Désormais
l’auguste participe aux privilèges de la respublica.
Le terme auguslus 5 devient celui de la désignation
du rang suprême , exclusivement réservé à l’empe-
reur régnant et à ses sucesseurs ‘. Tout empereur
fut un auguste. Ceci voulait dire que l’homme qui
gouvernait l'empire était un être plus qu'humain,
un être sacré. Le titre d’empereur désignait sa puis-
sance, le titre d’auguste sa sainteté*. Les hommes
lui devaient la même vénération, la même dévotion
qu'aux dieux 19.
Cette collation d’un titre religieux à un simple
mortel étonne et fait sourire les hommes d’aujour-
d’hui. A peine consentent-ils à laisser décerner, après
enquête contradictoire, les titres de bienheureux ou
de saints à des personnages d’un mérite transcendant,
mais l'attribution de la divinité à des vivants leur
paraît encore moins servilité que facétie. Ce n’est
même qu'avec une sorte de résignation qu'ils se sou-
mettent aux formules simplement protocolaires de
Majesté, Sainteté, Béatitude ; ainsi sont-ils à peine en
état de comprendre comment des esprits libres, tels
que Tacite, Suétone, Juvénal, Dion Cassius, ont pu
ne ressentir ni indignation ni surprise à la pensée de
la divinité impériale. Ils n'étaient pas seuls à s'en
arranger. Des centaines d'inscriptions, rédigées en
dehors de toute contrainte administrative par des
particuliers, attestent que Romains et provinciaux
n'élevèrent aucune objection.
IV. LE CULTE IMPÉRIAL. — Pour comprendre cet
état d'esprit, il faut se reporter aux idées des anciens.
Pour eux, l’État ou la cité avait toujours été une
chose sainte et l’objet d’un culte. L'État avait ses
dieux particuliers, avec lesquels il se trouvait sur le
} Suétone, Néron, 30; ἃ. Henzen, Acta fratrum Arva-
lium, 1874, Ὁ. zLxxx1, 66 après Jésus-Christ; Cohen,
Monnaies, Septime-Sévère, Caracalla et Géta, n. 5; Julie,
Septime-Sévère et Caracalla, n. 1-3; Julie, Caracalla et
Géta, n. 1-3; Géta, Septime-Sévère et Caracalla, ἢ. 1-2;
Septime-Sévère et Caracalla, n. 1; Philippe père, n. 12;
Philippe fils, n. 6; Carus, n. 30-32; Corp. inscr. lat., t. 11,
τι. 259, — * D'où le mot d’Hérodien, à l’occasion de
Pertinax, proclamé empereur : ὁ 2: reines ἰδούθνη, ἐν τῇ
βασιλείω ἐστία — * F. Cumont, op. cit., p. 437 et
motes 3, 4, 5. La plus ancienne mention de cet usage se
trouve dans Dion Cassius, 1. LXXI, c. χχχν, 5, à propos
de Marc-Aurèle; les dernières paraissent être le texte
d'Eutychianus relatif à Julien, Fragm. hist. gr., t. 1V, p: 6,
col 2 : μετὰ λαμπάδων βασιλιχῶν, et Corippe, De
laude Justiniani ; cf. Beurlier, op. cit.,p. 50. M. F. Cumont
fait observer, op. cit., p. 442, note 4, qu’il ressort des textes
que le feu était porté devant les empereurs même pendant
le jour, et il ne s’agit nulle part de flambeaux mais de πὺρ
ou de φῶς La coutume existait à Rome dès l’époque des
Antonins. Hérodien, I, 8, 4; 1,16, 4: 11 3,2;11, 6,12; VII,
6, 2. — ‘ Cohen, Monnaies, t. 11, p. 271, n. 1 et 2; Suétone,
ÉGLISE ET ÉTAT 2246
pied d'égalité. Cette antique conception n’était pas
encore sortie des esprits, qui continuaient à s’y sou-
mettre sans l’analyser. Les contemporains de César
Octavien trouvèrent naturel de transporter à l’em-
pereur le caractère sacré que l’État avait, de tout
temps, possédé. Du même coup, l’empereur se trouva
mis en possession de la puissance, des droits et de la
sainteté, il fit partie de la religion nationale. Entre
l'État et l’empereur il y eut association religieuse et,
plus que cela, compénétration. Depuis longtemps,
des temples étaient élevés à l’État romain, considéré
comme dieu: ROMAE DEAE *. On y joignit désor-
mais l’empereur régnant à titre d’auguste?. La dédi-
cace officielle fut alors ROMAE ET AVGVSTO,
comme si l’on eût dit : A l’État, qui est dieu, et à
celui qui, parce qu'il le représente, est un être sacré %.
L'origine orientale du dogme politique de la divi-
nité des empereurs n’est plus contestée aujourd’hui #.
La servilité des Grecs ne connaissait ni le dégoût ni le
ridicule ; tout prince, quel qu'il fût, qui disposait des
hommes avait droit à leurs hommages. A plus forte
raison, s’il usait de la puissance et se rendait redou-
table. L’abîme de platitude à laquelle une race peut
s’abaisser a été depuis des siècles comblé par le peuple
hellénique. Non content de ces flagorneries, dont
s’indignait Plutarque, qui les qualifie de « sacrilèges »,
il tenait en réserve de plus rares bassesses à l’égard
des conquérants étrangers. La « déesse Rome » fut
fètée par des jeux, honorée par des autels, servie par
des prêtres, dès l’instant que la conquête romaine
eut soumis, sans combat, le sol et le peuple de la
Grèce. L’Asie Mineure rivalisait de son mieux avec
sa vieille rivale en dégradation, et peu à peu Rome
se laissait gagner par la contagion. Jules César se
laissa élever un temple. Auguste, tout aussi sceptique,
agréa des hommages encore plus capiteux. Encore
triumvir, il tolérait complaisamment l’exclamation
du Tityre de Virgile :
O Melibæe, DEUS nobis hæc otia fecit.
Triomphant et pacificateur, il sentait la recon-
naissance populaire monter vers lui et, adroiïitement,
la canalisait et s’employait à impressionner l'élan
spontané pour lui donner l’expression d’un hommage
religieux et d’une dévotion liturgique. Il avait réor-
ganisé le culte des « Lares des carrefours » {Lares
compitales), et son « Génie » avait pris place entre les
deux divinités tutélaires léguées par la tradition,
dans les deux cent soixante-cinq édicules ménagés
en autant de carrefours. A coup sûr, sa statuette
était la plus révérée des trois. Deux fois l’an, les
magistri vicorum, espèces de maires d’arrondisse-
ments, venaient officier devant les chapellesenguirlan-
Vespasien, 22; p. 342, n. 3 : Titus Claude interdit
προσχυνεῖν αὐτῶ μῆτε θυσίαν οἱ ποιεῖν. Dion, LX, 5. —
5 Cohen, op. cit., t. 11, p. 299, n. 250; Titus, n. 280, 251;
Domitien, t. mx, p. 4, n. 9, 10, 11; Trajan, t. vVux, p. 434. —
“ Dion Cassius, Hist. rom., LIII, 16; Suétone, Auguste, 7.
— τ᾿ Henzen, op. cit., n. 5393, 5400, Tibère; 5407, Néron;
5455, Hadrien; Jules Capitolin, Gordiani, S; Trebellius
Pollion, Claudius, 4; Vopiscus, Tacitus, 4; Numerianus, 13.
— $ De même 16 titre d'augusta était réservé à l’impéra-
trice. Suétone, Claude, 11; Néron, 2S; Domitien, 3; Jules
Capitolin, Antoninus Pius, 5. — * C'est ce que dit Ausone,
Gratianus : Potestate imperator, augustus sanctitale. —
2% La qualité d’auguste s’acquérait avec le principat et
s'éteignait à la mort du titulaire; elle était vraiment atta-
chée à l'exercice de la puissance tribunitienne. — * Sur
les temples élevés à la ville de Rome, voir Polybe, XXXI,
16; Tite-Live, XLIII, 6; Bull. de corresp. hellénique, 18S3,
p. 462. — 1: Suétone, Augustus, 52: Templa in nulla pro-
vincia, nisi communi suo Romæque nomine recepit. —
3 Fustel de Coulanges, op. cil., t. 1, p. 162-164. — ‘A, Bou-
ché-Leclercq, L'intolérance religieuse et la politique, in-12,
Paris, 1911, p. 39-40.
2247
dées des fleurs du printemps et de l’été. Les statuettes
impériales eurent aussi leur place entre les dieux
pénates : Auguste, Livie furent introduits au sein du
foyer, dans le sanctuaire intime de la famille !. Les
impératrices étaient associés à cette superstitieuse
adoration. Livie et Faustine eurent leur sacerdoce
particulier ?. La réaction produite par le sentiment
de tranquillité succédant aux périls et aux incerti-
tudes d’une période troublée, peut expliquer dans une
certaine mesure l'accueil excessif accordé au nou-
veau régime et l’empressement témoigné à son re-
présentant. L’Asie se distingua par ses manifesta-
tions et associa Rome et Auguste en un couple divin.
De très bonne heure, des temples leur furent élevés
à Pergame et à Nicomédie et l'exemple menaçait de
devenir contagieux. Auguste, qui avait le sens des
temps d'arrêt nécessaires, décida que ces temples
ne recevraient que les hommages des Asiatiques; les
Romains porteraient les leurs à Éphèse et à Nicée,
où étaient honorés Rome et Jules César. C'était une
nuance pour ménager l’orgueil des vieux Romains,
encore rétifs à l’adoration d’un vivant. Le divin Jules
ménagea ainsi la transition entre deux formes du
culte monarchique, entre l’adoration du mort et celle
du vivant ὃ.
En quelques années, l’Asie, la Grèce, l'Italie —
sauf Rome — possédèrent leurs temples desservis
par des prêtres d’Auguste. Le sacerdoce chargé de
desservir le nouveau culte fut recherché à l’égal des
plus fructueux par les hommes de chaque cité ayant
déjà parcouru toute la série des honneurs officiels à.
Mais dans une société aussi peu fondue que l'était
le monde antique, les grands ne pouvaient prier avec
les humbles. Il se forma donc dans chaque cité, pres-
que dans chaque bourgade, des confréries en l’hon-
neur d’Auguste, dont les prêtres annuels, au nombre
de six, portaient le titre de seviri augustales 5. Dès
lors, l'impulsion étant donnée, Auguste n'eut qu’à
surveiller d’un peu loin l’organisation automatique
du culte impérial. Des honneurs attachés au sacer-
doce, des intérêts sauvegardés grâce aux réunions,
. des garanties assurées aux confrères et notamment
le droit de présentation annuelle de leurs doléances
à l’empereur sans aucun intermédiaire, furent autant
de stimulants dont l'effet ne se fit pas attendre. Ces
confréries devinrent ainsi autant de petits parle-
ments provinciaux, présidés par le flamine augustal,
qui se virent associés à la vie politique et s’attachè-
rent au nouveau régime, dont ils devinrent les plus
fidèles soutiens. Le culte impérial, resté facultatif,
ne comportant ni obligation ni contrainte, devint
l'expression du loyalisme, la sève unique dont s’ali-
menta l'esprit provincial 5.
Une dogmatique s’infiltra dans cette espèce de
fédéralisme. Ce fut d’abord la notion d’éternité, si
étroitement unie à celle de la divinité, qui s’appliqua
à tout ce qui avait rapport à l’auguste. On parle de
la virlus ælerna Augusti, de la vicloria ælerna qu'il
remporte, de la pax ælerna qu'il maintient, de la
1 Tacite, Annal., 1, 73; Jules Capitolin, Marcus, 18; Dion
Cassius, LVIII, 4; Fustel de Coulanges, 0p. cit., t.1, p. 186.
— * Jules Capitolin, Marcus, 26; Orelli-Henzen, op. cit.,
n. 878, 3253, 3365, 5472. — * Bouché-Leclercq. op. cil.,
p.40. — “ Fustel de Coulanges, op. cit., t. 1, p. 285, note 2;
Gaston Boissier, La religion romaine, 1. I, ch. 11, n. 4; Corp.
inscr. lat., t. x11, n. 3288. — 5 A Lyon : Orelli, n. 194, 2322,
4020, 4077, 4242; Henzen, ἢ. 5231, 7256, 7260; à Vaison:
Henzen, n. 5222; à Arles: Orelli, n. 200; à Avenches
Orelli, n. 372, 375; Henzen, ἢ. 6417; à Nimes : Orelli,
n. 2298; Henzen, n.5231;à Genève: Orelli, n. 360 ; à Vienne:
Almer, t. 11, p. 300; à Cologne : Brambach, n. 442; à
Trèves : Brambach, n. 804; dans la Narbonnaise, Corp.
inscr. lat., t.x11, n. 940. — ° Bouché- Leclercq, op. cit., p.41.
—?F, Cumont, op. cit., p. 440. — * Jules Capitolin, Anto-
ÉGLISE ET ÉTAT
2248
felicitas ælerna que la protection céleste lui assure et
de la concordia ælerna qui règne entre lui, son épouse
et ses parents *. Les textes qui permettent d'établir
cet état de choses s’échelonnent depuis l’époque des
Antonins® jusqu’au début du rve siècle. Avec la notion
d’éternité s’affirma celle d’unicité. La puissance
souveraine fut mise en relation avec le feu céleste
qui brille dans les astres et dans le plus éclatant de
tous, le soleil, dont l’empereur se trouvait être l’image
et peut-être l’émanation terrestre. Sol est non seule-
ment le protecteur des empereurs { conservalor) et leur
compagnon (comes), mais entre eux et lui s’ébauche
une relation mystique, mal définie, qui leur donne
un caractère divin. Vers le milieu du rrre siècle, le
visage de l’empereur, à partir de Gordien III, rayonne
et s’identifie avec Sol lui-même *.
Nos habitudes d'esprit et notre discipline poli-
tique peuvent nous laisser supposer que, si la foule
adoptait cette déification et ses conséquences poli-
tiques, les esprits lucides et indépendants s’en indi-
gnaient ou du moins en souftraient. Il n’en est rien.
Ni Thraséa, ni Corbulon, ni Tacite, ni Juvénal ne
récriminent contre les institutions romaines, dont
le jeu régulier fait succéder Caligula à Auguste, Néron
à Claude, Domitien à Titus, Commode à Marc-Aurèle.
Les frénétiques alternent avec les sages et les uns
comme les autres ont droit à l’adoratio, de leur vivant.
Après leur mort, le sénat décidera s'ils seront dieux
ou s’ils ne le seront pas et, dans ce dernier cas, privés
des honneurs divins, tous les actes de leur principat
seront frappés de nullité. Revanche originale et com-
pensation platonique contre laquelle le défunt ne
pourrait rien. À chaque nouvelle expérience, au
sortir du cauchemar que devait être le règne de tel
ou tel autre prince, à la veille d’un avènement, rien
ne serait plus aisé de tenter un remède, d'apporter
des restrictions au pouvoir exorbitant qui s'annonce,
et cependant rien n’est fait dans ce sens. Tout règne
nouveau entraîne une délégation nouvelle faisant
la matière d’un acte clair, long, précis, qui énumère
en détail tous les droits du prince, les anciennes
attributions de l'État que l'État lui délègue. Cette
lex regia est comme la charte de la monarchie absolue.
Le sénat, qui la rédige, ne manque pas toujours
d'indépendance. Dans l’espace de trois siècles il se
rencontra plus d’un interrègne, il fut assez souvent
en situation de faire ce qu’il voulait, il n’essaya jamais
de diminuer l'autorité impériale. Il renouvela à chaque
génération l’aete de constitution du despotisme Ὁ, Mal-
gré cet excès de puissance et les abus qui en résultent,
les documents publics et les sources privées, ouvrages
des poètes, des historiens, des jurisconsultes, corres-
pondances intimes, panégyriques officiels et satires
malicieuses, épigraphie, arts plastiques, tous s’accor-
dent à rendre témoignage des sentiments de satis-
faction et d’attachement des peuples à l'égard de
l'État et de l’empereur.
A celui-ci on prodigue les appellations les plus hono-
rables ; c'est à qui lui décernera les titres de «père et
ninus Pius, 12. — * Cohen, Monnaies, Gordien le Pieux,
n. 11-15, 220, 221; Valérien, n. 11-12; Gallien, n. 38-43,
50-51; Aurélien, n. 52-53; Probus, n. 148; Carinus, n. 54;
Philippe lepère,n. 12; Philippe le fils, n. 6; Tetricus le fils,
n.6; Tetricus le père, n. 41; Valabathe, ἢ. 2.— !° Fustel
de Coulanges, Histoire des institutions politiques de l'ancienne
France, t. 1, p. 167. — 11. Orelli-Henzen, op. cit., n. 606,
642, 712, 912, 1033: patri patriæ; n. 601, 1089: fundatori
pacis; n. 323, 859, 1035 : pacatori orbis; Corp. inscr. lat.,
τ τὰς n. 1670, 1969 : pacatori pacis; n. 1071 : fundatori
publicæ securitatis: n. 1030 : restitutori orbis; n. 795:
conservaltori generis humani ; Orelli, op. cit., n. 1089, 1090 :
restitutori libertatis publicæ ; Allmer, op. cil., n. 31 : pacatori
et restitutori orbis; n. 32 : veræ libertatis auctor; Corp.
inser, lat., τ. x, n. 5456, 5561, 5563.
»»... + τπρρὴ
2249
patron des peuples », « leur espoir et leur salut », le
« pacificateur du monde », le « conservateur du genre
humain », le « garant de toute sécurité ». Avec une
spontanéité adroitement suggérée Rome et les pro-
vinces se sont prises d’une haine vigoureuse pour les
institutions républicaines qui ont fait la patrie
romaine, que les empereurs conduiront à sa ruine.
Ce mouvement, dans lequel l’ingratitude le dispute
à l’imprévoyance, se soutiendra sans presque rien
perdre de son affectation pendant plusieurs siècles ?.
Les sujets prodigueront aux maîtres ces témoignages
d’expressive tendresse coutumiers aux peuples
méridionaux, sauf à y apporter le correctif de l’assas-
sinat et des réjouissances dont la plupart des funé-
railles d'empereur sont l’occasion. Néanmoins, si
Caligula tombe malade, le peuple, anxieux, passe la
nuit autour de son palais, quelques-uns offrent leur
vie aux dieux en échange de la sienne et, le monstre
guéri, tiennent leur engagement #. Sort-il de Rome,
il n’est question que de vœux adressés aux dieux
pour hâter son retour * Bons ou atroces, les empe-
reurs provoquent les mêmes manifestations. De sim-
ples particuliers se vouent « à la divinité et à la ma-
jesté » de Caligula, de Domitien, de Trajan, de Marc-
Aurèle, de Septime-Sévère ‘; ils élèvent un temple,
dressent un autel, afin d'obtenir aux souverains
guérison, santé ou victoire. Des villes passent un
contrat. Voici une formule rédigée en Lusitanie
« Serment des habitants d’Aritium. De ma propre
et libre volonté. Tous ceux que je saurai être ennemis
de l’empereur Caius César, je serai leur ennemi. Si
quelqu'un met en péril son salut, je poursuivrai
celui-là par les armes, sans trêve, sur terre et sur mer.
Je n’aurai ni moi ni mes enfants pour plus chers que
le salut de l’empereur. Si je manque à mon serment,
que Jupiter et le divin Auguste et tous les dieux
immortels m'enlèvent ma patrie, mes biens, ma
santé et que mes enfants soient frappés de même 6. »
Voici une formule rédigée en Gaule 7: « Le peuple
de Narbonne s'engage par vœu perpétuel à la divi-
nité d'Auguste. Bonheur à l’empereur César-Auguste,
père de la patrie, grand pontife, à sa femme, à ses
enfants, au sénat, au peuple romain et aux habitants
de Narbonne qui se sont liés par un culte perpétuel
à sa divinité. Le peuple de Narbonne a dressé cet
autel dans le forum de la ville et a décidé que sur cet
autel, chaque année, le 8 des calendes d'octobre,
anniversaire du jour où la félicité du siècle l’a donné
au monde pour le gouverner, six victimes lui seront
immolées, l'acte de supplication sera dressé à sa
divinité, le vin et l’encens lui seront offerts. »
Sous l'empire, la religion nationale et le culte
officiel paraissaient à beaucoup de bons esprits, aux
indifférents et à la foule, contenir une dose de vérité
qui ne lui laissait rien à envier aux sectes et aux cha-
pelles. Le merveilleux y tenait la place du surnaturel,
les prodiges faisaient fonction de miracles ; l'autorité
ne se réclamait pas d’une approbation divine, elle
s’imposait elle-même comme étant divine. Elle ne
s’appuyait pas sur la religion, elle était une religion:
l'empereur ne représentait pas une divinité, il était
dieu. Même médiocre, même dégénéré, même mons-
trueux, il recevait l'hommage divin. Il n’était pas
dieu parce qu'il possédait des dons supérieurs, des
qualités éminentes, un mérite transcendant, il était
dieu parce qu'il était empereur.
Ce qui fit l'originalité de ce culte impérial fut
À Comment le régime impérial fut envisagé par les popu-
lations, dans Fustel de Coulanges, op. cil., t. 1, p. 173. —
? De Boissieu, op. cit.; Orelli, op. cil., n. 184, 0600, 4018;
Henzen, op. cit., n. 5233, 5965, 5966, 5968, 0944, 6966. —
? Suétone, Caius, 14, 27.— 4 Ibid., 14. — © Corp. inscr. lat.,
Ἐν ΧΙ, n. 1851, 1762, 2391, 4323, 4347; t. 11, n. 1115, 1171,
DICT, D'ARCH, CHRÉT.
ÉGLISE ET ÉTAT
2250
d’avoir été institué, organisé et exploité par des scep-
tiques avérés qui se trouvaient être en même temps
des politiques d’une capacité supérieure : Auguste et
Tibère. Tous deux ne voulurent voir et ne voulurent
faire de cette flagornerie qu'un instrument de règne.
Tibère s’appliqua à ménager la susceptibilité des
Romains, afin d'introduire définitivement l’innova-
tion dans la religion officielle. Il restreignit le culte
au divin Jules et à Auguste, dont la consécration ou
canonisation n’effarouchait pas trop, puisque tous
deux étaient morts, en sorte que leur adoration
pouvait, à la rigueur, paraître désintéressée. C'était
une nuance. Α l’abri des divi, Livie passa, un peu en
contrebande, à vrai dire, par suite de l'impossibilité
de la tenir en dehors de l'Olÿmpe impérial; et il y eut
donc aussi des divæ. Une procédure canonique les
constituait en possession du titre et des honneurs
qu'ils auraient mérités de leur vivant et dont un
sénatus-consulte seul pouvait promulguer la réalité.
« Il faut s'expliquer une bonne fois sur ce culte
impérial, religion politique dont on n’a guère parlé
jusqu'ici qu'avec dédain et dégoût. C'était le seul
auquel l’État se sentit intéressé, et il est devenu par
la suite l’obstacle contre lequel se buta la conscience
chrétienne, un obstacle arrosé du sang des martyrs.
Dans ce conflit, rendu inévitable par la forme exté-
rieure du culte, est entrée une part de malentendu,
portant sur le fond, et qu'il s’agit de déterminer. Les
empereurs n’ont jamais été considérés comme des
dieux, c’est-à-dire affranchis de la condition mortelle.
Caligula passa même pour fou, parce qu'il faisait
semblant de croire à sa divinité. Du reste, ni vivants,
ni morts, les empereurs n'ont jamais reçu officielle-
ment, avant Aurélien, le titre de « dieu ». L'objet du
culte impérial dans les provinces était le génie de
l’auguste vivant, et le culte romain s’adressait à la
mémoire des empereurs défunts, canonisés en qualité
de divi. Les auteurs qui savent leur langue n’ont
jamais parlé en latin de la nature divine fdivinitas)
des empereurs, mais de leur numen. Habitués à
révérer des numina, des énergies occultes qu'ils ne
confondaient pas avec les apparences sous lesquelles
elles se manifestaient, les Romains ont parfaitement
et tout de suite distingué entre la personne de l’em-
pereur et son numen, entre l’homme de chair et d'os
et la puissance incarnée dans le chef de l’État. Les
Grecs, n’ayant point dans leur langue, pourtant si
riche, d’équivalents exacts pour les termes de divus,
de numen, de genius, appelaient couramment dieux
(θεούς) les empereurs, vivants ou morts. Ce titre
même de dieu n’avait pas, pour des polythéistes
aussi blasés que les Hellènes, la valeur que lui confère
le monothéisme. Il désignait plus ou moins vague-
ment une puissance surhumaine,surhumaine en ce sens
que, soit par sa nature, soit par son office propre, soit
par son étendue, elle dépassait les forces d’un être hu-
main. La puissance impériale, capable de gouverner le
monde civilisé, obéie de l'Occident à l'Orient, était
bien dans ce cas. Des gens qui élevaient des statues
même à des particuliers, à des hommes plus ou moins
célèbres, n'avaient pas songé que, en dehors des
juifs — fanatiques qu'ils connaissaient bien et mépri-
saient de même les images impériales pussent
scandaliser personne. Ils ne comprenaient pas qu'on
pût être soumis à l'autorité du prince et lui refuser,
le cas échéant, un hommage aussi simple qu'« un as
d’encens », comme dit dédaigneusement Tertullien ὃ. »
1673, 2071; t. ΝΠ, n. 4218, 4219; Mommsen, Inscript.
helveticæ, n. 133; Brambach, op. cit., n. 439, 692, 693, 711,
721. — 5 Corpus inscr. lat, t. 11, ἢ. 172. — Ὁ Lebègue,
Épigraphie de Narbonne, 1887, p. 117: Corp. inscr. lat.,
t. ΧΙ, p. 530, n. 4333. — * Bouché-Leclereq, op. cit.,
p. 67-68.
IV. — 71
2251
V. L’HYPOSTASE IMPÉRIALE. — Ce fut sous ce
principe semi-religieux et semi-politique que le monde
romain dura et prospéra pendant trois siècles, c’est-
à-dire pendant la période entière où les rapports entre
l'État et l’Église furent le plus tendus. L’attitude irré-
ductible de celle-ci était de nature à surprendre et à
mécontenter les contemporains, qui ne parvenaient
pas à s’en expliquer la raison, sinon celle d’opposi-
tion à outrance. Toutes les sources dont le témai-
gnage est acceptable au jugement de l’historien sont
d'accord pour montrer « l'attachement universel des
diverses classes de la société au gouvernement im-
périal et ne laissent voir aucun symptôme d’anti-
pathie 1». Cette curieuse suite de souverains que furent
les empereurs ne laissait pas, dans sa cahotique suc-
cession de sages et de fous, de s’avancer, chemin
faisant, vers le but ?. Tout l'empire se divisait en pro-
vinces impériales et en provinces sénatoriales. Dès
le rrre siècle, les provinces sénatoriales avaient disparu
par suite du vœu spontané des populations de passer
sous l’administration tutélaire de l’empereur *. Une
des conséquences principales de ce fait fut une sorte
d’uniformité. Je dis une sorte d’uniformité, car les
documents nous apprennent avec quelle souplesse
la domination romaine dosait ses conceptions irré-
ductibles pour les rendre tolérables aux susceptibi-
lités des provinciaux. De cette situation naquit dans
chaque région ce qu'on pourrait nommer, en un cer-
tain sens, une glose locale du droit romain, de laquelle
il faut tenir compte suivant que les exigences de
l'étude générale nous amènent sur tel point ou sur
tel autre point du territoire de l'empire. Néanmoins,
à l’époque où Rome étendit son pouvoir sur l'Asie,
la Syrie, l'Afrique, l'Espagne, la Gaule, son droit
était arrivé à un degré plus avancé de l’évolution
que le degré en vigueur dans ces provinces, dont
aucune n'avait encore franchi le droit patriarcal et
le droit théocratique. Rome leur apporta donc un
système législatif impliquant une conception modifiée
de l'individu et de la société. Le principe était que
l'autorité publique, représentant la communauté des
hommes, eût seule l’autorité législative, et que sa
volonté, exprimée suivant certaines formes régu-
lières, fût l’unique source de la loi. La source dau
droit était donc l’autorité publique, représentée sous
la république par le consul ou le préteur, dont l’édit
avait force de loi aussi longtemps que le magistrat
restait en fonctions. Sous l’empire, l’édit du prince
eut la même valeur pendant sa vie entière. Si le sénat
le ratifiait après la mort de chaque empereur, l’édit,
décret ou rescrit devenait loi. L’aulorité publique
était aussi représentée par le sénat, dont les sénatus-
consultes furent comme autant de lois ayant vigueur
dans tout l'empire. Le droit fut donc éminemment
modifiable et sa perpétuelle amélioration fut le
constant souci de tous les bons empereurs. Néan-
moins, au cours de cette longue élaboration, l’objet
garde son caractère essentiel. Les empereurs, même
les plus indignes, se maintiennent dans l’axe du droit
séculaire. Il continue, sous leur règne, à être l’ouvrage
de l’autorité publique se faisant l’expression de l’in-
térêt général et de l’équité naturelle.
Le peuple en est averti, il y consent, il s’en trouve
bien et accepte la sanction rigoureuse qui sert d’équi-
libre à ce concept. La société, ayant conclu alliance
avec son gouvernement, ne répugnait pas à l’exercice
d’une certaine vindicte implacable dont elle lui aban-
donnait la charge et qui devait, dans la pensée des
1 Fustel de Coulanges, Histoire des institulions poli-
tiques de l’ancienne France, t. 1, p. 170. — ? Peut-être
le sénat fut-il le plus persévérant ouvrier de sa propre
déchéance, grâce au droit qu’il possédait d’abolir ou de
ÉGLISE ET ÉTAT
2252
hommes de ce temps, affermir, par la simple perspective
d’un excès de rigueur répressive, le repos conquis à
grand’peine, dont on n’entendait pas laisser troubler
la possession. Il arriva donc que l’empereur, manda-
taire du peuple, réalisa dans sa personne une manière
d’hypostase. Il était divus et participait, à ce titre, à
la divinité de l’État, dont il était de plus le délégué
réunissant dans sa personne toute la souveraineté
et tous les droits. Le résultat fut que tout délit qui
portait atteinte à l’empereur tirait du fait de cette
hypostase une double malice : il était tout ensemble
rébellion et sacrilège.
Tandis que les chrétiens se scandalisaient, sponta-
nément ou par ordre, à l’occasion d’une métaphore
protocolaire, ils touchaient au régime lui-même. Leurs
répugnances se manifestaient sous forme de critiques
acerbes ayant la prétention d'autoriser une résistance
ouverte. Ils déversaient sur la tête des dieux de
l'Olympe tous les détritus des historiettes passable-
ment risquées dont se composait l’hagiographie
païenne; ils traitaient les empereurs à peu près de
la même façon, prenant leur revanche de la décence
d’'Auguste, de la sagesse de Trajan, d’Antonin ou
de Marc-Aurèle, par les allusions aux orgies de Cali-
gula, aux fredaines homosexuelles d'Hadrien, aux
monstrueuses débauches d’Héliogabale. L’argument
n’était pas de nature à impressionner les étatistes,
que le mérite individuel des titulaires du trône impé-
rial laissait indifférents; le sénatus-consulte leur tenait
lieu de tout le reste et un empereur canonisé était
un divus, qu'on ergotât ou non sur son Cas.
VI. MAUVAISE OPINION DES CHRÉTIENS. — Dans
une société où survivait l'opposition politique, mais
d’où l'opposition dynastique avait disparu, parmi
des hommes que les mésaventures survenues aux
héritiers du trône, dans le mystère des appartements
impériaux, ne pouvaient ni émouvoir ni troubler, au
sein d’un peuple pour qui les tragédies de famille du
sang d’Auguste avaient l'importance d’un fait divers,
décidés qu'ils étaient les uns ou les autres à tout
accepter, à tout applaudir, on peut se faire à peu près
une idée de la situation créée aux fidèles devant
l'opinion publique par leur prétention à apprécier,
c'est-à-dire à critiquer non seulement la succession
impériale, mais la valeur relative des empereurs dé-
funts et à tirer argument de leur indignité pour re-
fuser le culte auxquels les divi vivants ou morts
avaient droit. Semblable prétention était perturba-
trice de l’ordre public et, à ceux qui en réclamaient
l'usage, on prodiguait les appellations les plus déplai-
santes, les plus inquiétantes aussi. C’est pourquoi
tout est bon dès qu’il s’agit de désigner les chrétiens :
factieux, impies, sacrilèges, ennemis du genre hu-
main, des empereurs, de l’État, de la majesté, coupables
de lèse-religion, etc., etc. Ces accusations éclatent
sur tous les points de l’empire en même temps, à
Rome, en Afrique, en Asie, en Gaule; partout nous
les entendons.
A Symrne, le proconsul Quadratus dit à Polycarpe :
« Jure par le génie de César, repens-toi, dis : Plus
d’athées! » — À Rome, dans le procès de saint Justin :
« Que ceux qui n’ont pas voulu sacrifier aux dieux
et obéir à l’ordre de l’empereur... », dit la sentence;
à Carthage, les martyrs de $cilli sont condamnés pour
avoir refusé de rendre à l’empereur les honneurs re-
ligieux; en Asie, on somme l’évêque Acace : « Tu
profites des lois romaines, tu dois aimer nos princes.;
mais afin que l’empereur en reconnaisse la sincérité,
vivifier pour l’avenir les édits de chaque empereur défunt.
Les sages mesures, en principe, eussent été seules main-
tenues, mais au détriment du sénat. — ? Fustel de Cou-
langes, op. cil., t. 1, p. 197 sq. — " Ibid., p. 299.
Ὶ
woffre-lui un sacrifice »; en Afrique, la sentence portée
contre saint Cyprien est ainsi conçue : « Tu as long-
temps vécu en sacrilège, tu as réuni autour de toi
_ beaucoup de complices de ta coupable conspiration,
tu t'es fait l'ennemi des dieux de Rome et de ses lois
saintes; nos pieux et très sacrés empereurs n’ont pu
ἴδ ramener à la pratique de leur culte. C’est pour-
. quoi. ton sang sera la sanction des lois. » Ce n’est
“encore que l'application de la loi, mais l'opinion pu-
blique approuve et souvent stimule cette sévérité.
Les chrétiens recueillent de toutes parts les haïnes
vigilantes de ceux qui redoutent l’eflet des maximes
subwversives. L’accusation qui les atteint avec une
persistance redoutable est celle d’athéisme, exécrable
“entre toutes. On réclamait de Polycarpe ce cri : « A
bas les athées»; on « nous appelle athées », écrit saint
Justin, et Athénagore : « On nous accuse d’athéisme. »
Lucien déclare que le Pont est rempli « d’athées et
de chrétiens » et Vettius Epagathus interpelle le légat
impérial à Lyon : « Je demande qu’on me permette
de plaider la cause de mes frères; je montrerai clai-
rement que nous ne sommes ni athées ni impies. »
Minucius Félix nomme l’athéisme parmi les accusa-
tions dirigées contre les fidèles.
. ἢ est donc athée celui qui se dérobe aux obliga-
tions de la religion officielle et au culte impérial, qui
en est le couronnement. Pour un très grand nombre,
cette attitude constitue une menace mal déguisée
contre la sûreté de l’État et la durée du régime. A
d’autres les protestations de fidélité qui s’évanouis-
sent en injustifiables distinctions pour esquiver fina-
ement le sacrifice demandé à leur lovalisme. Méfiance
chez les uns, accusations chez les autres, hostilité
de toutes parts contre ces gens dont on se garde, en
“attendant qu'on les assomme. Dans ces conditions,
il y aura une part de défense préventive chez un grand
ombre de ceux qui applaudiront et pousseront aux
_ mesures de répression. « Pour être juste, ἃ dit E. Re-
. nan, il faut se représenter les préjugés où vivait fata-
lement le public d'alors. On connaissait extrêmement
. mal le christianisme. Le bas peuple n’aime pas qu’on
“e distingue, qu'on vive à part lui, qu'on soit plus
_puritain que lui, qu’on s’abstienne de ses fêtes, de
ses usages. Quand on se cache, il suppose toujours
-qu'on a quelque chose à cacher. De tous temps les
cultes secrets ont provoqué certaines calomnies, tou-
jours les mêmes. Le mystère dont ils s’entourent
_ fait croire à des débauches contre nature, à des in-
fanticides, à des incestes, même à l’anthropophagie.
-On est tenté d’y voir une camorre organisée contre
les lois 1. »
_ L’impopularité des chrétiens, au moins jusqu’au
début du zrre siècle, semble avoir été assez générale.
_ Soit prévention, soit conviction, la foule ne paraît
guère disposée à l’indulgence à leur égard; elle leur
attribue ou leur laisse imputer les pires méfaits.
.Täcite nous les montre « détestés pour leurs abomi-
_ nations » et châtiés de telle sorte que, « quoique ces
_homrmnes fussent coupables et eussent mérité les der-
_nières rigueurs, un sentiment de compassion naissait
_ dans les cœurs à l’idée qu'ils étaient sacrifiés non à
_Vutilité publique, mais à la cruauté d’un seul ». Ainsi
leur effroyable supplice, leur résignation ne provo-
quent pas même la pitié; mais simplement l'idée qu'ils
sont victimes de la férocité de Néron inspire un senti-
ment de compassion, d’ailleurs tout platonique.
Un demi-siècle environ plus tard, Pline le Jeune
… n'éprouvera ni remords ni répugnance à faire mourir
__ <es partisans d’une « superstition absurde et extra-
— xagante ». À Smyrne, saint Polycarpe est victime
d'un mouvement populaire; à Lyon, la population
1 ΤῈ, Renan, L'Église chrétienne, p. 305.
ÉGLISE ET ÉTAT 2254
réclame des exécutions, de qui elle attend l’assainis-
sement moral de la cité; à Carthage, la foule envahit
et viole les cimetières des chrétiens. Ce sont là, peut-
être, des situations extrêmes qui ne se retrouveraient
pas en tous lieux avec la même note excessive; néan-
moins, le grossissement même aide à mieux entrevoir
les faits moins graves qui, à raison même de cette
gravité moindre, ont échappé à la notation des
contemporains. Une émeute, une exécution, un
pillage sont des actes dont la violence s'impose pour
ainsi dire à l’attention, dont le souvenir se conserve
pendant quelque temps au moins, tandis que les chi-
canes, les dénis de justice, les abus de pouvoir dont
les chrétiens furent quotidiennement victimes de-
meurent ensevelis dans le silence et n’en sont pas moins
caractéristiques de la situation pénible qui leur fat
imposée du fait seul de leur nom, des forfaits qu’on
attribue à ce nom, et de la condition extra-légale
qui est la leur. Dès lors, ce qui nous écœure, dans la
férocité des traitements qu'on leur inflige, ne doit
pas même nous surprendre. Les chrétiens ne subsis-
tent temporairement qu'en vertu d’une tolérance,
leur condition légale est d’être hors la loi. Les empe-
reurs s’en souviennent “ἃ l’occasion, le peuple ne
l’oublie jamais. Il sait qu’il a tout à gagner et rien à
redouter en cas d’émeute, car cette secte n’a rien à
attendre en fait de protection et ceux qui la molestent
n’ont rien à redouter en fait de châtiment. Ne sont-
ils pas les interprètes de la loi : Christiani non sint, et
pourvu que leur main ne s’égare pas sur la personne
ou sur les biens des païens, quel reproche pourra-t-on
leur adresser ?
VII. IMPRUDENCES DE LANGAGE. — Si les païens
avaient la main lourde, les chrétiens avaient la langue
mordante. D'abord, ils avaient eu affaire aux juifs,
et leurs dissentiments n'avaient pas été toujours
renfermés dans l’enceinte étroite des proseuques ou
des synagogues; on peut voir dans les Actes des
apôtres les conflits arriver jusqu’au tribunal du ma-
gistrat civil, mais il semble que celui-ci fasse peu de
cas de ces chipoteries entre sectaires. La méthode de
l’apôtre Paul, consistant à prendre pied dans chaque
ville par le moyen de la synagogue, ne pouvait plus
être mise en pratique à partir du moment où l’état
d’hostilité ouverte régna entre juifs et chréliens. Dès
lors, ce fut la rivalité et tout ce qu'elle entraîne à sa
suite, de taquineries, de violences même, au point
que la police intervint. L'empereur Claude « expulsa
de Rome, nous dit Suétone, les juifs, qui étaient en
effervescence continuelle à l’instigation d’un certain
Chrestos ». Ces gens devenaient un élément de trou-
ble; la police romaine ne chercha point à les mettre
d'accord, elle jugea plus expéditif et plus sûr de les
mettre à la porte. Peut-être d’ailleurs ne s’y résigna-
t-elle qu'après avoir renoncé à voir clair dans l’objet
du débat; et on peut juger par cet exemple que
les controverses allaient leur train et manquaient
d’aménité. Mais on peut croire que les juifs, gens
établis, que cet exode ruinait et dérangeait, gardè-
rent bon souvenir aux chrétiens d’une brimade qu'ils
devaient à l'intransigeance doctrinale de ces nouveaux
venus.
Intransigeance doctrinale et intempérance verbale
des chrétiens, tel est le caractère essentiel du mou-
vement religieux le plus abondant en écrits et en pa-
roles qui ait été jamais vu. Les débris de la littéra-
ture chrétienne primitive laissent soupçonner quelque
chose de ce phénomène d’intarissable propagande.
L'enthousiasme déborde et le courant entraîne, une
multitude se livre à la séduction, toujours grande
pour les races heureuses du monde hellénique, de
parler, de propager, de séduire. Au sein d’une telle
effervescence, ceux qui gardent la mesure sont privi-
2255
légiés et, en tous temps et partout, les privilégiés sont
rares. Ils sont même exceptionnels. Lorsqu'on lit ce
qui nous est parvenu de la littérature canonique et
de la littérature apocryphe de l’Église primitive, on
est frappé du caractère de générosité jusqu’à l’exal-
tation répandu dans ces écrits. L'impatience du bien
et la fièvre du mieux semblent soulever toutes les
ardeurs d’une humanité nouvelle, imbue d’espoirs
démesurés. Parmi les fidèles, une conviction règne et
inspire tout le monde : l'attente prochaine du Messie,
sa parousie. Vainqueur des puissances de la mort,
le Christ reviendrait sur la terre achever l'œuvre de
salut interrompue par son supplice et fonder le
royaume de Dieu réservé aux croyants. L'événement
était prochain, des mots de passe circulaient mysté-
rieusement entre initiés, qui entretenaient l'espoir
et le frémissement inséparable de l'attente de cet
événement à la fois désiré et redouté. « Le Seigneur
vient! » Maranatha. Les uns attendent, les autres
préparent, d’autres prédisent ses opérations.
Ces derniers sont inquiétants. Issus du judaïsme,
ils en avaient gardé la culture et leur cerveau était
tout rempli d’un arsenal infernal. La foudre, le fer,
le feu, la torche qui embrase, le sel qui dessèche sont
brandis avec menace ou bien répandus à pleines mains
sur le monde consterné. L’incendie revient avec per-
sistance, non seulement comme une menace mais
comme une expiation et l'instrument des vengeances
divines. Le monde doit, à bref délai, devenir le théâtre
d'une catastrophe eflroyable, dont l'annonce ne
trouble guère la quiétude de ceux qui savent et qui
annoncent que, sur cette terre purifiée, une félicité
sans bornes les attend. Les païens n’y auront aucune
part et c’est ce qui les inquiète et les indipose, au
récit de toutes ces transformations redoutables. On
a beau se dire que ces rèveries ne comptent pas, on
y croit toujours un peu, ou du moins on s’alarme à
l’idée de si grands maux et on ne se sent guère porté
à l’indulgence envers ceux qui vous les promettent
avec cette libéralité.
L'état politique donnait d’ailleurs à réfléchir.
Toute autorité se trouvait concentrée à Rome, tout
essai de décentralisation pouvait paraître impossible.
Dès lors, à chaque changement de règne, on atten-
dait, non sans anxiété, l’aurore et les promesses du
règne suivant. Ces promesses aboutissaient trop
souvent à une série de déceptions. Tibère, Caligula,
Néron n’offraient rien de réconfortant, sans doute,
mais, à ces heures sombres, les vieux Romains, païens
endurcis, résignés, s'ils prévoyaient la catastrophe
possible, en parlaient peu et songeaient que le sui-
cide leur permettrait d'échapper au tyran.
Témoins des mêmes turpitudes, gagnés aux mêmes
anxiétés, les chrétiens se comportaient différemment.
Ceux de Rome principalement avaient sous les yeux
le spectacle des folies et des malfaisances des empe-
reurs. Pour des esprits pénétrés de l’idée d'un avène-
ment prochain et irrésistible du Sauveur et de son
triomphe, les monstruosités dont le spectacle s'étale
impudemment et impunément ne sont que les préli-
minaires de la crise imminente et formidable. La
prudence impose des ménagements et elle s’y résigne
sous la forme d'’allusions transparentes, de chiffres,
de symboles. Un document d’une facture bizarre et
déroutante pour les non-initiés, l’Apocalypse, ne fait
que recueillir les préoccupations, les pronostics, les
prédictions les plus alarmantes. On croit sans peine
ce qu'on désire et les moindres indices y sont inter-
prétés au sens de symptômes avant-coureurs de la
“ Pseudo-Esdras; cf. M. R. James, Introduction to the
Jourth book of Esdra, dans Texts and studies, t. m1, fase. 2;
cf. Renan, Les Évangiles, in-8°, Paris, 1877, p. 368. —
ÉGLISE ET ÉTAT
2256:
catastrophe dans laquelle doit disparaître « la Bête »..
Avec elle « Babylone » s’évanouira dans l’embrase-
ment final et, s'inspirant d’une audace plus grande-
encore, l’auteur de l’Apocalypse d'Esdras, dont la
vogue fut si générale parmi les chrétiens, annonce la
fin de l’empire : « Tu vas disparaître, ὃ Aigle, et tes.
ailes horribles et les ailerons maudits, et tes têtes
perverses et tes ongles détestables et tout ton corps.
sinistre, afin que la terre respire, qu’elle se ranime,
délivrée de la tyrannie, et qu’elle recommence à es-
pérer en la justice et en la pitié de celui qui l’a faite 2, »
L'auteur des Carmina sibyllina n’est pas plus endu-
rant, il s'adresse à Rome en ces termes : « O vierge,
molle et opulente fille de Rome latine, passée au rang.
d’esclave ivre de vin, à quels hymens tu es réservée!
Combien de fois une rude maîtresse tissera tes che-
veux délicats ?! » — « Instable, perverse, réservée:
aux pires destins, principe et fin de toute souffrance,
puisque c’est dans ton sein que la création périt et
renaît sans cesse, source du mal, fléau, point où tout
aboutit pour les mortels, quel homme t'a jamais.
aimée? Qui ne te déteste intérieurement? Quel roi
détrôné ἃ fini en paix, chez toi, sa vie respectable ?
Par toi le monde a été changé dans ses plus intimes.
replis.. Autrefois existait, au sein de l'humanité,
l'éclat d’un brillant soleil, c'était le rayon de l’una-
nime esprit des prophètes, qui portait à tous la nour-
riture et la vie. Ces biens, tu les as détruits. Voilà
pourquoi, maîtresse impérieuse, origine et cause des.
plus grands maux, l'épée et le désastre tomberont
sur toi. Écoute, ὃ fléau des hommes, l’aigre voix qui
t’annonce le malheur.» Et un peu plus tard : « Oh!
Rome, comme tu pleureras, dépouillée de ton bril-
lant laticlave et revêtue d’habits de deuil, ὃ reine
orgueilleuse, fille du vieux Latinus! Tu tomberas.
pour ne plus te relever. La gloire de tes légions aux
aigles superbes disparaîtra. Où sera ta force? Quel
peuple sera ton allié, parmi ceux que tu as asservis à
tes folies 4? » — « Tous les fléaux, guerres civiles,
invasions, famines, annoncent la revanche que Dieu
prépare à ses élus. C’est surtout à l'Italie que le juge
se montrera inexorable. L'Italie sera réduite en un
tas de cendre noire, volcanique, mêlée de naphte et
d’asphalte. L'Hadès sera son partage. Rome subira
tous les maux qu’elle a infligés aux autres ; ses vaincus.
d'hier sont ses vainqueurs de demain. »
Tout ceci est d'assez mauvais goût, mais qu'ont
pu en penser les contemporains? Rien de fort avanta-
geux pour ces chrétiens qui empoisonnaient l’existence-
avec leurs prédictions sinistres et trop circonstanciées.
S’il s’est rencontré des intelligences assez robustes et
critiques pour dédaigner cette littérature d’alma=
nach, ceux-ci auront éprouvé plus de peine à supporter
les invectives à la patrie romaine. Vingt siècles —
ou bien peu s’en faut — ont passé sur ces torrents.
de lave et ils nous semblent si inoffensifs que nous.
comprenons à peine les colères qu'ils ont dû provo=
quer. Pour en prendre une juste idée, rappelons-nous
l'impression qu’en des temps moins éloignés produi=
sait sur nous-mêmes la sacrilège campagne des sans=
patrie. L'indignation et le mépris que nous ressens
tions, les sanctions rigoureuses que nous appelions
contre ces blasphémateurs de la France, pourquoi
les vieux Romains patriotes ne les auraient-ils pas
éprouvés et réclamés contre ces insulteurs de Rome?
En Afrique, en Gaule, en Asie Mineure, la pros
pagande millénariste propage un rêve d'incendie
universel. La police romaine, avertie, organise une
surveillance sur cette publicité révolutionnaire ὃ; les:
2 Carmina sibyllina, 1}, vs 356-362. — ? Ibid., V, vs 227 sq
— *Ibid., VIII, vs 70 sq., 139 sq., 153 sq. — " 5. Justin,
Apolog., II, €. xIv.
na
‘2257
Aivres sibyllins sont condamnés et recherchés comme
perturbateurs et tendant à la destruction de l’état
“de choses’. Et c’est bien là le grief porté contre le
consul Flavius Clemens et Acilius Glabrion : molilores
rerum novarum. Toute démocratie est ombrageuse;
toute autocratie est féroce et, quand l'empire pensa
avoir découvert dans les chrétiens, non pas du tout
“une secte, mais un parti, il poursuivit ces adversaires
pressentis avec une rigueur implacable. Le refus
obstiné de consentir à la soumission religieuse ne
sembla que l'expression mal déguisée d’une opposi-
tion politique. Mais les chrétiens avaient vraiment
trop parlé, trop menacé pour que cette opposition
parût ne devoir pas aboutir à une action révolu-
tionnaire. Des gens qui ont sans cesse à la bouche
les mots de feu et de flamme, de soufre et d’em-
brasement, trouvent toujours et partout quelqu'un
pour les prendre au sérieux, fussent-ils les plus fols
du monde. Et tel n’était pas le cas. Les chrétiens n’é-
taient ni ne paraissaient des maniaques, beaucoup
ont dû s’en faire une idée très peu différente de
celle que nous pouvions avoir des communards.
Leur langage était tout ce qu'il y avait de plus
subversif, quand 11 n’était pas inintelligible. Nous
mous édifions aujourd'hui, grâce à notre éducation
chrétienne séculaire, de ce qui demeurait incompré-
“hensible et incohérent à des hommes cultivés, mais
d'une culture purement profane. Un ‘préfet de la
Ville s’écrie pendant un interrogatoire : « Je n’y
comprends plus rien du tout ἡ. » Certains juges sem-
-blent ahuris par les réponses des accusés; d’autres,
soit conscience du magistrat, soit curiosité de l’homme,
“ébauchent une controverse avec l’accusé, dans le
… désir d'éclairer le malentendu et de s’instruire sur
«certains racontars qui circulent à propos de la religion
des chrétiens #. La plupart en sont pour leurs frais
-et leur bonne volonté. Pline le Jeune a tâché d’y voir
“clair, il a perdu pied et, finalement, s’est créé une
règle sur laquelle on peut penser tout ce qu’on vou-
-dra, mais qui montre un légat impérial « fort per-
plexe » au début, encore plus perplexe après les in-
‘“terrogatoires et réduit, pour mettre sa conscience et
sa responsabilité en repos, à recourir à l’opinion de
l’empereur.
La lecture des interrogatoires, qui sembleraient
“devoir éclairer des juges loyaux questionnant des
accusés véridiques, aboutit à un résultat bien diffé-
rent. Non seulement le malentendu persiste entre
‘eux, mais il s'aggrave et il n’est pas rare de voir le
juge tenir pour une menace ou un défi une réponse
donnée en toute bonne foi. C’est que l’idée d’une vie
future, telle que la conçoivent les fidèles, est générale-
ment étrangère aux païens, à qui la perspective d’un
jugement, suivi d’une récompense ou d’une peine
“éternelle, apparaît facilement comme un appel à peine
‘déguisé contre leur propre sentence, comme un cri
séditieux vers une revanche future dont le condamné
lègue l'exécution à ceux de son parti. Lorsque l’évêque
Polycarpe de Smyrne s’adresse au juge en ces termes :
« Tu me menaces d'un feu qui brûle une heure et
s'éteint aussitôt. Ignores-tu le feu du juste jugement
“et de la peine éternelle qui est réservé aux impies ? »
lorsque Saturus et ses compagnons passent devant
li loge du procurateur à Carthage et crient : « Tu
mous juges, mais Dieu te jugera »; lorsque l’évêque
Acace dit : « Comme tu auras jugé, tu seras jugé toi-
même »; lorsque l’évêque Cyprien s'adresse au pro-
“consul Démétrianus : « Si je me suis tu devant ta
voix impie et tes aboiements contre Dieu, c’est que
} S. Justin, Apolog., II, c. xzrv. — ? Dans les actes
“du sénateur Apollonius. — ? C’est le cas dans la passion
-des Scillitains, les actes d'Acace, ceux de Philéas.
ÉGLISE ET ÉTAT
2258
le Seigneur nous ordonne de garder dans notre cœur
la vérité sainte et de ne la pas exposer aux outrages
des chiens et des pourceaux »; lorsque les sources les
plus authentiques nous montrent le persistant malen-
tendu entre le juge et le martyr, pouvons-nous être
surpris que le magistrat, ses assesseurs, ses grefliers
et une partie de l'auditoire estiment avoir devant
eux un obstiné dont la liberté et l'existence ne
peuvent qu’entraîner des périls pour l’État ?
La vigilance de la police n’avait de comparable que
la susceptibilité de la magistrature, à mesure que
s’étendait et s’aggravait la notion du crime de lèse-
majesté. La révolte, le complot, un mot imprudent, un
souhait malencontreux, une parole désobligeante
au sujet de cette felicitas temporum que les inscrip-
tions, les médailles, les poèmes vantent infatigable-
ment, et c'en était assez pour courir à la mort. Songe-
t-on à l’émoi des juges devant lesquels comparais-
sent des chrétiens tels que Taraque, Probe et An-
dronic ? « Je dis et je répète que les empereurs se trom-
pent, car ils sont des hommes », déclare le premier.
Et comme on a dit au second : « Honore nos princes
et nos pères. Vous les appelez bien vos pères, ré-
pond-il, car vous êtes les fils de Satan. » Au tour du
troisième : « Oses-tu maudire les empereurs ? — Je les
maudis et je les maudirai, ces fléaux publics, ces
buveurs de sang, qui ont bouleversé le monde. Puisse
la main immortelle de Dieu, cessant de les tolérer,
châtier leurs amusements cruels, afin qu'ils appren-
nent à connaître le mal qu'ils ont fait à ses serviteurs ! »
Π paraît impossible, dès lors, de se dérober à cette
conclusion que, dans l'empire, les chrétiens apparu-
rent au très grand nombre comme des révoltés et des
blasphémateurs. Domitien, ne pouvant comprendre
rien du tout à cette attitude, supposa quelque compé-
tition et prit ombrage du règne attendu et annoncé
de ce Chrestos. Un demi-siècle plus tard, mêmes
alarmes, auxquelles saint Justin répond d’un mot :
« Si vous nous entendez dire que nous attendons le
Règne, vous imaginez qu'il s’agit de quelque chose de
terrestre et d’humain. » À un martyr on demande le
lieu de sa naïssance; celui-ci adopte le jargon mystique
et répond « Jérusalem », mais le juge comprend qu’il
s’agit d’Ælia Capitolina; il s'inquiète, flaire un com-
plot dans lequel les chrétiens doivent fonder une cité
rivale et ennemie de Rome.
Ainsi tout entretient et alimente le malentendu.
L’impression produite est si tenace et si générale
qu'elle prévaut par-dessus les protestations loya-
listes. Qu'importent l'exemple ou les recommanda-
tions de Jésus et des apôtres à des païens qui ont
les oreilles assourdies de menaces et de prophéties
lugubres? tout au plus se disent-ils que les recom-
mandations des fondateurs sont singulièrement né-
gligées. Les assurances de fidélité et de dévoue-
ment à l’empire laissent sceptiques : « Que celui
qui nie être chrétien prouve son dire par des actes,
écrit Trajan, c'est-à-dire en adressant des supplica-
tions aux dieux. » A cela, obstinément, les chrétiens
se refusent; mais ils protestent que, chaque jour,
dans leurs assemblées, ils prient pour l’empereur,
demandent à leur Dieu de lui accorder une longue
vie, un gouvernement juste, un règne paisible; par
surcroît, ils prient pour le salut de l’armée et la con-
servation de l'empire et du monde. Tout ceci est bel
et bon, mais l’empereur Dèce n'est pas homme à
prendre le change sur de belles paroles : « Je vous
loue de ces sentiments, répond-il à l’évêque Acace,
mais afin que l’empereur en connaisse la sincérité,
ofirez-lui un sacrifice. » Et ces prières que les fidèles
rappelaient avec tant de complaisance, elles ne
pouvaient être, au jugement des païens, qu'un der-
| nier blasphème et une révolte ouverte. En effet, il
2259 ÉGLISE
s’agissait beaucoup moins de prier pour l’empereur
que de prier l’empereur. La distinction existait très
nette, dès le début du re siècle, où nous la rencon-
trons dans la lettre de Pline à Trajan : « J'ai cru
devoir les relâcher, quand ils ont invoqué après moi
les dieux et qu'ils ont supplié par l’encens et le vin
votre image. »
VIII. PREMIÈRE PRISE DE CONTACT. — Tant va-
lait le Dieu des chrétiens, tant vaudraient leurs pré-
dictions, se disaient les gens rassis. La police raison-
nait d'autre façon. La première fois qu'elle eut à
s’occuper des fidèles, leur nombre, leur exaltation,
leur obstination donnèrent à réfléchir. Un péril nou-
veau apparaissait dans le mystère de cette secte,
parmi les affiliés de laquelle « une infinité furent
convaincus non pas tant du crime d'incendie que de
haine du genre humain ». Comme toutes les bureau-
craties, la police romaine était soupçonneuse et conser-
vatrice. Parmi ses employés, quelques-uns pouvaient
avoir gardé le souvenir de la répression exercée sous
Tibère contre le culte et les adorateurs d’Isis; c'était
un précédent d'autant mieux applicable aux adora-
teurs du Christ qu'il dispensait d'approfondir les
différences entre ces deux croyances. Les supersti-
tions étrangères faisaient donc périodiquement courir
un péril à la morale publique; le moyen de s’en pré-
server ne pouvait être que dans une répression im-
placable, principalement à l'endroit des chrétiens.
« Réprimée un instant, leur exécrable superstition
débordait de nouveau, non seulement en Judée,
berceau de ce fléau, mais dans Rome même », ainsi
que s’exprime Tacite. Étaient-ils coupables du crime
d'incendie ? Si les contemporains n'étaient pas plus
fixés sur ce point que ne l'était Tacite, leur opinion
demeurait vague quant à l'acte, mais leur conviction
était très arrêtée quant à la malfaisance de la secte
et au droit qu'elle avait à subir les dernières rigueurs.
Pline le Jeune jugeait de même que l’opiniâtreté et
l’obstination inflexible méritaient le dernier supplice.
La police avait des motifs d'autant plus puissants
de renoncer aux ménagements que les chrétiens s’in-
filtraient partout. Ses informateurs ne pouvaient
ignorer certains écrits qui n’avaient pas un caractère
secret et qui témoignaient de l’envahissement pro-
gressif du parti. La lettre adressée par saint Paul à
la communauté de Rome nommait jusqu'à vingt-huit
convertis, prélevés sur des collectivités assez faciles
à identifier : « ceux de la maison d’Aristobule », « ceux
de la maison de Narcisse ». Gardé à vue par les préto-
riens, Paul recrutait des partisans parmi ses gardiens
et même jusque dans « la maison de César ». Pour
toute administration de police, de semblables menées
et de pareils hommes sont redoutables et doivent
être surveillés. Et puis il est de tradition immémo-
riale de se rendre nécessaire, à la police comme par-
tout ailleurs. De temps en temps, on s'exerce à sauver
l'État, que personne ne menace, en découvrant un
complot auquel personne ne songe. Une coïncidence
adroitement exploitéé permit de compromettre les
chrétiens dans une catastrophe qu'ils avaient prédite,
souhaitée peut-être, mais qu'ils ne semblent pas avoir
provoquée. Il y eut cependant des arrestations en grand
nombre et des aveux. Mais sur quoi portaient ces
aveux ? Sur le crime d'incendie? On ne sait, mais
platôt sur le crime qu’on leur imputait. Et comment
étaient obtenus ces aveux? Par la torture? C’est
possible. Mais il y a eu différentes catégories de
condamnés : ceux qui furent convaineus du crime
d'incendie et ceux qui le furent comme ennemis de
ka société. S'est-il trouvé des chrétiens parmi ceux
qui falebantur, ou bien ceux qui faltebantur ont-ils
dénoncé les chrétiens, indicio eorum ? C’est ce qu'il
n’est pas possible d'établir, tandis qu’il est bien cer-
ET ÉTAT
| tain que l'accusation qui tombait sur les chrétiens.
2200»
s’autorisait des maladresses et des imprudences qui
paraissaient avoir voulu, persévéramment, attirer
sur la secte la méfiance et la vindicte impériales.
L’inculpation d'incendie fut la première rencontre
entre l’Église et l'État, rencontre tragique et qui
influa sur les rapports postérieurs. Le gouvernement
impérial, quoique généralement accepté, n'avait
pas des racines assez anciennés pour braver l'opinion
publique. Qu'il ait été pour ume part responsable du
désastre qui venait d’anéantir Rome ou que l'incendie
l'ait surpris, Néron ne se sentait pas moins soupçonné
du crime et l'imagination populaire avait accueikli
Pidée de sa responsabilité avec faveur. Pour détourner
de sa personne Fodieux d’une telle accusation, lem-
pereur avait mis tout en œuvre : supplications, implo-
rations, lustrations, sellisternes, veillées rituelles,
« mais aucun moyen humain, ni les largesses du
prince, ni les satisfactions offertes aux dieux ne dissi=
paient les soupçons ». La pensée de détourner ceux-ci
sur les chrétiens était habile. Qu'elle vint des juifs,
de la police ou de Néron lui-même, elle tenait compte
d’une circonstance importante; en effet, les chrétiens,
gens de peu, frayaient avec le petit peuple et le rebat-
taient de leurs théories. Après avoir passé pour des
enragés ou pour des maniaques, on ne les prenait
maintenant que trop au sérieux; les vengeances pré-
dites venaient d’avoir une réalité trop tragique pour
ne pas réveiller des réminiscences, provoquer des -
rapprochements, suggérer des représailles. De quel-
ques individus exaltés et violents on généralisa l'aceu- -
sation à la secte entière. Ce qui semble indiquer la
manœuvre policière, c'est que, la répression terminée,
il n’en fut plus question. La responsabilité de incendie
continua à s’appesantir sur Néron, la légende s’en mêla
et les chrétiens furent lavés au point qu’il ne fut plus.
question d’eux.Aun£et au re siècle, la polémiqueanti-
chrétienne, si violente, ne releva mème pas cette accusa-.
tion Gémodée,même pour en faire un grief d'apparence
archéologique. Ni Fronton, ni Lucien, ni Celse, ni Por-
phyre si souvent à court d'arguments, n’ont exploité.
cette veine; et, chose plus caractéristique, ni l'incendie:
soi-disant projeté du palais de Dioclétien, ni l'embra=
sement du temple de Daphné sous Julien ne paraissent
avoir évoqué la prétendue participation des fidèles.
dans l'incendie de Rome.
L’accusation se volatilisa avec le temps et il n’en fut
plus question; mais le malaise et la défiance réciproque
subsistèrent. Rien de moins semblable à l'opinion que.
les contemporains eurent des fidèles que l'idée idyllique
que nous nous en faisons aujourd’hui. Nous nous ima-
ginons volontiers et, périodiquement, des œuvres
prennent à tâche d'entretenir cette vue erronée — que
les premiers chrétiens ressemblèrent, au cours des trois.
premiers siècles de leur existence, à une troupe d’a-
gneaux bêlants décimés périodiquement parune bande.
de loups furieux. La réalité nous semble avoir été très.
difrérente et il est tout à fait certain que beaueoup de
vieux Romains ont considéré ces agneaux du même œil
que, plus près de nous, on dévisageait les anarchistes.
Toute société est implacable aux incendiaires, avec rai=
son, et vraiment des porte-paroles plus bruyants que
qualifiés avaient trop pris à tâche de laisser tomber.
cette note infamante sur leurs coreligionnaires. C'est:
peut-être une conception édifiante mais très certai=
nement erronée, que « l’idée que les chrétiens étaient
inof'ensifs par définition et que c’est leur faire injure”
que de supposer qu’il se soit trouvé parmi eux des tem=
péraments impulsifs, capables d’un mouvement d'en
traînement irréfléchi. On se les représente toujours.
comme de douces et pensives figures, des gens dépouil=.
lés tout à coup de leur grossièreté native et élevés d’um
bond à la moralité la plus haute, animés d’une eharités
ÉGÉISE ET ÉTAT 2262
… inlassable, prêts à tendre l’autre joue à qui les a souflle-
tés. On les voit tous disciplinés par une même doctrine,
humblement soumis à l’autorité de leurs chefs, lesquels
ne leur prêchent que la patience et la résignation. Ils se
sont eux-mêmes si souvent comparés à des brebis que
l'image reste avec toute sa valeur symbolique. Elle ré-
sume et grave dans les esprits la pensée que tant de voix
répètent depuis des sièeles : à savoir, que le christia-
nisme a profondément modifié la nature humaine, que
la loi d'amour a fait pénétrer dans les cœurs des senti-
ments inconnus de la société antique ?. »
Assurément la police romaine et la préfecture ur-
baine n'étaient pas de cette opinion. À peine en avait-
elle fini avec les juifs qu’il lui fallait s’en prendre aux
chrétiens. Les dissentiments théologiques qui oppo-
saient entre eux sectaires et dissidents s’estompaient
dans leur attitude uniforme d’intransigeance à l'égard
de la religion romaine; pour l'État romain, circoncis
et non-circoncis étaient des fanatiques et des indé-
sirables. La société contemporaine en jugeait-elle
autrement? Les rares témoignages païens qui nous
ont été conservés montrent peu de bienveillance à
l'égard des chrétiens. Ce qui nous paraît digne d’ad-
miration, le sacrifice de la vie aux convictions de la
conscience, paraît folie à des gens pour lesquels la
religion nationale, toute religion, est chose trop
accessoire pour lui donner la douleur et l'existence
même comme enjeu. Ces gens-là ne comprennent et
ne peuvent comprendre, nous ne disons pas la dé-
monstration par le martyre, mais la sagesse du
martyre. Lucien, représentatif d’un état d'esprit
très répandu, ne voit dans les paroles vraiment su-
blimes de saint Ignace d’Antioche que le boniment
_ d'un bateleur. D’autres, moins caustiques que le
satiriste, s’estiment indulgents en ne découvrant
dans le martyre qu’une bravade. Pline y voit une
« obstination inflexible », Épictète un « fanatisme
endurei ? », Ælius Aristide s'exprime en des termes à
peu près semblables 5 et Marc-Aurèle écrit cette note
sur son carnet de Pensées : « Disposition de l'âme
toujours prête à se séparer du corps, soit pour s’étein-
dre, soit pour se disperser, soit pour persister. Quand
je dis prête, j'entends que ce soit par l’effet d’un juge-
ment propre, non par pure opposilion comme chez
les…chréliens, αὐ χατὰ ψιλὴν παράταξιν. ὡς οἱ
χριστιανοί; il faut que ce soit un acte réfléchi, grave,
capable de persuader les autres, sans mélange de
faste tragique. » Lucien dit sur son ton persifleur :
« Si vous tenez tant à vous faire griller, faites-le chez
vous, à votre aise et sans cette ostentation théâtrale. »
Au plus grand nombre, le courage des martyrs sem-
ble une exaltation maladive, un entêtement analogue
à celui qui inspire et soutient les sectateurs des reli-
gions orientales dans leurs mortifications et leurs
fustigations, un orgueil malsain et dévoyé qui ne
prouve rien sinon l’aberration de ceux qui s’y aban-
donnent et le devoir de les réprimer. Avec le temps
on pourra noter des marques de sensibilité véritables
chez les spectateurs des supplices, une répugnance
et une lassitude de ces tueries, mais à peine pourra-
t-on réunir quelques indices certains de l’impression
produite par le martyre volontaire et joyeux sur la
raison raisonnante; d'une manière générale, l'opinion
publique demeurera jusqu'à la fin sceptique et rail-
leuse, encore qu’attendrie parfois, à l'égard des mar-
tyrs. Peut-être ne sera-t-elle pas éloignée de voir en
eux les meneurs les plus entreprenants et les plus
dangereux, parce que les plus endurcis et les plus
obstinés, de la vaste conspiration chrétienne.
IX. THÉORIES RÉVOLUTIONNAIRES. — Des docu-
ments vieux de quinze à vingt siècles nous con-
servent certains indices de tentatives faites par les
communautés chrétiennes et dont la nouveauté ou
| l'originalité n'a pu, en son temps, qu'indisposer ou
| alarmer à leur égard. L’essai d'organisation commu-
niste tenté par la première Église de Jérusalem paraît
avoir été pratiqué avec une rigidité telle qu'on dut
labandonner sans tarder; quoi qu'il en soit, on ne le
renouvela pas. La grande et redoutable nouveauté
de cet essai ne se trouvait pas tant dans l’abandon
de tous les biens à une caisse unique administrée par
des chefs religieux que dans l'exclusion de toute in-
tervention de l’État. C'était la prétention de se
soustraire persévéramment à l’investigation adminis-
trative officielle qui devait donner longtemps aux
Églises locales leur attitude d'organismes révolu-
tionnaires fonctionnant dans l'ombre et menaçant
l'État. Il cessa d’en être ainsi lorsque ces Églises
eurent adopté les conditions imposées aux collèges
funéraires, mais jusqu'alors, c’est-à-dire jusqu'au
re siècle, les soupçons les plus graves planèrent sur
les assemblées chrétiennes. On ne peut mettre en
doute que la police ne sût à peu près à quoi s’en tenir
sur leur compte. Les transfuges la renseignaient abon-
damment et les hommes de la trempe morale d’un
Celse sont de tous les pays et de tous les temps. Les
mécontents, les apostats apportaient leur contin-
gent de récits: ce sont des apostats qui assurent à
Pline le Jeune « que toute leur faute ou leurs égare-
ments » se bornaient à prendre part à des réunions
qu'ils lui décrivent ; et, de son côté, l’apologiste saint
Justin ne fait pas mystère de raconter ce qui s’y passe.
Avec quelque adresse et quelque argent, la police a
donc été suffisamment instruite de ce qui se passait
dans les réunions et elle aurait sans doute été rassurée
si d’étranges phénomènes, des tendances inquié-
tantes, un jargon mystique ou incohérent n'étaient
venus à point pour la dérouter.
Imaginons, si c’est chose possible, l'effet produit
par une assemblée composée de fidèles écoutant,
anxieux, les borborvgmes d’un glossolale ou d’un
prophète. Car, nous le savons de reste, ces charismes
d’un maniement si délicat imposaient une surveil-
lance et une discipline souvent prises en défaut. S'il
était malaisé de faire le départ entre les inspirations
authentiques de l’Esprit-Saint et ses contrefaçons, il
n’en subsistait pas moins un trouble profond, peut-
être une déviation grave, dans l'assemblée favorisée
d’une séance au cours de laquelle l'Esprit de mensonge
avait pris la place et parodié le langage de l'Esprit
de Dieu. Ce dernier devait être parfois d’une inter-
prétation laborieuse, mais que dire de l’autre et qu'en
devaient penser les hésitants, les malintentionnés,
les faux frères, dont les rapports allaient être soumis
à l'interprétation tendancieuse des bureaux du préfet
de la Ville?
Ce débordement de la révélation privée, s’expri-
mant en un langage audacieux et parfois désordonné,
inquiète les hommes d’une capacité supérieure. Saint
Paul pressent ce que l'Église peut avoir à redouter
de ces exagérations et à quel point son établissement
et son expansion auraient à souflrir de ces hommes
qu’il n’est pas éloigné de qualifier de perturbateurs
et de traiter en factieux. Il recommande aux Romains
de les fuir : « Éloignez-vous d'eux, dit-il, car de tels
hommes ne servent point le Christ. » Toute la corres-
pondance de l’apôtre nous le montre affermissant les
fidèles et combattant sans merci Ceux qui, « animés
d’un esprit de dispute, annoncent le Christ par des
motifs qui ne sont pas purs... Il en est plusieurs qui
marchent en ennemis de la croix du Christ: je vous
en ai souvent parlé et j'en parle maintenant les larmes
aux yeux. Leur fin sera la perdition : ils ont pour dieu
1 A. Bouché-Leclercq, op. cil., p. 139-140. — * Arrien,
Epict. Dissert.. IV, vir, 6. — " Orat., XEVT.
2263 ÉGLISE ET ÉTAT 2264
leur ventre, ils ne pensent qu'aux choses de la terre. »
S’adressant à Timothée et à Tite, Paul revient sur
l’abomination de voir la parole du Christ déshonorée
par ces « hommes corrompus, croyant que la piété
est une source de gain ». Saint Pierre est à peine
moins âpre à l’égard des faux docteurs dont l’ensei-
gnement s'explique par l’avidité et la cupidité. Ce
sont là des traits irrécusables et qui nous permettent
de prendre une idée un peu claire de ce fourmillement
étrange d'idées, d'individus, de conflits qu'a dû être
pour les païens le spectacle du christianisme à ses
débuts. Derrière ces récriminations et ces accusations
nous pouvons entrevoir ce qui était certainement
bien visible alors : l'existence de groupes et de prédi-
cants faisant usage des maximes de l'Évangile, mais
les détournant de leur sens afin de provoquer des
sécessions parmi les communautés, d'y établir des
schismes et, sous prétexte d'égalité et de fraternité,
y rajeunir l’éphémère tentative communiste de Jéru-
salem, répétition dont les riches faisaient les frais au
profit des organisateurs, « qui ne servent point notre
Seigneur, mais leur propre ventre ». Si ces prédica-
tions paraissaient subversives et condamnables à
l'intelligence la plus audacieuse et la plus pénétrante
du personnel ecclésiastique primitif, on doit penser
que les païens en jugeaient au moins de même. Les
inquiétudes de saint Paul allaient plus loin. Il pres-
sentait le grave péril social que pouvait faire surgir
une doctrine de revendication à outrance annoncée
aux innombrables déshérités qu'avait accueillis le
christianisme. Esclaves, prolétaires, miséreux sans
espoir, ces belles promesses ne les jetteraient-elles
pas dans la révolte et la guerre sociale ? Il s’efforce
de prévenir l’explosion possible en recommandant la
soumission aux pouvoirs établis, car il sent gronder
autre chose que la résignation; il prêche le respect
aux maîtres de hasard, car il sait que trop de maîtres
se rendent odieux et que trop d'esclaves prétendent
se soustraire à leur autorité. Il y insiste afin de contre-
balancer les propos inflammables des docteurs im-
prudents qui attisent le feu qui couve. Ces efforts
mêmes pour contenir des aspirations redoutables
prouvent qu’elles existent et que, parmi les chrétiens,
des groupes s’en parent, des chefs s’en servent pour
avancer leurs affaires. On peut croire que ce péril,
assez grave pourattirer l'attention des apôtres Pierre
et Paul, n’est pas resté inaperçu à leurs contemporains
et aux informateurs de la police.
Ces derniers, s’il nous fallait croire des apologistes,
gagnaient bien mal leur argent et jugeaient les chré-
tiens avec la plus extrême bienveillance. Loyalistes
envers l’empire, respectueux des situations acquises,
acquittant l’impôt avec exactitude, tous sont, en
toute circonstance, défenseurs de la paix publique
en un temps où celle-ci était fragile et menace. Ce
qui est plus surprenant encore, c’est que les lettres
apostoliques destinées aux seules communautés ne
tombent, paraît-il, sous les yeux d’aucun étranger
à leurs croyances. En vérité, si les choses s'étaient
passées de la sorte, c’eût été à désespérer de la police.
Celle-ci pouvait se laisser prendre en défaut par-
fois, mais elle rachetait à l’occasion ces maladresses
par de larges battues qui prouvent au moins une chose,
c’est qu’elle savait où atteindre les chrétiens. A quels
procédés recourait-elle? On a conjecturé que les juifs
s'étaient faits les rabatteurs bénévoles des chrétiens
traqués. A défaut de preuve certaine, l'hypothèse
est plausible et maints épisodes nous montrent le rôle
joué par les juifs dans les mouvements tumultuaires
qui aboutissent à un massacre de chrétiens. Clément
le Romain laisse entendre, parlant à mots couverts,
que la grande rafle policière qui alimenta les jeux
sanglants de Néron, en 64, avait été facilitée par la
jalousie, διὰ ζέλον. L’indication ouvre le champ aux
conjectures; sans doute les juifs étaient jaloux des
chrétiens, mais ces prédicants si bien admonestés et
malmenés dans les épîtres pauliniennes pourraient
bien n’avoir pas été ni moins jaloux, ni moins hai-
neux. Et c'était le vrai emploi de la police d'exploiter
ces dissensions, d’en tirer des avis et des dénoncia-
tions, dont l'effet ne tarda pas à se faire sentir.
Ainsi le christianisme prenait possession du droit
d'attirer sur lui en toute occasion la méfiance des
pouvoirs publics. Sans doute on trouverait difficile-
ment des princes dans l’histoire ancienne qui aient
joui d’un pouvoir plus absolu que les empereurs ro-
mains. Mais il ne faut rien exagérer. Ce pouvoir, dont
l'excès trouble parfois le cerveau débile de son dé-
tenteur nominal et l’entraîne à des violences atroces,
il faut se rappeler que la bureaucratie et l’administra-
tion romaines en ont retenu et exercéles droits conjoin-
tement avec l’auguste. Pendant les règnes de princes
sages, on constate à tout moment l’intime collabo-
ration du prince et des bureaux et la continuité de
la tradition politique. Si les règnes de Néron et de
quelques autres mettent en déroute les règles de
gouvernement, les règnes de Trajan, d'Antonin, de
Marc-Aurèle appliquent les données de l'expérience
acquises et il est remarquable que tous ces princes
sages et modérés, avec leurs conseillers experts, ont
montré une sévérité extrême envers les chrétiens.
Ont-ils, ce faisant, inspiré leur conduite par les exi-
gences supérieures de la raison d'État? Onl’a soutenu.
X. LA RAISON θ᾽ ταν. — L’explication était neuve
ou, du moins, rajeunie. Il semblait difficile, en effet,
de montrer la politique religieuse de princes philoso-
phes, indifférents ou sceptiques, élevée au diapason
d'intolérance et de fanatisme quirépand le sang pour
faire triompher une croyance et faire disparaître la
contradiction qu’on lui oppose. Ni Trajan, ni Antonin,
ni Marc-Aurèle n'étaient des sectaires. Hadrien était
un sceptique, Dioclétien un homme supérieur; par
contre, Néron, Domitien et Maximien n'avaient ni
une idée, ni une opinion, mais Dèce, Aurélien et
Galère étaient intolérants et envoûtés de supersti-
tieuse crédulité. A l’exception de Dèce, tous les autres
paraissent s'être parfaitement désintéressés de la reli-
gion nationale et doucement moqués de ce qu’elle
pouvait avoir à souftrir des infiltrations exotiques.
Le culte impérial tenait plus à cœur à la plupart
d’entre eux. Grâce à quelques ménagements, il était
possible d'éviter un conflit avec la plupart des reli-
gions orientales ; avec le christianisme il n’y fallait
pas songer. Une formule, une libation, quelques grains
d’encens, le génie de l’auguste ne réclamait rien de
plus, et la discipline de l'Église refusait tout cela. Si,
d’une part, les dispositions du pouvoir s’inspiraient
de quelque vague raison d'État, d’autres part, les
refus des intéressés ne relevaient que des lois de la
conscience.
A ses débuts, l'Église chrétienne ne paraît pas
avoir envisagé la simple idée des prétentions politiques
qu'elle ἃ émises au moyen âge. Ses revendications
sont modérées, elle ne réclame aucunement le droit
de déposer les empereurs et de délier leurs sujets du
devoir de la soumission, encore moins leur annonce-
t-elle qu'ils ont le devoir de combattre le prince auquel
ils obéissaient jusqu'alors. Le loyalisme politique
n’est pas même effleuré à ces débuts; le conflit va se
localiser sur la question de l'indépendance absolue
de la conscience envers l’État. Après avoir cherché
à esquiver, mais inutilement, l’intrusion de l'État
dans le domaine administratif, le christianisme s'était
résigné à adopter la forme de collèges funéraires qui
livrait ses intérêts temporels à l’investigation des
bureaux, raison de plus pour sauvegarder son do-
| LS
2265
maine spirituel de toute ingérence étrangère, fût-
elle bienveillante. En sorte que le conflit entre l’État
et l'Église relève essentiellement de la religion. Sur |
tout le reste, l’Église cédait, en rechignant sans
doute; sur ce point, elle résistait et rien ne la ferait
céder. Au point de vue de l’Église, les mesures répres-
sives exercées envers elle relevaient de la guerre reli-
gieuse.
Au point de vue de l’État, la situation fut tran-
chée de bonne heure. Nous croyons avoir démontré,
δὴ étudiant le DroIT PERSÉCUTEUR (voir ce mot)
que les chrétiens furent poursuivis et châtiés au
nom d’une jurisprudence exceptionnelle, absolument
étrangère à la coercilio. Le délit de christianisme eût-
il pu être atteint par la coercitio?les jurisconsultes
romains n’ont pas pris la peine de nous le dire, mais
on peut supposer qu'ils s’en étaient enquis et avaient
conclu par la négative, puisqu'il fallut, pour toucher
le but, recourir à autre chose, à ce libellé fameux :
Chrislianos esse non licel, dont la rédaction semble
ne pouvoir plus être contestée. Une jurisprudence
exceptionnelle, inaugurée par l’édit de Néron et
mainteñue et appliquée jusqu'aux édits de Dioclétien,
n'est qu'une mise hors la loi dont l’arbitraire gou-
vernemental suspend, au gré de sa fantaisie ou de
ses nécessités, la rigoureuse application. Pour qui-
conque ἃ pris la peine d'approfondir cette situation
de fait, d'étudier tous les textes qui s’y rapportent
avec une entière indépendance confessionnelle, le
régime sous lequel ἃ existé le christianisme dans
l'empire païen est si évidemment arbitraire dans
son intention et dans ses effets qu’il devient malaisé
qu’on puisse entreprendre de dissimuler la situation
de droit sous le prétexte de « raison d’État ». Quel
besoin d'imaginer une explication qui n’explique
rien, alors qu'on possède un texte qui explique tout
ce qu'on veut et tout ce qu’on doit savoir? Assuré-
ment, il est possible d’invoquer la « raison d’État »,
si par ce mot on entend un prétexte saisi pour justi-
fier l'intervention de l’État, mais n'est-ce pas dé-
tourner l'idée politique que le simple mot évoque?
« Raïson d’État », en ce cas, le parti adopté par
Néron, inquiet de voir l'accusation d’incendiaire
s'attacher à sa personne et désireux d’en détourner
l’effet redoutable pour le régime qu'il représente.
« Raison d'État » encore, le parti suggéré à Domitien
à l'égard de ses proches parents, dont il se débarrasse
à raison du danger qu'il redoute de leur part. Mieux
vaudrait en ce cas employer l'expression : expédient
d'État, laquelle aurait au moins l'avantage de ne pas
prêter à l'interprétation.
Vers la fin du rer siècle, un épisode acheva de tracer
une ligne de démarcation entre juifs et chrétiens et,
cette fois, la distinction prit une valeur officielle.
Domitien, à cour d'argent, s’avisa d’expédients,
parmi lesquels le recouvrement rigoureux d’un impôt
judaïque, appelé impôt du didrachme. Naturelle-
ment, c'était à qui se déroberait à la déclaration
exigée, mais les agents du fisc s’avisèrent d’une véri-
fication irréfutable; une visite corporelle qui dénon-
çait les circoncis imposables. Cette opération désobli-
geante, et qui se passait devant une nombreuse assis-
tance, avait pour résultat de rendre toute confusion
impossible entre juifs et chrétiens. Les premiers
étaient seuls passibles d'impôt et d’amendes, les se-
conds n'avaient rien à démèêler. Cependant ils eurent
eux-mêmes maille à partir avec la police et le gouver-
nement, qui semble avoir pris ombrage de certaines
recrues d’un rang très élevé faites par le christianisme.
Pour les perdre sûrement, on les accusa d’athéisme,
ou bien d'affiliation aux coutumes juives, ce qui était
une manière de frapper monnaie à leurs dépens, ou
enfin de complot : molilores rerum novarum. Tout ceci
ÉGLISE ET ÉTAT
2266
justifiait amplement poursuites, exécutions, confis-
cations, et c’est ce dont l’empereur avait besoin.
Recourut-il au Chrislianos esse non licel ? on n’en 8
aucune preuve; ainsi l’expédient d’État utilisé par
Néron était dédaigné par lui. A supposer qu'il en
ait tiré parti, il recourut néanmoins à une catégorie
de griefs bien précis et de rendement certain : athéisme,
judaïsme, conspiration.
Pendant le ne siècle, les empereurs réhabilitent le
métier, passablement décrié; princes sages et réflé-
chis, ils frappent régulièrement le christianisme, sans
qu'on soit en droit d'expliquer leur conduite par
quelque prévention aveugle inspirée du fanatisme.
Trajan, Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle poursuivent
peut-être sans haine, mais assurément sans pitié, une
secte religieuse que leur pénétration permet malai-
sément d'envisager comme un parti politique. Quand
les apologistes et Tertullien tireront argument en
faveur de leur loyalisme de ce fait incontestable, que
jamais ils n’ont pris les armes, jamais ils ne se sont
rangés contre les princes, il faudra bien convenir que
ces derniers n’avaient, en somme, d’autre reproche
à faire aux sectaires que de porter un nom désobli-
geant, de s’associer à des rites anodins et de s’opi-
niâtrer dans leur propre sens, tous griefs passable-
ment étrangers à la raison d’État. Le refus d’adorer
les images impériales et de maudire le Christ y étaient
tout aussi étrangers ; l’un tombait sous des peines pré-
vues, l’autre était directement visé par le Christianos
esse non licet. Ce qu’on a appelé la jurisprudence du
rescrit de Trajan suffit à couper court à tout essai
de diversion, à moins que, par raison d’État, il faille
entendre arbitraire et incohérence, ce qui serait une
plaisanterie. Quelque dédain qu’on professe pour le
droit, il semble impossible de dépasser la limite de
cet axiome : dans l'instruction des procès des chré-
tiens, il n’existe pas de règle générale et fixe : 1° il ne
faut pas les rechercher; 2° s'ils sont dénoncés et
convaincus, il faut les châtier ; 3° il faut les admettre
à résipiscence. Tout ce qu’on pourra dire de ces règles
impériales ne dépassera jamais l’impitoyable logique
de Tertullien, mais tout ce qu'on pourra imaginer
pour soutenir le recours à la raison d'État viendra
échouer contre ces mêmes règles, qui ne peuvent s’ap-
pliquer qu’à une persécution religieuse. « Si quelqu'un
nie qu'il est chrétien et le prouve en adressant des
prières à nos dieux, écrit Trajan, quand même il serait
suspect pour le passé, il obtiendra sa grâce et son
repentir. » C’est sur cette jurisprudence qu'on va
vivre pendant tout le second siècle; on ne pourra y
découvrir la raison d’État qu’à la condition de faire
de celle-ci la vengeresse du culte impérial dédaigné;
ce qui probablement ne viendra à l'esprit de personne.
Au rue siècle, Septime-Sévère interdit le prosély-
tisme juif et la propagande chrétienne, Maximin en-
treprend de priver les fidèles de leurs chefs en provo-
quant des apostasies retentissantes; ce sont là des
témoignages de malveillance, soulignés par des vio-
lences sanglantes. Il faut attendre l'avènement de
Dèce pour découvrir enfin un homme d'Etat appli-
quant les règles et les moyens dont il dispose. Avec ce
politique, rèêvant le retour d’un passé évanoui, on
assiste à un épisode vraiment neuf : l’inquisition
universelle des consciences pratiquée à l’aide des
méthodes administratives et identifiant les opinions
religieuses aux accointances politiques. En réalité,
c’est l'application pure et simple de la jurisprudence
de Trajan, mais étendue simultanément et obliga-
toirement à l'empire tout entier. Nous avons montré
ailleurs que cette vaste enquête imaginée par Dèce
(voir ce mot) aboutit à un échec. Beaucoup d’aposta-
sies, beaucoup de supplices, beaucoup de marchan-
dages pour un résultat politique nul. Les apostats
2267
n'eurent rien de plus pressé que de solliciter leur
réintégration, les suppliciés aggravèrent de tout le
ressentiment provoqué par leur supplice le dissenti-
ment entre l’Église et l'État, les libellatici firent leur
soumission aux évêques et des gorges-chaudes en
société du bon tour que, moyennant finance, ils
avaient joué à l'État inquisiteur. Dèce s’était inspiré
de ce qu'il estimait l'intérêt supérieur de l’État pour
risquer une mesure que ses successeurs évitèrent
soigneusement de reprendre à leur compte. Car Va-
lérien n'a été qu’un empereur endetté, frappant pour
confisquer à son aise. Aurélien fut un sectaire trop vite
disparu pour laisser porter sur sa pensée un jugement
approfondi; Galère et Maximin Daïa n’ont, de leur
vie, entrevu l'existence d’une raison d'État.
Le seul empereur que sa capacité supérieure met-
tait en état d’invoquer ce motif et d’impressionner
la postérité par une telle décision, c’est Dioclétien.
Cependant nous savons avec quelle répugnance il
consentit, à bout d’objections, à signer l’édit de per-
sécution arraché par Galère à sa débilité sénile (voir
Dipymes). Loin d’avoir, dans son génie d’homme
d'État et d'administrateur émérite, tenu les chrétiens
pour dangereux; loin de s'être armé contre eux, pen-
dant vingt années de règne, de la raison d’État, il
les avait protégés, attirés, établis dans les fonctions
et les charges qui donnent une influence effective
dans l'État. Il s'était entouré d'eux, sa femme et sa
fille étaient chrétiennes, dans la ville dont il faisait
sa résidence les chrétiens se montraient librement,
célébraient leurs rites solennels. Ensuite, lorsque
Galère entreprend d’arracher du vieil empereur l’édit
de persécution, tout ce qu'il peut invoquer est inutile.
La raison d’État! mais Dioclétien la connaît, cette
raison, et elle demeure si étrangère, si indifférente,
si hostile, pour tout dire, à l'idée qu’il se fait du rôle
des chrétiens dans l'État, que, pour venir à bout de
sa résistance, il faudra recourir à la plus pitoyable
des déraisons, à l’oracle de Delphes.
Peut-être est-ce un anachronisme de parler d’une
raison d’État déterminant la persécution contre
l'Église. Les empereurs ont-ils eu l’idée de cette Église,
au sens que nous attachons à ce mot? Ceci paraît
douteux. Ont-ils aperçu autre chose que des commu-
nautés turbulentes et réfractaires à l’action gouver-
nementale? Ont-ils été persuadés du lien qui existait
entre ces diverses communautés? Ont-ils été édifiés
sur l'efficacité de ce lien? Poser ces questions, c’est
déjà montrer qu’elles existent et, à défaut d’une
réponse formelle, nous pouvons dire que les docu-
ments ne laissent soupçonner nulle part que les em-
pereurs se soient fait de l’Église l'opinion d’une ox-
ganisalion différente de celle du culte et du sacerdoce
païens. La communauté de Rome, la plus rappro-
chée d'eux, la plus puissante et probablement la
plus populeuse de toutes les communautés chrétiennes,
leur paraissait la plus importante, mais non l'unique.
Les édits de pacification de Gallien et de Galère, la
décision prise par Aurélien à propos d’un évêque
d'Asie sont autant de faits qui montrent que l’Église
de Rome est loin de posséder, même à la limite du
ue et du rve siècle, un prestige et une prépondérance
incontestés. L’évêque de Rome est véritablement le
primus inler pares et le gouvernement impérial
traite directement avec lui, de même qu'il traite di-
rectement avec ses collègues de Carthage ou d’Alexan-
drie. Les avanies, les tracas, les désagréments pro-
digués au « pape de Rome » lui sont spéciaux, ainsi
qu'à son Église, comme sont spéciales au « pape
d'Alexandrie » ou au « pape de Carthage » les arres-
tations, confiscations, interdictions qui les accablent
lorsque parfois leur confrère de Rome n’est nullement
molesté. Or, la raison d'État atteint tout un organisme,
ÉGLISE ET ÉTAT
s'applique à tout l'empire, ainsi qu’on l’a pu voir aw
temps de Dèce; mais on ne retrouve plus trace de
cette universalité. En Gaule, en Espagne et en Grande-
Bretagne, la mansuétude de Constance Chlore épargne-
aux chrétiens les tourments atroces qui les attei-
gnent dans les États de Maximin Daïa et de Dioclé-
tien et de Galère.
Ce contraste met en relief l’arbitraire d’une poli-
tique dans laquelle les chrétiens, d’abord, les histo-
riens, ensuite, parait-il, n’aperçurent pas un mobile ce
mansuétude infinie. Sans doute, tandis qu’on les
tenaillait, les fidèles n’avaient pas l’esprit assez libre
pour apercevoir que les empereurs, en les tortu-
rant, n'avaient d'autre but que de leur inculquer
une fois pour toutes l'esprit de tolérance. Même ils
étaient si bien férus de cette tolérance que, pour
dégoûter définitivement les chrétiens de l’excès con-
traire de façon à n’v plus revenir, ils leur coupaient
la tête. La raison d’État ressemblait assez à la raison
du plus fort; telle fut l’opinion des fidèles pendant
trois siècles et des historiens pendant vingt siècles.
L'intolérance religieuse se trouvait, nous a-t-on dit,
chez les victimes et non chez les bourreaux; oui, vrai-
ment, à peu près comme la fraternité se trouvait
chez les terroristes qui expédiaient leurs contradic-
teurs à la guillotine pour leur apprendre à être de
bons frères. La raison d’État, inspiratrice de tolé-
rance, soulève donc quelques doutes et principale-
ment si on songe que cette tolérance consistait à
infliger les pires tourments et la mort à des sujets qui
ne représentaient pas du tout l’Église, mais des par-
tisans, des affiliés, dont le supplice et la disparition
ne pouvaient — on en eut la preuve surabondante —
ni désorganiser ni faire péricliter les communautés.
Atteintes dans leurs chefs, dans leurs membres, dans
leurs ressources matérielles, celles-ci ne disparaiïs-
saient point ; au contraire, elles subsistaient et souvent
n’en devenaient que plus prospères. La raison d’État,
appliquée par des politiques avisés, eût tendu à des
résultats autrement positifs qu'à étriper quelques
citoyens, dévaliser quelques sacristies, dépouiller des
bibliothèques, ensabler des cimetières souterrains,
sauf à laisser les survivants réorganiser les cadres,
renforcer leur nombre, recompléter leurs trésors et
leurs armoires à livres, déblayer leurs catacombes.
Le crime fut religieux et la répression fut de même
ordre : le refus de sacrifier au génie de l’empereur
était tout le crime, de même que l'attitude opposée
procurait tout droit à l’indulgence. Mais ce refus que
les princes voulaient punir et ce consentement qu'ils
voulaient extorquer n'avaient rien de commun avec
la raison d’État. C'était un délit, non contre l’empe-
reur vivant et gouvernant l’État, mais contre le
principe divin, le naumen de cet empereur; délit nulle-
ment mystérieux, mais clairement avoué et qu'attei-
gnait directement une loi qui n’a cessé de fonctionner
pendant au moins un siècle et demi.
XI. LE MOUVEMENT APOLOGISTE. — Pline le Jeune
exposait à Trajan sa perplexité. Est-ce le nom qu'on
punit, même sans forfaits allégués, ou bien est-ce les
forfaits inséparables du nom? Pareille question pou-
vait être posée vers l’an 111-112, elle ne risquait plus
de l'être à partir de la moitié du re siècle. Lors du
procès des chrétiens de Lyon, en l’an 177, l'esclave
Blandine retorque les accusations monstrueuses
lancées contre les chrétiens par d’autres esclaves. Le
procès du sénateur Apollonius, l’Oclavius de Minucius
Félix contiennent les derniers échos de ces accusa-
tions infâmes et qui n’obtiennent qu'un cours forcé. En
réalité, la conduite et la moralité des chrétiens sont
connues de tous et ne prêtent plus aux reproches
inavouables, Citoyens laborieux et soumis aux lois,
il serait facile au pouvoir de trouver un terrain d'en
à
᾿
RL αν αὐτο πἰ.ρ... Créer”
2269
tente. L'antagonisme flagrant entre le christianisme
et les institutions de l'empire n'eût pas été irréduc-
tible avec une certaine dose de bonne volonté de la
part de l'État romain, si celui-ci eût consenti à prêter |
l'oreille aux suggestions qui lui venaient par Finter-
médiaire des apologistes.
C'est un trait remarquable, que leffervescence
produite dans l’intérieur des communautés par les cha-
rismes extraordinaires du premier âge ne paraît jamais
atteindre la grave raison des chefs. Ceux-ci modèrent
et règlent les rapports entre leur peuple et l’adminis-
tration civile d’après une méthode saine et avec une
fermeté inébranlable. Bien qu'il faille se défier de ce
que nous pouvons savoir avec certitude d’une époque
si lointaine et dans une si grande pénurie de docu-
ments, il semble légitime de soutenir que les païens
attentifs et sincères ont pu trouver un élément de
différenciation entre les chrétiens et les dissidents
gnostiques et autres, dans l'attitude disciplinée des
premiers et anarchique des autres. Entre le judaïsme,
dont il s’est détaché, et la gnose, qui se détache de
lui, le christianisme tend à prendre une situation de
fait puisqu'on lui refuse l'existence de droit. Par un
biais il est parvenu à se faire tolérer officiellement à
titre de collège funéraire et ce n’est pas une des
moindres habiletés de ses chefs que d’avoir su modeler |
l'institution d’après un type autorisé, indice trop
clair des dispositions régnantes à trouver un terrain
d'entente avec l'État romain. A ces concessions, à ces
avances à peine déguisées, l'État répondait par des
coups de boutoir et il était évident, pour qui voulait
comprendre, que ce n’était pas le terrain d'entente
ni les occasions d’en tirer parti qui faisaient défaut,
mais la volonté arrêtée de l’État de ne se prêter à
aucun accord. Dans ces conditions, plusieurs per-
spectives restaient ouvertes: envahir, conquérir ou
bien discourir. C’est cette dernière perspective qui
séduisit les chrétiens et donna naissance à une ma-
nifestation ordinairement désignée sousle nom de |
mouvement apologiste.
Envahir et conquérir ne furent pas même l’objet
d’une tentative. Le succès était incertain et réclamait
un effort immense; rien ne prouve qu’il était impos-
sible à atteindre. Même en admettant que Tertullien
ait un peu trop cédé à l'imagination dans cette page
célèbre où il montre les fidèles remplissant les villes,
les îles, les châteaux, les municipes, les camps, il
demeure certain que leur nombre s’accroissait rapi-
dement, moins encore par les naissances que par les
conversions. L'édit de Septime-Sévère n’a d’autre
objet que d’enrayer ce mouvement. Pouvaient-ils
dès lors envisager le moment où, par voie d’invasion
pacifique, ils seraient en mesure de faire la loi ou,
tout au moins, d'amener le paganisme à composition?
On ne sait, mais il faut remarquer qu’ils n’ont pas
su ou pas voulu tirer avantage de la situation que
leur faisait espérer l’avènement d’un chrétien sur
le trône impérial, l'empereur Philippe l’Arabe. Ont-
ils manqué d'organisation, d’audace ou de chefs en-
treprenants pour tenter alors l'escalade du pouvoir,
c'est ce qu'on ne saura jamais, mais ni alors, ni sous
Alexandre-Sévère, sous Valérien, sous Dioclétien,
les fidèles ne semblent avoir envisagé les chances
favorables que présentait la bienveillance de ces
empereurs et l'importance des moyens d'action que
le mérite, la faveur ou l'adresse avaient placés entre
les mains des chrétiens.
Conquérir de haute lutte ne fut jamais l’objet
même d’une tentative. L'exemple de la révolte des
juifs sous Vespasien et sous Hadrien donnait à réflé- |
chir sans aucun doute; la répression avait été impi-
tovable et la nation juive ne subsistait plus que pan-
telante et plus qu'à demi-détruite. Dans ces crises
ÉGLISE ET ÉTAT
22,0
décisives, les chrétiens avaient séparé leur cause de
celle d'Israël et assisté à son écrasement sans grande
émotion. Peut-être s’était-il trouvé alors, comme en
des jours et parmi des catastrophes proches de nous,
ces insupportables docteurs qui trouvent expli-
cation à tout et découvrent, dans les pires catastro-
phes, des châtiments divins qui servent de correction
aux peuples accablés dont le plus grand crime consiste
à penser et à agir autrement qu'eux-mêmes. Mais
sous Hadrien, le dissentiment dogmatique entre
juifs et chrétiens était déjà trop irréductible et la
controverse trop envenimée pour tenter un rappro-
chement qui eût doublé pour le moins les forces de la
révolte et, qui sait? changé peut-être l'issue finale.
L'occasion perdue ne se représenta pas; elle eût été
d’ailleurs repoussée avec horreur. C'était un parti
pris, désormais, de soutenir l’État romain et le régime
impérial, de manifester à leur égard un dévouement
absolu dont l'expression eût pu souvent gagner en
dignité. Était-ce conviction ou calcul? Respect pour
les puissances établies ou pressentiment d’une lutte
désastreuse? L'un et l’autre probablement. Quelle
illusion persistante les chefs des Églises et les fidèles
avisés pouvaient-ils conserver dans un accommode-
ment entre l’État et eux? Le propre de l'illusion est
de se nourrir de chimères et le mouvement apologiste
en procura la démonstration, mais, avec l’échec de
ce mouvement, n’est-on pas en droit d’être surpris
qu’au lieu d'exposer leurs vies, leurs santés et leurs
biens aux risques d’une soudaine et mortelle bour-
rasque déchaînée par un Maximin-Hercule, un Dèce,
un Valérien, un Dioclétien, les chrétiens n’aient pas,
convaincus de leur droit à l’existence, de la supério-
rité de leur morale, de la vérité absolue de leur
croyance, tenté l'assaut du pouvoir, de qui la pos-
session leur eût permis d’assurer l’avènement de la
religion du vrai Dieu, la ruine des idoles, le relève-
ment de Fhumanité ? Ils ne semblent pas y avoir
songé un seul moment. Ces récalcitrants n'étaient
rien moins que des révolutionnaires et des révoltés.
Est-ce timidité, est-ce lâcheté devant le péril à courir
et les conséquences possibles d’un échec? Qui le dira
jamais? Quoi qu’il en soit, au lieu d’envahir ou de
conquérir, les porte-paroles s’apprêtèrent à discourir.
Exercice moins périlleux, mais moins efficace.
Qu'y a-t-il eu à l’origine du mouvement apolo-
giste? Recherche désintéressée d’un moyen d'accord
ou bien inintelligence foncière d’une situation im-
muable, du fait de l’État? L'apologisme trouva des
interprètes à Athènes, à Rome, à Sardes, à Édesse,
à Carthage, évêques, prêtres ou laïques : ce qui revient
à dire que ce ne fut pas un exercice de littérature et
un divertissement de sophiste. L'accord proposé
varie d’un interprète à l’autre quant aux modalités,
mais il s’agit toujours d'accord et la bonne foi des
discoureurs ne paraît pouvoir être mise en question;
d’ailleurs, sauf pour Tertullien, leur naïveté non plus.
Avec une obstination exempte de perspicacité, ces
avocats d'office d’une cause qu'ils s’acharnaient à
plaider en présence de ceux qui refusaient de les en-
tendre, ces doux apologistes hellènes ou asiates —
car leur collègues de Mésopotamie et d'Afrique sont
moins accommodants — ces rèveurs harmonieux
sont tout à fait de leur temps et de leur pays. Chré-
tiens convaincus et fervents, ils Cemeurent aussi
enamourés de l'Église que de leur eurie municipale
et n’imaginent pas qu'on puisse avoir aucun reproche
sérieux à adresser, aucun dissentiment à prolonger
avec des gens qui acceptent sans répugnance, s’ac-
quittent avec générosité des fonctions absorbantes
et onéreuses à eux déléguées par leurs concitoyens.
La Phrygie nous oflre l'exemple d’une terre idéale
telle que l'ont rêvée les apologistes. Des familles
2271
entières y professent ouvertement et paisiblement
la foi au Christ et l'État n’a aucun grief à soulever
contre ces sujets modèles, qui acquittent leurs im-
pôts, embellissent leur cité, l’éclairent de leurs conseils,
l'honorent de leur confiance et l’enrichissent par
l’'expectative d’une forte amende dans le cas de viola-
tion de leur tombeau. Que demander de plus? Le
reproche d'inertie calculée, qui dérobe à l'État les
services et les capacités sur lesquels il est en droit
de compter, ce reproche, adressé à Flavius Clemens
et à d’autres chrétiens désireux de se soustraire aux
occasions trop fréquentes de se compromettre, on ne
pourra l’adresser à ces Asiates qui, loin de se dérober
aux charges, les accaparent. Dans certaines localités,
la classe riche tend à se réserver les hautes fonctions
religieuses, de la même manière dont elle s’emparait
du monopole des sacerdoces païens, des magistra-
tures et desliturgies. Le privilège épiscopal est devenu,
dans certaines familles, une quasi-propriété. Poly-
crate d'Éphèse est le huitième évêque de sa famille.
Eu égard à l'importance numérique et aux ressources
financières de beaucoup de ces communautés très
actives, l’évêque est un personnage considérable et
considéré; son rang dans la cité n’est qu'à peine infé-
rieur à celui des magistrats impériaux et municipaux;
il traite avec ceux-ci sur le pied d'égalité, comme
nous le voyons quand l’irénarque fait monter Poly-
carpe de Smyrne dans sa voiture. On ἃ dit que le
christianisme rencontrait en Asie Mineure comme
adversaires les cultes indigènes, jalousement défen-
dus par leurs prêtres. Il n’en est rien. Ces cultes
avaient été absorbés par le culte des empereurs ou
relégués au deuxième rang et le christianisme ne
trouva en eux que de chétifs obstacles. C’est avec
le culte impérial lui-même que le conflit s’éleva.
Toutes les protestations de fidélité ne pouvaient
prévaloir contre cette constatation : les fidèles adora-
teurs du Christ refusaient leur hommage au génie
de César et cette obstination induisait à soupçonner
la sincérité desdites protestations. Une coïncidence
fâcheuse était de nature à renforcer ce soupçon. Les
juifs, comblés de faveurs, d’exceptions et de privi-
lèges par César et par les empereurs, avaient pendant
un siècle prodigué les assurances de fidélité et de
reconnaissance à leurs bienfaiteurs, puis, soudain,
oubliant les bienfaits et les serments, s'étaient préci-
pités dans la plus fanatique révolte. On peut croire
que, parmi les païens, il s’en trouvait un bon nombre
pour hocher la tête et insinuer que les chrétiens, moins
avantagés que leurs ascendants, réservaient quelque
surprise pareille. Peut-être le désir de réfuter une
insinuation qui n’a pas pu ne pas se produire fut-il
pour une part dans la pensée et dans la rédaction
d’un écrit qui suivit de quelques années la révolte
des juifs sous Hadrien et fut présenté à cet empereur.
La littérature apologiste comprend des plaidoyers
d’étendue, de talent et de méthode variés; mais il
n'y aurait pas là les éléments caractéristiques du
genre. Un autre sujet de distinction à établir entre
ces différents écrits, c'est leur destination. Quadratus
d'Athènes destine son ouvrage à Hadrien; Aristide
et Justin le philosophe adressent les leurs à Antonin,
à Marc-Aurèle et à L. Verus; Athénagore expose ses
vues à Marc-Aurèle et à Commode; Méliton de Sardes,
Claude Apollinaire et Miltiade d'Athènes présentent
les leurs à Marc-Aurèle, tandis qu'Apollonius s’en
prend au sénat romain. Le ton est modéré et ne cesse
pas d’être respectueux. Au contraire, Tatien, Théo-
phile d’Antioche, Denys de Corinthe et Tertullien
renoncent aux formes un peu courtisanesques et
foncent droit sur leur auditoire : le peuple.
Jusqu’aux environs de l’an 124, les écrivains chré-
tiens ne parurent pas s’apercevoir des rumeurs plus
ÉGLISE ET ÉTAT
2272
qu'outrageantes qui circulaient contre leurs coreli-
gionnaires. Nous avons parlé déjà de ces répugnantes
accusations (voir ce mot), assez grossières pour
séduire l'instinct populaire et imposer, à la suite d'un
silence trop prolongé, une réfutation péremptoire.
Les fidèles venaient de traverser des jours sombres
sous Néron, sous Domitien, sous Trajan et le scepti-
cisme railleur et blasé d’'Hadrien semblait leur pro-
mettre une période d’indulgence et de tolérance.
Le moment semble venu d’esquisser une défense et
d’en appeler de la calomnie à la vérité; du même coup,
on se prit à réclamer justice. Ce fut, paraît-il, l'évêque
d'Athènes, Quadratus, qui donna le branle et rédigea
la première apologie, qui fut présentée à Hadrien.
Le lieu était adroitement choisi, car, à Athènes, Ha-
drien se sentait si parfaitement heureux que les fà-
cheux eux-mêmes lui paraissaient plaisants. Ce qu’il
pensa du plaidoyer : probablement rien du tout, à
supposer qu'il eût poussé la curiosité jusqu'à l’ou-
vrir et la bienveillance jusqu’à le parcourir. Auquel
cas il risquait de laisser tomber son regard sur les
souvenirs personnels de l’auteur, qui assurait avoir
vu de ses yeux des personnes guéries et ressuscitées
par Jésus. On peut deviner qu'Hadrien s’en divertit
et il n’en fut plus question. Quadratus se le tint pour
dit et passa la main. Un autre Athénien tenta de
nouveau l’aventure. Celui-ci se nommait Aristide et,
vers l’an 140, exposa à Antonin que les barbares et
les païens étaient dans l'erreur, tandis que les juifs
s'étaient arrêtés sur le chemin de la vérité que les
chrétiens avaient atteinte, qu'ils possédaient et dont
s’inspirait leur conduite tout entière. Antonin, qui
disposait d’une police bien faite, dut sourire, mais
il était homme d'esprit et s’étonnait rarement. Si
ce début ne le rebuta point, il put lire encore que la
communauté entière des chrétiens s'intéresse au sort
de chacun de ses membres, ce qui se voyait aussi dans
les moindres collegia tenuiorum. La thèse manquait
d'originalité. Ce qui n’en manquait certes pas, c'était
l’éloge des vertus chrétiennes, pureté des mœurs,
fraternité des cœurs, désintéressement, justice, soli-
darité, compassion, et tout ceci pour obtenir l’uni-
que récompense que donne le sentiment du devoir et la
voix de la conscience. Que pouvait penser un païen
d’une qualité morale aussi excellente que l'empereur
Antonin, à une pareille lecture? Il savait la moyenne
des vertus pratiquées par ses contemporains et son-
geait sans doute qu’on le voulait berner. Nous n'avons
ni preuve ni indice qu'il ait prêté attention à tout ceci.
Il en était des apologistes du 11e siècle comme des
inventeurs du xxe : leurs élucubrations s’allaient
perdre dans les cartons des bureaux comme l’eau
d’un fleuve dans les abîmes de l’océan. Sans manquer
au respect et à la justice, on doit même se demander
si ces « pétitions », remises probablement en mains
propres, ont connu un sort différent de celui qui
attend toutes les pétitions dans tous les temps et
sous tous les régimes. Le sort ie plus avantageux qui
a pu leur arriver aura été un classement de série et
un numéro séparé, après quoi l'empereur niles bu-
reaux ne leur devaient plus rien. Ce qui est bien avéré,
c’est que, si ces apologies sont arrivées à destination,
si leurs destinataires les ont lues, ils n’en ont rien dit,
et l’histoire ni les institutions n’en ont rien appris,
Méritaient-elles un meilleur traitement ? Sans aucun
doute. C’étaient, à tout prendre, des compositions
aussi élégantes que superficielles, réunissant donc
les conditions nécessaires et suffisantes pour obtenir
l'honneur que leurs auteurs ambitionnaient. Hadrien
et Antonin ont certainement tous deux, au cours
d'une vie assez longue, lu beaucoup de fadaises qui
ne valaient pas ces discours traités à la manière des
questions controversées.
LL
ΡΨ
Ce fut encore à Antonin que, vers l’an 150, Justin,
philosophe et maître d'école, adressa sa 115 Apologie.
Ses sentiments politiques n'étaient pas douteux et il
s’empressait de rappeler que les chrétiens professent
et pratiquent en toute occasion une obéissance exacte
aux prescriptions du pouvoir civil, « s’efforçant avant
tous les autres de payer les tributs et les taxes à ceux
qui ont mission de les percevoir », ne réservant que
la liberté de leur conscience. « Nous n’adorons qu'un
Dieu, disait-il, mais pour tout le reste nous vous
obéissons avec joie, vous reconnaissant pour les rois
et les princes des hommes et demandant par nos
prières qu'avec la puissance souveraine vous obte-
niez aussi une âme droite. » Tout ceci pouvait sem-
bler singulièrement dédaigneux et malsonnant, puis-
que l'argumentation se résumait dans ces maximes :
Nous payons nos contributions, ne vous occupez donc
pas du reste. Il n’eût plus manqué, en vérité, que
refuser obéissance et soumission; mais alors c'eût
été la révolte. Les vieux Romains ne badinaient pas
volontiers et il ne serait pas surprenant que tout ce
verbiage leur ait semblé d’une extrême impudence.
Qu'était-ce à dire, en effet, que cette affirmation, que
les chrétiens ne sont pas seulement sujets soumis
mais encore auxiliaires dévoués, puisque leur ensei-
gnement proclame que personne n'échappe à l'œil
de Dieu et que tous reçoivent châtiment ou récom-
pense selon le mérite de leur vie ? Justin s’extasiait à
la pensée de l’efficacité sociale de cette doctrine, à
l'utile concours qu'elle apportait aux lois humaines,
dont elle renforçait l'efficacité, à l'utilité d’une secte
dont les enseignements affermissaient l’État. L’Apo-
logie comportait des développements philosophiques
qui ravalaient le paganisme, dans ce qu'il avait de
bon, au point de n'être qu'une sorte de contrefaçon
du christianisme : ceci était de nature à faire hausser
les épaules à des païens convaincus et plus encore à
des sceptiques, mais Justin marchait toujours et
tirait parti de ses affirmations politiques et de ses
développements philosophiques pour atténuer de son
mieux l’antagonisme entre la civilisation hellénique
et la doctrine chrétienne, et conclure à l'injustice
criante des lois qui mettaient les fidèles hors la loi.
L’Apologie demeureun destitresles plus précieux et les
plus instructifs de l'antiquité chrétienne. Justin pa-
raît avoir pensé convaincre ses auditeurs impériaux ;
en réalité, il semble que son plaidoyer passa inaperçu.
On a émis l'opinion que cet écrit, comme tous ceux
de cette catégorie, étaient des pièces rédigées à loisir
dans ün cénacle littéraire dont les maladresses et les
indiscrétions ne risquaient d’autres indiscrétions que
celles de l’armoire aux archives. Loin de voir dans
la littérature apologiste une opération clandestine
dont les prétendus destinataires n’auraient jamais
eu connaissance, il semble que ces pétitions étaient
destinées au moins autant à convaincre les empereurs
qu’à impressionner l'opinion publique et à canaliser
le mouvement chrétien de revendication du droit
commun. Ce qui est certain, c’est que ces apologies
ne furent pas honorées d’une réponse : Justin avait
trop présumé de la bonne volonté ou de la largeur
d'esprit des maîtres du monde. Après ces essais in-
fructueux, il devenait évident que le mouvement
n'était pas destiné à rendre ce qu’on en avait attendu
pour la cause chrétienne; cependant la méthode
n'était pas encore usée et le philosophe athénien
Athénagore entreprit de l’exploiter sans chercher à
la rajeunir.
Athénagore sait les reproches adressés aux chré-
tiens ; il en nie le bien-fondé et il a raison, mais ne
peut espérer convaincre. On réfute la calomnie, mais
on ne la détruit pas, en opposant une négation à son
affirmation; les esprits tournés de façon à accueillir
ÉGLISE ET ÉTAT
2274
les accusations sans preuve ne sont pas disposés à en
accepter le démenti, qui dérange leurs passions et
leur crédulité, La discussion introduite entre le mono-
théisme sans images, sans sacrifices, sans victimes
et l’athéisme pur et simple n’est certes pas au-dessus
de l'intelligence de Marc-Aurèle, mais nous savons
ce qu’il pensait de ces ergoteurs perpétuels qu'étaient,
selon lui, les chrétiens. Toutes ces subtilités ne va-
laient pas un grain d’encens et une coupe de vinofferts
à la divinité impériale. Athénagore esquive la discus-
sion dans le domaine politique, il réclame le droit
commun dont doivent jouir des citoyens irrépro-
chables, qui ne font pas le mal qu'on leur impute et
qui accomplissent lebien dont on ne leur tient pas
compte. Leurs esclaves n’ont jamais pu les accuser
des débordements que le peuple grossier leur jette à
la face — mais le procès de Lyon, en 177, montre le
contraire et ce sont des dépositions d'esclaves qui
accusent les fidèles des plus honteux forfaits ; cepen-
dant, il est certain que les gens cultivés ne font plus
aucun cas de ces ragots. Leurs mœurs sont pures,
leur chasteté les détourne de l’adultère, des secondes
noces, parfois même du mariage. Leur sensibilité les
tient bien loin de l’amphithéâtre et de ses tueries.
Leur prévoyance les met en garde du cannibalisme,
car quel serait leur embarras au jour de la résurrec-
tion si leur chair avait assimilé la chair d’un ressus-
cité? Et, en vérité, ce dernier argument était si nou-
veau qu'il aura dû dérider l’empereur philosophe.
Toutes ces réclamations, toutes ces avances n’a-
boutissaient à rien du tout. Les Apologies n’obtinrent
ni une réfutation ni une réponse. C'était découra-
geant, car les avances étaient si prononcées qu'on
ne pouvait épiloguer sur la signification très claire
de ce silence. Un évêque de Sarces, nommé Méliton,
avait même dépassé la mesure. A l’en croire, l'empire
et l’Église étaient inséparables et, unis, seraient
indestructibles. Il y mettait tant de conviction qu'on
l’eût assurément fort troublé en l’assurant que, si
l’union souhaitée ne se réalisait pas, ou bien si l’oppo-
sition existante se prolongeait et s’aggravait encore,
l'issue risquait d’être aussi funeste à l'empire qu’à
l'Église. Méliton s’évertuait à créer des destinées
parallèles aux deux institutions, à peu près contem-
poraines. L’avènement d’Auguste précédait de quel-
ques années à peine la naissance de Jésus : ainsi la
philosophie chrétienne apparaissait comme la sœur
de lait du régime impérial, sa bonne étoile et l’heureux
présage de son destin. Le bonhomme concluait : « Ce
qui prouve bien que notre doctrine a été destinée à
fleurir parallèlement à votre glorieux empire, c'est
qu'à partir de son apparition tout vous ἃ réussi à
merveille. »
On n’est pas plus naïf. Mais cette naïveté même est
pleine d'instruction. L’évèque de Sardes ne songe pas
à réclamer la tolérance et le droit commun, ainsi que
faisaient ses prédécesseurs Quadratus, Aristide ou
Justin; il propose un traité d'alliance et traite l'empire
sur le pied d'égalité. Il prenait mal son temps. D'ail-
leurs, le mouvement apologiste, strictement défensif
à l’origine, se transformait rapidement. Au début du
règne de Commode, l’évêque d’Antioche Théophile
écrivait au païen Autolyeus ces phrases précises, qui
étaient la négation pure et simple du culte impérial :
« Je respecte le prince, je ne l’adore pas, je prie pour
lui. Je n’adore que le Dieu véritable et vivant, par
qui l’empereur ἃ été fait. Pourquoi ne pas adorer
l’empereur? Parce qu'il n’est pas créé pour être adoré
mais pour être honoré. Il n’est pas Dieu, il est homme,
établi par Dieu mais non pour être adoré. Qu'il juge
justement, tel est son ministère. Soufrirait-il que
son titre à lui fût galvaudé parmi les magistrats
inférieurs? Non, lui seul est empereur, lui seul a droit
2275
à ce titre, de même que Dieu seul a droit à l’adora-
tion. » Ce n'était même plus un traité d'alliance,
cette fois, c'était une signification d’avoir à garder son
rang, le premier, sans doute, mais en définitive un rang.
Après de semblables incartades, le Discours aux
Hellènes de Tatien d’Édesse et l’Apologelicum de
Tertullien de Carthage nous paraissent moins sub-
versifs. Entre ces deux pamphlets d’une haute viru-
lence d'expression, la mince plaquette de Minucius
Félix appelée Ocfavius semble avoir passé presque
inaperçue. Le Discours de Tatien est écrit avec verve
et contient le procès de l’antiquité. A cette date —
deuxième moitié du second siècle — cette veine
commençait à tarir et le sophiste assyrien n’en tirait
quelque chose qu’à la condition de forcer le ton jus-
qu’à l’insulte. Sa polémique est un ramassis d’invec-
tives et commérages saugrenus qui traînaient dans
les tavernes et ailleurs et ne tiraient pas à consé-
quence. Tatien s’attaquait aussi à la société païenne,
lui reprochait l’immoralité stérile des uns, la fécon-
dité excessive des autres et voyait dans cette fécon-
dité d’une mère le comble de l'incontinence. Ce que
cherche par-dessus tout Tatien, c’est l’occasion de
parler ou d'écrire et tout lui est bon pourvu qu'il
passe sa haine contre la civilisation grecque. Il la
satisfait avec violence, comme Minucius Félix s'exerce
à mettre à mal l’histoire romaine. Mais c’est Tertul-
lien qui, par un coup d'éclat, met fin à ce qui conti-
nuait le mouvement apologiste.
Ce mouvement était né et avait vécu d’une idée
fausse appliquée par des esprits logiques. Tertullien
l’a exprimée en perfection quand il a écrit : « L'empire
durera autant que le monde », et beaucoup allaïent
jusqu'à dire: « Le monde ne durera qu'autant que
durera l'empire.» C’est encore Tertullien qui écrit :
« Nous savons que la fin des choses créées, avec les
calamités qui doivent en être les avant-coureurs,
n’est retardée que par le cours de l’empire romain. »
L'Église avait, elle aussi, une promesse de vie jus-
qu'à la fin du temps ; puisqu'il fallait vivre ensemble,
mieux valait vivre en bons termes, ce qui n'était pas
l'opinion des païens éclairés, dont Celse se faisait
l'interprète : « Un pouvoir prévoyant vous détruira
de fond en comble, plutôt que de périr lui-même par
vous, » disait-il aux chrétiens. A cette fière déclara-
tion avaient abouti les avances et les sourires; aussi
les ménagements devenaient semblables à des mises
en demeure. Des livres étaient colportés parmi les
chrétiens, tout remplis d’une sombre violence à peine
contenue sous forme de menaces. « S’il nous était
permis de rendre le mal pour le mal, écrivait Ter-
tullien, une seule nuit et quelques petites torches,
c'en serait assez pour notre vengeance. » Aux âmes
trop impatientes il conseillait un dernier délai, tandis
qu'il engageait l’apologétique dans sa dernière phase,
offensive et, pour mieux dire, agressive. Les chré-
tiens ne se présentaient plus aux empereurs comme
des suppliants timides, ils descendaient sur la place
publique et signifiaient au peuple d’avoir à les mé-
nager s’ilne voulait avoir à compter avec eux. Puis-
que, décidément, la démonstration des vertus des
chrétiens et de leur utilité sociale semble avoir échoué,
Tertullien y renonce et cherche mieux ou autre chose,
et il évolue vers la politique. Déjà Méliton avait
signalé l'attitude tolérante des bons empereurs à
l'égard du christianisme et l'attitude persécutrice
des mauvais empereurs, d’où il fallait conclure que
les premiers avaient reconnu que le bonheur des
peuples pose sur les mêmes bases que la loi des chré-
tiens. La réalité contredisait l’argument malencon-
treux d’une manière formelle. Domitien n'avait
touché les chrétiens que par ricochet en visant les
juifs et c'était un monstre. Caligula et Commode leur
ÉGLISE ET ÉTAT
2276
avaient laissé la paix, comme le feraient encore
Caracalla et Héliogabale, tandis que les hommes
d'État, les princes vigilants et perspicaces, Trajan,
Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle et plus tard Dèce et
Dioclétien, poursuivraient infatigablement le chris-
tianisme et ses sectateurs.
Ce qui fait la gravité de l’Apologeticum de Tertul-
lien, c'est qu'il fut composé et répandu entre les
années 197 et 201, c’est-à-dire au cours d’une période
de sécurité relative qui permettait l'espoir d’un débat
public et d’un résultat utile. Tertullien n’est pas
un philosophe, ni un évêque, et c’est peut-être à cela
que nous devons ce chef-d'œuvre; car déjà à cette
date, la vigueur de ton et la crudité de parole d’un
Ignace n'est presque plus qu'un souvenir. Le style
épiscopal, avec ses ménagements calculés qui esqui-
vent tout ce qui devrait être affronté et bravé,
envahit dès lors la littérature chrétienne; le ju-
risconsulte Tertullien n’est qu'un prêtre qui ignore
ou qui dédaigne les compromissions. Sa dialectique
est irréfutable, il va droit au fond du débat, c’est
une joie de le suivre, et c’est aussi une lumière.
De quoi s'agit-il? D’abominations et d’obscénités?
Allons donc! Il s’agit d’un déni de justice. Des hommes
sont censés coupables, non pour un délit, mais pour
un mot. Leur nom est un crime, mais ce n’est pas
toujours un crime, c’est un crime quand on y songe.
Leurs actes sont indifférents, leurs intentions sont
inexistantes, leur religion est proscrite. Mais par qui?
Par des princes dont le sénat a cassé les décisions.
Ce qu'on poursuit, c’est une abstention, un refus.
Les chrétiens méprisent la religion nationale et se
dérobent au culte impérial. Voilà qui est clair et le
nœud de la question. Il s'agissait bien des mérites
comparés du christianisme et de l’hellénisme! Le
conflit se ramène à savoir qui dominera, du christia-
nisme ou de l’État. Après trois quarts de siècle
d'exercices littéraires, ce fut l'honneur du grand
Africain d'aborder le débat dans sa vérité et dans
son ampleur.
Son plaidoyer est œuvre de talent et de courage.
Les dieux sont des imposteurs-et leurs prêtres aussi;
de cela personne ne doute, chrétiens ni païens. L’im-
pudicité et l’exploitation marchent de pair, éhontées.
Qu’attendre de tout cela, dieux, liturgie, prêtres et
dévots? Rien. Le vrai gardien de l’État, c’est l’empe-
reur, son défenseur-né. C’est lui que les chrétiens
recommandent à leur Dieu, c’est lui qu'ils placent au
sommet dela hiérarchie humaine, c’est pour son salut
sa gloire, son bonheur que les chrétiens prient. Que
leur demande-t-on de plus ? De jurer par son génie :
mais les génies sont des démons. De participer aux
débauches de son anniversaire ? mais à quoi bon? De
servir avec fidélité ? mais qui les accusera de trahison
ou de tiédeur ? Les chrétiens sont plus que fidèles ;
ils renoncent à leurs griefs, se refusent à la vengeance,
donnent l’exemple des bonnes mœurs, de la soumis-
sion, pratiquent le mépris de la douleur et reçoivent
la mort afin d’être fidèles à des croyances dont l'État
a tout à attendre et rien à redouter.
Si la paix et l’accord avaient dû intervenir entre
le christianisme et l'État, c'était à la suite de cette
polémique lucide et loyale. Il n’en fut rien. L’anta-
gonisme subsista. L'Église avait ses prétentions, l’État
avait ses préventions : chacun les conserva intactes.
Au fond, il n’est pas absolument certain que dans
un camp ni dans l’autre on ait jamais été décidé aux
concessions décisives, loutes les avances des chré-
tiens ressemblent plutôt à des amorces qu'à des
concessions. Sur le point essentiel, le culte impérial,
ils demeurent irréductibles; dès lors, il semble que
l'État se rende compte qu’on cherche à l’amuser et se
comporte en conséquence.
tr ren en AE των -
Env, σὰ χχυν Re σανιου..-νὕ δΦὼ 4...»
2277
Ainsi le mouvement apologiste ἃ fini par n'être
qu'un épisode littéraire, une joute dans laquelle le
combattant porte de grands coups, lance de belles
äpostrophes et n’a jamais personne devant lui; après
maintes estocades, tout fut dit. On songea si peu,
dès lors, à une entente que saint Cyprien avouera
connaître « un grand nombre qui, sous le poids des
maux et des violences, aspireraient à se venger sur
l'heure. Qu'ils n’en fassent donc rien, car le Seigneur
a dit : « Attendez mon jour, je rassemblerai les nations
οὐ les rois et je les accablerai de ma colère. Ce jour
paraîtra comme un gouffre de feu et les méchants
seront consumés comme la paille. » Le ton n’a pas
changé depuis les temps néroniens. « Notre patience |
nous vient de la certitude d'être vengés, » dit le même
Cyprien, et encore : « Quel grand jour que celui où le
Très-Haut comptera ses fidèles, enverra les coupa-
bles aux enfers et jettera nos persécuteurs dans
l'abîme des feux éternels. » Et imagine-t-on le sursaut
que devaient avoir les placides fonctionnaires qui,
amis de lectures et de plaisirs, s’apprêtaient à déguster
une brochure venue de Carthage et intitulée De
speclaculis ? Voici ce qu'ils y lisaient : « Quel spectacle
grandiose, quelle joie, quelle surprise, quels éclats de
rire! Que je triompherai à contempler, gémissants
dans les ténèbres profondes, avec Jupiter et leurs
adorateurs, ces princes, si puissants, si nombreux,
que l'on disait reçus au ciel après leur mort! Quel
transport de voir les magistrats, persécuteurs du
saint nom de Jésus, consumés par des flammes plus
dévorantes que celles des bûchers allumés pour des
chrétiens! » :
Nul besoin d’être homme d'État pour entendre les
menaces et les trépignements d’un chrétien qui
n'était autre que Tertullien. Le De spectaculis pouvait
servir d’« illustration » à l’Apologelicum et laisser
supposer quelle réaction et quelles ruines marquerait
l'avènement de pareils fanatiques. Les vrais Romains,
attachés au passé, voyant l’ardeur des fidèles à les
convaincre de leur supériorité, hésitaient un peu; on
l’eût fait pour moins que cela; ils leur supposaient
des appétits dévorants et, les voyant férus de conquérir
tout ce qu'eux-mêmes détenaient, ils s’avisèrent que
ce quiest bon à prendre n’est pas moins bon à garder.
C’est un devoir de stricte justice pour l'historien de
ne faire retomber sur les hommes du passé que l’exacte
mesure de responsabilité que leur éducation, leurs
préjugés et tout cet aveuglement qui procède de la
bonne foi leur laissent dans les actes posés. Ceux qui,
indépendamment de la foi religieuse qu'ils n’ont ni
reconnue ni possédée, ont été assez malheureux pour
tourner toute leur capacité à combattre une vérité
philosophique très supérieure à celle qui leur sufi-
sait, ont droit à toute notre indulgence, à notre pitié
et surtout à notre excuse. Il n’est pas question de
savoir s’ils ont mal vu, il s’agit de savoir ce qu’ils ont
vu et ce qu'ils ont pensé de ce mouvement chrétien
si bien fait pour dérouter les plus sages têtes. Il existe
dans toute société des hommes puissants et nombreux
qui rejettent d'avance tout ce qui ne ressemble pas
à ce qu'ils connaissent.
Resterait à savoir dans quelle mesure les apolo-
gistes étaient les porte-paroles des chefs dirigeant
l'Église? Aucun indice ne permet de supposer que,
de Quadratus à Tertullien, ils aient sollicité l’appro-
bation, à défaut de l’imprimatur. Entre ces diverses
apologies on relève des similitudes dans l’argumen-
tation, mais il est vrai qu’elles s’attachent à une
situation constante; néanmoins il serait presque
incroyable qu’une fois le branle donné par Quadratus
et par Aristide, leurs successeurs n'aient eu connais-
sance de leurs écrits et même n’en aient tiré parti.
XII. LA TRANSFORMATION SOCIALE. — La victoire
ÉGLISE ET ÉTAT
2278
| du christianisme achève une transformation sociale
commencée depuis plusieurs siècles. La religion des
anciens était locale, parfois même familiale; les dieux
d’une peuplade ou d’une cité étaient en rapport avec
les institutions nationales ou municipales. Religion
et gouvernement avaient longtemps lié leurs destinées
dans un rayon restreint. Un travail dans le sens d’uni-
fication et de centralisation s’opérait sourdement
depuis des siècles, quand l’avènement du régime
impérial et du culte impérial donna une impulsion
fatale à tout ce passé. Ce qui manquait d’idéalisme
à la religion ainsi élaborée par Auguste ne laissait pas
de rendre l'institution efficace à préparer une nou-
velle transformation. Le sentiment religieux s’immaté-
rialisa en même temps que sa règle dogmatique
s’affirma, surtout le christianisme s’universalisa. Pour
le gouvernement de l’État, il fut transformé dans
son essence. Les cultes locaux disparurent ; la reli-
gion, étant céleste, devait demeurer étrangère aux
intérêts terrestres. A la fusion succédait la distinction
entre le domaine de César et le domaine de Dieu. C’est
sur le principe de cette distinction, posé par le Christ,
que le christianisme dressa son opposition à César
grand-pontife, gardien et interprète des croyances
officielles, régulateur suprême du culte et du dogme,
plus que tout cela, divus.
Tout ce que l'antiquité avait associé, le christia-
nisme le distingueet le dissocie. Depuis Tibère jusqu’à
Constantin, l'Eglise a connu une période de pros-
périté sans pareille et d'indépendance radieuse. Non
seulement elle se passa de l’État, mais elle entra en
lutte avec l’État et demeura sinon victorieuse, du
moins invaincue. Ces trois premiers siècles de son
histoire ont été les plus féconds; après cela, Con-
stantin, Théodose, Charlemagne peuvent venir, non
pas impunément certes, mais l’Église gardera de sa
jeunesse un rêve si noble et si pur que ces grands pro-
tecteurs ne parviendront jamais qu'imparfaitement à
la domestiquer.
Désormais la politique eut ses règles distinctes,
l'État posséda son action indépendante ; il gouverna
les hommes sans prendre avis des auspices et des
oracles, sans conformer ses actes aux exigences du
dogme et aux besoins du culte. L'Église le lui rendit ;
elle prit conseil des maximes de son fondateur divin
et revendiqua tout le domaine religieux et moral;
elle enseigna que l’homme n’appartenait plus à la
société que par une partie de lui-même, qu'il était
engagé à elle par son corps et ses intérêts matériels,
que, sujet d’un monarque, il lui devait soumission,
citoyen d’une république, il lui devait tout son sang,
mais que sa Conscience n'était qu'à lui seul, c'est-
à dire à Dieu.
Une situation en partie nouvelle va surgir à la
suite de l’édit de Milan en 314. L'Église va faire la
paix avec l’État, elle va même faire l’alliance sou-
haitée par Méliton, et il lui en coûtera. Nous n’abor-
dons pas ce sujet, sur lequel il est malaisé de dire ce
qui semble l’évidence même. La simple opposition
établie entre la période pré-constantinienne et la
période post-constantinienne paraît malsonnante dès
l'instant qu'elle s'exprime sous cette forme concise :
le christianisme persécuté et le christianisme persé-
culeur. Que les procédés mis en œuvre par les empe-
reurs du 1ve siècle et leurs successeurs, de Constantin
à Justinien, pour attirer ou contraindre les païens,
les dissidents et les hérétiques à se ranger dans l’Église,
que la politique inaugurée et appliquée alors ait
manqué d’aménité et recouru à des procédés vexa-
toires, c'est ce qu’il semble impossible de contester.
Si des vies étaient sacrifiées pour châtier la résistance,
si des édifices étaient détruits pour désorganiser des
oppositions, onn’'y voyait pas grand mal. Les empereurs
2279
étaient assurément des chrétiens très peu édifiants
et l'intolérance dont ils faisaient preuve pouvait
n'être pas exempte de calculs politiques, mais si
Constantin et Constance étaient ariens, Gratien et
Théodose étaient orthodoxes, et d’autres, après eux,
qui s’érigeaient en défenseurs et en propagateurs de
la foi chrétienne, ne pourront jamais échapper à un
sévère jugement.
H. LECLERCQ.
1. ÉGLISES.-— I. Églises domestiques. IL Syna-
gogues. III. Habitations privées. IV. Proseuques.
V. Textes et monuments. VI. Dispositions de l’habi-
tation hellénistique. VII. Origines composites de la
basilique. VIII Existence d'églises chrétiennes
Jérusalem. Smyrne. Rome. Alexandrie. Édesse. Armé-
nie. Phrygie. Éphèse. Syrie centrale. Kalybé de
Chagqâ. Kalybé d’Omm el Zeitoum. Smyrne. Ancyre.
Hadriani ad Olympum. Bostra. Antioche. Chersonesos.
Néo-Césarée. Césarée de Palestine. Antioche. Syrie et
Palestine. Espagne. Rome. Nicomédie. Héraclée de
Thrace. Cirta. Gaule. Palestine. Édits de pacification.
Attributions non fondées. IX. Églises constanti-
niennes. X. Églises post-constantiniennes. XI. Place
de l’art augustal dans l’art byzantin. XII. Persistance
et incontamination de l’art hellénistique. XIII. L’Asie
Mineure berceau de l’art byzantin. XIV. Région où
naquit l’art byzantin. XV. Rôle de l’Asie Mineure
dans la formation de l’art byzantin. XVI. Types
principaux en Asie Mineure. XVII. Le cas de la
basilique. XVIII. L'église d’Aladja. XIX. L'église
de Saint-Clément à Ancyre. XX. Pendentifs et
trompes d’angles. XXI. Part inventive de l'Asie
Mineure. XXII. Architecture des églises de la Syrie
centrale. XXIII. Architecture byzantine. XXIV. Ca-
ractères essentiels et influence de l'architecture
byzantine. XXV. Comparaison des caractères du type
architectural byzantin. XX VI. Architecture romano-
byzantine. XX VII. Influence de l’art asiatique sur l’art
occidental. XX VIII. Architecture à Ravenne. XXIX.
Architecture longobarde. XXX. Architecture des
Ostrogoths. XXXI. Influence byzantine en Occident.
Les Wisigoths. XXXII Influence et analogie.
XXXIII. Importations syriennes en Gaule. XXXIV.
Importations byzantines en Gaule. XXXV. Impor-
tations ornementales en Occident. XXXVI. Les
basiliques africaines.
1. ÉGLiSEs DOMESTIQUES. — Tout à l’origine du
christianisme, des individus se réunissent pour se
livrer à des exercices variés mais communs. Aupa-
ravant ils se sont isolés du milieu dans lequel ils
vivent et ont adopté un signe de reconnaissance
on leur disait : « Sauvez-vous du milieu de la race
perverse », en sorte que ceux qui y consentirent
furent baptisés1, Le baptême était, en quelque sorte,
l’incorporation; mais ceux qui l’avaient reçu étaient
impatients de se retrouver tous ensemble pour
pratiquer des rites, réciter des prières, ouir des
instructions, ce qu'ils appelaient « persévérer dans la
doctrine des apôtres, dans la communion de la fraction
du pain et dans les prières ? ». Pendant ces premiers
temps, le christianisme se proposait si uniquement
de parfaire et d'achever le judaïsme ὅ, que l’idée ne se
présentait même pas d'organiser ces réunions ailleurs
que dans le Temple de Jérusalem 4, Mais si le Temple
avec ses vastes portiques pouvait sans doute abriter
1 Act. apost., 11, 36-40, —® Jbid., 11, 41. — * Matth., v, 17.
— 4 Act. apost., 11, 47. — 5 Ibid.,1V, 4. ---- 5 Ibid., τι, 46. —
τ Ibid., 1, 13, 15. — * On a pensé soulever une difficulté en
opposant cette chambre au premier étage à l’atrium du rez-
de-chaussée, dont nous verrons plus loin l'importance dans
les origines des lieux de culte chrétiens. L'explication se
trouve dans la diversité des usages entre l'Occident et
l'Orient. Ici,les appartements de cérémonie étaient ménagés
CDS EMMA TEE CIISES
2280
une assemblée nombreuse et si rien ne s’opposait à ce
qu'on y donnàt des instructions, à ce qu'on y chantât
des psaumes, il devenait néanmoins difficile d'y
tenir des réunions d’un caractère plus intime, de la
nature de celles où les initiés participaient à l’eucha-
ristie. Le rapide développement de la première commu-
nauté de Jérusalem imposait aussi des conditions
particulières. Tandis que la plupart des sectes juives
végétaient avec un petit nombre d’adhérents, la
secte chrétienne comptait les siens par milliers ὅ,
circonstance qui rendait nécessaire le fractionnement
pour les réunions; et nous savons que celles-ci se
tenaient non seulement au Temple, mais encore
« tantôt dans une maison, tantôt dans une autre 5 ».
Ce qu'étaient ces lieux de réunion, dans lesquels on
«rompait le pain », nous l’ignorons, mais il est fort peu
probable qu’ils fussent autre chose qu'un appartement
familial d’où les meubles les plus encombrants
avaient été retirés. Autant de groupes, autant de
maisons, autant d'installations différentes comportant,
puisqu'il s'agissait d’un repas, une table et des sièges.
La maison dans laquelle Jésus avait célébré la der-
nière cène et celle dans laquelle les apôtres se trou-
vaient réunis le jour de la Pentecôte offraient des
modèles à imiter. Il est probable qu'on les visitait,
qu'on reproduisait leurs dispositions aussi exactement
qu'il était possible. La chambre dans laquelle les
apôtres se trouvaient réunis le jour de la Pentecôte
était une vaste salle située au premier étage d’une
maison, et pouvant recevoir cent vingt personnes au
moins *. Les disciples étaient rassemblés " εἰς τὸ ὑπερῷον,
mais le reste de la maison était occupé par des fidèles:
ἐπλήρωσεν ὅλον τὸν οἴχον". Nous ne savons rien de
plus, mais il est aisé d’induire que les rites de la
fraction du pain ne se fussent pas accommodés de
l’activité turbulente qui régnait sous les portiques
du Temple.
Nous voyons que Saul de Tarse s’introduisait de
force dans les maisons qu'il soupçonnait renfermer
une église domestique ©; à Damas, qui comptait
des disciples de Jésus, mais en petit nombre 1, les
églises domestiques étaient plus dissimulées qu'à
Jérusalem :?. Dans cette ville, les chrétiens ne se
contentaient plus des portiques du Temple, ils
combinaient l’envahissement des synagogues #, Et
ceci marque un progrès sur les installations de fortune
dont on s'était contenté auparavant. L'apôtre Paul,
très entreprenant, marche droit aux synagogues et y
fait la prédication, notamment à Damas #4, à Antioche
de Pisidie #, à Iconium 1, à Thessalonique #, à
Beroé 15, à Athènes 15, à Corinthe ὁ; toutefois, il se
borne à la prédication et n’essaie pas d'introduire la
fraction du pain dans les synagogues. Il eût fallu
pour cela convertir une communauté juive tout
entière et la décider à pratiquer le rite solennel du
christianisme dans l’enceinte même de la synagogue,
mais une telle conversion ne s'étant produite nulle
part, le cas ne s’est pas présenté. C'était bien à cela
cependant que visait la prédication de saint Paul; il
ne cherchait pas à détacher des partisans, mais à
procurer une conversion en masse, Ses échecs successifs
l'obligent à laisser les synagogues à leur destination
primitive et il se rejette vers les églises domestiques.
Nous voyons à Troade une de celles-ci installée au
troisième étage d’une maison ?!; à Rome, dans la
dans la partie supérieure de la maison; là, on y reléguait
les esclaves, les ateliers et l’atrium égalait en dignité τὸ
ὑπερῶον. --- " Act., nr, 46; πι. 11, 12; v. 21, 42; cf. ΧΙΧ, 9, ---
19 Act. apost., ΝΠ, 8. — 1! Jbid., 1x, 20. — 15 Jbid., 1x, 2. —
13 Jbid,, 1x, 21.—% Jbid., 1x, 21. ---ἴ6 Jbid., xim, 14,45,50.—
16 Jbid., XIV, 1, 2.— 11 1bid.,xvn,1,2.— 15 Ibid.,xvn,10.—
19 Jbid., xvr, 17. — 9 Jbid., XV, 4; χνπι, 19; ΧΙΧ, 8. —
δι Tbid,, XX, 6-9.
| ὧδ
D 22
1 ÉGLISES
|
ap."
maison de deux riches marchands, Aquilas et Prisca ?;
à Colosses, chez Nympha * et chez Philémon *.
Mais, à Éphèse, nous voyons que saint Paul, ne
pouvant parler dans la synagogue et ayant peut-être
un trop grand nombre d’auditeurs pour les grouper
dans une église domestique, réunit cet auditoire dans
une sorte de salle de conférences, appelée la « Salle
de Tyrannos # ».
Tout ce que les écrits apostoliques nous laissent
entrevoir touchant les rapports entre églises et syna-
gogues atteste le dissentiment irréductible entre
juifs et chrétiens. Dans le sein de l’Église naissante,
la tendance judaïsante était vigoureusement contre-
carrée 5 et, à la suite d’un compromis auquel on
voulut donner l'apparence d’une concession béné-
vole ‘, l'élément helléniste pénétra dans les cercles
gouvernants de la communauté 7, mais sans parvenir
à supplanter les apôtres et leur entourage. Cependant
cette innovation découvrait l’évolution qui s’opérait;
des hommes jeunes, actifs, audacieux, contribuèrent
à orienter l'Église vers des horizons plus vastes que
ceux auxquels se serait volontairement borné le
noyau galiléen. Tandis que les judaïsants continuaient
à végéter, à ergoter, à disputer, les hellénistes se
tournaient résolument vers la gentilité, délaissant
la civilisation juive pour la civilisation grecque.
L'influence judaïsante laisserait quelques traces dans
l'esprit et les mœurs des chrétiens, mais non au point
de vue artistique, où l’on peut dire que cette influence
n'existait pas. Si les éléments helléniques n'avaient
prévalu de bonne heure et contraint leurs adversaires
à battre en retraite, la destinée du christianisme s’en
fût probablement ressentie, mais, à coup sûr, son
histoire monumentale eût été abrégée et réduite
à rien. Les efforts isolés et timides de quelques groupes
juifs pour se donner un art ont abouti à des pastiches.
Un groupe de onze synagogues de Galilée, distribuées
sur un espace peu considérable, appartiennent à un
laps de temps assez réduit pour n'offrir guère autre
chose que l’argument d’un seul exemple *. Leur
construction et leur décoration semblent inspirées par
cette préoccupation exclusive de contredire les pres-
criptions juives; ainsi ce groupe monumental, en
apparence si important pour l’histoire des basiliques
chrétiennes, n’a paru devoir être mentionné que pour
être écarté *. On est fondé à croire que ces synagogues
ont été élevées entre 150-300 après Jésus-Christ,
par ordre des empereurs, sans que les juifs aient
concouru à leur exécution. Le plan, la main-d'œuvre,
l’ornementation sont romains *. Les autres traces
d'un art juif en matière architecturale sont également
étrangères au peuple juif et dénotent une adaptation
plus ou moins servile. Le monument le plus représen-
tatif d’un art juif est l'hypogée de Palmyre, daté de
l'an 259 de notre ère #1, On y peut voir encore, dans
ses figures à demi-effacées, les draperies moelleuses et
mouvantes des Nikés athéniennes, leurs gestes tradi-
tionnels, tels qu'on les voit dans les petits bronzes
hellénistiques, des portraits à la manière alexandrine et
des combats de fauves, commeles aimaient les Ioniens.
Tout cela est très peu juif, ne l’est même pas du tout.
2 Rom., xvr, 5; I Cor., xvi, 19. — ? Coloss., 1V, 15. —
3 Philem..2.—#Act.,x1x, 9.—#1bid., νι, 1.—* Ibid., νι, 2, 4.
— ! Jbid., νι, 5, 6. — " H. H. Kitchener, Synagogues of
Galileh, dans Palestine Exploration Fund, Quart. stat., 1878,
p: 125. — "6. Baldwin Brown, From the schola to the
cathedral. A study of early christian architecture and its
relations to the life of the Church, in-8°, Edinburgh, 1886,
Ῥ. 96. — ὁ C. R. Conder et H. H. Kitchener, The survey
of western Palestine. Memoirs, in-4°, London, 1581, τι 1,
p-230,240,252, 396,402,414 ; E. Renan, Mission de Phénicie,
in-4°, Paris, 1864, p. 780. — 1: Strzygowski, Orient oder
Rom, in-S°, Leipzig, 1901, p. 11. — 12 E. Renan, Marc-
DICT. D'ARCH. CHRÉT.
2282
Renan écrivait que, « si le christianisme fût resté
juif, l'architecture seule s’y fût développée, ainsi que
cela est arrivé chez les musulmans; l'Église eût été,
comme la mosquée, une grandiose maison de prière,
voilà tout. Mais, transporté chez des peuples amis de
l’art, le christianisme devint une religion aussi
artistique qu'il l’eût été peu s’il fût resté entre les
mains des judéo-chrétiens 15.» C’est possible, maïs ce
n’est là qu’une conjecture. Il faut regarder de plus
près afin de voir si les premiers édifices chrétiens
n'auraient pas subi, dans “une certaine mesure,
l'influence des synagogues au point de vue monu-
mental.
II. SyNAGoGUEs. — Dès la plus haute antiquité,
la distinction était imparfaitement établie entre les
lieux de réunion des juifs et ceux des chrétiens;
ces derniers étaient désignés sous le nom de syna-
gogues #,et on n’a pas lieu d’en être surpris si on se
rappelle que, sous Néron, sous Domitien, la police
elle-même envoyait juifs et chrétiens au supplice,
faute d’apercevoir une différence entre ces branches
d’unesecte orientale. Dansles descriptions de quelques
synagogues situées hors de Palestine, nous trouvons
mentionnés le portique, ἐξέδρα M; le vestibule,
πρόναος 15; la cour, περίδολος ταίθρου 15. Une descrip-
tion d’origine rabbinique de la synagogue d'Alexandrie
emploie les ‘termes : basilique, βασιλιχή; double
colonnade,è:7À% στόα ; colonnade, στόα *, ce qui permet
d’entrevoir l'existence de synagogues auxquelles peut
s'appliquer l’épithète « basilicale » et la division
intérieure par deux rangs de colonnes. Nous voyons
même quatre rangs de colonnes dans les synagogues
de Kefr Bir’im #, de Meirôn #, de Khan-Irbid *, de
Tell-Hûm *.
Si ces synagogues ne présentaient des particula-
rités anormales, on serait tenté d’y voir un type
officiel; mais rien n’est moins prebable.Il est plus que
douteux qu’il ait existé un canon ou type officiel;
la littérature talmudique n’eût pas manqué de le
décrire, d’en tirer mille et mille règles et obligations,
de jeter l’anathème sur tout essai de s’en affranchir;
cependant elle reste muette.
A Antioche, existait une synagogue somptueuse
au Cerateum, elle était désignée sous le nom de
τὸ ἱερὸν : il ne nous en est parvenu aucune description,
mais seulement une mention tardive dans une des-
cription arabe de la ville d’Antioche, description qui
pourrait dater du vi: siècle de notre ère *?. « Dans cette
ville, lisons-nous, est un grand édifice que la popula-
tion, après avoir embrassé la foi du Christ, convertit
en église sous le vocable de Sainte-Aschmunit. Cette
église était appelée « maison de prière » par les juifs et
était située à l’ouest, près du sommet de la montagne.
Au-dessous se trouvait une crypte avec tombeau, à
laquelle on accède au moyen d’escaliers. Cette église
renferme le tombeau d’Ezra, prêtre, ceux d’Aschmunit
et de ses sept fils, que le roi Agapius (Antiochius)
avait fait mourir à cause de leur foi, et ils sont enterrés
dans ce souterrain. » Cette « maison de prière »,
rposevyr, serait donc l’ancienne synagogue, désaffectée
vers l’époque de la paix de l’Église, adaptée à une
Aurèle et la fin du monde antique, in-S°, Paris, 1883, p. 540.
— 3% Monum. Eccles. liturg., in-4°, Parisiis, 1902, t. 1, præf.,
p. xur.—14 Revue des études juives, t. XV, p. 236 sq.; Athri-
bis (Égypte). — τ" Jbid., t. χχχιν, p. 148; à Mantinée. —
14 Jbid., t. x, p. 236; à Phocée, — ?* L. Loew, Gesammelte
Schriften, in-S°, Szegedin, 1900, t. v, p. 21-33. — #C. R.
Conder et H. H. Kitchener, The survey of western Palestine.
Memoïrs, t. 1, p. 231.— :* Jbid., t. 1, p. 252.— ἢ Jbid., t. x,
p. 397. — 1: Jbid., t. 1, p. 415. — 3. Guidi, Una descrizione
araba di Antiochia, dans Rendiconti della reale Accademia
dei Lincei. Classe di scienze morali, storichee filologiche, 1897,
t. vi, série 5, p. 139.
IV. — τῷ
2283
destination nouvelle. On y avait enterré les Maccha-
bées ! dans une crypte, mais il est bien impossible de
dire si cette disposition n’est pas une transformation
subie après que la synagogue du Cerateum fut adaptée
à l'usage chrétien et qu’on y vénéra la confessio des
sept frères martyrs.
A Alexandrie d'Egypte, se voyait une synagogue
célèbre, appelée Diapleuston. Un récit haggadiste, le
traité Soucca du Talmud de Jérusalem, nous en a
conservé cette description ? : « Rabbi Judas dit: Qui
n’a pas vu la double galerie (διπλῆ στόα) d'Alexandrie
n’a rien vu de la splendeur d'Israël. C'était un palais
très élevé (basilica) composé de galeries se trouvant
l’une à l’intérieur de l’autre; contenant parfois un
nombre de gens s’élevant au double des Israélites qui
sortirent d'Égypte. Il y avait soixante-dix sièges d’or
(cathedræ).. à l'usage des soixante-dix vieillards, et
chacun d’eux était placé sur une base. Au milieu
se trouvait une estrade de bois, sur laquelle se tenait
l’officiant de la synagogue. » Il est permis de penser
que l’hyperbole chère aux Orientaux a laissé sa marque
sur ce texte, puisque, à l'en croire, le Diapleuston
aurait pu contenir 1 207 100 hommes, ce qui est incon-
testablement un chiffre assez élevé.
Près de Carthage on a retrouvé les substructions
d'une petite synagogue, située à Hammäân-Lif
(Naro) 3. Les restes des murs en blocage, à peine
visible à l’époque de la découverte, ont, depuis,
disparu complètement; néanmoins, le plan relevé sur
la fouille est beaucoup plus positif que les descriptions
que nous venons de citer à Antioche et à Alexandrie.
La destination de l'édifice de Hammän-Lif fut
contestée jusqu’à ce que fût faite la démonstration
qu’il s'agissait d’une synagogue et non d’une basi-
lique 4 Les inscriptions en mosaïques qui décorent le
pavement des salles principales ne permettent d’en-
tretenir aucun doute 5. La synagogue proprement
dite se composait, semble-t-il, d’une cour extérieure,
sur laquelle s’ouvrait, dans un encadrement archi-
tectural soutenu par deux colonnes, la grande porte
d’entrée : elle donnait accès dans une galerie à colon-
nade qui conduisait à un vestibule, et, de là, au
sanctuaire, rectangle allongé présentant à l’ouest une
niche arrondie analogue au mihrab des mosquées
arabes, mais orientée en sens contraire. À gauche et à
droite s’ouvraient des chambres dont la destination
n’est pas connue : seule, la petite chambre qui s'ouvre
presque en face de la niche, par conséquent à l’est du
sanctuaire, conserve une inscription relative à sa
destination. Elle servait de dépôt pour les instru-
ments du culte et les rouleaux de la loi. La construc-
tion de cette synagogue semble devoir prendre place
au ze siècle, sans autre précision; c’est-à-dire à une
époque où les synagogues n’exerçaient plus aucune
influence depuis longtemps sur les chrétiens, qui s’en
détournaient avec horreur.
A Phocée, une inscription, aujourd’hui perdue,
mentionnelasalle du templeet le périboledel’hypèthre:
τὸν οἶχον χαὶ τὸν περίδολον τοῦ ὑπαίθρου 5, construits
par Tation, fils de Straton, qui en ἃ fait don aux juifs;
ceux-ci témoignent leur reconnaissance. Il est pro-
bable que Tation n'aura pas construit un édifice
destiné aux juifs au rebours de ce que ceux-ci en
1 Dictionn.,t. 1, col. 2393. — ? M. Schwab, Le Talmud de
Jérusalem, in-8°, Paris, 1883, t. vr, p. 42. — " Bibliographie
dans R. Cagnat et P. Gauckler, Les monuments antiques
de la Tunisie, t. x, Les monuments antiques, in-fol., Paris,
1898, p. 151, n. 1, fig. 16.— “Ἐς Renan, dans Revue archéo-
logique, 1884, t. 1, p. 273 sq.; J.-B. De Rossi, dans Archives
de l'Orient latin, 1883, t. 1x, p. 452. — δ Corp. inscr. lal.,
t. von, n. 12457 a, b, c; R. de La Blanchère et Ῥ, Gauckler,
Catalogue du musée Alaoui, in-8°, Paris, 1887, t. 1, p. 12,
n. 15-18, série A. — * 5, Reinach, Une nouvelle synagogue
ÉGLISES
2284
pouvaient tirer pour leur usage. L'édifice d'une
synagogue se composait donc d’un corps de bâtiment
et d’une cour à ciel ouvert, probablement entourée
d’un portique, ce qui ne rappelle d'aucune manière
les synagogues de Galilée et de Hammäân-Lif. On
peut établir un rapprochement entre la disposition
indiquée par le texte épigraphique de Phocée et ce
qu'Eusèbe nous apprend de la basilique de Tyr :
« On entoura d’un mur, dit-il, l'enceinte extérieure,
puis on construisit un vestibule vaste et élevé.
Lorsqu'on a franchi les portes, il ne faut pas que l’on
puisse entrer directement dans le sanctuaire; un
espace libre est ménagé entre le temple proprement dit
et l’entrée, et cet espace est entouré de quatre por-
tiques, disposés en carré et supportés par des colonnes.
On laissa l’atrium du milieu à découvert 7. » Cet
« atrium du milieu » répond exactement à l’hypèthre
avec son péribole de la synagogue de Phocée.
Un monument figuré, fond de coupe doré et peint,
trouvé dans le cimetière des Saints-Pierre-et-Marcellin
ad duas Lauros, où il a pu être apporté d’une cata-
combe voisine, représente le portique de Salomon et le
Temple de Jérusalem avec une partie de leur mobilier
liturgique. Comme le plus grand nombre des verres
dorés, celui-ci paraît appartenir à la période 250-350.
Ainsi donc, vers cette époque, un artiste juif, ou
travaillant pour la clientèle juive, et voulant repré-
senter le Temple d’'Hérode, lui donne une façade
composée d’un portique tétrastyle surmonté d’un
tympan triangulaire. Un portique extérieur règne sur
trois côtés et ne réserve aucune place aux portes des
chambres du Trésor qui, d’après Flavius Josèphe,
en auraient interrompu l'ordonnance. Ce portique est
fermé sur le quatrième côté par une barrière à jour.
Enfin, de chaque côté de la façade, se dressent deux
colonnes isolées. On remarquera d’abord que le
Temple ne diffère pour ainsi dire pas de l’aspect d’une
basilique et que ces deux colonnes placées auprès de
l'escalier, dans le vestibule, évoquent une disposition
analogue adoptée dans les basiliques chrétiennes.
Nous retrouvons des colonnes qui ne supportent ni
architrave ni retombées de voûtes, mais seulement des
canthares d'argent, à Jérusalem, autour de l’hémicyele
par lequel se terminait Ja basilique du Saint-Sépulcre,
décrite par Eusèbe δ. Il existait aussi des colonnes à
Rome, dans la basilique constantinienne de Latran;
elles étaient au nombre de quatre, en bronze doré,
installées dans l’abside, et supportaient des lampes ὃ.
Cette coïncidence est digne d'attention, en ce qu'elle
nous indique une direction de recherches au sujet de
certains usages chrétiens.
De cette imitation d’une disposition de détail ne
faudra-t-il pas en déduire d’autres? Ceci semble
douteux. Si quelque type traditionnel ou conven-
tionnel du temple avait passé des juifs aux chrétiens,
nous pourrions espérer le retrouver dans les plus
anciennes bibles figurées, dont les premières origines
appartiennent à la période classique de l’art chrétien
et se trouvent être ainsi contemporaines de notre
verre. Ces bibles n’ont pas disparu tout entières, elles
ont inspiré des bas-reliefs et des mosaïques qui se sont
conservés jusqu’à nous. La mosaïque du grand are
de Sainte-Marie-Majeure (432-440) paraît dépendre
grecque à Phocée, dans Revue des études juives, 1886, t. x11,
p. 236; et dans Bulletin de correspondance hellénique, 1886,
τ. x, p. 327 sq. — ἴ H. Leclereq, Manuel d'archéologie
chrétienne, in-8°, Paris, 1907 t. 1, p. 349. —" Eusèbe, De vita
Constantini, 1. 111, c. xxxvur P. G., t. xx. col. 1907.
- * Le Liber pontificalis, au pape Sylvestre, ne parle pas
de ces colonnes; mais il en est question dans la Descriplio
sanctuarii Ecclesiæ romanæ contenue dans.le ms. Vatic. Reg.
712 et dans un ms. de la bibliothèque de Valenciennes du
ΧΙ siècle,
ADP : -
2285
de ces illustrations d'anciennes bibles. On y voit la
présentation de Jésus au Temple, figuré par un grand
portique à arcades, dans le style architectonique
des 1ve et ve siècles. Au centre de ce portique s'élève
de Temple avec façade tétrastyle, tympan et toit
triangulaires Ὁ. A Saint-Apollinaire de Ravenne,
moins d’un siècle après la mosaïque qui précède, nous
retrouvons l’ordre tétrastyle ἡ. Il se peut donc que le
fond de coupe présente une vue du Temple d'Hérode,
lequel n'aura peut-être pas été sans exercer une in-
fluence sur l'architecture chrétienne à une époque où
des fidèles se préoccupaient d’affirmer la transmission
de tous les droits du judaïsme au christianisme. Mais,
en définitive, l’analogie se ramène à peu de chose, et
il serait hasardeux de presser la comparaison de
quelques détails.
III. HABITATIONS PRIVÉES. — Après la période
des premières difficultés, l'habitude prise par les
fidèles de se réunir dans les maisons privées pour y
célébrer le culte se continue. Un récit antique, qui
peut remonter au n° siècle, nous montre une jeune
païenne captivée par la prédication de l’apôtre
saint Paul, qu’elle entend en se mettant à la fenêtre
de sa maison pendant que l’apôtre se trouve dans la
maison qui est de l’autre côté de la rue et y tient une
assemblée liturgique. Ceci se passe à Iconium *;
maïs nous savons qu’à Smyrne, au début du n° siècle,
les chrétiens se réunissent dans les maisons de quelques
frères # Même constatation à Antioche, comme nous
le laisse voir un écrit apocryphe de la deuxième moitié
du πὸ siècle, les Recognitions clémentines δ. Nous y
lisons que, pendant un séjour de l’apôtre Pierre à
Antioche, le nombre des baptisés s’éleva, en sept
jours, à plus de dix mille; un certain Théophile,
Je premier citoyen de la ville, convertit sa maison en
basilique, l’apôtre y établit sa chaire épiscopale et,
chaque jour, la multitude accourut en ce lieu pour
ouir sa prédication :... domus suæ ingentem basilicam
ecclesiæ nomine consecraret, in qua Petro apostolo consti-
Ζαΐα est ab omni populo cathedra, et omnis multitudo
quotidie ad audiendum verbum conveniens..°. Toutes
réserves faites sur la réalité historique de l'épisode,
il conserve un grand intérêt, eu égard à la date du
document qui le rapporte. Cette date, à vrai dire, est
mobile. Avant l’année 1914, il était d'usage de
consulter à son sujet l’ « irréfragable autorité » de
certains érudits d’origine étrangère. Après que ceux-ci
se furent compromis d’une façon éclatante, leur
autorité moins irréfragable cessa d’être invoquée,
«et les Recognitions, par une conséquence imprévue,
se trouvent soudain vieillies de plus d’un siècle.
Nous nous contentons de les maintenir vers la fin
du πὸ siècle, nonobstant ce qu'on en dira. Ce roman
des Recognilions rapporte un autre fait digne d’atten-
tion.
Saint Pierre, s'étant rendu de Césarée à Tripoli,
manifeste l'intention de prèêcher et demande un local
convenable. Un citoyen, nommé Maro, lui dit : « Ma
maison est très grande, elle peut recevoir plus de
cinq cents personnes, en outre un jardin entoure la
maison, à moins que, conformément au désir général,
vous ne préfériez un lieu public. — Montre ta maison
et ton jardin », répond Pierre. Après avoir visité
la maïson, il passa dans le jardin, que la foule envahit
1 R. Garrucci, Storia dell’ arte cristiana, in-fol., Prato,
1873, pl. 212, n. 2. — * Jbid., pl. 248. — * W. M. Ramsay,
The christian Church in the Roman empire before A. D. 170,
in-8°, London, 1895, p. 375. — “5. Ignace, Ad Smyrn.,
x; ad Polyce. — * Leur source la plus ancienne est les
Cérygmes de Pierre, écrits vers 140-145. — * Recognitionum,
110. X, n. 71, Ρ. G.,t.1, col. 1453. — Ibid. lib. IV, n. 6,
P. G., t. 1,col. 1318. — * Dictionn., t. 1, fig. 471. On a sup-
primé le mur extérieur afin de rendre visible la disposition
ÉGLISES
2286
à l'instant. En traversant la maison, Pierre remarqua
que le lieu convenait admirablement à la prédication :
considerans quia essel aplus ad dispulandum locus τ
Ceci se passe ou est censé se passer à Tripoli de Syrie.
A cette époque et dans cette région, l'art des con-
structions était extrêmement peu avancé. Quelques
rares monuments du 1v® siècle ont échappé à la des-
truction et permettent de croire que l'aspect et la
distribution des maisons privées en Syrie n'avait que
peu changé entre le τν et la fin du n° siècle. La villa
d’El Barah (voir ce mot) permet de se faire une idée
de ce qu’a pu être le local dans lequel furent installées
certaines églises domestiques en Syrie.
Les conditions exceptionnelles de conservation
des édifices de la Syrie nous permettent d'étudier
des maisons du n° et du rm siècle. Voir au mot AMRAH.
Il se peut qu'aucun des édifices conservés jusqu’à
nous n’ait abrité une église domestique, mais c’est
dans des maisons bien peu différentes qu'ont dû se
réunir les premiers fidèles de ces contrées, dans les-
quelles le christianisme se propagea de bonne heure
(Auranitide, Batanée, Trachonitide, partie de l’Iturée).
La grande salle de la maison d’Amrah mesure 6 πὶ. 30
de long sur 7 m. 20 de large et 7 m. 20 de haut.
D’autres appartements convergent vers celui-ci, qui
correspond à l’oïxos des maisons grecques, l’œcus
de Vitruve, sorte de pièce commune où se tenaient les
réunions de famille, où se prenaient les repas, où se
pratiquaient les devoirs de l'hospitalité. Cette salle
centrale, qui, par ses dimensions et ses accès faciles,
paraît devoir êtrel’appartement consacré aux réunions
de l’église domestique, se retrouve dans d’autres
maisons syriennes, par exemple à Douma (fig. 471).
Les dimensions sont ici plus modestes, mais la salle
est construite d’après les mêmes principes, suivant
le système des dalles reposant sur des corbeaux
engagés dans les murs, ou portés sur des arcs lorsque
les dimensions sont plus grandes *.
IV. PROSEUQUES. — A la catégorie des églises
domestiques, se rattachent les proseuques, dont nous
ne rencontrons la mention que dans les textes relatifs
au christianisme oriental : προσευχή, abréviation pour
οἶχος προσευχῆς *. Saint Paul, s'étant rendu à Philippes,
consentit à faire la prédication dans une proseuque "ἢ.
Les proseuques juives étaient des lieux de réunion,
peut-être enclos de murs, mais, en tout cas, dépourvus
de salle spacieuse. Les juifs, nous apprend Tertullien,
s’y rendaient pour prier aux jours de jeüne, et il
ajoute que ces proseuques se trouvaient au bord de
la mer, L'usage de ces installations ne semble pas
s'être conservé parmi les fidèles, qui, s'ils firent
usage de proseuques, y ajoutèrent sans doute de très
bonne heure une salle destinée à recevoir la commu-
nauté, car, sauf des cas que nous ignorons, il semble
que les réunions liturgiques, c’est-à-dire comportant
autre chose que la prédication, ont toujours eu lieu
dans des salles, ou du moins dans des lieux fermés.
V. TEXTES ET MONUMENTS. — L'assistance aux
réunions liturgiques était obligatoire pour les fidèles,
sous peine d’encourir des sanctions. Les réunions
prévoyaient donc la totalité de la communauté, et
le nombre en pouvait être très élevé, comme il pouvait
être presque ridiculement bas, puisqu'on a légiféré 13
pour le cas où on ne rencontrerait pas douze hommes
intérieure (fig. 470). — * Philo, In Flaccum, VI, VI, XIV;
Legat. ad Caium, xx, xx, XL, XLV1; ΠῚ Macch., ναι, 20;
Flav. Josèphe, Vita, Liv ; Juvénal, Sat., ΠῚ, 296; Εἰ Schuerer,
Geschichte des Jüdischen Volkes, 2° édit., t. m1, p. 370,
note 85. — 1° Cabrol et Leclercq, Monum. Eccles. liturgica,
t.1,n.168.— :: Deutsch, Sacra judeorum ad littera frequenter
extructa, in-4°, Lipsiæ, 1713; E. Schuerer, op. cil.,t.rr, p.370,
n. 88 a. — 1: Canones ecclesiastici apostolorum, ch. ΧΥῚ,
édit. Funk, in-S°, Tubingue, 1887, p. 58.
2287
aptes à faire partie du corps électif de la paroisse.
Mais, généralement, les communautés étaient nom-
breuses et requéraient un appartement de grandes
dimensions; ce qui entraînait logiquement à s’adresser
aux membres riches, propriétaires de maisons spa-
cieuses. Lucien, ou l’auteur quel qu'il soit du dialogue
Philopatris, a inséré dans cet écrit une description
d’une assemblée chrétienne tenue en temps de
persécution ou plutôt en un temps où la persécution
menace, dans une maison privée très riche, et à
l'étage supérieur, afin de se mettre mieux à l'abri
des indiscrétions 1.
L’interrogatoire qui précède le martyre de l’apolo-
giste saint Justin renferme une indication précieuse
qui nous montre, à Rome, en 163, la multiplicité des
lieux d’assemblée pour les fidèles et la célébration
du culte dans les maisons privées ?. « Le préfet
demanda quel était le lieu de réunion des chrétiens.
Justin répondit : Chacun va où il peut ou bien où il
veut. Crois-tu donc, dit-il, interrogeant à son tour le
magistrat, que nous nous assemblons tous dans un
même lieu? Non pas, car le Dieu des chrétiens n’est
pas limité à un espace déterminé, mais, comme il est
invisible, il remplit le ciel et la terre, ses fidèles
l’adorent et lui rendent gloire en tous lieux. — Dis-
moi, reprit le préfet, où vous vous réunissez et où tu
rassembles tes disciples. — J’ai demeuré jusqu’à ce
jour près de la maison d’un nommé Martin, à côté
des Thermes de Timothée. C’est la deuxième fois que
je reviens à Rome et je ne connais d’autre local que
celui que j’ai indiqué. Si quelqu'un a voulu venir me
trouver, je lui ai exposé la doctrine de vérité. »
Les documents utilisés jusqu'ici nous ont montré
fréquemment une expression caractéristique pour
désigner les édifices consacrés ou appliqués au culte
chrétien, on les nomme : église et maison de l'église,
ecclesia et οἷχος τῆς ἐχχλησίας. Un texte d’une valeur
médiocre et sur lequel on ne peut s’appuyer, la passio
Cæciliæ, contient une phrase qui serait remplie
d'intérêt si elle était antique, ce que rien ne permet
d'affirmer. On y fait dire à la sainte qu’elle a le désir
de léguer sa maison pour être transformée en église :
ut domum meam ecclesiam consecrarem *. Ce n’est pas
un fait sans exemple, puisque, à Rome, les plus
anciens titres presbytéraux, ceux de Prisca sur
l’Aventin, de Cécile au Transtévère, l’ecclesia Puden-
liana, sont posés sur des habitations particulières.
On relève des faits analogues à Alexandrie, à Antioche,
à Carthage, à Milan. L'exemple classique en la matière
est celui de la basilique de Saint-Clément à Rome.
Π se peut que la basilique chrétienne de Parenzo
s'élève sur l'emplacement d’une ancienne sala ayant
servi d’oratoire jusqu'à l’époque des grandes destruc-
tions d’édifices, en 303 4,
Peut-être ne faut-il pas chercher bien loin l’expli-
cation de ce vocable : « maison de l’église » et «maison
du Seigneur ». L'expression rappelait une sorte de
consécration perpétuelle de la cession consentie par
le propriétaire en faveur de la communauté. Elle
s'explique d’autant plus facilement que, jusqu’au
1e siècle, les fidèles n'avaient pas d’existente légale
à titre de corporations reconnues, ils ne possédaient
pas le droit de propriété collective et ils devaient
éprouver d’autant plus vivement le besoin d’aflirmer
les concessions fondées sur un consentement parti-
culier. En Afrique, dès le début du πιὸ siècle, Tertullien
emploie, pour désigner le lieu des assemblées chré-
tiennes, une expression caractéristique Nostræ
? Lucien, Philopatris, 23, édit. Dindorf, in-8°, Paris,
1867, p. 783; H. Weissig, De ætate et auctore Philopatridis
dialogi, in-8°, Confluentiæ, 1868; Croiset, Essai sur la vie
et les œuvres de Lucien, in-8°, Paris, 1882. — 5 Martyrium
Justini, 1, dans Ruinart, Acta sincera, 1859, p. 106. —
ÉGLISES 2288
columbæ domus simplexz 5. Rapprochée d'un petit
bas-relief provenant des fouilles faites sur l’empla-
cement de la basilique de Tigzirt et représentant un
édifice orné d’un fronton sous lequel est représentée
une colombe, la phrase citée pourrait donner un
intérêt archéologique sérieux à ce petit bas-relief. Dic-
tionn., t. 1, col. 681, fig. 130.
VI. DISPOSITIONS DE L’HABITATION HELLÉNISTIQUE.
— Sous le haut-empire, la population des campagnes
étant moins dense que celle des villes, c’est de ce côté
que l'effort d’apostolat se tourne avec l'espoir d’une
moisson plus abondante 5. Nous avons vu quelle a
pu être l'installation des églises domestiques dans les
communautés de Syrie; nous devons, maintenant
que les textes nous ont laissé entrevoir l’existence
de semblables églises dans les provinces grecques et
latines du bassin occidental de la Méditerranée,
rechercher l'influence exercée par les circonstances
sur le développement de l’art monumental dans le
christianisme.
Au 1er siècle de notre ère, et lorsque les fidèles se
réunissaient chez quelqu'un des leurs pour assister
à la célébration du culte chrétien, les conditions,
si précaires en apparence, d’une assemblée, présen-
taient plus d’uniformité que nous pourrions être
tentés de le supposer. Dès le n° siècle avant Jésus-
Christ, les habitations aisées prennent un aspect peu
différent de celui qui prévaudra désormais jusqu’à la
fin de l’époque que nous étudions.
Aucun changement dans le premier péristyle, qui
reste l’appartement réservé aux hommes, la partie
de la maison accessible aux étrangers ; mais les femmes
ne sont plus reléguées dans les appartements exigus
et incommodes qui ont accès sur la salle des hommes;
elles ont également quitté les chambres du premier
étage. En leur faveur la maison a été doublée, un
deuxième péristyle a été construit, autour duquel se
succèdent les appartements nécessaires à la vie du
gynécée. Autour du premier péristyle sont réparties
les pièces d’apparat : salons, bibliothèques, galeries
de tableaux. L'ensemble du logis est commode et
magnifique, mais il lui manque un achèvement que
lui vaudra la conquête de la Grèce. On voit alors le
vaincu imposer son art, ses usages, sa civilisation
au vainqueur. Le logis grec se combina avec la maison
romaine et lui fit subir une transformation. « Main-
tenant, écrit Varron, on ne croit pas posséder une
vraie maison de campagne, si l’on ne donne pas à
toutes les pièces des noms grecs, si l’on n’y trouve
pas un προχοιτῶνα, une παλαίστριαν, UN ἀποδυτήριον,
un περ ἴστυλον, un ὀρνιθῶνα, un περιστερεῶνα, Une ὑπωρο-
Onze. » Cette révolution était en train de s'ache-
ver à l’époque de César et d’Auguste. Horace se
souvenait encore du temps où l’on ne connaissait pas
le péristyle; mais désormais, dit-il, chacun veut avoir
sa cour à colonnes. L’incendie de Rome par Néron,
en détruisant une partie considérable de la capitale,
favorisa la mode nouvelle : toutes les grandes maisons
de la ville furent rebâties suivant le goût nouveau.
Mais les Romains ne sacrifiaient pas aisément un
vieux mot, ni une chose ancienne; ils transformaient
sans cesser d’être conservateurs. L'habitation romaine,
consacrée par la tradition, par l'habitude, par l’incom-
modité, consistait en une grande salle éclairée par
une ouverture rectangulaire prise dans le toit et
entourée de cases séparées entre elles par des cloisons,
C'était l’atrium, dans lequel on ne pénétrait qu'après
avoir franchi le vestibulum.
3P, G., t. cxvr, col. 180. — 4 À, Amoroso, Le basiliche
cristiane di Parenzo, Parenzo, 1891. — 5 Monum. Eccles,
Liturg., t.1,n. 1781. — * Th. Zahn, Weltwerker und Kirche
während der drei ersten Jahrh., 1877, réimprimé dans
Skizzen aus dem Leben der alten Kirche, Erlangen, 1894.
TE es
|
2289
Au milieu de l’atrium une excavation recevait l’eau
de pluie qui découlait des toits. En arrière du bassin
ainsi formé, et auquel on donnait le nom d’impluvium,
était fixée une table carrée en pierre, appelée carti-
bulum. Un peu plus loin étaient disposés, dans le
grand axe de l’atrium, le foyer et l’autel des dieux
domestiques. Au fond de l’atrium, juste en face de
l'entrée, à l'endroit où se trouvait autrefois le lit
conjugal, on organisa, à l’aide de planches, un appar-
tement nouveau, le fablinum, qui vit, avec le temps,
s’allonger à sa droite et à sa gauche deux pièces
symétriques, alæ, renfermant les trophées, les
souvenirs, les portraits des ancêtres, accompagnés
d'inscriptions explicatives tituli. Les chambres
latérales servaient de magasins, cellæ penariæ; de
salle à manger, triclinium; de chambres à coucher,
cubicula.
Ce logis ne fut pas sacrifié, mais il fut embelli
ou plutôt agrandi; car il n’existait aucune harmonie
entre le vieil atrium toscan et le péristyle grec qu’on
lui accola. Toute l'habitation primitive conserva les
appellations latines consacrées par l’usage, l’annexe
qu’on lui juxtaposa garda ses dénominations grecques.
Mais la vie familiale, comme soucieuse de se dérober
aux indiscrétions, se réfugia dans cette annexe. Le
tablinum mit en communication le péristyle avec
Vairium, qui ne servit désormais qu'aux affaires, au
culte et à toutes les réunions d’un caractère sans
intimité.
Tout ceci est une description typique dont on
s'écartait plus ou moins, mais ces écarts laissent
presque toujours reconnaissable la disposition d’en-
semble qui vient d’être exposée. A Pompéi notamment
les lignes générales se retrouvent, mais les divergences
et le caprice l’emportent souvent pour les détails.
Ce doublement de la maison ne fut d’ailleurs à la
portée que des riches seuls, la petite bourgeoisie
continua à vivre dans l’atrium et autour de l’atrium.
Ceci importait peu, puisque les réunions des fidèles,
déjà nombreux, entraînaient le choix de maisons
spacieuses. Là seulement la liturgie pouvait se dé-
ployer avec cette pompe qui en fut de très bonne
heure un des caractères les plus signalés. On peut
croire que des dons généreux, des dispositions ins-
pirées par la ferveur décidèrent certains à affecter
d'une façon durable leur afrium et les appartements
adjacents au culte. La sécurité attachée au logis de
personnages riches ou puissants était un avantage pré-
cieux qui mettait l'installation permanente à l'abri des
curiosités ou de la malveillance et on ne s’aventure
guère en traçant ainsi l’origine des premières églises.
Vitruve nous apprend que les habitations des
grands personnages avaient pris des proportions
presque désordonnées. Tout était vaste, parfois
immense, les promenoirs semblaient des forêts de
colonnes, les bibliothèques, les pinacothèques n'avaient
presque rien à envier aux édifices publics : Nobilibus
vero qui honores magistratusque gerundo præslare
debent oflicia civibus, facienda sunt vestibula regalia
alla, αἰτία εἰ peristylia amplissima, silvæ ambula-
tionesque laxiores ad decorem majestalis perfectæ,
prælerea bibliothecæ, pinacothecæ, BASILICÆ non dissi-
mili modo quam publicorum operum magnifi-
centia comparatæ, quod in domibus eorum sæpius
et publica consilia et privala judicia arbitriaque
conficiantur 1. L'installation va se faire comme
d'elle-même, tellement la disposition des lieux se
prête à maintenir la distinction des catégories.
Le fablinum, lieu honorable entre tous, le διάχονος,
recevra le clergé. Les alæ, qui tirent de la foule ceux
qui s’y installent, seront réservées aux diacres, aux
? Vitruve, De architect., vtr, 8.
ÉGLISES
2290
diaconesses, aux vierges et aux veuves. Entre le
lablinum et l’impluvium, la table carrée en pierre, le
cartibulum, est la place désignée de l'autel.
Les portraits d’ancêtres, imagines clipealtæ, les
trophées de famille qui décorent l’atrium suggèrent
l’idée de rappeler les souvenirs et les illustrations de
la communauté chrétienne et on en retrouve la trace
persistante dans ces antiques médaillons des papes
qui décoraient la basilique de Saint-Paul-hors-les-
Murs. De nos jours, dans la basilique de Sainte-
Pudentienne, on a pensé reconnaître un ancien
triclinium. Les ftriclinia, nous apprend Vitruve,
doivent être deux fois aussi longs que larges; ils sont
fréquemment traités à l’égyptienne, c’est-à-dire qu’au
droit des grandes colonnes d’en bas on en élève de
nouvelles d’un quart plus petites, et qu'entre ces
dernières s'ouvrent les fenêtres, ce qui fait ressembler
ces salles à des basiliques. Indispensable à une habi-
tation privée, le friclinium ne l’est pas moins à une
église chrétienne, il fait partie intégrante de l’une
comme de l’autre. Dans l’église chrétienne de Cirta,
en 303, nous savons qu'il existait un friclinium, une
bibliotheca, des cellæ penariæ, où étaient conservés les
vêtements et les provisions à distribuer aux pauvres,
Cette coïncidence a son prix.
Une église n’a jamais ou presque jamais été sim-
plement qu’un édifice plus ou moins majestueux
réservé au culte. Le culte n’était qu’un aspect de la
foi et de la vie chrétiennes, et cette foi était insépa-
rable des œuvres de charité; celles-ci exigeaient des
locaux groupés à l’ombre de l’église et c’est ce qui
fait que, comme la maison romaine, qui possédait en
abondance le nécessaire pour la vie et l’entretien
d’une multitude de serviteurs, l’église se trouva
amenée à posséder, elle aussi, celliers, caves et greniers
et magasins, où elle renfermait tout ce qui devait
faire l’objet de ces distributions. On pense bien que
ces diacres, qui répartissaient entre les fidèles pauvres
des secours abondants et variés comme les besoins de
l'existence, ne s’en allaient pas au fur et à mesure de
leurs besoins acheter les provisions. On entrevoit
ainsi comment l’adaptation de la maison romaine se
fit complète; ce n’était pas seulement un appartement,
une chambre qu’on lui demandait, c'était un modèle
et une conception. On s’égarerait en imaginant, à
l’abri de cette qualification d’une époque de persé-
cution, que la condition était analogue à celle qui se
présente ailleurs, en Angleterre sous Élisabeth, en
France sous la Terreur, lorsque les fidèles n’attendent
autre chose que la réunion liturgique, en grand
secret, et se dispersent ensuite. Les persécutions au n°et
au mme siècle entraînaient une insécurité très différente
et n'étaient pas incompatibles avec la pratique du
culte ou l’administration des communautés. Celle de
Dèce, par exemple, laisse le clergé de Rome et celui de
Carthage en possession de leurs biens. Celle de
Dioclétien est la seule qui ait visé la croyance et la
propriété avec la même rigueur. Mais jusque-là, les
églises avaient vécu et prospéré. Afin de mieux
comprendre ce que devait être l'installation d’une
église domestique, il est nécessaire de rappeler les
principales exigences auxquelles elle devait satisfaire.
Dès ses débuts, l'assemblée chrétienne avait
consacré ses réunions à différents exercices, parmi
lesquels le plus solennelconsistait en un repas commun.
Voir Dictionn., t. 1, col. 788 sq. Ceci entraïnait de
graves inconvénients : certains frères ne pouvaient
obtenir une pitance, d'autres s’enivraient. Autre in-
convénient plus grave : les réunions ou confréries, pour
avoir le droit d'exister, devaient subir le règlement
des associations ou collèges funéraires. De cela les
fidèles s’accommodaient facilement, mais comme les
repas en commun ne pouvaient avoir lieu dans des
2291
endroits publics, cabarets ou auberges, ils se réu-
nirent dans les maisons de ceux à qui leur opulence
donnait les moyens de posséder une vaste demeure.
La maison romaine, qui satisfaisait déjà aux exigences
liturgiques avec son atrium et son {ablinum pour le
culte, avec ses cellæ penariæ pour l’administration,
offrit encore un friclinium pour le souper commun.
Vitruve nous apprend que ces {riclinia ressemblaient
fort à des basiliques 1; Jules Capitolin nous dit que
la villa des Gordiens sur la via Prænestina comptait
trois basiliques : in qua basilicæ centenaræ tres ?;
Plutarque mentionne la basilique privée de Domitien*,
et saint Jérôme celle du Latran en des termes qui
donnent lieu de supposer qu’elle était antérieure à
Constantin : Anfe diem Paschæ in basilica quondam
Laterani, qui Cæsareo truncatus est gladio #.
Nous ne dirons rien des fouilles de la domus
Hadriana à Tibur, car il est assez d'usage d’en tirer
tout ce qu’on veut; mais d’autres fouilles ont mis à
jour sur le Palatin le palais des Flaviens et com-
mentent avec une clarté inespérée les textes que nous
venons de rappeler ‘. A droite du fablinum, se trouve
une basilica, tandis que, au delà du peristylium, nous
trouvons un friclinium dont le plan par terre est seul
assuré, mais qui, avec son abside et ses colonnes
latérales, rappelle les paroles de Vitruve au sujet des
triclinia semblables à des basiliques. La domus
Flaviorum a été rebâtie et décorée par Domitien.
Quoi qu’elle ne soit pas, à proprement parler, une
habitation privée, mais plutôt un palais destiné aux
réceptions de la cour impériale, elle nous offre l’équi-
valent d’un document d’une valeur inappréciable
dans lequel nous rencontrons tous les éléments qui
appartiennent à la présente étude.
VII. ORIGINES COMPOSITES DE LA BASILIQUE. — Les
basiliques n’ont jamais eu un type uniforme que les
chrétiens se seraient bornés à reproduire. En réalité,
la question est plus complexe et le plus probable est
que plusieurs facteurs ont concouru à la formation du
type de nos premières basiliques chrétiennes. Aux
basiliques civiles, elles ont dû emprunter leur forme
oblongue, leurs colonnades intérieures, la forme de
leurs toitures; aux maisons romaines, leur afrium;
aux exèdres et autres salles de réunion, si communes
chez les anciens, leur abside δ. Il faut laisser à la
jeunesse l’aimable illusion et le peu enviable privilège
de découvrir la solution unique, exclusive, l’exact
emboîtage entre la basilique et une maison romaine
imaginaire. En fait d’origines, il n'y ἃ jamais de
solution tout d’une pièce, parce que tout commence-
ment entraîne des hésitations, des malfaçons, des
essais, des réminiscences, des adaptations, des copies
serviles, des interprétations, et l'historien, qui doit
apercevoir tant de choses, n’a pas le loisir d'accorder
à l’une ce qu’il refuse à l’autre.
Vitruve nous a appris que, peu à peu, les maisons
des grands avaient compté parmi leurs appartements
la basilique privée bâtie sur un modèle à peine diffé-
rent de celui de la basilique civile, et le même auteur
nous ἃ appris encore que les basiliques privées et les
triclinia avaient entre eux d’étroites ressemblances.
La différence entre ces trois constructions est donc
moins considérable qu'on le pourrait croire. En outre,
nous avons vu que les fidèles, en se réunissant dans
les maisons privées, y avaient dû faire usage du
triclinium pour le repas en commun. La disposition
de cet appartement étant apparentée de près à celle
de la basilique privée, on entrevoit comment 165
chrétiens se sont familiarisés avec celle-ci. Nous ne
? Vitruve, De architecl., VI, v, 8. — Σ Gordianus tert.,
€. ΧΧΧΙΙ. — ᾿ Publicola, c. xv. — 5 Epist. ad Marcellam,
ΧΥΠΙ. — * Deglane, Le palais des césars au Mont-Palatin,
ÉGLISES 2292
saurions aller plus loin, parce que ni les textes, ni les
monuments ne le permettent, mais il nous semble
qu'entre la basilique civile du mr: siècle et la basilique
chrétienne du 1v* siècle, il existe des rapports que nous
ne devons ni méconnaître ni amoindrir. Nous n'irons
pas cependant jusqu’à donner cette explication comme
absolue et applicable à tous les cas. Les faits que nous.
avons relevés et les textes qui les éclairent invitent
à adopter une solution moins étroite. Il faut, croyons-
nous, dans l’étude des origines du type des lieux
officiels du culte chrétien, faire la part aux diverses
influences qui se sont rencontrées, à leur élaboration
pendant plus de deux siècles. Si, au jour de sa fonda-
tion, le christianisme n'avait eu qu’à venir prendre
place et accomplir ses cérémonies dans un édifice élevé
pour le recevoir, il est fort probable que le type de cet
édifice eût peu varié dans toutes les constructions
postérieures. Au lieu de cela, les conditions politiques.
et sociales parmi lesquelles dura et se propagea la
religion nouvelle lui imposèrent la nécessité de s’arran-
ger, de s'adapter partout où une communauté pou-
vait se glisser. De là, résultait une grande variété
des usages, d’une communauté à une autre commu-
nauté, une foule d'expériences pratiques dont l’en-
semble avait abouti à une sorte de consentement
général sur quelques principes. La réunion liturgique
comportait des locaux distincts, suivant qu'on procé-
dait à tel ou tel rite: initiation, prédication, commu-
nion, repas anniversaire. Dans ces locaux, la place
du clergé et celle de l’évêque étaient séparées de la
place des catégories diverses de la hiérarchie, et de la
troupe des fidèles. Il y avait, en tout ceci, des rangs à
garder, des susceptibilités à épargner, des exigences à
subir. Plus le local dont on disposait était vaste, plus
aisée était la solution qui respectait tout ce avec quoi
il fallait compter. La basilique civile, en son fonds,
n’était rien d’autre qu’un rectangle clos de murs et
couvert d’un toit, on y pouvait intreduire toutes les
formes, tous les recoins, toutes différences de niveau
qu'un habile aménagement saurait imaginer. En
avant on plaçait l’atrium, à l'intérieur on composait
une maison romaine tout entière grâce à des refends,
à des cloisons, à des banquettes, à des balustrades.
On arrivait ainsi à combiner la maison romaine avec
la basilique en laissant à chacune son caractère et
ses dispositions.
11 y a eu aussi une période de tâtonnements, de
projets, dont nous savons peu de chose, mais qui,
grâce aux textes nombreux mentionnant l'existence
d’églises à partir du mr siècle, ne nous sont pas tout
à fait inconnus.
VIII. EXISTENCE D'ÉGLISES CHRÉTIENNES. — Les
fidèles ont possédé, concurremment avec les églises
domestiques, des édifices destinés ou appropriés
exclusivement pour le culte. On n’en saurait être
surpris que si on se représente les chrétiens tels qu'ils
ne furent pas. Les mots de « persécutions », de « cata-
combes », de « primitive Église » ont servi à combiner
une antiquité de convention. En réalité, les persé-
cutions ont sévi tantôt sur un point, tantôt sur un
autre point; elles ont atteint les convertis, le clergé,
les fidèles, mais pas toujours tous ensemble; elles ont
tpargné des catégories, excepté des édifices, des
confréries, en un mot, elles n’ont ressemblé en rien à
l’idée que nous nous en faisons d’après les adminis-
trations centralisatrices de notre époque. Les persé-
cutions furent des épisodes locaux et passagers et non
des catastrophes durables et universelles. Celle de
Dèce, qui a cependant une prétention à l’universalité,
dans Gazelte archéologique, 1888, p. 162 sq. — ‘R, de
Lastevrie, De l'origine des basiliques chrétiennes, dans
Comptes rendus de l'Académie des inscriptions, 1892, p. 8.
La.
2293
ne paraît pas avoir été appliquée dans toutes les
provinces avec une égale vigueur; celle de Dioclétien
peut seule être rapprochée de ce que nous pourrions
imaginer de nos jours; l'Orient et l'Occident souf-
frirent, mais tandis que Maximin Daïa et Galère s’en
prenaient aux chrétiens, Constance Chlore ne sacrifiait
que les édifices. Π est donc nécessaire de se représenter
le caractère endémique des persécutions pour com-
prendre comment, dans telle ou telle province, le
christianisme a pu jouir d'une paix prolongée qui,
paraissant définitive, faisait estimer superflues la
prudence et la dissimulation. Croyant mettre l'État
romain en présence du fait accompli et l’engager à une
politique de ménagements en lui laissant apercevoir
une réelle solidité, les fidèles ont pu calculer qu’en
s’affirmant de la sorte, ils engageaient l'avenir,
arrachaient une sorte de reconnaissance officielle et
s'implantaient si solidement qu’on n’entreprendrait
plus de les déraciner. Ils construisirent donc des
édifices religieux. Les textes nous apprennent qu'ils
en construisirent un grand nombre dès avant la paix
de l'Église. Ce sont ces textes que nous allons énu-
mérer.
Jérusalem. — Saint Épiphane nous apprend que
la chambre illustrée par les premières réunions des
apôtres, à Jérusalem, fut transformée en église !, Le
moins qu’on puisse dire, c’est que le fait est vraisem-
blable, Lors du siège de la ville par Titus en l’an 70,
la maison, avec quelques autres, se trouva n’avoir
pas été détruite. On peut en être surpris, mais on n’a
pas la preuve du contraire. Il y eut aussi sept syna-
gogues qui restèrent debout, ce qui n’a rien de trop
surprenant, puisque Jérusalem comptait alors
quatre cent quatre-vingts synagogues ?. Cette église
du Cénacle s'élevait sur le mont Sion; on n’en a aucun
témoignage écrit antérieur à Constantin, sans doute,
mais ce qu’on sait, c’est qu'au τνὸ siècle cette église
était considérée comme très ancienne et saint Épiphane
affirmait qu’elle était antérieure au règne de l’em-
pereur Hadrien. A travers les transformations subies
par l'édifice, une donnée générale semble avoir résisté
comme si elle était le résultat d’une tradition im-
muable : c’est la division de l’église en deux étages.
L'église qui existait au temps d'Hadrien était très
petite, μίχρας οὔσης, dit Épiphane, mais elle avait un
premier étage, ὑπερῶον, dit Épiphane. On n’en sait
pas plus ὃ.
Smyrne. — Dès l’an 155, à Smyrne, on dépose les
reliques de l’évêque martyr Polycarpe dans un lieu
convenable, sur lequel, par prudence, le texte ne
donne aucune précision; cependant on voit que le
lieu ainsi désigné pouvait recevoir les chrétiens « dans
l’exultation de la joie », afin de célébrer la solennité de
l'anniversaire #, sauf les cas imprévus. Cette dernière
réserve donnerait lieu de supposer que la possibilité
de la réunion dépendait du bon vouloir des païens, ce
qui ne serait pas le cas si l'assemblée était tenue dans
une maison privée.
Rome. — Vers la même époque, l’apologiste saint
Justin, écrivant à Rome, nous apprend que, « le
dimanche, une assemblée de tous les fidèles, citadins
et campagnards, se tient dans un lieu unique; on v
donne lecture des écrits des apôtres et des prophètes
1,6. Épiphane, De mensuris, ce. XIV, P. G., t. XL, col.
261. — : M. Schwab, Le Talmud de Jérusalem, in-8°, Paris,
1883, t. vi, p. 235 sq. — Μ. Marr, De la fondation des pre-
mières églises à Jérusalem, dans Vizantijsky Vremenick,
1901, t. vom, p. 215. — “ Martyrium Polycarpi, n. XV,
édit. Dressel, dans Patr, apost. opera, in-8°, Lipsiæ, 1857.
- 5, Justin, Apolog., I, 67,édit. Otto, dans Corp. apologet.,
in-8°, lenæ, 1851, t. 1, p. 268-270. — ὁ Clément d’Alexan-
drie, Stromata, 1. VII, εἰν, P. G., t.1x, col. 437.—7 Dictionn.,
t. 1, col. 1110 sq. — " Chronicon Edessenum, dans Assé-
ÉGLISES
2294
dans les limites où le temps le permet 5 ». La commu-
nauté de Rome, renforcée des éléments chrétiens de
la banlieue, devait compter des milliers d'individus et,
si on les réunissait dans un lieu unique, il fallait que
celui-ci fût très vaste. Justin parle d’une façon géné-
rale et sans allusion à Rome; ce n’est donc pas pour
cette ville en particulier que vaut son affirmation,
mais pour l’ensemble des communautés chrétiennes.
Alexandrie. — Clément d'Alexandrie écrit ce qui
suit : « Si le mot ἱερὸν a deux sens : Dieu lui-même et
ce qui est construit à sa gloire, pourquoi ne donnerions-
nous pas à ce temple, construit en l'honneur de Dieu,
le nom de « maison sacrée de Dieu »? Ouvrage de
grand prix et de grand mérite que la main d’un archi-
tecte n’a point édifiée, mais dont le dessein de Dieu a
fait un temple. Et ce à quoi je donne le nom de temple,
ce n’est pas à l’édifice, mais à l'assemblée des élus " »;
où γὰρ νῦν τὸν τόπον désignent sans doute un édifice
matériel, une église. Nous savons d’ailleurs qu’un
siècle plus tard, l’église dite Théonas fut construite
entre les années 282 et 300. Jusqu'à cette époque on
se réunissait dans les cryptes, dans les cimetières,
peut-être dans le marlyrium de saint Marc, en face du
port oriental, dans le quartier de Boucolia 7. De l’église
dont parle peut-être Clément d'Alexandrie, nous
n'avons aucune attestation historique.
Édesse. — C’est au contraire une attestation d’un
caractère bien historique que nous possédons dans la
Chronique d’Édesse ". Elle nous apprend que, jusqu’en
l’année 201, lors de la grande inondation, les chrétiens
d’Édesse ne possédaient qu’uneseule églisedans la ville,
située près du grand étang et connue depuis sous le nom
d'église Ancienne. La Chronique dit qu’en 201 les eaux
« endommagèrent la nef de l’église des chrétiens »;
elle fut sans doute ou réparée ou reconstruite et dut
avoir à souffrir de nouveau lors de l’inondation de 303,
car l’évêque Cona, en 313, et son successeur 586
élevèrent à la place une église nouvelle. Quant aux
indications données par la Doctrine d’Addaï, on peut
les ramener à l’époque visée par la Chronique, mais on
ne saurait en tirer des témoignages bien solides.
Arménie. — La conversion de l'Arménie, vers
300-305, par Grégoire l’Illuminateur, amena des
constructions d’églises. On procéda militairement à
la destruction du culte idolâtrique; « ensuite Grégoire,
semant chez tous la parole du culte véritable de Dieu,
les amena dans le sentier du Seigneur... Dans toutes
les villes de l'Arménie, dans les cités, les bourgs et les
campagnes, il indiquait l'emplacement de la maison
de Dieu. Cependant il n’en creusait nulle part les
fondements, il n’élevait nulle part aucun autel au nom
de Dieu, car il n’était pas revêtu des honneurs du
sacerdoce. Il entourait seulement le local de murailles
et y dressait le signe de la croix ὃ. » Dans d’autres
expéditions, Grégoire constitue un fonds de terre aux
Églises 19, mais, aussitôt après son ordination épisco-
pale, il fait élever une chapelle!!, puis une grande
église. « C’est alors qu'on commença à construire des
églises et des autels au nom de Ja sainte Trinité et à
établir des fonts baptismaux.. Tout à l’entour, on
construisit des églises entourées de murailles et on y
établit des prêtres 12. Et parcourant toutes les pro-
vinces, visitant les bourgs et les campagnes, il con-
mani, Bibliotheca orientalis, in-fol., Romæ, 1719, t. 1,
p. 394; cf. Rubens Duval, Histoire politique, religieuse
et littéraire d'Édesse, dans Journal asiatique, 1891, t. xvu,
p.101. Voir Dictionnaire, au mot ÉDESSE. * Agathange,
Histoire du règne de Tiridate et de la prédication de saint
Grégoire l’Illuminateur, dans V. Langlois, Collection des
historiens anciens et modernes de l'Arménie, in-4°, Paris,
1867,t.1,p. 165,n. 130. — ? Jbid., ἃ. 1, p. 168, n. 133;
p.169, n. 134. — 11 Jbid., t. 1, p. 174, ἢ. 142. — ?? Jbid.,
CRD 179; n°149:
2295
struisit des églises ?. Grégoire posa les fondations pour
élever une église (au pied du mont Mélad) et il plaça
dans cette maison du Seigneur les reliques des saints
qu'il apportait avec lui. Et de cette manière en chaque
endroit de province il fondait des églises ?. » Un autre
passage nous fait voir comment on procédait. « Venez,
élevons des chapelles pour transférer les martyrs.
Ayant dit ces mots, Grégoire ordonna qu’on préparât
aussitôt les matériaux pour construire, et toute la
foule, dès qu’elle l’eut entendu, se mit ardemment à
l'œuvre. Ils entassèrent dans les endroits indiqués,
les uns des cailloux, les autres de grosses pierres,
quelques-uns des briques, quelques autres des cèdres.
Grégoire lui-même, prenant le niveau des maçons,
jetait les fondements de la chapelle... Toute la multi-
tude était accourue à son aide; il élevait l'édifice
suivant un plan bien arrêté... Et ils élevèrent trois
chapelles, l’une du côté de la ville entre le nord et le
levant, et ils construisirent l’autre au midi de la même
ville et la troisième près de la resserre des cuves. Ils
les construisirent, les embellirent et les ornèrent de
lampes d’or et d’argent sans cesse allumées, de grands
lustres resplendissants de lumière et également de
candélabres brûlant toujours ©. »
Phrygie. — Au mme siècle, le christianisme prit
dans certaines parties de cette province un déve-
loppement si considérable que l'historien Eusèbe a pu
signaler, sans la désigner nommément, une ville dont
la population entière était chrétienne, y compris les
magistrats ὁ; on ne saurait douter, dès lors, qu'ilnes’y
élevât au moins une et probablement plusieurs églises.
Vers 303, Eusèbe assure que la ville fut brûlée et tous
ses habitants mis à mort. Lactance affirme également
cette destruction ὅ. Peut-être s'agit-il d'Euménie,
dont un voyageur nous dit : Relics may yet be found
of a christian building earlier than Constantine at
this sites.
Nous savons que des communautés chrétiennes
très prospères existèrent au Im siècle à Apamée, à
Hiérapolis, à Synnade. Nous avons déjà fait connaître
l’église d’'Apamée (voir Dictionn., t.1, col. 2504), nous
n’y reviendrons pas.
Éphèse. — L'église double d'Éphèse n'est pas
antérieure au 1v® siècle, mais l’existence d’une commu-
nauté importante dans cette ville n’est pas douteuse
et aucun texte ne nous apprend la destruction d’é-
glises dans cette ville, lors de la persécution de Dio-
clétien. On n’en saurait induire qu’elles aient été
épargnées, mais il est bon de faire observer que,
malgré la rigueur de cette persécution, tout ne fut pas
détruit; il y eut des édifices qui furent simplement
confisqués, par exemple, à Cirta; ou bien mis sous
scellés, à Héraclée de Thrace.
Syrie centrale. — Ici nous possédons un monument
préconstantinien daté; c’est ce qu’on nomme une
kalybé, qui signifie habitation rustique, cabane,
lugurium, ce qu'on nommerait en France un « pied-
à-terre » et en Provence un « cabanon ». La kalybé
se trouve qualifiée de « sainte » sur une inscription,
parce qu’elle est considérée comme oratoire ou cha-
pelle. L'élément principal d’une kalybé consiste en une
chambre carrée, ou plutôt cubique, puisque sa hauteur,
sa largeur et sa Idngueur ont une mesure commune,
et l’appartement, le dé ainsi obtenu est recouvert par
une coupole sphérique. La plupart des kalybé ont un
souterrain. Des statues nombreuses étaient placées
soit sur des consoles saillantes, soit dans de grandes
1 Agathange, Histoire du règne de Tiridate et de la prédi-
cation de saint Grégoire l'Illuminateur, dans V. Langlois,
Collection des historiens anciens et modernes de l'Arménie,
in-49, Paris, 1867, t. τ, p. 176, n. 144. — 2 Jbid., t. 1, p. 177,
n. 149; p. 178, n. 151; p. 180, n. 153. — ? Jbid., t. 1, Ὁ. 155,
n. 111. — ‘ Eusèbe, Hist. eccles., 1. VIII, c. x1, P. G.,t. XX,
ÉGLISES
2296
niches disposées de chaque côté de l’arcade principale ;
souvent des passages et escaliers, ménagés dans
l'épaisseur des murs, mettent ces niches en communi-
cation avec l’intérieur de l’édifice.
Kalybé de Chaqqâ. — Deux kalybé sont excep-
tionnellement conservées, celle de Chaqqâ et celle
d’Omm el Zeitoum; l’une d'elles, la première, fut,
après la chute du paganisme, transformée en chapelle
dédiée au martyr saint Georges et à ses compagnons.
Cette transformation comporta un remaniement assez
important. En avant de l'édifice fut ajoutée une
construction; la nouvelle entrée fut précédée d’un
porche et d’un perron de trois marches. Toute cette
partie est écroulée ou disjointe. Le linteau de la
porte offrait une inscription attribuant à l’évêque
Tiberinus, en l’an 263 de l’ère locale (fin du rv® siècle
environ), les travaux d’appropriation. Cette inscrip-
tion désigne le sanctuaire sous le nom de ἱερατεῖον,
la nef sous le nom de ναός, le porche sous celui de
προσθήχη . À Chaqqà, chaque aile a deux étages de
niches et date de la même époque. Le plancher est
formé de dalles posées sur un système souterrain
d’arcs parallèles à trois niveaux différents, afin
d’exhausser le fond du sanctuaire. Voici les dimensions
de la kalybé primitive : côté du cube intérieur, 8 m. 15;
largeur de la baie centrale, 5 m. 55; largeur des niches,
2 m. 55; longueur totale de la façade, 20 m. 35;
épaisseur des murs, Ὁ m. 90; hauteur sous clef de
l’arcade centrale, 6 m. 30; hauteur de la corniche
au-dessus du sol, 7 m. 60.
Kalybé d'Omm el Zeitoum. — La construction de la
kalybé d’Omm el Zeitoum est fixée par une inscription
à la septième année du règne de M. Aur. Probus
Augustus, soit l'année 282 de l'ère chrétienne. L'édifice
consiste en un sanctuaire flanqué de deux ailes
décorées chacune d’une niche. La coupole, quoique
en partie tombée, laisse voir clairement la méthode
suivie par les architectes. Voici les principales dimen-
sions : cube intérieur, 5 m. 80; largeur de la baie
centrale, 4 m. 30; longueur totale de la façade,
13 m. 28; hauteur sous clef de l’arcade, 5 m. 29;
épaisseur des ailes latérales, 2 m. 12; épaisseur des
murs de fond, Ὁ m. 90.
De ces deux édifices, on peut rapprocher deux
autres constructions syriennes qui sont en rapport
évident, c’est le prétoire de Mousmieh ὃ, construit
entre les années 160-169 et remanié à une date posté-
rieure. Ce bâtiment comporte tous les éléments
des futures basiliques et se ramène à huit arcs accou-
plés deux à deux et retombant en quatre groupes de
quatre colonnes chacun ?. La basilique de Chagqà est
moins ancienne, mais de quelques années seulement,
et semble appartenir à la fin du πὸ siècle. L'élément
constitutif est une simple muraille percée de cinq
baies voûtées en plein cintre, muraille répétée iden-
tiquement autant de fois qu'on a voulu avoir de
travées. On saisit facilement les conséquences de
l'introduction de l'arc comme élément unique dans
l’art du constructeur. Les arcs, par leur poussée, im-
posèrent la présence de contreforts extérieurs destinés
à leur résister, en sorte que les murs latéraux n'étaient
plus que des murs de remplissage. ἃ Chaqqà, chacun
des éléments est indépendant; l'arc central est contre-
buté par les arcs des bas-côtés; la poussée générale de
chaque élément est maintenue par la plus grande
épaisseur donnée aux deux piles extrêmes; les murs
extérieurs, sans liaison aucune avec ces piles, ne
col. 767. — " Lactance, Divin. instit., 1. V, c. xx, P. L,,
t. vi, col. 584. — * W. Ramsay, Cilies and bishoprics οἱ
Phrygia, in-8°, Oxford, 1897, t. π, p. 502, 505. — * Wad-
dington, Inscriptions de Syrie, n. 2158. — " Ancienne
Phœna, sur la route de Damas à Bostra. —— ᾽ De Vogüé,
Syrie centrale, p. 16, fig. et pl. vu.
[4
jouent qu’un rôle de clôture, de telle sorte que di-
verses parties de l'édifice ont pu s’écrouler sans en-
‘traîner la ruine du reste. Les dalles des plafonds se
sont brisées, les murs latéraux ont été renversés, mais
les arcs sont demeurés debout, formant comme la
gigantesque ossature d’un squelette de pierre.
Ceci nous permet d’entrevoir en quelque façon un
type des édifices chrétiens en Syrie et en Asie Mineure.
Ce type est assez voisin de celui des basiliques, il s’en
rapproche, sans le reproduire toutefois; du moins,
nous n'avons pu rencontrer aucun édifice qui méritât
le nom de basilique avec l’idée architectonique que
ce mot entraîne.
Smyrne. — La lettre de saint Irénée à Florinus,
écrite vers l’an 190, fait mémoire du temps où Irénée,
encore enfant, vit l’évêque Polycarpe (mort en 155)
enseignant dans un édifice qu'il qualifie βασιλιχὴ
αὐλή ". Ainsi donc, vers l’an 150 environ, l’évêque de
Smyrne était en mesure de donner son enseignement
dans un bâtiment qu’on pouvait désigner sous le nom
de βασιλιχὴ αὐλή. Mais que faut-il entendre par ces
mots? Saint Épiphane, parlant du protecteur d’Ori-
gène, le désigne ainsi : ᾿Αμόροσίος τις τῶν διαφανῶν
ἐν αὐλαῖς βασιλιχαῖς ὃ. Ilsemble que, dans ces deux textes,
le sens des mots βασιλιχὴ αὐλὴ est celui que nous
donnons à une salle ouverte au public. Dès le milieu
du n° siècle et probablement un peu auparavant,
l’évêque de Smyrne enseignait dans un édifice qui
pouvait être une de ces deux basiliques dont l’exis-
tence à Smyrne nous est bien connue * et dont le type
fut répandu de bonne heure en Syrie et dans l'Asie
Mineure.
Ancyre. — À Ancyre de Galatie, les fidèles possé-
daient un lieu de réunion, ἐν τῇ ἐχχλησία, dans lequel
l'auteur anonyme du traité adversus Cataphrygas
soutint une controverse qui se prolongea pendant
plusieurs jours # La passion de saint Théodote
d’'Ancyre mentionne une église à Ancyre et une à
Malos, mais l’antiquité et l’authenticité du document
sont sujettes à contestations ὅ.
Hadriani. — Une inscription funéraire nous fait
connaître un jeune chantre enterré dans le lieu saint
de la ville d’'Hadriani ad Olympum en Bithynie 5.
Bostra. — À Bostra, en Arabie, Origène soutint une
controverse théologique contre l’évêque de cette ville,
nommé Bérylle, et les discussions se passèrent dans
l'église : ἐπὶ τῆς αὐτοῦ παροιχίας 7.
Anlioche. — À Antioche, les fidèles possédèrent de
bonne heure un lieu de réunion que la Chronique
pascale désigne sous le nom de παλαίαϑ, et Théodoret
sous le nom α᾽ ἀποστολίχα 9. On faisait les honneurs de la
construction de cet édifice à Théophile, le destina-
taire des Actes des apôtres 1, On peut supposer que ce
fut dans l’église vieille, ἡ zxhx!«, que, sous l’épiscopat
de Babylas, l’empereur Philippe, chrétien (244-249),
ayant voulu s'associer aux prières de la vigile pascale,
se vit interdire l’accès à cause de ses crimes 11,
Chersonesos. — Dans la presqu'île appelée Chersonèse
Taurique, on vit de bonne heure les chrétiens, mais on
ne peut mentionner avec assurance que la construc-
tion d’un oratoire par les fidèles condamnés aux
mines,
Néo-Césarée. — Vers l’an 240, la Vie de Grégoire le
1 Eusèbe, Hist. eccles., 1. V, ©. xx, P. G., t. XX, col. 485.
— ?S. Épiphane, Hæres., LXIV, 3, P. G., t. xLr, col. 1073.
—? Corp. inscr. græc., n. 3148. — 4 Cabrol et Leclercq,
Monum. Eccles. liturg., ἴ ας n. 853. — 5 H. Delehaye, La
passion de saint Théodote d’Ancyre, dans Analecta bollan-
diana, 1903, t. χχιτ, p. 320 sq. — " Voir Dictionn., au
mot BITHYNIE. -— 7 Monum. Eccles. liturg., t. x, n. 936.
— Chronicon pascale, édit. Bonn, p. 584. — " Théodoret,
Hist. eccles., 1. III, ᾿ς. χπὶ. P. G., t. t. LXXXIT, col. 1100. —
10 Act., 1, 1. — 1! Eusèbe, Hist eccles., 1. VI, ©. XXxIX, P. G.,
2297 ÉGLISES
2298
Thaumalurge mentionne la construction d’une église
à Néo-Césarée 152, Elle est, disait Tillemont, « la pre-
mière dont l'histoire nous donne une connaissance
certaine et expresse. Tout le peuple fidèle y contribua
volontiers de son argent et de son travail. Le saint la
plaça dans le lieu le plus considérable et le plus appa-
rent de la ville. II eut la gloire de la commencer et
d’en faire le bâtiment, et l’un de ses successeurs, celle
d’en ajouter les ornements dignes de sa majesté. Il faut
dire que cette église évita la fureur de Dioclétien,
puisque saint Grégoire de Nysse aflirme qu’on la
voyait encore de son temps. » Tillemont ajoute un
détail auquel il donnait peut-être une signification
miraculeuse. « Toute la ville, dit-il, ayant été ruinée
depuis par un tremblement de terre, il n’y eut que ce
seul édifice qui demeura ferme et immobile, ce que
saint Jérôme et Théophane ont marqué dans leurs
Chroniques sur l’an 344. La même chose arriva pour
la seconde fois sous l’empereur Anastase, en l'an
499 ou 503 #, » S'il y ἃ dans ce fait une signification
miraculeuse, c'est ce que nous ignorons, mais nous y
voyons une indication archéologique fort utile. On
sait que, dans les pays orientaux riverains de la
Méditerranée, les tremblements de terre sont fréquents
et violents. L'expérience ἃ montré que les construc-
tions légères, loin de suivre l’oscillation du sol,
s’abîimaient au premier frisson; les constructions plus
solides ne sont guère plus résistantes, tandis que les
constructions en blocage ou en grand appareil d’une
épaisseur considérable demeurent inébranlables parmi
les ruines qui les environnent. Il y a là une conclusion
à tirer pour l’antique église de Néo-Césarée.
Césarée. — Les actes du martyr Marinus nous font
connaître l'existence d’une église à Césarée de Pales-
tine; à la sortie du prælorium, le martyr vit venir à lui
l'évêque de la ville, Théotecne, qui l’emmena dans
l'église 14,
Anlioche. — L'empereur Aurélien ordonna de
remettre aux fidèles d’Antioche en communion avec
les évêques de Rome et d’Italie l’église qui existait
à Antioche #.
Syrie el Palestine. — Origène parle, à l’occasion de
son voyage à Césarée de Palestine, vers 244, d’églises
chrétiennes incendiées par les païens *#. La Didascalie
et les Constitutions apostoliques, élaborées dans le
cercle liturgique d’Antioche et ayant tiré parti de
documents de provenance identique, nous apprennent
que l’église doit rappeler le vaisseau ou la barque de
Pierre.
Espagne. — Vers l’an 300, le canon 52° du concile
d’Illiberis (Elvire, Grenade) mentionne l'existence
d’églises et Prudence nous apprend que la tombe de
dix-huit martyrs de Saragosse était, avant la dernière
persécution, gardée dans une église 17.
Rome. — Un texte de Lampride fait mention d’une
église chrétienne à Rome, sous le règne d’Alexandre-
Sévère; nous en avons parlé déjà (voir Dictionn.,
t. π, au mot CABARETIERS).
Il est probable qu’il faut voir une autre attesta-
tion d’église publique dans une phrase de saint
Hippolyte, qui a en vue peut-être l’église de Rome :
« Aujourd’hui, dit-il, deux partis se sont mis d'accord
° pour perdre les fidèles; ils guettent le jour favorable,
t. xx, col. 600; Chronicon ad Decium, P. G., t. xIX, col. 573.
— 11 Grégoire de Nysse, Vita beati Gregorii Thaumaturgi,
P. G.,t. xLvi, col. 924. — τ Tillemont, Mémoires pour
servir à l’histoire ecclésiastique, t. αν, S. Grégoire le Thau-
maturge, art. 3°. — %# Eusèbe, Hist. eccles., 1. VII, ec. xvr,
édit. Heinichen, t. 1, p. 340. — 15 Zbid., 1. VII, eo. χχχ, t. ας
p. 364.— τς Origène, Series veteris interprelationis commen-
tariorum Origenis in Matthæum, XXXIX, P. G., t. xm,
col. 1654. — τ᾿ Voir ELVIRE, et Prudence, Peri Stephanon,
hymn. 1v, vers 105-108, Τὰ L.. τὸ Lx, col. 369.
2299
envahissent la maison de Dieu, tandis que tous sont
en prières et chantent ses louanges, arrêtent tels et
tels parmi les assistants et les emmènent 1. »
Sans doute Minucius Félix nous dit que les fidèles ne
possèdent ni autels, ni temples, ni statues; il habite
Rome et on devrait l’en croire si, quelques lignes
auparavant, le même auteur ne mentionnait les
sacraria des chrétiens ?.
Un édit général rendit, en 259 ou 260, aux évêques
et à leur clergé, qu'il désigne sous le titre de « magis-
trats du Verbe », τοῖς τοῦ Λόγου προεστῶσι ὃ, la liberté
de leur ministère. Des rescrits adressés à plusieurs
évêques réglèrent les mesures d'exécution. Un de ces
rescrits établit clairement la distinction entre les
édifices du culte et les cimetières. D’autres rescrits
vinrent pour lever le séquestre mis sur les cimetières
et permettre aux évêques d’en reprendre possession.
La notice du pape Denys, au Liber pontificalis, nous
dit qu’en conséquence « Denys donna des églises aux
prêtres et constitua les cimetières # ».
Nous savons que, sous le pontificat de saint
Corneille, vers le milieu du 1° siècle, l'Église de Rome
comptait quarante-six prêtres, et une indication qui
nous est donnée par saint Optat de Milève, et qui se
rapporte vers la même époque, indique le nombre de
quarante-huit basiliques chrétiennes environ à Rome‘.
Nicomédie. — La persécution de l’an 303 entraîna
la destruction d’un très grand nombre d’églises.
«“ Qui pourrait, nous dit Eusèbe Pamphile, décrire la
foule de ceux qui, chaque jour, venaient à la religion
et le nombre des églises dans chaque ville et les
multitudes qui les envahissaient? Si bien que, les
anciens édifices devenant trop étroits, toutes les villes
construisaient de nouvelles et vastes églises. Mais
cette persécution, dès ses débuts, les détruisit 6, »
ἘΠῚ] cite à ce propos celles d’Antiocheet de Nicomédie,
qui fut, au terme de l’édit, rasée au niveau du 50]... ;
quoique l’édifice fût très élevé, en peu d’heures on le
rasa jusqu'aux fondements.
Héraclée de Thrace. — Les actes de l’évêque
Philippe nous montrent un s{ationarius apposant les
scellés sur l’église des chrétiens. Le lendemain, il y
revient, pour dresser cette fois l'inventaire du mo-
bilier. La communauté se réunissait néanmoins autour
de l’évêque, qui, adossé à la porte close, continuait son
enseignement. La pièce que nous venons de citer nous
apprend que le toit de l’église était en tuiles 7.
Cirla. — Le document de saisie-inventaire du
mobilier de cette église, en 303, renferme ces quelques
détails relatifs à l'édifice: … Étant venu à la maison où
se réunissaient les chrétiens. les armoires de Ja
bibliothèque étaient vides, ayant fait ouvrir le
triclinium ὃ.
A la même date, dans la même ville, on procède à
une élection épiscopale in area marlyrum, in casa ma-
jore *, ce qui permet de conclure à l’existence d’un
édifice dans le cimetière.
La basilique de Cirta ne fut pas détruite, mais
d’autres le furent, par exemple à Zama, à Furni.
Gaule. — La Gaule, l’île de Bretagne et l'Espagne
obéissaient à Constance Chlore. Eusèbe nous dit que
ce prince protégea les adorateurs du vrai Dieu, les
? Fragmenta in Danielem. In Susannam, ν, 25, Ῥὶ α.. τι x,
col. 693. — ?Minucius Félix, Oclavius, c. 1x, X, édit. Halen,
dans Corp.script. eccles. lat., 1886, t. 11, p. 11-13.— * Eusèbe,
Hist. eccles., 1. VII, c. xim, P. G.,t. xx, col. 673. — 4 Liber
pontificalis, édit. Duchesne, 1886, t. 1, p. 157. --- ὁ Κι Optat,
De schismale donatistarum, 1. 11, ce. 1v, P. L.,t. ΧΙ, col. 954.
4 Eusèbe, Hist. eccles., 1. VIII, c. 1, édit. Heinichen, t. 1,
p. 374. — τ Martyrium Philippi, dans Acta sanct., octob.
t.1x, p. 545, 540. — " Gesta apud Zenophilum consularem,
édit. Ziwsa, dans Corp. script. eccles. lat., 1893, p. 187. —
* S. Optat, De schism. donatist., 1. 1, c. x1v, édit. Ziwsa,
ÉGLISES
2900
garda ἃ l’abri de la délation et empêcha la destruction
de leurs églises 2%, Lactance soutient que cet empereur
épargna les fidèles et laissa succomber les édifices 1,
Palestine. — Dans les mines de Phounon, les chré-
tiens condamnés s’aménagèrent une église 15. Voir
Dictionn., t. 1, AD METALLA.
Édits de pacification. — Toutes les mentions,
auxquelles peut-être viendront s’en ajouter quelques
autres, ne permettent pas de douter que les chrétiens,
avant la paix de l’Église, n’aient possédé de nombreux
édifices pour la célébration du culte.
Les édits des empereurs Maximin et Galère pres-
crivent tantôt l'interdiction aux chrétiens de con-
struire des lieux de réunion, tantôt la levée du séquestre
et la remise des édifices à leurs anciens propriétaires,
tantôt la reconstitution hâtive des édifices ruinés,
afin qu’au plus tôt les fidèles puissent y prier Dieu
pour les empereurs. L'édit de Milan prescrit, avec la
dernière clarté, au préfet du prétoire, la restitution
immédiate de tous les lieux de réunion séquestrés
aux fidèles, confisqués ou vendus, et même des autres
propriétés qui leur ont appartenu "ὃ.
Ce qui semble avoir impressionné vivement Eusèbe,
dans les constructions de basiliques qui suivirent la
paix de l’Église, c’est la différence entre les édifices
anciens et ceux qui les remplaÇaient. « Les églises
écrit-il, s’élevèrent sur le sol à une grande hauteur et
brillèrent d’un éclat supérieur à celui des églises qu'on
avait détruites; dans toutes les provinces, Constantin
éleva de nouveaux édifices beaucoup plus vastes que
ceux qu'ils remplaçaient 14, »
Attributions non fondées. — Un auteur allemand,
Hübsch, a imaginé de reporter au m®siècle cinq églises
chrétiennes, qui sont la basilique de Reparatus à
Orléansville, en Algérie; l’église de Saint-Étienne sur
la voie Latine et l’église de Saint-André sur l’Esquilin,
à Rome; enfin l’église du Crucifix à Spolète et une
partie de la cathédrale de Trèves #. Toutes ces attri-
butions étaient erronées. La basilique de Reparatus,
dont les ruines ont été mises à jour en 1843, et sont
actuellement recouvertes de terre, était pavée entière-
ment de mosaïques. Au milieu de la nef, en avant de
la contre-abside, presque à la hauteur des deux
entrées, on lisait 1%:
PRO
CCLXXX-ET-V-XII-KAL
DEC:EIVS-BASILICAE
FVNDAMENTA-POSITA
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PROV :CCLXX 2/77 \N
MENTE HABEASZ4 1
SERVVM DElZZN
DEO VIVAS
Pro(vinciæ) CCLXXX et V. XII kal(endas) dec-
(embres), eius basilicæ fundamenta posita sunt et fa-
[stigiu]m a(nno) prou(inciæ) CCLXX[(X..….]. In
mente habeas [Marinum?] servum Dei, [et] in Deo
vivas. Ce qui voulait dire que les fondations avaient
été posées le 21 novembre 324. Hübsch avait pris l'ère
provinciale, annoncée en toutes lettres, pour l'ère
chrétienne et reporté en 284 ce qui appartenait à 324,
p. 194, lign. 25, 27, p. 196, ligne 16. — 1° Eusèbe, Hist.
eccles., 1, VIII, c. xim, édit. Heinichen, t. 1, p. 395, — 11Lac-
tance, De mortibus persecutorum, e. XV, P.L., t. Vu, col. 217.
— 12 Eusèbe, De martyrib. Palæwstinæ, ©. xim, édit.
Heinichen, t. 1, p. 434. — # Eusèbe, Hist. eccles., 1. VIII,
ce. ΧΥΠ, t. 1, p. 404. — 34 Jbid., 1. X, ο. τι, t. 1, p. 466; De
vila Constantini, 1. III, ec. XLvVu, t. τι, p. 125. — !# Hübsch,
Monuments de l'architecture chrétienne depuis Constantin
jusqu'à Charlemagne, trad. Guerber, 1866, p. Χχιπ, XXVM,
XXX. — 1° Corp. inscr. lal., τ. vin, n. 9708; S. Gsell, Les
monuments antiques de l'Algérie, 1901, τ, 17, p. 239,
--
2301 ÉGLISES
L'église Saint-Étienne sur la voie Latine est un
monument du ve siècle, au jugement de tout archéo-
logue dégagé de préoccupations.
La basilique de Saint-André, qui a disparu, était
une construction profane élevée au 1v° siècle par le
consul Junius Bassus (voir Dictionn., t. n, au mot
Bassus), ensuite dédiée à saint André et dénommée
Calabarbara patricia 3.
L'église du Crucifix à Spolète ne peut pas non plus
être reportée au delà du v® siècle *. Enfin la cathédrale
de Trèves, qui a fait l’objet d’études et de fouilles
consciencieuses, est mieux connue aujourd’hui qu’elle
ne l’était et on a constaté que la partie la plus ancienne
de l'édifice est formée par un grand bâtiment ayant
fait partie de quelque palais élevé au rv° siècle et qui
reçut à une date postérieure une destination cultuelle.
Dans les fondations de la partie la plus ancienne,
Wilmowski a retrouvé un denier de l’empereur Gallien
(373-383), ce qui permet de conclure que la construc-
tion appartient au dernier quart du 1v® siècle $. Quant
à l'attribution de ce palais à l'impératrice sainte
Hélène, qui l'aurait donné à l’évêque Agritius, c’est
une imagination du genre réputé édifiant, qui ne
mérite pas qu'on s'y arrête.
11 est possible que d’autres églises aient été reven-
diquées pour l’époque pré-constantinienne, mais ces
prétentions ne font le plus souvent qu'appuyer des
intérêts de clocher indignes de retenir l'attention.
En faveur d’une antiquité mystérieuse, des légendes
sont nées au 1x° siècle et ont pris au xIx® siècle une
autorité assez grande pour obliger les historiens à un
examen qui n’a rien laissé debout de ces fantaisies,
dans lesquelles il n’est pas toujours facile de distinguer
où finit la bonne foi et où commence la cupidité.
IX. ÉG1iSES CONSTANTINIENNES. — Le grand essor
de constructions religieuses qui suivit la conversion
de Constantin au christianisme est un événement
capital dans l’histoire de l’art chrétien. On peut dire
que tout était à créer et que tout fut créé avec une
rapidité, une ampleur, une somptuosité qui dépassent
ce qu’on peut imaginer. Quelque jugement qu'on porte
sur le caractère personnel et sur la politique impériale
de Constantin, on ne peut lui refuser des vues d'homme
d'État. Le choix et la création de Constantinople
sufliraient à illustrer son nom, si en même temps on ne
voyait l'empereur donner l'impulsion à un mouvement
prodigieux de constructions grandioses.A la distance
des siècles écoulés, on est trop disposé à méconnaître
le vrai caractère d’une pareille impulsion; on est tenté
de n’y voir qu'un souci de grandeur, une vanité
énorme, impatiente de recueillir la gloire que lui
donneront tant d’édifiges; si on y regarde plus atten-
tivement, on constate que ces constructions entrai-
naient des problèmes nombreux et d’une solution
difficile. 1] ne s'agissait pas seulement d’improviser
un style, il fallait préparer des matériaux innom-
brables, les amener à pied d'œuvre, organiser des
ateliers, des charrois, des corvées, surveiller les
corps de métiers, distribuer les artisans d’après les
exigences des chantiers, trouver l’argent nécessaire,
les hommes compétents, les matériaux appropriés à
Jérusalem, à Bethléem, à Antioche, à Héliopolis,
à Nicomédie, à Constantinople, à Rome, à Tvyr,
ailleurs encore.
De ces édifices constantiniens, la basilique de
Bethléem est seule demeurée intacte et debout. Les
autres, construits hâtivement, eussent exigé parfois
des réparations si importantes qu'on préféra les
À De Rossi, Bull. di archeol. crist., 1871, p. 5-29, 41-64. —
? De Rossi, Bull. di arch. crist., 1871, p. 135-138.— ?* Wil-
mowski,Der Dom zu 1 rier in seinen drei Hauptperioden,in-fol.,
Trier, 1874.— ἐς Grégoire de Nazianze, Carmen de insomnio
2302
abattre et en reconstruire d’autres à la place. Aussi
ne $sait-on que peu de chose sur ces basiliques. Les
descriptions se perdent trop souvent en développe-
ments littéraires d’où la technique est absente et qui
nous apprennent peu de chose. Ce qu'Eusèbe nous
apprend de la basilique de Tyr est encore très insuff-
sant par rapport à ce que nous voudrions connaître.
A Constantinople, les églises étaient nombreuses (voir
Byzance); la principale, celle des Saints-Apôtres,
avait la forme cruciale et elle était entourée d’une
vaste cour bordée de portiques 4. A Antioche s’éle-
vait une église sur plan polygonal, qui devait sans
doute offrir l'aspect d’une rotonde 5, Le plan qui
prévalut fut celui de la basilique; ramené à ses grandes
lignes, c’est un rectangle allongé, dans lequel on
pénètre par un des petits côtés et on voit à l’extré-
mité opposée un hémicycle voûté, l'intérieur du
monument étant divisé en trois ou cinq galeries
parallèles et celle du milieu plus large et plus élevée
que les autres. L’éclairage venait des fenêtres percées
dans le mur au-dessus du niveau des combles des
bas-côtés. C’est à ce type que se ramènent la plupart.
des églises fondées par Constantin.
Celle de Bethléem (voir ce mot) nous présente un
long vaisseau dont la nef centrale est flanquée, de
chaque côté, de deux nefs parallèles. Un narthezx et
un atrium précèdent l’entrée, en sorte que, de ce côté,
le type basilical est tout à fait reconnaissable. A
l'extrémité opposée, il n’en va pas de même. Au lieu
d’un simple hémicycle formant abside, nous voyons
une sorte de large trèfle dans lequel les angles al-
ternent avec les demi-cercles. Cette disposition com-
pliquée a fait douter que cette partie de l'édifice fût
constantinienne; on sait qu’elle subit une restau-
ration en 1169, mais celle-ci n’entraîna qu'une
réfection des murailles et des mosaïques et la dispo-
sition primitive ne fut pas altérée 5. L’objection
soulevée par la complication du plan et cette sorte de
juxtaposition de trois absides pour en former une
seule n’est d’ailleurs pas d’une telle nouveauté au
ive siècle qu’on n’en puisse trouver des modèles,
deux siècles auparavant, dans les constructions de la
villa d’Hadrien à Tibur.
On ne peut pas considérer les constructions du
Saint-Sépulcre à Jérusalem comme offrant des ves-
tiges constantiniens, les vicissitudes auxquelles elles
ont été soumises pendant une suite de siècles n’ont
rien laissé que les emplacements vénérés.
A Rome, où les constructions constantiniennes
furent nombreuses, on est presque aussi embarrassé
pour retrouver avec certitude les vestiges des basi-
liques primitives qui furent dédiées à saint Jean,
au Lateran; à saint Pierre, au Vatican; à saint Paul,
hors les murs de la ville; à saint Laurent, également
hors les murs; à sainte Agnès, sur la voie Nomentane,
et à la sainte Croix de Jérusalem.
Au Lateran (qu’on a orthographié Latran, sans
prendre garde à l’étymologie : lateranus), la basilique
de Saint-Jean fut particulièrement l’objet des pro-
digalités impériales. Les papes apportèrent un soin
pieux à restaurer, à entretenir et à défigurer de leur
mieux cet édifice illustre entre tous, et ne négligèrent
rien pour le rendre méconnaissable. Hadrien Ie,
au van siècle, et Sergius II, au 1x° siècle, le firent
restaurer avec tant d’adresse qu'une grande partie
de l'édifice s’écroula en 897. Ce contretemps n'était
pas fait pour retenir Sergius IV, qui fit relever ce qui
était tombé, mais en prenant quelques libertés avec le
Anastasiæ ; Eusèbe, Vita Constantini, 1. LIT, e.Lx1x, LX; 1. IV,
c. LIX, P. G., t. xx, col.1125.— * Eusèbe, Vita Constantini,
1. III, c. L, P. G., t. xx, col. 1109. — * Harvey et Lethaby,
The churckh of the Nativity at Bethleem, in-fol., London, 1910.
2303
plan et l'ordonnance primitifs. En 1308 et en 1360,
l'incendie fit son œuvre et devint l’occasion de nou-
velles réparations. Au xvue siècle, Innocent X s’avisa
que ces vénérables débris appelaient l’embellissement,
l’ornementation dont les architectes italiens de ce
temps étaient prodigues, et, suprême disgrâce, on
emprisonna deux à deux les colonnes de marbre de
la nef dans des massifs de maçonnerie recouverts de
moulures. Les murs extérieurs ne furent pas plus
épargnés. On les enduisit de stuc, on les recouvrit de
placages; désormais Constantin pouvait revenir, il ne
reconnaîtrait plus rien. Malgré tout, un vestige accu-
ÉGLISES 2304
| de la fin du rv° siècle, à peu près immuable, En 1823,
on y mit bon ordre, la basilique fut détruite par un
incendie qu'il eût été facile de conjurer si, dans la
Rome de ce temps, les précautions élémentaires
eussent été connues et appliquées. L'édifice qui a
remplacé celui qui fut détruit est une production de
l’art du bâtiment au xix® siècle, auquel il est permis
de refuser son admiration.
Sainte-Agnès, peu solide, restaurée au début du
vie siècle, fut reconstruite sous le pontificat d'Hono-
rius Ier (625-638); mais le mausolée de Sainte-
Constance fut conservé. Nous l'avons décrit de façon
3982. —— Basilique Saint-Apollinaire, à Ravenne.
D'après une photographie.
sateur subsistait. Dans l’abside, agrandie au 1x° siècle,
“une mosaïque s’obstinait à braver le goût romain: on
l’a grattée depuis peu. La basilique austère n'était
plus désormais qu’une pompeuse salle de fêtes, il ne
-servirait de rien d’en donner ici la perspective.
Saint-Pierre du Vatican fut traité d'autre façon.
Au xvi° siècle, on le démolit. Du moins lui épargnait-
on les badigeons, les stucs et les rocailles. L'édifice fut
dessiné, le plan fut levé et, grâce à ces précautions,
nous en connaissons à peu près exactement les lignes
principales. La basilique constantinienne mesurait plus
de 400 pieds de long sur 260 de large et sé composait
d’une nef accolée de doubles collatéraux, séparés par
quatre files de colonnes. A l'extrémité de la nef
opposée à l’entrée, se trouvait une galerie, ce qu'on ἃ
depuis appelé {ransept, qui, à une époque très ancienne,
fut un peu prolongée de chaque côté et déborda
l'alignement des murs extérieurs de la basilique.
Enfin une abside.
Saint-Paul-hors-les-Murs fut reconstruit
Théodose et Arcadius sur des proportions plus vastes.
Les papes ne se firent pas faute de remanier, retoucher
l'édifice, mais la nef conserva néanmoins son aspect
sous
à n'avoir plus à y revenir (voir Diclionn., aux mots
AGNÈS et CONSTANCE).
Saint-Laurent-hors-les-Murs n’a sans doute rien
conservé de la basilique constantinienne et on ne peut
faire remonter cette basilique avant le début du
ve siècle. De même les petites basiliques de Sainte-
Pétronille et de Sainte-Pudentienne, sur lesquelles il
n’y a pas lieu de s'étendre pour le moment.
X. ÉGLISES POST-CONSTANTINIENNES. — [οἱ nous
ne sommes plus réduits à des textes et à des vestiges.
Sans qu’on puisse dire qu’ils sont nombreux, relati-
vement à ce qu'ils devraient être, les édifices chrétiens
se présentent à nous reconnaissables. Nous avons déjà
mentionné Saint-Étienne sur la voie Latine, qui n’oftre
qu'un intérêt médiocre, et Saint-Laurent-hors-les-
Murs, édifice formé par la réunion de deux églises
adossées dont on abattit les absides, ce qui donna un
long vaisseau, dont la partie la plus ancienne fut
transformée en sanctuaire. Ce sanctuaire est édifié à
l’aide de matériaux arrachés à des temples antiques,
et on sait, par le Liber pontificalis, qu'il fut restauré
sous Pélage IT au début du νι siècle; mais on sait de
plus que, un siècle auparavant, le prêtre Léopardus
var
2305 ÉGLISES 2306
avait reconstruit l’église constantinienne. Nicolas V, | Pierre, prêtre illyrien, se trouve encore chez lui dans
Innocent X et Pie IX tinrent à honneur de déguiser | l’image en mosaïque qui s’est conservée. Les restaura-
la basilique primitive. tions exécutées aux xrm°, xvt et xvit siècles ont été
La basilique de Sainte-Sabine fut bâtie entre | discrètes.
422 et 440; elle est représentative d’une construction | Saint-Pierre-ès-Liens (voir Diclionn.,, au mot
3983. — Intérieur de Saint-Apollinaire, à Ravenne.
D’après une photographie.
de cette époque à Rome. La nef est tracée par deux CHAINES DE SAINT PIERRE) a souflert de graves
rangs de belles colonnes, les arcades qui les surmon- | remaniements. Construite en 442, sur l’ordre de l’impé-
tent sont décorées de marqueteries de marbre; le | ratrice Eudoxie, restaurée sous Pélage (555-560) et
mur de façade offre encore à sa partie de revers un Hadrien Ier (772-795), elle fut transformée et rendue
fragment de mosaïque du ve siècle; enfin nous parle- | méconnaissable en 1475.
rons en leur lieu des célèbres panneaux de bois Sainte-Marie-Majeure, appelée libérienne, du nom
sculptés déjà rappelés souvent dans le Dictionnaire | de son fondateur le pape Libère (352-356), connut de
et connus sous le nom de « portes de Sainte-Sabine ». | bonne heure les vicissitudes. A la suite des troubles
L'aspect général a été à peine dénaturé et le fondateur | qui signalèrent l'élection du pape Damase, la basilique
2307 ÉGLISES 2308
se trouva en tel état que Sixte III (432-440) prit le
parti de la reconstruire. De cette époque certaines
parties subsistent et particulièrement la mosaïque du
grand arc; les deux colonnades de la nef, leurs enta-
blements, les murs qui les surmontent paraissent
appartenir de même à la reconstruction sous Sixte III:
mais ce ne fut pas la faute de ses successeurs si l'édifice
garda quelque chose de son aspect ancien. Hadrien Ier,
Pascal Ier, Nicolas IV, Paul V bâtirent, démolirent,
ajoutèrent, retranchèrent.
Saint-Clément donne l'illusion d’une ancienne basi-
lique (voir Dictionn., au mot CLÉMENT). Mentionnée
au 1ve siècle, incendiée en 1084 par les troupes de
Robert Guiscard, elle fut rebâtie peu après.
Sainte-Agnès-hors-les-Murs remplaça une basilique
constantinienne. Honorius I (625-638) la rebâtit,
Hadrien Ier (772-795) la répara, Innocent VIII (1490)
y mit la main, enfin Pie IX.
Nous avons déjà mentionné la basilique du Crucifix
à Spolète (voir ce mot); nous reviendrons sur le
baptistère de Naples (voir ce mot) et, en étudiant les
‘constructions basilicales de saint Paulin à Nole
(voir ce mot), nous n’aurons que des textes et point
d’édifices à mentionner. Galla Placidia avait bâti une
basilique sous le vocable de Saint-Étienne, à Rimini;
il n’en subsiste rien.
Il nous faut ici anticiper un peu sur la marche
régulière du Dictionnaire, afin de faire à Ravenne la
place qui lui appartient. Ravenne n’est presque plus
qu’un nom, mais un nom glorieux, et comme un écrin
de l’archéologie chrétienne. La vie, en se retirant de
l'antique cité, a laissé intacts ses monuments, intacts
jusqu’au jour de l’outrage. Au mois de février 1916,
les armées autrichiennes trouvèrent ingénieux de
viser avec leurs bombes la basilique vénérée de
Saint-Apollinaire-Neuf (fig. 3982, 3983). Ravenne
exprime, dans ses basiliques et son baptistère, une
période de deux siècles environ, depuis le milieu du
v® siècle jusqu’à la fin du règne de Justinien.
Galla Placidia ({ 450) commença la splendeur de
Ravenne, mais la plupart des églises construites par
ses ordres et avec ses largesses ont disparu, comme la
cathédrale, Saint-Jean-Baptiste, Sainte-Agathe, ou
bien il n’en reste que des vestiges comme à Saint-
Jean-l'Évangéliste. Mais le baptistère de San Giovanni
in Fonte ou baptistère des Orthodoxes, bâti vers 450,
proche de la cathédrale et Saint-Nazaire et Saint-Celse,
appelé communément le mausolée de Galla Placidia,
suffisent à conserver la mémoire de cette femme
célèbre.
L'œuvre de Théodoric (493-526) n’est pas moins
capitale. Les églises Sant’ Andrea de’ Gothi et San
Spirito ont beaucoup perdu de leur aspect primitif,
mais Sant’ Apollinare Nuovo est miraculeusement
conservé. C’est le monument le plus complet que nous
possédions de l’art chrétien du vi: siècle. Le vocable
ancien de cette basilique est Saint-Martin au Ciel-d’Or,
in Cælo aureo, et ce fut sous cet éponyme que la basi-
lique fut construite pour servir de cathédrale aux
ariens (voir ce mot). Commencé au début du vr: siècle,
l'édifice ne fut achevé qu’un siècle plus tard environ
par les soins de l’archevêque Maximianus et de son
successeur Agnellus; en 558, l’arianisme y avait fait
place au catholicisme. Malgré la reconstruction de
l’abside au xvure siècle et la confection assez super-
flue d’un lourd plafond caissonné remplaçant, au
xvi® siècle, le ciel d’or, la basilique doit être considérée
comme intacte; sa décoration de mosaïque est telle
que Théodoric l’a pu voir au vit siècle.
Après la prise et l'occupation de Ravenne par
Bélisaire (539), le mouvement artistique continua.
Justinien fit terminer Sant’ Vitale et Sant’ Apollinare
in Classe. Cette dernière église avait été commencée
par Ursicinus en 534, elle fut terminée et consacrée
par Maximianus en 549. Elle doit son nom à sa pré-
sence dans le faubourg voisin du port où se trouvait
la flotte (classis). La mer s’est retirée, le faubourg a
été abandonné, il n’est resté que la basilique et la
fièvre. L'ensemble de la basilique a souffert en
1749 d’une restauration maladroite; néanmoins les
deux églises de Saint-Apollinaire sont aujourd’hui
parmi les monuments les mieux conservés de la chré-
tienté.
Grado, où se réfugia le patriarche d’Aquilée, Hélie
(571-586), dut sans doute avoir une basilique, mais ce
séjour fut soumis à trop de bouleversements pour
qu’on puisse reconnaître autre chose que le plan
de l'édifice primitif. Des colonnes, des chapiteaux
rapportés d’édifices antiques peuvent l'avoir été
à des dates bien diverses. L'église de Sainte-Marie
peut être ancienne et remonter à l’épiscopat de
Hélie.
Pola possède une cathédrale fondée en 546:
mais on ne saurait y voir autre chose qu’un souvenir,
après les remaniements infligés à la construction
primitive.
Parenzo conserve la basilique construite par l’évêque
Euphrarius en 540. A travers bien des vicissitudes,
elle ofïre encore assez de colonnes, de placages, d’orne-
ments, pour mériter d’être considérée comme un
témoin du vi siècle. L’ordonnance générale, le style,
la décoration rappellent les basiliques de Ravenne.
Les placages de marbre qui décorent le pourtour de
labside rappellent Sainte-Sophie de Constantinople.
Voir PARENZO.
Salonique avait conservé quelques églises du ve ou
du vre siècle; celle de Saint-Démétrius avait conservé
ses dispositions anciennes et une grande partie des
incrustations de marbre et des somptueuses mosaïques
contemporaines de la construction. Tout cela a dû
périr dans l'incendie qui consuma en 1917 une grande
partie de la ville. L’église de Saint-Démétrius était
désignée parmi les édifices perdus désormais pour
l'archéologie. L'église et les mosaïques avaient été
souvent étudiées et figurées dans des ouvrages conscien-
cieux; c’est ce qui, dans une certaine mesure, atténuela
gravité de la perte. Voir SALONIQUE.
Constantinople ἃ conservé une basilique, fondée en
463 par Stoudios et consacrée sous le vocable de Saint-
Jean (fig. 3984). Il suflit de rappelerici les nombreuses
églises à coupole centrale de Constantinople; nous les
avons fait connaître déjà. Voir Dictionn., au mot
ByYZANCE.
La part faite dans le Dictionnaire aux églises
syriennes du Hauran et de la ville et région d’An-
tioche nous permet d’être bref. Le Deïr de Kalaat
Seman (voir ANTIOCHE) a été étudié et décrit et il nous
offre un type d'église des plus remarquables au
vie siècle et qui subsista jusqu’en 985. L'église cruci-
forme était en quelque façon composée d’un noyau
central, de forme octogonale, ramené au carré de façon
à permettre à chacune de ses quatre faces de devenir
la base d’une nef à bas-côtés. Les églises de cette
région ont fait l’objet de notices séparées; en outre,
elles ont été décrites ou utilisées à maintes reprises
dans le Dictionnaire et dans notre Manuel.
La même observation s'applique aux églises de
l'Afrique du Nord. Ici le plan basilical est à peu près
le seul connu et appliqué. Pour les édifices du culte
antérieurs à la conquête byzantine, on le comprend
"sans peine; pour les édifices très nombreux construits
après la conquêtede l'Afrique sous Justinien, une brève
explication suflira. Pendant les périodes romaine et
vandale, les architectes et les maçons africains
n'avaient connu que le plan basilical ou les absides tré-
flées ; lorsque l'Afrique fut reconquise par les armées
2309
byzantines, Justinien possédait plus de généraux et de
fantassins que d'architectes et d'équipes de maçons;
or, si l'architecture à coupoles était alors dans 58
pleine vogue à Constantinople, on en ignorait les
règles et les artifices en Afrique; on continua donc à
bâtir des basiliques, mais on introduisit dans la
construction des matériaux sculptés d’après la mode
de la capitale, chapiteaux, moulures, etc. Lorsque
nous étudierons le vaste ensemble de Tébessa, basi-
lique, chapelle trilobée, cloître, dépendances, nous
verrons en détail ce qu'était la construction d’une
église de cette importance à la fin du v® siècle. ΠῚ nous
3984. — Saint-Jean de Stoudios, à Constantinople.
D'après R. de Lasteyrie, L'architecture religieuse,
p. 28, fig. 20.
faudra attendre également la fin du Dictionnaire pour
rencontrer Tigzirt, Timgad, Tipasa, mais on peut,
en attendant, tirer parti des indications déjà données
(voir Diclionn., au mot AFRIQUE).
Pendant le vire et le vire siècle, on ne rencontre que
bien peu de monuments dignes de mention. L'Orient
a vu son mouvement artistique à peu près complète-
ment arrêté et ses trésors artistiques compromis par
suite de la querelle fameuse des iconoclastes. L'Occi-
dent est en pleine décadence. Si l’on se reporte à ce
que nous avons dit des églises de cette époque en
Grèce (voir ArHÈèNes), en Afrique, en Bretagne
(Bretagne-Majeure), en Égypte, en Espagne, et ce que,
bientôt, nous aurons à dire de la France, on peut se
souvenir que les églises de ce temps n’offrent guère
plus qu’un nom à rappeler.
A Rome, il y eut un effort louable pour ne pas
s'abandonner complètement à cette décadence. Entre
ÉGLISES
2310
625 et 638, le pape Honorius Ie rebâtit la basi-
lique de Sainte-Agnès-hors-les-Murs. Elle saura dès
lors défier les siècles, mais non les restaurations,
qui épargneront bien peu de chose de l'aspect, qu'il
serait si précieux de posséder, d’une basilique du
vire siècle.
Un demi-siècle plus tard, Léon II (682-683) fit
construire la basilique de Saint-Georges-au-Vélabre,
dont Grégoire IV, au 1x° siècle, fit reconstruire
l’abside a fundamentis et à laquelle il ajouta des
portiques ad decorem ipsius basilicæ.
Le reste de l’Italie n’est pas riche en monuments
des dernières années du vue et du ve siècle tout
entier. Vainement a-t-on voulu faire remonter à cette
époque des édifices comme San Frediano de Lucques
3985. — Basilique de la Valpolicella.
D'après R. de Lasteyrie, L'architecture religieuse en France,
Ῥ. 33, fig. 26.
ou Saint-Michel de la même ville; vainement a-t-on
voulu voir des restes de constructions lombardes à
Monza et prétendu reconnaître dans la cathédrale
actuelle de Tricello celle qui fut bâtie, en 641, par les
habitants d’Altinum, chassés par les Lombards.
Cattaneo a fait justice de ces légendes. Il n’est plus
possible de douter aujourd’hui que San Frediano οἱ
Saint-Michel de Lucques ne soient des églises du
xrre siècle, que la cathédrale de Monza ne soit du
même temps, et que, dans la curieuse église de Torcello
reconstruite en 697, cinquante ans à peine après sa
fondation, restaurée, agrandie et en grande partie
refaite en l’année 864, il ne reste plus aujourd’hui que
l’abside principale dont les murs peuvent remonter à
la fin du vue siècle.
Cattaneo, malgré ses minutieuses recherches, n’a
retrouvé dans toute l'Italie que deux ou trois édifices
qu'il ose faire remonter au vine siècle. Un des plus
importants est la petite église Saint-Georges à la
Valpolicella. Elle semble avoir été bâtie à la fin du
règne du roi lombard Luitprand, car le ciborium ou
baldaquin de l’autel est de l’année 712. Mais elle ne
nous est pas parvenue intacte; un simple coup d'œil
sur le plan (fig. 3985) permet de reconnaître qu'elle
2311
est formée de deux parties : l’une à l’est, portée sur
des colonnes et terminée par une abside flanquée
d’absidioles; l’autre à l’ouest, soutenue par de lourdes
piles carrées et également munie d’une abside, dans
laquelle est pratiquée l’entrée principale. C'est cette
partie de l'édifice que Cattaneo fait remonter au
début du vire siècle; il attribue l’autre au x°, à cause
des absidioles, qui ne sont devenues d’un usage
courant en Italie qu’à l’époque carolingienne.
On peut sans doute faire également remonter au
vie siècle l’église du Sauveur à Brescia. C’est une
vieille basilique, portée sur des colonnes de prove-
nances diverses (voir BrescrA). Les unes rappellent
le style byzantin du vie siècle, dont Ravenne nous a
conservé tant de beaux échantillons; les autres sont
des œuvres barbares, qui ressemblent aux sculptures
de la Valpolicella. Or, un vieux rituel, dont il ny a
aucun motif de récuser le témoignage, fixe à l’an 753 la
construction et la consécration de cette église.
Cattaneo a mis en lumière, avec sa sagacité particu-
lière, toutes les raisons qui peuvent nous donner à
penser que c’est le même monument dont une partie
notable est parvenue jusqu’à nous.
Quand nous aurons mentionné un pan de mur de
l’église Santa Maria delle Caccie à Pavie, dont la
fondation est attribuée à Epiphania, fille du roi
Ratchis (744-749), et l’église Santa Teuteria à Vérone,
consacrée en l’an 751 par l’évêque saint Annon, mais
dont l’abside et les murs extérieurs seuls sont du
vire siècle, nous aurons à peu près épuisé la liste des
monuments italiens que l’on peut croire antérieurs à
la renaissance carolingienne 1. Sur le {empietto de
Cividale nous ne pouvons que maintenir ce que nous
avons dit (voir CIVIDALE, t. 1, col. 1138).
Nous serons bref au sujet des églises de Gaule, sur
lesquelles on trouvera plus de détails (voir au mot
FRANCE), et qui offrent d’ailleurs une matière fort
pauvre à l’étude. Il n’en serait peut-être pas de même
si un archéologue de loisir s’attachait à recueillir tous
les témoignages écrits disséminés dans les Vies de
saints mérovingiens, dans les chroniques, les recueils
de miracles et les écrits de Grégoire de Tours. On
pourrait alors rapprocher fructueusement de ces
indications les travaux anciens qui, depuis le xvi®
siècle, contiennent tant de remarques disséminées et
négligées sur les trouvailles faites par les « anti-
quaires » d'autrefois, les nombreux récits dans lesquels
les chercheurs, les érudits, les curieux ont enseveli les
trouvailles faites dans leur province ou leur départe-
ment, et à l’aide de ces sources, comparées entre elles
et corrigées ou complétées les unes par les autres,
bien des précisions seraient acquises pour le plus
grand profit de notre archéologie nationale.
XI. PLACE DE L'ART AUGUSTAL DANS L'ART BY-
ZANTIN. — La naissance de l’art byzantin parut
longtemps le produit des conquêtes de Rome en
Orient. Conquêtes très diverses, suivant le caractère
et la profession de ceux qui y représentaient le nom
romain. 11 y avait les marchands d’abord, que l’art
n’intéresse ordinairement qu’à un point de vue utili-
taire; il y eut sans doute des voyageurs, des curieux,
mais sur le compte desquels nous savons peu de chose;
il y eut ensuite des soldats, grands amateurs de butin
et, derrière eux, des administrateurs, tout ce qui suit
une armée victorieuse et peu scrupuleuse, tout ce qui
vit des institutions qu’on importe, tout ce qui émigre
pour chercher la fortune ou simplementrla vie dans les
provinces nouvellement ouvertes aux victorieux. Une
fois implantés en Asie Mineure, les Romains regar-
dèrent vivre des populations qu'ils avaient la sagesse
1 R. de Lasteyrie, L'architecture religieuse en France à
l'époque romane, p. 33-34.
ÉGLISES
2312
de ne pas mépriser et ils s’aperçurent qu'il leur restait
beaucoup à apprendre. Ils avaient leurs méthodes,
leurs habitudes, et ils ne voulaient pas les abandonner,
mais lorsqu'il s’agissait de les appliquer, ils ne purent
pas ne pas s’apercevoir qu'il faudrait les modifier.
C’est qu’en effet la main-d'œuvre occidentale avait
une formation différente de la main-d'œuvre orientale,
elle usait de matériaux divers, enfin elle en tirait des
résultats avantageux mais nouveaux. A la rigueur,
les Romains pouvaient faire venir de Rome ou de la
Grèce les objets dont l’usage rend l'existence plus
aimable et plus douce, mais il leur fallait s’accom-
moder de tout ce qui ne pouvait être transporté, et les
bâtiments étaient de ce nombre. Alors, ils appelèrent
leurs architectes, mais ceux-ci se trouvèrent en
présence d’une difficulté singulière; ils apportaient
des plans, et les ouvriers ni les matériaux ne se prêé-
taient à l’exécution de ces plans. Alors ces architectes
songèrent à adapter leurs méthodes à des moyens très
différents; ils se résignèrent mais ils se résolurent à
combiner l’art qu'ils avaient connu seul jusqu'alors
avec l’art qu'ils rencontraient en possession des
provinces conquises. De cette rencontre et de cette
combinaison seraient sorties des formules nouvelles,
qui, revisées, complétées, perfectionnées, donnèrent
un art original : l’art byzantin. Telle était jusqu’à la
fin du xixesiècle l'explication communément acceptée.
Il existait un art impérial, contemporain d'Auguste
et tout pénétré d’influences helléniques, art majes-
tueux, d'apparence un peu roide et sèche, comme il
convient, en tous temps et en tous pays, à l’art officiel.
C'était cet art qu’on avait importé dans les provinces
impériales et qui avait implanté l'unité architecturale
comme on implantait l'unité juridique. Dans la
plupart des provinces successivement conquises, ik
s’établissait sans contestation, comme s’établissait le
culte de Rome et d’Auguste: mais il en avait été
autrement dans la province asiatique. Là survivaient
les lointaines traditions architecturales de l’Assyrie ;
là aussi se continuait, encore vivace, la tradition plus
récente des Perses Sassanides, et c'était vers les
parages de la Syrie septentrionale que la rencontre
avait eu lieu, que les essais et les efforts de compéné-
tration avaient abouti en une production vraiment
rajeunie, distincte, originale. Un groupe de monu-
ments, dont la préservation merveilleuse semblait
presque providentielle, était venu étayer cette expli-
cation d'exemples variés, nombreux et probants.
Dans la Syrie centrale (Haôuran) des villes s'étaient
conservées comme un décor de féerie; maisons, églises
monastères, bains, pensions, hôpital, auberge, debout,
intacts, mais sans habitants, sans meubles, désertés
depuis le jour lointain où la population avait fui sans
que les hommes, les animaux et les siècles parussent
avoir remarqué cette proie offerte à leurs coutumières
déprédations. Tandis qu'Antioche ou Antinoé ser-
vaient de carrière aux habitants des contrées voisines,
ici les maisons avaient gardé leurs toits, leurs murailles,
jusqu'aux portes et aux fenêtres, leur pavement et
même quelques inscriptions portant des dates cer-
taines. De cet ensemble, on était en droit de conclure
que, dès le πιὸ siècle, le style romain s'était appliqué à
mettre en œuvre des matériaux auxquels il était peu
accoutumé, ou même pas du tout. Vu la rareté ou
l'absence complète du bois, les Syriens débitaient la
pierre pour tous les usages : murs, toits, solivages,
coupoles, portes et fenêtres. L'arcade avait remplacé
l'’architrave et Ja coupole tenait la place des plafonds
en charpente. Point de bois, point de briques non plus?
les architectes romains en avaient pris leur parti
et, de leur embarras surmonté, était sorti l’art by-
zantin.
Peut-être est-il un peu prématuré de fixer le lieu où
|
2313
se fit la rencontre entre l’art impérial et l’art asiatique.
Est-ce dans la région d'Éphèse ou bien en Syrie?
Quels moyens avons-nous de donner une réponse
précise? Il est certain, que ce fut dans ces parages
voisins de la Méditerranée, à l’intérieur ou aux
environs des grandes villes, dont le port communiquait
par mer avec la Grèce et Rome, par terre avec l'inté-
rieur de l’Asie, que les rencontres ont eu lieu : échanges
de chargements, échanges de pacotilles et échanges
d'idées. Or, ce n’était pas au loin qu’on allait mettre à
l'essai ce qu'on venait d'acquérir, et les environs
d'Éphèse, comme les environs d’Antioche, rendaient
possible une tentative. Elle se fit dans la Syrie centrale,
mais elle ne se fit pas que là. Non seulement la Syrie,
mais encore l'Égypte, la côte Libyque, celle de l'Asie
Mineure, les provinces frontières de Perse devenaient
le théâtre d’entreprises monumentales dont les
vestiges sont remplis d'enseignements pour nous.
Tous ces enseignements tendent à restreindre la
part de l’art impérial et nous montrent l’art hellénique
formant le véritable lien entre la vieille tradition
assyrienne et la jeune création byzantine. L'influence
de Rome se réduit dans la mesure où s’élargit celle
de la Grèce. Cependant la Grèce était en décadence,
elle n’inventait plus, mais elle entretenait avec une
jalousie intelligente tout ce qui avait été les raisons de
sa gloire disparue; elle vivait et produisait de recette.
Soumise par Rome, elle ne fut pas conquise; mais,
usée, épuisée, elle se constitua la gardienne vigilante
de son passé, dédaigna ses nouveaux maitres et se
reposa sur ses colonies pour soutenir son prestige et
illustrer ses monuments. Alors, comme en des temps
plus rapprochés, tout ce qu'il y avait d'éléments
vigoureux, de sève montante et verdissante, se trou-
vait dans ces colonies hellénistiques qui, à Alexandrie,
à Éphèse, à Smyrne, associaient le travail rémunéra-
teur aux discussions idéales ou métaphysiques. Dans
ces colonies riches et actives, on entretenait mieux
qu'un culte, on transmettait une doctrine et on pro-
duisait des œuvres vraiment grecques. C'était dans ces
foyers de vie hellénique intense, Alexandrie, Pergame,
Éphèse, Cyzique, qu’on retrouvait la flamme qui avait
éclairé les maîtres; moins fécond mais encore pur, cet
ârt perpétuait celui qui avait existé à Athènes,
conservait ses qualités essentielles, son goût intact,
s’appliquait à trouver — et non à retrouver — les
types qui avaient fait la grandeur de l’art grec :
symboles, figures idéales, beauté du corps humain,
souplesse des draperies, simplicité du geste, accommo-
dation architecturale; et dans tout ceci l’art impérial
restait non pas étranger, non pas ignoré, mais tenu en
suspect ou en intrus.
Ne parvenait-il pas cependant à s’insinuer? On n’en
saurait douter, mais il y a loin de cette tolérance
presque humiliante à l’attitude dominatrice qu’on ἃ
longtemps attribuée à cet art augustal. À mesure qu’on
s'applique à l'étude des monuments d'Asie Mineure
contemporains des premiers siècles de notre ère, on se
persuade que l'élément hellénistique y est demeuré
presque indemne de l'influence romaine.
XII. PERSISTANCE ET INCONTAMINATION DE L'ART
HELLÉNISTIQUE. — Un tombeau souterrain de Palmyre,
du me siècle après Jésus-Christ, est encore décoré
d'après les souvenirs et les traditions d'un art pure-
ment grec : médaillons à la manière alexandrine,
renfermant un portrait en buste, soutenus par de
hautes et légères figures féminines inspirées des
Victoires athéniennes, drapées, ailées, posées légè-
rement sur un globe, si vives et si simples qu'elles
semblent avoir suspendu un instant leur mouvement
et leur geste pour le reprendre l'instant d’après. Ces
figures virginales seront adoptées par les chrétiens,
qui en feront des figures angéliques et en décoreront
DICT. D’ARCH. CHRÉT,.
ÉGLISES
τ
314
les voûtes de Saint-Vital à Ravenne et de la chapelle
de Saint-Zénon à Sainte-Praxède,
Un sarcophage d’Asie Mineure, conservé au Kônigl.
Mus. de Berlin, nous montre le Christ debout, drapé,
dont la noblesse et la simplicité d’attitude évoquent la
statue célèbre du Sophocle du musée de Latran.
Un sarcophage de Selefkieh représente la chasse de
Méléagre et le cavalier rappelle l’Alexandre du
sarcophage de Sidon, tandis que les éphèbes nus sont
encore construits et posés selon le canon de Lysippe.
Parmi les monuments de l’architecture, les rappro-
chements ne sont pas moins significatifs. Un des plus
incontestablement datés, l’église du Saint-Sépulcre,
possède une décoration ornementale grecque et non
romaine. Ceci n’est qu’un exemple, mais que d’autres
viendront corroborer.
Il en résulte cette indication, que des faits de plus en
plus nombreux confirment et commentent, que ce fut
la Grèce qui, au seuil même del’Orient, représenta l’art
occidental. Elle était là chez elle, ayant la première con-
quisl’Orient,elles’enlaissait maintenant pénétrer, mais
en le contenant toujours, en assimilant tout ce qu’elle
ne repoussait pas formellement. C'était l’art grec qui
montait la garde et défendait son antique domaine,
ce cœur de beauté, contre toute invasion. A l'invasion
romaine il opposait sa souplesse, son charme, sa
simplicité et lelaissait se morfondre, solennel et stérile;
à l’art asiatique il imposait son expérience et son
excellence, mais sans rudesse, parce qu’il y apercevait
des survivances de l’antique fécondité dont lui-même
était sorti.
Tout ceci avait été entrevu, indiqué de façon un
peu confuse par Viollet-le-Duc et par Courajod, mais
c'était chez eux plutôt une intuition — ou un para-
doxe — que le résultat d’une étude suivie et de com-
paraisons multipliées. Choisy, moins imaginatif et
plus documenté, reportait jusqu’en Perse le berceau
de l’architecture byzantine. C’est dans cette direction
qu’il nous faut regarder.
XIII. L’AsIE MINEURE BERCEAU DE L'ART BY-
ZANTIN. — Placée à l’extrémité occidentale du monde
asiatique et à un de ses points de contact avec le
monde européen, l’Asie Mineure paraît avoir servi de
passage, dès les âges les plus anciens, à quelques-unes
des nombreuses migrations qui se sont dirigées de
l'Asie vers l’Europe. De ces migrations, plusieurs ont
laissé des traces, encore reconnaissables, de leur pas-
sage : plusieurs s’arrêtèrent en Asie Mineure et s'y
fixèrent. Mais toutes ces émigrations, à beaucoup
près, ne conservèrent pas la pureté de leur race. Les
refoulements des invasions, les changements de domi-
nation politique, les mélanges et les agglomérations
ont concouru tour à tour, parfois simultanément, à
altérer, à effacer plus ou moins, non seulement les
traits primitifs et caractéristiques des peuples émi-
grants, mais encore des arts qu’ils avaient apportés
avec eux et implantés dans leur nouvelle patrie.
En ce qui concerne l'architecture byzantine, on
s’est habitué à la faire dater du vi® siècle de notre ère;
on lui a donné Justinien pour promoteur, Anthémius
et Isidore pour inventeurs et Sainte-Sophie de Con-
stantinople pour coup d'essai; ce n’est pas au vi® ni
au rv° siècle que nous placerons le coup d'essai de
l’art byzantin, mais bien auparavant, avant Con-
stantin, avant Dioclétien. C'est en deçà de l’époque
augustale et de son art ofliciel; il nous faut remonter
jusqu'aux plus anciennes civilisations de l'Orient
pour saisir les rudiments de la construction byzantine
telle que nous la verrons se constituer en Asie Mineure,
s'épanouir à Constantinople et à Ravenne.
Les Assyriens connaissaient la coupole, ainsi qu'on
peut s’en convaincre par un bas-relief de Kouioundjik,
représentant les deux variétés principales du type :
IV. — 73
2315
la coupole surhaussée et la coupole sphérique :. Les
Perses employaient couramment la construction par
tranches, dont on retrouve l'application dans les
palais de Servistan et de Tirouz-Abad, contemporains
de l’art de Persépolis, indépendants de lui et témoins de
la tradition et des méthodes d’une très ancienne archi-
tecture nationale ?. Ce système de construction par
tranches a été également pratiqué en Assyrie, pour
l’aqueduc du palais de Sargon à Khorsabad ὅ, et en
Égypte, dès la XIX® dynastie. Les voûtes du Rames-
seum “ sont, en effet, des berceaux bâtis à l’aide de
briques disposées par tranches à partir du niveau où
les lits rayonnants exigeraient un cintre; les tranches,
plus inclinées à leur pied qu’à leur sommet, présentent
un empattement qui facilite beaucoup le travail
jamais les Byzantins n’appliquèrent ce procédé de
construction d’une façon plus raisonnée, plus métho-
dique.
Ainsi, quand les Byzantins l’adoptèrent et en
firent la caractéristique de leur art, la construction
sans cintre comptait plus de dix-huit siècles de durée.
La Perse, l’Assyrie, l'Égypte la pratiquaient et c’est
vraisemblablement à la Perse qu’en doit remonter
l’origine. Les plaines de l'Élam mettaient à la dispo-
sition de leurs habitants des argiles excellentes qui,
même sans cuisson, résistent à la poussée; mais
point de bois, rien de ce qui est indispensable ou
suffisant pour fournir les matériaux d’un cintre. Ces
argiles, il fallait donc les maçonner directement dans
l’espace sans charpentes auxiliaires : c’est ce qui fut
tenté et réalisé.
L’Asie Mineure, avec ses plateaux dénudés, éprou-
vait les mêmes besoins, mais n’avait pas les mêmes
ressources. Faute äde posséder l'argile, elle dut se
borner à imiter timidement les méthodes de construc-
tions voûtées de la Perse et de l'Égypte, jusqu’au jour
où elle connut l'usage de la brique cuite et durcie au
feu. Ce jour n’est pas antérieur à l’époque romaine et
son application en grand aux constructions monu-
mentales n’est pas antérieure aux dernières années
de la république romaine.
L'emploi de la brique cuite permit d’ériger en
système les artifices de la construction sans cintrage
et de rivaliser en Asie Mineure avec les exemples
réalisés en Perse au moyen de la brique de terre
séchée. Grâce à la largeur d'idée des architectes
asiatiques, la brique cuite fut adaptée sur-le-champ
aux vieilles méthodes de constructions par tranches
que les Perses, les Égyptiens et les Assyriens leur
avaient apprises et que, faute de moyens, ils n’avaient
pu, eux, exécuter ou du moins élever jusqu'aux
applications ornementales.
Reste à déterminer la région de l’Asie Mineure où
s’accomplit la gestation de l’art byzantin.
XIV. RÉGION OU NAQUIT L'ART BYZANTIN. — L'art
byzantin représente des éléments asiatiques combinés
avec des éléments romains sous l'influence grecque,
éléments asiatiques prépondérants, éléments romains
accessoires. Nulle part ce contact n’a pu se produire
avec plus de fécondité qu'aux lieux où l’hellénisme,
l'Asie et Rome se rencontraient avec une vigueur
suffisante encore pour ne pas s’épuiser, s’altérer ou se
dénaturer complètement au cours de cette compéné-
tration réciproque. Or, la ligne de communication
entre l’Asie et l’Europe traversait des régions pénétrées
? Layard, The monuments of Nineveh, LI série, in-fol.,
London, 1849, pl. 17. — ? A. Choisy, L'art de bâtir chez les
Byzantins, in-4°, Paris, 1883, p. 154. — * Place, Ninive et
l'Assyrie, in-fol., Paris, t. 1, p.271. — 4 Leipsius, Denkmäler
aus Ægupten, in-fol., Berlin, 1849, [τε part., pl. LXXXvIm-
LXXxIxX. On remarquera en outre que les plus anciennes
voûtes sans cintrage présentent des profils surhaussés
extrémement favorables à l’adhérence des briques : les
ÉGLISES
2316
de l'esprit hellénistique, situées à la limite même où
s’échangeaient les idées et les productions de l'Europe
et de l’Asie, c’est-à-dire vers la côte d’Ionie. « Les
caravanes y affluaient des plaines de l’Euphrate, en
descendant les larges et belles vallées de l’'Hermus et
du Méandre. D'un autre côté, le commerce de 18
Méditerranée y venait tout entier aboutir : la voie
directe de Rome vers l'Asie, dans un temps de navi-
gation à courtes étapes, consistait à franchir l’Adria-
tique vers la hauteur de Corfou, transborder à Co-
rinthe et suivre la chaîne des îles de l’Archipel.
Éphèse, située à la jonction de ces deux grands
courants, formait le confluent des idées et des richesses
des deux mondes 5. »
La véritable fonction historique des peuples de
l’Asie Mineure a été de servir d’intermédiaires entre
l’Assyrie et la Grèce 5, qui lui empruntait sa décora-
tion architecturale et les dessins de ses tissus; car
« les types artistiques paraissent avoir été portés en
Grèce bien moins par les Phéniciens que par les peuples
de l’Asie Mineure, maîtres des routes commerciales
qui passaient par Comane et Tarse pour atteindre
Ninive et Babylone ».
La démonstration a été faite, en ce qui concerne
l'architecture et l’ornementation, sur des bas-reliefs
de la Ptérie et divers autres monuments, et il
n’est pas douteux que les architectes grecs aient
cherché des exemples chez les constructeurs en Lydie
et en Phrygie. Cette voie de l’Asie Mineure n’est sans
doute pas la seule qu’aient suivie, à travers les terres
et les mers, les semences qui sont venues germer sur
le sol de la Grèce et y produire des fruits merveilleux,
mais c’est la principale: c'est, pour ainsi dire, la route
royale qui met Babylone et Ninive en communication
directe avec Smyrne, Milet, Éphèse et Athènes.
A Éphèse, nous apercevons, en effet, les plus anciens
témoins de cette fusion entre les procédés de Rome et
de l'Asie les premières basiliques chrétiennes
d'Éphèse sont encore romaines quant aux dispositions
d'ensemble et déjà byzantines par la structure.
L'Église de la Trinité présente un témoin précieux
de cette époque de transition. Le tracé et les combi-
naisons d’équilibre rappellent, sans erreur possible,
les édifices de la famille de la basilique de Constantin
ou les grandes salles des Thermes à Rome. Si de l'ob-
servation d'ensemble on passe à l'étude du détail des
procédés, on distingue déjà des tendances très
étrangères à l’art occidental : la construction est
exécutée par tranches et sans cintrage; la méthode
byzantine se superpose aux types de l'architecture
classique, en attendant qu’elle s’en empare et les
force à se transformer.
Encore à Éphèse, l’église dite des Sept-Dormants
intéresse au même titre l’histoire des origines de Part
byzantin : c'est une voûte jetée sur un ravin qui
servait de sépulture à des martyrs locaux. L'aspect de
l'édifice est romain; le mur-pignon qui le termine a la
physionomie antique la mieux accentuée; l’enduit de
stuc est orné de profils qui portent eux-mêmes leur
date et semblent sortir des mêmes mains qui ont
décoré telle catacombe romaine. Or ce monument,
romain de date, est entièrement byzantin de structure :
berceaux, pénétrations, tout est exécuté par tranches
et sans cintrage.
A Magnésie du Méandre, une voûte enclavée sous
profils égyptiens et persans se rapprochent beaucoup de la
courbure parabolique et le profil de l’'aqueduc de Khorsabad
est une ogive. — % A. Choisy, L'art de bâtir chez les
Byzantins, Ὁ. 158. —- * G. Perrot, Mémoires d'archéologie,
d'épigraphie et d'histoire, in-S°, Paris, 1875, p. 67. —
Τ᾿ Ed. Gebhard, Ueber die Kunst der Phônizier, dans
Gesammelte akademische Abhandlungen und kleine Schriften,
LOIS Ὁ 1.21’
|
|
2317
des murs romains de l'enceinte est une véritable
calotte sphérique aplatie, construite par tranches à la
manière byzantine. Elle nous fait voir l’art byzantin
longtemps avant la date où l’on a coutume d’en fixer
l'origine.
A Ala-Shehr (ancienne Philadelphie) et à Sardes,
constatations identiques de la fusion tendant à
s’opérer entre les architectures de Rome et de l’Asie.
Saint-Georges de Sardes fournit une nouvelle preuve
de cette tendance à concilier les plans romains avec
les procédés orientaux. Si on rapproche le plan et
l'agencement des voûtes de cet édifice de celui de
l'église Saint-Jean, également à Sardes et qui paraît
de la même époque, on constate que, à Saint-Jean,
le plan, la structure, tout est romain, tandis qu’à
Saint-Georges la structure entière des voûtes est
byzantine.
Mais il serait abusif de localiser à Éphèse et sur la
côte d’Ionie le mouvement dont nous venons de
constater la présence. L’art byzantin a admis une part
d'influence syrienne dans sa formation; toutefois il
importe de remarquer que cette influence s’est exercée
principalement et presque exclusivement sur le côté
décoratif de l’art. La sculpture gréco-syrienne, en
honneur parmi les écoles d'architecture du haut
Oronte, a sérieusement influencé la décoration sculptu-
rale adoptée dans les écoles locales byzantines; mais
dès qu'il s’agit de la construction même des édifices et
notamment du système des voûtes, on ne voit ni
quelle part l’art de Syrie peut revendiquer, ni même
quelle action il eût été capable d'exercer. L’art
byzantin a pour point de départ la voûte sans cintrage
et celle-ci suppose essentiellement l'emploi de la
brique : or, la brique est demeurée presque étrangère
aux constructeurs syriens.
« En somme, hors la région occidentale de l’Asie
Mineure, on n’aperçoit nulle part, avant le bas-empire,
l'esprit de construction voûtée sans cintrage ni cet
enchaînement logique de progrès dont l’art byzantin
fut la manifestation dernière : partout ailleurs on le
trouve constitué de toutes pièces comme un art
importé; là seulement on le saisit dans son genre et
son essor. C’est de là qu'il rayonne sur le reste de
l'empire grec; si bien qu’au jour où Justinien réalise
Sainte-Sophie, l’Ionie lui fournit les seuls architectes
capables de mener à terme un dessein si vaste
Tralles lui donne Anthémius, et Milet, Isidore;
rencontre singulière, qui reporte la plus belle appli-
cation de l’art byzantin au pays même où il avait
pris naissance 1, »
XV. RÔLE DE L'ASIE MINEURE DANS LA FORMATION
DE L'ART BYZANTIN. — Tout ce que nous avons vu
jusqu'à ce moment confirme donc cette observation
présentée dès le début de cette étude, à savoir qu’on
a considérablement grossi le rôle de l’art augustal
romain quand on l’a représenté comme conquérant
l'Orient, s'y implantant, y remplaçant la vieille cul-
ture hellénistique et devenant générateur de l’art
byzantin. Ce que Rome — et cela un peu avant la
renaissance artistique du siècle d’Auguste — a donné
à l'Asie Mineure, c’est la brique cuite. On vit bien-
tôt avec quelle indépendance absolue du goût ro-
main et des méthodes romaines les constructeurs
d'Asie en firent usage. Ce n’est donc pas vers Rome
qu'il faut regarder si l’on veut apercevoir les premiers
indices de l’art byzantin. Dès les trois premiers siè-
cles de notre ère, toute la fermentation artistique se
concentre sur trois points, dans les trois grandes
villes orientales du monde hellénistique : Alexandrie,
Antioche et Éphèse.
Le rôle de ces villes dans la formation de l'art
1 A. Choisy, op. cil., p. 162.
ÉGLISES 2318
chrétien n’a commencé à attirer l'attention que depuis
peu d’années. Longtemps les voyageurs avaient par-
couru l’Asie Mineure avec des yeux qui ne voulaient
pas voir; tout ce qui était postérieur à l’âge classique
semblait indigne de leur précieuse attention. Le pre-
mier qui se singularisa en les remarquant et en osant
le dire fut un Français, Charles Texier, qui consacra
à ce sujet un livre important, en 1864. Un autre
Français, M. de Vogüé, révéla la Syrie centrale et
ouvrit une voie si large et si lumineuse qu’on la jugea
parcourue tout entière et qu’on l’admira de loin sans
s’y engager de nouveau. Trente années de plus s’écou-
lèrent et, en 1895, un savant russe, Smirnof, parcourut
tout le centre du haut plateau anatolien, relevant avec
attention et précision les monuments chrétiens qu’il
rencontrait : Bin-bir-Kilisse, la basilique d’Andaval,
près de Nigdé en Cappadoce, les grottes d'Urgub,
longuement décrites déjà par Texier. En 1900,
J. W. Crowfoot visitait Bin-bir-Kilisse, Utchayak,
au nord-est de Kirshehr, et quelques autres édifices.
Depuis cette époque les expéditions scientifiques se
sont multipliées : expédition américaine dans la Syrie
centrale et le Haouran, dont les résultats ont ajouté
à ce que M. de Vogüé avait fait connaître; expédition
tchèque de la « Société scientifique de Prague », partie
à la découverte des sites inexplorés de J’Isaurie;
expédition allemande de M. Oppenheim, qui a fait
connaître la belle basilique de Karz-ibn-Wardan,
entre Horus et Alep; expédition russe de l’Institut
archéologique de Constantinople, qui a étendu ce
qu'on savait de l’architecture syrienne. Des travaux
de moindre envergure, ou de prétentions moindres,
avaient abordé des sujets plus limités; les églises
de Kodja-Kalessi, de Gül-Batsché, de Sagalassos
en Lycie et en Pisidie:les bâtiments chrétiens d'Ada-
lia, de Jürme, de Myra en Syrie, enfin l’octogone de
Wiranscher avaient été mensurés, dessinés et dé-
crits.
En 1903, M. J. Strzygowski consacra un livre
important à l'Asie Mineure, Klein Asien. Ein Neuland
der Kunstgeschichte, fondé sur une documentation
abondante et des recherches étendues. Le groupe
remarquable de constructions connu sous le nom de
Bin-bir-Kilisse, les « Mille et une églises » — en Orient,
l’hyperbole est permise — groupe situé au sud-est
d’Iconium, fait l’objet d’une description détaillée;
ensuite les résultats de l'expédition Oppenheim dans
la Turquie asiatique et diverses autres expéditions
scientifiques sont exposés et copieusement illustrés.
M. J. Strzygowski a entrepris la démonstration des
origines orientales de l’art chrétien et il a classé les
édifices chrétiens orientaux sous un certain nombre
de rubriques : la basilique voûtée, la basilique à
coupole, la basilique à croix grecque avec coupole,
les églises sur plan circulaire ou sur plan octogonal
avec coupole. Chaque groupe, étudié d’après un
nombre plus ou moins considérable de types, a été
comparé aux édifices correspondants que l'Occident
possède et examiné au double point de vue de la
technique grecque et de la technique romaine. Tandis
que M. Ajnalov aboutissait de son côté, par l'étude de
la sculpture et de la miniature, à cette conclusion,
que Constantinople est la fille de l'Asie Mineure et non
pas de Rome, M. Strzygowski arrivait aux mêmes
conclusions par l'étude de l'architecture et en tirait
cette conséquence, à tout le moins hardie : que Rome
n'a rien donné à l'Orient, et qu'elle en a reçu tout ce
qu'elle possède; non seulement l’arcade et la coupole
appareillées — ce quiétait communément admis— mais
jusqu'au plan et jusqu'à la structure de ses églises.
Pour la coupole, la cause semblait gagnée d'avance,
Suivant M. Strzygowski, la coupole, avec une forme,
il est vrai, un peu spéciale, peut-être pas assez préci-
2319
sément définie, est déjà réalisée en Orient au 1ve siècle;
en Syrie et en Asie Mineure on l’élèvera de préférence
sur le plan octogoral, en Arménie sur un transept, en
Égypte sur la nef d’une église avec chœur trilobé.
Plus tard, ces formes aboutiront toutes à Constanti-
nople dans un syncrétisme ingénieux, mais moins
génial qu’on ne le représente d'ordinaire, chez l’ar-
chitecte de Sainte-Sophie, par exemple. A cette évolu-
tion, Rome est restée étrangère, car, tandis qu’au
point de vue administratif, elle rayonne en tous lieux,
tout stagne chez elle au point de vue artistique,
jusqu’à ce qu’une impulsion étrangère vienne lui
apporter des procédés nouveaux et des formes inédites.
L'Égypte, à l'inverse, peut revendiquer, dans ce
mouvement, une part considérable mais pas exclusive.
Et ce n’est pas seulement ses droits à la coupole que
Rome se voit enlever; voici que l'Orient revendique
aussi la priorité de la basilique; en sorte que le rôle de
Rome dans l'élaboration de l’architecture chrétienne
aurait été à peu près nul. Après avoir emprunté ses
premières églises au monde gréco-oriental, elle n’aurait
fait que leur donner une physionomie particulière, la
« mine romaine ». C’est ce qu'il importe de voir de
plus près. ;
XVI. TYPES PRINCIPAUX EN ASIE MINEURE. —
Tous les édifices chrétiens d'Asie Mineure ne sont pas
construits sur un plan uniforme et d’après un type
unique; ils peuvent, d’une manière générale, se rame-
ner à quatre types principaux ou à deux modèles
opposés. Sur les côtes de l’ouest et du sud, on constate
l'emploi de la brique et de la charpente; dans les
régions à l’intérieur, la pierre de taille et la voûte en
berceau soutenue par des arcs doubleaux τ; là, un
atrium et un narthex prennent toute la largeur de
l’édifice; ici, en avant de la porte, un porche étroit
prolonge la grande nef et, par une double ou triple
arcade, s’ouvre librement au milieu de la façade, entre
deux pièces closes, dressées comme deux tours d’angle
aux extrémités des bas-côtés ?. Cette différence, déli-
mitée par la géographie, s’explique par le fait que la
culture grecque, très développée dans les villes du
littoral, ne pénétra que tardivement et timidement
dans les provinces de l’intérieur de la presqu'île, lais-
sant le sol et les habitants à peu près indemnes de
l'influence hellénique jusqu’au milieu du rve siècle #.
Le résultat le plus clair et le plus précieux fut la conser-
vation de l'originalité provinciale; ainsi « au 1ve siècle,
l'Orient parle à sa manière la langue de l’art chrétien.
La basilique orientale ne doit rien à la basilique
hellénistique #, »
L'usage de la voûte, l’application d’une abside
isolée à l'extrémité de l’église et l'emploi fréquent de
l’arcade en fer à cheval n’ont pas toutefois l'impor-
tance exceptionnelle qu’on leur prête et qui pousse
M. J. Strzygowski à en faire les traits d’un style dis-
tinct et original. C’est aller trop loin, puisque, si inté-
1 J. Strzygowski, Klein Asien. Ein Neuland der Kunst-
geschichte, in-S°, Leipzig, 1903, p. 13, fig. 8. — ? G. Millet,
L’'Asie Mineure, dans Revue archéologique, 1905, t. v, p. 95,
que nous suivrons et citerons au cours de ce paragraphe.
-- 51 en fut de même en Syrie et en Égvpte. — * G. Millet,
op. cit., p. 96. Relevons au passage quelques -preuves de
l'indépendance des basiliques de l’intérieur, celles de Bin-
bir-Kilisse par exemple, à l'égard de l’art grec. Les piliers
trapus oblongs,terminés vers les nefs par des demi-colonnes
émergeant d’un bloc massif, sans chapiteau, sous la saillie
d’une simple imposte (Klein Asien, p. 173, fig. 138); l'arc
en fer à cheval dans le profil des arcades ou le tracé de la
grande abside, comme c’est le cas pour l'église d’Aladia,
aujourd’hui Kodscha-Kalessi, L. de Laborde, L'église
d’Aladja dans le Taurus, dans Revue archéologique, 1847-
1848, t. αν, p. 172-176. On ne peut omettre de signaler les
points de ressemblance qui existent entre les monuments
de la Syrie, de l'Égypte et ceux de l'Afrique du nord. Voir
ÉGLISES
2320
ressant qu'il puisse être, ce type — et ceci le rend en
un sens plus intéressant encore — se rencontre dans
l'Afrique du nord avec ses traits les plus caractéristi-
ques : abside isolée au fond de l'édifice, piliers can-
tonnés de colonnes engagées, rareté de l’atrium, façade
flanquée de tours, enfin, en Tunisie du moins, emploi
des voûtes 5. Ce qui fait l'importance de ce rappro-
chement, c’est que, suivant la remarque de M. Ch,
Diehl, les basiliques d’Anatolie, malgré leur intérêt,
ne présentent point un type qui appartienne exclusi-
vement à l'Asie Mineure et s’y soit nécessairement
constitué 5.
Le deuxième des types principaux est représenté
en Asie Mineure, en Syrie et en Mésopotamie par une
série d’édifices, la plupart en pierre de taille, de forme
octogonale, surmontés d’une coupole’. Cette disposi-
tion nous est clairement connue grâce à divers monu-
ments et à un document d’une extrême importance
pour l'histoire de l'architecture 5. Les principaux
monuments sont l’octogone de Bin-bir-Kilisse et celui
de Wiranscher, qui, rapprochés de la lettre de Gré-
goire de Nysse à Amphiloque, évêque d’Iconium, ne
permettent plus de douter que, dès le rve siècle, l’église
en forme de croix, bâtie sur plan octogonal et cou-
ronnée d’une coupole à tambour, était une disposition
tout à fait usuelle et courante. Voici la description de
saint Grégoire de Nysse ? :
«… Envoyez-nous tout ce qu'il faut d'ouvriers pour
suffire à l’ouvrage. Une exposition du plan fera
connaître à Votre Perfection quelles seront les dimen-
sions de l’ensemble, et j’essaierai de vous donner, par
une description, une idée claire de la construction
dont il s’agit. Mon oratoire, εὐχτήριον, doit offrir
l’image d’une croix terminée naturellement par quatre
corps de bâtiments : ils s’unissent et se joignent en-
semble, ainsi que cela a lieu pour les édifices qui repro-
duisent la forme de la croix; mais au centre se trouve
un espace entre huit côtés. A cause de cette disposi-
tion, je l'appelle octogone; de telle sorte que quatre
côtés opposés deux par deux rattachent la partie
centrale de l'édifice aux bras de la croix par des ou-
vertures en arcade, δι᾽ ἀψίδων. Les autres côtés de
l’octogone, qui s'étendent entre les quatre corps de
bâtiments, n’iront pas les rejoindre en ligne droite,
mais s’élargiront chacun en hémicycele qui affectera
la forme concave d’une coquille renversée et se ter-
minant à la voûte. Il y aura donc huit voûtes, par
lesquelles les quatre bâtiments opposés deux à deux
et les quatre hémicycles se joignent à la partie cen-
trale de l’édifice. A l’intérieur et à chaque angle de
l’octogone, διαγωνι:ῶν πεσσῶν, seront placées des
colonnes pour l’ornement et pour la solidité; elles
soutiendront des voûtes de même hauteur que celles
de l’intérieur des bâtiments. Au-dessus de toutes les
voûtes seront percés des jours convenablement dis-
posés et la construction octogonale s’élèvera de quatre
Dictionn., t. 1, col. 677; S. Gsell, Monuments antiques de
l'Algérie, τ. 1, n. 141, 137, 138; en Tunisie il y avait des
églises voûtées. Tbid., p. 128, 132, 135, 150, 232.—5%S, Gsell,
Monuments antiques de l'Algérie, in-S°, Paris, 1901, t. τι,
p. 128, 132, 135, 137, 138, 141, 150. — 5 Ch. Diehl, Les ori-
aines asiatiques de l'art byzantin, dans Journal des savants,
1904, p. 242. — τ Quelques-unes de ces coupoles sont
coniques, comme celles des édifices persans ou arméniens,
et rappellent le Marneion de Gaza. — * L'octogone, très
fréquent en Arménie, a passé dans l'art seldjoukide. —
* J.-B. Caraccioli, l'oÿ ἐν ἁγιοὶς πάτρος ἡμῶν ρηγοριού ἐπι-
στολαι XII, ἰπ-49, Florentiæ, 1731; P. G.. t. xLvI, col.
1096; E. Morin, Plan d'un oraloire ou église chrétienne de
la fin du 1V® siècle, décrit par saint Grégoire de Nysse, dans
Bulletin et mémoires de la Société archéologique d'Ille-et-
Vilaine, 1862, t. 11, p. 276-284. Au groupe des édifices octo-
gones, il faut rattacher celui que décrit pseudo-Abdias ;
cf. BR. Garrucci, Storia dell’ arte cristiana, 1873, τι 1, p. 24.
coudées; de là partira un dôme en forme de cône,
τρόδιλος χωνοειδής, lequel ira se retrécissant pour
se terminer en pointe. Pour les quatre bâtiments
à quatre angles, chacun aura en bas huit coudées de
largeur, un tiers de plus en longueur; la hauteur sera
en rapport avec la largeur et il en sera de même pour
165 hémicycles. De même, tout l’espace entre les assises
des colonnes, πεσσῶν, mesure huit coudées. Quant à la
surface de chaque hémicycle, elle est déterminée par
une ouverture de compas égale à la moitié d’un des
côtés de l’octogone. Relativement à la hauteur, elle
sera en proportion avec la largeur. Les murs du pour-
tour auront une épaisseur de trois pieds. »
Plus loin saint Grégoire de Nysse demande que,
parmi les ouvriers qu'on lui enverra, il s’en trouve
qui sachent construire des voûtes arrondies en coupole,
sans aucun support, car je sais, dit-il, que cette sorte
d'ouvrage est plus solide que celle qui repose sur des
appuis. La pénurie de bois où nous sommes nous
conduit à la pensée de couvrir l'édifice entier avec de
la pierre, car il n’y a pas de matériaux pour toitures
auprès de nous. L’évêque ἃ trouvé dans le pays une
équipe de trente ouvriers pour construire les bâtiments
formant les bras de la croix. Il n’a pas d’autres maté-
riaux que la brique et quelques pierres des environs,
de sorte qu'il n’y aura rien à faire pour l’équarrissage
et l'ajustement. Les tailleurs de pierre ne sont pas
seulement nécessaires pour les huit colonnes aux-
quelles il faut donner le poli, mais aussi pour les spirales
qui figurent des autels, σπείρας Swuostôst< (?), et pour
les chapiteaux de l’ordre corinthien. L'entrée, εἴσοδος,
sera ornée de marbre bien travaillé. Les portes du
vestibule seront décorées, selon l'usage, de dessins
sur la partie saillante du rebord. Il est clair, poursuit
l'évêque, que nous aurons à nous procurer à prix
d'argent tous ces matériaux. En outre, dans le porche,
-il n’y aura pas moins de quarante colonnes, pour les-
quelles il faudra des tailleurs de pierre.
Le type octogonal, si minutieusement décrit, ne
paraît pas être spécifiquement asiatique. M. J. Strzy-
gowski et M. Ch. Diehl sont d'accord sur ce point;
néanmoins ce dernier rappelle que le plan de l’octogone
de saint Grégoire est apparenté très visiblement à un
édifice de Salone, le mausolée que Dioclétien (voir ce
mot) fit construire au début du τνϑ siècle — aujour-
d'hui cathédrale de Spalato — dont l'orgine est
certainement orientale et vraisemblablement sy-
rienne.
Le troisième type dont nous avons à parler est celui
des basiliques à coupoles, dont la caractéristique est
une travée sur plan rectangulaire ménagée en avant
de l’abside, Il est impossible d'enlever au monument
le type basilical qu'il doit à sa nef flanquée de bas-
côtés, mais l'originalité véritable se trouve dans l’érec-
tion d'une coupole dressée par-dessus le vaisseau
principal. Ainsi que nous l'avons vu dans l'Afrique
du nord, les bas-côtés sont fréquemment surmontés
de tribunes et les exemples de basiliques à coupole
ne sont pas rares en Asie Mineure, en Syrie, et même
‘en Europe. Sainte-Sophie de Salonique et Sainte-So-
phie de Constantinople se ramènent à ce type. « Mais
toujours ici la même question se pose; est-ce dans
l'Asie Mineure, ou du moins dans l'Orient hellénis-
tique, qu'il faut chercher l’origine de cette disposition?
M. J. Strzygowski l’affirme et fixe le point de forma-
tion à Antioche, d'où ce type aurait ravonné sur
l'Asie Mineure, et d'Éphèse, aurait passé à Salonique.
Il se peut, mais il faudrait, pour en être certain, four-
niv la preuve que ces basiliques à coupole de l’Ana-
1 Ch. Diehl, op. cil., p. 243. — 3 Ch. Diehl, dans Journal
des savants, 1904, p. 244sq.—* O. Wulff, Die Koimesiskirche
in Nicæwa und ihre Mosaiken nebst den verwandten kirchlichen
ÉGLISES
2322
tolie datent bien du rv® siècle et ceci ne semble pas
être pleinement établi 1. »
Enfin, le quatrième est celui de l’église en forme
de croix grecque inscrite dans un rectangle et dont
une coupole couronne la croisée. On trouve en Asie
Mineure des représentants de ce type, soit dans les
petites chapelles creusées dans les rochers de Phrygie,
d’Isaurie, de Cappadoce, soit dans les édifices comme
la mosquée de Firsandyn, ancienne église chrétienne,
ou dans les ruines de Tschaulykilisse. Cette catégorie
d’édifices est relativement récente et ne paraît pas
antérieure à l’époque de Justinien. D’après M. J.
Strzygowski, il faudrait faire une exception en faveur
de l’église double d’'Utchayak, construite en briques
et surmontée de deux coupoles sur tambour, et la
faire remonter à la fin de l’époque hellénistique, ce
qui pourra sembler d'autant plus audacieux, que
cette opinion ne repose que sur la photographie des
ruines et non sur leur étude directe.
Cette question de la date des monuments chrétiens
d’Asie Mineure est en effet capitale pour les conclu-
sions qu’on tire de la structure de ces monuments.
Suivant qu’on les fait contemporains de Constantin
ou de Justinien, ou même d’une époque plus récente,
ils ont, dans l’histoire des origines de l’art byzantin,
une place capitale ou bien une signification presque
nulle. Or, la chronologie de ces monuments n’est guère
avancée à l’heure présente. Crowfoot signale à Utcha-
yak des inscriptions qui, malheureusement, n’ont pas
encore été déchifirées, qui réservent peut-être des
surprises et peut-être des déceptions; à Bin-bir-Kilisse
on a trouvé une inscription datée de l’année 1162;
dans les grottes cappadociennes on relève des inscrip-
tions du vie siècle, et un texte épigraphique assigne
la basilique de Ksar-ibn-Wardan à l’année 564. C'est
assez peu de chose, on le voit, et ce qu’une chronologie
établie sur les caractères intrinsèques de la construc-
tion présente de conjectural met en défiance des conclu-
sions précipitées. « M. J. Strzygowski s'est donné
beaucoup de peine pour établir que les monuments
étudiés par lui appartiennent à la période qui va de
Constantin à Justinien et qu'ils sont bien plus voi-
sins du 1ve siècle que du vie. Mais voici qui in-
quiète un peu sur la valeur de cette démonstration.
M. J. Strzygowski n’a point vu lui-même les édifices
sur lesquels il raisonne: il les connaît par des photo-
graphies, par des plans, qui, parfois, et sur des points
essentiels, sont incomplets ou contradictoires. Dans
de telles conditions, n’y a-t-il point quelque témérité
à vouloir fixer les dates définitives? Est-il bien pru-
dent surtout de s’écarter des données chronologiques
indiquées par les voyageurs, savants expérimentés
pour la plupart, qui ont, eux, visité les monuments ??»
Ceux-ci se montrent généralement moins disposés à
vieillir les édifices chrétiens de l'Asie Mineure. Ce
n’est toutefois qu'après des explorations et des études
nouvelles qu’on pourra entreprendre un classement
définitif. Jusque-là on peut, sans trop s’aventurer,
admettre la date du rve siècle pour les basiliques de
Bin-bir-Kilisse et pour la plupart des édifices sur plan
octogonal, sauf toutefois l’'octogone de Wiranscher,
que Puchstein, qui l’a visité, et M. Ch. Diehl croient
du vie siècle. En ce qui concerne le type des basiliques
à coupoles, loin de les faire remonter au 1v° siècle,
M. Ο. νυ fait au contraire dériver toutes les églises
de ce type de Sainte-Sophie de Constantinople ὅς et il
est certain à tout le moins que la basilique de Ksar-
ibn-Wardan, qui appartient à ce groupe, est du
vie siècle et toute différente des autres constructions
Baudenkmälern. Eine Unlersuchung zur Geschichle der
byzantinischen Kunst im 1 Jahrtausend, in-$?, Strasbourg,
1903.
2323
de Syrie, ce qui semble bien attester des influences
venues d’ailleurs :. L'église de Kodscha-Kalessi, dans
l’Isaurie, étudiée par J. ΝΥ. Headlam ?, lui semble être
du ve siècle, tandis que J. Strzygowski la reporte au
1ve siècle. Enfin, l'édifice à coupoles d’Utchayak, qui
bénéficie également de cette haute antiquité, doit être
tenu, d’après M. Ch. Diehl, pour une construction du
moyen âge byzantin et ne saurait prétendre en aucune
manière au rôle de précurseur ὃ.
XVII. LE CAS DE LA BASILIQUE. — Constantinople,
fille de Rome, reçut d’elle la basilique, parmi beau-
coup d’autres présents! Tel était l’axiome incontesté
et qui paraissait incontestable: il avait le tort de sup-
poser résolu ce qui se trouvait en question : à qui
revenait le plan originel et l'élévation structurale de
la basilique? Une basilique est essentiellement un
rectangle, sur un des petits côtés duquel — le côté
est depuis Constantin — ἃ germé une demi-lune; à
l'extrémité opposée se développe une cour, des por-
tiques, un ensemble de constructions assez variées
en apparence et qui, néanmoins, se ramènent toujours
à ces deux éléments, combinés ou isolés: une cour
adossée à la façade de la basilique. Cette cour est
tracée par un portique qui, à sa rencontre avec la
basilique, se soude, forme porche et devient ce qu’on
nomme narthex. Cela dit, il reste à savoir ce qu'a été
la basilique chrétienne avant de recevoir cette desti-
nation liturgique à laquelle elle se trouve liée si étroi-
tement que le mot basilica devint synonyme d'’ecclesia,
de domus Dei, de dominicum ".
Dès le xv® siècle, une théorie apparaît, séduisante,
introduite par Leone-Battista Alberti $ et aussitôt
admise cemme une vérité incontestable par Palladio ®,
Sarnelli 7, Ciampini ὃ, qui, au cours des xvi® et xvu°
siècles, lui donnent une sorte de valeur dogmatique.
Au xix® siècle, pendant toute la première moitié, on
commente, on illustre, on adhère à la théorie, que
nul ne songe plus à remettre en question; elle gar-
dera en France ses partisans fidèles : A. de Caumont ?,
J. Quicherat 1°, Viollet-le-Duc 11. D’après eux, la basi-
lique est ce rectangle allongé, terminé par un hémi-
cycle, qui servait de tribunal ou de bourse de com-
merce aux païens. Dès la conversion de Constantin,
les chrétiens trouvent ces édifices à leur convenance,
s’en emparent ou s’y insinuent, mais en tout cas s’y
établissent et s’y installent. Désormais, là où ils man-
queront de basiliques civiles pour en faire des églises,
ils bâtiront des églises, mais sur le plan des basiliques.
En 1847, Zesterman bouleverse tout cela, déclare
que les basiliques civiles différaient de l’idée qu’on
s’en était faite, que les basiliques chrétiennes n’avaient
avec elles rien de commun que le nom, et que les
fidèles avaient imaginé de toutes pièces et exécuté de
même les édifices dans lesquels ils célébraient leur
culte ©. Il ne paraît pas qu'en France on prêta la
moindre attention à cette hérésie archéologique; en
Allemagne on la combattit avec vivacité. La troupe
pédante y trouva une pâture à sa convenance; il suffit
de rappeler les noms de Urlichs, von Quast, Mothes,
Hubsch, Springer, Kugler, Rosengarten, Lübke,
Lützow, Forster, etc., etc. Cette discussion produisit
1 Journal of Hellenic studies, 1892, Supplément.--— ? Jour-
nal des savants, 1904, p. 245, note 3, ferait descendre la
date jusqu'au x: siècle, en se fondant sur les proportions du
tambour cylindrique, haut et svelte, très différent des tam-
bours qui commencent à se montrer dès le ν" siècle, bas et
trapus, à Sainte-Sophie de Salonique, à Ksar-ibn-Wardan,
à Saint-Vital, au mausolée de Galla Placidia. — 5 L, de La-
borde, Voyage de l'Asie Mineure, in-fol., Paris, 1838, pl. LxIx.
* Ilinerarium Burdigalense, en 333, édit. Geyer, dans
Corpus script. eccles. lat., t. XXX1IX, p. 25, explique basilica
par dominicum. — " De re ædificaloria, 1. 11, ce. x; 1. VIII,
€. XIV.
1 quattro libri di architettura, Venezia, 1570, |
ÉGLISES 2324
du moins l’utile résultat de remettre en discussion
un axiome qui n’était pas incontestable; mais surtout,
elle suggéra des idées nouvelles, des explications ingé-
nieuses. Weingartner fit observer que le culte chrétien
avait été d’abord célébré dans l’intérieur des maisons,
qu'il fallait donc tenir compte de leur disposition, de
même que de celle des synagogues et des temples
hypèthres, pour la reconstitution des lieux primitifs du
ῷ: es» ἱ
+ = + © !
4 ἃ :
4 ᾧ ;
4 ἃ
Φ + :
ᾧΦ ἃ !
+ * :
ς
e =
ᾷ ὦ ;
+ +
ἃ ὦ Ι
. + ὑ
é ἃ + + Se
de
oi ἣ
ἕξοι —
1)
ae,
Ge
=
3986. — Plan de la basilique Julia.
D après R. de Lasteyrie, op. cil., p. 53, fig. 40,
culte chrétien: L’annéesuivante, Messmer aboutissait
à des conclusions presque semblables 4, mais il préci-
sait et soutenait que, les riches habitations del’époque
1. III, c. ΧΙΝ. — ? Anlica basilicographia, Napoli, 1686. —
5 Vetera monimenta, in-fol., Romæ,1690, t. 1, p. 7. —* Cours
d’antiquités monumentales, 1831, t. αν, p. 52 sq.; et A bécé-
daire d'archéologie, 5° édit., 1868, p. 516.-— 19 Mélanges
d'archéologie, p.402, 403.— 11 Dictionnaire d'archéologie, tn,
p.165.—1%De basilicis libri 111, dans Mémoires de l'Académie
royale de Belgique, τ. xx1; et Die antiken und christlichen
Basiliken, in-4°, Leipzig, 1847. — 1 Weingartner, Ursprung
und Entwickelung des christi. Kirchengebäudes, in-8,
Leipzig, 1858. — M Messmer, Ueber dem Ursprung der
christlichen Basilika, dans Zeitschrift fur christlichen Ar-
chäologie de von Quast et Otto, 1859, t, πὶ p. 212 sq.
2395 ÉGLISES 2326
291
FORVM ROMAIN: AVEC:LES-
ik BASILIQUES “JVLI
3987. — Restitution du Forum romain avec les basiliques Julia et Emilia.
D'après R. Lemaire, L'origine de la basilique latine, p. 39.
impériales possédant, au dire de Vitruve, leur basilique | — de plus. De Belgique — de Louvain — en 1911, leur
privée, c'était cet appartement qui avait servi au
culte domestique. Dix ans plus tard, Reber apportait
de nouveaux arguments : et les archéologues teutons
inscrivirent à leur actif une découverte — imaginaire
arrivait une adhésion où la chaleur remplaçait la
1 Reber, Ueber die Ur/orm der rômischen Basilika, dans
Mittheilungen der kk. Centralcommission, Wien, 1869, t. 11,
Ῥ. 35.
2327
compétence et qui nous apprenait que, jusqu’à cette
date, les archéologues n’avaient appuyé « leurs hypo-
thèses que sur des observations de pure convenance.
On peut donc passer outre, prononçait avec une belle
confiance l’essayiste belge, d'autant plus qu'ayant
tous mal posé le problème, ils ne pouvaient y donner
une solution exacte. »
Les basiliques latines profanes n’ont répondu long-
temps à l’idée qu’on s’en faisait que grâce à la convic-
tion générale qu’elles étaient toutes sans exceptions
identiques et conformes au type imaginé pour les
besoins de sa démonstration par Leone-Battista
Alberti. Si on remonte jusqu'aux monuments eux-
mêmes, on voit que la première basilique connue fut
bâtie par M. Porcius Caton, en l’an 184 avant Jésus-
Christ; elle fut incendiée l’an 52 av. J.-C. À peine
avait-on pu se rendre compte de l’utilité de l'édifice
de M. Porcius Caton qu’on l’imita. En 180, ce fut, au
nord du Forum, la basilique Fulvia, nommée, après
sa restauration, basilique Emilia; en l’an 155, la basi-
lique Opimia, et, au sud du Forum, la basilique Julia
(fig. 3986 et 3987). L'an 171 avant notre ère, fut
construite la basilique Sempronia auprès du Forum
Boarium, et Trajan fit bâtir, sur un des côtés de Forum,
la basilique Ulpia. La vogue était aux basiliques,
tellement qu’à la fin du rve siècle on en comptait neuf
dans la seule x1ve région : Julia, Ulpia, Vestilia, Nep-
tunia, Matidies, Marcianes, Vascolaria seu Argentaria,
Floscellaria, Constantiniana.
Les chrétiens, après la conversion de Constantin,
n'auraient donc eu qu’à choisir, parmi tant de basi-
liques, celles qui se trouvaient à leur convenance,
mais ces basiliques n'étaient pas des temples païens
et ne pouvaient, du jour au lendemain, ni même d’une
année à l’autre, être désaffectées de leur destination.
Les services qui s’y trouvaient établis continuaient
à fonctionner et ne pouvaient s'installer à la belle
étoile ni émigrer dans des bâtiments prêts à les rece-
voir. De plus, on ne possède pas un seul texte qui
fasse allusion à ce transfert. On a, il est vrai, apporté
un texte d’Ausone, mais assez maladroitement choisi.
Ausone, s'adressant à l'empereur Gratien, en 365, lui
dit : Forum et basilica olim negociis plena, nune votis
votisque pro {ua salule susceptis, ce qui voudrait dire
que les basiliques ont reçu, à la place de leur destina-
tion profane, une destination cultuelle; mais, en ce
cas, ce ne sont pas seulement les basiliques, c’est le
Forum lui-même qui aurait été désaffecté, ce qui ne
se soutient pas. Le texte d'Ausone ne veut dire autre
chose sinon que, dans les lieux où jadis on ne songeait
qu'aux affaires, on fait désormais des vœux pour la
prospérité de Gratien.
Non seulement les chrétiens n'avaient pas toute
liberté de s’introduire dans les basiliques civiles et de
se les approprier, mais on en bâtissait de nouvelles et
qui ne leur étaient pas le moins du monde destinées.
Maxence laissait une basilique portant son nom et
située entre le Forum et le Colisée; Constantin s’en
empara, lui donna son nom et n'en fit pas présent
aux fidèles ὅς. Lui-même fit bâtir une basilique à
Byzance ?. Théodose, Arcadius font également bâtir
des basiliques, et non seulement à Rome ou à Constan-
tinople, mais dans les provinces de l'empire. Le temps
leur a été impitoyable. De tant de basiliques con-
struites à Rome, il ne reste que la basilique Ulpia, dont
quelques parties peu importantes furent dégagées en
1812; la basilique Julia, dont les substructions ont
été déblayées, et la basilique de Constantin, dont il
? Aurelius Victor, Cæsar, xL,26.— 3 Procope, De ædificiis,
1, 11. — ? Overbeck Pompéi, 1884, p. 142 sq. — " Jorio,
Nolizie sugli scavi di Ercolano, pl. 3. — ὃ Gaïlhabaud,
Monum. anc. et mod., t. τ. — " R. Cagnat, Timgad, p. 37,
fig. 82. — : Enca Arnaldi, Delle basiliche antiche principal-
ÉGLISES 2328
reste trois arcades monumentales (fig. 3988). A Pompéi,
un grand édifice s’est conservé, sur les murailles du-
quel plusieurs inscriptions portent la mention de
« basilique * »; il est probable que les ruines d’'Hercu-
lanum ont également offert les restes d’une basilique 4.
Nous avons donné déjà le plan de la basilique de
Silchester (t.n, fig. 1631), qui est une des mieux caracté-
risées. I1 ne semble pas qu’on soit autorisé à donner
le nom de basilique à tout édifice de forme oblongue
pourvu, sur un de ses petits côtés, d’une abside; c’est
le cas pour les prétendues basiliques d’Otricoli 5, de
Velléia, où on ne peut même dire avec certitude qu’il
ait existé une abside 5; de Vicence, où les réparations
ont été si importantes qu'elles pourraient équivaloir
à une transformation 7. À Alésia on a découvert, sur un
des côtés du forum, les substructions d’un édifice
qui a pu être une basilique. De la basilique de Trèves,
il est hasardeux de rien dire, tellement la restauration
de 1846 l’a défigurée. Une basilique a été découverte
au Monténégro, le long du forum de l’ancienne Docléa,
et quelques autres en Algérie, notamment à Timgad,
à Announa, à Djemilah, à Sigus, à Tipasa, à Constan-
tine.
Basilique romaine ou basilique orientale, le type
ne varie pas, au moins dans ses traits essentiels.
L'Orient remplaça peut-être plus tôt que Rome la
longue plate-bande courant sur les colonnes par les
arcades, que nous voyons apparaître dans le palais
de Dioclétien. Cette heureuse innovation n’est cepen-
dant pas acceptée sans résistance et universellement:;
la plate-bande conserve ses partisans, qui l'emploient
encore dans la basilique de Bethléem, au Stoudion et
dans l’église des Saints-Serge-et-Bacchus. On est en
droit d’en induire que la basilique avait, en Orient,
ses praticiens, qui ne consentaient pas volontiers à
transformer leurs modèles. D'ailleurs, le terme de
« basilique » y était, à l’époque de Constantin, déjà
familier. Quand l’empereur enjoignit à l’évêque
Macaire de Jérusalem de faire construire une basi-
lique sur l'emplacement du Saint-Sépulcre, le seul
mot qu’il employa fut Gas. Il savait devoir être
compris, car il n’entrait à ce sujet dans aucune expli-
cation, aucune description, il lui suffisait de prescrire
de faire cet ouvrage plus somptueux, plus magnifique
qu'aucun ὃ.
Ce sont là, sans aucun doute, des indices curieux,
significatifs, mais rien de plus; il est impossible d'en
rien conclure pour la priorité de l'Orient sur l'Occident
ou réciproquement. De part et d'autre, on peut appor-
ter des textes et invoquer des monuments qui établis-
sent la haute antiquité des premières églises, l’exis-
tence de représentants bien caractérisés des types
contestés. Dès qu'on veut conclure, les preuves man-
quent. 11 faut donc remonter plus haut et se demander
de quel édifice antique la basilique pourrait provenir ?.
Un livre entier serait nécessaire ici pour exposer
seulement les théories émises à ce sujet. Cependant
on fut unanime jusqu’aujourd’hui à chercher l’origine
des basiliques romaines dans les édifices romains qui
leur étaient antérieurs. N’était-ce pas bien naturel?
Est-ce que l'Église, enfin reconnue et protégée, avait
besoin d’un autre spectacle que celui de la Rome
impériale, pour construire un édifice répondant à sa
situation présente et à ses futures destinées? Pour
beaucoup, le nom même que portait l’église (basilica)
parut un sûr indice : il indiquait un rapport certain
du monument religieux avec les basiliques publiques
ou privées de l’ancienne Rome. Les premiers de ces
mente di quella di Vicenza, in-4°, Vicenza, 1764, — " Eusèbe,
De vita Constantini, 1. II1,c.xxx1, P. G.,t. XX, col, 1092,—
J'utilise ici et cite M. M. Laurent, Les origines de l’architec-
ture chrétienne à Rome et en Orient, dans Revue de l'instrue=
tion publique en Belgique, 1905, ©. XLvIn, p. 149-162.
--
2329
édifices étaient des édifices couverts, élevés au milieu
des forums pour abriter le marché, les tribunaux, et
offrir un lieu de promenade aux citoyens; les autres
étaient de vastes salles aménagées dans les maisons
riches, pour servir de lieux de réunion : telle est la
basilique privée du palais des Flaviens (voir Diclionn.,
au mot BASILIQUE). Peu importait donc 4116, sous le
nom de basiliques, on pût comprendre des édifices
et des salles aux destinations différentes. Il suffisait
de savoir que ce nom désignait toujours un édifice
dont l'aspect général ne changeait guère : un rectangle
terminé ou non par une abside, entouré ou non de
ÉGLISES
2330
et de plan, tandis que l'édifice religieux — à Rome
du moins — restait toujours semblable à lui-même.
Des détails étaient accessoires dans l’un, qui étaient
spécifiques dans l’autre, l’abside, par exemple.
Une basilique, c'était, en définitive, une halle, un
hangar, un abri et, plus simplement encore, un toit
offert aux marchands, aux hommes d’affaires, aux
plaideurs, à tous ceux qui, par un beau temps, trai-
taient leurs intérêts sur la place publique, en plein air,
mais qui, craignant la pluie et la boue et le froid, vou-
laient pouvoir se réfugier au sec ou au chaud quand
la température devenait moins clémente. Or, on ne
A
al
DRE Ecl
3988. — Basilique de Constantin. État actuel.
D'après R. Lemaire, L'origine de la basilique latine, p. 40, fig. 31.
portiques, mais, en tout cas, divisé par des colonnades
intérieures. La ressemblance des basiliques ainsi
comprises avec l'église constantinienne était assez
frappante; les différences s’expliquaient par les néces-
sités nouvelles auxquelles on avait dû répondre; et
comme les noms étaient pareils, comme les deux
sortes d’édifices étaient plus nombreux à Rome que
partout ailleurs, ce devint vite une sorte de vérité
dogmatique, que la basilique chrétienne était sortie
de la basilique romaine, civile ou privée. Il s’en faut
de beaucoup, encore aujourd'hui, que cette théorie
soit abandonnée.
Cependant, un certain nombre d’archéologues re-
Mmarquaient de notables différences entre les deux
types de monuments. Ces différences sont trop connues
maintenant pour qu'il soit nécessaire de les énumérer
toutes. 11 nous suflira de rappeler que l'édifice civil va-
riait souvent dans ses formes secondaires de structure
pose pas un toit dans l’espace, on lui donne des sup-
ports, murailles, colonnes, pilastres, peu importe,
pourvu que le toit abrite et que le bâtiment donne un
minimum de confort. De là, une extrème liberté pour
le plan et le type de la basilique civile et aucun texte
n'y contredit, aucun ne nous avertit qu’on se confor-
mât à un modèle consacré et traditionnel. Vitruve a
construit une basilique à Fanum et il nous l’a décrite.
Qu'y voit-on? Un vaisseau central, plus long que large,
porté sur des colonnes et pourvu de collatéraux assez
bas pour que l’éclairage fût pratiqué dans les murailles
de la basilique par-dessus les combles de ces collaté-
raux. Cette disposition de l'éclairage est le caractère
essentiel de l’édifice appelé basilique. Partout où on
lerencontre, on peut à toute moins discuter l'existence
d'une basilique; partout où il est absent, on est dis-
pensé d'aborder la discussion. Si la basilique n’a pas
de collatéraux, au lieu de n'être qu’un portique cou-
2331
vert, comme ce serait le cas si elle portait sur des co-
lonnes, les murs extérieurs sont percés de fenêtres à
leur partie supérieure et c’est toujours le procédé
d'éclairage caractéristique.
L'existence d’un hémicycle ou abside à l'extrémité
opposée à l'entrée, ou même sur une des faces du
rectangle autre que la face où est ménagée l'entrée,
n'est pas une condition indispensable à la basilique
civile, tandis qu’elle le sera dans la basilique chrétienne
À Fanum, la place réservée aux magistrats se trouvait
bien former un hémicycle, mais il était précisément
ménagé dans un des côtés longs et ne faisait pas saillie
au dehors. Enfin, ce qui est plus décisif encore, c’est
que la basilique Julia (voir plus haut, fig. 3986) ne
possédait aucune abside. De même, on a conclu des
basiliques chrétiennes aux basiliques civiles pour
déclarer que ces dernières avaient un transept; on
n’en ἃ pu apporter aucun exemple. Enfin, l'entrée des
basiliques chrétiennes, toujours ménagée sur l’un
des côtés courts, n’était pas de règle dans les basiliques
profanes. Dans celle de Fanum, l’entrée était prise
dans un des cotés longs. Enfin la basilique civile
n’était pas nécessairement close de murs sur les quatre
faces; la basilique Ulpia n’en montre aucune trace
sur trois côtés, et il semble que ce fut également le
cas de la basilique Julia.
On voit qu'entre la basilique civile et la basilique
chrétienne, si les analogies sont frappantes, les dis-
semblances ne le sont pas moins. Le seul véritable
point de ressemblance entre les unes et les autres,
c'est l'éclairage par la partie supérieure des murs.
Vitruve, ayant à décrire les δὶ égyptiens, remarque
que, « sur les architraves, on place, à l’aplomb des
colonnes de l’ordre inférieur, un second ordre de
colonnes plus petit d’un quart et, ajoute-t-il, entre
les colonnes de ce second ordre, on perce des fenêtres,
ce qui fait ressembler ces salles à des basiliques ».
Voilà donc le trait caractéristique qui vaut aux salles
où on peut l’appliquer le titre plus ou moins justifié
de basilique. Le plan n'importe guère, la destination,
encore moins, c’est l'éclairage par en haut qui décide.
On en viendra ainsi à donner le nom de basilique à
un manège, BASILICA EQUESTRIS :, à un marché,
BASILICA VESTIARIA ?, à des chais et même à un
édifice en forme de rotonde®, mais éclairé à la façon
des basiliques. Dès lors les bâtiments élevés par les
chrétiens pour leur culte, malgré les dissemblances
qui les distinguaient des basiliques civiles, avaient
tous l'éclairage par la partie supérieure des murs, et
cela suffisait pour qu’on leur donnât, sans y plus re-
garder, le nom de basiliques. Quant à prétendre que
les basiliques chrétiennes procèdent des basiliques
civiles ou privées, c’est une autre affaire.
« Les basiliques publiques étaient innombrables ; non
seulement il y en avait beaucoup à Rome, mais
une foule de villes de médiocre importance en possé-
daient. Les basiliques privées, au contraire, devaient
être rares; car au milieu de tant de ruines antiques
explorées depuis le xvi® siècle, on n’est pas certain
d’en avoir retrouvé une seule. On connaît aujourd’hui
un grand nombre de maisons romaines, les ruines
de Pompéi et de Timgad nous en montrent une foule
de types variés; en Italie, en Afrique, en Gaule, en
Orient, on ἃ découvert les restes d’un grand nombre
d'habitations urbaines et de villas ou de maisons des
champs. Or, nulle part on n’a reconnu de ces basi-
liques privées dont parle l’architecte romain. Pour
en trouver un exemple, unique jusqu'à ce jour, il ἃ
fallu dégager tout le palais des Césars au Palatin #
(fig. 3989-3990). Comment donc admettre que des
1 Corp.inscr. lat.,t. vu, n. 965. —? Corp. inser. lat., t. vr,
ἢ. 20156. — ? Palladius Rutilius, De re rustica, 1. 1, €. XvIn.
ÉGLISES
2332
constructions d'une espèce si rare aient pu servir de
modèles aux chrétiens?
« Remarquons encore que ces basiliques privées ne
se rencontraient que chez les gens les plus riches.
Vitruve le dit formellement, et c’est seulement dans.
les maisons les plus opulentes, comme celles des Gor-
diens, dans les villas ou les palais impériaux, qu’on
en trouvait. Or ce n’était point dans ces somptueuses
demeures que les chrétiens étaient admis à célébrer
leur culte. » Qu'il y ait des convertis dans l'entourage
et jusque dans la famille des empereurs, c’est certain,
mais que ces convertis aient attiré et introduit dans
les palais impériaux une communauté chrétienne pour
y célébrer le culte, et cela d’une façon ordinaire, régu-
lière, qu'ils les aient installés dans unesalle somptueuse,
tout cela est peut-être poétique, attendrissant, mais
tout cela n’est guère historique. Imagine-t-on Hen-
3989. — Maison des Flaviens. Plan de la basilique privée,
D'après Lange, Haus und Halle, pl. νι, fig. 2.
riette de France introduisant à Saint-James une cen-
taine de catholiques ou Jeanne d’Albret convoquant
ses coreligionnaires dans un salon du Louvre ou des
Tuileries?Et non pas une fois, en cachette, mais assez
régulièrement pour que la réunion s'adapte au local
comme l’essaim s'adapte à la ruche, assez ordinaire-
ment pour que, les circonstances s'étant transformées,
l'empreinte de l'habitude soit si forte que l’on ne
puisse s’en affranchir désormais. En dehors des pa-
lais impériaux, à supposer que les grandes et riches
habitations aristocratiques possédassent quelquefois
une basilique, encore faudra-t-il la coïncidence d’une
de ces habitations possédée par une famille devenue
chrétienne. 11 ne semble donc pas qu'il faille chercher
la solution dans cette direction trop étroite. Ces basi-
liques privées, nous pouvons dire hardiment que nous
en ignorons tout ou presque; si elles portaient le nom
de basilique, c'est parce que, sans doute, elles offraient
le caractère essentiel de ce type : l'éclairage par la
partie supérieure des murs, et dès lors nous sommes
ramenés tout uniment à la basilique civile.
L'’archéologie, comme l’histoire, comme la philolo-
gie, écartent de plus en plus les anciennes solutions
simplistes, commodes et portatives, qui ramèneraient
une solution à une ligne ou à un seul mot. La réalité
— 4 M. de Lasteyrie fait sur cet édifice des réserves qui
me semblent sans fondement,
2333
est infiniment plus complexe. On peut bien aflirmer et
démontrer, à grand renfort de plans et de photogra-
phies, que la basilique chrétienne procède de ceci, de
cela ou d’autre chose, puisque tout est dans tout, et
qu'on s’est demandé sans rire si l’art ogival ne procé-
dait pas de tel ou tel monument du Cambodge. La vie
est composée de combinaisons subtiles, de dosages
infinitésimaux qu’il est facile d'ignorer, mais inutile
de nier. A l’origine de la basilique chrétienne, il faut
accorder une place à la basilique civile, ce n’est pas
contestable; on en retrouve des éléments identiques :
forme oblongue, divisions dans le sens de la longueur,
surélévation de la travée centrale, éclairage par la
partie supérieure. Mais il faut accorder aussi une
place à cette disposition caractéristique qu'est l’abside.
ÉGLISES 2334
nom. 11 ne s'agissait plus d’un abri passager, mais
d’un lieu de réunion où les assemblées prolongeaient
parfois leur présence pendant une partie de la nuit;
en outre, des sacristies, un atrium, un baptistère, des
habitations allaient s’entasser autour de la basilique,
en faire le noyau d’un centre social, et, en un mot,
transformer la basilique civile, lieu de passage, en
basilique chrétienne, lieu de séjour.
On chercha d’autres origines. M. De Rossi signala
les cellæ cimiteriales, élevées dès le πι" siècle, et peut-
être le n°, au-dessus des catacombes; elles avaient
toujours une abside (voir ce mot) et parfois même
un chœur triconque. Il pensait encore aux petites
églises intérieures qu’on avait formées en réunissant
ensemble plusieurs cubicula et dans lesquelles on pou-
3990. — Maison des Flaviens. Reconstitution par G. Tognelli.
D'après E. Haugwitz, Der Palatin, p. 68.
Celle-ci n’est qu'une simple niche dans la maison
antique, mais si fréquente, qu’elle semble inévitable,
la niche s'agrandit dans les tombeaux et forme une
exèdre, dont on ne conçoit pas l’absence pour la célé-
bration du culte funéraire. Or, à bien des égards, le
culte chrétien n’est qu’un rite funéraire et l’autel est
à la fois mensa et tombeau. La basilique chrétienne
comporte encore un centre administratif; ses maga-
sins, ses dépendances diverses rappellent l’organisa-
tion de la maison romaines avec ses ateliers, ses
celliers.
Ainsi on ἃ pris de toutes mains, on a adapté, com-
biné, accommodé et les fidèles du rv° siècle seraient
probablement bien amusés s’ils pouvaient entendre
les idées qu’on leur prête et qu'ils n’eurent jamais.
ΤΙ leur fallait bâtir une église : l’un recommandait ce
qu'il avait vu ailleurs, un autre demandait telle ou
telle modification; ensuite il fallait tenir compte de
certaines exigences locales, combiner les nécessités
à satisfaire et les moyens dont on disposait. De tout
cela il résultait une basilique, mais qui ne rappelait
que d’assez loin les édifices qui portaient le même
vait célébrer des services funéraires : parfois on }
voyait une courte colonnade intérieure. Il est vrai
que ces modèles étaient bien exigus, comparés aux
églises basilicales et que le problème était déplacé.
non résolu. On y remarquera seulement que la pré-
sence partout constatée de l’abside était une indica-
tion précieuse. Un peu plus tard, M. Dehio rallia un
grand nombre de suffrages en faisant sortir l'église
de la maison privée et, d’une façon plus précise, de
l'atrium, cette cour centrale, bordée de colonnes et
couverte d’une terrasse à lanterne, que Rome avait
empruntée aux villes hellénistiques.
Le point de départ de M. Dehio était parfaitement
justifié. On sait, en effet, que, pendant des siècles
de persécution, les cérémonies religieuses avaient eu
lieu dans des maisons privées. Autour de certaines
d’entre elles, se formèrent les {tres ou paroisses. 1]
semble qu'au πιὸ siècle des églises aient apparu à la
place de ces maisons avec toutes leurs dépendances.
Ne peut-on pas dire aussi qu’elles n’en étaient qu'une
transformation déjà avancée? L’atrium convenait
aux réunions nombreuses et se trouvait suîMisamment
2335
protégé contre les indiscrets, ses portiques avaient à
peu près l’aspect et le rôle de la colonnade dans l’église;
le {ablinum qui lui fait suite indiquait le chœur et sa
table de pierre occupait la même place que l'autel;
les imagines clypeatæ ancestrales avaient pu suggérer
l'idée des imagines sacrées, les médaillons pieux appen-
dus autour du chœur. Quant à la surélévation du
vaisseau central, qui est commun aux basiliques chré-
tiennes, elle avait dû s’imposer plus tard à cause du
besoin de lumière dans un vaste édifice. Cependant,
des doutes subsistèrent, car on n’expliquait ainsi ni
la conque terminale de l’abside, ni la présence du
narthezx et de la cour antérieure. Cette dernière objec-
tion est la plus grave. En effet, si jamais il y eut simi-
litude frappante entre deux parties d’édifices diffé-
rents, c’est bien entre l’afrium de la maison privée et
l’atrium des basiliques. Tous deux étaient entourés
de portiques, l’un avait au centre l’impluvium, où
tombaient les eaux de pluie, l’autre, à la même place,
la fontaine des ablutions. Si l'atrium domestique avait
pu se survivre dans le temple chrétien, c'était là et
non ailleurs. Qui croire? Entre les basiliques civiles
ou privée, les cellæ cimiteriales, la maison privée,
quel modèle choisir?
M. J. Strzygowski triomphe de constater ces incer-
titudes. C’est à tort, car il est fort peu d’archéologues
aujourd’hui qui prétendent faire sortir l’église chré-
tienne d’un modèle unique. Les uns retrouvent sur-
tout en elle les formes transformées de la basilique
antique; les autres, celles de la maison privée. Tous
admettront volontiers qu'elle est un amalgame d’élé-
ments divers, auquel présida le souci des convenances
religieuses et des nécessités liturgiques. Il importe
peu, en somme, de savoir quel édifice romain a le plus
servi à l'édification de la basilique, si l’on peut affirmer
que, de tous les éléments qui composent cet édifice, il
n'en est pas que l’architecture romaine n'ait connu.
On en conclura que les chrétiens de Rome avaient
trouvé autour d’eux les formes préalables de leurs
monuments religieux, et que l'intervention de l'Orient
était pour le moins inutile.
Nous convenons d’ailleurs que M. J. Strzygowski
peut se servir d’un semblable argument et demander
à son tour où les chrétiens d'Orient ont trouvé le
modèle de leur basilique? A vrai dire, c’est lui-même
qui devait ous l’apprendre. En effet, montrer qu'avant
Constantin déjà, l'Orient était familiarisé avec la
construction des basiliques, révéler que, sous son
règne, l’architecture chrétienne s'était merveilleuse-
ment épanouie en Asie Mineure, affirmer enfin qu’il
fallait voir là une sorte de survie de la Grèce hellénis-
tique, cela pouvait bien ruiner le prestige déjà terni
de Rome en Orient, mais cela ne constituait en rien
l'anneau manquant dont il est besoin pour rattacher
l'architecture chrétienne à celle de l'antiquité, et
fixer ainsi l’ascendance archéologique des églises: Ce
qu'il a tendu à démontrer, c’est l’invraisemblance
de l'opinion traditionnelle, d’après laquelle Rome
aurait fait à Constantinople et à l'Asie Mineure le
royal présent de leur première architecture religieuse.
A côté de l’archéologie, dont nous solliciterons plus
loin le témoignage, l’histoire de la propagation du
christianisme fournissait un premier arguinent.
L'Orient devança Rome dans les voies du Christ,
non seulement parce qu'il entendit avant Rome pré-
cher la bonne nouvelle, mais encore parce qu'il se
convertit avec plus de facilité. Les provinces reculées
de Phrygie, de Cappadoce, d'Arménie ignoraient
les dieux d'Athènes et de Rome, et, par suite, la puis-
sante tradition religieuse qui s'était associée pendant
tant de siècles à la civilisation la plus brillante. Son
esprit mystique, anxieux de l'au-delà, avait gagné de
proche en proche la côte hellénisée de l'Asie, les îles,
ÉGLISES
2336
la Grèce, Rome même, frayant ainsi la voie au chris-
tianisme. Quand celui-ci fut prêché en Asie, il répondit
si bien aux besoins spirituels du pays, il les purifia
et les développa avant tant de plénitude qu’il causa
une véritable renaissance orientale de la religion, de
la littérature et des arts païens. (Renan, le premier,
a montré et dit qu'avant Constantin l'Asie Mineure
avait été le pays par excellence du christianisme.
Pendant le 1e et le πὸ siècle, le christianisme est
asiate.) C’est le foyer gréco-oriental de la religion
chrétienne, allumé le premier, et dont Rome pendant
longtemps réfléchit seulement la lumière. La langue
liturgique resta le grec, à Rome, jusque vers l’an 200.
Faut-il s'étonner après cela des découvertes d’églises
faites depuis un quart de siècle en Asie Mineure? Le
témoignage de leurs ruines ne fait qu'attester, d’ac-
cord avec l’histoire, l’état florissant du christianisme
en Orient dès avant le règne de Constantin. On ren-
contre la basilique de forme romaine dans les pro-
vinces helléniques, mais plus loin, c’est aussi l’octo-
gone et l’église circulaire, la basilique voûtée de
pierre et surmontée de coupoles. Tandis qu'à Rome
la basilique restait toujours assez pauvre d’aspect,
simple de formes et toujours pareille, elle était con-
struite en Orient de beaux matériaux, ses formes
étaient pleine de raison et de force, surtout, son
aspect extérieur et sa structure organique variaient
suivant les ressources matérielles et les habitudes
techniques des différentes provinces. L'un des deux
édifices se développait par des transformations har-
dies, l’autre ne cessant de mourir dans des répétitions
continuelles.
On constate, d’un côté, une indigence toujours plus
manifeste; de l’autre, une fécondité toujours accrue.
Sainte-Sophie fut construite au moment même où la
basilique romaine perdait son dernier lustre. On
avouera que, si l'Orient avait emprunté ses modèles
à Rome, sa gloire en architecture eût été moins prompte
et son énergie moins spontanée. La perfection de ses
édifices dès le rv° siècle, leur étonnante variété, per-
mettent d’affirmer que, pendant les siècles précé-
dents, l’architecture s'était déjà livrée en Asie à de
longues expériences et qu'elle avait eu sans doute des
modèles familiers.
En résumé, l’étude des monuments chrétiens dans
les deux régions tend à les faire considérer comme
des œuvres issues des pays mêmes dans lesquels nous
les trouvons. Mais n’est-ce pas là un non-sens, quand
on se rappelle leurs similitudes originelles? Nous ne
le croyons pas, car, pour expliquer ces similitudes, il
suffisait que les premières églises, en Orient comme
en Occident, eussent un modèle commun; et nous
remarquerons que l'édifice d'Orient qui paraît le plus
ancien et qu'on peut comparer à celui de Rome, est
la basilique des provinces hellénisées (Pergame).
C’est ici, à notre avis, qu'il faut faire appel à la va-
leur démonstrative du nom même qu’on donna aux
premières églises : les basiliques. Ce terme signifie
royal, et s’appliquait dès le début de l'époque hellé-
nistique à des portiques couverts, de un ou deux
étages, qui s’élevaient à fleur de rue, dans la plupart
des villes grecques. Telle était la 5:04 d'Eumène à
Athènes, celle de Théra, divisée en deux vaisseaux
par une colonnade intérieure, celle de Smyrne, qu'on
a pu reconstituer avec son étage supérieur !. La foule
se venait promenersousleurs galeries et les marchands,
tout au fond, rangeaient leurs échoppes. À Pergame,
la στόα occupait la terrasse inférieure de la célèbre
Bibliothèque ?. Nous ne savons pas combien de formes
diverses purent prendre ces halles royales à l'époque
? Michaëlis, dans Springers Kunstgeschichte, t. 1, p. 294,
303. — * Ibid., p. 312.
2337
hellénistique et quelles transformations elles purent
subir, avant de nous apparaître sur un autre théâtre.
Auutsiècle avant Jésus-Christ, le même terme, devenu
substantif, basilica, désignait, à Pompéi et à Rome,
des édifices couverts, à la fois des bourses, des marchés
et des tribunaux. Ils eurent des portes parfois, peut-
être des fenêtres; ils étaient indépendants de la rue
et ressemblaient plus — on en peut juger par la basi-
lique de Pompéi —- à un temple qu’à une galerie cou-
verte. Ce sont les basiliques civiles, dont la plus an-
cienne que nous connaissions en Italie est celle de
Caton l'Ancien (Porcia), construite en 184. On pourrait
douter qu’il y eût quelque rapport entre ces édifices
et les halles royales hellénistiques. Cependant, le
nom est resté le même, comme, au fond, la destina-
tion des monuments. L’argument est si fort qu'il a
entraîné la conviction des meilleurs archéologues.
M. Michaëlis affirme la filiation des deux édifices,
M. Mau croit que la transformation de l’un en l’autre
s'était opérée déjà dans les villes hellénistiques, et il
en donne les raisons suivantes : le nom de basilique
était connu et compris à Rome avant que Caton ait
prononcé son discours ui basilica ædificaretur : à un
édifice vraiment nouveau eût correspondu un terme
nouveau. César, en faisant construire la basilique
d’Antioche en 47 avant Jésus-Christ, ne cherchait pas
sans doute à instituer de nouvelles mœurs, mais à
contenter plutôt d’anciennes habitudes; de même
Hérode, en fondant la 5:04 ϑασιλεῖος de Jérusalem,
décrite par Josèphe, ne faisait probablement qu'aflir-
mer une fois de plus son désir d’imiter les Grecs. Enfin,
c’est dans les villes d'Italie soumises à l'influence de
la Grèce, Copia, Thurium, Pompéi, que les basiliques
civiles furent les plus nombreuses et les plus originales.
C'est sans doute par l'Italie méridionale que Rome
connut les basiliques civiles et conçut le désir d’en
posséder. Plus tard, elles furent incorporées sous des
formes diverses dans la maison des riches : ce sont des
basiliques privées; mais partout et toujours, le même
nom continua de désigner un édifice ou une salle dont
l'aspect général était le même, et dont la destination
continuait de répondre aux mêmes besoins généraux.
On comprend dès lors que, parmi tant de théories
émises au sujet des origines de l’église, nous restions
fidèle avant tout à celle qui établit entre la basilique
chrétienne et la basilique antique un rapport étroit
de parenté.
Il faut remarquer aussi qu’au moment même où la
place publique des Romains s’ornait d’un nouvel édi-
fice, leurs maisons patriciennes se transformaient et
s’embellissaient suivant le goût hellénique. Le vieil
atrium toscan voyait remplacer son toit de bois par
une terrasse à lanterneau, reposant sur quatre co-
lonnes (atrium tétrastyle). Celles-ci se développaient en
colonnades : ce fut l’afrium corinthien, qui ne donna
pas naissance, comme le croit M. Dehio, à toute la
basilique chrétienne, mais au moins à la cour qui la
précède avec son narthex et sa fontaine des ablutions.
Les conques, absides, exèdres de toutes sortes sont
fréquentes dans l'architecture hellénistique. Ainsi,
toutes les formes architectoniques qui caractérisent
l'église chrétienne apparaissent déjà, contenues et
parfois associées, dans l'architecture du τι siècle avant
Jésus-Christ. Rome les adopta au moment où elle se
civilisait définitivement à l’école de la Grèce; sur la
côte d'Asie Mineure, on peut dire qu'elles étaient dans
leur propre patrie. En sorte que, si les modèles immé-
diats de la basilique constantinienne nous manquent,
s’il nous est impossible d'affirmer qui, de l'Orient ou
de Rome, construisit le premier édifice chrétien, nous
pouvons du moins, selon toute probabilité, remonter
jusqu’à la source unique de leurs formes générales :
l'architecture hellénistique.
ÉGLISES
2338
Il est facile maintenant de concevoir comment
certaines basiliques d'Orient et d'Occident ont pu
se ressembler sans que l’une doive forcément à l’autre
ses caractères essentiels. L'origine de l'édifice était
la même; les besoins religieux des chrétiens étaient
identiques dans une société semblable, régie par un
gouvernement unique; seule, la fortune des deux
types fut différente. Celui de Rome s’appauvrit, comme
il a été dit plus haut, avec la puissance de la cité;
celui de la côte hellénisée d’Asie Mineure se trans-
forma et s'enrichit à mesure que grandissait le rôle his-
torique de l'Orient. L'architecture religieuse fut mé-
diocre en Occident, parce qu’elle subit la décadence
du génie antique; elle fut brillante en Asie Mineure
et à Constantinople, parce que la vitalité dernière de
l’art hellénistique se fortifia de l’art oriental, rajeuni
lui-même par le christianisme. A quoi bon vouloir
soumettre Rome et l'Orient à un rapport de dépen-
dance très étroit dès l’époque de Constantin? La solu-
tion du problème est plus haut. La Grèce hellénis-
tique peut être considérée comme la source unique
de deux fleuves très tôt séparés : l’un roule vers Rome
et l'Occident des eaux qui s’appauvrissent et se trou-
blent à mesure qu’elles s’éloignent ; l’autre, opulent et
limpide, enrichi de tributs féconds, se dirige vers
l'Asie Mineure et Constantinople.
XVIII. L'ÉGLISE D'ALADJA. — L'église d’Aladja
(— Kodscha-Kalessi) dans le Taurus, sur les confins
de la Lycaonie et de la Cilicie, semble placée à la fron-
tière du domaine oriental et de la zone hellénistique.
Aladja n’est pas un coup d’essai. On peut saisir les
éléments qui viendront concourir à son exécution dans
une des basiliques de Bin-bir-Kilisse (le n° II). Comme
les basiliques hellénistiques, celle-ci a des tribunes et
un narthex au lieu de porche. Ce narthex a obligé de
reculer les deux tours de la façade au delà des murs
latéraux; en outre, près de l’abside, deux piliers plus
forts marquent la direction du presbylerium. Ce sont
autant de traits communs avec l'architecture syrienne.
Aladja peut être datée approximativement du deu-
xième quart du rv® siècle et nous savons que ce type
se propagea rapidement le long de la côte, à Adalia,
à Myra, a Éphèse, à Nicée; on le retrouve même au
delà de la mer Égée, inspirant et dirigeant la structure
et la décoration de Sainte-Sophie à Salonique. Con-
struit en pierres de taille à son lieu d’origine, le type
en question fut exécuté en briques dès qu'il parvint
dans les régions du littoral, et ce fut sous cette nou-
velle forme qu’il fit retour vers l’intérieur, à Ancyre,
par exemple, et dans la Syrie du nord, à Ksar-ibn-
Wardan. M. J. Strzygowski trouve dans l’église
d’Aladja des traits syro-égyptiens qui lui paraissent
suffisamment expliqués par la position géographique
de la Cilicie, alors rattachée à la Syrie, et par les tra-
ditions monastiques. Avant de nous engager plus
avant, nous rappellerons, avec M. Gabriel Millet, un
texte important de Choricius, relatif à une église
construite à Gaza, au νι siècle, en l'honneur de saint
Serge : « Des propylées, puis un afrium carré menaient
directement à l’église sans narthex. Du portique dressé
à l’ouest devant l'église, deux autres se détachent,
l'un au sud, l’autre au nord, perpendiculaires à la
façade et égaux entre eux. Leurs parois sont revêtues
de plaques; leurs colonnes, toutes de même style,
atteignent, à l’aide d’arcades, la hauteur des colonnes
qui soutiennent l’église. Le milieu est ainsi formé :
quatre arcades sont opposée deux à deux; quatre
autres, se faisant face aussi, viennent buter contre
elles. Huit en tout, elles enferment entre chacun de
ces couples un toit concave. Tout s'oppose en des
formes égales et symétriques, sauf que le côté de l’est
se creuse au milieu en forme de conque pour la place
du prêtre. En termes techniques, une portion du
2339
cylindre dressé sur le sol porte un quart de sphère.
Deux autres figures analogues ornent de chaque côté
le même mur, égales entre elles, moins grandes que
celles du centre. Les quatre arcades intérieures dont
nous parlions tantôt sont chacune prolongées des
deux côtés par des murs aussi hauts qu’elles, portant
des murs angulaires et des colonnes atteignant l’as-
semblage sur lequel s’élève le toit. A l’intérieur d’un
prisme quadrangulaire est adapté un prisme octogone
renfermant un cercle qui porte très haut le toit. Il
faut avoir le cou assoupli pour le regarder; à une telle
distance du sol, il imite sans doute le ciel visible; les
colonnes atteignent une hauteur qu'aucune autre
ne pourrait dépasser 1. »
Cette description s’applique exactement à Kodscha-
Kalessi et à Deir el Abiad (voir ce dernier mot). La nef
ÉGLISES
2340
tient à la tradition de l'Asie Mineure centrale et
orientale, qu’elle ἃ émigré du plateau vers la côte,
qu’elle a traversé la mer pour aborder, à la fin du
ve siècle, à Naples (baptistère), et au vre siècle, à Ra-
venne (Saint-Vital) # Le même raisonnement vaut
encore pour la basilique à coupole : celle-ci aussi a
passé la mer, puisqu’'à Palerme, au ἈΠῸ’ siècle (cha-
pelle palatine), une triple nef basilicale, couverte, il
est vrai, en charpénte, se soude à une coupole portée
par quatre trompes et par quatre colonnes entre deux
berceaux longitudinaux. Les trompes de Kodscha-
Kalessi ne seraient donc pas, comme le suppose M. 1.
Strzygowski, un emprunt fortuit à la Thébaïde, un
présent du monachisme égyptien. Saint-Serge de Gaza
était une église séculière. Nous croirions plutôt que,
plus d’un siècle avant la construction de Saint-Serge
LD 7
3991. — Saint-Clément d’Ancyre.
D'après L. Texier, Description de l'Asie Mineure, t. 1, pl. LXxI.
centrale, tracée par quatre grandes arcades, avait ses
angles marqués par de larges piliers. Du carré on
passait à l’octogone par des trompes décorées de co-
lonnettes. A Kodscha-Kalessi comme à Adalia, c’est
plutôt dans la structure que dans la décoration qu’il
faut chercher à résoudre le problème des origines. « Or
l'élément essentiel de cette structure est le support de
la coupole. À Kodscha-Kalessi, à Gaza, en Thébaïde,
à Ancyre, ce sont des trompes d’angles; à Myra, à
Salonique, à Nicée, des pendentifs. La trompe d’angle,
étrangère à l'Égypte antique, est persane. Elle s’est
perpétuée au vue et au vint siècle en Arménie ?; au
xi°, en Géorgie dans les basiliques à croix grecque,
issues de Kodscha-Kalessi ὃ. Si l’on raisonne, à l'égard
de la trompe d’angle, comme a fait M. J. Strzygowski
à l'égard de l’octogone, on doit conclure qu’elle appar-
? Choricius de Gaza, Orationes, édit. Boissonnade, 1846,
p. 83 sq.; trad. G. Millet, op. cit., p. 99-100. — :A Ousoun-
Jar et Vaharchabad. Grimm, Monuments d'archéologie
byzantine en Géorgie et en Arménie, pl. XXXV, XXXVI.
* M. Strzygowski connaît en Asie Mineure, par M. Smirnov,
quelques églises à croix grecque qui peuvent remonter jus-
qu'aux ὙΠ ΙΧ’ siècles. Il se demande si le type ne serait
pas un produit de la région « hittite » introduit à Byzance
par l’Arménien Basile I. Mais que savons-nous de sa
« nouvelle église »? Que « son toit était composé de cinq
coupoles ». On ne connaît jusqu'ici en aucune église armé-
de Gaza, les disciples de Schenouti ont trouvé ce pro-
cédé acclimaté sur la côte est, déjà combiné avec les
colonnes décoratives 5, »
XIX. L'ÉGuisE DE SAINT-CLÉMENT ἃ ANCYRE. —
Α l'autre extrémité de la période chronologique,
voici un monument qui appelle toute notre attention.
Jusqu'à nos jours l’église Saint-Clément, à Ancyre,
n'était connue que par la relation et les dessins de
Texier. Voici ce qu’il en disait : « Il existe près du
bazar un monument de briques tellement engagé dans
les maisons de la ville qu'on ne saurait y arriver direc-
tement; je ne pus pénétrer dans l’intérieur qu’en pas-
sant par l’échoppe d’un faiseur de babouches. Il n’est
donc pas étonnant que ce curieux édifice ait échappé
à l'examen des voyageurs qui m'ont précédé dans cette
ville. Les prêtres grecs que j'ai consultés, sur la tra-
nienne ou géorgienne quatre coupoles sur les bas-côtés; en
revanche, on les rencontre, au milieu du 1x° siècle, à Con-
stantinople, dans la Gul-Djami, avec des souvenirs visibles
de la basilique à coupole. D'ailleurs, comment décider si,
dans la « nouvelle église », les quatre coupoles secondaires
ne recouvraient pas, comme aux Saints-Apôtres, le bas de
la croix? Basile Ie n’a pu prendre à l'Arménie que les en-
trées, narthex,et galeries des bas-côtés de l'édifice. Materialy
po archeologii Kavkaza, ἴ. τι, pl. XXIV,XXVIN,XXX, XXX VIN,
XXXIX, XLI, XL, — * Ἑ. Berteaux, L'art dans l'Italie
mérid., t.1, p. 40. — δα. Millet, op. cit., p. 101-102.
2341
dition relative à cette église, m'ont dit qu’on la regar-
dait comme dédiée à saint Clément d’Ancyre; mais
je ne pus en obtenir aucun autre renseignement et
malheureusement il n'existe aucune inscription. Le
plan de ce petit édifice est disposé de la manière
la plus heureuse. Le narthex conduit par deux esca-
liers latéraux aux catéchuménies, réservées aux fem-
mes. La partie centrale de la nef est éclairée par une
coupole percée de douze fenêtres : et toutes 165 fené-
3992. -
ÉGLISES
,
)
2542
résumer {ci Ὁ. Depuis l’époque de la visite de Texier,
l'œuvre de destruction s’est accélérée et ce qui sub-
siste est si incomplet que Ja nécessité de fouilles se
fait d'autant plus sentir pour préciser certains détails
importants du plan de l'édifice. La seule portion
restée intacte, au début du xx: siècle, était la coupole
ainsi que l’abside principale Les arcades du tambour
qui supporte la coupole ont été aveuglées et murces
avec des briques et des galets, de sorte que ces deux
Saint-Clément d’Ancyre. Plan.
D'après L. Texier, op. cil., pl. LXxXI.
tres extérieures sont encore garnies de leurs meneaux
de marbre, qui ont la forme de petites colonnettes.
Cette église était autrefois complètement revêtue de
stucs et de peintures, mais il n’en reste plus que de
faibles débris. La corniche de marbre qui sépare le
rez-de-chaussée de l'étage des catachumènes était
dorée. Aujourd'hui (1833-1837), une partie de l’édi-
fice est ruinée. Le reste du monument se trouve dans
un abandon complet 1.» Le plan et les détails techni-
ques engageaient Texier à considérer ce monument
comme postérieur à l’époque de Justinien (fig. 3991).
Depuis lors cette église a fait l’objet d’une étude
moins sommaire par M. O. Wulff, que nous allons
1 Ch. Texier, Description de l'Asie Mineure faite. de 1833
ἃ 1837, in-fol., Paris, 1839, t. 1, p. 200, pl. τιχ χα. — * O. Wulff,
Die Koïimesiskirche in Nicæa und ihre Mosaiken nebst den
étages d’arcades forment une sorte de tronc de cône
bien clos qu’il a été facile de transformer en une église
à une seule nef sans porche et sans les dépendances du
béma.
Le plan de Texier porte (en hachures sombres) une
partie subsistante qui ἃ dû disparaître depuis; tandis
qu'il n'indique comme détruit que le bas-côté nord
avec l’aile adjacente des narthex intérieur et extérieur
jusqu’à l'entrée principale de celui-ci. Abstraction
faite des petites inexactitudes dans la reproduction
de l’état du monument, certaines inexactitudes sem-
blent ressortir d'une comparaison attentive (fig. 3992).
Et d’abord les proportions et dimensions générales
verwandten kirchlichen Baudenkmälern. Eine Untersuchunga
zur Geschichte der byzantinischen Kunst im 1 Jahrtausend,
in-S°, Strasbourg, 1903.
2343
du plan. Que doit-on penser de l'élargissement de
la partie ouest des bâtiments — bien qu'il n’y ait pas
d’annexes latérales? A Nicée et ailleurs, ce sont elles
qui renferment les escaliers donnant accès aux tri-
bunes; ici ils sont placés simplement dans le prolon-
gement terminal du narthex extérieur. Le fait qu’on
a donné la même largeur au narthex intérieur tient
visiblement à un calcul de construction pour aug-
menter la résistance à la poussée des piliers ouest de
la coupole et aussi pour gagner de la place.
La forme semi-circulaire du côté intérieur des trois
absides répond-elle à la réalité ou ne repose-t-elle que
sur une induction de Texier, concluant de la forme
intérieure à la forme extérieure? C’est une question
non résolue; mais on sait qu’à l’époque où ce voyageur
la visita, l’église était entièrement masquée par des
maisons. On peut aussi n’accorder que peu d’impor-
tance à ce fait, que les appuis intermédiaires du bas-
ÉGLISES
2344
ouest du pilier principal sud; et au-dessous, du rez-
de-chaussée, on voit encore une partie d’arceau qui
le relie à un pilastre engagé dans le mur vis-à-vis.
Le passage cintré correspondant de la tribune, par
contre, est aujourd’hui totalement privé de sa voûte
et rempli avec des briques. Ces restes ne laissent
pas de doute qu’autour du tambour était annexé un
calechumenon, et un gynécée qui, si nous en croyons
Texier, se prolongeait jusqu’au delà des dépendances
du béma, puisque, dans sa section, la paroi du sanc-
tuaire apparaît percée d’une arcade au-dessus de la
porte d'entrée du diaconicon.
La couverture de l’étage supérieur a bien pu con-
sister, comme à Sainte-Sophie de Salonique, en un
simple toit à chevrons, du moins on ne trouve nulle
part l'indice d’une voûte détruite. A l’étage inférieur,
on trouve pareillement, après rectification du plan
de Texier, une galerie annexe, qui trouve encore sa
3993. — Saint-Clément d’Ancyre.
D'après O. Wulff,
Die Koimesiskirche in Nicæa und ihre Mosaiken, 1903, pl.1v.
côté nord soient donnés par Texier comme détruits,
tandis que les épreuves photographiques les montrent
en état de parfaite conservation. Texier semble avoir
commis une erreur dans la position qu'il a donnée
aux piliers intermédiaires dans le côté ouest du tam-
bour. Ici comme dans les deux collatéraux, ces piliers
sont placés entre les piliers principaux et Texier les
a reportés assez loin vers l’ouest, entre une autre paire
de piliers opposée aux précédents et bâtie dans la
paroi postérieure du narthex extérieur. D'où l’attri-
bution contestable d'un espace considérable pour le
naos.Ce naos apparaît couvert d’une large voûte en ber-
ceau (fig. 3993), comme c’est en effet le cas dans plu-
sieurs édifices analogues, par exemple Sainte-Sophie
à Salonique:; mais il est visible qu'ici l'introduction
de cette voûte est dûe à une erreur du plan. L'état
réel des choses est plutôt qu’au tambour, à l’ouest
aussi bien qu’au nord et au sud, se rattache immédia-
tement une construction à deux étages avec arcades
entièrement semblables. C’est pourquoi vers le dedans,
à partir des piliers principaux et de la voussure de
l’arc ouest de la coupole seulement, la même portion
de la surface du mur reste libre ici. Dans l’état présent
de ruine, les arcs de la tribune ouest sont visibles
même à l'extérieur de l’église (fig. 3994).
De plus, la même épreuve photographique révèle
la présence du pilastre plus grêle qui monte du fond
3994. — Saint-Clément d'Ancyre.
D'après Ο. Wulff, op. cit., pl. 1v.
comparaison dans cette mème église de Sainte-Sophie
de Salonique. La partie occidentale de cette galerie peut
également ici être conçue comme narthex intérieur,
quoiqu’elle ne soit pas séparée du naos par des murs
continus avec portes, mais seulement par de simples
arcades. Des pilastres placés par paires des deux côtés
la divisent en trois sections : celle du milieu, plus
grande, et les deux latérales, pas beaucoup plus pe-
tites, pendant que les bas-côtés aboutissent à ces
angles, comme à Salonique, sans le moindre rétré-
cissement, et ne présentent d'ordinaire rien de tel.
Ceci autorise à conjecturer qu’elles étaient couvertes
de voûtes en berceaux longitudinales; un reste de
voûte suspendue peut encore se voir au-dessus du pilier
intermédiaire oriental, ce qui, en raison de la disposi-
tion correspondante des piliers, est aussi le plus vrai-
semblable pour la partie centrale du narthex. Les
sections latérales pèéuvent avoir été voûtées pareille-
ment ou bien en forme de lunettes byzantines, parce
que les voûtes en crête sont ordinairement signalées
par Texier. Mais on ne saurait, pour l'heure, en déci-
der avec certitude (fig. 3995).
La coupole appelle aussi des observations. Son état
présent de conservation laisse reconnaître la construc-
tion et la fait paraître beaucoup plus ancienne qu'on
ne s’y attendait d’après le dessin de Texier. D'un
tambour développé tel que celui qu'il mentionne sur
le côté intérieur de la coupole, en vérité, rien n’est
à travers les deux étages et qui est adossé au côté l plus visible. C'est plutôt immédiatement au-dessus
»Ἕ“
2345
des ares principaux que la voûte de la coupole s'élève
en courbe régulière. Assurément elle possédait, selon
toute apparence, un revêtement extérieur en pierre
de taille polygonal et vertical. De ce revêtement deux
ou trois assises paraissent encore conservées aujour-
d’hui. Cependant la hauteur primitive du tambour
fictif peut, à l'extérieur, avoir à peu près correspondu
à l'élévation que donne Texier, mais à l’intérieur la
hauteur qu’il donne semble excessive et, par consé-
quent, fautive. Par là, la coupole de l’église rentre
dans Jletypearchitectural dela coupole vieux-byzantin.
La manière de comprendre et d'exécuter les penden-
tifs est caractéristique et vraiment ancienne. Dénudés
de tout crépi, tels qu’ils nous apparaissent aujour-
d’hui, ils s'offrent à nous comme un intermédiaire entre
le véritable pendentif et la trompe d’angle (fig. 3996).
D'un arc principal à l’autre, court un petit arceau
faiblement infléchi, qui se voit distinctement du
dehors. Les couches de briques superposées qui s’élè-
ÉGLISES 2346
qui, au fur à mesure que la hauteur augmente, se per-
dent peu à peu dans sa voûte. Leur nombre total
dans l’église d’Ancyre est de douze (quarante à Sainte-
Sophie). Toutefois, à la différence des coupoles
romaines, les nervures ne présentent aucunement une
charpente continue que remplit une maçonnerie plus
légère, mais, de bas en haut, des assises s’élevant en
même temps que les parties intermédiaires de la voûte
et qui sont par là liées entre elles. Le but véritable
de ce procédé est de diminuer le poids de la voûte
et de donner à la coupole toute la solidité requise en
la renforçant d’un nombre de rayons principaux.
Dans l’église d’Ancyre, le fait apparaît très nette-
ment, grâce à ce que le briquetage de la coupole y est
entièrement dénudé. Les nervures se composent
de couches alternantes, une brique ou deux briques,
jusqu’à leur milieu, mais dont l’autre moitié adhère
à la voûte. De même que dans les monuments ana-
logues, ici aussi la coupole, selon le témoignage con-
3995. — Saint-Clément d’Ancyre.
D'après O. Wulff, op. cit., pl. 1v.
vent jusqu'au haut de l'arc principal forment une
surface courbe qui répond parfaitement à la section
semblable d’un véritable pendentif. Au-dessous du
court arc intermédiaire, l’espace qui reste jusqu’à
la rencontre de l’arc principal est au contraire en
forme de niche On ne doit pas considérer l’ensemble
de la construction comme un premier pas vers le par-
fait pendentif, car elle le suppose déjà visiblement,
quoiqu’elle ne l’utilise que partiellement. Le prin-
cipal avantage des vrais pendentifs est, en permettant
une courbure régulière de la base de la coupole, de
fournir un procédé plus simple et plus rapide de mener
à bonne fin le reste de la construction ᾽.
La coupole, qui repose sans entre-deux sur la base
approximativement circulaire, est conditionnée d’a-
près un mode de construction très en vogue dans l’ar-
chitecture vieux-byzantin. Nous le rencontrons em-
ployé sur une très grande échelle à Sainte-Sophie de
Constantinople. Le principal élément de cette sorte de
coupoles est formé par les nervures plates qui font
une large et forte saillie à la base de la coupole, mais
1 Peut-être trouverait-on ici un lointain rapport avec
les débuts imparfaits du pendentif, tels qu'on peut les
saisir au centre des bâtiments romains. Mais d’une forme
beaucoup plus rapprochée sont les trompes découvertes
en 1900 par S. Vitale, qui présentent pareillement un arc
intermédiaire et, au-dessous, une niche légèrement cintrée
DICT. D'ARCH. CHRÉT.
3996.— Saint-Clément d’Ancyre.
O. Wulff, op. cit, pl. 1v.
D'après
cordant de Texier et des photographies, fut, au-des-
sus et près de sa base, percée de quatre fenêtres voûtées,
aux quatre points cardinaux. Il faut, au contraire,
regarder comme douteuse, sinon erronée, dans la re-
construction de Texier — à l’encontre de toute autre
expérience — l'admission d’une seconde couronne de
douze fenêtres plus haut. Si l'indication était exacte,
la place de ces fenêtres ne pourrait être que dans les
replis de la voûte de la coupole entre les nervures,
C’est là que quatre d’entre elles devraient se placer au-
dessus et près des quatre fenêtres mentionnées plus
haut, dont elles ne paraissent séparées, dans le dessin
de Texier, que par une corniche bordant le prétendu
tambour. Mais, en réalité, cette corniche n’est même
pas imaginable à l'endroit en question, et nous ne
remarquons, dans la maçonnerie qui s’est main-
tenue au-dessus de ces fenêtres jusqu'à une hau-
teur considérable, une trace quelconque d'une
ouverture de fenêtres plus élevées. On a peine à croire
que la partie la plus haute de la coupole (partie qui
semble aujourd’hui presque entièrement détruite)
sans l’arête aiguë des monuments romains. Cf. C. Ricci,
dans l’Arte. Cette construction était aussi usitée dans l’art
byzantin du bâtiment au vie siècle, à côté du pendentif
(Sainte-Sophie) et pourrait avoir été employée même plus
tard. Les trompes étaient parfaitement connues de l’art
byzantin plus récent.
ΙΝ. — 74
2347
présentât des ouvertures, et si nombreuses. Enfin, à la
hauteur où Texier place cette couronne supérieure
de fenêtres, celle-ci paraît s'ouvrir sous un angle
beaucoup trop fort. L'éclairage devait d’ailleurs
avoir été suffisant dans tout l’espace compris dans le
tambour où les murailles comprises entre les arcs
principaux, sauf l’arcest, étaient, de chacun des trois
côtés au-dessus des entre-colonnements des tribunes,
percées d’une grande fenêtre. Ces fenêtres, ici comme
à Sainte-Sophie de Salonique, donnaient sur les toits
des bas-côtés détruits.
L’ornementation peut fournir quelques indications
utiles. Malgré son exiguité, ou peut être à cause de
cette exiguité, l’église d'Ancyre était richement dé-
corée de marbre précieux. Texier a vu une corniche
qui court horizontalement tout autour du tambour,
au-dessous et près des bases des piliers des tribunes;
cette corniche offrait encore des traces de dorure.
Texier a vu aussi, et en parfait état de conservation,
3997. — Plaque de marbre de Saint-Clément d’Ancyre.
D'après O. Wufff, op. cit., p. 58, fig. 13.
à toutes les fenêtres extérieures des pieds-droits et
des traverses de marbre. Une plaque de marbre s’est
conservée jusqu'à nos jours, elle est percée de six
ouvertures, elle devait remplir le champ d’une petite
fenêtre (fig. 3997).
L'ornementation de l’église d’Ancyre est dominée
par un motif : la cannelure. La corniche et les chapi-
teaux des deux étages en sont pourvus. Sur un certain
nombre de chapiteaux, la cannelure forme la seule
ornementation, tel est du moins le cas pour les cha-
piteaux des piliers intermédiaires des arcades infé-
rieures; quant à ceux des tribunes et de la corniche,
on ne peut en décider, à raison de l’exiguité de la
photographie. Les chapiteaux importés des tribunes
ont trois cannelures et, aux angles, de grossières
feuilles d’acanthe trilobées. Cette forme se retrouve
dans deux édifices de Constantinople entre lesquels
l’église d’Ancyre se placerait chronologiquement,
d’après les comparaison des chapiteaux. La plus
ancienne est la forme que représente Kodscha-Mus-
tapha-Pascha-Djami (ancienne église Saint-André).
Il existe dans son narthex extérieur trois — et plutôt
quatre — chapiteaux du style byzantin-ionien. La
face étroite porte des croix, la face large porte quatre
1 A, Choisy, L'art de bâtir chez les Byzantins, p. 159 sq.;
Ilistoire de l'architecture, in-8°, Paris, 1899, t.ux1, p. 11, 43 sq.
.
ÉGLISES 2348
cannelures entre les feuilles d’acanthe placées aux
angles: ces chapiteaux peuvent dater de la fin du vr®
siècle. Les chapiteaux importés d’Ancyre pourraient
dater d’un siècle plus tard (fig. 3998).
Outre ce motif ornemental à Ancyre, il en existe
d’autres que les dessins de Texier permettent d’ap-
précier, malgré quelques légères erreurs de sa part.
Les photographies nous montrent que les piliers in-
termédiaires inférieurs, tant sur les côtés du tambour
que sur ceux des collatéraux, paraissent ornés de
croix élancées. L'ensemble des détails précisés par
Texier peut être admis généralement : on voit des
plantes stylisées et il semble assez vain de prétendre
leur donner un nom ou leur découvrir un modèle. Sur
la face intérieure de tous les piliers des tribunes on
voit un ornement qui est peut être une sorte de sar-
ment, sur lequel sont réparties également des feuilles
de lierre, grandes et petites.
Somme toute, Texier a eu pleinement raison de
3998. — Chapiteau de Saint-Clément d’Ancyre.
D'après O. Wulff, op. cit., p. 61, fig. 14.
reporter cet édifice à l'époque post-justinienne, M. O.
Wulff précise et propose l’époque du vu-ixe siècle,
vers son milieu ou dans sa seconde moitié. D'ailleurs
les conditions historiques dans lesquelles se trouva
Ancyre entre 620 et 725 ne favorisaient guère les
constructions d’églises, tandis qu'au vue siècle, la
ville a connu une longue accalmie, favorable à l’édifi-
cation d’un édifice qui remplaçait sans doute uy
autre édifice délabré ou ruiné. Après la conquête
turque, l’église devint sans doute mosquée. Point
de témoignage littéraire ni épigraphique; l'éponyme
n’est connu que par tradition.
XX. PENDENTIFS ET TROMPES D'ANGLES. — Nous
venons de parler de pendentif et de trompe d’angle.
Le pendentif paraît d'origine hellénique. M. Choisy a
pu suivre son application progressive à Salonique, à
Magnésie du Méandre, à Sardes, à Philadelphie, et,
nonobstant les exemples anciens signalés jusque
dans l’est de la Palestine, le savant a pu conclure, sur
de solides raisons, que le pendentif a été imaginé pour
la construction en briques et adapté ensuite à la pierre’.
« Mais le pendentif, observe M. ἃ. Millet ?, s'adapte
mal à la basilique à coupole, parce qu'il exerce des
poussées trop fortes pour les simples parois d’une
__ # G. Millet, op. cit., L'Asie Mineure, dans Revue archéo-
togique, 1905, t. v, p. 102.
2349
grande nef basilicale. Pour les contre-bouter, à Myra,
on a surélevé les collatéraux; à Éphèse, à Nicée, à
Salonique, on a intercalé des arcades de plus en plus
profondes, qui sont devenues, à Déré-Aghzy, à Sainte-
Irène, à Philippes, de véritables berceaux prolongés
jusqu'aux murs extérieurs, qui ont coupé les colla-
téraux et transformé la basilique à coupole en église
à croix grecque. » Ainsi nous voyons d’abord la trompe
d'angle, procédé oriental, ensuite le pendentif, procédé
hellénistique. La trompe d’angle attache la coupole
aux parois de la basilique voûtée à tribunes, le pen-
dentif transforme la basilique à coupole en église
à croix grecque.
On peut se demander si les Grecs, « qui ont conservé
la trompe à Gaza, ne l’auraient pas appliquée eux-
mêmes, pour créer la basilique à coupole. Un des élé-
ments générateurs leur appartient; les tribunes
forment un des traits saillants de leurs basiliques aux
xve-vis siècles, parce qu’elles répondent aux dévelop-
pements du culte dans les grands centres après la
Paix de l'Église, au goût de la magnificence inspiré
par la cour. C’est assurément aux cités de la côte que
les architectes de Bin-bir-Kilisse les ont empruntées.
Mais la voûte en berceau, soutenue par des arcs dou-
bleaux, au-dessus d’une longue nef, forme caracté-
ristique de la construction en pierre, procédé commun
aux régions intérieures de l'Égypte et de l'Asie
Mineure, très répandu ensuite en Arménie et en
Géorgie, n'est-elle pas purement orientale 1? » M. G.
Millet a tenté avec un plein succès de retracer le che-
min qu'elle a suivi en s’aidant des miniatures d’un
manuscrit célèbre, le Ménologe de Basile IT, miniatures
d'une haute importance archéologique. « M. Choisy,
écrit-il, ἃ observé à Sardes que, sur les salles
oblongues, la voûte d’arête, avec le temps, fit place
à la calotte sur pendentifs. D’autre part, M. Strzy-
gowski imagine volontiers que Rome ne fit qu'imiter
la magnificence des structures helléniques. En in-
duisant du petit au grand, on peut admettre que les
salles somptueuses d’Alexandrie, d’Antioche ou
d’'Éphèse devaient ressembler à celle des thermes de
Caracalla ou de la basilique de Maxence. Or les voûtes
d'arête de ces deux grandes salles étaient contrebutées
par des voûtes en berceaux perpendiculaires à l’axe
et s’éclairaient aisément au-dessus de ces sortes de
collatéraux. Le problème qui fit concevoir en Orient
la basilique à coupole se trouvait déjà résolu. D'autre
part, en substituant dans une telle structure la cou-
pole sur pendentifs à la voûte d’arête, on obtenait
l'église à croix grecque, non la basilique à coupole.
Mieux vaut donc écarter l'hypothèse d’un prototype
hellénistique et reconnaître que la basilique à coupole
est sortie de Bin-Bir-Kilisse?, sous l'influence hellénis-
tique, après Constantin, sur les confins du domaine
oriental 5, » -
Nous avons fait remarquer déjà la part qui revient
à l'Asie Mineure, à l’Ionie en particulier, dans la
renaissance architecturale qui, combinant toutes les
ressources mises à sa disposition, se livra en Asie
Mineure, en Syrie, en Macédoine et dans tout l’em-
pire grec, à des travaux neufs, ingénieux et savants,
dont la variété se révèle en combinaisons multiples
dans les types de construction les plus divers : basi-
lique voûtée, basilique sur plan octogone, basilique
à coupole, église tréflée, église cruciforme à coupole
centrale. Par cette activité et cette ingéniosité, l'Asie
Mineure a exercé une influence créatrice incontestable
sur l’art chrétien, influence moins capitale et moins
directe toutefois qu’on s’est plu à le dire.
Les rapports évidents existant entre la basilique de
À G. Millet, op. cit., p. 103.— 5 Cette parenté est marquée
à Nicée, Myra, Déré-Aghzy, par les deux pièces en saillie |
ÉGLISES
2350
Syrie et l'architecture romane, pour être indiscutables
quant au fond, nesont plus tels quant à la mesure dans
laquelle, à ces distances et pour des causes qui nous
échappent en partie, ces influences asiatiques ont
agi les unes sur les autres, se sont compénétrées et ont
porté au loin leur action féconde et encore reconnais-
sable.
XXI. PART INVENTIVE DE L'ASIE MINEURE. — Une
fois ce fait acquis, dit excellemment M. Ch. Diehl, qui a
donné l’exact exposé de la question, une fois ce fait
acquis, que l’art de l’Asie Mineure, comme celui de
Syrie et d'Égypte, a exercé une action considérable
sur la genèse de l’art chrétien, il reste à examiner si
cette influence fut aussi exclusive qu’on le dit et si
l'Asie Mineure peut revendiquer une part essentielle
dans la création des types architecturaux qu’elle
nous montre réalisés.
Voici une remarque qui frappe tout d’abord : c'est
que le groupe des édifices du haut plateau anatolien,
dont Bin-bir-Kilisse offre les meiïlleurs exemplaires,
semble avoir, en somme, contribué pour une assez
faible part au développement de l’art byzantin, ce
qui ne laisse pas que de réduire l'importance de ce
groupe. Nous l’avons déjà dit, Antioche, Alexandrie,
Éphèse auraient préparé la renaissance de l’art qui
se révélera à Constantinople dans toute sa perfection
et toute sa beauté, mais il faut ajouter que l'effort
créateur de ces trois centres hellénistiques a été si puis-
sant qu’il est devenu exclusif et l’arrière-pays égyp-
tien, syrien et anatolien ne joue, en comparaison
d'eux, qu’un rôle tout à fait secondaire, dans le tra-
vail d’élaboration des types architecturaux qui se
constituèrent à l’époque de Constantin.
Quelle est donc exactement la part de l’Asie Mi-
neure dans la formation de ces types principaux que
nous avons classés? M. J. Strzygowski lui-même
reconnaît l’origine des édifices chrétiens de plan octo-
gonal dans l’église des Saints-Apôtres que Constan-
tin fit élever dans sa capitale; il fait dériver de ce même
monument le plan en croix à coupole centrale; enfin,
tout en réclamant une part d'influence pour les con-
structions constantiniennes d’Antioche, il admet que
« le nouveau centre qui grandissait dans la capitale
commença bien vite à prendre la direction des choses
de l’art ».
Pour réelle que soit l'influence de l'Orient hellé-
nistique, elle ne doit pas porter préjudice au rôle
joué par Constantinople dans la formation de l’art
chrétien. Si, dans la hâte un peu fébrile des débuts,
les constructions constantiniennes de Constantinople
se contentent de reproduire l'architecture hellénistique
de l’Orient et les édifices de type latin presque sans
modification, cette période dure peu et la présence de la
cour. l’excitation de ressources et de richesses im-
menses,l’émulation pour briller devant le dispensateur
des grâces et des bienfaits produisent rapidement un
grand mouvement artistique qui, à son tour, exerce
une influence sur les pays environnants dont on était
autrefois tributaire. Quand on voit en 401, dit M. Ch.
Diehl 4, l’impératrice Eudoxie envoyer de Constan-
tinople des plans pour la reconstruction d’une église
à Gaza; quand on voit, au vi siècle, Isidore de Milet,
l'architecte de Sainte-Sophie, élevant des édifices
à Chalcis en Syrie, peut-on nier l’action qu’exerçait
la capitale, et a-t-on le droit surtout de déclarer spé-
cifiquement asiatiques. ou syriens tous les monuments
que l’on rencontre localisés en Asie Mineure ou en
Syrie? Sans méconnaître aucunement le grand rôle des
villes hellénistiques d'Orient, en concédant même,
au moins jusqu'à plus ample informé, que le type de
sur les façades latérales aux extrémités du narthex, -- ? G.
Millet, op. cit., p.105. — ‘ Journal des savants, 1904, p. 247.
2351
la basilique à coupole peut bien être originaire de
l'Asie Mineure ou de la Syrie, il convient, croyons-
nous, et dès le τνὸ siècle, de rendre à Constantinople
aussi sa part. Et qu’on n’objecte pas que nous ignorons
tout des monuments de Byzance sous Constantin.
Que savons-nous des édifices d'Alexandrie et d’An-
tioche? Et nous croyons-nous obligés - pour cette
raison de refuser à ces cités un rôle dans la formation
de l’art byzantin?
Au reste, il n’est pas discutable aujourd’hui que les
types des monuments chrétiens de l’Asie Mineure —
de certains d’entre ces types — procèdent souvent
de la Syrie et parfois de Constantinople. Il est clair
que leur valeur s’en trouve, sinon amoindrie, du
moins déplacée, et que leur véritable et scientifique
intérêt consiste à nous apprendre comment, par tout
l'Orient hellénique, se sont propagées des méthodes
et des influences communes, d’où sortira le grand essor
artistique du vie siècle. Constantinople a imprimé à des
méthodes encore hésitantes un essor dont elle-même
ne se doutait pas, elle les a appliquées, portées à leur
plus haut degré et leur a donné la solennelle consécra-
tion qui les a identifiées avec l’art byzantin.
XXII. ARCHITECTURE DES ÉGLISES DE LA SYRIE
CENTRALE. — Dès le n° siècle, l'influence romaine
se manifeste dans la Syrie centrale et cette province
devient le centre d’un mouvement architectural dont
les effets s’affirment de plus en plus jusqu’à la fin du
vue siècle et dont le rayonnement s’étend jusqu’en
Europe. Les églises reproduisent les dispositions et
les formes des basiliques de Rome; le style des con-
structions est romain; modifié par des influences
locales, par le souvenir très marqué des arts antérieurs
et surtout par la nature des matériaux que les archi-
tectes avaient à leur disposition et qui ont imposé
à leurs ouvrages un caractère vraiment original.
Dans les régions situées à proximité des forêts, on
fait usage de charpentes pour la couverture des édi-
fices, mais lorsque cette ressource manque absolu-
ment, on relie les faces latérales aux travées de la nef
au moyen d’arcs destinés à supporter les dalles de
pierre formant à la fois le plafond et la toiture. La
simplicité et la force des moyens employés indiquent
une habileté consommée jointe à un sentiment de
l’art des plus délicats.
Les édifices chrétiens de Syrie, si importants pour
l'histoire de l’art chrétien monumental, se sont res-
sentis d’influences très diverses, qu'il est moins aisé
de définir que de soupçonner et d’entrevoir. Sa posi-
tion géographique et ses vicissitudes politiques, au
moins autant que ses relations commerciales étendues
et lointaines, le goût de ses habitants pour les voyages
et les colonisations concourent à introduire sur ce coin
de terre toutes les races qui dominèrent tour à tour le
bassin de la Méditerranée.
Pendant la période grecque, l'architecture syrienne,
n'échappe pas à l'influence des arts étrangers.
C’est ainsi que, dans certains édifices comptés parmi
les plus anciens de cette période, tels que le tombeau
d’Alsalon et le palais d'Hyrcan, la corniche égyptienne
est associée aux ordres grecs. Le grand temple de
Baalbek montre l’architecture gréco-syrienne encore
animée du souffle puissant de l’art égyptien ou assy-
rien. On peut également indiquer quelque communauté
de principe entre le chapiteau à consoles des édifices
du Haourân et celui des anciens mnonuments de Ja
Perse, entre les coupoles syriennes et les dômes nini-
Ὁ F. de Dartein, Étude sur l'architecture lombarde, p.25 sq.;
de Vogüé, Syrie centrale, p. 12. — ? Kondakov, Archéolo-
giceskoe putesestrie po Sirii i Palestinje (Voyage archéolo-
gique en Palestine), in-8°, Pétrograd, 1904, p. 59.A Baalbek
l’atrium hexagonal est pareil à celui de Tyr, mais étranger
aux types occidentaux : cependant la structure et l’orne-
ÉGLISES
2352
vites ou ceux des palais sassanides. A l’architecture
ninivite se rattachent encore les merlons à redans du
tombeau phénicien d’Amrith et de plusieurs tombeaux
de Pétra, merlons qui sont devenus plus tard le cou-
ronnement habituel des murs arabes. On pourrait
même trouver, dans les ruines fantastiques de Pétra,
quelque réminiscence des monuments hindous, telle
que la multiplicité des bandes horizontales formées
d’entablements, corniches et piédestaux, bizarre-
ment accumulés les uns sur les autres avec une hau-
teur totale qui dépasse beaucoup celle des colonnes
ou pilastres qui les soutiennent. Et ce rapprochement
n'aurait rien de forcé, puisque, sous la domination
romaine, Palmyre, au nord de la Syrie, Pétra, au sud,
étaient devenues les entrepôts du commerce de
l'Europe avec l’Inde, la Chine, et l'Arabie 1.
La Syrie, suivant une observation très juste, n’eut
jamais de goût personnel, à raison même de sa compo-
sition ethnique. Elle montra toujours quelque préfé—
rence pour le goût de l’un quelconque de ses puissants
voisins, Égyptien ou Assyrien, se préoccupant peu
de ses voisins plus faibles, Aussi, sous l'influence de
Rome, elle se sépara de l'Asie Mineure et fit siennes les
formules romaines répandues dans le monde entier
vers le temps de l’empereur Hadrien *. Au vie et au
vue siècle, le voisin influent fut la Perse. Les archi-
tectes sassanides construisirent dans le Haourân Ja
coupole conique d’Ezra *, et, en Transjordanie, à
Amman, le prototype des palais arabes, quatre puis-
santes exèdres ouvertes sur les quatre côtés d’unecouré
Ces architectes déployèrent, sous des arcades déco-
ratives en fer à cheval, leur acanthe molle, leur flore
pittoresque, lis, roses, mais le goût arabe s'affirme
par l’abandon de la figure vivante et la transposition.
sur la pierre des motifs géométriques de la sculpture
sur bois 5.
Progressivement, à mesure que se succédaient les
planches de l’ouvrage de M. de Vogüé sur la Syrie
centrale, entre 1866 et 1877, un problème se posait et
se précisait peu à peu. Ces merveilleux dessins n’a-
vaient presque aucune part à faire à l'imagination de
l'artiste, tant l’archéologue trouvait des monuments
miraculeusement conservés. C'était une Pompéi à
ciel ouvert, mais une Pompéi d’où la vie s'était
retirée petit à petit et n'avait laissé aucune trace
que les monuments eux-mêmes dans lesquels une po-
pulation évanouie avait vécu. Quelques très rares
tombeaux, aucun cimetière, point d’épitaphes, pour
ainsi dire; toute cette abondante source d’information
ne serait pas remplacée par des prières très imperson-
nelles, tirées de l’Écriture sainte. Point de mobilier,
mais seulement des maisons et des églises qui font
penser à ces constructions « en cubes » auxquelles se
distraient les enfants. Rien que des pierres taillées,
façonnées, superposées, le plus souvent sans maçon-
nerie. Les édifices chrétiens de la Syrie centrale qu'a
fait connaître la mission de Vogüé et les dessins de
Duthoit offrent avec l'architecture romane de l’Occi-
dent des analogies frappantes. L'emploi de la voûte,
substituée à la couverture en charpente des basiliques
occidentales, la disparition du narthex, remplacé par
une façade à porche flanquée de deux tours, l'usage
des piliers contournés de demi-colonnes engagées,
l'établissement d’une travée sur plan rectangulaire
en avant de l’abside, la disposition des fenêtres à
arcades par groupes de deux ou trois ouvertures aeco-
lées, sont autant de traits caractéristiques des édi-
mentation sont romaines. — ? De Vogüé, op. cit., p. 77. —
4“ Op. cit., p. 128. — δ Op. cil., p. 68. Dans les mosaïques de
Damas, les architectures et la décoration hellénistique
prennent un aspect oriental. D'autre part, le ciseau byzan-
tin n'apparaît guère dans la riche série des chapiteaux du
Saint-Sépulere et de la mosquée d'El Aksa.
2353
fices de Syrie et d'Asie Mineure que l’on retrouve dans
les constructions romanes 1, Ce point initial et ce
point terminus sont nettement situés et définis; ce
qui est demeuré flottant et indécis, c’est le lien qui
rapproche ces extrêmes et explique la filiation par-
tant de l’art byzantin pour aboutir à l’art roman.
Tandis que M. de Vogüé et Viollet-le-Duc expliquent
cette similitude par les croisades, M. Enlart et M. Ch.
Dichl réduisent le plus possible la part de l’imitation,
que M. J. Strzygowski, comme on pouvait s’y atten-
dre, revendique et maintient jusque dans ce qu’elle
pourrait avoir de plus servile. Selon lui, les édifices
construits en Anatolie dès le τνὸ et le ve siècle ont
inspiré et instruit les constructeurs occidentaux, qui se
sont appliqués à les reproduire. Les relations commer-
ciales très actives entre Ravenne, Milan, Marseille et
l'Orient ont servi de prétexte et d'occasion à l’infiltra-
tion des méthodes orientales d'architecture en Occi-
dent, la tradition monastique a facilité ce mouve-
ment, dont le résultat le plus clair fut de créer, dès
le rve siècle, dans l'Italie du nord et la Gaule, au
point de vue artistique, comme une sorte de province
ou de dépendance de l’Église orientale; d’où il résulte
que l’art roman procède des mêmes sources que l’art
byzantin, sauf, toutefois, qu’en Occident, c’est l’art
oriental de l’arrière-pays anatolien, à Constantinople,
l'art des grandes villes hellénistiques qui exerça
l'influence prépondérante.
Ce sont là des hypothèses qu'il est plus aisé de
combiner que de prouver; malheureusement l’ar-
chéologie n’est pas une science d'imagination, elle
admet les preuves et, même, elle les exige. En l’état
actuel de nos connaissances, on peut dire que ces
hypothèses ne reposent encore que sur des convenan-
ces et des arguments contestables ?. Jusqu'à la décou-
verte des édifices ou des vestiges qui jalonnent la
communication entre l'Orient et l'Occident, on peut
supposer que l’absence de ces vestiges s'explique en
partie par leur inexistence. De ce que les architectes
occidentaux en sont arrivés à adopter les mêmes for-
mules pour résoudre les mêmes problèmes qui avaient
été proposés aux architectes orientaux, nous pouvons
conclure que ces formes étaient si naturellement
adaptées à leur objet qu’elles s’imposaient presque.
Des croquis, des récits ont pu circuler sans doute, bien
que nous n’enrelevions aucune trace; et si,commec’est
vraisemblable, les Occidentaux cherchèrent en Orient
des inspirations et des modèles, nous ne sommes pas
en état de préciser la nature et l'importance de tous
ces emprunts, faute de textes précis et de monuments.
Ce qui est probable, c’est que ce furent surtout des
motifs d’ornementation qui se transmirent, bien plus
que des formes d’architectures. De là viennent les
rapports étroits que les miniatures, les ivoires, Ja
décoration des monuments offrent de bonne heure
avec les modèles orientaux. Mais il n’est guère croyable
que, si, dès le rve siècle, les architectes d'Occident
avaient eu sous leurs yeux à Ravenne, à Milan ou
à Marseille les basiliques orientales, ils eussent attendu
cinq siècles pour s’en inspirer.
La basilique de Tafkha est un édifice chrétien, bâti
du τνὸ au ve siècle, et qui marque admirablement la
transition entre la basilique civile des Romains et
l'église chrétienne. Le système de construction rap-
1 D'après M. Puchstein, ces façades à porche avec tours
de façade représenteraient l’ancien chilani hittite. La Syrie
et l'Asie Mineure auraient donc puisé à une source com-
mune, l’art des peuples de même sang établis dans l’Asie
Mineure orientale, l'Arménie et la Syrie du nord. — ? M. J.
Strzygowski invoque particulièrement un édifice de Calabre
qu'on nomme la Roccellata di Squilace, dans lequel il re-
connaît une construction orientale datant de la période
qui va du 1v° au vie siècle et servant de prototype à un
ÉGLISES 2354
pelle ce que nous disions au sujet des maisons d’Amrah
(voir ce mot). Il offre la répétition, plus ou moins
fréquente, suivant qu'on désire un édifice plus ou
moins grand, d’une travée {ype, reproduite un certain
nombre de fois. A Tafkha, la nef est formée par des
rangées d’arcs parallèles, un grand arc pour la nef cen-
trale, deux petits arcs, pour les nefs latérales. Celles-ci
sont à deuxétages,formés par un plancher depierreporté
sur des corbeaux engagés dans les murs transversaux.
Une fois bien comprise et scientifiquement résolue,
la difficulté que rencontraient les premiers archi-
tectes chrétiens disparaît et tous les édifices qu’ils
construisent dans les conditions que nous venons de
voir n’offrent d’autre intérêt que celui de la décora-
tion et des problèmes nouveaux qu'ils se posent à
eux-mêmes afin d'échapper à la routine. C’est ainsi
que nous les voyons aborder la construction polygo-
nale au baptistère de Moudjeleia et l’abside carrée à
Behio. Le baptistère de Saint-Georges d’Ezra est une
construction octogonale composée de deux octogones
concentriques inscrits dans un carré. L’octogone ex-
térieur est couronné par une coupole de dix mètres
environ de diamètre, soutenue par huit piliers de
cinq mètres de hauteur. Les deux assises hautes de
la rotonde octogone sont : la première à seize pans,
la deuxième à trente-deux pans, de manière à passer
graduellement de la forme polygonale au plan cir-
culaire de la base de la coupole, de forme ovoïde en
élévation et rappelant les monuments de l’Asie cen-
trale. Cette coupole est la seule partie du bâtiment
construite en blocage : tout le reste est en pierres ap-
pareillées à joints vifs. Une disposition intéressante se
voit à la base de la coupole : ce sont de petites fe-
nêtres semi-circulaires, une dans chaque pan de l’oc-
togone; c’est le plus ancien exemple existant d’un
système d’éclairage qui reçut à Sainte-Sophie de
Constantinople son entier développement.
C’est comme un premier point de contact rapide,
mais suffisant, pour permettre de rattacher l’archi-
tecture syrienne aux écoles postérieures, dont la célé-
brité l’a longtemps comme effacée. L'église de Qalb
Louzeh, d’une remarquable conservation, affecte
dans son ornementation des formes qui tendent vers
les pratiques byzantines. Mais c’est surtout l’église
de Tourmanin, dans laquelle se combinent les dispo-
sitions de Baqouza et de Qalb Louzeh, qui est instruc-
tive. Si la disposition du narthex laisse reconnaître en
germe les façades du moyen âge occidental, c’est ce-
pendant l’abside qui mérite surtout notre attention,
parce que c’est là qu’apparaît, de la manière la plus
évidente, le lien de parenté qui unit les églises de la
Syrie centrale à celles de l'Occident. Extérieurement,
cette abside est décorée, comme à Qalb Louzeh, de
deux ordres de colonnettes directement superposées;
la donnée est encore antique, bien que l'application en
soit absolument nouvelle. L'architecte, doué d’un
grand sens pratique, a supprimé, les jugeant inutiles,
la corniche, la frise et l’architrave, qu'un construc-
teur romain n’eût pas manqué d'intercaler dans sa
composition. Néanmoins la colonne est restée antique
dans ses proportionset dans le rapport des deux ordres,
mais qu’on attende un peu plus, et ces derniers scru-
pules disparaîtront : le chapiteau et la base intermé-
diaires, devenus inutiles, disparaïîtront à leur tour
groupe important de monuments de l'Italie du sud qu'on
rattacherait par ce moyen à d'anciens types orientaux.Mais
le soi-disant type oriental de la Roccellata di Squilace ne
peut se réclamer d'aucun édifice oriental actuellement
connu; de plus, c’est aux cathédrales siciliennes qu’elle
semble apparentée et M. E. Berteaux la fait dater,
avec la plus grande vraisemblance, de la fin du xr
siècle. L'art dans l'Italie méridionale, in-S°, Paris, 1903,
p. 126-128.
2355
ou seront remplacés par une bague; ia longue colon-
nette ainsi obtenue se rapprochera de sa voisine, les
corbeaux de la corniche se resserreront et l’abside
romane des Francs apparaîtra.
XXIII. ARCHITECTURE BYZANTINE. — Si, comme
nous l'avons dit, l’architecture byzantine n'est pas
née à Constantinople, elle s’y est, à tout le moins,
organisée. Ce ne fut pas l’affaire de peu de temps. Ce
qu’on pourrait nommer la première Constantinople,
celle que, précipitamment, Constantin éleva, était,
par bien des aspects, une ville romaine. Dès le v® siècle
on peut constater que les germes d'originalité du
style d’architecture qualifié « byzantin » se dévelop-
paient heureusement. Ce style répondait à ces nou-
velles tendances artistiques qu’on aperçoit, encore
confuses, au palais de Spalato et déjà plus sûres d’elles-
mêmes au mausolée de Galla Placidia et au baptistère
de Ravenne. Malgré ce très réel progrès, il n’en faut
pas moins considérer la période entière qui s'étend de
Constantin à Justinien comme la période de formation
de l’art byzantin. Pendant cette période, l'Italie,
devancée par l’art grec, se prêta comme un champ
d'expériences pour y tenter la réalisation des progrès
entrevus et des innovations proposées. En Italie, de
même qu’à Constantinople, bien que pour des causes
un peu différentes, on fit surtout usage des maçonne-
ries en petits matériaux qui se recommandaient d’ail-
leurs par les colossales bâtisses des thermes. On
n'avait guère le choix avec autre chose. L’exploita-
tion des carrières était abandonnée et le transport des
matériaux réduit aux pièces de grand prix, colonnes
ou marbres précieux. Il n’y avait qu’à continuer la
tradition romaine, et, conséquence obligée d’un pareil
système de construction, les revêtements et les pla-
cages jouèrent aussi le rôle essentiel dans la décoration
intérieure des édifices byzantins. Néanmoins il im-
porte de bien distinguer entre les procédés de con-
struction, d’ornementation et le style architectural.
« Dès le commencement du vie siècle, écrit M. Cor-
royer, l’art byzantin se dégage des traditions latines;
il marque l'essor d’un développement original, qui
s’est manifesté par une architecture hardie, témoi-
gnant de la grande science et de l’habileté des archi-
tectes byzantins. » j
Le caractère dominant de l’architecture byzantine
réside dans l'emploi de la coupole comme partie
architectonique, avec toutes les conséquences résul-
tant de ce mode de construction. La coupole n’était
pas une forme nouvelle. Les Romains la connaissaient
de longue date, puisqu'ils avaient sous les yeux, à
Rome, le temple rond du Panthéon et le Caldarium
des thermes de Caracalla, modèles achevés d’archi-
tecture, aussi admirables par les savantes combinai-
sons de leur structure que par la magnificence de leur
décoration. Les anciens Romains ou les nouveaux
Byzantins connaissaient également, par leurs relations
suivies avec les peuples de l'Orient et de la Perse, alors
dans tout l'éclat de leur prospérité et de leur civilisa-
tion, la coupole asiatique sur pendentifs, mais on ne
l’avait appliquée jusque-là qu’à des édifices de petites
dimensions, comme des chapelles ou des baptistères.
Cependant des essais avaient été tentés sur de plus
grandes dimensions et la coupole de Saint-George à
Ezra, dans la Syrie centrale, est un des exemplaires
1 Procope en décrit quelques-unes élevées sous Justinien,
tant à Constantinople que dans l'empire. — * Saints-Serge-
et-Bacchus à Constantinople sous Justinien, avant Sainte-
Sophie; jusqu'à un certain point Saint-Hélie de Thessalo-
nique. En Occident, Saint-Vital de Ravenne. — * Sainte-
Sophie de Salonique, Saint-Nicolas de Myre, Saint-Bardias
de Salonique et l’église des Saints-Apôtres également à
Salonique. La Théotocos et le Pantocrator à Constanti-
nople sont bâtis sur le même type que Saint-Nicolas de
ÉGLISES
2356
les plus intéressants de ce genre de construction.
Mais lorsque la coupole devint le principe même de
la construction, les difficultés s’accrurent en raison de
la dimension agrandie des édifices. L'une de ces diffi-
cultés consista à concilier la nouvelle architecture
avec les formes rectangulaires sur lesquelles s'était
modelé le cérémonial liturgique du culte chrétien.
On commença par supprimer les colonnes de la basi-
lique latine ou des anciens édifices à coupoles de l’an-
tiquité païenne et chrétienne : on les remplaça par
de puissants piliers, au dessus desquels on banda de
grands arcs dont les vastes ouvertures tracent les
quatre tranches d’une croix dont la coupole marque le
centre. Dans ces grands arcs formant l’ossature de l’édi-
fice, comme dans les thermes romains, les colonnes ne
sont plus que des subsivisions; elles ne servent plus
- qu’à soutenir les arcades des tribunes ou à séparer les
galeries secondaires. La coupole repose ainsi directe-
ment sur lesommet des quatrearcsélevéssur plan carré,
reliés par des pendentifs sphériques appareiïllés norme-
lement à la courbe, rachetant le carré —c’est-à-dire pas-
sant du plan carré de la naissance des arcs au plan cir-
culaire couronnant leurs clefs — et reportant les charges
de la coupole hémisphérique sur les quatre piliers.
Afin de contre-bouter ces grands arcs sur lesquels
agissent d’énergiques poussées verticales, on appuya
contre eux des voûtes en quart de sphère ou en berceau
et la coupole centrale se trouva ainsi soutenue et
maintenue de tous côtés. Elle devint le centre autour
duquel furent disposés les demi-coupoles et les ber-
ceaux nécessaires pour assurer la stabilité de l'ou-
vrage; en même temps cette disposition donna à l’édi-
fice de vastes espaces qui furent utilisés pour la célé-
bration des offices liturgiques.
Au point de vue technique, ce nouveau mode de
bâtis fit grande impression sur l'esprit des architectes;
il excita leur émulation, il provoqua leurs études sur
cette formenouvelle dontils pouvaient tirer un si grand
parti et plus encore sur les règles architectoniques
dont cette forme imposait l'application. Dès lors les
basiliques du type latin devinrent l'exception en
Orient. La coupole fut comme le thème autour duquel
on exécuta d’infinies variations, et Sainte-Sophie de
Constantinople apparut comme la manifestation la plus:
complèteet la plus grandiose del’architecturebyzantine
quireçutsous Justinien un éclat siextraordinaire qu'elle
atteignit alors à sa perfection définitive (519-561).
XXIV. CARACTÈRES ESSENTIELS ET INFLUENCE DE
L'ARCHITECTURE BYZANTINE. — Les églises bâties
en Orient, depuis le milieu du vie siècle, appartiennent
à l’un ou à l’autre des trois types suivants : basilique
couverte en charpente :, rotonde ?, basilique byzan-
tine voûtée ὃ, Des trois types, le premier fut délaissé
de très bonne heure, le deuxième n’est représenté que
par quelques rares édifices, le troisième devint d'un
usage presque général; c’est celui qu'il nous importe
d'étudier comme vraiment {ypique.
La basilique byzantine voûtée présente une origi-
nalité véritable, grâce à sa coupole sur pendentifs
dressée au milieu d’un vaisseau central plus ou moins
allongé, dont Sainte-Sophie de Constantinople est le
plus illustre exemplaire. L'influence exercée par ce
chef-d'œuvre fut générale en Orient.etelle dure encore,
non seulement en pays grec, mais même en Russie ἡ.
Myre. Quelques différences de détail à Saint-Clément
d’Ancyre et dans une église ruinée entre Smyrne et Sardes.
— 4 De Constantinople, le style byzantin s'est répandu sur
le littoral de la mer Noire, a envahi la Crimée et s’est en-
suite propagé rapidement en Russie, où il n’est pas une
ancienne église qui ne s'annonce par un ou plusieurs dômes,
dont le principal au centre de l'édifice. La plupart de ces
églises russes sont dues à des architectes grecs, L. Rey-
naud, Traité d'architecture, in-4°, Paris, 1870, τ. u,p. 245.
2357
Cette influence s'arrêta sur la rive de l’Adriatique.
En Occident, on ne la rencontre nulle part. Les édi-
fices byzantins sont tantôt des basiliques latines
comme Saint-Apollinaire-in-Classe, tantôt des rotondes
comme Saint-Vital de Ravenne et Saint-Laurent de
Milan, tantôt des vaisseaux cruciformes ou allongés
à séries de coupoles comme Saint-Marc de Venise 1,
Saint-Front de Périgueux, Saint-Étienne de la même
ville, la cathédrale de Cahors et quelques autres églises
du sud-ouest de la France. Aucun de ces monuments
n'offre de coupole dominante élevée sur le milieu d’un
vaisseau allongé. A plus forte raison, n’en trouve-t-on
pas d’exemple dans les églises de style romano-by-
zantin des bords du Rhin, Sainte-Marie du Capitole
à Cologne, la cathédrale de Worms, le dôme de Mayence,
la cathédrale de Strasbourg, qui, comme les églises de
style lombard, placent leur coupole, quand elles en
ont une, soit à la croisée de la nef principale et du
transept, soit, quand il n’y a pas de transept, sur la
travée de la nef principale qui précède immédiate-
ment la tribune.
Nous avons déjà rappelé l'immense essor que l’em-
ploi de la brique donna aux constructions. « Dans les
pays les plus abondants en pierre de taille, nous voyons
les architectes préférer la brique à tous les autres ma-
tériaux © »; à Myre, en Lycie, l’église de Saint-Nico-
las est bâtie en briques, malgré l’abondance de pierre
de taille qui existe dans la localité ὅς, C’est là un premier
exemple, qu'on pourrait faire suivre d’un grand
nombre d’autres, qui nous montreraient que l’emploi
de la brique est un des caractères de la maçonnerie
byzantine. La coupole, toujours saillante à l’exté-
rieur, observe M. de Dartein 4, porte sur des piles
isolées par l'intermédiaire de pendentifs; elle est
évidée à sa base par des fenêtres et maintenue sur les
quatre côtés par de robustes arcs appuyés sur les
piliers. Les voûtes d’arête, qui recouvrent parfois
les bas-côtés et le narthex, sont habituellement sur-
haussées et arrondies à leur sommet en forme de dômes.
Des murs faisant oflice de cloison ferment, partout où
il est nécessaire, les grandes arcades comprises entre
les piles de soutien; et les murailles d'enceinte sont
reculées jusqu’à la paroi extérieure des supports
extrêmes, de manière à utiliser comme surface cou-
verte tout l’espace occupé par les constructions. L’arc
remplace définitivement l’architrave. Enfin la colonne
est presque toujours surmontée d’un sommier destiné
à élargir la surface d’appui des ares qui viennent y
retomber. 5
Ces divers caractères apparaissent surtout dans la
basilique byzantine voûtée. Le type de la rotonde
se prête moins à les mettre en évidence; et ils se ré-
duisent, dans la basilique byzantine couverte en
charpente, à l’usage des ares et à celui du sommier. Il
faut observer aussi que, suivant l'importance du mo-
nument, on les trouve plus ou moins bien accusés.
C'est ainsi qu'à Sainte-Sophie de Constantinople,
leur expression est complète, tandis que, dans les
autres églises construites sur ce type, mais d’après
des dimensions beaucoup moindres, plusieurs d’entre
eux se laissent à peine remarquer ou même s’eflacent
entièrement. Dans les petites églises, par exemple, il
n'y a plus ni voûtes d’arête sur les bas-côtés, ni mu-
railles d'enceinte composées de cloisons établies entre
1 L'église des Saints-Apôtres, à Constantinople, bâtie
sous le règne de Justinien et maintenant disparue,
devait offrir à la vérité une disposition analogue à celle
de Saint-Marc de Venise, car l’on y voyait, selon Procope,
une coupole centrale à l'intersection de deux vaisseaux
disposés en formes de croix et couverts par quatre coupoles
de même diamètre que celle du milieu. Ce type, qui conve-
nait assez bien à l’architecture occidentale, fut, en Orient,
complètement délaissé pour celui de Saint-Sophie. Nous
ÉGLISES
2358
des piles de soutien; une simple voûte en berceau
prend appui sur un mur d’une épaisseur uniforme. Ce
changement, et d’autres encore, résultent comme nous
l'avons déjà fait observer, d’une réduction dans
l'échelle du monument.
Le caractère le plus intéressant des églises byzan-
tines, au point de vue du système de construction,
consiste dans le mode d’agencement de la coupole,
c'est-à-dire dans son installation sur des pendentifs,
au-dessus du vide laissé entre quatre piliers. Une
disposition analogue se rencontre dans beaucoup
d’églises lombardes; seulement, la coupole, au lieu
d’avoir une base circulaire, est constamment octogo-
nale, et, au lieu de porter sur des pendentifs à cour-
bure sphérique, elle est appuyée sur des trompes
coniques souvent profilées en gradins. Malgré ces αἰ Πό-
rences dans les détails de l'exécution, la coupole lom-
barde, prise dans son ensemble, offre une ressemblance
frappante avec la coupole byzantine. Presque tou-
jours, comme cette dernière, elle est accompagnée,
du moins sur trois côtés (les deux branches du tran-
sept et la tribune), par des voûtes en berceau. Il est
donc très vraisemblable que les architectes lombards
ont emprunté la coupole de leurs églises aux monu-
ments byzantins. Ils avaient sous les yeux, notam-
ment à Ravenne et à Milan, plusieurs exemples de ce
genre de voûte, et s’il ne les ont qu’imparfaitement
imités, cela tient sans doute à leur culture artistique
embryonnaire, qui les conduisit à simplifier la con-
struction.
L'architecture byzantine fut la première à employer
les voûtes d’arête surhaussées en dôme, et c’est à elle
seule que l’architecture lombarde ἃ pu les emprunter.
Le caractère distinctif de ces voûtes, au point de
vue géométrique, est que les sections diagonales, au
lieu de se profiler en ellipse, sont à courbure circulaire.
Quand la hauteur disponible le permettait, on les
disposait en plein cintre, ou peut s’en faut, ce qui,
pour des voûtes sur un plan carré, détermine un sur-
haussement considérable.
Tout l’art byzantin, il faut bien se le rappeler, n’est
pas à Sainte-Sophie de Constantinople, mais cette
église est le type par excellence de l’art byzantin, c’est
là ce qu’il ne faut jamais perdre de vue. Il n’existe pas,
a-t-on pu dire très justement, dans l’histoire de l’art
chrétien, d'église dont l'importance soit plus grande.
Notre-Dame de Paris compte des égales, à Amiens,
à Chartres et à Reims; Saint-Pierre de Rome manque
d'originalité et n’est guère chrétien que de destina-
tion; Sainte-Sophie, au contraire, marque l'apogée
inimitable d’un style dont les proportions inusitées
font, en un certain sens, un style nouveau.
Sainte-Sophie, disait M. Ch. Bayet, est le type par
excellence de l’art byzantin tel qu’il s’est développé
sous Justinien et ses successeurs; les contemporains
l'ont admirée, les artistes s’en sont inspirés, mais il ne
faudrait pas croire qu’elle se soit imposée comme un
modèle dont ils n’osaient pas s’écarter. Or on imagine
que l’école byzantine s’est toujours soumise à une
monotone uniformité, travaillant d’après des règles
immuables. Rien n’est plus contraire à la vérité pour
l’époque qui nous occupe; si partout un même esprit
anime et dirige l’art, il se traduit cependant sous des
formes diverses, qui attestent l'activité ingénieuse
n’en avons pas fait mention spéciale parmi les différents
types d’églises byzantines, parce qu'un exemple unique,
remontant à une période de début, ne peut pas servir à for-
muler des principes généraux. ? Ch. Texier et Pullan,
L'architecture byzantine, in-fol., Londres, 1864, p. 25. —
Ibid., p. 185. — “Τὸ Dartein, Étude sur l'architecture lom-
barde et sur les origines de l'architecture romano-byzantine,
in-4°, Paris, 1882, t. 1, p. 53 sq. La Koimesis de Nicée a été
détruite par les bombardements en 1920.
2359
des artistes. C’est ce qu’il sera facile de constater par
quelques faits.
La coupole se répand de plus en plus et les basiliques
du type latin deviennent l'exception en Orient; mais
la coupole se prête à de nouvelles combinaisons. A
Saint-Serge de Constantinople, par exemple, la cou-
pole centrale n’est point flanquée, à l’est et à
l'ouest, de deux voûtes hémisphériques. La forme
générale est celle d’un carré : la coupole s’appuie
sur huit piliers et, entre ces piliers, se développent
quatre absides. Dans l’église des Saints-Apôtres, deux
nefs d’égales dimensions, ayant en longueur trois
fois leur largeur, se coupent à angles droits à leur cen-
tre. Le plan présente ainsi la forme d’une croix à
branches égales, ou croix grecque, qui se divise en
cinq compartiments carrés de même étendue. Au-
dessus de chacun de ces compartiments s’élève une
coupole appuyée sur quatre pendentifs. Qu'on étudie
d’autres églises, Saint-Michel sur l’Anaple, Sainte-
Irène, la Théotocos aux Blachernes, toutes présen-
tent des différences de plan, si l’on en juge d’après
celles qui subsistent ou d’après les descriptions de
Procope.
A Salonique, l’église de Sainte-Sophie semble appar-
tenir au règne de Justinien, bien que Procope n’en
fasse pas mention. Plusieurs voyageurs ont remarqué
que l'architecte paraît avoir imité Sainte-Sophie de
Constantinople. On y retrouve, en effet, la grande cou-
pole centrale reposant sur quatre piliers, mais elle
n’est plus flanquée de ces deux grandes demi-cou-
poles qui existent à Constantinople, et, par consé-
quent, à côté d’analogies remarquables, on doit signa-
ler des différences essentielles. En Asie, dans la région
d’Antioche, l’église de Dana ne présente point de
coupoleet se rattache plutôt au type de la basilique;
en revanche, on y remarque un curieux exemple de
l’art en fer à cheval qui, de l’architecture byzantine,
passera à l’architecture arabe. Les Byzantins avaient
eux-mêmes emprunté cette forme aux types de l’Asie
centrale.
Si nous jetons un simple coup d'œil sur une autre
catégorie d’édifices, les rotondes, nous rencontrons
Saint-Vital de Ravenne, élevée sur plan octogonal,
et qu’on peut assimiler par tant de points aux églises
à coupoles qui s’élevaient en même temps qu’elle à
Constantinople. Cependant, Saint-Vital, commencé
avant Sainte-Sophie, s’en distingue par des traits
essentiels, à tel point qu'on a proposé d’y reconnaître,
non point l'influence byzantine, mais celle d’une école
d’architecture qui, aux rv° et ve siècles,existait à Milan.
Pourtant soit dans la culture ornementale, soit dans la
décoration en mosaïque, tout trahit la collaboration
ou, tout au moins, l’enseignement d’artistes grecs. On
s'explique difficilement que cette influence ne se soit
pas étendue sur les plans de l'édifice, si l’on considère
que c'était en Orient surtout qu’on avait appliqué
aux églises la forme polygonale.
La décoration extérieure des églises byzantines des
premiers temps se réduit à fort peu de choses. Nous
ne nous occuperons ici que de la décoration intérieure.
Celle-ci consiste en revêtements de diverses natures,
placages en marbres ou mosaïques, appliqués sur les
piliers, les murailles, les voûtes. Les archivoltes et les
arcs, appareillés en petits matériaux, sont décorés
souvent de la même manière, en sorte que le rôle de la
seulpture se réduit à orner les parties de la construction
qu'une destination spéciale oblige à exécuter en blocs
de pierre isolés ou saillants, telles que les bases,
chapiteaux ou sommiers des colonnes, les linteaux des
portes et les meneaux des fenêtres, les bandeaux et les
corniches, enfin les appuis ou parapets des galeries
supérieures. Le rôle de la sculpture se trouve réduit
à bien peu de chose et accommodé au caractère super-
ÉGLISES
2360
ficiel de l’ensemble de la décoration. En outre, son
mode d'expression répond bien à ce caractère. C’est
ainsi que le chapiteau, offrant habituellement la
forme d'une corbeille, fut couvert en général d’un
réseau d’ornements capricieux et délicats qui parais-
sent envelopper ses massives parois de la même façon
dont les placages et les mosaïques tapissent les mu-
railles et les voûtes. Parfois même on refouilla ces
ornements, au point de les détacher presque de la
masse du chapiteau. Cette décoration, admirablement
adaptée aux conditions architectoniques des édifices,
convient à l’ornementation de vastes surfaces lisses,
mais n’exprime en rien le but utile des masses. En négli-
geant la forme pour s’emparer de la couleur, cette
décoration a obéi à une loi profonde et à une éternelle
vérité, c’est que l’architecture n’est pas un art nomade.
A l'Orient, baigné dans la lumière, la couleur; à l'Occi-
dent plus terne, la ligne. Voilà la division fondamentale
et le tréfonds de l’architecture byzantine.
XXV. COMPARAISON DES CARACTÈRES DU TYPE
ARCHITECTURAL BYZANTIN. — En Occident, à travers
les vicissitudes des systèmes de construction, la basi-
lique cruciale reste l'inspiration fondamentale de tout
édifice religieux qui n’est pas un baptistère. En
Orient, parmi des vicissitudes non moins marquées,
on retrouve les éléments constitutifs d’un plan tracé
de bonne heure et qui devient la base d’une série de
types successifs : ces éléments se résument dans la
formule : narthex, naos, bêma. En Occident comme
en Orient, toutes les transformations accomplies pro-
cèdent d’une tendance commune qui peut s’énoncer
ainsi : l'effort vers une plus complète unité.
Pour réaliser cette tendance, l'architecture byzan-
tine a élaboré un système entièrement distinct de
celui de l'architecture romaine. Partant de cette
remarque, que la réalisation de l’unité parfaite impli-
quait la construction des voûtes, dont la principale
difficulté résidait dans la neutralisation de la poussée
latérale, les Byzantins s’ingénièrent à renforcer les
murs sur les points de poussée par l'emploi de contre-
forts intérieurs, tandis que les Occidentaux s’enga-
geaient de plus en plus dans la voie des contreforts
extérieurs, ares-boutants, etc., et de tout ce qui de-
vait suivre.
Dans l’architecture religieuse byzantine, les types
divers évoluent autour d’un problème capital, la con-
nexion de la coupole élevée au-dessus du naos avec
le reste de l'édifice. Il est devenu possible aujourd’hui
de déterminer les caractères particuliers de quelques-
uns de ces types principaux. Texier et Salzenberg
ont signalé l’étroite relation qui unit deux églises de
Lycie — Deré-Aghsy et Saint-Nicolas de Myre — avec
celle de Saint-Clément à Ancyre. Ces trois édifices
sont, de plus, apparentés de près avec Sainte-Sophie
de Salonique et la Koimesis de Nicée. D’après leurs
caractères communs, nous voyons du premier coup
le noyau duquel dépend et autour duquel gravite la
construction et la disposition entière d’une église
byzantine. La coupole est toujours supportée par
des piliers massifs à profil carré ou oblong. Ces piliers
sont appliqués et comme fondus aux murs latéraux du
sanctuaire. Dans la plupart des cas, cette masse est
percée de deux étages d’arcades étroites et peu élevées,
ce qui donne l'impression d’un bloc unique composé
des piliers et des murs.
Nulle part la coupole ne semble présenter une suré-
lévation sensible. Les églises que nous avons énumérées
reposent toutes leur coupole sur un tambour extérieur
fictif; ce qui est plus remarquable, c’est l'ouverture
relativement considérable de la coupole par rapport
à sa hauteur. Par exemple, Sainte-Sophie de Salo-
nique a une coupole de 12 m. 20 de diamètre; l’église
détruite d'Éphèse avait une coupole de 12 mètres,
sr
cdi —
2361
ensuite viennent Saint-Nicolas de Myre avec 8 m. 80
et Deré-Aghsy avec 8 πὶ. 60. L'église de la Koimesis
à Nicée n’a que 7 mètres, et celle de Saint-Clément à
Ancyre, 5 mètres de diamètre. Outre la coupole prin-
-cipale, on s'attendait à rencontrer des coupoles secon-
daires, il n’y en avait nulle part et l'exception qu’on
peut signaler à la Koimesis de Nicée, sur le diakonicon,
est un ouvrage postérieur, exécuté lors d’une restau-
ration ancienne de l'édifice.
Ces conditions diffèrent notablement, on le voit. du
style byzantin plus récent: on peut faire la même
remarque touchant la manière dont les parties latérales
et les parties secondaires de l’édifice viennent s’amor-
cer au noyau central. On doit ici signaler des variations
d'un édifice à l’autre, mais la caractéristique est
toujours sauvegardée. Sauf à Deré-Aghsy, qui, par
d’autres dispositions, se rattache certainement au
groupe d’édifices que nous décrivons, nous constatons
que le développement des voûtes en berceaux sous le
naos, non compris la coupole, ne trouve d'application
que dans son axe longitudinal. Enfin, de l'alliance de
la coupole avec la disposition à trois nefs, résulte une
particularité nouvelle, un élargissement remarqua-
blement puissant du bâtiment du milieu, dont la lar-
geur ne reste inférieure à la longueur qu’à Saint-
Nicolas de Myre et à Deré-Aghsv.
Les dépendances du bêma paraissent, proportion-
nellement au tout, presque comme des annexes. A
Sainte-Sophie de Salonique, à la Koimesis et à Saint-
Nicolas elles n’atteignent pas l'élévation du sanctuaire.
Le bêma a la pleine largeur du naos, qu’il déborde
parfois, comme à la Koimesis; mais, en général, leurs
dimensions concordent entre elles. Cependant, à Sainte-
Sophie de Salonique et à Éphèse (église détruite)
la largeur du bêma est notablement moindre que celle
du naos.
L’éclairage était aménagé au moyen de fenêtres
percées dans les absides secondaires et dans les murs
latéraux: ces ouvertures ont été relevées à Salonique,
à Deré-Aghsy et à Nicée.
Le narthex offre partout l'aspect d’une longue
galerie. A Salonique et à Ancyre,ils’ouvre sur les
<ollatéraux dans toute leur largeur, sans que celle-ci
soit réduite par les pilastres du mur, de sorte qu’au
rez-de-chaussée, tout autour de la coupole. règne une
galerie à trois côtés. Là où le narthex se divise en plu-
sieurs sections, il ne fait que continuer la triple divi-
sion du bâtiment du milieu, et la section intermédiaire,
la plus grande, paraît avoir porté sur une seule voûte.
XXVI. ARCHITECTURE ROMANO-BYZANTINE. —
La période d’activité artistique est beaucoup moins
prolongée en Occident qu’en Orient. Ici la conquête
romaine avait rencontré des peuples en possession
d'une culture déjà ancienne et raffinée qui, au lende-
main des désastres qui amenèrent la séparation de
l'empire en deux, demeurait assez vivace pour ressai-
sir son originalité primitive, plutôt masquée que dé-
truite. Là, en Occident, l'architecture à la mode de
Rome, introduite et imposée par la conquête, avait
rencontré des peuples incultes et presque barbares,
en sorte que l’art romain avait été le premier et
l'unique à s'implanter chez eux, et il ne pouvait être
exposé de leur part à aucune réaction. Au moment où
l'empire romain périssait en Occident, il aurait fallu,
pour que l'architecture des pays latins fût transformée
ou renouvelée aussitôt, que les Francs et les autres
peuplades, devenus maîtres des provinces enlevées à
l'empire, eussent apporté avec eux les principes d’un
art nouveau. Il n’en était rien et la mode de Rome
continua à faire loi dans les provinces d'Occident.
Cependant, il n’en fut pas en Occident comme en
Orient, où l’art, après une période de fécondité ad-
mirable, s’'engourdit et se figea dans les formules. Les
ÉGLISES 2362
barbares, inhabiles à créer ou à renouveler, n'étaient
que trop portés à remanier, c’est-à-dire à altérer et à
avilir. L’ignorance et la rudesse de mœurs où ils
plongèrent les pays occidentaux achevèrent de
corrompre les formes, de faire oublier les règles et
d’user tous les principes de l’architecture romaine.
Quelque parti que l’on adopte sur le caractère des in-
vasions barbares, soit qu’on les envisage comme un
débordement eflroyable de la Germanie sur la Gaule,
l'Italie, l'Espagne et l'Afrique, soit qu'on v recon-
naisse les caractères d’un établissement pacifique, il
faut constater que cet événement historique eut pour
conséquence directe et immédiate une perturbation
qui arrêta net le développement architectural et
inaugura la décadence.
Ce travail de destruction fut très long, mais très
réel. L’ignorance et la misère concouraient à le rendre
plus indéniable; aussi, en France, ce n’est qu’à la
suite des périodes mérovingienne et carolingienne,
à l’époque où, après des déchirements et des misères
sans nombre, la nationalité se constitua sous les pre-
miers Capétiens, que l’on vit paraître un nouveau
style d’architecture. Nous ne pouvons, pour être
logique et complet, omettre l'étude des monuments
qui expriment ce style qu’on a désigné sous le nom
assez exact de romano-byzantin.
Il faut d’abord nous tourner vers l'Italie, de pré-
férence à la Gaule, puisque l'architecture romano-
byzantine a eu pour berceau le nord de l'Italie, ainsi
qu’on peut s’en convaincre par l’analyse des caractères
de cette architecture : caractères qui n’ont pu se pro-
duire et se développer que sous l'influence de condi-
tions matérielles et morales de la terre lombarde.
L'architecture romano-byzantine est, comme son
nom l'indique, un mélange de deux architectures dis-
tinctes qui se sont compénétrées, non toutefois au
point que leurs éléments ne demeurassent reconnais-
sables. L'influence romaine se montre surtout dans
le style et dans les modes de construction, l'influence
byzantine se manifeste principalement dans la déco-
ration, tandis que l'influence barbare se révèle par
l’incorrection et l’inexpérience qui président à la fusion
des deux influences, romaine et byzantine.
Si on cherche un pays où ces trois influences ont
pu se rencontrer, il en est un que, tout d’abord, l’his-
toire et les monuments désignent, c’est le nord de
l'Italie. Dès le vi siècle, en effet, dit M. de Dartein,
l’architectire romaine et l’architecture byzantine
furent en présence dans cette contrée. La première
y existait de longue date et s’y trouvait représentée
par d'innombrables monuments, principalement les
basiliques chrétiennes bâties depuis l’époque de Con-
stantin. La seconde, qui fut introduite du temps des
Goths, se répandit principalement sous la domination
des Grecs; et non seulement elle se manifesta sur les
côtes de l’Adriatique par Saint-Vital de Ravenne, mais
elle pénétra jusqu’au cœur de la Lombardie, puisque,
à Milan même, à côté de plusieurs basiliques des rvtet
ve siècles, s'élevait une magnifique église byzantine
dédiée à saint Laurent.
Après la conquête des I.ongobards, la Lombardie
continua d’être le théâtre de l’action réciproque des
des deux styles. L'influence de l'architecture romaine
y rayonna de Rome, où se maintinrent longtemps et
très fictivement les anciennes traditions : témoin
les basiliques de Saint-Clément, de Sainte-Praxède
et de Saint-Martin, construites au 1x* siècle. Quant
au style byzantin, il ne cessa point d'exercer son ac-
tion, non seulement tant que dura la domination
des Grecs sur le littoral, mais encore après leur ex-
pulsion de l'Italie, par suite des relations qui conti-
nuèrent à subsister entre Constantinople et les contrées
riveraines de l’Adriatique : Sainte-Sophie de Padoue
2363
et Saint-Marc de Venise en sont la preuve irrécu-
sable.
Ces faits nous apprennent que le style romaro-
byzantin s’est développé en Lombardie, mais ils
n’excluent par la possibilité d’un développement
analogue dans d’autres régions occidentales avant
le xi° siècle. On sait du reste que 165 importations
byzantines enpays latin eurent lieu, la première
vers l’an 800, dans 165 provinces rhénanes, et la
seconde vers la fin du x* siècle, dans le Périgord. Deux
monuments témoignent encore de ces courants by-
zantins, ce sont Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle,
bâtie à l’image de Saint-Vital de Ravenne (voir au
mot Aix-LA-CHAPELLE) et Saint-Front de Périgueux,
qui est presque une copie de Saint-Marc de Venise.
Or ces deux édifices n’ont pu exercer aucun effet,
parce que le premier n’a de byzantin que son plan et
ses dispositions d’ensemble, alors que les détails —
qui sont précisément ce que le style romano-byzan-
tin a le plus emprunté à l'architecture byzantine —
les détails, disons-nous, appartiennent a l’art romain
corrompu: le second, dont on s’est inspiré couramment
dans le Périgord et l’Angoumois, au x1° et au x11° siè-
cle, nous permet de constater l’affaiblissement pro-
gressif et enfin l'effacement complet de l’influence
byzantine précisément dans les églises à coupoles qui
dépendent de Saint-Front.
Ainsi les importations de Ravenne et de Venise
n’ont pas créé une architecture à Aix-la-Chapelle
et à Périgueux. Cet avortement s'explique par l’éloi-
gnement et par l'ignorance qui rendaient la civilisa-
tion byzantine et les formes issues de celle-ci étran-
gères aux Rhénans et aux Périgourdins. Il en était
tout autrement en Lombardie et dans les contrées
limitrophes, qui vivaient depuis longtemps d’une
existence tout imprégnée de civilisation byzantine.
Lorsque les voyages des commerçants, les pèlerinages
des fidèles et quelques autres déplacements à longues
distances commencèrent, vers la fin du x° siècle, à
familiariser les peuples occidentaux avec la civilisation
byzantine et les mirent en état de la goûter dans son
architecture, on vit des moines lombards l’intro-
duire en Bourgogne et en Normandie, tandis que
d’autres la répandaient sur les bords du Rhin.
XXVII. INFLUENCE DE L’ART ASIATIQUE SUR L'ART
OCCIDENTAL. — Nous venons de voir que la Lombardie
a été le point de rencontre des influences romaine
et byzantine; et en Lombardie, Ravenne, avec la
région avoisinante, occupe une situation privilégiée.
Or, cette contrée était, à l'époque qui nous occupe,
celle d'Europe qui avait les relations les plus courantes
avec l’Orient et Constantinople. Y a-t-il là une piste
à suivre sur l’origine orientale de l'architecture ro-
mano-byzantine? C’est ce que nous devons mainte-
nant approfondir.
ΠῚ semble, après ce que nous avons dit de l'impor-
tance des constructions à calotte sphérique, que ce
soit à cet élément capital qu’il faille demander la so-
lution cherchée. Malheureusement l'étude des édi-
fices de l'Orient est encore restreinte à un trop petit
nombre d'exemples pour qu'on puisse songer sérieuse-
ment à établir sur cette base étroite des conclusions
définitives. Les arguments, en effet, se balancent. Si,
d’une part, on doit convenir que les nouveautés archi-
tecturales des thermes de Dioclétien et du palais de
Spalato — qui semblent apparaître en Italie et en
Dalmatie brusquement, sans préparation — ne sont
pas une imitation de formes devenues habituelles à
l’art romain oriental, d’autre part, on doit reconnaître
que, si on considère les coupoles syriennes des ka
lybés d'Oum-ez-Zeitoum (en 282), de Chaqq (avant
313) et de l’église d’Ezra (en 515), on se croira en
droit de penser que les provinces d’'Extrême-Orient
ÉGLISES
2364
ont ignoré, jusqu’au vi® siècle au moins, l'usage du
pendentif : et comme cet usage fut certainement
pratiqué en Italie dès le milieu du siècle précédent,
on serait tenté de soutenir qu'il est d’origine romaine
et que l'architecture orientale fut étrangère à son
institution.
On peut ainsi se renvoyer les arguments sans arriver
à conclure et, en ce qui concerne la question de pri-
mauté de la coupole sur pendentifs, nous nous abstien-
drons de le faire.
Mais toute la solution n’est pas renfermée dans
cette particularité. La décoration des monuments
italiens des 1v° et v° siècles peut nous conduire à
déterminer l'influence orientale sur l'architecture
romano-byzantine. Certains membres d’architecture,
jouant un rôle particulier, nettement défini, offrent
autant d'intérêt pour la décoration que d’importance
pour la construction. Tels sont les colonnes, pilastres,
arcades, entablements, arcatures, corniches, en un
mot, tous les membres isolés, évidés ou saillants des
édifices. Plusieurs d’entre eux apparaissent d’abord
en Asie et s’introduisent en Occident par cet iné-
puisable palais de Dioclétien à Salone. Cependant, il
faut observer que, en ce qui concerne la décoration
par arcatures, dont les principaux motifs apparais-
sent, comme nous le dirons, au baptistère de Ravenne,
au mausolée de Placidia et à la chapelle de Saint-Aqui-
lin, il faut observer, disons-nous, que, si le mode de
construction des édifices de Syrie, en très grosses
pierres de taille, explique l'absence d’arcatures pla-
quées sur les murailles impliquant l'emploi de petits
matériaux, il n’en est plus de même à propos des
plus anciens bâtiments de l’empire, grec, où l'usage
de la brique s’arrangerait à merveille des arcatures
plaquées.
La décoration de l’architecture romaine en Orient,
exclusivement fondée sur les saillies, moulures ou
ornements sculptés des œuvres vives de la construc-
tion, est très différente de la décoration orientale,
tout en placages et en mosaïques, comme à Sainte-
Sophie de Constantinople. Cette décoration en placage
se rencontre déjà au Panthéon de Rome, elle devint
la conséquence obligée du système de construction
en maconnerie de blocage, dont le Panthéon d’Agrippa
les Thermes de Caracalla et de Dioclétien, la basilique
de Mayence et d’autres monuments nous attestent le
grand développement à partir d'Auguste. Toutefois,
dans ces édifices, une grande part est laissée, parmi les
masses énormes de concrétions, aux membres d’ar-
chitecture aux formes expressives, détachés ou
saillants par rapport à la masse du blocage et con-
struits en grands quartiers de pierre,de marbre ou de
granit. Mais avec l'épuisement des finances et Ja
décadence, ces derniers éléments décoratifs sont de
plus en plus abandonnés, car l'exploitation des car-
rières, le transport et la mise en œuvre des gros blocs
deviennent chaque jour plus difliciles. Par compensa-
tion, l'emploi des revêtements de diverse nature
prend une importance croissante, et la décoration
intérieure devient presque exclusivement superficielle.
Sans doute, la décoration par placages et enduits do-
minoit déjà dans les constructions assyriennes faites
en briques, mais l’action immédiate exercée par l'ar-
chitecture romaine sur l'architecture byzantine a
nécessairement primé toute influence plus lointaine.
D'après ce que nous avons pu voir dans ce qui pré-
cède, l'architecture orientale a contribué à introduire
et à répandre en Italie, depuis la fin du πιὸ siècle, plu-
sieurs formes nouvelles étrangères à l’art classique de
l'Occident. La principale de ces innovations consiste
dans les applications très étendues et très varices de
l’arcade, soit comme élément essentiel de la con-
struction, soit comme figure décorative.
2365 | ÉGLISES 2366
Nous ne pouvons omettre de mentionner deux
types d’édifices dont on rencontre en Occident
quelques applications : ce sont les églises de forme
cruciale et de forme circulaire. Au nombre des églises
de forme cruciale nous mentionnerons la basilique
des Saints-Pierre-et-Paul, fondée près de Côme, au
plus tard dans les premières années du v® siècle, et
la basilique des Saints-Apôties (auiourd’hui Saint-
Nazaire-Majeur), fondée à Milan, par saint Ambroise,
vers la fin du rve siècle; enfin, une autre basilique
des Saints-Apôtres, élevée au νι" siècle par Justinien,
à Constantinople.
Les églises circulaires sont à rotonde annulaire,
comme le baptistère du Latran et l’église de Sainte-
Constance (voir t. 1, fig. 234-237), bâtis sous Con-
stantin, ou bien à rotonde simple, comme Saint-Mar-
cellin et Saint-Pierre de Rome, édifices tous deux
attribués à Constantin et disposés comme les salles
circulaires des thermes avec des parois épaisses, évi-
dées par des niches.
Les monuments circulaires sont généralement
voüûtés. Dans les rotondes annulaires, il y a quelque-
fois deux étages superposés de galeries, et la voûte
centrale s'élève assez haut pour qu’il y ait des jours
entre sa naissance et le toit des galeries.
A la catégorie des églises circulaires se rattachent
certaines rotondes hypèthres, d’un usage tout à fait
exceptionnel, avant pour objet d'enclore dans une
cour entourée d’un portique quelque insigne monu-
ment religieux. Des églises accompagnaient générale-
ment ces sanctuaires commémoratifs. Telle était la
rotonde incomplète servant d’abside à la basilique
du Saint-Sépulcre, bâtie sous Constantin, et la rotonde
octogone de Kalat-Sem’an, au centre de laquelle
s’élevait la colonne de saint Siméon Stylite. A cette
dernière rotonde sont annexées quatre basiliques,
disposées suivant les branches d’une croix, disposi-
tion ingénieuse et grandiose dont il n’existe pas d’au-
tre exemple {Diclionn., t.1r, fig. 803).
XXVIII ARCHITECTURE A RAVENNE. — Nous
avons assisté, sur la côte d’Asie Mineure, à la ren-
contre des influences dont la compénétration a donné
naissance à un concept original qui trouvera dans
Vart byzantin son expression adéquate. Mais cet
art ne s’est pas localisé dans la région où il s’est formé.
Nous le retrouvons d’assez bonne heure à des distances
considérables de son point de départ et v accomplis-
sant les étapes de son développement normal. Il est
souvent impossible de jalonner la route suivie entre
le point de départ et le point d’arrivée, faute de mo-
numents dans lesquels l’absence de plus en plus
complète de tâtonnements et d'erreurs marqueront
le progrès lentement réalisé et l’intinéraire suivi. A
défaut de ces édifices de transition, force nous sera
de nous transporter directement de Constantinople
à Ravenne, pour y constater et y étudier l'influence
exercée par l’art des provinces asiatiques de l'empire
sur la transformation de l'architecture en Occident
et principalement en Italie.
Les relations commerciales entre Ravenne et les
provinces orientales de l'empire, par voie maritime,
sont depuis longtemps connues. On s'explique dès lors,
dans une certaine mesure, l’ahsence d’intermédiaires
et la réaction directe de l’art asiatique sur l’architec-
ture romaine régnant sans partage ni contestations
sur l'Europe civilisée. Voyons jusqu’à quel point
les faits justifient une semblable conjecture.
Nous avons déjà rappelé l'importance exception-
nelle pour la question qui nous occupe de deux édifices :
les Thermes de Dioclétien et le palais de ce prince à
Salone. On yrelève, en effet, des formes étrangères à l’art
classique occidental], formes dont la plupart se retrou-
vent en Syrie, comme motifs habituels. Un exemple
caractéristique est celui du fronton sur colonnes, percé
d’une arcade en son milieu, dont un spécimen sub-
siste encore à Damas, et, qui, d’après les médailles
frappées dans ces contrées, aurait été, depuis le règne
d’Hadrien, le type ordinaire des entrées monumen-
tales de temples et de portiques. C’est, en effet, jus-
qu’au ne siècle qu’on peut faire remonter certaines
constructions syriennes; aussi n'est-il pas douteux
que les nouveautés architecturales des Thermes de
Dioclétien et du palais de Salone ne soient une imi-
tation de formes habituelles à l’art romain oriental.
I] faut être moins affirmatif en ce qui concerne la
question depriorité de l’emploi des pendentifs sou-
tenant la coupole. Ici, le problème repose sur des dé-
terminations chronologiques assez délicates à résou-
dre, faute d’éléments certains. Quelques faits, très
connus, invitent à penser, dès l’abord, que les pro-
vinces d’Extrême-Orient ont ignoré, jusqu’au vifsiè-
cle au moins, l’usage du pendentif. Les coupoles des
kalybés supérieures d’Oum-el-Zeitoum, antérieures
toutes deux à l’année 313, abritent des salles carrées,
et le passage de cette figure à la circonférence se fait
au moyen de dalles superposées et couchées à plat dans
les encoignures. Dans l’église d’Ezra, terminée en 515,
on emploie le même système, quoique, dans ce der-
nier édifice, la forme octogonale du tambour ména-
geât une transition moins brutale. D’après ces exem-
ples, il faut se garder de conclure que l’usage des pen-
dentifs, pratiqué en Italie, un siècle auparavant, est
d’origine romaine.
Il existe à Jérusalem et dans les villes ioniennes de
Philadelphie et de Sardes des coupoles sur pendentifs
d’une haute ancienneté, dont il faut tenir compte,
bien que leurs dates soient incertaines. L’ampleur des
dimensions et l'épaisseur extraordinaire des massifs
de maçonnerie portent hautement témoignage en
faveur de l’ancienneté de ces trois monuments. Si
ceux-ci existaient en Italie, on ne pourrait pas les faire
remonter moins haut que le milieu du 1ve siècle. Mais,
situés dans les provinces orientales de l'empire où l’ap-
pauvrissement et la décadence commencèrent plus
tard, ils pourraient être d’une époque plus récente.
Toutefois, comme les édifices en question sont néces-
sairement, eu égard à leur structure, plus anciens
que Sainte-Sophie de Constantinople, dont la date
est postérieure de quatre-vingts ans seulement à celle
du baptistère de Ravenne et du mausolée de Placidia :
et comme, par cette structure, ils tiennent à l’art ro-
main des beaux temps de l’empire de beaucoup plus
près qu'aucun de ces derniers monuments, il ne serait
nullement improbable qu'ils fussent contemporains
des primitives coupoles ravennaises, ou même qu'ils
leur fussent antérieurs.
Ainsi done, exception faite d’un détail —- le système
d'établissement des voûtes par tubes creux emboîtés
les uns dans les autres — les coupoles de la Cisalpine
n'offrent rien d’original.
Le système de construction des voûtes en petits
matériaux, pratiqué spécialement en Italie à l'époque
impériale, n’a guère survécu au règne de Constantin.
Les Thermes de Dioclétien et la basilique de Maxence
en sont peut être les dernières applications en Italie.
A partir du sve siècle, la voûte monolithe est délais-
sée; mais il n’est pas aisé d'établir, en Occident,
pendant les rve et ve siècles, la chronologie des voûtes,
ce qui rend difficile l'étude de la transformation des
méthodes de construction. Il faut, néanmoins, men-
tionner la voûte de la salle octogone qui, dans les
Thermes de Dioclétien, occupait l'angle ouest de l’édi-
fice central. Nous avons ici, à partir du sommet du tam-
bour octogonal, une voûte cannelée qui rappelle les cou-
poles byzantines cannelées, avec cette différence, toute-
fois, que ces dernières sont cannelées de Ja base au som-
2367 ÉGLISES 2368
met, tandis que, dans les Thermes de Dioclétien, les
cannelures, très saillantes à la base, s’atténuent peu à
peu en même temps que les arêtes, de manière à
disparaître avec elles à mi-hauteur de la voûte.
Les voûtes du baptistère de Saint-Jean-les-Fonts
à Ravenne et du mausolée de Galla Placidia dans la
même ville nous font voir, au milieu du v® siècle, une
innovationimportante dans la construction des voûtes.
Nous voulons parler des voûtes construites à l’aide
de deux couches de tubes creux en terre cuite, striés
à la surface, emboîtés les uns dans les autres et for-
mant, dans chaque couche, une suite d’anneaux, ou
plutôt de spires, qui se continuent sans interruption
depuis le sommet des pendentifs jusqu’au faîte de
la voûte. Les pendentifs sont exécutés avec les mêmes
matériaux. La voûte de Saint-Jean-les-Fonts a une
épaisseur de 0 m. 19 pour une portée de 10 τη. 70.
C’est une calotte sphérique, raccordée par des penden-
tifs de même courbure avec le tambour octogonal. Au
mausolée de Galla Placidia, l’édifice, en forme de
croix, est voûté en berceau sur les quatre branches
et couvert, dans l’étendue de la croisée, par une calotte
sphérique sur pendentifs. C’est le premier exemple,
sûrement daté, d’une voûte sphérique à pendentifs
établie sur plan carré, système fréquent dans l’archi-
tecture byzantine.Ces deux édifices, mais surtout
le second, marquent un progrès considérable, puisque
le problème de l'établissement de la coupole sur
pendentifs y est résolu. Dans l’établissement sur base
octogonale, la difficulté est beaucoup moindre, puisque
les pendentifs, très restreints en amplitude et en
surplomb, peuvent être facilement exécutés sans
définition rigoureuse au moyen d’encorbellements à
pente plus ou moins raide et d’une courbure plus ou
moins prononcée. La difficulté va en diminuant à
mesure que-les pans du tambour se multiplient ; mais
si on élève la voûte sur plan carré, les pendentifs, très
développés en superficie, ont un porte-à-faux consi-
dérable. Pour se rendre compte du progrès réalisé
en moins d’un demi-siècle, il faut se reporter à la
petite coupole de Saint-Satyre à Milan, établie sur
plan carré et avec des tubes creux, mais s’arrêtant
court à des surfaces horizontales et reposant, dans les
angles du carré, sur des plateaux d’appui analogues
à ceux des coupoles de Haourân.
Après la réalisation d’un tel progrès, on devine que
la rotonde de Saint-Aquilin, dont la construction est
attribuée à Galla Placidia, et la petite rotonde de Saint-
Sixte, qui s'élèvent toutes deux à Milan, étaient de
pures récréations pour les architectes, puisqu'il ne
s'agissait pour eux que de poser une coupole octogo-
nale sur un tambour de même forme
Nous ne nous arrêterions même pas à les signaler,
si ces exemples ne montraient une nouveauté presque
sans comparaison dans l'architecture romaine et qui
va, au contraire, se multiplier indéfiniment dans les
constructions du moyen âge. Comme s’il fallait que
tout fût rupture avec le passé, la voûte en briques de
Saint-Aquilin, épaisse de O0 πὶ. 45 avec une portéede
près de 13 mètres, n'appartient plus à la classe des
voûtes monolithes.
Enfin, autres innovations intéressantes : au bap-
tistère de Ravenne, une corniche composée de petites
arcatures qui prennent appui alternativement sur des
bandes murales et des consoles; ce qui est, suivant la
remarque de Huebsch, très probablement le plus
ancien exemple de la frise à petites arcatures; au
mausolée de Galla Placidia, des arcatures aveugles re-
1 Au lieu de corniches à petits arcs, on rencontre dans
quelques monuments de la Syrie centrale des corniches à
petites niches. Celles-ci, en forme de cul-de-four, décorées
de coquilles, sont taillées dans de grandes pierres portées
en surplomb par des colonnettes alternant avec des consoles,
tombent sur des bandes murales : enfin, à la rotonde
de Saint-Aquilin, une galerie de couronnement et de
circulation, limitée au dehors par des arcatures de
piédroits.
Si nous passons de la construction à la décoration
des édifices, le problème de l'influence asiatique se
pose de nouveau. Les monuments de Ravenne et de
Milan des 1v° et ve siècles nous font voir l'emploi de
certains membres d’architecture jouant un rôle
particulier nettement défini. Colonnes, pilastres, ar-
cades, entablements, arcatures, corniches, en un mot,
tous les membres évidés, isolés ou saillants des édifices.
Pour s’en tenir à la décoration par arcatures, nous
pouvons observer que les anciens monuments de Syrie
n’offrent ni corniche à petits arcs !, ni arcatures pro-
fondes soutenues par des colonnettes, et, en fait d’ar-
catures aveugles, on ne trouve guère que des encadre-
ments de niches. Ce fait est explicable en Syrie par
l'emploi du grand appareil; il ne l’est plus dans les
monuments byzantins de }’empire grec, bâtis en
brique, dans lesquels l’arcature serait, en tant qu’élé-
ment principal décoratif, parfaitement justifiée par
l'emploi de petits matériaux. Or, les membres déco-
ratifs en question sont mis en œuvre à Ravenne et à
Milan, dès le milieu du v® siècle, et, fait plus notable
encore, la décoration extérieure des palais sassanides
(bâtis entre le me et le vre siècle) était fondée principa-
lement sur l’emploi des arcatures et des bandes mu-
rales, si l’on en juge par la façade du palais de Ctési-
phon et par les ruines de palais de Firouz-Abad ?.
Le mauvais goût décoratif, général dans l’archi-
tecture romaine du rm siècle, fait place à la profusion
des images et des couleurs dont on recouvre les édi-
fices aussi bien que les vêtements. Dans les monu-
ments, la mode orientale envahit tout, recouvre tout.
Les mosaïques à fond d’or, les pavages en marbre de
couleur, les revêtements en marbres précieux, les
moulures alourdies d’ornements devinrent comme
les caractères de la beauté. On économisait sur la
qualité des matériaux afin de décorer plus richement
la surface. Au baptistère de Saint-Jean-les-Fonts à
Ravenne, la décoration luxueuse et soignée témoigne
d'un éloignement sans cesse croissant pour l’austé-
rité de l’ancienne architecture romaine et d’un ache-
minement très marqué vers les apparences visibles
de l’art byzantin. A ce point de vue, nous ne pouvons
trop insister sur ce baptistère de Ravenne, dont la
construction présente, dans ses membres extérieurs,
un exemple — le plus ancien probablement — de la
frise à petite arcature, caractéristique de l'architecture
lombarde. Mais c’est principalement sur la décoration
que nous voulons attirer l’attention. Le fond des ar-
catures basses était garni de placages et de mosaïques
en marbres précieux, exécutés avec une remarquable
perfection et un goût déjà franchement byzantin. On
en peut dire de même de belles mosaïques en petits
cubes de verre émaillé qui tapissent les tympans des
arcatures basses et la voûte sphérique à pendentifs.
Leur distribution par zones, la nature des sujets,
prophètes, évangélistes, apôtres, baptême de Jésus-
Christ, les formes de feuillage et les autres ornements,
sont autant de caractères qui rattachent les mosaïques
en question à la nouvelle ère artistique inaugurée par
l'architecture byzantine.
Pour mesurer le chemin parcouru, il n’y a qu'à les
comparer aux mosaïques constantiniennes de la ro-
tonde de Sainte-Constance, à Rome (voir Diclionn.,
t. x, fig. 238, 239).
C'est la disposition de la corniche lombarde, à cela près que
le cul-de-four remplace l’arcature; par exemple : corniches
de l’abside de l’église de Tourmannin et à l’église de Kalat-
Sem’an. — ὃ Ἐς Flandin et Coste, Voyage en Perse, in-89,
Paris, 1851, p. 215-218; Atlas in-fol., pl. XXXVIH-XLH.
nn
l
Ἷ
2369 ÉGLISES 2370
En définitive, dirons-nous avec M. de Dartein, tan-
dis que les Thermes de Dioclétien et surtout le palais de
Spalato annoncent de loin la formation de l’architec-
ture byzantine, première manifestation de l’art du
moyen âge, ou plutôt trait d'union entre l'architecture
romaine et celle du moyen âge, le baptistère de Ra-
venne et le mausolée de Galla Placidia, bâtis un siècle
et demi plus tard, nous montrent cet art nouveau en
partie constitué.
XXIX. ARCHITECTURE LONGOBARDE. — Nous avons
dit que dans la Gaule, l'Espagne, la Bretagne et l’Afri-
que du nord, il ne fallait guère s’attendre à rencontrer
une école et un style d'architecture, mais tout au plus
quelques applications isolées des types en faveur à
Rome. En Lombardie, après d’effroyables misères
causées par l'invasion, on se mit, grâce à la reine Théo-
delinde, au vi: siècle, à bâtir avec activité. Après la
conversion d’'Agilulph, ce mouvement prit une plus
grande extension et continua sous les règnes suivants.
A Théodelinde remontent l’église de Monza et le
baptistère de Brescia;à la reine Gandiberge, l’église
Saint-Jean-Baptiste, à Pavie; sous Aribert et Grin-
vald, les églises Saint-Sauveur et Saint-Ambroise,
à Pavie; sous Pétharit, le monastère Sainte-Agathe,
l’église Sainte-Marie alle pertiche, à Pavie, et le reste,
ce qui comprend les édifices demeurés debout et ceux
qui ne nous sont connus que par les allusions des
documents. On a vu en détail ce qui concerne la
basilique du Saint-Sauveur à Brescia (voir ce mot),
le seul édifice longobard qui subsiste à peu près dans
son état primitif. Il nous faut, dès maintenant, envi-
sager les caractères essentiels de l’architecture lon-
gobarde.
Si on se souvient de ce que nous avons dit au sujet
de la forme générale et des principes de construction
de la voûte d’arête dans l’architecture byzantine, on
ne pourra manquer de constater très vite une difté-
rence notable entre le système byzantin et le système
lombard, qui fait usage dans les voûtes de nervures
saillantes. Des arcs doubleaux, longitudinaux ou for-
merets, limitent par côté ces dernières voûtes, et sont
accompagnés, le plus souvent, dans les plus grandes
d’entre elles, d’arcs diagonaux qui se croisent au som-
met. Cette armature en relief, construite à l’avance,
servait à soutenir le corps de la voûte. Elle en fixait
aussi les formes apparentes, qui consistent dans les
contours des nervures, en sorte que, après avoir soi-
gneusement construit et profilé celle-ci, on pouvait
bâtir sans beaucoup d’attention la couverture maçon-
née qui formait leurs intervalles. Ainsi les nervures
remplissent la double fonction de porter la voûte et
d’en exprimer et d’en assurer la forme.
Il se pourrait, et c’est même tout à fait probable,
que ces organes dussent être rattachés, en ce qui
concerne les voûtes d’arête, aux méthodes romaines
en usage pour la construction des voûtes en petits
matériaux. Entre autres exemples de ces dernières
constructions, citons les grandes voûtes d’arête des
Thermes de Dioclétien, où des arcs doubleaux, for-
merets et diagonaux, bâtis en briques, sont noyés dans
le blocage. Que l’on pose la voûte sur ces arcs, au lieu
de les incorporer avec elle, et l’on aura réalisé, aux
conditions de stabilité et au surhaussement près, la
voûte d’arête lombarde dans sa structure la plus com-
plète. Du moins, l’aspect sera sensiblement le même.
La voûte d’arête lombarde dériverait donc, pour
sa force et son tracé, de la voûte dômicale byzantine et
peut-être de la voûte d’arête romaine, par son arma-
ture latérale et diagonale. Faisons remarquer, à pro-
pos des nervures saillantes de cette armature, que
l'architecture longobarde leur doit un de ses traits ca-
ractéristiques, à savoir : le pilier cantonné de colonnes.
Il était logique, en effet, que les dentelures détermi-
nées à la naissance de la voûte par les saillies des
différents arcs fussent continuées dans le support par
des ressauts correspondants. En toutes circonstances.
la forme de l’appui doit s’adapter à celle de la construc-
tion qu’il soutient. C’est pour la même raison que les
voûtes lisses de l'architecture byzantine reposent
sur des piles à parements plats.
L’architecture byzantine a laissé d’autres traces,
dans l’architecture lombarde, que la coupole et la
voûte d’arête dômicale à section diagonale circulaire.
C’est d’abord l’usage très répandu de la brique, la
substitution de l’arc à l’architrave, l'emploi des voûtes
appareillées poussant leurs appuis et l’application de
ces poussées à des piles isolées, réunies sur le pourtour
de l’édifice par des murs généralement assez minces
pour ne faire que l'office de cloisons. Le sommier
détaché se rencontre plus rarement; mais un tailloir
très robuste est souvent pris dans un bloc distinct du
chapiteau, pour le même rôle que ce membre par-
ticulier de la colonne byzantine. Toutefois, les diffé-
rentes analogies que nous venons d’énumérer, ajoute
M. de Dartein, ne paraissent pas, comme celles qui exis-
tent pour la coupole et pour la voûte dômicale, pro-
venir directement de l’action du style byzantin sur
l'architecture lombarde. L'usage habituel de la bri-
que, la substitution des arcs aux plates-bandes, ap-
partiennent au fonds commun de traditions et d’exem-
ples laissés par l’art romain. Quant au tailloir lom-
bard, il ressemble au moins autant à l’abaque alourdi
du chapiteau romain de la décadence qu’au sommier
byzantin, si énorme et si franchement isolé.
La voûte mince, équilibrée, a été essayée d’abord
en Italie, ainsi que l’usage du contrefort, et, sur ces
deux points, la pratique lombarde ne paraît pas
dépendante du style byzantin pleinement constitué.
Les divers rapprochements que nous venons d’in-
stituer conduisent à cette conclusion, que, à part l’em-
ploi de la coupole et celui de la voûte d’arête dômicale,
l'architecture lombarde ne paraît directement rede-
vable à l’architecture byzantine d’aucun trait sail-
lant de sa méthode de construction. Si les deux sys-
tèmes se ressemblent en quelques autres points, on
doit l’attribuer à ce qu'ils sont fondés sur un certain
nombre de principes communs, déjà pratiqués anté-
rieurement. C’est donc à une influence partielle que
s’est limitée, quant à la construction, l’action du style
byzantin sur l’architecture lombarde.
I] nous reste à envisager la décoration.
Nous avons dit que l'architecture byzantine se
prêtait admirablement à fournir à la décoration
colorée de vastes surfaces planes; il n’en est plus de
même avec l'architecture lombarde, dans laquelle
des formes précise, des lignes nettement marquées
font ressortir d’une manière très claire et avec beau-
coup de détails les fonctions de chacune des parties
de la construction.
Le système même de construction devient ici l’élé-
ment essentiel de la décoration, c’est dans le gros
œuvre lié d’une manière intime à l’ossature qu’il faut
le chercher. De là, le rôle principal enlevé au revête-
ment et donné à la sculpture, qui se montre dans les
chapiteaux, les archivoltes, les consoles des arca-
tures, etc. En Lombardie, on réserve les revêtements
pour l’abside, afin d’ajouter à sa splendeur et de la
signaler entre toutes les parties de l’édifice. Ces revê-
tements, toutefois, paraissent avoir été plus souvent
exécutés en peinture qu'en marbre ou en cubes de
verre émaillé; sauf ce détail, ils ressemblaient com-
plètement aux compositions qui décoraient les églises
byzantines. La sculpture lombarde est apparentée
de près à la byzantine, ce qui tient sans doute, pour
une grande part, à ce que, dans l’une et dans l’autre,
on revint à la méthode élémentaire, qui consiste à
2371 ÉGLISES 2372
détacher les ornements, par des reliefs très bas, sur les
faces d’un simple épanelage. Ce fut peut-être, dans
une certaine mesure, affaire de goût, pour l’art byzan-
tin, au lieu que, pour la sculpture lombarde, ce fut
affaire de nécessité.
Au point de vue décoratif, les deux systèmes, byzan-
tin et lombard, diffèrent radicalement dans l’ensem-
ble, malgré des analogies de détail très étendues.
C’est par là qu'ils se touchent, et il faut remarquer
que ce ne pouvait être que par là, à raison de la difré-
rence des méthodes de construction. Tandis que les
placages, réduits au minimum, se bornaient à l’imita-
tion des motifs byzantins, la sculpture, très développée,
ne trouvant pas dans les édifices byzantins tous les
modèles dont elle aurait eu besoin, s’habitua à s’en
affranchir de plus en plus et à se développer dans une
direction originale.
En résumé, l'influence exercée par le style byzantin
sur l’architecture lombarde a été nulle quant à la dis-
position du plan des édifices, considérable mais non
prépondérante quant au système de construction, et,
enfin, très fortement marquée dans la partie orne-
mentale de la décoration.
XXX. ARCHITECTURE DES OSTROGOTHS. — Au
vie siècle, le règne de Justinien inaugure une période
de conquêtes systématiques tendant à reformer l’em-
pire romain dans ses anciennes limites. Nous n’avons
pas à suivre les armées byzantines dans leur luttes
pour établir la domination et la civilisation en Afri-
que, en Italie, en Espagne; mais nous devons con-
stater que ces prétentions entraînent l'établissement
d’un vaste réseau de constructions stratégiques, de
villes nouvelles et d’édifices sans nombre. Pendant la
période qui s’écoule entre les constructions constanti-
niennes et les constructions justiniennes, nous n'avons
à noter que le progrès de la décadence. La Gaule, la
Bretagne et l'Afrique sont occupées par des peuples
insoucieux de bâtir; l'Afrique est aux mains des
Vandales, l'Égypte détruit ou laisse périr plus qu’elle
a édifié, la Syrie seule est encore active, l'Italie entre-
tient ses richesses monumentales sans les accroître
notablement. Du moins, nous ne pouvons juger des
accroissements dus à Théodoric à Ravenne, à Pavie,
à Vérone, puisque rien ne subsiste de ces monuments.
Le seul monument authentique et complet qui nous
reste des Ostrogoths est le mausolée de Théodoric,
bâti à Ravenne, au commencement du vi® siècle. Son
architecture, dont la reconstitution, en ce qui con-
cerne certains membres extérieurs et accessoires du
premier étage, n’a pas encore été faite d’une manière
définitive, ne paraît vraiment originale que par la
vigueur du caractère. La gigantesque coupole mono-
lithe, du poids d’environ cent quatre-vingts tonnes,
qui couvre l'édifice, prouve une recherche du gran-
diose, une persévérance de travail et une habileté
mécanique qui font le plus grand honneur au règne
de Théodoric. Les ruines du palais de ce prince à
Ravenne et le baptistère de Florence, dont on attri-
bue avec assez de vraisemblance les parties anciennes
à l’époque des Goths, ne révèlent, comme le mausolée
de Théodorie, aucun style particulier. L'architecture
du palais de Ravenne procède de celle du palais de
Spalato.
On a prétendu que les Goths avaient apporté, des
rives du Danube, les éléments d’une architecture
originale, qu’ils auraient ensuite développée en Italie
et dans le Midi de la Gaule ?. Nous dirons dans un ins-
? De Troya, Codice diplomatico longobardo, dans Storia
di Italia, in-8°, Napoli, 1852-1855, part. IV, p. 23 sq. —
: F, de Dartein, Étude sur l'architecture lombarde et sur les
origines de l'architecture romano-byzantine, in-4°, Paris,
1882, t. 11, p. 30.—* Cordero di San Quintino, Dell’ Italiana
architettura durante la dominazione longobarda, in-4°,
tant ce qu'il faut penser de cette opinion, qui ne repose
que sur des textes fort vagues ?; aucun monument ne
vient l’appuyer, tandis que les rares monuments sub-
sistant encore aujourd’hui parmi ceux qui furent
élevés par les Ostrogoths — le mausolée de Théodorie
et le baptistère de Florence? — paraissent démentir
la thèse de laquelle nous venons de dire un mot.
Le principal argument que l’on apporte en faveur
de cette prétendue architecture, c’est que les Ostro-
goths étaient ariens très Zélés et que, comme tels,
ils durent adopter pour leurs églises un type différent
de celui des orthodoxes 4. Cela est bientôt dit; mais
on n’improvise pas un type d'église différent de celui
de la secte rivale parce qu’on a envie de s’en dis-
tinguer. Ne croirait-on pas qu’on construit une église
comme on bâtit un poulailler? Ce fut, en tous temps
et au ve-vie siècle autant et plus qu’à aucune époque,
une grande et difficile affaire de bâtir une église, même
en utilisant les plans, les coupes, les épures vingt fois
expérimentés. D'ailleurs, si on juge non sur des mots
mais sur des faits, ce qui offre toujours plus de consis-
tance, on peut se convaincre que les sectes ariennes
(voir ce mot) dont il nous reste des productions monu-
mentales n’ont nulle part produit une architecture
religieuse originale et vraiment nouvelle. L'histoire
ecclésiastique nous fait connaître, par contre, un
certain nombre d’églises ariennes qu’une simple dédi-
cace posée sur l’arc de l’abside, au sur les murs de la
nef, ou sur l’entrée principale, transforma instanta-
nément en église catholique absolument semblable à
toutes les autres églises catholiques 5. On ne voit et on
ne lit nulle part qu’à la chute de l’arianisme, les églises
de cette secte aient été transformées ni détruites; et
pourtant, les mêmes motifs qui auraient porté les
ariens à bâtir des églises sur un plan différent du
plan adopté parmi les catholiques auraient dû les
décider à les faire disparaître en distinguaient eux-
mêmes. Leur conservation à Ravenne, à Pavie et à
Rome prouve assez qu’elles ne se distinguaient des
autres églises que par des caractères accidentels.
XXXI. INFLUENCES BYZANTINES EN OCGIDENT. LES
Wisicoras.— Nous avons dit que les pays d'Occident,
Gaule, Grande-Bretagne, Espagne, Afrique, tribu-
taires de Rome, avait adopté et reproduit presque
aveuglément le type basilical qui leur était fourni par
Rome. La basilique à colonnes, le chapiteau corinthien
et certains procédés de construction avaient dans ces
provinces force de dogmes intangibles. L. Courajod
avait déjà reconnu et proclamé cette filiation 5. Mais,
cette constatation faite, il comparait les monuments
byzantins avec les édifices mérovingiens et carolin-
giens et concluait que l’art latin avait bientôt cédé
la place à l'influence byzantine, qui prit la tête du
mouvement, en Italie, dès le rv° siècle, et dans nos
provinces, au vit siècle 7. Les exemples abondaient ἃ
l'appui de sa théorie : c'était le baptistère de Saint-
Jean à Poitiers et l’hypogée de la même ville, puis
Saint-Laurent de Grenoble, qui avaient fait bon mar-
ché, ceux-là du plan basilical, celle-ci, plus décisive
encore, puisqu'elle adoptait le plan tréflé. Les tours-
lanternes des églises mérovingiennes étaient encore
des emprunts à l'Orient. Mais la preuve décisive se
trouvait dans l’appareil et dans l’ornementation. La
maçonnerie de blocage, essentiellement romaine,
avait été remplacée par l'appareil en pierres de taille,
d’origine néo-grecque. L’ornementation conservait le
chapiteau corinthien, mais le traitait à la manière
Brescia, 1829, p. 291 sq. — " C. Troya, op. cit., p. 47, 48,
50,51, etc.; Dictionn., t. 1, col. 2819-2835. — * M. A. Ricci,
Storia dell’ architettura in Italia, in-4°, Modena, 1857, t.1,
p. 101 sq.; Dictionn., t. 1, col. 2819, 2835. — * L. Courajod,
Leçons du Louvre, in-8°, Paris, 1890 t. 1, p. 269. — ? Ibid.,
t. 1, p. 262-263.
νυν Ὁ
=
2373 ÉGLISES 2374
byzantine, les motifs classiques s’infléchissaient petit
à petit vers lamode byzantine; le faire facile et un peu
flasque devenait roide, sec, anguleux, plat. Enfin les
sarcophages du sud-ouest fournissaient la preuve que
la Gaule s'était trouvée en communication ininter-
rompue avec la Syrie et l'Orient, depuis l'introduction
du christianisme jusqu’au vire siècle, et même jus-
qu'au 1x°, qui ne faisait que continuer la tradition éta-
blie. On arrivait ainsi à affirmer, sinon à prouver,
« l'existence d’un art pré-roman, bien constitué, bien
déterminé, concordant, semblable partout à lui-
même, régnant despotiquement de la Méditerranée
à l'Océan, possédant notamment une grammaire or-
nementale facile à fixer : » Dès le v° ou le vi: siècle,
cet art n’était déjà presque plus qu’une émanation
de l’art byzantin.
Aussi longtemps qu’il ne s’agissait que de recourir
à l'imagination, L. Courajod dépassait la plupart de
ses concurrents, mais quand on en venait aux preuves,
la situation se modifiait. Comme il fallait, coûte que
coûte, donner une explication de cet engouement qui
aurait substitué la méthode et le style byzantins à
tout ce qui avait précédé, voici celle qu’il proposait :
Les populations des Gaules, disait-il, après leur
conversion au christianisme, se sentirent mordues de
haine pour l’art païen de Rome. « Les ruines romaines
de l'empire d'Occident étaient d’une façon générale
considérées comme le produit d’un art impur. » Voilà
qui est bientôt dit, mais le fait le plus certain, c’est
que nous n’en savons rien, et ce qui semble pro-
bable, c’est que la vérité est bien différente. La Gaule
s’est convertie assez lentement. A part quelques îlots
comme Aubagne, Maguelone, Lyon, Autun, au
{πιὸ siècle, ce n’est guère avant le milieu du τπὸ siècle
que des évêques commencèrent à pénétrer et à s’im-
planter dans quelques villes. Un siècle plus tard, au
temps de saint Martin, les campagnes étaient encore
entièrement païennes et les villes, un certain nombre
de villes, à peine effleurées. Au ve et au vie siècle, le
christianisme progresse, mais les Gaulois se moquaient
un peu de tout, restaient amoureux de la beauté, et,
entre deux bourrasques, émeutes, invasions, révolu-
tions, renversement d’empereur, dédaignaient abso-
lument d'écrire le moindre petit mot qui permît d’as-
surer qu'ils considéraient les ruines romaines « comme
le produit d’un art impur ». Quant à l’art néo-grec,
ils n’ont pas pris non plus la peine de nous dire ce
qu’ils en pensaient, ni même s’ils en pensaient quel-
que chose, ni encore s’ils connaissaient distinctement
son existence. « Sans souillure originelle et sans com-
promettante hérédité, il avait récemment vu le jour. »
Nous avons montré ce qu’il faut penser de ce récem-
ment et de l’ancienne théorie sur la génération sponta-
née de l’art byzantin. « Il était contemporain de
l'effort religieux qui venait d'aboutir et qui trans-
formait l'humanité », ce qui est inexact et ce qu’un
Gallo-Romain eût été bien embarrassé de savoir et de
dire. Enfin, comme cet art n’était pas apporté par les
anges ni par les Byzantins, c’étaient les Wisigoths qui
en faisaient présent aux Gaulois.
Goths, Ostrogoths, Wisigoths, élevés à la dignité
de vulgarisateurs des beaux-arts, la trouvaille est
curieuse! Ces Goths étaient à peine moins civilisés et
presque autant cultivés que des Grecs?; cependant
il leur manquait une architecture; il leur arriva de
traverser Ravenne et ils ouvrirent de grands yeux,
comprirent la culture impériale, et, le temps de la
mettre en formule, reprirent leur course à travers le
monde romain. Maintenant ils avaient une architec-
ture et, pour en donner la preuve, ils « la répandaient
1 L. Courajod, Leçons du Louvre, ἴντα, p. 269,272,273,276,
278.— " Jbid.,t. 1, p. 431. — * Ibid., t.1, p. 426. — Ibid.
partout autour d’eux dans leurs conquêtes ». Ces aima-
bles Goths emmenaient dans leurs fourgons, non pas du
butin, mais de beaux plans, des épures, des croquis, des
projets de toute sorte, tout l’attirail d’un cabinet
d’architecte, et ce bagage s’imprégnait « à la longue de
quelques-uns de leurs instincts de race? », en sorte
que l’art byzantin + se trouva tout d’un coup installé
dans le Midi de la Gaule et en Espagne, avec son esthé-
tique spéciale et complète, partout où pénétrérent les
Goths 4».
Ce fut d'Aquitaine que l'influence et l’art wisigo-
thiques rayonnèrent. La preuve en serait dans les
sarcophages et autres travaux sur marbre qui sont
originaires de cette contrée, d’où ils se répandirent
jusque dans le nord de Ja France ὅ (voir Dictionn.,
τ, π, au mot BORLEAUX, plusieurs sarcophages de ce
type du sud-ouest). Ce fut aussi de ce foyer aquitain
que partirent les architectes qui vulgarisèrent les
méthodes de constructions byzantines δ; la preuve
s’en trouve dans un texte unique, d’après lequel une
église aurait été construite à Rouen, d’un appareil
remarquable et en pierres de taille, par un Goth, manu
gothica τ. Voilà donc un art gothique découvert et ima-
giné de toutes pièces δ. En quoi cet art, dit gothique,
s’individualise et se distingue de l’art gallo-romain,
c’est ce qu’on serait désireux de savoir si ce n’était si
difficile à définir. 1] ἃ trouvé le type basilical, il l’a
conservé; il a trouvé les colonnes, les chapiteaux et les
arcs, il les a aussi conservés; enfin il a trouvé l’em-
ploi du grand appareil et de la brique, et il a pratiqué
l'usage de la brique et du grand appareil. Il reste à
découvrir son originalité.
ΤΠ reste bien autre chose encore à découvrir. Où et
comment les Gailo-Romains nous ont-ils appris qu'ils
n’éprouvaient qu’aversion pour les Romains et ten-
dresse pour les Wisigoths? Au τνὸ siècle et même après
ses désastres, après sa profanation par Alaric en 410,
sa mise à sac par Genséricet par Totila, Rome demeure,
aux yeux des populations provinciales de la Gaule, la
merveille, la sainte, l’intangible, l'immaculée, la reine
du monde. Sa longue gloire passée y est sans doute
pour quelque chose, et un vague souvenir se transmet
de ce peuple victorieux, de ce sénat, de ces empereurs
vers lesquels à peine osait-on lever les yeux, mais ces
impressions s’estompaient avec les années; ce qui de-
meurait vivace, c'était le prestige de Rome, ville
sainte, ville des martyrs, ville des tombes apostoliques,
Rome, sillonnée par les tombeaux, les églises, les
pèlerinages, les reliques. Ce que les hommes de ce
temps savaient de Rome, ce n’était pas ce que Tite-
Live et Tacite pouvaient en apprendre, c'était ce que
les Zuineraria,les Mirabilia, c’est-à-dire des « guides du
voyageur », pouvaient en laisser connaître et deviner.
Rome, c'était si peu la ville coupable et maudite que
le rêve des chrétiens était d’y aller un jour, d’en rap-
porter la limaille des chaînes de l’apôtre, l'huile des
lampes ou la cire des cierges, ou la poussière des mar-
bres qui glorifiaient les saints de Dieu. Rome, appau-
vrie, déchue de sa puissance, fascinait les imagina-
tions conime au temps de sa splendeur. Cassiodore,
un Goth, l’appelait avec révérence, la « capitale de
l’univers τ, et ces barbares tenaient à honneur la géné-
alogie imaginaire qui leur donnait les vieux Romains
pour ancêtres. Prudence l'Espagnol, Ausone le Bor-
delais, Sidoine Apollinaire l’Arverne n’ont d'estime
et d’admiration que pour les Romains. Sidoine, qui
vit parmi les Goths, se compare tout simplement aux
jeunes Hébreux plongés dans la fournaise; il tient
à folie pure de préférer les codes barbares au code du
droit romain et Théodoric à Théodose; quant à la
t. x, p. 431. — ὁ Jbid., t. x, Ὁ. 426-430. — 5 Jbid., t. 1,
p.430.— 7? JIbid.,t.1,p. 430-431. — * Jbid.,t.r, p. 437-438.
2375
seule pensée de se voir livré aux Goths, il en souffre
comme un Français peut souffrir de voir sa patrie
occupée et annexée par un ennemi odieux et crapuleux.
Ah! les Gallo-Romains faisaient bien bon marché
des gaillardises, des grivoiscries et des impudicités
de l'art impérial. D'ailleurs, ils étaient assez peu fa-
rouches et l'inventaire des statues et statuettes trou-
vées en Gaule bien intactes montre qu’ils ne s’armaient
pas du tout du marteau à la vue de ces personnages
dévêtus. Qui sait même si l'incapacité de leurs ouvriers
à imiter les artistes ne leur faisait pas traiter avec
faveur et acquérir à grand prix ces « produits d’un
art impur »? Les imprécations du prêtre Salvien ne
peuvent certes pas être prises au grand sérieux, mais
elles ne permettent pas de prendre l’idée d’une nation
pudibonde à l'excès.
Ce que les Gallo-Romains détestaient et haïssaient
de toute leur âme, ce n’était pas les Romains, leur
culture, leur civilisation, leur art, toutes choses
qui étaient devenues la culture même, la civilisation
même et l’art même des Gaulois; ce qu'ils maudis-
saient et exécraient, c’était l’hérésie arienne, c’est-
à-dire la religion des Wisigoths. Cette aversion était
telle que, pour la satisfaire et pour redevenir catho-
liques, ils n’hésiteraient pas à appeler Clovis et à faci-
liter ses victoires, Clovis, consul de Rome.
ΤΠ semble donc que le plus sage et le plus sûr est de
renoncer à une théorie qui n’est qu’une théorie et n’a
de soutien que des arguments dénués de fondement.
Mais il y a plus. « Arrêtons-nous aux caractères eth-
niques de la nation gothe : à ce point de vue, celle-ci
est impropre au rôle qu’on voudrait qu’elle eût joué.
Qu'un auteur ait écrit des Goths qu'ils étaient policés
et semblables aux Grecs !, c’est là une de ces flatteries
que l’historien ne peut guère retenir. Jornandès, qui
s’en est fait l’écho, n’attribue-t-il pas aux Amazones
gothes la construction du temple d’Éphèse ?? L'histoire
nous apprend que les Wisigoths n'étaient nullement
un peuple éclairé, amateur d’art : ils se promenaient à
travers l’Europe, non pas un album à la main, en
quête de curiosités, mais l’épée et la torche au poing.
Ils portèrent en Gaule leurs habitudes de pillage et
livrèrent notamment la ville de Bordeaux aux flammes
en 414. Il faut lire le chapitre où Fustel de Coulanges
expose Comment les Wisigoths sont entrés en Gaule *.
Rien ne donne moins l'impression d’un peuple créant
une école d’art. Leur civilisation était rudimentaire :
Jornandès les dépeint pendant leur séjour en Italie
comme des barbares ὁ et nous savons par Isidore de
Séville 5 que Léovigild (528-586) fut le premier de leurs
rois qui adopta des vêtements et un siège distincts. Il
y a plus, et quand même les Goths auraient docile-
ment reçu les lecons des civilisations voisines, ils
auraient été impuissants à exercer un magistère dans
les contrées soumises à leurs armes. En effet, sous
quelque face que l’on considère le génie des Wisigoths,
il semble qu’une telle mission fut au-dessus de leurs
forces. Dans son étude sur les Origines de la littérature
française, G. Paris observe que l’élément germanique
apporté par les Wisigoths du sud et les Bourgondions
de l’est paraît avoir été plus ou moins promptement
absorbé par le fond romains. Les auteurs qui se sont
occupés des institutions juridiques des Wisigoths 7
1 Ce mot de Dion Cassius est cité par Jornandès, De
rebus gothicis, édit. Panckoucke, p. 232. — * Ibid., p. 240.
--- * Fustel de Coulanges, L’invasion germanique, in-S°,
Paris, 1904, p. 401 sq. — ὁ Jornandès, De rebus gothicis,
édit. Panckoucke, p. 306. — " Isidore de Séville, Chronicon
Gothorum. — * G. Paris, La poésie au moyen âge, in-12,
Paris, 1885, p. 73. — τ Guizot, De la législation des Wisi-
goths, dans Revue française, 1828, t. νι, p. 230; E. de Ro-
zière, Formules wisigothiques inédites, Introduction, p. 1;
Rosseuw, Histoire d'Espagne, in-8°, Paris, 1837, t. 1,
ÉGLISES
2376
ont signalé l’inconsistance extrême de leurs coutumes.
Il est bien invraisemblable qu’un peuple qui perdait
avec une pareille facilité ses lois et ses légendes, dont
la littératureet le droit fondaient au contact de Rome,
ait subsitué un art, qui n’était même pas le sien, à
l’art gallo-romain. La vérité est que les Wisigoths,
admis dans le monde romain avec une fonction spé-
ciale, qui était de défendre l'empire, n'avaient ni les
attributions, ni l'importance numérique, ni la centra-
lisation qui leur eussent été nécessaires pour importer
un style : ce n’était pas un peuple d’artisans ou d’ar-
tistes, de maçons ou de sculpteurs; c'était une poi-
gnée de soldats, qui furent absorbés par la société
ambiante ὅ.»
L. Courajod n’a pas seulement fait appel à son imagi-
nation, il a aligné des textes : voyons ce qu'ils valent.
Et d’abord l'architecte goth qui élève une église à
Rouen, manu gothica, on s’en souvient. Ce serait le cas,
ou jamais, de rappeler qu’« une hirondelle ne fait
pas le printemps », et qu'un architecte, fût-il goth
de nation, pourrait avoir appris son métier ailleurs que
parmi ses compatriotes. C’est en 533 qu’il travaillait
et la chronique qui nous l’apprend date de trois ou
quatre siècles après l'événement ὃ; mais à s'assurer
qu’elle fût rigoureusement exacte sur ce point, il reste-
rait à savoir la signification de ce mot gothicus. Cette
signification n’est rien moins que claire. D'où vien-
nent les Gofi? On est fort embarrassé de le dire.
Grégoire de Tours, bien placé pour être instruit, oppose
la Gothie à la Septimanie, à une époque ou ces deux
provinces étaient occupées par les Goths #. On ne s’est
pas mis d’accord sur leur compte, les uns lisent Gotë
et ils traduisent Espagnol'1, les autres traduisent
gitanos 1".
Voici un autre texte dont L. Courajod faisait état.
La basilique de Toulouse dédiée à saint Sernin fut
bâtie sousle duc Launebolde #. Mais la nationalité de
ce Launebolde n’est pas connue. Était-il soth? ne
l’était-il pas? Et qu'il fût goth ou qu’il ne le fût pas,
s’il bâtissait une église, ne s’adressait-il pas de préfé-
rence à un bon architecte? c’est vraisemblable. Cet
architecte était-il goth? Nous l’ignorons absolument.
Courajod est allé plus loin, il a voulu que les bâtis-
seurs de Saint-Sernin aient fait usage de méthodes
particulières. Lesquelles? Lenoir pensait que les Goths
ne possédaient quelque habitude de bâtir que parce
qu'ils avaient recueilli et appliqué les traditions des
constructeurs romains 1". Quicherat disait tout simple-
ment que « les Goths n’ont rien bâti dans un système
d'architecture qui leur fût propre #. »
XXXII. INFLUENCE ET ANALOGIE. — Il existe une
méthodetrop ingénieuse qui consiste à juxtapeser deux
textes, deux débris de monuments et à conclure, d’après
une ressemblance véritable, que l’un procède de l’autre
ou que tous deux n’ont fait que reproduire, inter-
préter, déformer un type plus ancien, dont ils dérivent.
Nous avons montré à propos des carmina du pape
Damase à quelle débauche d’ingéniosité on s'est
livré pour découvrir les prétendues sources d’un dis-
tique, ou de beaucoup moins encore. Deux ou trois
mots enfilés dans le même ordre deviennent une dé-
monstration irréfutable d’un emprunt fait par l’au-
teur, d’une lecture qui l’a frappé, d’une réminiscence
p. 392-396. — "ΑἹ. Heiss, Monnaïes des rois wisigoths
d'Espagne, in-4°, Paris, 1872, p. 15. — " J,-A. Brutails,
L’'archéologie au moyen âge et ses méthodes, in-S°, Paris, 1900,
p. 113-115. — ‘0 A. Longnon, Géographie de la Gaule au
VIe siècle, in-8°, Paris, 1878, p. 192-193. — !: Douais, Cartu-
laire de Saint-Sernin, Toulouse, 1887, Introduction,
p. Lxxxv, note 3. — 15 Breuils, Sainte Austinde, p. 131,
note 3. — # 1,. Courajod, Leçons du Louvre, t.x, p.427-428.
— M Alb, Lenoir, Architecture monastique, Paris, 1852, τ, 1,
p. 233. — 15 J. Quicherat, Mélanges d'arch., ἴ, 11, p. 85.
LO
2377 ÉGLISES 2378
dont il n’a pu désormais s'affranchir. En réalité, le
plus souvent, on se trouve, semble-t-il, en présence
d’une simple coïncidence qui n’a rien de bien surpre-
nant si l’on songe qu’en tous temps, en tous pays,
en toute langue certaines locutions sont devenues d’un
usage si ordinaire que leur emploi est, pour ainsi dire,
obligatoire. Rencontres intéressantes, à coup sûr,
mais nullement démonstratives de tout ce qu'on veut
y découvrir.
S'il s’agit de monuments figurés, on observe de
même des analogies, parfois des similitudes qui ne
prouvent qu’une seule chose, c’est que les moyens
dont l’art dispose sont soumis à des conditions tech-
niques impérieuses, auxquelles on n'échappe pas. Ce
qui est vrai à propos des constructions l’est également
à propos de l’ornementation. Il existe des types et des
formes que la science et le goût ont ratifiés, implantés,
et dont on ne se libère pas à volonté. Ces formes orne-
mentales sont non seulement si flatteuses, si répan-
dues mais encore si logiques qu’elles forment une
sorte de patrimoine universel, auquel chacun puise
sans se douter qu’il emprunte quoi que ce soit au
fonds commun. Ce sont des nécessités, pour ainsi dire,
auxquelles on se soumet.
Lorqu’il s’est agi de chercher à tout prix des ori-
gines byzantines à l’art mérovingien, L. Courajod
s’est avisé que « la feuille du chapiteau mérovingien,
par exemple, ne se détache plus de la corbeille de
celui-ci : elle le tapisse presque entièrement et se pro-
file, maigrement et souvent sèchement, suivant un
contour plein de raideur !». Et on a eu pleinement raison
de dire qu’« il tombe sous le sens que cette sculpture,
maigre, raide, sans saillie, s'explique suffisamment
par l'incapacité des tailleurs d'images. Les sculpteurs
byzantins ont ainsi travaillé parce qu'ils étaient mal-
adroits; les sculpteurs de nos pays ont fait de même,
non pas pour imiter les Byzantins, mais parce qu'eux
aussi étaient des maladroits. Les influences n’ont rien
à voir dans ces dégénérescences, et le jour où, pendant
la période gothique, nos artistes revinrent au modèle
simple, aux feuillages vigoureusement enlevés, ce n’est
pas pour imiter les chapiteaux des bonnes époques,
mais parce qu'ils étaient sûrs de leur ciseau, parce qu’ils
pouvaient lui demander des effets qu'ils étaient au-
paravant impuissants à obtenir ?. »
Qu'on observe de quelle façon les sculpteurs traitent
la figure humaine et on verra l'embarras qui les em-
pêche de faire mieux et autrement qu'ils ne font.
Leurs « bonshommes », qu'ils soient byzantins ou
mérovingiens, sont de grossiers et ridicules manne-
quins posés de face, debout, inertes. Pour exécuter
tel groupe d'Adam et d'Ève ou de Daniel parmi les
lions, il est superflu d’avoir vu les caricatures des
mosaïques ou des bas-reliefs d’une école quelconque:
ce sont des ouvrages d’une inexpérience enfantine,
que chacun a pu tirer de son propre fonds. Trop
souvent un texte à qui on fait dire plus qu’ilne signifie
vient, à travers d’'ingénieuses conjectures, trans-
former des coïncidences en rapports de filiation bien
et dûment établis. Malgré la satisfaction qu’on éprouve
à citer quelques lignes, à les introduire dans le débat
et à leur donner la valeur d’une solution, il importe
de savoir résister à cette séduction et de savoir dis-
tinguer les imitations réelles des ressemblances dues
à la répétition, en des lieux et en des temps diffé-
rents, de causes plus ou moins identiques.
Placés devant le même problème, des architectes ont
pu trouver indépendamment l’un de l’autre la même
solution : il leur suffisait pour cela d’être également
1 L. Courajod, Les origines de l'art gothique, dans Bulletin
monumental, 1892. — 5.1. A. Brutails, op. cil., p. 42. —
? Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'architecture, t. 1X, p. 480.
DICT, D'ARCH. CHRÉT,
ingénieux et instruits des ressources de leur art : ainsi
les constructeurs de la nef de Saïnt-Philibert de
Tournus, au x1° siècle, et ceux du palais de Ctésiphon
au vit siècle, ont résolu de façon identique le voûtage,
parce que tous deux savaient admirablement leur
métier et la ressource de la voûte en berceau. L’in-
fluence perse sur les architectes bourguignons reste,
jusqu’à démonstration, plus que douteuse.
Dans l’ornementation on a pensé découvrir une
filiation entre les feuillages des ivoires byzantins
et les sculptures raides et anguleuses de la flore méro-
vingienne, mais c’est surtout d’une égale inexpérience
que procèdent ces analogies de facture L’insuflisance
de la technique et l'emploi des outils alors en usage pro-
duiraient, aujourd’hui encore, les mêmes résultats.
XXXIII IMPORTATIONS SYRIENNES EN GAULE. —
Les planches du livre de M. de Vogüé sur la Syrie
centrale étonnèrent Viollet-le-Duc, qui, après les avoir
considérées, imagina que les architectes occidentaux
du moyen âge étaient tributaires de leurs lointains
confrères du Haouran 5. L’imagination aidant, il s’en
fallut de peu qu’il n’imaginât un corps scientifique
attaché aux croisades, analogue à celui qui suivait
l’expédition de Bonaparte en Égypte. Il n’est pas
douteux, assurément, que, parmi cette multitude
bigarrée dont se composaient les armées croisées, il se
soit trouvé des architectes, des constructeurs, des
maçons : la foi etla piété mises à part, l’occasion était
belle de faire un voyage de découverte en ces pays
lointains, d’où les pèlerins rapportaient des légendes,
des reliques et des maladies. Mais s’il se trouvait des
architectes parmi les croisés, ils suivaient en amateurs,
et leurs croquis, leurs observations, leurs mesu-
rages ne nous sont connus d’aucune manière: ni un
album, ni un récit, ni la rapide allusion d’un texte.
Assurément s’il se trouvait des hommes d’une cul-
ture aussi étendue que Villehardouin, il pouvait se
rencontrer des architectes aussi experts que Pierre
de Montreuil, des dessinateurs aussi habiles que
Villard de Honnecourt, mais nous l’ignorons, et
fussions-nous instruits de leur existence et de leurs
travaux, il resterait encore à prouver qu’ils se sont
aventurés dans le Haouran, où les croisés n’ont
jamais pénétré 4.
« Un archéologue éminent restreint le contrôle
des croisades dans cette importation des formules
d’architecture syrienne : celles-ci seraient surtout
arrivées plus anciennement, ainsi qu’en témoignent
les édifices provençaux du rx° siècle. Les faits allégués
à l’appui de cette thèse ne paraissent pas décisifs :
non seulement il semble impossible de faire remonter
jusqu’à la période carolingienne les églises provençales
ainsi comparées aux églises syriennes, mais encore
de tels rapprochements, toutes questions de dates
étant écartées, ne semblent pas comporter les conclu-
sions que l’on prétend en tirer. Même dans la façade
de Pontorson, on ne voit rien qui ne se puisse expli-
quer sans une imitation de la Syrie. La doucine
allongée par en haut et renflée par le bas », dont le
profil a été relevé en Syrie et dans nos contrées, se
présente sans doute d'elle-même sous le compas d’un
appareilleur en quête d’une moulure de couronnement,
car on la rencontre dans bien des écoles: c’est dans ce
sentiment que sont profilés le chapiteau campani-
forme, des chapiteaux et des corniches de Perse, et la
ressemblance en est frappante avec la gorge égyptienne
qui entre dans l'entablement de tous les monuments
d'Égypte ὃ; nos plâtriers eux-mêmes font à profusion
dans nos appartements des corniches ainsi moulurées.
— 4 De Vogüé, Syrie centrale, p. 20-23, — # G. Perrot et
Ch. Chipiez, Histoire de l'art dans l'antiquité, t. 1, p. 104:
G. Foucart, L'ordre lotiforme, p. 50.
2379
Il n’est pas jusqu'aux volutes très particulières que
Viollet-le-Duc a relevées sur le portail de Namps-au-
Val : dont l’origine syrienne soit bien établie. M. C.
Enlart en a cité de pareilles dans des régions et à des
époques qui échappaient totalement à l’action de la
Syrie ?, Cette action n’a pas laissé en France de traces
certaines. On sait qu’une certaine école d’archéologues
prête à la Syrie une action prépondérante dans l’édu-
cation de nos constructeurs romans. Pour rattacher
aux constructions syriennes Saint-Front de Périgueux,
on a supposé que cette église a été élevée « par assises
« réglées, en appareillant les arcs, les voûtes, les pen-
« dentifs, les coupoles »; en réalité, Saint-Front était
grossièrement bâti et partie au moins des coupoles
étaient en blocage *. Il est intéressant de rappeler
quelle opinion M. Choisy professe sur la force d’ex-
pansion de l’art syrien. « La décoration sculptée, voilà,
dit-il, l'apport de la Syrie dans l’art byzantin : mais
dès qu'il s’agit de la construction même des édifices
et notamment du système des voûtes, on ne voit ni
quelle part l’art de la Syrie peut revendiquer ni même
quelle action il eût été capable d’exercer... » Les cou-
poles syriennes... sont des voûtes péniblement exé-
cutées sur cintres, des copies en pierre de voûtes ima-
ginées pour d’autres matériaux 4. » À défaut de tout
témoin de la transmission en Gaule de l’art syrien, il ne
semble pas qu'il faille tenir plus longtemps les yeux
fixés vers ce pays, qui a exercé une sorte de fascina-
tion sur nos archéologues les plus clairvoyants ὅ.
XXXIV. IMPORTATIONS BYZANTINES EN GAULE. —
« L'ouvrage le plus considérable, le plaidoyer le
plus serré qui ait été consacré à cette thèse des in-
fluences orientales est sans doute le volume publié
en 1851, par Félix de Verneilh, sur L'architecture
byzantine en France : Saint-Front de Périgueux aurait
été élevé entre 984 et 1047 par des architectes byzan-
tins ou tout au moins formés à l’école byzantine.
Ce serait la première église à coupole de nos pays, et
ce prototype aurait été successivement altéré, dans
des imitations nombreuses, par la suppression du
transept, par l'addition de contreforts extérieurs, par
la construction d’un toit au-dessus des voûtes, etc. —
Voilà, très brièvement exposée, l’idée maîtresse du
livre : la fausseté de cette idée, d’une part, le talent
et l’autorité de l'écrivain, d’autre part, expliquent
pourquoi l’ouvrage de Félix de Verneilh a soulevé tant
de discussions. Les découvertes de ce maître sur les
origines du style gothique sont restées ; on les a pré-
cisées plutôt que modifiées. Son opinion sur Saint-
Front est de plus en plus abandonnée; en dehors de
Périgueux, elle ne compte plus guère d’adhérents 5,
Au cours des dernières années du xi1x® siècle, la ques-
tion de Saint-Front est revenue à l’ordre du jour.
M. Brutails et M. Spiers sont parvenus à des résultats
qui semblent à peu près définitifs 7.
En premier lieu, certains textes permettent d’at-
tribuer le Saint-Front à coupoles au Χα siècle. L'église
primitive, qui était lambrissée, fut détruite par un
incendie en 1120.
En second lieu, le Saint-Front à coupoles a été précédé
d’une basilique latine, dont il subsiste une partie
importante. Or, cette basilique latine a, dans son
appareil, dans le plan de ses piles cruciformes, etc.,
1 Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'architecture, t. VIx, p. 397.
— 2 C, Enlart, Monuments religieux de l'architecture romane
οἱ de transition dans la région picarde, p. 152. — ? F. de
Verneilh, L'architecture byzantine en France, p. 35, fait
observer que les calottes des coupoles de Saint-Front sont
«construites intérieurement en moëllons ». « L'empreinte des
cintres, ajoute-t-il, s'y montre seule et si vigoureusement,
que chaque coupole, au lieu d'être exactement ronde, offre
autant de pans distincts qu'il y avait de longueur de
planches dans l'échafaudage »; et p. 63 : « pour les calottes
ÉGLISES
2380
des caractères tels qu’elle-même ne peut pas remon-
ter au delà de la fin du x® siècle.
En troisième lieu, Saint-Front à coupoles n’est pas
une œuvre byzantine: «les arcs d'encadrement sont
brisés et les profils d’intrados des pendentifs et des
calottes répondent, non à un plein cintre, mais à une
courbe beaucoup plus élancée; à la naissance des
doubleaux et des formerets, la tête de ces arcs gauchit
de façon à épouser la forme concave du pendentif; dans
le support, l'angle correspondant à la naissance du
pendentif est un angle saillant ; l'appareil des calottes
et des pendentifs, qui variait d’ailleurs d’une coupole
à l’autre, n’est pas byzantin; le galbe extérieur des
coupoles et la répartition des masses ne sont pas ins-
pirés davantage des règles de l’architecture orientale.
Pour tous ces motifs, il est incontestablement acquis
que Saint-Front n’est pas une production de l’école
byzantine. Or, les coupoles de Saint-Front sont très
grandes; en outre, si l'exécution est grossière, il n’en
est pas moins vrai que le parti suppose une technique
avancée. Et comme jamais, à aucune époque et dans
aucun pays, un type architectural ne s’est formé d’un
seul coup; comme il suppose nécessairement une éla-
boration antérieure; comme, d’autre part, les carac-
tères qui différencient les coupoles de Saint-Front des
coupoles orientales se rencontrent couramment dans
‘les coupoles de l’Aquitaine, il résulte avec certitude
de ce qui précède que les coupoles de Saint-Front
sont dues à une école locale, qui avait déjà construit
d’autres voûtes de ce genre ὅ. »
Le type même de la coupole d'Aquitaine est auto-
chtone, il est né et il s’est développé dans nos pays au
lieu d'y avoir été importé d'Orient. Et ce n’est pas
seulement à Périgueux qu’apparaît la coupole byzan-
tine, elle se rencontre dans le reste du Périgord, dans
l’Angoumois, dans la Saintonge ; on en rencontre même
quelques exemples dans les provinces voisines. Les
architectes qui les ont bâties n'ont-ils fait qu'imiter
Saint-Front? On ne saurait l’admettre, car elles n’ont
point le même plan, et il en est qui sont chronologi-
quement antérieures à Saint-Front ?.
Outre qu’on ne connaît pas de type transitionnel
entre la coupole de l'Orient et la coupole de l'Occident,
et qu'il serait bien extraordinaire qu'ils aient tous
disparu s'ils ont jamais existé, «si nous groupons
logiquement les différentes espèces de coupoles du
sud-ouest et si nous remontons des plus parfaites
aux moins parfaites, nous arrivons au type archaïque
de Saint-Martin-de-Mazerat près Libourne, dans
lequel le pendentif est formé de quelques assises recti-
lignes, simplement posées ou avancéesi’'une surl’autre.
C'est là une conception tellement simple et primitive
qu’elle a sa cause en elle-même, en dehors de toute imi-
tation. Nos ancêtres avaient sous les yeux, d’une part,
des coupoles, de l’autre, des édifices, comme les ther-
mes de Paris, où une voûte carrée est appuyée sur
quatre puissants arcs d'encadrement : que l'idée
leur vint de couvrir de ces coupoles les salles carrées,
et on comprend très bien qu'ils aient d'eux-mêmes
imaginé le pendentif grossier de Saint-Martin-de-Ma-
zerat, qu'ils l’aient ensuite perfectionné, qu'ils soient
enfin arrivés, par une évolution dont les témoins
subsistent, à la coupole d'Angoulême et de Cahors, »
des coupoles et les voûtes d’arête des piliers, on a également
employé, au lieu de pierre de taille, un simple blocage
noyé dans le mortier. » — + Choisy, L'art de bâtir chez les
Byzantins, p. 162. — 5 A. Brutails, L'archéologie du moyen
âge et ses méthodes, p. 85-87. — " Brutails, L'archéologie
du moyen âge et ses méthodes, p. 87-88. — τ Brutails, La
question de Saint-Front, dans Bullelin monumental, 1895,
p. 87-137; Spiers, dans même revue, 1897, p. 175-231, —
Brutails, L'archéologie, p. 89-90. —"* C. Bayet, L'art byran-
tin, 1904, p. 312.
2381
Comme il faut choisir, comme il faut que la cou-
pole soit autochtone ou qu’elle soit orientale, il reste
ceci. En faveur de l’origine orientale on n’apporte pas
une preuve, ni un texte, ni un monument, d’où il res-
sorte avec évidence que nos maîtres d'œuvre ont
copié les édifices byzantins. En faveur de l’origine
autochtone il y a d’abord l'absence de preuves en
faveur de l’origine orientale, il y a aussi une série de
monuments locaux dont on rétablit à peu près le
progrès technique, avec des lacunes et des incerti-
tudes, certes, mais enfin, on est sur les lieux, on suit
un fil et ce fil ne casse pas, si menu qu'il soit, il sub-
siste et c’est presque tout ce qu’on peut lui deman-
der.
XXXV. IMPORTATIONS ORNEMENTALES EN Occi-
DENT. — Nous avons parlé de la construction, il faut
dire quelque chose de la décoration. De ce que l’in-
fluence byzantine n'existe qu’atténuée ou n'existe pas
du tout dans l'architecture, devra-t-on en conclure
qu'il en est de même dans la sculpture? Les condi-
tions nécessaires à la propagation des influences ne
sont pas les mêmes pour les deux arts. En France,
dès l’époque mérovingienne, existaient — et jusqu'à
Orléans — de petites coloniessyriennes (voir COLONIES).
A Julia Concordia, en Gaule, on rencontre des épi-
taphes d’Orientaux, très préoccupés de nous apprendre
leur origine, ce qui témoigne la persistance de l’atta-
chement à la patrie et à ses usages. Il était relative-
ment facile à ces exotiques d’entretenir leur goût pour
les modes de leur pays d’origine. Chaque année, dans
les ports de l'Occident, de nombreux vaisseaux met-
taient à la voile pour aller chercher à Constantinople,
à Salonique, à Alexandrie, les produits de l'Orient.
Parmi ces Grecs qui venaient chez nous, beaucoup
apportaient un bagage gros ou petit, une pacotille,
des modèles, des outils, des spécimens, tout ce bric-
à-brac dont l’Oriental ne se sépare pas et au moyen
duquel il s’insinue, végète, trafique et... s'enrichit.
Parmi ces mercantis se trouvaient des artistes, ainsi
que l’attestent quelques témoignages de chroniqueurs.
Ce n’était donc pas seulement des épices, mais des
objets d’art que les marchands et les voyageurs
apportaient, et, outre que ces ouvrages étaient re-
cherchés, les artistes savaient les reproduire, les mul-
tiplier pour complaire à leur clientèle. Ces artistes
n'avaient guère attiré l'attention sur leurs personnes
jusqu'au moment où Eugène Müntz leur consacra
un essai de catalogue, d’où il résulte que « l'influence
byzantine fut plutôt intermittente que générale et
constante, et qu'elle s’exerça pour le moins autant
par l’action personnelle des artistes, fixés en Italie prin-
cipalement, que par l'importation des œuvres d’art 1. »
Au ve siècle, saint Laurent, évêque de Siponto (au-
jourd’hui Manfredonia, dans la Capitanate), désirant
faire décorer une église de cette ville et en faire con-
struire une autre, pria son parent, l’empereur Zénon
(474-491), de lui envoyer des artistes qui mèneraient
à bonne fin ce double travail ?.
Au νι" siècle, un document douteux, publié par Ci-
-cognara ?, rapporte que des artistes italiens, de retour
de Constantinople, auraient travaillé au monastère du
Mont-Cassin et au monastère de Squillace en Calabre.
La mention, faite par la chronique de Farfa, de {hecæ
marmoreæ exécutées au Mont-Cassin par Olinctus,
l'un de ces artistes, prête également au doute. Aux
Mir, Vin, 1X° siècles, la présence à Rome d’une série
ΣῈ, Müntz, Les artistes byzantins dans l'Europe latine du
Y° au VJesiècle, dans Revue de l’art chrétien,1893, p. 181-190.
— ? Acta sanct., 8 février; Muratori, Antiquitates medii ævi,
dissert. XXIV. — " Cicognara, Storia della scultura, t. nr,
p. 50; de Verneilh, L'architecture byzantine en France,
Ῥ. 127. — “ Salazaro, Studi sui monumenti della arte meri-
-dionale dal IV° alX771° secolo, in-8°, Napoli, 1871-1883. —
ÉGLISES 2382
de papes grecs ou syriens, Jean V (685-686); Jean VI
(701-705); Jean VII (703-707; Sisinnius (708);
Constantin (708-715); Grégoire III (731-741); Zacha-
rie (741-752), ne pouvait manquer d'attirer les artistes
byzantins.
Dans le sud de l'Italie, l'influence byzantines'affirme
sans contestation possible, hors celle que peut soulever
un patriotisme mal entendu *. La Grande-Grèce restait
alors ce qu’elle avait été plus anciennement, une co-
lonie orientale, avec une administration et une popu-
lation byzantines. La querelle des iconoclastes, loin
de détacher cette province de l'Orient, y fortifia
l’hellénisme, les partisans des images s’y réfugièrent
en grand nombre et les empereurs grecs affectèrent
de les ignorer. Comme les moines étaient les plus
fermes soutiens du culte des images, ce furent eux qui
abordèrent en foule sur ce sol, y apportant leurs tra-
ditions, leur art, leur goût, leurs procédés; aussi, dans
la Calabre seule, on connaît les noms de quatre-vingt-
dix-sept monastères basiliens fondés à cette époque.
Ce pays devint un centre de civilisation hellénique, le
culte grec se dressait devant le rite latin et ne capi-
tulait que très longtemps après. Les Normands”, vain-
queurs et maîtres du pays, durent composer avec la
culture byzantine, solidement implantée, lui emprunter
sa civilisation, adopter sa langue dans leur chancellerie,
continuer son architecture jusque vers 1125. Ce fut
seulement vers le xm: siècle que les rois et l’Église
entreprirent d’extirper le rite oriental et recoururent
à la force pour en venir à bout.
Dans le sud de l'Italie, à la fin du vie siècle, Arighis,
duc de Bénévent, fait construire une église de Sainte-
Sophie, « sur le modèle de celle qu'avait élevée Justi-
nien 5», Plus tard, on rencontre à Bari, à Canosa, à
Molfetta, la coupole mêlée à des formes latines. Pour
la décoration, c’est aux Grecs qu’on a recours. Un
passage de la chronique de Léon d'Ostie 7? montre
Didier, abbé du Mont-Cassin, qui, vers le milieu du
ΧΙ" xiècle, fait venir de Byzance des mosaïstes et des
sculpteurs, l'Italie ayant délaissé ces arts depuis plus
de cinq cents ans. Pendant longtemps beaucoup d’écri-
vains ont accepté ce témoignage sans le soumettre à
l'examen, et ils ont avancé que, vers la fin du vi: siè-
cle, toute culture artistique avait achevé de s’éteindre
en Italie, en sorte que la peinture et la sculpture n’a-
vaient commencé à y renaître qu’au x1° siècle, par l’in-
tervention des artistes byzantins. Des recherches nou-
velles ont fait justice de cette erreur; en plusieurs
endroits, des œuvres attestent la persistance d'écoles
locales du vie au xu® siècles. Maisilfaut reconnaître que
c'était un art fort imparfait qui s’y transmettait et
que l'exécution était généralement pitoyable. Au
contact des artistes grecs, la flamme se raviva et des
artistes isolés et déchus se sentirent stimulés par les
étrangers, qu’ils étaient en état d'apprécier et de
suivre non en copistes serviles, mais en élèves et en
interprètes.
A Rome, l'influence byzantine est sensible et parfois
prépondérante. Elle se fait sentir dès le ve et le vre siè-
cles; au vu®, elle est sans rivale. Absente de l’archi-
tecture, elle se montre partout dans la décoration:
quelques peintures catacombales, quelques mosaïques
à Sainte-Agnès et à l'oratoire de Saint-Venance, au
Latran, en offrent des spécimens précieux. Au vire siè-
cle, Rome sert de refuge aux défenseurs des images, des
monastères sont bâtis pour les arbitres. e Sur l’Aventin,
5 Fr. Lenormant, La Grande-Grèce, in-S°, Paris, 1881, t. 11,
p. 406-407. * Rerum Langobard. et Italic. scriptores,
édit. Waitz, p. 577. — τ᾿ Chronicon Casinense, 1. III,
c. Χχιχ; Caravita, 1 codici e le arti a Monte-Cassino, 1869,
t. 1, p. 180-222, — " Caravita, Salazaro, op. cit.; Bertaux,
Histoire de l'art dans l'Italie méridionale, in-4°, Paris,
1903.
2383
sur le Palatin, au Vélabre et jusque vers le Forum,
s’étendait comme une ville byzantine. De là un nouvel
apport d'éléments orientaux qu’on constate sur des
œuvres de ce siècle et des siècles suivants, telles que
les peintures de Santa Maria Antica, à l’angle du
Forum, de Saint-Saba sur l’Aventin. Ce n’est point
qu’il faille attribuer à des Grecs des mosaïques comme
celles de Sainte-Marie in Navicella, de Saint-Marc,
de Sainte-Cécile, si maladroites, si peu semblables aux
œuvres authentiques de l’art byzantin. Les artistes
qui vivaient alors à Rome ne surent point s’assimiler
une influence que ne renouvelaient pas sans cesse,
comme à Venise, des relations de tout genre avec
l'Orient; aussi tombèrent-ils dans une extrême déca-
dence, où n'apparaissent plus guère que les défauts
de l’art qu'ils imitaient, exagérés de la plus étrange
façon. D'ailleurs, ainsi que l’a remarqué Vitet dans
ses fines études sur les mosaïques de Rome, il faut faire
ici la part de l’élément latin et de l’élément barbare.
« Le travail, dit-il, est barbare, vraiment barbare,
enté sur vieux fond romain et mi-partie de byzantin;
voilà ce qui ressort des détails aussi bien que de l’en-
semble de ces mosaïques. Du 1x° au x* siècle, les
œuvres de ce genre manquent, mais toute une série
de peintures murales montrent que l'influence
grecque tendait plutôt à s’affaiblir Les plus remar-
quables décorent l’église souterraine de Saint-Clé-
ment; or, on y constate que, vers le xie siècle, s’était
formée une école plus originale et plus habile qui
produisait des œuvres où se rencontre parfois quelque
mérite :. Cependant à Santa Maria Antica, des pein-
tures parfois vraiment belles, du x° au ΧΙ" siècle,
sont de style grec ©. »
Dans le nord de l'Italie, Ravenne avait joui d’une
belle prospérité et réalisait une ville entièrement
byzantine. Dépeuplée par Justinien II, exploitée
par les exarques, dévastée par les Lombards, elle
tomba finalement aux mains des papes; sous ce dernier
coup, elle ne se releva plus. Vers le même temps Venise
se défendait, s’enrichissait, sauvegardait son indé-
pendance tout en acceptant la suzeraineté nominale
des empereurs grecs, elle multipliait ses comptoirs,
accaparant le commerce de l'Orient, pour qui elle
devenait la porte ouverte sur l'Occident, et écoulait
les produits de la civilisation byzantine. Venise n’em-
pruntait pas à l'Orient que ses modes, elle s’assimilait
ses industries, et, à son tour, y excellait, notamment
pour la dorure du cuir et la taille du verre et du cris-
tal 5. Pendant plusieurs siècles, les monuments véni-
tiens rappellent ceux de Constantinople. L'église
Saint-Marc, commencée en 1063, terminée en 1094, est
un monument byzantin tracé par des Byzantins,
exécuté avec des matériaux byzantins.
En France, l'influence byzantine s’exerça plus
discrètement qu’en Italie. Non qu’à cette époque des
ve au x£ siècle, la France eût un art propre, des tradi-
tions artistiques à opposer à des étrangers, mais l'in-
stabilité du pays ne favorisait guère les entreprises im-
portantes, les constructions, les importations. Pour
suffire aux nécessités journalières, on réparait, on
raccommodait mais on inventait peu. Charlemagne
secoua cette torpeur, et on s’est demandé la part qui
revient à l’art byzantin dans la renaissance carolin-
gienne. Le moine de Saint-Gall, dont les informations
sont parfois peu sûres et, en tout cas, tardives, puis-
qu’il écrivait trois quarts de siècle après le grand em-
pereur, assure que Charlemagne fit venir des artistes
des pays transmarins, mais sans entrer dans aucune
précision. Les Carolingiens étaient en relations poli-
tiques continues avec les empereurs de Constantinople;
? Rollet, Saint-Clément de Rome, 1873. — ? Ch. Bayet,
op. cil., p. 304-306, — ? Armingaud, Venise et le bas-empire,
ÉGLISES
2384
on apprenait le grec — ou on faisait semblant de
l’apprendre — à la cour de Charlemagne, on y feuil-
letait des manuscrits grecs, on y raisonnait sur la mu-
sique et le chant de Byzance. Le commerce était établi
entre les deux empires. Des objets d’art parvenaient de
Byzance en Ocident : un évêque de Cambrai, Halit-
charius,envoyé comme ambassadeur à Constantinople,
en rapportait des ivoires sculptés; les tissus orientaux
étaient fort recherchés; laïques et clercs en faisaient
leur parure préférée.
Viollet-le-Duc et J. Labarte, d’autres, à leur suite,
ont avancé que Charlemagne emprunta à l'Orient les
professeurs chargés de former en Gaule des archi-
tectes et des peintres. Ils l’ont avancé, mais ils ne l'ont
pas prouvé et ils ne pouvaient pas le prouver, parce
que la preuve manque. Le dôme d’Aix-la-Chapelle
(voir ce mot) est élevé d’après un modèle ravennate;
quant au palais impérial de la même ville, le plus
qu'on en puisse dire est si peu de chose qu'on n’a
vraiment pas le droit de prononcer à son sujet le
nom de Byzance ou de Ravenne. La peinture des ma-
nuscrits n’a subi que très peu l'influence byzantine;
on peut s’en convaincre par les manuscrits décorés
par Godescalc à la fin du vie siècle. Au siècle sui-
vant, les artistes connaissent les manuscrits byzantins,
ils s’en inspirent quelquefois, mais sans les copier.
Ceux qui seraient le plus disposés à se laisser entraîner
seraient peut être les Irlandais, chez qui tout éclate
en couleurs, en lignes, en magnificence d’or et de:
pourpre, mais chez qui tout mouvement s’est figé, chez
qui la figure humaine arrive à des contours d’une rai-
deur et à un aspect d’une horreur inimaginables. De
même à Byzance, la figure humaine ne bouge plus,
ne ploie plus, elle reste plantée debout ou bien on la
casse au milieu pour en faire deux pièces, et on brise les.
genoux pour les mieux plier: grâce à cela, on parvient
à asseoir ou à accroupir ces mannequins étincelants
d’or et de soie. Les miniaturistes d’Ashburnam, de
Rossano, de la bible de Théodulfe et de celle de
Charles le Chauve sont aussi loin que possible de cette
conception. La bible de Saint-Paul-hors-les-Murs, le-
psautier d’Utrecht avec leur mouvement endiablé
sont l’expression véritable de l'art des miniaturistes
occidentaux.
L’ornementation sculpturale des églises a subi l'in-
fluence byzantine de façon plus directe. On connaît le-
très curieux chapiteau de Nevers, du xr° siècle
(fig. 3999), sur lequel est figuré un édifice à coupole.
Ce type de coupole renflée et côtelée, montée sur un
tambour et sommée d’un bouton, a été sculpté dans
nos bas-reliefs, sur les sceaux de nos villes, peint sur
nos miniatures, mais nos maîtres d'œuvre n’ont rien
construit de pareil.
En peinture, les fresques de Saint-Savin, près de-
Poitiers, et de la Chapelle du Liget présentent des
ressemblances avec les peintures grecques. Dans les.
églises de ce temps, on rencontre des ornements peints.
ou sculptés dont l’origine étrangère est évidente.
Dans l’ensemble, l'influence ornementale byzantine
ne peut être contestée, à condition qu’elle soit res-
treinte. Elle a pu servir à nos artistes et à nos artisans,
leur suggérer des idées et des formes, mais si elle a été
parfois une iritiatrice, elle a été très rarement un guide.
A peine les ouvriers occidentaux eurent-ils vu et saisi
l’enseignement à tirer d’une œuvre byzantine, qu'ils
se sont affranchis d’une copie servile pour s'élever à des
interprétations, des variations qui les ont conduits
rapidement et sûrement à l'originalité.
L. Courajod ne se tenait pas pour satisfait de ces
analogies, un peu vagues, un peu lointaines, il vou-
dans Archives des missions scientifiques εἰ littéraires, 1867,
p. 432 sq.
Edit nt à σ
in.
2385
lait plus et mieux, il citait des séries et celle des sar-
cophages lui semblait démonstrative. « Nous savons
par Cassiodore que l’on faisait à la cour de Ravenne
des distributions de sarcophages. Il ne paraît pas
que la forme générale des cercueils du sud-ouest avait
été modifiée dans une mesure appréciable. Le type est,
dans les deux contrées, entièrement différent. L'imi-
tation, s’il y avait imitation, aurait donc porté sur
les détails de l’ornementation. Quand on jette les
yeux sur les sarcophages du sud-ouest ou sur les
marbres qualifiés mérovingiens, on constate tout
d’abord que la décoration en est plate, sans relief,
très touffue, couvrant autant que possible les surfaces,
et formant des lignes nombreuses et serrées. La plu-
part des motifs se prêtent plutôt à la polychromie,
3999. — Chapiteau de Saint-Sauveur de Nevers.
D'après Ch. Bayet, L'art byzantin, 1904, p. 311.
et, de fait, pour obtenir un peu de couleur, les sculp-
teurs ont dû multiplier sur ces ornements les lignes
et les facettes en creusant des gouttières dont la sec-
tion dessine un V. Ces considérations nous amènent
à rechercher les éléments de la décoration des sarco-
phages dans les œuvres coloriées, et nous les retrou-
wons, en effet, à peu près tous dans les mosaïques.
« Les torsades appartiennent aux écoles d’art les
plus diverses; s’il fallait expliquer pourquoi les orne-
manistes mérovingiens ont retenu ce dessin, il suffi-
rait de se rappeler qu'aucun n’est plus fréquent dans
les mosaïques, soit comme bordure, soit comme orne-
ment isolé. De même, les entrelacs abondent dans les
mosaïques; de même encore, les vases munis de deux
anses, les enroulements de ceps ou de branches de
lierre, le bouclier échancré ou pelfa, le cercle à sec-
teurs curvilignes ou hélice. Or, ce sont là, ou peu s’en
faut, tous les ornements de nos sarcophages aquitains,
avec des dessins d'architecture, colonnes et arcs, avec
des cannelures droites ou brisées en chevrons ou
contournées en strigiles, avec des chrismes, des écail-
les, des palmettes et des rideaux.
« Les imbrications d’écailles sont simulées sur des
ÉGLISES
2386
édifices romains et dans des mosaïques. Un tombeau
du Musée des antiques, de Bordeaux, présente des
écailles cernées de deux traits, qui rappellent, de façon
particulièrement frappante, les ouvrages des mosaïstes.
Ni les cannelures rectilignes, ni les strigiles, ni les
chevrons n’accusent une influence orientale. On en
peut dire autant des chrismes et des arbres qui déco-
rent les panneaux de certains sarcophages. Les co-
lonnettes n’offrent pas davantage un caractère exo-
tique : dans les bases et les chapiteaux, on peut voir
une simplification des bases et des chapiteaux clas-
siques, en tout cas, ils ne rappellent en rien le sup-
port du type de Sainte-Sophie. Les arcs en cintre sont
plus singuliers; ils s’expliquent cependant, parce que
ce tracé se prête à toutes les proportions du panneau :
au lieu de faire un arc surélevé ou surbaissé, on avait
plus tôt et plus commodément fait de dessiner un
arc en cintre. Les rideaux suspendus à une tringle
et noués à mi-hauteur sont un thème qui revenait
fréquemment sous le ciseau des sculpteurs de sarco-
phages. L'origine paraît en être orientale.
« En somme, à part ce motif, ce n’est pas à Byzance
et à Ravenne qu'il faut chercher la source de la déco-
ration des sarcophages du sud-ouest, aux νι" et
vue siècles, mais dans l’art gallo-romain et spéciale-
ment dans les mosaïques. Les ornemanistes, impuis-
sants à copier les beaux sarcophages à figures de la
bonne époque, trop malhabiles pour fouiller profon-
dément le marbre et même pour y tracer correcte-
ment leurs dessins, firent choix de motifs remplissant
bien la surface et produisant à peu de frais un certain
effet.
« Plus tard, l’art baissa encore : même ces rideaux,
ces enroulements de lierre et de pampres étaient d’une
exécution trop difficile. On les remplaça par une déco-
ration géométrique; on substitua aux moulures de
simples stries et on en vint à ces pierres sépulcrales
où des barbares, également dépourvus d'imagination
et d’habileté, ont traité la pierre comme un bijou et
décoré les tombeaux comme des fibules, à l’aide de
croix, de cercles, etc., rehaussés de verroteries. C’est
l’un des caractères les plus frappants de cette
période que l'adaptation à la pierre des procédés
de l’orfèvrerie. L’incrustation de verroteries dans
l’'hypogée de Poitiers est un exemple curieux de
cette pratique !. »
XXXVI. LES BASILIQUES AFRICAINES. — Dans
l'Afrique du nord, les édifices religieux se sont comptés
par milliers; aujourd’hui leurs ruines dépassent plu-
sieurs centaines, presque tous mal conservés. Le grand
intérêt de ces monuments réside dans le fait qu'ils n'ont
subi aucun remaniement au moyen âge, puisqu'ils
étaient, dès lors, abandonnés. Détruits par les enva-
hisseurs arabes, ils ne furent l’objet d'aucune répa-
ration. Ils offrent donc un sérieux intérêt aux archéo-
logues, malgré leur très mince valeur artistique ?.
Ce qui caractérise la généralité de ces édifices du
culte en Afrique, c’est le plan basilical, tantôt à plu-
sieurs nefs, tantôt à une seule nef; si on y ajoute
quelques chapelles tréflées et les baptistères, on a tout
ce que les architectes de ce pays ont produit. On éle-
vait une basilique avec la même facilité qu'on la
renversait, non que l’ouvrage fût peu solide, mais
parce que les passions religieuses s’affirmaient sous
forme de constructions et de destructions. Optat de
Milève reproche aux donatistes d’avoir élevé des
basilicas non necessarias; on se surveillait, on se bra-
vait d’une basilique à la basilique qui lui faisait
face. Dans l’ancienne Numidie, il n’est pas rare de
1 A. Brutails, op. cit. p. 132-136. — 5, 5. Gsell, Les
monuments antiques de l'Algérie, in-S°, Paris, 1901, t. τ,
\ p. 114.
2387
rencontrer plusieurs basiliques dans des villages qui
ne devaient être que faiblement peuplés. On peut,
d’après cela, juger de la valeur monumentale de ces
édifices, elle est fort insignifiante. Les memoriæ
martyrum, chapelles votives souvent très pauvres,
suivaient aussi le plan basilical, ramené à son expres-
sion la plus simple, un parallélogramme avec une
abside, mais en réalité, c'était une chambre terminée
par une niche plus ou moins vaste; saint Augustin
décrivait en deux lignes les églises qu’il avait en
si grand nombre sous les yeux :... oblongam habeat
quadraturam, lateribus longioribus, brevioribus frontibus
sicut pleræque basilicæ constituuntur :.
La plupart des monuments chrétiens d'Afrique ont
été bâtis à la hâte, pour répondre à des besoins reli-
gieux, plutôt que pour satisfaire des préoccupations
artistiques. En général, sauf de rares exceptions, le
mode de construction est fort médiocre, surtout à
l’époque byzantine. ΠῚ ne faut donc pas s'attendre
à voir aborder et résoudre des problèmes qu’on sem-
ble éviter avec soin de soulever en se bornant à re-
produire quelques plans invariables dont toutes les
solutions sont depuis longtemps vérifiées et appliquées.
Les anciens édifices païens débités en détail fournis-
sent aux constructeurs d’inépuisables carrières de
matériaux dégrossis ou taillés. D’ordinaire, les églises
africaines sont bâties en blocage, avec des chaînes en
pierre de tailles à des distances variables; l'emploi de
la brique est tout à fait exceptionnel.
Les basiliques comptent un nombre variable de
nefs, en général trois; cependant, on rencontre cinq
nefs à Orléansville, à Tipasa, à Tigzirt, à Matifou;
dans l’église principale de Tipasa deux nefs furent redi-
visées, ce qui en fit neuf en tout. On a un autre exemple
de nefs ainsi recoupées, c’est à Tigzirt, où de trois on
en fit cinq. Dans les basiliques à trois nefs, celle du
milieu est plus large que les deux autres d’un tiers
environ ou même du double, ou plus encore. Les nefs
étaient séparées par des colonnes ou par des piliers.
Dans l’ouest de la Numidie et dans la Maurétanie Séti-
fienne, les colonnades se terminaient d'habitude,
contre le mur de façade et contre le mur de fond, par
deux demi-colonnes appliquées contre la muraille,
formant des éperons qui recevaient la retombée des
arcades extrêmes. En quelques lieux, les pilastres
remplissaient le même oflice. Quant aux colonnes,
fûts, bases et chapiteaux, on les empruntait fréquem-
ment à d’anciens édifices. La symétrie importait peu:
il y avait des colonnes plus massives, d’autres plus
grêles, celles-ci plus hautes, celles-là plus courtes,
les bases et les chapiteaux compensaient dans la
mesure du nécessaire. Parfois, comme à Guelma, une
base manquait, vite on mettait un chapiteau à la place.
Dans le pays de Sétif et dans la Numidie occidentale,
on tenait cependant à avoir des colonnes faites ex-
près pour le sanctuaire. Les bases sont d'ordre attique,
plus rarement d'ordre corinthien, quelquefois elles
n'offrent que des moulures fort simples ou même un
bourrelet ou un talus. Dans l’ouest et le centre de la
province de Constantine, les colonnes sont générale-
ment pourvues d’un socle assezélevé. Les fûts,toujours
monolithes, mesurent 2 mètres à 2 m. 75 dans les églises
ordinaires. Les chapiteaux sont classiques, mais aussi
dégénérés qu’on peut le supposer. Dans la Numidie
et dans la Maurétanie Sétifienne, on préféra l'ordre
dorique romain; dans la Maurétanie Césarienne, ce
fut l’ordre ionique; on trouve aussi l’ordre corinthien
en Numidie et en Maurétanie, exécuté avec une rudesse
extrême. Sous le tailloir, au milieu de chaque face, on
a parfois sculpté un signe ou un symbole chrétien.
τς Augustin, Ouæstiones in Heptateuchum, II, 177, 5,
P. L., t. XxxIV, col. 659.
ÉGLISES
2388
Enfin les chapiteaux byzantins sont rares; on en
signale à Tébessa, et nous en reparlerons plus loin.
Quand les colonnes étaient rares et coûteuses et
d’une acquisition ou d’un transport difficile, on bâtis-
sait des piliers, ce qui demandait moins de soins et
moins de temps; ce n’est que d’une façon exceptionnelle
et dans des cas très rares qu’on rencontre des piliers
monolithes à Biar el Kherba, à Henchir Gourai, à
l'Oued R’zel. Parfois on termine une colonnade par
deux piliers octogonaux (Hassnona), ou bien on
alterne colonnes et piliers (Ksar Tala), ou enfin on ter-
mine une rangée de piliers par des demi-colonnes ap-
pliquées aux murs (Tigzirt), et c'est à Tigzirt aussi
qu’on a renforcé chaque colonnade en plaçant un gros
pilier d’un mètre de côté.
Colonnes et piliers portent des arcades, cintrées en
demi-cercle et faites de voussoirs en pierre de taille.
Quand le support est un pilier, le sommier des deux
arcs qui partent de ce point repose soit directement
sur ce pilier, soit sur une pierre, carrée à la surface
inférieure, rectangulaire à la face opposée et offrant
l'aspect d’un tronc de pyramide renversé; c’est là une
simplification de l’imposte classique que l’on ton-
state également en Syrie. Quand le support est une
colonne, le sommier coiffe presque toujours le cha-
piteau; on trouve cependant quelques exemples de
coussinets interposés entre ces deux membres d’ar-
chitecture. Partout l’architrave a disparu et fait place
aux voussoirs, aux arcades. Au-dessus de celles-ci
s'élève un mur percé de fenêtres, qui éclairent la nef
centrale, plus élevée que les collatéraux et pourvue
d’une toiture en dos d’âne; des toits en pente cou-
vraient les bas-côtés. On n’a pas d'exemple de grandes.
voûtes, que la faible épaisseur des murs n’eût pas été de.
force à supporter, tandis que, partout où on a fait des.
fouilles, on a trouvé des morceaux de charbon, débris
de la charpente, des débris de tuiles plates ou semi-
cylindriques. Quelques basiliques présentent, de cha-
que côté de la nef, une double rangée de supports.
Chaque couple est formé soit de deux colonnes, soit
d'une colonne par devant et d’un pilier par derrière
Les arcades reposaient sur les points d'appui pos-
térieurs; quand il n’y avait pas de tribunes, elles
portaient directement les murs de la nef. Quant aux
supports antérieurs, ils étaient surmontés d’un second
ordre de colonnes, adossées à ces murs. Ce dispositif
assurait plus de solidité à l’ensemble de l'édifice et
ornait d’une élégante décoration les parties hautes.
L'introduction des tribunes dans les églises de
l'Afrique du nord ne paraît pas antérieure au ve siècle,
quoiqu’on en trouve dans la basilique d’Orléansville,
qui est de 324, mais qui a probablement subi des
remaniements. Les tribunes sont rares au-dessus des
bas-côtés. A Tipasa (Sainte-Salsa) et à Matifou elles
n’appartiennent pas à l'ordonnance primitive. Dans
la grande église de Tigzirt, elles sont contemporaines.
de la construction, qui semble dater du milieu du
ve siècle. A Matifou, à Tipasa, à Orléansville, deux
escaliers menaient aux tribunes, ils étaient établis à
l'intérieur de l’église, aux deux angles que le mur de
façade forme avec les murs latéraux. ἃ Tébessa, la
cage d'escalier se trouvait dans l’afrium; à Tigzirt, un
seul escalier, et à l'extérieur également.
Il y eut en Tunisie quelques églises voûtées; en
Algérie, quelques édifices de petite dimension et de
basse époque semblent, d’après l'épaisseur de leurs
murailles, avoir été recouverts d’une série de voûtes
d’arête légères, en blocage et en tubes d'argile.
La porte principale de l'édifice se trouve au milieu
de la façade occidentale et s'ouvre donc sur la grande
nef; elle est fréquemment flanquée de deux portes
| plus petites, qui parfois donnent accès directement
| dans les bas-côtés. L'usage exista aussi de percer des
à:
ἢ
»"
+
*
$
Γ
2389
entrées secondaires dans les murs latéraux et ce n’est
que d’une manière exceptionnelle que les seules en-
trées soient des entrées latérales. Très peu de baies
sont demeurées intactes. En général, elles paraissent
avoir été surmontées de linteaux droits, dont beau-
coup portent un monogramme, une devise, un vœu,
une dédicace, des sculptures à relief plat. Au-dessus,
un vide semi-circulaire sert quelquefois de décharge,
dispositif qui se rencontre aussi en Syrie. Cette lunette
est limitée soit par une arcade à voussoirs, soit par
un bloc à grande échancrure cintrée, reposant sur
les deux extrémités du linteau. On la garnissait sans
doute d’un panneau de pierre, orné de dessins à jour.
Les deux murs supérieurs de la nef étaient percés
de fenêtres, et aussi les deux murs des bas-côtés. A
Announa on voit deux fenêtres percées dans la façade.
Dans la basilique de Sainte-Salsa à Tipasa et dans
une chapelle de Cherchell on a retrouvé des fragments
de panneaux ajourés en pierre qu’on encastrait dans
la baie de ces fenêtres.
Les atria sont rares en Afrique. ἃ Tébessa c'était
un assez vaste quadrilatère surmonté de portiques,
sur lesquels on bâtit plus tard un étage. Dans beau-
coup de sanctuaires, un simple portique s'élevait
sur toute la largeur du front, portique dont le toit
incliné était soutenu soit par des piliers soit par des
colonnes. Ailleurs, la façade était précédée d’un ves-
tibule, clos par des murs et couvert sans doute d’une
toiture semblable; sur le devant, s’ouvrait une porte,
rarement plusieurs; quelquefois les entrées étaient
latérales. A Morsott, cet espace était divisé en trois
salles et celles des extrémités étaient peut-être des
tours. En certains endroits, le portique ou le vesti-
bule est de dimensions beaucoup plus restreintes et ne
s'étend qu’en avant de la porte, percée au milieu de la
façade.
Le local réservé au clergé, écrit M. Gsell, est parfois
d'une grande simplicité. Au mur du fond du guadratum
populi s’adosse une salle rectangulaire, de même lar-
geur que le reste de l'édifice, et qui devait être cou-
verte d’un toit en pente. Une baie assure les commu-
nications entre cette salle et la nef. On comprend les
facilités de construction que présentait une telle
forme de presbyterium, aussi l’a-t-on adopté dans quel-
ques églises pauvres ou bâties à la hâte. Il ne faut
pas y voir une ordonnance primitive, précédant chro-
nologiquement le dispositif à abside, car nous la trou-
vons dans les monuments de basse époque, par exem-
ple, dans la chapelle élevée au temps du patrice Gré-
goire à Timgad, le plus récent des sanctuaires datés
de l'Afrique du nord. En général, le presbyterium est
une salle établie à l'extrémité de la nef centrale et
entièrement couverte du côté de cette nef. Les murs
qui la limitent à droite et à gauche sont presque tou-
jours dans les prolongements des deux colonnades ou
des deux rangées de piliers du quadratum populi, ce
qui s'explique aisément : ils faisaient office de contre-
forts, s'opposant à la poussée des arcades.
Le presbylerium est quelquefois carré ou rectangu-
laire; dans ce cas, il devait être simplement couvert
d'une toiture inclinée ou à double versant: mais,
d'ordinaire, il s’arrondit au fond et à la forme d’une
abside. Tantôt cette abside offre une paroi courbe
au dehors comme à l'intérieur, dispositif usuel dans
les basiliques de Rome. Tantôt elle est enfermée dans
un cadre rectiligne, ce qui arrive fréquemment en
Afrique, à toutes les époques de l'architecture chré-
tienne. Les absides à pans coupés sont très rares et
paraissent être de date assez basse : dans une église
probablement byzantine de Cirta, il n'y a de pans
coupés qu'à l'extérieur; dans une chapelle de Tigzirt,
le mur est pentagonal au dedans comme au dehors.
Le sol du presbyterium est presque toujours plus
ÉGLISES
2390
élevé que celui du quadralum populi; on y monte soit
par un escalier unique, soit par deux petits escaliers
disposés de chaque côté de l'ouverture.
La conquête byzantine importa en Afrique un style
qu'on n’y connaissait guère. Grâce à la protection
impériale, des églises s'élèvent sur tous les points du
pays byzantin. Dès le premier tiers du vi siècle, la
fin de la persécution vandale avait amené en Afrique
un grand mouvement de constructions religieuses.
« À Carthage, Justinien fait construire une basilique
sous le vocable de sainte Prime, qui était, d’après
Procope, tout particulièrement vénérée en Afrique;
dans l’ancien palais des rois vandales, devenu la rési-
dence du patrice byzantin, il consacre à la Théotokos
un vaste et somptueux sanctuaire, et aujourd’hui en-
core la grande basilique chrétienne de Damous el Ka-
rita porte la trace visible des remaniements et des
embellissements datant de l’époque byzantine. A
Leptis Magna, en Tripolitaine, cinq églises furent, au
rapport de Procope, élevées par les soins de Justi-
nien, dont l’une, la plus magnifique, était dédiée à la
Théotokos; à Sabrata, également, une belle basilique
fut construite, et la sollicitude de l’empereur, s’éten-
dant jusqu'aux extrémités occidentales de l’Afrique,
dota la lointaine Septem d'un sanctuaire consacré
à la Vierge. Aujourd’hui encore des ruines nombreuses
attestent le développement prospère que prit à l’épo-
que byzantine l'architecture religieuse. Dans les villes
de la côte orientale, en particulier, « plus facilement
accessibles aux artisans de Constantinople », à Sfax, à
Mahedia, à Lamta, à Monastir, surtout à Sousse, on ren-
contre à chaque pas, employés dans les constructions
arabes, des colonnes demarbre, des consoles, des chapi-
teaux d’un pur style byzantin, d’un travail et d'une
conservation admirables, qui proviennent sans nul
doute des édifices chrétiens du vi® siècle. Parfois
même, dans quelque mosquée, dans quelque bâtisse
musulmane, se cachent les restes mieux conservésencore
de quelque église; à Sousse, au milieu des souks, on
voit ainsi une petite chapelle couverte d’une coupole
à côtes creuses portée sur plan carré, quatre niches
en cul-de-four occupent les angles, et l’ensemble pa-
raît bien dater de l’époque grecque. Dans l'intérieur
du pays, les ruines des grandes villes nous ont égale-
ment conservé quelques monuments de cette période,
A Thélepte, on a relevé un curieux linteau de style
byzantin, où des paons affrontés viennent boire dans
un grand vase, et, dans l’angle sud-ouest de la cita-
delle, une église, décorée de colonnes cannelées et
de riches revêtements de marbre, semble contempo-
raine de la construction de la forteresse. A Kasrin,
on voit les restes d’une église datant probablement
de l’époque de Justinien et dont les portes ont leurs
tvmpans circulaires décorés de sculptures très gros-
sières représentant des paons buvant dans un vase. A
l'intérieur de la citadelle d'Haïdra, une petite église
assez bien conservée s'appuie contre les murailles
de la courtine ouest, et sa construction, aussi bien
que les inscriptions qui la décoraient, prouvent
qu’elle date de la période byzantine. Au Kef, l’église
de Dar el Kous offre certaines dispositions absolu-
ment analogues à celles de certaines petites églises
de Constantinople. « Veut-on savoir suivant quels
principes d'architecture furent élevés ces édifices? Il
faut, pour s’en rendre compte, examiner les deux
églises qui nous sont parvenues le plus intactes : celle
de Haïdra et celle de Dar el Kous, au Kef. Dans
toutes deux le plan général est tout latin encore :
derrière un narthex, ouvert par trois portes, s'étend
l’église, formée d’une nef principale entre deux bas-
côtés, des suites d’arcades portées sur des colonnes
séparent la grande nef des travées latérales ; une abside
demi-cireulaire s'ouvre au fond du vaisseau médian,
2391 ÉGLISES 2392
derrière un arc triomphal soutenu par deux colonnes.
La nef est couverte en charpente, le narthex et les
bas-côtés voütés en voûtes d’arête. Mais à côté de
ces dispositions toutes latines, certains partis déno-
tent une influence orientale : l’abside est décorée d’une
série de niches demi-circulaires accostées par des
LES
| lement du motif appliqué à une abside. En outre,
tous les détails de la décoration architecturale, lors-
que les pièces n’en sont point empruntées à des monu-
ments plus anciens, sont de style purement oriental:
dans les sculptures rapportées qui décorent le tym-
| pan des portes d'entrée, dans les beaux chapiteaux
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4000. — Basilique de Dermesch. Plan.
D'après P. Gauckler, Basiliques chrétiennes de Tunisie, pl. 1.
colonnes; «ces niches ne sont pas arrêtées dans leur
partie supérieure par une arcade et une voûte en cul-
de-four, mais la voûte demi-sphérique qui forme l’ab-
side, au lieu d’être une surface continue, est une cou-
pole à côtes creuses, dont chaque côté, à la naissance
de la coupole, a pour section le plan de la niche. Cette
disposition d'’abside est absolument analogue aux
voûtes de certaines petites églises de Constantinople,
voûtes en coupoles à côtes reposant sur un tambour
à côtes. Ici, c’est une semblable disposition, mais au
lieu de voir un tambour à côtes et une coupole sou-
tenus sur des pendentifs nous avons la moitié seu-
de marbre qui surmontent les colonnes, dans les frag-
ments de clôture dont peut-être quelaues débris
se conservent au mimber de la grande mosquée de
Kairouan, on trouve les formes habituelles, les motifs
ordinaires, le caractère coutumier de l’art byzantin.
Et dans cette combinaison d'éléments divers, l'école
indigène elle-même est en quelque manière représen-
tée par ces curieux carreaux de terre cuite employés
à revêtir les parois intérieures des édifices. Sans doute,
dans ces derniers ouvrages, produits d’un art en déca-
dence, on trouve une rare grossièreté d'exécution,
comme, d'autre part, on remarque souvent dans les
2393
motifs décoratifs une assez grande pauvreté d’imagi-
nation ; néanmoins, par leur nombre, comme par les
réelles qualités techniques qu’on constate encore dans
leur architecture, les églises byzantines d'Afrique
méritent quelque attention; elles prouvent à tout
le moins la vie et l’activité qui se conservaient encore
au vie siècle dans cette partie de l'empire 1, »
D'une façon générale, on peut dire qu'il n’existe pas
de différence entre les églises d'Algérie et celles de Tuni-
sie, la distinction politique ne répondant à aucune fron-
tière artistique ou ethnographique, la seule différence,
tout accidentelle, vient que les églises d'Algérie ont
ÉGLISES 2394
enfouie et ignorée, a été découverte en 1899 par P.
Gauckler ?, qui en a donné cette description excellente
(fig. 4000) : « La basilique est située presque au bord
de la mer, à moins de cent mètres des thermes qui se
dressaient sur le rivage. Elle ne se trouve, d’ailleurs,
guère plus éloignée des grandes citernes de Bordj
Djedid, situées plus au nord. Sa plate-forme rectan-
gulaire, exactement orientée, a été établie sur les pre-
mières pentes dela colline de Bordj Diedid; et l'édifice
s'enfonce comme un coin dans le terrain en décli-
vité, de telle sorte que, parfaitement dégagé au sud-est,
il se trouve au contraire, enterré jusqu’à trois et
4001. — Vue de la basilique de Dermesch.
D'après P. Gauckler, op. cit., p. 12.
été plus méthodiquement et plus persévéramment
fouillées et étudiées. En Tunisie, comme en Algérie,
la basilique s'offre sous de nombreux aspects.
À Carthage la basilique de Dermesch, à Feriana deux
basiliques, à Ségermes une autre, nous offrent des
exemples d’édifices à cinq nefs : à Tabarka, un bap-
tistère octogonal est surmonté d’une coupole byzan-
tine. A Feriana, dans une des nombreuses églises de
cette ville, et à Mididi, on observe deux absides dispo-
sées en face l’une de l’autre aux deux extrémités de la
grande nef.
Dans notre article sur Carthage (Diclionn., t. 11, col.
2273) nous disions (en 1909) que le quartier de Der-
mesch n'offre rien de notable au point de vue de nos
études. Depuis lors (en 1913) une nouvelle basilique
a été décrite par laquelle nous terminons ce travail.
La basilique byzantine de Dermesch, entièrement
4 Ch. Diehl, L'Afrique byzantine, 1896, p. 420-426. —
? P. Gauckler, Basiliques chrétiennes de Tunisie, in-fol.,
Paris, 1913, p. 11-17, pl. 1.
quatre mètres de hauteur, à l’angle nord-ouest. De ce
côté, il est donc impossible d'accéder de plain-pied
dans l’église; aussi la porte d’entrée, au lieu de s’ou-
vrir, suivant l’usage, dans l’axe à l'opposé de l'ab-
side centrale, a-t-elle dû être reportée sur la face laté-
rale sud, seul endroit où le niveau du sol extérieur
corresponde exactement à celui de la basilique.
« L'église a été construite tout d’une pièce, et
suivant un plan arrêté d'avance dans toutes ses par-
ties. Elle occupe l'emplacement de la plus ancienne
nécropole de la Carthage punique. Dès le ve siècle
avant notre ère, on avait cessé d’enterrer les morts
à cet endroit. Mais le terrain leur resta consacré, et
ne fut désaffecté qu’au bout d’un millier d'années,
au profit de la basilique. Les sondages pratiqués, au-
dessous et autour des fondations, n’ont fait rencon-
trer aucune trace de substructions appartenant à des
édifices antérieurs. Par contre, de tous les côtés, le
sol vierge est coupé de tombeaux, simples fosses creu-
sées dans le sable, ou grandes chambres construites en
dalles de tuf : les unes vides, les autres violées, parfois
2395
même transformées en réservoirs pour les besoins de
l’église.
« La basilique de Dermesch présente un ensemble
très complet (fig. 4001). Elle se compose de l’église
proprement dite, avec le secretarium, d'un atrium, d’un
baptistère, avec oratoire spécial; le tout, de plain-
pied, est enfermé dans une même enceinte, longue de
40 mètres environ, et large de 34 mètres. En outre,
un large couloir, qui s’ouvre à gauche de l’abside, et
qui aboutit à une porte située à l’angle nord-est,
mène à d’autres constructions plus hautes. Enfin,
une autre chapelle, à trois nefs, est accolée à la face
sud de la basilique, sur une terrasse qui la domine
de près de 4 mètres et ne communique pas directe-
ment avec celle-ci. Plus loin encore, au nord-ouest,
s'étend un cimetière chrétien, où l’on a compté plus
de cent tombes, la plupart sans épitaphes.
“ L'édifice est construit avec beaucoup de soin.
Les murs sont faits d’un blocage très résistant, coupé,
de distance en distance, par des chaînages en pierre
de taille. Ils sont peu épais; ce qui prouve qu'ils
n'avaient à supporter qu'un poids assez léger. Les nefs
n'étaient donc pas voûtées, mais simplement protégées
par un toit en charpente, recouvert de tuiles. Nulle
part la maçonnerie n'était apparente. Elle était revé-
tue, à l'extérieur, d’un crépissage uniforme; à l’inté-
rieur, d’enduits stuqués et peints, ornés de reliefs et
de corniches découpées au fer, et, par endroits, de
placages en marbre et de porphyre. L'église proprement
dite, longue de 40 mètres et large de 21, est pavée
tout entière d’une riche mosaïque, figurant un carre-
lage étoilé, d’un dessin uniforme. Elle est divisée en
cinq nefs par quatre colonnades, faites, de part et
d'autre de la nef centrale, de colonnes accouplées sous
une même console, et, dans les bas-côtés, de colonnes
isolées. Ces colonnes, comme aussi leurs bases et
leurs chapiteaux, ont presque toutes été empruntées
à des édifices antérieurs. ΠΠ n’y en a pas deux qui se
ressemblent. Les unes sont torses, les autres lisses,
elles sont faites de granit ou de basalte, de marbre
blanc ou noir, rose chair, rouge foncé ou de brèche
d'Afrique. Les chapiteaux sont corinthiens ou com-
posites; les bases, en marbre ou en calcaires coquilliers,
diffèrent de niveau pour racheter l'inégalité des fûts
qu'elles supportent. Mais cette diversité de matière et
de forme, qui répugne à l’art classique, introduit,
dans le monotone de; lignes verticales uniformes,
un élément de variété et de polychromie qui ne devait
pas être dénué de charme.
« Les colonnades s'arrêtent, d’une part, aux piliers
de l’arceau central et des arcades latérales qui déli-
mitent le narthex, et, de l’autre, au niveau de l’abside.
Autour de celle-ci, règne un déambulatoire, ménagé
pour les besoins de la circulation, laquelle ne pouvait
s'effectuer qu’au pourtour de l’église, le centre
étant obstrué par les barrières qui entouraient le
chœur.
« L’abside, dont le sol est surélevé, semble avoir été
remaniée. Primitivement, elle devait abriter l'autel,
que remplaça ensuite un banc demi-circulaire adossé
au mur, et peut-être, au milieu, la cathèdre de l’évé-
que. Quant à l’autel, il fut reporté en avant, et entouré
d’une clôture de marbre qui l’unit à l’abside et l’isole
des nefs latérales. Les traces de ce remaniement sont
restées très visibles. Tout l’espace compris à l'inté-
rieur de la balustrade a été légèrement surélevé et pavé
d’une mosaïque nouvelle, sous laquelle on retrouve
partout les traces de l’ancien pavement.
« L’autel se dressait sous un ciborium, soutenu par
quatre colonnettes en marbre de Chemtou, rose chair,
supportées elles-mêmes par de beaux piédestaux
en marbre blanc, ornés de la croix byzantine, inscrite
dans un cercle. Il recouvrait un reliquaire, déposé
ÉGLISES
2396
dans une cavité carrée de 0 m. 75 de côté sur 0 m. 60
de profondeur.
« La clôture qui entoure l’autel et dont quelques
éléments ont été retrouvés en place se prolonge en
avant jusqu’à la rangée de colonnes qui précède immé-
diatement le narthex: d’où une sorte de galerie d’ac-
cès, qui se rétrécit par deux fois, et qui s’ouvre à
lorient dans l’axe de la basilique, tandis que la balus-
trade l'isole complètement du reste de l'édifice. A ces
cancels de marbre blanc, dont nous avons conservé
de nombreux débris, venaient s'appuyer d’autres
balustrades, qui divisaient le chœur en un grand
nombre de compartiments distincts, marquant les
places réservées, suivant la hiérarchie ecclésiastique,
aux clercs, aux vierges, aux veuves. Les traces de
ces barrières, qui devaient être légères et mobiles,
apparaissent très nettes, non sur le pavement, sur
lequel elles étaient simplement posées, mais sur les
bases de colonnes, où elles s’encastraient verticale-
ment. Il n’en reste aucun vestige. Elles doivent avoir
été faites en bois, et ont été brûlées au moment de
l'incendie qui détruisit l’église.
« Les sacristies et les archives sont disposées à droite
et à gauche de l’abside. Ce sont des pièces rectangu-
laires, très ruinées aujourd’hui, mais qui ont conservé,
presque intact, leur pavement en mosaïque. Les motifs
diffèrent suivant chaque chambre; ce sont des rosaces,
des coquilles, des combinaisons géométriques de
losanges et de carrés, d’un style très caractéristique,
mais sans aucun intérêt. La seule particularité à noter
est la place d’une cathèdre, nettement marquée par
un motif demi-circulaire, au fond de la première
chambre à gauche de l’abside.
« Le baptistère est étroitement relié à l’église, avec
laquelle il communique directement par deux portes
qui s'ouvrent sur le narthex et, indirectement, par
un passage à ciel ouvert, qui traverse l’afrium pour
aboutir au milieu du bas-côté de gauche. En outre,
deux portes ménagées au fond de l’oratoire, à droite et
à gauche de l’abside, permettent d'accéder à la sacris-
tie et au secrelarium sans avoir à traverser l’église (fig.
4002).
« Ce baptistère forme, cependant, un tout mdépen-
dant et complet : il pourrait, sans inconvénient,
exister seul. Il se divise en deux parties, communi-
quant entre elles par une large baie à trois arcades :
la chambre des fonts, où le catéchumène recoit le
baptême, et l’oratoire, où, après l’immersion, l’évêque
lui administre le saint chrême.
« L'oratoire, de forme allongée, mesure 12 πὶ. δῦ
de long sur 8 m. 25 de large. Il semble n'être qu'une
réduction de la basilique, dont il reproduit en petit les
dispositions essentielles; au fond, l’abside, avec un
banc demi-circulaire et une cathèdre médiane; en
avant, l’autèl qui recouvre une cuve à reliques et
qu'abrite un ciborium à quatre colonnettes. La déco-
ration de cet oratoire devait être particulièrement soi-
gnée, à en juger par la richesse des parements. L'’abside
est ornée de rinceaux en mosaïque, égayés d'oiseaux
divers. Devant l'autel se développe un riche réseau
d’entrelacs, ou circulent aussi des oiseaux, tandis que
les bas-côtés sont indiqués par deux bandes de co-
quilles alternées.
« La chambre des fonts est à peu près carrée (12 m. 50
sur 10 m. 25). Elle se compose de deux parties con-
centriques, qu’isolent une colonnade rectangulaire
de granit et un cancel de marbre blanc : au pourtour,
un promenoir; au centre, l’espace réservé à la cuve
baptismale. Celle-ci s’ouvrant au niveau du sol, sous un
baldaquin que soutenaient quatre colonnes de marbre
rose de Chemtou et d'où pendaient sans doute des
rideaux servant à masquer, au moment de l'immer-
sion, la nudité du catéchumène.
2397
« Les fonts reproduisent exactement le même type
que les deux autres baptistères précédemment dé-
couverts à Carthage, celui de Damous el Karita et
celui de Bir Ftouha : cuve à deux étages, hexagonale
à l’orifice et rétrécie à mi-hauteur par un degré cir-
culaire descendant jusqu’au fond. Le premier étage
est muni de deux escaliers, ménagés à l’est du dia-
mètre nord-sud, sur les deux-côtés non adjacents de
l'hexagone. Les catéchumènes pouvaient ainsi défiler
devant l’évêque, qui leur faisait face à l’ouest de la
cuve, le visage tourné vers l'autel de l’oratoire. La
cuve était alimentée par une citerne, établie dans une
chambre funéraire, puisque adjacente au mur d’en-
ÉGLISES 99
|
!
ac
299
« La basilique de Dermesch avait donc une réelle
importance, malgré ses dimensions restreintes. Plus
ramassée que l'immense église de Damous el Karita
(voir ce mot), elle était aussi complète, et, peut-être,
plus luxueusement ornée,
« À quelle date a-t-elle été construite? A notre avis,
elle ne peut guère remonter plus haut que les pre-
miers temps de la domination vandale, ou même que
le règne de Justinien. Tous les détails de la construc-
tion et de l’ornementation sont caractéristiques d’une
très basse époque : l'extraordinaire disparate des
colonnes et des chapiteaux, qui prouve combien
étaient nombreux, au moment de Ja construction. les
4002. — Baptistère de Dermesch.
D'après P. Gauckler, Basiliques chrétiennes de Tunisie, p. 14.
ceinte de la basilique. L'eau s’écoulait par un canal |
de décharge, aboutissant à un second réservoir placé |
sous le baptistère lui-même. On l’utilisait ensuite pour |
laver les salles, en la puisant par un orifice circulaire |
s’ouvrant dans un coin de la chambre et recouvert |
d’un disque de pierre. |
« La cuve, construite en petit appareil et ciment
de tuileaux, était entièrement plaquée de marbre |
blanc. L'espace compris entre le dais et la colonnade
du portique était pavé de mosaïques, déterminant |
quatre bandes différentes de motifs géométriques
parsemés d'oiseaux et de fleurs. Le pavement du pour-
tour était plus simplement décoré de rosaces hexa-
gones d’un dessin uniforme. Les murs étaient recou-
verts d’un enduit blanc, orné de peltes, rosaces et
entrelacs aux vives couleurs, et de palmiers mystiques,
chargés de régimes, se détachant en relief comme des
pilastres de plâtre découpé, tandis que, sur la corniche
de couronnement, se succédaient des croix byzan-
tines dorées, alternant avec des rameaux d’acanthus
spinosus.
monuments publics en ruines; la grossièreté, la
lourdeur de profil de la plupart des morceaux d’ar-
chitecture sculptés spécialement pour la décoration de
l'édifice; la forme des croix qui les ornent souvent;
le style des pavements en mosaïque, et la matière dont
sont faits les cubes (brique et pierre calcaire au lieu
de marbre et de smalts); enfin, la barbarie des
épitaphes retrouvées dans le cimetière qui entoure la
basilique, et qui lui est certainement contemporain.
« D'autre part, il paraît indiscutable que ce sont les
Arabes qui ont détruit la basilique, en 698. Au-dessus
des décombres, accumulés par l'incendie de l'édifice,
on ne trouve plus aucun débris se rattachant à une
époque postérieure; rien que de la terre rapportée. Le
terrain a été entièrement abandonné: ce qui ne peut
s'être produit qu’au moment de la destruction finale
de Carthage. « Hassan la détruisit de fond en comble,
nous dit El Kairouani, et en dispersa les habitants. »
Or, avant cette date, l’église ne semble pas avoir servi
au culte pendant une très longue période. Elle ne porte
la trace que d’un seul remaniement et qui n'intéresse
399
[ee]
que les dispositions accessoires de l’intérieur. Le pa-
vement en mosaique est uniforme et ne présente
aucune trace d’usure, aucune de ces réparations
si fréquentes dans tous les monuments africains qui ont
duré longtemps. Surtout, on n’y trouve, encastrée
dans le pavement, aucune de ces épitaphes si fré-
quentes dans les autres églises de Carthage, notam-
ment dans la basilique byzantine de Bir Ftouha, et
recouvrant la dépouille mortelle de clercs qui ont tenu
à se faire enterrer le plus près possible de l’autel, sous
la protection immédiate des reliques de martyrs qu'il
contenait.
« L'église était donc encore presque neuve lorsqu'elle
a été ravagée par les Arabes. Ce que fut cette destruc-
tion, l’état dans lequel on a retrouvé la basilique suffit
à nous en donner une idée. Toutes les sculptures qui
se trouvaient à portée de la main des envahisseurs
furent brisées avec rage, à coups de masse : une des
bases, ornée de croix, du ciboriumest cassée en dix-sept
morceaux. Les autels furent renversés, les reliquaires
violés et dépouillés de leur contenu. Puis, tous les
matériaux inflammables, sièges, balustrades, ten-
tures, furent amoncelés au centre de l’église, et on
y mit le feu. La trace de ce bûcher est facilement recon-
naissable sur la mosaïque, les cubes du pavement
étant entièrement calcinés à cet endroit.
« Après l'incendie, l’édifice fut abandonné; mais la
démolition continua. Placé à proximité de la mer,
rempli de marbres précieux, il était prédestiné à être
exploité comme carrière de pierres par les marins
pisans, amalfitains et vénitiens, qui pillaient métho-
diquement les ruines de Carthage au moyen âge.
Heureusement les apports de la colline qui domine
l’édifice vinrent bientôt recouvrir les décombres, et,
en les dissimulant entièrement aux regards, préser-
vèrent efficacement les restes.
« Une dernière question se pose à propos de la basi-
lique de Dermesch : la question la plus importante,
celle de son identification. C’est là, malheureusement,
un problème qu’il paraît impossible de résoudre. Les
fouilles ne nous ont fourni, à part un fragment d'in-
scription grecque insignifiante, aucun document épi-
graphique qui puisse nous fixer sur ce point. Les textes
écrits ne nous renseignent pas davantage. Des dix-sept
basiliques de Carthage dont nous connaissons les
noms, aucune ne présente de caractères qui convien-
nent spécialement à notre édifice. Par contre, la date
de la construction nous permet d’écarter ἃ priori
toutes celles qui sont antérieures aux derniers temps
de la domination vandale. Dès lors il n’en reste que
deux sur lesquelles pourrait se porter notre choix : la
basilique de Thrasamond et celle de Sainte-Prime,
construite par ordre de Justinien. Il vaut mieux avouer
notre ignorance et nous borner à dire que la basilique
de Dermesch devait être, à l'époque byzantine, l’un des
sanctuaires les plus importante de Carthage et, très
probablement à cause de son grand baptistère, l’église
principale, la basilique par excellence, de l’une des
régions ecclésiastiques qui se partageaient la cité. »
H. LEGLERCQ.
2. ÉGLISES (AXE DES). Voir CHŒUR, t. πὶ,
col. 1407-1412; ajouter à la bibliographie donnée dans
les notes : de Buzonnière, Sur la déviation de l'axe des
églises au moyen âge, dans Congrès scientifique de
France, 1850, t. xx1v, p. 163 sq.; Godfroy, Observa-
lions sur la dévialion de l'axe et l'élargissement des nefs |
dans les églises du moyen âge, dans Congrès scienti-
fique de France, 1851, t. χχν, p. 144; divers, Sur |
l’inclinaison de l’axe des églises, dans Congrès archéo-
logique de France, 1870, t. xxxvi, p. 74-76; Auber,
De l'axe des églises el de la déviation symbolique, dans
Bulletin monumental, 1873, t. ΧΧΧΙΧ, p. 38-48; B. de
Mont, Réponse à l'abbé Auber, dans même revue, 1873, |
ÉGLISES — ÉGLISES EN BOIS
2400
t. xxx1Ix, p. 309 sq.; X. Barbier, La droile el la gau-
che d’une église, dans Revue des Sociétés savantes des
départements, 1875, t. XXXVn, p. 183 sq.
H. LECLERCQ.
3. ÉGLISES (DÉCORATION DES). Voir t.1v,
col. 339-364, DÉCORATION DES ÉGLISES.
4.ÉGLISES (ÉCLAIRAGE DES). Voir Diclionn.,
t. αν, col. 1726-1730.
5. ÉGLISES (INHUMATIONS DANS LES).
Voir Diclionn., t. 1171, col. 1641-1645 : CIMETIÈRE.
6. ÉGLISES (ORIENTATION DES). Voir Basi-
LIQUES, t.11, col. 565-568; ajouter à la bibliographie :
Duhamel-Decéjean, L'orientation des églises chrélien-
nes, in-8°, Nesle, 1890; A. Durand, L'orientation de
la prière et des édifices religieux, dans Études reli-
gieuses, 1897, t. LxxIm, p. 168-181; Lecomte, Disser-
lation sur l'orientation des églises, dans Bullelin de la
Société archéologique, historique et scientifique de
Soissons, 1855, t. 1x, p. 11 sq.; V. Michel, L'orientation
des églises, dans Bulletin de la Comm. d'art chrétien,
Nîmes, 1884, t. mr, p. 22-27; W. R. Lethaby et H.
Swainson, The church of Sancla Sophia. A sludy of
byzantine building, in-8°, London, 1894, p. 17; voir
ORIENTATION.
7. ÉGLISES (RÉGIME DES BIENS DES). Voir
PROPRIÉTÉ ECCLÉSIASTIQUE.
8. ÉGLISES (TEMPLES PAIENS TRANS-
FORMÉS EN). Voir PAGANISME (Destruction du).
9. ÉGLISES AVANT ET DEPUIS CON-
STANTIN. Voir BAsILIQUES, t. τι, col. 525 sq.
10. ÉGLISES BYZANTINES. Voir Diclionn.,
t. n, col. 560-562, 1416-1445, 1485-1498.
11. ÉGLISES CÉMÉTÉRIALES. Voir Dic-
lionn., t. 11, col. 2084-2106 : CAPELLA GRECA; t. 1, col.
2425-2437: CATACOMBES; t. 11, col. 2894-2906 : CELLA;
voir HERMÈS (Saint); OSTRIEN, et cf. H. Leclercq,
Manuel d'archéologie chrétienne, t.x1, p. 294-299.
12. ÉGLISES CIRCULAIRES. Voir Diclionn.,
t. 1v, col. 1346-1374 : DÔME; voir ROTONDE.
13. ÉGLISES CRUCIFORMES. Voir Dic-
lionn., t. 11, col. 1494, BYZANTIN (Art).
14. ÉGLISES DOMESTIQUES. Voir Dic-
lionn., t. τι, col. 525-528; voir ORATOIRES.
15. ÉGLISES EN BOIS. Voir Dictionn., ἔπι, col.
598. La construction d’églises en bois a marqué le début
de beaucoup de lieux du culte sur lesquels s’élevèrent
plus tard d'importantes basiliques. Dans le premier
quart du ve siècle, saint Ninian entreprend l’évangéli-
sation des Pictes septentrionaux et, longtemps après,
l'historien Bède écrit queletieu oùils’établit, placé dans
la province de Bernicie (ancienne Valenlia), se nomme
vulgairement Æcclesia alba, aujourd’hui Whithern,
parce que le saint évêque y avait construit une église
de pierre, « ce qui était insolite chez les Bretons »
(voir Diclionn., L. 1v, col. 1890, au mot Ecosse).
L'église bâtie à Tours par saint Brice était probable-
ment en bois, comme nous l’apprend Sidoine Apolli-
naire dans les vers qu'il composa à la demande de
saint Perpet, qui reconstruisit l’église ἢ:
Martini corpus lolis venerabile lerris
In quo post vilæ lempora vivil honor,
Texerat hic primum plebeio machina cullu,
Quæ confessori non eral æqua suo.
1 Sidoine Apollinaire, Epistol., 1. IV, epist, xvrm.
|
1
2401
Sidoine fait usage du mot machina, qui, de son
temps, servait couramment à spécifier un travail de
charpente 1; ce sens n’était pas nouveau, on le ren-
contre dans la bonne et jusqu’à l’époque de la basse
latinité 2. Le mot machina n’a pas toujours ce sens
précis dans les poètes du ve et du vie siècle *, mais il
semble l'avoir ici, car l’usage de construire des églises
en bois était fort répandu, et tout spécialement quand
on voulait honorer la sépulture d’un saint, en atten-
dant qu’on eût le temps et les ressources nécessaires
pour élever un monument plus durable. C’est ainsi
qu’à Toulouse saint Hilaire construisit au-dessus
du corps de saint Saturnin une petite basilique en
bois : Basiliculam eliam admodum parvulam vilibus
ligneis ad locum orationis lantum adjecit #, qui fit place
plus tard à une construction en pierre; à Soissons, le
corps de saint Médard fut primitivement déposé
dans une chapelle en bois : priusquam templum ædi-
ficaretur, erat super sepulcrum sancti cellula minulis
contexta virgullis, el dedicato templo hæc fuit amota ®: à
Maestricht, le corps de saint Servais fut honoré pen-
dant plus d’un siècle dans un simple oratoire con-
struit en planches, que le vent renversa bien des fois,
jusqu’au jour où il fut remplacé par un temple digne
du saint évêque : Plerumque devotio studiumque fide-
lium oralorium construebant de tabulis ligneis leviga-
tisque; sed protinus aut rapiebantur a vento, aut sponle
ruebant, et credo idcirco ἰδία fieri, donec veniret qui
dignam ædificarel fabricam in honorem antistitis glo-
riosi ὅσ. Il y eut aussi des églises en bois à Thiers, à
Reims, à Strasbourg, à Tongres, celle-ci construite
en planches bien rabotées : de tabulis ligneis leviga-
tisque. La mention fréquente d’églises brûlées à Brive, à
Tours, par exemple, sont d’autres témoignages àretenir.
H. LECLERCQ.
16. ÉGLISES ROMANES. Voir Dictionn., au
mot : FRANCE (Architecture).
ÉGYPTE.— I. Origines. II. Septime-Sévère. III.
Le Didascalée. IV. Maximin. V. Philippe. VI. Dèce.
NII. Gallus. VIII. Valérien. IX. Gallien. X. Contro-
verses. XI. Dioclétien. XII. Maximin Daïa. XIII. Mé-
lèce de Lycopolis. XIV. Arius. XV. Saint Athanase.
XVI. Valens. XVII. Les moines. XVIII. Théophile.
XIX. Cyrille d'Alexandrie. XX. Dioscore. XXI. Tem-
ples désaffectés. XXII. Décadence. XXIII. Conquête
arabe. XXIV. Destruction des églises. XXV. Dispa-
rition de la langue. XXVI. Liturgie. XXVII. Épi-
graphie : 1° chronologie; 2° topographie; 3° formules
liturgiques; 4° acclamations; 5° formules des ituli;
6° épithètes au défunt; 7° symboles : AG; 40;
XMr; + ; 8° titres et professions; 9° inscriptions
paiennes; 10° acclamation païenne. XXVIII. Archéo-
logie : 1° l’art copte indigène; 2° architecture; 3° poly-
chromie ; 4° pittoresque ; 5° portrait ; 6° fresques; 7° mi-
niatures ; 8° sculpture; 9° conclusion. XX1IX. La statue
vocale de Memnon et le christianisme. XXX. Béné-
diction de l’eau du Nil. XXXI. La bibliothèque
d'Alexandrie. XXXII. Bibliographie.
I. ORIGINES. — L'Égypte a été une des provinces
les plus fécondes dans l’histoire du christianisme.
Les hommes, les événements, les institutions ont
exercé une influence qui s’est étendue au delà des
limites du pays et a influencé l'Église universelle.
En Égypte, les civilisations et les gouvernements
se succédaient à des intervalles plus ou moins éloignés
mais avec une régularité constante. Quand les dynas-
À J. Quicherat, Mélanges d'archéologie, p. 45. — © R. de
ÉGLISES EN BOIS — ÉGYPTE
Lasteyrie, dans Mém. de l’ Acad. des inscript., 1912, t.XXXIV, |
p. 7, note 1. — 5 Fortunat, De ecclesia Parisiaca, dans
Miscell., 1. II, c. x1 (al. x1v), compare cette église, bâtie par
Childebert, avec le temple de Salomon : Si Salomoniaci |
2402
ties de l’ancien empire furent épuisées, les fonction-
naires assyriens ou perses vinrent prendre leur place,
ensuite ce fut le tour des rois macédoniens et, après eux,
des vice-rois romains. Les Égyptiens en avaient pris
philosophiquement leur parti; ils savaient que la des-
tinée de l’homme est de semer du blé au printemps
pour le récolter dans la saison suivante, de faire rédiger
des suppliques, de payer des impôts et de recevoir des
coups de bâton. La variété des gouvernements, d’une
part, et la richesse du sol, d'autre part, avaient attiré
dans les villes une population exotique, nombreuse et
entreprenante, au point d’altérer le tempérament
national et même le type ethnique; les invasions arabes
achèveraient ce que l’hellénisme avait commencé. Le
vieux fonds égyptien ne selaissa pas absorber par les
métis, mais il fut effleuré dans son instinct particu-
lariste et sa conception religieuse. Quelle prise aurait
exercée le christianisme sur l’antique panthéon si celui-
ci n'avait déjà subi l’infiltration des dieux étrangers,
c'est ce qui n’est pas aisé à deviner. Lorsque les chré-
tiens donnèrent l’assaut aux croyances et aux divi-
nités du terroir égyptien, ils rencontrèrent encore
une résistance et des préventions obstinées. Sauf dans
les campagnes, qui ne furent jamais complètement
pénétrées par l'influence évangélique, le peuple des
villes et des agglomérations voisines du Nil offrait
une matière peu difiérente de celle qu’avaient pétrie
les missionnaires chrétiens en abordant sur presque
tous les rivages de la Méditerranée : population active,
éveillée, laborieuse et crédule.
Le gouvernement ayant passé aux mains de Rome,
il advint une fois de plus que l'Égypte changea de
maître : simple affaire de quotité et de destination
des impôts. Ce qu’on appelle gouvernement était
surtout une administration, avec, à des intervalles
irréguliers, une émeute et des exécutions. Parmi toutes
les provinces romaines, l'Égypte formaitune exception.
Tandis que, presque partout ailleurs, la conquête et
l'occupation introduisaient les institutions munici-
pales, en Égypte, les choses demeurèrent en l’état où
les vainqueurs les trouvaient. Nomes et circonscrip-
tions subsistèrent tels qu'aux temps des souverains
indigènes, une seule ville fut organisée en cité et
forma au point de vue administratif une étrangeté
tout autant qu'au point de vue monumental, ce fut
Antinoé (voir ce mot). Ni boulé, ni gérousie, ni élec-
tions, ni magistrats. Sous le règne de Septime-Sévère,
un essai d'adaptation fut tenté à Alexandrie dans la
Basse-Égypte et à Ptolémaïs dans la Haute-Égypte:
ces villes reçurent un conseil, mais sans magistrats.
L'esprit municipal et l'ambition des charges oné-
reuses mais brillantes de la cité demeurèrent toujours
étrangers à la population des villes, même saturée
d'éléments helléniques. Tenus à distance de la société
romaine, les Égyptiens considéraient celle-ci un peu
à la façon d’un corps d'occupation et rendaient en
dédain ce qu’ils recevaient de mépris”.
Dans ce pays d’agriculture et de négoce, les Juifs
avaient choisi le négoce, ayant jadis collaboré aux
corvées, dont ils avaient gardé le plus fâcheux souvenir.
Ils avaient à Alexandrie leur quartier général, for-
mant presque une ville à part et atteignant le tiers
de la population. Leur communauté avait su, Jà
comme ailleurs, à force d'industrie et de ténacité,
conquérir et étendre de précieux privilèges; elle
jouissait d’une sorte d'autonomie et constituait une
puissance avec laquelle il fallait compter.
memoretur machina templi, || Arte licet par sit, pulchrior ista
fide. — ‘Ruinart, Acta sincera, 1689, p. 112. — * Grégoire de
Tours, De gloria confessorum, ©. XCV. — * Ibid., ©. LXXI. —
ΤΡ, Jouguet, La vie municipale dans l'Égypte romaine,
in-S°, Paris, 1911.
2403
C’est dans ce pays que le christianisme devait con-
naître un jour une puissance presque sans limite,
lorsque les masses populaires se convertirent à l'Évan-
gile. Les débuts furent néanmoins si modestes que nous
pouvons bien dire que nous ignorons tout de l’intro-
duction et des premiers efforts tentés par les mission-
naires à une date voisine, peut-être, de l’époque apos-
tolique. Le Nouveau Testament ne fait mention de
l'Égypte qu’à l’occasion du refuge qu'y vint chercher
la sainte Famille, mais il va sans dire que cet épisode
fut sans résultat pour l'avenir du christianisme égyp-
tien !. Parmi le personnel chrétien de l’époque primi-
tive nous ne rencontrons qu'un personnage d’origine
alexandrine, c’est Apollos, personnage de second plan,
qui vécut et travailla au temps de saint Paul et fut
missionnaire, non dans son pays d’origine, mais en
Grèce et en Asie Mineure. S’il existe un rapport entre
la chrétienté d'Alexandrie et l’épître aux Hébreux,
c’est un rapport si incertain et un lien si ténu qu’on
reste en droit de le contester, ce qui revient à l’ignorer.
On a, sans plus de chance de succès, suggéré un nom
très lointain,celui de ce Jean Marc, nommé dans les
Actes des apôtres et dans les épîtres de saint Paul et
de saint Pierre, pour en faire le premier prédicateur
de l'Évangile en Égypte. Mais la conjecture, pour
être séduisante, n’en est guère plus solide, si on se
rappelle que Denis d'Alexandrie rapporte l’histoire
de ce personnage sans faire la plus fugitive allusion
à un rapport spécial entre lui et la métropole égyp-
tienne *.
Dans la primitive littérature chrétienne, l'Évangile
selon les Égyptiens est le seul écrit qui se réclame de
ce pays, peut-être avec raison d’ailleurs. Les premiers
noms de chrétiens d'Égypte qui nous soient parveñus
sont des noms d’hérétiques : Valentin, Basilide, Carpo-
crate, et le souvenir qui s'attache à ces louches per-
sonnages est assez fâcheux pour aider à comprendre
le tort que leur immoralité notoire aura pu infliger
à la réputation des chrétiens. Au temps de saint Justin,
c'est-à-dire vers le milieu du n° siècle, sous le préfet
d'Égypte Félix, un jeune chrétien d'Alexandrie, pour
démentir les calomnies qui diffamaient les mœurs chré-
tiennes, ne s’avisa de rien de mieux que de solliciter
du préfet l'autorisation de se faire châtrer. On n’aper-
çoit pas clairement en quoi l'opération eût servi à
démontrer la chasteté des coreligionnaires de ce
jeune exalté. Voir Dicfionn., t. x, col. 2371.
C’est d'Alexandrie que vint à Rome, sous le pape
Anicet, la doctoresse Marcelline. C’est là que s’enfuit
Apelle, après sa brouille avec Marcion; c’est de là
qu'il revint avec sa somnambule Philomène. Mais il
ne faut pas croire que ces manifestations hérétiques
représentent tout le christianisme alexandrin. Ces
écoles, précisément parce qu’elles ne sont que des
écoles, supposent une Église, « la grande Église »,
comme dit Celse: ces aberrations, précisément parce
qu’elles portent des noms d'auteurs, témoignent de
l'existence de la tradition orthodoxe. Celle-ci s’ap-
? M. Jullien, L'arbre de la Vierge à Matarieh. Souvenirs
du séjour de la sainte Famille en Égypte, in-8°, Paris, 1904.
— 5, Β, Kyrillos II, Le voyage de saint Marc en Égypte,
in-8°, le Caire, 1900; A. Baumstark, Verschollene Laza-
rumakten, dans Rômische Quartalschrift, 1900, t.x1v, p. 210-
211. Voir I Petr., v, 13 : Salutat vos Ecclesia quæ est in
Babylone coelecta, et Marcus filius meus. Sur Babylone
d'Égypte, voir Diclionn., t. τι, col. 1552. — ? Cf. Mispoulet,
dans Comptes rendus de l’ Acad. des inscr., 1906, p. 332;
J. Maurice, Sur les chrétiens et les seconds Flaviens dans
d'« Histoire Auguste » et l’époque de rédaction de cette histoire,
dans même recueil, 1913, p. 206-216. — 4“ Vopiscus,
Vita Saturnini, ce. vin. Lécrivain, Études sur l'Histoire
Auguste, in-8°, Paris, 1904, p. 342, 382, a montré que cette
lettre est du même auteur que le contexte, le reste de
la Vita Saturnini. Elle présente les mêmes expressions et
ÉGYPTE
2404
puyait, en Égypte comme ailleurs, sur l’organisation
épiscopale, à laquelle on ἃ imaginé de donner des
titulaires et une chronologie assez superflue, car, même
en admettant le cadre chronologique qui s’en dédui-
rait, on n'aurait aucun événement à y insérer.
Ainsi l'introduction du christianisme en Égypte
comporte une longue période préliminaire de près de
deux siècles, au sujet de laquelle nous ne savons rien.
On a pu croire posséder un indice très ancien dans
une lettre de l’empereur Hadrien à son beau-frère
Servianus, mais cette lettre est apocryphe et insérée
dans un écrit composé vers la seconde moitié du
1ve siècle 5. Vopiscus ἃ donc inséré une appréciation
sur les chrétiens, qu'il assimile aux Égyptiens, de
qui il célèbre la légèreté, la superstition, l’avarice et
tous les autres vices. Voici le passage en question :
Illi qui Serapim colunt christiani sunt; οἱ devoti sunt
Serapi qui se Christi episcopos dicunt. Nemo illie (à
Alexandrie) archysinagogus Judæorum, nemo Sama-
riles, nemo chrislianorum præsbyler, non mathema-
licus, non aruspex, non aliptes ἢ. Il n’y a donc pas lieu
de faire état de ce texte, et on peut négliger également
celui du pseudo-Philon le juif au sujet des prétendus
Thérapeutes 5. Quant à la fondation du siège d’Alexan-
drie par saint Marc, nous ne pouvons être plus affir-
matif qu'Eusèbe, qui ne l’est guère 5: la liste épisco-
pale, qui s’amorce à saint Marc et se continue jusqu'à
Démétrius, contemporain d’Origène, ne semble pas
lui avoir inspiré plus de confiance *, et aujourd’hui
encore il nous est impossible de la contrôlers. Nous
n'avons enfin aucun renseignement sur la diffusion
du christianisme, pendant les 1° et ne siècles, au sud
d'Alexandrie ὃ. 11 va sans dire que l’épître de saint
Paul aux Alexandrins, connue dès le re siècle, est
apocryphe: et pour l’origine alexandrine de l’épître du
pseudo-Barnabé, c’est une présomption, et rien de
plus.
On ne peut douter que le christianisme n'ait abordé
et pris pied à Alexandrie, on peut soupçonner que
l'immensité et la variété de cette ville lui ont procuré
ses premières recrues, ses premières ressources et ses
premiers établissements. L'esprit alexandrin était
porté vers toutes les spéculations philosophiques et
bientôt le christianisme donna naissance à une ger-
mination destinée à engendrer de graves désordres : le
gnosticisme. Au dire de l’apologiste saint Justin, ces
sectes dissidentes diffamaient l’orthodoxie en se ré-
clamant d’elle et il est à peine probable que le noyau
de l'Église d'Égypte échappa au sentiment de répro-
bation que soulevaient contre elle le discrédit et le
dégoût inspirés par des sectes qu’elle réprouvait.
Ce n’est que vers le début du principat de Commode
(180) que cette Église entre en pleine lumière. Selon le
mot de Renan, la période des origines créatrices est finie;
l'histoire ecclésiastique commence *. Le christianisme
était dès lors solidement établi à Alexandrie : la popu-
lation, composée surtout de Grecs, était en majorité
convertie à la religion nouvelle. Le reste de l'Égypte
le même tour de langage. — 5 Voir Dictionn., t. 11, col. 3063-
3077, au mot CÉNOBITISME. — " Eusèbe, Hist. eccl., 1. II,
ec. xvi, P. G.,t. ΧΧ, col. 173; οἵ, Dictionn., t. 1, col. 1099-
1100. Seymour de Ricci. — * J. Flamion, Les anciennes
listes épiscopales des quatre grands sièges, dans Revue
d'histoire ecclésiastique, 1900, t. 1, p. 643-678. — " Sey-
mour de Ricci, La chronologie des premiers patriarches
d'Alexandrie, dans Revue archéologique, 1906, t. 1, p. 320-
328; A. von Gutschmidt, Verzeichniss der Patriarchen von
Alexandrien, dans Kleine Schriften, in-8°, Leipzig,1890, τι,
p. 395-525; Harnack, Die Chronologie der altchr. Lilteratur
bis Eusebius, Leipzig, 1897,t. 1, p. 202-207.—"° L, Duchesne,
Les origines chrétiennes, in-8°, Paris, s. d., p. 44, note 2;
Histoire ancienne de l'Église, 1911, t. 1, p. 331. — *° Elle
est mentionnée dans le canon de Muratori. — Ὁ Ἐς, Renan,
Marc-Aurèle, p. 431.
᾿
2405
avait certainement commencé à suivre, à distance et
lentement, l'exemple de la capitale. On peut, sans
prétendre indiquer une date précise, placer à cette
époque la fondation de la célèbre école d'Alexandrie,
le Didascalée *, « espèce d'université chrétienne,
s’apprêtant à devenir le centre de toute la théologie ».
Probablement en Égypte comme en Asie Mineure, en
Afrique et en Italie, un travail de prosélytisme s’est
accompli silencieusement et, au début du re siècle,
les chrétiens se sont trouvés assez nombreux et assez
puissants pour s'adapter à une organisation que les
années de tranquillité, sous le règne de Commode,
avaient permis d'étendre et d’affermir sans opposi-
tion. Il n’en saurait être autrement; nous possédons
un témoignage irrécusable des épreuves qui, tout de
suite après cette période pacifique, vinrent assaillir
l'Église d'Égypte ‘.
11. SEPTIME-SÉVÈRE. — On lit dans les Sfromales
(I, 125) : « Zénon disait justement, en parlant des
Indiens, que l’aspect d’un seul Indien au milieu des
flammes enseignait mieux à supporter la douleur
que toutes les démonstrations. Et nous, chaque jour,
nous voyons de nos yeux couler à torrents le sang
des martyrs brûlés vifs, mis en croix ou décapités.
La crainte de la loi qui, à la façon d’un maître, les
a tous conduits au Christ, leur ἃ appris à attester leur
foi même au prix de leur sang. » Si les Siromates ont
été, comme on ἃ pu le soutenir, écrits avant l’année
202, il en faut conclure que, dès la première moitié du
règne de Sévère, les exécutions et les tortures se suc-
cédaient à Alexandrie, avant même que la persécu-
tion fût officiellement promulguée.
C'est en 200 ou en 202, en effet, au cours d’un
voyage en Palestine, que l’empereur « défendit sous
de grandes peines de se faire juif. Il rendit le même
décret par rapport aux chrétiens5. » Cette prohibition
tendait à réprimer la propagande et son action ne
se trouvait pas limitée à la Palestine ἡ; or le malheur
voulut que Septime-Sévère, poursuivant l'itinéraire
qu'il s'était tracé, arrivât peu après en Égypte et
séjournât quelque temps à Alexandrie. Observateur
attentif, l'empereur ne put manquer d’être instruit
de la situation florissante du christianisme dans cette
ville. A l'heure précise où il prétendait limiter l’ex-
pansion et entraver le recrutement de la secte, il de-
vait constater les conditions avantageuses que lui
créait l’affiliation de nombreux disciples recrutés
parmi les hommmes d'étude. Sous la direction de
Pantène et ensuite de Clément, le Didascalée avait
pris une importance considérable et exerçait une in-
fluence qu’il eût été puéril de contester sur la société
intellectuelle. C'était une nouveauté si singulière, de
voir cette secte longtemps mal famée prendre une
situation prépondérante dans l’enseignement de la
morale, que l'entourage de Sévère ne put manquer
d'en être frappé. Un séjour à Alexandrie venait
à souhait permettre l'étude des inspirateurs les
plus représentatifs de la doctrine. A ce moment un
homme jouissait d’une grande et légitime réputation,
c'était Clément. Pour suivre ses cours, les auditeurs
1 G. Lefebvre, Recueil des inscriptions grecques-chrétiennes
d'Égypte, in-4°, le Caire, 1907, p. xxr. — ? Voir Dictionn.,
t. 1, col. 1167-1175; cf. J. Denis, De la philosophie d'Origène,
in-89, Paris, 1884 : Introduction, École chrétienne d’Alexan-
drie. — ὃ E, Renan, op. cit., p. 432, — 4 Ce témoignage
est consigné dans les Stromates de Clément d'Alexandrie,
“ composés sous Sévère, comme il est aisé de le juger par
la chronologie qui se voit dans le premier, chronologie ter-
minée à la mort de Commode. Mais ce fut, ce semble, au
commencement de ce règne plutôt qu’à la fin ,» Tillemont,
Mém. hist. eccl., t. x, art. 1x, sur Clément d'Alexandrie. —
5 Spartien, Severus, ©. xvIr. — * P. Allard, Histoire des
persécutions pendant la première moilié du Z17°siècle, 1905,
P. 59-64. — τ Eusèbe, Hist. eccl., 1. VI, c. τι, P. G.,t. xx,
ÉGYPTE 2406
avaient renoncé à des plaisirs d'une nature plus
bruyante et ils se trouvaient groupés autour de la
chaire du maître dans la variété la plus significative :
étudiants, philosophes, simples curieux, grandes dames,
en un mot, le monde où l’on travaille rapproché du
monde où l’on s'ennuie. Semblable concours aura, en
tous temps, le don de déplaire et d’inquiéter le pouvoir
attentif à entretenir la médiocrité et l’insignifiance
parmi les hautes classes, auxquelles de grandes ri-
chesses livrent de puissants moyens qu’elles pour-
raient appliquer à un noble idéal.
La persécution qui, selon Eusèbe, sévit en Égypte
dans la dixième année du règne de Sévère, Lætus étant
préfet et Démétrius gouvernant l'Église d’Alexan-
drie 7, coïncide très probablement avec le séjour
de l’empereur dans la métropole des bords du Nil.
On fit peut-être alors, devant lui, la première appli-
cation et comme la première expérience de l’édit
promulgué peu de mois auparavant. Le préfet Lætus,
à en juger par la suite de sa carrière, n’était pas homme
à s’interdire, même au prix du sang, l’occasion de
flatter un empereurs. Ce que fut cette première se-
cousse, nous le savons mal. Clément nous a parlé de
torrents de sang répandu; mais lui-même jugea sage
de se mettre hors d'atteinte et se retira en Cappadoce.
Parmi les victimes, nous savons que Léonide, père
d'Origène, avec beaucoup d'autres confesseurs, était
en prison. Eusèbe met les martyrs de la « Thébaïde »
sur le même rang que ceux d'Alexandrie. Il parle en
outre des martyrs d'Égypte, et peut-être veut-il dési-
gner par ce mot le Delta ou la Moyenne- Égypte : 3
μάλιστα δ᾽ ᾿ἐπλήθυεν ἐπ᾿ ᾿Αλεξανδρείας τῶν ἀπ᾿
χαὶ Θηδαΐδος ἁπάσης ἀριστίνδεν αὐτόθ: ὥσπερ
ἀθλητῶν Θεοῦ TAPATEUTONUE ἔνων στάδιον... 9.
Origène, sachant son père en péril, voulait confesser
sa foi avec lui et il fallut que sa mère cachât ses vête-
ments, afin que la pudeur le retint dans sa maison.
Plein d’ardeur, le jeune homme adressait à Léonide
des lettres enflammées, célébrant la beauté du martyre,
enviant la gloire qu'il ne pouvait obtenir. Origène
n'avait que dix-huit ans quand on lui confia l’instruc-
tion des catéchumènes, il s’acquitta de sa mission avec
éloquence et sut inculquer parmi ses élèves les convic-
tions dont il s’inspirait lui-même. En 203, le préfet
Aquila succéda à Lætus et demeura en charge plusieurs
années 2, puisqu'il était encore en fonctions en 207.
Ce fut sous son gouvernement que furent mis à mort
Plutarque, Serenus, brûlé vif, le catéchumène Héra-
clide, le néophyte Héron, un autre Serenus, décapité,
tous disciples d’Origène. Celui-ci les visitait dans la
prison, les accompagnait en présence des juges et les
suivait jusqu’au lieu du supplice, non sans péril par-
fois de se faire écharper.On s’est demandé avec raison
comment Origène put braver impunément l'édit de
Sévère, lui qui s’'employait publiquement à instruire
catéchumènes, néophytes et paiens de la doctrine
qu'il était interdit à ceux-ci d'embrasser sous peine
de mort? Il faut renoncer à découvrir une explication
satisfaisante 13, Parmi les victimes dont le nom et le
courage impressionnèrent les contemporains, il faut
col. 521. — δ Ce Lætus était, sous le règne de Caracalla,
second préfet du prétoire et, à ce titre, conseilla le meurtre
de Géta et y collabora. — * Eusèbe, Hist. eccles., 1. VI,
©. 1. — 1 Un papyrus de Genève, contenant une requête
adressée à un centurion par des fermiers égyptiens, est
daté de l’an seizième de l’empereur régnant, ce qui reporte
à l’année 207; il y est fait mention de « l’illustre préfet
Subatianus Aquila »; cf. Revue archéologique, juillet-août
1894, p. 27; nous retrouvons le même personnage men-
tionné sur une stèle du Louvre. Corp. inscr. lat., t. mx, n. 75.
— 1! Eusèbe, Hist. eccl., 1. VI, ce. 1- Π|. --- P, Allard, op. cit.,
p. 76-77, suppose que la jeunesse, le courage, la science du
jeune homme firent reculer les magistrats chargés d'appli-
quer l'édit, ou bien la pitié pour sa mère veuve,
2407
citer le savant Athénogène, qui, condamné au bûcher,
y marcha en chantant un hymne recueilli comme un
legs par ses disciples !; puis encore une catéchumène
nommée Héraïs, qui paraît avoir suivi les lecons
d’Origène et reçut le baptême du feu ?; une esclave
nommée Potamienne, plongée dans une chaudière
remplie de bitume enflammé et dont la force com-
municative impressionna si vivement un appariteur
nommé Basilide que celui-ci se fit baptiser et fut
décapité 3.
III. LE DIDASCALÉE. — Au dire d’'Eusèbe, il exista
de bonne heure, ἐξ ἀσγαίΐίου ἔθυυς ὁ, une institution
scolaire portant le titre d'école des catéchumènes,
τῆς χατηχήσεως διδασχαλεῖον, et dont le siège se trou-
vait à Alexandrie 5. La prospérité lui vint dès la
seconde moitié du ne siècle et, en tirant parti des
moindres indices, on peut admettre avec vraisemblance
que cette école était, dès lors, une dépendance de
l'Église locale. C’est. ce qui permettrait de la différen-
cier d’autres écoles aussi anciennes ouvertes à Rome
par Justin le martyr et à Édesse par Tatien. Si, comme
on peut le penser, la nomination et la révocation du
chef et peut-être des professeurs de l’école a dépendu
de l'évêque d'Alexandrie, il faut se garder d'appuyer
et de présenter l'institution comme un organisme
universitaire complet. Les leçons devaient se donner
soit dans la maison du maître, soit dans quelque local
de fortune, car il n’est jamais question d’un édifice
consacré aux réunions. Le règlement, s’il existait,
ne nous est pas parvenu. L'heure des leçons, la durée
des cours, les ressources de l’école, les appointements
des maîtres : rien de tout ceci n’est connu.
Sur les maîtres eux-mêmes, nous savons peu de
chose. Il ne paraît pas qu’il faille retenir le témoignage
de Philippe de Side, lequel place Athénagore avant
Pantène. C’est avec Pantène que l’école d'Alexandrie
semble acquérir réalité et consistance. Ce Pan-
tène était un stoïcien converti, originaire de Sicile
et qui avait propagé le christianisme dans les Indes 6.
Quand et comment l'idée vint-elle à lui ou à d’autres
d'ouvrir une école à Alexandrie? C’est ce que nous
avons bien des chances d'ignorer toujours. Peut-être
tout simplement, un homme d'initiative et de capa-
cité risqua d’ouvrir une école pour les chrétiens ortho-
doxes. Ceux-ci devaient être un peu déshérités dans
cette grande ville où les païens possédaient le Musée,
les juifs une école que Philon avait rendue fameuse,
les gnostiques des auditoires devant lesquels parlaient
Basilide ou Carpocrate; au contraire, les orthodoxes
n’avaient que des évêques dont les noms semblent
traduire l’insignifiance des personnages. Si Pantène
eut l'initiative de cette école, il la vit bientôt supplan-
τῷ, Basile, De Spiritu Sancto,c. XXIX, P. G., t. XXXN,
col. 205; voir Dictionn., t. 1, col. 3104-3105, fig. 1109. —
3 Eusébe, Hist. eccl., 1. VI, c. 1V. — * Ibid., 1. VI, c. v. A
ce récit d’Eusèbe, Palladius a ajouté quelques broderies;
cf. Ruinart, Acta sincera, p.100; P. Allard, op. cit., p. 77-79.
4 Eusèbe, Hist. eccl., 1. V, c. x, P. G., t. xx, col. 453. —
ὁ Eusèbe, Hist. eccl., 1. VI, c. 1x, P. G., t. ΧΧ, col. 528. —
“ Eusèbe, Hist. eccl., 1. V, c. x, P. G., t. xx, col. 453. Inde
pouvait alors désigner le Yémen actuel ou l’Abyssinie aussi
bien que l’Indoustan. — * Eusèbe, Hist. eccl., 1. VI, c. ΧΠῚ,
P. G., τ. xx, col. 548. Clément d’Alexandrie, Sfromates,
1. 1, c.1, P. G.,t. vi, col. 700, raconte ses souvenirs tou-
chant r ces hommes saints et dignes de toute louange dont
il a eu le bonheur d’être le disciple; l’un en Grèce, il était
ionien; deux autres en Grande-Grèce, l’un était de Cœlé-
Syrie, le second d'Égypte; deux autres en Orient, l’un
d’Assyrie, l’autre un Hébreu de Palestine. Mais celui que
j'ai rencontré le dernier et qui était le premier pour la va-
leur, je le trouvai caché en Égypte, et n’en ai plus cherché
d'autre que lui. » Ce dernier semble bien être Pantène. —
* Eusèbe, Hist. eccl., 1. V, c. x, P. G.,t. XX, col. 453, parle
des écrits de Pantène,maisrien ne permet de croire qu’ils fu-
rent publiés. ΒΦ; Épiphane, Adv. hæres., hær. ΧΧΧΙΙ, ὃ,
ÉGYPTE
2408
tée ou plutôt confisquée, afin de n'être plus qu’une
institution de l’Église alexandrine. L’évêque Démé-
trius semble avoir commencé son long épiscopat vers
l’an 189 et Pantène fut remplacé vers 190 par un de
ses disciples, Clément 7. L’école entrait alors dans sa
période brillante, et grâce aux écrits de Clément, nous
pouvons savoir ce que fut, vers la fin du πιὸ siècle, l’en-
seignement du Didascalée alexandrin.
Titus Flavius Clemens descendait probablement de
quelque affranchi chrétien du consul Clemens (voir ce
mot); on ne sait s’il naquit à Athènes, à Alexandrie
ou ailleurs *, la fixation d’une date préciserentre dans
le domaine de la mystification *. Ses parents étaient
païens, il le fut longtemps lui-même; son éducation
fut très soignée, il voyagea en Italie, en Syrie, en Pa-
lestine, en Égypte, avec la préoccupation de s’instruire
et la curiosité d'approfondir les doctrines et les prati-
ques religieuses 2. Arrivé en Égypte, il s’y fixa ©, pour
un temps, et probablement se convertit au christia-
nisme, puis reçut la prêtrise #. Élève de Pantène, puis,
à son tour, chef du Didascalée, il s’attacha son futur
successeur, Origène. Son enseignement a pu durer
depuis l’an 190 jusqu’à l’an 202 ou 203 1,
Clément trouva au Didascalée le véritable emploi
de sa capacité. Ce qui soufllait dans Alexandrie, c'était
l’idée de la conciliation quand même; à force d’éru-
dition et de subtilité, il semblait impossible de ne pas
découvrir un texte et une interprétation qui missent
les contradicteurs d’accord; le danger se trouvait
même dans cette tendance à sacrifier l’incompatibi-
lité à un libéralisme excessif. Tous les éléments de la
théologie chrétienne, moins l'histoire du Christ,
étaient à pied d'œuvre dans ce vaste chantier philoso-
phique créé et aménagé par Philon et les juifs hellé-
nistes : incompréhensibilité de Dieu, théorie du Logos
médiateur entre Dieu et la créature humaine, notion
de l'Esprit prophétique qui insuflle la vie et la pensée
au monde des âmes et à l’univers entier, doctrine de
limmortalité de l’âme et de la croyance à une vie
future. Le difficile n’était pas à Alexandrie d’être
conciliant, mais de ne l'être que dans une certaine
mesure et de combiner sans la compromettre la théo-
logie élaborée par les philosophes grecs ou juifs avec
la tradition apostolique sur le Christ, sans violenter
ni dénaturer cette tradition. Les gnostiques avaient
tenté cette entreprise et y avaient lamentablement
échoué; l'humanité du Christ s’évaporait dans leur
idéalisme déréglé et sa divinité s’évanouissait dans
la série sans fin de leurs émanations ou de leurs éons.
L'école chrétienne d'Alexandrie reprit ce travail
en sous-œuvre, et son principal effort fut d’opposer
à la gnose délirante de Basilide, de Valentin et des.
P. G.,t.x11, col, 552.— 10 En 145, déclare A. Harnack; non
pas, mais en 150,répond G. Krüger. Ils n’en savent rien. —
HEusèbe, Præp. evang., 1. 11, ο. τι, P. G., t. ΧΧῚ, col. 121:
cf. C. Houloir, Comment Clément d'Alexandrie a connu les
mystères d'Éleusis? dans Le musée belge, 15 août 1905. —
1:Clément d'Alexandrie, Stromates, 1. I, ec. 1, P. G., t. vin,
col. 700, — # Clément d'Alexandrie, Pædagogus, 1. 1,
c. vi, P. G., t. νπις col. 293. — # Parmi ses anciens élèves,
un nommé Alexandre fut successivement évêque de Césarée
de Cappadoce,et, vers 212, évêque de Jérusalem. Tandis
qu’il était évêque de Césarée, Alexandre fut emprisonné
par suite de la persécution et il confia son Église aux soins
de Clément, arrivé fugitif auprès de lui. Cf. S. Jérôme,
Chronicon, P. L., t. xxvu, col. 638. Une lettre écrite par
Alexandre dans sa prison, l’an 211 ou 212, atteste que Clé-
ment vit encore. Eusèbe, Hist. eccl., 1. VI,c. x1, P. G.,t. XX,
col. 544. On peut supposer, d’après les termes de cette
lettre, que Clément demeura à Césarée depuis 202 ou 203
jusqu’en 211 ou 212. Une autre lettre du même, adressée
à Origène (Eusèbe, Hist. eccl., 1. VI, c. χιν, P. G., t. XX,
col. 552-553), de date inconnue,mais antérieure à 217, parle
de Clément comme mort; ce serait donc entre 212 et 217
qu'il aurait disparu.
TR
ver her Ὁ δένι εν α
js
“«
“Ἔκ ον τας ὡτας
ἀώθ σε
2409
ÉGYPTE
autres une gnose orthodoxe et strictement raisonnable. |
Les sectes s’égaraient en pleine rêverie, la gnose chré-
tienne s’obstinait à garder pied sur le terrain solide
de l'Ancien et du Nouveau Testament et ne cachait
‘pas son but moral et pratique de procurer le perfec-
tionnement individuel. On ne risque pas, lorsqu'il
s'agit de faire comprendre le Didascalée, de trop in-
sister sur le conflit violent, le duel mortel livré entre
de gnosticisme et lui. Nous avons peine à suivre les
déroutantes arabesques d’une philosophie qui res-
semble à une aberration et nous comprenons à grand'-
peine qu’il ait été nécessaire de contredire et de réfuter
«es théories à peu près inintelligibles. Mais tout n'était
pas incohérence et futilité dans le gnosticisme; tels
aspects paraissaient séduisants et attiraient des esprits
généreux. Ce fut à les retenir ou à les ramener que
s’appliquèrent les maîtres du Didascalée et ceux qui,
.-dans leur entourage, méritèrent le titre de gnosliques.
Le gnostique était un chrétien supérieur. Il ne faisait
pas son salut comme tout le monde; il savait plus que
Jes autres; son idéal moral était d’une trempe plus
fine. Ce qui l’élevait ainsi en dignité, c'était moins une
théologie transcendantale qu’une philosophie rectifiée.
On ignore la part de Pantène dans le mouvement
philosophique qui partit du Didascalée; on sait tou-
tefois qu’il mêla la philosophie à l’enseignement reli-
gieux. « J'ai cru, écrivait Origène à Grégoire le Thau-
maturge, devoir examiner à fond les doctrines des
hérétiques et ce que les philosophes professaient tou-
-chant la vérité. En cela, je n’ai fait qu'imiter Pantène,
-qui, pour avoir amassé de grandes connaissances sur
ces matières, a pu se rendre utile à tant d’autres. »
Mais c’est Clément surtout qui engagea résolument
Ja théologie chrétienne dans la voie féconde et péril-
leuse où devait le suivre Origène. Certaines analyses
-des ouvrages de Clément sont de nature à surprendre,
notamment ce que Photius nous apprend des Hypo-
typoses. Clément y enseignait l’éternité de la matière,
la création du Fils de Dieu, la métempsycose; peut-
être même s’était-il diverti plus que de raison à propos
de l'histoire d'Adam et d’Ève; enfin Clément admettait
l'existence de deux ou trois Verbes dans cette phrase
inoubliable : « Le Fils aussi est appelé Verbe, du même
nom que le Verbe du Père; mais ce n’est pas lui qui
s’est fait chair; ce n’est pas non plus le Verbe du Père,
mais une puissance de Dieu, une sorte de dérivation
-de son Verbe, qui, devenue intelligence, habite dans
le cœur des hommes. » Cela n’empècha pas Clément
d'enseigner la théologie : il ne faut donc s'étonner de
rien. Il semble que ses auditeurs méritent toute notre
admiration. C’étaient, à tout prendre, des hommes
d’une endurance supérieure et il semble probable qu’un
auditoire contemporain auquel on infligerait la lecture
des écrits de Clément prendrait la fuite sans tarder.
C’est un fatras inouï de citations, de maximes, d’apho-
rismes, de digressions qu’on n’est pas dispensé de
Jire jusqu’au bout si on tient à prendre une idée com-
plète de l’enseignement donné au Didascalée. On doit
croire que la parole avait une vertu persuasive que
d'écriture n’a point, puisque Clément avait et conser-
vait des disciples et un auditoire; on assure qu’il pro-
cura des conversions. Peut-être, à force de persuader
que le gnostique est supérieur au fidèle, serait-il
arrivé à un résultat fâcheux; il n’en eut pas le temps,
Ja persécution le fit décamper ; de simples fidèles, nulle-
ment gnostiques, demeurèrent et se firent martyriser.
Origène, dont le nom procède de Horus, est un
Égyptien de race. Π a été la lumière de l’école
d'Alexandrie et on est séduit par le spectacle de cette
jeunesse si pleine d’ardeur, d'intelligence et de
vaillance; néanmoins cette générosité l’entraîne par-
fois jusqu'à l'imprudence et il est bien difficile de
ne pas voir dans ce tempérament une tare d’exaltation.
DICT, D'ARCH. CHRÉT.
2410
L'idée de s’infliger à lui-même la castration est l'indice
d’un déséquilibre dont on peut ressaisir la trace dans
certaines de ses méthodes intellectuelles. Eunuque,
il demeura chef du Didascalée et se plongea avec un
égal emportement dans la pratique de l’ascèse et la
conquête de la science, mais il apportait en toutes
choses une sorte d’impétuosité désordonnée. Sentant
la nécessité d’acquérir une connaissance personnelle
de la philosophie hellénique, il se fit auditeur du pre-
mier maître de l’école néo-platonicienne, Ammonius
Saccas. En même temps il poursuivait ses études,
afin de vérifier la tradition, de connaître l’enseigne-
ment authentique de l’Église, d’en établir la base
par l’établissement d’un texte critique des Livres
saints. Ces recherches entraînaient des déplacements
multipliés et prolongés, pendant lesquels un de ses
disciples, Héraclas, associé à son enseignement, pre-
nait la direction de l’école.
Origène semble avoir possédé des connaissances
étendues plutôt que profondes. Ce n’est pas à dire
qu’il fût médiocre. Porphyre, qui, dans sa jeunesse,
a pu rencontrer et connaître Origène, déjà vieux, dit
qu’il a trouvé dans ce maître de grands avantages
pour s’avancer dans la science, mais encore qu’il
«était continuellement sur Platon; qu'illisait sans cesse
les écrits de Numénius, de Chronius, d’Apollophane,
de Longin, de Moderatus, de Nicomaque et des prin-
cipaux pythagoriciens; qu'il faisait aussi usage des
stoïciens Chérémon et Cornutus. » Voilà assurément
beaucoup de lectures, mais le témoignage de Grégoire
le Thaumaturge nous apprend le parti qu’en tirait
le docteur alexandrin. « Il nous exhortait, dit-il, à
philosopher et à recueillir tout ce qu’avaient écrit
là-dessus (sur la cause première) les anciens, soit phi-
losophes, soit poètes, sans rien négliger ni rejeter
d'avance. Il ne faisait d'exception que pour les athées.
Quant aux autres, il nous engageait à parcourir leurs
écrits et à les étudier tous l’un après l’autre. Il se gar-
dait bien de nous appliquer à l'étude d’un seul système,
mais il les passait tous en revue, ne voulant pas nous
laisser ignorer une partie quelconque de la science
hellénique. Quant à lui, il nous précédait, nous tenant
par la main, dans la voie où nous marchions à sa
suite. Lorsque nous touchions à un endroit tortueux
où le sophisme se cachait sous des apparences per-
fides, il nous avertissait en homme exercé par une
longue expérience et une habitude constante des ma-
tières philosophiques. Il recueillait pour notre instruc-
tion tout ce que chaque philosophe a enseigné de vrai
et d’utile, et retranchait ce qui est faux, pour s’atta-
cher particulièrement aux choses qui peuvent déve-
lopper la piété parmi les hommes. » A l'étude de la
philosophie, Origène ajoutait et voulait qu’on ajoutât
celle des sciences. « Je voudrais, écrivait-il à Grégoire
le Thaumaturge, que le christianisme devint le terme
final d’un esprit aussi bien fait que le tien. Mais pour
atteindre plus sûrement ce but, je désire en même
temps que tu empruntes à la philosophie grecque le
cercle entier des sciences préparatoires au christia-
nisme, cherchant ainsi dans la géométrie et dans
l'astronomie un secours pour l'interprétation des
saintes Écritures. Ce que les philosophes affirment
des arts libéraux, nous le disons de la philosophie elle-
même. Ils regardent comme autant d'auxiliaires la
géométrie, la musique, la grammaire, la rhétorique et
l'astronomie; nous, nous assignons le même rôle à la
philosophie par rapport au christianisme. »
Cette page précieuse et les souvenirs conservés par
celui auquel elle fut écrite nous apprennent ce que
fut à cette date le Didascalée.
La réputation d'Origène était universelle et il ren-
contrait partout l’accueil le plus flatteur. Rentré à
Alexandrie, il reprenait le gouvernement de l'école,
IV. — τὸ
2411
au sein de laquelle son autorité était si grande que
l'évêque Démétrius ne se risquait pas encore à lui
susciter des oppositions. Eusèbe et saint Jérôme, bien
placés pour savoir et assez loyaux pour ne dissimuler
rien du tout, ne font pas mystère de dire que les tracas
et finalement la rupture qui sépara Origène de Démé-
trius s’inspiraient uniquement d’une mesquine jalousie.
L'évêque se sentait définitivement éclipsé par ce
laïque auquel il refusait obstinément l'accès des saints
ordres et à qui il avait cherché une mauvaise querelle
à propos de quelques sermons faits à Césarée et à
Ælia, sur l'invitation des évêques de ces deux villes
de Palestine. Sans doute Origène était eunuque, mais
cette circonstance n’était pas alors une objection au
sacerdoce, et ces mêmes évêques, qui savaient à quoi
s’en tenir sur les sentiments misérables de leur collègue
d'Alexandrie à l'égard du grand savant, le prouvèrent
en conférant à Origène le titre presbytéral. Démétrius
avait la partie belle: au retour du catéchiste, il lui
interdit de reprendre la direction de l’école; sa basse
vengeance était satisfaite. L’évêque s’acharna, convo-
qua deux conciles, qui approuvèrent tout ce qu'il leur
proposa, interdirent même à Origène le droit d'en-
seigner et lé séjour à Alexandrie. Les évêques de Pa-
lestine, d'Arabie, de Phénicie et d'Achaïe repoussèrent
cette sentence, qui ne frappait que ceux qui l'avaient
rendue. L'Église de Rome approuva tout; cet Origène
était trop grand : Roma ipsa contra hunc cogit senatum;
non propter dogmatum novilatem nec propter hæresim,
ut nunc adversus eum rabidi canes simulant, sed quia
gloriam eloquentiæ ejus el sciendiæ ferre non poterant et
illo dicente omnes multi putabantur. C’est un docteur
de l'Église universelle, saint Jérôme, qui a écrit ces
paroles vengeresses de l'honneur de l’Alexandrin.
Origène s'établit à Césarée, enseigna et prêcha.
Après que Démétrius fut mort, Héraclas lui succéda
et Denis prit la direction des catéchèses. Malgré l'in-
contestable valeur de ce nouveau maître, lécole
d'Alexandrie n'était plus à Alexandrie. Le Didas-
calée dura et végéta assez longtemps, mais l’heure
de son éclat élait passée pour toujours.
Cet éclat ἃ paru d'autant plus vif que la lecture
d’Origène n’est pas du nombre de celles qu’on mène
en peu d’instants. S’il a écrit six mille volumes, d’après
le calcul de saint Épiphane, il nous en reste assez en
dix tomes compacts pour décourager ceux qui y
cherchent un plaisir de l'esprit. Pour s’infliger cette
lecture, il faut une résistance durable. Les commen-
taires exégétiques ont des dimensions désespérantes
et cet Ambroise, homme riche et bienfaisant, qui mit
à la disposition d’Origène une équipe de sténographes
et de copistes, lui ἃ joué un bien vilain tour. Le maître,
déjà porté à être diflus, devint intarissable, il com-
mente la pensée, la phrase, la proposition, le mot,
l’article et on ne peut s'empêcher de bénir l’œuvre des
siècles qui a élagué, par grandes coupes sombres,
cette futaie embroussaillée.
Le traité Des principes a recueilli le meilleur de sa
spéculation théologique; c’est, à proprement parler,
une synthèse doctrinale. « Dieu est essentiellement
simple, immuable et bon. En vertu de sa bonté il se
manifeste et se communique, en vertu de son immuta-
bilité ἢ] se manifeste et se communique éternellement.
Pour cela, comme il est impossible d'admettre des
rapports directs entre essentielle simplicité et la
1 Ordre logique; la chronologie n’a rien à voir ici. —
© Prov., vu, 22, suivant le grec: "O Ιζύριος ἔχτισέ με ἀρχὴν
S. Jérôme traduit : Dominus possedit me.
Ailleurs, Gen., x1v, il rencontre deux fois le même verbe
(qänû), au participe présent (qôné); la première fois, v. 19,
il le rend par qui creavit, la seconde, v. 22, par possessor, —
* Cependant Ja tradition ne lui semblait pas décider si
l’Esprit-Saint était devenu ou non (γενητὸς ἢ &yévnros),
τὼν XUTOU.
ÉGYPTE
2412"
pluralité contingente, Dieu doit d’abord : se mettre-
lui-même dans un état susceptible de telles rela-
tions. De là la production du Verbe, personne
distincte, divinité dérivée, (:0:, non ὁ θεός, ni
surtout αὐτόθεος. Origène ne recule pas devant le
terme « second Dieu ». Le Verbe, engendré de la sub-
stance du Père, lui est coéternel et consubstantiel.
Cependant, outre qu’il procède du Père, le Verbe.
d’Origène a encore une autre infériorité, c’est qu'il
contient l’archétype des choses finies, de la pluralité.
A ce point de vue, il rentre dans la catégorie du créé :
il est créature, χτίσμα, comme dit la Bible ?.
« Ici encore, comme chez les apologistes, la produc-
tion du Verbe est nécessitée par la création. Les créa-
tures n’existeraient pas, que le Verbe n’aurait aucune
raison d’être. Mais — et ici Origène est conséquent —
la bonté essentielle de Dieu exige qu’il y ait toujours
des créatures, de sorte que le Verbe est nécessaire et
éternel.
« Dans ce système, toujours comme dans celui des.
apologistes, on ne voit pas quelle place peut occuper
une troisième personne divine. La théorie proposée
n'a nul besoin du Saint-Esprit. Origène l’admet pour-
tant, comme tous ses prédécesseurs orthodoxes, car il
est fourni par la tradition ὃ, et cela avec une telle-
évidence qu’il est impossible de biaiser. Le Saint-Esprit
complète donc la Trinité, ou plutôt la hiérarchie des.
personnes divines, hiérarchie dont les degrés se carac-
térisent relativement aux créatures en ce que le Père
agit (indirectement) sur tous les êtres, le Verbe sur
les êtres raisonnables ou esprits, P'Esprit-Saint sur
les êtres raisonnables et saints.
« Tel est le monde divin, constitué par les trois-
personnes « immuables »; au-dessous vient le monde
des esprits inférieurs, sujets au changement. Ils ont
été créés libres, et, tout aussitôt, ont abusé de leur
liberté 4, de telle sorte qu’une répression et une correc-
tion est devenue nécessaire. ἃ cet effet est créé le-
monde sensible. Les corps sont destinés à fournir aux
esprits une sorte d’épreuve purificatrice. Suivant la
gravité de leur faute, les esprits sont pourvus d’un.
corps subtil (anges), pesant (hommes) ou difforme
(démons). Ainsi la création des corps est corrélative
à celle des esprits; il n’y a pas de matière incréée.
« L'union des corps et des esprits fournit à ceux-ci
une occasion de lutte et de mérite. Dans cette lutte
où leur liberté demeure intacte, les hommes sont aidés.
par les anges, contrariés par les démons. Mais le
conflit prendra fin 5; le mal n’est pas éternel, la puri-
fication s’étendra même aux démons.
« Ici se place la théorie dela Rédemption. Le Verbe,
s'intéressant à l'épreuve soutenue par les âmes hu-
maines, leur ἃ envoyé des aides, esprits d'élite, qui ont
pris un corps; ce sont les prophètes; il a même fait de
tout un peuple un instrument de salut; enfin, tous
ces intermédiaires étant demeurés inefficaces, il est
venu lui-même. Une âme absolument pure ὅ ἃ pris
un corps; le Verbe s’est uni à cette âme, laquelle
conserve sa liberté et demeure susceptible de mérite
ou de démérite. De là une croissance du Christ exté-
rieur. Le salut, c’est, pour Le chrétien ordinaire, l'œuvre
de la croix, le sacrifice, rançon de la dette, émancipa-
tion de la servitude du démon; pour le chrétien gnos-
tique, c’est un enseignement d'ordre supérieur. Ni
pour l’un ni pour l’autre, ce n'est le Verbe fait chair,
ni s’il était ou non Fils de Dieu. — * Cette conception du
péché originel, commis en dehors du monde sensible, αἰ Τότ.
notablement de celle de l'Église. Elle se rapprocherait
plutôt de celle de Valentin. Cependant, selon Valentin, læ
faute primordiale est attribuable à un être divin, ce qui
n’est pas le cas ici. — 5 Fin relative, bien entendu, et qui
ne concerne que les êtres en particulier, car le roulement
des choses est éternel, — * Exception au péché universel.
2413
divinisant la nature humaine par une intime commu-
nion. Devant le chrétien du commun, le Christ d'Ori-
gène écarte les obstacles; au chrétien gnostique, il
- offre modèle et lumière; mais c’est tout.
« La fin des choses n’est que relative, les choses
devant toujours exister et le roulement recommencer.
La vie terminée, ce qui reste à expier l’est d’une
autre façon, par un feu immatériel et purificateur.
Après quoi, l'esprit créé prend son état définitif. Re-
vêtu d’un corps glorieux, qui n’a rien à voir avec les
formes humaines, il est désormais déterminé au bien. |
La matière abandonnée par les uns sert ensuite pour
d’autres, et cela dans un éternel recommencement.
« Tel est le système. La méthode suivie pour le
construire est exposée au début du livre Des principes.
Origène commence par dresser l'inventaire des points
clairement admis par l'Église; il sépare avec soin ce
qu'il trouve dans la prédication officielle de ce qui
n’est qu'opinion particulière ou croyance vague. Il
s'en faut que l’enseignement authentique lui donne
la clef de tous les problèmes; c’est cependant sur lui
qu’il entend fonder sa synthèse : « Voilà les éléments,
« les fondements dont il faut se servir si l’on veut,
« suivant le précepte : Éclairez-vous de la lumière de la
« science, former un ensemble doctrinal et comme un
« corps rationnellement disposé. On aura recours à des
« déductions claires et incontestables; on empruntera |
«ἃ la sainte Écriture ce qu'on y trouve directement |
« et ce qu’on en peut déduire par voie de conséquence ;
« puis, de tous ces enseignements on formera un seul
ε et même corps.» On ne saurait imaginer une méthode
plus louable. Malheureusement il est sous-entendu
que Écriture sera traitée par l’exégèse allégorique,
qui permet de trouver n'importe quelle doctrine en
n'importe quel texte; c’est la porte ouverte au sens
privé, aux hardiesses de la pensée, aux spéculations
de la philosophie ambiante. Ainsi Origène est arrivé
à construire un système où le christianisme pouvait
difficilement se reconnaître, une sorte de compromis
entre l'Évangile et la gnose, une théologie où la tradi-
tion est plutôt côtoyée qu’'incorporée, où même les
éléments qui satisfont d’abord, si on les considère à
part, deviennent inquiétants dès qu’on tient compte
de leur voisinage. »
En fait de sciences physiques ou naturelles, il faut
en rabattre quelque peu des éloges prodigués à Origène
depuis le savant Huet jusqu’à M. Freppel. On a vite
fait de célébrer une science sans limites, un esprit
comparable à Aristote ou à Leibniz, tout cela n’est
qu'emphase oratoire. A peine rencontrons-nous, dans
ce qui nous a été conservé de l’œuvre d’Origène, « quel-
ques pages relatives à différents animaux mentionnés
par la Bible, et ces pages, empruntées pour la plupart
à Aristote, semblent copiées non dans Aristote même,
mais dans quelque collectionneur de curiosités à la
façon d'Élien, comme c’est évidemment le cas pour
un long passage sur les différentes espèces de perles.
Quant à la science mathématique qui se rencontre
dans Origène, elle consiste en considérations mystiques
. et arbitraires sur les nombres, telles qu’on en lit beau-
coup dans Philon. Ce n’est point là ce qu’on appelle
de la science : c'en est le contraire. Son astronomie est
à l'avenant; et ce n’est ni dans Hipparque, ni même
dans Ptolémée, qu'il l’avait puisée. Je ne nie pas
qu'Origène n’eût quelque teinture de ces sciences,
mais ce n’était pas de ce côté que s'était portée sa
faculté d'investigation. Si nous nous en rapportons
d’ailleurs à ce que raconte son disciple et admirateur
Grégoire, il ne se proposait nullement dans ses connais-
1 L. Duchesne, Histoire ancienne de l'IÉglise, in-8°, Paris,
1911, t. x, p. 353-357. — * J. Denis, De la philosophie d’Ori-
ÉGYPTE 2414
sances un but scientifique. « ἢ] demandait aux sciences
« naturelles, nous dit-on, le moyen de redresser et de
corriger cette partie inférieure de notre étre où
« domine la sensation, ne voulant pas que le magnifique
« spectacle de cet univers, si bien réglé dans ses diflé-
« rentes parties, n’excitât en nous qu’une stupéfaction
« aveugle et une terreur irréfléchie, comme chez les
« animaux privés de raison. Quant à l’astronomie, il
«
.
«
s’en servait comme d’une échelle pour nous élever
au-dessus de la terre et nous introduire dans les pro-
fondeurs des cieux », autrement dit, il cherchait
dans les sciences ce qu’on a nommé une théosophie,
et l’on saït qu’en pareil cas on serait plus gêné que
servi par des connaissances exactes et rigoureuses.
Ce qui lui manquait pourtant, ce n’était ni la péné-
tration, ni cette longue patience qui fait une partie
du génie du savant : celui qui avait dressé les Hexa-
ples et les Octaples était, certes, capable de l’attention
la plus minutieuse et la plus soutenue: ce qui lui man-
quait, c'était l'esprit scientifique, si rare dans l’anti-
quité, et surtout au me siècle de notre ère *. »
Origène ressentetexprime surtout mépris et défiance
à l'égard de l’hellénisme. A l’en croire, les poètes sont
semblables aux grenouilles, bonnes tout au plus à
rendre des sons inutiles et discordants; les dialecticiens
sont de bourdonnants moustiques, dont la méthode
irrite et endolorit; les philosophes ne sont guère plus
épargnés. Après avoir reconnu que plusieurs d’entre
eux ont servi efficacement les idées morales et cherché
sincèrement l'inspiration de la vertu divine, Origène
leur adresse des reproches qui donnent une médiocre
opinion de son propre jugement. Les stoïciens et
Aristote sont fort malmenés; lorsque Platon est cité
nominativement, c’est pour le déprécier. En somme,
la philosophie lui semble chose indifiérente et tout
raisonnement humain le laisse finalement sceptique.
I1 ne l’a étudiée qu'après avoir achevé sa formation
et il l’a fait avec des préventions dont il n’a pas cher-
ché à se défaire. Cette étude n’était à ses yeux qu'une
pénible corvée, mais inévitable, et il s’y est soumis.
Tandis que Clément butinaït les auteurs païens pour
y trouver des parfums aimés, qu’il répandra sur ses
croyances nouvelles, Origène remue à poignée les
citations bibliques, s'y complaît, s’en enivre et
tient résolument à l'écart tout ce qui procède de la
culture classique, comme s’il redoutait la souil-
lure de ce contact pour le commentaire de la parole
divine.
IV. MaAxIMIN. — Les écrits d’Origène nous aident
à saisir quelques traits de la communauté d’Alexan-
drie. L’allégorisme semble y avoir tenu une place
d'honneur et le mysticisme n’y fut pas moins favorisé.
Dans son traité Contre Celse, Origène a écrit quelques
lignes assez curieuses : « Je ne doute pas que Celse ou
le juif qu'il fait parler ne se moque de moi, mais cela
ne m'empêchera pas de dire que beaucoup ont em-
brassé le christianisme comme malgré eux, leur cœur
ayant été tellement changé par quelque apparition
soit de jour, soit de nuit, qu’au lieu de l'aversion
qu'ils avaient pour notre doctrine, ils l’ont aimée
jusqu’à mourir pour elle. Nous connaissons beaucoup
de ces changements; nous en sommes témoins, nous
les avons vus nous-mêmes. Il serait inutile de les rap-
porter en particulier, puisque nous ne ferions qu’ex-
citer les railleries des infidèles, qui voudraient les faire
passer pour des fables et des inventions de notre esprit.
Mais je prends Dieu à témoin de la vérité de ce que
je dis : il sait que je ne veux pas accréditer la doctrine
toute divine de Jésus-Christ par des narrations fabu-
des savants, avril, juin, juillet 1884, p. 177-191, 293-303,
353-362; F. Prat, Origène el l'origénisme, dans les Études,
gène, in-8°, Paris, 1884, p. 14-15 ; Ad. Franck, dans Journal | 5 décembre 1905.
2415
leuses, mais seulement par la vérité, l'évidence et des
arguments incontestables 1. »
Ce n’était pas des visions qui avaient amené à la
foi chrétienne ce riche Ambroise, converti par Origène
vers 212. Lorsque celui-ci dut s'éloigner d'Alexandrie
pour échapper aux procédés de l’évêque Démétrius,
Ambroise, au lieu de demeurer au sein de sa famille
nombreuse et florissante, suivit son ami à Césarée
de Palestine, où la persécution de Maximin vint le
relancer (235). On ne voit pas que cette persécution
ait causé d’autres victimes en Égypte.
V. PuiLippe. — Le règne pacifique d’'Alexandre-
Sévère dut favoriser l'expansion du christianisme en
Égypte, de même que dans le reste de l'empire. Depuis
le début du mre siècle il existait, par toute la vallée du
Nil, des communautés chrétiennes, mais elles devaient
être peu importantes ?. Le peu que nous en savons, c’est
leur existence. Nous ne sommes pas beaucoup mieux
instruits sur l'Église d'Alexandrie. De l’épiscopat
de Démétrius (189-231) et d'Héraclas (231-247) nous
savons les bornes chronologiques et ce qui ἃ trait aux
incidents soulevés à propos d’Origène. Tandis qu’'Hé-
raclas montait sur le siège épiscopal, Denis lui succé-
dait à la tête de l’école en attendant de devenir évêque
à son tour (247-264). Ces dix-sept années furent loin
d’être pacifiques. Un profond relâchement s’introdui-
sait partout à la faveur d’une longue paix et les esprits
clairvoyants, comme Origène, ne cachaient pas leurs
appréhensions; un terrible éclat allait les justifier.
Une lettre de l’évêque Denis à son collègue d’An-
tioche nous a conservé le souvenir des excès auxquels
le peuple d'Alexandrie se porta contre les chrétiens
de cette ville, en l’année 249. « Un méchant devin,
mauvais poète, excitait depuis longtemps contre nous
les passions superstitieuses de la foule. Soul:vés par
lui, et croyant que tous les crimes leur étaient permis,
ces gens s’imaginaient faire un acte agréable à leurs
démons en massacrant nos frères. Ils saisissent d’abord
un vieillard, nommé Metra, etlui ordonnent de proférer
des paroles impies. Comme il refuse, on le fouette, on
enfonce des roseaux pointus dans son visage et dans
ses yeux, et, après l'avoir conduit dans le faubourg,
on le lapide. On mène ensuite dans un temple d’idoles
une femme chrétienne nommée Quinta, et on veut la
contraindre à adorer. Comme elle refusait avec indi-
gnation, on la traîne par les pieds sur les pavés aigus,
à travers toutes les rues de la ville, en la fustigeant;
puis on l’amène aussi dans le faubourg, et on l'y tue
à coups de pierres. Tous ensuite se jettent sur les
maisons des chrétiens; chacun entre chez ceux qu'il
connaît, chez ses voisins, pille et dévaste; ils empor-
tent dans les plis de leurs vêtements tous les objets
précieux, jettent ou brûlent dans les rues les choses
sans valeur. On eût dit une ville prise et saccagée par
l'ennemi. Nos frères s'étaient enfuis : ils supportaient,
avec joie, comme ceux dont a parlé saint Paul, la perte
de leurs biens. Nul d’entre eux, à ma connaissance,
si ce n’est peut-être un seul, tombé aux mains des
païens, ne renia Dieu. Ceux-ci prirent ensuite l’admi-
rable vierge Apollonie, déjà avancée en âge. Ils lui
frappèrent la mâchoire et firent sauter ses dents. Puis,
ayant allumé un bûcher en dehors de la ville, ils la
menacèrent de l'y jeter vivante, si elle ne prononçait
avec eux des paroles impies. Elle leur demanda de la
laisser libre un instant; l'ayant obtenu, elle sauta
rapidement dans le feu et fut consumée. Sérapion,
qu'ils avaient arrêté dans sa maison, fut tourmenté
avec une cruauté horrible; on lui brisa tous les mem-
bres, et on le précipita du dernier étage. Nous ne pou-
vions nous montrer ni de jour ni de nuit dans les rues
ou sur les places; sans cesse et partout on criait :
« Quiconque aura refusé de blasphémer sera traîné et
«livré aux flammes vengeresses. » Cette situation dura
ÉGYPTE
2416
longtemps. Une sédition suivit : il y eut une guerre
civile, où ces malheureux tournèrent contre eux-
mêmes la cruauté dont ils avaient d’abord fait preuve
contre les nôtres. Nous pûmes alors respirer, après
que leur fureur se fut détournée de nous ®. »
VI. DÈcE. — Sur ces entrefaites, arriva la nouvelle
de l'avènement de l’empereur Dèce et bientôt après
fut connu l’édit qui renouvelait la persécution. Nous
avons fait connaître en détail tout le côté adminis-
tratif de cette persécution en ce qui concerne l'Égypte;
l'étude des certificats d’apostasie conservés dans les
musées d'Europe permet d'établir la présence du
christianisme dans certaines localités au sujet des-
quelles nous ignorions jusqu'ici l'introduction du
christianisme (voir Diclionn., t. IV, col. 309-339, au
mot DÈcE). Une des villes où les fidèles eurent le plus
à souffrir fut encore une fois Alexandrie. A peine
remise des émeutes et de la guerre civile qui avaient
ensanglanté les derniers mois du règne de Philippe,
la population alexandrine, mobile et violente, trouva
dans le nouvel édit persécuteur un sujet inédit d'émo-
tions passionnées. L'épreuve imposée attira autour du
temple désigné pour les sacrifices une foule immense,
laquelle observait avec une ironique curiosité les
visages des apostats, riant aux éclats à la vue du
trouble causé par la frayeur ou par le remords. Les
uns, plus morts que vifs, livides et tremblants, recueil-
laient des quolibets, les autres, ayant toute honte bue,
sacrifiaient avec désinvolture et redescendaient, loués
et applaudis. Au milieu de la terreur universelle, les
plus empressés furent ceux que leur fortune mettait
le plus en vue ou qui administraient la chose publique.
Les magistrats chrétiens, obéissant à l’appel de leurs
noms, se rendirent docilement au temple des idoles,
suivis d’un grand nombre de coreligionnaires. Le
nombre des fidèles qui consentirent à l’apostasie fut
immense; néanmoins on signala des essais de résis-
tance. Mis en demeure de sacrifier, des chrétiens refu-
sèrent et ne cédèrent qu'après avoir été enchaînés
et placés sous la garde des soldats. D’autres furent
conduits en prison, mais apostasièrent afin d'en sortir.
On en vit qui ne cédèrent pas à la torture mais qui
succombèrent au moment où la sentence capitale
allait les retrancher de ce monde. Enfin, beaucoup
surent mourir pour le Christ. Denis a conservé les
noms et le rapide souvenir du supplice infligé à Julien,
à Cronion, à Bésa. Le premier était un vieillard gout-
teux et incapable de se soutenir. On le fit amener
devant le préfet Sabinus, porté sur les épaules de deux
chrétiens; l’un de ceux-ci apostasia, l’autre confessa
sa crovance et fut torturé avec Julien. Juchés sur
des chameaux, promenés pendant de longues heures
dans la ville, avec des arrêts de place en place pour
les fouetter, ils furent enfin brûlés vifs. Quant à Bésa,
soldat de l’escorte, qui avait marqué de la compassion
aux victimes, il fut décapité. Les supplices étaient
variés, afin de plaire à l'instinct sanguinaire de la foule.
Macar, originaire de Libye, fut brûlé vif; Nemesion
périt dans le même supplice. Épimaque et Alexandre
furent arrosés de chaux vive; quelques femmes : Mer-
curia, Dionysia, les deux Ammonarium eurent la tête
tranchée; un adolescent, Dioscore, comparut avec
trois chrétiens adultes, Héron, Ater et Isidore; ceux-
ci furent brûlés vifs, l'enfant fut torturé et épargné.
Pendant ce temps, les commissions officielles exer-
çaient dans le reste de l'Égypte;les papyrus nous les
montrent en fonction à l'ile d'Alexandre dans le
Fayoum, à Philadelphie, bourg du nome d’Arsinoé, en
Cyrénaïque, ete.; partout l'épreuve est la même. Dans
1 Origène, Contra Celsum, 1. 1, n. LxXvIm, P. G., t, X1,
col. 788. — τα. Lefebvre, op. cil., p. ΧΧΙ. — ? Eusébe,
Hist, ecel., 1, VI, ce. ΧΙ, P, L., t. XX, col. 605,
|
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ἔ
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LA ξ-ι
Sr
2417
les localités peu importantes il n’est pas possible de se
soustraire, la surveillance des autorités, les jalousies
locales, le fanatisme populaire ne laissent que peu
de chances d'échapper à la commission. Parfois la
brutalité individuelle se substitue à l'enquête régu-
lière; saint Denis nous rapporte qu’un magistrat local
avait pour intendant un homme libre, salarié, nommé
Ischyrion. Π lui donna l’ordre de sacrifier, Ischyrion
refusa. Le maître l’insulta, le battit et, finalement,
s’armant d’un épieu, le tua.
Au moment où fut promulgué l’édit de Dèce, le
préfet Sabinus songea à s'assurer de la personne de
l'évêque d'Alexandrie, Denis. A cet effet, il envoya
un frumentaire pour l'arrêter. L’évêque attendait
paisiblement chez lui, ce fut là seulement qu’on ne
s’avisa pas de l’aller chercher. Au bout de quatre
jours, Denis s’éloigna de la ville avec sa famille et
d'autres chrétiens, mais, au coucher du soleil, il fut
arrêté par la police ainsi que ses compagnons, Caïus,
Fauste, Pierre et Paul, membres du clergé. Ramené
sous escorte à Alexandrie, l'évêque se trouvait le
même soir à Taposiris (Abousir). Or il arriva que son
fils Timothée n’était pas avec lui au moment de son
arrestation; bien plus, il ignorait sa fuite et rentrait
en ce moment à Alexandrie. Apprenant ce qui s'était
passé et trouvant la maison vide, il s’enfuit à travers
la campagne et rencontra un paysan qui se rendait à
une noce. Cet homme l’interrogea, s’apitoya et courut
τ raconter la mésaventure arrivée à l’évêque aux invités
de la noce, qui, enchantés, en vrais Égyptiens, de
rosser la police, se précipitèrent vers Taposiris, en
poussant des cris formidables. Le centurion et ses
hommes détalèrent, abandonnant leur prise. Denis
et ses compagnons crurent leur dernier moment arrivé
et l’évêque offrit ses vêtements, ne conservant qu’une
chemise. « Levez-vous et partez», lui dirent ses libéra-
teurs. Ce fut alors bien autre chose. Denis se voyait
fcustré de l'honneur du martyre etrepoussait ses malen-
contreux sauveurs, les suppliait de lui couper le col,
d’aller chercher ses geôliers. Les paysans refusaient
tout, alors il s’étendit par terre; ces braves gens trou-
vèrent que la plaisanterie en se prolongeant pourrait
se gâter, ils enlevèrent l’évêque par les pieds et les
épaules, le mirent sur un âne et détalèrent sans
demander leur reste. Les clercs furent délivrés par la
même occasion. Quelques jours plus tard, ils étaient
installés dans un coin perdu de la Libye, à trois jour-
nées de Parætonium.
Là fut, pendant de longs mois, le gouvernement
de l'Église d'Alexandrie. A mesure que la persécution
perdit de son acuité, des prêtres et des diacres se ris-
quèrent dans la grande ville, a fin de servir les fidèles. Le
prêtre Maxime, les diacres Eusèbe et Fauste furent
de ce nombre. Quand le danger fut écarté, Denis put
reparaiître lui-même.
Beaucoup de fidèles fugitifs ne revinrent jamais.
Après avoir erré dans les montagnes et les déserts, les
uns périrent de misère, d’autres succombèrent à la
poursuite des brigands où des bêtes féroces. L'’évêque
de Nilopolis, un vieillard nommé Chérémon, s'était
enfui avec sa femme et avait cherché un refuge sur
le mont Arabique; on ne sut jamais ce qu'ils étaient
devenus, leurs corps ne furent pas retrouvés. Un grand
nombre de chrétiens réfugiés dans la même région
furent pris par les Sarrasins et réduits en servitude :
quelques-uns durent ensuite être rachetés par lesfidèles,
d’autres étaient encore esclaves au moment où saint
Denis rédigeait la lettre d’où sont tirés ces détails.
Au nombre des fugitifs se trouvait un Égyptien de
la Thébaïde, nommé Paul, qui, se sachant menacé
d’arrestation par la dénonciation de son beau-frère,
s'enfuit au désert, d'où il ne revint jamais. Il avait
vingt-trois ans et devait vivre encore quatre-vingt-
ÉGYPTE
2418
dix ans, livré à la prière et à la méditation. De son
exemple allait sortir une forme nouvelle et féconde
de vie chrétienne.
Une fois calmée la persécution, l'Égypte connut,
comme Carthage, comme Rome, la crise des « tombés ».
Les apostats voulaient rentrer dans l'Église et, dans
leur impatience, ne laissaient plus de place au remords
et à la pénitence. On ne connut pas ici la situation
délicate créée en Afrique par l'intervention des confes-
seurs, ceux-ci se montrèrent favorables à un traite-
ment indulgent et respectueux de l'initiative de
l’évêque Denis. Celui-ci, partisan de la miséricorde,
sut éviter un débat irritant. Les confesseurs accueilli-
rent les apostats, mangèrent et prièrent avec eux,
mais s’interdirent de préjuger la décision à intervenir
Denis admit à nouveau les tombés, à condition qu'ils
se seraient soumis à une expiation.
VII. GALLUS. — A peine la persécution calmée, les
chrétiens d'Égypte trouvèrent l’occasion de mettre
en pratique les conseils évangéliques. Leur charité se
montra dans tout son lustre lors du fléau qui n’épargna
pas plus l'Égypte que l'Afrique, l'Italie et les autres
provinces. La peste fit des ravages inconnus jusqu’a-
lors. La dépopulation des villes, loin de calmer les
haïines des survivants, souleva l’égoisme des païens
et enflamma leur férocité. Le désastre ne pouvait, à
leurs yeux, avoir d'autre cause que la secte impie des
chrétiens. A Alexandrie les rues se remplissaient de
cadavres, auxquels on ne prenait plus même le soin
de procurer la sépulture; seuls, dans cette calamité,
les fidèles s’obstinaient à pratiquer la charité: on les
vit soigner les malades, consoler les mourants, laver
les cadavres, transporter ces restes redoutés jusqu’au
lieu de la sépulture. Des prêtres, des diacres, des
laïques furent atteints par la contagion et moururent
victimes de la charité : « genre de mort aussi glorieux
et aussi méritoire que le martyre », écrivait l’évêque
Denis 1.
« C'était le moment que choisissait l’empereur
Gallus pour poursuivre la politique de ses prédéces-
seurs. La violence dura peu de temps, mais on peut
supposer qu’elle n’épargna pas l'Égypte. Alors que
son empire était prospère, Gallus attaqua les saints
qui demandaient à Dieu de lui donner la paix et la
santé, et, les obligeant de fuir, fit cesser des prières
qui eussent été sa sauvegarde ©. »
VIII. VALÉRIEN. — L’avènement de Valérien ra-
mena la paix et on put espérer des jours meilleurs
sous un règne tolérant. Suivant l'usage, les chrétiens,
se trouvant sans appréhensions extérieures, s’adonnè-
rent aux disputes. Alors éclata la querelle baptismale.
L'Église de Rome soutint que le baptême administré
par des hérétiques ne devait pas être renouvelé. Ce-
pendant on objectait l'incertitude inspirée par une
initiation accomplie par des sectaires dont la doctrine
et les formules rituelles subissaient les plus graves
déformations; J’usage prôné par Rome fut vivement
blâmé par saint Cyprien de Carthage, qui adopta la
conduite opposée et rebaptisa les hérétiques. Rome
s’avisa alors d’un accommodement : l'hérétique con-
verti ne serait pas rebaptisé, mais recevrait l’impo-
sition des mains, qui attire le Saint-Esprit. L'évêque
d'Alexandrie se rangea à la méthode romaine, mais
se refusa à combattre et à condamner les dissidents.
Sa modération eût été un reproche et une leçon pour
la virulence du pape Étienne, si celui-ci eût été acces-
sible à la mansuétude. Loin de consentir à reconnaître
l'excommunication prononcée par Étienne contre la
moitié de l'Église, Denis lui écrivit pour recommander
la modération; il prit la peine d'écrire aussi à deux
prêtres romains, Denis et Philémon, aussi passionnés
1 Eusèbe, Hist. eccl., 1. VII, ο. Xxu.—"* Jbid., 1. VII, ς. τ.
que leur chef; on ne sait si ses avertissements eussent
fini par être entendus et ses conseils observés, car
le pape Étienne mourut sur ces entrefaites. Cet événe-
ment changea toutes choses. Lenouveau pape, Xyste II,
tenait pour excessive la politique de son prédécesseur
et ne s’en cachait pas; le presbylerium romain, qui
avait suivi et loué Étienne, suivit et loua Xyste.
Denis d'Alexandrie, heureux de ces dispositions si
ditférentes de celles qui l'avaient contristé, écrivit
au pape et à ses collaborateurs; revenant sur le passé,
il ne cacha pas le déplaisir que lui avait causé la gra-
vité de la démarche du pape défunt et insista sur la
nécessité de maintenir l’harmonie entre les Églises,
comme aussi de respecter les décisions des assemblées
conciliaires.
L'union était à peine rétablie que la persécution
recommença. Valérien, cédant aux suggestions du
préfet Macrien, déclara la guerre au christianisme.
Denis d'Alexandrie applique à Valérien ces paroles
de l’Apocalypse (xnr, 6) : « Une bouche lui fut donnée
qui se glorifiait insolemment et qui blasphémait, et
11 reçut le pouvoir de faire la guerre durant quarante-
deux mois. » Le règne de Valérien se termina vers le
milieu de 260; il faut donc placer le début de la per-
sécution en 257, au mois d'août :. Tandis qu’à Carthage
saint Cyprien comparaissait d2vant le proconsul, à
Alexandrie, saint Denis était cité devant le préfet
d'Égypte. Les deux procès-verbaux nous ont été
conservés et on y retrouve énumérées les mêmes dispo-
sitions presque dans les mêmes termes 3.
Denis, accompagné du prêtre Maxime, des diacres
Faustus, Eusèbe et Chérémon, se rendit au tribunal
du préfet Émilien; un chrétien de Rome, qui se trou-
vait là, entra avec eux dans le prétoire 3; voici l’inter-
rogitoire :
« Denis, Faustus, Maxime, Marcel et Chérémon
ayant été introduits, le préfet dit : Je vous αἱ fait
connaître non seulement par écrit, mais même de vive
voix la bonté de nos princes envers vous. Ils vous ont
laissé le moyen de vous sauver, si vous voulez, confor-
mément aux lois de la nature, adorer les dieux gar-
diens de leur empire et oublier ce qui est contraire
à ces lois. Que répondez-vous? Car j'espère que vous
ne vous montrerez pas ingrats envers la clémence qui
s'efforce de vous ramener dans une voie meilleure.
« Denis répondit : Les mêmes dieux ne sont pas
adorés par tous; chacun adore ceux qu’il croit. Nous
reconnaissons et nous adorons un seul Dieu, créateur
de toutes choses, qui a confié l'empire à ses très aimés
Valérien et Gallien Augustes. C’est à lui que nousoffrons
de continuelles prières pour le salut et la stabilité de
leur empire.
« Le préfet Émilien dit alors : Qui vous empêche
d’adorer ce Dieu, s’il l’est vraiment, et de rendre en
même temps un culte à ceux qui sont dieux par nature,
μετὰ τῶ, χατα φὺσιν θεῶν προσχυνεῖν ἢ car on vous
ordonne d’adorer les dieux, c’est-à-dire ceux que tout
le monde reconnaît pour tels.
« Denis répondit : Nous n’en adorons point d’autre.
« Le préfet Émilien dit : Je vois que vous êtes des
ingrats et que vous méconnaissez la clémence des
augustes. Aussi ne resterez-vous pas dans cette ville;
vous serez envoyés en Libye, dans un lieu appelé
Képhro. C’est la résidence que j'ai choisie pour vous,
selon l’ordre de nos augustes. Il n'est permis ni à vous
ni à nul autre de tenir des réunions ou d’aller dans
? P, Allard, Hist. des perséc., t. τα, p.58; B. Aubé, L'Église
et l'État dans la seconde moitié du 1115 siècle, 1885, p. 542;
P. Monceaux, Hist. liltér, de l'Afrique chrét., 1905, t. rx,
p. 455. — * L. Duchesne, op. cit., t. 1, Ὁ. 377, note 1. —
* Lettre de saint Denis à l’évêque Germanus, dans Eusébe
Hist. eccl., 1. VII, c. x1, P. G., t.xx,663 sq.— ‘G. Lefebvre,
op. cit., p. xx1. Voir N. Hohlwein, Note sur la police égyp-
ÉGYPTE 2420
ce qu'on appelle des cimetières. Celui qui aura manqué
de se rendre au lieu que j'ai assigné ou qui aura pris
part à une assemblée sera l'artisan de son malheur.
Car la peine méritée ne fera pas défaut. Allez donc
où l’on vous commande. »
Avant de s'éloigner d'Alexandrie, Denis y organisa
un corps de prêtres et de diacres pour continuer et
présider les réunions des fidèles; dès lors qu’il pouvait
compter sur la persévérance du très grand nombre,
son départ ne lui semblait plus qu’une absence mo-
mentanée : « Je les présidais, dit-il, absent de corps,
mais présent d'esprit. » Denis partit pour Képhro, sur
la limite du désert; beaucoup de fidèles l'y suivirent et,
de toutes les parties de l'Égypte, des chrétiens ve-
naient le voir. La conversion complète des grands
centres comme Arsinoé, Hérakléopolis, Tenis, Antl-
nooupolis, Hermoupolis Magna, Hermonthis, n'eut
lieu sans doute que vers la fin du rrre siècle. Les chré-
tiens vivaient disséminés dans les villes, ou cachés
dans les grottes de la Thébaïde. Des apôtres, des
prêtres, des catéchistes laïques, que les persécutions
de Septime-Sévère et de Dèce avaient contraints à fuir
Alexandrie et à se réfugier dans les villes de Haute-
Égypte ou dans la solitude des sables, prêchaient et
propageaient la religion nouvelle : le christianisme
se répandait ainsi de proche en proche #.
La présence de Denis à Képhro apporta le bienfait
du christianisme en Libye. L’évêque se fit mission-
naire et fut recu à coups de pierres, puis quelques-uns
se laissèrent toucher, l’écoutèrent et il parvint à
recruter un embryon de communauté. Ce premier
succès remporté, Dieu, dit l’évêque, après nous avoir
visiblement conduits en ce lieu, voyant la semence
jetée dans le sol, nous emmena ailleurs. Émilien, pré-
venu des prédications de Képhro, transféra les prison-
niers à Kollouthion, dans la Maréote, région plus âpre,
« plus Libyque », dit Denis, mais plus rapprochée
d'Alexandrie et plus facile à surveiller. On eut soin
de ne pas laisser les chrétiens habiter ensemble : ils
furent dispersés dans des bourgs différents. Denis,
considéré sans doute comme le plus dangereux, rési-
dait à Kollouthion, au bord de la grande voie qui,
par la Cyrénaïque, reliait Alexandrie et la Méditer-
ranée avec l'Afrique proconsulaire. Le transfert de
Képhro dans cette nouvelle résidence l’avait d’abord
inquiété; il s'était pris d'amitié pour ces rudes Libyens
de Képhro, que sa douceur avait humanisés; il s'ef-
frayait d’être sur le passage des caravanes et dans un
pays infesté de brigands. Ce fut toutefois une com-
pensation que le voisinage d'Alexandrie, d’où ses amis,
ses fidèles, vinrent lui rendre visite : les assemblées,
que le préfet avait pensé interdire, se tinrent autour
de lui et en tous les lieux habités par ses compagnons
d’exil. Plus tard, rassemblant ses souvenirs dans une
lettre pastorale, il rappelait comment « les condamnés
ne cessèrent pas de célébrer régulièrement toutes les
fêtes. L'endroit où chacun se trouvait, champ, désert,
navire, hôtellerie, prison, tenait lieu d'église. »
Au mois d'août 258, un nouvel édit de Valérien
ordonna l'exécution des évêques. Comment Denis
put-il y échapper, c’est ce que nous ignorons. Il y avait
en Égypte des gens qui lui reprochaient de ne pas
avoir péri dans les persécutions. Un évêque nommé
Germain, qui eût bien pu s'appliquer à lui-même
pareil reproche, fit là-dessus tant de tapage que Denis
exposa sa justification. Ce n'est que le récit de ses
tienne de l’époque romaine, dans Le musée belge, 1902, t, vr,
p. 159-166; La police des villages égyptiens à l'époque τὸς
maine, οἵ δημόσιοι τῆς κόμης, dans même revue, 1905,
lt. 1X, p. 189-194; La police des villages égyptiens à
l'époque romaine, p. 394-399; L'administration des villages
éguptiens à l'époque gréco-romaine, dans même revue, 1906,
τ. x, p. 38-58.
2421
“épreuves : « Les sentences des juges, la confiscation,
la vente et le pillage de ses biens, le renoncement aux
dignités, le mépris de la gloire du siècle, le dédain des
louanges des préfets et des grands, les menaces coura-
geusement affrontées, les clameurs, les accusations,
les persécutions, la fuite, les privations, les souffrances
de toutes sortes supportées sans faiblir, tant d'épreuves
subies sous Dèce et Sabinus, et aujourd’hui sous
Émilien. »
IX. GALLIEN. — Il est probable que la nouvelle de
‘la catastrophe de l’empereur Valérien ramena Denis
à Alexandrie. Il trouva la ville en armes, partagée en
deux camps retranchés que séparait la principale rue,
- dans laquelle personne n’osait plus s’aventurer. Les
bassins du port et les canaux avaient leurs eaux rou-
gies de sang, la population était réduite de moitié et
l'évêque, rentré pour être témoin de ce spectacle,
-évoquait les souvenirs bibliques de la mer Rouge
et du désert. Le blocus intérieur empêchait les com-
munications. « Aller d'Orient en Occident est plus
facile que passer d’un quartier d'Alexandrie à un
autre ! », gémissait Denis, qui, aux approches de la
fète de Pâques (261), fut obligé d'écrire aux fidèles,
tout comme s’il eût été de nouveau en exil. Les parti-
-sans de Macrien, à la nouvelle de la défaite et de la
mort de cet usurpateur, se soumirent à Gallien, au-
- quel tous se soumirent. Denis exultait.
Il proclamait Gallien « très religieux empereur, vrai-
. ment ami de Dieu », et il en recevait cette lettre rap-
portée par Eusèbe : « L'empereur César Publius Lici-
mnius Gallien, pieux, heureux, auguste, à Denis, Pinea,
Démétrius, et autres évêques. Je veux que mes bienfaits
s'étendent à tout l'univers et que tous respectent les
lieux religieux. Vous pouvez donc agir selon les termes
de mon rescrit, sans que nul ait le droit de vous nuire.
J'ai depuis longtemps accordé ce qu'il vous est
permis de faire. » Ce rescrit mettait fin à la persécu-
tion et restituait aux Églises les biens ecclésiastiques.
X. Conrroverses. — L'Église d'Égypte ne se
- contentait pas d'exister, elle disputait. Le Didascalée
planait un peu trop haut pour les esprits terre à terre,
. ceux-ci n’en étaient pas moins amoureux de contro-
verse. Sans savoir peut-être très clairement ce qu'était
l’allégorisme, ils étaient opposés à l’allégorisme, et un
. évêque nommé Népos menait le branle. Ses partisans
le portaient aux nues; lui se laissait faire et s’y trou-
vait d'autant mieux qu’il avait complètement perdu
pied avec ce bas monde. L’Apocalypse lui tenait lieu
de guide, il en tirait l'annonce prochaine d’une sorte
de féerie appelée le règne de mille ans. Denis craignit
qu'après avoir perdu pied, le bonhomme ne perdît la
tête ou ne la fit perdre à d’autres; il se hâta d’y parer.
Il se transporta dans le nome d’Arsinoé, foyer du
mouvement, et réunit les prêtres et les docteurs des
- divers villages. On apporta le livre de Népos intitulé
« Réfutation des allégoristes » et pendant trois longues
_journées, du matin au soir, on discuta. Chose admi-
‘able, ceux qui avaient tort le reconnurent. Korakion,
chef des millénaristes, avoua son erreur. Denis ne s’en
tint pas là; il publia sur l’objet de la controverse deux
“livres intitulés « Sur les promesses », dont Eusèbe nous
a conservé quelque chose. Suivant Denis, l’'Apocalypse
me peut être du même auteur quele quatrième évangile.
Denis eut à soutenir une passe théologique avec les
cinq évêques de la Pentapole. Ces Églises, quoique
appartenant à une province, la Cyrénaïque, bien dis-
tincte de l'Égypte, entretenaient des rapports assidus
avec le siège d'Alexandrie, lequel se considérait
1 Eusèbe, His. eccl., 1. VII, ς. ΧΧΙ. — * Mommsen, Mé-
-moires sur les provinces romaines, trad. Picot, p. 29, 31, 39.
— ? Le préfet d'Égypte, après avoir été subordonné au
-wicaire d'Orient, reçut plus tard des fonctions équivalentes
ÉGYPTE 2422
comme responsable de ce qui s’y passait, surtout de ce
qui s’y enseignait. La propagande sabellienne s’y
donnait carrière; Denis prit l’alarme, car le succès
des hérétiques était grand. L'affaire était fort engagée,
et Denis fut bientôt dénoncé au pape de Rome, qui
réunit un synode, éplucha une lettre de l'évêque
d'Alexandrie et y trouva des termes malsonnants.
Denis s’expliqua et se justifia. I n’en fut plus question.
L'âge était venu, Denis refusa de se rendre à An-
tioche pour juger en concile Paul de Samosate. A
cette période de l'Église d'Égypte appartient
Eusèbe, diacre d'Alexandrie et depuis évêque de
Laodicée, où il eut pour successeur Anatole, autre
Alexandrin et mathématicien distingué.
XI. DIOCLÉTIEN. La persécution de 304 fit en
Égypte de nombreuses victimes. Sous le préfet
d'Égypte l'immense province était subdivisée en Jovia
et Herculia au nord, en Thébaïde au sud ?, ayant cha-
cune un gouverneur particulier. L'Égypte elle-même
faisait alors partie du diocèse d'Orient #. Le préfet et
ses subordonnés rivalisèrent de zèle persécuteur. On a
représenté cette persécution religieuse comme un
épisode de l'opposition politique que les Égyptiens
faisaient au gouvernement impérial. « Pour vaincue
et épuisée qu’elle fût, a-t-on dit #, l'Égypte n’en sen-
tait pas moins son aversion grandir pour son maître
(Dioclétien), et dans son impuissance à la lui témoi-
gner d’une autre manière, elle pensa faire encore œuvre
d'opposition en se convertissant au christianisme;
puisque l’empereur était l'ennemi déclaré de la reli-
gion nouvelle, on jugea que celle-ci était bonne. »
« C'est prêter aux habitants de la vallée du Nil un
raisonnement bien spécieux, a-t-on répondu avec
beaucoup de raison. Les Égyptiens se sont toujours
montrés assez indifférents aux divers régimes poli-
tiques; d’un autre côté, le seul désir de contrecarrer
la politique de l’empereur expliquerait difficilement
l’'étonnante endurance des chrétiens pendant sept
années de la plus féroce persécution (303-310), et le
nombre sans cesse croissant desnéophytes à ces époques
troublées. L'Égypte céda aux mêmes raisons morales
qui entraînèrent vers le christianisme la Syrie, l'Asie
Mineure, l’Achaïe, Rome. Et il faut admettre que
l'œuvre d’évangélisation avait été poussée très acti-
vement et avec succès au cours du ru° siècle, puisque
les persécutions de Dioclétien et de Maximien, au
dire d'Eusèbe, firent en Haute-Égypte plus de dix
mille victimes ὃ.»
Ce fut surtout dans la Thébaïde que les chrétiens
furent tourmentés. Eusèbe visita ces régions alors
que la persécution durait encore et il décrit le souvenir
qu’il en a conservé ; « D’innombrables fidèles, avec
leurs femmes et leurs enfants, souflrirent pour la foi
divers genres de mort : après les ongles de fer, le che-
valet, la flagellation la plus cruelle, des tourments
dont la seule description ferait horreur, les uns péris-
saient dans les flammes, d’autres étaient noyés dans
la mer, ou tendaient joyeusement la tête au glaive du
bourreau. Quelques-uns expiraient pendant la torture,
ou succombaient à la faim. Il y en eut de crucifiés,
tantôt selon le mode habituellement suivi pour les
malfaiteurs, tantôt d’une manière plus atroce, cloués
la tête en bas : on les laissait vivants sur le gibet jus-
qu’à ce que la faim les eût tués...®. Dans la Thébaïde
les souflrances des martyrs dépassèrent encore ce
qu’elles avaient été ailleurs. Quelquefois ils étaient
déchirés jusqu’à la mort, non par des ongles de fer,
mais au moyen de poteries brisées. On vit l'ignoble et
à celles de vicaire du préfet du prétoire. — ‘ A. Gayet,
L'art copte, p. 15. — " G. Lefebvre, op. cit, p. xx;
HI. Leclereq, Les martyrs, t. 11, p. 329, 334. — * Eusèbe,
Hist. eccl., 1. VIII, ec. vm, P. G.,t. xx, col. 757.
2423
cruel spectacle de femmes attachées par un pied, la
tète en bas, entièrement nues et soulevées en l’air par
des machines. Des hommes eurent les jambes liées à de
fortes branches d’arbres, qu’on rapprochait l’une de
l'autre au moyen de poulies, puis qu’on séparait vio-
lemment, de manière que, reprenant leur première
position, elles déchiraient en deux les corps des mar-
tyrs. Tout cela se fit, non pendant quelques jours ou
quelques mois, mais durant plusieurs années. Tantôt
dix victimes et davantage, quelquefois vingt, une
autre fois non moins de trente, tantôt près de soixante,
souvent même jusqu’à cent dans un seuljour, hommes,
femmes et enfants périssaient au milieu des supplices
les plus variés . » Ceux qu’on épargnait étaient
voués à des souffrances pires que la mort, des chaînes
de forçats étaient acheminées vers les carrières de
porphyre (voir Diclionn., t. τ, au mot AD METALLA)
ou expédiées en plein désert (voir Diclionn., t. IV, au
mot D'ÉPORTATION).
Quelques pièces martyrologiques nous ont été
conservées. Les Acles de Didyme et Théodora sont au
nombre des meilleurs récits de cette littérature. Le
début et la fin sont, comme le fait remarquer Tille-
mont, « extraits mot à mot des registres publics et
le reste est écrit avec beaucoup d'esprit et de piété ὃ».
Théodora comparut à Alexandrie devant le préfet
d'Égypte, qui lui donna l'alternative entre le sacrifice
ou le viol. La jeune fille refuse le sacrifice et abandonne
son corps à la violence; mais conduite au lupanar, un
soldat s’introduit près d’elle, ils échangent leurs vête-
ments et la jeune fille peut fuir sous ce déguisement.
Les Acles de Timothée et Maura * ont été sévèrement
jugés par Tillemont *. Un fidèle nommé Timothée,
lecteur, est sommé de sacrifier, il refuse et subit coura-
geusement la torture. Un soldat insinue au magistrat
que « c'est un nouveau marié, il a célébré ses noces
vingt jours auparavant et sa femme est jeune ». Le
juge convoque celle-ci, lui donne l’ordre de mettre ses
meilleurs vêtements et de se rendre à la prison pour
décider son mari à sacrifier, si elle ne veut devenir
veuve. Mais Timothée est inébranlable, il reproche à
sa femme le rôle auquel elle se prête; Maura ne com-
prend pas qu'on se laisse mettre à mort quand la vie
et le bonheur tendent les bras, elle suppose que son
mari ἃ quelque raison secrète de dégoût. « Peut-être,
lui dit-elle, es-tu chargé de dettes et, pressé par un
créancier, es-tu venu ici de désespoir, chercher volon-
tairement le trépas. Eh bien, allons à la maison, ven-
dons nos vêtements et libère-toi. Serait-ce à cause
des impôts que tu as été saisi par les licteurs, et l’im-
possibilité de t’acquitter te ferait-elle supporter ces
tortures? Me voici devant toi, portant toute ma
parure de mariage, habits précieux, bijoux; prends-les
et paye la taxe due à l’empereur. » On sait que les
créanciers usaient jadis de rigueurs indignes (voir
Dictionn., t. IV, au mot DÉBITEURS), mais Timothée
est de la Thébaïde, un pays où les indigènes préfèrent
les coups de bâton à toute idée de vider leur bourse
dans celle du fisc. « En Égypte, dit Ammien Marcellin,
on rougirait d’avoir satisfait aux collecteurs sans
pouvoir montrer son corps tout sillonné de coups 5. »
Eusèbe parle aussi de l’invincible obstination des
Égyptiens 5. Maura finit par comprendre et elle confesse
: Eusèbe, Hist. eccl., 1. VIII, c. 1x. — ? Tillemont, Mém.
pour servir à l’hist. ecclés., t. v, art. sur saint Didyme.
On a prétendu de nos jours n’y voir qu’un roman d’imagi-
nation; qui sait si on ne nous en présentera pas l’auteur
quelque jour? Peut-être sera-ce le prédicateur Vimon? ἢ
n'y a rien dans cet épisode qui oblige à le récuser, c’est
exactement le même dévouement qui illustra Mme de
Lavalette, laquelle sauva la vie à son mari. —* Acta sanct.,
mali t. 1, p. 376. — Φ Op. cit., t. v, p. 354, 726; cf. E. Le
Blant, Les actes des martyrs, dans Mémoires de l’ Académie
ÉGYPTE
242%
la foi à côté de son mari; tous deux sont attachés sur
des croix, l’un en face de l’autre, pour y mourir de
faim. Leur supplice dura neuf jours; vers la fin, le-
sommeil les engourdissait et des hallucinations trou-
blaient la jeune femme, qui pensait voir couler um
fleuve de lait et de miel et luttait contre la soif tortu—
rante.
Cette endurance, cette résignation touchaient cer-—
tains païens, qui, malgré le péril qu'il y avait à mar—
quer de la compassion aux victimes, tenaient à hon-
neur de les soulager. Saint Athanase, qui n’avait que
cinq ou six ans en 304, avait entendu raconter les
souvenirs du zèle charitable de certains païens. « J’aï
entendu raconter à mes parents, dit-il, qu’au temps:
où, sous Maximien, grand-père de Constance, com-
mença la persécution, des païens dérobèrent nos frères.
chrétiens aux recherches de leurs ennemis, sacrifièrent
même leurs biens ou affrontèrent la prison plutôt
que de les trahir : ils accueillaient ceux des nôtres qui
se réfugiaient chez eux et s’exposaient pour les pro-
téger 7. »
XII. MaximMIN Daïra. — Le 1er mai de l’année 305,
Dioclétien abdiqua l'empire, et un jeune barbare,
nommé Daïa, neveu de Galère, qui venait de lui im-
poser, en signe d'adoption, son nom de Maximin, fut
proclamé césar et reçut pour son lot la Cilicie, l’Isaurie,.
la Syrie et l'Égypte: c'était le « diocèse d'Orient »..
Ardent païen, Daïa se flattait de faire triompher sa
croyance sur celle des dissidents sans recourir à la
violence : « J'ordonnai aux juges, a-t-il dit lui-même,
quelques années plus tard, de ne plus sévir cruelle-
ment contre les provinciaux, mais de les exhorter:
plutôt par de bienveillantes paroles à revenir au
culte des dieux. Tant que mes ordres furent suivis
par les magistrats, personne dans les contrées d'Orient:
ne fut plus relégué ou maltraité, mais plutôt ces pro-
vinciaux, gagnés par la douceur, revinrent au culte
des dieux ὅς» Pure vanterie. Ce qui est vrai, c’est que-
les chrétiens se tinrent cois et profitèrent de la trêve
pour se réorganiser. Un document daté de la première
moitié de l’année 306, et ayant l’évêque d'Alexandrie
pour auteur, nous donne une vue assez complète de
l'état troublé de l'Église d'Égypte après le premier
assaut de la grande persécution ?.
« À l'approche de la quatrième Pâque depuis le
commencement de la persécution », dit le préambule-
du recueil des quatorze canons édictés par Pierre, il
est nécessaire d'établir des règles permettant et hà-
tant la reconstitution de tout ce qui avait été détruit
ou compromis. Les chrétiens qui n’ont pas commis læ
faute de se présenter eux-mêmes aux juges, mais,
arrêtés, ont cédé à la violence des tourments, sont
obligés à trois ans de pénitence et quarante jours de
jeûne (can. 1). Ceux qui ont succombé, non à la tor-
ture, mais aux souffrances ou aux ennuis de la prison,
où cependant ils étaient secourus par les aumônes
des frères, devront faire pénitence pendant une année
de plus (can. 2). Quatre autres années seront infligées
aux cœurs plus faibles encore qui ont apostasié sans.
avoir même passé par la prison, οἵ que l’évêque com-
pare au figuier stérile maudit par le Seigneur (can. 3).
D'autres, pour éviter le sacrifice, avaient feint d’être:
épileptiques, ou promis par écrit qu'ils obéiraient,
des inscriptions, t. ΧΧΧ, p. 161 sq.— * Ammien Marcellin,
1 XXII, χνι. — * De martyribus Palæslinæ, c. ΧΙ. —
? S, Athanase, Historia arianorum ad monachos, €. LXIV,
P. G.,t. χχν, col. 769. —* Eusèbe, Hist. eccl., 1. IX, c. 1x.
— * M. Routh, Reliquiæ sacræ, in-8°, Oxonii, 1846-1848,
t. αν, p. 23 sq.; Lagarde, Reliquiæ juris ecclesiastici anti-
quissimæ, a donné un texte syriaque de cette épître, avec
des suppléments qui ont été retraduits en grec par
E. Schwartz, Zur Geschichte des Athanasius, dans Nach-
richten de Gôttingen, 1905, p. 166 sq.
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2425 Γ
ou envoyé des païens jeter en leur nom l'encens sur
l’autel : ceux-là feront en plus six mois de pénitence,
quand même des confesseurs trop empressés Jeur
auraient accordé des lettres de communion (can. 5).
Des maîtres chrétiens avaient envoyé des esclaves à
leur place devant le juge, et ces esclaves avaient re-
noncé à la foi : ceux-ci devront se repentir pendant
un an (can. 6), et les maîtres qui ont làchement abusé
de leur pouvoir et méprisé les recommandations apos-
stoliques ‘feront pénitence pendant trois ans (can. 7).
Mais il est des fidèles qui, après une première apo-
stasie, se sont relevés d'eux-mêmes, sont retournés au
combat, ont souffert l’'emprisonnement et les tortures :
ceux-ci seront reçus avec joie à la communion, tant
des prières que de la réparation du corps et du sang,
et à la prédication (can. 8). D’autres chrétiens ont
oublié que le Seigneur commanda de ne pas s’exposer
à la tentation, ordonna à ses disciples de fuir leurs
ennemis de ville en ville, plusieurs fois évita lui-
même ceux qui le poursuivaient, et qu’à son exemple
Étienne et Jacques attendirent d’être arrêtés, comme
aussi Pierre, qui fut crucifié à Rome, et Paul, qui fut
décapité dans la même ville; témérairement, contre
la discipline et tant de grands exemples, ces fidèles
ont été d'eux-mêmes s'offrir aux juges; mais ils l’ont
fait par zèle, peut-être par ignorance, aussi devront-
ils être reçus à la communion (can. 9). Quant aux
clercs qui se sont rendus coupables de la même impru-
dence, au lieu de s'appliquer au salut des âmes et à |
leur ministère, ils reçoivent aussi leur pardon; cepen-
dant, si leur témérité a été suivie de l’apostasie, ils ne
pourront plus exercer les fonctions cléricales, encore
qu'ils se soient relevés par un nouveau combat
(can. 10). Ce blâme ne s'étend pas à ceux qui, témoins
des procès et des souffrances des saints martyrs, se
sont déclarés dans un mouvement de généreuse ému-
lation, ou, au contraire, ont fait cette déclaration
pour protester contre l’apostasie de quelques-uns
de leurs frères et endurer à leur place les ongles de fer,
les fouets, les feux, ou l’eau (can. 11). Quant aux infor-
tunés qui ont succombé à la peur ou à la souffrance,
l'évêque approuve que l’on prie pour eux (can. 12).
11 exclut de toute censure les chrétiens qui ont payé
pour n'être pas poursuivis et ont ainsi montré au moins
leur mépris pour l'argent. Aucun reproche ne doit
atteindre ceux qui se sont dérobés à la persécution par
la fuite, quand même d’autres auraient été arrêtés à
leur place : Paul n’a-t-il pas été contraint de laisser
Gaïius et Aristarque aux mains de la populace d’Éphèse?
l'évasion de Pierre n’a-t-elle pas causé la mort de
ses gardes? les saints Innocents n’ont-ils pas péri au
lieu de l'enfant Jésus (can. 13)? Enfin, les confesseurs
emprisonnés en Libye ou ailleurs avaient soumis le
cas de chrétiens à qui l’on avait fait avaler de force
le vin du sacrifice, ou dont on avait tenu la main pour
leur faire offrir de l’encens : ceux-ci n’ont point failli,
méritent d’être honorés comme confesseurs, et peu-
vent même être promus au ministère ecclésiastique
(can. 14) =.
La trêve imaginée par Daïa dura peu de temps et
l'inutilité de ses efforts pour substituer le paganisme
à la foi des fidèles par la persuasion le ramena à l’em-
ploi de la violence. A Alexandrie, le philosophe Edesius,
à peine de retour des mines de Palestine, ne put conte-
nir l'indignation que lui inspirait la conduite tyran-
nique du préfet d'Égypte, Culcien. Edesius fut
appliqué à la torture, ensuite noyé dans la mer *.
à Ephes., vi, 9; Coloss., 1v, 1.— * Cf. P. Allard, Hist. des
perséc., t. ν, p. 32-35; cf. Hefele-Leclercq, Histoire des
conciles, t. 1, p. 498, note 1. — * Eusèbe, De martyrib.
Palæstinæ, c. v. — « Eusèbe, Hist. ecel., 1. VII, ce. χι;
1. VIII, c. x. — ὃ Préfet dès l’année 303; cf. Grenfell et
Hunt, Oxyrynchus papyri, Oxford, 1898, t.1, p. 132. —
ÉGYPTE 2496
L'évêque Pierre imitait son prédécesseur Denis et se
tenait caché, l’œil ouvert sur son troupeau; plusieurs
de ses prêtres, Fauste, Dius, Ammonius, comptèrent
parmi les victimes ὁ, des évêques étaient arrétés :
Hésychius, Pachymius, Théodore et Philéas, le savant
évèque de Thmuis, dans la Basse-Égypte. Avant
son élévation à l’épiscopat, Philéas avait géré de
hautes charges municipales, car il possédait de grands
biens; ses proches, ses parents, ses amis, sa femme
même et ses enfants étaient encore païens. Le préfet
Culcien s’intéressait à lui et tenta de le soustraire à la
mort 5. Il demeura inébranlable. Avec lui périt Philo-
rome, haut fonctionnaire d'Alexandrie’. Ces deux
martyrs et les trois évêques déjà nommés passèrent
en prison tous les derniers mois de l’année 3077. Pen-
dant leur séjour en prison, Philéas écrivit à ses fidèles
de Thmuis une lettre dont Eusèbe nous ἃ conservé
un fragment : « Les bienheureux martyrs qui ont vécu
avec nous, leur disait-il, ont souffert pour le Christ
toutes les douleurs, tous les tourments que l'on put
inventer; et quelques-uns, non pas une fois, mais
plusieurs. Quand les soldats s’efforçaient de leur inspi-
rer de la crainte, moins encore par leurs paroles que
par leurs actes, ils ne se sont point laissé fléchir, car
la parfaite charité faisait évanouir la crainte. Quelles
paroles exprimeraient leur courage au milieu des
tourments? Tout le monde avait la permission de les
insulter; on les frappait avec des verges, avec des
fouets, avec des courroies, avec des cordes. Le spec-
tacle de leurs souffrances changeait sans cesse, mais
la malice de leurs ennemis restait invariable. Quel-
ques-uns, les mains liées derrière le dos, étaient étendus
sur le chevalet, pendant qu’au moyen d’une machine
on leur tirait tous les membres. Ensuite, par l’ordre
du juge, les bourreaux leur déchiraient, avec des
ongles de fer, non seulement les flancs, comme on fait
aux homicides, mais le ventre, les jambes et jusqu’au
visage. Il y en avait de suspendus à un portique par
une seule main, de sorte que la tension des articula-
tions était le plus cruel des supplices. Plusieurs étaient
attachés à des colonnes, les uns vis-à-vis des autres,
sans que leurs pieds portassent à terre, afin que la
pesanteur de leurs corps serrât de plus en plus leurs
liens. Ils supportaient cette torture non seulement
pendant que le juge leur parlait ou les interrogeait,
mais presque pendant une journée entière. Quand il
passait à d’autres, il laissait des gens de l’oficium pour
observer les premiers, et voir si l’excès de la souffrance
ébranlait leur résolution; il ordonnait de les serrer
sans pitié dans leurs liens, il faisait traîner honteuse-
ment ceux qui expiraient. Car il disait que nous ne
méritions aucun égard, et que tous devaient nous
considérer et nous traiter comme si nous n’étions plus
des hommes. C’est là le second genre de torture que
nos ennemis avaient inventé pour le faire succéder
aux coups. Il y en avait, cependant, qui, après avoir
subi la question, étaient mis dans les entraves, les
pieds étendus jusqu’au quatrième trou; ils étaient
obligés de rester couchés sur le dos, car les plaies dont
leur corps était tout couvert ne leur permettaient
pas de se dresser. D’autres, jetés par terre, y demeu-
raient étendus, brisés par l’excès des tourments, et
les traces de leurs blessures étaient encore plus hor-
ribles à voir que le supplice lui-même. Quelques-uns
mouraient pendant la torture, et par leur constance
faisaient honte à leurs ennemis. Plusieurs, rapportés
demi-morts dans la prison, après peu de jours y ren-
“ Juridicus ou ἀρχιδιχαστύς. Eusèbe, Hist. eccl., 1. VIII,
c. ΙΧ; Acta 55. Phileæ et Philoromi, dans Ruinart, Acta
sincera, p. 549, 550; c’est une pièce sincère dans son en-
semble, sauf quelques retouches qui ne portent pas atteinte
au fond. — * Leur procès ne fut instruit qu'au mois de
février 307.
2427
daient le dernier soupir. D’autres, ranimés par les
remèdes, ont vu leur courage croître par la durée
même de la captivité. Aussi, quand on leur donnait
ensuite le choix entre un honteux acquittement 5᾽115
voulaient se souiller par un sacrifice, et une sentence
capitale s’ils persistaient dans leur refus, tous, sans
hésiter, allèrent volontiers à la mort 1.»
La Basse-Égypte rivalisait avec la Haute-Égypte
en traitements barbares à l’égard des chrétiens. La
Thébaïde compta au nombre des cenfesseurs l’ermite
Anouph *et le solitaire Apollonius, qui, mis en prison,
fut visité par les curieux et copieusement insulté.
Un joueur de flûte, nommé Philémon, l’accabla d’in-
jures, puis, touché de repentir, se convertit et courut
se livrer au tribunal du gouverneur Arrien, connu
par sa cruauté. Après un moment de quiproquo, Arrien
fit torturer Philémon, torturer Apolionius et les envoya
au bûcher. Il paraît qu’une pluie survint qui éteignit
le bûcher; ce fut au tour d’Arrien de se convertir. La
contagion devenait inquiétante; le prétet d'Égypte
manda les trois personnages à Alexandrie : c'était
alors Hiéroclès, successeur de Culcier.. Et voilà qu’en
chemin Apollonius convertit l’escorte. Hiéroclès, hors
de lui, fit noyer tous ces gens-là ὃ. On connaît encore
ur groupe de trente-sept martyrs qui périrent le même
jour par des supplices différents, la décollation, la
novade, le feu, la crucifixion #. Le martyrologe dit
hiéronymien a conservé de longues listes de mar-
tyrs égyptiens, et ce ne sont pas les seuls. Outre
ceux qui périrent en Égypte, il y en eut qui succom-
bèrent en Palestine et ailleurs. Eusèbe se souvenait
en avoir vu lui-même, dans l’amphithéâtre de Tyr,
que l’on exposait aux bêtes, qui, repues, s’en détour-
naientt. La chaîne des forçats continuait à sillonner
les routes de la Thébaïde dans la direction des carrières
de porphyre, voisines de la mer Rouge; mais ce bagne
regorgeait; alors d’autres chaînes furent dirigées vers
la Palestine, l’Idumée, l’île de Chypre et la Cilicie.
Parfois des compatriotes venaient rendre visite aux
condamnés. Un jour, aux portes de Césarée, on arrêta
cinq Égyptiens qui se disposaient à traverser la ville,
pour aller aux mines de Cilicie visiter les confesseurs.
Emprisonnés, interrogés, torturés et finalement déca-
pités ". Parmi les condamnés, à Phounon, une petite
Église s'était orgauisée dont la dénonciation amera Ja
dispersion; les quatre inspirateurs jugés plus cou-
pables furent mis à part, c’étaient deux évêques
d'Égypte, Nil et Pélée, un prêtre et un laïque dont le
uom est bien égyptien aussi, Patermutios; tous quatre
furent mis à mort, Des femmes, des jeunes filles étaient
enlevées et acheminées vers le sérail de Maximin
Dzïa; celles qui résistaient aux caprices de César
étaient noyées. Les préfets, les officiers, les gardes du
prince s’attribuaient leur part de ces malheureuses.
Maximin ne laissait guère de souvenirs que ceux de
sa cruauté et de ses débauches. En Égypte, à Alexan-
drie, il se plut à déshonorer les femmes les plus nobles
et les plus respectées; à cette date vécut une vierge
destinée à une immense célébrité, sainte Catherine
d'Alexandrie, dont la légende s’est emparée au point
de rendre impossible le rôle de l’histoire. Nous rappel-
lerons simplement le martyr Dioscore (voir ce mot).
L’édit de pacification de Galère n’ayant pas été pro-
mulgué dans les États de Maximin Daïa, celui-ci
restait libre de persécuter, mais, ayant de son côté
déclaré que les chrétiens ne seraient plus l’objet de
poursuites, il tenait sa promesse, ne tuait plus mais
1 Eusèbe, Hist. eccl., 1. VIII, c. 1X, X. — * Sozomène,
Hist. eccl., 1. 111, οὐχιν, P. G.,t. Lxvn, col. 1068. —* Rufin,
De vitis patrum, c. ΧΙΧ. — ‘ Passio sanctorum XXXVII
marlyrum Æguyptiorum, dans Acla sanct., 18 janvier. —
5 Eusèbe, De martyr. Palæstinæ, ς. ΧΙ. —" Ibid., c. x.
7 Eusèbe, Hist. eccl., 1. IX, c. vi. — * Athanase, Apolog.
ÉGYPTE
2428
expulsait, traquait les fidèles et leur appliquait quelque
chose comme la loi des suspects. Très vite, Maximin
se lassa et revint à la manière sanglante. D’abord, il
ne fut question que de crever les yeux, couper les
mains, les pieds, le nez ou les oreilles; un peu plus
tard, on revint aux bonnes méthodes et on coupa les
têtes. Les évêques furent particulièrement désignés
aux gouverneurs. Pierre d'Alexandrie, sorti de sa
retraite au moment de l’édit de pacification, fut
arrêté et décapité, le 25 novembre 311 τ. On le nomma
le dernier des martyrs, τὸ τέλος τῶν μαρτύρων, à cause
de la date tardive de ce dernier effort persécuteur ; il
fut enterré dans un des principaux cimetières chrétiens
d'Alexandrie, qui porte son nom. Avec l’évêque Pierre
périrent ses collègues Hésychius, Pachymius et Théo-
dore, et les prêtres Faustus, Dius et Ammonius.
XIIT. MÉLÈCE ΡῈ Lycoporis. — L’épître canonique
de Pierre d'Alexandrie, publiée en 306, avait eu la
prétention de résoudre la question des apostats; au
lieu de cela, elle donna naissance à un schisme.L'évêque
semble s'être attendu à quelque contradiction; peut-
être ne prévoyait-il pas lopposition qu'il rencontra
de la part d’un évêque connu pour ses principes d’in-
transigeance, Mélèce, évêque de Lycopolis, dans la
Haute-Égypte. Le rigoriste Mélèce n’ignorait pas, sans
doute, que des bruits fâcheux s’attachaient à lui; on
racontait qu’il avait lui-même naguère renié la foi 5,
ce qui expliquait jusqu’à un certain point le mouve-
ment qu'ilse donnait pour prendre figure d’irréductible.
Ce sont toujours ceux-là. Quoi qu’il en soit, il protesta
contre l’indulgence de Pierre, déclara son règlement
inopportun et, sans ôter tout espoir aux apostats,
remit leur affaire après la persécution. Jusque-là
c'était son droit d’avoir une opinion et de la défendre;
Mélèce alla plus loin et, considérant que l’évêque
Pierre vivait fugitif et caché, il affecta de tenir comme
vacant le siège d'Alexandrie; en conséquence, il s'éta-
blit son successeur, se mit à parcourir l'Égypte, allant
d'Église en Église, soulevant la discussion à propos
de l’épître canonique et se substituant aux évêques
pour faire les ordinations sacerdotales et des consé-
crations épiscopales. Non content d’empiéter ainsi
sur les droits du métropolitain d'Alexandrie, il bravait
ceux des évêques détenus en prison et dont nous avons
parlé : Hésychius, Pachymius, Théodore et Philéas.
Il s’attira de ces quatre derniers une lettre sévère ?,
dont il ne tint pas compte. La mort de ces collègues le
débarrassa bientôt de contradicteurs et lui laissa le
champ libre. Mélèce vint à Alexandrie et s’aboucha
avec deux docteurs ambitieux, Isidore et Arius, qui
lui révélèrent l'endroit où se tenaient cachés les vi-
caires de l’évêque. Mélèce leur donna des remplaçants,
qu'il eut l'originalité de choisir parmi les confesseurs
de la foi, l’un détenu en prison, l’autre déporté aux
mines. Lui-même fut bientôt arrêté et envoyé aux
mines de Phounon, où il recruta quelques partisans
parmi les condamnés ses compatriotes, entre autres
un évêque nommé Pélée. Bientôt les confesseurs se
disputèrent et se jettèrent l’anathème. Quand, en 311,
ils quittèrent la chiourme pour rentrer en Égypte, on
les vit beaucoup moius animés contre leurs persé-
cuteurs que contre leurs frères qui avaient letort de ne
pas penser comme eux. Le martyre de l’'évèque Pierre
paraissait devoir mettre fin au dissentiment, il n’en
fut rien; lorsque ses successeurs rentrèrent en posses-
sion des églises, les mélétiens installèrent des oratoires
qu’on désigna sous le nom d’églises des martyrs, ce qui
adv. arian., ©. LIx, impute à Mélèce d'avoir subi une con-
damnation synodale ἐπὶ θυσία. C'est à tout le moins dou-
teux, et il est vraisemblable que l'évêque schismatique ne
s’en serait pas tiré à si bon marché au concile de Nicée s’ileñt
été un ancien apostat. — * Mai, Spicilegium, t. x, p. 671;
P. G.,t. xvin, col. 453-466.
2429
était une façon de dire quelesdissidentsavaientsouffert |
pour la foi; ileût été sage d'ajouter que leurs contradic-
teurs en pouvaient dire autant, même ils avaient donné
leur vie, ce qui. à tout prendre, est bien quelque chose :. |
L'Église d'Égypte avait eu sa riche efflorescence
d'hérésie, maintenant elle faisait connaissance avec
le schisme, qui, à la vérité, dura peu de temps, deux
générations au plus, mais connut une période floris-
sante depuis 311 jusqu’au concile de Nicée en 325.
XIV. Amus. — A l’évêque Pierre succéda un des
anciens chefs du Didascalée, Achillas ?; celui-ci ne
fit que passer et, après quelques mois, siégea Alexandre.
Parmi les paroisses de sa ville épiscopale, celle dite de
Baucalis avait pour chef un prêtre nommé Arius. Ces
curés d'Alexandrie étaient de très gros personnages
et qui n’entendaient pas favoriser l'expansion du pou-
voir épiscopal à leurs dépens. Ils n'avaient pas oublié
16 temps où c'étaient eux qui élisaient et ordonnaient
leur évêque *, et se montraient, à l’occasion, disposés
à l'en faire souvenir. Le prêtre Kolluthus, pour se
faire la main, ordonna prêtres et diacres sans en
rien référer à l’évêque Alexandre, lequel n’était pas
au bout de ses surprises. Arius, après avoir eu quel-
ques accointances avec Mélèce, s’était assagi. Il était
ascète, et son costume, une courte tunique sans man-
ches et une écharpe, le disait à ceux que son physique
m'eût pas averti : long οἵ mince, l’aspect morose, le
regard terne, la parole onctueuse. Les vierges sacrées
d'Alexandrie ne voyaient que par lui, et même, dans
ÉGYPTE
le haut clergé, il n’avait pas que des jaloux, mais aussi
des partisans déterminés.
Tel fut l'homme qui déchaîna la première des
grandes tempêtes théologiques qui ont signalé l’his- |
toire du christianisme. ἢ] ne peut être un instant ques- |
tion d’esquisser ni de résumer ici l’histoire de l’aria-
nisme, d’ailleurs promptement sorti de son berceau
alexandrin pour ébranler l'Église entière. C’est l’ori-
gine égyptienne de l’hérésie fameuse que nous devons
noterau passage ; la doctrine elle-même relève d’études
différentes des nôtres ᾿. Dès que l’enseignement d’Arius
eut donné l'éveil, le prêtre fut invité à s'expliquer et
il ne risquait guère, semblait-il, de faire des partisans.
Sa doctrine du Verbe créature était en contradiction
formelle avec celle de l’évêque Alexandre sur la divi-
nité absolue du Verbe. Son identité avec Dieu est le
point fondamental que les grands évêques Pierre,
Alexandre et Athanase soutiendront sans faiblir un
seul instant, et ce n’est pas anticiper que d'écrire dès
maintenant le nom d’Athanase, diacre et conseiller
de l’évêque dont il sera le successeur. C’est déjà ce
jeune clerc qui est l’âme de la résistance du clergé
égyptien réuni autour de l’évêque Alexandre. Les
doctrines d’Arius sont examinées avec bienveillance,
des erreurs qui se font jour dans l’enseignement d’Arius
οἵ de ses amis sont mises au jour et les prêtres incri-
minés sont priés, puis sommés de renoncer à leurs inno-
vations. Sur leur refus, ils semblaient n’avoir qu’à
résigner leurs fonctions curiales, mais ils se faisaient
-de leur autonomie de curés d'Alexandrie une telle idée
qu'ils gardèrent leurs charges et continuèrent à mon-
ter en chaire. Malgré tout, l’évêque sentait la lutte
difficile contre un clergé tellement fort; il imagina de
2 Hefele-Leclercq, Hist. des conciles, t. 1, p. 211-212,
03. — 2 Voir son épitaphe, Dictionnaire, t. 1,
0]. 1150. — : Voir Dictionn., t. 1, col. 1204-1210; il en res-
tait quelque chose au v* siècle; cf. Apophtegmata Patrum,
ΤΙ, ec. zxxvim, P. G.,t. Lxv, col. 341.—* Hefele-Leclercq,
Histoire des conciles, t. 1, p. 335-632; sur Arius, ibid., t. 1,
Ῥ. 349-362, 372-378. — + Ibid., t. 1, p. 363-372. — * P. G.,
+. ΧΥΤΙΙ, col. 573, 581. L’encyclique de l’évêque Alexandre
fut signée par 17 prêtres et 24 diacres d'Alexandrie, 19 pré-
tres et 20 diacres de la Maréote. S. Athanase, Apol. contra
arianos, c. νι, P. G., t. xxv, col. 257. --- Lettres pascales,
2430
recourir à l’'épiscopat égyptien, qui commençait d’ail-
leurs à être travaillé par les partisans d’Arius. Le
concile d'Alexandrie, tenu en 320, réunit près de cent
évêques ‘, parmi lesquels deux seulement, Secundus de
Ptolémaïs en Cyrénaïque et Théonas de Marmarique,
firent défection et furent déposés ainsi que six prêtres
et six diacres d'Alexandrie, deux prêtres et quatre
diacres de la Maréote ‘. L’épiscopat égyptien n’était
pas contaminé, mais le clergé alexandrin l'était fort
gravement. Arius et ses partisans quittèrent l'Égypte
et se rendirent en Palestine.
XV. SAINT ATHANASE. — L'évêque Alexandre
mourut le 18 avril 328 τ; son diacre Athanase lui suc-
céda et fut consacré le 7 juin. L'élection Conna dans
la suite matière à discussions; le concile égyptien de
340 les réfuta en citant une lettre adressée aux empe-
reurs par les opposants #. En réalité, Athanase, absent,
fut désigné par le patriarche mourant, acclamé par le
peuple, confirmé par les évêques *; ceux-ci ont pu
subir une certaine pression morale du fait de l’inter-
vention populaire, mais c'était la condition de toutes
les élections épiscopales et l'argument qu’en tiraient
mélétiens et ariens n’était pas bien sérieux 19. Malgré
sa jeunesse — trente-trois ans environ — Athanase
avait joué un rôle important au concile de Nicée et son
choix valait tout un progiamme. Le premier soin de
l'évêque fut de fortifier la vie chrétienne, c’est l'unique
objet de ses premières lettres pascales 2; car ce grand
homme était un pasteur accompli, vigilant et tendre;
sans être un savant comme Origène, il avait une recti-
tude de bon sens qui devait lui servir plus que l’érudi-
tion la plus vaste et la métaphysique la plus superfine.
En la compagnie de cet Égyptien et probablement
de cet Alexandrin, il n’est plus question des abstrac-
tions et des allégories en honneur au Didascalée. La
pensée est claire, le style ferme, l'exposition franche
et sans détours, mais par-dessus tout l'âme est trempée.
C’est une des plus hautes figures humaines de tous les
pays et de tous les temps; point agressif, il luttait
sans violence, sans ostentation, mais il luttait sans
défaillance, comme d’autres respirent. Il ne méprisait
pas ses adversaires. il les évaluait et, toujours prêt à
la parade, leur envoyait la riposte, si rude qu'elle les
étourdissait. L’orthodoxie eût-elle été sauvée sans lui,
on ne le saura jamais; mais c’est déjà le plus rare des
éloges de pouvoir poser la question et de ne pouvoir y
répondre. Il s’est identifié avec l’orthodoxie; sans lui
peut-être eût-elle succombé, avec lui et par lui elle
triompha. Cette gloire rejaillit sur l'Église d'Egypte,
à laquelle Athanase appartient et dont son existence
troublée, aventureuse à certaines heures, résume et
symbolise l'existence douloureuse et la confiance
indomptable de ce clergé, de ces fidèles et de ces moines
qui s’identifièrent à lui et à la cause qu'il défendait.
Ascète, il s'entendait avec la population qui commen-
çait à peupler diverses parties de son diocèse, la Thé-
baïde, la Pentapole et l Ammoniaque, puis les régions
inférieures. Les solitaires devenaient une originalité
et une des puissances du christianisme égyptien. Dans
Ja visite que leur rendit Athanase, il était accompagné
d'évêques et de foules nombreuses; comme il se
dirigeait vers le Saïd, saint Pakhôme! vint à sa ren-
P. G.,t. xxv1, col. 1351; la date 326 doit être abandonnée.
Cf. Le Bachelet, dans Dictionn. de théol. catho, t. x,
col. 2144; L. Duchesne, op. cit, t. τι, p. 166, note 2, —
ες, Athanase. Apol. contra arianos, ©. VI, P. G., t. xxv,
col. 260. — " Sozomène, Hist. eccl., 1. 11, c. xvur, P. G.,
t. Lxvn, col. 976. — %# Philostorge, Hist. eccl., 1. II, ce. xx,
P. G.,t. Lxv, col. 474. — M P, G., t. ΧΧΥῚ, col. 1352. —
12 E, Amélineau, Histoire de saint Pakhôme et de ses com-
munautés. Documents coptes el arabes inédits, dans les
Annales du musée Guimet, Paris, 1889, τ, xvur, p. 384-386,
589-590, 642-643, 078, et p. 143, 207-208.
2431
contre avec ses religieux; c'était plus et mieux qu’une
visite, c'élait une alliance désormais.
Les mélétiens, qu’on avait pu espérer soumis après
le concile de Nicée, avaient alors pour chef Jean
Arkaph, évêque de Memphis. Les ariens n'étaient pas
gens à négliger le contingent que leur offrait cet
évêque et leurs intrigues étaient assez habiles pour
que, au commencement de 330 et au commencement
de 331, on trouve Athanase éloigné d'Alexandrie, du
fait des « hérétiques », nous dit-il lui-même. Athanase
mettait à leur rentrée dans l’Église des conditions
auxquelles ils refusaient de se soumettre et Constantin
lui envoyait l'ordre de recevoir ceux qui le deman-
daient, sous peine d’être écarté, lui Athanase, de son
propre siège 1. Trois évêques mélétiens : Ision, Eudæ-
mon et Callinique ?, se hâtèrent d’aller à la cour porter
plainte : à les en croire, l'évêque d'Alexandrie avait
imposé aux Égyptiens un tribut de chemises de lin
pour son Église, ce qui n’avait pas le sens commun,
comme le démontrèrent les prêtres Apis et Macaire,
qui se trouvaient à la cour. Le prêtre Macaïe avait,
par ordre d’Athanase, brisé un calice dans une tournée
pastorale en Maréote et Athanase avait remis une
cassette pleine d’or à un certain Philomène, person-
nage suspect. Mandé à Constantinople, l’évêque se
justifia, fit chasser de la cour ses accusateurs et, après
une courte maladie ὃ, regagna Alexandrie avant la
Pâque de 332 4. Les mélétiens ne se tinrent pas pour
battus, ils reprirent l’histoire du calice brisé chez un
prêtre Ischyras, desservantune église dans la Maréote”:;
cet homme, après s’être laissé circonvenir, certifia
par écrit que l’histoire était fausse. Ensuite, il fut
question d’un assassinat commis par Athanase sur
l’évêque Arsène d'Hypsélé, auquel, au préalable, il
avait fait couper la main. Arsène se cachait dans un
monastère, on l'y trouva et il demanda pardon par
écrit de sa main prétendue coupée ‘; il fallut décom-
mander un concile déjà réuni à Césarée de Palestine
pour juger cette affaire et l’évêque d'Alexandrie reçut
une lettre bienveillante de Constantin, sévère pour
les intrigants infatigables qui venaient de troubler
l'Église d'Égypte (334) 7. Ces intrigues nous paraissent
misérables, mais, par leur indignité et parleur bassesse,
elles nous aident à comprendre l’ardeur des passions
qui divisaient l’Église d'Égypte. L’épiscopat égyptien
n'y paraît pas à son avantage, mais il faut se rappeler
que ceux qui se signalent par des dénonciations, des
accusations formelles, forment dans cet épiscopat une
minorité marquée. La masse compacte et anonyme
des évêques d'Égypte ne doit pas partager le jugement
sévère applicable à quelques exceptions.
Constantin voulut célébrer ses tricennales par une
pacification religieuse dont Athanase ferait les frais.
En 334, un concile tenu à Césarée n’avait pu venir à
bout de cet homme redouté; un nouveau concile fut
convoqué à Tyr, où se donnèrent rendez-vous tout
ce que l’évêque d'Alexandrie comptait d’ennemis en
Égypte et dans le reste de l'empire. Une lettre impé-
1 S. Athanase, Apol. contra arian., ©. LIxX, P. G., τ XXV,
col.356-357.— ? Jbid.,c.Lx, P. G.,t.xXV, col. 359.—% Chro-
nicon, P.G.,t.xx vi, col.1352; Lettres, col. 1377.—*S. Atha-
nase, Apol. contra arianos,c.Lxu, P. G.,t. XXV, col. 362,
* Kolluthus avait ordonné un certain Ischyras; l’ordina-
tion n'était pas valide, les fidèles ne voulaient pas entendre
parler de lui et Ischyras en était réduit à oflicier dans sa
famille. Pour l’en empêcher, Athanase aurait fait briser
son calice et renverser son autel; c'était faux, car Ischyras
était malade et alité, — ὁ Apol. contra arianos, €. LXV,
P. G.,t. xxv, col. 365. — ? L’Apologia contra arianos nous
a conservé les principales pièces de ces affaires : €. LxIV,
rétractation d’Ischyras remise à Athanase en présence de
six prêtres et sept diacres; ce. Lxvn, lettre de Pinnès, prêtre
du monastère de Ptemencyris, dans le nome Antéopolite,
adressée à Jean Arkaph; c. Lx1x, lettre d’Arsène à Atha-
ÉGYPTE
2432
riale assura le concile qu'au besoin la force publique
amènerait devant lui celui dont la présence serait
jugée utile; l'avertissement s’adressait à Athanase, qui
serendit à l'assemblée sans qu'ilfût nécessaire de recou-
rir à la contrainte et se fit suivre d’une cinquantaine
d’évêques égyptiens (10 juillet 335); comme ceux-ci
n'avaient pas reçu de convocation, ils ne siégèrent pas
parmi les juges : ils eussent fait tache assurément. Tous
les ennemis d’Athanase s'étaient donné rendez-vous;
d’après Socrate, le concile aurait compté, indépendam-
ment des Égyptiens, soixante membres. Sozomène a
eu sous les yeux les actes de cette réunion; les questions
de doctrine furent dédaignées, les ariens évitèrent des
controverses dont ils attendaient moins de succès que
des accusations portées par les mélétiens. Cinq évêques
de ce parti se plaignaient d’avoir été fustigés par
ordre d’Athanase, le prêtre Ischyras rééditait l’histo-
riette, jadis démentie par lui-même, du calice brisé et
de la chaire renversée; Arsène et sa main coupée et
d’autres ragots eurent les honneurs d’une nouvelle
discussion. Callinique, évêque (mélétien) de Péluse,
ayant refusé la communion d’'Athanase à cause de
l’affaire d’Ischyras, se plaignait d’avoir été déposé et
remplacé. Enfin, on trouva un grief dans les cris popu-
laires proférés des gens d'Alexandrie qui ne voulaient
pas, à cause de l’évêque, entrer dans les églises. En
somme, ces attaques donnent une idée juste de ce qui
se tramait d’intrigues et de mensonges parmi les chré-
tientés d'Égypte.
Athanase se débarrassa de l'affaire d’Arsène, simple
imposture; il dut consentir à une enquête sur l'affaire
d’Ischyras, et comme celui-cise disait chef d’une Église
mélétienne en Maréote, pays absolument vide de mélé-
tiens, le parti fit recruter quelques-uns de ses membres
pour les expédier en Maréote à titre de paroissiens.
Tout ceci n’était pas sans parvenir aux oreilles des
évêques égyptiens, fidèlement groupés autour de
leur pape ὅ, et sans soulever des protestations très
vives; mais, de plus, l’évêque Alexandre de Thessalo-
nique, membre du concile, et le comte Denys, digni-
taire envoyé en mission spéciale auprès du concile,
savaient à quoi s’en tenir et ne s’en cachaïent pas. Ils
furent néanmoins obligés de laisser partir une com-
mission d’enquête pour l'Égypte. Simulacre d’en-
quête, puisque le prêtre Macaire fut retenu à Tyr et
qu'aucun membre du clergé athanasien, tant d’Alexan-
drie que de la Maréote, ne fut entendu. En revanche,
le préfet d'Égypte Philagrius prêta main-forte aux
commissaires du concile, qui se procurèrent les dépo-
sitions souhaitées et regagnèrent Tyr avec une pièce
accablante *. L'affaire d’Arsène fut remaniée à sou-
haïit. Sans doute il vivait, mais on l'avait cru mort
parce qu’il avait dû, pour échapper aux mauvais trai-
tements d’'Athanase, se cacher si soigneusement que
les autorités elles-mêmes n'avaient pu le découvrir.
Lorsque le concile se réunit, le tumulte fut tel et le
danger si grand qu'il fallut faire échapper Athanase en
secret ; lui partit pour Constantinople tandis que le con-
nase; ©. LXVIN, lettre de Constantin à Athanase; €. LXVI,
lettre d'Alexandre de Thessalonique à Athanase; €. LXX,
lettre de Constantin à Jean Arkaph. — * Cette appellation
était alors et demeura longtemps employée pour désigner
les évêques, quels qu'ils fussent. Plus tard elle fut réservée
à l’évêque de Rome en Occident et à celui d'Alexandrie en
Orient. Celui-ci prend encore la qualité de pape dans sa
titulature officielle. — * Toutefois les procès-verbaux de
cette enquête étaient si peu à l'honneur des commissaires
que le parti anti-athanasien chercha à les tenir cachés le
plus possible; mais on savait qu'ils avaient été rédigés
par un certain Rufus, qui devint plus tard speculator à la
préfecture augustale. Athanase put invoquer son témoi-
gnage. Du reste, le pape Jules, à qui on avait envoyé ces
documents, se chargea de les communiquer lui-même à
saint Athanase.
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2433 ÉGYPTE 2434
cile le déposait et lui interdisait le séjour de l'Égypte.
L'épiscopat de ce pays était averti d’avoir à rompre
tous rapports avec l’Alexandrin. Une autre session
du concile, tenue à Jérusalem même, admit les ariens
à la communion et en donna notification à l'Église
d'Alexandrie et à l’épiscopat égyptien. Arrivé à Con-
stantinople, Athanase eut à se défendre contre une
nouvelle accusation des mélétiens ; il avait empêché ou
tenté d'empêcher le ravitaillement de Constantinople
en blé d'Égypte. Constantin en frémit et, sans attendre
même un essai de justification, exila Athanase à
Trèves, mais ne permit pas qu’on lui donnât un succes-
seur !. Le siège d'Alexandrie demeura inoccupé.
Les chrétiens d'Égypte demeuraient fidèles en
majorité à la doctrine représentée par Athanase, ils
réclamaient son retour, manifestaient en public et
dans les églises. Le célèbre solitaire saint Antoine
écrivit plusieurs fois à l’empereur, qui demeura inflexi-
ble. Quatre prêtres furent arrêtés et exilés. Constantin
écrivit aux gens d'Alexandrie que toutes leurs instances
ne serviraient de rien; il conseillait particulièrement
aux clercs et aux vierges de se tenir tranquilles. Saint
Antoine n’obtint qu’une réponse polie mais ferme. Des
évêques si savants et si sages n’avaient pu condamner
un innocent, Athanase était coupable et perturbateur
avéré.
« Les mélétiens, réhabilités par le concile de Tyr, se
mirent en devoir de tirer les conséquences de leur
succès. Ils s’y prirent sans doute avec peu de mesure,
car leur chef, Jean Arkaph, fut exilé lui aussi. Les
Égyptiens, de quelque catégorie qu’ils fussent, étaient
décidément des gens bien incommodes. Seul, Ischyras
eut à se louer des changements survenus. Pour le payer
de sa peine, le parti mélétien le promut à l’épiscopat.
Dans son village ?, si petit qu'il n’avait jamais eu de
prêtre, on lui construisit, aux frais de l'État, une
cathédrale, où il put faire figure d’évêque 2. »
La mort de Constantin (22 mai 337) rouvrit à Atha-
nase le chemin d'Alexandrie ; il y rentra le 23novembre,
bien accueilli et, pour dire le mot, vraiment populaires.
L'année suivante, au mois de juillet, saint Antoine vint
à Alexandrie, pour faire acte public d'attachement à la
doctrine et d'amitié à la personne d’Athanase 5; de
son côté, Eusèbe de Nicomédie conduisait à l'assaut
le ban et l’arrière-ban des partisans d’Arius. Ceux-ci
occupaient à Alexandrie une assez forte position pour
qu'il fût nécessaire à l’évêque de compter avec eux.
C’est ce dont Athanase, jeune alors et vibrant d’ar-
deur, n'était pas bien convaincu. Comme tous les
hommes très forts, il se sentait des énergies et des res-
sources pour toutes les luttes: peut-être dédaignait-il
d’être aimable, condescendant, onctueux, il lui suffi-
sait d’avoir raison. Mais il avait raison avec esprit et
avec éloquence, et ses adversaires s’en apercevraient.
Les ariens d'Alexandrie se donnèrent un évêque nommé
Pistus, jadis prêtre dans la Maréote, déposé avec Arius,
et une manière de confesseur du parti; Secundus, ex-
évêque de Ptolémaïs, condamné en même temps que
lui, l’ordonna sur les lieux. On affecta de le considérer
et de le traiter au dehors comme chef légitime de
l'Église d'Alexandrie et on s’adressa au pape Jules de
1 Rufin, Hist. eccl., 1. I, c. xvn, P. L., t. ΧΧῚ, col. 490;
Sozomène, Hist. ecel., 1. I1,c. xxv, P. G., t. LxvIr, col. 1004;
Montfaucon, Animadversiones, 1x, P. G., t. XXV, p. CLXVI:;
Eusèbe, Vita Constantini, 1. IV, ce. Liv, P. G., t.xx, col. 1205;
Épiphane, Haæres., τιχν ται, 8, P. G.,t. xLn, col. 195; Philos-
torge, Hist.,1. II, ec. x1, P. G., t. LXV, col. 474; 5. Athanase,
Apolog. contra arian., LXXN-LXXXVI, P. G., t. XXV, col.
378 sq.; Desynodis, e.xxn, P. G., t. XXVI, col. 720; Epist.
heort:, Chron., P. G., t. xx vi, col. 1353.—*2y τόπῳ Εἰρήνης
Σεχοντάρουρου. Lettre du rationalis d'Égypte à l’exacteur
de la Maréote.S. Athanase, Apol. contra arianos, ©. LXXXV.
—? L. Duchesne, Hist. de l'Église, t.11, p. 185. —* Gwatkin,
Studies of arianism, 2° édit., Cambridge, 1900, p. 140-142.
Rome, afin d’en obtenir la reconnaissance de Pistus
et l'approbation de la procédure du concile de Tyr.
Pour mieux compromettre Athanase, on confia à Jules
les procès-verbaux de la commission d'enquête envoyée
dans la Maréote; Jules en fit prendre copie, qu’il
adressa à Athanase.
raconta ce qu'avait été ce conciliabule de Tyr et fit
appel à leur foi, à leur lovauté, à leur raison ‘. Des
prêtres alexandrins emportèrent cette pièce en Italie 7
et le pape convoqua un concile romain où l'affaire
serait instruite*. Mais Athanase avait en face de rudes
adversaires. Eusèbe de Nicomédie, devenu évêque de
Constantinople, renonçait à utiliser plus longtemps
Pistus et découvrait un Cappadocien, nommé Gré-
goire, l’homme de toutes les besognes, qui fut consacré
évêque et expédié en Égypte. Le procédé était irrégu-
lier et, faute d’être élu, Grégoire n'était qu’'intrus:
mais on n’en était plus à regarder à une irrégularité,
ni même à compter avec beaucoup. Le préfet d'Égypte,
Philagrius, fit annoncer par édit (milieu de mars 339)
que Grégoire était désormais évêque légitime. La po-
pulation chrétienne se porta aux églises en guise de
protestation; leurs curés étaient tous partisans de l’or-
thodoxie et attachés à Athanase, il s'agissait de les en
chasser pour y introduire le personnel de l’intrus.
L'église de Quirinus * fut la première attaquée (18
mars) : il y eut des morts, des blessés, finalement
l’église et le baptistère voisin furent incendiés. Quatre
jours après, Grégoire fit son entrée dans la ville,
acclamé par les païens, les juifs et les ariens, et se logea
à l'évêché 2. Aussitôt il commença à se rendre d'église
en église, et, suivi d’une troupe de police, se les fit
livrer. Dans l’une d'elles, le vendredi saint, il fit arrêter
trente-quatre personnes, qui furent fustigées et empri-
sonnées. Athanase tenait encore dans une église, il
s’en éloigna, afin d'éviter le retour de pareils excès,
dont 1156 fit l'historien’. Puis il partit pour Rome (339).
L'épiscopat de Grégoire dura six années; l’intrus
mourut le 25 juin 345 et l’empereur Constance, cédant
aux sollicitations de son frère, défendit de lui donner
un successeur. Athanase fut rappelé: il ne se pressa
point : il fallut trois invitations successives pour le
décider à revenir à Alexandrie, où il n’arriva que le
21 octobre 346, après une absence de plus de sept an-
nées 15. L'entrée fut triomphale; le peuple et les ma-
gistrats étaient venus à la rencontre de leur évêque
et, parmi les félicitations qui lui furent adressées,
Athanase eut la joie de lire celles que saint Antoine
avait confiées à des moines de Tabennisi #. Alors
s’écoulèrent dix années fécondes d’épiscopat (347 à
356), dont le bienfait ne s’étendit pas seulement à
Alexandrie, mais à toute l'Égypte.
L’assassinat de l’empereur Constant, l’indéfectible
protecteur d’Athanase, rendit l'espérance aux ennemis
de celui-ci (janvier 350). Cependant Constance avait
trop d’embarras, en Orient et en Occident, pour ne
pas ménager le puissant Égyptien, qu'il assura de sa
protection ᾽ν. Toutefois, après la défaite de l’usurpa-
teur Magnence (septembre 351) et sa mort (août 353),
— 5% Chronicon syriacum, P. G., t. XXVI, col. 1353; Vita
S. Antonii, c. LxIX-LXxI, P. G., t. ΧΧΥῚ, col. 942. -.-- “5
Athanase, Apologia, ©. τπ-χιχ, P. G., t. XXV, col. 252 sq.
— © Ils emportaient aussi la lettre synodale célébrant
les mérites d’Athanase. — * Le préfet d'Egypte empêcha
les évêques de ce pays de se rendre à Rome.—* Lachronique
des lettres festales indique l’église de Théonas, qui fut, en
356, souillée de même. — δ᾽ Epist. heorstat., Chronic., P. G.,
t. xxv1, col. 1353.— 111$, Athanase, Epist. encyclica, P. G.,
t. xxv, col. 211.— 12 Apologia, Li-Lvn, P: G., t. χχν, col.
341 sq. — : Chron. syriac., P. G. t. ΧΧΥῚ, col. 1355; 5. Gré-
goire de Nazianze, Orat., XXI, 27, P. G., ἢ XXXV, col. 1114.
— M Apol. ad Const., c. XxXur, P. G., t. χχν, col. 624.
2435
le temps des ménagements était passé et Constance
libre, enfin, de s’abandonner à sa vieille rancune. Cir-
convenu pendant l'hiver 351-352, Constance se lais-
sait raconter qu’Athanaseavait pactisé avec Magnence;
il s’offensait au récit envenimé d’une décision prise
par l’évêque, qui, un jour de Pâques, ne pouvant loger
toute la foule dans l’église, s’était transporté avec
celle-ci dans la « grande église », non encore consacrée.
Ainsi il redevenait le brouillon malfaisant que Con-
stantin avait prétendu mettre hors d’état de nuire.
Ammien Marcellin, qui ne le connaît que d’après les
racontars de l’armée, le tient pour une manière de
sorcier politique : Athanasium episcopum eo tempore
apud Alexandriam ultra professionem altius se effe-
rentem scitarique conatum externa, ul prodidere rumores
adsidui, cœtus inunum quæsitus ejusdem loci multorum,
synodus, ut appellant, removit a sacramento quod opli-
nebat. Dicebatur enim fatidicarum sortium fidem,
quæve augurales porlenderent alites scientissime callens,
aliquoties prædixisse futura. Super his intendebantur
et alia quoque a proposilo legis abhorrentia cui præsi-
debat :. Heureusement pour Athanase, ses collègues
le jugeaient d’autre façon et, lorsqu'ils eurent appris
que les accusations et imputations des mélétiens et
des Orientaux reprenaient le chemin de Rome, une
députation, conduite par Sérapion de Thmuis, se ren-
dait en Italie porter au nouveau pape, Libère, une
protestation signée de quatre-vingts évêques en fa-
veur de leur illustre collègue ?.
Ce fut un nouveau répit, mais ce ne fut qu’un répit.
Depuis longtemps une attaque décisive se préparait
contre Athanase. Un ordre d’exil, un enlèvement n’é-
taient pas des coups faciles à tenter avec un lutteur
qui avait toute une ville et, on peut bien le dire,
l'Égypte entière derrière lui. En outre, cet homme,
très aimé et très courageux, était très habile; il collec-
tionnait sa correspondance et, à l’occasion, en tirait
des autographes remplis d'intérêt. On imagina donc
de lui forcer la main et d'organiser, à Alexandrie, une
émeute.
Dans ce but, un notaire impérial, nommé Diogène,
vint donner à Athanase le conseil de ne pas attendre
la violence et de s'éloigner (août 355). L’évêque avait
réponse à tout, il avait des assurances de l’empereur,
et si formelles, que ce serait un manque de respect
de n’en pas attendre une protection efficace. Les
fidèles étaient tout aussi obstinés que leur pasteur,
ils ne se laissaient ni convaincre ni maltraiter. Diogène,
après quatre mois d’éloquence, de suggestions et de
vilenies en pure perte, prit le parti de s’en aller. C'était
le cœur de l'hiver; néanmoins, on amena des troupes
de toute l'Égypte et le duc Syrianus en prit le com-
mandement (5 janvier) *. Athanase ne bronchait pas,
sa lettre impériale à la main, ce qui était peu de chose;
son peuple derrière lui, ce qui devenait plus sérieux. Le
peuple d'Égypte aimait fort qu’on comptât avec lui. Il
montra son désir de déléguer à l’empereur etle montra
de telle façon que Syrianus répondit qu’il s’en char-
geait lui-même, et, dans l'attente de la réponse,
ne tenterait rien contre les églises.
Le 8 février, à minuit l’église de Thécnas fut cernée.
Athanase y célébraiten ce moment les vigiles (π
dec) et l’assistance ne se composait que de chétiens
fervents en nombre restreint. Le duc Syrianus fit en-
foncer les portes et ses soldats, renforcés de gens sans
aveu, s’élancèrent, sabres nus, clairons sonnants, dans
l’église. A la lueur des lampes et des cierges, les fidèles
voyaient l'éclat des casques et la trajectoire des
flèches. Les vierges consacrées faisaient partie de
1 Ammien Marcellin, Hist., 1. XV, c. vn, ἢ. 6. —*? Cette
députation s’embarqua à Alexandrie, le 18 mai 353. -
5, Athanase, Apologia ad Constantium, €. ΧΧΙ, P. G.,
ÉGYPTE
2436
l'assemblée: on les accueillit d’épithètes obscènes,
plusieurs furent tuées, d’autres battues et violées.
Dans ce tumulte, les plus alertes cherchaient à fuir,
mais trébuchaient dans l’église, s’écrasaient aux issues,
s’étouffaient et quelques-uns succombèrent. Athanase
n'avait pas bougé. De sa chaire, il planait sur un
groupe de moines et de laïques serrés autour de lui et
résolus à le sauver; ils réussirent à l’entraîner, mais il
fut sérieusement meurtri pendant cette retraite; les
assaillants ne le reconnurent pas, peut-être Syrianus.
n’était-il pas fâché d’en être débarrassé sans recourir
à un meurtre. L’émeute avait atteint son but, Athanase
était parti, parti mais sauvé.
Le 9 février, les chrétiens d'Alexandrie vinrent
protester; on leur répondit qu'ils étaient dans l'erreur,
la nuit avait été si tranquille que l’évêque en avait
profité pour quitter la ville. Afin de les convaincre,
on leur fit signer qu'il en était ainsi; ceux qui hési-
tèrent reçurent des coups de bâton : on ne sait s'ils
furent après cela persuadés. C’est douteux, car, le
12 février, ils firent afficher une protestation donnant
la liste des morts, prouvant la complicité des auto-
rités dans les désordres; le duc Syrianus notamment
et le notaire impérial Hilaire présidaient aux opéra-
tions dans la Théonas et aussi le stratège municipal
Gorgon; enfin, il y avait les pièces à conviction, sabres,
javelots, flèches ramassés dans l’église et soigneuse-
ment mis en réserve. Le préfet d'Égypte était prié
de mander ces faits à l’empereur et aux préfets du
prétoire, les capitaines de navires en partance invités à
répandre partout ce récit. Finalement les Alexandrins
avertissaient qu’ils gardaient leur fidélité à Athanase
et n’en voulaient point d’autre que lui.
Constance pensait autrement et avait son candidat.
Il envoya à Alexandrie un certain comte Héraclius,
chargé de faire savoir qu'il ne soufirirait plus désor-
mais Athanase et voulait qu’on le lui livrât. Le 14 juin,
il fit enlever les églises au clergé demeuré fidèle à
l'évêque et les remit aux ariens; ce furent de nouvelles
scènes de violence, principalement à l’église appelée
Cesareum. Cependant les fidèles demeuraient inébran-
lables; alors on s’avisa de faire circuler une pétition
demandant un nouvel évêque; la pièce fut couverte
de signatures, mais, à l'examen, on s’aperçut que
c'était des signatures païennes et juives; les païens,
assez indifférents, comme on peut le penser, à toutes
ces querelles, avaient été avertis que le refus de signa-
ture de leur part entraînerait la fermeture de leurs
temples.
Le 24 février 357, l'intrus fut reçu à Alexandrie.
C'était un nommé Georges, originaire de Cappadoce *,
ancien employé des finances à Constantinople, où ses
friponneries lui avaient valu l’honorariat. ΠῚ s'était
trouvé en rapports avec le futur césar Julien et celui-ci
en garda le souvenir. Georges était une manière de
terroriste; sa nomination à Alexandrie lui donna l'oc-
casion de faire ses preuves. Pour le moment, tout alla
à son gré. On lui avait associé un commandant mili-
taire très apte aux rudes besognes, le duc Sébastien,
manichéen de croyance, homme difficile à attendrir.
Au bout de quelques semaines, les quatre-vingt-dix
évêques d'Égypte avaient eu des nouvelles de Georges :
seize d’entre eux furent exilés, une trentaine obligés
de fuir; les autres, plus ou moins inquiétés. Il fallait
renoncer à la communion d’'Athanase et accepter celle
de Georges : les réluctants étaient remplacés sans
merci. Quant à Alexandrie, la moindre opposition était
aussitôt réprimée. Le clergé fidèle fut envoyé en exil,
condamné aux mines : le terrible metallum de Phounon
t. xxv, col. 624. — “ΤΠ venait d’Antioche, où il avait été
investi par un concile d'une trentaine d'évêques, de Syrie,
de Thrace et d'Asie Mineure.
|
ÉGYPTE 2438
revit des confesseurs, comme au temps de Maximin
Daïa. I1 était interdit de tenir des réunions en ville,
même pour de simples distributions d’aumônes. S’as-
semblait-on dans la banlieue, près des cimetières, le
duc Sébastien arrivait avec sa troupe; la réunion
était dispersée; les femmes, les vierges surtout, qui
figuraient naturellement en tête des plus ardents,
étaient maltraitées, fouettées avec des branches épi-
neuses, à moitié rôties sur des brasiers, pour les faire
acclamer Arius et Georges. Des morts restaient sur
le terrain, et les parents n’obtenaient pas aisément
la permission de les enterrer: des prisonniers, hommes
et femmes, étaient déportés à travers le désert, jusque
dans la grande Oasis.
« La terreur dura dix-huit mois. Les chrétiens ne
furent pas les seuls à en souffrir. Le nouvel évêque se |
mit à spéculer, accaparant le nitre, les salines, les
marais où poussaient le papyrus et le calame, organi-
sant un monopole de pompes funèbres. A la fin d’août
358, les Alexandrins, excédés de lui, se soulevèrent et
vinrent l’attaquer dans l’église de Denys. Ce ne fut
pas sans peine qu’on parvint, cette fois, à l’arracher
à ceux qui voulaient lui faire un mauvais parti. 1]
s’en alla quelques jours après, et pendant plus detrois
ans s’abstint de revenir à Alexandrie. La lutte continua
après son départ. Un moment les athanasiens reprirent
leurs églises; mais le duc Sébastien les força de les
rendre. Tant que vécut l’empereur Constance, force
resta au parti adverse : pour le gouvernement, Atha-
nase n'existait plus.
« Ce n’est pas que, du fond de ses retraites, il ne
troublât parfois le sommeil des gens en place. Con-
stance avait beau féliciter les Alexandrins de l’empres-
sement (1) qu’ils avaient mis à le chasser et à se rallier
autour de Georges, il ne se sentait pas rassuré. Pour
entretenir en inquiétude, Athanase lui envoyait son
Apologie :, dès longtemps préparée, pourvue mainte-
nant d’appendices sur les récents événements. Depuis
son éviction de l’église de Théonas, il ne se faisait plus
voir; pendant six ans la police le chercha en vain. Tout
ce que l'Égypte comptait d’honnêtes gens étaient pour
lui: C'était le défenseur de la foi, le pape légitime, le
père commun ; c'était aussi, grande recommandation,
lennemi, la victime du gouvernement. Le désert lui
était hospitalier : il pouvait frapper sans crainte à la
-porte des monastères et des cellules. Sauf quelques
dissidents, qui ne se montraient que derrière les uni-
formes, la population était entièrement à ses ordres.
Jamais il ne fut trahi; jamais sa trace ne fut éventée
par la police. En véritable Égyptien qu’il était, il ne
dédaignait pas à l’occasion de lui jouer des tours. Un
soir qu'il remontait le Nil en barque, il entendit der-
rière lui un bruit de rames : c'était une galère officielle.
On héla son bateau. « Avez-vous vu Athanase? — Je
crois bien, répondit-il, en contrefaisant sa voix. —
Est-il loin? — Non, il est tout près, devant vous;
ramez ferme. » La galère s’élança vers le sud, et le
proscrit, virant de bord, rentra tranquillement chez
lui.
«Les bruits du dehors lui parvenaient : ses émissaires
le renseignaient soigneusement. Il ne craignait plus
d'écrire. Auparavant il ne le faisait pas volontiers,
par crainte de donner prise et de se perdre. Maintenant
qu’il était perdu, il n'avait plus rien à ménager. Un
jour, il apprend qu'à Antioche on plaisante sur sa
fuite. 11 saisit la plume : « J'entends Léonce d’Antioche,
Narcisse de la ville de Néron ?, Georges de Laodicée et
les autres ariens cancaner sur mon compte et me
déchirer; ils me traitent de lâche parce que je ne les ai
pas laissés m’assassiner.» Ainsi commence l’« Apologie
À S: Athanase, Apologia ad imperalorem Constantium,
P. G:,t. xxv, col. 593 sq. — Σ Néronias en Cilicie. — * His-
pour sa fuite »; Léonce et consorts auraient mieux
fait de n’en pas provoquer la publication. Ses loisirs
d’exil, il les employait à combattre les hérétiques;
c’est alors, je pense, qu'ont été écrits ses quatre traités
contre les ariens, dont le quatrième est en réalité
dirigé contre le sabellianisme ancien et nouveau. Aux
braves moines, dont il est souvent l'hôte, il raconte la
vie de leur patriarche Antoine, qui a été pour lui un
ami fidèle et qui vient justement de mourir. C’est
pour eux encore, pour les mettre au courant des que-
relles du temps, qu’il écrit sa curieuse « Histoire des
ariens ᾽ν», en un style vif, imagé, tout à fait propre à
émouvoir ces grands enfants. Il faut voir comme il
dramatise les situations et fait parler ses personnages.
Les Orientaux arrivent à Sardique : « Il y a erreur, di-
« sent-ils. Nous sommes venus avec des comtes et l’on
« Va juger sans comtes. Sûr, nous serons condamnés.
« Vous connaissez les ordres : Athanase ἃ en main les
« pièces de la Maréote, de quoi le faire absoudre et nous
| « couvrir tous de confusion. Hâtons-nous, trouvons
«ἀπ prétexte et allons-nous-en; autrement nous
« sommes perdus. Mieux vaut la honte d’une retraite
« que la confusion d’être dénoncés comme sycophantes.»
Comme il sait toutes les histoires de ses ennemis, il ne
résiste pas au plaisir d’en confier quelques-unes aux
solitaires. C’est ainsi qu’il leur apprend que, si évêque
d’Antioche fit jadis le sacrifice de sa virilité, comme
Origène, c'était pour des raisons moins avouables.
Les eunuques ont le don d’exercer sa verve. La cour
en est pleine, ils ont patronné toutes les intrigues dont
il a été victime. « Comment voulez-vous, dit-il, que
« ces gens-là comprennent quelque chose à la généra-
«tion du Fils de Dieu? » Avec les moines, Athanase se
sent en famille. De lPempereur lui-même, de ce sou-
verain solennel et empesé, il parle avec une rare fami-
liarité : nous sommes fort loin de l’Apologie à Con-
stance et de ses adjectifs officiels. L'empereur est appelé
Constance tout court. Athanase va même jusqu’à le
désigner par un sobriquet. De tels propos ne se pou-
vaient tenir qu’au désert #. »
Ces années de retraite firent autant pour la gloire
et le prestige d’Athanase que pour l'affermissement
de Église d'Égypte dans lorthodoxie. Du fond de
sa cellule, patriarche invisible, la parole de l’évêque
proscrit s’entendait plus loin que n’eût pu le faire sa
voix dans la chaire d'Alexandrie. On put penser un
moment que cette parole allait être la plus haute du
monde, quand, au commencement de l’année 357, le
pape de Rome, Libère, répudia la communion d’Atha-
nase et signa une formule dont le souvenir n’a pas
laissé d’embarrasser, par son imprécision, ses succes-
seurs. Cette démarche a gardé le nom de « défaillance
du pape Libère ». Le vieil Hosius de Cordoue, presque
centenaire et retombé en enfance, ne put empêcher
l'abus qui fut fait de son nom pour lancer un docu-
ment hostile à Athanase et qui constituait une sorte
d'interprétation arienne du symbole de Nicée. On pou-
vait craindre de nouvelles attaques, lorsque, le 3 no-
vembre 361, l'empereur Constance mourut.
Georges d'Alexandrie jugea le moment favorable
pour rentrer dans sa ville épiscopale désertée depuis
plus de trois ans ; mal lui en prit : rentré le 26 novembre,
il apprit, avec les Alexandrins, la mort de Constance
le 30 du même mois. La nouvelle provoqua une émeute
dont il fit les frais; il coucha le soir même en prison,
d’où une autre émeute le tira le 25 décembre, on le
tua, on le hissa sur un chameau et, dans cet appareil,
il fit le tour de la ville. Le 21 février 362, Athanase re-
parut à Alexandrie, bénéficiant ainsi de l’édit de rappel
de tous les évêques exilés rendu par Julien, dès son
toria arianorum ad monachos, P. G., t. xxv, col. 691-796.
— 4 L. Duchesne, op. cit., t. πὶ, p. 266-271.
2439
avènement. C'était alors, en tous sens, des évêques
regagnant leurs sièges. Beaucoup d’Égyptiens dans le
nombre et d’autres quittant l'Égypte, comme Eusèbe
de Verceil et Lucifer de Cagliari, qui avaient été inter-
nés en Thébaïde. Tous deux furent invités à s'arrêter
au passage, pour conférer avec Athanase; Lucifer
passa son chemin. Néanmoins Athanase tint avec
Eusèbe un concile de vingt et un évêques d'Arabie,
d'Égypte et de Libye, qui garda le nom de « concile
des confesseurs 1 ». Il nous en est resté un seul docu-
ment; c'est une lettre adressée, pour la forme, aux
évêques nicéens qui se trouvaient alors à Antioche
ou qui allaient s’y rendre; en réalité, le document
visait l’évêque Paulin et sa communauté *. Le concile
indique à quelles conditions les mélétiens et les ariens
eux-mêmes pourront être reçus. Ils devront accepter
le symbole de Nicée et condamner ceux qui disent que
le Saint-Esprit est une créature, un être séparé de
l’essence du Christ.
A peine rentré, Athanase dut reprendre la route de
l'exil. Julien prétendait qu’un homme chargé de con-
damnations ne pouvait rentrer sans un ordre spécial
et que d’ailleurs les évêques rappelés d’exil n'avaient
que le droit de vivre chez eux, mais non celui d'exercer
leurs anciennes fonctions. L'ordre était de nature à
échauffer les Alexandrins, mais Julien tint bon et
écrivit au préfet d'Égypte, Ecdicius : « Je n'’apprendrais
rien de ce que tu fais qui me fût plus agréable que
l'expulsion hors de tous les points de l'Égypte de cet
Anathase, de ce misérable, qui a osé, sous mon règne,
baptiser de nobles dames #. » Le préfet fit afficher
l’édit de proscription le 21 octobre 362 et Athanase
s’éloigna. Après s'être caché dans le voisinage d’Alexan-
drie, i! gagna Memphis, d'où il écrivit la lettre
pascale pour 363 et, de là, s’enfonça dans la Thébaïde ".
Tandis qu’il approchait d'Hermopolis, les évêques,
le clergé, les abbés Théodore et Pammon, suivis de
leurs moines, vinrent à sa rencontre. Il visita Taben-
nisi, lut les règles, étudia les observances, questionna
et entretint les religieux 5. Le 18 août 363, la mort de
Julien fut affichée à Alexandrie; la nouvelle parvint
à Athanase à Antinoé, il regagna aussitôt Alexandrie,
d'où, sans s'arrêter, il s'embarqua pour Antioche, où
l’attendait le nouvel empereur, Jovien 5. Outre l’em-
pereur, il rencontra (octobre) Mélèce, Acace de Césarée
et les évêques de leur groupe, auxquels il proposa une
sincère réconciliation, mais on hésita, on parlementa:;
Athanase se le tint pour dit et se rembarqua pour
Alexandrie.
La mort de Jovien (17 février 364) donna l’empire
à Valentinien, qui s’attribua l'Occident et donna
l'Orient à son frère Valens. Celui-ci, gagné à l’aria-
nisme politique, bannissait tous les évêques déposés par
Constance et rappelés par Julien. Au printemps de
365, un édit impérial dans ce sens fut publié et affiché
à Alexandrie le 4 du mois de mai. Il taxait à l'amende
de 300 livres d'or les curies municipales qui esqui-
veraient d’en poursuivre l’exécution. Les Alexandrins,
gens de ressource et bons raisonneurs, firent remarquer
qu'Athanase avait été expulsé non seulement par Con-
stance, mais encore par Julien et que, s’il était rentré
par suite de la tolérance du même Julien, il avait été
formellement rappelé par Jovien. Le préfet sentait
l’énervement gagner la populace de la grande ville,
peut-être organisait-il un guet-apens. Athanase le lui
épargna en sortant furtivement de la ville (5 octobre).
La nuit suivante, le gouverneur et le commandant
militaire faisaient envahir l’église de Denys, mais
1S. Athanase, Tomus ad Antiochenos, P. G., t. xxvI.
col. 793. — ? Hefele-Leclereq, Hist. des conciles, t.1, p. 963.
- ? Julien, Epist., νι. — 4 Chron. syriac., ann. 363; Hist.
acephala, n. x1, P. G., t. ΧΧΥῚ, col. 1358, 1446. — 5 5, Athaz
nase, Epist. ad Horsisium, P. G., t. ΧΧΥῚ, col. 978. —
ÉGYPTE 2440
Athanase était à l'abri dans une campagne qui ren-
fermait le maslaba (tombeau) de son père; il y demeura
caché 7. Mais les réclamations des Alexandrins prirent
un tour si vif que Valens donna l’ordre de laisser
rentrer l’évêque et de ne plus l’inquiéter. Ilrentra donc,
le {er février 366, réintégré par un notaire impérial,
mais « désormais trop grand pour être persécuté ou
protégé par l'empire ».
L'âge était venu, pacifiant et auréolant le vieillard,
dont les dernières années s’écouleraient encore actives
mais heureuses du souvenir des luttes soutenues, des
résultats obtenus et des positions défendues ou
conquises (2 mai 373) 5. La mort du vieux lutteur
annonça de nouveaux assauts.
XVI. VALENS. — Pierre, désigné par Athanase, fut
élu à sa place. Mais l’empereur Valens avait son
candidat en réserve : Lucius, chef des ariens d’Alexan-
drie; il ne s'agissait que de le faire introniser. Le
préfet Pallade s’en chargea et, à cet effet, recruta la
populace du port et tous les rebuts dont une grande
ville est pourvue abondamment; avec eux, il envahit
l’église de Théonas. Ce fut une monstrueuse orgie.
Les vierges sacrées furent assaillies, insultées, frappées,
plusieurs d’entre elles furent assassinées, d’autres
violées et promenées nues dans les rues de la ville.
Un jeune homme fardé, habillé en femme, monta sur
l’autel et exécute des danses de caractère, tandis qu'un
autre, assis tout nu dans la chaire illustrée par Atha-
nase, débitait d'obscènes historiettes. Telle fut la dédi-
cace préparatoire à l’intronisation du nouvel évêque.
Lucius fit alors son entrée, escorté du comte des
largesses Magnus et de l’évêque d’Antioche, Euzoïus,
ancien compagnon d’Arius, destitué du diacomat cin-
quante années auparavant par l’évêque Alexandre. Ce
ne fut pas tout. Après l’orgie vinrent les représailles.
Une vingtaine de prêtres et de diacres — dans le
nombre il s’en trouvait d'octogénaires — furent
incarcérés, puis embarqués pour la Syrie et internés
à Baalbeck (voir ce mot). Les fidèles protestaient, les
moines aussi; pour les faire taire, on en arrêta vingt-
trois, qui furent expédiés aux mines de Phounon
et de Proconnèse.
L'Égypte entière partagea le sort de sa capitale. Le
comte Magnus, agissant en qualité de commissaire spé-
cial, allait d’évèché en évêché pour faire reconnaître le
patriarche officiel; toute résistance était punie. Onze
évêques égyptiens furent enlevés à leurs sièges et
expédiés en Palestine, à Diocésarée, localité qui ne
renfermait que des juifs. Des protestataires se ren-
dirent à Antioche pour interpeller l’empereur, qui,
pour toute réponse, les fit conduire à Néocésarée,
dans le Pont. L'évêque d'Alexandrie, Pierre, comprit
bientôt qu'il ne pourrait ruser longtemps avec la
police et se soustraire à ses recherches, il s'embarqua
et vint chercher appui et consolation auprès du pape
Damase. C'est de Rome que Pierre écrivit la lettre
qui retrace les violences commises pour inaugurer
l’épiscopat de l’intrus *.
Valens, partant pour soumettre les Goths révoltés,
périt sur le champ de bataille (9 août 376); auparavant
ilavait révoqué les sentences d’exil prononcées contre
les personnes ecclésiastiques. Pierre d'Alexandrie fut un
des premiers à rentrer et son retour coïncida avec une
émeute qui le débarrassa de Lucius, lequel n'eut que
le temps de fuir à Constantinople. Ce qui était plus
grave que ce départ forcé, c'était l'avènement du
prince qui allait imposer à tout l'empire le christia-
nisme comme religion d'État.
ες Athanase, Ad Jovianum de fide, P, G., t. xx v1, col. 831.
— ? Socrate, Hist, eccl., 1. IV, ce. xm; Sozomène, Hist. eccl.,
1. VI,ce. χα, P.G.,t.Lxvn, col. 495,1325.—" Historia acephala,
xvu, P. G..t. ΧΧΥῚ, col. 1448. —"? Cf. Théodoret, Ilist. eccl.,
LIN "οὐ ὁ
δ
Ἵ
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2441 ÉGYPTE 2442
XVII. LES MoINES. — « L'’hérésie d’Arius, le
schisme de Mélèce, les longues luttes et la constance
d’Athanase donnent à l'Égypte un relief tout parti-
culier dans l’histoire chrétienne du rve siècle. Les
grands conciles de Nicée, de Tyr, de Sardique, de
Rimini; l'Église déchirée, les évêques déposés, exilés,
traqués par la police de l’empereur très chrétien; la
foi trahie par les formules, la religion pervertie en
d’inexpiables conflits, toutes ces calamités avaient
leur point de départ dans le pays du Nil. Cependant
l'Égypte n’était pas un objet de scandale; malgré les
grands dérangements qu’il causait, Athanase, par sa
haute et sereine vertu, surtout par sa vaillance
invincible, demeura toujours l’objet de l’admiration
universelle. Tout ce qu’il y avait d’honnêtes gens se
groupait d’instinct autour de lui. On savait bien qu’il
n’était pas seul, que tous les évêques, tous les fidèles
d'Égypte le soutenaient de leur dévouement et que ce
dévouement leur coûtait très cher, qu'ils l’avaient
payé de persécutions sans cesse renouvelées, depuis
le temps de Constantin jusqu’à la fin du règne de
Valens. L'Égypte était le sanctuaire de l’orthodoxie,
la terre classique des confesseurs de la foi 1. »
Elle était aussi la terre de prédilection des moines.
Nous avons traité ce sujet avec assez de développe-
ments (voir Diclionn., t. 11, col. 3087-3137, 3138-3139;
et les monographies d'ANTINOÉ, BAOUIT, CHAQQARA,
Derr EL ABrAD) * pour ne lui accorder ici qu’une étude
sommaire. L'idée de séparation complète et définitive
avec le monde et même avec la société ordinaire des
fidèles est une conception vraiment égyptienne. Si on
hésite à admettre qu’elle ait été mise en pratique par
saint Paul de Thèbes dès le temps de l’empereur
Dèce (250), il est impossible d’écarter le personnage de
saint Antoine, né en 251 dans un village du nom
d’'Héracléopolis, dans l'Égypte moyenne. Celui-ci ne
sut jamais ni lire ni écrire, ignorait le grec et ne
comprenait que le copte; ayant perdu ses parents,
placé sa jeune sœur dans une maison de vierges et
vendu son petit bien, il imagina de vivre en ascète —
l'Orient lui en offrait maints exemples — d’abord à la
porte de sa maison, puis aux environs du village natal,
enfin dans un tombeau qui en était fort éloigné.
Quinze années durant, il reste ainsi en rapports avec
les hommes; en 285, il passa le Nil et se dirigea vers
les montagnes de la chaîne Arabique, s’enfonça en
plein désert et finit par élire domicile dans les ruines
d'un château fort nommé Pispir ὃ. Une source s’y
trouvait, tous les six mois on lui apportait du pain;
il dura ainsi vingt années à prier Dieu et à faire des
nattes. Son exemple attira d’autres chrétiens fuyant
les rigueurs de la persécution de Dioclétien; mais leur
nombre s’accrut tellement qu'Antoine s’éloigna et,
après quelques journées de marche, rencontra une
source, des palmiers, quelque peu de terre cultivable.
ΤΙ s'établit en ce lieu, dont l'accès presque impossible
lui épargnait les importunités des visiteurs 4 Cepen-
dant il lui arriva plusieurs fois de descendre la vallée
du Nil et de revenir passer quelques jours à Pispir; on
le vit même, en 338, faire le voyage d'Alexandrie pour
y prendre parti en faveur d’Athanase. Antoine mourut
en 356, âgé de cent cinq ans.
Cette vie rude et étrange résume parfaitement
l'existence de l'institution cénobitique égyptienne.
Rigueurs ascétiques, fidélité à l’orthodoxie, indépen-
dance, solitude, silence. Les agglomérations monas-
tiques ne pratiquaient, sans doute, que d’une manière
À L. Duchesne, op. cit., t. 11, p. 485-486. — ? Voir aussi
Dictionn.,t.1, col. 2604-2626, APOTACTIQUES ET APOTAXA-
MÈNES. — 3% Deir el Meimoun, sur la rive droite du Nil,
entre Atfhet Beni Souef. — ‘ Monastère de Saint-Antoine,
encore existant. Cf A. d’Alès, Les Pères du désert, d'après
\'Histoire lausiaque de Pallade, dans Études, 5 juillet 1906;
DICT. D'ARCH. CHRÉT.
tempérée et moins farouche, l'existence abrupte
choisie et progressivement aggravée par les grands
solitaires. Ceux-ci étaient et restèrent des individus
exceptionnels. Si leur isolement les mettait hors d'état
de participer aux exercices de la vie et de la société
chrétienne, s’il les soustrayait au contrôle de la
hiérarchie et à la réception des sacrements, cette
situation pouvait entraîner des inconvénients réels,
mais il est impossible d'y voir une sorte de critique
amère de l'Église de ce temps. Ces inconvénients
n’existaient que pour le petit nombre d'hommes à la
trempe héroïque qui consentaient à s’y soumettre;
du moment que le lieu de leur retraite était découvert
et que les disciples s’y présentaient, une organisation
embryonnaire s’imposait, un courant se rétablissait
avec l’Église ou les églises les plus voisines et la situa-
tion prenait fin, peut-on dire, dès l'instant qu’elle
était connue. Le fait de se retirer au désert n’était pes
plus une critique de la société ecclésiastique que le
fait de dédaigner les dignités académiques n’est une
critique du monde universitaire. L'idéal de vie reli-
gieuse d'Antoine et des foules égyptiennes qui sui-
virent son exemple diflérait si peu de l'idéal de
l'Église qu’il en était la pierre de touche véritable
pour la pratique de l’ascèse. Jésus, ses apôtres, ses
disciples et les premières générations chrétiennes
avaient enseigné et pratiqué la macération indivi-
duelle et la prière constante; saint Paul, qui vraisem-
blablement savait à quoi s’en tenir sur la pensée et
l'idéal de l’Église et de son fondateur, récapitulait
avec fierté les violences subies parce qu’affrontées et
provoquées, et donnait pour conseil à ses Églises :
Orale sine intermissione. Apparemment, les grands
évêques d'Alexandrie qui eurent nom Athanase, Pierre,
Alexandre, avaient l'esprit aussi éveillé sur cette
forme nouvelle de la piété chrétienne qu'on peut
l'avoir de nos jours et, loin d'y trouver un objet de
critiques, ils la favorisaient, estimant que la culture
d’un arpent à l’ombre d’un palmier n’offrait rien de
plus inconciliable avec l'idéal chrétien que la pour-
suite infatigable des dignités et des rubans, des
prélatures et des décorations.
L'expansion des centres cénobitiques fut si rapide
qu'il est malaisé d’en suivre le progrès. Les principaux
centres furent Nitrie, à l’ouest du Delta, assez loin
au sud d'Alexandrie; Pispir en Moyenne-Égypte:
Tabennisi en Haute-Égypte ou Thébaïde, et ce dernier
nom suffit à évoquer la plus surprenante efflorescence
de vie cénobitique. Un peu après ce fut Athripé,
Oxyrhynque, Antinoé et lesnoms d'Antoine, Pakhôme,
Macaire, Schenouti, Pambon rivalisaient de célébrité.
L'Égypte possédait aussi des moines non embri-
gadés, les «apotactiques » : ceux-ci, hommes et femmes,
vivaient dans les villes ou les villages, assistaient
assidüment aux assemblées liturgiques, dont ils
formaient le noyau assidu, parfois même un peu exalté,
puis regagnaient leur demeure privée. Leur présence
et leur intervention est maintes fois signalée dans les
émeutes religieuses si fréquentes en Égypte, notam-
ment à Alexandrie. Mais leur influence et leur prestige
ne s'étend pas au delà d’un cercle assez restreint,
tandis que les grandes agglomérations cénobitiques
exercent une puissance d'action et d'attraction singu-
lières.
Athanase se faisait gloire de son titre d’ascète,
équivalant à une affiliation authentique dont le
bénéfice lui était assuré au cours des situations
E. Amélineau, Saint Antoine et les commencements du
monachisme chrétien en Égypte, dans Revue de l'histoire
des religions, 1912, τὶ LXV, p. 16-78, exposé d’une médio-
crité soutenue, et au sujet duquel on lira utilement H.
Delchaye, dans Analecta bollandiana, 1913, τὶ XXxXnm, p. 491-
453.
IV. — 77
2443
périlleuses où le jetait une lutte sans merci. Non
seulement les retraites profondes, les cachettes impé-
nétrables s’ouvraient pour lui, mais un silence que
nulle indiscrétion ne venait rompre veillait à sa sûreté,
facilitait ses voyages de fugitif proscrit et traqué.
Pour ce confrère en ascèse, Antoine, presque nonagé-
naire, se décidait à un long et fatigant voyage, mais
qui devait affermir la situation de l'évêque.
A mesure que les centres cénobitiques se fixèrent,
leur organisation ajouta à leur influence. Le prestige
de la sainteté se doublait des ressources habilement
ménagées d’une administration économe etprévoyante.
Si le désert ne devint pas fertile, du moins il devint
habitable. Le val de Natron n'était qu’une région
rebelle à toute installation, lorsque Amoun vint
s'établir parmi les lacs salins, producteurs de nitre.
Quarante ans après sa mort, une colonie de cinq
mille moines vivait dans cette vallée de Nitrie, dont
elle rendait le nom désormais célèbre. Au delà de la
vallée se trouvait le désert des Cellules, plus loin
encore la solitude Scété. Des singularités, des rivalités,
dont le récit nous déroute, introduisaient d’un désert
à l’autre, d'une communauté à l’autre, un élément
original, une sorte de concurrence qui nous surprend
et enlève à notre admiration au moins autant qu’elle
ajoutait à celle de leurs contemporains. Ces mesqui-
neries sont de toutes les époques et de tous les milieux;
on en pourrait, sans grande peine, faire de surprenants
recueils. L’imagination se donnait carrière d'ajouter
et de renchérir et il serait un peu puéril d'ajouter foi
à toutes les historiettes qui circulaient pour l’édifi-
cation de ceux-ci, le délassement de ceux-là et l’ébau-
dissement des voyageurs.
La Thébaïde compta des centres cénobitiques dont
la célébrité ne céda à aucuns. Des centaines d’ana-
chorètes s’affilièrent à Tabennisi, ensuite à Pbôou,
d’où on pouvait aller à Tabennisi et en revenir dans le
courant d’une seule journée. Bientôt ces centres se
multiplièrent soit dans le voisinage, soit un peu plus bas
ou plus haut, aux environs d'Akhmin (Panopolis) et
d’Esneh (Latopolis). Du vivant du fondateur Pakhôme,
on en compta au moins neuf. Il y eut aussi des monas-
tères de femmes. C’était l’âge de la croissance. Sous
Orsiesi et Théodore, la congrégation de Tabennisi
étendit ses fondations. Il y en eut bientôt jusqu’à
Hermopolis la grande, en face d’Antinoé. Toutes ces
agglomérations tendaient à développer les particu-
larités indigènes. On a vu qu'Antoine ignorait le
grec; dans les fondations pakhômiennes on ne pouvait
s’aggréger à la communauté qu'après avoir justifié
de la connaissance du copte thébain (saïdique).
Non moins puissante fut l’organisation cénobitique
d’Atripé, en face d'Akhmin. Le fondateur Bgoul avait
adopté la méthod2 pakhômienne, que son successeur
Schenouti développa au point de lui donner des
proportions extraordinaires. Monastères d'hommes et
monastères de femmes se multipliaient autour de lui,
peu à peu son influence s’étendit fort loin; elle n'avait
rien d’aimable. Schenouti était un terrible homme,
rossait son monde, se jetait, la hache et la torche à la
main, contre les temples païens. Il était arrivé ainsi
à conquérir de haute lutte une situation personnelle
prépondérante dont bénéficiait l'institution céno-
bitique. Les règles d’Atripé se ressentaient moins
qu’on pourrait le croire du caractère violent de l’apa
Schenouti, qui, jusqu’à l’âge de cent dix-huit ans,
exerça une sorte de royauté sur la Thébaïde. Celui-ci
aussi était un Égyptien convaincu, copte par le
langage, par les écrits, par les habitudes, sachant le
grec, mais n’en faisant guère usage.
Le rayonnement de cette organisation nouvelle
de la vie chrétienne fut général. En Égypte, le clergé
des villes se faisait un point d'honneur d'entretenir
ÉGYPTE
2444
des relations amicales avec les moines. les apotactiques
perdaient beaucoup de leur prestige par la comparaison
établie entre leur vie indépendante et l'existence
disciplinée des moines, les ermites qui ne voulaient
pas se plier à la règle cénobitique n'avaient d’autre
ressource que de conformer leurs enseignements à ceux
des grands abbés. Bien au delà de l'Égypte, la célé-
brité de ses moines et de ses ermites provoquait la
curiosité. Les touristes prenaient le chemin de la
Thébaïde, de Nitrie, du désert de Suez; il en venait de
partout : de Rome, de Gaule, d'Espagne. Les plus
curieux ou les plus aventureux s’enfonçaient seuls
jusqu’en Thébaïde, les autres se contentaient du
spectacle de la vallée de Nitrie et dans le Delta.
Touristes ou pèlerins racontaient à leur manière ce
qu'ils avaient vu. En 373, Mélanie l’ancienne inaugure
ces expéditions édifiantes pour le monde occidental,
mais longtemps auparavant Hilarion, Eustathe, Basile
étaient venus d'Orient en Égypte s'inspirer de ces
mêmes spectacles avant de propager en Palestine, en
Syrie, en Cappadoce ce qu'ils connaissaient mainte-
nant par expérience. Saint Jérôme lui-même avait
voulu voir de ses veux et aussi Cassien, mais tous deux
s’arrêtèrent en Basse-Égypte: plus entreprenant,
Rufin d’Aquilée poussa une pointe jusqu’à Pispir,
Posthumien alla jusqu'aux monastères de saint
Antoine et de saint Paul, près de la mer Rouge;
Palladius alla voir Jean de Lycopolis (Assiout) et
l'exil lui procura plus tard l’occasion de faire connais-
sance avec Syène, Panopolis et les communautés
pakhômiennes.
Parmi les moines se trouvait une population un peu
bigarrée, comme le sera toujours une population de
convertis. Ces gens avaient peu de besoins et racon-
taient de jolies historiettes, leur imagination était
demeurée enfantine par la fraîcheur et par le contact
incessant avec la nature. Les éléments, les animaux,
les révélations forment une mine inépuisable de récits
charmants et dont quelques-uns furent peut-être véri-
diques. Il y ἃ là un aspect auquel on s'arrête malheu-
reusement trop peu pour insister de préférence sur les
côtés moins séduisants de cette époque du cénobitisme
primitif. :
XVIII THÉOPHILE. — La réputation d'Origène
avait subi une éclipse au temps où les luttes provo-
quées par l’homoousios étaient à leur paroxysme de
violence. Cependant, dès le dernier quart du rv® siècle,
on pouvait voir les symptômes d'une vive irritation
dans les milieux théologiques à l’occasion de certains
problèmes posés et résolus par le grand docteur
alexandrin. Marcel d’Ancyre, malgré ses tendances
hérétiques, jugea habile de créer une diversion et de
faire remonter, comme à sa source, l’arianisme à la
doctrine d'Origène. Eusèbe de Césarée le combattit,
mais sans adresse et peut-être sans conviction. On
commença à exploiter Origène, dont les écrits furent
mis en coupe réglée. Tandis que les homoiousiens en
tiraient parti à leur point de vue, les Cappadociens
extrayaient de ses ouvrages un recueil de morceaux
choisis, édités sous le nom de Philocalie. Athanase et
Didyme faisaient déposer leur concitoyen en faveur
de la foi de Nicée, tandis que saint Jérôme et saint
Jean Chrysostome se formaient à l'exégèse de ses
commentaires bibliques. Somme toute, la faveur des
orthodoxes lui resta fidèle et bien marquée jusqu’à la
fin du rve siècle. Une fraction considérable des moines
d'Égypte l’invoquaient contre une fraction presque
aussi imposante de leurs confrères, passablement
incultes, qu'ils exaspéraient en les accablant à tout
propos de copieuses citations tirées d'Origène, le
maître symboliste, dont l'enseignement bouleversait
et nivelait les conceptions matérielles et brutales des
anthropomorphites. Ceux-ci comptaient au nombre
RE να ἀμπβάστοσς
2445
de leurs défenseurs Épiphane, évêque de Salamine
en Chypre, orthodoxe avéré, controversiste bilieux,
qui, dans un grand ouvrage composé entre 373 et
375, contre toutes les hérésies, y logea la doctrine
d'Origène. On y prit assez peu garde et les fervents
d'Origène, comme Jean de Jérusalem et Rufin
d’Aquilée, continuèrent à prôner la doctrine du maître
et à vulgariser ses écrits. Vers 394, un pèlerin nommé
Artelius, venu à Jérusalem, y accusa tout net Rufin
d'hérésie origénienne. Jean et Rufin haussèrent les
épaules, mais un prêtre de Bethléem, Jérôme de
Stridon, dalmate d’origine, prit feu et flamme, tout
en gardant encore au début une modération relative
que lui imposait son admiration bien connue jus-
qu'alors pour Origène. Sur ces entrefaites, Épiphane
vint à Jérusalem réclamer de l’évêque Jean la condam-
nation de l'Alexandrin, essuya un refus et n’en prècha
que de plus belle. Quand il vit les esprits bien montés,
la situation pleinement gâtée, il s’en fut. Mais vers
l'an 400, on peut admettre comme indubitable
qu'Origène n'était encore frappé d'aucune sentence
ecclésiastique. Pareille senténce devenait d'autant
plus difficile à porter que la controverse origéniste
avait donné naissance à des traductions infidèles et
tendancieuses, sélections de textes arbitrairement
choisis et rapprochés, qui rendaient fort difficile un
jugement sur l’ensemble des œuvres contestées.
Bientôt la question dévia de plus en plus et des
intérêts étrangers s’en mélèrent. Théophile d’Alexan-
drie, origéniste déclaré, était dominé par des vues et
des passions mondaines. Adversaire passionné des
moines anthropomorphites, il avait combattu leurs
opinions dans une lettre pastorale. Une insurrection
de ces étranges cénobites, qui marchèrent par bandes
sur Alexandrie, lui arracha la condamnation d’'Origène.
ΤΙ cédait à la force; mais peu de temps après, son
intérêt l’entraîna à un revirement complet. Les origé-
nistes avaient alors pour chefs les « Longs Frères »,
quatre hommes detaille gigantesque, pieux et instruits,
nommés Dioscore, Ammon, Eusèbe et Euthyme.
Théophile avait eu jadis avec eux les rapports les
plus agréables, il avait même élevé Dioscore sur le
siège épiscopal d'Hermopolis et nommé deux de ses
frères économes de sa propre Église. Mais ceux-ci,
craignant d'exposer le salut de leur âme dans la société
de Théophile, dont les passions devenaient de jour en
jour plus vives, se retirèrent au désert. Théophile s’en
montra très irrité. Il poursuivit le prêtre Isidore, qui
avait longtemps exercé sur lui une grande influence.
Isidore se réfugia chez les moines origénistes, qui
prirent hautement sa défense, et Théophile perdit
toute mesure. Le récit de tous ces incidents ne peut
trouver place ici. Théophile avait fait alliance avec
les moines anthropomorphites, avec saint Jérôme,
et saint Épiphane. Il tint plusieurs conciles contre les
origénistes, qu'il condamna ainsi que les livres de leur
docteur. En 401, il interdit la lecture des écrits de
l'illustre maître dans une lettre pascale qui dépassait
les dernières limites tolérables de la modération. Les
origénistes résistèrent et l’évêque d'Alexandrie orga-
nisa la persécution armée contre les moines du désert
de Nitrie, ses principaux contradicteurs, qu'il pour-
chassa à la tête d’une troupe de soldats réguliers.
Beaucoup prirent la fuite. Les Longs Frères se
1 C. H. E. Lommatzsch, De origine el progressu hæresis
Origenianæ; Doucin, Histoire des mouvements arrivés dans
l'Église au sujet d'Origène, in-4°, Paris, 1700; Am. Thierry,
Le patriarche d'Alexandrie, les Longs Frères, et la première
déposition de Jean Chrysostome, dans la Revue des deux
mondes, 1867, t. Lxx1, p. 73-131; Fr. Diekamp, Die orige-
nilischen Streitigkeiten im VI Jahrhundert und das V algem.
Konzil, in-8°, Munster, 1899, — 2 Zosime, Hist., 1. IV,
€. ΧΧΧΥΗ͂, — * Le chef de la révolte, Olympius, se retira
ÉGYPTE 2446
rendirent à Jérusalem, de là à Scythopolis et enfin
à Constantinople ".
Théophile n’était pas moins violent à l'égard des
païens d'Égypte. Théodose venait de prescrire
l’abolition du paganisme et la fermeture des temples
des idoles, cette fois les lois prohibitives furent
appliquées et le culte interdit. En Occident, à Rome,
ces mesures s’exécutèrent sans résistance. A Alexan-
drie, où les temples étaient jusqu'alors restés ouverts
et avaient vu s’accomplir des sacrifices, la situation
était délicate; cependant Théodose voulait être obéi,
il consentait à épargner les individus, la vie et les
biens seraient respectés, mais les édifices ne le seraient
pas. Dans le cas où la fermeture ne serait pas suffi-
sante, on procéderait à la démolition. La loi l’inter-
disait, mais il suffisait d’un rescrit pour tourner la loi.
En 384, Cynegius, préfet du prétoire d'Orient, fut
envoyé en Syrie et en Égypte. avec la mission spéciale
de fermer efficacement les temples qui ne l’étaient pas
ou qui ne l’étaient qu’à demi ?. Ce fut, pour Alexandrie,
la fin du régime de tolérance. Quelques années après,
un conflit des plus violents éclata dans cette grande
ville entre les païens et les chrétiens. L'évêque
Théophile s'était fait donner par l’empereur un ancien
édifice, déjà affecté sous Constance au culte arien.
Pour le changer en église, il y fit faire quelques travaux
qui remirent au jour divers objets du culte; il y avait
eu là, autrefois, un temple de Bacchus ou de Mithra;
on en retrouva les ex-voto, parmi lesquels il y en
avait de fort indécents. Théophile, pour faire pièce
aux païens, les fit promener dans toute la ville. Cette
exhibition déchaîna une émeute. Après une longue
bataille de rues, les païens, sous la direction du
philosophe Olympius, se réfugièrent dans le Sérapéum
et s’y fortifièrent. Ce temple immense s'élevait sur
une colline artificielle; on y accédait par un escalier
de cent degrés; sur la plate-forme, outre le naos
lui-même et les portiques, s’élevaient divers édifices
affectés au service du sanctuaire. De cette citadelle,
les émeutiers faisaient des sorties, d’où ils revenaient
souvent avec des prisonniers; à ceux-ci, ils imposaient
de renoncer au christianisme; un certain nombre
moururent ainsi d’un martyre inattendu. Impuissantes
à réduire la rébellion, les autorités locales parlemen-
tèrent; il fut convenu qu'on écrirait à l’empereur.
Théodose répondit. Il pardonnaïit l’'émeute et même
les supplices infligés aux chrétiens *, mais il prescri-
vait l'abolition du culte de Sérapis. On ne détruisit
que l’idole. Encore ne fut-il pas aisé de trouver
quelqu'un pour y porter la main. La statue colossale
du dieu occupait le fond du temple; sur sa tête se
dressait le célèbre boisseau, signe de fertilité. En face,
une fenêtre habilement ménagée amenait à certains
jours, sur ses lèvres dorées, le premier rayon du
soleil levant. D’autres prodiges encore se voyaient
dans ce temple, entre tous vénéré et redouté. Les paiens
déclaraient que, si l’on touchait à Sérapis, le monde
s’abimerait à l'instant. Cependant un soldat se risqua
à lancer sa hache dans la tête du dieu; le charme
rompu, Sérapis fut mis en pièces et trainé par les rues
d'Alexandrie. Le patriarche Théophile recommença
ses fouilles, qui le mirent de nouveau en possession
de documents peu édifiants ; il n'était pas homme à les
garder pour lui *. L'empereur avait ordonné que les
en Italie: deux autres, deux lettrés, Helladius et Ammo-
nius, prêtres païens, devinrent maîtres de grammaire à
Constantinople. L’historien Socrate suivit leurs leçons.
Helladius, sur le tard, contait volontiers qu'au temps des
troubles d'Alexandrie il avait tué de sa main jusqu'à
neuf chrétiens. 4 Sur tout ceci, voir Rufin d'Aquilée,
Hist. eccl., 1. II, ce. XXu-XxXX; cf. Sozomène, Hist. eccl.,
1. VII, ce. xv: Socrate, Hist. eccl., 1. V,e. XVI, P. G.t. EXVH,
col. 604, 1452.
2447
idoles en métal précieux fussent fondues et que le
produit en fût distribué aux pauvres : Théophile eut
soin d’en réserver une, particulièrement étrange, et
la plaça en bon lieu, toujours pour agaçer les païens.
Les autres temples d'Alexandrie eurent le même sort
que le Sérapéum. A Canope aussi, Sérapis avait un
sanctuaire célèbre; il en fut délogé : une colonie de
pakhômiens vint installer à cet endroit le monastère
dit de la Pénitence !:. »
Tout ceci, pour Théophile, n'était qu'escarmouches;
il rêvait de batailles, se sentant chef d'armée. Toute
l'histoire del’ Église d’Égyptese concentre à Alexandrie,
tellement la prépondérance de ce siège éclipsait tous
les autres. Athanase avait eu l’envergure nécessaire
pour soutenir une pareille situation. Théophile ne lui
cédait en rien pour les qualités de commandement,
avec l’orthodoxie en moins et la déloyauté en plus.
L'évêque d'Alexandrie était maître absolu et incon-
testé de son épiscopat. Quand on parle de conciles
en Égypte, il ne faut pas croire que ce mot ait le
même sens qu'ailleurs, qu'il s’agisse d’une assemblée
délibérant en liberté sous un président autorisé. Dans
les conciles égyptiens, qu'il y ait plus ou moins d'é-
vêques, cela ne fait absolument rien. Une seule voix
compte, celle du chef, du pape, comme on l’appelait;
les autres ne se font entendre que pour approuver.
La seule puissance à côté du Pharaon ecclésiastique ?,
c’étaient les moines. Depuis Athanase on l’avait eue
en main. Le: conflits de Théophile avec les solitaires
de Nitrie, conflits passagers, apprirent au patriarche
que, dans le monde monacal, ce n'étaient pas les plus
instruits, les intellectuels, comme on dirait maintenant,
qui pouvaient ofirir une résistance efficace. Ce qui
importait, c'était de s'arranger avec la démocratie des
cellules et de savoir la conduire. En 400, Théophile
avait pris son parti; il sentait maintenant toute
l'Égypte derrière lui, toute l'influence du clergé, tout
le zèle des moines.
« En face d’un tel pouvoir, l'autorité civile était,
sur les lieux au moins, assez peu resplendissante.
Depuis Dioclétien, qui n’aimait pas Alexandrie, le
pays avait été divisé en plusieurs provinces etrattaché,
pour l’administration supérieure, au diocèse d'Orient,
que dirigeait d’Antioche le haut fonctionnaire qualifié
de comes Orientis. Ainsi l'Égypte, dans son ensemble,
n'avait pas d'expression administrative. Il y avait des
provinces en Égypte; il n’y avait plus, au civil, de
province d'Égypte; il n’y avait pas encore de « diocèse»
d'Égypte. Les choses changèrent sous Valens : en 368,
on voit apparaître le « préfet augustal », en résidence à
Alexandrie, superposé hiérarchiquement aux gouver-
neurs des provinces; c'était une résurrection de l’an-
cien préfet d'Égypte, de l'héritier des rois Ptolémées,
mais une résurrection bien atténuée, car le nouveau
dignitaire n’avait pas en main la force armée, pourvue,
comme partout, de chefs spéciaux. Ici, elle obéissait
au «comte d'Égypte ». Dans la sphère, déjà fort large,
que lui ouvrait la législation et qu'il élargissait au
besoin, le patriarche avait les mains autrement libres
et le geste autrement efficace. Les fonctionnaires
étaient à sa dévotion. A Constantinople, où des
personnes de confiance (apocrisiaires) le représentaient,
soit à demeure, soit en mission spéciale, on le voyait
sans cesse intervenir dans les nominations. Il avait
de l’argent à profusion et s’entendait à le distribuer
à propos. Un gouverneur qui tenait à son poste devait
1L. Duchesne, op. cit., t. τι, p. 644-646; cf. Diclionn.,
au mot Cyr Er JEAN (Saints), t. ΠΙ, col. 3216. —
? L'assimilation se rencontre déjà sous la plume du saint
moine Isidore de Péluse, contemporain de Théophile.
Epist., 1. I, ep. σἰπ. — * L. Duchesne, op. cit, t. rr,
p. 80-S1. — 4 Théophile fit savoir à son collègue que les
canons de Nicée lui interdisaient de recevoir cette plainte
ÉGYPTE
2448
s’efforcer de ne pas lui déplaire; même pour l’impo-
sant préfet augustal, la bonne entente avec le pape
d'Alexandrie était une condition de sécurité. Le
gouvernement était loin et l’évêque avait le bras
long 5. »
La rivalité entre le siège d'Alexandrie et celui de
Constantinople s’aggrava bien vite des prétentions
et de la personnalité de leurs titulaires : Théophile
et Jean Chrysostome. Celui-ci avait accueilli sans
enthousiasme les « Longs Frères », sollicité en leur
faveur et reçu de leurs mains une plainte écrite.
Théophile le prit fort mal ὁ et Jean parut se désin-
téresser de l’affaire. Les « Longs Frères » furent assez
habiles pour faire assigner Théophile à comparaître
à Constantinople. Celui-ci prit son temps, et emmena
avec lui une trentaine d’évêques à tout faire, des
présents et de l’argent. Arrivé à Constantinople, il
refusa de communiquer avec Jean et organisa le
conciliabule du Chêne ὃ. L’Orient ecclésiastique avait
le secret dessituations extrêmes, perdues en apparence,
restaurées soudain. Théophile en connut à son tour
l'amertume et débarqua à Alexandrie sous les sifflets
(404). Il lui restait des années à vivre, il les employa
au mieux, renvoya dos à dos les origénistes et leurs
adversaires, s’offrit le divertissement d’une rupture
avec l'Église de Rome, et mourut sans s’être prêté
à un rapprochement (412).
XIX. CYRILLE D'ALEXANDRIE. — Cyrille avait de
qui tenir, il était neveu de Théophile et s’en souvint;
on se le rappela aussi et ce fut fâcheux pour sa gloire.
Sur sa jeunesse on ignore tout, ou à peu près ὃ; il fit
ses premières armes au conciliabule du Chêne, début
regrettable. Sa culture classique et ecclésiastique
était réelle et soignée, sans être peut-être poussée à
fond. Avait-il été ascète ou cénobite quelques années?
On ne sait. Théophile mourut le 15 octobre, Cyrille lui
succéda et fut intronisé le 18 du même mois *. On ne
s’aperçut du changement survenu que par un redou-
blement de verdeur et une àpreté nouvelle.
A peine installé, Cyrille donna carrière à son tempé-
rament combattif et s’en prit aux novatiens, qu'il
dépouilla de leurs églises et de leurs biens. Ensuite,
ce fut au tour des Juifs“, qui furent expulsés d’A-
lexandrie et leurs synagogues confisquées, désaftec-
tées, transformées en églises. Le préfet Oreste voulut
prendre leur défense auprès de l’empereur Théodose II,
mais pareille intervention eût suffi à enflammer
Cyrille. Que s’était-il passé entre le préfet et lui? on
l’ignore, mais ils vivaient à couteaux tirés. Le préfet
disposait de la police, des bureaux, des tribunaux;
l'évêque pouvait déchaîner l’émeute à jour fixe et à
heure dite : les gens du port, toute la racaille des rues
et des quartiers infâmes n’avait qu’une dévotion,
celle du patriarche. Celui-ci, pour mesurer son pouvoir
et en inculquer une juste idée à ses antagonistes, ne
trouvait pas de moyen plus efficace que de leur en
faire sentir le poids. Les Juifs d'Alexandrie étaient
nombreux, riches et puissants; ils ne comptèrent
guère du moment où Cyrille lâächa contre eux sa
populace fidèle; la colonie juive disparut du coup.
A l’occasion, le patriarche convoquait les moines
de Nitrie, car il n'était plus question de conflit, ni
d’origénisme entre eux et le patriarcat. Cyrille les avait
conquis et embrigadés et ceux-ci épousaient bruyam-
ment sa querelle. Ayant appris qu’une tentative de
réconciliation entre Cyrille et Oreste avait échoué,
et, afin de montrer qu’il n’accepterait aucune sollicitation,
il s'empressa d’expulser du siège d'Hermopolis l’évêque
Dioscore, qui ne manqua pas d'aller rejoindre ses frères
à Constantinople. — #* Hefele-Leclercq, Histoire des
conciles, t. τι a, p. 137-154.— * Socrate, His. eccl., 1. VII,
c. vu, P, G., t. Lxvn, col. 749. — ? Jbid., col. 749, —
8. Ibid.,1. VII, 6. xum1, P. G., ἃ. LXVN, col. 760,
μπρὸς προ ἀῶ, ὧν νυν δ, κ΄...
:
1
mn rer
2449
du fait, disait-on, de ce dernier, une brigade de cinq
cents moines se rendit à Alexandrie, rencontra le
préfet dans la rue, l’insulta copieusement, le traita
de païen; lui se rebiffa, protesta qu’il était baptisé.
Il était bien question de cela. Le moine Ammon lui
lança une pierre à la tête et le blessa. Ammon fut
arrêté, torturé, et si brutalement qu’il en mourut. Cy-
rille lui décerna des funérailles solennelles, prêcha son
panégyrique et le proclama martyr.
La situation s’envenimait; Cyrille n'avait pas à
craindre, ayant autour de lui une garde, les Parabolani,
qu'on ne peut mieux comparer qu'aux mamelucks.
Gens à tout faire, ils ne manquaient pas de besogne.
L'école néo-platonicienne était alors dirigée par un
bas-bleu nommé Hypathie. Femme vraiment ins-
truite, de grande réputation littéraire et digne de tous
les respects par la correction de sa vie et la pureté
de ses mœurs; cependant elle était païenne, très
admirée et très écoutée du préfet Oreste, dont tous
les griefs étaient imputés par l'entourage du pa-
triarche à l'influence d’'Hypathie. Un des lecteurs de
l'évêque, Pierre, emmenant à sa suite quelques para-
bolans, guetta le passage de la noble femme, la tira
de sa voiture et l’amena dans l’église du Césaréum.
Là, après l’avoir mise toute nue et tournée en dérision,
on l’assomma à coups de tuiles et on dépeça son corps
«ont les débris furent brûlés dans une orgie (mars 415).
Les apologistes démontrent que le patriarche Cyrille
était étranger à ce meurtre; les historiens, moins
heureux, déclarent ne pouvoir l’en accuser ni l'en
absoudre !.
Dans ce patriarche il y avait un évêque, très attentif
à ses devoirs envers les fidèles dont il avait la charge,
mais, malgré tout, l'homme politique faisait tort à
l'homme d’Église. Celui-ci se retrouvait cependant
chaque année, lorsqu'il s'agissait de composer la
lettre festale annonçant la fête de Pâques; il s’aban-
donnait alors à son rôle de gouverneur des âmes et
leur inculquait des principes d’orthodoxie rigoureuse
et de morale sévère *.
Au mois d'avril 428, un nouveau patriarche occupa
le siège de Constantinople; il avait nom Nestorius,
homme austère, éloquent et instruit. Il pourchassa les
hérétiques impitoyablement en attendant de le devenir
à son tour. Des écrits, des discours donnèrent l'éveil
sur les opinions du nouveau venu, qui mettait en doute
la maternité divine de Marie et l'unité du Verbe
incarné. A Alexandrie on avait toujours une oreille
ouverte vers Constantinople et des espions à poste fixe
dans cette dernière ville. Cyrille fut tôt averti. Il
avait autrefois (420) protesté contre « ceux qui divi-
sent le Christ en deux et veulent faire de lui un homme
uni au Verbe par une simple union morale ? ». En 429,
il enseigne que « ce n’est pas un homme ordinaire que
Marie a enfanté, c’est le Fils de Dieu fait homme; elle
est donc bien la mère du Seigneur et mère de Dieu ὁ».
A l’occasion des fêtes de Pâques, Cyrille apprit des
moines venus à Alexandrie que la doctrine de Nestorius
<ommençait à s’infiltrer dans les solitudes, au grand
préjudice de la paix des âmes et des relations frater-
nelles. ΠῚ n’en fallait pas tant pour décider le patriarche
à se jeter dans la bataille. Il écrivit en conséquence
une longue lettre dogmatique pour mettre les moines
τα, Bignoni, Ipazia Alessandrina, studio slorico, dans
Atti dell istit. Veneto, 1887, 1" série, t. v, p. 397-437,
495-526, 681-710; S. Wolf, Hypathia, die Philosophin von
Alexandrien, ihr Leben, Wirken und Lebensende nach den
Quellenschriften dargestellt, in-8°, Wien, 1879; Schäfer,
Cyril of Alexandria and the murder of Hypathia, dans The
<atholic university bulletin, Washington, 1902, t. vx, p. 441-
453. — ? P. G.,t. zxxvu, col. 544, 561, lettres festales des
années 419 et 420. —* Homil. pascal., Vox, P. G., t. LXXVN,
<ol. 568-576; col. 572 surtout; Homil., XV, P, G., t. LXXVN,
ÉGYPTE
Le
450
en garde contre l’hérésie 5, Par ses soins ou autrement,
cette lettre arriva à Constantinople. Nestorius s’y
reconnut et s’en trouva offensé. Cyrille alors s’adressa
directement et personnellement à son collègue; entre
eux la lutte n’était pas égale. Nestorius était éloquent,
mais sa théologie consistait en résumés qu'il eût été
prudent en ne dépassant jamais; au contraire, Cyrille
était un théologien consommé et un écrivain très aise
.de montrer ses ressources. Il est un peu fatigant älire
de nos jours, car son goût littéraire est peu délicat
et il n’a jamais eu le don d’être bref, le plus précieux
de tous et le plus rare parmi les théologiens. Entre deux
adversaires aussi verbeux l’un que l’autre, une dispute
devenait une bonne fortune; on put en effet espérer
un moment que tout l'assaut ne consisterait qu’en
ripostes et en parades 5. Cependant derrière chaque
patriarche il y avait tout le relent d’animosités de
deux Églises hostiles l’une à l’autre et la controverse
s’envenimait d'autant. Cyrille prit les devants, écrivit
lettre sur lettre au vieil Acace de Bérée, un centenaire
inoffensif mais représentatif, à l’empereur, aux impé-
ratrices, aux princesses impériales 7, et, chose moins
attendue, à son collègue de Rome, le pape Célestin Ie,
auquel il prodigua les courbettes protocolaires, bien
que lui, Cyrille, fût son ancien dans l’épiscopat et, en
d’autres circonstances, très peu disposé à l’oublier #.
Le diacre Posidonius quitta Alexandrie, chargé d’un
dossier volumineux destiné à emporter les résistances
et à entraîner le pape de Rome à se prononcer contre
le patriarche de Constantinople. Au mois d'août 430,
Célestin réunit un synode romain, qui déclara inaccep-
table l’enseignement de Nestorius ?, nulles les excom-
munications prononcées par lui et on lui donnait le
choix de se rétracter ou de se démettre. Cytille était
commissionné à l’exécution de la sentence "Ὁ. Au mois
d'octobre, le patriarche d'Alexandrie convoqua les
évèques d'Égypte en synode et rédigea d’accord avec
eux (3 novembre) une Lettre synodale contenant
l'exposé de la doctrine christologique et se terminant
par douze anathématismes restés fameux dans l'histoire
et que Nestorius devait souscrire, s’il tenait à faire la
preuve de son orthodoxie 11; à en faire la preuve, du
moins, devant la théologie alexandrine.
L'empereur et son entourage, circonvenus par
Nestorius, ne se hâtaient pas de donner tort à Nestorius
et tandis que Cyrille sommait le patriarche de Con-
stantinople, Théodose convoquait un concile œcumé-
nique (19 novembre 430), lequel se tiendrait à Éphèse,
à la Pentecôte de l’année suivante. Cyrille, quoique
inquiet, fut beau joueur; aussitôt après les fêtes, il se
mit en route, arriva à Éphèse dans les premiers jours
du mois de juin. Le concile s’ouvrit le 7 et, le 22,
Nestorius était condamné et déposé!?. Quatre jours
plus tard, le 26, le patriarche Jean d’Antioche et les
évèques orientaux arrivèrent et, à leur tour, dépo-
sèrent Cyrille, qui resta aux arrêts à Ephèse, puis
s'échappa, regagna Alexandrie, où il repritses fonctions
épiscopales ; Ἰὰ seulement il se sentait invulnérable et,
de la sentence de déposition, il n’avait cure. Cepen-
dant‘il importait de rentrer en grâce avec la cour et eg
communion avec les collègues orientaux; à Constan-
tinople on demandait que les Douze anathématismes
fissent les frais de la réconciliation; ceci semblait
col. 773, 788.— ‘ Ibid., col. 776-777; cf. Hefele-Leclercq,
Hist. des conciles, t. x a, p. 248-286. — δ᾿ Ad monachos
Ægypti, P. G.,t. Lxxvu, col. 9.—° P, G., t. LXXVN, col. 41,
44, 49.—7 P. G., t.Lxxvi, col. 1133-1200, 1201-1335, 1335-
1440. — * P. G., t. LxXXVRH, col. 80. — * P. L., t. z,
col. 451 ; Hefele-Leclereq, op. cit., t.11, p.260 sq. — * P, L.,
t. L, col. 463, — 2! Cyrille, Epist., xvnr, P. G., t. LXXVU,
col. 105-121; Hefele-Leclercq, op. cit., t. 11 @, p. 264-279.
— 2 P, G.,t. LXxXVI, col. 472; Mansi, t. 1V, col. 1124 sq.;
Hefele-Leclercq, op. cit., p. 287-312.
2451
dur à Cyrille, si dur qu'il en fit une maladie, grave
dit-on. Il n’y succomba pas, les Anathématismes non
plus, mais il fallut y mettre le prix.
Présents, gratifications, et pour tout dire d’un mot :
« pots-de-vin »; nous en possédons l’étonnante et
précise énumération. C’est une page précieuse pour
l'histoire de l’Église égyptienne et de la cour impé-
riale, et ce qui ne l’est pas moins, ce sont les euphé-
mismes dont Cyrille fait usage pour désigner ces
benedictiones, ces eulogiæ, car c’est ainsi qu'il les
nomme. Épiphane, archidiacre et syncelle de Cyrille,
était un homme ami des écritures bien tenues et il a
noté le prix qu'ont coùté à son maître les complai-
sances obtenues. Sa lettre adressée à l’évêque de
Constantinople, Maximien, successeur de Nestorius,
était destinée à attendrir ce prélat au récit de la
maladie de Cyrille, de sa disposition à accepter
quelques légères retouches aux Anathématismes et à
récompenser largement ses amis 1. En vérité, Cyrille
n’a pas plus ménagé sa peine que son argent. Il a
écrit à l’impératrice Pulchérie, sœur de Théodose II,
au præpositus Paul, au cubicularius Romaïn et aux
cubiculariæ Marcelle et Drosérie, leur adressant des
pots de vin dignes de leur importance, benedictiones
dignæ. Ce n’est pas tout : il y ἃ des malveillants,
comme le præposilus Chrysorète, rétif aux sollicitations
d’un intermédiaire: qu'il pose donc ses conditions,
déjà on lui a expédié des eulogiæ dignæ, on lui adressera
des benedictiones. Tout ceci coûte cher et il est indis-
pensable que Maximien relance l'impératrice Pul-
chérie en faveur de Cyrille, car elle manque de chaleur
au service de sa cause, de même que tous ces gens de
cour, qui sont insatiables. Que Pulchérie agisse donc,
qu’elle écrive à Jean d’Antioche pour qu'il ne pro-
ÉGYPTE
nonce plus le nom de Nestorius, qu'elle écrive à |
Aristolaüs pour qu’il presse la solution. Qu’Olympiade
agisse sur les dames d'honneur Marcelle et Drosérie,
que l’abbé Dalmace interdise aux chambellans de
s’entretenir de Nestorius, que le « saint Eutychès » —
le futur hérétique — s’ébranle lui aussi et Maximien
de son côté ?. Et ce qui suit : Subjectus autem brevis
ostendit quibus hinc (Alexandrie) directæ sint eulogiæ,
ui et ipse noveris quantum pro tua sanctitate laboret
Alexandrina ecclesia, quæ tanta præstat his qui illic
(Constantinople) sunt. Clerici enim qui hic sunt contri-
slantur quod ecclesia Alexandrina nudata sil hujus
causa turbelæ. El debet, præler illa quæ hine transmissa
sunt, Ammonio comili auri libras mille quingentas.
Et nunc ei denuo scriplum est ut præstel. Sed de tua
ecclesia præsta avariliæ quorum nosti, ne Alexandrinam
ecclesiam contristent quæ præler præmissa geral
sanctilas tua. UL nosli, loquere Ammonio comiti, et
suadeal ei ea quæ scil religiositas vestra, et fac illum
scribere huc, ne sil eliam de hoc tristitia.
A cette lettre est joint le mémoire des pots-de-
vin distribués :
breve directorum hinc his qui illie sunt
a domino meo sanctissimo fratre vestro Cyrillo
Paulo præposito nacotapites majores.
Quattuor nacotapites mediocres du-
5 ο. accubitalia quattuor. Mensalia quat-
tuor. Bilupeta majora ses. Bila medio-
cria sex. Scamnalia sex. Inosteis duode-
cim. Cortine majores due. Cathedre ebur-
nee quattuor. Scamna eburnea duo. per-
10 soyna quattuor. Tabule majores due.
Struthiones duo. et ut in causa nos adju-
νεῖ. circa illa que ei scripta sunt. auri li-
bras quinquaginta. Et domestico éjus nacotap-
? Synodicon adversus tragædiam Irenæi, publié par Ba-
luze; reproduit par Mansi, Conciliorum amplissima collectio,
t. v, col. 987-988; P. G., t. LxxxIv, col. 826-829; cf.
Tillemont, Mém. hist. eccl.,t. x1v, Ὁ. 539; Hefele-Leclercq,
2452
pitum unum. Tapetes duo. Bila quattuor.
15 Scamnalia duo. auri solidos centum. Mar-
celle cubicularii. Directum est ei. et ut augu-
stam rogando persuadat auri libras quinqua-
ginta. Droserie cubicularie secundum ea
que Marcelle directa sunt et ut ea adiuvet sicut
20 eïseriptum est.Auri libras quinquaginta.præposito chi-
seroti ut nos impugnare desinat. Coacti sumus
dupplicia destinare. Nacotapita majora
sex. Nacotapita mediocria quatuor. Tapeta
majora quatuor. Accubitalia octo. Mensalia sex
25 bila grandia. Tapetes sex. bila mediocria
sex. scampnalia sex. Incathedris, XIIcim. corti-
nas majores quatuor. Cathedras eburneas qua-
tuor. scanna eburnea quatuor. persoina sex.
Tabulas majores quatuor. Struthiones sex.
30 etsisecundumei queilli scripta sunt a magnificentissimo
aristolao fecerit. et adjuverit nos domno cla-
udiano mediatore interveniente. auri libras
-CC. et solomoni domestico ejus. Nacotapita
majora duo. Accubitalia quatuor. Mensalia quatuor.
35 Bilatapeta quatuor. scamnalia quatuor. Incathe-
dris sex. Cortinas sex. Cathedre eburnee. II.
Struthiones. Ile. et ut sicut scriptum est. domno clau-
diano. sic persuadat præpositum agere. auri li-
bras. L. domne helleniane que est præfecti prætoriorum
40 secundum similitudinem omnium que chrisorori
directa sunt. sic et ipsi. Et ut persuasus abea præfec-
tus. adjuvet nos auribras. C. et ejus assesso-
ri florensio. sicut. solamoni transmissus est. A-
datque in omnibus et esti.et auri libras quinquaginta-
45 Et aliis vero cubiculariis eulogie consuetudina-
rie supplices destinate sunt. Romano cubicu-
lario tapetes majores. IIII or. accubutalia. III or.
Bila. IIII. Scamnalia. IIII. Incathedris. VI. Cor-
tine. II. Cathedre eburnee due, et ut nos ad-
50 juvet in causa ari libras. XX X. Domnino cubi-
culario. Nacotapites majores IIII or. Tepedes
majores IIII or. bilotapides mediocres IIII or.
Mensalia. IIII. bila mediocria. IIII. Scamnalia
sex. Incathedris VI. Cortine majores. 11. Ca-
53 thedre eburnee. II. Scamna eburnea. II. Stru-
chores IIII. Et ut nos adjuvet secundum ea que
scripta sunt domno claudiano. auri libras quin-
quaginta. Scolasticio cubiculario secundo simi-
litudinem cunctorum que chriseroti directa sunt et auri
60 libras. C. et theodoro domestico ejus secundum pro-
[missa domni
claudiani. Si persuaserit scolastitio ut ab ami-
citiis adversariorum desistat. auri libras. L. direxi-
mus vero ei et eulogias que illum persuadere debeant ut
cogitet pro nobis nacotapita. 115. accubitalia. Ilo.
65 mensalia. IIII or. tapetis. IITI or. scamna. III or. Inca-
thedras, sex. cortinas. II o. Struthiones. II o. mag-
nificentissimo artabe secundum similitudinem om-
[nium quæ
directa sunt scolasticio. et in speciebus. et ut nos ad-
juvet sicut ei scriptum est. auri libras. C. magistro
70 secundum similitudinem directorum. Artabe in eis de
[speciebus
et auri libras. C. et domestico ejus. adeque in omnibus
[quæ ru-
phino transmissa sunt et quæstori secundum ea quæ
[magistro sunt
destinata. et auri libras. C. et domestico ejus ablabio.
Adæque circa eustachium in universis. Scriptum vero est
a fratre vestro reverentissimis clericis. Ut si quis fuerit
actum studio sanctitatis domni mei et voluntate. et id
quod opus est. impetrari contigerit. detenetur hecomnia.
1
(Cod. Casinensis, ὃ. xne siècle, p. 264; édit. : Biblio-
theca Casinensis, in-fol., Casini, 1873, τ. 1; Florilegium,
p. 46; Hefele-Leclercq, Histoire des conciles, 1908,
t. 1 δ, p. 1318-1320; F. Nau, Le livre d'Héraclide de
Damas, in-8°, Paris, 1910, p. 368-369: P. Batiflol, Les
présents de saint Cyrille à la cour de Constantinople, dans
Bull. d'anc. litt. et d'arch. chrét., 1911, t.1, p. 251-252.)
=1
οι
Histoire des conciles t. τι a, p. 399. — * P. Batiflol
Les présents de saint Cyrille à la cour de Constantinople, dans
Bulletin d'histoire et d'archéologie chréliennes, 1911, t. 1,
p. 247-264.
|
|
SES
LES
2453
Les personnages achetés par l’évêque d'Alexandrie
sont Chrysorète, grand-chambellan ; Paul, chambellan
(peut-être de l’impératrice Pulchérie?); Helleniana,
femme du préfet du prétoire d'Orient; Florent, asses-
seur du préfet du prétoire; Romain, Domninus, Scho-
lasticus et Artabas, chambellans ; Marcelle et Drosérie,
dames d'honneur; X..., attaché au chambellan Paul;
Salomon, attaché à Chrysorète; Théodore, attaché à
Scholasticus; X.…, attaché au maître des offices;
Ablabius, attaché au questeur. Toute cette noblesse
s’est vendue à bon escient. Paul, le chambellan, ut
in causa nos adjuvel circa illa quæ ei scripla sunt; les
dames d'honneur sicut ei scriplum esl; le grand-cham-
bellan, si secundum ca quæ ei scripla sunt...adjuveritnos,
et pour que rien n'y manque, c’est un prêtre, Claudien,
qui ἃ acheté les consciences, débattu les prix.
Ces prix sont fort élevés. Le moins bien traité est
l’attaché du préfet Paul, qui reçoit cent sous d’or; les
autres reçoivent des livres d’or valant cinquante louis
de notre monnaie. Voici ce qu’il en a coûté au patriar-
che d'Alexandrie pour acquérir des partisans à Constan-
tinople; nous donnons le chiffre de livres d’or et le
taux actuel :
Chrysorète, CC, soit 200 000 francs; — Helleniana,
C, soit 100 000 francs et autant à Scholasticus, à
Artabas, au maître des offices et au questeur; — en-
suite à Paul, à Marcelle, à Drosérie, à Salomon, à Flo-
rent, à Domninus, à Théodore, L, soit 50 000 francs; à
Romain, XXX, soit 30 000 francs; au domestique de
Paul, C sous, soit 1 542 francs. Au total, 1 million
081 542 francs.
L'Église d'Alexandrie, pour distribuer ainsi plus
d’un million aux gens de la cour de Théodose II, avait
été bel et bien mise à sac par Cyrille. Épiphane, dans
sa lettre à Maximien, le donne clairement à entendre :
le clergé alexandrin, écrit-il, est confristé que l'Église
d'Alexandrie ait été ainsi dépouillée. Ce n’est pas
d’ailleurs tout : force a été d'emprunter. Cyrille doit
1 500 livres d’or au comte Ammonius, sans douteun
banquier de Constantinople, auquel on vient d'écrire
à nouveau pour qu'il prête encore, ce dont on ne
paraît pas bien assuré.
Les eulogies offertes par Cyrille sont, indépendam-
ment de seize autruches (s{ruthiones), des objets mobi-
liers très variés : des tapis ({apetes), certains en laine
(nacolapiles); des rideaux (bila pour vela) et des tapis-
series (bilolapila); des voiles (corlinæ); des coussins
(accubitalia); des tabourets (scamna, scamnalia); des
chaises et fauteuils d'ivoire (cathedræ), avec des housses
sans doute précieuses (incathedræ) ; des portières (ostea);
des nappes (mensalia); des tables ({abulæ); des per-
soyna, peut-être des tentures venues de Perse.
M. de Tillemont, qui était un homme tout d’une
pièce, se scandalisait de voir un évêque recourir à la
corruption pour faire triompher son parti et ses idées ;
M. Hefele observait qu'après tout c'était l’usage du
temps et cette excuse — si c'en est une — ἃ été invo-
quée depuis, avec exemples à l'appui. Nous croyons
qu'il nous sera permis d’être de l'avis de M. de Tille-
mont.
Cyrille mourut en 444, le 27 juin; il parut être peu
regretté, peut-être s’en souciait-il médiocrement. Au
Ve concile œcuménique, dans la ve session, une lettre
cireula, attribuée à Théodoret, et qui ne ménage guère
le « pharaon » défunt : « Enfin le voilà mort, ce mé-
chant homme... Son départ réjouit les survivants,
mais il aura affligé les morts; il est à craindre qu'ils
n'aient bientôt assez de lui et qu'ils ne nous le ren-
voient... Aussi faudra-t-il charger son tombeau d’une
pierre bien lourde, pour que nous n’ayons plus à le
revoir 1, »
1 Mansi, Concil. ampliss. coll., t. 1x, col. 295.
ÉGYPTE 2454
XX. Dioscore. — Après Théophile, après Cyrille,
on eut Dioscore; c'était un changement de dynastie
avec une aggravation de misère. Ces patriarches
égyptiens voyaient dans leurs ouailles des contribua-
bles d’une patience infinie; ils les tondaient si ras que
les malheureuses brebis se réjouissaient instinctive-
ment du changement de pasteur, sauf, très vite, à
regretter le défunt. Dioscore songea d’abord que ses
deux prédécesseurs avaient trop versé dans le népo-
tisme pour qu’il ne fût de son devoir de faire rendre
gorge à une famille longtemps comblée; cela fait, le
goût lui étant venu sans doute de réformer les abus,
il se mit à étriller son troupeau.
Ceci n’était pour lui qu’un divertissement. Patriarche
d'Alexandrie, il regardait de haut et voyait au loin;
ce fut ainsi qu’il songea à soustraire l’empereur Théo-
dose II à l'influence du pape de Rome pour l'inféoder
à celle du pape égyptien. Précisément, le bon et faible
prince était sous l’entière dépendance de son grand-
chambellan Chrysaphe, dirigé lui-même par «saint Eu-
tychès», vieux cénobite occupant une situation prépon-
dérante dans la gent monastique et en rapports excel-
lents avec Alexandrie. Eutychès avait disserté abon-
damment pour la doctrine et la personne de Cyrille;
c'était donc un allié, mais un allié un peu compro-
mettant, qui dépassait son maître, dont la doctrine
des Anathémalismes ne lui suffisait plus, en sorte qu’il
contestait absolument que l'humanité du Christ fût
une humanité comme la nôtre, ou, en termes techni-
ques, que le Christ fût « consubstantiel » aux hommes.
Eutychès était un personnage avec lequel il fallait
compter. Sans parler de l'Égypte, qui lui était dévouée,
tout ce qu’il y avait en Orient d’apollinaristes déguisés
et de monophysites était d'accord avec lui; cependant,
en 447, Théodoret se lança, mais sans nommer per-
sonne, contre Eutychès et sa doctrine ; mal lui en prit :
le 16 février 448, un rescrit impérial étendait la pro-
scription à toutes les productions qui ne seraient pas
conformes à la foi exposée par les conciles de Nicée
et d'Éphèse, ainsi que par l’évêque Cyrille. C'était
donc Alexandrie qui devenait la règle de l’orthodoxie.
Depuis longtemps Dioscore avait partie liée avec
Eutychès et ne s’en cachait pas. Eutychès, ayant été
assigné à comparaître et à s'expliquer, se refusa à
donner les satisfactions qu’on lui demandait: finale-
ment il refusa d'admettre les deux natures dans le
Christ et le concile assemblé pour l'entendre le déposa
de la prêtrise, de la charge d’archimandrite, l'excom-
munia et interdit à tous de converser avec lui.
A travers et au delà d'Eutychès, le coup atteignait
la théologie alexandrine et ses patrons officiels. De
là sortit cette assemblée restée fameuse sous le nom
de brigandage d'Éphèse, revanche d'Eutychès. Dio-
score présidait, escorté d’une vingtaine d'évèques
égyptiens et gardé par ses fidèles mamelucks (449).
Alexandrie triomphait avec Eutychès, mais ce fut
pour peu de temps. La mort de Théodose II (28 juillet
450), l'avènement de sa sœur Pulchérie étaient une
catastrophe pour Eutychès, sa doctrine et ses parti-
sans. Un an plus tard s’ouvrait le concile de Chalcé-
doine (8 octobre 451); le monophysisme, condamné
et vaincu, ne s’en devait pas relever. Les Pères du
concile se rallièrent à la doctrine énoncée par saint
Léon le Grand, évêque de Rome, et proclamèrent que
« deux natures coexistent en Jésus-Christ, à la fois
distinctement et immuablement, indivisiblement et
inséparablement ». Dioscore refusa d'adhérer au texte
soumis à l’approbation de l'assemblée et se retira du
concile; rentré en Égypte, il fit une énergique propa-
gande en faveur de l’hérésie d'Eutychès et détermina
la conversion d'une grande partie de l'Égypte à la
doctrine monophysite. La rivalité des deux sectes —
melkites (catholiques) et jacobites (eutychéens)
2455
dura une quarantaine d'années. Enfin, sous le règne
d’Anastase Ier, au début du vie siècle, l’eutychéisme
détrôna définitivement l’orthodoxie. L'Égypte était
monophysite.
« L’Asie Mineure exceptée, dans aucun pays, les
progrès du chrisitianisme n'avaient été peut-être
aussi rapides qu’en Égypte. On l’a vu : au milieu du
ue siècle, Alexandrie, la seconde ville du monde, était
chrétienne. Cent cinquante ans plus tard, toute la
vallée du Nil jusqu’à Syène était évangélisée. Le règne
du paganisme était bien fini. C’est ce que constatait
mélancoliquement, à la fin du me siècle, en des termes
qui ne sont pas sans grandeur, le néo-platonicien
Apulée : Tunc terra ἰδία sanctissima (Ægyptus), sedes
delubrorum atque templorum, sepulcrorum erit mortuo-
rumque plenissima. O Ægyple, Ægypte, religionum
tuarum solæ supererunt fabulæ.…., solaque supererunt
verba lapidibus incisa 1.
« Toutefois, si l’on y regarde de près, on est bien
obligé de reconnaître que cet éclatant succès de la reli-
gion nouvelle n’était qu'apparent. Le christianisme
ne fut guère qu’une forme que revêtirent des croyances
plus anciennes, vingt et trente fois séculaires. Il ne
changea rien à l’esprit de la race; il ne pénétra pas
la vie intime des individus; les âmes ne furent jamais
sincèrement et foncièrement chrétiennes. Dans la
vallée du Nil, ce que le christianisme gagna en «exten-
sivité », il le perdit en « intensité ? », et si l'Église y fit
des conquêtes, la religion, elle, n’en fit aucune :
« L'Égypte, au ve siècle, avait l’aspect d’un pays chré-
tien, mais ceux qui dès lors se croyaient en droit de
proclamer que l’hellénisme avait été anéanti et que
l'Évangile était devenu le partage des ignorants, des
pauvres et des humbles, ceux-là parlaient plutôt le
langage de la rhétorique que celui de la vérité %. »
« Au surplus, on sait avec quelle spontanéité ces
convertis de date récente renoncèrent à l'Évangile
pour embrasser la doctrine de Mahomet 4. »
XXI. TEMPLES DÉSAFFECTÉS. — Les cultes païens
n’ont laissé que peu de vestiges d'ordre monumental
en Basse-Égypte, comparativement à ce qui a dù
exister. Dans la Haute-Égypte, le culte chrétien s’est
installé parfois dans les temples désaffectés, mais
avec une certaine discrétion. Quelques croix, de
brèves inscriptions, des graffites de pèlerins sont
encore reconnaissables; les peintures se sont moins
généralement conservées ; quant au mobilier liturgique,
autels, chaises, cancels, il est représenté par des objets
de l’époque copte fabriqués en vue de leur destination.
Les installations de couvents et de familles ont parfois
transformé les lieux au point d'en rendre probléma-
tique la primitive destination. Les édits de Théodose
ct de ses successeurs ordonnant la fermeture des tem-
ples et leur désaffectation n’ont pas entraîné, comme
on le croit généralement, leur translation au clergé
chrétien; ce n’est qu’exceptionnellement que clercs
et évêques ont surmonté leur répugnance et aménagé
les locaux vides en vue d’un usage nouveau. Ils préfé-
raient beaucoup construire à leur gré, et selon le goût
du temps, des églises dont le plan, le mobilier et
l'installation différaient fort de ce qu’ofiraient les
édifices expropriés.
La destruction imposée par Théodose pour le Séra-
péum s'explique par les conditions particulières d’une
situation fort grave. En fait, l’émeute avait trans-
formé ce temple en forteresse, la prudence enseignait
l'obligation de la faire disparaître; mais il ne paraît
pas que cette mesure se soit étendue à d’autres tem-
? Apulée, Dial. Herm. Trism., xxiv. Ce passage est cité
victorieusement par saint Augustin, De civ. Dei, 1. VIII,
c. XXVI, P. L., t. xL1, col. 253. — ? C. Schmidt, dans
Ægypt. Zeitschrift, 1894, τ, xxxu, p. 52. — * Schultze,
ÉGYPTE 2456
ples. La fermeture suffit; nous voyons que le Tychéon
et le temple de la Fortune, à Alexandrie, existaient
encore au vue siècle avec toutes leurs statues. La dé-
molition ne fut pas amenée par l'esprit d’intolérance,
mais par l'esprit de lucre; les temples désaffectés,
vastes, opulents et nombreux, offraient une magnifique
proie à l’avidité des acheteurs de biens, à qui les riches
matériaux taillés, sculptés, façonnés permettaient un
prompt débit des pierres, des marbres et du métal.
La pierre à bâtir est rare dans le Delta égyptien; la
roche calcaire propre à faire la chaux ne s’y rencontre
pas, les temples devinrent ainsi une inépuisable car-
rière d’une exploitation aisée. Les pièces trop encom-
brantes pour payer leur transport, colonnes et statues
de granit, furent dédaignées et demeurèrent sur place
parce qu'on ne pouvait les réduire en chaux ou les
débiter en moellons. Dans la description de la ville
d’Antinoé (voir ce mot), nous avons indiqué ce que fut,
principalement au x1x® siècle, l’expoitation de ruines
jusqu'alors bien conservées. Le développement indus-
triel s’est réalisé dans tout le pays aux dépens des
vestiges de temples antiques dont on rencontre encore
tant de mentions et de croquis dans les atlas de la
Description de l'Égypte par les savants de l'Expédition
française et dont il ne subsiste que ces simples sou-
venirs. Si quelques grands temples de la Haute-Égypte
ont échappé à ce sort, c'est que, construits en grès
siliceux incapable d’être converti en chaux, ils bra-
vaient le vandalisme des uns et la cupidité des autres;
un éloignement considérable des centres d'activité
industrielle a conservé quelques beaux édifices.
Lorsque, soit pénurie, soit pour toute autre raison,
les chrétiens s’installèrent dans les temples païens,
ceux-ci n'échappèrent pas à certaines dégradations
méthodiques, parfois, il faut le reconnaître, d'un
caractère assez bénin. C’est ainsi qu'ils ont empli de
limon les creux des hiéroglyphes et des tableaux,
généralement sculptés en creux, et ils ont passé sur
le tout un badigeon à la chaux. Des traces encore
apparentes du remplissage et du badigeon sont restées
parfois reconnaissables. Au grand temple de Lougsor,
au Promenoir de Thoutmès III à Karnak, ils ont en-
duit de stuc la paroi de l’église, les colonnes, et les ont
décorées de peintures. A Dendérah, dans la salle hypo-
style, qui fut convertie en église, on remarque une por-
tion de muraille opposée à l’autel et six colonnes voi-
sines ont été raclées jusqu’à une certaine hauteur,
pour faire disparaître la décoration païenne. Heureuse-
ment, ce travail fut abandonné; la très grande partie
de la salle a conservé sa décoration première. En de-
hors de la partie du temple consacrée au culte chré-
tien, les figures des personnages et toutes leurs nudités
furent soigneusement piquées partout où elles étaient
visibles. Les statues des dieux furent plus maltraitées
que les bas-reliefs; elles furent renversées et brisées
partout où l’on put le faire sans compromettre la
solidité de l'édifice, car ces statues n'étaient pas tou-
jours strictement décoratives. Ailleurs, on les décapita;
c'est ainsi que, dans la cour du temple de Medinet-
Abou, convertie en église, au Ramesséum, dans la
salle hypostyle de Thoutmès Ier à Karnak, la tête
d’Osiris manque à tous les piliers osiriaques. Il fallut,
pour cette destruction, des coups de force qui nous
étonnent. Comment, en effet, a-t-on pu renverser et
briser franc par le milieu du corps, sans laisser trace
de coins ou de ciseau, l'énorme colosse de Ramsès II,
élevé dans la cour du Ramesséum®? Ce colosse d’un
seul bloc, en granit noir de Syène, mesurait 17 mètres
Geschichte des Untergangs des griechisch-rômischen Heiden-
tums, in-8°, lena, 1887, p. 234. — 4 G. Lefebvre, Recueil
des inscriplions grecques-chrétiennes d'Égypte, in-4, le
Caire, 1907, p. XXII-XXIV.
TR
2457
οἵ demi de hauteur, d’après les savants de l'Expédi-
tion française; son poids était d’un million de kilo-
grammes, La cassure du torse présente une circonfé-
rence d'environ douze mètres. Ajoutons que les chré-
tiens ne sont pas seuls ici responsables. Les égyptolo-
gues ont constaté que des Pharaons avaient déjà plus
d'une fois mutilé les statues et monuments de leurs
prédécesseurs ; les musulmans, de leur côté, ont beau-
coup détruit.
A Denderah (Tentyris des Grecs), l’église chrétienne
fut installée dans le grand vestibule, magnifique salle
hypostyle, haute de quinze mètres, ornée de vingt-
quatre colonnes aux chapiteaux à tête de vache.
L’autel, placé à gauche de l'entrée, se trouve exacte-
ment orienté. Denderah devint le siège d’un évêché.
Toute une partie du temple de Seti Ier, à Abydos, fut
convertie en église 1,
Le grand temple de Louqgsor abrita deux églises.
L'une, dont il reste peu de traces, fut bâtie de toutes
pièces dans le retrait entre la cour de Ramsès II et la
4003. — Karnak. Niche chrétienne
sur un des pylônes du groupe sud.
D'après WI. de Bock, Matériaux, p. 83, fig. 98.
grande colonnade d'Aménophis III, du côté du Nil.
L'autre fut établie dans le vestibule à huit colonnes
qui sépare le grand vestibule et le sanctuaire. La
grande porte du sanctuaire fut fermée par une maçon-
nerie en forme d’abside semi-circulaire, et deux belles
colonnes corinthiennes furent élevées au-devant.
L'autel seul ἃ disparu. IL était évidemment dans la
petite abside, au sud-ouest, en vue des fidèles groupés
dans la travée centrale du grand vestibule ou même
dans la cour. Les murs de l’église étaient encore en
grande partie enduits de stuc et ornés de peintures
décoratives, de figures de saints, de sujets religieux;
elles disparaissent rapidement depuis qu'elles ont
été mises à découvert en 1886, ayant été jusqu'alors
enfouies, ainsi que toute la partie orientale du temple,
sous un amoncellement de décombres. A gauche de
l'église sont deux chambres qui paraissent avoir servi
de sacristies.
A Karnak, une église fut installée dans le temple
du dieu Khonsou, une autre dans le vaste édifice
appelé Promenoir de Thoutmès III, faisant suite au
grand temple d'Ammon. De la première il ne s’est
conservé que des vestiges, quelques croix sculptées
en relief dans des cercles taillés en creux. Dans l'escalier
qui part de l’église pour monter aux terrasses, on voit
des empreintes de pied tracées sur le pavé; sur les
1 U. Bouriant, dans les Mémoires publiés par les mem-
bres de la Mission archéologique française du Caire, t. 1,
p.382 sq.; The Osireion at A bydos (par Miss Murray), Lon-
ÉGYPTE
2458
murs, on déchiffre quelques graffites chrétiens; ce
sont des chameaux portant surle dos une de ces tentes
sous lesquelles s’abritent les femmes, et, au-dessus de
la tente, une croix; ensuite, les noms de TETPOC,
MAYAOC en grec ou en copte.
Le promenoir de Thoutmès III, où se trouvait la
seconde église, est une longue salle divisée en plusieurs
nefs par des colonnes, auxquelles les chapiteaux, en
forme de cloches coiflant le fût, donnent un aspect
singulier. Ces colonnes furent décorées de figures de
saints aujourd’hui à peine reconnaissables. Il y a quel-
ques années, un nom était encore lisible, celui d’Apa
Schenouti, l’abbé de Deir el Abiad (voir ce mot). On
reconnaît encore sur ces colonnes les cavités enfumées
ou l’on plaçaient les lampes, et sur les murailles les rai-
nures où s’engageaient les cloisons (fig. 4003). L’autel
était au fond de la nef centrale, contre le mur du nord.
De l’autre côté du Nil, dans la Thèbes funéraire,
nous trouvons aussi des églises et des couvents établis
dans les temples. C’est d’abord le magnifique temple
funéraire de la reine Hatshepsou, appelé dans le pays
Deir el Bahari, le couvent du Nord. Le nom seul indique
la présence d’un monastère; mais aujourd’hui que
tout a été remis à peu près dans l’état primitif, il n’est
pas aisé de se rendre compte de l’aspect que présen-
tait l'édifice au temps des moines. Sans doute, comme
tous les couvents de l’époque, il était entouré d’une
haute muraille à la manière d’une forteresse. On voit
en effet, dans la partie supérieure adossée à la mon-
tagne, un grand mur qui a dû faire partie de l'enceinte.
Il est composé de grosses briques pharaoniques, de
limon et de paille, toutes semblables à celles d’un grand
arcou porte de pylône quise dresse à quelques centaines
de pas en face du temple. Ce fut probablement aux
antiques constructions dont cet arc faisait partie que
les moines empruntèrent les matériaux de leur en-
ceinte. La disposition toute particulière du temple,
composé presque uniquement de longs portiques et
de chapelles souterraines, sans aucune salle à la fois
vaste et aérée, se prêtait mal à l'installation d’un
monastère. Les moines ont dû vraisemblablement se
construire de toutes pièces des logements appuyés
sur les édifices anciens. De leur église il ne reste que
quelques croix sur les murs antiques, quelques chapi-
teaux grecs surchargés de croix; la situation de sym-
boles chrétiens, vers l’angle septentrional du temple,
nous induit à croire que l’église était de ce côté toute
proche de la petite cour où se trouve un autel pro-
venant de l’époque païenne.
A Deir el Medinéh, d’autres moines trouvèrent un
gracieux petit temple, formé tout entier d’un étroit
vestibule à ciel ouvert et d’un sanctuaire richement
orné; ils se bâtirent un couvent à l’entour et transfor-
mèrent le temple en église. Du dehors on ne voit que
la haute et sombre enceinte de briques crues, com-
mune à tous les vieux couvents. Dès qu'on a franchi
la porte, on se trouve en face du petit temple, un
bijou d'architecture égyptienne enchâssé dans la
triste enceinte et les pans de mur du couvent déman-
telé. Sur sa façade, à gauche de l'entrée, on lit de nom-
breuses inscriptions coptes, mentions funéraires des
moines enterrés dans le préau. Plus à droite, une
inscription copte de plusieurs lignes donne des indica-
tions pour des tisserands de lebitons et deux dates :
230, 250 de l'ère des martyrs, soit 513 et 533 de l'ère
chrétienne *.
Au Ramesséum une église fut installée. Mais l’édi-
fice a été tellement maltraité qu’on ne peut rien dire
de plus sinon que cette église était établie dans le
grand vestibule.
don, 1904, p. 38, ch. xzt (par W.E. Crum) et pl. 25 à 37.
— 1 E. Révillout, dans Mélanges d'égyptologie, t. 1,
p. 182.
2459 ÉGYPTE 2460
A Medinet Habou, on remarque à l’est, dans le mur
du temple, à l'extérieur, une rangée de portes ouvertes
après coup, aujourd'hui grossièrement maçonnées,
dont les linteaux portent des ornements grecs et des
croix; à l’ouest, on voit une quantité de belles colonnes
de marbre, de chapiteaux byzantins portant encore
des traces de peinture. Tout ceci indique l'existence
d’une église dans le temple. La grande cour intérieure,
de 1600 mètres de surface, tout entourée de portiques,
a dû servir d'église, une vaste cuve est demeurée en
place à l'entrée du nord. Une série de chambres, ados-
sées au mur extérieur du levant, règnent le long du
vestibule et du sanctuaire. Ce fut pour mettre ces
chambres en communication directe avec le dehors
que les chiétiens ouvrirent les portes dont nous avons
parlé. La hauteur de leur seuil au-dessus du pavé de
l'édifice montre qu’alors le sol extérieur s'était déjà
élevé de plusieurs mètres depuis la construction du
temple. A l’époque chrétienne, au ve siècle, il y avait
là, tout autour, une ville populeuse, dont il ne reste
d’autres vestiges que des monceaux de décombres.
Les chambres du temple offrirent au clergé les loge-
ments les plus commodes. L'église de Medinel Habou
n'existe plus; lors du déblaiement du temple, les co-
lonnes de l’église ont été enlevées et transportées au
dehors, le long du mur sud du temple; une masse de
débris de niches, d’'architraves, etc., gisent vers
l'angle nord-est du temple.
Une église copte fut établie dans un édifice funé-
raire, le tombeau de Déga 1.
Au temple d’'Edfou, les chrétiens se firent une église
dans le grand vestibule hypostyle et respectèrent si
bien l'édifice qu’il est resté le plus intact des temples
égyptiens.
Les monuments de l’île de Philæ appartiennent à
l’époque des Ptolémées et sont couverts d'inscriptions
grecques du temps des Lagides et du temps des Ro-
mains, pleines de détails curieux pour l’histoire inté-
rieure de l'Égypte pendant ces deux périodes. Ces
inscriptions sont des proscynèmes ou, pour parler un
langage moins mystérieux, les cartes de visite des
touristes qui s'inscrivent chez la divinité à laquelle
ils sont venus rendre visite. Parmi ces voyageurs, se
trouvent un grand nombre de hauts fonctionnaires
de la cour d'Alexandrie, venant, soit au nom du mo-
narque, soit en leur propre nom, saluer la déesse sou-
veraine Isis, qui, adorée dans cette île sainte, à l’ex-
trémité du cours du Nil égyptien, semblait y résider
comme la gardiennetutélaire des frontières de l'Égypte.
Le grand temple de Philæ, avec les longues avenues
bordées de colonnades qui y conduisent et les majes-
tueux pylônes qui en forment l'entrée, est criblé de
ces proscynèmes, expression de la piété des pèlerins.
D'autres inscriptions du même genre se lisent sur
les temples secondaires de l’île, notamment sur celui
que l'expédition française de 1798 ἃ désigné sous le
nom de « petit temple de l’ouest ». Le nom de Philæ
fait son apparition dans les annales de l'Égypte au com-
mencement du 1ve siècle avant notre ère. A partir
de ce moment, on peut suivre pendant neuf cents ans
le cours régulier de son histoire, écrite sur les monu-
ments qu’elle renferme encore. Le christianisme nais-
sant ne put y pénétrer. Une inscription grecque,
visible encore aujourd’hui, près de la chambre d’Osiris,
sur la plate-forme supérieure du grand temple, nous
apprend que, l’an 453 de l’ère chrétienne, c’est-à-dire
soixante ans après l’édit de Théodose contre les tem-
? U, Bouriant, L'église copte du tombeau de Déga, dans
Mémoires de la mission archéol. du Caire, t. 1, et dans
Maspero, Bulletin de l'Institut égyptien, 1885. — ? G.
Wescher, Rapport sur la mission accomplie en Égypte,
dans Arch, des missions scientifiques, 1864, {16 série, t, 1,
p.186 sq.—*J.-A, Letronne, Recueil des inscriptions grecques
ples et les dieux, la déesse Isis avait encore en ces lieux
son culte, ses fêtes et ses prêtres ".
Letronne a fait connaître deux proscynèmes de
Philæ, appartenant respectivement au 23 choïak de
l’an 165 de Dioclétien et au 15 choïak de l’an 169 de
la même ère (voir Dictionn., au mot ÈRE), c’est-à-dire
le 19 décembre de l’an 449 et le 11 décembre de l’an
453 de notre ère #. Ce mois de choïak était celui où se
célébraient annuellement certaines cérémonies reli-
gieuses et où se réunissaient à Philæ les divers mem-
bres du grand collège pour les processions et autres
cérémonies du culte d’Isis. Ceci n’aurait rien de nature
à nous surprendre si la date tardive de ces inscriptions
ne les reportait au milieu du ve siècle, environ soixante
ans après l’édit de Théodose. A cette date et malgré
les dispositions formelles de, l’édit, le culte d’Isis et
d'Osiris s’exerçait encore librement à Philæ, même
il était confié à des familles égyptiennes. Bien loin de
s’en cacher, remarque Letronne, elles s’en faisaient
gloire. Les desservants du culte d’Isis ne craignaient
pas d'inscrire leurs noms et ceux des membres de leur
famille sur une partie visible du temple, en marquant
avec soin le degré qu’ils occupaient dans la hiérarchie
sacerdotale. Rien n’annonce mieux un culte célébré
ouvertement, sans crainte d'aucune persécution. Or,
nous possédons un passage important de Priscus, se
rapportant à cette situation, que ni le traducteur
latin, ni Tillemont, ni Le Beau, n’ont parfaitement
compris et que Letronne a élucidé.
Cet historien, dit-il, rapporte que les Blemmyes et les
Nubiens, vaincus par les Romains sous la conduite de
Maximin, général de l’empereur Marcien, envoyèrent
à ce général des députés de l’une et l’autre nation
pour traiter de la paix. Ce témoignage a d’autant plus
de poids, que Priscus était à cette époque en Égypte,
et que, ami de Maximin, il a dû connaître parfaitement
tous les détails de cette guerre. Il rapporte donc que
les barbares offrirent d’abord une paix qui devait
durer autant que Maximin resterait en Thébaïde : ce
qui fut refusé; puis, tant qu'il vivrait, condition dont
on ne voulut pas davantage. Il exigea une paix de
cent ans, qu'ils acceptèrent, en s’engageant à rendre,
sans rançon, les prisonniers qu'ils avaient faits dans
cette incursion et dans la précédente, ainsi que les
bestiaux enlevés et le prix de ceux qu’on avait consom-
més ; mais ils demandèrent en retour qu’on leur permit,
selon l’ancienne loi, κατὰ τὸν παλαιὸν νόμον, de se ren-
dre, sans nul obstacle, au temple d’Isis,et de transporter
chez eux, à une époque déterminée, les images de la
déesse, pour en tirer des oracles, s’engageant à les
ramener ensuite intactes dans le temple de Philæ.
Comme garantie, il était stipulé que le bateau portant
les images révérées serait sous la conduite d’Égyptiens.
Maximin consentit à ces conditions; et, jugeant que
la vénération des barbares pour Isis devait les mieux
disposer à exécuter ces conditions, il voulut qu'elles
fussent ratifiées dans le temple même : ἐμπεδωθῆνα!
τοίνυν ἐν τῶ ἱερῶ τὰς συνθήκας τῷ Μαξιμίνῳ ἐπιτή-
δειον ὄν. Les députés vinrent en effet dans l'ile,
signer avec empressement ce traité; et ils en furent
tellement satisfaits, qu'ils donnèrent pour otages des
hommes qui avaient été leurs chefs et des enfants de
chefs : ce qu'ils n'avaient point encore fait en de pa-
reilles guerres avec les Romains, auxquels ils n'avaient
jamais donné de leurs enfants en otage #.
Il faut s'arrêter un moment sur ce passage. Tille-
mont 5 s'étonne qu'il y eût encore des idoles d’Isis en
el latines de l'Égypte, 1848, t. ταν p. 198-217. ‘ Le Beau
dit que ce fut la première fois que les Romains reçurent
des otages des Blemmyes, Le texte grec dit que c'était la
première fois que les barbares donnaient, non pas des
otages, mais de leurs enfants en otage, ce qui est fort
différent, — δ Histoire des empereurs, ἵν V1, p. 297.
rps
a
2461
Égypte; il s’étonne surtout que le grand-chambellan
Maximin confirme, par un article exprès, l’acte reli-
gieux des Blemmyes. Le Beau fait à ce général unesorte
de reproche d’avoir été plus politique que délicat en
matière de religion. Ni l’un ni l’autre ne paraît avoir
entrevu le motif d’une condescendance qu’on peut, à
bon droit, regarder comme forcée.
Prisceus rapporte à une « ancienne loi » le voyage
que les statues d'Isis faisaient chez les peuples de la
vallée supérieure du Nil. L’antiquité classique ne nous
fournit aucun moyen de savoir jusqu’à quel point cet
historien était bien instruit à cet égard; mais une
inscription métrique de Philæ, qui paraît être du
temps d'Auguste, nous garantit l'existence de l'usage
à cette époque et nous donne, en plus, un curieux
commentaire du passage de l'historien. C’est un té-
moin oculaire qui parle ? :
Νῆσον ἐς, Αἰγύπτοιο πέρας ‘ περικαλλέα, σεμνὴν,
Ἴσιδος, Αἰθιόπων πρόσθεν, ἀφιξάμενοι,
EïSouev, ἐν Νείλῳ ποταμῷ, νέας ὠχυπορούσας,
᾿Αξιθέους αἵ ναοὺς ἤγαγον Αἰθιόπων ἔξ,
= Ταῖαν ἐς ἡμετέρην, πυρηφόρον, ἀξιθέωρον,
[Ἢν] πάντες βροτοὶ ἄνδρες ἐπὶ χθονὶ σεμνύνουσιν.
« Étant arrivés, à la limite de l'Égypte, dans la char-
mante et vénérable île d’Isis, située en avant de
l'Éthiopie, nous voyons, sur le Nil, des vaisseaux
rapides qui, de la terre des Éthiopiens, apportent des
temples dans notre pays, fertile en grains, digne
d’être visité, et que tous les hommes vénèrent. »
Ces temples portés sur des vaisseaux, ce sont les
édicules, παστοί ou παστοφορεῖα *, le plus souvent
dorés, ναοὶ χρυσοῖ. comme les appelle Diodore de
Sicile, dans lesquels étaient enfermées les images de
la déesse. On voit que le rite du temps d’Auguste
n'avait guère changé à l’époque où écrivait Priscus;
c'est que les Blemmyes et les Nubiens, en venant s’éta-
blir dans la vallée inférieure du Nil, avaient adopté
le culte de la population qu'ils y avaient trouvée.
Ainsi s'explique la condition posée par ces barbares
dans leur traité. Cet usage, en effet, intimement lié à
la religion, était la garantie du lien qui continuait
d’unir leur culte à celui de l'antique Égypte. Pour
s’assurer la jouissance de ce privilège, ils consentirent
des sacrifices auxquels ils ne s'étaient jamais soumis
jusque-là. Π semble que de ce seul fait ressort claire-
ment la cause qui empêcha l’édit de 391, rendu par
Théodose, de s’étendre jusqu’zu temple d’Isis.
Les Blemmyes‘paraissent avoir été assezredoutables
pour suggérer des ménagements dont la politique reli-
gieuse des empereurs s’accommodait d’ailleurs assez
volontiers. Jusqu'au temps de Dioclétien, la basse
Nubie, un peu au-dessus de la seconde cataracte, fut
une annexe de l'Égypte, un de ces points extrêmes
qu'on appelait collimilium, ou συνορία, formant la
transition entre lesterres romaines etles pays barbares.
Procope nous apprend que Dioclétien fit retirer jus-
qu'à Éléphantine les troupes romaines, qui s’étendaient
sept journées plus loin, livrant ainsile reste aux bar-
bares, en s’engageant même à leur payer un tribut
annuel en or, pour qu'ils ne fissent point d’incursion
en Égypte, tribut qu’on leur payait encore de son
temps, malgré quelques infractions de leur part aux
promesses jurées. Dioclétien avait pris son parti de ne
pas défendre à outrance un canton pauvre qui n'avait
d’autre utilité que de maintenir les barbares à distance
de l'Égypte. Quoi qu'il en soit, cette retraite des postes
avancés fit perdre à Éléphantine et à Philæ la tran-
1 Histoire du bas-empire, édit. de Saint-Martin, t. vi,
p: 328. — 2 J. A. Letronne, op. cit., t. 11, p. 167-173. —
? Ibid., p. 173-174, des édicules analogues probablement à
ceux qu’on porte dans les processions et sous lesquels se
ÉGYPTE
2462
quillité et la sécurité dont elles avaient joui jusque-là.
Ces villes eurent dès lors, à proximité, de dangereux
et entreprenants voisins, « peu esclaves de leurs ser-
ments », écrit Procope, « et que la crainte seule des
soldats peut contraindre à y rester fidèles ». En consé-
quence, Dioclétien fit fortifier l’île et y laissa garnison,
et une grande muraille en briques crues, de quatre
mètres d’épaisseur,s’éleva depuis Syène jusqu’à Philæ,
devenu le boulevard méridional de l'Égypte.
En même temps qu’il en imposait aux barbares par
des fortifications, Dioclétien les intéressait, par la
religion, au maintien de la paix. Il reçut leurs prêtres
dans le temple de Philæ, dont ils célébraient les rites
de concert avec les Égyptiens. Peut-être, quand le
christianisme devint dominant, essaya-t-on parfois
d’entraver le culte d’Isis et d’Osiris, mais le voisinage
des idolâtres rendait presque impossible sa suppres
sion. La condition expresse qu’ils mirent au traité de
452, conclu avec Maximin. montre assez combien 115
tenaient encore au culte d’Isis. On peut croire que la
crainte des excès où se serait porté leur fanatisme fut
le motif qui détermina des empereurs chrétiens, dont
le zèle religieux ne saurait être mis en doute, à sus-
pendre, au moins pour les temples de Philæ, l'arrêt
de mort lancé, en 391, contre les dieux de l'Égypte.
Maximin ne faisait la concession exigée de lui qu'avec
l’assentiment de l’empereur. On est du moins en droit
de le penser, si on se rappelle que la cour de Constan-
tinople ne répugnait pas aux concessions en Ce genre,
quand elles étaient commandées par son intérêt. On
peut citer en preuve la lettre remarquable qu’Arcadius
écrivit à Porphyre, évêque de Gaza en Palestine, en
401, relativement à la destruction des temples de cette
ville, habitée, en grande partie, par des païens fana-
tiques. « Je sais, dit-il, que cette ville est remplie
d’idoles; mais elle est bien disposée à payer les contri-
butions, quoiqu’elle soit fort imposée. Si donc nous
allions mettre tout à coup le trouble parmi les habi-
tants, la crainte les obligerait à fuir, et nous perdrions
les revenus si considérables que nous en tirons: mais,
s’il vous plaît, ne lesopprimons qu’en détail, en privant
peu à peu les adorateurs des idoles des dignités et des
autres fonctions publiques; ordonnons, en outre, que
leurs temples soient fermés et qu’on n’y rende plus
d’oracle. Lorsqu'ils seront opprimés, une fois pressés
detoutes parts, ils reconnaîtront la vérité : au contraire,
toute mesure excessive, quand elle est subite, est
pénible aux sujets. »
Voilà donc le commentaire de ces lois qui entrai-
nèrent beaucoup de ruines, mais qui, somme toute,
dans bien des cas, firent plus de peur que de mal. Que
devenait la législation si formelle de Théodose et de
ses successeurs immédiats, si, en dépit d'eux ou avec
leur connivence, il existait encore en Égypte des
prêtres païens, des idoles révérées et des temples fré-
quentés en pèlerinage? Au dire de Sulpice-Sévère, de
Palladius et de Priscus, le général Maximin était un
homme pieux et cependant il ne s’embarrassait pas
du tout d’une clause dont Tillemont se scandalise et
s’indigne comme d’un acte d’impiété, dont Le Beau,
lui-même, le gronde doucement. A défaut de scrupules
religieux, il ne pouvait ignorer que cette clause le
mettait dans un assez mauvais cas puisqu'elle contre-
venait aux dispositions des lois de 384, 392, 416, 435,
438, qui frappaient de mort les fauteurs et sectateurs
de la scélératesse païenne et y ajoutaient la mort
civile, la confiscation des biens, l'obligation de dé-
truire les temples, de s'opposer à un acte quelconque
voit une image ou une statuette. — ‘ Identification des
Blemmyes avec les Touaregs; cf. Comptes rendus de l'Aca-
démie des inscriptions, 1871, p. 26; 1888, p. 326; Révillout,
Mémoire sur les Blemmyes, in-4°, Paris, 1878.
2463 ÉGYPTE 2464
de polythéisme, accompli même en particulier. L'année
même où Maximin consentait la clause en question,
l'empereur Marcien étendait les dispositions du décret
d’Arcadius aux biens sacrés, dits agonothétiques.
Les lois n’étaient donc pas périmées.
En réalité il y a toujours une marge entre le texte
des lois et leur application. Toute cette législation
semble parfois n’avoir été promulguée que pour être
violée. Cependant il n’en est pas ainsi. Ces lois don-
naient satisfaction à ce qu’on est convenu d’appeler
la piété des empereurs et à l'intolérance du clergé,
mais plus encore elles offraient d’honnêtes bénéfices
parle d’Isis encore adorée à Philæ : Ἶσιν τὴν χατὰ
τὰς Φίλας ἔτι τιμωμένην; cet ἔτι en dit long : en
dépit des lois et des édits de proscription, on constatait
que la déesse conservait encore un culte, un temple,
un autel et des adorateurs. Procope nous apprend
que les Blemmyes et les Nubiens ou Nobades avaient
conservé l’usage du temple de Philæ jusque sous le
règne de Justinien, qui envoya Narsès le Persarménien,
général de ses troupes en Égypte, fermer le temple,
abolir le culte, emprisonner les prêtres et emballer
les idoles à destination de Constantinople.
Philæ fut, après la désaftectation du temple d’Isis,
4004. — Grande église de l’est, à Philæ.
D'après H. G. Lyons, À report on the island and temples of Philæ, London, 1896, pl. 48.
à tous les entrepreneurs, courtiers, marchands, inter-
médiaires qui vivraient longtemps et grassement de
la dépouille du paganisme mise à l’encan. Il y avait
là de quoi enrichir plusieurs générations et afin de ne
pas frustrer celles-ci comme aussi afin de ne pas s’im-
poser une activité trop fatigante, les Orientaux ne se
hâtaient pas d’exproprier, prenaient leur temps. Le
paganisme subsistait, gardait ses dévots et chez beau-
coup de convertis s’arrangeait fort bien de la croyance
chrétienne, sauf à réintroduire l’idolâtrie sous la forme
de superstitions.
La persistance du culte d’Isis à Philæ n'eut donc
rien de particulièrement anormal. L'intérêt et la
politique concouraient à sauvegarder le temple de
la déesse. Deux années après le traité conclu par
Maximin, en 453, nous possédons d’autres témoignages
de la continuation du culte; ce sont les proscynèmes
de Smetchen, le protostoliste, prophète et fils de pro-
phète en exercice à Philæ. Enfin trente ans plus tard,
Marinus, écrivant, après l’an 486, la Vie de Proclus,
un lieu fréquenté malgré son éloignement et peut-être
un peu à cause des événements qui venaient de s’y
passer. Les premiers temps du christianisme à Philæ
nous sont mieux connus depuis la publication de
l'Histoire des moines de Haute-Égypte et de la Vie
d'apa Aaron par Paphnuce, le grand ascète du rve siècle.
Cet ouvrage était resté inédit. Paphnuce fit plusieurs
voyages au désert afin de prendre une idée exacte
de la vie anachorétique, et la Vie d'apa Aaron nous
montre qu’il poussa jusqu'aux établissements monas-
tiques proches de la première cataracte et des îles
entre Syène et Philæ. Il vint jusqu'à un monastère
voisin de celui de Saint-Siméon sur la rive gauche du
Nil opposée à l’île d'Éléphantine et il y fut reçu par
le frère Pseleusius, qui satisfit sa curiosité et lui conta
maintes histoires concernant apa Zebulon, Sarapomon,
Mathieu, ἀρὰ Zachée, Anian, Paul et bien d’autres.
Enfin il l’entretint d’apa Isaac, vieillard, disciple
d’apa Aaron, et le conduisit dans sa retraite, une île
de la première cataracte. Il en fut très bien reçu et
+ τὰ
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La
ere
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2465
apprit de lui ce qui concernait l’évêque Macedonius,
par qui, au temps d’Athanase, le christianisme fut
introduit à Philæ.
Macedonius, inspecteur militaire de la Haute-
Égypte et chrétien, visita toutes les villes de son
inspection, y compris Philæ. Il désira y faire la sainte
communion et constata qu'il ne s’y trouvait aucune
église, de sorte que les moines de Syène desservaient
Philæ une fois la semaine. A son retour à Alexandrie,
Macedonius raconta son voyage à saint Athanase et
lui proposa de conduire le prêtre que désignerait le
patriarche saint et sauf à Philæ, à sa prochaine inspec-
ÉGYPTE
2466
fut là qu’il apprit par révélation qu'il devait se rendre
au désert et rencontrer les deux fils d’Aristus, qui
étaient des vases d'élection. Après avoir marché
quelque temps, Macedonius rencontra un de ces jeunes
gens, celui qui s'était enfui, mais mourant de faim
et de soif. Il le secourut, le ramena à Philæ, l'instruisit,
le baptisa et donna aux deux frères les noms de Marc
et d’Isaïe. Plus tard, il convertit Aristus, et le baptisa
sous le nom de Jacob. A la mort de Macedonius, Mare
lui succéda sur le siège épiscopal de Philæ et Isaïe
succéda à Marc; tous deux furent consacrés à Alexan-
drie par saint Athanase. A Isaïe succéda Pselensius,
4005. — Église copte de l’ouest et village copte à Philæ.
D'après H. G. Lyons, op. cit., pl. 47.
tion. Athanase lui répondit qu'il fallait y mettre un
évêque et que cet évêque serait Macedonius, de la
résistance duquel il triompha enfin. Dès son installa-
tion à Philæ, Macedonius se fit très humble; il vit que
le peuple venait chaque jour au temple adorer un
faucon dans sa cage. Un jour, en l’absence du grand-
prêtre, Macedonius vint au temple et dit à un des fils
de ce grand-prêtre qu'il désirait sacrifier. Pendant
que ce jeune homme préparait le feu, Macedonius
s’approcha de l'oiseau et lui coupa la tête, qu'il jeta
dans le feu de l'autel, et partit. Dès que le fils du grand-
prêtre vit ce qui était arrivé, il s'enfuit au désert, au
delà du Nil. Le lendemain matin, le grand-prêtre
Aristus revint au temple et une vieille femme qui
avait tout vu lui raconta la mort de son dieu et la
fuite de son fils. Aristus sortit, décidé à tuer son fils
et Macedonius. Celui-ci avait eu le temps d'être mis
sur ses gardes par un chrétien et de décamper vers le
nord, dans un lieu où il pouvait jeûner et prier. Ce
consacré par Timothée, dont l’épiscopat fut calme :.
L'ile n’a pas un kilomètre de tour et nous y trouvons
les restes de cinq églises, deux dans le temple, trois au
dehors. La principale (fig. 4004) se trouvait dans le ves-
tibule hypostyle du grand temple d’Isis. Des peintures
chrétiennes quelque peu effacées, dans l'ouverture cen-
trale du second pylône donnant accès à cette salle,
avertissent qu’on entre dans une église. A droite et
en haut, c’est une représentation de la ville de Jéru-
salem, et au-dessous une figure du Christ entre deux
anges, probablement Michel et Gabriel; celui de droite
porte un glaive, celui de gauche semble porter une
croix ou plus simplement la canne à pommeau (voir
Diclionn., t. τ, au mot ANGES).
1 E. Wallis Budge, Miscellaneous Coptic texts in the
dialect of upper Egypt, in-S°, London, 1915, p. χι-χιν.
CXLIV-CLVI, 432-495, 94S-1011,.
2467 ÉGYPTE 2468
La salle est divisée, dans sa longueur, en deux par-
ties, par une rangée de colonnes avec parapet dans
les entre-colonnements. La première partie est à ciel
ouvert; on voit dans la corniche du pylône les trous
dans lesquels passaient les cordes du velum tendu au-
dessus des fidèles pour les garder de l’ardeur du soleil.
La seconde partie conserve encore l’autel et le taber-
nacle. L’autel est un cube de granit orné sur la face
de devant d’une croix grecque sculptée dans un cercle.
Le tabernacle est creusé dans le mur oriental; son
ouverture carrée est décorée de deux colonnettes et
d’un fronton arrondi dans lequel est une croix. Des
croix, il s’en trouve un peu partout. En voici une, dans
l'embrasure de la porte du sanctuaire, qu’une femme
élève comme pour la faire adorer. La femme faisait
partie d’un tableau païen; ce sont les chrétiens qui ont
ajouté la croix. De chaque côté de la même porte, deux
inscriptions grecques nous disent le nom de l'évêque
qui transforma cette salle en église : (voir le plan,
lettre A) :
τοῦτο τὸ ἔργον
ἐγένετο ἐπὶ τοῦ
θέοφιλεστατου
πατρὸς ἡμῶν ἀπᾶ
5 Θεοδώρου τοῦ
ἐπισκόπου
« Cette œuvre, dit l'inscription de droite, fut heu-
reusement exécutée sous notre père, très aimé de
Dieu, l’évêque apa Théodore. » L'inscription de
gauche, moins correcte, ajoute : « Que Dieu le conserve
le plus longtemps possible ? » (voir le plan, lettre B):
+ χαὶ τοῦτο τὸ ἀγαθόν
ἔργον ἐγένετο
ἐπὶ τοῦ ὁσιωτάτου
πατρὸς ἡμῶν ἐπισχ[όπου]
5 dr Θεοδώρου ὁ θεὸς
αὐτὸν διαφυλάξῃ
ἐπὶ μήκιστον χρόνον
La deuxième église se voit dans le petit temple de
la Naissance, situé à droite de la cour qui sépare les
deux pylônes. Ce fut plutôt une chapelle. Dans l’une
des deux petites pièces attenantes, qui ont pu servir
de sacristies ou de logements, les hiéroglyphes ont
été raclés; dans l’autre, ils sont en partie remplis de
limon (fig. 4005).
Les trois autres églises bâties en dehors des temples
sont toutes dans la partie septentrionale de l’île. L’une
d’elles, qui appartenait à un petit couvent situé à la
pointe nord, a presque entièrement disparu. Les deux
autres se voient au milieu de maisons ruinées, derrière
le chevet du grand temple. Elles sont à trois nefs, bien
construites en beaux matériaux; des chapelles ou
sacristies s'ouvrent de chaque côté du sanctuaire;
l’abside est dirigée plus au nord qu’à lorient.
Quantité de sculptures tirées des ruines de ces
1 Description de l'Égypte, Antiquités, τ. v, pl. τὰν, 12,
fac-similés; Gau, Antiquités de la Nubie, pl.xn, n.47, fac-
similé; Niebuhr, Inscriptiones Nubienses,p. 24, n. 47; J.-A.
Letronne (copie de Lenormant), Égupte ancienne, dans
Œuvres choisies, t. 1, p. 78, 80; Barth, dans Rheinische
Museum, 1850, t. vu, p. 270, n. 80; Lepsius, Denkmäler,
τι χας p. 6, pl. xC1, n.312; Corp. inscr. græc., t.1V, n. 8048;
G. Lefebvre, Recueil des inscr. gr. chrét. d'Égypte, 1907,
p. 110, n. 589. — ? Description de l'Égypte, Antiquités, τὰν,
pl. Lv, n. 11, fac-similé; Gau, Antiquités de la Nubie, pl. x1r,
n. 48, fac-similé; Niebubr, Inscriptiones Nubienses, p. 24,
n. 48; J.-A. Letronne (copie de Lenormant, Égupte an-
cienne, dans Œuvres choisies, €. 1, p. 78, 80; Barth, dans
Rheinische Museum, 1850, t. vu, p. 270, n. 80; Lepsius, |
Denkmäler, t. x, p. 6, pl. XC1, n. 313; Corp. inscr. græc.,
t. 1v, ἢ. 8649: G. Lefebvre, Recueil, n. 591. — ? M. Jullien,
Le culte chrétien d’après les temples de l'antique Égupte, |
églises sont rassemblées derrière la colonnade de
l’avant-cour du grand temple. Il y a là de riches et
charmants motifs de décoration dans le style gréco-
byzantin, qui donnent une haute idée des édifices
religieux desquels ils ont fait partie 8.
En 577, l'évèque Théodore convertit le pronaos du
grand temple d’Isis (fig. 4006) en église chrétienne sous
l’invocation du premier martyr saint Étienne, et fit
consigner ce fait dans plusieurs grandes inscriptions
gravées sur diverses parties du pronaos (B), disposé
alors transversalement de manière que la porte (a) du
pylône (A) en formait l'entrée latérale. Deux des
colonnes (δ, 6) qui flanquent l’un des côtés furent
enveloppées d’un massif de maçonnerie pour former
les antes de la crypte (d) où se plaçait l'autel au fond
de l’église. D’après cette disposition, l’entrée fut
tournée au sud et l'autel regardait l'occident, ce qui
était contraire à l'usage; mais on y dérogeait quand
les circonstances ne permettaient pas de faire autre-
ment, comme à l'église d’Antioche .
De toute nécessité, l’église de Philæ devait être
fort irrégulière, car son pronaos, où catéchumènes
et pénitents attendaient le moment de la célébration,
au lieu d’être en avant de l’église, se trouvait sur le
côté. Entre les colonnes b, ο, M. Ch. Lenormant vit
encore une stèle égyptienne de granit rose qui a servi
d’autel chrétien. Cette installation fut l’œuvre de
l’évêque Théodore, ainsi qu'en témoignent les deux
inscriptions citées et gravées respectivement dans
l’intérieur de la porte e qui mène du pronaos au naos
(C). La première inscription dit par qui cette œuvreaété
faite ; la deuxième, en face, insiste et reprend : « Cette
bonne œuvre aussi a été faite. » Ces « bonnes œuvres »,
ajoute Letronne, consistaient à recouvrir d’un enduit
les anciennes sculptures pour faire disparaître les
images profanes qu'elles auraient offertes aux fidèles;
ce faisant, ces vieux chrétiens nous ont conservé in-
tacts les monuments, car là où est tombée la couche
de limon mêlé de paille, les anciennes sculptures ont
reparu aussi fraîches qu'il y a quinze siècles. La troi-
sième inscription est plus longue et plus importante.
Elle se trouve dans l’intérieur de la porte du pylône
du pronaos (a), tout à côté d’une image de saint
Étienne 5 :
ἜΤ... TOYAECTOTOYHMGONXPICTOYHIAAN
εν - - « TMAMETACXH:TICAMENOCOOEO
- . « + ECTATOCATAOEOAGPOCETTICKONMOC
- +: « IEPONTOYTOEICTOTONTOYATIOYCTE
5 DANOYETATAOGWENAYNAMEI XPICTOY +
ΕΠῚ TOY EYAABECTATOYTOCIOYAIAKONOY
ΚΑΙ TPOECTUTOC ne
+ [τῇ] τοῦ δεσπότου ἡμῶν Χριστοῦ φιλαν[θρω πίᾳ
μετασχῇ ματισάμενος ὁ θεο[φιλ]έστατος ἀπὰ Θεόδωρος
ἐπίσκοπος [τὸ] ἱερὸν τοῦτο εἰς τόπον ἁγίου Στεφάνου"
ἐπ᾽ ἀγαθῷ . ἐν δυνάμει Χριστοῦ + ἐπὶ τοῦ εὐλαβεστάτου
ἸΠοσίου διακόνου καὶ προεστῶτος +
dans Études religieuses,1902,t. xcrr, p. 237-252.--- Socrate,
Hist. ecel., 1. V, ce. xx01; l'autel était tourné vers l'occident.
— 5 J. Maspero, Théodore de Philw, dans Revue d'histoire
des religions, 1909, t. Lix, p. 299, — “ Description de
l'Égypte. Antiq., t. v, pl. LV, n. 13, fac-similé; Gau, Anti-
quilés, pl. xn, ἢ. 49, fac-similé, et Niebubhr, Inscriptiones,
p. 24, n. 49; Letronne, dans Mém. Acad. inscr., 1833, τ, x,
p. 195 sq., et dans Œuvres choisies, Égupte ancienne, t. x,
p. 78; Lepsius, Denkmäler, t. xXu, p. 6, pl. xt, n. 311;
C. Wescher,dans Revue archéologique, 1864 b, p.224 (simple
mention); Corp. inser, græc., t. 1V, n. 8647; G. Lefebvre,
Recueil, p. 109, n. 587. Cette inscription et les deux précé-
dentes ont été publiées par Ph, Van der Hægen, Inscriptions
grecques du temple de Philes, dans la Revue archéologique,
1872, p. 342-345; cf. Seymour de Ricci, Lettres d'Égypte,
dans Comptes rendus de l'Académie des inscriptions et belles-
lettres, 1909, p. 148-153.
;
ΩΣ που er A
ÉGYPTE
, ei
2469
« Qu'il participe à la miséricorde de Notre-Seigneur,
le très chéri de Dieu, père Théodore, évêque, ayant
converti ce temple en un lieu consacré à saint Étienne,
pour un bien, avec l’aide du Christ + sous le très
pieux Posias, diacre et préposé. »
L'évêque Théodore reçoit le titre d’apa, qui n’en-
traîne pas nécessairement l'idée de dignité abbatiale,
mais signifie le respect qu’on rend à un haut person-
nage (voir Dictionn., t. 1, au mot ΑΡΑ); en outre,on
n’est pas fondé à faire de lui un chorévêque, parce que
la mention d'un Μάρχος Φιλῶν, Marcus, évêque de
Philæ?, dans la lettre de saint Athanase aux gens d’An-
tioche relative au concile de 362, désigne bien un
évêque rural de Philæ, où le paganisme régnait encore
presque sans partage.
D'après cette inscription, l'évêque apa Théodore
est présenté comme ayant converti ce temple, ce qui
2470
dans beaucoup d’autres endroits d'Égypte et de Nubie.
Voir Dictionn., t. τα, au mot Croix.
Dans l’intérieur du pronaos, sur le mur nord, à droite
près de la porte (0 m.16 χ 0 m. 53) ὃ:
Θ
+ OCTAYPOC
ENIKHCEN
AEINIKA +++
Au mois de février 1881, on déblaya les restes d’une
église copte située au nord du grand temple. Cette
église, élevée probablement par l'évêque Théodore,
dans la seconde moitié du vi siècle, est construite
entièrement avec des pierres provenant d’un temple
détruit. Les murs en sont couverts d’hiéroglyphes, et
l'autel, encore en place, est un naos en granit gris
4006. — Plan du temple d’Isis, à Philæ.
D'après J.-A. Letronne, Œuvres choisies, 1881, 1τὸ série, ἔν 1, p. 124, n. 3.
86 rapporte à l'installation de l’église chrétienne dans
le pronaos, à l'entrée duquel l'inscription est gravée.
On voit en outre que le lieu avait déjà été sanctifié, et
placé sous l’invocation de saint Étienne, dont la figure
est peinte sur le mur à côté. Il est donc certain que
ces trois inscriptions sont de l’époque où le christia-
nisme prit possession définitivement du temple de
Philæ, et que l’évêque Théodore est celui qui présida
à toutes les opérations nécessaires pour le changement
du pronaos en église et pour que les prêtres pussent
habiter décemment dans cet ancien asile de l’ido-
lâtrie.
Posias, διάκονος καὶ προεστώς, figure sans doute ici
comme trésorier, προεστὼς ayant le sens ἀ᾽ οἰκονόμος,
mais avec une idée plus relevée. La croix qui suit ce
dernier mot est manifestement inspirée par la croix
ansée égyptienne. L'imitation est tout aussi claire
1 E. W. Budge, op. cil., p. 978. — * Lepsius, Denkmäler,
t. ΧΙ p. 6, pl. χα, n. 294; C. Wescher, dans Revue
archéol., 1864, p. 224; P. Van der Hæghen, ibid., 1872,
Ῥ. 345; G. Lefebvre, Recueil, n. 590. — ? G. Maspero, Deux
ex-voto inédits de l'ile de Philæ, dans Revue archéol., 1882,
p: 37. — ‘A report on the island and temples οἱ Philæ by
captain H. G. Lyons, R. E., with an introductory note by
d'Évergète II, que les chrétiens ont renversé et couché
sur le flanc. Le pavé est formé de dalles provenant
probablement de la terrasse du temple *. Les déblaie-
ments faits à Philæ par le captain Lyons ont mis à jour
toute une série de monuments chrétiens, dont les dé-
bris ont été réunis dans une des salles du temple. Dans
le temple même, sur le côté intérieur du second pylône,
se trouve une fresque chrétienne. Dans une des cham-
bres du premier pylône, il y a une chapelle avec des
restes de peinture ἡ.
Avant de quitter Philæ et ses temples nous devons
rappeler que le christianisme n’attendit pas l'épis-
copat de Théodore pour s’y implanter. Déjà Letronne
avait signalé un évêque de Philæ en 362, mentionné
dans la lettre de saint Athanase aux fidèles d’Antioche
en leur faisant part du récent concile d'Alexandrie *.
Ce Μάρκος Φιλῶν fit l’objet d’une correction trop ingé-
W. E. Garstin, in-4°, London, 1S96-1897 (2), p. 1-68,
pl. 1-67, plans 1-xX1; cf. Anecdola Oxoniensia, Semitic
series, t. vu, p. 274, 283; Wilkinson, Topography of Thebes,
p.470 ; H. Brugsch, Reiseberichte aus Ægypten, Leipzig, 1855,
p. 268; Greville J, Chester, The early christian Church at
Philæ, dans The Academy, 1882, ἢ. 52, p. 107-108.— * J.-A.
Letronne, Œuvres choisies. Égypte ancienne, t.1, p. S1, note.
2471
nieuse et devint Μάρκος Σιλῶν, Siles, près de Péluse;
ainsi on ne s’éloignait pas de la basse Égypte, d’où
étaient originaires les autres évêques nommés. Mais
un papyrus de Leyde (voir Dictionn., au mot ÉTHIOPIE)
nous apprend qu'entre 391 et 450, l’évêque de Syène
réclamait protection des empereurs pour ταῖς ἔν
Φίλῳ ἁγίαις τοῦ Θεοῦ éxxnoiaic!, d'où 1] faut
conclure que, sous Théodose ΠῚ au plus tard, le paga-
nisme et le christianisme vivaient côte à côte à Philæ;
il semblait dès lors que l’existence d’un évêque de
Philæ en 362 devienne chose moins impossible et même
chose vraisemblable. Le récit du moine Isaac nous
a fait retrouver cet évêque Marc.
XXII. DÉcApENcE. — La substitution du mono-
physisme à l’orthodoxie, la disparition du gouverne-
ment byzantin et des administrations qui relevaient
de lui n’ont pas entraîné la ruine immédiate de la civi-
lisation égyptienne. Les Perses n’eurent pas le loisir
de tout détruire, s’ils en eurent la volonté; les Arabes
eurent le dessein de conserver et de tirer parti de ce
qu’ils trouvaient. Nous montrerons bientôt, par l’énu-
mération des églises détruites au ve siècle de l'hégire,
que les conquérants arabes avaient pratiqué une
longue tolérance, grâce à laquelle le christianisme
avait duré. Néanmoins, cette persistance n’allait pas
sans une tare de décadence toujours plus sensible.
Toutes les branches du savoir et du goût continuent
à vivre ou, pour parler exactement, à végéter. Sous
le patriarche Sergius, nous rencontrons un prêtre
d'Alexandrie, nommé Aaron, qui écrit des traités
de médecine en langue syriaque; c’est qu’en effet il
semble qu’Alexandrie conservait une école de méde-
cine réputée. Zacharie de Mitylène parle d’un médecin
de la cour, originaire d'Alexandrie, et mentionne un
médecin de Rhesaina, nommé Serge, qui avait appris
la médecine et la théologie à Alexandrie et parlait
couramment lé grec et le syriaque. Peu avant la
conquête de l'Égypte par les Perses, nous trouvons
des maîtres syriens traduisant les Septante en syriaque.
Thomas de Harkel et Paul de Pella s’y employent par-
ticulièrement et cette importante traduction s'exécute
au monastère de Ennaton. D’autres couvents, la
plupart des couvents pourrait-on dire sans crainte de
démenti, ont encore une bibliothèque et des religieux
instruits. Il est possible, probable même, que Deir
Suriani, encore debout aujourd’hui, dans le désert
de Nitrie, et dont le nom évoque le souvenir des Sy-
riens, a été fondé à l’époque où la guerre des Perses
avait refoulé vers l'Égypte un grand nombre de fugi-
tifs de Palestine et de Syrie. Les moines coptes sont
plus studieux que savants, ils composent des traités
de controverse, des biographies, copient et recopient
des écrits plus anciens et paraissent trouver leur époque
peu intéressante, car ils ne prennent pas la peine d’en
consigner les événements. L’auteur du Chronicon
Alexandrinumou Chronicon paschale et Jean de Nikious
n’ont guère été imités. Théophylacte Simocatta, ori-
ginaire d'Alexandrie, fait à peine mention de sa ville
natale. Beaucoup d’ouvrages ont dû périr dans ce
temps de trouble et de violence.
Un des auteurs les plus utiles encore aujourd’hui
pour la connaissance de l'Égypte de ce temps, c’est
Jean Moschus, l’auteur du Pré spiriluel. Syrien d’ori-
gine, il a voyagé en Égypte vers la fin du vie siècle et
il a visité les monastères de la Thébaïde et de la haute
Égypte. Avec son élève et ami Sophrone, ils ont connu
et fréquenté intimement saint Jean l'Aumônier. Le
Pré spirituel nous montre la littérature en honneur
dans ces milieux ecclésiastiques et monastiques; il
1U. Wilcken, Heidnisches und Christliches aus Ægypten.
1. Das Christentum auf der Insel Philæ, dans Archiv für
Papyrusforschung, 1901, t. ας p. 401.
ÉGYPTE
2472
faudrait bien se garder de croire que ces gens-là sont
des sots, parce qu’ils ne jugent pas tout à fait comme
nous et s’arrangent d’historiettes qui nous paraissent
un peu puériles. Jean Moschus s’est trouvé en rap-
ports avec Cosmas le scholastique, savant homme,
accueillant et charitable, qui possédait la plus belle
bibliothèque privée à Alexandrie et communiquait
ses livres à ceux qui aimaient la lecture. Tout son
bien, très réduit, avait passé en livres qui remplissaient
sa maison, où le mobilier consistait en un lit et une
table. Entrait chez lui qui voulait, lisait qui pouvait;
le bonhomme lui-même lisait et écrivait infatigable-
ment et toujours contre les juifs, depuis trente-trois ans.
Les arts en Égypte étaient devenus des formules,
des recettes, qu’on se transmettait et qu’on exécutait
encore passablement, mais l’art des temples égyptiens
était depuis longtemps oublié aussi bien pour l’archi-
tecture que pour la peinture. Les mosaïques demeu-
raient en faveur, soit les cubes de verre, soit les cubes
de marbre ou bien les grandes découpures juxtaposées
connues sous le nom d’opus Alexandrinum. Les Coptes.
ont décoré de cette façon les murailles de maintes
mosquées, notamment au Caire. Dans ces procédés
il y a peu d’art et un art timide. La mosaïque n’est
qu'une miniature agrandie et naturellement la mi-
niature continue à être pratiquée. Théophylacte
Simocatta nous parle d’un de ses amis enlumineur et
Jean Moschus ἃ connu un nommé Zoïle qui pratique
le même délassement. C’est par une regrettable dis-
traction qu’on essaie encore aujourd’hui de tirer parti
d’une prétendue lettre de l’évêque Théonas d’Alexan-
drie au chambellan impérial Lucianus, dans laquelle
il recommande le soin à prendre des manuscrits et des
miniatures. La pièce est un apocryphe de Jérôme
Vignier.
La sculpture est en pleine décadence, il suffit pour
s’en convaincre de regarder les produits de l’art copte,
frontons, chapiteaux, bassins; la figuré humaine est
déplorablement maltraitée, et la décadence s’y fait
sentir bien plus profonde et plus irrémédiable que
dans la peinture, où un certain métier n’a pas entière-
ment disparu. Quelques chapiteaux (voir ce mot)
offrent encore des spécimens agréables d’un art qui
disparaît rapidement; la flore y est traitée avec plus
de fantaisie et plus de souplesse que la faune et
surtout que la figure humaine. Tandis que l'art
d’entailler la pierre échoue piteusement en de mons-
trueuses horreurs, notamment les mufles et les corps
de lions, l’émaillerie et la tabletterie conservent des
artisans encore habiles et expérimentés.
La fabrication du papyrus et la préparation du par-
chemin perd de son importance, l'exportation est
beaucoup moins considérable que par le passé et ce-
pendant les Égyptiens eux-mêmes se privent d'en
faire usage et recourent pour mille usages à des tessons
de pots (déjà employés à l’époque ptolémaïque) sur
lesquels ils écrivent à peu près tout ce qui est de la
vie courante; néanmoins les secrets industriels se
conservent et se transmettent. C’est ainsi que nous
voyons l’industrie du verre, fameuse dès le début
de notre ère, conservée jusqu'au x1° ou xue siècle; la
céramique de même et aussi les industries tex-
tiles. Celles-ci semblent même avoir tiré parti de la
rapide conquête et de l’occupation des Perses pour
s'initier aux modes et peut-être aux méthodes de
fabrication des tissus, qui étaient une des spécialités
de la Perse. C’est ce que permettent de reconnaître
les étofles d'Akhmin, dans les dessins et les couleurs
des fragments retrouvés à Chagqarah; dans le Fayoum
et dans la Haute-Égypte, mêmes traces d'influence
exotique.
Nous ne faisons qu'indiquer ici une direction d'ac-
tivité, la construction navale. Bien qu'elle paraisse
ler ge.
2473
étrangère à nos études, on doit reconnaître cependant
qu’elle s’y rattache par un côté, puisque l’Église
d'Alexandrie possédait sa flottille et faisait le cabotage,
XXIII CONQUÊTE ARABE. — L'épisode qui mit
fin à la domination romaine — devenue byzantine
en Égypte nous a été raconté par toute une armée
de chroniqueurs, les uns obscurs, les autres loquaces,
presque tous sujets à caution. Parmi eux, les Byzan-
tins ont obtenu une longue préférence qui s'explique
par l'accès plus facile de leurs récits; le grec de Théo-
phane et de Nicéphore était livre ouvert pour Le Beau,
et si Gibbon s’éclairait parfois d’une traduction latine,
il s’y sentait cependant moins dépaysé que parmi les
historiens et compilateurs arabes depuis Baladhuri
et Tabari jusqu'à Suyuti et Makrizi. 11 y a beaucoup
de racontars et d’historiettes à élaguer dans ce qu’on
croyait savoir, quelques traits nouveaux à retenir
parmi les documents qu’on ignorait. Dans le nombre
de ces derniers font assez bonne figure Eutychius, le
patriarche melkite du Χο siècle, et Sévère d’'Eschmon,
son contemporain jacobite; les Syriens et même l’Ar-
ménien Sebeos ne sont pas entièrement négligeables:
par contre, les Grecs Zacharie de Mitylène, Sophrone
de Jérusalem, Jean Moschus surtout et Léonce de Néa-
polis n’apportent qu'une contribution chétive et dou-
teuse; les pièces coptes, tels les récits hagiographi-
ques, la Vie de Samuel de Qalamoun, celle de Pisentios
de Keft, celle du patriarche Benjamin, sont à peine
plus utiles. Le monument capital pour ces événements,
c'estla Chronique de Jean de Nikious, contemporain
et, bien plus, témoin de ce qu’il raconte. Jean Modab-
bir était évêque de la ville de Nikious ou Absay en
Égypte, vers la seconde moitié du vue siècle. Les
seize derniers chapitres de l’ouvrage sont le récit sin-
cère et précis d’un témoin véridique et attentif.
L’évêque Jean écrivit en grec, parfois en copte, mais
son texte ne nous est parvenu qu’à travers le double
voile d’une traduction arabe, traduite à son tour en
éthiopien. Cette dernière recension, la seule connue
aujourd’hui, est accessible grâce à la traduction fran-
çaise donnée par Zotenberg (1883) et à la traduction
anglaise de R. H. Charles (1916).
C’est en l’année 609 de notre ère qu'Héraclius le
Jeune, fils du préfet d'Afrique du même nom, profita
d’une insurrection de la Pentapole Cyrénaïque pour
tenter de détrôner l’empereur Phocas. Tandis qu’Héra-
clius attendait à Thessalonique, avec une flottille, le
moment de se déclarer, Nicétas allait en son nom
occuper Alexandrie et l'Égypte. Nicétas, attaqué par
le général Bonose, le battit, tandis que Phocas lui-
même se faisait battre sur mer par Héraclius. L'empire
avait un nouveau maître (610) et l'Égypte fut confiée
au gouvernement de Nicétas, qui paraît avoir rempli
son office avec prudence et bonheur.
Peu après, le roi des Perses, Chosroës, se jette sur
l'empire, qu'il rêve d’anéantir. La Syrie est envahie,
Jérusalem prise d'assaut et pillée, son patriarche
Zacharie emmené prisonnier et la relique de la vraie
croix emportée à Ctésiphon. Les populations fuient
terrifiées et leur flot vient rouler jusqu’en Égypte,
suivi de près par celui des conquérants. Memphis est
occupée sans coup férir, ensuite Nikious; Alexandrie,
assiégée, est saisie par trahison. Nicétas s'échappe à
grand’peine, en compagnie du patriarche melkite,
saint Jean l’Aumônier. L'Égypte entière, jusqu’à
Syène, n’est bientôt plus qu’une province de la Perse
(617). La perte, imputable au premier traducteur, des
passages de la Chronique de Jean de Nikious relatifs
à ces événements est insuffisamment compensée par
l'existence des sources arméniennes et coptes. Celles-
ci permettent néanmoins de réformer une opinion
longtemps reçue sans discussion et d’après laquelle
les Coptes saluèrent les Perses comme des libérateurs :
DICT. D'ARCH. CHRÉT.
ÉGYPTE
2474
ceux-ci, au contraire, semblent avoir massacré indis-
tinctement Byzantins et indigènes; et la Vie de Pisen-
tios comme la recension arabe de celle de Schenouti
expriment clairement le sentiment de terreur qu'ils
inspirèrent aux Coptes : ce qui reste vrai, c’est qu’une
fois les Grecs expulsés, les Égyptiens s’arrangèrent
assez facilement du nouveau joug, pas plus pesant
de fait que celui de Byzance.
Héraclius, néanmoins, n’entendait pas abandonner
ainsi à l'étranger ses plus riches fiefs. Bien plus, c'était
la civilisation chrétienne qui était en péril : l'étendue
du mal une fois mesurée, il entreprit la croisade avec
décision et, six années durant, la mena avec une infati-
gable vigueur. En 629, l'empire et la chrétienté se trou-
vaient de nouveau saufs : la sainte croix était réinté-
grée triomphalement à Jérusalem le 14 septembre,
jour de l’Exaltation. L'empereur Héraclius avait
maintenant une plus haute ambition : dans les pro-
vinces reconquises à la puissance byzantine, mais
toujours démembrées depuis le concile de Chalcédoine
par le monophysisme, il rêvait d’établir l'union de la
foi et de la théologie. Le patriarche de Constantinople,
Sergius, inspirait cette nouvelle politique religieuse,
qui trouva son expression dans l’Ecthèse. Ainsi, aux
ravages de l'invasion devaient succéder les maux de la
politique, car il serait bien aventureux de soutenir
que le but assigné par Sergius et poursuivi par Héra-
clius était autre chose que de la politique pure, à
laquelle, une fois de plus, on faisait servir la religion.
On le vit sans tarder en Égypte, où les dix années
écoulées de l'occupation persane n’avaient fait que
renforcer l'isolement des sectes hérétiques. L’empe-
reur y investit de la dignité patriarcale, avec le pou-
voir effectif de vice-roi, Cyr, précédemment métropo-
litain de Phasis, dans le Caucase; et celui-ci s’employa
de son mieux à propager la formule monothélite, la
présentant aux orthodoxes comme traditionnelle et
parfaitement catholique, aux monophysites comme
un adoucissement considérable de l’affreux « tome de
Léon » : niles uns niles autres ne se laissèrent convain-
cre. Les Coptes surtout s’enfoncèrent davantage dans
leur refus opiniâtre de revenir à la foi commune, et ne
pardonnèrent pas son rôle bénévole au nouveau pa-
triarche, qui semble avoir usé parfois de violence pour
les faire rentrer dans l’orthodoxie : c’est un des rares
documents indigènes de cette époque, le fragment de
la Vie d’Abba Samuel, qui met en scène Cyr « le Chal-
cédonien » comme un abominable persécuteur et un
antéchrist, en lui infligeant le sobriquet de Kaukhios,
qui veut peut-être dire « le Caucasien ». L'échec de
l’œuvre de restauration impériale était complet et
trop évident pour qu'il fût possible de se le dissimuler;
toutefois l'Égypte n’était pas au bout de ses maux.
Cependant que le patriarche Cyr s'évertuait à servir et
à imposer au besoin la politique d’'Héraclius (631-639),
l'empire était de nouveau envahi, et les cavaliers
arabes s’avançaient du désert, au nom du Prophète,
pour entreprendre la conquête du monde. Déjà, ils
emplissaient la Syrie et la Palestine : Jérusalem
revoyait de nouveaux barbares, la voie de l'Égypte
était libre, le drame recommençait. Ici nous retrou-
vons Jean de Nikious.
L'intrépide Amrou (‘Amr ibn el ‘As), brusquant
la décision du khalife, pénètre en Égypte par la haute
route des caravanes,avec sa petite armée de 4 000 ca-
valiers et vient assiéger Péluse (Farama), la première
place forte du côté de l'Asie. C'était à la fin de l’année
639, la dix-huitième de l'hégire. La ville, mal défendue,
céda au bout d’un mois, puis Belbeïs, un autre point
solideausud-ouest. Et Amrou poursuivit sa marche vers
Memphis, tandis que les Byzantins, déconcertés, ainsi
qu'on l'avait vu récemment en Syrie, ne songeaient
pas encore à l'arrêter. Trop faible pour attaquer la
IV. — 78
2479
forteresse de Babylone (le Caire : voir ce mot), qui
commandait Memphis, il s'établit sur le Nil à Umm-
Dunaïm, et dirigea de là une expédition dans le
Fayoum, à quinze milles au sud sur la rive gauche
(printemps 640). Pendant ce temps, les renforts de
Zabaïr arrivaient. Amrou, reculant devant le général
Théodore, qui se présentait enfin, put rejoindre son
collègue à Héliopolis (Aïn Shams) pour une grande
bataille, qui s’acheva en désastre pour les troupes
byzantines (juillet 640). Toute la région de Memphis
fut occupée, puis de nouveau le Fayoum; les Byzan-
tins ne tenaient plus qu’à Babylone, position consi-
dérée comme inexpugnable : avec eux s’y était retran-
ché le patriarche et vice-roi, Cyr le Caucasien. Au
mois de septembre, Amrou commence le blocus; en
octobre, Cyr, qui a perdu tout espoir de sauver la
province, prend le parti de négocier, et se charge lui-
même de soumettre à l’empereur les conditions des
musulmans : l'Égypte tributaire de l'islam, sous un
régime de protectorat. Héraclius, qui assistait impuis-
sant et malade à la ruine de son œuvre, se contenta
de faire comparaître le patriarche devant son tribunal
et de l'envoyer en exil. Les luttes reprirent donc au-
tour du fort, toujours solide, mais sans espoir d’être
secouru. La nouvelle de la mort d'Héraclius (11 février
641) acheva de faire perdre courage aux assiégés : à
la suite d’un assaut plus furieux que les précédents,
la garnison capitula sous promesse de sauf-conduit,
après sept mois de résistance (7 avril). Amrou n'avait
plus qu’à remonter au nord vers Alexandrie, pour
occuper tout le Delta. Les Byzantins lui barrèrent la
route plusieurs fois sans succès, tandis que les popu-
lations coptes se soumettaient simplement. Amrou
atteignit la capitale en juin. Mais Alexandrie pouvait
tenir plus longtemps encore que le Caire : la prise de
vive force en était à peu près impossible; après un
essai infructueux, Amrou résolut d'attendre. Aussi
bien, à Byzance, le gouvernement de l'impératrice
Martine estima que le patriarche Cyr était l’homme
le plus capable de liquider les affaires d'Égypte. Celui-
-ci revint donc à Alexandrie dans le courant de cette
année, et reprit ses pourparlers de paix avec Amrou,
qui, de sa résidence du Caire, dépêchait des partis de
cavalerie jusque dans la haute Égypte. Le vainqueur
renouvelait, en les précisant, les clauses du premier
traité conclu au Caire; celui-ci fut le traité d’Alexan-
drie, signé le 8 novembre 641 : un armistice de onze
mois était proclamé, l’armée byzantine évacuait
Alexandrie et le territoire égyptien, la vie sauve était
assurée à tous, ainsi que la propriété des biens et la
liberté de la foi chrétienne, enfin une taxe person-
nelle de deux dinars (25 francs) prescrite.
L'empire reconnaissait ainsi la conquête arabe de
l'Égypte, mais on pouvait néanmoins se flatter que la
civilisation chrétienne n’y périrait pas. En 642, Amrou
acheva de prendre possession des villes du littoral; le
21 mars, le patriarche Cyr mourut, fameux désormais
sous le nom de Kaukhios — Mukaukos — Mogaqis,
comme le signataire de la paix; en septembre, les
troupes impériales évacuèrent Alexandrie, dans la-
quelle, le 29 de ce mois, les musulmans firent leur
entrée. C'était la fin de l’épisode commencé au temps
de César:troisannées avaient suffi à Amrou pour mettre
un terme à une domination de sept siècles.
Amrou, pour assurer le succès de son œuvre et affer-
mir sa conquête, alla soumettre à l’ouest la Pentapole
libyque et amena des troupes vers la Nubie, au
sud. Puis il dut faire face à un retour offensif des
Byzantins, qui, grâce à leur flotte, étaient parvenus
à réoccuper pour quelques mois Alexandrie (645);
surtout, il $’appliqua à réorganiser le pays, promet-
tant libéralement sa protection au patriarche jacobite
Benjamin et aux Coptes, qui néanmoins, et le plus
ÉGYPTE
2476
naturellement du monde, passaient en masse à l'islam.
Destitué par le Kkhalife, qui le jalousait, puis rétabli
comme vice-roi, Amrou mourut en 664 et fut enterré
au pied du mont Mokattam.
Il est acquis que les Coptes ne se sont pas rendus
coupables de trahison envers l'empire; ils nelui étaient
sans doute pas attachés, mais ils n’ont cédé aux
Arabes, dont ils eurent plus que personne à souffrir,
que sous la contrainte; ils sentaient d’instinct que
leurs nouveaux maîtres étaient les pires ennemis de
leur foi et que, sous cette tyrannie, leur nationalité
succomberait tôt au tard. Leur obstination dans le
monophysisme, loin de les garantir comme l’expres-
sion d’un patriotisme étroitement associé à la religion,
les livra sans défense efficace à leurs vainqueurs et
persécuteurs; l’orthodoxie catholique les eût plus
certainement préservés de la déchéance et de la ruine.
Au reste, ils se sentaient abandonnés et livrés par
l’'imprévoyance etla lâcheté des Grecs, race méprisable
entre toutes et si profondément dégénérée de son an-
tique splendeur qu’on se demande si la prétendue
hérédité transmise, assure-t-on, dans cette nation
avilie n’est pas la plus insultante des épigrammes.
D’après Jean de Nikious, les généraux grecs, incapa-
bles et vaniteux, jaloux les uns des autres, ne son-
geaient qu’à se nuire; il demeure douteux que le pa-
triarche Cyr ait une part de responsabilité, puisqu'il
n’est pas prouvé qu'ilait possédé des pouvoirs militaires.
Héraclius ἃ sa part de responsabilité personnelle, en
tant que maître et gardien peu vigilant de l'empire
et surtout au titre de sa politique religieuse, bien in-
tentionnée, mais fausse et périlleuse. La conquête
arabe a été préparée par l’incurie et l’incapacité des
Byzantins au moins autant qu’elle ἃ été réalisée par
l'enthousiasme et la vigueur d’Amrou et de ses soldats.
Le patriarche Cyr joua le rôle toujours délicat de
l’homme public qui intervient personnellement en
faveur de la paix. Les compromis sont un terrain
dangereux aux réputations.
XXIV. DESTRUCTION DES ÉGLISES. — L’historien
arabe Al-Makrizi a laissé, sous le titre d’'A-Khilat
wal-athar, un recueil que terminent deux chapitres
consacrés aux «églises des chrétiens » et aux « couvents
des chrétiens ». Il s’y étend sur la destruction des
églises chrétiennes par les musulmans sous le règne du
sultan Al-Malek an-Nâser Mohammed ben Qalaoun.
Son récit nous apprend quelle fut la situation de
l'Église d'Égypte sous la domination musulmane. On
y voit les chrétiens, qui avaient vécu jusque-là dans
une sécurité complète, occuper les plus hautes fonc-
tions civiles; une multitude fanatique s’ameuter et
renverser les églises, à l’instigation des cheikhs et des
fakirs; un souverain équitable essayer vainement de
mettre un frein à ces excès, et, obligé de céder devant
la violence des manifestations populaires, prendre
contre eux des mesures vexatoires.
« C’est là, en raccourci, ce que furent les relations
entre musulmans et chrétiens, après la conquête de
l'Égypte par Amrou ibn el ‘As. Les chrétiens jouis-
saient d’une entière liberté de conscience et les emplois
civils leur étaient accessibles. Leurs charges consis-
taient dans le paiement de quelques impôts, particu-
lièrement de l'impôt personnel, la capitation. La bonne
intelligence entre les deux races et les deux religions
ne fut troublée qu’à de rares intervalles, soit par l’into-
lérance du souverain, comme sous l’insensé khalife
El Hakem, de 386 à 411 de l’hégire(996 à 1021 de J.-C.)
ou par la cupidité de certains fonctionnaires, entre
autres du vizir Yazouri, mis à mort en 453 (1061), sous
le khalife ΕἸ Mostanser, ou par le fanatisme de la foule,
comme dans le cas présent. Quelque rares qu'elles
fussent, ces persécutions, jointes au prestige de la race
conquérante, eurent néanmoins pour résultat de faire
+
ἔ
7
:
ἰῷ σα μὰν σιν
2477
passer graduellement à l’islamisme un nombre consi- |
dérable de chrétiens, de sorte que leur proportion
numérique alla sans cesse en décroissant. Ilsformaient,
dans les temps qui suivirent la conquête musulmane,
la presque totalité de la population de l'Égypte. Au-
jourd’hui les Coptes ne sont plus que six cent mille
environ au milieu d’une population musulmane qui
atteint près de dix millions ?. »
La destruction des églises remonte au règne de
Muhammed en-Nasser ibn Qalaoun, qui régna à trois
reprises sur l'Égypte; son troisième règne dura de 709
de l’hégire (1309) à 741 (1341), c’est dans cet inter-
valle que se placent les événements qui, par leur date
tardive, sembleraient étrangers à nos études si la dis-
parition des églises construites depuis longtemps et
avant l’époque de la conquête musulmane ne nous
appartenait de plein droit.
L'ouvrage de Makrizi a été traduit en anglais ? et
<n français ὃ.
La ville du Caire (voir Dictionn., t. 11, au mot CAIRE)
fut particulièrement éprouvée. A l'extérieur de la
ville, deux églises, dites de Gabriel et de Mercourios,
avaient été construites sous la domination musulmane
pour remplacer les églises du Meks; on les nommait
aussi les églises du Fossé; elles étaient chacune en-
tourées d’un cimetière chrétien appelé cimetière du
Fossé; elles disparurent, de même que l’église du
quartier de Zaouila, qui tirait son nom du sage Zaïiloun
qui vivait environ 270 ans avant l’islamisme. Dans
ἴδ quartier grec, l’église d’Al-Mahichat était consacrée
à Marie et appartenait, ainsi que celle de Zaouila, aux
jacobites 4. Il y avait encore dans le quartier grec une
autre église sous le vocable de la Visitation, elle fut
détruite en l’an 718 de l’hégire.
L'église de Saint-Menas (Abou Mena),formée de trois
églises jointes ensemble et appartenant, l’une aux
jacobites, l’autre aux Syriens, la troisième aux Armé-
niens, était fort fréquentée, principalement le jour de
ἴα fête; cette église se trouvait non loin de la digue,
près des monticules qui bordent la route du Caire.
Non moins vénérée et visitée était l’église de ΑἹ Mu'al-
takah, dans la rue Qasr ach Chamaa, dédiée à Notre-
Dame. Église d'Abou Chanouda, abbé. Église de
Marie, dans le voisinage de la précédente. Makrizi dit
qu’elle fut détruite par Ali ben Suleïman, en l’an 169
(786 de J.-C.). Il détruisit alors les églises de la garde
de Constantin; les chrétiens lui offrirent 50 000 dinars
pour qu'il les épargnât, ce fut en vain. Son successeur
Mougça ben Issa autorisa la reconstruction, grâce aux
conseils d'Al Lith ben! Saad et d’Abd Allah ben Lahiat,
qui alléguèrent que cela contribuerait à l’embellisse-
ment de la ville et rappelèrent que toutes les églises
existant en Égypte avaient été bâties sous l'islam, du
temps des compagnons et des disciples du Prophète ὅ.
Église de Bou Girg Ath Thica, dans une rue du quar-
tier de Kasr ach Chamaa. Église de Sainte-Barbe et,
tout auprès, l’église de Bou Serga, renfermant une
grotte dans laquelle le Christ et sa mère se seraient
reposés. Au sud de Kasr ach Chamaa, sur le chemin
du pont d’Al Aphram, l’église de Babylone et, non loin
d'elle, l'église du martyr Théodore al Asfahslar.
L'église de Saint-Ménas (Abou Mena), située au
Hamrà 5, fut restaurée l’an 127 de l’hégire, avec la |
permission d'Al Oualid ben Rafaat, émir d'Égypte,
originaire du Yémen. Elle subsista jusqu’au règne de
Muhammed ben Qalaoun.
1L. Leroy, Les églises des chréliens, traduction de l'arabe
d'At Macrizy, dans Revue de l'Orient chrétien, 1907, II° série,
τ, π,Ρ. 190-208, 269-279. —:B. T. A. Evetts et A.J. Butler,
Churches and monasteries of Egypt, in-8°, Oxford, 1895. —
» Makrizi, Description topographique et historique de l'Égypte.
traduite en français pour la première fois par U. Bouriant,
dans Mémoires de la mission française d'archéologie au
ÉGYPTE 2478
L'église d’Az Zahari, près de ce qui fut le Ponts des
Lions. Lors de la création du manège des chameaux en
l’an 720 de l’hégire, Muhammed ben Qalaoun fit creuser
un étang; les travaux d’excavation se rapprochèrent
bientôt de l’église, dans laquelle se tenaient constam-
ment un grand nombre de chrétiens. Il y avait en
outre, non loin de là, plusieurs églises au lieu appelé
aujourd’hui Haker Akbaha, entre les sept réservoirs
et le pont de la digue. Les ouvriers se mirent alors à
creuser autour de l’église d’Az Zahari, au point qu’elle
resta isolée au milieu de l'endroit que le sultan avait
ordonné d’excaver. On continua de creuser jusqu’à ce
que l’église restät comme suspendue au-dessus de
l’excavation. On voulait la faire tomber sans la démo-
lir. La foule réclamait la démolition, on n’y prenait
pas garde; mais un vendredi, au moment où l’on était
en prières à la mosquée et où les travaux d’excava-
tion étaient interrompus, il se forma, sans l’assenti-
ment du sultan, un rassemblement, les mutins s’empa-
rèrent des outils et démolirent l’église chrétienne,
tuèrent les fidèles qui s’y trouvaient et volèrent les
objets précieux. Ils détruisirent encore l’église de
Abou Mena au Hamrä, à l’intérieur de laquelle un cer-
tain nombre de chrétiens vivaient reclus, entretenus
de tous leurs besoins par les chrétiens de la ville. On
leur offrait même de riches ex-voto et d’abondantes
aumônes. Aussi on y trouva de grandes richesses en
argent et en objets précieux. La foule se hissa sur le
toit; puis elle ouvrit les portes et emporta de l'argent,
des étoffes et des amphores de vin. Cela fait, les émeu-
tiers se dirigèrent vers les deux églises voisines des
sept réservoirs. L'une d’elles était appelée l’église des
Vierges, parce qu’elle était fréquentée par des vierges
chrétiennes et des moines. Ils brisèrent les portes des
deux églises, assaillirent les vierges au nombre de plus
de soixante, les mirent toutes nues et s’emparèrent
de ce qui avait quelque valeur; ensuite ils mirent le
feu aux édifices.
Quand les pieux musulmans qui faisaient la prière
du vendredi dans les mosquées sortirent de celles-ci,
ils eurent ce spectacle, dont le récit parvint au sultan
Ar Ramilat, qui ordonna à l’émir Idhamach Emir
Achour de réprimer le désordre et d’arrêter les cou-
pables. Mais à l'instant arrivait la nouvelle que l’émeute
s’étendait et faisait de nouvelles ruines. Une église
du quartier grec venait d’être assaillie et détruite et
une autre du quartier de Zaouïla ;la multitude marchait
vers l’église de Mu‘Allakah. Le Caireet Masr el Attikah
étaient en pleine insurrection, le sultan avait ordonné
aux émirs de tuer tout sans quartier pour personne;
la répression tomba d’abord sur ceux dont l'ivresse
paralysait les mouvements, car on avait bu tout le vin
provenant du pillage des églises. Déjà le wali avait
subi un échec à Al Mu‘Allakah: accueilli par une grêle
de pierres, il avait été obligé de prendre la fuite et
bientôt après on avait mis le feu à la porte de l’église.
L’émir Idhamach et son détachement chargèrent la
foule, mais la présence d’un uléma décida celle-ci à se
disperser sous peine de mort.
Quant à l’émir ΑἹ Mas, il se rendit aux églises d’Az
Zahari pour les protéger, mais ne trouva que des mon-
ceaux de décombres, pas un mur n’était debout. Il y
eut ce jour-là quatre églises détruites au Caire.
Cette émeute avait été organisée de longue main,
ainsi qu’on put s’en convaincre par les faits suivants.
Dans la mosquée de la citadelle, au moment où s’ache-
Caire, 1893, 1895, t. xvrx, et P. Casanova, dans Mémoires
publiés par les membres de l’Institut français d'archéologie
orientale, 1906, ἃ. 1; L. Leroy, dans Revue de l'Orient
chrétien, 1907. — ‘C'étaient les deux seules églises appar-
tenant aux jacobites au Caire. — " Ceci était entière-
ment faux.—* Aujourd'hui dans la rue des Ponts-des-Lions
(le dit pont a disparu) entre le Caire et Masr el Attikah.
2479
vait la prière du vendredi, un fakir se leva et cria :
« Détruisez l’église de la citadelle, détruisez-la! » On
courut voir et la destruction était presque finie. Dans
la mosquée d'Al Ahzar, après le signal de départ du
prédicateur, un fakir s'exclama : « Détruisez les églises
des impies et des in fidèles. » A Alexandrie, le vendredi,
après la prière, on entendit crier : « Les églises sont
détruites. » Le mameluck de garde partit à la décou-
verte et trouva que les églises n'étaient plus qu’un
monceau de ruines; elles étaient au nombre de quatre.
A Damanhour, au moment de la prière du vendredi,
deux églises furent pillées et détruites. A Kous, l’an-
cienne Apollénopolis parva, un peu au nord de Thèbes,
la ville la plus importante à cette époque de la haute
Égypte, au moment où se terminait la prière du
vendredi, un fakir se leva et s’écria : « O fakirs, allez
détruire les églises. » Il sortit avec tous les assistants
et trouva en effet que l’on avait détruit les églises. Il
y en avait six à Kous et dans les environs et toutes
furent détruites en même temps. Les nouvelles se
succédaient, de la haute comme de la basse Égypte,
annonçant toutes qu’un grand nombre d'églises et
de couvents avaient été détruits en ce même vendredi
à l'heure de la prière ou peu après, dans toute l'étendue
de l'Égypte, depuis Kous jusqu’à Alexandrie et: à
Damiette. :
Les moines tirèrent vengeance et déterminèrent de
nombreux et graves incendies au Caire. Le soupçon
tomba sur les chrétiens, après qu’on eut constaté que
c'était dans les chaires des mosquées, sur les murs des
mosquées et des écoles que l’on voyait le feu prendre.
La matière inflammable était du naphte enveloppé
dans de l’étoffe imbibée d'huile et de goudron. On
arrêta deux moines sortant d’une école, leurs mains
sentaient le soufre; peu après, l’école était en flammes:
un chrétien trouvé dans la mosquée d’Ath-Thabir avait
sur lui un linge enroulé en forme d’anneau qui conte-
nait du goudron et du naphte, il en avait jeté une
partie près de la chaire. Cet homme avoua qu’une
association de chrétiens s'était formée pour fabriquer
le naphte et le distribuer aux conjurés, au nombre
desquels il se trouvait. Les moines furent mis à la tor-
ture et déclarèrent qu’ils appartenaient au couvent de
Deir al Bahal, qu'ils avaient mis l'incendie dans la
ville par esprit de vengeance pour leurs églises dé-
truites. Ils ajoutèrent qu’une société de chrétiens
s'était fondée et avait réuni des sommes d'argent
considérables pour la fabrication du naphte. Quatorze
moines du couvent d'Al Bahal s'étaient engagés par
serment à brûler toutes les maisons des musulmans :.
Il y avait parmi eux un moine qui fabriquait le naphte.
Ils s'étaient partagé le Caire et Masr; huit devaient
opérer au Caire et six à Masr el Attikah. Le couvent
fut investi, tous ceux qui s’y trouvaient furent arrêtés
et on brûla quatre moines dans la rue.
Les incendies continuèrent; trois chrétiens furent
arrêtés, ils étaient porteurs de mèches de naphte; la
fureur populaire ne pouvait plus être contenue, le
sultan renonça à prendre leur défense et ordonna de
publier que quiconque arrêterait un chrétien serait
maître de sa vie et de ses biens. En même temps un
édit enjoignait aux chrétiens de porter des turbans
blancs, leur interdisait de monter des chevaux ou des
mulets, mais leur permettait les ânes en s’asseyant
de côté, à la manière des femmes. L'accès des bains
1 On découvrit aussi des moines incendiaires au couvent
d'Al Khandak (du Fossé); ils furent arrêtés et cloués à la
potence. — : Nous faisons usage de ces termes compris
de tous, afin d'éviter un casse-tête au lecteur. Il va sans
dire que, depuis l’époque où l'Égypte était divisée en
nomes, l'administration y a essayé plus d’un vocable; il y
a de nos jours des mondirieh divisées en markaz et ainsi
de suite. Quand nous écrivons province, district ou village,
ÉGYPTE
2480
leur était permis, à condition de porter une clochette
suspendue au cou. Ils ne pouvaient plus désormais
porter le costume des musulmans. Il fut défendu aux
émirs de les prendre à leur service. Ils furent chassés
du divan du sultan et l’ordre fut expédié à tous les
gouverneurs de renvoyer tous les fonctionnaires chré-
tiens. Les vexations des musulmans à l'égard des
chrétiens furent telles que ceux-ci s’abstinrent de
paraître sur la voie publique et qu’un grand nombre
d’entre eux se firent musulmans.
Makrizi récapitule les églises détruites : « Une aux
ruines tartares, près de la citadelle de la montagne;
l’église d’Az Zahari à l'endroit de l'étang d’An Nasir;
l’église du Hamra; celle située près des sept réservoirs.
et appelée l’église des Vierges; celle de Saint-Ménas;
celle d’AI Fahadin; une autre au quartier grec; une
près d'Al Bandacarin; deux dans le quartier de
Zaouïla ; une près du magasin des étendards ; une église
près du Fossé. A Alexandrie, quatre églises ; à Daman-
hour, deux; dans la province de Gharbieh, quatre:
dans celle de Charkieh, trois; dans celle d'Al Baha-
nassah, six; à Siout, à Manfalout, à Muniat al Khassib,
huit ; à Kous et à Souân, onze; dans la province ? d’AL
Atfih, une; au marché de Ouardân, dans la ville de
Masr, dans les quartiers d'Al Massassah et de Kasr
al Chamaa à Masr, huit églises. Un grand nombre de
couvents furent également détruits. Le monastère
d’AI Bahal et le monastère de Chaharan restèrent
longtemps inhabités.
Parmi les églises qui échappèrent à cette vaste
conspiration, un grand nombre nous valent d'utiles
indications pour l’histoire de la survivance du chris-
tianisme égyptien. Il s’en trouve qui furent « rebâties
sous l'islam dans un style élégant * », d’autres sont
abandonnées, « aucun fidèle ne les fréquente # », ou
bien elles sont en ruines 5, ou encore « dans un état
négligé f ». Parfois c'est une maison particulière qui a
été transformée en église ?, et « le prêtre y habite avec
ses enfants». Dans le district d’Aboutig, de nombreuses
églises ayant été détruites, les fidèles prirent le parti
de faire la prière chacun dans sa maison; puis, à
l'aurore, ils se rendent aux ruines des églises, y font
un enclos de feuilles de palmier en forme de cage, et
y célèbrent le culte. A Asfoun, entre Gebelein et
Esneh, en amont de Thèbes, la station chrétienne la
plus avancée de la haute Égypte, les églises avaient
été détruites en même temps que la ville; de même à
Kous, églises et couvents disparurent, sauf l’église
Notre-Dame.
Atfih, sur la rive droite du Nil, à quatre-vingts kilo-
mètres environ au sud du Caire, sur les ruines de l’an-
cienne Aphroditopolis, dans les montagnes qui bordent
la vallée du Nil, avait conservé une église dédiée à saint
Antoine, située dans le quartier de Bayad *; cette
église avait été entretenue et restaurée, ce qui s'ex-
plique par le souvenir vivace du grand solitaire dont
le premier ermitage est situé un peu à l’est d’Atfih, et
la route conduisant au couvent de saint Antoine par-
tant de Bayad.
Le district de Charnoub comptait plusieurs églises
ruinées, celui d’Anboud conservait celles de Mariam,
d’Al Kassir et de Gabriel.
A Akhmin (voir ce mot), l’église d’Assoutir (—Soter)
renfermait un puits célèbre et l’église de Mikaël célé-
brait avec une solennité particulière la fête des Ra-
nous croyons être entendu de tous ceux à qui les termes
de cette progression expriment une idée claire, — ὃ Mikaël,
prés du canal des Beni Ouâil, — * Mariam, au sud du
bassin d'Al Habach, — * Mariam, au sud du quartier
d’AI Adouïat, — * Mariam, dans la région d'Al Khoussous.
— 7 Mariam, dans la région d'Al Khoussous, — " District
de Bela Ouza, à la limite de Menfalout.— * Quartier situé
au sud d'Atfih,
᾿ς
2481
meaux; la procession avec croix, cierges, encensoirs,
évangiles s’arrêtait devant la porte du cadi et des
principaux musulmans de la ville, brûlait de l’encens,
lisait un passage de l’évangile et chantait un hymne
en Jeur honneur. Au sud d’Akhmîn, à Atfah, une
église dédiée à saint Pakhôme (Abou Bakhom).
Dans le district de Bibeh :, l’église Saint-Georges
(Abou Girg) était en grande réputation et, au pays de
Chamustah, l’église de Saint-Maroutha, dont le corps
conservé au couvent de Bou Bichaï était un but de
pèlerinage.
A Oxyrhynque ? (Behnesa), l’église de Mariam était
l'unique vestige detrois cent soixante églises qu’avaient
fréquentées dix mille moines et douze mille nonnes.
Dans la région d’Achnin * : église des Apôtres, très
vaste: de Mariam, très vieille; de Mikaël et de Gabriel.
‘Ces quatre églises subsistaient seules sur cent soi-
xante. Il restait beaucoup de chrétiens dans ce pays
οἴ ils célébraient leurs fêtes sur l'emplacement encore
visible d’églises ruinées, entre autres dans les églises de
Abou Girg, de Mariam, de Maroutha, de Barbara, de
Gafril (— Gabriel). La région voisine de Tounbada ἡ
conservait deux de ses églises : Mariam et Mikail,
anciens édifices ou se réunissaient encore de nombreux
fidèles.
A Minieh 5, seconservaientsix églises: AIMu'Allakah
(Notre-Dame); Pierre-et-Paul, Mikaïl; Abou-Girg; Apa
Boulà de Tamouïh; Ananias-Azarias-et-Misaël.
On rencontre des églises dédiées aux Apôtres non
seulement à Minieh, mais dans le village de Tahà ",
dans le district de Melani, dans celui de Bouk Béni
Zéid; celles dédiées à la Vierge Marie sont les plus
.nombreuses. Nous rencontrons aussi une église dédiée,
dans le district de Manhari, aux saints Côme et Damien,
dont la fête annuelle, célébrée en présence de l’évêque,
était l’occasion d’une foire.
Dans le village de Dalga, au pied de la chaîne
libyque”, il ne restait que trois églises, une grande
dédiée à Marie, celle de Schenouti et celle de Mercou-
rios; toutes les autres étaient en ruines. Dans la région
de Sanabou, une église à apa Boulà, une à Abou Girg et
une autre au même saint dans le village de Biblaou;
toute cette région gardait de nombreux fellahs chré-
tiens. De même le canton de Damchir possédait une
église très ancienne de saint Mercourios, comme celle
de Bou Bakhens al Kassif, dans le village d’'Ounim
Εἰ Koussour.
A Assiout, l’église de Bou Sadra (saint Isidore) et
l'église des Apôtres. Au-dehors de la ville, Saint-Menas.
A trois kilomètres au sud, près du Dronkâ, canal de
Sohag, une église très ancienne sous le vocable de
Ananias-Azarias-et-Misaël, lieu de refuge pour les
chrétiens pauvres. Dronkà était alors habité par des
chrétiens qui connaissaient la langue copte et la par-
laient comme leur langue maternelle, bien que sachant
s'exprimer en arabe.
Dans le village de Rifà 5, se trouvait l’église de
Bou Colta (Saint-Colluthus) et dans la même région
l'église de Saint-Michel, « dont les vers (!) ont rongé le
côté ouest ».
Dans le village de Moucha ?, une église construite
dans un établissement de bains et dédiée à saint Victor
le Martyr. Elle avait été construite, au dire de Makrizi,
sous le règne de Constantin, fils d'Hélène; avait une
terrasse large de dix coudées et trois coupoles hautes
chacune d’environ quatre-vingts coudées et entière-
ment bâties en pierres blanches. La partie occidentale
s'était écroulée et on racontait que cette église possé-
1 Au sud de Beni Soueif; rive orientale, — * Au nord de
Minieh. — * Localité voisine de Tanbada. — * Entre le Nil
<t le Bahr Youssef, au nord de Behnesa. — * Il y avait
plus de douze autres villes de ce nom en Égypte. — Au
ÉGYPTE 2482
ν»
| dait un trésor caché dans un souterrain conduisant
| de ce lieu jusqu’à Assiout.
Dans la ville de Bakour, sur les limites d'Aboutig #,
vieille église dédiée au martyr Claude; dans les envi-
rons de Makrouna, autre vieille église dédiée à saint
Michel, etc., etc.
XXV. DISPARITION DE LA LANGUE. — « Parmi les
nombreux résultats de l'invasion musulmane en
Égypte, un des plus étonnants fut certainement la
disparition de la langue nationale du pays et son rapide
| remplacement par celle des vainqueurs. Au vrr: siècle,
l'Égypte parlait copte; au xn°, elle parlait arabe.
Qu'’une poignée de soldats, forts de leur propre cou-
rage et surtout de la faiblesse et de la lâcheté de leurs
ennemis, se soient emparés de Memphis et d’Alexan-
drie, c’est là un fait de guerre qui n’a rien de surpre-
nant; mais que ces conquérants aient tellement dominé
leurs nouveaux sujets qu’ils les aient amenés à ou-
blier leur ancienne langue, pour en adopter une autre
tout à fait différente, c’est ce que n'avaient fait ni
les Grecs ni les Romains; c’est ce que, plus tard, les
Turcs n’ont pu réaliser. Autres, il est vrai, étaient les
circonstances : au lieu de la tolérance romaine, c'était
l'intransigeance arabe, doublée du fanatisme musul-
man. Les Romains avaient conquis l'Égypte; ils ne
l’avaient pas occupée. Les Arabes y plantèrent leur
tente et, trouvant le sol autrement riche que les déserts
brûlés de leur péninsule, s’y établirent pour toujours.
Au reste, le changement n’eut pas lieu du jour au len-
demain; il se fit par degrés. Comme une plante privée
d’eau et de soleil à l'ombre d’un grand arbre, le copte
| fut insensiblement étouffé par l’arabe. Du vn® au x°
| siècle, il vit encore, il prospère même dans les monas-
tères; mais, dès le x1° siècle, il manque de sève, il
s’étiole rapidement; au xne siècle, il touche à sa fin.
Sans doute, il prolonge encore son existence dans la
liturgie, toujours célébrée en copte, mais dans le
langage vulgaire on ne le rencontre plus nulle part
actuellement. On en a cherché des traces en Sa‘id,
mais sans succès; enfin, au point de vue de la litté-
rature, cette survivance est absolument stérile. Dans
quelque village reculé de la haute Égypte, on parle
peut-être l’ancienne langue jusqu’au Xvn® ou au XvIn®
siècle; on ne comprend plus les livres, on n’en compose
plus. A quoi bon d’ailleurs écrire en copte, alors que
le monde qui lit ne l’entend plus? L’arabe est désor-
mais la langue de la haute société, la langue des écri-
vains, la langue des sciences et des lettres. C’est en
arabe qu'écrivent les grands auteurs du x® siècle,
Sévère d’Aschmounéin, Eutychius et les autres. On a
souvent cité un passage de l’histoire de Sévère d’Asch-
mounéin pour prouver qu’à son époque on ne par-
lait plus copte : « Et j’eus recours à des personnes,
« dont je connais le mérite, parmi les frères chrétiens, et
« je leur demandai de m'aider à traduire les documents
« que nous trouvâmes, de langue copte et grecque, en
« arabe, qui est la langue connue des gens du temps
“en Égypte, car la plupart ignorent le copte et le
« grec.»
« Cependant on ne peut encore se passer de la langue
des ancêtres. Elle est nécessaire aux ecclésiastiques
pour la célébration de la liturgie, aux écrivains pour
l'exploitation des textes anciens. C’est alors que des
hommes instruits se mettent à composer ces ouvrages
élémentaires, indispensables à toute langue, qu'on
appelle grammaires et dictionnaires. Ils furent amenés
à cela par le besoin sans doute; mais aussi par l'exemple
des Arabes, féconds en traités de philologie. En effet,
nord de Minieh. — Τ᾿ Au sud d'Eschmounein. — * A
quatre kil. de Dronkâ, sur le même canal. — * A l'est de
Rif, entre le Bahr Youssef et le Nil. — 1° Aboutig, à 24 kil.
au sud d’Assiout.
2483
les plus anciennes grammaires coptes, dans la marche
générale, sont calquées sur la grammaire arabe.
« Tous les ouvrages de philologie copte parvenus
jusqu'à nous sont de la période comprise entre le x1°
et le xrve siècle. C’est aussi à cette période qu’appar-
tiennent les grands écrivains chrétiens d'Égypte : tels
sont, après Sévère d’Aschmounéin et Eutychius, Abou
Süleh l’arménien, al Maküûn, Ibn ἃ] 4.558], Ibn Râheb,
Abou’l Barakât. C’est l’apogée de la littérature chré-
tienne arabe. Dans la succession rapide des dynasties
éphémères, Fatimites, Ayyoûbites, Mamloûks, qui se
disputaient le pouvoir, l'Église semble avoir joui d’un
calme relatif et, malgré les divisions intestines et les
querelles entre orthodoxes et melkites, elle paraît
avoir atteint un degré de prospérité où elle ne se
maintint pas longtemps. L'histoire du christianisme
en Égypte au moyen âge serait intéressante; elle se
fera sans doute lorsque la Patrologia orientalis aura
publié tous les documents concernant la question !. »
A ces indications trop brèves, on pourra ajouter
celles que contiennent les ouvrages dont les titres
suivent :
E. de Rougé, La géographie ancienne de la basse
Égypte, in-8°, Paris, 1891, p. 151-161; E. Amélineau,
Géographie de l'Égypte à l’époque οορίε, in-8&, Paris,
1893, Appendice ; Daressy, Les grandes villes de l'Égypte
à l’époque cople, dans Revue archéologique, 1894 b,
p. 196-215; Ermoni, Les évêchés de l'Égypte chrétienne,
dans Revue de l'Orient chrétien, 1900, t. v, p. 637-641;
Liste des 89 premiers patriarches de l'Église copte, dans
Recueil de travaux relatifs à la philologie égyptienne,
t. vu, p. 92; Evetts, The patriarchs of the coptic Church of
Alexandria (Mark to Theonas ), cf. Revue critique, 1905,
p. 124, 235, 401 ; Revue de l'Orient chrétien, 1904, t. 1x,
p. 284-291; G.-L. de Rienzi, Comment s’est opérée la
transition de la langue égyptienne à la langue copte?
dans Journal de l'institut historique, Paris, 1838, t. vin,
p. 203, 251 ; Grébaut, Liste des patriarches d'Alexandrie
d'après le manuscrit éthiopien n° 3, dans Revue de
l'Orient chrétien, 1912, t. xvir, p. 212-216; Casanova,
Les noms coptes du Caire et des localités voisines, dans
Bulletin de l’Instit. franç. d'archéol. orientale du Caire,
t.1, p. 139-222; J. Maspero et G. Wiet, Matériaux
pour servir à la géographie de l'Égypte, dans Mémoires
de l’Institut français du Caire, 1914-1919, t. xxx VI.
XXVI. LITURGIE. Nous avons exposé déjà dans
le Dictionn., t. 1, col. 1182-1193, ce qui a trait à la
liturgie d'Alexandrie, source et règle de tout l'usage
égyptien; toutefois, cette liturgie d'Alexandrie ne
se conserva pas sans altérations chez les orthodoxes,
qui, après y avoir introduit plusieurs usages empruntés
à la liturgie de Constantinople, lui substituèrent cette
dernière et ne conservèrent rien de l’ancien usage local.
On trouvera, Diclionn., t. τ, col. 1194-1197, ce qui
concerne la « liturgie dite de saint Marc »; col. 1197-
1201, ce qui a trait aux « liturgies coptes »; col. 1201-
1204, aux « liturgies abyssines ».
En outre, dans les Monumenta Ecclesiæ lilurgica?,
t.1a, præf., p. XXIHI-XXV, LXXVI-LXXX, divers rappro-
chements relatifs à l’homiliaire d’Origène; p. 102-158,
n. 971-1577, textes antérieurs à la Paix de l’Église,
relatifs à l’usage liturgique égyptien; p. 124*-125*,
n. 3923-3932, de même; — t.1 b, præf., p. XLvV-LvIm : les
canons d’'Hippolyte®; p. Lvm-Lxvu : la Constitution
1 A. Mallon, Une école de savants égyptiens, dans Mélanges
de la Faculté orientale, Beyrouth, 1906, t. τ, p. 109-110; cf.
p. 109-131; t. π, p. 213-264. — ? F. Cabrol et H. Leclercq,
Monumenta Ecclesiæ liturgica, in-4°, Parisiis, t. 1, 1'° part.
(1902); Reliquiæ liturgicæ vetustissimæ, 2° part. (1913). —
* Voir Dictionn., t. τι, col. 1942-1949, — “ Voir Dictionn.,
t. 1, col. 1923-1931. — " Voir Dictionn., t. 11, col. 1931-1935.
— “Voir Dictionn., t. 11, col. 1949-1950, — ? Th. Scher-
mann, Æguyptische Abendmahlsliturgien des ersten Jahrtau-
ÉGYPTE
2484
apostolique égyptienne ὁ; p. LXVI-LXxxvIm : le règle-
ment ecclésiastique égyptien 5; p. cXXINI-CXxxu : le
Testament de Notre-Seigneur ‘; p. CXXXVII-CCLI :
papyri, ostraka et tablai liturgiques; enfin parmi les
textes antérieurs à la Paix de l’Église : n. 4409-4416,
4443, 4559-4591, 4855-4859, 4877, 4953-4959, 5018-
5027, 5094, 5097, 5152-5156, 5234-5282, 5311-5312,
5413-5421, 5432, 5436-5440.
Le recueil que j’ai consacré aux Papyri, ostraka et
tablai liturgiques se compose de quatre-vingt-cinq
textes grecs et coptes accompagnés d’un commentaire ;
en voici un sommaire rapide :
Acclamation, n. 79; Adjuration, n. 37; Amulette,
n. 47, 69; Anaphore, n. 13, 14, 56, 84; Antiennes,
n. 2, 21, 23, 30, 68; Apologie, n. 74; Centonisation,
n. 39; Confession de foi, n. 81; Diptyque, n. 28; Doxo-
logie, n. 70, 71, 72; Durée des fêtes, n.82; Exorcisme,
n. 18, 31; Fragment liturgique, n. 43, 44; Homélie,
n. 4; Hymne, n. 1, 15, 16, 17, 22, 25, 34, 40, 48, 49, 64,
65, 66; Impropères, n. 63; Inventaires d’églises, n. 7;
Invocation, n. 26, 27, 46, 67, 73; Litanies, n. 24, 29;
Liturgie eucharistique, n. 35, 57, 58, 59, 60, 61, 62,
85; Mobilier d'église, n. 83; Offrande, n. 12; Oraison
dominicale, n. 51 (non égyptien): Prières, n. 3, 5, 6,
19, 32, 36, 38, 41, 45, 75, 76, 77, 78; Prière litanique,
n. 9, 10; Règle de foi, n. 11, 50, 80; Salutation angé-
lique, n. 52; Tropaires, n. 20, 33, 53, 54, 55.
Ce sont là des débris, des poussières, qui pourront
être rapprochés et entrer dans une reconstruction
nécessairement conjecturale de la liturgie d'Égypte.
Ce qui a été tenté en ce genre jusqu'aujourd'hui
n’est qu’un indice de bonne volonté.
Nous ne possédons pour cette liturgie rien de com-
parable aux Conslitulions apostoliques, néanmoins il
y a lieu de faire état d’une collection de prières dont
deux d’entre elles portent le nom de Sérapion, évêque
de Thmuis, personnage dont nous avons parlé. On
peut, sans trop grosse chance d’erreur, lui imputer le
reste du manuscrit, qui comprend trente compositions
et se trouve aujourd’hui désigné couramment sous le
nom de Sacramentaire et, plus justement, d’Euchologe
de Sérapion.
Enfin M. Hyvernat a fait connaître, en 1888, des
fragments ayant fait partie de manuscrits coptes du
vie au xu° siècle. Ces fragments appartiennent à cinq
messes différentes ὃ.
Les monuments techniques de la liturgie égyptienne
ont été réunis par F. E. Brightman, Liurgies Eastern
and Western, Oxford, 1896, t. 1 : The Egyptian rite,
p. 113-143. La liturgie grecque de saint Marc, contami-
née par beaucoup de retouches byzantines, encore que
les parties essentielles soient conformes au type et
souvent à la teneur même des meilleurs textes d'autre
provenance; il n’est pas douteux qu’elle ne remonte
très haut, au ve siècle pour le moins. Le {extus receplus,
celui édité à Paris en 1583 par Jean de Saint-André, a
été corrigé d’après le ms. grec Valic. 1970, par C. A.
Swainson, The Greek liturgies chiefly from original
authorities, Cambridge, 1884, p. 2-72 : codex Rossa-
nensis, du xne siècle; nouvelle édition par Brightman,
loc. cit., qui a utilisé : 1° les passages grecs contenus
dans le texte copte publié par Assémani, Codex lilurg.
eccl. univ., Romæ, 1754, t. vnr, append.; 2° D. Giorgi,
FragmentaevangeliiS.Johannis græco-coplo-thebaicum,
sends in ihrer Ueberlieferung, in-8°, Paderborn, 19125;
P. Drews, Ueber Wobbermins altchristliche liturgische
Stücke aus der Kirche Æguptens, dans Zeitschrift für Kir-
chengeschichte, 1899-1900, τ. xx, p. 291-328, 415-441 ; 1909,
t. xxx, p. 352-361; D. A. Struckmann, Die Eucharistielehre
des heil. Cyrill von Alexandra, in-8°, Paderborn, 1910.
— ΚῊ. Hyvernat, Fragmente der alt-coptischen Liturgie,
dans Rômische Quartalschrift, 1887, t. 1, fasc. 4; 1888, t, 11,
fasc. 1.
LES
Romæ. 1789, p. 353; 30 le kontakion du « rouleau » de |
Messine de la liturgie de saint Jacques, dans Swainson,
op. cil., p. 310-314, col. 1 : 4° le « rouleau » du Vatican,
A. D. 1207, et le « rouleau » de Messine, χα" siècle,
publiés par Swainson, op. cil., p. 66-69, col. 2 et 3;
59 la liturgie grecque égyptienne de saint Basile et de
saint Grégoire, dans Renaudot, Lilurg. orient. call.
in-4°, Francoforti ad Mæœnum, 1847, t.1, Ὁ. 60, 113, |
d’après le ms. grec Paris, 325, xive siècle. Il est utile
de comparer le texte ainsi établi avec l'essai de F. E.
Brightman, op. cit., p. 504-506 : The liturgy from the
writings of the Egyplian Fathers, restauration plau-
sible et érudite dont les preuves sont données, p. 506-
509.
Pages 144-188. Les liturgies coptes, au nombre de
trois, qui se recommandent des noms de saint Cyrille
d'Alexandrie, de saint Grégoire de Nazianze et de
saint Basile, celle-ci différente de la liturgie byzantine
du même nom. Ces liturgies ne diffèrent guère que
pour l'anaphore; actuellement, la liturgie normale est
celle de saint Basile, mais quoique l'ordinaire de la
messe y soit rattaché dans les livres liturgiques,l’ana-
ÉGYPTE
phore de saint Cyrille est évidemment plus ancienne.
Ceci résulte d’abord de ce que, seule des trois, elle
présente certains traits caractéristiques de la liturgie
alexandrine, ensuite de ce qu’elle reproduit souvent
de façon littérale le texte de la liturgie de saint Marc.
En joignant à l’anaphore de saint Cyrille l'ordinaire
de la messe copte, on obtient une liturgie copte qui
forme le pendant exact de la liturgie grecque de saint
Marc. Le texte anglais donné par Brightman est une
traduction du ms. Bodl. Hunting. 360, copte-arabe
du x siècle, fol. 4-48 a, 201 a-204 a, 53-60 a, 207 a-226,
86 sq., 227-286 a, 109 a-117 a, 286-295 a; additions entre
crochets d’après Assémani, loc. supr. cit., et d’après
Bodl. Marsh. 5,copte-arabe du xivesiècle. Les psaumes
et leçons pour le vendredi qui précède le dimanche des
Rameaux sont dans Bold. Hunt. 26.
Pages 194-244. Les liturgies éthiopiennes. Les
Abyssins ont une liturgie normale, la liturgie des
Douze Apôtres, qui est, pour le fond, identique à la li-
turgie copte de saint Cyrille. Le texte anglais donné
par Brightman est traduit d’après le manuscrit du
Musée Britannique, Or. 645 (A. D.1670-1675), fol. 24-54,
avec corrections et variantes d’après Or. 546 (1730-
1737); Or. 547 (1784-1800); Or. 548 (1855-1868);
Addit. 16202 (1756-1769). Le texte du frisagion (p.218)
d'après Dillmann, Chrestomath Æthiop., Lipsiæ, 1856.
p. 46; l’addition de la p. 242, d’après Fabricius, Cod.
‘apocr. nov. test., Hamburgi, 1719, part. III, p. 250. Les
psaumes et leçons du vendredi avant-veille des Ra-
meaux sont du ms. addit. 16249. Les Abyssins ont,
en outre, une quinzaine d’anaphores de rechange.
« En ne tenant pas compte du texte archaïque des
messes de Hyvernat, en négligeant les pièces de re-
change propres aux Abyssins, en écartantles anaphores
de Grégoire et de Basile, qui sont plutôt du type syrien
et représentent une importation étrangère, il reste
trois textes : la liturgie grecque de saint Marc, la
liturgie copte de saint Cyrille et la liturgie éthiopienne
des Douze Apôtres, qui proviennent chacun de l’un
des trois groupes ecclésiastiques du rite alexandrin.
Ces textes ont un fond identique; leurs variantes ne
sont que des modifications postérieures. Si l’on veut
reconstituer l'antique liturgie alexandrine, il importe
avant tout de dégager leurs parties communes. Les
1 L. Duchesne, Origines du culte chrétien, 1898, p. 76-77.
— Ἢ. Grégoire, Le recueil des inscriptions grecques chré-
tiennes d'Égypte, dans Revue de l'instruction publique en
Belgique, 1908, t. τι, p. 199. — ? G. Lefebvre, Recueil des
inscriptions grecques chrétiennes d'Égypte, in-4°, le Caire,
1907, p. ΧΙ. — * Voir plus haut, ὃ XXIV. — 5 Relation
d'Égypte, p. 363. — © Villiers du Terrage, dans son
2486
auteurs égyptiens, dépouillés au point de vue des
allusions à la liturgie, fournissent aussi quelques indi-
cations utiles. Le trait le plus caractéristique de la
liturgie alexandrine, c’est que la grande supplication,
au lieu de venir après la consécration, s’intercale dans
la préface. De cette façon, le Sanctus, les paroles de
l'institution, l’épiclèse se rencontrent beaucoup plus
tard que dans la liturgie syrienne. Cet arrangement
ne se retrouve pas dans l’anaphore de Sérapion, mais
il est signalé par Jacques d'Édesse à la fin du vrre siè-
cle; on le trouve aussi dans les fragments Hyvernat.
Jacques d’Édesse remarque aussi que le salut avant
la préface est bien moins compliqué qu’en Syrie; le
célébrant se borne à dire : Dominus vobiscum omnibus ;
de même l’acclamation du peuple, en réponse au
Sancla sanctis présente certaines particularités de
formule 1. »
XXVII. ÉPIGRAPHIE. — « Π n’y ἃ pas, en Égypte,
d'inscriptions chrétiennes datées antérieures au triom-
phe de l’Église 2. » D’autre part, « passé le xne siècle,
le christianisme, qui, depuis quatre ou cinq siècles déjà,
ne vivait plus guère d’une vie réelle qu’au sud d’As-
souan, semble avoir partout laissé la place au victo-
rieux islam 8.» Au xive siècle, Makrizi signalait
comme une exception, à Dronka, une communauté
chrétienne qui faisait encore usage du copte, bien
que sachant s'exprimer en arabe #. Le P. Vansleb
dit avoir connu, en 1630, «le seul homme dans toute
l'Égypte supérieure qui savait encore la langue de
sa nation 5», et quelques membres de l’expédition
française (1798-1801) ont constaté que le souvenir de
ce langage n'était pas encore entièrement aboli “.
Quoi qu’il en soit, « le grec avait complètement disparu
de l'Égypte, sans y laisser aucune trace 7 ».
Deux langues, par conséquent deux littératures, se
sont succédé, dont nous avons à étudier les monu-
ments épigraphiques. C’est chose déjà faite pour la
période copte (voir Diclionn., t. m1, col. 2819-2886);
nous n’avons donc à porter notre attention que sur la
période grecque. « Si l’on met à part des textes de
premier rang, tels que la lettre de saint Athanase (voir
Dictionn., t. τ, col. 3035), l'inscription du roi Silco
(voir Dictionn., au mot ÉrmoriE), quelques dédicaces
des monuments publics à Alexandrie, Athribis, Ombos,
Philæ, Assouan, une mention des bleus de l'Hippo-
drome, une borne milliaire, plusieurs inscriptions rap-
pelant la transformation du temple de Philæ en église
vers 577 et quelques autres, on ne rencontrera guère
que des inscriptions liturgiques et des épitaphes®. »
1° Chronologie. — Le nombre des inscriptions datées
est exceptionnel; sur plus de huit cents textes, on n’en
rencontre pas quarante qui soient datés avec précision.
Tout d’abord, on peut écarter trois inscriptions respec-
tivement datées de 148-149 et 158-159°; les monu-
ments originaux, hypogée, chapelle, ont été détruits;
l'affirmation de Néroutsos et celle de Botti sont loin
d’être des garants certains de leur âge; la formule
εὐψύχει, qui se retrouve, il est vrai, sur les textes
chrétiens, est une garantie bien insuffisante du chris-
tianisme; on en peut dire autant « des palmes vertes,
symbole du martyre, liées par un ruban rouge » qui
accompagnent une de ces inscriptions. Par ailleurs, rien
ne prouve que la date L κβ΄ 56 rapporte au règne d’An-
tonin le Pieux; pourquoi ne serait-elle pas l’âge du
défunt? La même notation se retrouve assez communé-
ment 19, Enfin, dans le même texte, l'interprétation
précieux Journal; cf. D. Strang, dans Zeitschrift für ægypt.
Spracheund Altertumsk., 1901, p. 87. — * G. Lefebvre, Re-
cueil, p. xu. —" G. Millet, Préface au Recueil cité, p. v.—
* G. Lefebvre, Recueil, p. xx1v, n. 54,34 et 35; H. Grégoire,
| op. cit., p. 199; L. Jalabert, dans Mélanges de la Faculté
orientale, 1909, t. πὶ b, p. 58": voir Dictionn.,t.x col. 1149-
1150.— 19 G. Lefebvre, Recueil, ἢ. 138, 152, 165, 194, etc.
2487 ÉGYPTE 2488
de Botti des sigles μχλ (— μακαρίας λήξεως) n'est
rien moins que plausible. Le texte daté de la douzième
année d’Antonin (148 de J.-C.) serait chrétien, si Botti,
qui avait «ses motifs pour affirmer que cette tombe
appartenait à la haute époque chrétienne 1 », se trou-
vait avoir raison. Mais quels sont ces motifs? Comme
il ne nous les donne pas, on peut supposer qu’il se
fondait, au moins en partie, sur le titre de πρ(εσβύ-
τερος) que porte le défunt; mais peut-on faire fond
sur cette désignation, qui se retrouve aussi bien chez
les juifs et les païens que chez les chrétiens °?
La plus ancienne inscription datée est celie d’Athri-
bis, de l’année 374 3; elle est gravée sur un bloc de
granit plus large que haut; la face qui porte l'inscrip-
tion est ornée sur le côté droit d’une espèce de corni-
che qui, sans doute, se continuait sur les trois autres
côtés et formait ainsi un encadrement :
[τ|οῦ παντί οχ Ιρ[ ἄτ]ορος Θεοῦ θελήσαντος καὶ
τοῦ Χριστοῦ αὐτοῦ, ἐπὶ τῆς πανευδαίμονος
βασιλείας τῶν τὰ πάντα νεικώντων δεσποτῶν
ἡμῶν Οὐαλεντινιανοῦ καὶ Οὐάλεντος
χαὶ Γρατιανοῦ τῶν αἰωνίων Αὐγούστων,
ἐν τῇ εὐτυχεστάτῃ αὐτῶν δεκαετηρίδει τετρά- [τος
πῦλον ἐπώνυμον τοῦ θειοτάτου βασιλέως ἡμῶν Οὐάλεν-
ἐκ θεμελίων ἐκτίσθη, ἐπὶ τῆς ἀρχῆς τοῦ κυρίου μου
λαμπροτάτου ἐπάρχου τῆς Αἰγύπτου Αἰλίου
ΠΠαλλαδίου, λογιστεύοντος χαὶ ἐπικειμένου
τῷ χτισθέντι τετραπύλῳ Φλαουΐου
Κύρου πολιτευομένου ἐπ᾽ ἀγαθῷ
Les caractères ne sont pas aussi beaux qu’on pour-
rait s’y attendre, puisqu'il s’agit d’un monument
public. La suite, jusqu’à la sixième ligne, nous donne
la date de l'inscription, les noms des empereurs alors
vivants et un échantillon du style officiel en usage
dans les actes publics, au 1ve siècle de l’ère chrétienne.
Les deux magistrats nommés sont: Ælius Palladius,
clarissime, préfet d'Égypte, et Flavius Cyrus, qui
exerçait les fonctions de décurion (πολιτευόμενος)
et portait le titre de curateur de la cité (λογιστεύων).
En sa double qualité de décurion et de curateur, ilavait
surveillé l’érection de l'édifice.
L'inscription qui, par sa date, prend place immédia-
tement à la suite, est celle de Raramoun, au musée
du Caire, n° 9290; elle est gravée sur un autel en pierre
et rapportée à l’année 384 4:
o xALTOc ο χρυσειος ἐρυθ[ριος]
ο προμος OUTOG || εν χρυσεὴ σ[τεφανὴ]
πουλὺ τι παμφανοωὼν του[το]
γὰρ εκ βασιληος εχει γερας αξιο
epyov - oc βηθης μεν eunc [αὐτον]
εἐπεμψε προμον 1 το[ν] à exv[pov]
θεοδωρον ἀριζηλης ex ἁἀπηνη ς]
+ pouns οπλοτερὴς θηκατο
χηδεμοῦα
σι
Cette inscription ἃ été publiée plusieurs fois; les
:Botti, dans le Bulletin de la Société archéologique d’Aléxan-
drie, 1899, t. 11, p. 39, n. 1. — * L. Jalabert, op. cil., p. 58*.
— 3 J.-A. Letronne, dans Revue archéol., 1847, p. 368; C.
Wescher, dans même revue, 1864, p. 221, et dans Arch. des
miss. scient., 1864, p. 183; Deville, dans Arch. des miss.
scient., 1865, p.486; C. Wescher, dans Bull. dell’ Istit., 1866,
p.156; Wachsmuth,dans Rhein. Mus.,1873,t.xxvIm, p.581;
Corp. inscer, græe., ἔφαν, n. 8610; Milne, À history of Egypt
under Roman rule, in-8°, London, 1898, p. 193; Catalogue
général des antiquités égyptiennes du Musée du Caire. Greek
inscriptions, in-4°, Oxford, 1905, p. 32-33, n. 9273; 5, de
Ricci, dans Archiv für Papyrusforschung, 1903, t. 11, p. 452,
n.96;G.Lefebvre,Recueil,p.15,n.64; Dictionn.,t.1,col.3114.
— * Sayce, dans The academy, 1885, 21 février et 22 août;
Revue des études grecques, 1888, t. 1, p. 310; Milne, Greek
inscriptions, Ὁ. 16-17, n. 9290. L'inscription est signalée
comme étant entrée au musée de Gizch en 1892, dans
restitutions sont excellentes et la lecture désormais
assurée ὃ :
‘O κλυτὸς ὁ χρύσειος ᾿Β)ρύςθριος], ὁ πρόμος οὗτος
ἐν χρυσέῃ σ[τεφάνῃ] πουλύ τι παμφανόων
Τοῦτο γὰρ ἐκ βασιλῆος ἔ ἔχει. γέρας ἄξιον] ἔ ἔργων
ὃς Θήβης μὲν ἐμῆς [αὐτὸν] ἔπεμῳε, πρόμον,
Τὸ[ν] δ᾽ ἑχυ[ρὸν] Θεόδωρον ἀριζήλης ἐπ᾽ ἀπήνης
“Ῥώμης ὁπλοτέρης θήκατο κηδεμόνα
On ἃ montré qu'Erythrios était préfet de Thèbes,
dès l’année 384 ὃ; son beau-père, Théodore, κηδεμὼν
Ῥώμης ὁπλοτέρης, est évidemment un præfeclus
urbis de Constantinople. Parmi les insignes de la pré-
fecture figurait un char d’argent. Or la Notilia præfec-
torum urbis Conslantinopoleos, qui précède la Proso-
pographie du code Théodosien 1, enregistre à l’année
395 un préfet de la ville du nom de Théodore. La date
n’est pas très sûre et le préfet Théodore ne se retrouve
pas dans la Prosopographie. Il n’en est pas moins cer-
tain qu'il s’agit de notre κηδεμών, beau-père d’'Ery-
thrios. Faut-il avancer la date de sa préfecture? Ou
bien, au contraire, devons-nous croire qu'Erythrios,
préfet d'Égypte en 388%, gouverna de nouveau la
Thébaïde à la fin du règne de Théodose?
Nous ne dirons rien de l'inscription de Nubie, pour
laquelle la date proposée (344) n’est pas recevable.
« Le pays où les inscriptions analogues à celle-ci ont
été trouvées, c’est-à-dire la basse Nubie, n’a été évan-
gélisé que sous Justinien depuis les environs de l’année
(540). Le sigle () doit désigner un nombre de centaines.
Comme il faut arriver à une année 44, on ne peut dater
au plus tôt que de 644 ?. »
Si l’on considère que les plus anciennes inscriptions
remontent à 374 et 384 (environ), tandis que la plus
récente est de l’année 1173 2° et que c’estentre ces deux
extrêmes que s’échelonnent les rares points de repère
que nous fournissent les inscriptions datées, on verra
de combien peu d’éléments de comparaison on dispose
pour classer approximativement le gros des textes
dépourvus de tout élément de synchronisme. Outre
les textes exactement datés, il est vrai qu'un petit
nombre d’autres peuvent être attribués à une période
assez délimitée : telle la lettre de saint Athanase aux
moines d'Égypte pour les mettre en garde contre les
faux frères suspects d’arianisme ", telle l'inscription
de Silco, roi des Nobades et de tous les Éthiopiens,
qui raconte ses campagnes et ses victoires sur les
Blemmyes 2, tels un certain nombre de textes qui
révèlent l'influence du concile de Nicée (325) ou de
celui d'Alexandrie (362), tel celui qui consacre la
dédicace de 1᾽ ἀπ᾿ ταντητήριον d’Ombos, vi-vre siècles M.
Mais le reste — et c’est l'immense majorité — est à
répartir avec plus ou moins de probabilité entre le
ve et vie siècle, sans qu'on ait toujours des motifs
suffisants de décider autrement qu’à un siècle ou deux
près.
Une jolie inscription # gravée sur un cippe en marbre
Bull. Instit. Egypt., 1892, p.287; Nicholson, dans Academy,
1885, 17 octobre; G. Lefebvre, Recueil, n. 227. — 5 Cf.
H. Grégoire, op. cit., p. 200, — * Mitteis, dans Archiv für
Papyrusforschung, 1903, t. 11, p. 261. — * Gothofredus,
Cod. Theodos., t. vi b, p. 15.—" Date du Code Théodosien,
assez douteuse; cf. Bauer, Wiener Sludien, t. XXIV, p. 349.
— * L. Duchesne, dans Dumont-Homolle, Mélanges d'ar-
chéol. et d'épigraphie, p. 586, n.5.— δ G, Lefebvre, Recueil,
p. 666.—11 Jhid.,n. 380.— 1? Jbid,,n.628.— 1 Jbid., n.561-
562... 1 Botti, dans Bull. de la Soc. arch. d'Alex., 1898,
ται, p.48, n. 36; Arvanitakis, dans même recueil, 1899, t, 11,
p. 11; Botti, dans Bessarione, 1899-1900, t. αν, p. 279, n. 16;
Bull, de la Soc, arch. d'Alex., 1902, t.1v, p.12; Arvanitakis,
dans Bull. de l’Institut égypt., 1902, p.19, n.3;S$. de Ricci,
dans Arch. für Pap., 1903, t. 11, p. 568, n. 141; Dictionn.,
t.1, col.1107; Lefebvre, Recueil, p. 12, πὶ, 52; H. Grégoire,
op. cil., p. 201.
"πον τὰν ον
2489
blanc (1 m.70 > Om. 70), venant d’Hagar el Nawatiehet
conservée au musée d'Alexandrie (salle 1), soulève
un problème chronologique :
εἰμι μεν αλκχήεντοί ς]
αλεξανδρου γερᾶς ἐεργὼ
μαρτυριὴ ποταμοιο
[τ|ον εξεκαθηρε μογησαϊς]
[ο]ηΐδιος ινα νηες
πήμονα φορτον αγι[εν]
On a proposé, avec hésitation, la date 459; mais
elle paraît trop tardive, si l'inscription doit se lire
ainsi :
ot
Εἰμὶ μὲν ἀλκήεντος ᾿Αλεξάνδρου γέρας ἔργων],
Μαρτυρίη ποταμοῖο [τ]ὸν ἐξεκάθηρε μογήσας,
[ὁ]ηϊδίος ἵνα νῆες [ἀϊπήμονα φόρτον ἄγ(ο)ι[εν].
Alexandre est certainement un præfeclus auguslalis.
Nous en connaissons deux de ce nom. Au premier est
adressé un rescrit de Théodose du 18 février 390. Le
second est mentionné en deux endroits du code Justi-
nien (1. I, tit. zvnr; 1. 11, tit. vu, lex 13; ann. 467-471).
ΤΙ semble qu'il s’agisse ici du premier Alexandre. Les
grands travaux dont parle l'inscription, le style et la
métrique de celle-ci, l'érection de la statue : tout cela
fait penser au règne de Théodose le Grand, bien plutôt
qu'à celui de Léon.
Trois inscriptions d'Alexandrie sont du v® siècle ὃ;
la série des stèles d'El Doukheileh ? appartient au
vie siècle, puisqu'elles s’échelonnent entre 524 et
590. Cette série, remarquons-le en passant, est
exceptionnelle avec sa mention précise de l’origine,
la fonction, la filiation spirituelle et du monastère
du défunt; tous ces indices renforcés de la date
sont précieux et font regretter d'autant plus qu'ils
soient exceptionnels. Au vi® siècle encore nous rencon-
trons l'inscription de Tehneh, datée de 5225, et sans
doute aussi toutes les pierres tombales du même cime-
tière ὁ; enfin un texte de Philæ de 577, le 14 dé-
cembre 5 :
ἢ τοῦ δεσπότου Θ(εο)ῦ rpovoix καὶ τύχῃ τῶν
εὐσεβεστάτων ἡμῶν δεσποτῶν Φλ([α](βίου) ᾿Ιουστίνου
χαὶ Αἰλίας Σοφίας, αἰωνίων Αὐγούστων χαὶ αὐτο-
χρατόρων, καὶ τοῦ Θεοφυλάχτου χαίσαρος Τιβερίου,
νέου Κωνσταντίνου, χαὶ φιλανθρωπία, Θεοδώρου τοῦ
πανευφήμου δεχκουρίωνος καὶ δουκὸς καὶ αὐγουσταλί-
οὐ τῆς Θηβαίων χώρας τὸ &, ἀνεκτίσθη τὸ τεῖχος τοῦτο
εὐχαῖς τῶν ἁγίων μαρτύρων χαὶ τοῦ ὁσιωτάτου ἀββᾶ
[Θεοδώρου
ἐπισχ(όπου), ἐκ σπουδῆς χαὶ ἐπιεικίας Μηνᾶ τοῦ
[λαμπρί(οτάτου) σι[γγ]ουλαρίου τῆς
δουχιανῆς τάξεως, ἐν μηνὶ χοιάχ τη, ἰνδικ(τιῶνος) τὰ, ἐπ᾽
[ἀγαθῷ]
(Texte donné par Lepsius, reproduit par G. Le-
febvre; voiciles variantes du texte établi par Letronne:
1. 3, αἰώνων; 1. 7, yopxorou; 1.9, λαμπροτατου λαριου
= À. [χαρτου]λαριου; 1. 10, L μηνι; au lieu de εν μηνι;
επαγαθοιο : +.)
« Par la providence du seigneur Dieu, et la fortuné
de nos très pieux seigneur Flavius Justin et Ælia
Sophie, toujours augustes et empereurs, et du gardé
de Dieu César Tibère, nouveau Constantin, et par la
bienfaisance de Théodore, le digne de toute louange,
1 G. Lefebvre, Recueil, n. 43, 48-52, — ? Jbid., n. 1-12. —
2 Jbid., τι. 146.—* Jbid., n. 117-165.—° Lepsius, Denkmäler,
τ, xu, p. 6, pl. zxxim, n. 200, fac-similé; Letronne, dans
Mém. Acad. inscript., 1833, t. x, p. 195,et Œuvres choisies,
Égypte ancienne, t. τ, p. 79 et p. 84; Kirchoff, dans Corp.
inser. gr., t. 1v, n. 8646; description dans Ausführliches
Verzeichnis, édit. 1899, p. 382, n. 2136; édit. 1894, p. 300,
n. 2136; G. Lefebvre, Recueil, p. 108, ἢ. 584. A Berlin,
ÉGYPTE
2490
décurion duc et augustal du pays des Thébains..., ἃ
été rebâti ce mur, grâce aux prières des saints martyrs,
du très vénérable apa Théodore, évêque; aux soins et
à la bonté de Ménas, très illustre chartulaire des ar-
chives ducales. Du mois de choiac le 18, de la xr° indic-
tion. Pour un bien. »
La pierre sur laquelle est gravée l'inscription appar-
tenait au mur du quai, au sud-est de l’île, lequel faisait
partie de la grande muraille construite sous Dioclétien.
Le césar Tibère mentionné, n’ayant été déclaré auguste
que le 26 septembre 578, n’en pouvait porter le titre
sur notre inscription, qui confirme ainsiles témoignages
des historiens. Le gouverneur de la Thébaïde reçoit
les noms de décurion, de duc et augustal. Le titre de
δοὺξ est connu; le dux Thebaïdis était chargé du com-
mandement de la Thébaïde, province frontière qui,
depuis Justinien, était réunie tout entière sous le dur,
participant aux mêmes honneurs et aux mêmes droits
qu’un préfet augustal, c’est-à-dire un gouverneur de
l'Égypte entière; c’est sans doute à cette époque que
le dux reçut le titre d’augustalis, que nous lui voyons
porter dans notre inscription, titre jusqu'alors réservé
au préfet de toute l'Égypte et qui le désignait par
excellence. Le dux Thebaïdis avait sous ses ordres tous
les magistrats de la province et il ne relevait pas de
l'augustal d'Alexandrie, de qui, par conséquent, le
nom est omis.
Le titre de décurion, primitivement militaire, puis
municipal, avait fini par désigner le chef de certains
services ; dans ce cas on le faisait suivre du complément
qui indiquait la nature de ce service. Ici, le titre de
décurion attribué à un dux semble choquant; peut-
être s’applique-t-il à un groupement de dix nomes,
groupement dont nous n’avons pas d’autre attestation
pour cette époque. Le dux porte l’épithète λαμπρότατος
dès le temps de Constance; aussi sous Justin II ne
suffit-elle plus à l’augustal de la Thébaïde, à qui l’on
donne du πανεύφημος, adjectif qui se rencontre à cette
époque chez Porphyre, chez saint Nil, chez Hésychius
et d’autres encore. Au sujet de la construction de ce
mur sous Dioclétien pour la défense de l’île contre les
barbares, voir Dictionn., au mot ÉTHIoPIE.
Du vre siècle, trois inscriptions seulement : l’une,
provenant de Philæ, est datée de l’année 692 5; une
autre, trouvée à Damanhour ?, est de 693.
+ AUOLE AVATAUG OV
τὴν Ψυχὴν του δου-
λου σοῦ «rx ὡλ μειζο-
τεροὺυ υἱοῦ LOUOTOU διαχκίονου)
5 χοιμηθεντοῖς] εν χυριω
εν μὴν: μεχεῖρ τῇ
ετνδ(υκτυ)οίνος) ετους διωχ(λητιανοῦ) υθ +
Une dernière, de Nubie, est de 699 ".
Les autres stèles se partagent entre les vin®, 1X°, X°,
xre et xne siècles : à part une inscription de l’année 703,
qui provient du Fayoum?, et une inscription de l'année
890, qui provient d’Esneh 1", toutes sont originaires
d'Assouan, de Philæ, du Soudan jusqu’à Dongola ;
elles sont datées de 707, 766, 775 [785, 796], 812, 913,
1007, 1157, 1173 1.
Sur les trente-six inscriptions datées, trente et une
emploient l’ère dite de Dioclétien ou ère des Martyrs.
Nous ne dirons ici que peu de mots de cette ère, dont
nous parlerons en détail (voir Diclionn., au mot ÈRE).
Kônigliche Museen, Neues Museum, n.2136.—* G. Lefebvre,
Recueil, n. 636. — * A. Gayet, dans Mém. de la miss. arch.
franç. au Caire, 1889, t. 1, pl. xCv, fig. 96; W. E. Crum,
Coptic mon., p. 126-127, n. 8599, pl. χχχν; Maspero,
Guide du musée de Boulaq, p. 366, n. 5438; G. Lefebvre,
| n. 62. — 56. Lefebvre, Recueil, n. 661. — * G. Lefebvre,
Recueil, n.790.,— Ibid., n. 541.— "! 1bid.,n.656, 668, G45,
597, 596, 643, 647, 665, 564, 666.
2491
Suivant Letronne 1, dont l'hypothèse fut reprise par
E. Révillout ?, les chrétiens n’auraient employé l’ère
dioclétienne qu’à une époque tardive, postérieurement
à la conquête arabe, soit après 640. Letronne appuyait
sa conjecture sur trois inscriptions et ne pensait pas
que de futures découvertes pussent la contredire. Son
hypothèse est cependant contredite aujourd’hui par
treize textes échelonnés entre 524 et 590 ὃ et provenant,
douze d'El Doukheiïleh et un de Tehneh; d’où il res-
sort, sans aucune hésitation désormais possible, que
l’ère dioclétienne fut d’un usage répandu parmi les
chrétiens d'Égypte plus d’un siècle avant la conquête
arabe. Qui sait même si des trouvailles ultérieures
ne feront pas remonter encore plus haut l'emploi de ce
comput chrétien? Peut-être, parmi les trente-six
inscriptions datées de l’ère dioclétienne, s’en trouve-
t-il deux qui ont droit à une série distincte. Par des
calculs très ingénieux, M. H. Grégoire 4 a montré que
deux inscriptions de Philæ ne seraient pas datées de
785 et 796, mais respectivement de 508-509 et 518-
519 5 de Jésus-Christ, en admettant que les dates ox"
et φιβ' se réfèrent à un comput chrétien de l’Incarna-
tion, en retard de six ou δερί ans sur le nôtre. Malgré
de remarquables concordances, il ne considère cepen-
dant pas sa démonstration comme définitive et admet
l'hypothèse d’une ère locale de Philæ, dont le point de
départ n’est pas connu 5. Voir Dictionn., au mot ÈRE.
Deux inscriptions sont particulièrement intéres-
santes en ce que l’année est indiquée à la fois par l’ère
des Martyrs et par celle des Sarrasins. Celle-ci provient
d'Esneh 7, 30 avril 890 :
ἡκοιμήθη εν Xptoro I(noo)v ἡ μα-
χκαρια Πιτρωνια εν τὴ [σ]η-
μερον nuepa τις ἐστι Π]σ[χ]
ὧν € τήνὴ ἀπὸ Διοχλης-
5 τιάνου χε ετὴη ἸΣ]αραχκη-
vou co [Κίυρι]ε ο Θί(εο)ς ο παντο-
χρατὼρ o Oeolc] ο τον πνίευμ)α-
[τ]ον θειων και κυριος 1 πάσης
σαρχ[ο]ς α[ν]απαυσον τ
10 nc ψυχί(ης) avrnc εν κολί[ποις]
Ἄβρααμ (ou) Ισαακ και
Ιακωβ εν παραδεισ-
ὦ τῆς [τ]ρύφὴς ενθα
εὐφραινομενον EL
15 1+I ] αν!
1.1:7o;l.4:lire peut-être π]α[χ]ὼν ε’, ἔτη, ete…;1.6:
le texte porte θ(οε)ε; 1. 8: Ov (— θείων πνευμάτων);
#xc; Là supprimer; ]. 11: x/
Les formules liturgiques de cette inscription seront
étudiées dans un paragraphe suivant.
La mention de deux méthodes de comput semble
n’avoir pas été exceptionnelle, puisque nous la rencon-
trons sur plusieurs autres inscriptions. Celle qui pré-
cède porte la date de Dioclétien, 606,et 277 des Sarra-
sins; une inscription copte du musée de Turin, l’épi-
taphe d’Ajo, fille de Sévère, nous donne * :
PÉTÉTEAÉ ΦΌΩΣ
BIORAN / XTÈ
15 capayanoc ΤΑ
1 Letronne, Œuvres choisies, 116 série, t. 1, p. 98 ; Recueil,
τι 11, p. 217. — : Révillout, dans Revue égyptologique, 1885,
t.1v, p. 17. — * G. Lefebvre, Recueil, n. 1-12, 14. — “ΗΠ.
Grégoire. op. cit., p.202-205.— δα. Lefebvre, Recueil, n. 59,
596. — * L. Jalabert, op. cil., p. 54"... 3. —7S, de Ricci,
dans Revue archéologique, 1902 b, p. 145-146; Milne, Greek
inscriptions, p. 75, π. 9243 ; Weissbrodt, Verzeichnis Brauns-
berg, p. 18, n. 14; Lefebvre, Recueil, n. 541. — *E, Ré-
villout, dans Revue égyptologique,1885, t. 1v, p. 26, n. 35; 5.
deRicci, dans Revue archéologique, 1902, p.146. d’après les
ÉGYPTE
soit 662 de Dioclétien et 334 des Sarrasins. Au musée
de Miramar, mention semblable sur l’épitaphe de Cyra
Sousiné, fille de Psaté 9:
“ce «ἀπὸ BIORÀ M (H)
CAPSRENOC TReceeessee
soit 648 de Dioclétien et 320 des Sarrasins.
Enfin celle-ci, provenant de la Nubie septentrionale,
nous offre un exemple bilingue enregistrant la formule
liturgique ordinaire, que, sans doute, on ne s’est pas
risqué de traduire. Le lapicide l’a donc tracée en grec,
faute de pouvoir la rédiger en copte, et il y a intercalé
l’épitaphe rédigée en copte, faute peut-être de savoir
la libeller en grec. Nous apprenons ainsi qu’Abraham,
le fils du bienheureux Gianên, s’est endormi le 22 de
Phaménoth de l’année 291 des Sarrasins, année 629
de Dioclétien…, et c’est un dimanche qu’il s’est en-
dormi (913 de notre ère) #:
+ 0[@eoc τῶν πνευμα-]
τῶν [χαι πασης]
σαρχος [o τῶν θα-]
νατων χ[αταργη-}
5 σας (καὶ) ζωὴν τωίν xoc-|
μων χαρισαμ[ε]
νος ἀαναπαῦυσον
τὴν ψυχὴ τον δου-
λλοὺν σοὺ abpaaast
10 πίηηρε strnatarap
τος EISITHIT fat
τοῦ stat Oct * pans”
πὸ CAPRRHNOC
CS * BIOKÀA KE
15 εν χολποις ἄβρααμ
(rat) Ισαακ (και) Ιακωβ
ἀγὼ AfALTORL atatOCT
ΠΟΥ 200 HETPIARH
à. ωῳω
Quelques autres monuments peuvent être datés
d'une manière approximative. La lettre de saint
Athanase 11 est évidemment postérieure au concile
de 362, comme tout ce que renfermait le tombeau de
Déga, où elle fut trouvée; elle fut écrite vers l'an
600; l'inscription du roi Silco 13 appartient à Ja
deuxième moitié du vie siècle. En dehors de là il est
imprudent et peut-être superflu d’assigner des
dates. Les inscriptions lues par C. Wescher dans la
catacombe d'Alexandrie sont de la fin du me ou du
début du 1ve siècle (voir Diclionn., t. 1, col. 190-191,
1125-1145) 15: à Alexandrie encore, deux autres
inscriptions gravées peuvent être du re siècle M; quel-
ques autres du rve siècle (voir Dictionn., t. τ, col. 1150-
1151, 1152) 15; l'inscription des bleus de l'Hippodrome
est du vre siècle 2°, Une inscription de Chagqarah, fai-
sant mémoire de Zenodora, née à Antioche, femme
d’un soldat dela légion quinta Macedonica, stationnant
à Memphis, serait du 1v° siècle 1. Deux inscriptions de
Kom Ombo peuvent être du vie ou du ve siècle ?*,
quelques objets provenant de Lougsor doivent être
du ve ou du vre siècle 1».
20 Topographie. — Comme une grande quantité
d'inscriptions transportées dans les collections pu-
fiches d'Edm. Le Blant, qui écrit : «xpayevos. — * Stern,
Gramm., p. 437; E. Révillout, dans Rev. égypt., 1885, p. 27,
note 1.— ‘Berlin, Künigl. Museen, Neues Museum, n.13716.
Stèle en grès, brisée ἃ droite, en haut; Ὁ m. 335 x Ὁ m.18;
G. Lefebvre, Recueil, p. 124, n. 647. — 11 Jbid., n. 380. —
33 Jbid., n. 628. — 35 Jbid., τι. 33. — M Jbid., τι. 21, 47. —
4 Jbid., n. 18, 19, 20, 22, 39. — 1" Jbid,, n. 87. — ν᾽ Jbid.,
n. 70; cf. S.de Ricci, op. cit., p. 144 et note 1; Wilcken,dans
Arch. für Papyrusforschung. 1901, 1,1, p. 557.—- " Recueil,
n. 561, 562. — αν Jbid., n. 762-766.
2493
bliques ou privées ? ne portent pas d'indication de
provenance, il est utile d’en rechercher l’origine. L’édi-
teur des inscriptions grecques d'Égypte s’y est appli-
qué avec d'autant plus de compétence et de succès
que la plupart des monuments passaient sous ses yeux;
il a pu ainsi introduire de l’ordre et établir des éléments
durables de classement régional. Dans cet essai de
localisation portant sur environ deux cents stèles
dépaysées, il n’a pas seulement «considéré les formules,
mais encore les symboles, l'ornementalion, la matière
même des stèles », qui lui ont présenté des types assez
stables pour attribuer au Fayoum vingt-deux stèles,
cinquante-quatre à Akhmin, plus de cent à Herment |
et à Esneh, une à Assouan, une vingtaine à la Nubie.
Voici les règles qui se dégagent de ce classement :
« A. Les stèles du Fayoum. Le calcaire est la seule ma-
tière en usage au Fayoum.
« Au point de vue ornemental, nous distinguons trois
types : a. La stèle est cintrée ou surmontée d’un fronton
triangulaire; une croix — grecque ou latine — en
couvre tout le champ; cette croix est parfois inscrite
dans une couronne de feuillages. Le texte funéraire
est gravé soit au sommet de la stèle, soit des deux
côtés de la croix, soit (mais rarement) au bas du mo-
nument. — ὃ. La stèle figure un portail d'église; sous
le portail, entre deux colonnettes ou deux pilastres,
on ἃ gravé une croix ou une rosace. — c. Ce troisième
type est plus riche que les deux précédents : la stèle
représente encore un portail d'église, mais sous le por-
che, on voit un oran, les bras levés, les mains tendues
vers le ciel. Ces figures d’orants ne sont pasinvariable-
ment, comme on l’a dit, des « figures de femmes dra-
pées dans de longues robes blanches ». D'une part,
on rencontre des figures d'hommes revêtus de cette
robe blanche, et, d’autre part, des corps de femmes
presque entièrement nus. L’exécution, d’une façon
générale, est enfantine.
« Les formules usitées au Fayoum sont de quatre
sortes : 19 ἐχοιμήθη ἐν Κύρίῳ...: 2° Κύριε, ἀνάπαυσον
τὴν ψυχὴν τοῦ δούλου σου...: 35 εἰς ὑπόμνησιν... :
45 εἰρήνη τοῦ ἀναπαυσαμένου ἐν Κυρίῳ..., ou bien ἐν
εἰρήνῃ...
«B. Lesstèles d’Akhmîn. Untypeuniqueextrêémement
simple. La stèle, toujours en calcaire, est un rectangle
surmonté d’un fronton triangulaire. Rien de plus pri-
mitif. À peine aperçoit-on quelques variantes : tantôt
le fronton triangulaire n’existe pas, tantôt il est rem-
placé par un cintre. Une petite croix au-dessus de
l'inscription, une palmette dans le texte sont les seuls
ornements de ces stèles austères. La longueur de la
pierre varie entre 0 πη. 25 et 0 τη. 30. La formule est par-
tout la même : Στήλη τοῦ..... ἐβίωσεν ἐτῶν..., μηνός...,
ἰνδυκτιῶνος... Il n’y ἃ pas de possibilité de se tromper
dans l'identification de monuments aussi rudimen-
taires.
« C. Les stèles d'Herment. Cette ville a fourni les stèles
les plus nombreuses et les plus riches, celles où l’art
copte, curieux de sculpture ornementale et de com-
binaisons géométriques, s’est affirmé avec le plus d’in-
géniosité, sinon d'originalité. A y regarder de près,
ces stèles se ramènent toutes à un seul type : une croix
inscrite dans un édicule à fronton triangulaire, avec
tympan orné, et inscription sur l’architrave; mais
ce type présente de nombreuses variétés.
« Tantôt, à un fronton orné d’une simple croix,
d'une rosace ou d’un fleuron, correspond, dans le
champ de la stèle, un chrisme accosté des lettres sa-
crées AG; parfois ce chrisme est inscrit dans une
5 Je n'ai pas à parler des stèles d'Edfou,mais il faut noter
au passage que c’est dans cette ville que l’on trouve les plus
curieux spécimens d’ornementation géométrique, polv-
gones réguliers, cercles tangents, enlacés, entrecoupés,
ÉGYPTE 249%
couronne de laurier ou d’olivier; parfois encore, le
chrisme — ou la croix grecque — est, avec sa couronne
de feuillage, superposé à une croix latine; ou bien, la
croix de saint André vient se fixer sur la croix grecque,
et les deux croix mêlées occupent tout le registre infé-
rieur de la stèle; enfin, la croix, grecque oulatine, peut
être remplacée par une croix ansée, ou par une combi-
naison de deux croix ansées et du chrisme.
« Tantôt le fronton s'enrichit : le tympan en est
occupé par deux colombes qui s’abreuvent à une
coupe, des bandes de festons géométriques et de
méandres fleuris, des entrelacs, des pampres l’enser-
rent. Nous voyons même, sur une stèle du musée
d'Alexandrie, deux paons mystiques sculptés en faible
relief dans le champ qui sépare les rampants du fronton
des bords de la stèle. En même temps, l’ornementa-
tion du registre inférieur se développe : un oiseau aux
ailes déployées — colombe ou aigle — en remplit tout
le champ. La facture est loin d’être parfaite, sans
doute, mais l’effort de l'artisan d'Herment est digne
d'attention; l’art copte ne s’est jamais élevé plus haut.
« Il n’y a pas de formules spéciales à Herment. A
vrai dire, le texte funéraire semble importer peu : il
est sacrifié à l’ornementation. La plupart du temps,
on ne lit sur l’architrave que le nom — et parfois la
profession — du mort. Dans quelques cas nous rencon-
trons l’une des trois acclamations : 1° εἷς Θεός; 2° εἷς
Θεὸς ὁ βοηθῶν; 3° μὴ λυποῦ, οὐδεὶς ἀθάνατος.
« Ces formules sont trop peu caractéristiques —
quand elles existent — pour servir de base sérieuse à
une répartition géographique des stèles. Fort heureu-
sement, les caractères de la décoration sculpturale et
architecturale ne laissent place à aucun doute. C’est
sur eux exclusivement qu'il faut s'appuyer pour iden-
tifier les stèles d’Herment.
« D. Les stèles d'Esneh. La formule est {loujours :
εἷς Θεὸς ὁ βοηθῶν ou ὁ βοηθός. Au point de vue orne-
mental, l’« école » d’Esneh — si l’on peut employer
ce mot ambitieux en parlant d’un art aussi humble —
dérive en droite ligne de l’« école » d’Herment. Mais
on notera que le sommet de la stèle est généralement
cintré, que la croix centrale est généralement très
ornée, que l’aigle d'Herment est souvent remplacé
par deux colombes, enfin que ces stèles, de plus petite
taille que celles d’Herment, sont {oujours en calcaire.
« ΕἸ. Les stèles de Nubie. Ici, nous n’avons à nous
occuper que des formules. Ed. Le Blant en avait déjà
relevé trois qui sont spéciales à la Nubie : 1° ἀνάπαυ-
σον τὴν ψυχὴν μετὰ τῶν ἁγίων σου, ou bien ἐν σκηναῖς
ἁγίων, ou bien ἐν σκηναῖς δικαίων. Au lieu ἀ’ ἀνάπαυ-
σον, on trouve une fois ἀρίθμησον;: 2 ἀνάπαυσον τὴν
ψυχὴν εἰς κόλπους (ἐν κόλποις) ᾿Αβραὰμ καὶ ᾿Ισαὰκ
χαὶ Ιακώβ 2; 3° ὁ Θεὸς τῶν πνευμᾶτων καὶ πάσης
σαρχός ; 40 ἔνθα χατάχειται: 5° le mort est appelé
ὃ μαχάριος où ὁ μαχαρίτης. Aucune de ces formules
d’ailleurs n’est isolée; chaque inscription en présente
souvent deux et même trois à la fois. L'identification
des stèles de Nubie est facile à établir #. »
3° Formules liturgiques. — Ce qui manque aux épi-
taphes en importance historique est compensé, en un
sens, par leur abondance liturgique. Les réminiscences
scripturaires et les emprunts directs aux livres officiels
de la prière chrétienne nous montrent les fidèles égyp-
tiens familiers avec les livres de l’Ancien et du Nou-
veau Testament aussi bien qu'avecleslivresliturgiques.
On rencontre plus et mieux que des réminiscences ou
des allusions, ce sont parfois des citations plus ou
moins littérales, plus ou moins développées, fragments
croix ajourées, etc. — * E. Le Blant, Manuel d'épigraphie
chrétienne, in-12, Paris, 1869. p. 81. — " Jbid., p. 81. —
4 G. Lefebvre, Recueil des inscriptions chrétiennes grecques
d'Égypte. p. XXVI-XXVmI.
2495
de prières qui sont comme les prototypes de formules
définitivement codifiées plus tard. Il est intéressant
enfin de surprendre l'influence des conciles sur la ré-
daction de telle ou telle formule.
Les emprunts à l’Ancien Testament portent sur
plusieurs livres, notamment la formule si fréquente
dont nous avons vingt exemples : ὁ Θ(εὸ)ς τῶν πνευμά-
τῶν χαὶ πάσης 6240406 ! et qui ne se trouve guère, en
dehors de l'Égypte ?, dans l’épigraphie chrétienne ὃ.
Cette formule est empruntée aux Septante, dans le
livre des Nombres 4, où nous lisons à deux reprises :
Θεὸς τῶν πνευμάτων καὶ πάσης σαρκός — et χύριος
ὁ Θεὸς τῶν πνευμάτων καὶ πάσης σαρχός; elle se
rencontre sur deux stèles imprécatoires juives de
Rhénée 5, dont on peut rapprocher la stèle déjà citée
de Pitronia, du 30 avril 890, et l'inscription suivante
d’Assouan, datée de l’année 1157 5 (fig. 4007) :
+ À + ω +
Ὃ @(ed)s τῶν πν(ευμ)άτω(ν) καὶ πάσης
σαρχός, ὃ τὸν θάνατον καταρ-
γήσας χαὶ τὸν ἅ(ἡ)δὴν καταπα(τ)η-
5 σᾶς, (καὶ) ζωὴν τῶ() κόσμω() χαρισα-
μενος, ἀνάπαυσον τὴ(ν) L(vyn)v το(ῦ) δ(ούλου) Μα-
ριανοῦ πρ(εσβυτέρου) ἐν κόλ(π)οις ᾿Αβραὰμ
(καὶ) ᾿Ισαὰκ (καὶ) ᾿Ιακώβ - ἔνθ᾽ ἀπέδρα
ὀδ(ύγνη (καὶ) λύπη (καὶ) στεναγμὸν - πραχ-
θὲν λόγον ἢ Épyo(L) ἣ κατὰ διά-
νοια œvec ἄφες, ὡς ἀγαθὸς
(ταὶ) φιλάν(θρωπ)ος - συνχώρισον ὅτι
οὐκ ἔστιν ἄν(θρωπ)ος : ὃς ζήσεται
[καὶ] οὐχ ἁμαρτήσει - σὺ γὰρ μόνος
Θ(εὸ)ς ἐκτὸς ἀμαρτίας διξκαι)γοσύ-
νὴ - (καὶ) ἣ δικαιοσύνη σοὺ εἰς
τὸν αἰῶνα. Κ(ύρι)ε, ὁ λόγος σου
ἀλήθε[ιτα] διαμένη εἰς τὸ-
ν αἰῶνα - σὺ γὰρ εἶ ἀνάστα-
σις καὶ ἣ ἀνάπαυσ(ιυ)ς τον
σων δούλ(ου) σου Μαριανοῦ πρ(εσβυτέρου).
χαὶ σοι τὴν δόξαν ἀναμέλ-
πωμεν τῶ() Π(ατ)ρὶ (καὶ) τῶ(ἡ) Υ(γ)ῶ( (xx)
τῶὥῶ( ἁγίω() Πν(εύμοαλτι, νῦν (καὶ) ἀεὶ εἰς
τοὺς αἰῶνας τῶν αἰών(ω)ν, ἀ-
μήν. Αὐτοῦ τὴς ζωῆς ἡμέρα
ογ΄ - ἀπὸ μαρτ(ύρων) ὠογ’ τυβὶ
μήνος πρώτί(ης ἡμέρας)- ἀνάπαυσον
ἴωυ +
10
1. 14 : devant οὐχ ἁμαρτήσει il faut supposer χαὶ;
1.14-15 : construire, σὺ γὰρ μόνος Θεὸς (-- ὦ Θεός) etc.;
1. 20-21 : confusion de deux formules, réunies en une
seule; après σὺ γὰρ el ἀνάστασις καὶ ἀνάπαυσις, le
lapicide aurait dû graver : ἀνάπαυσον τὸν ὃ. — Il ἃ
mêlé les deux formules; les mots δούλου Μαριανοῦ
semblent indiquer qu'il s’est enfin décidé pour la
formule qu’on trouve dans l’Euchologe : ἣ ἀνάπαυσις
ποῦ δούλου: 1. 26 : ἡμέρα ἃ déjà le sens d'âge dans le grec
classique; 1. 29 : ἴωυ peut-être pour ἴηυ — ᾽Τησοῦ.
« Dieu des esprits et de toute chair, vous qui avez
anobli la mort, foulé aux pieds l’enfer et dispensé la
vie au monde, faites reposer l’âme de votre serviteur
Marianos, prêtre, dans le sein d'Abraham, d’Isaac et
de Jacob, où il n’y a ni douleur, ni chagrin, ni soupir;
tout acte [répréhensible] qu'il a commis par parole,
en fait, ou d'intention, oubliez-le, Seigneur, vous qui
êtes bon et miséricordieux; pardonnez-lui, puisqu'il
1 G. Lefebvre, Recueil, n.541,564, 608, 635,636, 641, etc.
- ? Elle se retrouve dans le Papyrus Anastasy, au Brit.
Mus., 461, 480 sq. — * H. Grégoire, op. cit., 1908, t. Li,
p. 205, — 4 Num., ΧΥῚ, 22; xx V1, 16. — δ Deissmann, dans
Philologus, 1902, t. ΧΙ, p. 253-254, 256. — * Musée du
Caire, n. 8396. Cette inscription est mentionnée sansaucune
référence bibliographique dans W. E, Crum, Coptic monu-
ÉGYPTE
|
2496
n’y ἃ pas d'homme qui puisse vivre sans pécher; car
vous seul, ὃ mon Dieu, êtes la justice sans défaillance;
votre justice est éternelle, Seigneur; et votre parole,
qui est la vérité, demeure éternellement; vous êtes la
résurrection et le repos... de votre serviteur Marianos,
prêtre. Et nous chanterons la gloire du Père, du Fils
et du Saint-Esprit, maintenant, et dans les siècles des
4007. — Stèle du prêtre Marianos.
D’après Bulletin de corresp. hellénique, 1902, τ. xx vi, pl. xIr.
siècles. Amen. Années de sa vie, 73; de l’ère des mar-
tyrs, an 873, premier jour du mois Tybi. [Seigneur]
donnez le repos... »
Cette inscription fait partie d'un groupe déjà im-
posant de textes similaires et doit être étudiée dans
leur rapport mutuel. Ces sept textes aujourd’hui
connus sont les suivants :
ments, n. 8396, où sont reproduites seulement les deux li-
gnes du début et les trois dernières lignes de l'inscription.
Haut. 0 πη. 47, larg. Ὁ πὶ. 23, grès rose; G. Lefebvre, Inscrip-
tions grecques d'Égypte, dans Bull. de corresp. hellénique,
1902, τ. xxvr, p. 456, n. 20, pl. χπ; Weissbrodt (copie de
W. Crum), dans Verzeichnis Braunsberg, Ὁ. 6,n. 4; ἃ. Le-
febvre, Recueil, p. 103, n. 564.
PE DER μονὰς;
2497
1° Inscription de Colasucia (Nubie), découverte en
place vers 1820 par le comte Vidua; on l'avait crue
perdue, elle a été retrouvée en 1900, au musée égyp-
tien de Turin, par M. Seymour de Ricci (voir Dictionn.,
t. 1, col. 1529; G. Lefebvre, Recueil, n. 636).
20 Inscription de Nubie (?), recueillie vers 1870 dans
le commerce au Caire par Daninos Pacha, entrée
depuis dans la collection particulière de M. Frochner à
Paris, a été publiée et commentée par A. Dumont
(voir Dictionn., t. 1, col. 1529; G. Lefebvre, Recueil,
n. 664).
3° Inscription de Nubie (?), stèle faisant partie de
la collection Yale, à Alexandrie, fut détruite pendant
le bombardement de la ville en 1882. Bon estampage
appartenant à l'évêque de Limerick (Irlande) et passé
depuis dans le cabinet de M. Seymour de Ricci; publié
en phototypie par la Palæographical Sociely, part.
ΝΙΝ, pl. 102 (ἃ. Lefebvre, Recueil, n. 665).
4° Inscription achetée à Assouan pour le musée du
Caire (voir le texte donné ci-dessus; G. Lefebvre,
Recueil, n. 564).
50 Inscription de Nubie (?), achetée en Égypte par
M. Rubensohn, pour la collection formée au Lyceum
Hosianum de Braunsberg (Prusse orientale). (G. Le-
febvre, Recueil, n. 666.)
6° Inscription de Nubie (?), au British Museum
(G. Lefebvre, Recueil, n. 667).
7° Inscription acquise à Louqsor par M. Seymour de
Ricci, une des mieux gravées et des mieux conservées de
la série, datée en toutes lettres. Stèle de O0 m. 46 χ 0 m. 28
en grès de Nubie, le creux des lettres est rehaussé de
peinture rouge (Seymour de Ricci, Lettres d Égypte,
dans Comples rendus de l’Acad. des inscr., 1909,
p. 155).
Toutes ces stèles sont respectivement datées de
manière à se répartir sur un grand nombre de siècles :
de 344 à 1181 après Jésus-Christ. En réalité, on y
regardant de plus près, on peut réduire considérable-
ment cet écart. Le n° 1 est de l’année 409 des martyrs
(= 692 de notre ère) si on lit YO; mais si on lit avec
plus de vraisemblance YO, on obtient 709 des martyrs et
993 de notre ère. — Le n° 2, ne peut être raisonnable-
ment attribué à l’année 344. M. L. Duchesne propo-
sait 644 et M. S. de Ricci 1243, soit 960 des martyrs.
— Les n°: 3, 4 et 5 sont respectivement de 1007, 1157
et 1173. — Le n° 6 donne une date indéchiffrable. —
Le n° 7 est du 27 novembre 1181. On peut ainsi éche-
lonner les sept textes sur les années 993, 1007, 1157,
1173, 1181, 1243. De l’un à l’autre on rencontre quel-
ques variantes et quelques libertés prises avec le texte
liturgique. M. de Ricci a présenté une restitution très
ingénieuse du texte complet, qui permet de dégager
le texte rectifié que voici :
Ἔν ὀνόματι τοῦ Πατρὸς καὶ τοῦ Υἱοῦ καὶ τοῦ ἁγίου
Πνεύματος. ᾿Αμήν.
Ὃ Θεὸς τῶν πνευμάτων καὶ πάσης σαρχὸς ὁ τὸν
θάνατον | χαταργήσας χαὶ τὸν “Αἰιδὴν na χαὶ
ζωὴν τῷ κόσμῳ χαρισάμενος ἀνάπαυσον τὴν “ψυχὴν
τοῦ δουλου σου Ν... ἐν χόλποις ᾿Αβραὰμ καὶ ᾿Ισαὰκ
χαὶ ᾿Ιακὼβ ἐν τόπῳ φωτινῷ, ἐν τόπῳ χλόης, ἐν τόπῳ
ἀναψύξεως ἔνθα ἀπέδρα ὀδύνη καὶ λύπη χαὶ στεναγμός,
πᾶν ἀμάρτημα παρ᾽ αὐτοῦ πραχθὲν ἐν λόγῳ ἣ ἐν ἔργῳ
À κατὰ διάνοιαν à ἄνες ἄφες ὡς ἀγαθὸς χαὶ φιλάνθρωπος
συγχώρησον ὅτι οὐκ ἔστιν ἄνθρωπος ὃς ζήσεται καὶ
οὐχ ἁμαρτήσε: - σὺ γὰρ μόνος Θεὸς πάσης ἁμαρτίας
ἐχτὸς ὑπάρχεις καὶ ἣ δικαιοσύνη σου δικαιοσύνη, εἰς
τὸν αἰῶνα Κύριε ὁ λόγος σου ἀλήθεια - σὺ γὰρ εἴ ἀνά-
παυσις καὶ ἀνάστασις - τὸν δουλον σου Ν... καὶ σοὶ τὴν
ΞΡ ἀνάμελπομεν τῷ Πατρὶ χαὶ τῷ Υἱῷ καὶ τῷ ἁγίῳ
1J.Clédat, dans Annales du service des antiquités d'Égypte,
1908, t. 1x, p. 218-219; Ch. Clermont-Ganneau, dans
Comptes rendus de l’ Acad. des inscr., 1909, p. 377. --- 6.1,6-
Ι
ÉGYPTE 2498
2 she!
Πνεύματι νῦν καὶ ἀεὶ καὶ εἰς τοὺς αἰῶνας τῶν αἰώνων,
ἀμήν.
Il est curieux ἃ cette date tardive de constater, ἃ
travers des fautes si nombreuses et si graves qu’elles
risquent de rendre le texte inintelligible, l’obstination
des chrétiens de Nubie à reproduire le texte grec qu'ils
ne comprennent plus. S'ils s’y attachent avec cette
fidélité, c’est d’abord qu’ils seraient sans doute inca-
æäables de traduire en copte des formules aussi com-
pliquées, c’est aussi par le désir de respecter comme
plus efficace — et la superstition a pu s’en mêler —
le texte original, ou jugé tel, de l’Écriture sainte et
des formules liturgiques qu’on continuait à réciter
avec une complète inintelligence. Cette observance
n’avait d’ailleurs rien de plus singulier, ni de plus blä-
mable que le maintien jusqu’à nos jours de la langue
latine dans la récitation de l'office canonial par les
communautés de femmes en Occident.
Cet emploi du grec à une époque où le copte est seul
compris se retrouve dans l'inscription peinte sur une
chapelle copte de la montagne d’Assiout :
[Κύριος φυλάξει τὴν] εἴσοδόν σου καὶ τὴν ÉEo[dov..
C’est une citation textuelle du psaume cxx, 8,
qu’on inscrivait très souvent au-dessus des portes
d’entrée des édifices religieux et même des bâtiments
privés ou de destination civile. Nous en possédons
de nombreux exemples en Syrie. Il est plus que pro-
bable qu’elle remplissait ici le même rôle et que les
fragments de plâtre qui nous en ont conservé les dé-
bris sont tombés de la partie du revêtement qui
surmontait la porte de communication entre deux
salles.
Une autre inscription grecque, provenant de la
même es semble devoir se lire :
[2 ἐπὶ πάντ]ων ὁ θεὸς - προσχ(υ)νήσωμεν αὐτῷ.
La fin contient peut-être une réminiscence du
psaume xCv, 6. D’ordinaire, il est vrai, la formule
usitée dans l’épigraphie chrétienne ne comporte pas
l’article ὁ devant θεός. Peut-être vaudrait-il mieux
restituer au début [.... nu]@v, etc. ?.
Cette influence persistante du grec se laisse sentir
dans un texte fort intéressant provenant du même
monument. Il s’agit d’une inscription copte de onze
lignes; ce texte, peint en noir sur la paroi du fond
de la chapelle I, la seule qui renferme des inscriptions,
mesure 0 m. 15 de largeur sur Om. 08 de hauteur. Il a été
tracé soigneusement par une main experte * :
+ AOFRAC UT OVCAENNT πε
SJEPALRGHTHC HAMOCTOAOC :
λαπποὼς AYOTALY CS HA TAOC :
ACJEP DALENETAUTE HPOALTE
5 δορὰν πσπειεγασπδλτον
EJUOON QI CS HTENBIS : TT
ατπποὼς δ σφας ñnenpazie : KA
HKATR A RO8IOC πεγασσλίλιον : KT
nwyoprr πε on πεγαυσδλλιοι #88
10 HTATCa Oo", on toyaars res.
+ ALSPKROC SUWÈ nTaycaey on erTadus :
ligne 9, le scribe lui-même a effacé les dernières lettres
1. 10, il y ἃ une croix et non un1#
à la fin de la ligne, les
qui suivent... τοῦς
devant OYBaits; 1. 11,
febvre, Égypte chrétienne, dans Annal. du serv. des antiq.,
1909, t. x, p. 50-55; cf. Revue biblique, 1910, Ile série,
τ. VII, p. 305-306.
lettres τη ont disparu. Voici la traduction littérale :
Pour ce qui est (μέν) de Luc, c’était un médecin,
il fut disciple (μαθητής) des apôtres (ἀπόστολος).
Puis, il suivit Paul.
Il vécut quatre-vingt-quatre ans.
5 Il écrivit cet évangile (εὐαγγέλιον)
se trouvant dans les parages de l’Achaïe : 28
Eusè8E,H.E.I.]III,c.1vn.6.
Aovxäs δὲ τὸ μὲν γένος
τῶν ἀπ᾿ ᾿Αντιοχειας
τὴν ἐπιστήμην δὲ ἰατρός
τὰ πλεῖστα συγγεγονὼς τῷ
Παύλῳ, καὶ τοις λοίποῖς δὲ
οὐ παρέργως τῶν ἀποστόλων
ωμιλήηχως
Ms. ATHÈXES, Actes. a 202.
εστιν οαγίος Λουχας
τιᾶτρος τὴν τεχνὴν
μαθητὴς ἀποστόλων γενουε-
νος
χαι υστερον Ilaukw παρα-
χοληθησας
ETWY ογδοηχοντα TETTAPUY
ἐχοιμηθὴ
εν Θυηδαις
Ουτος προυπαρχοόντων nôn
εὐαγγελίων τοῦ μὲν χατα
Ματθαιον εν τὴ Ιονδαια ανα-
γράφεντος, του δε χατα Μαρ-
χον ev tn Ita,
OUTOG εν τοις περιτὴν Αχα-
ιᾶν TO πᾶν TOUTO συνεγρα-
Ψατο ευαγγελιον
Και Ôn μετεπειτα εγραψεν ο
αὐτος Λουγχας πράξεις αποσ-
τολων
Ensuite il écrivit les Actes (πρᾶξις) : 24
L'Évangile (εὐαγγέλιον) selon Matthieu : 27
C’est le premier des Évangiles (εὐαγγέλιον).
10 Il fut écrit en Judée
+ Quant à Marc (le sien) fut écrit en Italie : 18
Ce texte concerne la personne et les écrits de Luc
dans leur rapport avec les évangiles de Matthieu et
de Marc. L'attribution d’un évangile à Luc est an-
cienne, saint Justin l’adopte, elle paraît être admise
sans contestation dès la première moitié du 115 siècle
de notre ère. Paul mentionne Luc à trois reprises dans
ses Épîtres, il lui avait confié le soin de sa santé, puis-
qu’il l'appelle Λοῦχας ὁ ἰατρὸς ὁ ἀγαπητός, ex-
pression équivalant à ὁ ἐμὸς ἰατρός.
Moins connu et moins sûr est le détail de sa vie. Il
naquit à Antioche. Il mourut en Bithynie. Notre texte
copte, confronté avec l’argumentum evangelii secun-
dum Lucam, le résume, tout en offrant certaines diver-
gences 1. Ce prologue est généralement assigné au
début du mme siècle; des manuscrits du prologue, dix
donnent 73 ans à la vie de saint Luc, dix autres, 74 ans
et un seul 84 ans; c’est avec ce dernier que tombe
d'accord notre texte d’Assiout. Autre point de contact,
le prologue dit que l’évangile fut écriten Achaïe. Enfin,
sur la question débattue de savoir si les Actes sont
l’ouvrage de ce même Luc, le prologue et l'inscription
sont une fois de plus d’accord.
L'inscription, comme les peintures de la chapelle
d’Assiout, peut remonter au vi ou au début du vue
siècle; mais notre texte est évidemment extrait d’un
livre de prières, ou plutôt d’un livre d'enseignement
beaucoup plus ancien, et ce livre, quelle en est la
source? Ne serait-ce pas ce document d'existence
1 P, Corssen, Monarchianische Prologe zu den vier Evan-
gelien. Ein Beitrag zur Geschichte des Kanons, in-8°, Leipzig,
1896, dans Texte und Untersuchungen, t. 1, fase. 1. — ? Von
Soden, Die Schriften des Neues Testament, t. 1, Ὁ. 327, 365.
-3 Genèse, ΧΧΥΠΙ, 13, etc.; Exode, 11, 6, 15,16, etc.; Tobie,
vu, 15: cf. Actes des apôtres, 111,15 ; vr, 32. — 4 A. Dumont,
loc. cit., p. 321; cf. Dictionn., t. 1, col. 120. —"E, Renaudot,
Liturgiarum orientalium collectio, t. 1, p. 71 et 104,
ÉGYPTE
2500
hypothétique, mais très vraisemblable, qui aurait déjà
inspiré Eusèbe lorsqu'il écrivit sa’ notice sur l’origine
de Luc et ses relations avec Paul et les apôtres? Mais
il faut tenir compte aussi de cette notice d’un manu-
scrit des Actes, qui se trouve à Athènes 2,et dont la
transcription est due au patriarche Méthode (842-846):
il paraît évident que ce texte grec serre de plus près
que le prologue latin de l'inscription copte d’Assiout :
Argumentum monarchianum Inscription
Luc
Lucas Syrus natione Antio-
chensis
arte medicus
discipulus apostolorum
postea Paulum secutus, us-
que ad confessionem ejus,
serviens Deo sine crimine.
Nam neque uxorem unquam
habens, neque filios.
LXXIII (1) annorum obiit
in Bithynia.…..
Qui cum jam descripta
essent evangelia per Mat-
thæum quidem in Judæa,
per Marcum autem in Italia,
sancto instigante Spiritu
in Achaiæ partibus hoc
d'Assiout.
c'était un médecin
il fut disciple des apôtres
Puis, il suivit Paul.
Il vécut quatre-vingt-quatre
ans
L'Évangile selon Matthieu
c'est le premier des évan-
giles. Il fut écrit en Judée.
Quant à Marc, il fut écrit
en Italie.
Il écrivit cet évangile se
scripsit evangelium trouvant dans les parages
de l’Achaïe.
Ensuite
Actes.
Cui Lucæ non immerito il écrivit les
etiam scribendorum apos-
tolicorum actuum...
La formule : ὁ Θεὸς ᾿Αβραὰμ καὶ ᾿Ισαὰκ καὶ ᾿Ιακώβ
est une réminiscence de l’Ancien Testament 8, mais
c'en est une adaptation plutôt qu’une citation. Nous
avons déjà étudié en détail « le séjour de l’âme dans
le sein d’Abraham»(voir Dictionn.,t.1, col. 1522-1542),
mais l'intérêt particulier de cette formule, qui se ren-
contre dans une quarantaine d'inscriptions avec di-
verses variantes : ἀνάπαυσον τὴν ψυχὴν (τοῦ...) εἰς
χόλπους (ou ἐν κόλποις) ᾿Αβραὰμ καὶ ᾿Ισαὰκ καὶ
᾿Ιακώβ (ou τῶν ἁγίων πατέρων ᾿Αβραὰμ, etc.), l'in-
térêt qu’elle offre pour nous, c'est, telle qu’elle se
présente dans nos inscriptions, d’avoir été créée par
les chrétiens d'Égypte #. Nous la retrouvons dans les
écrits des Pères de l’Église 5, dans la liturgie dite de
saint Jacques, dans le « Testament d'Abraham 7»,
et enfin dans les liturgies latines. En voici un exem-
plaire 5 :
+ ENOAKATAKOI
TEO ΜΆΚΔΡΙΘΟ
Ι
AOANAOC ETEAE
GOOHMINIDA
al
MENOO -IO-IN Γ
ANATIAYCON TH
YYXHN AYTOY
€EICKOATIOICABP
AAM / ICAAK /
IAKOB AMH
+ + +
Ἔνθα κατάχοιτε ὁ μακάριος ᾿Αθανάσιος - ἐτελεώθη
μινὶ Φαμενὼθ ιθ’, ἰνδ(υκτιῶνος) γ΄. ᾿Ανάπαυσον τὴ(ν)
ψυχὴν αὐτοῦ εἰς κόλποις ᾿Αβραὰμ (καὶ) ᾿Ισαὰκ (καὶ)
᾿Ιακώβ. ᾿Αμήρ).
10
‘ Brightman, Eastern liturgies, p.57. — * M.R. James, The
Testament οἱ Abraham, dans Texts and studies, Cambridge,
1892, τ, 11, fase. 2, p. 103-104. — * Provenant de Dakkeh,
l’ancienne Pselchis, conservé à l'École française, à Athènes,
acheté à Lougsor, haut.0m.17, larg. Ὁ m. 13, grès. G. Le-
febvre, Inscript. grecq. d'Égupte, dans Bull. de corresp. hell.,
1902, τ, xxvi, p. 454, n. 17; Recueil des inscriplions grecques
chrétiennes d'Égypte, p.119, n.629.
Rés pps
La formule Amen qui termine cette inscription est
encore un emprunt à l'Ancien Testament ἢ (voir
Dictionn., t. 1, col. 1554). Enfin, nous pouvons men-
tionner des emprunts aux Psaumes xxiv, 5, 6, 7 ὁ;
D LP: Lxx, 5 ὅν Χο, 9. 15.5; ἃ J'Exode, τι, 13 6; aux
Paralipomènes, xx, θ΄.
Nous pourrions aborder maintenant les textes du
Nouveau Testament, si nous ne rencontrions un mo-
nument qui va faire la transition de l’un à l’autre en
les citant tous deux à profusion ".
« Quand on va de Cheikh Abadeh (Antinoé) à
Cheikh Temaï, on rencontre à mi-chemin, face au
hameau de Naga el Charqi *, des restes d'habitations
coptes et une enceinte en briques crues, à demi ruinée,
seuls vestiges d’un grand monastère que les gens du
pays appellent Deir el Dik, le Couvent du Coq. A
quelque 500 mètres plus au nord, s'ouvrent dans la
montagne fauve deux trous noirs, anciennes carrières,
dont la première mérite une visite #; elle servit en
effet de refuge à des chrétiens persécutés, peut-être
aux moines de la plaine; et l’on y voit encore les
traces d’une petite église qu'ils y avaient ménagée et
avaient décorée comme la kénideh voisine de Deir À bou
Hennis (voir Dictionn., t. τ, au mot ANTINOÉ, col. 2326).
Ce qui subsiste de cette chapelle est malheureusement
peu de chose; encore ce peu vaut-il la peine, pour qui
s'intéresse au christianisme égyptien, d’être signalé
et décrit.
« La carrière est vaste; l’église, qui mesure au plus
quarante mètres carrés, n’en occupe qu’une infime
partie : elle est un exemple frappant de l’habileté des
Coptes à utiliser ces belles carrières de l’ancienne
Égypte, si soigneusement, si artistement exploitées par
les architectes des Pharaons. Le Père Sicard, en voya-
geur curieux et avisé, avait bien observé !! le caractère
de ces habitations rupestres connues de son temps
sous le nom de « grottes de la basse Thébaïde ». L’ex-
traction d'un énorme bloc de quelque 60 mètres cubes,
au cœur d’un appartement de la carrière qui nous
occupe, dans la montagne d’Antinoé, avait déterminé
au plafond une anfractuosité oblongue, ayant de 0 m. 20
à 0m. 35 de profondeur, et dont les contours parfaite-
ment réguliers forment un quadrilatère, ou plus exac-
tement un trapèze : les longs côtés, perpendiculaires
à la vallée, mesurent chacun sept mètres; les petits
côtés ont respectivement, celui de l’ouest 3 m. 20,
celui de l’est 4 m. 15. Utilisant la disposition des lieux,
les chrétiens avaient construit trois murs en briques
crues qui, s’élevant du sol, rejoignaient à environ
2 m. 50 de hauteur les rebords de l’anfractuosité du
plafond, à l’ouest, au nord et au sud : ces murs, dont
on peut suivre la trace, partout très visible, avaient
de 0 m. 50 à 0 m.60 d’épaisseur, et étaient recouverts,
extérieurement et intérieurement, d’un crépi de
plâtre; seul, le côté est n’avait pas été clos, car pro-
longeant de 3 mètres les deux longues parois nord et
sud jusqu’au fond de la carrière, taillé en hémicycle,
les habitants de la grotte avaient ainsi créé une cha-
pelle munie d’une abside, petite église en miniature.
L’autel devait s'élever sous le rebord est de l’anfractuo-
sité, flanqué de deux piliers en bois : on distingue
encore au plafond les restes d’un rectangle peint et
décoré qui aurait servi en quelque manière de ciborium
(voir ce mot) et deux trous carrés marquent l’empla-
cement des deux piliers. Derrière l’autel, un degré
conduisait à l’abside. C’est à l’angle sud-ouest qu'on
1 Deutéronome, xx vi, 15, etc. — * Recueil, n. 283, 657. —
5 Jbid., n. 633. — “ Jbid., τι. 769. — " Ibid., n. 33, 769. —
# Ibid., n. 790. — ? Ibid., τι. 783. — " Je cite la notice des-
criptive de G. Lefebvre, Égypte chrétienne, dans Annales du
Service des antiquités, 1909, t. x, p.260-271.—"° Aux confins
des deux mondiriehs d’Assiout et de Minieh.— 1° A gauche
de l'entrée, un étroit escalier de sept marches, adossé à la
ÉGYPTE
2502
| pénétrait dans la chapelle, par une porte dont le seuil,
à deux marches, n'avait pas plus de 0 m. 65 de large;
cette porte donnait, au dehors, sur une immense salle
qui communiquait avec le vestibule de la carrière par
une autre ouverture et une étroite plate-forme égale-
ment à deux marches : les traces des gonds et des
serrures sont encore en partie visibles dans le rocher.
Inutile de supposer que la paroi ouest de l’église, face
au Nil, ait été percée d’une lucarne, comme on en voit
une plus loin, au sud, dans le mur qui sépare le vesti-
bule de la grande salle : l'éclairage intérieur de l’église
paraît avoir été suffisamment assuré par une série de
lampes suspendues au plafond (fig. 4008).
« Les murs en briques crues, couverts d’un crépi,
avaient été décorés, suivant la coutume, de scènes
Montagne
Carrière 6 3 Salle
de /a
Carriere
Chapelle
US
1
|
|
1 τ
| È
Vestibule
Vallée du Nil
4005. — Chapelle copte.
D'après Annales du service des antiquités de l'Égypte, 1909,
τ, x, pl.
bibliques et de portraits de saints. De tout cela il ne
reste pour ainsi dire rien; mais nous pourrons, on le
verra tout à l’heure, tenter au moins de reconstituer
une partie des motifs de cette ornementation. Si les
murs en briques ont disparu, les rebords en pierre de
l’anfractuosité du plafond sont demeurés à peu près
intacts — trois d’entre eux au moins — ainsi que
l’enduit qui les recouvrait et la décoration qu'on y
avait appliquée : celle-ci consiste en deux longues
| lignes de textes scripturaires, en langue grecque, fai-
sant tout le tour de la chapelle (même procédé d’orne-
mentation dans la chapelle xx du couvent de Baouît :
voir ce mot) 15. Les deux lignes, tracées en noir, sont
séparées l’une de l’autre par un mince filet rose, et
encadrées entre deux filets, l’un noir et l’autre vert;
paroi de la montagne, mène à une sorte de terrasse qui
semble avoir réuni cette grotte à la suivante. — } Lettre
d’un missionnaire en Égypte à S. A. Mgr le comte de Tou-
louse, écrite du Caire en juin 1716, dans Nouveaux mémoires
| des Missions de la Compagnie de Jésus dans le Levant, Paris,
1717, t. τι, p. 219. — 15. Clédat, Le monastère et la nécro-
pole de Baouit, t. πα, p. 119, pl. LXXXIV, ἢ. 1.
2503
au-dessous, une bande de 0 m. 04 à Om. 05, vide ; au-des-
sous encore, un filet noir de 0 m. 025 où se détachent,
en blanc, les noms des personnages qui étaient peints
sur les paroïs. Le croquis ci-contre (fig. 4009) indique
la nature de ces textes et les noms des personnages,
ainsi que la disposition de l’ensemble. Voici ce qui
subsiste des textes :
Côté nord (texte, 7 mètres) :
a) (Luc, τ, 1-4) 1. ἐπειδήπερ, πολλοὶ ἐπίεχείρησαν
ἀνατάξασθαι δι ησ περὶ τῶν πεπληροφορημένων
ἐν ἡμῖν πραγμάτων, 2 2. “καθὼς παρέδωσαν (sic). ἡμῖν οἱ
ἀπ᾽ ἀρχῆς αὐτόπται καὶ ὑπηρέται γενόμενοι τοῦ λόγου,
3. ἔδοξε κ[ἀ)μοὶ παρηκολουθηχκότι ἄνωθεν πᾶσιν ἀχκρει-
+Jean.1.1.5.
- Les Perses
S'Constantin
δὲ
»
NS
È
Ὁ
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at
Dunenx 77 ἌΧ 78
TL"
Les Juifs
À
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-»ῃἮὌ
SL TX ST +
Zachare| :
4009. — Disposition des textes et personnages dans la
chapelle copte.
D’après Annales du serv. des antiq. de l'Égypte, 1909,
t. x, p. 264.
βῶς (sic) καθεξης σοι γράψαι, κράτιστε Θεόφιϊ[λε.....
Le verset 4 était en partie dans la lacune finale de la
paroi nord et sur la bordure, disparue, de la paroi est.
Cette même bordure et la lacune initiale de la paroi
sud renfermaient le début de Jean, 1, 1-3, et les mots
ἐν αὐτῷ, de ÿ. ki
b) (Jean, 1, 1-5), [1. 2.3... 4. ἐν αὐτῷ] Con ἦν, χαὶ ἣ
ζωὴ ἣν τὸ φῶς τῶν ἀνίθρώπ)ῶν. 5. xal τὸ φῶς ἐν τῇ
σχοτία φαίνει καὶ ἣ σκοτία αὐτὸ οἰ] κατέλ αβεν.
c) (Matthieu, 1, 1-3) 1. Βίβλος γενέσεως. ἹἸΩσογῦ
Χ(ριστο)ῦ υἱοῦ Δαί(υεὶ)δ᾽ υἱοῦ ᾿Αβραάμ. 2. ᾿Αβραὰμ
ἐγέννησεν τὸν ᾿Ιακώβ, ᾿Ιαχὼβ δὲ ἐ ἐγέννησεν τὸν ᾿Ιούδαν
χσὶ τοὺς ἀδελφοὺς αὐτοῦ, 3. ᾿Ιούδας δὲ ἐγέννησεν τὸν
Φαρὲς χαὶ τὸν Ζαρὰ ἐκ τῆς Θάμα!ρ]. Le verset 3 est
certainement resté inachevé. Thamar en était le der-
nier mot. Ensuite venaient une croix et une palme,
précédant le début du texte suivant.
ÉGYPTE
2504
d) (Mare, 1, 1-2.) 1. ἀρχὴ τοῦ] εὐαγ[γε]λίου l’I(noo]d
Χ(ριστο)ῦ, 2. καθὼς γέ]γραπται ἐν [τῷ Ἡσαΐᾳ τῷ
προφήτῃ - ἰδοὺ ἐγὼ ἀποστέλλω τὸν ἄγγελόν μου πρὸ"
προσώ] ποίυ σου, ὃς] κατασχευάσει τὴν ὁδὸν σου.
Dans le passage de Luc, 1, 2 (a) notre scribe a écrit
très nettement παρεδωσαν; c'est une distraction. Il
n’y a pas lieu de songer à la correction παρέδω(κ)αν.
je crois, mais plutôt à παρέδ(ο)σαν qui est la leçon de
tous les manuscrits. Les premiers mots subsistants du
prologue de Jean, 1, 4 (δ) sont ζωηην; ἦν est abso-
lument sûr; c'est la leçon, entre autres manuscrits, de
l’Alexandrinus (alors que le Sinaiticus, par exemple,
donne ἐστιν) 1.
La ligne 2 se compose des versets du début de cha-
cun des psaumes CXVIH, CXXVIT, XXXI, XL, CXI.
a) (Psaume cxvim) 1. μακάριοι [oi] ἄμωμοι ἐν ὁδῷ, οἱ.
πορευόμενοι ἐν νόμῳ K(voto)v.2. μακάριοι οἱ ἐξερευνῶν-
τες τὰ μαρτύρια αὐτοῦ ἐν ὅλῃ καρδία ἐχζητήσουσιν'
αὐτόν. 3. οὐδὲ γάρ οἱ ἐργαζόμενοι τὴν ἀν[ομί]αν ἐν ταῖς
ὁδοῖς αὐτοῦ ἐπορεύθησαν.
δ) (Psaume cxxvu) 1]. μακάριοι πάντες οἱ φοβούμενοι.
τὸν Κ[ύριο]ν, οἱ πορευόμενοι ἐν ταῖς ὁδο[ῖς αὐτοῦ]. Le
verset suivant τοὺς πόνους τῶν καρπῶν, etc., était
certainement peint sur la paroi est qui a disparu.
c) (Psaume xxx1) [1. μακάριοι ὧ]!ν ἀφέθησαν ai]
ἀνομίαι, και ὧν [ἐ]πεκα[λύφθ]ησαν αἱ ἁμαρί τί]αι.
2. μακάριος ἀνὴρ ᾧ οὐ μὴ λογείσηται (sic) Κ(ύριο)ς
ἁμαρτίαν, οὐδέ ἐστιν ἐν τῷ στόματι αὐτοῦ δόλος.
d) (Psaume xL) 1. μακάριος [ὃ σ]υν[ι]ῶν ἐπὶ πτωχὸν:
Hal πένητα, ἐν ἡμέρᾳ πονηρᾷ ῥύσεται αὐτόν [ὁ
Κ(ύριο)ς]. 2. Κ(ριο)ς διαφυλάξαι αὐτὸν καὶ ζῆσαι αὐτὸν’
καὶ μακαρίσαι αὐτὸν ἐν τῇ γῇ; καὶ μὴ παραδὼ (sic)
αὐτὸν εἰς χειερας (sic) ἐχθρῶν αὐτοῦ.
6) (Psaume cx1) 1. μα[κάριος ἀνὴρ ὁ φοβούμενος
τὸν Κ(ύριο)ν, ἐν ταῖς ἐντολαῖς αὐτοῦ θελήσει σφόδρα.
2. δ]υνα [τὸν ἐ]ν τῇ γῇ ἔ[στ]αι τὸ σπέρμα αὐτοῦ.
« I1 y ἃ dans ces cinq fragments quelques erreurs.
matérielles : (6) λογείσηται, pour λογίσηται; (ἃ)
παράδω, pour παραδοῖ; χειερᾶς, pour χεῖρας. Le point
intéressant est de savoir quelle version des psaumes le
copiste avait sous les yeux : c’est, je crois, celle que
nous a conservée l’Alexandrinus. Ainsi : (a) μακάριοι.
οἱ ἄμωμοι, comme l’Alexandrinus, alors que le Vati-
canus a simplement ἄμωμοι, sans l’article; (d) Küptoc
διαφυλάξαι αὐτόν, comme lAlexandrinus, tandis que
le Vaticanus porte Κύριος φυλάξαι; χεῖρας ἐχθρων’
αὐτοῦ, comme le premier, alors que le second donne
χεῖρας ἐχθροῦ αὐτοῦ. On notera cependant que notre
texte s'accorde avec le Vaticanus au verset 2 du
psaume ΧΧΧΙῚ (6): μακάριος ἀνὴρ ᾧ οὐ, abandonnant
la leçon de l'Alexandrinus : μακάριος ἀνὴρ οᾧ οὐ;
mais n’y aurait-il pas dans ce passage du manuscrit
alexandrin une simple erreur de graphie? Conelu-
rons-nous de cette remarque et de la précédente que
notre moine suivait le texte d’un manuscrit très
voisin de l’Alexandrinus, mais différent de lui sur
quelques points secondaires? Non, sans doute. Une
fois admises les distractions, la fantaisie et même la
sagacité du copiste, on peut penser en toute vrai-
semblance que, tant pour les évangiles que pour les
psaumes, il se servait d’un manuscrit prototype ou
copie de l’Alexandrinus.
On trouvera d’autres citations, emprunts ou rémi-
niscences des évangiles et des écrits de saint Paul;
mais comme les textes épigraphiques égyptiens conti-
nuent à paraître au jour et à ajouter de nouveaux
exemples à cette liste, il faut souhaiter qu'un jour
viendra où nous posséderons enfin un recueil de toutes
les citations scripturaires dans l’épigraphie. La phra-
séologie des épîtres de saint Paul a marqué sa trace
1 G. Lefebvre, Fragments grecs des évangiles sur ostraka,
dans Bull. Inst. fr. arch., 1904, ἴ, τν, p. 12-13, fragm, 174
2505
dans quelques formules communes : 6 Θεὸς ὁ παντο-
χράτωρ 1; — ὁ τὸν θάνατον καταργήσας +; — σού ἐστιν
ἡ δόξα καὶ τὸ χρατος, etc. 3 »
Plusieurs doxologies ont manifestement subi l’in-
fluence du concile de Nicée (325) et sans doute du
concile d'Alexandrie (362). Α Deir Abou Hennis, sur
une stèle de la XVIIIe dynastie dégradée par les chré-
tiens, ce texte qui se termine par le mot IXOYC, tou-
jours témoin d’une haute antiquité : Εἷς ὁ Θεὸς
[ο βοηθων] καὶ ὁ Χριστὸς αὐτοῦ ai τὸ Πνεῦμα
αὐτοῦ ὃ; en Nubie quelques témoins plus tardifs et
qu’on peut ne mentionner que pour mémoire : (6)
πάτηρ υἱ(ὸ)ὴς τὸ πνεῦμα T(ù) ἅγιον 5; ou bien : ἐν
ὀνόματι τοῦ Πατρὸς καὶ τοῦ Υἱοῦ καὶ τοῦ ᾿Αγίου
Πνεύματος, ἀμήν "; ἃ Herment : ὀνόματι Κυρίου Θεοῦ
Πατρὸς καὶ Σωτῆρος Ἰησοῦ Χριστοῦ καὶ “Αγίου
Πνεύματος 1; à El Bagaouât (voir Dictionn., t. ΤΠ,
col. 31) sur le mur d’une chapelle; ἐν ὀνόματι τῆς ἁγίας
(τριάδος) 5, et à Philæ, sur le mur extérieur sud du
temple d’Isis, à droite de la porte d’entrée du pronaos * :
+
€ETENETO O TOTNOC OYTO
EN ONOM [art τῆς αγιας] ΚΑΙ
OMOOYC Ι [ou και aûtu] PE
TOY [ τριαδος €] ΠΙ
5 Τίου θεοφιλίεστατου) πατρος n]JGON
Τίου «πα Θεοδωρ)] OY
Εἰπισχοπου. ο Θεος autJON
Δι[αφυλαξη ἐπι un]KIC
[τον] XP [ovoy]
C’est un témoin de la croyance à la Trinité; il en
existe bon nombre d’autres, notamment à Akhmin,
sur une stèle rectangulaire calcaire (0 m. 42 x ὁ m. 34)
entrée au musée du Caire ?°:
ETEAEYT [nsev]
OMAKAPIAI....
TA NTAC ΜΤΟΝ
MMOC ΕΠῚ MHNI
9 MECOPH ΚΗ INA
IAfTINOYTE API
OYNA MNTECYHXH
H ATIA TPIAC ΑΓΙ
OC ATIA YATE : A
©
«“ Est décédée la bienheureuse.... ta, quis’est reposée
le 28 du mois de Mesorè, xrv® indiction. Dieu, fais misé-
ricorde à son âme. La sainte Trinité, le saint apa Psaté.
Amen. »
Le recueil de Waddington en contient quatre, Pren-
tice en a relevé une douzaine en Syrie; sion y joint
les inscriptions latines, on peut en compter aujourd’hui
plus de trente 11,
Sur une lampe d’Akhmiîn on lit : εἰς ovoux τὼ
πίατ)ρι κί(αι) τω Lio χίαι) τω αγιὼ πνί(ευμαιτ)Ῥ)ν "", et sur
deux lampes égyptiennes de provenance inconnue,
conservées, l’une au musée de Leyde, l’autre au musée
Guimet 53 (voir Diclionn., t. 1, col. 3037):
10
φῶς ἐκ φωτός
Lumen de lumine, emprunt au symbole de Nicée-
Constantinople. Cette formule aura sans doute été
moulée dans une fabrique de lampes vers la fin du rve
siècle, peu de temps après le deuxième concile œcumé-
nique tenu à Constantinople (381).
1 G. Lefebvre, Recueil,n.48,64, 541.—? Jbid.,n.564,635,
626, 641, etc. — * Jbid., τι. 48. — 4 Jbid., τι. 224, — 5 Ibid.,
n. 662. — 5 Jbid., τι. 663, 664, 666. — ? Jbid., n. 491. —
5 Jbid., n. 357. — " Jbid., n. 662. — 1° ἃ. Lefebvre, Égypte
chrélienne, dans Annales du serv. des antiq., 1910, τι x1,
p. 242, n. 2. Voir aussi Recueil, ἢ. 357. — δ. Jalabert, op.
cit., p. 56*,note 1. — 1? G. Lefebvre, Recueil, ἢ. 755. —
DICT. D'ARCH. CHRÉT,
ÉGYPTE
2506
En décrivant l’église de Mu ‘Allaka, au Caire, nous
avons figuré et décrit (voir Diclionn., t. n, col. 1573,
fig.1853) le relief en bois encastré dans le mur de l’église
entre les deux portes du vestibule et qui peut dater
du vr: siècle. On y voit une inscription sur quatre lignes
dans laquelle il est question du chant du Trisagion
par les anges : σπα[θηφοροι... αγἼγελοι 4, et qui
nous est donné sous sa forme primitive, celle que
donnent les Constitutions apostoliques, ch.Lxxn; même
citation sur le mur d’une chapelle à El Bagaouât # :
αγιος
αγιος
αγιος
χύυριος
5. σαβαωθ
πληρε[1ς
ο ουρᾶνος
χα ἢ γὴ τῆς
δοξ[ης σ]ου
ἅγιος, ἅγιος, ἅγιος Κύριος Σαβαώθ, πλήρεις ὁ οὐρανὸς
ὉΡΟΥΤΟΝ ἌΓΓΕ
χυ AMHN LE
4010. — Inscription de Basile.
D'après Annales du service des antiq. de l'Égypte, 1909,
t. x, p. 281, n. 827.
χαὶ h YA τῆς δόξης σου; puis sous sa seconde forme,
celle qui est postérieure au concile de Chalcédoine
(451), sur un cachet en bois (diam. Ὁ m. 135) trouvé
en 1897, à Deir el-Azam, près d’Assiout, entré au
musée du Caire, n° 8807 15:
+ αγιος où θεὼς αγιος εἐσχερος xYyL+06 ἀοσλοος
ce qu’il faut lire ainsi : ἅγιος ὁ Θεός, ἅγιος ἰσχυρος,
ἅγιος ἀθάνατως [ἐλέησον ἡμᾶς].
15 Jbid., n. 752, 753. — "9 Jbid., n. 69; p. 171, n. 69. —
15 Jbid., n. 354; cf. Annal. du serv. des antiq., 1908, t. 1x,
p. 180; Dictionn., t. 1, fig. 1193. Cette inscription a fait
l'objet d’une restitution et d'un bref commentaire de
G. Millet, Note sur une inscription liturgique d'Égypte, dans
Annales du service des antiquités, 1909, p. 24-25. —1* Jbid.,
n. 444.
IV. — 79
2507
Nous venons de mentionner le chœur des anges en
présence de Dieu; voici une inscription qui offre une
mention entièrement nouvelle pour l’épigraphique
égyptienne. C’est une stèle bien gravée, les lettres
ayant été enduites de couleur rouge, trouvée en 1910,
à Cheikh Abadeh, nécropole antique d’Antinoé, et
entrée depuis au musée d'Alexandrie, n. 18946
(0 m. 96 Χ 0 m. 54) : (fig. 4010) :
+ εχοιμηθὴ
ομακαριος Βα-
σιλειος γενομε-
νος Νιτροπωλου
5. evunv Τυβιχειν
δι -e o Θεος αναπα-
LOEWG τὴν ψυχὴν
αὐτου χαι τοῦ Y-
DPOU τῶν αγγε-
10 λων ἀμὴν +
« S'est endormi le bienheureux Basile, ci-devant
marchand de nitre, le 26 de Tybi, ve indiction. Que Dieu
fasse reposer son âme parmi le chœur des anges. Amen. »
La phrase finale, qui est inexplicable grammatica-
lement, se comprend sans peine, bien que l'expression
soit nouvelle dans l’épigraphie grecque chrétienne;
à ce titre, χορὸς τῶν ἀγγέλων est précieux. Nous
n'avons aucune donnée certaine sur l’âge des inscrip-
tions d’Antinoé, mais elles paraissent être plus ou
moins contemporaines de l'invasion musulmane, c’est-
à-dire d’une époque où la liturgie chrétienne dans
ses parties essentielles, et même dans un grand nombre
de ses formules caractéristiques, était déjà fixée. Il
est donc probable que χορὸς τῶν ἀγγέλων est inspiré
par une prière de l'Église. Nous rencontrons en effet
à l'office des morts de l’Église grecque cette oraison ©:
διὸ τὸν δοῦλόν σου..... ἐν φωτὶ κατάταξον σὺν ταῖς
χοροστασίαις ἀγγέλων σου, et plus loin ? : ἔνθα περὶ
τὸν θρόνον σου χορεύουσιν ἄγγελοι. Dans l’Ordo commen-
dalionis animæ de la liturgie romaine (me siècle),
les anges et les archanges sont invoqués et le chœur
des anges figure dans l’antienne (me-1v° siècle) qui
aujourd’hui encore est chantée aux obsèques : /n
paradisum deducant te angeli... CHORUS ANGELORUM te
suscipial, et cum Lazaro quondam paupere æternam
habeas requiem (voir Diclionn., t. 1, au mot ANGE,
col. 2125). Notons encore que le mot χορὸς s’em-
ploie également pour désigner l'assemblée des saints
et des martyrs : ὅπου χοροὶ τῶν ἁγίων "; — τὰς τῶν
μαρτύρων χορείας τοῖς ἀγγέλοις συνηρίθησας ὅ.
C’est parmi 165 saints que l’apa David repose, d’après
son épitaphe tracée sur une plaque calcaire, rectangu-
laire (Ofm. 34 χ 0 m. 25) et conservée au musée du
Caire, 1911 : :
+ EKOIMHOH O EN
ATIOIC ABBAC AAY
EIATON MONAAIKON
ACKHCAC BION EN M[r-
5 Nib[z-]MO[ub:
INC
LT
“Let
1 G. Lefebvre, Égypte chrétienne. C. Inscriplions grecques,
dans Annales du service des antiquités d'Égypte, 1909, t. x,
p. 280-282, n. 827; le début est curieux; γενόμενος suivi du
génitif, au lieu de γεγονὼς ἐχ où ἀπό; mais la signification
n’est pas douteuse. Le nom du père est étrange; il est formé
de viroov et d’un second mot, qui n’est pas πῦλος, ce com-
posé n'aurait aucun sens, mais πώλης; YITOOTW NE NOM
commun serait devenu nom propre de personne. Je crois la
traduction « fils de Nitropôlis » trop exceptionnelle pour
l’adopter ici; tandis que γενόμενος avec le sens de ex ou de
guondam est très connu et me paraît préférable, — ?J. Goar,
Edyo)éyrov, 2° édit., 1730, p. 440. — " Ibid., Ὁ. 442. —
4 Ibid., p. 425. — " Ibid., p. 427. — " G. Lefebvre, Égypte
ÉGYPTE
2508
ἐκοιμήθη ὁ ἐν ἁγίοις ἀββᾶς Δαυεὶδ τὸν μοναδικὸν
ἀσχῆσας βίον, ἐν μ[η]νὶ φ[αρ]μοῦθι --Ἰ ἰν[δυκτιῶνος..
les trois dernières lignes sont illisibles. Le titre d’abbas
ne comporte nullement le sens qui s’est attaché à ce
mot en Occident dès le ve siècle, il a ici la signification
purement honorifique d’apa (voir ce mot), et nous
apprenons d’ailleurs que, loin de diriger un monastère
de cénobites, David mourut « ayant pratiqué la vie
d’ermite »; il repose parmi les saints, c’estuneabrévia-
tion de la formule qui se lit sur une inscription de
Nubie : 6... μετὰ τῶν ἁγίων ἀναπαυσάμενος 7. Trois
fois nous trouvons la demande empruntée au bon
larron sur la croix : Seigneur, souvenez-vous de moi
lorsque vous serez dans votre royaume (n. 61, 811) et
à El Bagaouût ὃ:
—+oc
ie
MNHCOOITE KE
OTAN EAOH()N TE BACI:JAIAN COY
[xIMG)N
Enfin, les litanies, pour être plus rares dans l'épi-
graphie grecque que dans l’épigraphie copte, ne lais-
sent pas de se rencontrer intéressantes. Dans cette
chapelle d’Assiout qui nous a déjà fourni le texte sur
saint Luc, nous lisons sur la paroi, à droite de l’abside
et se continuant sur les piliers, le mur est, en face de
l’abside, l’invocation suivante, unelitanie des martyrs
militaires ? :
« Le [Père, le Fils, le] Saint-Esprit, Amen! Apa
Patermoute, Af[pa.….], μαρτυρί(ος)! Apa Phoibamon,
μαρτυρ(ος)] Apa George, μαρτυρ(ος)} Apa Mena,
μαρτυρί(ος)! — Notre père Adam, notre mère Zoé,
notre mère Marie 19 [les] prophètes, les juges, les
martyrs, notre [.apa Amo]phir, ἀρὰ Phib de Per-
go [usch..]., apa Jean de Paké, a[pa...] et apa Paul,
apa Sourous, apa Isaac, apa Isaac, a[ pa... apa Ma]caire
et ses fils, apa Moyse [....] apa Paf...? »
Le sigle qui suit les noms du commencement n’est
pas le chrisme, mais abréviation M P (liée) du mot
μαρτυρ. La mention de la Vierge Marie, pas plus
que dans les litanies coptes, n'occupe la place que
nous lui donnons, la première après Dieu. Le culte
de la Vierge semble n'avoir pas joui d’une extrême
faveur en Égypte; outre l'inscription de Mu ‘Allakah,
au Caire, et un bouchon d’amphore conservé au musée
d'Alexandrie sur lequel on lit, en monogramme (!)
(ne 760) :
MHTHP TOY OEOU
nous ne possédons qu’une seule inscription, venant
de Nubie, rv°-ve siècle, avec une invocation à la mère
de Dieu (n° 651) :
τοῦ Κυριου Ἡμῶν χαι
τῆς Θεοτοχου
ἀναπαύσω
τὴν ψυχὴν του μαχαρι-
5 τοῦ Μαρινου
πρεσβυτε-
βου X(œL) νομικου
« (Par l’intercession) de notre Seigneur et de la mère
chrétienne, IV. Inscriptions coptes et grecques, dans Annales
du service, 1910, τ. ΧΙ, p. 247, n. 832; cf. 1908, t. 1x, n. 810;
même formule, Recueil, n. 10. — τ G. Lefebvre, Recueil,
n. 655; cf. Annal. du service, 1908, t. 1x, πὶ 810. — * Recueil,
n. 61; Annal. du serv., 1908, t. 1x, p. 175, n. 811; p. 182,
n. 357. — " G. Lefebvre, dans Annales du service, 1909, t, x,
p. 56-58; ibid., 1908, t. 1x, n. 811, 812, invocations à saint
Colluthus et à sainte Thècle. — % Zoé pour ve, puisque
Heva signifiait mater cunclorum viventium; après Ève,
Marie, la nouvelle Ève. Autre litanie grecque, sur l’inscrip-
tion de Bologne publiée par G. Lumbroso, Saggio d'inventario
delle iscrizioni grece di Torino, dans Rivista de filologia 1874,
{νας p. 220, n. 1; G. Lefebvre, Recueil, n. 662,
-.-Φιν.α
2509
de Dieu, donne (ὃ Dieu!) le repos à l’âme du bienheu-
reux Marinus, prêtre et légiste (ou maître de chapelle)’.»
Parfois les réminiscences liturgiques s'expriment
sous la forme de prières; nous en groupons un certain
nombre, mais très sommaires, sous le nom d’acclama-
tions (voir n° 4); souvent ce ne sont que quelques mots
qui paraissent destinés à suggérer au fidèle une formule
moins concise, par exemple : μνήσθητι (ou ὁ Θεὸς
μνησθείη) τῆς κοιμήσεως καὶ ἀναπαύσεως τῆς... C'est
ce que l’on faisait à l'anniversaire de la mort : ἔστιν
δὲ ἡ μνήμη αὐτῆς φαμενὼθ χγ, nous dit l'inscription
de Zonéine, qui nous ἃ conservé le texte intégral de
la prière à réciter. Cette inscription tracée, en 409,
sur une dalle en calcaire a disparu ?:
HO“ Θεὸς ὃ παντοκράτωρ
ὥν, προὼν xal μέλλων,
᾿Ιησοῦς ὁ Χριστός, ὁ υἱὸς τοῦ
Θεοῦ τοῦ ζῶντος, μνησθῆτ
5 τῆς κοιμήσεως χαὶ ἀναπαύσεως
ς δούλης σου Ζωνεήνης
ἘΞ εὐσεβεστάτης καὶ
φιλεντόλου, καὶ ταύτην
χαταξίωσον χατασχηνῶσε
10 διὰ τοῦ ἁγίου xai φωταγωγοῦ
ἀρχανγέλου Μιχαὴλ
εἰς χόλπους τῶν ἀγίων πατέρων
᾿Αβραὰμ ᾿Ισαὰκ ᾿Ιακὼβ ὅτι σου ἐστὶν
ἡ δόξα καὶ τὸ κράτος εἰς τοὺς αἰῶνας
15 τῶν αἰώνων. ᾿Αμην. "Elnoev δὲ
μακαρίως ἔτη οζ. ἔστιν δὲ
ἢ μνήμη αὐτῆς Φαμενὼθ χγ'
μετὰ τὴν ὑπατίαν Βάσσου καὶ Φιλίππου
©-
A
« Dieu le tout-puissant, qui est toujours, qui était
avant, et qui sera (dans les siècles) à venir, Jésus-Christ
le fils du Dieu vivant, conserve la mémoire du sommeil
οἵ du repos de ta servante Zonéine la très pieuse, et
‘qui aimait à obéir à tes commandements, et à celle-ci
accorde qu’elle serait digne d’être placée par ton
saint, et qui est chargé de conduire à la lumière, l’ar-
change Michel, dans le sein des saints Pères, Abraham,
Isaac et Jacob, car à toi est la gloire et la puissance
dans les siècles des siècles, Amen. Elle a vécu heureu-
sement LxxvI ans, et sa commémoration [se fait] le
23 du mois de Phaménôt, après le consulat de Basse
et de Philippe » (voir Dictionn., t. 1, col. 1153-1154).
On en peut rapprocher une autre inscription (n. 663)
ainsi conçue : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-
Esprit. Seigneur! laisse reposer l’âme de ta servante
la bienheureuse Théodète : prends pitié d’elle suivant
ta grande miséricorde, ὃ Dieu, et selon la multitude
de tes commisérations, efface les injustices et prends
pitié d’elle avec tes mains et abreuve-la avec l’eau
du repos. Elle s’est endormie dans le Seigneur. Amen.
Marie, mère du Christ, Amen. Le 11 de Phaménôt,
le 3e jour des sept (jours de la semaine), le 26° du mois
lunaire. Être en paix. Amen. » εἶναι ἐν εἰρήνη, ἀμήν.
Parfois l'invitation à la prière est formelle : «... que
le lecteur prie [pour elle ]» ὃ:
7 ναγιγνώσκων πρί[ος]
εὐχεστο
: Sur le culte de la Vierge Marie en Égypte, voir Mallon,
dans Revue de l'Orient chrétien, 1905, p. 182-197, 251-258. —
2Néroutsos, ᾽᾿Αττ. Ἵμερ, 1872, t. vi,p. 143-146; Bull. Instit.
Égypt., 1872-1873, p. 112-116; ᾿Αθήναιον,1874, 1. 111, p. 78-
81, n. 6; L'ancienne Alexandrie, p. 82; E. Miller, Inscriptions
grecques découvertes en Égypte, dans Comptes rendus de
l'Acad. des inscr., 1873, p. 327; Inscriptions grecques décou-
vertes en Égypte, dans Revue archéologique, 1874, nouv.
série, t. xxvn, p. 43 sq.; Mélanges de philologie et d'épigra-
phie, in-8°, Paris, 1876, p. 70-74; Botti, dans Bessarione,
1899-1900, t. rv, p. 278-279, n. 15; Botti, Notice des monu-
ÉGYPTE
2510
Ou bien c’est un acquiescement à la volonté divine,
qui a permis l'épreuve qu'est le trépas # :
εις Ococ ο βοηθω-
ν εχοιμηθη ἡ αγι-
α Σουσαννα παρ
15
θενος χΧθτηςεις
- a ὁ
ὦ ινὸικ εζφετελη-
τιαν € χοιμηθη
εν ονοματι Κυ
καὶ το θελομα
10 αὐτο
+ φαμενωθ χθγ "}τνδὺρκ
Ligne 4 : x0 ne désigne pas l’âge de la morte. Dans
ce cas, au lieu du génitif ἰνδυκτιῶνος, on aurait ἐν τῇ
ἰνδικτιῶνι; plus simplement le lapicide aura oublié
d'écrire le nom du mois après x; l’indiction τς n’existe
pas, mais néanmoins la lecture est certaine; 1. 6-7,
πολιτεία désigne en grec ecclésiastique la carrière
monastique, la vie religieuse; 1. 8 : εν ονοματι K(up1o)v ;
1. 9 : κα(τὰ) τὸ θέλζη)γμα αὐτοῦ]. à
« Un seul Dieu qui nous aide! La chaste vierge
Susanne s’est endormie, le 29... de la [vie] indiction.
Elle ἃ mené une vie toute parfaite; elle s’est endormie
dans le Seigneur conformément à la volonté divine,
le 23 Phaménôt. »
Π ne nous reste que peu de textes épigraphiques à
utiliser pour la liturgie.
Très souvent nous rencontrons la demande faite à
Dieu d’accorder au défunt un lieu de lumière et de
rafraîchissement : εν τόπὼ φωτίνω τόπὼ ἀναψυχεὼς
(n. 658); ou bien le souvenir et le repos : ὑπερ μνημης
και ἀναπαύσεως (πη. 627), ou bien cette belle for-
mule d’une stèle de la Vallée des Rois, à Thèbes,
grès, 0 m. 19, conservée au Musée Britannique :
Τῇ τοῦ Θ(εο)ῦ δεσπό-
ζοντος ζῶντάς
δὲ καὶ νέκρους
Θ(εο)ῦ προν[ο]ίᾳ ἐχρή-
ὅ σατο ἣ μακα-
ρία Σουαει τέλι
τοῦ βίου τού το[ῦ]
μηνὶ Φαωφὶ L'
ἰνὸδ - ς’ Ὃ Θιεὸ)ς ἀ-
10 ναπαύσί(ελ)ι [ἐ]ν
σκηναῖς ἁγίω [ν]
ἀμὴν τ ©
« C’est par la providence de Dieu, maître des vivants
et des morts, que la bienheureuse Souaei a atteint la
fin de cette vie, mois de Paophi 10, indiction vr. Dieu
la fasse reposer dansles habitations des saints. Amen! »
L'emploi de eAencov est rare et parfois douteux :
τλεος (n. 658), mais sur une stèle d’Herment conservée
au Musée Britannique nous lisons (n. 515) :
Mar σοο δ Inoovc Χριστος
αὐτὴ χαὶ ἐλεησον TO
πνευμα αὐτῆς αμην.
en)
ments exposés au musée gréco-romain d'Alexandrie, Alexan-
drie, 1893, p. 199; E. Le Blant, Étude sur les sarcophages
chrétiens antiques de la ville d'Arles, in-4°, Paris, 1878,
p. Χχχιπ; Dictionn., t.1, col. 1152-1154; G. Lefebvre, Recueil,
n. 48. — " G. Lefebvre, Recueil, n. 51; cf. S. Benay, Quel-
ques inscriptions chrétiennes, dans Échos d'Orient, 1900,
t. αν, p. 93; Dictionn., t. 1, col. 1159, — * Botti, dans Bessa-
rione, 1900-1901, t. v, p. 33, n. 5, et p. 233, n. 69 : Le iscri-
zioni cristiane di Alessandria ;J. Pargoire, Notes d'épigraphie,
dans Échos d'Orient, 1900, t. τν, p. 244; Botti, Catalogue,
p. 309, n. 317; G. Lefebvre, Recueil, n. 577.
βοηθησον
2511
ΤΠ semble que la brève invocation suivante soit dé-
tachée d’une litanie (n. 474) :
[:]TIA ΘΕΟΔ
OCIA AMHN
A Antinoé nous mentionnerons deux fois le crypto-
gramme [XOYC (n. 224, 225; cf. n. 20).
Enfin sur une inscription d'El Baghaouât la men-
tion du Dieu Verbe, de la sainte Trinité et une rémi-
niscence de l’oraison dominicale (n. 357, modifié par
Annal. du serv. des antiq., 1908, t. 1x, p. 182-183) :
=. ets Θεος Λογος
εν ονοματι τῆς αγι
ας μοναδριας πατρως [one
(az) [υ] τος (και) αγιου πνεύματος [-Ἰ τοὺ (?) θεου
5 μὴ εισ(ε)ν(ε)γγὰας μας εἰς πιρισμον
χυριε αλλία ρυσαι ἡμαὶς xaxoù χυριος φυλαξι
ἡμὰς αἱ
ligne 1: Ὅς: 1. 3: τριὰς Le mot qui précède fait peut-
être une allusion à l’unité divine dans la Trinité;
lign. 5-6, il faut reconnaître dans cette copie médiocre
le texte d’un passage du Pater (Matth., vi, 13) : μὴ
εἰσενέγκῃς ἡμᾶς εἰς πειρασμὸν ἀλλᾷ [ῥῦσαι ἡμᾶς] κακοῦ.
On notera ce dernier mot : ῥῦσαι ἡμᾶς «ἀπὸ τοῦ-:-
κακοῦ, « délivre-nous des embüches de l'Esprit ma-
lin », tandis que le texte de saint Matthieu porte :
« délivre nous du mal » : ἀπὸ τοῦ πονηροῦ.
Il me reste à parler d’une inscription reproduite
dans le Dictionn., t. 1v, fig. 3656, copiée en juin 1906
au Deïr Amba Schenouti. Elle est peinte à l’ocre sur
un mur du couvent, à l’extrémité de la cour latérale.
Il est à prévoir que sa destruction tardera peu (n° 237):
ÉGYPTE
2512
Domine, die islo sine peccalo nos custodire). —1. 10 :
χε, Pc, πρων; αἰνετόν. ---Ἰ. 11 : χε; καθάπερ. 1. 12:
εὐλογητὸς el (deux fois et encore une fois à la ligne
suivante); δι χαιώματά σου; θέλημα σου. Le texte de
l'Église grecque ne porte qu’une seule fois εὐλογητὸς
el. — 1. 13 : ex; χε. Le texte grec porte εὐλογητὸς
el, δέσποτα. — I. 14 : γενεᾷ; χε; ἴασαι. —— l. 15: κατε-
φυγον; ποιεῖν τὸ θέλημα; θς. — 1. 16 - ὀψόμεθα; παρά-
τεινον. ---Ἰ. 17 : τῶν χειρῶν; σοὶ πρέπει. Dans le texte
de l'Église grecque, on lit νῦν ἀεὶ χαὶ εἰς τοὺς
αἰῶνας...
Ces prières sont empruntées à la liturgie matutinale
grecque. Les lignes 1-7 sont composées à l’aide du
Gloria in excelsis, dans sa forme grecque, antérieure
à la forme latine, sauf les variantes déjà notées :
αἰνοῦμεν et la mention du Saint-Esprit. Le reste.
de la prière, 1. 8-18, est tiré de diverses hymnes doxo-
logiques, mais le Te Deum n’y entre pour rien.
L’Qporéyrovbyzantin contient les mêmes additions que
notre inscription; la première partie à la fin de la
doxologie festivale, la seconde à la fin de la doxologie
des jours ordinaires. Quant au Te Deum il « n’est pas
plus de tradition grecque au sens local qu’au sens
liturgique 1 ».
49 Acclamations. — Les acclamations sont d’un
usage très fréquent, mais leur variété n’est pas grande.
Les principaux types sont : ἀνάπαυσον τὴν ψυχήν,
qu'on rencontre d’une manière courante, mais qui ne
laisse pas d'offrir un certain nombre de variantes :
Χριστε ἀνάπαυσον τὴν ψυχὴν, 23, 62.
Κύριε ἀνάπαυσον τὴν ψυχὴν, 63, 76, 81, 83, 85, 95,
96, 97, 99, 101, 105, 107, 112, 186, 195, 513, 786, 788,
793:
δοξα-ενει υψισίτοις θεω και exe γης ἡρινὴς εν ανθρωποις [evSoxuxc]
evoupey σε - εὐλογουμεῖν σ[ε -ὑμνουμεν σε - προσχυνουμεν σε[δοξολογουμεν σε]
εὐχαριστουμεν σε: δια τὴν μ[εγ]αλην σου δοξα - κυριε βασιλευ επουίρανιε θεε πατερ παν-]
τοχρατωρ - χυρίε υιε μονογενὴς LAGOU χριστε και αγιον πνευμαὰ κυριε ο θεος o αμνος [του θεου ο υἱος του πατ-
5. αἱρον - τὴν auapriav τίο]υ κοσμου ελεησον μίας] ο aupov τία)]ς ἁἀμαρτιας [τοῦ κοσμου]
[pos o]
προσδεξε o θεος τὴν δεησιν ἡμῶν 0 καθημενος εν δεξια tou πατρος [και eAencov ἡμας]
οτι σὺ μονος ŒYLOG σὺ [LOVOG κυριος LNGOÙ χρίστου σὺν αγιον πνευμα εἰς δ[οξ)] ιν θεου πατρος ἀμηνίκαθ εκαστὴν
εὐλογισω σε χαι αινεσὼ TO ονομᾶ σοὺ εἰς τὸν αιωναᾶ χαι εἰς TOY αιωνα [του αιωνος χᾶτα-
[ημεραν])
ἔξιοσον χυριε και τὴν ἡμερα ταυτη [ν] ἀναμαρτητοὺς φυλαχθηναι η[μας ευὐλογητος εἰ]
10. χυριε ο θεος των πάτερων Ἡμῶν χαι vero χαι δεδοξασμενον το ovoux σοὺ [els τους ατωνας]
αμὴν YEVOLTO χκυριε TO ελεος σου Ep ἡμᾶς χαταπερ ἡλπισᾶμεν [er σε]
εὐλογήτοσσει xvpue διδαξον με τα δικαιωματασσου ευλογήτοσσει xvpue [διδαξον με]
τα δικαιωματα σοὺ : εὐλογήητοσσει χυριε συνετισον με τὰ δικαιωματα σοὺ : κυριε [καταφυγὴ εγενηθης]
μιν εν γεννεα χαι γεννεᾶ εγὼ εἰπα χυριε ἐλεησον με ἴασε τὴν ψυχὴν μου οτίι ἡμᾶρτον σοι κυριε προς σε]
15 χαιταφυγαὰ διδαξον [Je τοῦ ποιὴν τὸ τελημάσσου οτι σὺ οθεος μου οτι παρα [σοι πηγὴ Cons evo φωτι σου]
οψωμετα φως παρατινον το ελεος [σου] τοις γινωσχουσιν σε χυριε To ελεος σοὺ εἰς τίον αἰῶνα]
μὴ παριδὴς τὰ εργᾶ τον χειρον σου : σὺ πρεπει αἰνος : σὺ πρεπει ὑμνος [oo πρεπει)
δοξα τω πατρι καὶ TO υτὼ και τοῦ αγιου πνευματος εἰς τοὺς αἰωνᾶας των MOVE [ἀμὴν]
1. 1 : ενθω; lire εἰρήνη; «vor. il faut probablement
εὐδοχία au lieu de εὐδοκίας. Luc, 11, 14; cf. Prentice,
Amer. archeol. exped., n. 196. 1. 2 : lire αἰνοῦμέν
σε. ces mots ne sont ni dans le texte grec, ni dans la
version latine du Gloria in excelsis. On notera aussi
que ὑμνοῦμέν σε et laudamus {e sont, dans le texte
ordinaire des deux Églises grecque et latine, placés
avant les deux autres verbes et non enclavés comme
ici. — 1. 3 : εὐχαριστοῦμέν σοι; δόξαν; χε. — ]. 4 :
la mention du Saint-Esprit se trouve dans la liturgie
romaine à cette place, mais non pas dans la liturgie
grecque. — 1. 5 : αἴρων. — 1. 6 : o θεος manque dans
le texte ordinaire grec ou latin; πρόσδεξαι; πρ. —
1. 7 : ὅτι où εἰ; χς, LU, χυ (— χριστε), πνα; δοξαν;
Ou, rec. — 1.9 : καταξίωσον; κε; ἡμέραν; Ις ἰοχίο de
l'Église grecque porte ἐν τῇ ἡμέρᾳ ταύτῃ (cf. Dignare,
1 P, Cagin, Te Deum ou Illatio, 1906, p. 144; 5, Salaville,
Les textes grecs du Te Deum, dans Échos d'Orient, 1910,
0 Oeoc avaravoewc τῆς buync, 100, 111.
Κυριε Oeoc avaravoov τὴν ψυχὴν 172.
ανεπαυσατο εν Κυριω Θεω, 213, 217, 218, 220, 791.
ο Θεος avaravoov, ἀμὴν, 173.
o Θεος avaravon αὑτον εἰς χολπον af. To. x. Tux.
ἀμὴν, 484, 805.
o Oeoc avaravoov τὴν ψυχὴν, 174, 208, 294, 366,
676. 5
ο Θεος avaravoe τὴν ψυχὴν αὐτου, ἀμὴν, 178, 080.
ο Θεος avaravot εν σχηναις αγιων, ἀμὴν, 382, 621,
660.
+- Τησοὺυς Χριστος avaravoov, 182.
Χριστε Κυριου avaravoov τὴν ψυχὴν, ἀμὴν, 185.
Κυριε ο Θεος avaravoov τὴν ψυχὴ, 188.
ὑπερ ἀναπαυσεὼς τὴ Luyn, 201, 708,
Κύριε ἀναπαυσον τον δουλον σοὺ τῆς ψυχης, 211.
avaravooy Κύριε τὴν δουλὴν σου, 212.
p. 208-213; α. Morin, Le Te Deum, type d'anaphore latine
préhistorique, dans Revue bénédictine, 1907, τ, XXIV, p. 222.
bc.
2513
εν εἰρηνὴ τῶν παιδιων ἀναπαυσάμενων εν Kupto,
μην, 794.
ο Θεος τῶν TATEPOY ὑμων ἀνάπαυσον τὴν ψυχήν, 790.
Κύριε ο Θεος των πάτερωῶν ἡμῶν ελεησον τὴν ψυχήν,
67.
Κύριε ο Oeoc φυλαξον τον δουλον σου, 233, 234.
υὑπερμνημὴς και ἀναπαυσεὼς εν χρίστω Ι͂Ἴσου, 410.
ἢ ελπις μου ο πατρος, 769.
O LLOG του πᾶτρος, 754.
LLoG τοῦ Θεου ελεησον ἡμᾶς, 749.
ελεησον τὴν ψυχην, 82, 515, 658, 663.
εχοιμηθη, 1, 13, 22, 23, 24, 29, 32, 39, 56, 57, 58,
60, 66, 74, 100, 119, 122, 125, 129, 133, 137, 142, 143,
146, 150, 155, 161, 167, 170, 175, 176, 177, 178, 183,
184.
εχοιμηθη εν χυριω, 2, 7, 8, 11, 12, 14, 62, 67, 76, 95,
101, 105. 112, 121, 124, 126, 130, 132, 134, 135, 152,
156, 157.
e. εν xvpto θεω, 117, 139.
€. εν XLPLO LOL χριστου, 123.
ε. εν ονοματι Kuprov, 577.
εχοιμηθη εν χριστω, 3, 4, 5, 6, 9, 10.
€. εν χρίστω νησου, 297, 528, 541.
εχοιμηθη ο τῆς μαχαριᾶς μνημης, 59.
ο Θεος ἀναπαύσεως τὴς ψυχης... 68.
μνήσθητι, ὁ Θεός, τῆς ἀνάπαυσεως, 27.
μνήσθητι, ὁ Θεός, τῆς ψυχῆς, 26.
μνήσθητι, ὁ Θεός, τῆς κοιμήσεως, 15, 28.
μνήσθητι, Κύριε, τῆς κοιμήσεως, 10.
μνήσθητι, Κύριε, τῆς κοιμήσεως καὶ ἀνάπαυσεως,
21, 48.
μνήσθητι, ὁ Θεός, τῆς κοιμήσεως καὶ ἀνάπαυσεως,
1
μνήσθητι μου οτὰν ελθης Κυριε εν τη βασιλεια σου, 61.
οαΎιος Θεος, 720.
μονος Θεος εν ουράνω, 783.
εις Θεος, 783, 113, 136, 164, 166, 345, 389, 397, 402,
424, 454, 458, 472, 486, 488, 492, 499, 503.
εἰς Θεος λογος, 357.
εἰς Oeoc «unv, 390.
εἰς Θεος ο βοηθον, 87, 92, 140, 214, 235, 230, 249,
263, 295, 351, 364, 379, 400. 414, 415, 438, 449, 453,
457, 483, 490, 493, 495, 498, 500, 501, 511, 512,
516, 517, 518, 519, 520, 521.
εἰς Oeoc o βοηθων œuev, 408, 447, 455, 465, 476,
502, 565, 566, 679.
εις Θεος o βοηθων ἡμῖν, 801.
Θεός βοήθει, 55, 219
ὁ Θεός μων βοήθει, 25.
Κύριε βοηθει τω ποιησαντι, 44.
Kvpte βοηθησον ζωντι, 89.
Inoovc Χριστος βοηθησον αὐτὴ και ἐλεησον τὸ πνευμᾶ
αὐτῆς ἀμὴν, 515.
ἀμιῆν, 25, 48, 58, 99, 104, 112, 138, 173, 178, 185,
205, 214, 219, 222, 234, 294, 364, 382, 396,406, 474,
479, 503, 506, 515, 520, 579, 670, 679, 790.
εὐψύχει, 28, 47, 49, 73, 120, 151, 199.
εὐψυχει εν κυριὼ LOGO, 158.
EUTUYEL, 53, 000.
᾽Τησοῦς Χριστὸς νικᾷ, 33, 42, 43, 58, 358, 513.
νικᾷ ὁ Θεὸς ἠμῶν, 43.
Τησοὺυς Θεος ο νικων τὰ χᾶκα, 771.
εν εἰρηνὴ τῆς ψυχης τῆς ἀναπαυσαάμενὴης εν κύριω,
80, 88, 90, 91, 103, 104, 106.
εν etpnvn Incovc Θεος, 73.
εν εἰρηνὴ εχοιμηθη ἡ ψυχη, 775.
εν εἰρηνὴ ἢ χοιμησις σου, 189.
εν εἰρήνη, 71, 72, 74, 75, 78, 81, 83, 86, 87, 102, 163,
234, 363, 786, 789.
εν Κυριω Θεω χοιμηθεντες, 71.
εν Κυριω, 74, 77.
Τησους Χριστος, 368, 369, 390, 425, 497, 563, 567,
579, 676, 679, 764, 767.
ÉGYPTE
Inoovs Χριστος βοηθήησον, 483.
ets Θεος Ιησους Xp1970c,803.
Toutes ces acclamations s'adressent aux défunts;
aux vivants s'adressent quelques exhortations :
0 ἀναγιγνώσκων προσευξαστο, 15.
ο ἀναγιγνώσχων προσεύχεστο. 51.
παντες ο ἀναγινώσχων ταῦτα τὰ γράμματα εὐξασται
ὑπερ εἐμου, 231.
εὐτυχως TO γράψαντι καὶ TO ἀναγιγνωσχοντι, 355.
89 Formules des tituli.— I] y en a sept : 1° στήλη τοῦ...
principalement employé à Akhmîin. Cette formule
semble spéciale à l’épigraphie chrétienne d'Égypte;
les deux formules qui suivent ne sont pas inconnues
en Attique et en Asie Mineure; cependant le mot xot-
μητήριον remplace ordinairement, dans ces pays, le
verbe ἐχοιμήθη, d'Égypte; — 2° ἔνθα χεῖται, ἐνθάδε
χεῖται, κατάκειται (nombreux exemples); — 3° χοι-
μᾶται et ἐχοιμήθη, écrit d’ailleurs de sept ou huit
manières différentes; on trouve aussi ἢ χοίμησις,
par exemple ἐν εἰρήνῃ ἣ κοίμησίς σου; --- 40 ἐτελεώθη
ou ἐτελειώθη, formule presque exclusivement propre
à la Nubie; — 50 ἐχρήσατο τέλει τοῦ βίου, en Nubie; —
6° ἀνεπαύσατο, une demi-douzaine de cas; — 7° ὑπὲρ
μνήμης τοῦ, εἰς ὑπόμνησιν, ὑπὲρ μνήμης, ἀναπαύσεως,
une douzaine de cas.
6° Épithètes au défunt. — ΤΠ ne faudrait pas prendre
ce protocole trop au sérieux. Le titre de ὁ μαχάριος est
décerné avec une rare libéralité, principalement en
Nubie, à Akhmîn, à Antinoé, à Thèbes. Il serait abusif
de le traduire par bienheureux, tout au plus cela veut
dire ce que nous disons en faisant précéder le nom
du mot feu.
ὁ μακάριος est innombrable, on trouve aussi dans
un cimetière monastique : ὁ μακάριος ἀδελφὸς (n. 11,14)
et parfois on lui préfère μακαρίτης (204); pour renché-
rir on dit : τρισμακάριος (n.66) et encore : ὁ τῆς μαχα-
ρίας μνήμης, (n. 22, 59, 261, 300, 563, 806). Une fois seu-
lement : ὁ μαχάριος > Μαγιστωρ (n. 196). Il va sans
dire qu'on prodigue tout autant ἣ μαχάρια; aussi
faut-il noter une μακαριωτέρα (n. 127).
ὁ ἅγιος (n. 575, 577; les cas 722, 724, 726, 727, 728,
729, 750, 751 sont moins sûrs), semble une épithète
spéciale à l'Égypte.
ὁ δοῦλος τοῦ Θεοῦ est une de ces banalités qui
n'engagent à rien ceux qui s’en affublent (voir Dictionn.,
t. 1, au mot ANCILLA DE).
εὔμοιρος (n. 569,581, 671); γλυκύτατος (n.51); ἐλά-
χιστος (n. 231).
ὁ ἀδελφὸς paraît généralement répondre à une afli-
liation monastique (n. 1,4, 5, 6, 8, 9, 10, 11, 29, 58, 427).
70 Symboles. — A G). Pour ce qui concerne le
symbole et ses rapports avec les divers pays, je suis
entré dans tout le détail nécessaire, voir Diclionn.,
t. 1, col. 1-24. En Égypte, nous relevons ce sigle sur
une cinquantaine d'inscriptions, qui pourraient être
du rve siècle ou postérieures d’assez peu à cesiècle; trois
inscriptions datées portent le sigle, elles viennent de
Nubie et nous les avons fait dater plus haut des années
993, 1157 et 1173 de notre ère (n. 636, 654, 666). La
combinaison des deux lettres et leur type offrent une
certaine variété. À est généralement écrit A ou ἃ. ὦ a
cinq formes, en dehors de la forme courante qui est ὦ :
une seule fois la lettre affecte la forme d’un W (n. 491),
une autre fois c’est un sigma lunaire renversé et tra-
versé d’un bâtonnet (n. 435); trois fois (n. 45, 406, 415)
les lettres sont interverties de la manière suivante :
&A, laquelle indique une origine très ancienne du
monument et probablement antérieure à la paix de
l'Église.
« Au point de vue ornemental, les deux lettres À et
ὦ, considérées seules ou combinées avec le motif
principal de la stèle, forment diverses figures : AG
2515
sont placés soit à droite et à gauche de la stèle, soit
de chaque côté du fronton, soit encore une lettre au
sommet, l’autre au bas de la stèle, ou bien l’on a :
+ À + ὦ + (combinaison originale qui se rencontre
surtout en Nubie) a%o (figure spéciale à l'Égypte);
Alo et (de même dans les inscriptions d'Afrique);
la même figure entourée de palmes (rien de semblable
dans les inscriptions d’autres pays) 1. »
yo. Ce sigle n’est pas spécial à l'Égypte, on le
retrouve ailleurs, notamment en Palestine et en Syrie ὅ:
c’est le cryptogramme numérique, la ψῆφος de ἀμὴν
puisque ce mot égale le nombre 99. On le rencontre
neuf fois sur les inscriptions ὃ. Lorsque le mot est écrit
en entier, on le trouve parfois répété comme ceci :
ἀμὴν ἀμὴν ἀμὴν (n. 650, 679), ou bien abrégé comme
ceci : ἀμὴν [6 19 (n. 659). Souvent ἀμὴν vient ter-
miner une acclamation à laquelle il donne une allure
bien marquée de prière, par exemple :
ὁ Θεὸς ἀνάπαυσον, ἀμήν, (173) 4: ὁ Θεὸς ἀπάπαυ-
σον τὴν ψυχήν, ἀμὴν (178, 680) 5; nous avons déjà
cité εἰς Θεὸς ἀμὴν et d’autres acclamations auxquelles
on peut se reporter; nous voyons aussi une épitaphe
commencer par ἀμήν 5, mais le sigle est parfois em-
ployé pour terminer la formule, comme (484, 805) τ:
5 ἀνάπαυσον τὴν
ψυχὴν αὐ(τῆς)
ἐ(ν) κ(ό)λπίοις)᾽ Α-
βραὰμ καὶ ’Iox-
ἀκ (καὶ) Ιακώβ 1 +
Sur le mot et le sigle ἀμήν, voir Diclionn., t. 1,
col.1554.
XMr. Ce sigle a été maintes fois étudié, discuté.
L’explication généralement reçue consistait à déve-
lopper ces trois lettres énigmatiques pour en faire les
initiales des noms Χριστός), Μῴ(χαήλ), Γ(αβριήλ),
explication un peu empirique, séduisante néanmoins
puisque ces deux personnages assistent le Christ trô-
nant dans une représentation fréquente de l’art byzan-
tin, la σύναξις τῶν ἀρχαγγέλων (voir Dictionn., t. 1,
col. 180-182). Waddington, choqué de l'apparence
d'égalité établie entre le Christ et les anges, avait
proposé l'interprétation Χ(ριστὸς ὁ ἐκ) Μ(αρίας y(evvn-
θείς), qui rappelait le symbole des apôtres. Mais
elle avait paru, aux théologiens mêmes, résulter d’une
orthodoxie trop timorée, car les Pères apostoliques
rapprochaient sans difficulté le culte rendu au Verbe
du culte rendu aux anges. D’autres explications, d’ail-
leurs insoutenables, telles que ἣ ἁγία τριὰς Θεός, ou
bien : χειρός μου γραφὴ furent suggérées, par ma-
nière de diversion, sans doute. Il ἃ fallu en revenir à
l'explication empirique : Χριστὲ Μαρία Γαβριήλ" ou
bien à la valeur numérale — 643. Mais c'était Wad-
dington qui, avec sa pénétration ordinaire, avait ap-
porté l'explication. M. Grenfel la trouvé surun fragment
de papyrus de la bibliothèque Bodléienne à Oxford :
ΧΟ MAPIA FENNA — (Χριστὸς Μαρία γεννᾷ)" et
3 G. Lefebvre, Recueil, n. XXH-XxXIH. — * Waddington,
Inscr. de Syrie, n. 2145; Athen. Mittheil., t. vi, p. 125;
Prentice, American archeol. exped., p. 24; L. Jalabert, op.
cit., p. 565". — * G. Lefebvre, Recueil, huit fois, et ajouter
Annal. du serv. des antiq., 1909, τ, x, p. 65, n. 818.— Bull.
de l’Instit. fr. d'arch. orient., 1903, t. m1, p. 6, n. 11. —
. Jbid., p. 6, n. 12;p. 8, n. 16; p. 8, ἢ. 18. — “ Jbid., p. 12,
n. 26. — * Annal., 1909, t. x, p. 65, n. 818. — " Revillout,
dans Mél. d'archéol., t. 1, p. 189. — * Greek papyri, t. τι,
p.151, — 1° Byzantinische Zeitschrift, 1900, p. 60. — EF,
Miller, dans Revue archéol., 1883, p. 203; W. E. Crum,
Coptic monuments, p. 91, n. 8397 (incomplètement); E. Ré-
villout, dans Rev. égyptolog., 1885, t. 1V, p. 10, note 5;
G. Lefebvre, dans Bull. de l'Institut fr., 1903, τ, τι, p. 77,
n. 19; Recueil, n. 663. 12 W.F, Prentice, Fragments οἱ
ÉGYPTE
2516
comme le remarque M. Th. Reinach, si l'explication
vaut pour les papyrus elle est également valable pour
les inscriptions 19.
Or, nous avons une preuve direcle que cette inter-
prétation est valable pour les épitaphes aussi bien que
pour les papyrus. Il existe en effet au musée du Caire
une inscription d’Assouan (ou de Nubie) qui a exacte-
ment la même importance que le fragment de papyrus
de la Bodléienne. C’est l'inscription n° 8397, publiée
pour la première fois, en 1883, par E. Miller. On n'y
lit pas seulement les initiales XMT mais en toutes
lettres, aux lignes 21 et 22 : Χριστοῦ Μαρία γεννᾷ.
Le papyrus porte Χριστός, l'inscription donne Χρισ-
τοῦ, dans les deux cas il faut corriger : Χριστόν.
Quoi qu’il en soit, les deux textes résolvent définiti-
vement la question 1: (voir Diclionn., t. τ, col. 1692-
1696, avec la bibliographie). Enfin, nous rappellerons
le fragment litanique lu en Syrie, sur une tombe à
Shnân où le sigle ΘΥΜΓ est répété six fois de suite et
ne semble pas devoir accepter d'autre interprétation -
que Θεοῦ υἱὸν Μαρία γεννᾷ. Voir Dictionn., t. x,
col. 2420 132.
La Syrie, la Phénicie, l'Attique, l'Italie avaient déjà
fourni un certain nombre d'exemples de ce sigle 15, En
Égypte, il n'apparaît que sur de rares inscriptions
coptes # et sur quatorze inscriptions grecques, dont
deux sont datées de 537 et de 570 15. Outre les stèles,
il faut tenir compte des ostraka, papyrus, où il se
montre çà et là 15.
—. Voir Dictionn., t. m, col. 1510-1511, 3120-
3123. Les monogrammes du Christ se présentent en
Égypte sous des formes spéciales qu’on peut répartir
en cinq séries distinctes : Ἃ X Ἔ + À
déjà abordé ce difficile sujet du chrisme et de ses formes
successives et simultanées. Le premier type, qui, en
Egypte, peut avoir été usité au rv° siècle, est repré-
senté par onze exemples ". Le deuxième type, guère
moins ancien que le précédent, a été rencontré deux
fois en Égypte ;la même croix surmontée, à la partie
supérieure de la haste, d’une sorte de petit éperon dans
lequel on peut voir l’amorce de la boucle devient plus
fréquente en Égypte à partir du vue siècle». Le troi-
sième type, plus récent que les précédents se rencontre
une cinquantaine de-fois. Le quatrième type se pré-
sente en nombre presque indéfini. Enfin, le cinquième
type, qui n’est que l’ancien signe hiéroglyphique 4nkh,
signifiant vie, se rencontre une vingtaine de fois sur
les inscriptions.
8 Titres et professions.— L’épigraphie d'Égypte
n’est ni plus riche ni moins que celle de plusieurs pays
chrétiens. Elle ne nous apprend pas tout ce que nous
désirerions connaître, mais ce qu’elle nous apprend
est intéressant et, par endroits, nouveau. Si peu ex-
plicites que soient la plupart des textes, ils nous appren-
nent la profession et le titre de quelques défunts.
A tout seigneur tout honneur. D'abord, le noble
métier des armes. Nos textes mentionnent quatre ἀπὸ:
τριβούνων (n. 398, 437, 444, 503) tous à Herment,
. Nous avons
an early christian liturgy in Syrian inscriptions, dans.
Transactions and proceedings of the American philological
Association, 1902, t. ΧΧΧΠΙ, p. 95. — # Corp. inscr. græc.,.
t.1v, n. 9455, 9144, 9273; Corp. inscr. allic., t. m1, n. 3586;
Le Bas-Waddington, Inscriptions, n. 1936 a, 2145, 2299,
2660, 2663, 2665, 2674, 2601; E. Renan, Mission de Phé-
nicie, p. 592; De Rossi, Bull. di arch. crist., 1878,p. 7-32. —
#4 Lepsius, Denkmäler, t. x, p. 6, pl. cn, n. 3; voir Carl
Schmidt, Gnostische Schriften, dans Texte und Untersu-
chungen, 1892, p. 38. — 55" G. Lefebvre, Recueil, n. 5 (537),
9 (570), 13, 56, 181, 196, 302, 360, 430, 504, 561, 756, 806,
— εν, ἘΞ Crum, Coptic ostraca, n. 164, note. — 17 G, Le-
febvre, Recueil, n. 125, 196, 204, 244, 350, 351, 371, 409,
505,583,687.— 1 Jbid., n. 426, 507, — " C, Schmidt, dans
Æg. Zeitschrift, 1894, τ. XXxX1, p. 58-59.
as
2517
un centurion (n° 549) à Esneh?, un décurion (n. 584) à
Philæ, un légionnaire et un ὀρδινάριος (n. 70) à Sak-
karah, enfin deux soldats, otp (ατιώτου), n. 276 et 559.
Les autres professions sont assez variées : un carrier
λατομος (n. 441); un menuisier, +exrov (n. 418), sur
la stèle de qui on ἃ gravé l’insigne de sa profession, une
herminette (voir Dictionn., t. mr, col. 871, fig. 2663);
un potier, κεραμεὺς (n. 395); trois forgerons, χαλκεὺς
(n. 147, 157, 796); un serrurier, xAetÔoro1oc (n. 76); un
jardinier, κήηπορος (n. 5); un boulanger, ἀρτοχοπάδιος
(n. 3); un personnage à la profession énigmatique :
utxavec peut-être μηχᾶνευς (n. 148), qui peut être un
adjectif aussi bien qu'un nom de profession !.
Les fonctions libérales sont représentées par cinq
médecins (n. 4, 190, 496, 799), dont un ἀρχιᾶτρος
(η. 135); un arpenteur, γεωμετρος (n. 246); deux archi-
tectes, οἰκοδόμοι (n. 332, 341); un sculpteur, YAUTTNE
(n. 88); deux écrivains, γραμματεὺς et YEXLLUTLXOG
(n. 325, 785); un vérificateur des poids et mesures (?),
ζυγοστατὴς (n. 95); un entrepreneur, εγχειρίστης
(n. 479).
Une inscription d’'Aboukir, marbre blanc, 0 m.19 %x
0 m. 25, disparue, nous donne ὃ:
εχυμηθη ο αδελ-
oc Μηνας ο βουρδὼ
μινι «vo κινὸ. ὃ
Τ(ησουὴς “Χ(ριστοὴς νικαὰ ἀμὴν
11 faut lire ici βουρδω [νάριος], « muletier », du
latin burdo, mulet (ex equo et asina). βουρδωνάριος
apparaît dès le 11° siècle dans l’édit du Maximum de
Dioclétien. La diaconie du βουρδωνάριος est men-
tionnée par Cyrille de Scythopolis et par d’autres
hagiographes contemporains 4.
Plus intéressants et plus nombreux sont les rensei-
gnements fournis sur l’organisation du clergé et sur
l’état monastique : là se trouve une des caractéristi-
ques les plus marquées de la vie chrétienne en Égypte.
Ce sont d’abord des anachorètes, ἀναχωρητής, au
nombre de quatre (n. 198, 340, 427, 461), ou ermites
dont l'existence isolée fut une des innovations les plus
étranges du christianisme égyptien et qui se prolongea
longtemps après le grand essor du cénobitisme. Les
cénobites sont désignés par des noms variés dont nous
avons eu déjà l’occasion de parler et qu'il suffit d’énu-
mérer ici rapidement. Nous ne rencontrons qu'un seul
archimandrite (n. 641) :
ZOH
—ooc TON TINATO [ν zat. πασης
CAPKOC Ο TON OANA [τὸν χαταργη-
S CAC ΚΑΙ TON AAHN [χαταπατησας
9 ΚΑΙ ZOHN TO KOCM [ὦ γαρισαμε-
NOC ANAOAYCON ΤΗΝ [ψυχὴν
TON AOYAON COY MAPI [x νον
APX MANA IC TA AAP [ἕν χολποις (7)
ΑΒΡΑΑΜ ICAAK IAK
10 [ἐν τόπῳ] Φωτινω EN |
Ligne 8: ἀαρχιμανδρυτὴν Ιησοὺυς ταλαιπωρον λατριν (7).
Celui-ci est un supérieur de monastère (voir Dictionn.,
t. 1, col. 2739), ce qui ne doit pas s'entendre des mots
απα et ἀββα, simple formule de politesse qui, devant
certains noms d’évêques (n. 584, 586, 587, 766), pour-
rait avoir correspondu au titre de « Monseigneur ».
Le titre de frère, «deApoc, se confère ordinairement
1 L. Jalabert, op. cit., p. 59*, préférerait y voir un nom
propre. — * Peut-être celui qui a gravé la stèle. — ὃ G. Lefeb-
vre, Recueil, p.13, n. 58. — Ἢ, Grégoire, op. cit., p. 209. —
δ Sur ce texte, reproduit en fac-similé par G. Lefebvre,
Égupte chrétienne, dans Annal. du Service des antiquités,
1908, t. 1x, p. 179; en plus grandes dimensions que par
W. de Bock, op. cit, et par Dictionn., {. n1, col, 60, « La
ÉGYPTE
2518
entre religieux (n. 1, 4, 5, 6, 8, 9, 10, 11, 14, 29, 58, 92,
380, 609, 610, 619 ?); deux moines se parent du
titre de « disciples » de tel abbé : o uaÜnrnc του αββα
Ζαχαρου..., Θεοδώρου (n. 11, 12). Il est possible que
dans ce cas le mot abba désigne un personnage consi-
déré par sa vertu et par le rang de supérieur; c’est
aussi le cas, je crois, pour un abbé Zacharie, peut-être
le même, ainsi qualifié (n. 66) :
εχοιμὴηθ (η)
O τρις μαχαρ(ιος)
πατὴρ αββα
Ζαχαριας
5 μῆνι φᾶμε
νωθ € ινὸ - Le.
D'autres se réclament non d’un individu, mais d’un
monastère; celui-ci est du couvent du père Jean (n. 9),
celui-là du couvent de l’abbé Salama (n. 10), cet autre
du couvent Zaston ou du couvent de Mafora (n. 12,
14). Un religieux porte le nom de Τιμοθεος ο τῆς
περιστερᾶς (n. 10); serait-ce un nom d’origine, ou
bien une de ces dénominations dont s’affublent avec
plus d’onction que de bon goût les membres de cer-
taines familles religieuses? En fin nous rencontrons une
nonne de Tabennisi (n. 800).
Voici quelques dénominations usuelles :
μοναζων (n. 280, 380, 415, 482, 575, 582, 678).
uovæyn (n. 161, 253, 281, 288, 307, 319, 384 450,
462, 800).
uovayoc (n.16,249,274,288,351,380,414,463,471).
Nous avons déjà dit que les titres ἀπά, ἀββᾷ, ἀμὰ et
ἀμμὰ n'avaient pas la signification d'abbé ou abbesse
de monastère au sens où on entend ces titres en Occi-
dent. Letronne n’était pas loin de penser que l’xrx
ertoxoxoc Théodore de Philæ (voir col. 2467) était
quelque supérieur de communauté retenant son ancien
titre et peut-être la charge qui y était attachée tout
en exerçant l’épiscopat. Le fait a pu se présenter,
mais ces appellations n’en sont pas moins purement
honorifiques, elles correspondent à celles de père et
mère que nous donnons aux religieux et religieuses.
Au reste, une épitaphe d’Akhmin nous montre un
anachorète, un solitaire par conséquent, qualifié du
titre d’apa (n. 340):
+ στηλη
του μακαρ[ιου)
[ua] Παμινί[θιου)
[αἹναχ(ωρητου) εβιω [σεν]
5 [ετ]ων “{ε ετελε[ωθη]
Ju 4 φαμενίωθ
Un proscynème tracé sur le mur d’une chapelle,
dans la nécropole située au nord de la ville d'El Khargeh
et désignée par les habitants sous le nom d’El Ba-
gaouât (voir ce mot), mérite d’être cité. Ce sont deux
vers, qu’une légère correction a rétablis et qui nous
montrent un chrétien venu dans la grande Oasis, où
la vue de quelque anachorète l’a rempli d’édification
(n- 353)
᾿Αμμώνιον <Ev> Χρηστῷ μεμελημένον εὖ ἴδον ἄνδρα-
ἴχαθ«ε;»:ι Χρηστὲ πάτερ, χρύσεον γένος (ὡς) ὑποφήνας!
Sur le clergé séculier, nous trouvons d’utiles indi-
cations :
Nous y rencontrons un évêque μητροπολιτῆς, c'est-
à-dire archevêque ὃ; il n’est pas exact que cette dignité
lecture εἰῆον est sûre, il n'y a pas d'y dans ce groupe
de lettres. » Voir Dictionn., t. 11, fig. 1192. — “ Pa-
lestine exploration fund, 1895, p. 350; Échos d'Orient,
τ. x, p. 238-239; Revue biblique, 1905, p. 600; Wadding-
ton, JInscriptions de Syrie, n. 1916; Ch. Clermont-Gan-
neau, Recueil d'archéologie orientale, in-S®°, Paris, t. νὰ,
p. 180.
2519
soit mentionnée seulement dans l’épigraphie égyp-
tienne :, puisqu'on en trouve deux exemples en Asie
Mineure et quatre au moins en Syrie. Ce métropolitain
ΠΠαχώμιος nous est connu par un graffite tracé sur un
rocher, à un quart d’heure d’Ibrim (Primis Parva).
Une dizaine d’évêques : deux à Thèbes, Abraham
et Bisammon, v-vie siècles (n. 765-766); un de Kom
Ombo, vie-vure siècles (n. 561); l’apa évêque Théodore
de Philæ, fin du vie siècle (n. 584, 586, 587, 589, 591);
son successeur Daniel (n. 592, 593, et, sans doute aussi,
595, 598, 599); Tamer, évêque de Pachôra, en Nubie,
fin du vre siècle (n. 636); enfin, Kallinikos (n. 684) et
Joseph (n. 722-723), dont les sièges ne nous sont pas
connus. Saint Athanase porte le titre d’archevêque
(380).
Sur une lampe (721), un ἀλεξανδρου ἀρχιεπισκόπου.
Trois archiprêtres (voir Dictionn., t. 1, col. 2761-
2763) : Plinis, ἀρχιπρεσβύτερος ἐκκλησίας Παρεκήσεως
(n. 467); Psaïs, peut-être archiprêtre de Panopolis-
Akhmîn (n. 259); Kallinikos, archiprêtre d’un bourg
dont le nom est Euboria ou Eumuria, dans le nome
Panopolite (n. 231); le même titre se lit sur quatre
ostraka d'Égypte et, en dehors de cette province, nous
n'avons rencontré nulle part en Orient la mention
d’archiprêtres.
Les prêtres sont nombreux : πρεσβύτεροι, si tou-
tefois on prend ce titre avec le sens de la dignité sacer-
dotale, ce qui n’est pas, pour tous les cas, absolument
assuré; le terme peut être l’équivalent de major (natu)
(n. 12, 72, 75, 208, 256, 293, 301, 313, 328, 377, 378,
388, 391, 411, 413, 430, 442, 481, 493, 564, 651, 677,
684); l’un de ces prêtres, Onuphre, d’Herment, prend
le titre deze
Ovvoopioc πρ-
εσβυτερος κα-
θολικ(ης) εχχίλησιας).....
un de ses confrères de la même ville, Jean (η. 481), dé-
signe le nom de son église : πρεσβίυτερος] Ιωαννης
τῆς [αγι]ας exxAnotuc α... Ouvncs. Vingt diacres, entre
autres Μακάριος διάκονος χεραμεύς (n. 395, — 62,
67, 69, 361, 362, 395, 417, 447, 470, 473, 488, 490,
497, 555, 573, 580, 587, 649, 672, 785), un sous-
diacre (n. 528) #, une diaconesse (n. 98).
Parmi ceux qui ajoutent un titre à leur profession
ecclésiastique, quatre se qualifient οἰκονόμος (n. 69,
121, 401, 679), l’'économe (voir ce mot) chargé de l’ad-
ministration des biens temporels de l’Église. Un digni-
taire dont les fonctions sont analogues est le προεστώς",
nous en voyons un à Akhmîn qui est πρεσβύτερος καὶ
προεστώς (πῃ. 313), l’autre à Philæ, διάκονος καὶ προεσ-
τώς (n. 587). Sept lecteurs, ἀναγνώστης (n. 112, 350,
352, 386, 432, 505, 581), un acolyte (n. 605), un
chantre, ψάλτης (n. 2).
Nous rencontrons un prêtre qualifié πρεσβύτερος
χαὶ νομικός (n. 651), peut-être un « maître de cha-
pelle »; un autre prêtre est qualifié ἔχδικος καὶ σχο-
λαστικός (n. 430), c'était le juge ecclésiastique
ayant droit au titre d'avocat.
La plupart des prêtres et des diacres sont mariés;
l’archiprètre de Baouit fait allusion à ses deux fils
Victor et Eustathe (n. 231); le prêtre Onuphre, d'Her-
? Rabois-Bousquet, dans Échos d'Orient, 1908, τ. x1.
Ῥ. 318.—*° Musée du Caire, n. 8553; Crum, Coptic monu-
ments, p.119,n.8553, pl.xxvi; C. Schmidt, Gülting. Gelehrt.
Anz., 1903, t. CLxv, p. 257; G. Lefebvre, Recueil, ἢ. 413. —
* Le supplément ἀληθινῆς est peu vraisemblable; on peut
supposer quelque chose comme ᾿Αλαδαστοινη ou bien
᾿Αλαδανθίς. — 4 Titre très rare; on le trouve sur un
papyrus d’'Hermouthis.— * J.-A. Letronne, Œuvres choisies,
Égypte ancienne;,t. x,p. 83. —* W. de Bock, Matériaux pour
servir à l'archéologie de l'Égypte chrétienne, in-49, Saint-Péters-
bourg, 1901, p. 13, fig. 19. τὰ, Lefebvre, Recueil, n. 356.
ÉGYPTE
ment, est appelé πρεσβύτερος.... πάρθενος ἐγχρατῶν,
il avait gardé la continence (n. 481). Enfin à El
Bagaouât 5, on lit : « Christ. Je dépense pour ce tom-
beau, moi, Artavas, âgé de quarante ans, confesseur,
la somme de 343 talents. » Ce titre de confesseur n’est
pas exceptionnel (voir ce mot), mais vaut la peine
d’être relevé : O MAPTYC :.
9 Jnscriplions païennes. — Quelques inscriptions
se sont introduites indûment parmi l'épigraphie
chrétienne d'Égypte; il ne sera pas superflu de les
signaler, afin de leur signifier leur congé définitif.
Nous avons déjà discuté, au début de ce paragraphe,
le cas de quatre inscriptions qui ne se recommandent
que de la forme εὐψύχει *. Un graffite copié à Gabbary
(Alexandrie), dans un hypogée aujourd’hui détruit,
ne peut justifier son christianisme que par la présence
d’une croix grecque qui a pu être tracée postérieu-
rement et sans rapport avec le texte, lequel est aussi
peu chrétien que possible, car il faut certainement
restituer ainsi :
πυγιζω Πυγίζω
αλα πανιτὰς &A[AJ(oUc) πάν-«ι: τας
LOL μάχην ἰοῖ μάχην! (ou [ναυἹμάχ[ους] 3
τον στάραβον Τὸν στ-«α--ραβὸν
5 Θεοδορων Θεόδωρον
νικα τις ποτε νικᾷ τις ποτε;
οδεποτε ο(ὐ)δεποτε
« Pædico alios omnes (naumachos?). Vainera-t-on
jamais Théodore le Louche? Jamais ! »
C’est une acclamation d’un amateur de naumachies
— il y a une birème peinte sur le champ — en lhon-
neur de son champion favori. Son caractère obscène
s’accorde parfaitement avec la grossière représentation
d’une femme aux jambes écartées ὃ.
A Tehnéh,une stèle calcaire (0 m.28 X Om.41), con-
servée au musée d'Alexandrie 10 :
Αὐρ(ήλιος) Σαραπίων
τριειτὴς ἀρχιε-
ρατεύσαντος ie-
ρᾶς συνόδου ἐβίω
σεν L(—ËEtn) [-|0θ
Il s’agit du grand-prêtre d’un thiase quelconque ᾽ν,
une confrérie païenne analogue à la σύνοδος ᾿Αφρο-
δίτης "3 ou à la μεγάλη σύνοδος Πραμμορείου Θεοῦ "".
Enfin, dans la nécropole de Μοῖγ (environs de Dei-
rout), une inscription relevée dans un tombeau non
décoré du groupe nord, sur le linteau de la porte; elle
comporte deux lignes encadrées de rouge; elle n'offre
aucune difficulté de lecture sauf le dernier mot :
τάφος Χαιρήμονος Εὐδαίμονος
τοῦ Διδύμου παπετεποὺ
10° Acclamalion païenne. — Une des acclamations
qui se rencontrent le plus fréquemment sur les épita-
phes chrétiennes et sur les {ablai funéraires d'Égypte
est celle-ci : Μὴ λυπῇς (ou plus rarement : μὴ λυποῦ,
μὴ λυπηθῆς) οὐδεὶς γὰρ ἀθάνατος ἐν τῷ κόσμωι τού-
τωι. L'origine paraît en remonter à une formule
païenne particulièrement usitée en Syrie # : θάρσει
(εὐψύχει μὴ λυποῦ...) οὐδεὶς ἀθάνατος. De Syrie,
—" G. Lefebvre, Recueil, n. 34, 35, 36, 54. — "11. Grégoire,
op. cit., p.208.— 1° ας Lefebvre, Recueil, p.165. — ΣῊ, Gré-
goire, op. cit., p. 211. —:? Archiv für Papyrusforschung,
ταν, p. 167, 238. — 1 Zeitschrift für æguptische Sprache,
τ, χαμα; Arch. für Papyrusforschung, t. 1V, p. 211; Ditten-
berger, Orientis græci, n. 713; Jalabert, op. cit., p. 58", —
MJ. Clédat, dans Bull, de l'Inst, franç., 1901, t.1, p.87; S.de
Ricci, dans Revue archéol., 1902 b, p. 97; G. Lefebvre, Re-
cueil, πὶ. 230; Annal. du serv. des antiq., 1910, t. χι, p. 249-
250, — 1. E, Renan, Mission de Phénicie,in-49, Paris, 1864,
Ρ. 183.
2521
elle se répandit dans la Cyrénaïque, dans les îles de
l’Archipel, en Sicile, à Rome, en Gaule 1, Elle fut même
reprise, telle quelle, par les chrétiens, en Syrie et à
Rome ὁ. Mais en Égypte, ceux qui s’en servirent,
païens * ou chrétiens, ces derniers surtout, la modi-
fièrent pour en changer l'esprit; ils substituèrent à
cette consolation toute matérialiste : « Ne t’afflige pas
de mourir puisque tout le monde meurt », l’acclama-
tion pleine d'espérance dans un au-delà : « personne
n’est immortel en ce monde-ci » : οὐδεὶς ἀθάνατος ἐν τῷ
χόσμωι τόυτωι, ou encore, sur cette terre : ὑπὲρ γῆς.
Voici quelques variantes de la formule :
οὐδεὶς ἀθάνατος. 31, 202, 244, 490.
οὐδεὶς (γὰρ) &avarols ἐν τῷ κοσμῷ], 188, 276, 404,
480, 573, 576, 782.
μὴ λυπῇς οὐδεὶς ἀθάνατος, 290, 304, 310, 318, 459,
485, 673.
μὴ λυπῇς οὐδεὶς ἀθάνατος ἐν χοσμῷ τουτῷ, 70, 348,
385, 422, 442, 445, 462, 465, 476, 479, 482, 494, 496,
507, 515, 578.
μὴ λυπῇς οὐδεὶς ἀθάνατος ἐν τῷ κοσμῷ TOUT, ἀμήν,
385 (2), 421, 426, 566.
μὴ λυπῆς οὐδεὶς ἀθάνατος ἐν τῷ χοσμῷ, 454.
μὴ λυπῆς ου..., 495.
οὐδεὶς ἀθάνατος ἐν τῷ Blé τουτῷ, 526, 556.
On peut rapprocher de cette formule la phrase
copte 2npAYH κε au aTaOoT HBOÀ : «il n'existe
point d'immortel # » ou mieux encore l’accla-
mation qui se rencontre sur maints autres mo-
numents coples et dont voici un exemple : an
AVITH aa PIS AL ATRLOY OIRNIMKAO 5. Sur l'épi-
taphe de Zénodora on lit 7 :
Μὴ λυποῦ, Ζηνοδώρα,
οὐδὶς γὰρ ἀθάνατος ἐν χόσμῳ
πτο(ύτῳ), κυρία Lou
« Ne t’afllige pas, Zenodora, car personne n’est
immortel sur cette terre, ὃ mon épouse. »
XXVIII. ARCHÉOLOGIE.— 10 L’arl cople indigène. —
La ville d'Alexandrie, vaste confluent auquel abou-
tissent et se mêlent les civilisations les plus opposées,
immense entrepôt où s’entassent et s’exhibent les
produits les plus variés, tient une place capitale dans
l'histoire du monde antique et une place à peine moins
importante dans l’histoire du christianisme. Alexandrie
n'est pas seulement un des marchés du monde gù
l'Orient rencontre l'Occident, où s'échangent idées
et productions, elle est le cerveau de l'Égypte où
affluent les populations provinciale et rurale en qui
se perpétue, à peu près intact, le génie national. Ainsi
s’alimente l'originalité de la pensée et du goût à une
source assez riche pour n'avoir rien à emprunter à
l’hellénisme qu’à condition de l'adapter et de se l’assi
miler à son gré. Pendant un millier d'années, depuis
sa fondation par Alexandre le Grand jusqu'à sa
conquête par les Arabes, la capitale de l'Égypte par-
tagea avec Rome et Antioche le prestige de l’opulence,
de la force et de la beauté. Elle était la porte par la-
quelle s’écoulait la richesse agricole la plus formidable
pour entretenir la vie et porter le pain à Rome et à
Byzance. Semblable situation lui valait bien des
ménagements et elle savait en tirer avantage. Le blé
d'Égypte, dans l’ancien monde, tenait une place ana-
logue à celle qu'occupe la houille d'Angleterre dans
notre société industrielle. Faute de pouvoir s'en
ΔῈ, Le Blant, dans Revue archéol., 1875, p. 311; et ἃς
Mission de Phénicie, la note de E. Le Blant, p. 369.— 2},
Révillout, dans Revue égyptologique, 1885, t. 1V, p. 39. —
Ὁ Les tablai égyptiennes portant la nouvelle formule accom-
pagnaient des momies païennes. Cf. Le Blant, dans Revue
archéol., 1874, p. 250-252.— 1 Corp. inscer. gr., t.1v, n.9135;
cette inscription copte fut introduite par erreur dans le
ÉGYPTE - 2592
passer, il fallait en passer par l’heureux détenteur de
l’inépuisable greni2r.
Cette situation privilégiée avait attiré à Alexandrie
tous ceux et toutes celles pour qui la richesse, les
affaires, le plaisir sont les soucis de l'existence; dès lors,
un luxe provocant, une corruption morale sans frein,
une richesse sans limites avaient créé une ville somp-
tueuse et raffinée, où les arts se mettaient au service
des imaginations les plus dévergondées et les provo-
quaient à de plus rares folies. Mais ceci n’était qu’un
aspect d'Alexandrie. Capitale de plaisir, elle était en
même temps ville de science, de spéculation, de beauté:
une bibliothèque fameuse, une école philosophique qui
ne l'était guère moins, des institutions pédagogiques
d’une renommée universelle, des érudits, des littéra-
teurs, des artistes faisaient d'Alexandrie la rivale des
cités les plus fameuses et un flambeau de la culture
humaine qui a transmis son nom à un concept origi-
nal et distinct de civilisation : l’alexandrinisme.
Dans cet apport de l'univers entier, le bassin de la
Méditerranée voisinait avec l’exotisme extravagant
de la mer des Indes et de la mer de Chine; néanmoins,
par sa mesure, son tact, sa grâce, une influence avait
dominé toutes les autres, même elle avait éliminé plu-
sieurs autres, c'était l'influence de l’hellénisme. Sur le
sol imprégné d’une mythologie vraiment nationale,
le panthéon égyptien avait senti la pression et parfois
même l'oppression du panthéon hellénique. Après un
premier moment de curiosité et de surprise, un accueil
dans lequel la politesse et la tolérance tenaient une
place égale au dédain, toute cette mythologie grecque
s'était repliée en bon ordre dans les grandes villes,
principalement à Alexandrie. Impuissante à lutter
de prestige avec la mythologie indigène, elle s'était
parfois résignée à une sorte de naturalisation qui équi-
valait, en fait, à une renonciation.
C’est sous cette réserve que l’hellénisme s’était im-
planté à Alexandrie. Le Nil n’y apportait pas que ses
flots innombrables, il amenait sans cesse des Égyp
tiens, bien pénétrés, comme on l'était le long du fleuve
et dans les campagnes, de la plus traditionnelle révé-
rence pour tout le passé des ancêtres, leur histoire, les
usages et leurs mœurs. La race, de génération en géné-
ration, reflétait les ancêtres avec la même immuable
fidélité que le fleuve et le sable renouvelaient, d'année
en année, les phénomènes indispensables à la vie du
peuple entier. Caustique et sceptique, l'Égyptien
considérait les maîtres politiques qui assumaient le
soin d'exploiter son sol et son travail comme des
gêneurs qu'il tolérait, sauf à applaudir à leur dispa-
rition. Aux exactions financières il opposait une endu-
rance presque sans bornes, aux intrusions religieuses il
opposait la force d'inertie. Des exploitations, des in-
dustries, des modes inspirées par les méthodes de la
Grèce s'étaient implantées en Égypte, elles y avaient
duré mais végété. L’hellénisme n’eût-il été qu'oppres-
seur, l'Égyptien en avait tant vu déjà et tant souffert
sous ses princes indigènes qu'il n’en eût pas fait un
grief; mais il était étranger et il ne pouvait pas cesser
d’être tel sans cesser d’existeret c’est là ce qu’on n’ou-
bliait pas, ce qu’on n’excusait pas.
Dans de pareilles conditions, le christianisme fit
figure d’une efllorescence nationale. Bien qu'importé
de Syrie ou de Rome, il s'était si rapidement et si
complètement identifié avec l'esprit égyptien qu'il
en manifestait le vieux fond indigène. A une condi-
Corpus grec. Cf. Révillout, loc. cit., t. αν, p. 28, n. 38. —
5 A. Gayet, Mém. Miss., t. 111, pl. LXXIX, LXXXH, LXXXIV ;
W. E. Crum, Coptie monuments, n. 8468, S631, etc. —
* A. Gayet, pl. LxxxIV. — * G. Lefebvre, Recueil, n. 70;
G. Lefebvre, Inscriptions chrétiennes du musée du Caire,
dans Bulletin de l'Institut français au Caire, 1903, t. rx, p.13,
Ὡς 27
2523
tion cependant. Le christianisme égyptien était fon-
cièrement sécessioniste, à force d’être original. Clé-
ment et Origène expriment à merveille cette originalité
dont s’épouvanteront Jérôme, Épiphane, et qui, sous
le nom d’origénisme, donnera naissance à une crise
grave dans l’histoire de l'Église. Entre leurs mains le
symbolisme aboutit à des combinaisons où l'audace
tient parfois lieu d’orthodoxie. Après eux, l’arianisme
ouvre l’histoire des grands ébranlements théologiques:
le monophysisme y trouve une terre d'élection et le
monachisme représente une des innovations les plus
originales et une des organisations les plus puissantes
par lesquelles le tempérament national s’appliquait à
conquérir l'indépendance religieuse. La série des grands
patriarches d'Alexandrie, aussi bien l’indomptable
orthodoxe qu'est Athanase, le redoutable théologien
qu'est Cyrille, l'intraitable hérétique qu'est Dioscore,
rajeunissent et rappellent l’hérédité des grands Pha-
raons de jadis, présidant à la grandeur politique et à
l'indépendance religieuse de l'Égypte. C’est par là
que ces Pharaons ecclésiastiques flattent et entraînent
leur clergé et leur peuple, ainsi que l'immense armée
des moines. Leur puissance tient en échec celle de
leurs collègues de Rome et de Byzance; comme le
premier, ils portent le titre de « pape »; plus que le
deuxième, ils manipulent au gré de leur passion et de
leurs richesses l’épiscopat oriental. La chaire de saint
Marc s’adosse à celle de saint Pierre; à lui l'Occident,
à l’autre l'Orient. L’hellénisme achève de disparaître,
mais le christianisme véritable ne s'implante pas, il
va, à la première bourrasque, faire place au monophy-
sisme, comme celui-ci fera place à l’islamisme. Mais
à travers et par-dessus tous ces changements, une chose
demeure, vit et produit : le tempérament national
vraiment original se manifestant par la naissance d’un
art indigène, l’art copte, qui se développe et grandit
grâce aux racines profondes qui plongent dans le plus
ancien passé du pays.
Cet art copte, qui s’affirma en face de l’hellénisme
alexandrin, le bloqua et finalement l’étouffa sous
l’efflorescence de ses produits innombrables, ἃ été
véritablement une création indigène et, à sa manière,
une renaissance. On ne conteste plus aujourd'hui
la part prépondérante, et parfois même exclusive, du
monachisme occidental dans l’art roman et dans
l’art ogival:; il n’est que juste de faire aussi large la part
du monachisme égyptien dans l’art copte. Pourquoi
et comment, par un phénomène périodique, les mêmes
hommes se sont-ils livrés de préférence à l’art monu-
mental et plastique plutôt qu’à la littérature et aux
sciences d'observation ? peut-être parce qu'ils n’ont
envisagé que le côté utilitaire et rituel de leur effort,
Les édifices et leur ornementation n'étaient avant
tout, pour eux, qu'une nécessité de leur profession
monacale. De longues heures, de solennels offices, des
rites majestueux se passaient dans l’église, qu’il fallait
élever, aménager, décorer le mieux possible en vue de
sa destination. A l’origine des monastères célèbres par
leurs édifices liturgiques, nous ne trouvons générale-
ment qu’un oratoire simple et pauvre , successivement
agrandi, exhaussé, reconstruit suivant des proportions
de plus en plus amples et une ordonnance de plus en
plus magnifique. Entre la cabane de bois et de pierres
sèches et la basilique de Cluny se placent tous les
degrés de la progression infatigable dont nous enre-
gistrons les états successifs. Phénomène analogue
en Égypte. Entre les excavations rapprochées dans la
paroi d’un rocher et le plan méthodique de Deir el
Abiad (voir ce mot) prend place la prodigieuse for-
tune du monachisme égyptien, ses tâätonnements, ses
créations, ses repentirs. Les fondateurs illustres,
Antoine, Pakhôme, Macaire, Schenouti, Sérapion
n'avaient songé à rien qu’à leur sanctification per- |
ÉGYPTE 2554
sonnelle; quand la renommée de leur sainteté leur ἃ
amené des disciples, ceux-ci se sont groupés, et leur
petite colonie, vite accrue, a imposé des installations,
des constructions qui devinrent l'embryon de la re-
naissance artistique.
Ceux qui se groupaient autour des maîtres étaient,
en majorité, des hommes du peuple, d'éducation
fruste, de mœurs parfois violentes, ayant la formation
technique des artisans et aucune prétention de pro-
duire des nouveautés et encore moins des chefs-d'œuvre.
Ces gens simples bâtissaient suivant les procédés en
usage et décoraient suivant les méthodes en vogue dans
l’arrière-pays égyptien. Il en est résulté des monu-
ments ou, pour mieux dire, des bâtisses pauvres et
gauches, auxquelles on n’a guère fait l’aumôêône d’un
regard et d’une description dans l'éblouissement causé
parles magnificences de l’art pharaonique et les tours
d'adresse de l’art arabe. Dégradées, ruinées,endomma-
gées de cent façons, minables et lépreuses, ces ché-
tives constructions demeurent les humbles et d’au-
tant plus fidèles témoins d’une technique séculaire
et immuable. Afin de se rendre compte personnelle-
ment des procédés rudimentaires auxquels avaient re-
cours les constructeurs primitifs, dépourvus de la plu-
part des engins dont l’absence nous semble impossible,
un architecte, M. Somers Clarke, a fait construire
sous ses yeux, par des artisans indigènes, une maison
comprenant, entre autres difficultés architecturales,
une coupole d’environ quatre mètres d'ouverture.
Après avoir assisté à toute la construction, dans le
plus petit détail, il résumait son expérience en disant
que cette scène l’avait transporté à dix-huit cents ow
à quatre mille ans en arrière.
L'Égypte avait été, sous les Pharaons et sous la
domination romaine, un des pays du monde où la
puissance du gouvernement central s'était exercéeavec
le plus de tyrannie, par le moyen de l'administration,
pour aboutir à des ouvrages monumentaux d'une
dimension et d’une splendeur sans pareilles. La corvée
y avait atteint des proportions inconnues ailleurs.
Lorsque la fantaisie de l’empereur Hadrien créait
de toutes pièces la ville d’Antinoé (— Antinooupolis),
elle restait dans la meilleure tradition pharaonique,
faisant surgir des temples, des pyramides, des monu-
ments en plein désert, et les équipes employées à la
construction des temples de Denderah, de Kalabshah
ou de Philæ procédaient selon les mêmes méthodes
architectoniques en usage trois mille ans plus tôt. C’est
la construction de grand appareil; les blocs de pierre
reçoivent dans la carrière un premier épannelage les
rapprochant de la forme qu'ils conserveront dans l'édi-
fice dont ils feront partie; seule, la base est terminée,
les autres faces ne le seront qu'après la mise en place,
recoupées ou entaillées pour donner à la muraille la
régularité nécessaire. Pour les murailles dont l’épais-
seur requiert trois ou quatre rangs de moellons, ceux-ci
sont juxtaposés sans faire usage de parpaings pour
établir entre eux la liaison que procure un enchevè-
trement :. Ces méthodes indigènes furent appliquées
presque sans modification par les constructeurs ro-
mains.
Avec l'introduction et la prépondérance du christia-
nisme, un grave changement s’accomplit. Les nou-
veaux venus, en Égypte comme ailleurs, ont d'abord
d’autres préoccupations que d'élever des bâtiments
et ceux qui suffisent à leurs besoins sont modestes et
de durée limitée. Après la Paix de l'Église, nous avons
dit combien instables furent les conditions faites par
les empereurs à l’épiscopat alexandrin et égyptien;
celui-ci ne laisse pas de bâtir des églises, mais les
1 A, Choisy, L'art de bâtir chez les Égyptiens, in-8°, Paris,
1904.
2525
carrières appartenant au domaine impérial, ils n’ont
pu y recourir que dans la mesure de leurs bonnes
relations avec le pouvoir central et lepréfet d'Égypte.
Ces bonnes relations étant assez intermittentes, il suit
que les évêques ont dû recourir à l'initiative privée,
réduite à des matériaux de remploi. En dehors des
temples désaffectés et adaptés au culte chrétien, des
églises sont construites avec des colonnes, des moellons
provenant d’édifices démolis et forcément dépareillés
et assez disparates. Aussi, semble-t-il que le christia-
nisme égvptien ait rompu en fait avec la noble tra-
dition architecturale en honneur dans le pays entier
dès qu’il était question d’édifices religieux. La dispa-
rition de ces églises n’a pas seulement pour raison les
violences, les persécutions,qui se sont acharnées contre
le christianisme, mais plus encore l’inconsistance des
bâtisses, hors d'état de résister à la mauvaise fortune
avec cette force victorieuse qu'ont apportée les temples
pharaoniques que leur beauté n’eût pas suffi à proté-
ger.
Les moïnes qui vont prendre la succession des en-
trepreneurs laïques, au moins en ce qui concerne leurs
églises et leurs monastères, comptent parmi eux des
artisans en assez grand nombre pour aborder de
grands ouvrages. À Tabennîsi on rencontre quinze
tailleurs (de pierre), sept forgerons, quatre menuisiers:
à Athripé, à Chagqarah, partout où la communauté
s’est recrutée parmi les hommes du peuple, le supérieur
dispose d’un nombre respectable d'artisans pour lui
permettre d'entreprendre des bâtiments. Au Deir
Amba Schenouti (voir ce mot), l'abbé, véritable incar-
nation du christianisme national égyptien, fait con-
struire ce « Monastère Blanc » qui rappelle par divers
aspects les dehors des anciens temples d'Égypte, mais
il emploie des procédés de maçonnerie entièrement
différents de ceux jadis en usage. ἃ Denderah, l’église
nous offre au contraire l’adoption des anciennes métho-
des, et, notamment, des matériaux de grand appareil
joints les uns aux autres par l’encastrement de queues
d’aronde : de même à Deir Abou Hennis (Antinoé),
mais ces églises sont de dimensions minuscules. L'usage
de la brique avait été fréquent dans l'Égypte romaine
et dans l'Égypte pharaonique, aussi les chrétiens ne
pouvaient se priver d’un moyen si peu dispendieux et
d'une application si aisée. Mais la brique, qui a seule
permis les prodiges d’audace des berceaux et des voûtes
byzantines, ne leur inspira rien que de mesquin et
d'étriqué. Il semble qu'une ligne infranchissable de
démarcation fut tracée entre les entreprises de l’admi-
nistration et celles des particuliers. Ceux-ci avaient
eu sous les yeux les constructions nouvelles et y
avaient concouru passivement, aussi ne pouvaient-
ils oublier les types et les méthodes helléniques, mais,
laissés à leurs seuls moyens, ils tendaient à rétrécir
ces ambitieuses proportions aux dimensions plus
humbles de la vie privée.
Ce qui ne laisse pas d’être remarquable, c'est que,
la maladresse aidant, l’art copte va représenter une
orise analogue à celle de l’art du moyen âge en Occi-
dent ; il aura une tendance marquée à éliminer l’obser-
vation directe de la nature et le modèle humain, qui
avaient tenu une place prépondérante dans l'art
alexandrin et dans l’art hellénique, pour y substituer
la fantaisie ornementale la plus débordante, la plus
intempestive. Plus un pouce qui ne soit couvert, caché,
étoufté sous une végétation accablante. L'observation
n'en est pas aussi complètement absente que dans
les frisures qui remplacent une flore imaginaire sur les
murs et les clochetons de nos cathédrales, la réalité
y est mieux identifiable que sur les arbustes quel-
3 J. G. Milne, À history of Egypt under Roman rule,
in-8°, London, 1898, p. 127.
ÉGYPTE
2526
| conques des vitraux du moyen âge, mais la figure
animée, même la faune si splendide des bandeaux
d'ivoire de la chaire de Maximien, disparaît pour faire
place à des volatiles ou à des reptiles qui peuvent sou-
tenir la comparaison avec ce que les ymagiers d’Oc-
cident ont entaillé de plus disgracieux.
Est-ce l'influence orientale, persane surtout, qui se
fait ainsi sentir dans ces herbages et ces floraisons
stylisés, dont la richesse n’est que profusion? on peut
l’admettre; mais, pour si dégénéré qu’on le tienne,
cet art copte ne manque ni de souplesse ni d'adresse
et il possède un assortiment presque infini de motifs.
De même que l’art irlandais, il en a trop et son erreur
est de ne pouvoir se résoudre à choisir et à sacrifier.
Cependant, comme nous pourrons nous en convaincre
en observant les directions d'activité de l’art copte,
cette influence exotique ne parvient pas à éliminer
entièrement le goût égyptien, qui nous a valu tant de
merveilleuses scènes tracées sur les monuments des
anciennes dynasties. Les monastères coptes conserve-
ront toujours des artistes soucieux de représenter
Dieu, la Vierge, les saints, les apôtres, et, quoique dégé-
néré, cet art vraiment indigène est redevenu assez
vivace pour n’admettre plus les motifs décoratifs
orientaux que comme un enrichissement des créations
de l’art national. Une fois qu'il s’est ressaisi, l’art
copte tient, avant tout et par-dessus tout, à s’affran-
chir de l'esprit hellénique, sauf à accueillir sans assez
de défiance le goût oriental. Jamais l’hellénisme
n'avait pénétré au delà d'Alexandrie et de quelques
grandes villes, il y avait produit par l'intermédiaire
d'artisans amenés de loin et sans contact avecl’arrière-
pays; celui-ci prenait sa revanche, refoulait les intrus
et se préparait même à les reconduire jusque chez
eux, C'était la revanche que l’art national indigène
allait prendre de l’art hellénistique sur l’art byzantin.
Toutefois, ce n’est pas directement que l’art copte
impressionne l’art byzantin. Nous ne connaissons pas
d'artistes égyptiens parmi les décorateurs qui prési-
dent à l'élaboration des grandes œuvres ornementales
de Constantinople et de Salonique, de Ravenne.
Ceux-ci ne connaissent et ne subissent l'influence de
l’art copte qu’à travers ce qu'Alexandrie laisse péné-
trer jusqu'à eux, et Alexandrie fait bonne garde, elle
assimile ce qui lui plaît ou ce qui l’obsède, mais ne
transmet que ce qu'elle a ainsi ruminé et retouché.
L’art copte tout vif, tout cru, tel que nous le font
connaître depuis trente ans les fouilles et les
voyages, les musées, les photographies et le reste, eût
semblé aux délicats de Byzance rusticité et incon-
gruité. Alexandrie fut, sinon la cloison étanche qui
empêche, du moins le filtre qui retarde, en sorte que
l’art copte poursuivit son développement d’après un
caractère local de plus en plus prononcé, de plus en
plus différent et divergent de l’art byzantin, dont le
contact avec l’art alexandrin est si intime.
| L'art copte vraiment indigène se développe ainsi
parallèlement à l’art byzantin et trouve dans les évé-
nements politico-religieux, qui entretiennent une sorte
d’aigreur perpétuelle en attendant la rupture de 451,
un terrain avantageux à son particularisme. Sa pé-
riode de plus grand éclat s'étend du rv° au vre siècle.
C’est à cette période que se rapportent les fresques les
plus heureusement composées, les ornementations les
plus sobres. Mais, phénomène étrange, le ressouvenir
du vieux fonds indigène s'accuse principalement dans
les peintures, l’hellénisme ne se laisse qu'incomplè-
tement évincer de la sculpture, qui conserve tout un
assortiment de motifs antiques, l'orientalisme syrien
ne s'empare pleinement que de la partie ornemen-
tale. Après la conquête arabe, la Perse réagit à son
tour pour les étoffes et les émaux, en sorte que finale-
| ment l'Égypte ne présente presque plus de trace de sa
2527
période hellénique, et redevient ce qu’elle avait été
à l’origine, un pays purement oriental.
Comme l’art copte, qui n’a guère eu de caractère
personnel que dans les figures, l’art arabe manque
d’individualité. Mais il est inadmissible de vouloir le
faire dériver de l’art copte. Sans doute, les Arabes,
durant les premiers siècles de l’hégire, ont pu employer
des constructeurs byzantins ou coptes; mais le grand
développement de la civilisation persane, qui s'établit
-en Syrie avec le turc Ahmad ibn Tulun, fait disparaître
toutes ces traditions. Ce que Makrizi raconte de la
construction de la mosquée d’Ahmad par un chrétien
n’est qu'une fable, si l’on veut faire de cet architecte
un Copte; Makrizi lui-même nous met d’ailleurs sur la
bonne voie, en indiquant Samarra, près de Bagdad,
-comme la source de cet art nouveau, si étranger aux
habitudes égyptiennes; et cela est confirmé par les
formes architecturales de la mosquée, non moins que
par sa décoration. Bientôt après, l'élément persan
gagne encore du terrain, avec l’art des Fatimites;
ce qui, dans cet art, peut sembler byzantin, est en
réalité purement persan, et le rapport que l’on con-
state entre les ornements fatimites, d’une part, et ceux
des manuscrits byzantins, d’autre part, s'explique
exclusivement par ce fait que les ornements byzantins
-en question sont eux-mêmes en grande partie persans.
Quant à la dernière vague du courant islamique, l’art
de l’Asie centrale, qui est représentée par les bâti-
ments des Seldjoucides en Asie Mineure et par les
monuments persans postérieurs à la tourmente mon-
gole, 6116 58 manifeste en Égypte à l’époque de Saladin, et
acquiert tout son développement sousles Mameloucks.
Ainsi les Coptes n’ont eu aucune part à la formation
de l’art islamique proprement dit. Mais ce qui donne à
d'art copte un intérêt particulier, c’est qu'il est un
représentant typique de ces tendances quisesont dé-
veloppées, dès l’époque antique, dans certaines régions
reculées de la zone d'influence hellénique, en oppo-
sition avec cette influence, qui ont ensuite, à l’époque
chrétienne, pénétré en Occident grâce au dévelop-
pement du monachisme, et qui finalement ont con-
stitué l’un des éléments de notre art européen de
l'époque romane.
Une question s’est posée sur les origines de cet art
copte. MM. Gayet et Ebers y ont vu une résurrection
de l’art égyptien; M. A. Riegl n’y consent pas;
M. J. Strzygowski démontre les trois étapes de la sur-
vivance et M. Jean Maspero assure qu’il s’est trompé.
Si on essaie de retenir les faits positifs apportés au
débat, on doit admettre que la compénétration des
formes égyptiennes et hellénistiques existe sur divers
monuments de date fort antérieure au christianisme :
statue du scribe Horus (n. 971 du musée du Caire),
ae siècle; colosse d'Alexandre Aigos, début du rv° siè-
cle: tombeau de Psammétiknoufisashmon, au Caire,
XXIX: ou XXX°e dynastie. De sorte que « le mélange
artistique de l’hellénisme et du goût indigène compte
environ neuf cents années d'existence avant la forma-
tion complète de l’art copte ». On admet cependant
ce correctif, que les productions de cette tendance
mixte sont relativement rares. C’est que, à l’époque
païenne, l’art grec ne saurait venir à bout d'exprimer
la pensée égyptienne, principalement la pensée reli-
sieuse, S’ensuit-il que « l’emploi de la plastique grecque
est une preuve que la pensée de l'artiste copte n’était
plus celle de ses ancêtres pharaoniques »? On pourra
le dire à condition de nier ou de mettre en doute que
l'artiste copte travaillait d'après des modèles hellé-
nistiques, ce qui ne semble pas soutenable; et s’il re-
courait à ces modèles, est-il bien certain que c'était
parce que son vieil art national ne lui fournissait pas
les moyens de traduire la pensée nouvelle? N'est-ce
pas plutôt que l’antique pensée égyptienne était dé-
ÉGYPTE
2528
sormais pour son ignorance un article délaissé et que
la pensée nouvelle était pour son art expéditif un
article plus demandé et plus lucratif? L'artiste égyp-
tien ne mettait-il pas ses intérêts pécuniaires au-
dessus de ses croyances religieuses et son idéal esthé-
tique le préoccupait-il autant que le menu de son dé-
jeuner, de son dîner et de son souper? Si on parvient
à en administrer la preuve, on pourra conclure alors,
mais alors seulement, « que l’esprit ancien avait dis-
paru et n’était plus son esprit à lui ».
S'il n'avait pas complètement disparu, il persistait
donc, cet esprit, soutenu, épaulé par d'innombrables
représentations publiques et privées des dieux et des
croyances religieuses pharaoniques. Il persistait, mais
il perdait du terrain, pas à pas. La divinité et les
croyances religieuses chrétiennes se manifestaient,
elles aussi, par des représentations de plus en plus
nombreuses mais n’offrant à peu près rien de commun
avec celles du passé. C’était un engouement. Après
Constantin il devint de bon ton d’être chrétien, avec
Théodose il devint dangereux de ne l'être pas; on
fut donc chrétien dans la vallée du Nil, mais on ne
cessa pas d’être égyptien. Le christianisme s’incor-
pora le sentiment national, les préjugés nationaux,
et sans qu’on ose aller jusqu’à soutenir l'existence
d’un « christianisme national égyptien », on ne saurait
aller jusqu’à nier que l'Église d'Égypte revêtit un
aspect original et caractérisé. Le parti païen ne
renonçait pas à la lutte pour ses traditions et pour
l’'hégémonie, mais il commit la suprême maladresse de
prétendre représenter la tradition nationale, de se
donner pour le parti « patriote », le défenseur d’un
passé à la fois mythologique et administratif, de
sorte que, le jour où ce parti païen fut définitivement
évincé, dépossédé, anéanti, les dieux nationaux aux-
quels il avait lié sa cause ne firent qu’un saut de l’art
dans l’archéologie. Depuis que le christianisme lui
disputait la prépondérance, le parti païen s’amoindris-
sait et, grâce à la profusion inouie de temples et
d'images de l’ancien culte, n’avait guère besoin d’en
fabriquer, il vivait de recette. Au contraire, les fidèles,
moines ou laïques, se multipliaient et multipliaient
églises, couvents, fresques et sculptures; là on n’em-
pruntait rien aux types de l’ancienne plastique indi-
gène, on croyait avoir mieux. Quelques modèles
apportés d’ailleurs étaient accommodés à l’égyptienne:
par l'introduction de saints locaux, on restait national.
Parfois une réminiscence du goût ancien, scène de la
vie familière, pêche, chasse, labourage, montrait la
persistance des souvenirs et des goûts du passé. Les
emprunts au panthéon égyptien étaient rares, excep-
tionnels, peut-être même inexistants, tandis qu’on
n’hésitait pas à introduire nymphes, satyres, divinités
ou symboles hellénistiques parce que ceux-ci n’avaient
aucune signification, pas plus qu’une arabesque, et
leur nudité même ne causait point d’émoi. Par contre
l'exclusion — qui paraît avoir été impitoyable —
contre les dieux et les vieux mythes et symboles égyp-
tiens montre avec quelle vigilance on en écartait
l'image et le souvenir encore vivace sans doute, puis-
qu’on ne pouvait leur imposer une adaptation ni les
réduire à un rôle simplement décoratif. Dans les deux
camps la transposition d’un type, par exemple Isis
portant Horus en Marie portant Jésus, aurait eu une
saveur sacrilège.
En ce qui regarde la technique, l’art copte se dis-
tingue de l’art pharaonique sans confusion possible.
Il renonce au procédé du modelé plat et uniforme et
au procédé dit « du relief dans le creux ». La minutie
et la finesse du détail font place à une facture plus
large et parfois simplement ébauchée, non par inca-
pacité absolue d'atteindre à cette recherche micro-
scopique, mais par préférence pour les effets d'ombre
2529 ÉGYPTE 2530
et de lumière. Au fond, tout se ramène à deux cas :
1° flore ornementale et dessin géométrique : c’est
encore en un certain sens l’antique procédé mais
refouillé plus profondément; 2° figure humaine: c’est
la substitution au modelé plat de la ronde-bosse et
le transport des procédés et des effets de la statuaire
dans le bas-relief.
M. J. Maspero 1 a fait connaître un petit fragment
d’arc sculpté (fig.4011) qui dut faire partie d’un portail
d'église ou de chapelle en plein cintre et provenant de
Coptos. Le sujet est un des thèmes favoris de l’art
pharaonique : un pêcheur assis de profil dans sa barque
mais le buste et le visage de face. Il pêche à la ligne,
Fig. 4011. — Coptos. Fragment d’arc sculpté.
D'après J. Maspero, dans Recueil de travaux..., 1915,
t. XXXVU, pl. 1V, fig. 1.
deux autres poissons figurent l’étang, sur lequel un nid
porte deux canards et un deuxième nid montre cinq
œufs. Cette scène, en son ensemble, est conçue dans
un très vieil esprit : elle représente un incident de la
vie journalière, à laquelle les Coptes s’intéressaient
peu, mais qu’ils n’oubliaient pas, on en ala preuve. Ce
débris sculpté et « qui se rattache à la principale source
d'inspiration de jadis » apparaissait à M. J. Maspero
comme un « unicum dans les monuments coptes connus
jusqu’ici, c’est un morceau de l’ancien empire exécuté
par un tailleur de pierre du v® ou peut-être du νι siècle
de notre ère ». Comme cet unicum n’est connu que
depuis 1911, il n’est pas douteux qu’en 1910 le savant
érudit eût déclaré avec une égale certitude que les
monuments de l’époque copte ne nous offrent aucun
exemple sculpté d’une scène de la vie journalière, pour
1 J. Maspero, À propos d’un bas-relief cople au nus du
Caire, dans Recueil de travaux relatifs à la philologie et à
l'archéologie égyptiennes et assyriennes, 1915, t. χχχναι.
p. 97-110, pl. 1v, fig. 1.— * Ch. Diehl, Manuel d'art byzan-
tin, 1910, p. 57. — * Voir au mot SOUAXN. Sur ce monas-
cette raison que ces scènes n’étaient plus représentées.
Il existait cependant l’unicum, et qui sait s’il ne de-
viendra pas tête d’une série?
2° Architecture. — L'Égypte, grâce à son climat
et à l'absence des pluies, a conservé de nombreux édi-
fices d’une antiquité presque fabuleuse si on les com-
pare aux monuments chrétiens, lesquels seuls nous
intéressent. En décrivant la topographie d’Alexan-
drie (voir ce mot), nous avons parlé de quelques églises
et notamment de celle de Saint-Ménas, construite
par l’empereur Arcadius au début du νος siècle et sur
laquelle nous reviendrons avec les détails que com-
porte cet important sujet (voir MÉNAs). Le célèbre
sanctuaire comportait « la basilique impériale à trois
nefs, avec son large transept à deux rangées de co-
lonnes et son abside unique, la basilique plus ancienne
édifiée au-dessus de la vaste crypte où reposait le
corps du martyr, le baptistère octogonal qui lui fait
face à l’ouest, les bâtiments monastiques qui l’en-
vironnent, la basilique cémétériale, et, près des bains
sacrés, une autre basilique encore à deux absides
opposées. L’exploration des ruines de Baouît (voir
Diclionn., t. n, col. 205-251, fig. 1257-1286), celle du
monastère de Saint-Jérémie à Chagqara (voir Diclionn..
t. mr, col. 519-558, fig. 2583-2610) n’ont pas fourni
de moins curieuses informations sur l'architecture
et la décoration sculptée des églises chrétiennes
d'Égypte au ve et au vie siècle ?. » Enfin toute une série
de monuments, mieux conservés, se rencontre dans
les églises du Couvent Blanc, Deir el Abiad (voir Dic-
tionn., t. IV, col. 461, fig. 2642-3672) et du Couvent
Rouge, que Schenouti fonda vers la fin du rv® siècle,
sur la rive gauche du Nil, près de Sohag en Thébaïde:
puis encore le monastère de Saint-Siméon d’Assouan
(Deir Amba Samaan) ὅ, enfin les églises monasti-
ques du désert de Nitrie, Saint-Macaire, Amba Bes-
chaï, Souriani, Baramous, qui toutes datent du
vie siècle.
Le type prédominant de l'architecture chrétienne
en Egypte est le type basilical. Une nef terminée par
une abside, des bas-côtés surmontés de galeries aux-
quelles on accède généralement par un escalier établi
à l'angle sud-ouest et qui conduisait également sur le
toit en terrasse. La nef, les ailes et les galeries sont
voûtées. Cette description sommaire s'applique sauf
réserves aux édifices qu’on rencontre avant d’arriver
à la deuxième cataracte. Le type basilical sert géné-
ralement d'inspiration, mais il reçoit des interpréta-
tions fort variées. Tantôt — et même fréquemment —
le pilier de maçonnerie remplace la colonne mono-
lithe, ou bien, à défaut de celle-ci, on empile des tam-
bours qui, ajustés et repeints, donnent l'illusion du
monolithe, sinon les garanties de solidité. Si on cherche
à énumérer les églises dont les nefs latérales sup-
portent une galerie, l'embarras commence; de même
quand il est question des voûtes de la nef centrale et
des ailes. En somme, ces constructions sont timides,
maladroites et fragiles; sans les conditions exception-
neéllement favorables du climat il n’en subsisterait
pas même le souvenir. Malgré la rareté et la cherté du
bois en Égypte, les basiliques furent couvertes d’une
toiture en charpente dont le prix n’excédait peut-être
pas celui que coûtaient les murs renforcés dont une
voûte en briques entraînait la dépense. La poussée
de ces voûtes ἃ d’ailleurs été fatale à la longue aux
murs trop légers, qui ont cédé. Le besoin d'économie
suggéra une combinaison que les Romains ne dédai-
gnaient pas mais dont ils assuraient le bon usage par
tère, voir J. de Morgan, Catalogue de monuments et
inscriptions de l’ Égypte antique, 1894, p.129-139; J. Clédat,
dans Annales du service des antiquités, t. IX, p. 224-229;
dans Recueil de travaux, 1915, ἃ. XXXVIT, P. 41; Somers
Clarke, Christian antiquities, pl. xx1.
2531 ÉGYPTE
une technique soigneuse. Entre deux faces de pierres
ou de briques, un remplissage de maçonnerie occupait
l'intervalle; seulement les constructeurs romains pro-
cédaient avec attention, usaient de parpaings et liai-
sonnaient régulièrement les deux faces, en sorte que
le remplissage jouait lui-même un rôle de liaison,
tandis que les maçons égyptiens procédaient avec
tant de hâte et si peu de soin que le remplissage for-
mait comme un gâteau de brique pilée insuffisamment
liée dans le mortier et si peu adhérent aux parois que
ceux-ci ont pu se détacher et choir indépendamment
de ce gâteau, qui d’ailleurs n’a pas tardé à s’écrouler,
entraînant les poutres du plafond en bois de palmier,
d'un poids relativement faible, et la couverture de
l'édifice, en limon séché et étendu. Sur le transept
s'élève une coupole posée sur trompes d’angle. Par-
fois l’intérieur de l’église forme une sorte de quadrillé,
dont piliers et colonnes marquent les points qui se
coupent à des distances très réduites. Dès lors la cou-
verture s'exécute au moyen d'autant de petits dômes,
ou plutôt de calottes, qu’il y ἃ de carreaux quadrillés.
En ce cas, la poussée était assez insignifiante et cette
2 SR ἘΣ 407
4012. — Église de Wadi Ghazali.
D'après Somers Clarke, Christian antiquities in the Nile valley,
Oxford, 1912, pl. 1v, n. 1.
couverture maçonnée évitait les chances d'incendie
d’un plafond.
Tout ceci, il faut le reconnaître, ne concerne l’art
que de fort loin, puisque les maçons égyptiens en sont
aux applications industrielles de méthodes étrangères.
La salle basilicale est hellénistique, le sanctuaire
tréflé est syrien, la trompe d’angle est persane. D’ail-
leurs cette adaptation et ce rapprochement d’éléments
caractéristiques ne sont pas l’ouvrage d’architectes
égyptiens. Il est purement gratuit de soutenir que
ce soit d'Égypte que le plan tréflé et la coupole sur
trompes d'angle aient passé dans l’art byzantin; on
n’en apporte pas l’ombre d’une preuve,et quant aux
vraisemblances, on jugera de ce qu’elles valent par ce
fait, que ce seraient des moines égyptiens qui auraient
porté en Syrie et à Constantinople la connaissance
du sanctuaire triconque.
L'Égypte monastique n’inventa rien et n’exporta
rien au point de vue architectural. Quand les disciples
de Schenouti s’avisèrent d'appliquer le procédé de la
trompe d’angle dans leurs coupoles, ils suivaient, de
loin, l'usage qu’en avaient fait les Syriens de la côte
asiatique, tributaires comme eux et avant eux des
formes architecturales de l'Orient asiatique.
Sur la rive gauche du Nil, en face de l’ancienne
Méroé, à une dizaine de kilomètres au-dessous de
l'ancienne Napata, s'ouvre une large vallée appelée
Khor abou Dom. A une distance d’environ deux
heures de marche en s’enfonçant vers l’intérieur de
cette vallée, on rencontre, avec quelques signes de
culture et d’habitation, les vestigès d’un monas-
tère visité par Lepsius en 1844 et par Somers Clarke
en 1910. Le plan de l’église, levé par Lepsius, est des
plus exacts, à en juger par ce qui subsiste. C’est un véri-
table plan basilical. La nef est soutenue par des piliers
et l’abside se trouve enfermée dans l'enceinte de
l'église, de laquelle, suivant une disposition peu fré-
quente, elle se trouve même isolée par un couloir.
L'entrée n'offre rien de particulier (fig. 4012). Fré-
quemment, semble-t-il, l’abside renonce à faire saillie
pe
2 5 70m
4013. — Église de Serre.
D'après S. Clarke, op. cit., pl. x, n. 2.
et ne devient plus qu’une niche intérieure, comme nous
le voyons à Sedegna, à Kulb, à Geziret Thêt Matuga
et encore à Garf Hussein, à Kasr Ibrim, tandis qu'à
Gimei nous trouvons l’abside tangente au mur exté-
rieur; de même à Serre (— Shark). Mais la disposition
qui paraît offrir le plus de sécurité et de satisfaction aux
architectes monastiques est la réservation de l’abside
dans le mur d’enceinte, épaissi et alourdi de toute la
maçonnerie indispensable pour découper le demi-cer-
cle dans son épaisseur. Telle est la méthode adoptée
à Hammâm el Farki, à Addendan, à Mahendi, à Deir
σι
4014. — Serre, chapelle du sud.
D'après 5. Clarke, op. cit., pl. xur.
el Abiad, à Deir el Ahmar(Amba Bishoï), à Deir Abou
Hennis.
Tous ces édifices ont eu beaucoup à souftrir du
temps, desenvahisseurs, des indigènes et des touristes.
Un touriste, sorte de maniaque armé de bâton, chaussé,
équipé, armé de façon à nuire partout où il entre et
séjourne, fait à lui seul plus de dégât que plusieurs
douzaines de bêtes à cornes. Une marche qui branle,un
pan de mur qui menace ruine, un débris qui repose
sont comme autant de provocations à la fureur qui
piétine, qui déplace, qui renverse et à l’avidité qui
emporte.
A Serre, nous trouvons une petite église bâtie jadis
sur un rocher situé sur la rive gauche du fleuve. Il ne
subsiste presque rien de plus que le plan par terre
(fig. 4013) sauf pour la partie sud-ouest. Ce qui est
intéressant ici, c'est l'isolement complet de cette église
n
par rapport à des habitations ou à un monastère.
L’abside est pourvue de trois niches et flanquée de
deux sacristies, on voit encore l’emplacement de
l’autel et celui de l’ambon. L'entrée principale ne se
trouve pas dans la façade, mais sur les ailes latérales.
C'est ce que nous voyons aussi à Wadi Ghazali, à
Geziret Thêt Matuga. Parfois, toute entrée est sup-
primée dans la façade, c’est le cas ici et à Hammäm
el Farki, à Addendan, à Kasr Ibrim, à Madeyq, à
Qirsch, à Philæ.
Serre est abandonnée, il y eut là longtemps avant
le christianisme un établissement sur la rive droite
du fleuve dans une belle position et bien défendue par
une muraille et un fossé. Trois églises ou chapelles
minuscules y furent élevées, mais une seule à l’inté-
10
Ἐ - P“Ephse de Philae-
4015. — Philæ. Petite église et grande église.
D'après 5. Clarke, op. cit., pl. χχτν, n. 1, 2.
rieur de la muraille. Celle-ci mesure extérieurement
9 mètres sur 7 m. 75, la chapelle du nord mesure 9 m.50
sur 7 m. 15; la chapelle du sud est de semblables di-
mensions (fig. 4014).
C'est toujours le type basilical, mais étiré, biscornu,
que nous retrouvons à Hammâm el Farki, à Adden-
dan. Il est difficile d'admettre que le manque de place
ait imposé l'adoption de lignes et d’angles qu'il eût
été facile de ramener à la régularité; il semble que les
architectes n’ont d'autre souci que de tirer deux traits
parallèles pour la nef et les ailes, après cela peu leur
importe comment ils boucheront les extrémités de ce
corridor; tout ceci est si maladroit, si disgracieux, si
timide qu'on ne peut guère s’y arrêter et y rien cher-
cher d’utile.
A Philæ, la petite église est une basilique sans nef,
mais il est possible que les piliers soient représentés
par les assises indiquées; l'escalier est, par une dispo-
sition exeptionnelle, à côté de l’abside (fig. 4015).
Sur trois faces, nord, ouest et sud, les murs ont conservé
quatre assises de moellons tirés des temples païens du
voisinage; par-dessus ce soubassement on a employé
la brique. Dans l’abside se trouve une colonne qui a
2533 ÉGYPTE 2534
| été déposée à cet endroit après que le culte avait cessé
à Philæ. — La grande église est vraiment intéressante,
il faudrait chercher longtemps pour découvrir
plan plus disgracieux, si
un
toutefois il est permis de
SNS
NN
K
NS
KW
δὰ
A, St-Michel; B, maïître-autel; C, St-Pakhôme;
D, St-Jean.
4016. — Deir Melak Mikhaïl, à Edfou.
D’après 5. Clarke, op. cit., pl. XXXII, n. 1.
parler de plan. Point d’abside et un mur de fond qui
s’en Va de guingois, à gauche une sacristie, à droite une
cage d'escalier, six nefs, celle du milieu tracée par des
colonnes, les autres par des piliers. Un deuxième esca-
lier et deux locaux de destination incertaine; les
1017.
D'après S
Deir es Shuhada, à Esneh
Clarke, op. cit., pl. Χχχπὶ, ἢ. 2.
portes d’entrée sont prises deux en haut, deux en bas
de l’église. Nous avons déjà rencontré en Afrique des
basiliques chrétiennes sillonnées de rangs de colonnes
ou de piliers à intervalles très rapprochés; la raison en
est simple et c'est elle qui impose une disposition
identique à Philæ. L’incapacité de bâtir des voûtes,
2535
le manque de poutres de longueur convenable, ἃ im-
posé l'adoption de ces rangées parallèles de soutiens
destinés à supporter l’armature du toit (fig. 4015).
En regard du plan basilical, nous avons le plan
quadrilatéral. En résumé, ce n’est le plus souvent
qu’un quadrillage dont les bords sont entaillés presque
au hasard. A Edfou, sur la frontière du désert, le Deir
Melak Mikhaïl (fig. 4016) rappelle d'assez près les citer-
nes à colonnes et à multiples étages qui étaient célèbres à
Alexandrie et à Constantinople. Les autels sont respec-
tivement : A, Saint-Michel; B, le maître-autel; C,
Saint-Pakhôme; D, Saint-Jean. A Esneh, le Deir es
ÉGYPTE
2536
cellules, le mur d'enceinte a une grande porte, actuel-
lement murée, bien visible dehors. Le long du mur sud
du couvent s'étend une longue construction avec une
voûte en berceau. Une construction semblable se ren-
contre près des murs est et ouest de l’église (fig. 4017).
Ces deux plans peuvent tenir de beaucoup d’autres,
tels que Deir Theodoros à Medinet Habou; Deir Bakhum
(Pakhôme) à Medammôt; Deir el Malak Mikhaïl à
Kamûlah; Deir Mari Boctor, à Nakâda, et Deires Salib,
également à Nakâda, enfin Deir el Megma, groupe de
trois églises. Avec Deir Naga’'a ed Deir, presque en
face de Girgeh et proche d’Akhmîn, Deir Mari Girgis
ὼ '
4018. --- Couvent Rouge.
D'après WI. de Bock, Matériaux, p. 61, fig. 72.
Shuhada passe pour avoir été construit par ordre de
l'impératrice sainte Hélène : c’est une plaisanterie.
L'église est construite dans une enceinte qui com-
prend tout le couvent. L'intérieur du rectangle formé
par les murs d'enceinte du couvent, et mesurant à peu
près 150 pas sur chaque côté, présente, comme tous
les couvents coptes, un dédale de petites constructions
voûtées en berceau ou surmontées de coupoles et en-
tourant l’église et un baptistère. Toutes ces construc-
tions, dont une partie a dû servir d'habitations et de
communs, remplissent le côté ouest du rectangle. Le
côté estest occupé par une cour dans laquelle se trouve
une saquieh, fournissant l’eau au couvent et un long
couloir voûté près de la porte d’entrée. Le baptistère,
séparé de l’église par un long passage à découvert, est
formé par une assez grande chambre carrée avec de
grands fonts de baptême destinés aux personnes adultes.
La coupole qui recouvrait le baptistère s’est effondrée.
Deux rangées de cellules séparées par un couloir voûté
sont accolées au mur ouest du baptistère. Au bout ouest
du passage qui sépare l’église du baptistère et des
et Deir el Adra, nous ne trouvons que la répétition
du même plan. Nous n’avons rien à ajouter à ce qui a
été dit à propos de Deir el Abiad (voir ce mot) et de
Deir Abou Hennis (voir Dictionn., au mot ANTINOÉ) et
nous renvoyons pour les églises du Caire (voir ce mot}
à la description qui en a été donnée.
Dans l’oasis El Khargeh (11 Grande Oasis) se trou-
vent beaucoup de ruines de monuments chrétiens.
Nous avons décrit et figuré la nécropole d'El Bagaouât,
qui se compose de près de deux cents chapelles funé-
raires, dont quelques-unes sont très bien conservées
(voir Dictionn., t. n, col. 31-62, fig. 1177-1196, 1811}
et nous font voir des peintures fort instructives pour
l’histoire de l’art copte à ses débuts. ἃ deux kilomètres
à l’ouest de la métropole se trouvent les ruines du
Deir Moustapha Kachef. Ledit Moustapha n’est pas
autrement connu, mais son titre de Kächef suffit à dési-
gner un officier chargé d’administrer un district en
Égypte sous le gouvernement des Mamelouks; il avait
choisi l'emplacement de son couvent dans un vaste
cimetière. De toutes parts d’insignifiants édicules en
537
briques crues, parmi lesquels on distingue un monu-
ment en pierres brutes, l’autre construit avec des blocs
bien appareillés (largeur de la façade, 1 m. 70; lon- |
gueur latérale, 2 m. 90), tous deux du même type et |
destinés à recevoir trois corps. Le monastère est une |
bâtisse carrée en briques crues dontles murs atteignent
en hauteur jusqu’à 40 et en longueur jusqu’à 75 pieds.
A l'intérieur l'édifice comportait trois étages. Au ras
du sol on distingue encore le plan de l’église, pourvue
d’une abside, et deux rangées de cellules couvertes de
voûtes et alignées le long des murs au-dessus d’une
sorte de caveau souterrain. Le deuxième étage consis-
ÉGYPTE
2538
des ruines d’Antinoé, des grottes ornées de peintures
intéressantes; malgré leur mauvais état de conserva-
tion, on peut distinguer encore les scènes suivantes :
Hérode, le massacre des Innocents, Zacharie servant
à l'autel, le rêve de Joseph, la fuite en Égypte (voir
Diclionn., t. 1, fig. 599) 1, Aux environs de Siout, on
rencontre quelques couvents intéressants : les ruines
du Deir el Azâm avec nécropole ?,le Deir el Moulin,
aujourd’hui complètement disparu, les couvents de
Dronka et de El Rifeh, qui furent primitivement des
grottes ou des tombeaux pharaoniques, transformés
en églises et aujourd’hui en étables où vivent bêtes et
4019. — Couvent Rouge. Intérieur, vue vers le sud-ouest.
D'après WI. de Bock, op. cit., pl. XxIv.
tait en une galerie voûtée. Au-dessus, un troisième
étage?
Jusqu'à ce qu’un érudit et un archéologue s’asso-
cient pour ressusciter les vestiges et identifier les
emplacements et l'historique des couvents innombra-
bles disséminés sur la terre d'Égypte, travail méri-
toire, mais dont la difficulté réclame autant d’obsti-
nation que de perspicacité, nous en serons réduits à des |
indications d’une désolante brièveté. Wladimir de
Bock mentionnait rapidement une superbe basilique
en pierres de taille grand appareil à Denderah; les
restes des niches et des sculptures démontrent, selon |
lui, qu’elle se rapporte à l’époque où l’art classique
servait encore de modèle aux artistes chrétiens qui en |
saisissaient la beauté et la force. A Nakâda, trois
anciens couvents ornés de fresques et de sculptures
et une église taillée dans le roc. A Cheikh Ibade, près
1 WI. de Bock, Matériaux pour servir à l'archéologie de
l'Égypte chrétienne, St-Pétersbourg, 1901, p. 84, pl. ΧΧΧΠΙ.
— ? Voir Annales du service des antiquités, t. 1, p. 109
(la date 771 est à corriger en 872). —* Il a été fouillé
par J. Maspero, qui est mort avant d’avoir publié ce qui
DICT. D'ARCH, CHRÉT,
gens. Il faut nommer aussi le couvent de Saint-
Apollo, à Baouît, d’un grand intérêt En suivant
la lisière du désert, on signale un grand nombre de
ruines plus ou moins intactes, par exemple le Deir
Aouûâna Kharbäna, en face d’Aboutig,près de Matmar,
aux environs d’Esneh, à l’est de Louqsor #. Il existe
des séries de grottes, anciens tombeaux appropriés
comme chapelles ou cellules par les moines et qui
conservent des peintures, par exemple près des
ruines d’Athribis, à Sohag, à Gournäh, près d’Antinoé
et en Nubie, le spéos d'El Feraïg sur la rive droite du
Nil, un peu en amont d'Abou-Simbel.
A cinq kilomètres au nord-ouest du Deir el A biad on
rencontre le Deir el Akhmar, c'est-à-dire le « Couvent
Rouge », qui doit son sobriquet à la coloration des
briques entrées dans ses murs extérieurs$. Mais de
même que le précédent porte le nom de Deir amba
regardait ce couvent. — #* J. Clédat, dans Annales du
service des antiquités, T. IX, p. 215. — WI. de Boch,
Matériaux pour servir à l'archéol. de l'Égypte chrétienne,
p. 61-67,pl. xxIm-xxvn, dont je suis et reproduis en très
grande partie la notice et l'illustration.
IV. —
Ss0
2539
Schenouti, ce monastère porte celui de Deir amba
Bichaï. son fondateur, qui fut en outre le maître de
Schenouti. Ces deux grandes constructions monas-
tiques ont donc été élevées en des temps assez rap-
prochés, aussi offrent-elles peu de différence entre
elles; la principale consiste dans l'érection, auprès du
mur sud du Couvent Rouge, d’une surte de donjon,
renfermant un puits, et un nombre considérable de
différentes constructions plus ou moins modernes.
Une large fente entre les parois de ce donjon et le
mur extérieur du couvent fait supposer que ce donjon
a été ajouté aprèscoup (fig. 4018). A ce donjon viennent
|
_
ÉGYPTE
ee
ἐπ
92540
rieur, on n’aperçoit que des ouvertures rectangulaires,
de véritables fenêtres, qui se trouvent au centre des
enfoncements décoratifs de la façade. Ces enfonce-
ments, disposés six par six, se trouvent dans le mur
ouest dans deux rangées superposées. Dans le mur
nord du donjon, ou plutôt dans le mur sud de la basi-
lique, à laquelle ce donjon est accolé, se trouve l’an-
cienne porte qui conduit à l’intérieur du couvent même,
et qui correspond à la porte septentrionale, actuelle-
ment murée. Une partie de la voûte au-dessus de la porte
méridionale se voit sur la fig. 4019, vers le bord gauche.
« L'intérieur de l’ancien édifice est rempli de masures-
ER Z
K
TL
7
N
4020.— Plan du Couvent Rouge (église).
D’après WI. de Bock, op. cit., p. 62, fig. 73.
s’accoler, du côté est et ouest, les masures d’un village
construites en briques crues et à demi ruinées. Un
enclos à l’ouest du donjon cache la porte d’entrée qui
conduit au couvent et qui est pratiquée dans le mur
ouest du donjon :.
«“ Les murs du couvent, hauts de 10 mètres, sont
bâtis en briques cuites et ce n’est qu'aux angles et
près des portes que des pierres taillées se trouvent
former des chaînages. La crête des murs de l’église
même ainsi que de l’annexe sud est surmontée d’une ,
rangée de grandes pierres qui, sur le côté extérieur
de la bâtisse, forment la même corniche de type pure-
ment égyptien que celle qui couronne le haut des
murs du Couvent Blanc. Les fenêtres des murs du
Couvent Rouge, pour la plupart fausses, présentent à
l'extérieur l'aspect de larges enfoncements dont cha-
cun est surmonté d’un arc brisé (en ogive). De l'inté-
3 Voir fig. 4018 sous la fenêtre ronde.
modernes. Dans l’angle sud-ouest, on voit distinete-
ment les restes d’un escalier autrefois couvert de
voûtes qui occupait toute la largeur d’un étroit espace
analogue à celui qui, au Couvent Blanc, longeaussitout
le mur sud. Le mur qui séparait cet espace de la basi-
lique même est détruit à son extrémité ouest, mais.
l'emplacement de ce mur se laisse facilement déter-
miner par les traces qui s’en sont conservées au mur
ouest de l'édifice. Devant cet espace situé au midi, se
trouvent deux fenêtres de l'étage supérieur et deux .
fenêtres de l’étage inférieur du mur ouest du couvent.
Les autres fenêtres de la façade correspondent à la lar-
geur de la basilique et se répartissent de la façon sui-
vante : deux fenêtres, par une pour chaque étage, éclai-
raient chacune des nefs latérales et deux paires de
fenêtres superposées faisaient face à la nef centrale.
« Vansleb a vu en 1673 toutes les colonnes des deux
rangées encore debout à leur place et il signale leur
beauté et leur uniformité. D'après la communica-
PP NS à νυ ῃἈῃῇΨῳΨῳῳΨ0 - a
2541
tion du P. Porphyre Ouspensky, les colonnes ont été
portées à Sohag pour la construction d’une mosquée.
A en juger par la colonne qui s’est conservée encore ac-
tuellement danslarangée (voir en e du plan, fig. 4020),
on peut constater que les colonnes ont été fabriquées
spécialement pour l’église, lors de la construction du
couvent : le tronc en granit noir est orné d’une croix
à monogramme taillée en relief au centre d’une cou-
ronne à lemnisque (fig. 4021); la colonne est supportée
ΠῚ
HR RP ὐν δον
An
στην
ἐξ ν
4021. — Colonne ἃ de l'église du Couvent Rouge.
D'après de Bock, op. cil., p. 63, fig. 74.
par un piédestal, sa hauteur est de 5 m. 10. Le chapi-
teau ne s’est pas conservé, mais nous pouvons nous
en faire une idée par les chapiteaux des pilastres de-
vant le chœur et les pilastres de la riche porte méri-
dionale actuellement murée. Ces chapiteaux sont
d'ordre corinthien et ont de chaque côté, au milieu,
trois grandes feuilles d’acanthe, sèches et pointues, au
bas, deux plus petites feuilles, et, en haut, près du
bord, deux croix équilatérales entourées de cercles.
« La corniche de la porte, ornée de croix etderosaces,
présente une certaine ressemblance avec deux cor-
niches du Couvent Blanc. Sous la corniche, les deux
pierres qui se trouvent aux deux extrémités de la
frise offrent clairement, bien qu'elles soient passable-
ment détériorées, les images de deux animaux quel-
ÉGYPTE 2542
conques (des lions?) debout devant une plante
c’est à tort que Pococke a voulu reconnaître ici
l’image de saint Georges, ce modèle semble appartenir
à l’art persan.
« Comme au Couvent Blanc, l’église actuelle du
Couvent Rouge n’est que l'aboutissement de toute
une suite de reconstructions et de restaurations en-
treprises à diflérentes époques et dont l'historique
ne pourrait être tenté qu'après une étude approfondie
de la bâtisse au point de vue architectural. L'église
actuelle, construite en briques et consistant en trois
absides disposées en trèfle, rappelle le plan de l’église
du Couvent Blanc, dont elle paraît contemporaine. La
façade assez laide (fig. 4022), avec une porte au-dessus
de laquelle se trouvent encastrés dans le mur quelques
blocs à ornements tirés de l’ancienne basilique, con-
siste en un mur en briques qui masque quatre colon-
nes de l’ancienne basilique. Ces colonnes se détachent
du mur à l’intérieur du narthex actuel. Les colonnes
ont conservé leurs chapiteaux, mais leur ancien épistyle
a été remplacé plus tard par de la maçonnerie; les
deux colonnes du milieu (a et aï) sont de 1 τη. 20
plus hautes que les deux autres colonnes (ὃ et δ᾽) qui
se trouvent dans l’alignement des colonnades de la
basilique et qui à l’origine étaient évidemment reliées
à celles-ci à l’aide d’arcs ou à l’aide de traverses droites
en bois. Les deux colonnes du milieu (a et a1) étaient
très probablement reliées entre elles par un arc qui
pouvait correspondre à ce qu’on désigne dans les
basiliques sous le nom d’arc triomphal. En somme, si
on se reporte au plan (fig. 4020) on voit que, d’une vaste
basilique à quatre nefs avec sanctuaire trilobé, on a
fait une misérable combinaison d’un narthex collé
à un sanctuaire.
« La paroi E du narthex de l’église actuelle est
formée par un mur en pierres de taille qui date de
l’ancienne basilique et qui a conservé sa riche orne-
mentation en deux rangées superposées (fig. 4023). Aux
quatre colonnes mentionnées plus haut correspon-
dent sur ce mur quatre pilastres qui s’en détachent
légèrement et qui sont aussi de différente hauteur :
ceux du milieu sont plus hauts que ceux des côtés.
Ces pilastres sont reliés aux colonnes par des parties
plus ou moins modernes : ceux du milieu (6 et e:) le
sont par des arcs sur lesquels repose la voûte qui, en
forme de conque, s'ouvre vers l’intérieur de l’église, à
l'instar des conques des trois absides; les pilastres
de côté (f et f:) se relient aux colonnes (ὃ et δ᾽) à
l’aide de traverses droites en bois. Entre ces pilastres
se trouvent en bas deux petites portes. Le mur au-
dessus de chaque porte est orné d’une niche avec une
conque sculptée, de deux petites colonnes de chaque
côté et d’un fronton brisé muni d'une croix équila-
térale (fig. 4023). Le tout rappelle les niches du Cou-
vent Blanc.
« La partie supérieure du mur qui se voit au-dessus
des voûtes du narthex actuel (fig. 4024) est ornée des
mêmes pilastres que sa partie inférieure et, entre les
pilastres, il y ἃ des niches de forme différente de
celles qui viennent d’être mentionnées. A en juger par
les restes de l’ancien mur, qui se sont conservés près
du pilastre e, on peut conclure que les deux pilastres e
et et de l'étage supérieur étaient reliés par un mur en
pierre.
« Par contre, à l'étage inférieur, ce pan de mur était
soutenu par un arc en pierre de grandes dimensions,
remplacé actuellement par un arc en briques. Celui-ci
repose sur les chapiteaux de deux grandes colonnes
(ἃ et d') adossées aux faces latérales des pilastres du
milieu (6 et e1). La hauteur de ces colonnes égale celle
des colonnes du milieu (a et a’) dans le mur ouest du
narthex. Les chapiteaux des colonnes sous Farc central
(ὦ et d') ressemblent, par la disposition des feuilles
2543
d’acanthe et la présence des croix, aux chapiteaux des
pilastres qui se trouvent dans l'alignement des colon-
nades de la basilique (/ et f:) ainsi qu'aux chapiteaux
des pilastres de la porte murée sur le côté nord de la
basilique. Les absides sont trilobées, comme au Cou-
ÉGYPTE
2544
en forme de coquille. Sur ces arcs, ainsi que sur celui
qui relie les colonnes d et d', repose la partie supérieure
de l’église.
«Du dehors (fig. 4022, 4024), cette annexe, qui ressem-
ble à une tour carrée, paraît avoir été refaite, mais à
4022. — Façade occidentale de l’église actuelle du Couvent Rouge.
D'après WI. de Bock, op. cil., pl. XXY.
vent Blanc. Les intervalles entre les colonnes qui, sur
deux rangs superposés, ornaient les murs des absides,
sont ici également recouverts d’une paroi plus ou
moins moderne en briques destinée à soutenir l’épi-
style assez détérioré de ces colonnades. Les conques
supportant les trois absides sont consolidées à leur
orifice par de larges arcs en pierre avec des archivoltes
profilées. Chaque conque présente à son sommet une
pierre formant clef de voûte et ayant un enfoncement
l'intérieur elle a conservé en partie son ancien arran-
gement : au-dessus des larges archivoltes recouvertes
d’ornements peints et d’un bandeau horizontal égale-
ment peint, qui surmonte ces ares. chaque mur était,
à ce qu'il paraît, muni de trois fenêtres, mais actuel-
lement celles qui se trouvent près des angles sont
murées. Ces fenêtres, qui se trouvent à 9 m. 35 au-des-
sus du plancher de l’église, sont flanquées chacune
de demi-colonnes d’un mètre de hauteur qui ont des
2545
chapiteaux en plâtre et sont posées sur une corniche
ressortant du mur : toutefois les voûtes en plein cintre
de ces fenêtres, ainsi que tout ce qui se trouve au-des-
sus, est refait. Les angles de la tour carrée ont, au lieu
de pendentifs, des conques et, sur la base octogone,
obtenue de cette manière, repose une coupole ronde
percée dans sa partie inférieure de huit fenêtres.
« En dehors, la fenêtre tournée versl’ouest,au milieu
de la tour carrée, est ornée de demi-colonnes torses,
d'un encadrement en pierre et d’un fronton surmon-
tant une conque, mais ces parties dé l’ancienne basi-
lique, qui avaient autrefois appartenu à quelque niche,
ont été placées ici, sans doute plus tard, lors de la
construction en briques de la partie supérieure de
l’église.
« Dans l’église du Couvent Rouge, comme dans celle
du Couvent Blanc, on peut très probablement con-
stater trois importantes reconstructions de l'édifice.
Les fresques dont est orné tout l'intérieur de l’église
sont de deux époques et se rencontrent sur deux
couches superposées de stuc : celles de la couche infé-
rieure sont très probablement contemporaines de la
construction de l’église à absides trilobées (c’est-à-dire
de la reconstruction de la basilique primitive), celles
de la couche supérieure ne sont que le résultat de
restaurations postérieures.
« De chaque côté de l’abside médiane, à l'extrémité
de l’église, on trouve ici, comme au Couvent Blanc,
deux petites chambres ornées de fresques et recou-
vertes de voûtes à arêtes, au milieu desquelles sont
placées des pierres rondes sculptées. Les portes ou-
vrant dans ces chambres, ainsi que les trois portes du
mur est du narthex, sont construites en pierre et ornées,
du bon côté, de pilastres à chapiteaux.
« De l'extrémité nord du narthex une porte conduit
dans une longue et étroite pièce recouverte d’une voûte
en berceau. Dans l'épaisseur de la porte on voit clai-
rement qu’à l’ancien mur en pierres de 1 mètre d’épais-
seur a été accolée plus tard une paroi en briques de
Ὁ πη. 25. A cette pièce correspond, du côté sud, une
autre pièce tout à fait semblable à celle-ci et qui s’ou-
vre, non plus dans le narthex mais en dehors (fig. 4022),
l'église à coupole n’occupant pas toute la largeur de
l’ancienne basilique.
« Tout l’espace de la basilique primitive est occupé
maintenant par les pauvres masures des habitants ac-
tuels du couvent, qui empêchent de reconnaître claire-
ment l’arrangement ancien de la basilique. Aujour-
d’hui on peut seulement se rendre compte que ses nefs
latérales, éclairées par des fenêtres à arcs ogivaux,
étaient couvertes d’un toit plat sur lequel, le long du mur
nord, se prolongeait l'étage supérieur, consistant pro-
bablement en une rangée de cellules. Il s’est conservé
encore deux de ces cellules. La hauteur de l'étage
était à peu près de 2 τη. 40. »
39 Polychromie. — Ce qui frappe dans les innombra-
bles débris de l’art copte, c’est le goût de la couleur et
l'emploi, parfois intempestif, qu'on en fait. Les mu-
railles, les coupoles, les sculptures elles-mêmes re-
çoivent des enluminures souvent naïves, parfois gros-
sières, mais toujours abondantes. Ce faisant, l'art copte
avait de qui tenir. C’est encore du côté de l’Assyrie
et de la Perse qu'il faut chercher l’origine de ce goût,
tout en reconnaissant que l'Égypte pharaonique avait
bien eu sa part dans cette éducation du goût des géné-
rations postérieures. Les édifices alexandrins et les
temples disséminés en Égypte offraient des surfaces
dont les décorateurs tiraient parti pour graver d’in-
nombrables figurines, des hiéroglyphes d'un profil
irréprochable, sans doute, mais d’une valeur ornemen-
tale assez terne. A plus forte raison, lorsque la brique
remplaçait la pierre de taille, la paroi offrait un aspect
désolé qui s’accordait mal avec la magnificence des
ÉGYPTE 2546
souverains. Les murailles disparurent sous un revê-
tement somptueux dont les marbres, le métal, l'ivoire,
le verre, les mosaïques, les tapisseries fournirent la
matière rutilante. Pour se faire une idée de l'aspect
de ces édifices, nous n’avons plus guère que les églises
de Constantinople, de Salonique ou de Ravenne. Le
Sérapéum, tout étincelant de plaques métalliques,
fut un des chefs-d’œuvre et des modèles de cette déco-
ration polychrome.
Cette mode dispendieuse n’était pas seulement pra-
tiquée dans les édifices de la période hellénistique et
à l’époque brillante de l’art alexandrin. Les particu-
4023. — Couvent Rouge.
Niche du nord dans le mur occidental de l’église actuelle.
D’après WI. de Bock, op. cit., pl. XXVIT, n. 1.
liers ne se refusaient pas la satisfaction de décorer les
églises de cette manière, ainsi que nous en trouvons le
témoignage dans une inscription trouvée à Nazleh
(Fayoum) en 1910.
C’est un gros bloc de pierre mesurant en surface
0 πι. 87 sur 0 m. 33. La partie destinée à recevoir
l'inscription avait été préalablement polie : elle
mesure Ὁ m. 55 de longueur sur Ὁ πὶ. 33 de largeur
(fig. 4025) 1:
εγενετὼ TO χᾶλον EPYOV τῆς πλαχωσεὼως
τῆς αγιᾶς εχχλησιᾶς τοῦ αγιου Μηνα
ent «fo II
1S ἀρχηπ χαὶι δεκάτης LV // χί(υρι)ε βοηθὴ
5. oovro δουλος σοὺ Mnva στρα || χαι τῶν παιδὼ [ν]
OÙ επισχοόποὺ εν MVL μεσωρὴ
ν
αἰυ] του aunv//...4©...
ligne 4 : ιν(δικτιωνος ligne 5 : τὸ δουλοσσου : ν
1 G. Lefebvre, Égypte chrétienne,
service des antiquités, 1910, t.
entrée au musée du Caire.
dans Annales du
XI, p. 245, n. S31; inscription
2547 ÉGYPTE 2548
: : - ἘΞ ie A D ne Ve
final de τόν (car il faut supposer l'emploi del’accusatif | τῆς πλακώσεως τῆς ἁγίας ἐκκλησίας τοῦ ἁγίου Μηνᾶ,
(sic), pour cette permière partie des compléments) | ἐπὶ ἀββᾶ Πέτρου ἐπισκόπου, ἐν μηνὶ μεσωρὴ Le,
EL ᾿ , Ξ Le δ
ρχῇ πέντε χαὶ δεκάτης ἰνδικτιῶνος. Κύριε, βοήθησον
est tombé devant δ initial de δοῦλον ; celui de δοῦλον
4024. — Couvent Rouge. Partie supérieure de l’église actuelle.
D'après WI. de Bock, op. cit., pl. XXVI.
est également tombé devant 6 de σου, tandis que 6
était redoublé; — ligne 6 : la ligne est en partie usée
par le frottement; la fin en est à peu près indéchif-
Se - , ἝΩΣ ΠΕΡῚ a
τῷ δούλῳ σου Μηνᾷ στρατηλάτῃ χαὶ τοῖς παισὶν αὐτοῦ,
» ᾿ LEP
ἄμην... 16...
: ΝΣ - ,
Ce texte commémore le χαλὸν ἔργον τῆς πλαχώ-
4025. Inscription de Nazleh.
D'après Annales du service des antiquités de l'Égypte, 1910, τ. xt, pl.
frable. Au début, il semble qu'on puisse lire : αὐτοῦ | σεὼς d’une église dédiée à saint Ménas, quine nous est
aunv. Après le double tiret, trois lettres effacées, | pas connue, mais qui devait s'élever non loin du
puis, je crois, le signe numérique de amen, puis bourg moderne de Nazleh, c'est-à-dire dans la partie
encore trois lettres dont la lecture est impossible, | occidentale de la province du Fayoum, quelque part
Il faut comprendre : ’Eyévero τὸ χαλὸν | vers Polydeucia (Qasr el Gebeli), ou le monastère de
Hamouli. L'expression πλάκωσις désigne l’action de
revêtir les parois d’un édifice de πλᾶκες ou dalles de
marbre : ainsi elle s'emploie en parlant d’un théâtre...
καὶ τὴν τοῦ λογείου χατασχευὴν «al πλακώσιν"; et
d’une église (celle du Sauveur à Jérusalem) :... οὗ
πὰ μὲν εἴσω τῆς οἰκοδομίας ὕλης μαρμάρου ποικίλης
»διεχόλυπτον πλακώσεις 2. La πλάκωσις de notre église
du Fayoum semble avoir été faite par les soins et
aux frais d’un fidèle, portant le même nom que le
saint Ménas, qui, pour prix de sa piété, implore la
protection de Dieu sur lui et sur ses enfants. Ce Ménas
est d’ailleurs un personnage assez important, c’est
le gouverneur militaire, le στρατηλάτης d’Arsinoé. Ce
titre de στρατηλάτης — en dehors de l’intérêt qu’il pré-
sente par lui-même * — nous permet de dater approxi-
mativement notre inscription, qui, antérieure aux
Arabes, peut être du ve ou du commencement du
vie siècle.
Placages, appliques, incrustations et aussi bas-
reliefs pittoresques insérés dans les panneaux de la
paroi. Il y avait dans tout ceci beaucoup de magnifi-
cence et beaucoup de truqué. Ceux à qui leurs moyens
financiers ne permettaient pas le marbre et le métal
se donnaient, sans trop grosses dépenses, le plâtre
et la couleur, en trompe-l’œil. Il y eut des tableaux
de mosaïque transportables, mais tout ceci n’était
que les applications plus ou moins heureuses du
parti décoratif de revêtement pclychrome.
4° Pilioresque. — « L'art alexandrin fut essentielle-
ment un art décoratif. Dans les éléments, bas-reliefs
et peintures, au moyen desquels il a constitué ses
décorations, il a recherché deux choses principalement,
16 détail pittoresque et le trait de vérité réaliste. Ce
n'était là qu’une conséquence de la grave évolution
sociale qui s'était accomplie dès le rve siècle dans la
cité d'Alexandrie. Alexandrie était la ville de la joie,
du plaisir, de l'amour : elle devait se plaire à retrouver
dans l’art les motifs coquets et précieux qui reflétaient
ses goûts, les Amours jouant, vendangeant, moisson-
nant, les scènes élégantes, un peu mièvres, dont la
femme et l’amour fournissaient le thème. Ville peu
croyante, familière avec les dieux, elle devait aimer
les épisodes qui traduisaient les côtés piquants de la
mythologie classique, s'amuser des figures un peu
caricaturales, Silènes, Satyres, etc., qui humanisaient
18 majesté de l'Olympe antique, transposer volontiers
dans le mode romanesque les belles légendes tragiques
d'autrefois. Enfin, comme toutes les sociétés très
raffinées, le monde alexandrin se sentait des goûts
très idylliques. Il aimait la nature. Alexandrie était
la ville des fleurs, et la « guirlandomanie » de ses
habitants était célèbre. On y aimait donc naturelle-
ment, dans l’art, les paysages, les scènes champêtres,
les natures mortes. Et pareillement, ces élégants se
plaisaient aux représentations de la vie familière,
fussent-elles même un peu terre à terre, grossières ou
ridicules. De toutes ces raisons diverses devait naître
un art très particulier, une peinture surtout pitto-
resque, éprise des sujets de genre, et les traitant
d’ailleurs avec une technique très savante et une
suffisante connaissance des lois de la perspective.
Cet art alexandrin fut bien vite à la mode dans tout
le monde antique #. » Il pénétra l’art chrétien, accueil-
lant aux scènes gracieuses dont la décoration de
Sainte-Constance (voir ce mot) nous offre un modèle
achevé. Les mosaïques africaines, les carreaux estampés
1 Corp. inscr. græc., t. 111, n. 4283. — ? Eusèbe, De vita
Constantini, 1. III, c. ΧΧΧΥῚ, P. G., t. xx, col. 1096. —
Ὁ On sait qu’à l’époque byzantine, le gouvernement civil et
le gouvernement militaire d’Arsinoé étaient généralement
confiés au même personnage πάγαργχος χαὶ στοατηλάτης, et,
ainsi que le fait remarquer M. Jean Maspero, il est assez
rare de trouver, comme c’est ici le cas, les deux fonctions
ÉGYPTE
2550
accueillent et reproduisent ces innombrables scènes de
chasse, ces viviers poissonneux, ces épisodes de la vie
champêtre dont le goût et l'inspiration sont mis en
circulation à Alexandrie. Pêche, chasse, vendange,
pâturage, soin des troupeaux, exploitation des terres,
culture des céréales, cueillette des fruits n’ont pas
moins de succès que les arabesques architecturales,
invraisemblables, impossibles, mais légères, pimpantes
et flatteuses comme un palais de conte de fées.
5° Portrait.— Il exista, principalement au Fayoum,
une école réaliste dont les ouvrages se sont conservés
assez nombreux pour permettre un jugement motivé.
Peu de musées importants d'Europe ne possèdent
aujourd’hui quelques-unes de ces planchettes misé-
rables sur lesquelles revit dans son intense éclat de
vérité le visage de quelque Égyptien, si ressemblant
qu’on n’en peut oublier les traits et l'expression.
Parfois, au lieu d’une planchette, c’est un carré de
toile apprêtée qui a conservé, dans l'ombre d’un
cartonnage de momie, un portrait éblouissant. Les
maîtres anonymes qui se livraient à cet art devaient
être nombreux, à en juger par la variété des lieux de
trouvaille et le catalogue des portraits connus, sans
préjudice de ceux qui paraîtront quelque jour à la
lumière. Ici encore, l’art chrétien s’appropriale procédé
et la tradition; mais à l’extrême habileté de touche
des peintres égyptiens il substitua l'adresse des
mosaïstes; il est clair que la résistance offerte par
les cubes multicolores aux combinaisons de lignes
de la figure humaine imposa aux mosaïstes des adapta-
tions peu flatteuses, mais qui ne doivent pas nous
abuser sur la transmission de l’art duquel ils pro-
cèdent. La caractéristique générale de ces portraits
du Fayoum est d'offrir le visage vu de face, les veux
largement ouverts, un peu dilatés, les lèvres et ie
nez dessinés avec une netteté presque anguleuse, le
sérieux, la froideur, la gravité imperturbable, le
corps limité au buste, parfois avec les mains.
Ces portraits, si lumineux qu’ils peuvent soutenir la
comparaison avec les meilleurs ouvrages de Lucas
Cranach, d’Antonello de Messine et des frères Clouet,
ne sont pas demeurés isolés. Nous avons donné
(voir Dictionn., t. m, fig. 2582) le portrait de l’apa
de Chaqqara, Jérémie, œuvre admirable qui fait
revivre dans sa fragile vétusté un moine parvenu
au terme d’une longue vie. La fresque n’est pas moins
frappante de sincérité que l’encaustique, elle offre
plus de douceur, une tonalité plus calme et comme
l'indice d’une vie moins intense. La couleur très
flatteuse, un peu mièvre, se retrouve avec ses tonalités
trop languissantes dans la plupart des fresques de
l’art copte 5. Quand des artistes s’acquittent de la
sorte de la figure humaine, on en peut conclure que
l’art du portrait est en honneur. Mais tandis que
l’art byzantin compose les portraits de Jésus-Christ,
de sa mère, des apôtres, des saints, d’après un canon
immuable et leur impose un masque qu'on prendra,
avec le temps, pour un type historique, l’art copte
maintient la distinction entre le portrait animé et la
figure hiératique. Ses christs, ses vierges, ses saints
sont aussi irréels que les mannequins vêtus et ocellés
par Angelico de Fiesole.
6° Fresques. — L'art de la fresque a pris un déve-
loppement considérable dans les églises et les monas-
tères coptes. Ses débuts étaient pleins de promesses;
il suffit, pour en juger, de se reporter aux voûtes
séparées : on en a un exemple, du vr-vn* siècle, dans
Pap. Lond., t. 1, p. 215, n. Cxmt, 1. 6; Θεοδοσίου τοῦ
ἐνδοξοτάτου στρατηλάτου ἀπὸ τῆς ᾿Αοσινοιτών πόλεως. —
4 Ch. Dieh]l, Manuel d'art byzantin, p. 61. — * WI. de Grü-
neisen, Études comparatives. Le portrait. Traditions hellé-
nistiques et influences orientales, in-fol., Rome, 1911:
Le portrait d'apa Jérémie, in-4°, Paris, 1912.
peintes de deux chapelles d'ElBagaouât (vcir Dictionn.,
t. nr, fig. 1187-1189, et 1811). Nous avons montré
en 165 décrivant leur originalité et les rares qualités
qui s’y découvrent; ici, comme dans la plupart des
ouvrages coptes, l'observation directe de la nature
n’est jamais négligée. La coupole des scènes bibliques
reprend divers sujets traités dans les catacombes, en
imagine d’autres et ne copie jamais. La coupole des
scènes et personnages allégoriques, plus originale
encore, imagine des types ou transforme des scènes.
La Paix, la Justice, la Prière n’avaient pas encore été
symbolisées. La Paix n’a pour tout vêtement qu’une
ceinture brodée. Daniel est dans une sorte de baquet
de maçonnerie qui représente la fosse aux lions; le lion
de droite tient les pattes de derrière sur ce mur; au
delà de la fosse, un arbre quelconque, et cette figu-
ration du paysage rappelle la scène de Daniel à la
Capella greca. Le sacrifice d’Abrahan nous montre un
personnage inattendu, Sara. Mais c’est moins par ces
innovations de détail que par l’ordonnance d'ensemble
que cette décoration doit retenir l’attention. Non
seulement les personnifications révèlent l'influence
alexandrine, mais la disposition exclut tout désordre et
vise à produire un aspect monumental. Le rapproche-
ment de ces deux coupoles amène enfin entre elles
un contraste qui suffirait seul à les rendre intéressantes.
« L'une, ainsi que les plus anciennes coupoles d'Italie,
reproduit les multiples petites scènes symboliques des
catacombes; mais au lieu de les répartir, comme aux
voûtes des catacombes, entre plusieurs compartiments
symétriques, la fantaisie hellénistique les parsème sur
le fond, autour de rinceaux où des oiseaux picorent,
sans cadre et sans ordre. Cette décoration charmante
doit être au moins contemporaine de Sainte-Constance,
car des éléments nouveaux apparaissent : Sainte-
Thècle et surtout le Martyrium de Jérusalem,
plusieurs fois répété, avec l’escalier de sa façade,
ainsi que sur la carte de Médaba. Afin que rien ne
distraie l'esprit de ces images pieuses qui planent
dans le ciel, les arcades, les murs et l’abside portent
de simples ornements, guirlandes, architectures et
dessins géométriques. L’autre coupole, autour de
deux cercles ornés de rinceaux et de lauriers, déploie
une longue suite de figures. Ainsi on voit en un même
lieu la décoration libre et souple, inspirée par la
tradition hellénistique, céder la place aux zones
concentriques, aux processions sévères et monotones,
aux figures de grandeur naturelle ou de proportions
colossales, alignées sur un seul plan, sans fond ni
accessoires, en un mot au style monumental !. »
Au monastère de Baouît (voir ce mot) nous possé-
dons un ensemble décoratif dont une partie remonte
sans nul doute au vie siècle. Les fresques trouvées
par J. Maspero à Baouît et rapportées au musée du
Caire en 1913 sont supérieures à celles qu'avait fait
connaître J. Clédat. Par exemple la niche 1220 du
musée du Caire (fig. 93 du Guide du musée) est d’une
fraîcheur admirable, mais ne nous apporte rien de
nouveau comme composition; c'est l’œuvre d'un
habile ouvrier du vi® ou du début du vire siècle.
Nous ne disons rien ici des peintures du monastère
d’Apa Jérémie à Chaqqara, parce que nous y revien-
drons dans un article séparé.
Toute une végétation ornementale s’y propage à
l’aise. Nous ne parlons pas des torsades, entrelacs,
combinaisons et complications géométriques, qui ont
vraiment l'air de marquer les origines de l’art du
papier de tenture pour appartement ? (n. ΧΙ, ΧΗ, XIV,
XV, XX, XXII à XXVIiNCL., XXVIN, LX, LXIN, LXV, LXXVI,
τ, Millet, L'art byzantin, dans A. Michel, Histoire de l'art,
1905, t. 1, p. 165. — ? Je renvoie aux numéros des planches
de l'ouvrage de M. J. Clédat, — ? G. Ebers, Sinnbildliches.
ÉGYPTE
LXXVII ἃ LXXXIN incl., XCIV, XCV, XCVI), parfois ces
motifs s’animent de médaillons ou de carreaux
contenant des têtes d’anges, des oiseaux, des volatiles,
des fleurs, des fruits, d’une grâce un peu lourde mais
frais et riants (n. LXI à LXXIV incl., LXXXV). Ailleurs
de grands vases (n. LXXXI, LXXxXIN) laissent échapper
des rinceaux de pampres.
Les figures offrent plus d'intérêt, figures allégoriques
et symboliques : la Foi, l'Espérance, la Patience
(n. xxx), l'Église (n. xLv, 1); d’autres encore nous
rappellent la coupole de Bagaouât et l’art alexandrin.
Rien de plus vague, au reste, que ces prétendues
personnifications. La « sainte Église » est une dame
de condition, qui, parvenue à l’âge où la jeunesse
n’est plus qu’un souvenir,s’est parée de tous ses bijoux:
couronne, colliers, pendeloques, sur la tête, dans les
cheveux, autour du cou, sur la poitrine. N'était
l'inscription qui permet de l'identifier + AFIA EKKAH-
CIA, cette respectable personne risquait de demeurer
anonyme. Voir au mot ÉGLise.
« Le style monumental tend à dominer dans ces
peintures. Au-dessus des soubassements, où d’ailleurs
la décoration elle-même devient de plus en plus
géométrique et tend à styliser les motifs qu'elle
emploie, s’alignent en une frise continue tantôt
des épisodes bibliques, empruntés à l'histoire de
David (n. Xvr, XVII, XVIN, XIX) ou à l’enfance du Christ,
tantôt des figures de prophètes et de saints (n. Xx1,
XXVII, XXXI, XXXIV, XXXV), tantôt de moines célèbres
dans l'Égypte chrétienne (n. xx1x), tous traités dans
un style réaliste qui donne parfois à leurs images une
singulière intensité de vie. » D’une fresque à l’autre
l'inégalité se fait sentir; si saint Phoibamon et saint
Sisinnios (n. LIN, LIV, LV, 1.01) sont des morceaux
excellents, vigoureux et robustes, les scènes consacrées
à David jouant de la lyre devant Saül (n. XVI, XVn)
et au combat de David contre Goliath (n. XVI, xXIX}
sont franchement pitoyables. Le baptême du Christ
(voir Diclionn., t. 1, fig. 1282) est une composition
habile et qui sait tirer parti adroitement d'un thème
déjà en partie fixé. L’Ascension (n. XL, XLI, XL)
montre déjà l’oubli de la règle d’unité de lieu. Le
Christ occupe son trône dans le ciel; sa mère et ses
apôtres sont encore sur la terre; ce sont deux scènes
séparées nettement par un trait horizontal. Dès lors
on abandonne les attitudes naturelles pour adopter
cette froide symétrie, cette ordonnance glaciale qui
fera aligner au fond des absides la Vierge, les saints
apôtres, les saints moinesimmobiles, exsangues, irréels.
Désormais l’art copte s’étiole et s’appauvrit; non,
comme on l’a prétendu, que la haine de l'Église
grecque ait entraîné les coptes monophysites à
chercher leurs inspirations religieuses dans les sou-
venirs du paganisme national*, mais la scission
produite entre le monophysitisme égyptien et l'ortho-
doxie byzantine, en 451, ne laissa pas d’influencer la
décadence et de la précipiter. Ce n’est pas impunément,
qu’en matière artistique, on rompt avec des méthodes,
des recettes, des modèles jusqu’à ce moment acceptés
et suivis. S'isoler est aisé, se renouveler est fort
difficile. Tout ce qui était melchite, orthodoxe, était
honni, chassé et, en dehors d'Alexandrie, que les purs
Égyptiens de l’arrière-pays considéraient comme une
ville étrangère, le rite grec n'existait plus. Repoussant
avec ostentation les traditions de l’art classique, les
Égyptiens eurent à créer leur propre art, un art
nouveau, maladroit, barbare, presque iconoclaste. Ils
ne recoururent pas pour cela aux artistes grecs ou
étrangers, car un pays dont l'art national avait
Die koptische Kunst; ein neues Gebiet der altchristi. Sckulp-
tur und ihre Symbol, Leipzig, 1892: cf. K. Schmidt, Bemer-
kungen zur angebl. altkopt. Madonnendarstellung, 1897.
ξ΄
--- «ρου
LUE: PERS
2553
atteint un si haut degré de développement et de
perfection dès les premières dynasties possédait en
soi-même les ressources nécessaires à une rénovation.
Mais celle-ci précisément répugnait à reprendre les
traditions et les méthodes païennes et se jetait dans
le dessin ornemental, au détriment de l'observation
de la nature.
Au reste, le pays était opprimé par la domination
byzantine, ruiné par les impôts et les exactions des
gouverneurs. Cette pauvreté ne pouvait pas faire
jaillir du génie populaire de belles œuvres, et, pendant
que l’art progressait à Byzance, les manifestations
artistiques de l'Égypte nous dévoilent un état de
dégénérescence pénible à constater. La base sur
laquelle évoluait l’art des premiers siècles de l’ère
chrétienne, l’art classique était oublié et l’art national
n'avait pas encore repris conscience de lui-même et
de ses moyens; cette évolution, amenée par des
circonstances étrangères à l’art, ne fut pas favorable à
ses productions pendant les deux siècles qui s’écou-
lèrent entre le concile de Chalcédoïine et la conquête
arabe. L'absence de progrès, la prédominance de plus
en plus sensible de l'élément géométrique et mécanique
finirent peu à peu par mettre l’art copte en posture
de se laisser absorber par l’art arabe, ce à quoi l’art
byzantin a toujours échappé 1.
A mesure que l’art hellénistique devient étranger,
la décoration ornementale et symbolique fait place
à la peinture historique, la plus desséchante qui
existe. Un réalisme exprimé avec une peinture cha-
toyante est bien la chose la plus déplaisante du monde
et ce n'est qu’à force de sincérité dans les détails
que l’art copte reste supportable. Les grands portraits
d’apa Psamarites et d’apa Paul 2 (n. 29) sont
dignes de figurer dans une mosaïque byzantine,
ils n'y dépareraient rien, mais ils y seraient entourés,
enveloppés, tandis que l’art copte les isole, les découpe
comme des images qu’on applique au hasard.
A Chagqara, où les plus anciennes peintures datent
du ve et du vre siècle, on rencontre presque toutes les
mêmes particularités qu’à Baouît. Une grande fresque
représentant le sacrifice d'Abraham rappelle les minia-
tures du Cosmas Indicopleustes. « Maïs, d’autre part,
les riches soubassements, où des fleurons et des
palmettes s'inscrivent dans des losanges ou dans des
médaillons, gardent quelque chose encore de l'élégance
hellénistique, et des figures allégoriques, l'Amour,
l'Espérance, etc., se rattachent aux traditions du
symbolisme alexandrin. Toutefois, comme à Baouît,
l'Orient l'emporte sur l’hellénisme:; et certaines de ces
figures rappellent les créations de l’art syrien 3.»
7° Minialures. — « La miniature est un art de
l'Égypte pharaonique, développé par les Alexandrins.
Sur les longs rouleaux du Livre des Morts, au fond des
tombeaux, elle aïdait la mémoire de l’âme en vue des
épreuves du long voyage céleste; sous les Ptolémées,
son rôle fut plus aimable et plus pratique : elle servait
à charmer les veux des lettrés ou bien à appuyer
l'argumentation des savants. Constantin avait appelé
de nombreux savants et lettrés d'Alexandrie à Con-
stantinople et fondé dans l’Octogone une bibliothèque
où ils enseignaient. Les manuscrits grecs furent copiés
de siècle en siècle et c’est ainsi que l'antiquité nous
a été conservée. Avec les textes, on reproduisit souvent
les miniatures : à part quelques rares enluminures de
papyrus, c’est seulement par ces copies et par quel-
ques œuvres tardives du 1v° et du ve siècle que nous
connaissons cette brillante création alexandrine #. » Le
1 WI. de Bock, Poferies vernissées du Caucase ei de la
Crimée, dans Mémoires de la Société nationale des anti-
quaires, 1895, p. 198-200. — ΤΠ est remarquable que cet
apa Paul, malgré son titre, n’est ni moine ni abbé et ceci
ÉGYPTE
SEE
2554
Dioscoride de Vienne (voir Diclionn., t.1v, col. 1039,
fig. 3754), le Nicandre de Paris sont de simples copies
de productions alexandrines. L'esprit en est tout
hellénistique. Ce sont des allégo:ies, des épisodes
mythologiques, des scènes rustiques, des plantes et
des animaux, toutes les représentations qu’aimaient
les maîtres d'Alexandrie; ce sont, d’autre part, des
frontispices décoratifs, montrant le portrait de
l’auteur, et qui annoncent le style monumental. Le
même mélange des deux styles apparaît plus nettement
encore dans certains manuscrits, tels que la Topo-
graphie chrélienne du Cosmas Indicopleustes, dont
l'original fut sûrement illustré en Égvpte au vi: siècle
ou dans le célèbre rouleau de Josué, également
œuvre de l’art alexandrin *. »
« C’est le Cosmas qui a fait pénétrer dans l’illus-
tration des bibles et des psautiers certaines notions
de la science alexandrine : la représentation de la Terre,
soit en plan, sous la forme d’une île carrée, flanquée
des quatre vents qui soufflent dans une conque, soit
en élévation, sous l’aspect d’une montagne, et, dans
l’un et l’autre cas, ceinte par l'Océan. L'histoire
chrétienne du monde est figurée par des personnages
bibliques, soit seuls, soit en attitude sculpturale, soit
mélés à l’épisode capital de leur existence. Leur choix
et leur caractère marquent le parallélisme des deux
Testaments, d’après l’exégèse symbolique de l’école
d'Alexandrie. C’est ainsi qu’Abelet Muïse ont pris les
traits du Bon Pasteur, tandis que Melchisédech, en
costume impérial, représente le grand-prêtre éternel.
Le sacrifice d’Isaac, l'aventure de Jonas offrent le
type de la passion et de la résurrection; l'ascension
d’Élie figure celle du Christ; ou bien encore le Christ en
personne, trônant dans la gloire, préside à la consé-
cration d’Élie, à la vision d'Ézéchiel. Le Nouveau
Testament est illustré dans le même esprit d’exégèse
symbolique. Rien de la vie du Christ; le Christ lui-
même, au milieu de ses derniers prophètes, occupe
la place de l'invité, du nouveau venu à la droite du
Prodrome, qui se dresse au centre, la croix en main,
pour annoncer l’agneau de Dieu. Puis viennent les
représentants du Sauveur : les évangélistes, Pierre
tenant trois clefs, Paul sur le chemin de Damas,
Étienne lapidé. A la fin seulement, il apparaît lui
même dans sa gloire, ressuscitant les morts sous la
voûte céleste, au sommet des étages du monde, où
viendront plus tard s’échelonner les personnages mul-
tiples du jugement dernier. La seconde venue est
ainsi, comme aux murs des églises, la cause finale de la
théologie figurée. Les plantes sont dessmées en coupe
comme dans le Dioscoride; quant aux animaux, ils
sont figurés soit immobiles, de profil, soit en mouve-
ment. M. Ajnalov ἃ mis en lumière certains détails
qui rattachent étroitement les miniatures du Cosmas
à l’art alexandrin : le groupe du lion dévorant un
cheval, à la Laurentienne δ, est copié directement sur
un exemplaire en marbre du type conservé au musée
du Vatican et au Palais des Conservateurs, à Rome;
les personnifications du Jourdain, du Soleil et de la
Mort ont un caractère local; les Éthiopiens autour
du trône de Ptolémée, les morts enveloppés comme des
momies, le vase d’où jaillit la flamme pour figurer
l'autel, sont autant de traits que reproduisent les
tissus ou les terres cuites d'Égypte. Quant aux compo-
sitions, s’il en est, telles que l'épisode de Jonas ou
l'enlèvement d’Élie, qui rappellent l’art des cata-
combes, en revanche, le sacrifice d’Isaac, à en juger
par un sermon de saint Cyrille, appartient à l’icono
montre bien que le titre d’apu n’a d'autre signification que
celle de révérend ou respectable. — ? Ch. Diehl, Manuel
d'art byzantin, p. 68. — “ἃ. Millet, op. cit., p. 267. — ὁ Ch.
Diehl, op. cit,, p. 69. —* Manuscrit IX, 58.
2555
graphie de l'Égypte. Quant au style même des compo-
sitions, il s'inspire d’autres principes que ceux de l’art
hellénistique. Elles sont copiées sur des mosaïques
ou des fresques byzantines. C'est le style monu-
mental 1. »
L'Égypte a récemment fourni un autre manuscrit
illustré, très intéressant par sa provenance certaine-
ment égyptienne et par les tendances qu’il révèle. Nous
l'avons déjà fait connaître et décrit (voir Dictionn.,
t. mm, col. 1546, pl.), nous le laisserons discuter ici
par M. Ch. Diehl ?, d’après les éditeurs J. Strzygowski
et Bauer. Il s’agit d’une chronique grecque sur
papyrus, accompagnée de miniatures, malheureu-
sement fort endommagées, et qui a été enluminée
dans la haute Égypte, aux premières années du
ve siècle. « En face des œuvres élégantes de l’art
alexandrin, mentionnées plus haut, on trouve ici
un ouvrage de caractère plus populaire et plus
indigène; si on compare la Chronique, par exemple,
au Cosmas, avec lequel elle offre une incontestable
parenté, on voit sans peine que le Cosmas est plus
pénétré d'esprit hellénistique, la Chronique plus
marquée d'esprit copte. L'artiste qui l’a enluminée
appartenait évidemment à cette couche de population
indigène, très superficiellement hellénisée, et dont le
triomphe du christianisme réveilla l'esprit national.
Il est donc tout à fait intéressant, dans ces conditions,
.de définir le caractère de cette illustration. Or, on y
-observe, comme dans le Dioscoride, comme dans la
Genèse de Vienne, un mélange tout à fait remarquable
d’hellénisme et d'Orient. Non que l’ornement pro-
prement dit y tienne une très grande place : ce n’est
que plus tard que la Syrie introduisit en Égypte les
magnificences orientales de son style décoratif. Les
miniatures de la Chronique ne représentent que des
figures et ceci déjà est un trait essentiellement hellé-
nistique. Mais dans les types et dans l'attitude de ces
figures, l’hellénisme se modifie étrangement au contact
de l’art indigène égyptien. ἃ côté des allégories des
mois, qui gardent quelque chose de la grâce grecque,
Ja Vierge et les autres femmes représentées dans l’atti-
tude de l’orante ont, dans le type, dans le costume,
dans la pose raide et figée, un caractère nettement
local. A côté de figures, telles que celle d’un ange, qui
sont encore tout bhellénistiques, certains visages
d'hommes ont un type sémitique singulièrement
accusé. Et de même que dans les représentations du
style monumental, la plupart des personnages sont
représentés, non point mêlés à quelque action, mais
alignés sur le même plan, comme d’immobiles et
hiératiques icônes. Les mêmes tendances au portrait
et à la peinture historique apparaissent enfin dans les
miniatures qui montrent la destruction du Sérapéum
et le patriarche Théophile debout sur les ruines du
célèbre sanctuaire païen.
« Assurément, au point de vue de l’art, ce manuscrit
est de valeur médiocre. Il est singulièrement intéres-
sant en revanche par ce qu’il nous apprend de l’évo-
lution que le christianisme triomphant produisit en
Égypte. En face de l'élégance pittoresque, de la grâce
souple, de la libre fantaisie de l’art alexandrin, et
par une réaction voulue contre l’hellénisme, dès le
1ve siècle, et plus encore au ve, un art indigène, tout
pénétré de vieilles traditions orientales, grandit, qui.
tout en conservant les types grecs, les figea, les raidit en
des attitudes plus sèches et plus conventionnelles,
en des figures plus stylisées. IL abandonnait en même
tempsla décoration pittoresque, chère aux Alexandrins,
pour s'orienter vers le style monumental. De ces deux
tendances contraires, l’hellénistique et l’indigène, qui
3 G. Millet, op. cil., p. 214-215. — ? Ch. Diehl, op. cit.,
φ. 70-71. — * J, Strzygowski, Das Christustäfelchen von
ÉGYPTE
2556
longtemps coexistèrent ainsi en Égypte, mais dont la
première peu à peu céda le pas à l’autre plus puissante,
Byzance ἃ subi inégalement l'influence. Elle ἃ sur-
tout connu, imité et aimé les créations de l’art alexan-
drin, dans sa peinture religieuse aussi bien que dans
l'illustration de ses manuscrits. L’art de l’arrière-pays
égyptien, comme celui de l’arrière-pays syrien, lui a
donné moins de chose, encore qu'ilait, en quelque me-
sure, aidé à la formation du style monumental où l’a-
cheminait déjà la tradition hellénistique du portrait. »
8° Sculpture. — Nous avons déjà fréquemment ca-
ractérisé la sculpture copte et figuré un certain nom-
bre de ses plus remarquables produits; il n'est pas
contestable qu’elle a rempli un rôle considérable dans
l’art décoratif égyptien. Il suffira de rappeler ici la
frise en bois de l’église d'Al Muallakah, au Caire (voir
ce mot), qui représente les épisodes de la vie de Jésus-
Christ, les pilastres en bois de Baouît, ou encore le
magnifique haut-relief en bois du musée de Berlin (voir
ce mot, fig. 1538-1540) figurant le déblocus d’une place
assiégée. Le premier éditeur de cet admirable morceau,
M. J. Strzygowski, n’a rien imaginé de mieux que d'y
voir une figuration, dans le mode héroïque, du concile
de Nicée. Si ce n’était là qu’une facétie dans le goût
teuton, on aurait le droit de sourire, mais il est sur-
prenant et regrettable que de semblables calembre-
daines soient accueillies par des érudits français. Quand
nous nous serons libérés de la superstitieuse déférence
qui accueillait les plus plates sottises d'importation
germanique, on pensera peut-être avec nous qu'iln y
a ici qu’un épisode historique, la sortie d’une garnison
assiégée, ce que nous disions déjà il y a plusieurs
années (voir Dictionn., t. 11, col. 805). Quant au
« concile de Nicée chargeant les ennemis de l’Église »,
nous n’y contredisons pas, mais nous serions en me-
sure de démontrer, avec tout autant et plus de vrai-
semblance, que ce haut-relief figurait la reprise
de Douaumont ! Que Dieu nous garde des symbolismes
en archéologie et des humoristes partout!
Outre la sculpture sur bois, l'Égypte travaillait ie
porphyre et des débris conservés à Constantinople
et à Alexandrie rappellent des œuvres intactes con-
servées à Rome, notamment le sarcophage de Sainte-
Constance (voir Diclionn., t.1, fig. 243) et peuvent servir
d'indication de provenance. Des bas-reliefs conservés
à Venise (voir Dictionn., t.rm, fig.2250) représentent des
statues de césars et semblent originaires d'Égypte;une
des colonnes du ciborium de Venise porte une ascen-
sion toute semblable à celle de la frise de Al Muallakah.
Rappelons les chapiteaux chrétiens, les stèles que
conserve le musée du Caire (voir Dictionn., fig. 2951-
2964) et qui proviennent soit de Baouît (ve siècle)
soit d'Alexandrie (vi siècle), soit de Chaqqara
(ve-vre siècles) ; ensuite, les innombrables fragments de
décoration sculptée, frises, architraves, linteaux,
pilastres, cancels, niches, arcades, tympans, etc., tout
imprégnés des traditions byzantines: ils diffèrent assez
du style proprement copte. Le choix des motifs,
feuilles d’acanthe dressées ou enroulées, entrelacs,
hélices, rinceaux de pampres ou grappes de vigne,
tout ceci rappelle de près le goût et les procédés tech-
niques de l’art syrien.
Nous auions plus tard occasion d'étudier le rôle
de l'Égypte dans les étofies (voir Tissus) et dans
les ivoires (voir ce mot) *.
9 Conclusion. — En terminant ce long travail, il
m'est impossible de ne pas introduire une remarque
qui n’y est pas aussi étrangère qu'elle le paraît. A
l'instant même, j'apprends la soudaine disparition du
savant illustre auquel les archéologues chrétiens doi-
Elephantine, dans Rômische Quartalschrift, 1898, t. xu,
p. 22-25, fig
2557
vent la connaissance des monuments de l’art copte.
Avant que la sollicitude éclairée de G. Maspero n'y eût
pourvu, l’histoire artistique de l'Égypte semblait être
exclusivement païenne; il y ἃ vingt ans, le musée de
Boulaq n'avait ni un catalogue, ni une salle pour les
sculptures, les stèles, les objets qui forment aujour-
d’hui des collections aussi riches qu'instructives.
C’est, une fois de plus, la sciencefrançaiseetles Français
qui ont réalisé en Égypte une œuvre de science,
d’érudition et de goût analogue à celle qu’ils ont
accomplie en Afrique. La dynastie qui compte déjà
Champollion, Emmanuel de Rougé, Letronne, Au-
guste Mariette et Gaston Maspero a tiré de l'Égypte
des merveilles artistiques et ressuscité une civilisation.
On me gronderait peut-être si j’ajoutais que ces mai-
tres ont formé des élèves qui ne leur céderont en rien
un jour. La mort a éclairei leurs rangs, mais ce fut la
mort au champ d’honneur. J'ai dû aborder dans ce
travail certains sujets que d’autres eussent traité
avec plus de compétence s’il leur avait été donné de
tenir leur promesse, mais enfin, il est bien difficile de
s'occuper d’épigraphie dans les tranchées et les cir-
constances qui ont imposé tels remplacements im-
promptus me serviront, je l’espère, d’excuse.
XXIX. LA STATUE VOCALE DE MEMNON ET LE
CHRISTIANISME. — Pendant les deux premiers siècles
de la domination romaine en Égypte, la statue vocale
de Memnon fut le monument de Thèbes qui excita
le plus vivement l’attention des voyageurs. Les pyra-
mides et Memnon, voilà les objets de leur principale
curiosité. La cause de la voix de Memnon leur fut
toujours inconnue; ce singulier phénomène eut à leurs
veux, tant qu'il subsista, le caractère d’un miracle,
puisqu'ils ne cessèrent pas de le regarder comme le
résultat surnaturel de quelque pouvoir magique ou
d’une volonté divine. On a dit et cru longtemps que le
colosse de Memnon rendit des sons dès le moment qu'il
fut élevé, et qu'ils tenaient à quelque symbole reli-
gieux, ce qui entraînait l'installation à l'intérieur
d'un mécanisme dont l’inexistence et l'impossibilité
sont démontrées pour quiconque a étudié la descrip-
tion de la statue. Comme il est prouvé que Memnon
est resté silencieux jusqu’à l’époque romaine, c’est
donc que l'appareil en question ἃ été pratiqué quinze
ou seize siècles après la mise en place du colosse.
L'usage d’un moyen extérieur ayant échappé aux
nombreux témoins du phénomène pendant les deux
siècles et demi qu'il ne cessa de se produire, témoins
avisés, instruits, nullement superstitieux, sceptiques
avérés comme l’empereur Hadrien, gens difficiles sur
l’article des miracles, des jongleurs et des charlatans,
l'imagination est insoutenable. Enfin, on a découvert,
à la suite d’un examen soigneux, « que les sons mys-
térieux étaient produits au moyen d’une pierre sonore
fixée au-dessous de la poitrine et qu’une personne,
placée à ce dessein dans une niche cachée, frappait
avec une pièce de fer ou d’autre métal ». La pierre
sonore de la poitrine est, en effet, une trouvaille.
Nous savons: 1° que la partie supérieure du colosse, jus-
qu'aux genoux, était renversée lorsque les anciens
voyageurs le visitèrent et entendirent sa voix; 2° que
le rétablissement n’a eu lieu que postérieurement au
règne d'Hadrien ; 3° que le colosse s’est tu dès lors ou,
du moins, plus personne n’en parle désormais. Or, si
la pierre en question est placée au-dessous de la poi-
trine, elle appartient à la partie 1estaurée et elle
n'existait pas avant la restauration, c'est-à-dire pré-
cisément à l’époque où se produisait le phénomène.
Pour expliquer celui-ci par une jonglerie, on a donc
recouru à une mauvaise plaisanterie.
Cette voix était produite par des causes naturelles.
« C’est un bruit, dit Strabon, tel que serait celui d'un
faible coup.» Strabon, nel’appelle pas un son, ἦχος, mais
ÉGYPTE
2558
un bruit, ψόφος. Pline emploie le mot crepare. Pausanias
compare ce qu’il a entendu à la rupture d’une corde
de cithare ou de lyre; Juvénal emploie le mot chordæ;
une inscription en vers évoque la résonance du cuivre:
ὡς χαλχοῖο τυπέντος, une autre parle de φωνῆ, voix;
Bon, cri; ἄναρθρος, son inarticulé. Admettons en
tout ceci quelque exagération, il reste que les audi-
teurs percevaient un craquement sonore dont ni le
timbre ni l'intensité n'étaient toujours les mêmes.
Ce bruit se faisait entendre le plus souvent au moment
du lever du soleil ou quelque temps après. Or des
observations irrécusables établissent que des granits
et des brèches, dans certaines circonstances, produisent
naturellement un son au lever du soleil. M. de Rozière et
plusieurs membres de l’'Expédition d'Égypte ont sou-
vent entendu, le matin, un craquement sonore dans
les carrières de granit de Syène; MM. Jollois, Devil-
liers, Costaz, Redouté, Coutelle, Lepère et Delille,
membres de la Commission, ont souvent entendu le ma-
tin, au lever du soleil, un craquement sonore qui sor-
tait des pierres énormes de l'appartement de granit
de Karnak; Champollion le jeune disait à Letronne
avoir été bien des fois témoin du même fait dans le
même édifice. W. J. Bankes a de même observé, plu-
sieurs matinées de suite, dans le portique de Philæ,
que les pierres produisent un craquement semblable
à celui d’un panneau ou au son d’une corde de harpe.
Jollois et Devilliers expliquent le phénomène par le
changement presque subit de température qui se fait
au lever du soleil. Quelque forte en effet que soit la
chaleur du jour en Égypte, les nuits sont toujours
fraîches. La chaleur, se faisant sentir tout à coup
à la surface extérieure des pierres, ne se répartit pas
également dans le reste de la masse et le craquement
pourrait bien n'être que le résultat du rétablissement
de l’équilibre.
Or, une circonstance importante, établie par la
discussion des textes historiques, c'est que la voix
a commencé à se faire entendre à l’époque où la moitié
supérieure du colosse monolithe ἃ été brisée et qu’elle
a cessé quand il a été rétabli : cette circonstance trouve
également son explication dans la théorie physique.
On conçoit, en effet, que cette vibration ne pouvait"
produire un son appréciable que si aucune solution de
continuité n’arrêtait les oscillations de la masse vi-
brante; et, pour cela, il fallait que cette masse fût par-
faitement saine. Or, c’est là une condition qu’il est à
peu près impossible de rencontrer dans un bloc de
brèche de cinquante pieds de haut. Il devait s’y trou-
ver quelque fissure ou quelque veine qui interrom-
pait la vibration. Le renversement de la partie supé-
rieure du colosse par un tremblement de terre nous
prouve qu’en effet une fissure considérable le coupait
entre le dossier et les cuisses. Aussi, tant qu'ilfut entier,
ilnerendit pas plus de son que le colosse voisin, de même
grandeur, de même forme et de même matière, qui,
étant toujours resté entier, est toujours resté muet.
Mais lorsque, vingt-sept ans avant l'ère chrétienne, le
colosse du nord eut été brisé par le milieu, et la partie
supérieure renversée sur le sol, il ne resta plus qu’une
masse tout à fait saine. Quelque porte-à-faux, occa-
sionné par les effets du tremblement de terre, empè-
chait probablement cette masse d’être juxtaposée
dans toute sa surface avec le piédestal. Dans cet état,
ébranlée le matin par la rupture subite de l'équilibre,
elle rendit des sons plus ou moins intenses, selon la
constitution atmosphérique. Cela dura deux cent
trente ans environ. Au temps de Septime-Sévère,
on éleva sur la partie inférieure cinq assises d'énormes
blocs de grès pour remplacer la partie détruite. Elles
formèrent une sourdine qui arrêta la vibration. Ce
colosse alors redevint muet, comme il l'avait été depuis
le règne d’Aménophis jusqu'au moment où il fut brisé.
Voilà les faits certains; voici maintenant ce qu'on en a
fait. Jablonski, Mosheim ont supposé que le colosse
s'était fait entendre lorsqu'il était entier, mais, obligé
de reconnaître qu'il avait gardé le silence, pour le
moins, depuis l'invasion des Grecs jusqu’à la domi-
nation romaine, Mosheim en a conclu que les prêtres
égyptiens avaient substitué une statue neuve à la
statue détruite afin de tirer parti du miracle de la voix
sonore pour s'opposer au progrès du christianisme.
Cette opinion est en tout le contre-pied de celle de
saint Jérôme, qui croyait que Memnon avait cessé de
se faire entendre à la venue de Jésus-Christ, mais elle
n'est pas plus vraie, puisque Strabon a entendu la
voix deMemnon vingt ans avant la naissance du Christ,
et la réputation du colosse était faite lors du voyage de
Germanicus, soit dix-sept ans avant qu'il fût question
du christianisme. Plus tard, la cause alléguée par
Mosheim n’est entrée pour rien dans la continuation
du phénomène; car, pendant la courte période de son
existence, il est impossible d’apercevoir aucune rela-
tion quelconque entre la voix de Memnon et la lutte du
polythéisme contre la religion chrétienne. Mais la
preuve la plus frappante que ce n’était pas un prestige
imaginé pour donner à l’ancienne religion un appui
qui lui manquait, c’est qu'on le voit s’évanouir
précisément lorsque les païens en avaient le plus
besoin.
Aucun texte ancien ne fixe l’époque à laquelle la
restauration du colosse ἃ eu lieu. Il a été rétabli posté-
rieurement au voyage d'Hadrien et ce fait est mis
hors de doute par le témoignage de Pausanias; l’opé-
ration, par sa grandeur et sa difficulté, entraînait de
grandes dépenses; elle a été exécutée avec une science
et un art dignes des anciens Égyptiens. Après Ha-
drien, nous voyons Septime-Sévère, le seul empereur
qui ait parcouru l'Égypte jusqu'aux frontières de
l'Éthiopie : il en visita tous les lieux, presque sans
exception; il en examina curieusement toutes les
antiquités et tous les monuments : nam οἱ Memphim,
et Pyramides, et Labyrinthum, el Memnonem diligenter
inspexil, nous apprend son biographe Spartien. Quoi-
qu'il ait visité le colosse, l'empereur n’a point tracé
"son nom sur les jambes ni sur le piédestal de la statue;
peut-être celui-ci ne se sera-t-il pas fait entendre ce
jour-là, — car il avait ses jours aphones. Septime-
Sévère, paien zélé, en aura peut-être conclu qu'il lui
fallait conquérir la faveur du dieu en faisant réparer
sa statue ébréchée: il ne soupçonnaïit pas que son acte
de piété allait rendre Memnon aphone pour jamais. Il
est en outre remarquable que cette restauration du
colosse n’a fait l’objet d'aucune inscription dédica-
toire.
La restauration, dispendieuse et difficile, n’a pu
être conseillée que par un intérêt puissant. De quelle
nature pouvait-il être?
Septime-Sévère était, nous venons de le dire, païen
zélé. Son biographe Spartien nous apprend que le culte
de Sérapis, dont Alexandrie avait été le berceau, et
qui s'était étendu sur toute l'Égypte, notamment à
Memphis et à Thèbes, fut une des raisons qui enga-
gèrent l’empereur à parcourir l'Égypte pour en exa-
miner les localités célèbres. Mais nous savons aussi
que cette ferveur païenne n’allait pas sans une hostilité
ouverte à l'égard des chrétiens. A son arrivée en
Égypte, vers 200 ou 202, il venait de publier la défense,
sous peines rigoureuses, d’embrasser le christianisme.
Loin d’être apaisé, son sectarisme dut s’enflammer à
la vue d’un pays où le christianisme avait fait tant de
progrès; aussi voyons-nous que la persécution s’éten-
dit jusqu’à la Thébaïde.
3 A. Letronne, La statue vocale de Memnon considérée
dans ses rapports avec l'Égypte et la Grèce, dans Œuvres
ÉGYPTE
2560
Sa femme, Julia Domna, n'était pas moins fervente
et elle imaginait d’opposer Apollonius de Tyane et ses
prestiges à la doctrine et aux miracles de Jésus-Christ.
Par ses ordres fut composée une Vie indigeste qu'on
entendait opposer à l'Évangile. L’édit de Septime-
Sévère contre les chrétiens, leur persécution, la com-
mande faite par Julia Domna de composer la Vie
d’Apollonius tendaient évidemment au même but,
celui de comprimer l’essor du christianisme et d’affai-
blir l'impression des vertus et des miracles de son fon-
dateur. Peut-on maintenant se défendre de l’idée que
le rétablissement du colosse de Memnon, ordonné à
l’époque de la persécution des chrétiens de la Thébaïde,
tient encore à cette intention, et qu'il devait, dans la
pensée de Sévère, porter un dernier coup à la reli-
gion nouvelle?
Malgré la présence de l'empereur, le colosse ne
s'était pas fait entendre. Le dieu était donc irrité :
il fallait apaiser sa colère. À cette époque, où la cause
du phénomène était restée inconnue, où l’on avait perdu
la mémoire des faits que l'histoire écrite et les inserip-
tions nous révèlent maintenant, on croyait qu'avant
d’avoir été brisé le colosse avait fait entendre une voix
plus belle et plus distincte : le rétablir devait paraître
un moyen infaillible de la lui rendre.
Εἰ καὶ λωβητῆρες ἐλυμήναντ[ο κολο] σσόν,
θειοτάτου νύκτωρ ὀμφὴν ἐπὲ Μέμνονος ἦλθον.
ἔκλυον ἧς Κατουλος ταγὸς ὁ Θηβαΐδος.
« Quoique les mutilateurs aient brisé ce colosse, je suis.
venu de nuit pour entendre la voix du très divin Mem-
non. Je l’ai entendue, moi, Catulus, chef de la Thé-
baïde. »
On pouvait même espérer que, reconnaissant d’un
hommage qui, pour avoir été retardé, en devait avoir
plus de prix à ses veux, Memnon allait faire entendre
une voix plus mélodieuse que jamais, et peut-être
rendre de véritables oracles. Le prodige, ranimant le
zèle près de s’éteinde, ramènerait peut-être une foule
d’adorateurs autour des autels des dieux qui opéraient
de tels miracles. L’attente fut trompée. Mais qui
pouvait soupçonner un si fàcheux résultat, et ima-
giner que rétablir la statue était lui enlever sa puis-
sance? Il aurait fallu se douter de la véritable cause
de la voix pour deviner que la surcharge des cinq assi-
ses allait l’étouffer et la rendre impossible.
C'est le mauvais succès de cette entreprise qui nous
explique l’absence de toute inscription pour en per-
pétuer le souvenir. Lorsqu'on vit qu’en dépit de si
grands travaux le colosse ingrat gardait obstinément
le silence, on fut peu disposé à se vanter d’une restau-
ration qui avait été suivie de la cessation du prodige.
On dût plutôt désirer d’en effacer les traces, pour faire
oublier les espérances qu’on en avait conçues et qui
avaient été si cruellement trompées 1.
Qui sait si les communautés chrétiennes de la Thé-
baïde ne supportèrent pas le contre-coup de la décep-
tion sous forme d’un redoublement de mauvais trai-
tements, il était assez naturel d'attribuer à leurs malé-
fices un événement que l'ignorance rendait alors inex-
plicable.
XXX. BÉNÉDICTION DE L'EAU DU Niz. — Personne
n'ignore l'importance que le Nil a oblenue de tous
temps dans le pays qu'il traverse et féconde. L'inon-
dation annuelle est la condition nécessaire à la fertilité
du solet à la vie du peuple. Nous pouvons nous faire
une idée de ce qu'était le fleuve aux yeux des Égyp-
tiens en voyant le soin avec lequel ils notaient les
moindres phases de la crue et de la décrue; c'est par-
choisies. Égypte ancienne, 1° série, t. n, p. 1-219, 558-
560,
2561
ticulièrement le cas pour les graffites de Biban el Mo-
luk 1. L'un d’eux est ainsi conçu :
L'ESSENCE
ARMES" τινων d
ce qu’il faut traduire : « L'an II, le 3 Paophi, sous le
règne de Ménephthès, l'inondation du Nil est descen-
due (comme une goutte du ciel) ?. » En effet, les anciens
Égyptiens croyaient que la crue du Nil commençait
par la chute d’une goutte, tombant du ciel dans le
fleuve. Cette superstition s’est conservée. Les Coptes
fêtent la nuit de la chute de la goutte céleste et ils
comptent le commencement de l’inondation de cette
nuit qui, dans leur calendrier, est notée au 11 du mois
Payni, quatrième jour avant le solstice d'été. Cette
croyance repose probablement sur une ‘tradition
ancienne, puisque, « selon le témoignage de Pausanias”,
les Égyptiens prétendaient que la crue et l’inon-
tion du Nil étaient l'effet des larmes d’Isis tombées
dans le fleuve ὁ». Le rite liturgique dont nous allons
parler concerne les Coptes thébaïns, mais nous igno-
rons si les Coptes memphitiques, pourvus d’une litur-
gie distincte, pratiquaient cet office. Quoi qu'il en soit,
chez les Thébains, des prières étaient prescrites à
partir du douzième jour de Payni jusqu’au dixième
de Paophi 5, c’est-à-dire depuis le 12 juin jusqu’au
10 octobre.
Il nous reste un document témoin de cette liturgie
copte, débris d’un lectionnaire qui servait pour la cir-
constance. Le missel copte conserve encore la prière
pour « l'élèvement des eaux du Nil 6 ». La liturgie
alexandrine prescrit la célébration mensuelle, au
douzième jour du mois, de la fête de saint Michel,
archange, accompagnée d’une prière pour la crue du
Nil : Εὐχὴ εἰς τὴν σύμμετρον ἀνάβασιν τῶν ποταμίων
ὑδάτων. A cette occasion, et entre autres prières, on
trouve celle-ci : Μνήσθητι Κύριε τῆς συμμέτρου ἀνά-
βασεως τῶν ποταμίων ὑδάτων. Τὰ ποτάμια ὕδατα
ἀνάγαγε ἐπὶ τὸ ἴδιον μέτρον αὐτῶν, καὶ εὔφρανον καὶ
ἀναχαίνισον τῇ καταβάσει αὐτῶν τὸ πρόσωπον τῆς
γῆς. « Souvenez-vous, Seigneur de la crue indispen-
sable des eaux du fleuve. Élevez les eaux du fleuve à
la mesure voulue, réjouissez et renouvelez, lors-
qu'elles s’abaissent, la face de la terre 7. »
Des fragments grecs-coptes de la bibliothèque du
Vatican, cod. 202 et 105, du ve au vrr siècle, ont aussi
des preces pro ascensione aquarum ®. Les Coptes prient
chaque jour à la messe ὑπὲρ τῆς συμμέτρου ἀναβάσεως
1 W. Spiegelberg, Zwei Beiträge zur Geschichte und Topo-
graphie der thebanischen Necropolis im neuen Reich, in-4°,
Strasbourg, 1898; cf. G. Maspero, Hymne au Nil, publié et
traduit d'après les deux textes du Musée Britannique, in-4°,
Paris, 1868; Hymne au Nil, transcrit et publié par M. G.
Maspero, Le Caire, 1912,t. v de la Bibliothèque d'étude;
Anonyme, De Nilo crescente, dans J.-L. Ideler, Physici
εἰ medici græci minores, in-8°, Berolini, 1841, t. 1,
p.190-192; P. Guiesse, Hymne au Nil, dans Recueil de
travaux relatifs à la philologie et à l'archéologie égyptienne
εἰ assyrienne, 1890, t. x1m, p. 1 sq.; G. Lumbroso, L’Egitlo
dei Grecie dei Romani, in-8°, Roma, 1895, p. 1-8.— ? J. Lie-
blein, La crue du Nil commençait par la chute d’une goutte
céleste, dans même Recueil, 1900, τ. XxX11, p. 73. — ? Pausa-
nias, Phocie, 1. X, c. xxxu. — * H. Brugsch, Matériaux
pour servir à la reconstruction du calendrier égyptien.
Partie théorique accompagnée de planches, in-8°, Leipzig,
1864. — ® L'édition romaine du Missel porte le 10°; Re-
naudot, le 95. — ® Giorgi : voir plus loin, — ΤΙΝ, Nilles,
Kalendarium manuale, in-8°, Œniponte, 1897, τ, 11, p. 697,
ÉGYPTE
2562
τῶν ποταμίων ὑδάτων ". Un manuscrit acquis par le
Musée Britannique et écrit en dialecte syro-palesti-
nien semble provenir d’une colonie de fidèles pales-
tiniens venus, à une date inconnue mais très ancienne,
s'établir en Égypte. Ce manuscrit renferme des pas-
sages de la Genèse, des Roïs, du prophète Amos et des
Actes des apôtres. Une des trois leçons pour la crue
du Nil est tirée de Genèse, 11, 4-19 »,
Giorgi a publié quelques fragments d’un évangéliaire
copte du ve siècle contenant des péricopes liturgiques
tirées des évangiles de saint Jean et de saint Luc 21, Les
deux dernières sont intitulées (5°) : πο δδατοι ex as
HALOOT RATS YO SNMHC. «Au samedi, sur l'eau, se-
lon Jean. » La péricope comprend l’histoire de la Sama-
ritaine 2? et se termine ainsi : « Maître, donnez-moi
de cette eau, afin que je n’aie plus soif et que je n’aie
plus à venir ici puiser de l’eau. » La suivante (6e) est
intitulée : oatortjc TKYP Exat Huo00Y ππκὰᾶτὰ
suoannac. « De même, au dimanche, sur l’eau, selon
Jean. » Cette péricope va du ch. vi, ÿ 15 au ÿ 24, mais
la suite manque sans qu'aucun indice permette d’es-
timer la longueur du fragment perdu. Ces deux frag-
ments se rapportent à la liturgie du samedi et à celle
du dimanche, à l’époque de l’inondation annuelle.
Cassien nous apprend que, ces deux jours-là, les moines
égyptiens célébraient la liturgie : Exceplis vespertinis
ac noclurnis congregalionibus nulla apud eos [mona-
chos] per diem publica sollemnitas, absque die sabbati
vel dominica, celebralur, in quibus hora tertia sacræ
communionis oblentu conveniunt 13,
XXXI. LA BIBLIOTHÈQUE D'ALEXANDRIE. — Cette
célèbre bibliothèque, établie par les premiers Ptolé-
mées dans le musée d'Alexandrie, avait atteint un
développement considérable (voir Diclionn., t. 1, col.
1175-1177, 1181-1182).). Paul Orose en a déploré la
perte dans un texte souvent cité. A l’en croire, elle se
montait à quatre cent mille volumes #, lorsqu'elle fut
dévorée, en l’an 47 avant notre ère, par un incendie
allumé dans la lutte entre Achillas et César. Un pa-
reil chiffre donne à réfléchir, surtout si on se rappelle
que les œuvres de Didyme comptaient pour trois
mille volumes et que, au dire de saint Épiphane,
Origène écrivit six mille volumes. Ces nombres sem-
blent de nature à dérouter, il n’en est rien cependant.
Les rouleaux de parchemin sur lesquels étaient trans-
crits les ouvrages des maîtres n'offraient rien qui
rappelle la compression du papier et des caractères de
nos livres modernes et il est fort possible que, de nos
jours, l'équivalent des quatre cent mille volumes,
dûment imprimé et relié, tiendrait dans une galerie,
voire dans un cabinet. Ceci peut au moins atténuer
nos regrets, car la perte ne représente probablement
pas une atteinte aussi large qu’on a bien voulu le dire
à l’histoire littéraire de l'antiquité. A la suite du rensei-
702. —" C. Zoëga, Calalogus codicum copticorum Musæi
Borgiani, in-fol., Romæ, 1810, p. 221. — * Brightman,
Liturgies eastern and western, 1896, p. 119, 127, 1589. —
10 G. Margoliouth a publié avec traduction anglaise un
texte syriaque du xn°-xrne siècle, The liturgy of the Nile,
rite melchite, dans The journal of the royal Asiatic
Society, 1896, p. 667-732; cf. Burkitt, dans The journal
of theological studies, 1904, t. vr, p. 92. Ce n'est qu’une
traduction du texte grec publié depuis par Dmitrievsky,
Εὐχολόγια,1901, p.684-691 ; à la fin de la cérémonie on bénit
l'eau en y plongeant la croix et les assistants boivent de
cette eau. Enfin, A. Papadopoulos Kerameus, Varia greca
sacra (recueil de textes théologiques grecs inédits du αν au
xv® siècle), in-8°, Pétrograd, 1909, p. 184-212, donne quel-
ques textes inédits. — 11 À, A. Giorgi, Fragmentum evan-
gelii sancti Johannis greco-copto-thebaicum, in-4°, Romæ,
1789, p. 293. — 1? Joh., ιν, 5-15. — #Cassien, Institutiones,
1. III, ce. 11, P. L., t. XLIX, col. 116. — κ᾿ Sur Ia vraisem-
blance de ce chiffre, cf. Ritschl, Die alerandrinischen
Bibliotheken, in-8°, Breslau, 1838, p. 21.
2563
gnement quenous venons de transcrire, Orose continue,
mais son texte est rendu peu intelligible par l'effet
d’une altération dont il ne paraît pas facile de déter-
miner la nature. Voici cette phrase, telle que la der-
nière édition d’Orose, et probablement aussi les manu-
scrits, la donnent : Unde quamlibel hodieque in templis
exslent, quæ el nos vidimus armaria librorum, quibus
direptis exinanila ea a nostris lemporibus memorent
qguod quidem hominibus verum est. Paul Orose continue
ensuite et cette fois sa préoccupation semble se porter
sur la possibilité de remplacer la disparition d’un nom-
bre considérable de volumes par un nombre à peine
moins grand : « Après l'incendie, écrit-il, on se mit de
nouveau à rassembler des livres à Alexandrie; mais
on aurait tort de croire qu’anciennement, en dehors
de la collection des quatre cent mille volumes et dans
un local séparé, il eût existé concurremment une autre
bibliothèque, laquelle aurait ainsi échappé à l’incen-
die de l’an 47. » Sur ce point, Paul Orose était dans
l'erreur.
Les trois lignes de latin transcrites ci-dessus résis-
tent à tout essai de construction grammaticale; c’est
peut-être ce qui a permis à leurs interprètes d’en tirer
le sens qui favorise leur manière de voir, il serait plus
exact de dire, leur parti pris. Léon Le Fort 3 et le
P. Ch. Cahier ? s’y sont donné rendez-vous et, comme
le leur disait sans détour Ch. Graux ὅ, s’il nous était
permis d'emprunter une expression au langage fami-
lier, nous dirions qu’ils ont traduit « à vue de nez ».
Chacun d’eux a donné, sans scrupule, à la phrase le
sens qu'il désirait qu’elle eût. Aïnsi L. Le Fort y voit
que la bibliothèque sérapéenne fut pillée par les chré-
tiens qui, en 390, sous le patriarcat de Théophile, je-
tèrent à bas le temple de Sérapis. Cette interprétation,
pour être en quelque sorte traditionnelle, n’en vaut
pas plus. De son côté, le P. Cahier, avec sa façon
niaise d’égayer des sujets qui ne comportent pas ses
gentillesses et s’arrangeraient mieux d’érudition que
d’incompétence, aboutit à cette traduction inouie :
« Le bruit courut que les armoires pleines de livres qui
existaient dans les temples païens avaient été anéan-
ties par les chrétiens de Théophile. Orose ne pense pas
qu'il en ait été ainsi, et, selon lui, il est plus honnête
de croïre que les chrétiens avaient recueilli les livres
avant de détruire les temples, afin d’imiter l'amour
des anciens pour les études. »
La vérité, conclut Ch. Graux, est que le sort de la
bibliothèque sérapéenne est resté un mystère pour les
modernes. On sait seulement, de bonne source,
qu’elle fut fondée, ainsi que celle du Musée, par
Ptolémée Philadelphe, et qu’elle se trouva posséder,
pour sa part, quarante-deux mille huit cents volumes,
lors d’un recensement fait par le bibliothécaire Calli-
maque, qui mourut sous le successeur de Philadelphe “.
Que devint-elle par la suite? Selon une hypothèse de
G. Parthey ὅ, qui ne laisse pas de réunir quelques pro-
babilités, elle aurait peut-être bien péri dans l’incen-
die qui consuma les quatre cent mille volumes du
Musée, au moment où l’une et l’autre bibliothèques,
déjà emballées par les ordres de César, auraient été
11. Le Fort, La bibliothèque d'Alexandrie et sa des-
truction, in-8°, Paris, 1875, dans Gazelle hebdomadaire
de médecine et de chirurgie, 1875, n. 26; L'histoire de
la chirurgie. Leçon d'ouverture du cours de médecine
opératoire prononcée à la faculté, le 8 novembre 1873, dans
Revue scientifique, 29 novembre 1873; Œuvres de Léon
Le Fort, édit. Lejars, in-8°, Paris, 1897, t. πὶ, p. 31-32. --
? Lettres à M. le D' Léon Le Fort en réponse à quelques-
unes de ses asserlions touchant l'influence antiscientifique
du christianisme et l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie
au 1 Ve siècle, in-8°, Paris, 1875. — " Ch. Graux, dans Revue
critique, 1876, n. 43, p. 261-263, n. 205. — * Cf. Joannis
Tzetzæ scholiorum in Aristophanem prolegomena edila et
enarrata ab H. Keilis, dans Rheinisches Museum, 1847,
ÉGYPTE
2564
sur le point d’être transportées à Rome. Au surplus,
le pillage d'Alexandrie sous Dioclétien, en 296 5, et les
calamités qui fondirent à plusieurs reprises sur cette
ville nous présentent bien assez de chances de des-
truction pour qu’il n’y ait pas lieu de s'étonner de la
disparition d’une bibliothèque. Or, déjà du temps
d’Ammien Marcellin — si cet auteur est bien informé
— alors que le temple de Sérapis, encore debout dans
toute sa splendeur, continue à défier les efforts des
chrétiens, l’antique bibliothèque sérapéenne a cessé
depuis longtemps d’exister. Cela semble, en effet,
ressortir des paroles suivantes : in quo (Serapeo) biblio-
theca FUERUNT inæstimabiles 7. 511 en était ainsi, les
débats seraient clos, et les polémiques sans objet.
Après le désastre de l’an 47, Antoine, pour l’atténuer
dans une certaine mesure, fit don à Cléopâtre des deux
cent mille rouleaux écrits sur parchemin ayant formé
la bibliothèque des rois de Pergame. Le P. Cahier
installe cette bibliothèque dans le Sébastéion. L. Le
Fort la loge au Sérapéum; or, on ignore absolument
où cette bibliothèque fut déposée et même si elle resta
à Alexandrie. L’affirmation des deux adversaires, pour
intrépide qu’elle soit, reste une supposition. En re-
vanche, un fait est établi avec certitude : la coexis-
tence de la bibliothèquesérapéenne avec celle qui brûla
sous César.
Le récit que Dion Cassius a fait du combat que
livra César dans Alexandrie et des conséquences maté-
rielles qui en résultèrent a été utilisé par les érudits
qui se sont occupés de la situation du Musée ainsi que
de ce qu’on est convenu d'appeler la grande biblio-
thèque de cette ville. Voici comment M. Couat s’ex-
prime à ce sujet dans son étude sur le Musée d’Alexan-
drie 8 :
« Si la bibliothèque était un des bâtiments du Musée,
comme tout le fait supposer, elle ne pouvait pas se
trouver, comme on l’a voulu ?, au delà du théâtre, à
l'endroit où étaient les magasins de dépôt, les docks.
Dion Cassius dit, il est vrai, que les chantiers et les
magasins de blé et de livres furent brûlés par suite de
l'embrasement des vaisseaux du port, pendant le
combat entre César et Achillas ®. Ces magasins dont
parle Dion (ἀποθήκας καὶ τοῦ σίτου καὶ τῶν βίβλωνν
ne peuvent être que les ἀποστάσεις placés par Strabon à
côté des chantiers. On sait, en effet, que ce mot, dans
le dialecte gréco-alexandrin, signifie magasins. Mais
peut-on voir dans ces magasins de livres la fameuse
bibliothèque d'Alexandrie? N’était-ce pas seulement
un dépôt de livres réunis provisoirement dans les
docks, proximis forte ædibus condita, dit Orose ,
et destinés à être enlevés, peut-être par César lui-
même, qui se proposait de les faire transporter à
Rome? Il est donc impossible de considérer le texte
de Dion Cassius comme une preuve que la biblio-
thèque fut située près des chantiers, et il est plus
naturel d'admettre qu’elle faisait partie du Musée.
Ajoutons enfin que, d’après le témoignage de César,
les monuments d’Alexandrie, construits sans char- -
pentes et couverts de terrasses en pierre, ne pouvaient
être incendiés. Le Musée et la bibliothèque étaient à
réimprimé dans Ristch]l, Opuscula philologica, t, τ, p. 197.
Cf. A. J. Butler, The Arab conquest of Egypt and the last
thirty years of the Roman dominion, in-8°,0xford, 1902, p.401-
426, The library of Alexandria. — # G. Parthey, Das
Alexandrinische Museum, Berlin, 1838, p. 32, — ‘*P, Orose,
Hist., 1. VII, c. xv, édit. Zangemeister, 1882; le texte ainsi
établi est différent de celui que discutait Ch. Graux. —
* Ammien Marcellin, 1. XXII, ο. ΧΥῚ, ἢ. 12. — # A, Couat,
La poésie alexandrine sous les trois premiers Ptolémées,
dans Annales de la faculté des lettres de Bordeaux, 1879,
t.1, p. 16 sq. — "Ἢ, Brugsch, Relation d'un voyage en
Égupte, 1885, p. 9. — 19 Dion Cassius, Hist. rom., 1. XLII,
n. 38. — 11 Paul Orose, Historiarum, édit. Zangemeister,
1882, 1. VI, ο. xv.
2565
Vabri des flammes qui consumèrent les magasins et
les matériaux accumulés dans les chantiers. » Et le
même auteur ajoute en note : « Lumbroso fait ingé-
nieusement remarquer que, César ayant parlé seule-
ment de l'incendie des chantiers et nullement de celui
de la bibliothèque !, l'affirmation relative à l'incendie
de la bibliothèque a bien pu naître plus tard d’une
équivoque. La grandeur du désastre aurait peu à peu
été exagérée, au point qu’on aurait imaginé que des
livres, en quantité considérable, se trouvaient dans
les magasins incendiés et Tite-Live, cité par Sénèque ?,
se serait fait l’écho de la légende. Des textes de Dion
Cassius et de Paul Orose où il est question, non de la
bibliothèque, mais de chantiers et magasins, en seraient
la preuve. On ne voit pas cependant comment une
pareille idée aurait pu naître, si rien ne la justifiait.
Le silence de César s'explique naturellement; il rend
compte des mesures de défense qu'il a dû prendre pour
assurer sa position dans Alexandrie, et ne se préoccupe
pas des désastres qu’elles ont pu causer dans la ville.
. Cesilence suffirait-il en fin à faire considérer comme une
fable l’assertion si précise de Sénèque : Quadringenta
millia librorum Alexandriæ arserunt, assertion d’ail-
leurs si vraisemblable ? »
L'importance du commerce de papyrus à Alexandrie
pourrait donner lieu d'admettre que ces mots ἀπο-
θήκη τῶν βίβλων, rapprochés de χαὶ τοῦ σίτου, dési-
gnent un magasin ou dépôt provisoire, mais Dion Cassius
fait usage encore une fois de cette expression en telle
façon qu’on ne peut douter qu’elle vise une biblio-
thèque dont l'emplacement est fixé : τάς τε ἀποθήκας
τῶν βιβλιών ἐξεποίησε "..., dit-il à propos des établisse-
ments fondés à Rome par César. « En effet, observe V.
Mortet, si la bibliothèque principale d'Alexandrie était
rattachée au Musée dans le même quartier du Bruchion,
il n’est pas prouvé que le bâtiment qui la contenait
en faisait étroitement partie; toutes les richesses
en livres n’avaient pas été accumulées dans le même
bâtiment; la bibliothèque du Sérapéum en était
distincte, placée qu’elle était dans un autre quartier
de la ville, et même il est vraisemblable que, faute
de place ou pour d’autres motifs, le grand dépôt de
livres du Musée n’était pas rassemblé dans le même
local et qu’il pouvait y avoir eu, comme nous l'avons
dit, des corps de logis ou annexes facilement incen-
diables jusque dans le voisinage des quais, dont le
Musée était d’ailleurs très rapproché. Les nombreux
papyrus qui présentaient un caractère non seulement
scientifique et littéraire, mais encore historique et
archéologique, devaient encombrer les locaux des-
tinés à les recevoir, et ils continuaient à affluer dans
la grande ville d'Alexandrie. Il n’est donc pas néces-
saire de recourir à l'hypothèse que les livres en ques-
tion allaient être transportés à Rome par les soins
de César : c’est une conjecture qui ne repose pas sur
un fondement solide. Nous savons, d’autre part,
d’après le même passage de Dion Cassius, que, lors
de la guerre de César à Alexandrie, on livra des
combats de jour et de nuit (μεθ᾽ ἡμέραν καὶ νύκτωρ),
circonstances très favorables aux incendies, et que du
.port, de l’arsenal, les ravages du fléau gagnèrent les
vastes magasins de blé qui devaient s’y trouver en quan-
tité fort considérable, puis les dépôts de livres sur papy-
rus qui en étaient plus ou moins voisins, soit que le
plus malheureux hasard, soit que la malveillance des
1 César. De bello civili, 1. 111: omnes eas naves, et reliquas
quæ erant in navalibus, incendit. — * Sèneque, De tranquill.
anim., ©. 1x, n. 4.— * Dion Cassius, Hist., 1. LIII, ἢ. 1. —
4 Jbid., 1. XLII, n. 38. — * Senèque, Dialog., édit. Gertz,
1886, p. 286 : quadrinta milia in À numeri signo XL
scribitur; quadringenta conj. Pincianus, ac sane ille numerus
justo longe minor esse videtur. —"* Voir dans l'édition de
Zangemeister les citations des mss qui donnent le chiffre
ÉGYPTE
2566
partis hostiles aient propagé la destruction à travers
tant de richesses ainsi accumulées. Nous n’avons pas
de détails précis sur la donnée exacte de ces événe-
ments ni sur la façon dont ils se précipitèrent; mais
la phrase sommaire de Dion Cassius en marque bien
la fatale progression, à savoir d’abord, l'incendie de
l’arsenal, puis celui des magasins de blé, enfin celui
des dépôts de livres qui fut à la fois le dernier des
trois et celui qui eut les conséquences les plus funestes :
πολλὰ δὲ καὶ κατεπίμπρατο, ὥστε ἄλλα τε χαὶ τὸ
νεώριον τάς τε ἀποθήχας χαὶ τοῦ σίτου χαὶ τῶν
βίβλων, πλείστων δὴ καὶ ἀρίστων, ὥς φασι γενομένων,
χαυθῆναι “. »
Dion Cassius avait à sa disposition des sources que
nous n’avons plus : il vivait dans la seconde moitié
du πὸ siècle et le premier quart du mme, et son témoi-
gnage est confirmé indirectement par celui de Plu-
tarque. Celui-ci rapporte très brièvement, sans
mentionner la destruction des magasins de blé, que
l'incendie, parti des chantiers du port, détruisit la
grande bibliothèque d’Alexandrie : διὰ πυρὸς
ἀπώσασθαι τὸν κίνδυνον, ὃ καὶ τὴν μεγάλην βιβλιο-
θήκην ἐκ τῶν νεωρίων ἐπινεμόμενον διέφθειρε. Quant
au témoignage de Paul Orose, il appartient au rve siècle
de l’ère chrétienne. Il aura emprunté en partie à Sénè-
que, qui vivait un peu avant Plutarque, et qui a utilisé
Tite-Live,et peut-être même directement à ce dernier
des renseignements sur les événements d'Alexandrie.
Sénèque parle de quadrinta millia librorum 5 et Orose
parle de quadringenta millia 5. V. Mortet pense que le
texte original de Sénèque devait contenir le chiffre de
quatre cent mille, chiffre qu’avance Orose de son côté.
Encore fait-il observer que l'exactitude de cette
estimation est fort contestable. Bonamy et V. Mortet
pensent que l'incendie, quelque désastreux qu'il ait
été, n’a peut-être pas anéanti absolument toutes les
richesses en livres d’Alexandrie, et qu’il n’est pas
impossible que la bibliothèque du Sérapéum ait
échappé au fléau destructeur *.
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Βιδλιοθυχη, Βιδλιοφυλαξ, dans l'Égypte romaine d’après ἴα
publication des papyrus de Berlin et de Vienne, suivies d'une
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bas-empire, édit. de Saint-Martin, 21 vol. in-8,
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ment dans le Dictionnaire sur l'Égypte, ses institutions,
ses usages, ses monuments; quelques collaborateurs
ont également abordé diverses questions relatives au
même pays; il pourra être utile d’avoir ici un coup
d'œil des principaux sujets égyptiens déjà abordés
dans les volumes déjà publiés du Dictionnaire : t.1: !
Acrostiche, col. 365-369 et pl. hors texte; Akhmin,
col. 1042-1053, fig. 253-262, pl. hors texte, 1390,
2075, 3412; Alexandrie, col. 1098-1210, fig. 268-293:
Ama, col. 1306-1310, fig. 304; Ame, col. 1522-1542;
Amen, col. 1568-1572; Amphores, col. 1692-1695;
Ampoules, col. 1722-1734, fig. 447-453; Anaphores,
col. 1903-1908; Amulette, l'ostrakon d’E. Egger,
col. 1805-1807, fig. 481; col. 1809-1814, fig. 482;
Anlinoé, col. 2326-2359, fig. 781-795; Architrave,
col. 2769-2771, fig. 930-931; Antienne du Fayoum,
col. 2440-2443; Apa, col. 2496-2500; Afhanase;
col. 3034-3038, fig. 1069; Afhénogène, col. 3104-3105;
Athribis, col. 3111-3115, fig. 1114; — t. x : Bagaouül,
το]. 31-62, fig. 1177-1196, 1811; Baouîl, col. 205-251.
fig. 1257-1286 et pl. hors texte; Bapléme, col. 252-269;
Berlin (Musée de), col. 775-807, fig. 1511-1513, 1520-
1536, 1538-1545; cf. t.r, col. 425, fig. 71-72; Bibliothèque,
col. 877-884; Boethos, col. 965, fig. 1565 (cippe);
Bonié chrétienne, col. 1052-1054; Caire, col. 1552-1579,
fig. 1836-1857; Calame, col. 1582, fig. 1861; Cancel,
col. 1825-1826, fig. 2003-2004; Canon, col. 1881-1895,
pl. hors texte (papyrus de Deir Balyzeh); Catacombes,
col. 2442-2443; cf. t. 1, col. 193, fig. 48; Cénobilisme,
col. 3053-3056, 3063-3075, 3087-3139; — t. πὶ:
Chameau, col. 160-166, fig. 2451-2453; Chapiteaurx,
col. 483-485, fig. 2549-2553; Chaqgqara, col. 519-558,
fig. 2583-2610 et pl. hors texte; Charpenlier, col. 872,
fig. 2663; Chasteté, col. 1170, fig. 2710; Chaudron,
col. 1229, fig. 2730; Chrisme, col. 1510-1511 ; Chronique
d'Alexandrie, col. 1546-1553, et pl. hors texte; Cople
(épigraphie), col. 2819-2886, fig. 3268-3283; Croix an-
sée, col. 3120-3123, 3420; Cyr et Jean, col. 3216-3219;
ἔν ταν, — Dalmatique, col. 111-119; Danse, col. 255;
Dauphin, col. 294; David, col. 302; Deir-el-A bid,
col. 459-502; Déporlation, col. 662-668; Diadème,
col.747 ; Dioscorides,col. 1039-1044; Diptyques, col.1091,
1163. — Le même, Monumenta Ecclesiæ liturgica, in-4°,
Parisiis, 1902-1913, t. τ, 1re part., præf., p. XXIMI-XXV,
LXXVI-LXXX, fig. 102-158, n. 971-1577; p. 124*-125*,
π. 3923-3932; 2e part., præf., p. XLV-LVIM : Les
canons d’Hippolyte (voir Dictionn., t. π, col. 1942-
1949), p. zvm-Lxvn : La constitution apostolique
‘égyptienne (voir Diclionn., t. m1, col. 1923-1931),
P.LxXVI-LXXxX VIN : Le règlement ecclésiastique égyptien
(voir Diclionn., t. τι, col. 1931-1935), p. ΟΧΧΙΠ-ΟΧΧΧΙΙῚ
Le Testament de Notre-Seigneur (voir Dictionn., t. 11,
col. 1949-1950), p. cxxxvn-ceLt : Papyri, ostraka et
tablai liturgiques, dont le détail se trouve col. 2484,
ainsi que les textes antérieurs à la Paix de l’Église,
Manuel d'archéologie chrétienne des origines au
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in-4°, Caire, 1907; Égypte chrétienne, dans Annales
du service des antiquités, 1908, t. 1x, p. 172-183; 1909,
DICT. D'ARCH. CHRÉT.
ÉGYPTE
2570
t. x, p. 50-65, 260-284; 1910, t. χι; 1911, t. χπ 54. —
L. Leroy, Les églises des chrétiens. Traduction de
l'arabe d’Al-Makrizi, dans Revue de l'Orient chrétien,
1907, t. χη, p. 190-208, 269-279. — J.-A. Letronne,
Recueil des inscriptions grecques et latines de l'Égypte;
in-8°, Paris, 1842-1848; Œuvres choisies, in-8°, Paris,
1881, 1re série, t. 1, 1. — G. Lumbroso, L’'Egitto dei
Grecie dei Romani, in-12, Roma, 1895. — G. Maspero,
Guide du visiteur au Musée du Caire, in-89, Caire, 1902,
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géographie de l'Égypte, 1914, 1919, par J. Maspero
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templative et la question des thérapeutes, dans Revue
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byzantine de Jean, évêque de Nikious, dans Journal
asiatique, 1877, VII: série, t. x, p. 451 sq.; 1878, t. χιῖ,
p. 245 sq.; 1879, t. Χπι, p. 291 sq. Une nouvelle tra-
duction de la Chronique, beaucoup plus exacte, a été
donnée par R. H. Charles, dans Texts and translat.
Society, 1916.
H. LECLERCQ.
ÉGYPTE (FUITE EN). Voir Dictionn., t.1, col.
2059-2061 1, fig. 599; voir aussi fig. 485.
EINHARD. Einhard ou Eginhard, né de souche
noble à Maingau, dans le bassin du Main, vers 770.
Élevé au monastère de Fulda, il y montra des apti-
tudes telles que l'abbé Baugulf l’envoya à la cour
de Charlemagne entre 791 et 796, où il compléta son
éducation. Il y fit bonnefigure parmi les aimables |
pédants de l’école palatine et si sa taille exiguê lui
attira nombre de quolibets, son caractère lui conquit
beaucoup d'amis. De ÆEinhardus on fit Nardus et
Nardulus, ce qui permettait à Théodulfe d'Orléans
de dire que «le Nardulus qui court çà et là à petits
pas comme une fourmi loge une grande âme dans
un petit corps. » Einhard fut prosateur, poète et
architecte avec un succès soutenu et une invariable
médiocrité. C’est sa qualité d'architecte qui lui valut
le surnom de Béséleel parmi l'entourage de Charle-
magne, petite cour au sein de laquelle personne
ne paraît avoir eu le sentiment du ridicule que cet
affublement de grands noms déversait sur leurs
minces titulaires. Se trouvant des loisirs, Einhard
s'essaya à la diplomatie. En 806, on le voit en
mission auprès du pape pour obtenir de celui-ci
1 L. Conrady, Die Flucht nach Ægypten und die Rückkehr
von dort in den apokryphen Kindheitsgeschichten Jesu, dans
Theolog. Studien und Kritiken, Gotha, 1904, p. 176-220;
F, Nau, La version syriaque de la vision de Théophile sur
le séjour de la Vierge en Égupte, dans Revue de l'Orient
chrétien, 1910, t. xv, p. 125-132; P. Dib, Deux discours de
ÉGYPTE — EINHARD 2572
l'approbation du partage éventuel réglé pour l'empire
entre les fils de Charlemagne; c'était un peu affaire de:
famille puisque Einhard avait épousé Emma, bâtarde
de Charlemagne. Aussi conserva-t-il la faveur sous.
le règne de Louis le Débonnaire et ses habitudes de
douceur trouvèrent leur emploi dans ce règne troublé,
Il s'employait à raccommoder les princes, à les apaiser,
à les rapprocher, et parfois, il y réussissait, mais pour
peu de temps. Sa femme mourut en 836, il disparut
à son tour en 840, le 14 mars.
L'homme politique est insignifiant, le poète ne
compte pas, le prosateur tient une place importante,
non par son talent ou par sa fécondité mais par le
choix du sujet qu'il traita. Il a laissé une Vie de
Charlemagne dont le plan et le style sont moins une
réminiscence qu’un plagiat de Suétone; maintes fois.
l’auteur fait plus que s'inspirer de formes littéraires,
il coud pièce à pièce des lambeaux de phrase et on peut
penser que l’image qu’il entend représenter ne gagne
pas en sincérité d’avoir à se présenter dans un moule
qui ne fut pas fait pour elle. Ce ne serait encore là
que faute vénielle si Einhard n'avait laissé s’intro-
duire dans son récit des erreurs de dates et de faits
graves et nombreuses. Cet ouvrage est postérieur à 820.
Une autre œuvre historique a été longtemps attri-
buée à Einhard et mise sous son nom. Les Annales
d'Einhard ou Annales Laurissenses majores ou Annales
royales sont une des sources capitales de l’histoire du
règne de Charlemagne et de celui de son fils Louis
le Pieux. Ces annales se composent d’une première
partie qui va de l’an 741 à l’an 788, une seconde
de 788 à 796, une troisième de 796 à 801, une qua-
trième de 801 à 814 et une cinquième de 814 à 830,
L'attribution à Einhard a été tour à tour revendiquée
et contestée. G. Monod s’est montré bien décidé à
refuser la paternité de cet ouvrage à Einhard et ses
raisons, sans être décisives, sont cependant très
solides. Selon lui?, «il n’yla rien, absolument rien dans
les Annales royales qui révèle la participation d'Einhard
à leur composition; on y trouve au contraire des
raisons très fortes de ne pas admettre cette partici-
pation. Les divergences entre la Vita Karoli et les
Annales sont à elles seules une objection insurmon-
table : en outre Einhard s’écarta de plus en plus des
affaires publiques après la mort de Charlemagne et il
est peu vraisemblable qu’il eût conservé après cette
époque les fonctions d’historiographe officiel. Est-il
possible d’ailleurs qu'il parle avec tant de détail et
d’éloges de la translation des reliques de saint Sébas-
tien à Saint-Médard de Soissons (826), translation
faite par Hilduin de Saint-Denis, son rival et presque
son ennemi; tandis qu'il n’eût mentionné que d'un
seul mot assez froid la translation des reliques des
saints Marcellin et Pierre à Seligenstadt, translation
faite par lui-même? Enfin, si Einhard était l’auteur
du remaniement, d’où vient qu'il aurait employé
trois systèmes différents dans le remaniement de sa
propre œuvre? de 796 à 801, il aurait changé le fond
même du récit et renouvelé complètement le style;
de 801 à 814, il aurait fait de légères retouches; de
814 à 829, il aurait à peine changé un mot. Il n’y a pas,
du reste, entre la Vita Karoli et les Annales, une simi-
litude de style qui impose l'hypothèse d'un auteur
unique. Je ne nie pas la possibilité qu'Einhard ait
mis la main aux Annales royales; je nie seulement que
nous puissions rien affirmer avec vraisemblance sur
ce sujet, et surtout qu’on puisse raisonnablement
Cyriaque, évêque de Behnés@, sur la fuite en Égypte, dans
même revue, t. xv, p. 157-161; cf. P. Peeters,dans Analecta
bollandiana, 1910, 1. xx1x, p. 457-458; Comptes rendus de
l'Académie des inscriptions et belles-lettres, 1887, p. 211.
2 G. Monod, dans Revue critique, 1874, τ, XIV, p, 259-
262,
2573
attribuer à Einhard toute la partie des Annales
qui s’étend de 796 à 829 ainsi que le remaniement. »
L'attribution à Einhard de la composition de cet
ouvrage par l’auteur de la Translatio sancli Sebasliani,
composée au milieu du Χο siècle (en 932), a peu d’auto-
rité. Le moine Odilon cite un passage des Annales
royales de l’année 826 relatif à Hilduin et Saint-Denis
de la façon suivante : Agenardus, cognomento Sapiens,
ea qui tempeslale habebatur insignis, hujus reveren- |
tissimi cælicolæ mentionem in Gestis Cæsarum Caroli |
Magni et filii ipsius Hludowici faciens, inter alia quæ
annolino cursu diclabal, non inoperosum duxil mor-
EINHARD
2574
attribuée à Einhard est précisément tirée de la portion
qui peut le plus difficilement être de lui. Le titre
donné par Odilon aux Annales nous permet de décou-
vrir la cause de son erreur. Il les appelle Gesta
Cæsarum Caroli M. et filii ipsius Hludowici. Or nous
possédons un manuscrit des Annales (Vienne, Hist.
eccl. 90) où elles portent le titre suivant : Incipil
Gesta Karoli Magni et Carolomanni fratris ejus.
A l’année 814, après le mot : excessil, on lit Finiunt
Gesta Karoli M. el præcellentissimi Francorum
imperaloris. Ensuite vient un fragment de la Vita
Karoli d'Einhard. A la fin de la Vila Karoli les
|
À
{
\
F
==
==
Fr
1
4026. — Basilique de Steinbach.
D'après A. Springer, Handbuch der Kunstgeschichte, Leipzig, 1909, t. 11, p. 105, fig. 125.
talia acta immortalia adstipulalione roborare ila dicens… |
Mais aucun des manuscrits des Annales royales ne
porte le nom d’Einhard, aucun des contemporains de
celui-ci ne parle d’Annales composées par lui. L'auteur
de la Vie anonyme de Louis le Débonnaire cite le per-
sonnage à qui il doit le récit du gouvernement de Louis
en Aquitaine, le moine Adhémar; pour les années sui-
vantes 814 à 829, il transcrit textuellement les
Annales royales et pourtant, dans sa préface, il prétend |
apporter pour cette période visa et audila, soit que
les Annales fussent une œuvre tellement impersonnelle |
que tous ceux qui vivaient à la cour pouvaient les |
considérer comme le journal de leurs propres souvenirs,
soit qu'il ait participé à leur rédaction. Walafrid
Strabon, dans sa préface à la Vila Karoli, ne dit |
pas qu'Einhard fut employé à la rédaction d’une |
histoire officielle. Enfin la citation des Annales |
1 M. Bondois, La translation des saints Marcellin et Pierre. |
Étude sur Eïinhard et sa vie politique de 827 à 834, in-8°, |
Annales continuent avec ce titre : Zncipil Gesta Hlu-
dowici imperatoris filii Karoli Magni imperaloris.
Odilon aura eu entre les mains un manuscrit analogue à
celui de Vienne, qui est du 1x° siècle, et la présence de
la Vila Karoli lui aura fait croire que les Annales
aussi étaient l'ouvrage d’Einhard.
En 815, Louis le Débonnaire donna à Einhard la
terre de Michelstadt. Le nouveau propriétaire songea
d’abord à y élever un monastère, en 827, lorsqu'il se
fut procuré les reliques des saints Pierre et Marcellin,
mais il se ravisa et l’église destinée à contenir ces
reliques fut construite à Mülheim-sur-le-Main, qui
prit le nom de Seligenstadt. Au sujet de ces martyrs,
il entreprit un récit de leur passion sous Dioclétien,
de la translation de leurs reliques à Seligenstadt et
des miracles accomplis par leur intercession !.
Considéré comme architecte, Einhard présente le
Paris, 1907 ; cf. H. Moretus,dans Analecta bollandiana,1907,
t. XXVI, p. 178-481.
2575
type de médiocrité qu'il offre déjà comme littérateur;
mais il vivait parmi l'entourage et possédait la con-
fiance d’un prince bâtisseur, ce qui lui valut l’occasion
et les moyens de montrer son savoir-faire. Voir
Dictionn., t.1, col. 1039, fig. 251, 252; t. τπ, col. 688-696.
Charlemagne, voulant rénover la vie artistique dans son
empire, ne conçut pas de moyen plus efficace que celui
qu’il appliquait à la renaissance de la vie intellectuelle,
dans les deux cas il usa du pastiche, bornant toutefois
son ambition aux modèles de second ou de troisième
rang. Π n'avait pas le choix entre les écoles, car une
seule subsistait : toute vie artistique avait reflué vers
l'Orient, et Ravenne, capitale des possessions byzan-
tines d’Italie, supplantait Rome et offrait une sorte
de musée de modèles. Le plan, la décoration pro-
cèdent avec une exactitude tenant de la servilité des
modèles ravennates; si parfois on s’en écarte, c’est
par impuissance à 165 imiter. Einhard a donné toute
sa mesure dans la construction de la célèbre cha-
pelle d’Aix (voir Dictionn., t.1, fig. 251-252; t. πι, fig.
2631), aujourd’hui cathédrale d’Aix-la-Chapelle, de
qui on ἃ pu dire qu’elle ressemble à la Vita Karoli,
composée de phrases découpées dans les auteurs
classiques τ: ici les emprunts sont encore plus mala-
droits et aboutissent à un résultat plus disgracieux.
C'est une lourde copie de Saint-Vital de Ravenne,
simplifiée non seulement en vue de faciliter l’exécu-
tion mais encore d'échapper aux difficultés; celles-ci,
supprimées par ce procédé héroïque, se sont vengées
en infligeant à la construction un aspect pitoyable.
Ce n’est pas seulement le plan qu'Einhard s’appro-
pria en le gâtant, ce fut aussi la décoration qu'il
prétendit imiter. L'architecte de Saint-Vital avait
fait exécuter ses matériaux en vue de l'édifice à
construire, notamment les colonnes de marbre d’une
rare beauté; le plagiaire d'Aix n’imagina rien de plus
que construire l’édifice en vue des matériaux et rien de
mieux, en son sens teuton, que de dévaliser un édifice
antique de Ravenne. Étant ainsi en possession de
colonnes romaines, il les rajusta, les raccorda, les
rabouta plus ou moins maladroitement sous le regard
ébahi de Charlemagne. Incapable d'ajuster convena-
blement ces débris, l’architecte n'avait pas même su
calculer le chiffre exact des matériaux indispensables
et il se trouva manquer de colonnes pour les poser
dans l'alignement entre les piliers du bas de la rotonde,
il se tira d’embarras en reliant ceux-ci entre eux par
de massives arcades. « En revanche, il en aligna
trois ordres superposés dans le vide des arcades des
tribunes et, naturellement, il fut au-dessus de ses
moyens de donner à ce remplissage la courbe des
élégantes absides à jour de Saint-Vital. De même,
ne sachant pas établir les voûtes du bas-côté et des
tribunes sur plan trapézoïdal, il entoura l’octogone
qui porte la coupole de deux étages de collatéraux
formant seize côtés, avec des travées de voûtes
décomposées en carrés et en triangles ?. » Pour une si
rare merveille Einhard fut loué à l’égal des maîtres et
se para, sa vie durant, du titre de surintendant des
constructions de l’empereur et architecte de son
palais.
Le transport des colonnes présentait des difficultés
et entraînait des dépenses que Charlemagne pouvait
affronter, ce qui n'était pas le cas de ses sujets.
Einhard lui-même put en faire l'expérience. La basi-
lique qu'il construisit à Steinbach, dans la Hesse,
est d’une laideur égale à son insignifiance; ici les pro
blèmes ne sont plus esquivés, ils ne sont même pas
1 C. Enlart, Manuel d'archéologie française, in-8°, Paris,
1902, t. 1, p. 154.— * C. Enlart, L'architecture chrétienne en
Occident, dans A. Michel, Histoire de l'art, 1905, t. 1,
p. 115-116. — * A. Springer, Handbuch der Kunstgeschichte,
in-8°,Leipzig, 1909, t.u, p.105, fig. 125; Fr. Kampers, Karl |
EINHARD — EINSIEDELN (MANUSCRITS LITÜRGIQUES D’)
2576
posés ; quant aux colonnes, il n’en est pas question : de
lourds piliers, sans aucune décoration, en tiennent
la place; la nef et les bas-côtés n’ont pas recu
de voûte, l’abside n’est guère qu'un cul-de-four ὃ
(fig. 4026).
Rien n'autorise à attacher le nom d’Einhard au
gros œuvre et à la façade de l’église de Lorsch, près
de Worms. Mabillon attribuait à Einhard le célèbre
plan, dessiné vers 830, de l’abbaye de Saint-Gall,
que d’autres mettent au compte de Gerung, architecte
de la cour impériale.
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Metz. Eginhard, son portrait, son mariage, in-4°,
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H. LECLERCQ.
Here (MANUSCRITS LITURGIQUES
DE
1. Biblia (in-fol., n° 148), x1-xnr siècle. Evangelium
Johannis, suivi d’un Capitulare evangeliorum de
anni circulo et de Lectiones evangelii de diversis causis :
Pro uberlate pluviæ, etc.
2. Biblia(in-fol., n°113), anno Dni 1420; fol. 704-705:
Canon missæ cum aliis orationibus usque in finem missæ
offrant quelques différences avec les oraisons plus
modernes.
5. Biblia (in-fol., n 157), xe siècle, complète en
trois volumes. On relève en marge la présence des
nombres I à VIII servant à désigner divers choix de
péricopes employées pour les leçons de l'office de
matines au chœur. Des indications identiques ont été
relevées sur les manuscrits 41, 42, 256 et 257, tous de
même époque et de mêmes dimensions que le manu-
scrit 5, avec lequel ils ont dû constituer un jeu complet
de lectures pour l'office.
6. Biblia (in-fol., n° 158), Χο siècle, p. 1 : Rubrica de
lectionibus : In dominica prima mensis novembris
possunt…
8. Lectionnaire (in-fol., n° 114), xne siècle. Les textes
copiés dans ce manuscrit, aussi bien ceux tirés de
l'Écriture sainte que des homélies des Pères et des
Vies des saints, ne sont représentés que par des
fragments disposés en vue des lectures de l'office. —
Fol. 1-241, lectionnaire incomplet du commencement
et de la fin et commençant ainsi : {sapienlior] es {u
Daniele (Ezech., XXVIm, 3-XxXIX, 16).
15. Gloses sur l’Écriture (in-fol., n° 7), x° siècle;
fol. 1 : prière avant la lecture des saintes Écritures.
Chlose (sic) super Velus T(estamentum) : Præsta
Domine legentibus profectum... Domino supplicemus.
Explicit.
17. Évangiles (in-fol., n° 190), xx siècle; fol. 358 :
Capitulare evangeliorum de anni circulo (comme dans
der Grosse, in-8°, Mainz, 1910, p. 99, fig. 57. — “ Catalogus
codicum manuscriptorum qui in bibliotheca monasterii
Einsidlensis ordinis sancti Benedicti servantur. Descripsit
P. Gabriel Meier, O. 5. B., bibliothecarius, in-8°, Einsidlæ,
1899.
2577
le ms. 7); fol. 380: Lecliones evangelii de diversis causis
(comme dans le ms. 1); fol. 382-383 : Calalogus reli-
guiarum cujusdam ecclesiæ.
27. Ascetica (in-8°, n° 30), vrn-1xe siècle : fol.1 vo-4 το;
Revelatio beati apostoli et evangelistæ Johannis (Apoc.,
xx1,9-27); fol. 4 vo-11 vo: Explicalio orationis dominicæ;
fol. 11 vo-16 ro : Explicalio de oralione dominica;
fol. 16 vo-19 τὸ : Homilia domini Augustini de die
judicii; fol. 19 vo-20 vo : Auxilialo mihi trinitas….
unus Deus visio; fol. 20 vo-22 vo (autre écriture) :
Hymnus de 5. Benediclo : Christe sanctorum Deus...
(Daniel, t. 1, n. 218; t. 1v, n. 165, 371; Chevalier,
n. 3004 ; Morel, n. 209) ; fol. 23-24 (écriture du vrne siècle
très grossière) : Hymnus alphabelicus de Christo :
Almus altus agnus… sol fulgebunt; fol. 25 r°-27 vo:
Expositio oralionis dominicæ; fol. 27 v°-32 v° : Exposi-
tio fidei catholicæ; fol. 32 vo-33 v° : Exposilio oralionis
dominicæ; fol. 33 vo-50 τὸ : Interrogalio (de arliculis
fidei); fol. 50 r°-53 vo : Liber differentiarum Isidori
junioris Splanensis (S. Isidore de Séville, Origines,
1. 11. c.1-XV, P. L., t. zxxxm, col. 69-72); fol. 53 vo-
55 r° : Incipil dicla (ex) singulis doctoribus : In primis
de carilate; fol. 55-140 SS. Jérôme, Augustin,
Grégoire, Julien, Césaire, Ephrem, Salvien, Eloi :
Varia de vitis Patrum. Le feuillet 49 τὸ et ve porte de
l'écriture secrète avec les voyelles remplacées par des
points. A rapprocher de ce manuscrit le ms. Vatic.
212, du 1x-xe siècle. Cf. G. Morel, Lateinische Hymnen
des Müttelalters “grüsstentheils aus Handschriften
Schweizerischer Klôster, als Nachtrag zu den Hymnen-
sammlungen von Mone, Daniel und andern, in-8°,
Einsiedeln, 1868.
30. Épîtres de saint Paul (in-4°, n° 47), xne siècle;
en marge sont généralement indiquées les coupures
des leçons de matines au chœur. La lettre T tient lieu
de la formule entière : Tu aulem, Domine, miserere
nobis; fol. 222-293 (écriture plus ancienne, Χ- ΧΙ siècle,
sur deux colonnes) : fragment d’un tonale ou direc-
torium cantus avec neumes : Si natale Domini feria 11
eveneril.. Cum esset desponsala. Règles à observer
pour la vigile de Noël, on fait ce jour-là la procession
ad 5. Salvalorem.
89. Au fol. 260 de ce ms., d’une écriture du x siècle,
antienne de sainte Afra, avec neumes : [ GJloriosa et
bealissima.. morbos evasisti.
40. Épîtres (in-fol., n. 21), x1° siècle; fol. 1, vacal ;
fol. 2 : In nomine Domini, lectures tirées des deux
Testaments et disposées pour les jours ordinaires et
les fêtes; fol. 3-219 : épîtres pour les messes du temps
depuis la vigile de Noël jusqu’au dimanche avant
Noël; fol. 219-248 : lectures abrégées, on y relève au
fol. 242 les leçons pour la vigile et la fête de saint Gall;
fol. 246 : pour la fête de saint Othmar; rien pour
saint Meinrad et pour saint Maurice; fol. 249-253 :
épîtres pour tous les jours de la semaine; fol. 252-287 :
épîtres pour le commun des saints; fol. 287-302 :
tpîtres pour l’ordination d’un diacre, d’un prêtre,
d'un évêque, pour la visite d’un évêque, pour les
veuves, pour la litanie en temps de guerre, le jour de
la guerre, pour demander la fin de la sécheresse, en la
réunion des juges, contre les mauvais évêques, pour
les voyageurs, en se rendant à la cour du roi, pour le
salut des vivants, pour ceux qui font l’aumône, pour
soi-même..., pour ceux qui font l’agape, etc.; fol.
302-304 : épîtres pour les défunts; fol. 305-306 : pour
la fête de saint Mathias; fol. 307-309 (écriture du
x® siècle) : trois lectures du Cantique des cantiques
en partie effacées.
#1. Homiliaire (partie d'été) (in-fol., n.47); x° siècle;
ce manuscrit, ainsi que les numéros 5, 7, 42, 256 et 2657,
sont l'ouvrage du même copiste; destinés les uns et les
autres aux lectures du chœur, ils constituaient une
EINSIEDELN (MANUSCRITS LITURGIQUES D’)
2578
du x1e et du xu: siècle ont transcrit des antiennes
avec les neumes :
Salve dilecla theotocos…
O lux sempilerna, o salus elerna.…
Integer ardorem, rubus arida….
fol. 1-3 : Incipiunlt capitula : Dominica sancli Paschæ…
CVIII In nalali virginum.….. Omelia Augustini;
fol. 3-5 : Sermo beati Augustini episcopi de nativitate
S. Mariæ; fol. 5-8 : Sermo de assumplione S. Mariæ;
fol. 8-11 : Dominica S. Paschæ. Lecl. 5. Ευ... Omelia
B. Gregorii papæ de eadem lectione ; fol. 11-13 : Sermo
B. Maximi episcopi die sanclo Paschæ; fol. 13-14 :
Ilem sermo cujus supra; fol. 13-15 : Cujus supra,
De eodem die; fol. 15-17 : Sermo S. Auguslini in die
sanclo Paschæ; fol. 17-19 : Feria secunda. Sermo
B. Maximi episcopi; fol. 19-20 : Unde supra, Feria 11".
Omelia B. Gregorii papæ; fol. 20-24 : Feria 1113.
Omelia ven. Bedæ presbiteri; fol. 24-27 : Feria IV.
Lectio 5. evang. sec. Joh. : Omelia Gregorii papæ de
eadem lectione; fol. 27-32 : Feria V. Lectio S. evang. :
Omelia Gregorii papæ de eadem lectione; fol. 32-36 :
Feria VI : Omelia ven. Bedæ presb. de eadem lectione ;
fol. 36-41 : Cap. x. Sabbato. Leclio S. evang. : Omelia
B. Gregorii papæ de eadem lectione; fol. 41-46 :
Dominica octava Paschæ. Lectio S. evang. Omelia
B. Gregorii papæ de eadem lectione. Cap. xm; fol. 46-48 :
Dominica I pos{octab. Paschæ..Omelia B. Gregorii papæ.
Cap. x1v; fol. 48-51 : Dominica II* post oclab. Paschæ..
Lect. 5. evangelii. Cap. xv. Omelia Bedæ presb. de
eadem lectione; fol. 51-55 : Dominica III post Pascha.
Lectio.… Cap. xvr. Omelia ven. Bedæ presb. de eadem
lectione; fol. 55-59 : Dominica 111] post Pascha.
Lectio.… Cap. xvn. Omelia ven. Bedæ presb. de eadem
leclione. Potest movere infirmos; fol. 59-63 : In natali
Philippi et Jacobi; fol. 63-67 : De invenlione S. Crucis;
fol. 67-71 : Item unde supra; fol. 71-72 : In letania
majore. Sermo B.Mazximini ep. de Ninivilis; fol. 72-77 :
Item in letania majore; fol. 77-81 : In vigilia Ascen-
sionis Domini; fol. 81-82 : Sermo beali Leonis papæ de
ascensa Domini; fol. 82-84 : Ilem cujus supra. De
ascensa Domini; fol. 84-88 : Unde supra; fol. 88-94 :
Dominica I* post ascensa Domini; fol. 95-100 : In
sabbalo Pentecostes; fol. 99-106 : In die sancto
Pentecostes; fol. 106-107 : Cap. xxx. Omelia B. papæ
Leonis de eodem die; fol. 107-108 : Sermo cujus supra
de eadem festivitate; fol. 108-110 : Sermo B. Maximi
episcopi de die S. Pentecostes; fol. 110-111 : J{em
sermo cujus supra de eodem die; fol. 111-112 : Dominica
octava Pentecosten; fol. 112-114 : Unde supra; fol. 114,
vacat; fol. 115-117 : Dominica 1 post octavam Pente-
costes ; fol. 117-124 : Unde supra; fol. 124-126 : Domi-
nica II* post Pentecosten; fol. 126-132 : Unde supra
Dominica 11 post oct.; fol. 132-141 : Dominica 11]
post oct.; fol. 141-142 : Dom. IV ; fol. 142-144, Dom.
γ᾽; fol. 145-147 : Dom. VI; fol. 147-149 : Dom. VII;
fol. 150-153 : Dom. VIII; fol. 153-156 : Dom. IX; fol.
156-161 : Dom. X: fol. 161-162 : Dom. ΧΙ]; fol. 162-
165 : Dom. X11: fol. 165-167: Dom. X111; fol. 167-169 :
Dom. X1 V: fol.169-171 : Dom. X V; fol. 171-172 : Dom.
XVI: fol.172-174: Dom. XVII; fol. 174-175 : mense
seplimo, feria IV; fol. 175-176 : Unde supra; fol.
176-181 feria VI; fol. 181-184: sabbalo in XII
lectione: fol. 184-187 : Dom. XVIII; fol. 187-188 :
Dom. XIX: fol. 188-196 : Dom. XX; fol. 196-197 :
Dom. XXI: fol. 197-198: Dom. XXII; fol. 198:
Abhinc Gregorii (Dialog., IV, c. Lx); fol. 199-200 : Dom.
XXIII; fol. 200-203 : Dom. XXI V; fol. 204-208 [écri-
ture du xre siècle: Dominic. Cap. (?)]; fol. 209-214 :
In vigilia 5. Johannis Baptistæ; fol. 214-216: In natali
S. Johannis Baplistæ; fol. 216-216 v°.: Sermo cujus
supra; fol. 216-218 : Unde supra; fol. 218-221 : Unde
sorte de bréviaire complet. Fol. 1, diverses écritures ! supra; fol. 221-225 : In vigilia S. Petri; fol. 225-227 :
2579
In nalale apostolorum Petri et Pauli; fol. 227-228 :
Sermo cujus supra; fol. 228-232 : Unde supra : fol. 232-
234 : In natali 5. Pauli apostoli; fol. 235-236 : In
natali VII fratrum; fol. 237-237 v° : In nalali S.
Laurentii; fol. 237-237 bis Sermo cujus supra;
fol. 238-238 v° : Cujus supra; fol. 238-240 : Unde supra;
fol. 240-241 : In assumptione S. Mariæ; fol. 241-243 :
In decollalione S. Johannis Baplistæ; fol. 243-248 :
Unde supra; fol. 248-250 : In nativitate sanctæ Mariæ ;
fol. 250-252: XVIII Καὶ. oct., Exaltatio 5. Crucis;
fol. 252-257 : In natali S. Matthæi apostoli; fol.
257-258 : In festivitate 5. Michaelis; fol. 258-263 :
Sermo in festivilate omnium sanclorum; fol. 263-265 :
Unde supra; fol. 265-266 : Sermo in nalali apostolorum;
fol. 266-270 : Ilem in natale apostolorum; fol. 270-274 :
Unde supra; fol. 274-276 : Ilem unde supra, in natale
apostolorum; fol. 276-280 : Sermo B. Fulgentii episcopi
in natale unius marlyris vel confessoris ; fol. 280-281 :
Item sermo in nalale unius martyris; fol. 281-283 :
Unde supra; fol. 283-284 : Unde supra; fol. 284-289 :
Unde supra; fol. 289-293 Unde supra. De uno
martyre; fol. 293-295 : In natale plurium martyrum;
fol. 295-297 : Unde supra; fol. 297-300 : Unde supra;
fol. 300-303 : Unde supra. Plurium martyrum; fol.
303-308 : Unde supra. In natale plurium martyrum;
fol. 308-309 : In natale unius pontificis; fol. 309-
311 : Ilem sermo in natale unius confessoris; fol. 311-
313 : Ilem de confessore; fol. 313-314 : Unde supra:
fol. 314-314 v° : In natale virginum.
42. Homiliaire (partie d'hiver) (in-fol., n°46), xesiècle.
Fol. 1, vacat; fol. 1-3 : Incipiunt capilula sequentis
dibri (2) Dominica V antle natale Domini; fol. 3-7 : In
vigilia 5. Andreæ apostoli ; fol. 7-9 : In natali S. Andreæ
apostoli; fol. 9-9 vo : In nalali 5. Benedicti; fol. 10 :
Beali Augustini de eadem lectione; fol. 10-14 : 1n
nomine omnipotentis Dei. Incipiunt omeliæ sive
tractatus bealorum Ambrosii, Augustini, Hieronimi,
Leonis, Maximi, Gregorii et aliorum catholicorum ac
venerabilium Patrum legendi tam in dominicis diebus
quamque οἱ in reliquis divinis festivilatibus. Dom. V
ante natale Domini; fol. 14-19 : Dom. IV; fol. 19-20 :
Dom. 111: fol. 21-24 : Dom. 11: fol. 24-28 : feria IV
mensis VII; fol. 28-33 : fer. V1; fol. 33-40 : sabbalo
in XII leclione; fol. 40-43: Dom.I; fol. 43-46 : In nalali
S. Thomæ apostoli; fol. 47-49 bis : Sermo 5. Augustini
de adventu Domini; fol. 49 bis-50 : I{em ejusdem de
unilate Trinilatis el de incarnatione Domini; fol. 51-52 :
Sermo 5. Maximi episcopi de adventu Domini; fol.
52-55 : In vigilia natalis Domini; fol. 55-57 : Lectiones
in nalale Domini. Lecliones de Esaia : Primo tempore;
fol. 58-60 : Leclio 5. evang.; fol. 60-65 : Inilium
S. evang.; fol. 65-66 : Leclio 5. evang. sec. Lucam:
fol. 66-68 : Omelia beati Auguslini de natale Domini
(serm. de 5. Fulgence, édit. Venise, p. 356); fol. 69-70 :
Sermo papæ Leonis de nalale Domini; fol. 70-73 :
Sermo beali Fulgenlii episc. de nativitate Domini;
fol. 73-74 : Sermo beali Maximi episc. de nalivilate
Domini; fol. 74-76 : In natale S. Slephani protomartyris
Christi; fol. 76-78 : Unde supra; fol. 78-80 : Unde
supra; fol. 80-82 : Unde supra; fol. 82-85 bis : In
natale 5. Johannis ; fol. 166-168 : In natale 5. Agathæ
virginis; fol. 168-176 : In nalale 5. Malthiæ apostoli;
fol. 177-179 : In sepluagesima; fol. 179-182 : Unde
supra; fol. 182-183 Dominica in Sexagesima;
fol. 183-186 : Unde supra; fol. 186-188 : Dominica in
Quinquagesima; fol. 188-191 : Unde supra; fol. 191-
193 : Feria 1V.Capul jejunii ; fol.193-195 : Unde supra;
EINSIEDELN (MANUSCRITS LITURGIQUES D’)
fol. 195-196 : Sermo 5. Ambrosii (2° main), Augustini |
de pænilentia; fol. 196-199 : Dominica in Quadrage-
sima; fol. 199-200 : Sermo B. Maximi episc. de Quadra-
gesima; fol. 201-202 : Ilém cujus supra; fol. 202-203 :
Item de Quadragesima:;. fol. 203-206 Sabbato in
| 462 (écriture du xn° siècle) :
2580
fol. 208-211 : Unde supra; fol. 211-214 : Dominica 111
in Quadragesima; fol. 214-215 : Item; fol. 216-219 :
Unde supra; fol. 219-221 : Dominica IV in Quadra-
gesima; fol. 221-224 : Unde supra; fol. 224-2926 :
Dominica in passione Domini; fol. 226-229 : Unde
supra; fol. 229-231 : Dominica in palmas; fol. 231-
235 : Unde supra; fol. 235-237 : Feria 11; fol. 237-
238 : Feria 111; fol. 238-240: Feria 1 V ; fol. 240-243:
Feria V cenæ Domini; fol. 243-246 : Unde supra;
fol. 246-249 : Sermo Leonis papæ in Parasceven:
fol. 249-254 : Unde supra; fol. 254-256 : In sabbato
sanclo; fol. 256-257 : Item cujus supra; fol. 258-262 :
Unde supra; fol. 262-263 Sermo de dedicatione
ecclesiæ; fol. 264-265 : Unde supra; fol. 265-267 :
Unde supra. EXPLICIT FELICITER IN XPO. En marge
les chiffres I à XII désignent les lectures à faire au
chœur: fol. 268, vacat ; fol 268 vo, écriture du xne
siècle : Tu autem Domine qui hodie…. dignatus es. Mi-
serere nobis.
72. Sermons (in-4°, n° 5), xne siècle. Fol. 1 : sur un
texte gratté du x1° siècle, on a écrit d’une encre à
peine lisible une Benedictio ou Missa super infirmum :
Veniatur qui est... sit super le. Amen.
83. Bréviaire (in-fol., n° 198), xue siècle, a été en
usage pendant les deux siècles suivants: Fol. 1-8 vo:
calendrier d’Einsiedeln sur lequel se trouvent désignés
les hymnes, versets, antiennes, etc., pour toute fête
quelconque : fol. 8 : Si vigilia nativitatis Domini in
dominica evenerit hæc responsorià cane… Dominica
post nativitatem Domini (une main du xme siècle a
ajouté une antienne avec les notes musicales : Arte
mira, miro consilio…. radicilus. e. u. 0. u. &. e.; du
xime siècle également, une note relative aux dédi-
caces : Capella inferior est dedicata in honore sanctorum
Johannis… Affre Mart.); fol. 9-104 : Antiphonaire
avec neumes, pour le temps, les saints, etc. Dominica
111 ante natale Domini; foi. 27-28 : In natali S. Megin-
radi mart.; fol. 49 : Resurrectio Domini (édit. Lange,
Latein. Osterfeien, p.32; cf. Schubiger, Sängerschule,
p. 21); fol. 105-262 : lectures de la sainte Écriture
pendant l’année : Incipil liber Esaie prophetæ; fol.
263-317 : Homélies des saints Pères sur les évangiles
pour les dimanches : Dominica V ante natale Domüini :
Lectio S. evang. sec. Johannem; Omelia B. Auguslini
episc. de eadem lectione : Miracula que fecil : corruissel
in morlem; fol. 318-358 : pour les fêtes des saints.
In vigilia S. Andreæ apostoli; fol. 358-362 : Commun
des saints : In natali apostolorum; fol. 362-373 :
Incipit Liber ymnorum per anni circulum : In dominica
ad nocturnos; fol. 373-376 : Cantica : In adventu
Domini; fol. 376 (écriture du xrve siècle) : Variæ
oraliones (à sainte Marie-Magdeleine); fol. 377-421 :
Psaumes de David: fol. 421-425 : Cantiques des
prophètes : Isaïe, Ézéchiel, Anne; fol. 424 : Te Deum
laudamus; fol. 425-426 : oraison dominicale, sym-
bole des apôtres, symbole de saint Athanase; fol, 426-
426 vo (changement d'écriture) : [πὸ vigilia defunc-
lorum; fol. 427-435 : capitules ou leçons brèves pour
toute l’année : Lecliones de adventu Domini; fol. 435-
459 : collectes pour toute l’année et pour les défunts :
Oraliones de adventu Domini; fol. 459-469 : prières
après les nocturnes pour tous les rangs dans l'Église,
à prime (Confileor), VII psaumes avec la litanie
pro defunclis, pro eleemosynariis, bénédictions; fol.
Leclio S. evang. sec.
Marcum.
88. Lectionnaire (in-4°, n° 16), x-xr° siècle. Fol, 1,
coupé; p. 1 :.… equum el salutare.… sabaoth; Ὁ. 2:
antienne de 5. Sigismond ; p. 3-7 : hymnes et antiennes
avec neumes en l'honneur du même saint; Ὁ. 8-72 :
Incipiunt lectiones de adventu Domini. Deus aulem
pacis… dies mali sunt; Ὁ. 74-304 : Incipiunt orationes
XII lectione; fol. 206-208:Dominica II in Quadragesima; | de adventu Domini. Dom. IV ante natale Domini :
2581
Excila Domine quæsumus.…; Ὁ. 305, vacal; p. 306-317 :
Orationes de communi sanctorum, de 5. Maria, de cruce,
ætc.; p. 317-339 : Benediclio cereorum.. Dominica
indulgentiæ (bénédiction des palmes); p. 340, vacat.
110. Ordo romain (in-fol., n° 48), x1° siècle, pag.
1-19 : Incipit ordo ecclesiasticus (1) romanæ Ecclesiæ
qualiter missa celebratur (édit. Hittorp, Coloniæ,
1561, p. 9-15; Biblioth. max. Patrum, t. x, col. 10;
J, Mabillon, Musæum Ilalicum, t. n, p. 3-16 [P. L.,
τι zxxvim, col. 937-948]; M. Gerbert, Monum. vel.
Liturg. Alem., t. 17, p. 144-149, qui collationna ce ms.
avec celui de Turin du 1x° siècle).
111. Missel (in-fol., n° 24), xne siècle. Fol. 1. vacal;
fol. 1-2 : début de la préface; entre les fol. 2-3, le
début du canon de la messe est retranché. Ce manu-
scrit contient les collectes, secrètes et post-commu-
nions, ainsi que plusieurs préfaces, p. 133, 253, etc.
112. Liber ofjicialis (in-fol., n° 27), x-xne siècle.
Pag. 1-46 (xu: siècle). Bénédictions : p. 5 : Lecliones
variæ ad utramque vesperam el ad tertiam; p. 7-18 :
Ordo ad faciendum monachum; fol. 18-20 : Missa ad
consecrandam viduam; fol. 20-27 : Exorcismus salis
οἱ aquæ, etc.; fol. 27-46 : Ordo sacri baptismatis;
fol. 35-36 : Lelania cum nominibus patronum Einsid-
densium : Just, Maurice, Sigismond, Ours, Meinrad,
εἴς. Une main du ΧΙ" siècle ἃ ajouté,sur la p. 1,
la séquence de sainte Afra : Grates Deo et honor...
(Mone, t. πὶ, p. 172, n. 767); Chorus novæ Jerusalem...
spiritu Paraclilo avec neumes (P. L., t. cxLI, col. 352).
— Pag. 47-338 (xr° siècle) : Liber ofjiciorum; p. 47 :
Naialis 5. Meginradi mart., oraisons pour la messe et
pour celle de 5. Just; p. 49 : Liber officiorum per circu-
lum anni. Capitula; une main du x1v® siècle a noté en
marge les heures canoniques auxquelles ces capitules
sont employés; p. 125 : Orationes de S. Othmaro εἰ
Nicolao; p. 126-262 : Orationes de dominicis, festis et
-sanclis; p. 262-272 : De communi sanclorum; p. 272-
278 : In dominicis post Pentecosten; p. 278-283 :
Orationes pro peccatis; Ὁ. 283-288 : Cottidianis diebus;
p. 288 : Ad nocturnos orationes; p.292: Vespertinalis;
p. 293 : Ad cursus quando volueris; p. 297 : Ad com-
_pletorium; p. 298 : Ad primam; p. 300 : De 5. cruce;
p. 303 : De S. Maria; p. 305 : In adventu Domini;
De omnibus sancti; p. 309 : Pro iter agentibus; p. 310 :
In adventu fratrum; Pro fratribus de via reversis;
p. 311 : Pro serenitate; p. 312 : Pro defunctis; p. 317 :
Preces post nocturnos et ad cursus; p. 323-328 : Litania.
113. Missel d’Einsiedeln (in-4°, n° 66), x siècle.
Page 1, comput; p. 2-3 (xn® siècle) : Benedictio mili-
4aris super enses; Ὁ. 4 (xrv® siècle) : Oratio pro patre et
matre; Ὁ. 5-6 (xn° siècle) : séquence avec neumes :
De apostolis. — Celi enarrant.. rex in celis; p. 7-25 :
calendrier; au 13 octobre : Dedicatio hujus ecclesiæ;
p. 26-34 : Ordo missæ; p. 35-62 : séquences de Notker
Avec neumes notés en marge : au chant du coq :
Grales nunce omnes. Tibi laus et gloria; p. 63-198 :
Graduel pour les dimanches et fêtes avec neumes;
p. 198-210 : Alleluia pendant tout le cours de l’année;
.p. 211-220 : Purification; Rameaux, vendredi saint ;
litanie de saint Marc; p. 221-222 : préface de l’Assomp-
tion de la Vierge : oraisons deS. Vigile, martyr; p. 223-
225 : préface pour la messe; p. 226-233 : Canon missæ ;
p. 234-523 : oraisons et préfaces pour la messe;
p. 524-552 : épîtres et évangiles; p. 553 : messe des
patrons : Just, Meinrad, Maurice, Sigismond; messe
-de sainte Marie-Magdeleine; p. 556 : séquence de
Notker avec neumes sur sainte Marie-Magdeleine :
Laus tibi Christe…. spes el gloria; p. 557 : antiennes
avec neumes; à saint Paul : Dixit Dominus...venisse
redemplorem. De nombreuses oraisons furent tran-
:scrites sur les marges du manuscrit à une époque
moderne.
114. Missel d’Einsiedeln
(in-4°, n° 56), xne ou
EINSIEDELN (MANUSCRITS LITURGIQUES D')
2582
ΧΙ siècle, Pag. 1-8 : directoire du chant pour les jours
de fête; p. 8 : messe pour les parents, séquence :
Virginis Mariæ laudes… nos εἰ luere. Mone, t. u,
p. 232, n. 503; p. 9-141 : graduel avec neumes pour
les dimanches et fêtes (voir ms. 113, fol. 63); p. 142-
151 : Alleluia per circulum anni (voir ms. 113, fol. 198):
p. 151-156 : antiennes des psaumes, pour le jeudi
saint, pour le vendredi saint (voir ms. 113, fol. 35-62);
hymnes à saint Meinrad : Sanclorum vila, virtus….
jungamur in celis. Hymne angélique. Symbole de
Constantinople; p. 191-201 : prières avant, pendant
et après la messe (voir ms. 713, fol. 26-34); p. 191-194,
en marge (x1v® siècle) : Salve sancta parens… ælerni
patris filium, avec neumes; p. 194-196 : séquence
avec neumes : Ave præclara… ad le transire (Mone,
τ. π, n. 355); p. 196-197 : séquence avec neumes,
Laudes virginis… David et Salomon; p. 197-199 :
Kyrie et Gloria avec neumes; p. 202 : Incipit liber
sacramentorum de circulo anni exposilus a sancto
Gregorio papæ romano, edilus ex autentico bibliothecæ
cubiculi qualiter missa romana celebratur ; fol. 203-204 :
préface; fol. 205-212 : canon de la messe; fol, 212-
499 : oraisons et préfaces (fol. 334-335, en marge,
d’une écriture du xne° ou du xme siècle : Benediclio
uvæ); fol. 500-501 : séquence de Notker à sainte
Marie-Magdeleine, avec neumes : Laus tibi Christe….
spes et gloria; fol. 502-528 : épîtres et évangiles;
fol. 529 : séquence de Notker pour la nativité de la
Vierge, avec neumes : ÆEcce solemnis (Mone, t. πὶ
p. 28, n. 341).
121. Graduel (n° XIII), ΧΕ siècle. Pag. 1-428 :
graduel avec neumes dont le copiste fait honneur au
pape saint Grégoire (Opera, Parisiis, 1705, p. 654 sq.),
par confusion avec Grégoire, abbé d’Einsiedeln
(964-996). Ce manuscrit, dont le vrai titre serait
Antiphonarius missæ, contient les introïts, graduels,
alleluias, offertoires et communion, tous accompagnés
de neumes; il paraît bien avoir été écrit à Saint-Gall
(voir p. 111) et ne diffère pas du ms. de Saint-Gall 359,
sinon en ce qu'il est plus complet (G. Scherrer,
Verzeichniss der Handschriften der Stiftsbibliothek von
Saint-Gallen, in-8°, Halle, 1875, p. 124). Le premier
feuillet ayant été coupé, le début manque, les pages
1 et 2, ajoutées plus tard, ne sont pas numérotées.
Début : Dominica 18 Adventus. Alleluia. Ostende nobis
Domine..; p. 16-20 : Sabbato IV temporum adventus
additur. Hymnus trium puerorum; Ὁ. 21-22: domi-
| nica proxima. Memento nostri Domine..; p. 261-310 :
Sabbato post Pentecosten sequuntur festa sanclorum a
natali SS. Marcellini et Petri usque ad festum S. Andreæ ;
p. 311-342 : Dominica de S. Trinitate usque in domi-
| nicam XXIII post Pentecosten; entre les p. 342-343,
lacune ; p. 347-370; Alleluia avec le verset pour tout
le cours de l’année; p. 371 : vacat; p. 372-373 : Omni-
polentem semper adorant..…. tempnere prompli, avec neu-
mes; ἢ. 373-376 : Hymnus {rium puerorum, avec neu-
mes; p. 377-381; antiennes pour le dimanche des Ra-
meaux; p. 381-382 : vers de Thiotolfe : Gloria laus.
sancla placent; p. 383-384 : le jeudi saint; p. 384-391 :
le vendredi saint, à l’adoration de la croix : Popule
meus… crux fidelis; p. 391-394 : antienne pour la pro-
cession au temps de Pâques : Surrexit enim sicul… in
tormentis. Alleluia; p. 394-404 : antiennes pour la lita-
nie de saint Marc : Ego sum Deus... creatura tua Do-
mine ; p. 404-405 : pour demander le beau temps : Znun-
daverunt aquæ… tuum Deus noster; p. 405-406 : en temps
d’épidémie : Libera Domine populum... Domine Deus
noster; p. 406 : pour la pénitence : Convertere Domine.…
Deus noster ; p.407-416 : aux fêtes des saints ; aux proces
sions des reliques; pour saint Pierre et saint Paul; pour
un martyr ou un confesseur ; pour un confesseur (S. Gall):
pour le cas d'une tribulation (voir l'édition sous le
| titre de Liber antiphonarius S. Gregorii, P. L.,t. LXXVmM,
2583
col. 641-724.); p. 417-427 : verset pour la communion
avec le début du psaume qui doit être chanté;
p. 428 : In ebdomada de S. Trinitate.… pro semetipso
sacerdote. Cette première partie du ms. 121 a été
reproduite par la photographie dans la Paléographie
musicale, in-4°, Solesmes, 1894, t. τν; cf, A. Reissmann,
Illustrirte Geschichte der deutschen Musik, in-8°,
Leipzig, 1881, p. 41. La deuxième partie : p. 429-600,
comprend des séquences de Notker. Pag. 429-433 :
lettre à Leuward, évêque de Verceil : Cum adhuc
juvenculus essem.… dirigere festinabo, P. L., t. ΟΧΧΧΙ,
col. 1003-1004; p. 434-435 : séquence à sainte Marie-
Magdeleine : Laus tibi Chrisle…. in fimbriis aurei
(Mone, n. 1034); p. 436 : Incipit liber ymnorum
Notkeri; p. 437-599 : Natus ante secula.. Tum decan-
temus Alleluia; p. 600 : essais de plume.
375. Fragments, xe siècle; p. 5-38: fragments d’un
lectionnaire: nosmelipsos sicut dei. operare satagi-
mus. Acceptabiles. Je mentionne enfin le ms. 326, qui
renferme, avec une sylloge épigraphique dont je
parlerai ailleurs en détail, trois feuillets (86, 87, 88)
d’un Ordo romain des trois derniers jours de la se-
maine sainte, édité par J.-B. De Rossi. Inscriptiones
christianæ urbis Romæ, in-fol., Romæ, 1888, t. πὶ a,
p. 34-35; cf. p. 9-35.
H. LECLERCQ.
ΕἸΣ: Nous avons eu occasion à propos d’abraxas
et d’amulettes (voir ces mots) de constater cette dis-
position des esprits à entourer de prestige des prati-
ques mystérieuses, des sons incohérents, à leur prêter
une valeur supranaturelle et une efficacité sensible. Les
évocations, les phylactères, les talismans prodi-
guaient les figures repoussantes et les paroles bizarres
de manière à étonner les simples, à les troubler et à
tirer de leur émotion quelque profit. Saint Jérôme
écrivait à ce propos à une de ses correspondantes ἢ :
Armagil , Barbelon, Abraxas, Balsamum et ridiculum
Leusiboram, cæteraque magis portenta quam nomina,
quæ ad imperilorum et muliercularum animos conci-
tandos, quasi de hebraicis fontibus haurient, barbaro
simplices quosque terrentes sono; ut quod non intelliqunt
plus mirentur. La magie tirait avantage de ces grossiers
prestiges dans les enchantements; on leur prêtait
d’autant plus de puissance qu’on les comprenait moins;
les plus bizarres étaient les plus recherchés : Auguria
non observant, phylacteria el caracteres diabolicos nec
sibi nec suis suspendant ?, et semblable abstention
devient matière à éloges car l'emploi des amulettes
portant des caractères inintelligibles ne disparaît pas
avec les superstitions païennes ; en plein moyen âge le
Corrector Burchardi contient encore un article dans
lequel le confesseur interroge le pénitent : Fecisti phy-
lacteria diabolica vel caracteres diabolicos ὅ.
I1 faut se tenir en garde contre la tendance à écar-
ter comme inintelligibles certaines abréviations dont
le développement peut donner une légende d’inter-
prétation facile. Edm. Le Blant possédait dans son
cabinet un jaspe rouge portant ces lettres # :
1CZ
ΟΡΠ
qui ne seraient que l’abréviation des mots He Ζεὺς
1S. Jérôme, Epist., LXxV, 3, ad Theodoram viduam, P.L.,
τ, xx, col. 687; cf. Eusèbe, Præpar. evang., 1. IV, c. 1;
1. V,c. x, P. G., t. ΧΧΙ, col, 341. — ? 5, Augustin, Serm.,
CLxXvVI, De tempore, P. L., t.xxx1X, col.2071. — ? Ch. LXxx,
dans Wasserschleben, Die Bussordnungen der abendländi-
schen Kirche nebst einer rechtsgeschichtlichen Einleitung,in-8°,
Halle, 1851, p. 648. — 4 Ἐς Le Blant, Explication d'une
pierre gravée, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France,
1859, t. xxvr, p. 191-195. — δ Jbid., ἡ. 192-193, énumère
treize exemples de cette formule. —* Voir Dictionn., t.1, au
mot ABRÉVIATIONS. — ? Letronne, Inscriplions grecques de
EINSIEDELN (MANUSCRITS LITURGIQUES D’) — ΕἸΣ 258%
Σ ἄάραπις, quisont une acclamation des plus fréquentes s.
Or, la condition naturelle des sigles est de représenter
des formules d’un usage tellement répandu que les
premières lettres des mots suffisent à les faire recon-
naître. Le système d’abréviations adopté par les an-
ciens © ne s’oppose pas à cette conjecture. Le mot IC,
écrit tout entier pour l'oreille, si ce n’est pour les yeux,
n’a point été abrégé, à raison de son peu d’étendue;
c’est ainsi que, sur les médailles, le mot OB figure
in extenso avec les deux sigles C-S-+ dans la formule
ob cives servatos. Eis s'emploie encore pour exprimer
l'identification; c’est par ce mot qu’une pierre basili-
dienne établit un lien de syncrétisme entre plusieurs.
divinités τ:
€EICBAIT
€EICAOWPMI
ATONBIAEIC
AEAKG@OPIXAPE
5 TATEPKOCMOYXA
IPOPIMOPHEOEOC
εἷς Bair, εἷς ᾿Αθώρ, μία Τωνδία, εἷς δὲ Αχωρι..
γα τάτερ χύσμου. γαῖρίε] τρίμορφε [θ]εός.
Un anneau du musée de Leyde et une pierre sépul-
crale découverte près d’Alep portent ces mots qui
rappellent une parole du Sauveur ὃ:
a) €IC ofeoc
εἷς Θεὸς Χριστός".
δ) EICOEOCKEOXPICTOCAYTOY
+ EYCTAEIOYNOYMI..... APIC
εἷς Θεὸς χὲ Χριστὸς αὐτοῦ. — [ÿstallliou νουμ[ερ}
αοί[ου] 3».
Employé dans les acclamations, le mot εἷς présente
encore parfois un autre sens; il sert alors à exprimer:
l’idée d'unité absolue :
€IC ATIOC EIC KYPIOC IHCOYC XPICTOC
lisait-on sur une croix au temps de Codinus 11.
Un fait historique établit cette autre signification.
Lors de.la persécution arienne, Libère avait été exilé
et l’empereur Constance, sollicité par les fidèles, an-
nonçÇa l'intention de rappeler le pontife si ce dernier
consentait à partager avec Félix le gouvernement
de l’Église. « La lettre de l’empereur, rapporte Théo-
doret, fut lue au peuple dans l’amphithéâtre et 165.
spectateurs s’écrièrent que Constance avait raison.
Divisés par les factions du cirque, les citoyens.
disaient-ils, auraient ainsi un pape pour chaque cou-
leur. Après s'être raillés de la sorte, tous s’écrièrent
d’une voix : εἷς Θεός, εἷς Χριστός, εἷς ἐπίσχοπος! Il
n’y ἃ qu’un Dieu, il n’y ἃ qu’un Christ, il n’y a
qu'un évêque 1* ! »
Semblables acclamations populaires se font en-
tendre en 536, au concile de Constantinople # et nous
les retrouverons sur les lèvres des martyrs africains
sous Huneric 14,
Il n’est pas surprenant de retrouver cette formule
sur des inscriptions grecques ?* :
EICBEOC 1 OEIBIL
εἷς θεὸς ὡ[6]οειθῶ[ν]
l'Égupte, t. 1, p. 378; pl. xv, n. 3; Wilkinson, Manners and”
customs, t.1V, p. 232; Catalogue of the collection of antiquities
formed by B. Hertz, in-4°, London, 1851, p. 71; Corp. inscr.
græc., t. 11, ἢ. 4971. — " Joh., x, 30, —" Janssen, Musei
Lugduno Batavi inscriptiones, p.63 : In sphragide ænea ex
Ægupto. — % Berggren, Itin. Europ. et Or., t. 11, p. 167;
Corp. inscr. græc., t. v, n. 9154. — 1 Codinus, De signis,
édit. Bonn, p. 28. — 1 Théodoret, Hist. eccles., 1. 11, 0. XIV,
P. G.,t.Lxxxn, col.1041.—%# Actio V, dans Labbe, Concilia,
t. v, p. 204 sq. — % Passio beator. marlyrum sub Hunerico,.
cu, — ? Corp. inser, græc., t. 1V, n. 8945,
2585
et même sur une matrice en bronze à estampiller les
pains liturgiques et trouvée dans une citerne de l’église
Saint-Georges d’Ezra. Pièce rectangulaire (0 m. 052 x
0 m. 38) munie d’une bélière et portant en haut relief
l’épigraphesur deuxlignes.Hauteur des lettres, 0 m.011.
Les bords très relevés de la pièce formant cadre à
l'inscription : (fig. 4027).
En Afrique, à Ksar-Tebinet, situé sur le flanc est
“
L0582-_.,
4027. — Matrice en bronze.
D'après Revue biblique, 1904, p. 265.
du Djebel-Djoukhane (sud-ouest de Tebessa), sur un
linteau de porte qui a été encastré dans le mur du
fort byzantin ?:
Ve €IC χ OEIVC
EI
c’est notre formule à peine estropiée : εἷς θεῖος pour
(ὐεός, D’après la forme des monogrammes chrétiens,
l'inscription date de la fin du 1v° siècle.
En Égypte: et en Syrie “16 formule est fréquente.
Nous rencontrons encore cette formule sur des cha-
Lu
à 2586
mosaïques, de marbres et de débris sculptés; il avait
été réduit au rang de vulgaire pavé. On y lisait sur
deux faces ces épigraphes en grec et en samaritain
(voir Dictionn., t. 111, fig. 2546):
€EIC OEOC et 12 112 Ὁ51)»9
« Un seul Dieu, que son nom soit béni à jamais £, »
Autre chapiteau, en marbre, à Nî‘ané, au sud de
Ramlé; chapiteau de pilier, forme et ornementation
dignes d'intérêt. C’est un cube trapézoïdal, sur une des
faces une couronne avec, à l’intérieur, EIC @E€OC*.
Linteau de porte à Arsouf (— Apollonias), cartouche
à oreillettes avec : EIC OEOC O ZUON, etc. 7. A
Édesse, cartouche à oreillettes en forme de queues
d’arondes, avec & :
EIC BEOC KE A XPICTOC A
Une petite plaque de bronze conservée au British
Museum, grossièrement gravée à la façon d’une in-
taille, représente un personnage à cheval conduit par
un écuyer. Vêtu de la chlamide et de la tunique,
portant la lance, l’écuyer portant un bâton, le cheval
caparaçonné, tout semble indiquer un personnage
important, un empereur peut-être, faisant son entrée
dans une ville, Trois serpents : EIC ΘΕΟΟ, et dans
une couronne; VFIA , souhait de bonne santé qui
revient à notre Vivat. Trouvé près de Tyr, en 1900
(fig. 4028).
C’est principalement dans l’épigraphie syrienne que
nous rencontrons la formule : Un Dieu, avec quelques
variantes qui peuvent se ramener à : εἷς (eds, εἷς (ὐεὸς
μόνος. εἷς Θεὸς 6 βοηθῶν πᾶσιν ", d’autres plus dévelop-
pées comme : εἷς (eds χαὶ ὁ Χριστὸς ou bien ὁ Νοιστὸς
4028. — Plaque de bronze.
D'après O. M. Dalton, Catalogue of early christian antiquities, p. 109, fig. 543.
piteaux. À Emmaüs (— Amwas) un chapiteau ionique
à inscription bilingue grecque et hébréo-phénicienne,
du type israélite et pouvant provenir d’un ciborium
d’autel, d’un ambon, d’un iconostase, d’un baptistère,
fut découvert dans le pavement, formé de cubes de
1 Ἡ. Savignac, Chronique, dans Revue biblique, 1904,
p. 265. — ? Guénin, Inventaire archéologique du cercle de
Tébessa, dans Nouvelles archives des missions scientifiques,
1909, t. xvur, p. 119; P. Monceaux, Inscriptions chrétiennes
de Ksar Tebinet, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de
France, 1909, p. 245, n. 1. — * G. Lefebvre, Recueil des
inscriptions chrétiennes d'Égypte, 1908, n. 87, 92, 136, 140,
164, 235, 236, etc., etc. — * Michon, Mülliaires d'Arabie
et de Palestine, dans Mémoires de la Soc. nat. des antiq. de
France, t. ταν, p. 18-20, — 5 Ch. Clermont-Ganneau, dans
Archives des missions scientifiques, t. 1X, p. 291 sq.; le
même, Rapports sur une mission en Palestine et en Phénicie
αὐτοῦ 1 et enfin : εἷς Θεὸς χαὶ ὁ Χριστὸς αὐτοῦ χαὶ τὸ
ἅγιον Πνεῦμα M, Le caractère chrétien de la formule
la plus concise est tout à fait certain et on en
peut citer un grand nombre d’exemples τ, mais ik
est possible que cette devise procède de l’exclama-
entreprise en 1881, dans même recueil, 1885, t. xx, p. 211,
n. 51; Survey of Western Palestine, Memoirs, t. τα, p.68 ; H.
Vincent, Les ruines d'Aruvâs dans Revue biblique, 1903,
τ ΧΗ, p. 590. — “ Zbid., 1885, t. x1, p. 169, n. 17. — τ Ibid.
1885, t. x1, p. 202, n. 15. — * Zeitschrift ἃ. ἃ. morgenland.
Gesellschaft, t. xxx V1, pl. 1, n. 9, p. 166.— ὟΝ Καὶ. Prentice,
Greek and latin inscriptions, New York, 1908, n. 16, 21, 22,
33, 96, 116, 152, 155, 246, 263, 278, 280, 302, 340, 354. —
WJbid., τι. 14, 24, 26, 27, 58,78,95,271.— 21 Jbid., τι. 25,
52, 56, 57, 61, 69, 90, 249, 250. — 1? Corp. inscr. græc., t.1v.
n. 8945, 9154, etc.; Waddington, Inscr. d'Asie Mineure.
n.2066,2689,2682, 2704, 25621, 2451, 2262,2057,2053b,1918.
ΕΙΣ — EL
2587
tion qui se lit dans le Deutéronome, vi, 4, où le
mot Jehovah est traduit par les Septante Κύριος εἷς.
Il est remarquable aussi que les Syriens ont gravé de
préférence ces mots sur le linteau des portes, se confor-
mant en ceci au verset 9 du Deutéronome. Il n’y a donc
pas lieu d’être surpris de trouver ces mots sur des
monuments juifs ou judaïsants, comme à Emmaüs,
sur le chapiteau bilingue, à Ni ‘ âné sur deux cha-
4029. — Chasse à l’élan. Diptyque.
D'après Venturi, Storia dell’ arte italiana, t.1, p.363, fig. 335.
piteaux trouvés avec un plat de bronze ciselé où
sont représentés le chandelier à sept branches et
J'armoire aux rouleaux sacrés, à Koloniyeh où on
lit ces mots : Eis Θεὸς χαὶ ὁ Χρισ(τ)ὸς αὐτοῦ. Φῶς. Zon
Mync0n Bapwyte 1, L'usage de εἷς eds est ancien,
puisqu'on lit ces mots sur une pierre datée de 326 ?
et sur une de 336 9,
H. LECLERGCO.
1 Schick, dans Palestine Exploration Fund quartlerly state-
ment, 1887, p. 55. 2 W. K. Prentice, Greek and latine
inscriptions, New-York, 1908, n. 338, 340. * Jbid., τι. 110,
— 4 À, Venturi, Storia dell’ arte italiana, in-8°, Milano, 1901,
‘AOUDJEH
2588
ÉLAN (CHASSE A L’). Nous avons mentionné
parmi les diptyques (voir ce mot, Dictionn., t.1v, col.
1137, n° 51), un feuillet d'ivoire du Cabinet Meyer
à Liverpool. C’est un fragment de diptyque apparte-
nant, si on en juge par la technique, au commencement
du ve siècle. Il représente une scène des jeux du cirque
auxquels président trois magistrats assis dans leur
loge. Celui d’entre eux assis entre ses collègues tient
en main une patère et a dû donner le signal de l’ou-
verture des jeux. Ceux-ci consistent en une chasse
| à l'élan. L'absence de perspective a réduit l'artiste
| à disposer les animaux sur des plans superposés, il a
su néanmoins faire une œuvre pleine de vie. Par trois
| portes entrebâillées les gens de service font sortir de
leurs cages les animaux qu'ils semblent exciter de la
Capelle
10 mé tres
4030. — Église de la colline d’El ‘Aoudijeh.
D’après Revue biblique, 1897, t. VI, p. 615.
voix; ceux-ci ne paraissent pas bien redoutables.
Un d’eux s’est couché tout de son long, un autre ca-
briole gaiement, plus disposé à jouer qu'à combattre,
un troisième se lance à fond de train sur la piste. Celle-
ci a déjà reçu une victime qui agonise et une autre
| vient s’enferrer sur un unique venator. Appuyé sur une
des portes, on voit un de ces mannequins ou pileus dont
on faisait usage pour tromper les animaux et dérouter
leur poursuite (fig. 4029) *.
H. LECLERCQ.
EL ‘AOUDJEH. Au cours d'une excursion du
Sinaï au Nahel 5, en allant de Ain Kseimeh à Gaza ?,
on rencontre parmi des régions ravagées et devenues
désertes une station nommée ΕἸ ‘Aoudjeh, dont Palmer
a parlé avec quelques détails ? et à laquelle le P. M.-J.
Lagrange ἃ consacré une notice que nous allons citer *
5 Revue biblique, 1896, t. v, p. 118;
4 Jbid., 1897, ἴ, vi, p. 612 sq.
* Revue biblique,
t. 1, p. 363, fig. 335.
1897, t. vi, p. 107. —
? The desert of the Exodus, t. 11, p. 366.
1897, t. vi, p. 614-615.
Ἷ
à
ἱ
Ψ
1
}
᾽
᾿
2589
La ville était située dans la plaine, séparée par une
vallée de l’acropole. Dans la partie basse on reconnaît
sans peine deux églises. L'une d’elles mesurait 20 mè-
tres de long sur 10 de large, avec deux annexes
de 5 mètres de large sur 16 de long. Un narthex cou-
rait sur la largeur totale de 20 mètres, avec une lar-
geur de 3 m. 80. En avant se trouvait un atrium de
même largeur et profond de 15 mètres. Colonnes et
EL ‘AOUDJEH — EL BARAH
2590
struction est très négligée, la partie moyenne est plus
soignée et la partie supérieure est presque belle. Le
mur nord est tout entier debout. Il est couronné par
un blocage grossier lié par des poutres de bois. Ce
grand bâtiment était vraisemblablement la citadelle.
L'autre est une église dont voici le plan (fig. 4030).
Les tambours des colonnes et des fragments de sculp-
tures couvrent le sol. L'appareil intérieur, destiné à
Φοοφο 8 86 6 8988 8 5
4091. --- ΕἸ Barah. Groupe de maisons. D’après de Vogüé, Syrie centrale, pl. 36.
débris de marbre abondent ; sur un chapiteau déterré |
on peut lire ceci : |
+ YTNEPCOTHPIAC ABPAAMI
YXOPZOYKAICTEDbANOYAY ]
ΤΟΥΥΙΟΥΠΡΟΓ |
ENEXOHCZ"9NOYTO 7333
Plus curieux encore que les églises sont les puits. |
L'un d’eux mesure douze à quinze mètres de -profon-
deur, sur environ deux mètres de diamètre dans
sa partie ronde, car il se termine en haut par un cadre |
sarré. 11 compte trente-huit assises de blocs calcaires |
parfaitement appareillés. Sur la colline ces puits sont ]
creusés dans le roc à une profondeur naturellement
plus grande, afin d'atteindre le niveau de l’eau. Au-
jourd’hui tous sont à sec. L'un d’eux est divisé en
quatre étages par des amorces en pierre. On est tenté |
d'en faire le puits d’un baptistère à cause de sa proxi- |
mité d’une église,
La colline de la citadelle est occupée presque tout
entière par deux édifices entourés d’une enceinte.
L'un d'eux mesure 90 mètres du nord au sud sur 30 mè-
tres d’est en ouest. On y montait par un escalier de
près de 3 mètres de large. Dans le mur ouest, il y a
deux gros contreforts extérieurs. La base de la con-
disparaître sous un crépissage, est beaucoup moins
soigné que l'extérieur, dans lequel on remarque la même
gradation qu’au château, les rangées supérieures étant
plus régulières que les soubassements. La hauteur des
murs est actuellement de cinq à six mètres. On n'y
observe ni fenêtres ni naissance de voûtes.
Quel était le nom de cette cité, certainement im-
portante? Je ne puis le dire.
H. LECLERCQ.
EL BARAH. Parmi les ruines du Haouran visi-
tées par M. de Vogüé, El Barah était particulièrement
favorisée par le nombre et l’importance des édifices
et des sculptures conservés. Nous allons enregistrer
ici ce que cette bourgade possède d’intéressant pour
l’archéologie chrétienne. Les ruines d'El Barah sont
les monuments d’une société chrétienne, riche et
civilisée, qui est venue s'établir dans ces montagnes,
soit pour y chercher la tranquillité et fuir le bruit
d’Antioche et des grandes villes du littoral, soit seu-
lement pour y respirer pendant l'été un air plus pur.
Il n’y avait pas là de villes proprement dites, bien que
les ruines d'El Barah soient fort étendues; on ne voit
pas un édifice public, sauf les églises, pas de portiques,
de théâtres, de stades: rien que des maisons d’habita-
tion spacieuses, avec de nombreuses dépendances et
2591
un enclos qui était planté de vignes et d’arbres
fruitiers. Ce sont des lieux de villégiature, de tran-
Plan
D'après de Vogüé,
quille retraite, de recueillement religieux; il n’y
a aucune trace de la vie publique de l'antiquité, pas
4033. — Chapiteau d’El Barah.
D’après de Vogüé, op. cit., pl. 47.
un décret du sénat et du peuple, pas une inscription
honorifique, seulement quelques sentences pieuses
4034. — Console d'El Barah.
D'après de Vogüé, op. cil., pl. 48.
et quelques courtes inscriptions funéraires; encore |
la grande majorité des tombeaux ne porte-t-elle
qu'une croix et rien de plus. D’un autre côté,
EL BARAH
les monuments annoncent une société riche,
4032. — Plan, façade et coupe d’un vestibule, à El Barah.
car
tout a été construit en bel appareil, en pierres de
|
|
|
T
PATATE
| |
op. cit., pl. 32.
grandes dimensions, et quelquefois l’ornementatiom
n’a pas été épargnée, surtout sur les tombeaux. Les
édifices appartiennent presque tous au ve et au vie siè-
cle; il n’y a presque rien d’antérieur au christianisme,
4035. -
Linteaux de fenêtres d'El Barah.
D'après de Voyüé, op, cil., pl. 50.
ni de postérieur à l’islamisme; le district tout entier
paraît avoir été abandonné lors de Ja conquête et il
n’est habité de nos jours que par un petit nombre de
musulmans. La vigne, l'olivier, le figuier, le noyer
2593 EL BARAH 2594
prospèrent dans ces montagnes, dont l’aspect général | ont toutes été creusées dans l'antiquité, et quelques-
4036. — Grande villa d'El Barah. Coupe.
D'après de Vogüé, op. cit., pl. 51.
est assez aride, parce qu’elles sont formées de cal- | unes ont de très grandes dimensions. Le raisin d'El
caire blanc, mais qui recèlent partout dans les vallons, | Barah est célèbre dans le nord de la Syrie et je dois
ΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞ
δὶ δὶ (6. (δ
Tombeaux
4037. — Grande villa d'El Barah. Plan.
D'après de Vogüé, op. cit., pl. 51.
les creux et les interstices des rochers, une terre | vous dire,ajoute Waddington, que je n’en ai jamais ren-
rouge d'une grande fertilité; on n’y rencontre presque | contré de plus délicieux: c'est sans doute celui qui était
pas de source mais les citernes sont nombreuses, elles | connu dans l'antiquité sous le nom d'uvæ Apamenæ.
2595 EL BARAH 2596
Le plan d’ensemble (fig. 4031) permet de se rendre | à portiques sont généralement tournées vers le midi,
4038. — Grande villa d'El Barah. État actuel.
D'après de Vogüé, op. cil., pl. 52.
compte de la disposition d’un groupe de maisons de | Dans ce groupe on remarque un pressoir qui sera dé-
dimensions moyennes et des rues qui les mettaient en | crit en son lieu. Voir PRESSOIR.
NS
NN
NN
AN
4039. — Grande villa d'El Barah. Vue restaurée.
D'après de Vogüé, op. cit., pl. 53.
communication. Le principe de leur construction est
le même, l'orientation presque uniforme, les façades
La porte d’une cour de maison se compose d'une:
première arcade formée de claveaux non extradossés
et qui donne entrée dans un porche ou vestibule exté-
rieur, garni de bancs de pierre, pour l’usage des pas-
sants, des visiteurs que l’on fait attendre ou des gar-
diens de la maison: puis vient la porte proprement
dite, baie rectangulaire primitivement fermée par des
vantaux en bois, encadrée par des moulures et sur-
montée d’un linteau orné de rinceaux sculptés. Sur
le linteau on lit :
Ιζύρ(ιος) φυλάξη τὴν ἴσοδόν σου ai τὴν ἔξοδον ἀπὸ τοῦ
νῦν ai ἕως τῶν αἰώνων. ᾿Αμήν.
« Que le Seigneur garde ton entrée et ta sortie
maintenant et dans tous les siècles. Amen » (Ps. cxx, 8)
(fig. 4032).
Différents détails sont donnés dans l’ouvrage de
EL B:
ARAH 2598
| villa d'El Barah (fig. 4034). Linteaux de fenêtres
(fig. 4035). ,
La grande villa, dite Deir Sobal, « le couvent Δ’ ΕἸ!
sabeth », était la plus complète qui fut rencontrée
| (fig. 4036-4039). Une seule porte, P, donne accès dans
la villa: quand on l’a franchie, on passe devant la loge
du portier, L, et on entre dans une cour à plan incliné,
taillée dans le roc, sur laquelle donnent d’un côté les
| écuries pratiquées sous la {errasse, et de l’autre côté le
cellier, C, encore garni de ses tonneaux de pierre.
| Si, au lieu de descendre dans cette cour, on tourne
à droite, on arrive sous un portique sur lequel s’ouvre
la porte du jardin et celle du grand couloir, D, qui
| dessert toute l'habitation intérieure. Le centre du
+ ἡ
1
” :
ι
Nord
-Ἢ Chapelle
La
Κι glise principale
HE © € ni
4040. — Plan d'établissements religieux, à El Barah.
D’après de Vogüé, op. cit., pl. 60.
M. de Vogüé, mais avec une certaine imprécision. Ce |
sont des monogrammes (pl. 42), sans qu’on précise |
ceux d'El Barah, ceux de Serdjilla et ceux de Moud-
jeleia. Une tablette dont la destination n’est pas indi-
quée (pl. 46, n. 1) et qui porte une inscription em-
pruntée au psaume 1v, 8, allusion à la prospérité, à la
paix, à l'abondance des biens de la terre au milieu
desquelles vivait la population chrétienne qui a con-
struit ces habitations :
|
"ΕΒ δωχάς por, εὖ
ne τ
Ἀπὸ χαρπο
ἐνεπλήσθημε
[
RAIN AU ETES τ"
ροσυνὴν ΤῊΝ
αρδίαν 109
σίτου χαὶ οἴνου χαὶ ἐλαίου
ξν εἰρυ νη.
« Tu m'as donné la joie dans mon cœur. Des fruits du
blé, de la vigne et de l'olivier nous avons été comblés
en paix. »
Un chapiteau (fig. 4033); console sculptée, ou |
corbeau supportant l'extrémité de l’entrait de la |
charpente du toit d’une des salles de la grande
plan est la grande salle, A, lieu de réunion, qui, par une
large porte, donne sur une salle B, construite à angle
droit et qui paraît avoir été une salle à manger: le
bâtiment C, avec son cellier muni d’un escalier exté-
rieur, serait une cuisine ou office. L'étage supérieur de
la villa reproduit les mêmes dispositions, sauf qu’il
n’a pas de communication directe avec le bâtiment C.
L’escalier principal a disparu; il devait se trouver
sous le portique E, qui a beaucoup souffert, ainsi que
cette partie de l'édifice qui renfermait sans doute les
chambres d'habitation et les dépendances.
Le jardin est entouré d’un mur; on voit encore les
traces des portiques rustiques, des pergulæ, qui sup-
portaient les treilles et les plantes grimpantes. Par un
touchant usage, le plus bel ornement de ce jardin est
un tombeau, sorte de temple à jour, porté par douze
colonnes et renfermant deux sarcophages; d’autres
sépultures se trouvent dans un angle écarté.
Toute cette construction est en grand appareil
2599
irrégulier, à joints vifs, mais très bizarrement enche-
vêtrés, avec harpes et décrochements. Tous les plan-
chers et toutes les charpentes étaient en bois; la place
γ------
4041. — Tombeau-pyramide, à El Barah.
D’après de Vogüé, op. cit., pl. 75.
de cadres et de dormants en bois se voit aussi à l’in-
térieur des fenêtres de la grande salle; on distingue des
traces de stuc. Deux des portes de la grand: salle sont
ornées de monogrammes chrétiens sculptés dans des
EL BARAH
2600
pagnée d’une chapelle, est précédée et flanquée de
cours spacieuses, bordées de portiques irréguliers; elle
communique avec la rue par une porte semblable à
celle des maisons de la ville; à gauche de l’entrée, le
bâtiment carré A avec son portique intérieur pourrait
être une école. De l’autre côté de la porte est un bâti-
ment détruit, habité sans doute par les gens de ser-
vice. Dimensions de l’église : longueur 25 mètres,
largeur 16 m. 60. La maison intérieure B servait à
l'habitation du clergé, elle était en communication
directe avec l’église: sous le portique, une grande cuve
servait aux ablutions. La maison D ne communiquait
pas avec l'église. Par sa cour intérieure, ses dispositions
concentriques, sa grande salle. elle diffère sensible-
ment des maisons ordinaires d'El Barah, toutes pres-
que invariablement conçues d’après le type de la
maison C; elle paraît avoir été affectée au logement
d’une communauté de clercs.
Quelques tombeaux d'El Barah méritent d’être
rappelés.
Le plus intéressant est un grand tombeau à pyra-
mide, d’une exécution assez soignée (fig. 4041). Le
trait caractéristique de la décoration est un boudin
sculpté qui forme l’élément principal des deux ban-
deaux supérieurs et du linteau de la porte. Les rin-
ceaux de feuillage, sans tiges apparentes, à larges
feuilles et à petits enroulements, sont peu modelés
dans leurs détails, mais profondément découpés, de
telle sorte que leur contour se dégage par une ligne
sèche et dure sur l’ombre vigoureuse du fond. Ce fait
particulier se rapproche beaucoup de celui des chapi-
teaux de Sainte-Sophie de Constantinople, de Saint-
Vital de Ravenne et en général de toutes les œuvres
soignées de la première époque byzantine. Le boudin
sculpté dans ce style spécial est un ornement caracté-
ristique qui se rencontre assez fréquemment dans la
région qui nous occupe (fig. 4042-4043), nous le retrou-
vons également à Jérusalem, à la porte Dorée et à la
porte Double du Temple, œuvres du vre siècle de notre
ère; à Constantinople, dans l’église des Saints-Serge-et-
Bacchus, comme partie intégrante de la corniche où
4042-4043. — Détails de la grande pyramide d’El Barah.
D'après de Vogüé, op. cit., pl. 76.
rosaces ornées. L'un est formé de la lettre X et d’une
croix, l’autre du X et du P disposés suivant la forme
dite constantinienne; l'alpha et l'oméga sont mêlés
à des feuillages; la boucle du P se recourbe à la
façon du R latin.
Par les analogies, la date de cette belle construction
paraît devoir être assignée vers la fin ‘du rve siècle ou
le début du siècle suivant.
Un groupe d’édifices religieux (fig. 4040) montre
trois églises juxtaposées :
l’église principale, accom- |
l'empereur Justinien a inscrit son nom etFcelui de
l’impératrice Théodora vers l’an 530 de notre ère:
Cette pyramide d’El Barah, pas plus que celle dont
nous allons parler, ne sont datées, mais par leur com-
paraison avec les monuments qui les entourent et
dont certains sont datés, M. de Vogüé leur assigne le
ve siècle de l’ère chrétienne.
La pyramide est hérissée d’un quinconce de culs-
de-lampe dont la destination est douteuse; il est fort
admissible que cette profusion de consoles aura dû
Tombeaux tailles
dans le roc.
2044. — 1° Tombeau de Malchus, fils de Gouras. 2°, 3° Tombeaux taillés dans le roc.
D'après de Vogüé, op. cit., pl. 79, 80.
DICT. D'ARCH, CHRÉT, IV. — 82
2603
servir, à certains jours, à supporter des lampes allu-
mées. On sait que l’illumination des tombeaux à
certains anniversaires, faisait et fait encore partie
du rituel oriental.
Autre pyramide moins riche et moins ornée, ce n’est
guère qu'une imitation de la tombe qui vient d’être
décrite. Le constructeur, s'étant sans doute trompé
dans la pose de son premier bandeau, en a relié les
deux parties à l’aide d’une assise oblique.
Nous trouvons à El Barah quelques tombeaux
taillés dans le roc, composés d’une chambre funéraire
et d’un portique. La tombe n° 1 est précédée d’une ga-
lerie supportée par trois colonnes. La façade de la
tombe n° 2 était complétée à l’aide d’une assise rap-
portée : toute trace de corniche aentièremeut disparu.
On voit, sans plus devoir entrer dans les descriptions,
la façade restaurée, le plan et la coupe de cette tombe
n° 2 (fig. 4044). Les sarcophages qui entourent la
chambre funéraire ne sont pas des cuves.rapportées;
ils sont évidés-dans la masse naturelle du rocher, ainsi
que l’arcosolium qui surmonte chacun d'eux. Les
couvercles de ces sarcophages sont rapportés; ils ont
d’ailleurs la forme ordinaire.
Autre tombeau creusé dans le roc, auquel on descend
par un escalier coudé. Le; deux arcosolia latéraux
renférment chacun deux sarcophages pris dans la
masse du rocher et placés perpendiculairement à la
paroi de la chambre; cette disposition est fort rare
(fig. 4044).
Au-dessus de la porte extérieure onlit l'inscription
suivante, longue de 1 m. 25; hauteur des lettres,
0 m. 045 à 0 m. 07:
"Erovs n°
« L'année 728, le 6 (du mois) de Xanticus, Malchus
fils de Gouras. »
Cette date de l’ère des Séleucides correspond au
6 avril 417 de notre ère.
La feuillure f que l’on voit dans l’intérieur de la
porte P était destinée à recevoir un encadrement de
basalte, dans lequel s’ajustait une porte de même
matière ".
Nous rencontrons à El Barah quelques inscriptions
intéressantes.
Graffite dans une maison à l’est de la ville; dans
l'appartement principal, côté nord, sur le soflite de
l'arc central, longueur Ὁ m. 79, hauteur des lettres
3 à 8 centimètres ?:
ETOYCAKYMHNOCA-OYakKKa
ἔτους xd’, unvos Allo a κα΄. En l’année 724, le
21 du mois de Dios (novembre 412 de notre ère) *.
Une tombe située à l’ouest des ruines: l'inscription
est très effacée, on peut lire seulement sur la première
ligne, qui mesurait 1 m. 11, les deux extrémités; la
deuxième ligne avait Ὁ m. 89 de longueur, elle n’a
perdu que sept lettres ὁ:
CI OI AITOY
MHNIA TOYCZKYINAI
μηνὶ Δ(ύστρον, ξγτους ζψ' ἰνὸ. (δ)ί. Mois de Dystros;
année 727, indiction 14 (mars 416 de notre ère).
Ξανδικοῦ ς΄ Μάλχος l'oscæ
1 M. de Vogüé, Syrie centrale, Architecture civile et reli-
gieuse, du 15 au VII" siècle, in-4°, Paris, 1865, p. 82, 84, 85,
38, 90-92, 93, 97, 100, 105, 106, 107, 108, pl. 32, 35, 36, 41,
42, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 60, 62, 74, 75, 76, 79, 80;
H. C. Butler, Architecture and other arts, in-4°, New York,
1904, p. 97, 219, 243, 244; Ἐς. Sachau, Reise in Syrien und
Mesopotamien, in-8°, Leipzig, 1883, p. 86 sq. — * W. K.
Prentice, Greek and latin inseripl{ons, New York, 1908,
Ὁ. 176, n. 188. — 3% La tombe de Malchus, fils de Gouras, en
117; cf. Corp. inser. græc., t.1v,n.9152; Waddington, op. cit,
πῃ. 2645; Vozüé, op. cit., pl. 80: Prentice, op. cil., p. 176,
n. 189; voir ci-dessus. — ΕΝ, K. Prentice, op. cit., p. 177,
EL BARAH
2604
Une tombe souterraine pr‘cédée, d’un portique de
deux colonnes et deux pilastres engagés. Sur le côté
droit de la colonne, à gauche en entrant :
+ €EVCEBILos]
Nous avons cité déjà l’inscription ἰχύρ( τος) φυλάξη
‘Aury τ il en existe une autre toute semblable, sauf
le mot amen, qui manque ?
Sur 1. linteau d’une maison ὃ :
Θ -ἰσοδόν σου (χαὶ) τὴν
entrée et ta sortie.
Sur un linteau ὃ:
OOCHDYAZONTAYTATOCXTOTIPIHCANY
ὁ Θ(ξὸ)ς φύλαξον ταῦτα τῷ σίου) (δ)ούλῳν, τ(ῷ) πίοι)-
παν (τ)[1]. « O Dieu, préserve ceci, eu égard à ton ser-
viteur qui l’a fait. »
Sur un linteau 45 maison, longueur de l'inscription
1 m. 33, hauteur des lettres 0m°10352%%
Δώξα ἐν ὑψίστοις Θεῷ, χαὶ ἐπὶ γῆς εἰρ νη. ἐν ἀἰν)θοώποι [ς]
εὐδοχία +. « Gloire à Dieu au plus haut des cieux
et paix, sur la terre, aux hommes de bonne vo-
lonté. »
Dans la même maison, sur le mur du vestibule,
long. 0 τη. 50 pour la première ligne, Ὁ m.37 pour la
deuxième:!:.... τοῦ θεοῦ ποιήσαντος (?) ἐν τούτῳ νίχα (3).
Deuxième ligne : ᾿ζύριε Box.
Sur le linteau d’une porte 1!:
+ Δόξα ἐν ὑψίστοις [He]. χαὶ ἐπὶ γῆ εἰρήνη («Gloire
à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la
terre. »
Sur deux linteaux de porte d’une grande maison
antique τ:
ΘΟ ᾿χύριος φυλάξι, τὴν
ξξοδόν σου. Que Dieu garde on
MS . ; ΑΞ, οἱ
a) Εδωχάς μοι εὐφροσύνην εἰς τὴν χαρδίαν μου
+ ᾿Απὸ χαρποῦ σίτου χαὶ οἴνου χαὶ ἐλλέου
ἐγεστλήσθημε ν-ἐν ἰρήνη.
« Tu m'as donné la joie dans mon cœur. Des fruits
du blé, de la vigne et de l'olivier nous avons été comblés
en paix. »
δ) Δόξα Πατρὶ
« Gloire au Père, au Fils et au Saint Esprit. »
Sur un linteau, près d'El Barah ! :
+ KYPIOCTLUNAYNA € MELUNMEO@EMIUNECTI
+ Kôçios τῶν δυνάμεων μεθ᾿ ἑμῶν ἐστ! (ou ἔστω).
Ps. xLv, 8,12: « Le Seigneur des armées est avec nous. »
Sur un linteau de porte d'une maison :
Ἰζ(ὑριοὴὺς ποιμέν()} ue vai οὐδέν οι ὑστερήσ(ει), Ps: ΧΧΙ͂Ι,
1. «1,6 Seigneur me conduit, rien ne me manquera. »
Sur un linteau de porte, disparu #:
Χριστὸς ὁ ἀεὶ νικᾷ. + Πίστις, ἐλπίς, ἀγαπή. +
᾿Ιὐγίρει απὸ γῆς πτωγὸν χαὶ ἀπὸ χοπρίας ἀνυ(ψ)οῖ πένητα
καὶ Υἱῷ χαὶ ᾿Αγίῳ Πν[εύματι
« Le Christ (est) toujours vainqueur. Foi, espérance,
charité. Il tire l’indigent de la poussière et le relève
du monceau de détritus» (Ps. ex 7):
ΣῸΡ un linteau de porte: + [Πένοιτο, Kigis, τὸ ἔλεός
σου. ἡμᾶς: + afin το ἠλπίσαμεν. ἐπὶ σέ. Ps: ΧΧΧΙ,
22: ailes paraître votre miséricorde sur nous, Sei-
n. 190, — 5 W. Κα. Prentice, op: cif., pe 177, n. 191; cf. Bur-
ton et Drake, Unexplored Syria; & 104 pe. 212. — * Wadding=
ton, op. cit., n. 2646; Vogüé, op. cil., p:82; Prentice, op. cit,.
p. 178, n 192: — * Prentice, op. cit:, ἢ. 179, n. 193. —
5 Prentice, op. cit, p. 179, n. 194. — * W. K. Prentice,
op. cit. p. 179, n. 195. — 1° Jbid., p. 180, n. 196. — "5 Jbid.,
p.180, π. 197.— Ὁ Jbid., Ὁ. 181, n. 197a.— *# Waddington,
n. 2648; Vozüé, pl: 46; Prentite, p. 181, n. 198. —
1 Waddington, n. 2649; Prentice, p. 181, n, 199,—715Wad-
dington, n. 2650; Prentice, p. 182, n. 200. — 1 Wadding-
ton, n. 2651; Prentice, p. 182, n. 201, — 1? Waddington,
n. 2652; Prentice, p. 182, n. 202.
2605
gneur, selon l'espérance que nous avons eue en
vous. »
Sur un linteau d’une maison complètement détruite
L'inscription mesure 2 m. 09 en longueur avec. au
centre, un espace de 0 m. 06 occupé par une croix de |
Ὁ m. 045 de large; une croix à chaque extrémité de
l'inscription. Les lettres €, O, C ont entre 0 m. 04 et
Ὁ m. 05 de hauteur, les autres lettres ont 0 m. 06 et
0 m.07::
+ MEFAAHHAYNAMICTHCATIACTPIAAOC
+ OKOMICTPICKOCENTOYTONIKA +
-Ἑ Μεγάλη ἣ δύναμις τῆς ἁγίας Toiados. + O χόμις [lois
χος ἐν τούτῳ νιχᾷ —. « Grande est la puissance de la
sainte Trinité. Le comte Priscos est vainqueur en
cela. »°
Sur le linteau d’une des deux portes d’un édifice
détruit situé au centre de la ville. Ces portes sont au-
jourd’hui enterrées à deux pieds de profondeur; à
l’ouest de celle qui porte l’inscription se trouvait peut-
être une fenêtre. Le linteau est brisé, il mesurait jadis
2 m. 13, il a perdu 0 m. 135 à gauche et 0 m. 46 à
droîte, ce qui reste de l'inscription mesure 1 m. 535,
hauteur des lettres 0 τη. 04 et 0 m. 05 ?:
.…CTLATTICTICENBATITIL MAHTIPL.....
Jo πίστις ἐν βαπτίσματι) προ...
ΤΙ semble impossible, d’après les dimensions de la
cassure, que nous ayons ici le texte : εἰς ἰχύριος. uix
πίστις. ἕν βάπτισμα (de l’épître aux Éphésiens, ιν, 5.
Dans les ruines-du château, .au milieu du grand clos,
fragment en grandes lettres ὃ:
ἅγιος ὁ Θεός. MLJOCICXYPOC [ἅγιος ἀθάνατος. σταυ-
ρωθεὶς δὲ] (41MA [s, ἐλέησον ἡμᾶς.
Sur un large bloc de pierre, 1 m. 44 long., 0 m. 66
haut., 0 m. 57 épaisseur # :
ZOHYTIA
Lo (pour ζωή) ὑγία (pour ὑγεία et ὑγίξια)"
H. LECLERCQ.
ELBEUF-CAUDEBEC. Dans l’J{inéraire d’An-
tonin on lit ces mots : Jler a Rotomago Luticiam,
usque πὶ. p: LXXVII sic: UÜUggade, m. p. VIII;
Médiolano Aulercorum, m. p. XI7115. L'emplacement
d'Uggade æ été fort contesté. Belley® et d’Anville”
se prononcent en faveur de Pont-de-l'Arche; Bru-
zen de La Martinière se décide pour Igoville, près
Piîtres ὃ; Mentelle revient à Pont-de-l'Arche”; Re-
ver va à Damps®, qu'adopte Aug. Le Prévost,
tout en faisant de Pont-de-l'Arche « le centre de
la station antique 2 », et, en 1840, Gatebled écrit :
« On s'accorde généralement à fixer vers l’em-
placement du Pont-de-l'Arche une station romaine
désignée dans l’Itinéraire d’'Antonin sous le nom
de Uggade. Dans l'intervalle du 1x° au xn* siècle, on
trouve que le lieu appelé les Damps, situé un peu plus
haut sur le cours de la Seine, se nommaït Hasdans
et celui au-dessous, Maresdams, d’où l’on peut induire
que toute cette plage, occupée par l’ancien établis-
sement romain, était comprise sous une même
τ Prentice, Ὁ. 183, n. 203. — * Prentice, p. 183, ni 204. —
3 Waddington, n. 2653; Prentice, p. 183, n. 205. — " Pren-
tice, p. 184, n. 206. — " D. Bouquet, Recueil des hist. de la
Gaule, t. x, p. 108. — * Belley, dans Mém. de l'Acad. des
inser, el belles-lettres, 1753, t. x1x, p. 633-670. —? D'’Anville,
* Notice sur l'ancienne Gaule, in-4°, Paris, 1760, p: 678. —
#Bruzen delaMartinière, Le grund dictionnaire géographique,
historique el critique, Paris, 1768, t. vi, p. 168, 325. —
* Mentelle, Géographie ancienne, in-4°, Paris, 1788, t. 1 : au
mot Galli. — 1% Rever, Mémoire sur les ruines du Vieil-
Évreux, publié par ordre de la Société d'agriculture de
l'Eure, Évreux, 1827, p. 217; Précis analyt. des travaux de
d'Acad. royale de Rouen, 1827, p. 113; Recherches sur le
EL BARAH = ELBEUF-CAUDEBEC
2606
dénomination #, » Dès le xvmr® siècle, dom Bouquet
écrit sans prendre parti : Uggade quibusdam est
Elbeuf, sed res est in incerto Ÿ, La carte de la Gaule ou
Description des Gaules, tirée des cartes imprimées ou
ms. des sieurs) Sanson, corrigée sur les remarques de
dom Bouquet, bénédictin, el sur Les dissertations de
M. Lebeuf, par le sieur Robert, géographe ordinaire
du roy, place Uggade ἃ Elbeuf, sur la voie de Roto-
magus (Rouen) ἃ Condate (Condé-sur-Iton, près
Breteuil), Cette indication n’échappa pas à Bruzen
de La Martinière !#, mais ce ne fut pas avant le
ΧΙΧἧ siècle qu'elle fut reprise par ΤῊ; Licquet # et par
E. Gaillard, qui soupçonna Elbeuf d'être-sur une voie
antique “ὁ; enfin, M. Guilmeth fixa, par des argu-
ments à la fois historiques et archéologiques, Uggade
à Elbeuf ”; que l’abbé Cochet attirajusqu'à Caudebec-
lès-Elbeuf 15, et « nous avons confiance, écrivait-il.
que l’avenir ne nous démentira pas ». Maïs Caudebec
et Elbeuf, en se développant, se sont si étroitement
soudées qu’on ne peut plus les disjoindre. La princi-
pale mine archéologique se trouve à gauche de
l’église de Caudebec, entre la rue de l’Église, la route
d’Elbeuf à Louviers et celle de la même ville au
Pont-de-l'Arche. Il suffit de rappeler ici tout ce passé
qui reste étranger à nos études et de mentionner
deux débris d'inscriptions honorifiques, dont un
seul est intelligible et que Léon Rénier complète
ainsi 1:
IMP
HAD
Imp(eratori) [Cæs(ari) Trajano] Haëä(riano [Aug
(usto) divi Trajani Parth(ici) fil(io} divi Nervæ
nep(oli). « On pourrait aussi penser à Antonin le
Pieux, qui s'appelle sur les monuments T. AELIVS -
HADRIANVS - ANTONINVS ; mais il serait impossible
de recomposer avec ces noms notre monument,
sans couper le mot ANTONINO, ce nom ne tenant
pas entièrement dans la seconde ligne, dont les lettres,
ainsi que le prouve notre dessin, sont égales à celles
de la première. Or, on doit croire que le graveur d’un
monument public, comme celui-ci, avait disposé
son inscription de manière à ne pas couper le nom
de l’empereur en l’honneur duquel ce monument
était élevé; c’est du reste une induction qu’on peut
tirer de la comparaison des: inscriptions analogues
et du même temps. Il faut donc s’en tenir à cette
restitution, et donner pour date ἃ ce monument le
règne de l’empereur Hadrien, c’est-à-dire une année
comprise entre la 1165 et la 130€ de notre ère. »
Uggade fut probablement détruite en 282, et de
nouveau, plus complètement aussi, en 383;son nom
disparaît sur la Table de Peutinger, dressée dans les
dernières années du 1v° siècle. On retrouve encore des
charbons et des cendres épaisses à plus d’un mètre
sous tout le sol de Caudebec; en plusieurs endroits on
a trouvé des couches de cendres superposées, indices
de dévastations successives.
En 1855, des terrassements exécutés dans la rue
de l’Église, qui longe le chœur et le presbytère à
Caudebec-lès-Elbeuf, firent trouver des cercueils de
vérilable emplacement de la stations romaine Uggade, entre
Évreux et Rouen et sur l'antiquité de Pont-de-l'Arche, in-12,
Évreux, 1826.— Αι Le Prévost, Noticehistorique et archéol.
sur le département de l'Eure, in-8°, Évreux, 1835, p. 23, 49.
— # Gatebled, Dictionnaire topographique, statistique et
Historique du dépurt. de l'Eure, in-12, Évreux,. 1840, p. 399,
— 3% Bouquet, op. cit., t. 1, p. 118, note. — 4 Op, cit. ἔν νι,
p: 326, au mot Y'agade. — # Sociélé d'émulation de Rouen.—
#4, Le Prévost, op. cil., p. 110. — # A, Guilmeth, His-
toire de la ville et des environs d'Elbeuf depuis les temps les
plus reculés, in-S°, Rouen, 1839-1841. — %# Sépullures σαὶ
lofses, romaines, franques et normandes, p. 99. — 1 Corp,
inser. lal., t. Xi, ἢ. 3214; cf. ἢ. 3215,
2607
pierre sur un parcours d'environ soixante mètres.
À une profondeur d'environ 60 centimètres du niveau
actuel du chemin et sur une longueur de trente mètres,
on rencontra d’abord douze cercueils, dont quelques-
uns placés côte à côte; tous dirigés de l’est à l’ouest,
les pieds à l’orient, la tête à l'occident. Leur longueur
était (au dedans) 1 m.98, (au dehors) 2 m. 15; largeur
à la tête (dedans) 36 cent., (dehors) 52 cent.
largeur aux pieds (dedans) 30 cent., (dehors) 50 cent.
Profondeur intérieure (partout), 27 cent. Tous ces
cercueils comportaient une auge et un couvercle, la
pierre semblait venir des carrières de Vergelé, de
Saint-Gervais ou de Saint-Leu; un seul cercueil, celui
qui contenait différents objets, était en calcaire du
pays ou craie d’Orival et avait dû contenir deux corps,
dont un était entier et l’autre incomplet. Voici les
objets provenant de cette tombe :
A la ceinture, quelques objets rongés par la rouille
4045. — Cure-dents, cure-oreilles, à Elbeuf.
D’après Cochet, Sépultures, 1857, p. 116, 118.
et tombés en poussière; dont une boucle carrée qui a dû
servir à fermer le ceinturon. Un anneau de bronze
assez lourd et pesant vingt-cinq grammes; la circon-
férence extérieure porte quatorze petits grains ou
pois de même métal. On peut passer cet anneau au
petit doigt. Deux perles, dont une de verre bleu très
irisée, et l’autre de pâte de verre rouge, avec des
raies jaunes imitant une feuille de fougère. Cette
perle ressemble à un baril de forme bombée,
Un cure-oreilles et un cure-dents en bronze, de la
longueur de 0 m.08;attachés tous deux par un anneau
de même métal, dans lequelils étaient passés au moyen
d’un trou pratiqué à leur extrémité supérieure. Le
corps de l’objet est tordu en spirale, et à l'extrémité
? Caylus, Recueil d'antiquités, τ, v, p. 404, pl. 130, fig. 5.—
? Texte, dans Moniteur Viennois, 1855, n. 518; Bulletin
monumental, 1855, p. 419; E. Le Blant, Inscr. chrét. de la
Gaule, t. 11, n. 412 a, pl. 291; Allmer, Inscriptions antiques
et du moyen âge à Vienne en Dauphiné, 1875, t. 1V, n. 1922,
pl. 320**; Le Blanc, dans Congrès archéologique, 1879, t.xLvr,
p.276; Corp. inscr. lat., τ. xn, n.5697 ". — *De Bonstetten,
Recueil d'antiquités suisses, Berne, 1855, pl. xx1V, ἢ, 12, p. 46,
ELBEUF-CAUDEBEC
2608
inférieure il se termine par un aplatissement qui reste:
horizontal pour le cure-dents et se recourbe pour le
cure-oreilles. (fig. 4045), ΠῚ n’est pas rare de rencontrer
ces petits objets de toilette intime dans les tombes
franques. Caylus a reproduit un cure-dents qui, à
l’autre extrémité, se transforme en cure-oreilles 2.
« Ce morceau de bronze, dit-il, est travaillé en spirale,
sans doute pour donner une tenue sûre à la main,
en même temps que pour augmenter la force de la
pièce. » Autre exemplaire à Vienne en Dauphiné, et
consistant en un bijou d’or massif, du poids de
14 grammes, se composant d’une plaque semi-
circulaire à son sommet, muni d’un anneau mobile
de suspension. Des deux extrémités inférieures
pendent, à d’autres anneaux, un cure-oreilles et un:
cure-dents. Sur la plaque on lit ? :
INAIN
GEMO
LANE
Indicium Gemolane, écrit l'abbé Cochet, tandis qu'il
faut certainement interpréter : In Dei nomine,
Gemolane.
Autre exemplaire dans le cimetière helvéto-
burgonde de Vidy, près Lausanne : un cure-oreilles
en or, long de 0 m.10, torse comme une corde, avec,
4046. — Fibule à Elbeuf.
D'après Cochet, Sépultures, Ὁ. 121.
au milieu, une croix de Saint-André
creux ὃ,
Autre exemplaire dans le cimetière anglo-saxon de:
Fairford, près Glocester; le même anneau de bronze
tient attachés ensemble un cure-oreilles et deux
cure-dents #, — Trois cure-dents et trois cure-oreilles.
ont été trouvés à Little Wilbraham (Cambridgeshire ©).
— Une petite trousse provenant d’une tombe de.
Sibertswold (Kent) où l’on voit un cure-dents et
un cure-oreilles. — Autre exemplaire à Harnham.
Hill, près Salisbury, sur un squelette de femme,
portant un ecure-dents et un cure-oreilles en bronze
passés à un anneau de même métal ἴ, — Autre
exemplaire, à Hartlip (Kent), une pince à épiler en
bronze et un cure-oreilles passés à un anneau de
même métal *.
Les deux plus belles pièces ont été trouvées sur la
poitrine du squelette.
Ce sont deux fibules de bronze avec charnière et
ardillon en fer, mais recouvertes extérieurement d’une
feuille d’or et décorées avec un soin exquis. Ces deux
fibules sont identiques à celles trouvées à Parfondeval,
en 1851; elles n’en diffèrent que par la taille; celles
d’Elbeuf ont Om. 005 de moins; elles se composent
d’une feuille d’or de Ὁ πὶ 020 de diamètre, enchâssée
gravée er
47.— (ὟΝ. M. Wrylie, Fairford graves, in-8°, Oxford, 1852,
pl. 1x, fig. 10. — ® Néville, Saxon obsequies, pl. ΧΙ, Χιν.
— ® Th. Wright,On Anglo-Saxon antiquilies with a particular
reference to the Faussett collection, in-8°, Liverpool, 1855,
p. 15. —*? Akerman, An account οἱ excavations in an
Anglo-Saxon burial ground at Harnham Hill, London,
1854, pl. πι, fig. 13. —" Ch. Ronch Smith, Collectaneæ
antiqua, t. τας p. 20, pl. v, fig. 1.
«col, 960. — ᾿ Jbid., col. 960,
2609
dans un cercle d'argent large de O0 m.002 à peine. Le
cercle d'argent, faisant légèrement saillie sur le plan
-de l'or, est orné sur le bord de petits trous gravés
à l’aide d’un poinçon. La feuille d’or est maintenue
contre le cercle d’argent par un anneau d’or en
forme de grénetis qui est séparé de l'argent par la
feuille d’or relevée et maintenue ainsi entre les deux
cercles,
Le champ de la fibule est orné au centre d’un
bouton de pâte verdâtre, serti en or et formant saillie;
vers chaque extrémité des deux diamètres, se coupant
à angle droit, d’une lame de verre rouge pourpre
transparent, de la forme d’un petit triangle isocèle,
sertie dans une feuille d’or également en saillie, et le
sommet tourné vers le centre; de quatre perles
d'argent semblables à des têtes d’épingles, placées à
la circonférence, chacune au milieu de l'intervalle
laissé entre les plaques de verre; enfin, le fond est
couvert d’un ornement de filigrane d’or imitant une
corde ou un fil tordu. Ces filigranes se composent
-de petits cercles placés de chaque côté de la base des
plaques de verre, d’un nœud en double S imitant
assez bien un 8, fixé au-dessous de chacun des boutons
d'argent, et de quatre ou cinq petits cercles maintenus
par une petite épingle d’or diversement disposés
entre le nœud et le bouton central (fig. 4046).
H. LECLERCQ,
ELCÉSAÏTES. On n’a pu tomber d’accord sur
le nom du personnage que les uns appellent H}7254;,
Ἢ λξαΐί. £a, d’autres Ἢ λξαίος ou ‘KAz:52:1; quoi
qu'il en soit, une secte le prit pour patron et porta le
vocable d ᾿[ὑλχεσαιταί. ᾿Εἰλχεσαίοι. IA£4:?; saint Au-
gustin la désignait par le mot Elcesæi ὃ. Ces sectaires
croyaient ou faisaient semblant de croire qu’un ange
du sexe mâle, dont ils donnaient les dimensions gigan-
tesques, leur avait apporté un livre contenant une
doctrine à laquelle il fallait croire sans chercher à y rien
comprendre, utile avertissement. Le plus clair de cette
doctrine était une extrême indulgence pour les
pécheurs et des facilités inespérées pour la rémission
‘des péchés; ce qui mécontentait fort l’auteur des
Philosophumena#. L'histoire et les pratiques de la
secte sont incomplètement connues; nous savons
cependant que les elcésaïtes conservèrent la plupart
des pratiques du judaïsme, notamment la circoncision,
le sabbat, les observances légales 5. Ils proscrivaient
l'usage de la chair des animaux " et le rite des sacri-
fices anciens, multipliaient les baptêmes et rendaient
à l'eau un culte fondé sur leur croyance que cet
élément était le moyen par excellence de la propa-
gation de la vie τ: en outre, ils lui attribuaient une
vertu purifiante ἡ. Le baptème n’était plus pour eux
qu'une baignade indéfiniment renouvelable et, par
cet abus, ils cessent de relever des études liturgiques.
La virginité et la continence étaient interdites et
le mariage imposé dès que l’adulte arrivait à l’âge
nubile®. La prière se faisait tourné vers Jérusalem 19,
Les elcésaïtes croyaient à l’astrologie et répétaient
une formule cabalistique à laquelle il est bien superflu
de s’attarder !!.
ΕἸ. LECLERCQ.
EL DJEM. L'ancienne Thysdrus, en Tunisie.
En 1887, R. de La Blanchère signalait un texte qui
« n'aurait qu'un médiocre intérêt, n’était le lieu de
τς, Épiphane, Hwres., xIX, 23 LU, P. G., t. XI, col. 264,
Y60 ; Théodoret, Hæreticor.fabulæ,1.11,c. vx, P.G., CLXXXIN,
col. 393. — 3 Eusèbe, Hist. ecel., 1. VI, €. XxxvIn, P, G., TX,
col. 597; Timothée de Constantinople, De recept. hæret.,
P. G., t. LXxX VI, col. 32. — ? S. Augustin, De hæres., 32,
P, L., t. χαχι, col. 31. — * Philosophumena, |. IX,c. xur,édit.
Cruice, Paris, 1860, p. 447 sq. — * 5. Épiphane, Ado. hæres.,
hær. ΧΙΧ, 5, P. G., t. x11, col. 268.— “ Zbid., Lux, P. G.,t.XL1,
5 Jbid., XIX, 8,.col. 265: —
ELBEUF-CAUDEBEC — EL DJEM
LL
2610
la découverte. Il provient, en effet, d'El Djem,
qui, jusqu'ici, n’a presque pas d’épigraphie %. »
Signalons d’abord une lampe avec monogramme du
Christ dans une bordure de cercles et de carrés
alternés 1,
Dalle plate, peu épaisse, qui a recouvert un tombeau
chrétien; ce qui subsiste est concassé en neuf frag-
ments; on n’en peut guère rien tirer que le mot
DPSTA (deposila).
Fragment brisé de partout; lettres mal gravées et
irrégulières, hautes de Ὁ τη. 04 à ὁ m. 05; époque
chrétienne # :
EIT WODRA
VIX ANS
Deux autres fragments également brisés de partout,
hauteur des lettres : 0 m. 02 à O m. 05 #:
a) PAT δὴ ΗΟ Ὲ
requies CIT-:IN pace RQVIV
vixil anni S χε ACE AN
S:M VIII PM
δ) : Hic est deposilus….].…. r(e)qui(e)v[il in place
an[norum ..... 1 VIII p(lus) m(inus)?
Plaque de marbre brisée de partout;
irrégulières et négligées, hautes de ὃ m. 03 1 :
lettres
NN
PEREGRINVS
CVLDEUS RE
FRIGER
5 IT
S'agit-il d’un pèlerin inconnu NN, auquel on
souhaite cui Deus refrigerit? c’est possible et il est
4047. —
D'après Bull. 4rch. du Comité, 1897, p. 377, n.
Jonas gravé au trait sur une épitaphe d'El Djem.
28.
intéressant de constater, au revers de cette pierre,
la présence d’un dessin au trait figurant Jonas déposé
sur la terre étrangère par le monstre (fig. 4047).
Intaille gnostique ovale, brisée à la partie inférieure,
Au droit, personnage diadémé, tourné à gauche,
debout, nu, le bras gauche abaissé, l’avant-bras droit
porté en avant et soutenant un lévrier, qui se dresse
sur ses pattes de derrière. A droite, un serpent. Au
* Jbid., x1x, 1, col. 261. — 19 Jbid., xIX, 3, col. 264. —
11 G, Bareille, dans Mangenot, Dictionn. de théol. cathol.,
t 1v, col. 2233-2239.- LR, Cagnat, Découvertes archéo-
logiques en Tunisie, dans Bull. du Comité archéol. des
trav. hist, 1887, p. 435. - # O. Dalton, Catalogue of
early christian antiquities in the British Museum, p. 145,
n. 772. — M P, Gauckler, Rapport épigraphique sur: les
découvertes faites en Tunisie, dans même recueil, 1897, p. 378,
ἢ. 61.— τ. Jbid., p. 378, n. 62, 63. — 1° Ibid., p. 377 n. 58
2614
revers, la série des Noyelles dont nous avons parlé
(voir Dictionn..it. 1, col. 1268-1288 ) ! :
ΕΗΙΟ
H1 O VO
HIOVOAE
FO VGAEH
CVOAERHI
OVAEHIO
Enfin, une statuette ayant fait partie d'une fon-
taine et où l’adduction de l’eau se produit par 165
mêmes voies et moyens qui ont fait la célébrité du
jeune Manneken-piss ὁ
5) H. LECLERCQ.
1. ÉLECTIONS ABBATIALES. Il serait
vain de chercher une règle générale parmi les plus an-
ciens monastères.connus lorsqu'ils’agit de l’élection du
supérieur. Le cénobitisme égyptien et le cénobitisme
cappadocien et palestinien comportent des usages sur
lesquels nous ne sommes pas renseignés. Les Vies de
moines tiennent sans doute à rapporterles circonstan-
ces merveilleuses qui déterminèrent le choix du héros,
miracles, prodiges, événements imaginés ou retouchés
de telle sorte qu’on.est fondé à leur refuser créance.Le
monachisme.occidentaln’est pas beaucoup mieux par-
tagé. Ligugé, Marmoutiers, Lérins, Condat, Agaune,
Saint-Jean de Réomé servent non seulement à l’exploi-
tation d’un sol aride, mais à la germination des plus
audacieuses légendes. En Italie et en Irlande, le
cénobitisme pénètre et s'établit vers le même temps et
l’histoire de ses commencements n’y est pas plus
certaine. D'ailleurs, nulle uniformité; d’un mona-
stère au monastère voisin un souffle différent a passé
et apporté une règle distincte. Saint Jérôme fait
connaître par une traduction la règle de Pakhôme;
Rufin d’Aquilée vulgarise celle de saint Basile; saint
Jean de Reomé adopte celle de saint Macaire; Jean
Cassien est tout pénétré des usages de Nitrie. Il en
résulte un éclectisme assez original. Saint Benoît dit
tout net qu’il a fait pour le mieux mais ne prétend pas
avoir réussi et approuve d'avance les perfectionne-
ments qu’on apportera à son œuvre, toute pénétrée
de ce qu'il a lu dans saint Basile et dans Jean Cassien.
Saint Philibert compulse et s’efforce de combiner
Basilii sancti charismata. Macharii regulam, Benedicti
decreta, Columbani énstiluta 3. Ces institula Columbani,
implantés ἃ Luxeuil et à Bobbio, counaîtront une heure
de vogue, mais une heure seulement. Leur rigueur ne
saura prévaloir contre les règlements plus tempérés
de la règle de-saint Benoît qui, petit à petit, s’insinue,
progresse et, finalement, évince la règle concurrente.
Au vire siècle, l’observance columbanienne est désuète;
la fusion des deux règles remonte à Waldebert,
troisième abbé de Luxeuil‘. La règle de saint Benoit,
résumé de l’expérience des anciens, n’imposait aucune
de ces excentricités dont les moines d'Égypte et
d'Irlande avaient le secret. Elle mettait chaque
homme à son rang et chaque objet à sa place, défi-
nissait les droits et les devoirs, les attributions et
charges et, dans son ensemble, s’inspirait d'un grand
et large esprit de tolérance chrétienne et de libéralisme
administratif. Le chef de la,communauté n’en devait
être que le modérateur et non le tyran. Cette curieuse
ét originale tentative de régime constitutionnel
s’adaptait si parfaitement à l'institution que l’ambi-
tion inquiète et toujours renaissante des abbés pour
Δ, Gauckler, Nofe sur quelques inscriptions latines décou-
vertes en Tunisie, dans même recueil, 1900, p. 108, n. 49.
— 3 P, Gauckler, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de
France, 1895, p. 110-112. --οῦ Vita S. Philiberti, 5, dans
Mon. Germ. hist, Script. rer. Merov., t. ν, p. 586. —
# Malnory, Quid Luxovienses monachi discipuli sancti
Columbani ad regulam monasterniorum atque ad communem
EL DJEM — ÉLECTIONS ABBATIALES
2612
anéantir les garanties des religieux a périodiquement
abouti à des catastrophes. L'abbé n’était et ne devait
être que le primus inter pares, invité par les frères à
prendre une fonction qui n’entraînait en aucune
manière l’abdication des religieux. Ceux-ci retenaient
leur capacité de consultation, et de désapprobation le
cas échéant : Quoliens aliqua præcipua agenda sunt in
monasterio, convocet abbas omnem congregationem et
dicat ipse unde agitur. Et audiens consilium patrum
tractet apud se et quod utilius judicaverit, faciat. Tdeo
autem omnes ad consilium vocari diximus quia sæpe
juniori Dominus revelat quod melius estf. Ines’agit que
d’une capacité consultative, mais en même temps de
l'obligation pour l'abbé de recourir à cetteconsultation.
L'histoire de tous les siècles nous montre des-abbés
esquivant par tous les moyens cette obligation et,
5115 ne peuvent l’esquiver, éludant par ‘toutes les
habiletés les indications positives recueillies dans la
consultation.
Un point sur lequel ils tombent généralement
d’accord avec leurs conseillers-nés, c’est pour accepter
de la confiance ingénue de ceux-ci la délégation d'au-
torité qui leur est faite. Cette délégation semble
n'avoir pas même fait l’objet d’un doute pour les
rédacteurs des règles monastiques orientales, elle se
fait spontanément et ne suppose même pas la néces-
sité d’une réglementation. En Occident, saint Césaire
d’Arles admet dans la règle des vierges le-principe de
l'élection abbatiale ἡ : Quoliens sancla abbatissa ad
Deum migraverit, nulla ex vobis carnali affectu, aut pro
natalibus, aut pro parentela aliquam minus efjicacem
fieri velit : sed omnes Chrislo inspirante, unanimüiter
sanclam spiritualem eligile quare et regulam monastenii
possit efjicaciter custodire, el supervenientibus respon-
sum cum ædificalione et compunclione et cum sanclo
afjectu sapienter valeat reddere; ut omnes homines, qui
vos cum grandi fide et reverentia pro sui ædificatione
| expetunt, Deum,uberius benedicani, et de vestra electione,
et de illius quam eligilis conversatione -spiritualiter
gratulentur. Sainte Radegonde choisit la règle rédigée
par saint Césaire pour le monastère de Sainte-
Croix de Poitiers; on a maintes fois raconté les
incidents qui s’y produisirent à Ja mort de l’abbesse
| Agnès 7.
La Règle du Maître, composée au vue siècle pour
un monastère franc, mais sur l’expansion .de Jaquelle
on est encore réduit à des conjectures, prescrit Ja
nomination de l’abbé par son prédécesseur,..: Ærgo
dum in hanc sitim honoris omnes fratres abbas viderit
anhelare, et oculo scrulelur, qui diversis in \agone
observantiæ superior vel perjectus extlilerit; et jam
tempore mortis suæ vocalis omnibus ante se patribus
dicat eis : Bene vos quidem omnes in observatione
sancla egistis; bene acta vestra Dei semper præbuistis
aspeclibus; el vocalo subito nomine illius, vel appre-
hensa manu ejus, quem meliorem in omni perfectione
semper absconse ceteris judicavit, dical omni «congre-
galioni: Audile me, filii, Trinilas sancla novit, cujus
judicio hic eligilur quia vobis omnibus in omni obser-
valione mandatorum Dei, id est in tlacilurnilate, in
obœdientia… semper melior exsliterit 8.
Saint Benoît a consacré le soixante-quatrième
chapitre de sa règle à l’élection abbatiale. ἢ] étahlit
le principe électif : In abbatis ordinatione illa semper
consideratur ratio ut hic conslilualur quem sibi omnis
concors congregalio secundum timorem Dei sive etiam
Ecclesiæ profectum contulerint, in-8°, Paris, 1894, p. 26. —
5 Regula, ο. 1, édit. Wüfflin, p.12. — ‘ Recapitulatio, c. x,
dans L. Holsten, Codex regularum, édit. Brockie, 1759, 1. #,
p. 361. — * Levillain, La révolte des nonnains à Sainte-Croix
de Poitiers, dans Mémoires de la Société des antiquaires de
l'Ouest, 1908. — * Regula Magistri, ce, xcn, édit. Brockie,
t. 1, p. 288, ὰ
-
2613
pars quamwis parva congregationis saniore consilio ele-
gerit. Réunir les suffrages de l’omnis concors congregatio
apparaissait sans doute au saint homme une entre-
prise surhumaine, car aussitôt, il introduisit ce
correctif qui annule pareille exigence : sive. eliam
pars quamwis parva. L’unanimité ne pouvant entrer
en ligne de compte, reste à savoir ce que le fondateur
a voulu dire dans le cas où l'élection serait le fait
d’une pars quamvis parva. Celle-ci porte ses suffrages
sur un des candidats en présence, lui témoigne sa
confiance et parvient à l’imposer à la communauté.
Mais par quel moyen? Ce ne peut être de vive force;
ce newpeut être non plus par persuasion, encore bien
moins par démonstration. Se fera-t-on, d’un parti au
parti adverse, des concessions? La règle ne prévoit
rien de semblable et, pour son rédacteur, la situation
ne paraît entraîner aucune difficulté. L'élection faite,
chaque candidat compte 565 suffrages, mais rien n’est
terminé, il compte aussi ses électeurs et les oppose à
ceux’ de ses concurrents revendique pour son groupe
les têtes les plus sages et les cervelles les plus rassises.
Après avoir compté les suffrages il s’agit de les peser.
La qualité fera échec à la quantité. Mais qui appré-
ciera la qualité? Assurément ce ne sont pas les élec-
_ teurs eux-mêmes. Il est sans doute pénible de se
sentir médiocre, mais il est intolérable de l’avouer et
ὉΠ πὸ peut attendre d’un groupe qu'il se reconnaisse
inférieur en bon sens à un autre groupe. Cependant
a rèvle prévoit et prescrit cette procédure : on dépar-
tagera les partis d’après leur mérite et le candidat qui
‘devra être irstitué sera celui quem pars licet parva
congregalionis saniore consilio elegerit. L'abbé sera
donc. en ce cas, l'élu de la minorité; mais qui pourra
aboutir à le faire recevoir eomme abbé? Il faut
admettre, eroyons-nous, que la communauté exerce
moins un droit d'élection qu'un droit de désignation
. où de présentation, lequel n’entraîne pas la nomi-
nation. Si l'unanimité est faite sur un nom, rien de
“plus clair; mais si les suffrages se sont répartis sur
plusieurs candidats, plusieurs, deux au moins,
d'entre eux, sont soumis à l'enquête et cette enquête
porte non seulement sur la capacité du candidat,
mais encore sur le mérite de ses partisans. Qui fera
-une-enquête si délicate par elle-même et par la décision
qui doît en résulter? Ce ne peut être qu’une autorité
extérieure ét supérieure au corps électoral du monas-
‘tère. Laquelle? Le texte cité plus haut nous l’apprend :
‘illa"semper considerétur ratio ut hic constituatur quem
omnis concors congregatio elegerit; ainsi, dans le cas
où serencontrerait l'unanimité, on admettra la dési-
gnation ainsi faite; cet on est un pouvoir de contrôle
qui accorde, mais ‘peut refuser aussi ou du moins
retarder, rectifier le choix dans le cas quod si eliam
omnis congregatlio vitiés suis, quod quidem absil,
consenlientem \personam ‘pari consilio elegerit, el vitia
ipsa aliquatenus in notiliam EPISCOPI ad cujus diœcesim
perlinét locus ipse, vel ad ABBATES aul CHRISTIANOS
vicinos claruerint, prohibeant pravorum prævalere
consensum, sed domus Dei dignum constituant dis-
pensalorem, scientes pro hoc se recepluros mercedem
bonam, si illud castle et τοῖο Dei fiat, sicut a diverso
peccatum, si negligant. Mais l’unanimité pouvant se
rencontrer en faveur d’un sujet indigne, complice des
débordements des religieux, dans ce cas, le pouvoir
‘de ‘contrôle ne tiendra compte de la désignation qui
αἱ est faite que pour écarter ledit sujet. C’est donc
à lui de connaître et de décider si le candidat est
digne ét si les électeurs composant tel parti offrent
plus de garanties que ceux du parti opposé. C’est à
1'Mansi, Conc. ampliss. coll., τ. vir, 60]. 908 : Hoc enim et
-rationis et religionis plenum est ut clerici ad ordinationem
episcopi debita subjectione respiciant laica vero omnis monas-
ÉLECTIONS ABBATIALES
2614
lui, de toutes façons, qu'est soumis le choix et sa
composition explique comment les religieux sont fina-
lement obligés de s’y soumettre. L'évêque diocésain,
les abbés voisins et les laïques notables de la région
forment un tribunal avec lequel, aussi bien au point
de vue canonique qu’au spirituel et au temporel, il
est nécessaire de composer. Ce même tribunal exerce
parfois un pouvoir moins explicable que cette juri-
diction, puisqu'on le voit intervenir dans J’adminis-
tration intérieure du monastère au détriment de
l'autorité légitime de l'abbé, obligé de compter avec
un prévôt ou un prieur à lui imposé in illis Locis ubi
ab eodem sacerdote vel ab eis abbatibus qui abbatem
ordinant, ab eis eliam-el præposilus ordinatur.
Tandis que, d’une part, l’épiscopat regardait non
sans jalousie l'institution monastique εἰ s’opposait
à la tendance quis’affirme par l’exemption, les monas-
tères s’eflorçaient de réduire l'intervention épiscopale
au minimum, et par-dessus tout ne se laissaient ni
absorber ni assimiler par le diocèse. Le concile de
Chalcédoïine avait établi la surveillance épiscopale
de droit commun, mais les embarras graves des
évêques, leur succession rapide, les mettaient en
fâcheuse posture de réclamer, faire valoir et exercer ee
droit de surveillance sur des abbayes puissantes et
riches et animées d’un esprit dont la continuité
dans les desseins et dans les procédés faisait .une
puissance redoutable. L'évêque conservait son autorité
sur les religieux clercs, mais sa juridiction était assez
illusoire et constamment éludée ou évincée. Chaque
nouvelle élection abbatiale pouvait sembler une occa-
sion propice à faire entendre des revendications ou
à imposer des reprises. L’évêque de Fréjus, Théodore,
voudrait bien prendre des garanties contre l’enva-
hissante abbaye de Lérins, mais celle-ci se pourvoit au
concile d'Arles, de 455, qui constate le régime électif
en vigueur à Lérins et enjoint à l’évêque de Fréjus de
respecter les libertés du monastère et notamment la
liberté d'élection abbatiale ?, En 534, le concile tenu
à Carthage formule la liberté élective aes monastères
et s’exprime en ces termes : Εἴ quando ipsi abbates de
corpore exierint, qui in loco eorum ordinandi sunt,
judicio ‘congregationis eligantur : nec officium sibi
hujius electionis vindicet aut præsumat episcopus ?.
C’est exactement le contraire de ce que saint Benoît
prévoit dans sarègle, écrite ἃ la même-époque; mais
la situation du monachisme africain était particuliè-
rement privilégiée; dès 525, le concile de Carthage
déclarait que : erunt.igilur omnia omnino monasteria,
sicut semper fuerunt, a condilione clericorum modis
omnibus liberata sibi {antum et Deo placentia.
En Espagne, le canon 51-du IVe concile de Tolède,
tenu en 633, dans le passage même où il limite les
pouvoirs del’évêquesurles moines,rappelle que, d’après
les canons, il doit les exhorter tous à une vie sainte,
nommer les abbés et les dignitaires, et rérrimer les
actes contraires à la règle : .Hoc tantum sibi in monas-
teriis vindicent sacerdotes quod precipiunt canones,
id est:monachos ad conversalionem sanelam .premonere,
abbates ‘aliaque .officia instlituere atque extra regulam
acta-corrigere; quod si aliquid :in monachos canonibus
interdictum presumpserint aut usurpare ‘quicquam de
monasterii rebus temptaverint non deerit ab eis sentencia
excommunicalionis. Le concile de Tolède, de 653,
dans son canon 2°, règle le conflit qui peut survenir
entre les droits du fondateur et ceux de l’évêque
diocésain. Très nettement, le concile accorde aux
fondateurs le droit de présenter l'abbé à l'ordination
de l’évêque, et il résulte de l’ensemble du ‘texte que
terii congregatio ad solam ac liberam .abbatis proprii, quem
sibi ipsa elegerit ordinationem dispositionemque pertineat.
— * Mansi, Conc. ampliss. coll., t. ν πὶ, col. SA1.
2615
ce droit de présentation doit être entendu dans un
sens très énergique et qu’il équivaut à un droit de
nomination contrôlé. Le concile va jusqu'à prendre
les sanctions contre l’évêque qui aura ordonné un
abbé contre le gré du fondateur.C’est manifestement
à ce dernier qu'est reconnu le droit le plus fort. Mais il
faut bien remarquer qu'il s’agit ici du fondateur et
non pas du propriétaire, ce qui diminue de beaucoup
la portée de notre texte. Le concile souligne même cette
observation, en disant que le fondateur aura ce droit,
sa vie durant : Quia ergo fieri plerumque cognoscilur,
ut ecclesiæ parrochiales vel sacra monasteria ita
quorumdam episcoporum vel insolentia vel incuria
horrendam decidant in ruinam, ul gravior ex hoc
oriatur ædificantibus mœror, quam in construendo
gaudii extiterat labor, adeo pia compassione decer-
nimus, ut quamdiu eorumdem fundatores ecclesiarum in
hac vila superstites extiterint pro eisdem locis curam per-
mittantur habere sollicitam, et sollicitudinem ferre præci-
puam, alque reclores idoneos in eisdem basilicis iidem
ipsi ofjerant episcopis ordinandos. Quod si tales forsan
non inveniantur ab eis, {tune quos episcopi loci proba-
verit Deo placilos sacris cullibus instituat cum eorum
conniventia servituros. Quod si, spretis eisdem funda-
toribus, rectores ibidem præsumpserit episcopos ordinare,
et ordinationem suam irrilam noverit esse, el ad verecun-
diam sui alios in eorum loco, quos iidem ipsi fundatores
condignos elegerint, ordinari.
La désignation de l’abbé par le fondateur est une
garantie que ce dernier aime à prenûre pour le succès
et la durée de son œuvre. Particulier, évêque ou roi,
il fait acte d’élection en un sens très large. Gammo,
fondateur de Limeux en Berry, en désigne la première
abbesse Berthe; Charderius à Tussonval fait choix
de son neveu Magnoald ὃ; la reine Bathilde nomme
respectivement l’abbé de Corbie ? et l’abbesse de
Chelles ὃ; Amalfridus réserve Honnecourt pour sa fille
Auriana #; saint Patrocle donne son premier abbé au
monastère du Colombier 5 et saint Germer aésigne
Archaire pour la maison de Saint-Pierre-aux-Bois,
qu'il vient de fonder 5.
Les évêques sont bien aises, eux aussi, de nommer
les abbés qu'ils peuvent ainsi espérer avoir à leur
dévotion. Nectaire confère l’abbatiat à Germain, qu'il
place à la tête du monastère de Saint-Symphorien
d’Autun *, Droctovée est nommé abbé de Sainte-
Croix-Saint-Vincent par l’évêque Germain de Paris ;,
Etherius de Chartres donne un monastère à Lubin ", et
bien d’autres encore 1°, Mais il faut se garder de faire
dire à ces pauvres textes anciens plus qu'ils ne
contiennent. Quel est, dans tous ces cas, le rôle vrai de
l’évêque? Improvise-t-il un abbé au gré de sa con-
science ou de sa fantaisie ou bien ne fait-il que confirmer
un choix et ratifier une présentation? c’est ce qu'il
serait à peu près impossible d'établir. Sauf dans le
cas où l’évêque fonde un monastère, on peut présumer
des cas où l’évêque impose un sujet de son choix à une
1 Diplôme de Childebert III (696), dans Pertz, Diplomala,
p. 61, n. 69. — ? Vita S. Bathildis abbatissæ, dans Mon.
Germ. hist., Script. rer. Merov., t. 11, p. 490. — ὃ Vila S. Ba-
thildis, et Vita Bertilæ, c. 111, dans Mabillon, Acta sanct.,
t. ut, p. 23. — 4 B. Guérard, Carlulaire de Saint-Bertin,
p. 30. — 5 Grégoire de Tours, Vitæ Patrum, τι. 9. —" Vita
Geremari, dans Mabillon, Acta sanct., t. 11, p. 477. —? Ve-
nance Fortunat, Vita S. Germani, n. 3, dans Monum. Germ.
hist, Auctores antiquiss., t. 1V, part. 2, ἢ. 12. — *® Vita
S. Droclovei,c.cxcxr, dans Script. rer. Merov., €. 111, p.543. —
* Vila Leobini,9, dans Mabillon, Acta sanct., t.1, p.124.—10Gré-
goire de Tours, De glor. confess., n. 79; saint Remi nomme
le premier abbé de Saint-Thierry de Reims, Vita Theodoric
n. 7, dans Mabillon, Acta sanct., t. 1, p. 597; Eonius d'Arles
nomme abbé saint Césaire, Vita Cæsarii, τι. 12, dans Script.
rer. Merov., t.111, p. 461 ; Etherius de Lyon donne l’abbatiat
de Saint-Nicetius à Austrégisile, Vita Austregisili, €. 1v,
ÉLECTIONS ABBATIALES
2616
communauté, mais il est moins facile de préciser
les circonstances et de donner des noms.
Les abbés s'accordent le droit de désigner leur
successeur. Tel paraît être le mode préféré par saint
Colomban et qui a pu être en usage dans les monas-
tères de son observance; tel est le procédé admis par
la règle du Maître et, dans l’ordre de la pratique,
nous savons que telle est la réalité lorsque saint
Lupicin désigne son successeur ! ou bien lorsqre
saint Yriex, saint Ursmer 1", saint Bertin désignent
le leur τες
Enfin, moines et nonnes procèdent à des élections
à Tours #4, à Nivelles 15, à Saint-Maixent 15, Ainsi done
point de règle absolue, mais des usages qui se perpé-
tuent, s’altèrent, se compénètrent et s’excluent récipro-
quement.
Les monastères pouvant entrer et entrant dans le
patrimoine d’un propriétaire, particulier, évêché,
autre monastère, ou roi, n'acquéraient leur indé-
pendance juridique que moyennant une véritable
renonciation faite en leur faveur par le propriétaire”.
Le propriétane jouissait, dans les abbayes situées
sur ses terres, de droits réels en ce qui concerne la
désignation de l’abbé; mais l’abbaye possédait une
personnalité juridique, elle était une personne mo-
rale apte à acquérir, posséder, hériter et contrac-
ter et, grâce à cette condition de droit, l’abbaye
pouvait, sinon faire échec, du moins limiter la préten-
tion du propriétaire à la céder en bénéfice ou à
l’aliéner à son gré. Le propriétaire n’est pas un com-
mandataire; loin d’exploiter l’abbaye au mieux de
ses intérêts particuliers, il ne cherche qu’à tirer d’elle
le secours assez peu onéreux des prières et des mor-
tifications de ses habitants. Il en garde les abords,
en défend les accès, en assure la sécurité en un temps
où pareille besogne n’est pas une sinécure. On a dit
cette situation en deux mots spirituels et justes
le propriétaire doit la protection, la communauté
doit les prières; l’abbaye est un bien-fonds à revenus
spirituels 18. Ce protecteur est bien aise de remettre
le gouvernement ou, si l’on préfère, l'exploitation
spirituelle à un supérieur de tout repos; la nomination
d’un abbé est de sa part un acte de bonne adminis-
tration, comme serait le choix d’un intendant capable,
L'exercice de ce droit est certain, mais n’est pas obli-
gatoire. Le propriétaire peut accorder aux moines le
droit d'élection, sauf à en régler les conditions.
Tantôt les moines seuls désigneront le nouvel abbé,
comme nous le voyons dans le testament de Widrad,
fondateur de Flavigny : Cum vero abbas ipsius loci
acceperit transilum, quemcumque de semet ipsi monachi
ibidem habilantes secundum regulam sancti Benedicti
meliorem invenerint ipsum abbatem, ibidem constituant.
Quod si ipse de ipsis talem non invenerint eum com-
muni consilio illi sanciores monachi aliunde regulage
abbate qui eos sub regula sancti Benedicti regat,
eligendum in eorum maneal potestatem 15, Pareille
dans Mabillon, op. cit, t. 111, p. 96. — 4 Vitæ patrum Juren-
sium, dans Script. rer. Merov., t. ας p. 153. — 1? Folgwin,
Gesla abbat, Lobbensium, dans Scripl. rer, Merov., t. IV,
p. 58. — 55 Saint Bertin désigne son successeur et le succes-
seur de celui-ci. B. Guérard, Cartulaire de Saint-Bertin, p. 38,
n. 17; p. 39, n. 19. — #4 Grégoire de Tours, Vilæ Patrum,
n. 16. — 15 De virtutibus S. Geretrudis, 6, dans Script. rer,
Merov., ἵν τα, p. 467. — % Vita δι Maxentii, c. 11, dans Mabil-
lon, op. cit, ἴ, 1, p. 578. — 17 Lœning, Geschichlte des
deutschen Kirchenrechts, in-8°, Strasbourg, 1878, t.11, p. 374;
H. Lévy-Brubhl, Les élections abbatiales en France, in-8°,
Paris, 1913, p. 49. — %# Ἡ, Lévy-Brubl, op. cit., p. 52. —
ἣν Pardessus, Diplomata, chartæ, epistolæ, leges, in-fol., Paris,
1843-1849, t. τι, p. 323, n. 514, année 721; devenu la
formule n. 43 de la collection de Flavigny, lormulæ mero-
wingici et carolini ævi, édit. Zeumer, dans Monum, Germ.
historica, 1892, p. 480.
DS rm .νων
concession se retrouve dans la charte de fondation
du monastère de Bruyère-le-Châtel, près d’Étampes,
édifié en 670, par Chrotilde :. Ce sont là, en réalité,
des actes de renonciation en même temps que de
transfert et, parfois, celui-ci s’accomplit non en faveur
des moines, mais en faveur d’un tiers. La première
formule du second livre du formulaire de Marculfe
fait ce transfert à l’évêque diocésain : Hoc eliam ipse
ponteficibus obsecro vel commitlo, ut illos per succe-
dentes temporibus, cum casus mortis extiterit abbatibus
ac reliquos clericorum gradus, in eodem loco dignetur
vel debeant substiluere quos sapientia et eruditio
scribturarum clarificat vel quos sancta et accio bona
aut conversalio honesta commendat ?. Nous possédons
æn outre le testament d’Abbon, fondateur de Saint-
Pierre de Novalèse, qui délègue à sa mort le droit de
nomination abbatiale à l’évêque Walchunus 3.
Le propriétaire semble choisir volontiers autour
de lui, dans sa famille: nous en possédons toute une
série d'exemples, mais il est nécessaire de remarquer
qu'ils s’appliquent à des abbesses, tandis que pour les
abbés ce n’est plus qu’une pratique exceptionnelle.
‘Comme de très bonne heure la discipline générale
de l’Église imposa de placer à la tête des abbayes des
clercs, ceux-ci dépendaient du pouvoir de l’évêque,
au moins dans une certaine mesure, et le propriétaire
ne pouvait déplacer, appeler ou renvoyer au gré de sa
fantaisie celui dont l’évêque diocésain devait nécessai-
rement connaître les évolutions. Ceci contribua à
donner de la fixité au pouvoir abbatial. En outre,
à partir du vie siècle, l’évêque tira parti de la piété
des uns et de la vanité des autres pour introduire le
rite de la bénédiction abbatiale, qui ne put jamais
s'élever à la dignité d’une ordination. Néanmoins,
“cette manière de consécration publique séduisit les
abbés, flatta les moines et ajouta notablement au
prestige et à la considération de l’abbaye. C’en était
assez pour lui assurer une large expansion, notamment
en Grande-Bretagne et en Gaule. La Regula Magistri
entre à ce sujet dans de longs détails #; saint Benoît
affecte de n’y pas faire même allusion, soit qu'il
désapprouve cette coutume, soit qu'il craigne qu’elle
ne donne aux évêques une trop grande influence sur
es élections abbatiales.
Les évêques se plaisaient d’ailleurs à fonder des
monastères, mais si une fondation était par trop
onéreuse, leur piété les induisait parfois à d’étranges
accommodements. Les évêques du Mans, désireux de
posséder le droit de nomination de Saint-Calais,
falsifièrent les chartes et revendiquèrent la propriété
de l’abbaye 5. Les moines se défendirent de leur
mieux " et parvinrent, à force de ténacité et de ruse,
à arracher tantôt ceci tantôt cela. Nous voyons
que parfois l’évêque finit par céder *.
Arédius, de Vaison., abandonne aux moines de
Grosseau le droit d’élire leur abbé, se réservant à
lui-même et à ses successeurs le droit d’instituer et de
bénir, comme aussi de surveiller les opérations
électorales (683). Lulle, de Mayence, est obligé, à la
suite d’une grève monastique, de retirer l'abbé nommé
par lui et d'abandonner aux moines de Fulda la
liberté d'élection, dont ils s’empressent d'user sur-le-
1 Pardessus, op. cit, t. 11, p. 148. — * Marculfe, 1. II,
n.1, dans Zeumer, op. cit., p. 72. — 3 Pardessus, op. cit,
t. τί, ἢ. 479 sq. — * Regula magistri, ©. XCIm. — ὅ ὦ.
Havet, Questions mérovingiennes : Les chartes de Saint-
Calais, dans Œuvres complètes, t.1, Ὁ. 103 sq.— * Il y eut un
. conflit homérique, par sa durée et ses péripéties : celui de
l'abbaye de Saint-Gall contre les évêques de Constance.
Cf. G. Monod, dans Revue critique d'histoire et de littérature,
1873, p. 410 sq. On pourrait rappeler aussi les démêélés de
Fulda avec les évêques de Mayence, de Saint-Maximin avec
les évêques de Trèves, de Saint-Pierre-le-Vif avec les arche-
ÉLECTIONS ABBATIALES — ÉLECTIONS ÉPISCOPALES
2618
champ (754) *. Chrodegang, de Metz, concède à
l’abbaye de Gorze ce même droit d'élection, avec cette
restriction, que les moines devront solliciter le consen-
tement de l’évêque et, au cas où ils ne pourraient se
mettre d’accord sur le nom de l’un d’entre eux, le
choix sera abandonné à l’évêque (757) *.
Ces capitulations sont, pour ainsi dire, confirmées
par les privilèges épiscopaux des vn* et vint siècles
accordés par les évêques à des abbayes de leur
diocèse et contenant un certain nombre de clauses
destinées à régler les rapports entre les monastères
et l’autorité épiscopale. Le pouvoir papal et le pou-
voir pontifical, beaucoup plus soucieux de contenir
l’esprit d’entreprise des évêques que la tendance des
moines à s'enrichir, favorisent par les moyens en
leur pouvoir les revendications des moines. Le roi
veut surtout écarter l’intervention de l’évêque dans
la désignation de l’abbé et toute immixtion dans
l'opération électorale. Le roi a, comme tout proprit-
taire, le droit de nomination directe et il en use. Nous
le voyons, dès une époque ancienne, délivrer libé-
ralement des diplômes portant concession de liberté
électorale à des abbayes faisant partie de son patri-
moine. Le premier conservé est un diplôme de
Dagobert Ier à l’abbaye de Rebaïis en 636 "". Au siècle
suivant,nous rencontrons un certain nombre d'exemples
où la concession de liberté électorale a sa source directe
dans un diplôme royal. Tels sont les actes de Chil-
péric II pour Saint-Maur-des-Fossés (717), de
Thierry IV pour Saint-Denis (723), de Childéric 111
pour Stavelot-Malmédy (744) 1".
H. LECLERCQ.
2. ÉLECTIONS ÉPISCOPALES. — I. Ori-
gines. II. Coadjuteurs. III. A Rome. IV. Installation.
V. Ratification impériale. VI. Dans l’État romain.
VII. Gaule mérovingienne. VIII. Bibliographie.
1. ORIGINES. — Nous lisons dans les Actes des apô-
tres qu'après la mort de Judas, le collège apostolique
voulut compléter le nombre de douze membres et pro-
céda à une élection. Deux candidats étaient en pré-
sence : Mathias fut élu et associé aux droits de ses
collègues "ἢ. Autre élection lorsqu'il s’agit de désigner
un successeur à l’apôtre Jacques, évêque de Jérusa
lem ; c’est Siméon, fils de Cléophas, qui est choisi #. On
est bien aise de rencontrer des faits aussi nettement
caractérisés, mais il ne faudrait pas s’attendre à con-
stater dès lors une règle immuable. Il est non moins
illusoire de‘s’attendre à découvrir un procédé plus
solennel lorsqu'il s’agit de l'élection de l’évêque de
Rome. Celle-ci ne diffère en quoi que ce soit de l’élec-
tion de tout autre évêque pendant de longs siècles.
Dès la fin du rer siècle de notre ère, le mode de l’élec-
tion épiscopale est parfaitement connu et minutieu-
sement décrit dans un document d’une exceptionnelle
importance, la lettre de saint Clément de Rome à
l'Église de Corinthe. D’après ce texte capital, on con-
state que 165 apôtres, en prévision des contestations
auxquelles donneraient naissance les élections épis-
copales, voulurent parer à ces inconvénients en pro-
mulguant deux règles : choix du sujet par le collège
épiscopal, approbation de ce choix par la communauté
chrétienne #. Ce mode régulier par l'élection était par-
vêques de Sens. — ? Ainsi Arédius, évêque de Vaison,
en 683, avec l’abbaye de Grosseau. Pardessus, op. cit.,
t. x, p. 191. — ‘ Pardessus, 0p. ci, t. πὰ, p. 191. —* Vita
Sturmi, ©. Xvu, dans Script. rer. Mer., t. πὶ p. 374. —
10 Conc. œvi karolini, édit. Werminghoff, t. τι, p. 60 sq.
— τι Pertz, Diplomata, p. 15, n. 16. — 13 H. Lévy-Bruhl,
op. cit., p. 96-103; Ch. Le Cointe, Annales ecclesiastici
Francorum, in-fol., Parisiis, 1678, t. vnr, p. 616 sq. —
1. Act. apost., 1, 23-26. — :* Eusèbe, Hist. eccles., 1. III, ©. ΧΙ,
5 σ᾿, t'XX, 66]. .— 5 Epist. 1 ad Corinth., ς. XLIv, édit.
Funk, 1887, t. 1, p. 115-117.
2619
fois remplacé par la cooptation. Lorsque apôtres ou
évêques prêchaient dans les campagnes et les villes,
ils ordonnaient évêques et diacres ceux qu'ils jugeaient
propres ἃ cette fonction ἡ. À mesure qu’on avance
dans l’histoire, on rencontre de nouveaux cas de nomi-
nations épiscopales auxquelles procèdent des évêques
sans s’astreindre à Ja règle canonique des élections.
Saint Grégoire le Thaumaturge ne s’en fait pas faute
à l’occasion, sous prétexte des mérites éminents du
sujet sur lequel il a mis la main.Ce sont là, cependant,
des exceptions. D’autres évêques ne manquent pas
d'insister sur la règle à observer, comme le fait saint
Cyprien : ... diligenter de traditione divina et apostolica
observatione servandum est ut ad ordinaliones rite
celebrandas ad eam plebem cui præposilus ordinatur
episcopi ejusdem provinciæ proximi quique conveniant,
el episcopus deligatur plebe præsente, quæ singulorum
vitam plenissime novil el uniuscujusque actum de ejus
conversalione prospexit. Quod et apud vos factum vi-
demus in Sabini collegæ nostri ordinatione, ut de uni-
versæ fraternitatis sufragio, el de episcaporum qui in
præsentia convenerant, quique de eo ad vos litteras
Jecerant, iudicio, episcopalus ei deferretur el manus ei
in locum Basilidis imponerelur ὅ.
Ce ne sont pas là des paroles vaines, puisque partout
nous en voyons l’application. Après que Narcisse eut
quitté son Église de Jérusalem. les évêques du voisi-
nage mirent à sa place Dius; au retour de Narcisse,
le gouvernement revint au titulaire qui s'y éternisa
jusqu’à l’âge de cent seize ans. ἃ cemoment, il éprouva
le besoin de se faire aider par un coadjuteur et ce
fut encore l’assemblée des évêques du voisinage qui
désigna celui-ci #. A Antiache. les évêques réunis en
concile, à l’effet de prononcer la déposition de Paul
de Samosate,rne se séparent qu'après lui avoir désigné
un successeur 4 À Alexandrie, l'élection s’accomplit
régulièrement, bien que d’après un règlement parti-
culier à cette Église. Noir Diclionn.,t.r, col. 1204-1210.
A Rome, les évêques étant assemblés pour élire l’évé-
que. soit effet du hasard, soir artifice, un oiseau sem-
ble voleter au-dessus de Fabien; le peuple s'empare de
la circonstance ‘ortuite pour la transformer en dési-
gnation miraculeuse .et acclame Fabien; les évêques,
gens d'expérience, comprennent l’inutilité et peut-
étre le péril d’une contradiction, ils ratifient le vote
populaire et imposent les mains à Fabien 5.
A partir de la paix de l'Église, les élections épisco-
pales prennent un tour plus administratif, mais c’est
la discipline décrite par saint Clément et par saint
Cyprien qui ne fait que s’affermir.et se généraliser. Les
conciles d’Ancyre (314) et d’Antioche (341) * s’y
conforment scrupuleusement et, quoi qu'on ait pu
dire. le concile de Laodicée (380) ne s’y oppose pas *.
Les canons d’Ancyre et d’Ancioche envisagent le cas
de« l’évêque qui, après avoir reçu la consécration épi-
Scopale, ne peut se rendre dans l’Église qui lui est
destinée, parce que son peuple refuse de le recevoir. »
Le.canon de Laodicée prescrit « que l’on ne doit pas
laisser à la foule l'élection de ceux qui sont destinés
au sacerdoce. » Ce canon a été communément mal
compris et mal interprété. Van Espen nie qu’on ait
songé à retirer au peuple toute participation à l’élec-
1 Epist. 1 ad Corinth., ce. XLM, p. 412. — * Epist., LXVHx,
P. L,, t. ru, col. 1027. — * Eusèbe, Hist. eccles., 1. VI, c. ΧΙ,
P,.4G:, t. xx, col. 541.— «Jbid.; ἃν NI, Ὁ. xxx, P. δ.
t. xx, col. 716 sq. — δ Jbid., ἃ. VI, c. xxIX, P. G., t. xx,
col. 588 sq. — “ Can. 18. Mansi, Conc. ampliss. coll.,
t. cn, col. 519. — ᾿ Can. 17-18. Ibid., t. τι, col. 1315. —
* Can. 13. Jbid., t. τι, col. 565; Hefele-Leclercq, Hist. des
conciles, t.1, p. 989 sq. — * Van Espen, Comm. in canones,
p. 161 sq. —# L, Duchesne, Les papes au V7® siècle, dans
Revue des questions historiques, 1885, t. xxx, p. 581.
— H},, Duchesne, La succession de Félix IV, dans Mél.
ÉLECTIONS ÉPISCOPALES
2620
tion épiscopale, et il montre, par des exemples, qu’a-
près ce concile, le peuple continua à prendre part à
ces élections; ce qui, en définitive, ne prouverait
qu’une chose, à savoir que ce canon 13° aurait été tenu
pour lettre morte*. Le texte grec ὕχλοι, ainsi que sa
traduction latine {urbæ, donnent le sens exact du
canon, qui prétend exclure de l'élection épiscopale
la foule tumultueuse. « Si l’on avait voulu exclure les
laïques, on aurait employé des expressions comme αοί
λαιχοΐ en grec, comme populus ou plebs.en latin 1). ν
Loin de modifier la discipline en vigueur, le canon de
Laodicée la confirme en la sauvegardant contre les
abus. C’est donc bien le corps électoral qui désigne
celui qui exercera au nom de Dieu l'autorité, pour
le gouvernement de la communauté chrétienne,
car «suivant la conception chrétienne des élec-
tions ecclésiastiques, le corps électoral ne confère
aucun pouvoir à l'élu; il se borne à désigner la per-
sonne à qui Dieu, représenté par les autorités com-
pétentes, donne le caractère sacerdotal ou diaconal,
et le droit de gouverner l’Église dans la mesure qui
correspond à sa position. L’évêque n’est pas le repré-
sentant de la communauté chrétienne, mais le dépo-
sitaire de l’autorité que Dieu a sur elle, qu’il a commu-
niquée aux apôtres, et que ceux-ci ont transmise à
leurs successeurs 11. »
Si l'indépendance du corps électoral n'était pas
toujours respectée, si l'intrigue ou la violence lui
imposaient parfois un candidat odieux, antipathique
ou inconnu 1", c’est alors qu’on recourait au refus de
recevoir l’intrus, et tel fut le cas pour l’archidiacre
Hermès, nommé évêque par Rusticus de Narbonne,
qui lui conféra le siège de Béziers. Ce sont des faits
analogues qui ont été signalés aux Pères d’Ancyre et
d’Antioche, et il est remarquable que les canons de
ces deux conciles ne tentent même pas de fulminer
contre cette rébellion. D’où il suit que la désignation
antérieure entraînait la consécration de l'élu, mais
ne remplaçait pas l’adhésion du corps électoral de-
meuré en pleine possession de ses droits. Faudra-t-il,
dès lors, entendre au sens d’une nomination absolue,
qui supprime jusqu’à la possibilité d’un autre choix,
divers textes historiques dans lesquels on pense dé-
couvrir les témoins d’une discipline abolissant l’exer-
οἷος des droits du corps électoral #?
On est en droit d’en douter, d'autant que {ous les
textes en question peuvent s'entendre comme ex-
pressions synonymes de « succession » immédiate # ou
de « transmission temporaire anticipant sur l'élection
subséquente %. »
Le fait le plus caractérisé dans l’antiquité est celui
, que relate le Liber pontificalis, dans la notice du pape
Lucius. Ce pontife termina sa vie par le martyre,
martyrio coronatur, et, sur le chemin du supplice, il
institue son successeur dans la personne del’archidiacre
Étienne : Hic potestatem dedit omni Ecclesiæ Stephano
archidiacono, dum ad -passionem pergeret. Cette
nomination in extremis a fort préoccupé Onofrio Pan-
vinio, qui ne s’en cache pas et finit par se rassurer sur
l’explication que voici : Quod, quanquam præler Ecéle-
siæ leges essel, fieri lamen potuit, ul perseculionis im-
manilale um maxime vigente ex omnium clericorum
d’arch. et d'hist., 1883, t. ui, p. 248.— 15 Exemples fréquents,
Voir Conc. Chalcéd., x1° session, dans Hefele-Leclercq, 0p.
cit., t. τὰ, p. 755 sq.— * L. Duchesne, dans Bull. crit., 1893,
n. 12; ἘΦ X. Funk, dans Tübinger Quartalschrift, 189%,
fasc. 1. — 2 Eusèbe, Hist. eccles., 1. V, c. vi, P. G.,t. xx,
col. 445; 1. III, c. Χιπ, col. 248; Sozomène, Hist. eccles.,
1. II, c. xvn, P. G.,t. Lx vu, col. 975; Rufin, Hist. eccl., 1. TI,
οὐαὶ, P. L.,t. xx1, col, 510, — 15 Eusèbe, Hist. eccles,,1, VII,
c. x, P. G., τ. xx, col. 640; Liber pontificalis, édit. L. Du-
chesne, t. 1, Ὁ. 153 : Hic potestatem dedit omni Ecclesiæw
Stephano archidiacono, cum ad passionem pergeret.
(l
2(21 ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 2622
fideliumque romanæ Ecclesiæ, consensu omnium, illum | concile de Nicée, dans lequel il avait siégé, l'évêque
lunc forte dignissimum sibi subrogavit :. Nul besoin
de.ces explications, le fait rapporté ne paraissant pas
recevable. En effet, le pape Lucius ne fut pas mar-
tyrisé, il mourut pacifiquement à Rome, le 5 mars 254,
en un temps où 11] n'était nullement question pour
l'Église de persécution. Élu vers le mois de juillet 253,
Lucius avait été frappé presque aussitôt par une sen-
tence d’exil, ce qui pourrait servir à expliquer la délé-
gation purement temporaire et exclusivement admi-
nistrative donnée à l’instant de son départ à l’archi-
diacre Étienne. De démission proprement dite, il ne
saurait être question, puisque, l’exil ayant pris fin,
Lucius rentra à Rome, où il reprit le gouvernement
de son Église®?.
Comment procédait-on à la série des opérations
électorales? Nous sommes renseignés d’une façon
trop épisodique et trop morcelée pour instituer une
règle qui n’a d’ailleurs peut-être jamais existé sous sa
forme rigide. Une coutume générale tolère bien des
modifications locales, tout en respectant l'essentiel
d’une institution. 11] est évident que l'intervention
‘du peuple dans les élections épiscopales fait une place
‘disproportionnée aux cleres.et aux habitants des cam-
pagnes, en comparaison de celle qui est abandonnée
“aux clercs et aux habitants des villes. Ces derniers
sont non seulement prépondérants, mais ils exercent
une action à peu près exclusive. Parfois, on ne dis-
tingue pas clairement la série des opérations accom-
plies. Saint Alexandre d'Alexandrie meurt le 17 avril
328, saint Athanase, son successeur, est ordonné le
8 juin de la même année. Des récits très différents
cireulent sur cette élection, ce qui s'explique sans
peine par le souci d'attaquer ou de défendre un per-
sonnage discuté comme 16 fut Athanase. D’après
Sozomène *, l’évêque agonisant a désigné son succes-
seur, le peuple a approuvé le choix, les évêques l’ont
confirmé. L’arien Philostorge soutient que tout se
réduit à une ordination clandestine #; mais les évêques
égyptiens se donnent garants de l'unanimité avec la-
quelle le peuple a réclamé Athanase 5. A son tour, :
Athanase, à son lit de mort, désigne au sufirage des
“leres et du peuple le prêtre Gicon, pour recueillir la
succession épiscopale. Ce n’était probablement rien
de plus qu'une désignation, c’est-à-dire une direction
indiquée en vue de l'élection imminente. Or ceci se
passait en 373, et, dans l’intervalle, avait été promul-
gué le 23° canon du concile d’Antioche (341) ainsi
conçu : « Il n’est pas permis à un évêque, même se
trouvant au terme de sa wie, d'établir et de sacrer
un autre évêque. Si le cas se présentait, l’ordination
serait mulle. 1] faut observer la loi ecclésiastique
d’après laquelle un évêque ne peut être institué que
par 16 concile et l’avis des évêques qui, après la mort
du prédécesseur, ont le droit de présenter celui qu’ils
jugent digne δ.» Il est de toute impossibilité de sup-
poser que saint Athanase ignorait ce canon, porté par
um concile au nom duquel on ne cessa de le relancer
pendant trente ans; il ne s’est pas cru obligé par cette
législation, ou bien il s’est jugé d'accord avec elle, du
moment qu’il se bornait à une simple proposition en
s’abstenant d'établir et de sacrer son successeur.
11. Coapsureurs. — En Occident, l'introduction
des canons des conciles grecs n'allait pas sans difMicul-
tés ; souvent ces canons ne pénétraient pas, faute d’une
traduction qui les rendit intelligibles; ou bien, si la
traduction existait, ils demeuraient lettre morte. Nous
en trouvons en Afrique un exemple mémorable. Du
1 Onofrio Panvinio, De varia romani pontificis creatione,
rs. lat. Munich 147, fol. 292, — * Catalogue libérien : Hic
eœul fuit, et postea nutu Dei ad Ecclesiam reversus est. ὃ.
‘Cyprien, Epist., αὐντιι, donne des détails sur ce retour de
Lucius.—? Sozomène, ἢ ἰδέ. ecel., 1. IT, ον xvi, P,G., t. LXVN,
de Carthage avait rapporté dans son Église un exem-
plaire des canons de 325. Or, en 396, l’évêque d’Hip-
pone, Valère, exténué de vieillesse, résolut d’attacher
à son Église le prêtre Augustin investi de l’épiscapat,
avec le titre de coadjuteur. Valère sollicita l'agrément
du primat de Carthage, l’obtint et fit donner à Au-
gustin la consécration épiscopale par le primat de
Numidie, avec l’assentiment des évêques voisins, des
clercs et des fidèles d'Hippone. Ce ne fut que plus
tard que Valère et Augustin apprirent.que le concile
de Nicée avait établi en principe qu'il ne devait pas
exister en même temps deux évêquees dans la même
ville *. Aussi, trente ans plus tard,en 426,saint Au-
gustin, à son tour, fait choix d’un successeur, Héradlius,
et proclame «ce choix devant le clergé et le peuple
qui l’approuvent. La scène est si curieuse qu’elle
doit être retracée ici.
L'évèque Sévère de Milève, jadis, n'ayant pris
conseil que de son clergé, avait failli provoquer de
graves désordres. Saint Augustin ne voulait pas s’at-
tirer semblable inconvénient ; avec son tact et sa poli-
tesse coutumière, il sut s’y prendre de façon à ne frois-
ser personne et à obtenir l’assentiment de tous. Il
convoqua les fidèles à une assemblée présidée par trois
évêques et six prêtres dans l’église de la Paix, à
Hippone, le 26 septembre de l’an 426. Le procès-ver-
bal a été conservé. L’évêque occupe sa chaire, élevée
de quelques degrés au-dessus du sol, au fond de l’ab-
side. Deux évêques, ses collègues, siègent à ses côtés
afin de donner un plus grand éclat à la réunion. Les
prêtres s’alignent dans le presbyterium; ie peuple,
convoqué la veille, remplit la basilique. Saint Augus-
tin prend la parole; il parle mélancoliquement de son
grand âge : « Dieu l'ayant voulu, dit-il, je suis venu
dans cette ville dans la vigueur de la vie; j'étais jeune
et maintenant me voilà vieux.» Un malheur est vite
arrivé; il «est sage de le prévoir et d'en prévenir les
conséquences. Pour épargner à son Église les troubles
qui pourraient la déchirer, quand elle aura perdu son
évêque, il croit utile de désigner d'avance son succes-
seur. Il va donc lui faire connaître sa volonté : il a fait
choix du prêtre Héraclius. Ici, la foule l’interrompt
de ses acclamations; on lui souhaite longue vie; on ne
veut que lui seul pour père, pour évêque. Mais saint
Augustin reprend la parole, recommence l'éloge de
celui qu'il a désigné et demande au peuple de vou-
loir bien approuver son choix. Les fidèles répondent
par des acclamations en usage dans le sénat romain et
probablement aussi dans les conseils de décurions des
cités municipales. Voir Dictionn., t. 1, col. 241. Ces
formules, prononcées par quelque personnage qua-
lifié, étaient reprises en chœur un grand nombre de
fois d’après un rythme convenu. « Le peuple s'est
écrié : « Nous vous rendons grâce de votre choix. »
Cela a été répété seize fois. Ensuite le peuple a dit
douze fois : « Que cela se fassel»et six fois: « Toi pour
père, Héraclius pour évêque.» Le dialogue se poursuit
quelque temps «entre l’évêque et ses ouailles. Saint
Augustin tient par-dessus tout à ce qu'il n’y ait pas de
surprise; il désire que l’assentiment du peuple soit
sincère et complet. Il n’est satisfait qu'après l'avoir
entendu clamer vingt-cinq fois de suite : « Que cela
se fasse; il en est digne!» L'élection est achevée et le
procès-verbal se termine sur ces mots : « Le silence
s'étant rétabli, Augustin, évêque, a dit : Il est temps de
remplir nos devoirs envers Dieu en luioffrant le sacri-
fice ; durant cette heure de supplication, je vous recom-
col. 976.—* Philostorge, Hist. ecel., 1. II, e. XI, P. G., t. EXV,
col. 474. — 5 S, Athanase, Apologia contra arianos, n. VI,
P. G., t. xxv, col. 260.— 5 Mansi, Conc. ampliss. coll.,t. 11,
col. 1318. — τ Possidius, Vita Augustini, c. vin, P. L.,
t. ΧΧΧΊΙ, 00]. 39.
à
2623
©
mande de ne vous occuper d’aucune de vos affaires
particulières et de prier uniquement le Seigneur pour
cette Église, pour moi et pour le prêtre Héraclius 1.»
Ce n’est qu'une désignation, Augustin se garde de
faire conférer le caractère épiscopal à l’élu; il se bor-
nera à le charger de l'administration du temporel et
du contentieux de l’Église en attendant le jour où,
Augustin disparu, Héraclius la gouvernera.
Si saint Athanase, respectueux des dispositions
édictées par le concile d’Antioche, s’est borné à pré-
senter son successeur éventuel, saint Augustin n’é-
prouve pas le même scrupule, probablement parce
qu’il ignore tout du concile d’Antioche; il ne « sacre »
pas, mais il « établit » son successeur. Cependant,
à défaut du canon 13° du concile d’Antioche, on s’é-
tonne que des évêques africains paraissent ignorer le
canon 76e (— 75°) du recueil intitulé « Canons apos-
toliques ». Ce canon est ainsi libellé : « Un évêque ne
doit pas élever à l’épiscopat son frère, son fils ou tout
autre parent, car il ne sied pas de réduire l’épiscopat
aux conditions qui règlent le patrimoine et ce qui vient
de Dieu ne supporte pas les mesures humaines, qu’on
ne transmette donc pas l'Église de Dieu par héritage.
Une élection accomplie dans ces conditions sera nulle
et l’évêque qui l’aura rendue possible sera excom-
munié ?. »
Les « Canons apostoliques », quoique répandus
en Occident par plusieurs versions latines, n’y ont
pas été très fidèlement observés. Au vrre siècle, saint
Avit de Clermont transmet son siège épiscopal à son
frère saint Bonet, avec l’agrément du roi et des clercs ὃ;
et au νι siècle, en Gaule, on ne relève aucune trace de
l'existence et de l’observance du canon d’Antioche,
puisque Grégoire de Tours nous montre saint Dom-
nole du Mans, Bertrand de Bordeaux et saint Félix
de Nantes essayant de faire agréer les sujets de leur
choix ἡ.
Il semble toutefois que la concession des coadju-
teurs épiscopaux pourvus du droit de succession n’ait
jamais été envisagée que comme une tolérance. Au
concile de Rome, tenu en 465, le pape Hilaire eut à
intervenir dans un cas assez extraordinaire de suc-
cession épiscopale. Nundinarius de Barcelone avait
onféré l’épiscopat à un de ses prêtres du nom d’Irénée,
chargé d’une paroisse dans le diocèse. Après la mort
de Nundinarius, on ouvrit son testament, et on y lut
la désignation d’Irénée pour lui succéder sur le siège
de Barcelone. Par respect pour la volonté, le caractère
et la vie édifiante du défunt, les évêques comprovin-
ciaux, le clergé et les principaux de la ville de Barce-
lone donnèrent leur adhésion à ce choix, sous réserve
d’en référer au pape. Celui-ci condamna une licence
qui n’allait à rien moins qu’à transformer en legs tes-
tamentaire la succession épiscopale. Plerique sacer-
dotes in morlis confinio constituli in locum suum fe-
runlur alios, designalis nominibus, subrogare; ul sci-
licet non legitima expectelur eleclio, sed defuncli gra-
lificalio pro populi habeatur assensu. Quod quam grave
sil, æstimate. Atque ideo, si placel etiam hanc licentiam
generaliter de Ecclesiis auferamus, ne (quod lurpe dictu
est) homini quisquam pulel deberi, quod Dei est! …
Ab universis acclamalum est : Hæc præsumplio nun-
quam fiat! Quæ Dei sunt, ab homine dari non possunt$.
Les termes de ce décret sont graves et demandent à
être bien entendus. Il y aurait eu quelque chose d’'o-
dieux dans le refus opposé à tout évêque, que son
âge et ses services passés avaient rendu inhabile à
s'acquitter des obligations essentielles de sa charge,
S. Augustin, Epist., οὐχ, P. L., &, ΧΧΧΠΙ, col. 966.
3 Pitra, Juris eccles, Græcor, hist. οἱ monum., ἵν. 1, p.31.
? Bouquet, Recueil des hist. de la Gaule, t. ται, col. 623.
4 Hist. Francorum, 1. VI, c. 1x, XV; 1. VIII, c. Χχη. —
ÉLECTIONS ÉPISCOPALES
2624
de se choisir un auxiliaire plus valide que lui-même et
capable de le soulager dans les soins réclamés par les
fidèles. Cette dureté n’était pas dans l’esprit du légis-
lateur romain de 465. Le cas de décrépitude ou d’ex-
trème longévité, avec la diminution de capacité
qu'elle entraîne avec elle, n’était pas le seul qui püût
rendre indispensable la présence d’un coadjuteur;
certaines maladies très prolongées, la censure tempo-
relle, l’exil politique, la déposition canonique étaient
autant de cas dans lesquels le pape de Rome ou le
métropolitain provincial pourvoyait à la vacance du
siège par l’envoi d’un visilalor, à moins qu’un des
évêques voisins ne pourvût provisoirement à l’ad-
ministration du diocèse avec le titre de dispensalor ‘.
III. À ROME. — Il pourrait se faire d’ailleurs qu'à
Rome même le décret de 465 fût interprété comme
une condamnation du cas particulier de la forme tes-
tamentaire donnée à une coutume d’ailleurs irrégulière.
Mais, encore que l’élection de l’évêque de Rome à cette
époque reculée ne comporte aucune différence essen-
tielle avec l'élection de l’évêque de n'importe quel
siège, nous pouvons nous demander si la discipline
de la coadjutorerie s’applique identiquement et aux
mêmes conditions à un évêque de Rome et à tout autre
évêque. La coadjutorerie consistant dans la désigna-
tion effective et anticipée du successeur, il arrive que la
transmission du pouvoir épiscopal se fait d’un prélat à
un autre prélat au moment du décès du premier, en
vertu et sous la garantie de l’autorité suprême et per-
manente du chef de l’Église universelle sur toutes les
Églises particulières. Cette autorité suprême réside
dans le pape ou, en cas de vacance du Siège apostolique,
dans le corps de l’Église; mais la vacance du Siège
apostolique ne laisse personne autre que l'Église
universelle pour opérer juridiquement la transmis-
sion du pouvoir suprême sur le coadjuteur que le pape
défunt se serait choisi, et ce pouvoir appartenant
alors à l’Église, il va de soi qu’elle possède de même
le pouvoir de suspendre les effets de cette investiture
anticipée, en d’autres termes, de supprimer le droit
à la succession et d’annuler la volonté du défunt au-
quel elle succède transitoirement de plein droit. Par
suite, la désignation d’un successeur sera illusoire
dans ce sens que la transmission du pouvoir suprême
ne se fera pas pour lui aux mêmes conditions que la
transmission du pouvoir épiscopal dans une Eglise
particulière. Dans ce cas, c’est le pape qui préside à
cette transmission, précédemment agréée par lui; dans
le premier cas, la puissance gouvernementale de celui
qui a fait le choix, loin de présider à la transmission,
est anéantie dans la personne de son possesseur et
transférée à l’Église universelle. Cette distinction
paraît avoir été introduite de bonne heure par les
papes, qui se sont rendu compte des inconvénients
et des périls qui pouvaient naître d’une désignation à
laquelle ils ont recouru dans des cas exceptionnelle-
ment rares. Le chapitre Si quis papa ἴ..., tiré du
concile romain de 498, est très instructif; on y lit ceci :
Si quis presbyler, aut diaconus, aut clericus, papa inco-
lumi el eo inconsullo, aut subscriplionem pro romano
pontificalu commodare, aut pyclacia promillere, aut sacra-
mentum præbere lentaverit, αἰ aliquod certe suffragium
polliceri, vel de hac causa privalis conventiculis factis,
alque decernere, loci sui dignilate, atque communione
privelur. L'expression eo inconsullo a été tiraillée
consciencieusement de façon à lui faire dire que le
pape peut procéder lui-même à la nomination de son
successeur ὃ; même après cette opération, le texte se
# Mansi, Conc. ampliss, coll, t. vu, col. 961. — * Jbid.,
t. vi, col. 441, Conc. Arausicanum, 441, can. 30, — Ὁ Decret.
prima pars, dist. LXXIX,c.2.— "#1. Levêque, Études sur le
pape Vigile, dans Revue des sciences ecclés., 1886, p. 311.
montre rebelle à une semblable interprétation. Le
pape Symmaque laisse entendre qu’il peut y avoir
lieu de préparer la promotion du futur pape : il af-
firme son droit d'intervention, mais il s'oppose à
toute entreprise de désignation individuelle dudit
successeur. Les prétextes ne lui eussent pas manqué à
coup sûr de s’écarter de cette réserve, les brigues dont
il était instruit semblaient l'y induire, cependant il ne
s’en écarta pas. Il est vrai qu’on a pensé voir une recom-
mandation quelconque et enveloppée dans l’amitié
flatteuse témoignée par Symmaque à Hormisdas; ce
sont là des découvertes après coup !. /nconsullo pon-
tifice porte donc sur les mesures à prendre en vue de
la liberté de l'élection future, et non pas sur la dési-
gnation effective, faite en collaboration du futur pape.
L'opinion que nous venons de résumer ne nous
paraît pas fondée ". L'expression eo inconsullo a été
moins tiraillée qu’on veut le dire, ainsi que nous allons
le voir par le canon 4° du concile romain de 498 *: Si,
quod absil, transitus papæ inopinalus evenerit ut de
sui eleclione successoris, ul supra placuit, non possit
ante decernere; si quidem in unum lolius inclinaveril
ecclesiastici ordinis eleclio consecretur electus episcopus.
Si aulem, ut fieri solel, studia cœperint esse diversa
corum de quibus certamen emerseril, vincal sententia
plurimorum : sic {amen ul sacerdotio careat qui captus
promüissione non reclo judicio de electione decreverit.
Synodus dixit : Placet. Diclum est decies. « Ce canon
se réfère à une décision précédente, ul supra placuit,
laquelle ne peut être que le canon 3° du même
concile, où il est défendu (sous peine de dégradation
et d’excommunication) de prendre aucune mesure, de
tenir aucune réunion, de réclamer aucun engagement
pour l'élection du successeur d’un pape, tant que ce
pape est vivant et sans son assentiment. eo inconsullo
privalis conventiculis. Ces restrictions supposent que
toutes ces mesures préparatoires pouvaient être légi-
times du moment qu’elle se faisaient consullo papa et
publicis conventiculis. Ici encore le droit du prédéces-
seur est indirectement sanctionné ; le canon 5°, comme
le canon 45. suppose ce droit connu et même exercé
habituellement quand le pape n’est pas surpris par
la mort. Il y avait donc sur ce point un usage ancien
attesté par le concile de 498 et Félix IV, en choisissant
Boniface pour son successeur [en 530], ne faisait
qu'user d’un pouvoir qui avait été reconnu aux pon-
tifes romains bien longtemps avant lui #. »
En 1883, M. G. Amelli découvrit dans un manuscrit
de la bibliothèque de Novare des documents qui n’al-
laient à rien moins qu'à prouver qu'un pape au moins
nomma son successeur *. Ces documents sont au nom-
bre de trois : 1° Præceptum papæ Felicis morientis,
per quod sibi Bonifacium archidiaconum suum. post se
substiluere cupiebat; — 2° Contestatio senatus; — 39 Li-
bellus quem dederunt præsbyteri LX post mortem
Dioscori Bonifacio papæ *.
Le præceplum du pape Félix IV n’est pas daté, mais
il est évident qu'il a été écrit après la S° indiction,
c'est-à-dire après le 31 août 530 et avant la mort du
pape, arrivée dans le courant de septembre. Les manu-
3 Schnürer, Das Papstthum zur Zeit Theodorichs des
Grossen, dans Hist. Jahrb. der Gesch., 1888, t. x, p. 258.
— 5555 L'intervention du pape dans l'élection de son succes-
seur, dans L'ami du clergé, 1901, t. xx, p. 648-649, —
3 Mansi, op. cil., t. vin, col. 232. — 4 JL. Duchesne, La
succession de Félix IV, dans les Mélanges d’archéol. et
d'hist., 1883, t. rx, p. 250-251; cf. S. Many, Du droit des
papes de désigner leur successeur, dans Revue de l’Institut
catholique de Paris, mars, avril 1901, p. 141 sq.; Holder,
Die Designation der Nachfolger durch die Päpste, dans
Archiv für kathol. Kirchenrecht, 1894, p. 414. — 5 G.
Amelli, Documenti inediti relativi al pontificato di Felice IV
(526) e di Bonifacio II (630), estratti da un codice della bi-
blioteca capitolare di Novara, dans Scuola cattolica (de Milan,
2625 ÉLECTIONS ÉPISCOPALES
2626
scrits du Liber ponlificalis s'accordent tous à fixer sa
mort au 12 octobre, erreur provenant d’un détail, il
a dû mourir le 22 septembre 530 au plus tard . Son
præceplum est adressé dileclissimis fratribus et filiis
episcopis el presbiteris, diaconis vel cunclo clero, senatui
et populo. Le pape y manifeste son désir d’avoir pour
successeur l’archidiacre Boniface, qui ab ineunte ætate
sua in nostram militavit ecclesiam. 11 ajoute qu’en pré-
sence des prêtres, des diacres, des sénateurs et des
patrices ses fils, il a revêtu Boniface de son propre
pallium comme signe d'élection, à la condition tou-
tefois qu’il le lui rendra, s’il revient à la vie. Iln’agiten
cela, continue-t-il, que sous l'inspiration de la crainte
de Dieu et dans l'intérêt de la paix et de la tranquillité
de l’Église romaine, dont la situation financière est
lamentable. Enfin, le pape déclare que : « Si quelqu'un,
cédant à de perverses persuasions et à l'ambition,
déchire les membres de la sainte Église notre mére,
en fomentant des discussions et des brigues, qu’il
sache, celui qui agit de la sorte ou se prête à ces agis-
sements, qu’il cesse par là même d'être enfant de
l'Église et est privé de la communion du corps du
Seigneur. » On remarquera que la sanction pénale in-
diquée par Félix IV est celle-là même que le concile
de 498 mettait à sa disposition. Sans aucun doute,
à l'heure où 1] se décidait à prendre la grave
mesure de nommer son successeur, le pape mourant
avait dû faire une lectire attentive des canons de ce
concile qui constituait la justification de sa détermina-
tion et la garantie du respect qu’on aurait pour elle.
Après avoir pris soin de s’entourer de quelques-uns
des dignitaires dont la présence est requise rigoureuse-
ment dans la cérémonie de l'élection pontificale et
après les avoir mis en garde contre leur propre versa-
tilité, Félix avait veillé à faire notifier son præceplum
à tous les personnages qualifiés pour intervenir dans
une élection normale. « De peur que quelqu'un ne se
serve du prétexte de son ignorance pour enfreindre
cette constitution (ordinalionem meam), je veux qu'elle
soit notifiée à tout le monde, pour que je puisse être
justifié, au jugement de Dieu, des troubles qui sur-
viendraient dans l’Église, et j’ai eu soin de faire con-
naître ma volonté à nos seigneurs et fils, les princes
régnants et j’ai reconnu l'authenticité du présent
écrit. »
Le deuxième texte contenu dans le manuscrit de
Novare est un décret du sénat romain adressé presby-
leris el diaconis et universo clero. C’est la réponse au
præceplum, auquel il n’en fut pas fait d'autre, car
l’empereur à Constantinople et le roi à Ravenne
devaient se trouver en présence du fait accompli avant
d’avoir le loisir, ou même avant d’avoir eu le temps
matériel de répondre; le clergé et le peuple de Rome
n'avaient guère le moyen de protester, puisque Boni-
face était, en fait, le maître de la situation et l’ar-
bitre du gouvernement de l’Église. Seul, le sénat y
alla de sa protestation platonique, mais une protesta-
tion si bien présentée qu’on pouvait, le cas échéant, y
voir une approbation®: In sanctilatis vestræ notiliam
auximus perferendum, senalum amplissimum decre-
t. ΧΧῚ, 122° cahier). —‘* L. Duchesne, op. cit., p. 229;
P. Ewald, dans Neues Archiv der Gesellschaft für ältere
deutsche Geschichtskunde, t. x, p. 42. — *L. Duchesne,
La succession de Félix IV, dans op. cit., t. m1, p. 247.
— "Οὐ remarquera que le sénat approuve les dispo-
sitions prévoyantes du pape en vue d'éviter un conflit
et les désordres qui suivaient trop régulièrement la mort des
papes. Il se montre très réservé sur la question de personne,
ne fait aucune allusion à Boniface, ne s'engage en aucune
façon à lui prêter obéissance. Cette réserve ne présente rien
qui autorise à croire le sénat chaud partisan de Félix; on
y verrait plutôt un blâme déguisé. Mommsen, dans Neues
Archiv, 1885, p. 581, établit entre le décret sénatorial et le
præceplum une disjonction.
2627 ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 2628
visse ul quicumque, vivo papa, de alterius ordinatione
tractaverit, vel quicquam acceperit, tractantique consen-
seril facultatis suæ medielatem mulctetur, fisci viribus
applicandum,. Is vero qui tam improbum ambitum ha-
buisse fuerit convictus, bonis omnibus amissis, in exilio
se noveril esse pellendum. Alque ideo, his agnitis, abomni
inhibilo studio vos convenit amoveri.
Ce décret du sénat reconnaît et fait siennes les dis-
positions promulguées pour le concile de 498. En outre,
il se conforme aux décisions prises par le pape mou-
rant, dispositions dont l'opportunité ne pouvait man-
quer de frapper les contemporains. En effet, « parmi
les inconvénients des compétitions au pontificat,
outre le scandale donné par le spectacle de l'ambition
des cleres et les scènes de désordre qui se produisaient
dans le peuple, les textes contemporains signalent le
préjudice financier causé à l’Église. Les compétiteurs,
pour s'assurer l’appui des gens influents, ne reculaient
devant aucune promesse. Aussitôt l’élection faite,
on les mettait en demeure de s’exécuter. Au moment
où le pape Félix IV vit arriver la mort, les ressources
de l’Église romaine étaient épuisées. L'année avait
été mauvaise, les biens-fonds avaient peu rendu; le
pape était sans doute parvenu à donner à tous les
clercs leurs honoraires et à tous les pauvres les secours
habituels, mais en contractant des dettes. Dans une
telle situation, une lutte de compétiteurs devait abou-
tir à une véritable surenchère. Il fallait avant tout
que la transmission de l’épiscopat se:fit sans crise, οἵ
parmi les personnages qui pouvaient aspirer à son
héritage, le pape mourant devait préférer ceux qui
donnaient le plus de garanties du côté de la: probité,
de l’expérience administrative et même de la for-
tune. L’archidiacre Boniface, rompu aux affaires, initié
depuis sa jeunesse au gouvernement de l’Église ro-
maine, jouissait d’une certaine fortune personnelle.
Le Liber ponlificalis, qui le traite fort mal, parle ce-
pendant de ses largesses en temps de famine et les
signale comme provenant de sa fortune privée, de
adeptis hæredilatibus. C'était évidemment l’homme
qu'il fallait. Ainsi, non seulement Félix était dans son
droit en désignant son successeur, mais encore le choix
qu'il faisait était aussi sage que possible ?. »
Et malgré cette sagesse, la nomination du succes-
seur n’épargna rien de ce qu’on avait souhaité éviter.
A peine Félix IV était-il mort, que son successeur dé-
signé, Boniface, reçoit en cachette la consécration
épiscopale dans une salle du Latran, dont il était
maître 2 Pendant ce temps, le clergéet le. sénat, qui
ont subi! la volonté du pape défunt, secouent le joug
que celui-ci a prétendu leur imposer au lit de lamort*,
ils font choix d’un pape nommé Dioscore et le font
sacrer sur l'heure dansla basilique dite de Constantin.
Dioscore avait pour luile canon du concile d’Antioche,
sa réputation d'opposant aux vues de la cour de Ra-
venne et: la très grande majorité du clergé romain.
Le troisième document contenu dans le manuscrit de
Novare nous renseigne à ce sujet. Ce document con-
siste dans la formule de rétractation que Boniface
imposa aux électeurs de Dioscore. Cette formule, qui
devait être signée individuellement, porte un titre pré-
cieux : Libellus quem dederunt presbyteri LX post mor-
tem Dioscori Bonifacio papæ. Cette rubrique nous ap-
prend que le parti de Dioscore dans le clergé romain
fut considérable, très peu au-dessous du chiffre total
des prêtres romains du temps. On peut même se de-
mander à combien se trouvait réduit le nombre des
partisans de Boniface, quand on lit dans le Liber
1 L. Duchesne, op. cit: —* In basilica Julii, Aans la grande
salle de ce nom qui faisait partie du palais. — * Liber ponti-
ficalis, édit. Duchesne, t.r, p. 281: fuit dissentio in clero et
senatu. — *7J,. Duchesne, Vigile et Pélage, dans Revue des
quest. hist, 1884, τι XxXxXV1, p. 369.—5 Liber pontificalis, ἵν,
pontificalis que personne ne signa le décret d'élection
du pape recudes mains de Félix,
La transcription intégrale du titre du Libellus nous
a fait entrevoir l'issue du conflit, Inopinément, vingt-
trois jours après l'élection, Dioscore mourut, Leschisme
était évité, Boniface II devenait pape légitime οἵ in-
contesté; il était homme à tirer de l'événement tout
l'avantage possible et à ne pas laisser renaître une’si-
tuationsiprovidentiellement (?)dénouée. Et cependant
il ne faut pas hésiter à rendre à chacun selon ses œu-
vres. Dioscore, qui se présente devant l'histoire avec
la fâcheuse dénomination d’antipape, a droit à tout
notre respect; son caractère est irréprochable eb ses
chances de succès, dans le conflit dont l’enjew était
l'élection au souverain pontificat, nous paraissent
avoir été sérieuses, et c’est avec une grande vérité
qu’on ἃ ΡῈ écrire que « le pape Boniface II, élevé au
Siège apostolique par la volonté de son prédécesseur,
beaucoup plus que par les suffrages du clergé romain,
ne dut son maintien qu’à une circonstance imprévue:
Si Dioscore, son compétiteur, avait vécu, c’est proba-
blement lui qui figurerait au rang des papes légitimes,
et le nom de Boniface lui-même ne se trouverait que
parmi: ceux des antipapes #, »
Nous n’avons pas fini avec le Libellus. La mort de
Dioscore avait dû jeter la déroute parmi ses partisans,
que Boniface jugea superflu de ménager. Il exigea
d’eux la souscription à une formule de condamnation
d'une sévérité outrée à l'égard du défunt. Lerédacteur
de sa notice insérée dans le Liber pontificalis a jugé
cet acte comme une œuvre de vengeance. Bonifatius,
dit-il, zelo et dolo ductus cum grande amaritudine sub
vinceulo anathematis cyrographi reconciliavit clero, quem
cyrographum arcivo ecclesiæ retrudit quasi damnans
Dioscorum, el congreqavit clerum. Ce qui'est beaucoup
plus significatif que les appréciations aigres-douces du
Liber ponlificalis, c’est la décision du pape Agapit,
qui fit brûler solennellement tous les exemplaires
qu'on put découvrir du Libellus 5, Dioscore était mort
le 14 octobre, l'acte de soumission de ses anciens par-
tisans est daté du 27 décembre. Si on est en droit de
leur reprocher cette palinodie, dans laquelle ils ne se
préoccupaient guère de sauvegarder la réputation
de celui qu'ils avaient un moment jugé digne du
pontificat 5, il faut se montrer indulgent pour ces
hommes qui furent assez modérés pour s'interdire de
prolonger la lutte. Somme toute, en face de l’inexo-
rable rigueur de Boniface, le beau rôle leur appartient.
Si, au vie siècle, un pape pouvait ne pas craindre de
blâmer publiquement, à la face de toute l'Église, les
abus et les excès de son prédécesseur et d'abolir tel ou
tel de ses actes, l’histoire a le droit, au xxe siècle,
d’user de la même liberté d'appréciation.
Une fois affermi sur le Siège apostolique, Boniface IT
médita une combinaison qui, à elle seule, suffirait à
montrer quels cuisants souvenirs lui avait laissés l’in=
cident dont nous venons de rappeler les phases prin-
cipales, Boniface avait été désigné du vivant de son
prédécesseur, il songea à se nommer un successeur.
C'eût été, on l’a dit agréablement, un beau succès
pour Boniface, dont les débuts eussent été ainsi légi-
timés a posteriori. Il avait sous la main l’homme qu'il
lui fallait, un certain Vigile, destiné à une longue et
encombrante notoriété. L'adoption se fit et, cette fois,
comme la cérémonie ne se passait pas au pied du lit
d’un mourant,on y mit une certaine solennité., Mais,
par un bizarre retour, le pape ainsi pourvu d’un succes-
seur de son choix, découvert et promu par lui-même,
p. 287. — 5 Il est assez curieux de remarquer qu'un Père
du V* concile œcuménique affirme que l'Église de Constan-
tinople tenait Dioscore pour le pape légitime. Hardouin,
Conce. coll, t, 111: col. 114; Mansi, Conc., ampliss. coll, L 1X,
col, 263.
στ».
2629
le pape continua à vivre, tant et si bien qu'on l’en-
doctrina et on le dégoûta de ce successeur. Vigile,
l'élu d’un moment, fut déchu de ses droits en expec-
tative et, le 17 octobre 532, quand mourut Boniface,
Vigile, redevenu simple diacre, et cela sur le désir
hautement exprimé par le clergé romain, vit élire au
pontificat le pape Jean IT (2 janvier 533): Quelques
années plus tard, Vigile se débarrassa de Silvère en le
faisant périr de misère et de faim.
IV. INSTALLATION. — On voit ce qui subsistait, à
Rome du moins, de l’élection pontificale. Les formes
admises au vre siècle avaient, au siècle suivant, subi
de graves modifications. La mort du pape détlermi-
nait l'entrée en fonctions d’un gouvernement intéri-
maire composé de l’archiprêtre, de l’archidiacre et du
primieier des notaires, considérés comme servantes
locum Sanclæ Sedis apostolicæ. Le premier soin de ces
dignitaires était de notifier la mort du pape à qui de
droit et de convoquer, dans le délai de trois jours
suivant le décès, les électeurs dans la basilique de
Latran: « Tout le clergé était présent; il en était de
même de l'aristocratie laïque, composée alors des fonc-
tionnaires byzantins et des chefs de la milice locale;
le peuple était admis dans l’église. Nous ne savons
pas très bien comment on s’y prenait pour indiquer
les candidatures et constater les adhésions. En général,
quand les esprits étaient gravement partagés, au lieu
d'une réunion il y en avait deux, dans deux églises
différentes, comme aux anciens temps, au temps de
Damase, de Boniface et de Symmaque. Alors toute la
diffienité était de procurer la fusion de ces corps élec-
toraux et de les amener soit à accepter tous deux
Jun des candidats d’abord mis en avant, soit à en
choisir un troisième qui agréât à tout le monde. Pour
l'ordinaire, les choses se passaient plus régulière-
ment. Il n'y avait qu'une seule assemblée et, de quel-
ques passions qu'elle fût agitée, il n’en sortait qu'un
seul élu: Le plus souvent il n’y avait pas même lieu
decompter les suffrages ; la majorité, sententia plurimo-
rum, se dessinait nettement, les deux aristocraties, clé-
ricale et laïque, indiquaient leur préférence pour un
candidat; on le présentait au peuple, qui l'acclamait ;
ceux qui n'étaient pas satisfaits du choix se ralliaient
extérieurement, et, de cette façon, on obtenait l’una-
nimité, le consensus, qui est toujours supposé dans
les élections ecclésiastiques de l’antiquité. L'élection
faite, onven dressait l'acte, le décret (decre/um), auquel
les cleres de haut rang, prêtres et diacres cardinaux,
et des représentants des autres ordres, puis les prin-
cipaux membres de l'aristocratie laïque, avec des re-
présentants du menu peuple, civil et militaire, appo-
saient leur signature. À partir de ce moment l'élu
avait un titre; mais on ne pouvait l'installer sans que
le gouvernement impérial eût été informé de l’élection
et qu'il eût accordé sa ratification. Cette ratification
devait être demandée à Constantinople. à l'empereur
lui-même. Tel était l’usage au temps de saint Gré-
goire; un siècle plus tard, l'exarque de Ravenne était
qualifié pour l’accorder, ce qui abrégeait notablement
les délais. Dans le courant du vrre siècle, il y eut à cet
égard quelques fluctuations.
«On peut se demander ce que devenait l'élu pendant
les longs mois qui s’écoulaient avant son ordination.
Était-il, de plano et par le fait même de son élection,
mis en possession de la maison pontificale de Latran,
_ de la caisse, de l'administration temporelle? Ceci n’a
pas été étudié d’assez près. Il est sûr que le triumvirat
préposé à la vacance conservait ses pouvoirs dans le
domaine spirituel, qu'il gérait les affaires ecclé-
siastiques, répondait aux consultations sur le rite
et la discipline, exerçait, en un mot, tous les pouvoirs
du pape vivant. On n’a pas d'actes de lui dans les
choses de l’administration temporelle. Mais la géné-
ÉLECTIONS ÉPISCOPALES
, ralité de son titre, servans locum Sedis apostolicæ, ne
permet guère de douter que ses pouvoirs ne compris-
sent aussi ce domaine, qui comportait encore moins
que l’autre un arrêt de l’administration. On doit donc
considérer comme certain que l’archiprêtre, l’archi-
diacre et le primicier avaient le dépôt de la caisse,
qu'ils pourvoyaient au fonctionnement des services
temporels, que les recteurs de patrimoines et autres
gérants de la fortune ecclésiastique étaient compta-
bles envers eux.
« S'installaient-ils de leur personne au palais de
Latran? Nous n'en savons rien. Quant à l'élu, il sem-
ble bien qu’il y ait eu, sur ce point, quelque diversité
suivant les temps. Séverin, élu en 638, après la mort
du pape Honorius, habitait le Latran quand le chef
de la garnison romaine, le chartulaire Maurice, vint
en faire le siège. L'auteur de la Vie de Séverin, dans
le Liber pontificalis, dénonce comme un odieux atten-
tat cette entreprise de l’autorité militaire, mais on
peut se demander si on n’exagère pas. Entré dans le
palais après quelque résistance, Maurice se borna à
mettre les scellés sur le trésor dit vestiarium, puis il
prévint l’exarque Isaacius. Celui-ci vint à Rome,
envoya en exil tous les hauts dignitaires du clergé,
omnes primates Ecclesiæ, s'installa pendant huit jours
au Latran, saisit le trésor en question et en fit passer
une partie à l’empereur. Cette façon de procéder à
quelque chose de régulier, qui ne ressemble nullement
à un acte de pillage. Toutes les autorités sont d’ac-
cord : le commandant militaire de Rome, l’exarque,
l’empereur. A leurs yeux, le haut clergé de Rome s'est
mis en état de révolte; il a mérité des peines sévères.
Que peut-il bien y avoir là-dessous? Comment qua-
lifier les prétentions du gouvernement sur le trésor
pontifical? A s’en tenir au Liber pontificalis, elles
n’auraient eu aucun fondement; il a sans doute raison,
mais il n’en est pas moins vrai qu’il nous peint là une
situation troublée, violente. Séverin, que le chartulaire
Maurice trouva’ au palais de Latran, n’y était peut-
être que temporairement, attiré par le danger présent,
et non en vertu d’une mise en possession régulière.
On ne voit pas que, de cet événement, ou plutôt du
récit que nous en fait le Liber pontificalis, il y ait lieu
de conclure sûrement à un usage établi.
« Un autre passage du Liber pontificalis, dans la
Vie de Jean V (685-686), permet de croire qu’à une
certaine époque, déjà éloignée, l'élu était introduit
dans le palais aussitôt après son élection, puisque
cette installation lui fut interdite et qu'enfin, en 685,
elle fut de nouveau permise, de sorte que Jean V
eut le bénéfice du retour à l’ancienne coutume : Hic
post mullorum pontificum tempora vel annorum, juxta
priscam consuetudinem, a generalilate in ecctesia Sal-
valoris quæ appellatur Constantiniana electus est atque
exinde in episcopio introductus. Ainsi, avant Jean V,
l'élu n'était pas mis en possession de la maison épi-
scopale aussitôt l'élection faite. Il fallait attendre,
sans doute, jusqu'à l’arrivée de la ratitication impé-
riale. Cependant, on avait le souvenir d’un temps
(prisea consueludo) où les choses se passaient déjà
comme elles se passèrent depuis Jean V. À quel mo-
ment s'était produite la dérogation à l’usage? On ne
saurait en indiquer de plus convenable que la crise
de 638: Ceci, toutefois, n’est qu'une conjecture. Une
fois reçue l'approbation officielle, on procédait à
l’ordination de l'élu. Autrefois, cette cérémonie avait
ordinairement lieu dans la basilique de Latran : Da-
mase, Eulalius, Symmaque, Dioscore. Dans la lettre
d’Honorius au préfet Svmmaque, à propos de l'ordi-
nation d’Eulalius (419), il est question de loci qualitas.
C'étail, en cas de doute, une marque de légitimité que
d’avoir été ordonné au Latran. Aux temps bvzan-
tins, l’ordination de l’élu se faisait à Saint-Pierre, ce
2631
qui fournissait l’occasion d'une procession solen-
nelle :, »
V. RATIFICATION IMPÉRIALE.— L'élection de l’évè-
que de Rome demeura de longs siècles livrée aux seules
difficultés que pouvait faire naître le mode de recours
à Ja sélection accomplie par les clercs et l’approbation
ou la désapprobation du corps électoral. Les empe-
reurs romains n'’intervenaient pas, officiellement du
moins, à aucun moment des opérations. On peut croire
que certains d’entre eux ne se désintéressaient pas de la
présentation des candidats et des épisodes qui don-
naient parfois à l’élection un caractère tumultueux.
Ce n’était autre chose, à leurs yeux, qu’une opération
de police. Les rois ostrogoths établis à Ravenne furent
amenés à exercer une action plus directe vers les der-
niers temps de leur autorité, afin de réprimer des ma-
nœuvres électorales et des marchés simoniaques qui
ajoutaient à l'intérêt, sinon à la dignité des élections
pontificales. Théodoric et Théodat se trouvèrent
ainsi amenés à imposer des candidats de leur choix,
afin de mettre fin aux scandaleuses tractations des
Romains. Toutefois, quand les choses se passaient
régulièrement, on ordonnait le pape le dimanche qui
suivait son élection, sans avoir aucune autorisation à
demander à Ravenne.
Justinien inaugura la candidature officielle; s’il
n'eut pas le choix heureux, peu importe, c'est la
rècle commune. Vigile et Pélage ouvrent la série, et
très vite le système s’établit et fonctionne. Le peuple
entier élit le diacre Grégoire, mais celui-ci ne sera pape
qu'après l’ordre formel de l’empereur Maurice de
procéder à l’élection (590) 3. Ce n’était pas une nou-
veauté, puisque, dès 579, le Liber pontificalis nous dit
que Pélage II ordinatur absque jussione principis eo
quod Langobardi obsiderent civitatem romanam. Les
longs délais qui s’écoulent dès lors entre la mort
d'un pape et l'installation de son successeur montrent
assez que les élections sont soumises à des conditions
nouvelles. Plus de quatre mois d'intervalle après
Pélage Ier, dix mois et demi après Jean III, quatre
mois après Benoît — et cette fois l’ordination eut lieu
sans attendre la ratification — sept mois après Pé-
lage II, six mois après saint Grégoire I®, un an après
Sabinien, neuf mois et demi après Boniface III, plus
de cinq mois après Boniface IV, treize mois et demi
après Deusdedit, telle est la durée des interpontificats
dans les soixante premières années du régime byzan-
tin. La moyenne dépasse huit mois.
Vers la fin de ce même régime byzantin, fin du vue-
début du vur siècle, une modification intervient et, pen-
dant un nouveau laps de soixante années, de Jean V
à Grégoire II inclusivement, on constate pour huit cas
des intervalles qui varient entre cinq semaines et
deux mois, jamais on ne va jusqu’à trois mois. C’est
que désormais, au lieu de recourir à Constantinople,
les évêques élus de Rome peuvent s'adresser à l’exar-
que de Ravenne, qui leur délivre l’autorisation solli-
citée. En effet, le Liber pontificalis nous montre cet
exarque ratifiant les élections des papes Conon (686)
et Serge Ier (687) et le Liber diurnus contient les for-
mules à remplir pour être présentées non à l’empereur
mais à l’exarque. L'innovation était certainement
récente, puisque le pape Agathon (678-681) sollicitait
de l’empereur Constantin Pogonat une divalis jussio
l’exonérant du droit à acquitter pour obtenir la rati-
fication 5, sous réserve que, selon la coutume anlique,
l’ordination ne serait pas célébrée avant que le décret
n’eût été porté à Constantinople et que la permission
d’ordonner n’en fût revenue, La mort d’Agathon (681)
1? L. Duchesne, Le Liber diurnus et Les élections ponlificales
au ΚΠὼ15 siècle, dans Biblioth. del’ École des chartes, 1891 ,t. x,
L. 7-10. — ? Grégoire de Tours, Hist. Francor., 1. X, c. 1,
ÉLECTIONS ÉPISCOPALES
2632.
fut donc suivie d’une vacance d’un an et sept mois;
celle de Léon II (683) d’une vacance de près d’un an.
Benoît II (684-685) obtint un nouveau rescrit, con-
cédant εὖ persona qui electus fuerit in Sedem aposloli-
cam e vesligio absque larditate ordinetur *, ce qui fut
aussitôt appliqué, puisque Benoît, étant mort le ὃ mai
685, son successeur Jean V fut ordonné deux mois
et demi après. C’est alors que commence l’applica-
tion du rescrit récent, et, en eflet, la notice du pape
Conon dit que les Romains, après l’avoir élu, dépu-
tèrent à l’exarque, selon l’usage, ul mos est. L'usage
remontait à un précédent, mais comme il était du
goût des Romains, ceux-ci ne regardaient pas trop
à le vieillir.
Mais avant l'innovation obtenue par le pape Aga-
thon, en 680, que se passait-il? Jusqu'en 619 les élec-
tions pontificales avaient été soumises à la ratifica-
tion de l’empereur en personne, résidant à Constan-
tinople. Entre Boniface V, ordonné en 619, et Léon II,
ordonné en 682, il y eut dix élections pontificales,
celles d'Honorius en 625, Séverin en 638, Jean IV en
640, Théodore en 642, Martin en 649, Eugène en 654,
Vitalien en 657, Adéodat en 672, Donus en 676, Aga-
thon en 678. Sauf la première, toutes ces élections
eurent lieu en un temps où la crise monothélite avait
introduit et maintenait une tension plus ou moins
grande entre l'Église romaine et la cour impériale.
Cependant tous les successeurs d’Honorius, à la seule
exception de Martin, furent reconnus par le gouverne-
ment byzantin. Il ne faut pas croire que les dissidences
dogmatiques entre le pape et les patriarches grecs
entraînassent nécessairement la rupture des rapports
entre l’Église romaine et la cour de Constantinople.
L'empereur pouvait souhaiter que l’entente la plus
parfaite régnât entre l’Église grecque et le pape; mais,
si ce résultat ne pouvait être atteint, ce n’était pas une
raison pour que l’on se passât de pape; un pape dévoué
à l'empire et à ses intérêts en Italie était, pour la poli-
tique impériale, un instrument de telle nécessité que
l’on fermait volontiers les yeux sur ce qui pouvait lui
manquer au point de vue de la correction théologique
conçue à la mode byzantine. Martin avait éte installé
contre la volonté de l’empereur : on affecta de le consi-
dérer comme illégitime; on l’impliqua dans une aven-
ture politique; finalement, on l’enleva de Rome, et, à
la suite d’un procès politique, il fut exilé à Cherson.
Par les soins des ofliciers impériaux, un successeur
lui fut donné, de son vivant, et contrairement aux
règles ecclésiastiques. Après la mort de celui-ci, l’em-
pereur Constant II, qui avait persécuté Martin, vint
de sa personne à Rome. Le pape Vitalien l’accueillit
avec les plus grands honneurs, sans paraitre se souve=
nir d’un passé bien récent et bien extraordinaire. Les
relations ecclésiastiques furent même reprises sous ce
pontificat, le pape et le patriarche échangèrent des
lettres officielles ; le nom de Vitalien fut écrit sur les
diptyques de l’Église de Constantinople, à la demande
de l’empereur lui-même. Après Vitalien, qui survéeut
à Constant II, les rapports devinrent plus réservés. —
Que devenait au milieu de tout cela l'obligation de la
ratification? On peut être sûr qu’elle n'avait pas élé
abandonnée par le gouvernement et que, quoi qu'il
en fût de l’état des diptyques et de l'échange des let-
tres synodiques, un pape n’était pape aux yeux de la
cour impériale que si son élection avait été visée ofli-
ciellement, Mais qui délivrait ce visa? L'exarque?
L'empereur? Où se traitait l'affaire? A Ravenne? À
Constantinople? Il y a là-dessus peu de renseignements
directs. On sait cependant que l’ordination de Séverin
édit. B. Krusch, dans Monum, German. histor., p. 406-470.
— 3 Liber pontificalis, édit. L. Duchesne, t. 1, p. 354, —
4 Ibid., t.1, p. 363
de nt 6 le tin dr
»
2633
ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 2634
fut différée pendant près de vingt mois, parce que | de Toto, est élu au mépris de toutes les règles, et, pen-
l’empereur Héraclius espérait lui faire accepter l’Ec-
thèse, le plus ancien des formulaires officiels relatifs au
monothélisme, 11 y a donc tout lieu de croire que
l'autorisation fut délivrée cette fois à Constantinople
et par l’empereur lui-même.
Le Liber diurnus contient dans sa première section
cinq formules (59-63) relatives aux démarches que
les Romains devaient faire auprès de l’exarque pour
en obtenir la ratification de l'élection pontificale. La
formule 82 nous offre le décret ou procès-verbal de
cette élection; 83 : les professions de foi du pape élu
et, 84, du pape consacré, enfin, 85, l’homélie prononcée
par celui-ci dans la basilique de Saint-Pierre le jour de
son ordination. Tout ce groupe est postérieur de peu
d'années à 682.
VI. DANS L'ÉTAT ROMAIN. — Ces formules n’auront
qu'une durée limitée. Les papes se fatiguent de l’asser-
vissement aux empereurs byzantins et, vers le milieu
du ve siècle, cherchent en Occident des alliances
plus sûres et plus utiles, et les Francs, après avoir
défendu la papauté contre les Lombards, la mettent
en possession d’une partie du centre de l’Italie. En
retour, la papauté confère aux rois francs la dignité
impériale. Elle n’a que changé de maîtres. D’ardentes
convoitises surveillent cette faible puissance dont le
caractère religieux semble parfois si atténué qu’on
ne le découvre que lorsqu'il s’agit de revendications
matérielles et domaniales. A J’heure où la puissance
byzantine devenait manifestement impuissante à
exercer la suprématie accablante qui l’avait distinguée,
la puissance carolingienne allait recueillir et reven-
diquer ce funeste héritage avec tout ce qu'il entrai-
nait de misères et de difficultés. Le rêve insensé de
Charlemagne ne devait être poursuivi que par les
maniaques qui, sous le titre d’empereurs d'Allemagne,
tentèrent d’asservir l’Europe et de domestiquer le
pouvoir papal. Nous avons retracé dans un autre tra-
vail, l'Histoire des conciles,les péripéties révoltantes ou
tragiques de cette lutte. Dès le jour même de l'élection,
les difficultés commençaient.
Les formes de l'élection papale étaient substantiel-
lement les mêmes au milieu du vue siècle qu’un siècle
et demi plus tôt. Le pape était élu par une sorte de
suffrage universel : plebs omnis elegil; 11 ne semble pas
que parmi les classes différentes de la société une auto-
rité et une capacité électorales plus grandes soient
concédées à celles qui exercent une influence reconnue.
Cependant, si des dissentiments s'élèvent, c’est le
clergé qui semble finir par l'emporter. En 686, le
clergé et l’armée ont chacun leur candidat, les trans-
actions n’aboutissent pas, alors le clergé fait choix
d'un nouveau candidat, Conon, et parvient à l’im-
poser et à le faire reconnaître. Le Liber ponlificalis
prend bien soin de faire remarquer que le clergé, les
nobles et le peuple ont participé à l'élection; en 768,
l'élection du pape Étienne IV s’accomplitsurle Forum.
Le droit populaire n’était pas annulé, mais il était
restreint; l’aristocratie ecclésiastique et laïque diri-
geait ordinairement le choix des Romains, parfois ces
deux aristocraties ne parvenaient pas à s'entendre et
alors les factions se disputaient la foule.
La situation nouvelle de la papauté venait à peine
d'être réglée par l'intervention des Francs en Italie,
quand mourut Étienne III (757) et les électeurs ne s’en-
tendirent pas sur le successeur à lui donner. Nouveaux
différends à la mort de Paul Ier et déjà se montre l’in-
fluence que devait exercer sur les élections l’existence
de cette création hybride des États pontificaux. Les
électeurs romains ne sont pas encore réunis quand
Toto, duc de Nepi, et ses frères envahissent la ville à
la tête de bandes recrutées dans les cités toscanes
et dans les campagnes. Un laïque, Constantin, frère
DICT. D’ARCH, CHRÉT.
dant un an, il se maintient au pouvoir. C’est déjà
comme un premier goût de ces factions aristocratiques
et féodales qui, plus tard, s’empareront des élections
pontificales, mais c’est aussi une réaction des cam-
pagnes toscanes contre la prépondérance que préten-
dent exercer les habitants de Rome.
Après cette alerte, l'élément ecclésiastique travailla
à évincer l'élément laïque. Un concile romain ‘de 769
condamna les entreprises de laïques et tenta une
transformation complète du droit électoral : non con-
tent d’anathématiser les rixes à main armée, il pré-
tendit réserver l'élection au seul clergé. Désormais les
nobles et le peuple n'auraient d’autre droit que celui
d’approuver la décision prise, d’applaudir l'élu et de
signer le procès-verbal. Afin d’évincer les Toscans
et les Campaniens, qui n'étaient pasles moins impa-
tients d'exercer leur droit, le concile leur interdit
l’entrée de Rome et le séjour dans ses environs. L’ana-
thème dont on les menaçait s’étendait à ceux qui les
aideraient ou les introduiraient dans la ville. Enfin,
un article déclarait tout laïque inéligible. C'était beau-
coup attendre que d'espérer la réussite d’un semblable
coup d’État.Le Liber ponlificalis n’a pas même daigné
lui accorder un mot de souvenir. En fait, aux élec-
tions suivantes, il n’en fut pas plus question. L’assem-
blée électorale se retrouva telle que par le passé. En
795, Léon III fut nommé, grâce à l'appui d’une partie
du clergé hostile à l’aristocratie pontificale, mais on
ne lit pas que les clercs seuls aient pris part à l’élection.
Une constitution qu’on a souvent attribuée à son
successeur Étienne V dit que le pape doit être élu
« par la réunion des évêques et des clercs en présence
du sénat et du peuple »; toutefois la pièce en question
n'appartient pas à ce pontificat. En 817, le pape écrit
à l’empereur qu’il a été choisi « par l'élection du clergé
et par l’acclamation du peuple ».
Ces élections étaient le prétexte et l’occasion de
nombreux et graves désordres. A la mort de Léon IIT,
les colonies agricoles fondée par lui furent dévastées.
En 824, Lothaire défendait les déprédations accoutu-
mées et menaçait de châtiments ceux qui s’en ren-
draient coupables.
Ceux qui occupaient un siège épiscopal étaient ex-
clus du nombre des candidats; règle ancienne qui de-
meurait en vigueur néanmoins, puisque, en 883, l’élec-
tion de Marin, qui y contrevenait, fut, en conséquence,
tenue pour irrégulière. Nous voyons deux moines,
Adéodat (672-676) et Agathon (678-681) monter sur
le siège pontifical, mais, vers la fin du vu: siècle, il
semble qu’on se tourne de préférence vers ceux qui
font partie du clergé romain; les biographes le remar-
quent à propos de Benoît II (683-685), et de Jean V
(685-686), qui avait été diacre et légat au concile de
Constantinople. En 687, sur trois concurrents, l’un
était l’archiprêtre, l’autre l’archidiacre, le troisième
un prêtre de Rome. A partir du vin: siècle s'établit la
tradition que les candidats devront avoir fait partie
de la cour pontificale et suivi une certaine hiérarchie.
Le diaconat suffisait. De Grégoire II à Étienne VI
(élu en 885), sur vingt papes dont nous avons la bio-
graphie, onze sortent de l'ordre des prêtres, parmi
lesquels deux archiprêtres; huit de l’ordre des diacres,
parmi lesquels un archidiacre et un sous-diacre. Pen-
dant toute cette période la papauté n’est conférée
qu’à des Romains. Auparavant les papes étaient sou-
vent étrangers : au vue et au vne siècle, on rencontrait
plusieurs orientaux; depuis la mort de Zacharie (752),
à l'exception d’Étienne IV, sicilien, tous sont romains.
La transformation de la papauté en souveraineté
temporelle offrit un nouvel appât aux ambitionset
aux avidités. Les papes appartiennent de plus en
plus fréquemment à des familles nobles et le ponti-
IV. — 83
2635
ficat tend à devenir un bien patrimonial. En un seul
siècle, une même famille compte jusqu’à trois papes,
Étienne V, Serge II, Hadrien II. D’après cela, on peut
juger du rôle laissé à l'élection. Une sélection s’organise.
L'école patriarcale du Latran forme une sorte de
séminaire fermé dont les sujets savent parfaitement
la carrière qu'ils ont à parcourir. Aucune perspective
ne leur est interdite et ce n’est guère que parmi les
sujets de cette troupe restreinte que les choix pourront
se porter. Ces jeunes gens auront des années devant
eux pour conquérir les sympathies et acquérir les
dévouements. C’est un travail de tous les instants, par
tous les moyens. Enfin, arrivait le jour de l'élection
et parfois celui qui l'emportait sur ses rivaux ne
pouvait se défendre d’appréhensions sur ce qui l’atten-
dait et c'est assez volontiers qu’il se mettait à l’abri
de la protection impériale, qui saurait bien le défendre.
Après la collation du patriciat à Pépin et les deux
guerres contre les Lombards qui confirmèrent l’alliance
de la papauté avec les Carolingiens, la première élec-
tion qui eut lieu fut celle de Paul. La part qu'y pren-
drait le roi franc était intéressante à connaître.
Étienne III mourut le 26 avril et Paul l’emporta sur
son concurrent Théophylacte; néanmoins la vacance
du Siège se prolongea trente-deux ou trente-cinqjours.
A peine nommé, Paul s’empressa d'écrire à Pépin
pour lui faire part de l’élection. La suscription porte :
« À Pépin, roi des Francs et patrice des Romains, Paul,
diacre et au nom de Dieu élu du Saint-Siège aposto-
lique. » La phrase suivante est empruntée presque
mot pour mot à la lettre que l’archiprêtre, l’archi-
diacre et le primicier des notaires adressaient aupa-
ravant à l’exarque de Ravenne pour lui faire part de
la mort du pape. Cette coïncidence ne saurait être
fortuite, et quelques historiens en ont conclu que
Paul Ier reconnaissait à Pépin « patrice des Romains »
les droits qu’exerçait auparavant l’exarque. C'est
trop dire, puisque Paul ne sollicite pas de Pépin la
confirmation de son élection; il lui annonce l’arrivée
à Rome d’un envoyé royal, Immo, chargé peut-être de
surveiller les opérations électorales; entout cas, Paul
a invité Immo à assister à la cérémonie de la consécra-
tion, le 29 mai.«La conduite de Paul Ier en cette cir-
constance nous semble fort bien calculée. Il multiplie
les marques de déférence envers le roi, dont l’alliance
lui est si nécessaire, mais il évite de s'engager par
aucune obligation précise : la présence de l’envoyé
royal à la cérémonie de l’ordination fortifiera l’auto-
rité du nouveau pape contre les partisans de Théo-
phylacte, mais elle n’impliquera point que le roi ait
le droit d'intervenir dans l'élection et qu’on ne puisse
procéder à la consécration qu'avec son assentiment.
Cependant la lettre de Paul attirait l’attention de
Pépin sur cette question, au cas où il n’y aurait pas
songé : sans reconnaître que son approbation fût ré-
gulièrement nécessaire, on confessait combien elle
était précieuse. Le jour où les rois francs, mieux habi-
tués à leur situation nouvelle, feraient quelque enquête
sur les droits exercés par les exarques de Ravenne,
la lettre de Paul Ier pouvait être invoquée comme un
demi-aveu. Pépin cependant ne revendiqua aucun
rôle dans les élections suivantes. Constantin II, porté
au pouvoir par les violences d’une faction, demanda
deux fois à Pépin de l’appuyer, mais il ne parle point
d'un droit de confirmation exercé par le roi : élu
le 28 juin, il fut consacré le 5 juillet. Étienne IV,
l'année suivante, fut élu le 127 août et consacré le 7;
en 772, Hadrien Ier fut élu le 1er février et consacré
le 9 : ni de l’un ni de l’autre il ne reste de lettres rela-
tives à leur élection. »
« L’avènement de Charlemagne et la destruction
du royaume lombard ne paraissent avoir apporté
d’abord aucun changement à cette situation. Plus
ÉLECTIONS ÉPISCOPALES
2636
tard se répandit un conte apocryphe d’après lequel
Hadrien aurait concédé au roi le droit d’élire les papes.
Des documents d’un caractère officiel admirent cette
invention, qui pénétra même dans plusieurs recueils
de canons. Il faut probablement en reconnaître le
point de départ dans le Libellus de imperatoria potes-
late, écrit vers 930 ou 940 par un adversaire du pouvoir
politique des papes. Encore l’auteur se contente-t-il
d’une allégation plus modeste. En 774, lors de son
voyage à Rome, Charles aurait conclu un pacte avec
les Romains et leur pontife et il aurait été décidé qu’un
légat du roi assisterait aux ordinations pontificales.
Les écrivains du vie siècle n’ont connu ni le décret
qui confie l'élection au roi, ni le pacte dont parle l’au-
teur du Libellus. Faut-il donc croire que celui-ci a
puisé à quelque source ancienne aujourd’hui perdue?
L'étrange façon dont il accommode l’histoire au gré
de ses passions politiques n'autorise guère-cette hypo-
thèse. Il s’est contenté de transporter au vie siècle
les institutions du 1x® siècle, il n’est même pas probable
qu'il ait connu la présence d’Immo à l'élection de 757,
car il n’eût pas manqué d’invoquer ce fait.
« Cependant les documents contemporains attes-
tent comment s’étendaient les prétentions du roi
franc dans ses rapports avec la papauté. Le patriciat
n'était point pour lui un vain titre et il y attachaït
l'exercice de droits réels. Vers 788, il prétendait que :
l'élection de l’archevêque de Ravenne devait avoir
lieu en présence de ses missi, et Hadrien, en lui répon-
dant, l’engageait à ne point prêter l'oreille aux dis-
cours des ennemis dé l’Église romaine. Charlemagne
n’aurait-il point songé à imposer la présence de ses
missi à Rome aussi bien qu'à Ravenne? Aux yeux
de ses contemporains, il était tout à la fois le chef
religieux et politique de la société chrétienne d'Occi-
dent; quelques-uns même lui reconnaissaient le pou-
voir, sinon le droit, de changer à son gré le pape. On
répandait le bruit qu’Offa, roi de Mercie, avait conseillé
à Charles de remplacer Hadrien par un pape franc.
Néanmoins, quand Hadrien mourut en 795, Léon III
fut ordonné dès le lendemain de son élection, et aucun
document ne signale la présence d’un envoyé du roi.
Les événements qui se rapportent à cette élection
permettent de croire que le pape, menacé par de puis-
sants adversaires, accrut lui-même la suprématie
royale et se montra fort humble dans ses rapports
avec Charlemagne. Plus tard, victime des violences
de ses ennemis, chassé de Rome, poursuivi par des
accusations dont quelques-unes étaient peut-être
fondées, il vit décroître encore son autorité et voulut
s’assurer l’appui de Charles en lui conférant la dignité
impériale. Cet acte célèbre impliquait, semble-t-il, le
rétablissement du droit de confirmation. Nous ne!
savons pas si Charlemagne comptait l'exercer: aucune
élection nouvelle n'eut lieu sous son règne, et on ne
trouve point de trace certaine d’un contrat qui aît
réglé sur ce point les rapports des deux pouvoirs ?, »
VII. GAULE MÉROVINGIENNE. — Les empereurs
avaient veillé à ce que l'élection de l’évêque de Rome
fût régulièrement déférée à leur ratification. Grégoire
de Toursracontait à ses lecteurs comment unpapedéjà
élu par le peuple pouvait encore esquiver la charge
épiscopale, si l’empereur refusait son consentement
à l'élection; le pape en question n’était rien moins
que Grégoire Ier: Quia Ecclesia Dei absque rec-
torem esse non poleral, Gregorium diaconum plebs
omnis elegil. Hic enim de senatoribus primis, ab adu-
lescentia.…. Unde factum est, ut epistolam ad imperato-
rem Mauricium dirigerel, conjurans et mulla præce
deposcens, ne umquam consensum præberel populis,
1 C. Bayet, Les élections pontificales sous les Carolingiens
dans Revue historique, 1884, t. XxXIV, p. 69-72,
2637
ut hunc hujus honoris gloria sublimaret. Sed præfectus
urbis Romæ Germanus ejus anlicipavit nuncium el
compræhensum, disruptis epislulis, consensum, quod
populus fecerat, imperalori direxit. Al ille.…, dala præ-
- ceplione ipsum jussit institui *. Les rois mérovingiens
étaient trop empressés à imiter la chancellerie impé-
riale pour négliger ce moyen d'intervenir dans l’im-
poftante affaire des élections épiscopales. Toutefois,
si la puissance de ces princes était effective, leur pres-
tige était récent et ils ne pouvaient se réclamer, comme
l'eussent fait les empereurs de Byzance, du rôle rempli
«et des concessions reconnues, depuis Constantin, chez
leurs prédécesseurs. Clovis n’entendait rien sacrifier
des droits essentiels de la souveraineté, mais il savait
assez la susceptibilité du clergé pour savoir user de
ménagements envers lui. Il préférait la réalité à l’appa-
rence et posait discrètement, par quelques actes d’auto-
rité, le principe de l'intervention royale.
ΤΙ avait pour cela fort à faire. A la mort d’un évêque,
le métropolitain et les évêques comprovinciaux se ren-
daient dans la ville dont le siège se trouvait vacant et
dirigeaient l'élection. Avant toute réunion, les conver-
“ations et l'intrigue sondaient les chances des candi-
dats, pesaient les noms et les individus, pas toujours
au poids du sanctuaire, puis, quand on s'était mis
. d'accord ou à peu près et qu’on prévoyait l'existence
d’une majorité imposante en faveur du favori, celui-ci
“devenait candidat officiel. Le métropolitain ou, à son
défaut, le plus ancien évêque, le présentait au suffrage
du bas clergé et du peuple assemblé dans l’église. La
cérémonie est prévue par le Missale Francorum, qui
prend la peine de rédiger le discours à prononcer en
Ja circonstance : Secundum voluntatem ergo Domini,
in locum sanctæ memoriæ Illius nomine, virum vene-
rabilem Illum, {estimonio presbyterorum δ᾽ tolius cleri
«εἰ consilio civium ac consistentium credimus eligendum.
_ Suit l'énumération des qualités sacerdotales de l'élu,
οἴ cette invitation, qui ressemble un peu trop à une
"mise en demeure : Hunc ergo, dilectissimi fratres, les-
“‘imonio boni operis electum, dignissimum sacerdotio
‘consonantes laudibus clamate et dicite : Dignus est.
L'assistance ne se fait pas prier et clame Dignus est;
‘alors le prélat invite tout le monde à la prière et dit,
“entre autres choses: ut igilur præfulurus omnibus,
“lectus ex omnibus, universis sacris sacrandisque ido-
neus fiat.…., omnium pro ipso oralio incumbat cui exer-
«endi pro omnibus pondus imponitur.
Dans tout ceci la royauté est absente et ces formules
sont donc antérieures au concile d'Orléans de 549, qui
veut que l’évêque soit sacré avec la volonté du roi ὃ:
d'autre part, elles sont postérieures à une lettre de
‘saint Léon Ie", datée de 445, à laquelleelles empruntent
un passage ὃ. Passage d'autant plus notable que la
lettre pontificale était relative à une élection épisco-
pale. L'archevêque d’Arles, Hilaire, avait procédé à
la consécration d’un évêque de Die sans recourir à la
consultation du clergé et du peuple de la ville. L'abus
“était flagrant, puisque, peu d’années auparavant, en
428, le pape Célestin avait rappelé aux évêques des
provinces limitrophes de Vienne et de Narbonne que
nullus invilis detur episcopus #; bien plus, il était néces-
-saire que cleri, plebis et ordinis consensus el desiderium
requirantur. Saint Léon avait précisé l’étendue de ce
corps électoral : qui præfuturusestomnibus, abOMNIBUS
1 Grégoire de Tours, Histor. Francor., 1. X, ce. τ, édit.
Krusch, p. 406-407. — ? Conc. Aurelian., 549, can. 10, dans
Maassen, Conc. ævi merovingici, p.103; cum voluntate regis.
-- Jafté, Regesta pontif. roman., n. 407; P. L., t. Liv, col.
628 : præfulurus omnibus, electus ex omnibus. — “ Jafté,
Reg., n. 369; P. L., t. 1, col. 430. — ὁ En 449, le même pape
félicite les évêques de la province d'Arles : quod Ravennium
secundum desideria cleri, honoratorum et plebis unanimiter
-consecratis, dans Regesta, n. 434; P. L., t. τὰν, col. 814. —
ÉLECTIONS ÉPISCOPALES
2638
eligatur,il voulait que le futur évêque fût demandé par
la cité : sacerdos postuletur. Comme on ne pouvait
songer, sous peine d'aboutir à des élections tumul-
tuaires et à des promotions anarchiques, à ne pas sug-
gérer quelques noms au peuple, ce n’était pas aux
évêques consécrateurs à s’en mêler, ils devaient aban-
donner ce soin au clergé de la ville : expectarentur certe
νοία civium, leslimonia populorum; quæreretur hono-
ralorum arbitrium, electio clericorum; quæ in sacerdotum
ordinationibus solent ab his qui noscunt Patrum regulas
custodiri δ. On ne sait pas comment les honorali ren-
daient témoignage à l’élu, mais pour les clercs il sem-
ble qu’ils désignaient leur candidat dans une lettre
au bas de laquelle ils apposaient leurs signatures.
On remarquera que les papes Célestin et Léon sont
obligés de rappeler les règles en vigueur: bien plus, le
pape Léon ne croit pouvoir faire moins que de féliciter
lorsqu'il apprend que les évèques s’y sont conformés;
tout ceci ne semble pas indiquer de leur part des
égards scrupuleux à l'endroit des règlements électo-
raux. Les évêques semblent avoir préféré des procédés
dont la brusquerie blessait les fidèles et dont l'illé-
galité alarmaïit les supérieurs à une méthode qui leur
eût permis d’exercer une pression efficace sur l’élec-
tion : la nomination de délégués. Au lieu de ce moyen
correct, ils se jetèrent dans l'arbitraire. En 452, le
concile d’Arles décrète que, « lorsqu'il s’agit d’ordonner
un évêque, trois candidats doivent être désignés par
les évêques comprovinciaux, puis les clercs et les ci-
toyens du diocèse ont la faculté de choisir l’un des
trois ». L'empiétement était trop notoire et les évêques
gaulois en furent pour leur tentative; en dépit du
canon, les fidèles et le clergé conservèrent et exercèrent
dans son intégrité leur droit électoral s.
Les évèques ne se décourageaient pas et Sidoine
Apollinaire nous apprend comment, à l’occasion, ils s'y
prenaient pour rendre illusoire la formalité électorale.
En 470, l’évêque de Chalon, Paul, étant mort, il
fallut lui donner un successeur; le métropolitain et
les évêques comprovinciaux s’y employèrent. A leur
arrivée à Chalon, ils trouvèrent une foule divisée par
les brigues, variæ volunlales, studia privata. Trois
compétiteurs, également indignes, se présentaient :
l’un était de naissance noble, le second tenait table
ouverte, le troisième distribuait d'avance à ses élec-
teurs l'argent et les terres d’Église. L’embarras eut
été grand si les évêques ne s'étaient réjouis d’une
situation qui excusait et justifiait un acte tout à
l'avantage de leurs prétentions. Écartant les trois
candidats, sans consulter le peuple, ils portèrent leur
choix sur un prêtre du nom de Jean, homme respecté
et d'expérience. Sur-le-champ, Jean fut consacré et les
Chalonnais, ahuris, se trouvèrent en présence du fait
accompli; naturellement on approuva :.
L'élection de Simplicius sur le siège de Bourges,
en 472, ne fut pas moins surprenante. Sidoine Apol-
linaire s’y trouvait et rend compte de la situation.
« Je suis venu à Bourges, écrit-il, appelé par le décret
des citoyens », decreto civium pelilus. Fustel de Cou-
langes observe avec vraisemblance que cette expres-
sion paraît être un indice de la procédure usitée en
pareil cas; la cité elle-même, par un décret municipal,
avertissait les évêques comprovinciaux de la vacance
du siège et les invitait à le pourvoir. « Le peuple, pour-
« Conc. Arelat., 452, can. 54 : Placuit in ordinatione episcopi
hunc ordinem custodiri ut. tres ab episcopis nominentur
de quibus clerici vel cives unum eligendi habeant potestatem,
dans Mansi, Conc. ampliss. coll., t. vn, col. 885. — * Epist.,
1. IV, n.25: Hunc jam secundi ordinis sacerdotem dissonas
inter partium voces, qui differebant laudare non ambientem
sed nec audebant culpare laudabilem, stupentibus factiosis,
erubescentibus malis, acclamantibus bonis, reclamantibus
nullis, collegam sibi consecravere.
2639
suit Sidoine, est agité et partagé en factions contraires,
les candidats sont nombreux; peu de titres sérieux
et de vrai mérite, beaucoup de fausseté et d’impudence.
Il en est qui ne craignent pas d’offrir de l'argent pour
obtenir ce poste sacré. L'épiscopat serait mis aux en-
chères, si les vendeurs étaient aussi déterminés que
les acheteurs ?. » Peu de jours après, au sujet de la
même affaire, Sidoine ajoute : « Tel était le nombre
des compétiteurs que tous ces candidats à un seul
siège n'auraient pu tenir sur deux bancs. Quant à
nous, évêques, nous ne savions que faire, et nous ne
pouvions venir à bout d’une telle difficulté. Par bon-
heur, le peuple, renonçant à sa première idée, déclara
tout à coup qu'il s’en- rapportait au jugement des
évêques. » Cela ne fut pas du goût de tous les candidats,
mais la volonté de la foule prévalut et l’élection fut
confiée à l’évêque Sidoine. Celui-ci se fit remettre en
main la pagina decretalis, c’est-à-dire la lettre de nomi-
nation que le clergé et le peuple devaient présenter au
prélat consécrateur, lorsqu'ils y avaient inscrit le nom
de l’élu sur lequel ils étaient tombés d’accord. La
place du nom fut laissée en blanc. Sidoine était chargé
de la remplir. Il réclama en outre que la cité s’enga-
geât par serment à reconnaître et à accepter le choix
qu’il ferait. La pagina decretalis ou decretum authen-
tiquait l'élection faite par la cité et devait être rédigé
et signé en présence du visiteur délégué par le métro-
politain ἡ. C’était donc un arbitrage sans conditions
qu’exerçait Sidoine. À quelques jours de là, il présen-
tait l’homme de son choix au peuple assemblé dans
l’église. Ce fut l’occasion d’un long discours, qu'il
termina par ces mots : « Comme vous avez juré de
reconnaître et d'accepter mon choix, au nom du Père,
du Fils et du Saint-Esprit, Simplicius est celui que je
déclare être évêque de la cité. Vous autres, conformé-
ment au serment juré, approuvez mon choix par vos
acclamations.» On approuva et Simplicius fut con-
sacré ὃ.
Sidoine n’était pas trop embarrassé en pareilles
circonstances, parce que ses ouailles de Clermont
avaient dû le mettre au courant d’un tour habile
qui avait marqué dans cette ville le choix de l’évêque
Rustique. Là aussi les candidats étaient nombreux
— d’ailleurs les candidats à l’épiscopat le furent en
tous temps — la lutte était vive et les évêques fort
embarrassés. Nous avons peine à croire que ce ne fut
pas l’un d’eux qui s’avisa de suggérer à une dévote,
vivant dans la chasteté, un moyen d’en finir. Cette
femme vint trouver les évêques et dit : « Écoutez-moi,
les candidats que le peuple a choisis ne sont pas les élus
du Seigneur. Patience! le Seigneur vous enverra bien-
tôt celui qui doit régir cette Église. » Un compère
n’attendait que ce moment, c'était le prêtre Rustique,
qui se présenta de la façon {a plus naturelle et comme
fortuitement. Mais voilà bien autre chose. C'était lui,
l’évêque désigné et marqué par Dieu même. La dévote
le reconnaissait, l’ayant aperçu dans une vision et la
voilà qui se mit à crier : « Voici l’élu du Seigneur, voici
celui qu'il vous destine pour pontife, qu’on l’ordonne
évêque. » Le peuple était de bonne humeur, il acclama
Rustique et l’assourdit de la formule Dignus est. Gré-
goire de Tours ajoute — avec une pointe d’ironie peut-
être — que Rustique fut sacré « à la grande joie » du
peuple. Le scenario était, en effet, assez divertissant.
ΤΠ faut toutefois remarquer combien de semblables
1 Epist., 1. VII, ἢ. 5, ad Agroecium. — 5 Le decrelum de
l'élection est mentionné par le conc. Clarom., 535, can. 2. et
le conc. Aurelian., 549, can. 11, dans Maassen, op. cil.,
p. 66-67, 104. — * Am, Thierry, Élection d'un évêque de
Bourges au V® siècle, dans Comptes rendus de l'Acad. des
sc. mor. et polit., 1857, t. xzrr, p. 5-30. — 4 Sulpice Sévère,
Vita Martini, 9, note le concours des paysans pour l'élec-
tion de Martin: Mirum in modum incredibilis multitudo
ÉLECTIONS ÉPISCOPALES
2640
procédés viciaient l'institution. Non seulement l’on
avait fait fi du droit électoral, mais on l’avait livré
à l'arbitraire de quelques évêques. Soit faiblesse, soit
pour tout autre motif, ceux-ci se déchargeaient d’une
responsabilité grave par un tour d’adresse qui livrait
l’épiscopat d’une grande cité gauloise à l’intrigue d’une
dévote, d’une prêtre et d’un évêque voisin. On peut
s’attendrir sur de pareils procédés, nous doutons qu'ils
respectent, comme elle devrait l'être, l’institutiom
épiscopale. C’est à ces abus qu'avait abouti, vers la fim
de la domination romaine, le système électif. L’im-
pression qu’on en garde est celle d’une élection comme
toutes les élections au suftrage universel, compliquée
de l’arrivée des ruraux #, en sorte que l’aspect d’une
ville gauloise en pareil jour devait ressembler comme
tenue à celui d’une préfecture où les élections législa-
tives se feraient un jour de marché.
Une fois la population rassemblée, si on fait la part de
la population rurale, il faut admettre une réunion
déjà considérable. Or les exemples connus de ces réu-
nions nous montrent qu’elles ont lieu dansunebasilique.
Mais une basilique, même prolongée d’un baptistère,
était loin d’offrir les dimensions qui devinrent coutu-
mières à l’époque de l’art ogival. Quelques milliers
d'individus suffisaient à les remplir; les alentours
n'avaient, eux aussi, narthex et atrium, que des di-
mensions restreintes, en sorte qu’ilfaut admettre qu'un
collège électoral procédant à l'élection d’un évêque
ne dépassait en aucun cas quatre ou cinq mille indi-
vidus; il est assez probable que ce nombre n'était
pas toujours atteint.
Les inconvénients attachés au système électoral
sous la domination romaine n’allaient pas s’atténuer
et disparaître à l’époque mérovingienne. Aussi les rois.
francs se montreront-ils volontiers disposés à simpli-
fier le procédé en usage. Clovis s'y essaya, mais avec
un doigté délicat bien différent de la touche un pew
brutale de quelques-uns de ses successeurs. Après la
prise de Verdun, il essaya d'imposer à cette ville
l’homme de son choix. le prêtre Euspice. Mais celui-ci
se déroba à l’honneur qui lui était offert. Plus tard, la
cité fit choix de ce même Euspice avec la pensée sans.
doute que cette élection lui attirerait la bienveillance
royale 5. Sur le siège d'Auxerre, Clovis voulut placer
un prêtre nommé Eptadius, sujet de Gondebaud, roi
de Bourgogne; il commença donc par solliciter et
obtenir l’agrément de Gondebaud; ceci équivalait à
une désignation, c'était déjà la candidature officielle,
d’ailleurs couronnée d’un plein succès δὶ Même procédé
à Arras. Clovis recommande chaudement l’ascète Wast
à l’évêque Remi de Reims, qui, résolument, nomme et
consacre son élu à lui, considérant que la cité d'Arras.
est à peine évangélisée et ne possède pas un corps
électoral 7. Ceci est très logique et encore plus ingé-
nieux. Il paraît clair que l'élection n’est déjà plus
qu'une méthode encombrante, dont on ne peut se
défaire, mais qu’on subtilise du mieux que l’on peut
chaque fois que s’en présente l’occasion.
Le fait suivant est plus significatif. Sur le désir
formel de Clovis, l’évêque de Reims ordonne prêtre
un certain Claudius. Les évêques Léon de Sens, Héra-
clius de Paris et Théodore d'Auxerre protestent contre
cette ordination sacerdotale qu’ils jugent anticano-
nique, comme entachée de corruption. L'évèque
Remi dut convenir qu'il avait cherché à complaire au
non solum ex illo oppido (Turonensi) sed eliam ex vicinis
urbibus ad suffragia convenerat. Même constatation dans la
Vie de saint Germain d'Auxerre. Vila Germani, 1. I, n. 2.
—5 Vita 5. Maximini Miciensis, ce. vu, dans Mabillon, Acta
sanct. O. 5. B.,t.1, p. 565. — * Vila Epladii, c. vor, dans
Script.rer., merov., édit, Krusch, t.rn1, p.189; cf. L.Duchesne,
dans Bull. crit., 1897, n. 24, p. 453-455, — ? Vita Vedasti,.
c. π|-ν, dans Acta sanct., €, 1, p. 79:
2641
roi et présenta sa défense en exposant sa conduite
comme une nécessité politique : « Comment ne pas
céder aux désirs d’un roi illustre, dit-il, du défenseur
de la foi catholique, du protecteur de la patrie, du
vainqueur des gentils? » Puis, se retournant contre
ses accusateurs, il leur reproche d’oublier que leur
élévation ἃ la même origine et qu’ils doivent au même
prince leur dignité épiscopale : Tanto in me prorupistis
felle commoti, ul nec episcopatus vestri deluleritis
auctori . On peut, sans torturer le sens de ce reproche,
y voir une allusion plus ou moins claire à l’interven-
tion directe de Clovis dans la nomination des évêques
de Sens, de Paris et d'Auxerre.
En 511, au concile d'Orléans, Clovis abordaïit réso-
lument la politique religieuse du royaume franc. Non
seulement le concile se réunissait par ses ordres, mais
16 roi lui soumettait le sujet de plusieurs délibérations.
Le canon 4, qui interdit à tout séculier l’accès de la
cléricature sans l’ordre du roi ou la volonté du comte,
est évidemment dû à son inspiration. Les évêques firent
ajouter que les fils des clercs seraient dispensés de cette
obligation, à laquelle leurs parents ou leurs aïeux au-
raient déjà été assujettis 2. L’ingérence de l’État ne
pouvait guère aller plus loin que ce consentement in-
dividuel aux vocations ecclésiastiques. Si semblable
prétention était élevée de nos jours, elle ne pourrait
manquer de paraître exorbitante; mais au début du
Mie siècle elle n’est qu’une preuve nouvelle et éclatante
de la protection accordée par la royauté à l’Église à
l'époque des âges de foi. Par contre, les canons du
concile ne contiennent pas la moindre revendication
royale en matière d’élections épiscopales. Rien, par
conséquent, n'indique que Clovis ait voulu changer
le droit existant ou du moins la législation existante.
11 préférait la déformer dans la pratique et fausser le
jeu normal des élections; méthode prudente dont ne
tardèrent pas à se départir ses successeurs.
Clodomir ({ 524) impose à l’Église de Tours le prêtre
Ommatius, sans qu’on puisse dire si cet ordre s’auto-
rise d’une élection canonique. A Clermont, Thierry Ie,
en 516, impose la nomination de Quintianus et nul
n’en paraît surpris. Après la mort de Quintianus, c’est
encore le choix du roi qui donne le siège épiscopal à
Saint Gall #, nonobstant les préférences des Clermon-
tois pour un autre candidat. Tandis que les gens de
la ville discutaient chez le prêtre Impetratus les titres
des candidats sans aboutir à rien, Gall dit en sortant
de cette réunion : « C’est moi qui serai évêque. » Son
oncle Impetratus, en homme avisé, lui conseilla d’aller
raconter au roi l'incertitude du comité électoral, espé-
rant que Thierry le désignerait. Gall mit à profit son
séjour et quand les Clermontois arrivèrent avec le nom
de leur favori et les présents d'usage, le roi déclara
son choix fait et imposa le diacre Gall. On voit ainsi
la volonté du prince faire échec au choix du peuple,
aussi le droit canonique ne s’en trouve pas mieux;
aussi verrons-nous bientôt un des successeurs de Gall,
le prêtre Caton, répondre obstinément qu'il n’attend
rien du roi : nam ego canonice assumplurus sum hunc
donorem” ; ce qui lui portera préjudice, car on ne manque
pas d’aspirants évêques plus accommodants.
Le nombre des candidats à l’épiscopat nous montre
peut-être le besoin de dévouement de tant de belles
âmes, peut-être autre chose. Quoi qu’il en soit, l’em-
barras consiste surtout à choisir. « Après la mort de
l'évêque Dalmate, écrit Grégoire de Tours, beaucoup
«e gens, comme de coutume, briguèrent son siège 5. » Il
est fâcheux que ces candidats se montrent parfois trop
τς Remi, Epist., dans Bouquet, Rec. des historiens des
Gaules, t. 1V, p. 52. — ? Conc. Aurelian., 511, can. 4,
dans Maassen, Concilia ævi merovingici, in-4°, Hanno-
weræ, 1893, p. 4. — ? Grégoire de Tours, Hist, Francor.,
ÉLECTIONS ÉPISCOPALES
2642
impatients d'entrer en possession et prennent leurs
gages. « Après la mort de l’évêque Théodose, les que-
relles qui s’élevèrent dans l'Église de Rodez en vinrent
à ce point qu’elle fut presque entièrement dépouillée
des vases sacrés et de tout ce qu’elle possédait de plus
précieux . » C’est que plusieurs avaient de grands frais
à supporter; on voyait le prêtre Translobade donner
un festin aux clercs et tandis qu’ils étaient à table,
un des convives blâma vertement l’évêque défunt,
qu'il appela fol et insensé. Ces appréciations s’agré-
mentaient de copieuses rasades *, dont l'usage s’est
longtemps conservé. Les dîners servaient à merveille
au lancement des candidatures épiscopales. On y fai-
sait assaut de bonne chère et de promesses : offerentes
multa, plurima promiltentes *. En 553, l’évêque de
Clermont, Gall, vint à mourir et le clergé désigna pour
lui succéder le prêtre Caton, qui, sans plus attendre,
fit acte d'administration et de gouvernement « comme
s'ilétait vraiment évêque». Il n’avait pas mêmeattendu
que son prédécesseur fût en terre, puisque c’est à
l'issue des funérailles de celui-ci que les évêques ayant
officié à la cérémonie lui proposent de procéder à sa
consécration. Eux-mêmes ont sans doute un peu
hâte de rentrer dans leurs villes, car ils savent parfai-
tement que cette consécration ne doit avoir lieu que
sur l’ordre exprès du roi, mais, disent-ils, «le roi n’est
qu’un enfant », et d’ailleurs ils prennent leurs précau-
tions contre ce qui pourrait advenir. « Si on t'impute
quelque fraude, disent-ils à Caton, nous prendrons ta
défense, nous traiterons avec les grands pour qu’on
ne te fasse aucun tort. » Mais Caton n’est pas aussi
empressé. « Vous l’avez appris par la renommée, leur
répond-il; dès mon jeune âge j'ai vécu religieusement,
jeûnant, me plaisant aux aumônes, me livrant à des
veilles continuelles, et passant bien souvent les nuits
à chanter les louanges du Seigneur. J’ai acquis, selon
l'institution canonique, les divers ordres de la clérica-
ture : j’ai été lecteur pendant dix ans, j'ai servi en
qualité de sous-diacre pendant cinq ans, en qualité
de diacre pendant quinze ans et je suis prêtre depuis
vingt ans. Que me reste-t-il donc à faire sinon à rece-
voir l’épiscopat, récompense de fidèles et bons ser-
vices? Retournez dans vos cités et occupez-vous de ce
qui vous regarde; quant à moi, j’acquerrai la dignité
épiscopale suivant les règles canoniques. » Cependant
l’archidiacre Cautinus vient offrir ses bons services à
Caton, qui le rudoie et le menace. Cautinus sort de la
ville pendant la nuit, court annoncer au jeune roi la
mort de l’évêque Gall. Le roi convoque à Metz les
évêques de la province de Bourges, qui, au mépris des
canons, prescrivant que le choix, se fera dans la ville
veuve de son évêque, élisent et consacrent Cautinus,
qui revient à Clermont et se substitue à l’intrus ”.
Caton prit sa revanche. En 555, Cautinus s’avisa
de lui faire obtenir le siège de Tours; mais Caton n’en
voulut point. Tandis qu’il discutait son affaire avec
une délégation de Tourangeaux venue lui transmettre
la proposition officielle, tout Clermont s’ameuta,
vieillards loqueteux et enfants dépenaillés, mendiants
à béquilles et à sébilles foncent sur les cleres de Tours
et les menacent s'ils emmènent leur bon père Caton.
Celui-ci ne pouvait se dérober à une manifestation si
touchante, ilrenonça au siège de Tours etremboursa aux
manifestants les frais de cette touchante insurrection.
A Tours, la déception fut grande, mais faute de Caton,
on fit choix d'Euphrone et les principaux de la cité
allèrent l’annoncer au roi, qui en fut fâché : « J'avais
commandé, dit-il, d’élire le prêtre Caton, pourquoi
1. 111, ο. xvu. — * Zbid., 1. IV, co. v. — * Jbid., 1. IV, ce. x.
— ὁ Hist. Francor., 1. V, cc. xXLvVn. — * Jbid., 1. VI,
ec. xxx VI. — Jbid., 1. V, ce. XLVn. — *Jbid., 1. IV, c. XXxv.
— 10 Jbid., 1. IV, οὐ v.
2643
a-t-on méprisé mon ordre? » Cet incorrigible Caton
faisait encore venir des femmes dans l’église et, moyen-
nant salaire, elles jouaient l'inspiration et criaient bien
haut que Cautinus ne valait rien, qu'il était coupable
de tous les crimes et indigne de l’épiscopat 3.
Tout ceci est fort instructif et nous montre que les
élections épiscopales étaient bien loin de ressembler
à l’idée que certains ont voulu en donner. Les évêques
le savaient et ceux qui avaient eu autre chose que de
l’ambition, ceux qui avaient aimé leur Église et sou-
haïtaient lui épargner ces tracas, risquaient parfois
de désigner un nom au choix des fidèles. L’estime, la
reconnaissance, la confiance induisaient le plus grand
nombre à l’acclamer, on procédait à l'élection et, sans
secousse, le coadjuteur prenait place auprès du titu-
laire en attendant le jour de recueillir sa succession.
C’est ainsi que Sacerdos, évêque de Lyon, sentant
sa fin venir, sollicita du roi Childebert la nomination
de Nizier, qui « devint évêque avec le plein consente-
ment du roi et du peuple ? ». Ou bien l’évêque recom-
mandait son candidat par testament. Dalmate, évêque
de Rodez, suppliait le roi Childebert « de ne pas mettre
dans son Église un étranger, ni un homme adonné à
la cupidité ou marié, mais de lui désigner pour succes-
seur un homme libre de ces liens et qui n’eût de pensées
que pour louer le Seigneur ». Ce testament fut lu devant
le roi, et, sur ces indications, Théodose, archidiacre de
Rodez, fut consacré évêque de la ville. Ces faits nous
montrent, d’une part, la cité, peuple et clergé, usant
du droit d'élection et ayant conscience que l'initiative
de la nomination épiscopale lui appartient, quitte à
faire ensuite ratifier son choix par l’autorité royale.
D'autre part, le roi agit avec une pleine indépendance.
11 ne se tient pas lié par le choix des électeurs. C’est à
peine même s’il laisse entrer ce choix en ligne de
compte pour déterminer ses préférences. Il nomme
lui-même, il agrée ou rejette l'élection comme bon
lui semble. De l'élection il subsiste un mot et une
apparence.
Le roi Clotaire Ier n’en prend pas moins à son aise
avec le droit canonique. Domnolus est nommé succes-
sivement à Avignon et au Mans; Austrapius, à Poi-
tiers; Emerius, à Saintes; sans autre intervention ni
garantie que le bon plaisir royal. Nous venons de
rappeler que le prêtre Caton de Clermont refusa le
siège de Tours où l’appelait Clotaire, qui s’écrie : Præ-
ceperam ut Calo presbyter illic ordinaretur, et cur est
spreta jussio nostra? Mais il s’arrange du nom qu’on lui
propose et du rapport qu’on lui fait et décide qu’on
passera outre : Electio compleatur. Dans ce dernier cas
tout est régulier : élection populaire, consentement
royal, décret de chancellerie et sacre.
Par contre, Childebert s’efface volontiers ; on signale
sous son règne plusieurs élections épiscopales, l’une
à Angers ὅ, l’autre à Bayeux #, où son intervention est
passée sous silence. Est-ce bien certain? Mais la Vita
Vigoris est dénuée de toute valeur et la Vita Albini
passe par erreur sous silence le præceplum royal; enfin
si l'élévation de saint Paterne sur le siège d’Avranches
fait la part égale au roi et au peuple ὅ, ce texte est
sans force probante. LaVila Leobini et Grégoire de
Tours ‘, dont les récits présentent des garanties d’au-
thenticité, font précisément entrevoir la part prépon-
dérante prise par la volonté royale. L'opposition avec
la façon d'agir de Clotaire est d’autant plus délicate
à préciser que, pour apprécier la conduite de celui-ci,
l’on possède le témoignage, généralement assez précis
et circonstancié, de Grégoire de Tours, dont les sou-
? Hist. Francor., 1. IV, ο. ΧΙ. — ? Vitæ Patrum, vin, 3.
—? Vita Albini, c.1x, dans Mabillon, Acta sanct., t.1, p. 103.
— “* Vila Vigoris, dans Bouquet, Recueil, t. 11, p. 422. —
* Vita Paterni, c. v, dans Mabillon, Acta sancet., t. 1, p. 143.
ÉLECTIONS ÉPISCOPALES
2044
venirs étaient plus abondants pour Clermont, Tours,
Poitiers, le Mans, villes soumises à ce prince, tandis
qu’il ne rapporte aucun fait parallèle concernant les
évêchés du royaume de Childebert.
Quant à l’épiscopat, il y avait beau temps qu'il ne
songeait plus à faire entendre à ce sujet ses réclama-
tions. Déjà Clovis pouvait en prendre à son aise et
imposer ses favoris. Léon de Sens avait gourmandé
Remi de Reims à cause de l’ordination d’un prêtre
indigne; mais les nominations épiscopales ne soule-
vaient pas même une observation. Les abus qui se sont
greftés en 515 7 sur l'intervention royale, la tendance de
l'Église franque, qui se révèle dans le canon 54 du
second concile d’Arles, cherchant à combattre les co-
teries locales et les poussées populaires par un régime
électif limité (désignation de trois candidats par les
évêques) montrent bien dans quel sens la royauté fut
sollicitée d’agir. On la choisissait comme arbitre, et
si l’on considère la façon dont l’organisme des élec-
tions épiscopales fonctionnait généralement en Gaule,
il est évident que le rôle du roi fut souvent de désigner
d’une façon personnelle et directe le titulaire, comme:
le fit Thierry pour le siège de Clermont. Bien que le
fait fût accepté de tout le monde, la question de droit
ne fut précisée qu’en 549. Le silence du concile de 514
n'indique pas une réserve de la part de Clovis: il s'ex-
plique parce que la législation ecclésiastique existante
ne mettait pas d’obstacle à l’action royale. Ce fut seu-
lement lorsque l’épiscopat eut remis en vigueur (en
533, 535, 538) le droit canonique en matière d'élection,
qu’il songea à consacrer juridiquement un droit acquis.
à la royauté.
Nulle répugnance, en général, parmi les élus pour
l'intervention royale, à laquelle ils doivent l’épiscopat.
Gall de Clermont et Domnolus du Mans, hommes
pieux et zélés, n’y voient rien à reprendre. Alors, comme
de tous temps, l'Église favorise volontiers le pouvoir
royal dans l’espérance de ne pas avoir obligé un ingrat ;
calcul souvent déçu. Au concile d'Orléans, en 511, les
évêques s'efforcent de lier leur cause à celle de la
royauté, ils la félicitent d’avoir pris l'initiative de leur
convocation pour le bien de la religion : quia tanta ad
religionis catholicæ cultum gloricsæ fidei cura vos exci-
lat ut sacerdotalis mentis affectu sacerdotes de rebus
necessariis tractaturos in unum colligi jusseritis *, et
les évêques réunis dans la même ville, en 549, ne s'ex-
primeront pas autrement : Zgilur cum clementissimus
princeps domnus triumphorum titulis invectissimus
Childebertus rex pro amore sacræ fidei εἰ statu religionis
in Aurelianensi urbe congregasset in unum Domini
sacerdotes *. Avec une imprévoyance qu'on serait em
droit de ne pas attendre d'hommes chargés d'intérêts
si graves, les évêques songeaient à soustraire de plus
en plus les droits électoraux du peuple, sauf à les trans-
porter aux rois, s’imaginant avoir gagné quelque chose
quand ils auraient prévenu quelques abus au prix
d’une abdication plus ou moins déguisée. Les faits ne
tardèrent pas à les éclairer.
Les désordres d’une élection populaire étaient moins
graves et moins redoutables que l'introduction de la
simonie exercée au profit de la royauté. Le mal appa-
rut et se développa rapidement sous le règne de
Thierry Ier: Jam tunc germen iniquum cϾperat frucli-
ficare, ut sacerdotium aut venderetur a regibus aut com-
pararelur a clericis 3°. Il se trouvait encore, mais en
petit nombre, des hommes à l’ancienne mode qui
s’applaudissaient de n’avoir dépensé qu'un tiers de
sol, en guise de pourboire, au festin que le roi avait
— Vilæ Patrum, ce. vin, n. 4. —*? Vilæ Patrum, ο. vi, ἢ. 8,
— " Concilia ævi merowingici, édit. Maassen, in-4°, Hanno-
veræ, 1893, p. 2, — " Ibid., p. 101. — * Vitæ Patrum,
Ci VI,,8;
2645
donné dans son palais à l’occasion de leur consécra-
tion épiscopale ". D’autres y allaient plus largement
et traitaient l'achat d’un évêché avec les marchan-
dages d’une affaire commerciale. Les évêques réunis
en concile ne manquèrent pas de prodiguer les ana-
thèmes, dont l'écho retentit d’un concile au concile
suivant, montrant ainsi l’inutilité des menaces et
l'étendue du mal. En 533, concile d'Orléans ?; en 535,
concile de Clermont ὃ: en 549, concile d'Orléans 4
s'évertuent à lancer des excommunications dont les
destinataires semblent fort peu se préoccuper.
Autre abus de l’ingérence royale, l'élévation des
laïques à l’épiscopat. Le concile de 549 ne trouve rien
de plus efficace que de tolérer l’abus et d'admettre la
validité de la désignation faite par le roi, sous réserve
d'un noviciat d’une année imposé au nouveau titu-
laire avant de recevoir la consécration épiscopale °.
Il fallait donc revenir en arrière et reconnaître les
inconvénients de l'abandon imprudent qui avait livré
les nominations épiscopales aux princes, dont le plus
clair intérêt était de les exploiter. Seulement il est
plus malaisé de reprendre ce qu’on a abandonné que
de refuser ce qu'on tient. Les conciles mérovingiens
vont être réduits à énoncer la règle que leurs membres
ont contribué de gaîté de cœur à compromettre; ils
vont rappeler discrètement que l'élection du métro-
politain et celle des évêques de la province requièrent
le concours du peuple et des clercs. Cette littérature
est affligeante. Toutes ces admonitions, ces protesta-
tions viennent en pure perte, du moment que ce ne
sont là que des exercices littéraires, et les faits abu-
sifs, dont la série se continue et se développe, montrent
assez que ces Pères, si véhéments sur le papier, sont
beaucoup plus réservés dans la pratique de la vie.
« Que personne ne recherche l'honneur du pontificat,
si ce n’est par ses mérites, disent les évêques réunis
à Clermont, le 8 novembre 535. Cette fonction divine
ne s’acquiert pas par des biens, mais par les mœurs :
on ne doit s'élever à cette éminente dignité que par
l'élection de tous, non par la faveur de quelques-uns.
Quiconque désire l’épiscopat doit être consacré pon-
tife par l'élection des clercs et des citoyens, avec le
consentement du métropolitain de sa province. Qu'il
se garde d'employer le patronage des puissants et de
faire souscrire le décret de son élection en employant
la ruse, l'argent ou la contrainte. » A Orléans, en 549,
nouvelle insistance; mais déjà les évêques ont perdu
quelque chose de leur assurance, ils voudraient bien
ne rien réclamer, ne rien exiger, aussi se dérobent-ils,
et leur importunité avec eux, derrière les décrets du
Siège apostolique en matière d'élections épiscopales :
Ipse metropolitanus a comprovincialibus episcopis,
sicut decreta Sedis apostolicæ continent, cum consensu
cleri vel civium eligalur, quia æquum est, sicut ipsa
Sedes apostolica dixit, ul qui præponendus est omnibus
ab omnibus eligatur. Cela dit, pour l’acquit des con-
sciences, au canon 3°, les mêmes Pères au canon 10e
décidaient que le roi était trop intéressé au rôle des
évêques pour se désintéresser de leur nomination. Ils
lui refusaient le droit de nomination, sauf à lui recon-
naître le droit de confirmation; ainsi le principe électif
demeurait intact, mais au lieu de jouer à faux, il jouait
inutilement. Le roi laissait le peuple et les clercs passer
leur fantaisie, choisir un nom et l’acclamer; cela fait, il
disait : Veto; et tout était à recommencer. Ce 10° canon
porte que la consécration épiscopale ne sera donnée
par le métropolitain à l’élu qu'après que celui-ci aura
reçu l’agrément du roi: cum volunlale regis, juxla elec-
lionem cleri ac plebis, sicul in antiquis canonibus lene-
1 Vitæ Patrum, c. vi, 3. — * Conc. Aurelian., Can. 4, p. 62,
— " Conc. Clarom., can. 2, p. 66. — “ Conc. Aurelian.,
can. 10, p. 103-104. —5 Jbid., can, 9, p. 135. — " Grégoire
ÉLECTIONS ÉPISCOPALES
2646
lur scriplum, a melropolilano… cum comprovincialibus
ponlifex consecrelur. Mais tout de suite, les évêques
se ravisent et, au canon 11e, ils déclarent qu'on ne
donnera pas un évêque à une population malgré elle;
c'est exact, mais on ne lui donnera pas non plus celui
qu’elle réclame si le roi s’y oppose. Qu'importe que
les puissants polentes personnæ — il eût été plus franc
de dire le roi—forcent les clercs et le peuple à faire un
choix difiérent, puisque ce même roi pourra faire obs-
tacle au choix spontané. On dit que le droit royal de
confirmation ne supprime pas le droit populaire d’élec-
tion; non, sans doute, il ne le supprime pas, mais il
l’énerve et l’anéantit; c’est de cette façon qu'il s’y
ajuste. La reconnaissance du droit royal par l’Église
n'implique nullement la limitation de la puissance
royale, mais consacre son intrusion.
La situation issue du canon 10e d'Orléans est à tel
point abusive que le concile tenu à Paris entre 556 et
558 s'efforce d'y parer dans une certaine mesure :
« Que nul ne soit ordonné évêque malgré les habitants
de la cité; mais que l'élection soit faite par le peuple et
le clergé en pleine liberté. Que personne ne s’ingère, en
vertu de l'autorisation du prince, ni par un autre
moyen, contre la volonté du métropolitain et des
évêques comprovinciaux. Si quelqu'un, par un excès
de témérité, ose s'emparer de cette éminente dignité,
en vertu d’un ordre royal, qu'aucun des évêques de la
province ne reçoive’ cet intrus en qualité d'évêque;
quiconque aurait la présomption de le recevoir encour-
rait l’excommunication. » Voici qui est clair, seule-
ment les évêques se gardent bien de dire ce qu'il ad-
viendra du prince sans l’ordre royal duquel personne
ne serait en mesure de s’ingérer de façon si abusive.
Quant à la clause d’après laquelle le canon peut avoir
un effet rétroactif, on peut la négliger jusqu’au mo-
ment où un fait montrera qu’elle fut autre chose qu'une
clause de style.
En effet, pas un évêque ne remua du vivant de
Clotaire Ie; mais aussitôt qu'il fut mort, l'évêque de
Bordeaux, Léonce, pris de courage, employa ses loisirs
à éplucher les titres de l’évêque Emerius. Léonce réunit
à Saintes ses suffragants et Emerius fit les frais de la
journée; déclaré déchu, il fut remplacé par Héraclius,
qui partit sur-le-champ porter à Paris, au roi Charibert,
l’acte de consensus ou décret d'élection des évêques.
Charibert était dans les bons principes et demanda à
Héraeclius s’il pensait que le feu roi n’eût pas laissé un
fils capable de maintenir ses actes et de réclamer ses
droits, décidé d’ailleurs à ne pas souflrir qu’on dé-
pouille de l’épiscopat celui que son père avait choisi
pour ce rang. Il envoya deux délégués, cleres ou
évêques, qui rétablirent Emerius sur son siège et mi-
rent Léonce de Bordeaux et ses suflragants à l'amende.
Le roi Gontran ne se montre guère plus disposé que
ses prédécesseurs aux concessions. Il protestait bien
haut contre la simonie, mais il recevait avec satisfac-
tion les présents et leur vertu était telle que, malgré la
promésse de ne point faire ordonner de laïques à l'épi-
scopat, le Didier laïque, largement recommandé par ses
richesses, fut promu sur le siège d'Eauze ‘. D’autres
laïques sont également pourvus. Le référendaire Fla-
vius obtient le siège de Chalon-sur-Saône ?; Licérius,
autre référendaire, le siège d'Arles ὃ: le comte Gonde-
gisile, le siège de Bordeaux ?. Que subsistait-il du droit
d'élection et de la règle qui exigeait un candidat engagé
dans les ordres? A Vienne, il n’est plus du tout ques-
tion du peuple, le choix se fait rege eligente ®. Comme
ce Gontran est d’abord facile et se montre accommo-
dant, les évêques ne veulent pas demeurer en reste et
* Ibid., 1. V,
VIII,
de Tours, Hist. Franc., 1. VIII, ec. XX. —
©. XLV. — " Ibid., 1. VIII, ο. ΧΧΧΙΧ. — " Ibid. 1.
c. ΧΧΗ͂. — * Jbid., 1. VIII, c. XXXIX.
2647
passent sous silence ces revendications qu'ils desti-
naient à taquiner Clotaire ou Childebert. Cette fois,
les canons des conciles renoncent à harceler‘un si digne
prince de réclamations intempestives. A propos de
l'élection de Bourges, Gontran porte son choix sur
Sulpice; mais est-ce vraiment le personnage le plus
considérable et le plus digne parmi les candidats
choisis par lesélecteurs? Rien n'indique queles simonia-
ques, auxquels Gontran préfère Sulpice, eussent été
choisis par les clercs et le peuple de Bourges. Au mo-
ment d’une nomination imminente, on voyait souvent
surgir des candidats dont la communauté n'avait ja-
mais eu à s’occuper, qu’elle eût désavoués si elle avait
connu leurs noms et leurs titres. A propos de l'élection
de Lyon où Nizier avait désigné Etherius pour lui
succéder, Gontran hésita quelque temps. Mais c'est
surtout l'élection de Virgile, proposé pour le siège
d'Arles par Siagrius d’Autun, qui paraît entachée d’irré-
gularité. L’influence de Siagrius, en relation avec
Arles, et déterminant dans cette dernière ville le choix
de Virgile, abbé à Autun, ne suppose pas si évidem-
ment une élection préparatoire par le clergé d'Arles.
Elle autorise bien plus aisément l’hypothèse contraire;
aussi les propos contenus dans la Vita Virgilii ne peu-
vent être pris au sérieux 1. Enfin l'élection du succes-
seur de Tétricus sur le siège de Langres, loin d’être
absolument régulière, fut strictement anticanonique.
Que les électeurs se soient réunis trois fois dans
l’espace de quelques mois et aient procédé librement
à l'élection, peu importe, puisque le titulaire n’était
pas mort ni démissionnaire. Pour le siège de Saintes,
il n’y a pas de discussion : le roi de Bourgogne rejette
l’élu de la communauté et y substitue son candidat
à lui, le comte Gondegisile ?. Le silence des conciles
tenus sous le règne de Gontran doit donc être tenu
à négligence du clergé, à complaisance ou à complicité.
Dans le royaume de Sigebert Ier, mêmes abus.
L'élection du successeur de Cautinus sur le siège de
Clermont, faite par le peuple et par le clergé, est
sans doute approuvée par le roi, mais celui-ci est si
zélé qu'il en fait trop et la consécration ratifiée par
lui devient anticanonique du fait que l’évêque fut
sacré dans la ville de Metz au lieu de l’être à Clermont.
Les deux Vilæ de Magneric de Trèves ὅ et de Grégoire
de Tours ‘ sont des documents peu sûrs et sur la foi
desquels il est hasardeux de soutenir que les élections
de ces deux prélats furent irréprochables. Sigebert
montre un curieux sans-gêne en matière épiscopale.
ΤΙ démembre l'évêché de Châteaudun ‘, fonde celui
d’Alais 5 et fait consacrer un évêque à la cour sous le
réjouissant prétexte de « recevoir de ses mains les
saintes eulogies ».
Childebert II, fils de Sigebert 1°, n’eut pas d’abord
de règle arrêtée. On le voit procéder de manière
correcte à l’occasion du choix de saint Géry pour le
siège de Cambrai. Géry est désigné par les cleres et
par le peuple, on rédige la lettre de demande, suggestio,
destinée au roi d’Austrasie, pour lui demander l'élu
et Childebert y consent, il délègue le métropolitain
Egidius pour procéder à la consécration 7. Pour le
siège de Verdun, la correction reçoit déjà un accroc
sérieux, c’est un laïque, le référendaire Charinus, qui
est élu ὃ; mais l’écueil des rois francs, en matière de
nominations épiscopales, c’est la simonie. Childebert
n’y échappe pas, il y échappe même si peu que le pape
Grégoire I se plaint à Vigile d'Arles que, dans le
1 Grégoire de Tours, Hist. Franc., 1. IX, ©. xxm; Vita
Virgilii, e. vi. — ? Grégoire de Tours, Hist. Franc., 1. VIII,
€. ΧΧΠ, — % Vila Magnerici, cap. 1, 9, dans Acta sancl.,
julii t. νι, p. 184. — 4 Vita Gregorii, ο. ΧΙ. — δ Grégoire de
Tours, Hist. Franc., 1. VII, c. xvu. — * Ibid., 1. V, c. v. —
? Vita Gaugerici, ec. νὰ, dans Script. rer. merov., t. τι, p. 654.
— # Grégoire de Tours, Hist, Franc.,1. IX,c. ΧΧΠΙΙ. -- τ " Jafté,
ÉLECTIONS ÉPISCOPALES
2648
royaume de Childebert, il n’y ait pas une nomination
épiscopale qui ne soit entachée de corruption : Quod
in Galliarum vel Germaniæ partibus nullus ad sacrum
ordinem sine commodi datione perveniat ὃ; à Childebert
lui-même le même pape écrit pour le supplier d’arracher
Lam detestabile facinus de regno suo . Que l'influence
de Brunehaut ait été pour quelque chose dans cette
situation, on ne risque guère à l’insinuer, car Brune-
haut est assez peu défendable partout où on rencontre
son action et son influence, mais on doit observer que,
au début du règne de Childebert, lorsque la tutelle
des grands qui pesait sur le royaume d'’Austrasie
eut été brisée, Brunehaut exerça le pouvoir au nom de
son fils, âgé de quinze ans. Or, c’est à cette période du
règne qu’on attribue les bons choix, non influencés
par Brunehaut. Il y ἃ plus. La nomination de Théodose
à Rodez en 580 peut-elle caractériser l’attitude et la
politique religieuse personnelle de Childebert, né en
570? La nomination de Charinus à Verdun est régu-
lière, sauf la condition laïque — elle est cependant con-
temporaine de la nomination de Pronimius, imposé
par le roi à Vence. La simonie ne fut peut-être pas un
mal inhérent à la présence de Brunehaut. Sans doute
saint Grégoire Ier se lamente !1,saint Colomban aussi #,
Grégoire de Tours passe des lamentations vagues aux
faits concrets, Frédegaire le renforce et l’auteur de
la Vita Eligii (voir Dictionn., t. 1v, au mot ÉLor) nous
dit tout net : maxime de temporibus Brunehildis
infelicissimæ reginæ usque ad tempora Dagoberti regis
violabat hoc contagium catholicam fidem 13; mais ce
même auteur de la Vila Eligii nous apprend que
Clotaire pratiquait de même la simonie; le mal n’est
donc pas nouveau.
Chilpéric n’était guère mieux disposé que Brune-
haut à l'égard de l’Église : Nullum plus odio quam
ecclesias habens, écrit à son sujet Grégoire de Tours.
Il enviait non seulement les richesses des Églises,
mais encore le pouvoir des évêques : Aiebal enim
plerumque : Ecce pauper remansit fiscus noster, ecce
diviliæ nostræ ad ecclesias sunt translatæ; nulli penitus
nisi soli episcopi regnant; periit honor noster οἱ trans-
latus est ad episcopos civitatum M, De semblables
dispositions promettaient peu de chose. Puisqu'il
fallait en passer par des évêques, du moins le roi les
voulait-il prendre parmi les laïques, et sa politique
était si claire que Grégoire de Tours ne manque pas
de remarquer que ἐπ cujus lempore pauci quodam-
modo episcopatum clerici meruerunt %. On voit ainsi,
de par la volonté royale,introniser sur le siège du Mans
le maire du palais Badégésile *, sur le siège de Dax le
comte Nicetius 17, sur le siège de Nantes, le laïque
Nonnichius. Bref, parmi les nominations épiscopales
accomplies sous le règne de Chilpéric, Grégoire de
Tours n’en cite aucune où l’on voie le canon fidèle-
ment observé.
Les évêques se taisent ou prennent leur parti,
Grégoire de Tours consigne ses doléances dans son
histoire, ses collègues se réunissent en concile et
observent une prudente réserve, esquivant tout ce
qui pourrait les commettre avec le pouvoir royal, se
limitant à discuter un incident d'ordre privé.
Grégoire Jer invite Brunehaut à assembler son clergé,
qui condamnera la simonie et la nomination des
laïques ?#, mais il en est pour son invitation, Colomban
de Luxeuil, perdant patience, interroge le pape sur la
question de savoir s’il doit rester en communication
Regesta pontif. roman.,n. 1374.— "]bid., n.1376; Bouquet,
Recueil, t. 1V, p. 15-16. — 1 Τα, Regesta, τι. 1743, 1744,
1838, 1840; cf. 1491. — 2? Epist., v, dans Bibl. max. patr.,
t. ΧΗ, p. 32. — # Vila Eligiüi, 1. 11, c. 1. — "4 Grégoire de
Tours, Hist. Franc., 1. VI, 6. XLvI. — 15 Jbid., 1, VI, 6. XLvr.
— 19 Jbid., 1, VI, c.1x.— 17 JIbid., 1. VII, ο. ΧΧΧΙ, — 35 Jafté,
Regesta, n. 1743; cf. n. 1747.
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2649
avec les évêques simoniaques 1; ceux-ci ou d’autres
s’assemblent à Chalon-sur-Saône pour le juger, il les
félicite alors de leur zèle et y ajoute le conseil de
rendre ces réunions plus fréquentes, afin de veiller
“fficacement à l'observation des canons ?.
Le fils de Chilpéric, Clotaire IT,inaugure une poli-
tique religieuse plus conciliante que celle qui a prévalu
avec Brunehaut, Chilpéric et Gontran. La réaction
éclata dans le concile de Paris, en 614. Cette réunion
des évêques de tout le royaume avait pour objet de
renouveler les statuts des anciens canons suivant les
nécessités imposées par l’heure présente, de régler les
questions du moment à la fois dans l'intérêt du prince,
du peuple et du clergé *, Le concile aborda la difficile
question des élections épiscopales et décida que,
« à la mort d’un évêque, on ne devra ordonner à sa
place que celui que le métropolitain et ses collègues de
la province, les clercs et le peuple de la cité auront élu
librement, sans corruption d’aucune sorte, particuliè-
rement sans offre d'argent. Si un candidat s'empare
subrepticement d’un siège et est introduit dans
l'Église sans l’élection du métropolitain et le consen-
tement du clergé et du peuple, son ordination sera
déclarée nulle en vertu des statuts des Pères 4. » Le
canon suivant prit la peine d'interdire à tout évêque
de se désigner un successeur de son vivant sous
quelque prétexte que ce fût. La nécessité de la confir-
mation de l'élection par le roi fut passée sous silence.
On ne la contestait plus, on ne la défendait plus, elle
était passée dans l’usage et avait pris force de coutume,
sinon de loi. Cependant ce silence pouvait prêter à
interprétation et dans l’édit de Clotaire promulguant
les canons du concile, le texte fut modifié comme suit :
_« Au décès d’un évêque, son successeur, qui doit être
ordonné par le métropolitain, assisté des évêques de
ses provinces, sera élu par le clergé et par le peuple,
et si l’élu est une personne digne, il sera ordonné par
l'ordre πὶ prince. Si un personnage de la cour est élu,
il pourra être ordonné pour le mérite de sa personne
et de sa doctrine. » C'était le retour pur et simple —
avec des formes — à la législation d'Orléans de 549.
L'élection ne tirait son effet que de la confirmation
épiscopale. En outre, le roi ouvrait les chemins de
l'épiscopat à tous référendaires, palatins, clercs ou
laïques, qui peuplaient le palais et que la faveur du
prince ferait élire par le peuple.
L'édit de Clotaire n’avait pas à reconnaître le droit
électoral de la communauté chrétienne et il ne le
reconnaissait pas, puisque ce droit était antérieur et
supérieur à celui du roi. Sans l'élection populaire,
il y avait abus et nomination anticanonique. ἃ Orléans,
en 549, on avait pu reconnaître au roi un droit qui
faisait échec à la décision du collège électoral; à Paris
le roi n'avait à reconnaître rien du tout, puisque le
peuple élirait sans lui, en dehors de lui et malgré lui.
La royauté reconnaissait si peu le droit électoral du
peuple, elle renonçait si peu à l’entraver, elle se rési-
gnait si peu à ne confirmer que les élections réguliè-
rement faites que la législation de 614 fut à maintes
reprises violée,
Clotaire II eut le bon goût d’appliquer son propre
édit et on ne trouve pas d'exemple sous son règne
d’une promotion à l’épiscopat qui n’ait été précédée
de l'élection canonique. Dagobert Ier se montre lui
aussi généralement respectueux du droit canonique;
mais lorsqu'on le représente accédant aux vœux de
l'Église de Cahors, qui sollicite pour évêque Didier,
frère du défunt Rusticus, et que ce Didier se trouve
1 Epist., ν, dans Bibl. max. patr., t. Xn1, p.32. — 3 Epist.,
at, ibid., p. 25. — * Conc. ævi merowing., Ὁ. 185. — 4 Conc.
Parisiens., G14, can. 2, ibid., p. 186. — 5 Vita Desiderii,
ÉLECTIONS ÉPISCOPALES
2650
être trésorier de Dagobert, à Ja cour duquel il réside,
il semble malaisé d'admettre que les clercs et le peuple
de Cahors aient porté leur choix sur ce fonctionnaire
royal sans qu’on leur ait suggéré son nom. C’était la
méthode, anciennement pratiquée, de désigner au
corps électoral un candidat officiel agréable au prince,
lequel s’empressait d’acquiescer au vœu public,
légalement exprimé Quamobrem juxla civium
pelitionem, nostram quoque concordantem in omnibus
voluntatem decernimus ac jubemus, ut adjuvante et
clamante laudes ipsius clero vel populo, vir illustris ac
verus Dei cultor Desiderius pontifex in urbe Cadurci
debeat consecrari et nostra civiumque voluntas, quod de-
crevit in omnibus, in Dei nomine perficiatur 5.
Après Dagobert les accrocs se multiplient. Éloi de
Noyon et Dadon (— Ouen) de Rouen sont nommés
à leurs sièges par les officiers du palais ‘; en outre, ils
n’appartiennent de près ni de loin aux deux cités sur
lesquelles 115 vont exercer le pouvoir épiscopal.
Saint Léger ne s’embarrasse nullement d’être élevé
par la reine Bathilde sur le siège d’Autun, sans élec-
tion d’aucune sorte 7. Les conciles de Chalon-sur-Saône
(650?) et de Saint-Jean-de-Losne (673-675) rappellent
que tout évêque doit être élu par le clergé et par le
peuple, s’ilne veut voir son élection annulée. Apparem-
ment ce rappel vise quelques abus récents et voisins ".
Le récit de l’élection de saint Prix, successeur de
saint Félix sur le siège de Clermont, nous apprend
ce que peut être une élection épiscopale sous le règne
de Childéric II. A la mort de Félix, l’abbé du monas-
tère de Chantoin, Præfectus ou Prix, se ressouvient
que sa mère a rêvé le voir évêque et il s’empresse
d’en faire part à la cité, qui, pour toute réponse, lui
demande s’il est assez riche pour soutenir sa préten-
tion. Prix répondait que, si Dieu s’en mêlait, il
obtiendrait l’épiscopat sans bourse délier. Cependant
larchidiacre Gervold faisait remarquer que, selon
un usage ancien, ses prédécesseurs étaient candidats
de droit au siège vacant. Il fallait se prononcer. Or,
cinq clercs parmi les plus éminents de la cité, quinque
de senioribus abbatibus, l'archidiacre Gervold, l’abbé
de Chantoin, les prêtres Arivald et Agin, le diacre
Étienne, avaient signé un pacte d’après lequel aucun
candidat ne pouvait remplacer le défunt Félix s’il ne
réunissait l’unanimité de leurs cinq voix. Quand
Gervold apprit que Prix posait sa candidature, il
communiqua le pacte à tout le peuple assemblé dans
l’église; inutilement, car 165 trois cosignataires se
déclaraient pour l'abbé de Chantoin. Gervold pays
les laïques, tant et si bien que ceux-ci obligèrent les
clercs à se prononcer pour l’archidiacre, qui obtint
la majorité et fut élu évêque. Il mourut quarante
jours plus tard; une nouvelle élection paraissait
tourner les suffrages vers le comte Genesius, quand
celui-ci refusa tout et se déroba. L'abbé de Chan-
toin fut alors élu.
A la seconde moitié du vue siècle appartient une
formule recueillie par Marculfe et nous y trouvons
le modèle du consensus que les électeurs adressaient
au roi, ainsi que le modèle de la réponse royale.
« À très pieux et très excellent seigneur le roi;
nous les serviteurs dont les souscriptions et les
signatures suivent. Votre clémence a coutume d'accor-
der toute demande qui est juste, surtout quand cette
demande est faite d’une voix unanime, et qu’elle a
pour objet le bien de l'Église, en même temps que
celui de votre majesté royale. Or, comme l’évêque de
notre cité, de sainte mémoire, a quitté ce monde, afin
Ο.1 οἵ τι. ---ἴ Vita Leodegarii, ce. 1, dans Mabillon, Acta, t. 1,
Ῥ. 651. — * Conc. Cabill., can. 10; Conc. Laud., can. 5, dans
Maassen, Concilia œvi merowingici, in-4°, Hannoveræ, 1893,
Ἐς vu, P. L., t. LxxXxvn, col. 225. — « Vita Eligii, 1. II, À p. 210, 218.
2651
que les brebis ne restent pas sans pasteur, nous
demandons humblement que vous daigniez établir
pour son successeur dans la chaire épiscopale un tel
(clerc ou laïque) en qui résident une haute distinction,
une naissance libre, une élégance brillante, une chas-
teté diligente, une abondante charité, une volonté
énergique. C’est pourquoi nous avons signé ce
consensus. »
Deux formules de la præceplio royale, autorisant
l’ordination du candidat de la cité, nous sont par-
venues. L'une fait allusion à la requête des électeurs,
l’autre la passesous silence. Mais dans toutes les deux,
le roi prend un ton impératif qui semble faire dépendre
de sa seule volonté la nomination épiscopale :
« Ayant appris que le seigneur un tel, de sainte
mémoire, évêque de telle ville, avait été rappelé à
Dieu, nous nous sommes occupé, avec la sollicitude
convenable, de concert avec les évêques et les grands
de notre palais, de lui donner un successeur, et nous
avons décidé de confier la dignité épiscopale dans cette
ville à un tel (laïque ou clerc), qui se recommande à
nous par une conduite éprouvée, par la noblesse de sa
naissance, par la probité de ses mœurs, par sa man-
suétude et sa prudence. » Le roi ordonne ensuite aux
sufiragants de publier cette décision de sa volonté et
il prie le métropolitain de procéder dans le plus bref
délai au sacre du nouvel évêque.
Vers les confins du vu® siècle, la monarchie franque
est en pleine décadence, l'anarchie règne seule; il
n'existe plus ni règle, ni respect des coutumes établies.
Charles-Martel dispose des évêchés à son gré et pro-
longe la vacance de tels sièges, tandis que d’autres sont
livrés aux gens de l'entourage du prince. Il faut
atteindre l’avènement des Carolingiens avec Pépin
et Charlemagne pour revoir l'observation des canons
et le retour au mode canonique des élections épi-
scopales.
VIII. BIBLIOGRAPHIE, —B. Albers, Le elezioni ponte-
ficie dei tempi di Carolo Magno sino all’elezione di Gio-
vanni VIII, dans Rivista slorico-critica delle scienze teo-
logiche, 1909, t. v, p. 361-386.— C.Bayet, Les élections
pontificales sous les Carolingiens au VIII el au 1X° siècle,
757-885, dans Revue historique, 1884, t. Xx1V, p. 49-91 ;
cf. p. 361-362. — Boucharlat, Les éleclions épiscopales
sous les Mérovingiens, in-8°, Paris, 1904. — J. Doizé,
Les élections épiscopales en France avant les concordats,
dans Études, t. cv, p. 721-737, 737-743; t. cv,
p. 30-43. — L. Duchesne, Les papes au VIe siècle,
dans Revue des questions historiques, 1885, t. XXXVn';
Vigile et Pélage, dans même revue, 1884, t. ΧΧΧΥῚ;
La succession de Félix IV, dans Mélanges d'archéo-
logie et d'histoire, 1883, t. τὰς Le Liber diurnus et les
élections pontificales au VIIe siècle, dans Bibliothèque
de l’École des chartes, 1891, t. zur, p. 5-30. — A. Esmein,
L'unanimité el la majorilé dans les élections canoni-
ques, dans Mélanges Fitting, in-8°, Montpellier, 1907,
t.1, p. 355-382.— A. Hauck, Die Bischofswahlen unter
den Merowingern, in-8°, Erlangen, 1883; cf. Bulletin
crilique, t. ν, p. 463-465; Revue historique, 1887,
t. xxx, p. 167-168. — Holder, Die Designation der
Nachfolger durch die Päpsle, dans Archiv für katho-
Lische Kirchenrecht, 1894. — P. Imbart de La Tour,
Les élections épiscopales dans l'Église de France du
1Xe au XIIe siècle. Élude sur la décadence du principe
électif, 814-1150, in-8°, Paris, 1891; cf. Revue des
quest. hist., 1894, t. Lv, p. 295-297; Esmein, dans
Revue de l'hist. des religions, 1895, p. 42-52. —
E. Le Blant, Recuei! d’inscriplions chrétiennes de la
1 Boldetti, Osservazioni sopra ἱ sacri cimileri dei cristiani,
in-fol., Roma, 1720. — ? Voir Dictionn., t. 1, fig. 484. —
2 Maxwell Sommerville, Engraved gems, their history and
an elaborate view of their place in art, in-4°, Philadelphie,
ÉLECTIONS ÉPISCOPALES — ELECTRUM 2052
Gaule, t. π, p. 241,n. 509; Nouveau recueil, p. 178,
n. 167 a. — 5. Many, Du droit des papes de désigner
leur successeur, dans Revue de l’Institut catholique
de Paris, mars-avril, 1901. — H. Pradel, Une élection
épiscopale sous les Mérovingiens, d’après Grégoire
de Tours, dans Revue du clergé français, 1906, t. xLvn,
p. 171-185. — L. Thomassin, Ancienne et nouvelle
discipline de L'Église, in-fol:, Paris, 1725; ὃ- τὸ ΤῸ
ch. 1-vin, Ὁ. 673-721 Des élections pendant les
premiers siècles de l’Église; ch. 1x-x1%, p. 721-788 :
Depuis l’an 500 jusqu’à l’an 800; ch. xx-xxx, p. 788-
851 : Depuis l’an 800 jusqu’à l’an 1000. — Am.
Thierry, Élection d’un évêque de Bourges au ΚΠ" siècle,
dans Comptes rendus de l’Acad. des sciences mor. et
polit., 1857, t. χιπ, p. 5-30. — Vacandard, Les
élections épiscopales sous les Mérovingiens, dans
Revue des questions historiques, 1898, t. Lx, p. 321-383.
H. LECLERCQ.
ELECTRUMI. Les anciens ont fait une distinc-
tion entre l’electrum végétal et l’electrum métallique.
L’electrum végétal, c'était l’ambre jaune, sucein :
ἤλεχτρον, succinum, sucinum. Aristote y voyait un
corps de la même nature que l’encens, la myrrhe ou
la gomme, une sorte de résine concrétée par le refroi-
dissement ou durcie par suite de l’évaporation de son
humidité. Théophraste en faisait un minéral, parce
qu'on le tirait du sein de la terre. Homère et Hésioce
parlent de l’electrum, mais leurs commentateurs ne
sont pas encore tombés d’accord sur ce qu'ils dési-
gnaient par là; c'était assurément une matière pré-
cieuse et d’un éclat assez vif, puisqu'il est comparé
à celui de l'or, de l’argent et de l’ivoire. On dresserait
un catalogue de toutes les interprétations qui ont
été données de ce mystérieux electrum. Pour les uns,
c'est une pierre précieuse; pour les autres, du verre ;
pour d’autres encore, de l'émail. Une opinion commune
admet que 1᾿ ἤλεχτρος de Sardes mentionné par
Sophocle est l’or mêlé d’argent que l'on recueillait
dans les sables du Pactole; enfin Pausanias, au
ne siècle de notre ère, donne au mot ἤλεχτρον 16 sens
d’alliage d’or et d’argent. Dans l’Énéide, Nirgile lui
donne ce sens, mais dans les Bucoliques et peut-être
dans les Géorgiques il lui garde le sens d’ambre.
Pline donne à l’ambre le nom de succinum et, après
cet écrivain, le mot electrum n’est plus guère usité que
dans le sens d’alliage d’or et d'argent.
Les Romains tiraient leur ambre de la Germanie.
Les habitants de ce pays l’appelaient glæsum et en
faisaient si peu de cas qu'ils brûlaient cette matière
comme du bois. Les Romaines en faisaient des bijoux.
Boldetti en a rencontré quelques spécimens dans les
catacombes !, nous avons déjà donné un petit médail-
lon figurant le sacrifice d'Abraham ὅ, qui a longtemps
passé pour de l’ambre, mais qui n’est que du marbre
jaune ὃ; on peut citer encore un Amour cueillant une
grappe de raisin #, une lampe ‘, des perles, quelques
menus objets #, On en faisait des incrustations, des
parures, des colliers; on seulptait dans l’ambre des
vases et des coupes. Les enfants portaient des amu-
lettes d’ambre; on attribuait à cette matière la vertu de
protéger les amygdales et la gorge, de guérir les fièvres;
rapé en poudre jetée dans le lait, l’ambre avait une
foule de propriétés dignes del’ancienne thérapeutique.
L'electrum métallique consistait en un alliage d'or
et d'argent dans lequel le premier métal entrait pour
quatre cinquièmes. Il est impossible de déterminer
l’époque à laquelle cet alliage a commencé d’être
désigné de la sorte; c’est en tout cas pas bien avant
1889, pl. vi, n. 7, p. 665. — 4 H. Leclercq, Manuel d'archéolo-
die chrétienne, t. 11, p. 637, fig. 398. — " Jbid., t. τι, p. 638,
fig. 399, — 5 Raoul Rochette, Trois mémoires, in-4°, Paris,
1837, p. 554, note 3.
ER ES
τὰ té is tete m t htt tnt tlh T ποτ Προ δ...
Ἰνδυσ νυ
- μὲν, ᾿Ὡὦ τὰ υΥΒ ιραν μὰ“ νον.
2653
l’ère chrétienne. Peut-être ce que Sophocle nommait
ἤλεχτρος de Sardes était-il ce qu'Hérodote avait
appelé « or blanc », χρυτὸς λευχός. Dans le voisinage
de l’ère chrétienne, Virgile paraît certainement avoir
songé à l’electrum métallique en décrivant les armes
d'Énée τ; c’est d’ailleurs seulement vers les dernières
années de la république romaine que le néologisme
electrum est introduit chez les Latins. Plaute, Térence,
Cicéron, Catulle, Varron, Lucrèce, Tibulle, Properce
gardent le silence, mais Virgile se crut autorisé par la
poésie, et l’analogie des couleurs, à transformer la
résine ambrée en or allié à l’argent. Il faut d’ailleurs
reconnaître que le blond pâle de l’ambre invi-
tait à la comparaison; il n’était que de la trouver.
Peut-être aussi les airains de Corinthe, acclimatés à
Rome par la conquête de la Grèce et le pillage de la
Sicile, influencèrent-ils le poète latin. Pline, qui n’a
rien ignoré de ce que savaient les hommes de son
temps, connaissait l’electrum métallique. On le trou-
vait surtout en Espagne, dans l’or appelé canaliense,
c’est-à-dire dans celui qu’on extrayait du sein de la
terre au moyen de puits, par opposition à l'or qui
était à fleur de terre ou charrié par les cours d’eau ©.
L’electrum était aussi le premier résultat obtenu
dans le traitement de certains minerais aurifères; on
le traitait à son tour, afin d’en retirer l'or. La deuxième
sorte était obtenue artificiellement par l’alliage de
l'argent à l’or dans la proportion d’un cinquième.
Lorsque cette proportion était dépassée, l’alliage,
dit-on, ne résistait plus sur l’enclume 3. Il est probable
que le titre ne fut pas constant, car au vu: siècle de
notre ère, l’electrum artificiel est donné comme
renfermant seulement trois quarts d’or #.
Au ue siècle, Apulée mentionne l’electrum, qui
correspond à l’alliage de Pline. Athénée compare
Τ᾽ ἤλεχτρον aux dattes, après avoir appliqué le même
terme à la matière des vases. Lucien parle de liens
délicatement travaillés en or et en electrum, sem-
blables aux plus magnifiques colliers. Pausanias,
après avoir parlé d’une figure d’ambre, ajoute
« I y a bien un autre electrum, alliage d’or et d'argent »;
et ailleurs il énumère une foule de substances que les
eaux du Styx avaient la propriété de dissoudre:
verre, cristal, vases murrhins., plomb, étain, argent,
electrum : l'or est omis.
Si l'or était inattaquable par le fleuve sacré, ses
composés devaient jouir du même avantage, et, bien
que l’electrum soit ici rangé avec les métaux, il se
pourrait que Pausanias ait voulu désigner l’ambre.
Au me siècle, Tertullien et les jurisconsultes s’accor-
dent quant à la signification d’electrum; c’est l’alliage
des métaux précieux ou le clinquant. Tertullien, du
reste, trouve dans l’electrum métallique un point de
comparaison avec la double nature de Jésus-Christ,
et ce motif a peut-être influencé son opinion : Una
jam erit substantia Jesus ex duabus, ex carne et spiritu
mirlura quædam ut electrum ex auro et argento 5. Lam-
pride et Trebellius Pollion prennent electrum dans sa
double acception. Le grammairien Donat se borne à
une vague indication : Ferrum ad robur pertinet, elec-
trum ad pulchritudinem. Saint Jérôme est peu clair
lorsqu'il écrit : Ergo hoc sentiendum, quod in medio
τ Virgile, Æneid., 1. VIII, vs 402 et 624. — ? Pline, Hist.
nat., 1. XX XILI, xxrm,80; xx1,68.—* Pline, op.cit., IX,Lxv,
139; XXXIII, xxm,80: « Tous lesnumismatesontremarqué,
dit Fr. Lenormant, que les flans des statères d’electrum ont
constamment éclaté sous le marteau et présentent des fissures
irrégulières et profondes qu’on ne voit presque jamais dans
ceux des pièces de véritable or.» La monnaie dans l'antiquité,
t. 1, p. 193, note 3.— ‘Isidore, Origin.,l. X VI, c.xx1v; cf. de
Lasteyrie, L’electrum des anciens était-il de l'émail? p. 15.
—5 Adv. Praxeam, c. xxvmr, P. L., t.1, col. 214. —°S, Jé-
rôme, Comment. in Ezechielem, 1. I, c. 1, P. L., τι xxXv, col.
ELECTRÜM 2654
ignis el tormentorum Dei, electri similitudo sit, quod est
auro argentoque preliosius *. Saint Ambroise ne connaît
encore sous le nom d’electrum que l’ambre : Quid
autem referam, quod electrum lacryma virgulti in lapi-
deæ naturæ solidilalem durescat? Nec levibus id asse-
rilur leslimoniis, quando folia aut sarculorum minutis-
simæ porliones, aul exiqua quædam animantium ge-
nera in electro sæpe reperiantur, quæ videlur lacryma,
cum adhuce essel mollior recepisse εἰ solidata tenuisse τ.
Claudien reste ambigu dans sa description du palais
de Cérès :
Atria veslit ebur : {rabibus solidalur ahenis
Culmen, et in celsas surgunt electra columnas.
mais le casque de Rome divinisée fournit au poète
l’occasion de se montrer plus précis :
….Pius amnis inest el bellua nutrix,
Electro Tiberis, pueri formantur in auro.
L'or fauve sert de repoussoir à l’or pâle *.
Hésychius définit ainsi l’electrum : « Or à bas titre,
ἀλλοτύπον χρυσίον; métal ayant l'aspect de l'or,
μέταλλον γρυσίζον. » Ausone, naturellement, fait allu-
sion aux larmes des Héliades :
Gemmea fletiferi jaculatur succina trunci *.
Servius cherche à unifier les différents textes de
Virgile: Nam sicut electrum defæcatius est melallis
omnibus, itaet currens aqua cæleris purior *. Théodoret
penche du côté de l’alliage : « L’électre, dit-il, ne res-
semble ni à l’or ni à l'argent, c’est comme un mélange
des deux !!, » Priscien est pour l’ambre # :
….Post hunc Celtica tellus,
Eridani fontis contingens rauca fluenta :
Hic Phaetonta suum charæ luxere sorores :
Hic electra legunt alnis stillantia Celtæ,
Succina quæ memorant mellis vinive colore.
Sidoine Apollinaire tourne en ridicule la tradition
qui transformait un minéral en substance végétale :
Qua in Eridanum brevi delatus, cantatas sæpe com-
messaliler nobis risi et Phaetontiadas, et commentitias
arborei metalli lacrymas. Cependant, dans ses poésies, il
semble incliner vers l’alliage "3.
Les rares témoignages du vi siècle s'accordent
assez bien. Saint Avit, évêque de Vienne, commande
un cachet à double face : l’une en émeraude ou jaspe
vert, vernantii lapilli, l'autre en electrum, dont la
couleur tient le milieu entre l’or et l’argent : æqualiter
ac modeste ruborem ab auro, ab argento candorem *.
Saint Grégoire Ie, interprétant Ézéchiel, est moins
ambigu que saint Jérôme : Electrum quippe ex auro
et argento est. In electro dum aurum argentumque
miscelur, argentum ad claritatem crescil, aurum vero a
suo fulgore intescit ᾽ς
Au vue siècle, saint Isidore de Séville expose avec
un éclectisme naïf le résultat de lectures dont il ne
discute pas les termes : « Il y atrois genres d’elec{trum,
qui tous empruntent leur nom au soleil : le succin,
produit d’un arbre résineux ; un métal natif fort estimé;
un alliage de trois parties d’or contre une d'argent %, »
Le sens d’electrum change subitement au 1x°* siècle.
15 sq. — * 5. Ambroise, Herameron, III, xv, P. L., ἘΞ Is
col. 182 sq. — " Claudien, De raptu Proserp., vs 244, 245;
Panegyr. in Prob. et Olybr. conss., Vs 97-98. — * Ausone,
Idyll., vr, 74. — *° Servius, Comment. in libr. III Georg.—
1 Théodoret, In Ezechielem, in-fol., Paris, 1642, t.11, p. 315.
— 1% Priscien, Dionys. Perieg. Metaphr., vs 279-283. —
% Sidoine Apollinaire, Epist., v; Carmen, XXIV, YS 70-74,
P. L., t. vin, col. 747.— 4 S. Avit, Epist., LXXVIM; voir
Dictionn., t. 1, au mot ANNEAU, col. 2184. — :#5S. Grégoire,
In Ezechielem, 1. 1, homil. nr, n. 14, P. L., t. LXXVI, col. 801...
— 4 Etymologiæ, 1. XVI, e. xxIV, P. L., tLXXxn, col. 590.
2655
Suidas le définit « un or altéré, incrusté de verre et de
gemmes comme l’autel de Sainte-Sophie, dont Paul
le Silentiaire nous a laissé la description: Les arcs
d’or de la table sainte retombent sur des colonnes en
or; le soubassement est du même métal, l’éclat des
pierres précieuses rehausse l’ensemble. »
BIBLIOGRAPHIE. — Helbig, Osservazioni sopra il
commercio de ambra, dans Ali dell’ Accad. dei Lincei,
1876-1877. — J. Oppert, L’ambre jaune chez les Assy-
riens, dans Recueil de travaux relatifs à la philologie
et à l'archéologie égyptienne et assyrienne, 1880, t. nm. —
Reboux, Sur l’origine de l’ambre, son emploi dans l’an-
Ziquité. — J.-B. Rossignol, Les métaux dans l’antiquité.
Origines religieuses de la métallurgie, Paris, 1863. —
Scheins, De electro velerum metallico, 1871. — F. de
Lasteyrie, L’electrum des anciens était-il de l'émail?
Paris, 1857; Description du trésor de Guarrazar, Paris,
1860; De La connaissance de l’émail chez les anciens,
dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1862,
t. xxvI. — Ch. de Linas, Les origines de l’orfèvrerie
-cloisonnée, 1878, t. 1, p. 138-161. — C. Barrière-Flavy,
Les arts industriels des peuples barbares de la Gaule
du ve au vrrre siècle, 1901, t. τ, p. 165-169. — E.
Taillebois, Une monnaie inédite en electrum à la légende
de Germanus indutillil, dans Annuaire de la Société
française de numismatique et d'archéologie, 1889, t. x,
p. 265.
H. LECLERCQ.
ELEFANTARIUS. Voir TABLETIER.
ÉLÉPHANT. Cet animal n’a pas été représenté
dans les monuments chrétiens primitifs : fresques des
-catacombes, mosaïques basilicales, sarcophages. On le
trouve sur des triomphes, qui ne sont que des pré-
textes à une exhibition d'individus, d'animaux et d’ob-
jets sans rapports entre eux τ; sur une pierre magique
(voir Dictionn., t. 1, col. 154, fig. 36); on le rencontre
sur des mosaïques de pavement, principalement en
Afrique ὅ. Le diptyque dit de Romulus, avec l’apo-
théose d’un empereur (voir Dictionn., t. τν, col. 1130,
n. 40), montre un char attelé de quatre éléphants
(fig. 4048) etle diptyque du Museo national de Florence
avec Adam dans le paradis terrestre (ibid., n. 13).
Une plaque de ceinturon, à décoration zoomorphe,
trouvée dans le cimetière mérovingien de Muids
(Eure), a passé pour représenter deux éléphants 3,
malgré le développement extraordinaire du maxillaire
inférieur, qui forme comme une seconde trompe
retournée en sens inverse, et l’absence de défenses.
On proposa d’y voir un mammouth #, mais les mam-
mouths avaient disparu depuis six siècles de la région
suivie par les migrations barbares 5, les éléphants
avaient quitté l’Europe bien avant le 1ve siècle et
surtout le ve siècle, date des sépultures de Muids, et,
dès lors, on imagina que le graveur de la plaque avait,
dans sa jeunesse, voyagé en Asie, vu des éléphants et
exécuté son dessin longtemps après, de souvenir, en
sorte qu'il avait mis deux trompes pour une ἡ. Comme
il est bien possible que le graveur n'ait songé qu’à
suivre sa fantaisie et qu’au lieu de s’emmancher sur
un quadrupède, la tête à deux trompes aboutit à un
1 A, Geffroy, La colonne d'Arcadius à Constantinople,
dans Mémoires et monuments Piot, 1895, t. 11, n. 117, note 3.
— ? V, Waille, Note sur l'éléphant. Symbole de l'Afrique à
propos d’un bronze récemment découvert à Berroughia
(Algérie), dans Revue archéologique, 1891, p. 380-384. —
# L. Coutil, Plaque mérovingienne avec représentation d'un
éléphant, dans Bulletin de la Soc. nat. des ant. de France,
1895, t. νι, p. 271-273. — 4.1. de Baye, dans même recueil,
1896, p.180.—5 17, Coutil, dans Bulletin de la Société d'études
diverses de l'arrondissement de Louviers, 1895-1896, t. 111,
p. 115. — ‘ Association française pour l'avancement des
cciences, congrès de Bordeaux, 1895. — τ, Barrière-Flavy,
Les arts industriels des peuples barbares de la Gaule, in-8°,
ELECTRUM — ÉLEUSIS
2656
serpent (plaque d’Eslettes) ou bien à quelque chose
qui est peut-être un serpent (plaque de Vallstena-
rum)”, le plus sage est peut-être d’y voir une fan-
taisie. On peut classer parmi ces fantaisies zoomor-
phiques un animal souvent représenté sur les mo-
4048. — Apothéose d’un empereur. Ivoire.
D'après Venturi, Storia, t. 1, p. 393, fig. 359.
numents d'Écosse et d'Irlande et désigné sous le nom
d’éléphant, quineluiest en aucune manière applicable.
H. LECLERCQ.
ÉLEUSIS. Sous le nom de mystères d’Éleusis *
on désigne un ensemble de cérémonies rituelles qui
appartiennent à une période antérieure à celle qui
Paris, 1901, t. 1, p. 161-164. — " 7. A. Osiander, De
mysteriis Græcorum, præsertim Eleusiniis, in-4°, Stuttgart,
1808; Ch. Lenormant, Eleusinia, dans Saglio et Pottier,
Dictionn. des antiq. grecq. et rom.; P. Foucart, Recherches
sur l’origine et la nature des mystères d'Éleusis, dans Mé-
moires de l’ Acad. des inscript. et belles-lettres, 1895, t. XXXV;
le même, Les grands mystères d'Éleusis. Personnel. Cérémo-
nies,dans même recueil, 1904, τ, xxxvr1; Goblet d'Alviella,
Eleusinia : de quelques problèmes relatifs aux mystères
d'Éleusis, dans Revue de l'histoire des religions, 1902,
τ. xLvi; 1903, t. xLvn, p. 141-173; Ε΄ Picavet, Plotin et
les mystères d'Éleusis, dans même revue, 1903, t. xLvn,
p. 281-297.
0
2657
fait l’objet de nos études. En outre, les cérémonies
éleusiniennes relèvent principalement du folk-lore,
lequel, n’étudiant que les formes communes des cultes
primitifs dans l’humanité, est le plus souvent inapte
à rendre compte des précisions particulières de tel ou
tel rite et du développement propre d’un culte local.
On peut admettre que le fond des mystères d'Éleusis
est un ensemble de rites agricoles dont on retrouve
la trace dans le folk-lore de tous les peuples indo-euro-
péens. Pour tous ces peuples, chaque exploitation ru-
rale ἃ son génie, qui personnifie l’ensemble des épis
ou des plantes, génie conçu tantôt sous la forme d’un
être humain, tantôt sous la forme d’un animal : ju-
ment, génisse, porc, chèvre, coq ou serpent. Déméter
est l’un de ces génies agricoles où de ces « mères du
Blé ». A l’origine, il y en avait autant que de champs
cultivés, mais, par suite de leur ressemblance, l’unifi-
cation des « mères du Blé » se fit en Grèce au profit du
génie local, qui s'appelait Déméter. Dans le culte de
Déméter, c’est la forme anthropomorphique qui a seule
survécu; mais à voir la Déméter-jument de Phigalie
la Déméter-génisse de Corcyre, la Déméter-truie
d'Éleusis, on reconnaît sans peine, sous ces différents
attributs, d'anciennes « mères du Blé », qui étaient des
animaux. Comme toute chose, ce génie de la Moisson
est destiné à périr; il faut le rajeunir et l’obliger à ren-
trer dans la moisson prochaine : cette forme rajeunie,
c’est la « fille du Blé », c’est Koré. Le renouvellement
du génie de la Moisson, après la stérilité de l'hiver,
s’est traduit dans la mythologie grecque par les aven-
tures de Déméter et de Koré. Avec le temps, ces mys-
tères, primitivement tout agricoles, nous apparaissent
avoir un but nouveau, celui d’assurer à leurs adeptes
le bonheur dans la vie future. Une transformation
s’est accomplie dans un sens consolateur. L'eschatologie
grecque, encore désespérante dans la poésie homé-
rique, est devenue, dans l’hymne à Déméter, confiante
dans l’au-delà. Comment cette eschatologie, qui est
l'essence même des mystères éleusiniens, est-elle venue
s'ajouter aux rites primitifs? Faut-il chercher dans la
direction des influences égyptiennes transportées en
Grèce par les courtiers phéniciens ? C’est fort probable.
Quoi qu’il en soit, la notion de pureté rituelle fut la
brèche par laquelle l’idée morale pénétra dans l’escha-
tologie des mystères.
Les cérémonies des mystères étaient depuis long-
temps fixées dans leurs moindres détails, quand l’or-
phisme prit naissance. Cet orphisme s’infiltra à
Éleusis dans les dernières années du ve siècle ou les
premières du rv® avant notre ère. Sans bouleverser
les cérémonies existantes, les orphiques introduisirent
leurs hymnes comme chants liturgiques et sans doute
aussi leur morale. Du jour où l’orphisme s’implanta
dans les mystères jusqu’à celui de la ruine d'Éleusis,
les cérémonies des mystères se célébrèrent sans la
moindre altération χατὰ τὰ πάτρια. Pour un change-
ment dans le bornage sacré, les Eumolpides recou-
raient à l’oracle de Delphes! et ce n’est certes pas
l'orphisme qui aurait pu modifier dans son fonds
l’organisation ou la doctrine des mystères. Mais il est
infiniment probable que — les mystères représentant
l'institution religieuse la plus vénérable et la plus res-
pectée de la Grèce — tous ceux qui voulaient prendre
la direction d’un grand mouvement moral essayaient
d'adapter leurs théories aux rites éleusiniens et en
faisaient, dans leurs commentaires, l’exégèse symbo-
lique. Une fois établi dans les mystères d’Éleusis, l’or-
phisme attira à lui les écoles dominantes, qui s’y suc-
cédèrent suivant les diverses époques. Après le pytha-
gorisme et l’Académie, le stoïcisme devient la doctrine
3 Corpus inscriplionum atticarum, t. 1v b, Berolini, 1888,
p. 30, n. 104. — 3 Voir aussi Cheetham, The mysteries
ÉLEUSIS
2658
d'Éleusis et les mystères sont encore aux mains des
Alexandrins et des néo-platoniciens, quand le sanc-
tuaire des Grandes Déesses est saccagé par les Goths
d’Alaric.
Sur ces mystères d'Éleusis une théorie a été édifiée,
suivant laquelle le gnosticisme représente la forme
achevée du christianisme hellénisé; la plupart de ses
rites, de ses symboles, sont éleusiniens. Le christia-
nisme orthodoxe lui-même, surtout au me et au 1v®
siècle, a subi très fortement l'influence des mystères :
Ja phraséologie chrétienne a pris ses termes rituels à
la langue des initiés, et inconsciemment les idées ont
été empruntées avec les mots. Le catéchuménat, l’ar-
cane, l'initiation à plusieurs degrés — choses incon-
nues (nous dit-on) aux premières communautés chré-
tiennes — s’établissent dans l’Église par une imita-
tion plus ou moins volontaire de la discipline éleusi-
nienne. Le symbolisme des monuments figurés et des
premiers « credo » chrétiens trahit la même influence;
et jusque dans lerituel de la messe le souvenir du drame
mystique et de l’époptie est indéniable.
Le métier d’érudit et celui d’archéologue n'étant
pas tous les jours une occasion de divertissement, il
y aurait certainement ingratitude à ne pas remercier
l’ingénieux auteur de ces trouvailles qui voudraient
être malsonnantes et qui ne sont que réjouissantes.
Cette inoffensive débauche d’imagination est l’abou-
tissement d’une série de travaux qui appartiennent
moins à l’histoire des institutions chrétiennes qu’à
l’histoire des mystifications. On a dit qu’elles « pour-
raient être le point de départ de longues discussions ».
Est-ce bien certain? Ce qui l’est, sans contestation,
c'est que plusieurs rapprochements forcés ou trop
lointains ne supportent pas l’examen; tels rites chré-
tiens ont une histoire encore trop mal connue pour
se prêter à une comparaison utile avec les rites éleu-
siniens. En 1890, avait paru le livre d’Edvin Hatch,
Influence of Greek ideas and usages upon the christian
Church(The Hibbert lectures), bientôt développé par
G. Anrich, Das Antike Mysterienwesen in seinem
Einfluss auf das Christentum, Güttingen, 1894 ?, et
par G. Wobbermin, Religionsgeschichiliche Studien zur
Frage der Beeinflussung des Urchristentums durch das
antike Mysterienwesen, Berlin, 1896, enfin adapté par
M.Goblet d’Alvieilla, De quelques problèmes relatifs aux
mystères d’'Éleusis, dans Revue de l’histoire des religions,
1903, t. xLVIr, p. 142-173, qui jugeait l’heure « propice
aux vues d'ensemble ». A cela on a objecté, avec évi-
dence, que, si la question a été abordée périodique-
ment, ce fut toujours avec des intentions de polémique
et des préoccupations confessionnelles. 1] faut savoir
attendre : l'archéologie chrétienne ne fait encore qu'in-
ventorier son bien, les études de liturgie progressent
avec lenteur, ce n’est pas les servir que de s’en servir
prématurément en vue d’en tirer une argumentation
contestable; enfin les textes de l’ancienne littérature
chrétienne sont très loin d’être tous arrivés à matu-
rité critique. Ce travail d'ensemble sur les rapports
des mystères et du christianisme a pu être ébauché
pour le mithriacisme, il ne semble pas encore abordable
pour l’éleusinianisme.
Tertullien avait signalé certaines coïncidences entre
les rites d'initiation païenne et les sacrements chrétiens.
Ce sont principalement les religions orientales qui
entrèrent en conflit et parfois se mirent en coquetterie
avec le christianisme. Dans les campagnes, les vieilles
divinités indigènes continuaient à vivre et le petit
peuple s'en accommodait fort bien. Dans les villes et
dans les armées, les cultes asiatiques gagnaient, de-
puis l’époque des Sévères, une place de plus en plus
pagan and christian, being the Hulsean lectures for 1596.
1897, London, 1897.
2659 ÉLEUSIS 2660
large et une influence qu’on ne contestait plus. C’étaient
surtout les cultes de l’Asie Mineure, avec leur dévo-
tion fanatique et sensuelle; ceux de l'Égypte, avec
leur rituel séduisant; ceux de l’Assyrie, avec leurs
doctrines eschatologiques consolantes; le culte de
Mithra enfin, avec sa morale pure, qui atteignaient à
une vogue que le judaïsme, hautain et inabordable,
avait toujours refusé d'accueillir, et que le christia-
nisme ne voyait pas sans tristesse, comme une concur-
rence qui détournait de lui des éléments dont l’affilia-
tion eût ajouté à sa prospérité et à sa puissance.
Les mystères d’Éleusis, malgré l’extension consi-
dérable que leur fit prendre l’hégémonie d’Athènes,
malgré leur popularité, surent garder presque intact
le secret de l'initiation; il est vrai que les initiés s’obli-
geaient au secret par serment et n’ignoraient pas que
l’indiscrétion serait punie de la mort et de la confisca-
tion des biens. L’initiation comprenait deux actes :
d’abord les petits mystères célébrés à Athènes, au
mois de février, et au cours desquels on jouait la re-
présentation dramatique de la naissance de Koré et de
son frère (ou fils) Dionysos-Jacchos. Cette première
partie de l'initiation s’appelait μύησις. Les grands
mystères se célébraient au mois de septembre. Les
fêtes commençaient à Athènes. L’archonte-roi faisait
exclure les profanes et le lendemain on célébrait la
purification de la mer; le surlendemaïin, des sacrifices
et des processions, dont la plus solennelle s’achemi-
nait vers Éleusis, où, après avoir ménagé les haltes,
on arrivait le soir et on introduisait Jacchos. Alors
commençaient les grands mystères, c’est-à-dire l’ini-
tiation au grade d’épopte. Parmi les rites de cette
partie de l'initiation, il faut mentionner la représen-
tation du drame sacré de Déméter, la manducation
du cycéon et la παράδοσις τῶν ἱερῶν. Ensuite on
pouvait être initié au grade de hiérophante ou de
dadonque, au sujet desquels nous ignorons tout. Ainsi
donc, deux rites : celui de l'initiation du néophyte et
celui de la célébration annuelle des adeptes ; le premier,
auquel on assistait une fois dans sa vie, le deuxième,
qu'on renouvelait périodiquement. On sortait des
mystères éleusiniens avec l’assurance de l’immortalité
de l’âme et la jouissance d’une vie heureuse après le
trépas.
Si c’est dans l’épisode d’une initiation qu'on dé-
couvre un emprunt fait par le christianisme, on recon-
naîtra que tous les rituels religieux comportent une
cérémonie d'initiation, généralement dosée à plusieurs
degrés et on ne concevrait pas l’omission. L'accès de
la divinité ne peut comporter le contact immédiat
qu'après une série de purifications et d'épreuves gra-
duées qui mettent le postulant en mesure d’être élevé
jusqu’à l'initiation. Une fois celle-ci obtenue, d’autres
rites gradués conduisent le néophyte au cœur des
mystères. Il n’y a dans tout cela rien de commun
qu’une discipline dans laquelle on a voulu découvrir
un phénomène de pénétration et de rapprochement
des rites et des doctrines. Cette prétendue compéné-
tration des rites est illusoire. Dès l'instant que des
rites sont détachés d’un culte particulier, ils ne sont
plus que des figures et des formes à la disposition de
qui voudra s’en emparer, Ainsi s’expliquent des ana-
logies relevées entre le christianisme et le mithriacisme,
analogies de détail infiniment peu convaincantes, Il
ne suffit pas, en effet, de noter l'identité d’un geste pour
en tirer la conséquence d’un emprunt, de même que
dans la littérature la rencontre d’un mot et d’un
arrangement de mots ne prouve pas toujours une ré-
miniscence. Celle-ci, pour être évidente et voulue,
exige l'identité du dessein s’accusant par l'adoption
d’un thème complet. Lorsque Firmicus Maternus
nous entretient de l'erreur des religions profanes, il
cite sans précision, désigne vaguement des mystères,
indique des rites qu'il n’est pas toujours aisé d’identi-
fier. C'est ainsi que l’idée d'établir plus qu’une com-
paraison, un rapprochement, entre les cérémonies
d'Éleusis et la liturgie chrétienne, en s’autorisant des
hymnes, des chants et de l’histoire figurée des déesses,
pour y chercher l'inspiration des offices de l'Église,
risque fort de n’offrir jamais matière à réfutation,
faute d’ofirir matière à comparaison. Celle qu’on pré-
tend introduire est fondée sur un mot, le mot δρᾶμα;
mais ce mot n'autorise pas à définir l'initiation un
« drame ». Tout au plus sert-il à distinguer ce qui était
fait de ce qui était dit, les gestes et le récitatif. En
employant ce mot au sujet des mystères d’'Éleusis,
Clément d'Alexandrie ἃ simplement voulu dire qu’on
y représentait, en un certain sens, l’histoire de Cérès
et de Proserpine.
Ces représentations mimiques données par les pré-
tres et prêtresses aux initiés auraient été renforcées de
symboles servant à exposer l’histoire des divinités. Les
mystes parcouraient, croit-on, les différentes régions du
monde souterrain figuré dans la grande salle de réu-
nion et aboutissaient au séjour des bienheureux; alors
probablement étaient dévoilés les ἱερά. L'exhibition
de ces objets sacrés, τὰ ἱερὰ ἀππόρρητα, était certaine-
ment une des parties essentielles de l'initiation : attri-
buts divins, statues mystérieuses, tableaux dont la
présentation était expliquée par la voix de l’hiéro-
phante. À cela ajoutons la magie qui, au dire des
écrivains païens et chrétiens Clément d'Alexandrie,
Origène, saint Jean Chrysostome, Diodore de Sicile,
pénétrait les mystères. Le but final paraît être la com-
munication secrète du nom véritable de la divinité,
formula efficax qui confère un pouvoir merveilleux à
celui qui en est nanti, pouvoir s'étendant jusque sur les
dieux eux-mêmes et procurant le moyen d’arriver à la
vie éternelle.
A quoi aboutit finalement l'initiation païenne pra-
tiquée à Éleusis, sinon à une consécration spéciale à
la divinité : celle-ci est suivie d’une vision matérielle
de durée variable, laquelle ne peut être réalisée que par
quelque fantasmagorie et dans laquelle les Pères de
l'Église voient une apparition des démons. Peu importe
le procédé dont on fait usage, mais il est nécessaire de
remarquer que cet aboutissement, en vue duquelse fait
l'initiation, n’a aucun équivalent dans l'initiation chré-
tienne.
Le rite symbolique commémoratif exécuté par les
mystes consiste à Éleusis en un repas sacré et l'absorp-
tion du cycéon. Même rite chez les Grands Dieux de
Samothrace, comportant un repas et une boisson
liturgique; pour le culte de Cybèle, collation prise en
commun; pour le culte de Mithra, manducation du
pain et déglutition de la coupe d’eau et de vin; dans
les mystères d’Isis, déjeuner religieux répété trois
jours de suite; dans les mystères d’Osiris, repas sacré
préparatoire. C’est dans cette analogie qu'on veut
suggérer un rapprochement avec le rite eucharistique
des fidèles de Jésus; de même que, dans les courses de
Déméter à la recherche de Koré et le retour de celle-ci,
on découvre l’égarement, la métamorphose et la revi-
viscence de la nature dontl a vie humaine offre l'image.
Tout ceci témoigne d’un effort d’ingéniosité plus mé-
ritoire qu'heureux. L’eucharistie tient dans le chris-
tianisme un rang si prestigieux que c'est surtout à en
ravaler l’inégalable dignité qu’on semble s'appliquer.
Pour y parvenir, on n'hésite pas à transformer les
gnostiques en inventeurs de l’eucharistie, sous pré-
texte qu'ils auraient, les premiers, essayé quelque
prestidigitation dont le catholicisme s'empara, qu'il
régularisa au point d’en faire la transsubstantiation.
Cette tentative de substituer Markos à Jésus-Christ
n'est pas seulement une aberration historique, c'estune
plaisanterie critique; il faut, pour la soutenir, écarter
:
2661
tous les écrits authentiques du Nouveau Testament
et les témoignages des Pères apostoliques relativement
à ce point particulier pour imaginer une eucharistie
primitive appuyée sur des écrits postérieurs, douteux
et non bibliques. Comme, malgré tout, l’eucharistie
gnostique offre peu de satisfaction, on a recours aux
mystères éleusiniens et à leur repas sacré 1: absorption
du cycéon et manducation du gâteau. Mais Clément
d'Alexandrie, qui mentionne la manducation du
cycéon, en parle dans un texte qui n’a aucun rapport
avec l'initiation proprement dite. Comme le montre
la traduction latine d’Arnobe, cette manducation, loin
d’être le point culminant des mystères d’Éleusis, était
un geste servant à montrer que l’initié avait dépassé
le stage préparatoire sans être toutefois parvenu à la
παράδοσις τῶν ἱερῶν, la tradition intégrale. Le cycéon
que buvait le postulant prouvait qu’il était en bonne
voie pour arriver à la sacrorum tradilio et ensuite à
l'époptie.
Dans tout ceci on ne voit pas comment soutenir
le rapprochement proposé entre ce coup à boire, simple
encouragement mis sur la route du futur myste, et l’eu-
c<haristie, aboutissement de l'initiation chrétienne.
Celle-ci n’est pas essentiellement manducation, bibi-
tion d'éléments choisis, bénis ou consacrés, elle est le
sacrifice, dont la communion n’est qu’un rite. D’ail-
leurs, quelle raison aurait pu avoir Jésus d'emprunter
un rite hellénique et quelle raison auraient pu avoir
les chrétiens de modeler un sacrement sur une pratique
éleusinienne, alors que l’usage d’un repas sacré, la
Pâque, existait chez les juifs? La manducation d’une
nourriture vivifiante était d’un symbolisme trop simple
et trop riche pour ne pas trouver son application dans
tous ou presque tous les mystères 2 Les religions
orientales, comme le christianisme, y voyaient une
facilité particulière de participer sous une forme affec-
tueuse, comme le repas dans une famille, à un rite dont
la signification variait d’une croyance à une autre
croyance; ici sacrifice, là symbole, ailleurs mythe, mais
toujours et partout fonction liturgique d’une signifi-
cation consolante et suggestive.
C’est à peu près à ce résidu qu'aboutit, sur tous les
points, le rapprochement institué sur les mots, sur les
gestes, sur les actes, sur les institutions entre l’éleu-
sinianisme et le christianisme. On peut dire, sans sévé-
rité outrée, que les tentatives faites jusqu'ici pour
démontrer ces rapprochements n’ont guère servi qu’à
indiquer la méthode à ne pas suivre pour atteindre le
résultat cherché, si tant est qu'il puisse être atteint.
Ces études, présomptueuses et prématurées, témoi-
gnent de plus de connaissances que de jugement. Nous
venons de voir ce que la liturgie eucharistique peut
en retenir; l'archéologie n’est pas plus favorisée, si on
songe que c’est, probablement, sans rire qu’on suggère
les applications du symbolisme communes aux pre-
mières communautés, à l’art des catacombes et au
symbolisme des mystères païens. Ce dernier consiste
dans le tableau qui décorait le tabernacle de Phyla
dans le sanctuaire de la Grande Déesse et où se trou-
vait peinte l’image de tous les dogmes, dans le groupe
de Mithra tauroctone et dans l’épi de blé que l’hié-
rophante d’'Éleusis exhibait silencieusement dans
l’époptie. Telle est la source à laquelle se serait inspiré
l'art des catacombes!
Passons,
ΤῈ Hatch, op. cit., p. 221 sq.; Percy Gardner, The origin
vof the Lord's supper, in-8°, London, 1893, p. S-20. — 2 πὶ
Cumont, Religions orientales dans l'empire romain, in-S°,
Paris, 1907, p. 85. — ? Acta sanct., sept. t: 111, p. 45. Ce
texte appartient à un document dont la véracité peut être
diseutée, mais qui garde sa valeur pour les détails litur-
giques. On s'étonne qu'iln'ait pas été connu de ceux qui ont
“étudié récemment et discuté cette question de l'élévation.
ÉLEUSIS — ÉLÉVATION
2662
BIBLIOGRAPHIE. — De Bougainville, Recherches sur
l'origine des mystères célébrés à Éleusis en l'honneur
de Cérès, sur quelques circonstances de cette fête et sur
les principaux ministres chargés d'y présider, dans
Histoire de l Académie royale des inscriptions et belles-
lettres avec les mémoires de littérature, 1754, t. xxt,
Ρ. 893-105; le même, Éclaircissements généraux sur
les familles sacerdotales de la Grèce, dans même recueil,
1756, t. xx, p. 51-64. — Ch. Lenormant, Mémoire
sur les représentations qui avaient lieu dans les mystères
d'Éleusis, dans Comptes rendus de l'Académie des
inscriplions et belles-lettres, 1858, t. πὶ, p. 128; dans
Mém. de l’ Acad. des inscr., 1861, t. xx1v, p. 343-445:
le même, Inscription d'Éleusis relative aux rites des
mystères, dans Comples rendus de V Acad. des inscript.,
1861, t. v, p. 61. — C. Hontoir, Comment Clément
d'Alexandrie a connu les mystères d'Éleusis, dans Le
Musée belge, 1905, t. 1x, p. 180-188. —_ F. Foucart,
Recherches sur l'origine et la nature des mystères d’Éleusis,
dans Mémoires de l’Acad. des inscript. el belles-lettres,
1895, t. xxxv; le même, Les grands mystères d’Éleusis.
Personnel, Cérémonies, dans même recueil, 1900. —
Goblet d’Alviella, Eleusinia. De quelques problèmes
relatifs aux mystères d’Éleusis, dans Revue de l'histoire
des religions, 1902, t. xzvr; 1903, t. xzvrr. — F. Picavet,
Plotin et les mystères d’Éleusis, dans même revue, 1903,
τ. XLVII, p. 281-297.
à H. LECLERCQ.
ÉLÉVATION. — I. Élévation, geste liturgique,
sens du mot. II. Élévation à l’offertoire. III. Élé-
vation au τὰ ἅγια. IV. Élévation à la fin du canon
romain. V. Élévation à la communion. VI. Éléva-
tion au Qui pridie et après la consécration. VII. Le
cérémonial de l'élévation après 1215. La prostration,
la clochette, etc. VIII. Bibliographie.
I. ÉLÉVATION. SENS DU MOT. GESTE LITURGIQUE. —
Le mot elevatio désigne en langage liturgique le geste
par lequel le prêtre élève en ses mains l’hostie ou le
calice pendant le sacrifice de la messe. Ce geste peut
être interprété de diverses façons. Il a parfois pour
but d'offrir les éléments à Dieu pour attirer sa bénédic-
tion, comme dans ce texte de la Vie d’'Euverte, évêque
d'Orléans au 1v° siècle, écrite par le sous-diacre Lucifer:
el ecce in hora confraclionis panis cælestis, cum de more
sacerdotali hostiam elevatis manibus tertio Deo bene-
dicendam offerret, super capul ejus velut nubes splendida
apparuit, el manus de nube extensa porrectis digilis
oblata benedicit ὃ.
D’autres fois on montre aux fidèles, en l’élevant,
l’hostie au moment de la communion, comme pour
les inviter à l’adoration fsancta sanctis), ainsi dans
ce Τάγα τὸν χουφισμὸν
χαὶ OÙ ἄρτου φησίν,
ἁγίοις 4, οἱ
t Jean Chrysostome :
εἰς τὴν θύραν. χαὶ ὑψῶν τὸ ἀγ
ων
Διάχονος ἔργετα!
δείχνυσιν auto τῷ λαῷ λέγων" λΙετὰ φόδου θεοῦ χαὶ ἀγάπης
προσέλθετε ὅς ou encore dans celui-ci: M:=
ξυθὺς ὁ μερισμὸς τοῦ θείου ποιεῖτα: σώματος δ. Il peut signi-
fier aussi, du moins on l’a ainsi interprété, une simple
imitation du geste du Christ et un mouvement corres-
pondant à ces paroles du récit eucharistique: accepit
panem in sanctas ac venerabiles manus suas ?. Dans
d’autres cas l’hostie et le calice sont élevés suecessi-
vement après la consécration, pour être montrés au
ἰὸν ποτήριον,
τὴν doc
τὴν UYOGLY,
- In Dyon. cap. 111 De hier. eccl., P. G., t. τν, col. 137.
— 5 Brightman, Liturgies eastern and western, Oxford,
1896, p. 395. — " Suicer, Thesaurus, t. 17, 1409, conteste
qu'il y ait dans ce geste aucune intention d'adoration, mais
alors on peut se demander quel est son objet. Cf. plus loin
le S III. —* Cette interprétation a été surtout appuyée par
de Vert; nous verrons tout à l'heure ce qu'elle vaut. Nous
recherchons ici les divers sens que l’on peut donner à ce rite.
2663
peuple, que l'on invite à un acte de foi et d’adoration,
comme c’est le cas pour l'élévation dans la liturgie
romaine après la consécration.
Enfin on a donné à ce geste plusieurs significations
symboliques, mais celles-ci, il est à peine besoin de
le faire remarquer, appartiennent à une époque posté-
rieure : il signifie que notre adoration, suivant l’ascen-
sion du geste, doit aller à Dieu; c’est un rappel de
l'élévation du Christ sur la croix, ou de la sortie du
tombeau, et de la résurrection, ou de l'ascension, ou
encore de Nicodème préparant le corps du Sauveur
pour le sépulcre, etc. :.
Au mot Εἰεσπῖιο correspond, dans les liturgies grec-
ques, le mot ὕθωσις, qui signifie aussi une élévation,
comme on l’a vu par les textes que nous avons cités
ci-dessus ?. Il faut en rapprocher les mots ᾿Δναδειχνύω 5,
χοινωνιχὸς OÙ Le mot latin elevalio,
moins ancien en liturgie que celui αὕψωσις, s'emploie
presque uniquement aujourd'hui pour désigner la
cérémonie de l’élévation après la consécration. On le
trouve usité dans Honorius d’ Autun, dans Honorius III,
dans les ordines romains (Ordo X111) et dans les
liturgistes postérieurs au xu° siècle ὅ.
Le geste de l'élévation est prescrit par la liturgie
un certain nombre de fois, exactement cinq fois. Nous
allons étudier ces diverses élévations.
II. L'ÉLÉVATION A L'OFFERTOIRE. — Il y a actuelle-
ment dans la liturgie romaine, à l’offertoire, une élé-
vation de l’hostie, aux paroles Suscipe, sancte Pater,
et une du calice (plus marquée encore) aux paroles
Offerimus tibi, Domine, calicem salutaris. Cette éléva-
tion répond à un moment important du service eucha-
ristique. C’est le moment de l’offertoire ou de l’obla-
tion 5. L'action d’oftrir ou de présenter à Dieu ces
éléments qui vont être consacrés est donc naturelle.
Cependant il n’y a pas en Orient, à proprement parler,
de cérémonie qui réponde à celle-ci. La prothèse, à
laquelle on renvoie quelquefois, ne contient pas
d'élévation proprement dite. Quant à l'Occident, on
ne trouve pas de traces bien anciennes de cette élé-
vation. Les anciens Ordines romani, non plus qu'Ama-
laire ni le Micrologue, n’en disent rien. Saint Germain
de Paris, dans son exposition de la messe, parle de la
préparation des éléments, sans faire aucune allusion
à une élévation. Il semble que cette cérémonie date
du xrmue siècle. Au moins n’en signale-t-on pas de trace
avant cette époque. Dans les livres où elle est men-
tionnée, on constate une certaine variété; dans quel-
ques-uns il est question seulement d’une élévation
du calice, dans d’autres de l’hostie et du calice; cer-
tains la placent à l’oraison Suscipe,sancta Trinitas *.
L'élévation, comme nous l'avons dit, ἃ ici un sens
très clair; elle signifie la présentation à Dieu des
éléments offerts et qui vont être consacrés.
III. ÉLÉVATION AU Τὰ ἅγια
UT OO0ELZVU'0.
— La
τοῖς ἁγίοις.
ς αγίοις
1 Cf. Drury, loc. cit., p. 148, 149, 150. — ? Cf. Brightman,
Liturgies east. and west., Oxford, 1896, p. 483, 581. —
3 Drury discute, à tort selon nous, le sens donné par Bel-
larmin à ce mot. Cf. Drury, loc. cit., p.21 sq. — * Du Cange,
dans son Glossaire, ne mentionne pas le terme dans son
acception liturgique. — δ Voir OBLATION, OFFERTOIRE. —
$ Dr Wickham Legg, Tracts on the mass, Ὁ. 220; T. W.
Drury, Elevation in the eucharist, p. 67 sq. — * F. E
Brightman, Liturgies eastern and western, Oxford, 1896,
p. 341. — # Loc. cit., p. 393, etc.; cf. aussi p. 61, 341, 351.
— * De Spiritu Sancto, e. ΧΧΥΤΙ. — * Eccles. hier., ©. 1m,
P. G.,t.un, col. 425; cf. col. 440, 444.— 1 Analecla græca,t.x,
p. 62; Cotelier donne cette variante : ἧς χαὶ συντελεσθ ς
(ἀναφορὰς ) τὰς χεῖ ἐχεῖνος πάλιν εἰς οὐρανὸν ἀνατ
εἰχνὺς. τὸ DROLE τῆς σωτηρίας
pins ï pas OV, 4e Monum. Eccl. græc.,
t. 11, p. 268. Sur ce texte, cf. Same eucharisL.,
p. 683; Venable, Dict. of christian antiquilies, t. 1, p. 605;
Brightman, loc. cit., p. 486, et Drury, loc. cil., p. 47. —
ÉLÉVATION
2664
seule élévation bien clairement marquée dans les
liturgies orientales est celle qui a lieu après la fraction
et avant la communion des fidèles, en mème temps que
le-prêtre prononce ces mots: τὰ ἅγια τοῖς ἁγί ἴοις ou une
formule analogue : ὃ ς ὑψοῖ τὸν ἅγιον ἄρτ Ὃν χαὶ
λέγει" Τὰ ἅγια rot — καὶ ὁ ἱερεὺς ὑψῶν τὸν
ἅγιον ἄρτον ἐχφωνεῖ" Τὰ ἅ ἅγια τοῖς ἁγίοις 5.
Cette élévation est fort ancienne. Si elle n’est pas
marquée dans les Constitutions apostoliques, ni dans
la liturgie égyptienne de saint Marc, ni dans celle des
jacobites coptes et abyssiniens, ni dans la liturgie
nestorienne des Perses, ni dans la liturgie moderne de
saint Basile et quelques autres, cette omission n’a pas
grande importance, car on sait que l'indication des
gestes liturgiques n’est pas donnée dans les documents
anciens et qu'elle est souvent incomplète même dans
des textes liturgiques plus modernes. Elle est attestée
par des auteurs très anciens. Aïnsi saint Basile dit :
“λήσεως ρήματα ἑ ἐπὶ τῆς ἀναδείξεως τοῦ ἄρτου
τῆς EUY apiotias τίς τῶν ἁγίων ἐγγράφως ἣ Ἷ ἡμῖν χαταλέλοιπεν" ς
Et encore par pseudo-Denys, dont les écrits sont du
veou du vi siècle: ’Ispougyei τὰ θειότατα, χαὶ ὑπ LEZ
ἄγει τὰ ὑμνημένα διὰ τῶν ἱερῶν προχειμένων συμδόλων, χαὶ
τὰς δωρεὰ ς τῶν “θεουργιῶς ὑποδείξας, εἰς χοινωνίαν αὐτῶν
ἱερὰν αὐὖτος τε εργχετα:. χαὶ τοὺς ἄλλους προτρέπετα: 1e
Et Cyrille de Scy thopolis dans la Vie d'Euthymius
( Ϊ 473) : HSE (ἀναφόρας). ἃ: παρτισθείσης. τὰς χεῖρας εἰς
ῦψος Ξ ρων χαὶ ὑποδειχνύων τοῖς πᾶσι τὸ οἴχονη-
prb ν πρὸς τὴν ὑμέτεραν σωτηρ ίαν μυστήριον μετὰ φωνῆς
is ὅπ παχούει ν πᾶν τὸς τοῦ λαοῦ. λέγε: τὰ ἅγι ἰῖὰ. ἃ.
ὅψη Ai ae
τ: τὰς
ee le Sinaïte (c. 600) : à τὸ ἀγιασθῆνα: τὴν
θυσίαν ἐχείνην τὴν ἀνατμάχτον ὍΣ τὸν ἄρτον τῆς Eure rai
πᾶσιν αὐτον ὑποδειχνύει 13 Saint Jean Damascène : ᾿Ἐντῇ
"
ὑψώσε: δὲ τοῦ ἀρ γαριστίας οὐ λέγομεν Τοῖς ἅ ἅγιος ἡ
Τοὶς Κύριος, 3 ἀλλ᾽ ὌΝ ς ἅγιος. εἷς Ἰζύριος ᾿Ἰησοῦς Χριστός,
2.7 λ. 15. Denys Bar Salibi : Sacerdos elevat et circum-
fert sacramenta, clamans et dicens : Sancta sanclis #.
Tous ces textes prouvent bien que les éléments
sont élevés et montrés aux fidèles au moment de la
communion, et, comme le disent plus précisément
quelques-uns d’entre eux, avec les paroles τὰ ἅγια τοῖς
ἁγίοις dans la liturgie grecque et Sancia sanclis dans
la liturgie latine. Ces expressions signifient, sans con-
testation possible, que les choses saintes (la commu-
nion) ne doivent être reçues que par ceux qui sont
purs 5. On peut faire remonter, avec ces témoins, l'usage
de l'élévation jusqu’au vie ou au 1v° siècle. On peut
même rappeler que l usage d’une formule rappelant le
Sancta sanctis existe à l’époque primitive, par exemple
dans la διδαχὴ (ch. 1x et x). C’est sans doute une
allusion aux paroles de l'Évangile : μὴ ὅοτε τὸ ἅγιον
τοῖς zut. Les prières qui accompagnent la formule
τὰ ἅγια τοῖς ἁγίοις dans les liturgies orientales le
disent formellement (liturgies syriaques de saint
12 P, G., t. LXXXIX, col. 841. — 1: P. G., t. XCV, col. 57. —
#Renaudot, Lit. orient., t. 1, p. 267. On trouvera d'autres
textes de Siméon de Thessalonique, de Germain de Constan=
tinople et autres auteurs, dans Drury, loc. cit., p. 49 sq. On
dit généralement que ce rite a disparu de la messe romaine.
Mais il est intéressant de relever, dans un passage des écrits
de saint Grégoire, une allusion à cette formule (ex libro 12
Dialogorum, P. L.,t. Lxvr, col. 178). Le mot Si quis non
communicat det locum, dit alors par le diacre, est conservé
aujourd’hui encore dans J'ordination de l'exorciste, au
pontifical. — 3 Cette interprétation est donnée par les
auteurs les plus anciens, depuis saint Cyrille de Jérusalem
et saint Jean Chrysostome (5. Cyrille, P. G., t. XxXxIMm,
col. 1124: 5. Jean Chrysostome, P. G., t. Lvn, col. 80;
t. Lx, col. 133. Cf. d’autres textes cités par Drury,
loc. cit., p. 34 sq). L'idée de Freeman, qui applique le
τὰ ἅγια à la Trinité, mérite à peine une mention. Principles
οἱ divine service, part. 11, p. 175 sq. Cf. Drury, loc. cit,
P. 33, 38 sq
2665
Jacques, liturgies de saint Marc, de saint Basile, de
saint Augustin).
L'objection tirée par quelques auteurs de ce fait
que, dans les liturgies orientales, le voile étant fermé
et la consécration ayant lieu derrière le béma, les
‘léments ne pouvaient être montrés aux fidèles, n’a
pas une grande valeur. Le voile pouvait être tiré à
ce moment, comme nous le dit saint Jean Chrysos-
tome.
En tout cas, cette objection ne pourrait valoir
contre les nombreux textes qui prouvent d’une façon
péremptoire l'existence de ce rite ?.
On s’est aussi demandé si cette élévation chez les
Orientaux correspond par sa nature et sa signification
ἃ l'élévation qui, dans l’Église latine, suit la consécra-
Lion; si, en un mot, elle comporte, comme. celle-ci, un
acte d’adoration et de foi dans la présence réelle du
Christ sous les éléments du pain et du vin ?. Nous
examinerons cette question en traitant de l’origine
et de la nature de l'élévation latine (cf. $ vi). Les
études qui ont été faites récemment sur ce sujet ne
- permettent pas d'établir de corrélation entre ces deux
rites : chacun d’eux présente un caractère particulier.
Les textes que nous venons de citer prouvent que le
but de l'élévation avant la communion orientale est
_ surtout de présenter aux fidèles le corps du Christ
δὴ les invitant à le recevoir dignement. L’élévation
occidentale ἃ un tout autre caractère. On peut dire
cependant que cet acte liturgique et les formules qui
l'accompagnent enferment indirectement aussi un
acte de foi et d’adoration.
Les termes ἀναδειχνύναι ou ἀποδειχνύνα: et ὑπο-
δεικνύναι, « montrer » ὃ, que nous avons vus employés
dans les textes cités, ont donné lieu à une discussion
. analogue. 1 ἀνάδειξις a trait à la consécration et
semble désigner plutôt la présentation des éléments
ἃ Dieu; elle ne comporte pas une élévation proprement
dite, mais seulement l'acte qui consiste à prendre en
mains les éléments qui vont être consacrés #. V'zoû::z-
νύναι:, qui est employé après la consécration et pour
la communion, est l’acte qui consiste à montrer aux
_ fidèles le corps du Christ qu'ils vont recevoir. Un
acte de foi et d’adoration de la part des fidèles y
correspond.
IV. ÉLÉVATION A LA FIN DU CANON. — Le canon
se termine par une doxologie très solennelle : Per
ipsum (Christum Dominum nostrum) et cum ipso el in
ipso est (δὶ Deo Patri omnipotenti in unilate Spirilus
Sancti omnis honor οἱ gloria, per omnia sæcula sæcu-
lorum. Ces mots sont accompagnés d’une élévation
qui, à cette place, après une telle formule, avec les
huit signes de croix et la génuflexion, prend une
grande importance. Il semble que ce fut autrefois
l'élévation la plus importante de la messe. Aujour-
d’hui elle est peu marquée; la rubrique dit elevans
parum calicem cum hostia. Mais autrefois le peuple
était appelé à s'y associer, comme l’indiquent plusieurs
documents anciens.
Selon Freeman, elle aurait pour but de montrer
que les éléments consacrés sur la terre ont leur réalité
1 Parmi les auteurs qui ont fait valoir cette objection
contre l'existence de l'élévation chez les Orientaux, on cite
surtout Goar, Renaudot, Venable. Cf. Drury, op. cit., p. 52,
53. — ? Bona, Renaudot, Sala, contre Bingham, Venable,
Drury, Cf. Bona-Sala, Rerum liturgicarum, 1. 11, ©. xt;
Renaudot, Coll. liturg. orient., €. 1, p. 265; Bellarmin, De
euch., 11, 15; Bingham, Orig.eccles., 1. XV, c. v; Venable,
Dict. of. christian antiquities, au mot Elevation; Drury,
Zloc. cit. — 5 Brightman, Liturgies eastern and western, p.440,
— 4 Goar, loc. cit., p. 145; Bingham, loc. cit.; Venable,
Dict. of christian antiquities, à ce mot; Renaudot, loc. cit.,
t.1, p.270; Drury, loc. cit., p. 45 sq.— * Principles of divine
service, Ὁ. 176 sq. — " Relig. ceremonial, p. 94. — ἴ Loc.
<cit., p. 157; et aussi Wickham Legg, Tracts on the mass,
DICT. D'ARCIH. CHPÉT,
ÉLÉVATION
2666
dans le ciel °. Pour Frère, c’est le signe de l’offrande ἃ
Dieu ‘. Selon Drury, son objet est le même que celui
de l'élévation grecque et de l'élévation mozarabe
après le canon et avant la communion 7, c’est-à-dire
montrer au peuple les éléments consacrés, et exciter
un acte de louange et de remerciements.
Pour nous, tout en admettant partiellement cette
dernière opinion, nous dirons que cette finale est avant
tout une doxologie, et comme telle une louange à la
gloire de Dieu, plus spécialement une louange à Dieu
le Père, par le Fils en union avec l'Esprit-Saint. 1]
était naturel que la prière eucharistique se terminât.
comme toutes les prières solennelles, par une doxo-
logie. Cette doxologie de la messe, plus solennelle
qu'aucune autre, renferme donc, comme la plupart
des doxologies, un acte de foi à la Trinité et un acte
d’adoration. Le signe de croix, avec l’hostie et le
calice, spécifie en outre que cet hommage est rendu à
Dieu le Père par le sacrifice de son divin Fils. La génu-
flexion qui suit en confirme la signification.
Cette élévation est mentionnée dans le plus ancien
ordo romain (vers 800), par Amalaire, parle Micrologue
et par d’autres *. Elle est aussi attestée par les monu-
ments, les médailles, etc.*. Enfin elle paraît visée
par le texte d’Euverte que nous avons cité au ὃ 1 ».
Drury pense que les signes de croix ont pu précéder
l'existence de l'élévation, et même qu'ils en auraient
été l’occasion; on dut élever le calice et l'hostie
comme naturellement pour les signe de croix. Mais
c'est une hypothèse qui nous paraît sans fondement.
De Moléon, dans ses voyages liturgiques, a relevé de
grandes variétés d’usages selon les diverses Églises.
Quelquefois elle est faite durant le Paler, ou durant
l’'embolisme du Pater 1. Dans la liturgie mozarabe, elle
est suivie du Credo et du Paler ??.
V. ÉLÉVATION ἃ LA COMMUNION. — Cette élévation
est marquée dans le Missel de saint Pie V (1570) au
Rilus celebrandi missam. Elle est décrite ainsi aujour-
d'hui encore dans nos missels : Postea genuflectens,
accipit manu sinistra pyxidem seu palenam cum sa-
cramento, dextra vero sumit unam particulam, quam
inter pollicem εἰ indicem tenet aliquantum elevalam
super pyxidem seu palenam, et conversus ad communi-
candos, etc. Cette cérémonie, ainsi que l’Agnus Dei
sous la forme qui est donnée ici (Ecce Agnus Dei, ecce
qui tollil peccala mundi), sont de date récente. On n’en
trouve pas de témoins avant le xvr° siècle.
VI. ÉLÉVATION AUX MOTS DE L'INSTITUTION QUI
PRIDIE ET APRÈS LA CONSÉCRATION. — Aux mois
accepit panem, accipiens et hunc præclarum calicem,
dans le missel actuel, il est marqué que le prêtre prend
dans ses mains le pain pour le consacrer, puis le calice.
Il ne s’agit pas ici d’une élévation proprement dite,
mais d’une action qui a pour but, comme les autres
rites de l'institution, de suivre de plus près et de re-
produire les mouvements mêmes du Christ dans le
récit de l’eucharistie. Les anciens ordines romani
et les autres documents ne mentionnent pas d'éléva-
tion à ce moment. Mais elle est indiquée à partir du
x1e siècle par le Micrologue, par Honorius d’Autun,
p. 241. Rappelons-nous que le Pater était autrefois en
dehors du canon, selon le témoignage de saint Grégoire. —
8 Bona, Rerum liturgicarum, 1. II, ce. xux, ὃ 2. Cf. aussi
Duchesne, Origines du culte chrétien, p. 461, 464; Amalaire,
1. III, ch. xxv1; Rhaban Maur, De cieric. instit., P. L.,
τι cvur, col. 324; Microl., c. x et xx; Jean d’Avranches,
P. L., t. cxLvnr, p. 36, 78. — * Cf. Drury, loc. cit,
p. 154 sq.— " Cf. notre art. dans le Tablet, 10 février 1917,
p. 166 sa.— 1 De Moléon, Voyages liturgiques, p. 95 et 287;
Drury, loc. cit., p. 92, et Wickham Legg, Tracts on the mass,
p. 241 sq. — 1? P. L., t. LXXXV, col. 117. Sur le rapproche-
ment entre celle élévation et cette du τὰ ἅγια τοῖς ἁγίοις,
cf. Drury, Elevation in the Eucharist, its history and ratio-
nale, Cambridge, 1907, p. 96-99,
IV. — 81
2667
Hildebert du Mans. Odo de Paris, Durand de Mende,
ἘΠ ἐν
Cette élévation disparut peu à peu des livres litur-
giques, surtout à partir du xvi° siècle. En réalité,
elle n'avait d’autre raison d’être que de rappeler
d’une façon plus frappante par des signes extérieurs
l’action du Sauveur à la cène, en même temps qu'on
récitait les paroles de l'institution. C'est ce qu'on
appelle un rite imitatif. La thèse de Claude de Vert,
que la cérémonie de l'élévation serait sortie de ce
geste, pouvait paraître à première vue assez risquée,
comme plusieurs de ses thèses ?.
Mais elle a été reprise de nos jours avec des argu-
ments plus sérieux et, on peut le dire, démontrée". Le
prêtre, pour consacrer l’hostie, la prend dans ses
mains et l'élève par conséquent. Au Ἀπὸ siècle, la cou-
tume était de l’élever assez haut pour que le peuple
la vît pendant la consécration. On craignit cependant
que les fidèles n’adorassent cette hostie avant que les
paroles ne fussent prononcées. De là une série de
canons qui défend aux prêtres d'élever l’hostie trop tôt.
On ne devait l’élever qu'après. Au πὸ siècle, sur-
tout dans l’université de Paris, quelques docteurs
prétendaient que la consécration du pain n’était com-
plète et efficace qu'après celle du vin. Le pain était-il
consacré au cas où le prêtre n’aurait pu, par accident,
consacrer le vin? Il y avait des doutes sur ce point,
comme le prouvent le traité d’Innocent 111(1198-1216)
οἱ quelques autres ouvrages du même temps ἡ. Mais
l'opinion déclarant la transsubstantiation du pain
opérée par les paroles de la consécration prévalut
bien vite. Giraud de Cambrai (1199), Césaire d'Heister-
bach (1222), Innocent III sont en faveur de cette
opinion. C’est à l’université de Paris, alors centre du
monde intellectuel, que la discussion trouva son prin-
cipal fover. Aussi est-ce un évêque de Paris, Eudes
de Sully (1196-1208), qui porte le premier décret syno-
dal enjoignant aux prêtres de n’élever que médiocre-
ment l’hostie au Qui pridie, mais de l’élever après
les paroles : Hoc est corpus meum.de façon qu'elle fût
vue par le peuple. Un décret de même portée prescrit,
en cas d’accident après la consécration du pain, de
ne pas répéter les paroles de la consécration ὃ.
La coutume d'élever l’hostie et de la montrer au
peuple se répandit rapidement. Les cisterciens l'adop-
tèrent en 1215; un synode de Trèves la prescrit en
1227; Walter de Cantaloup, évêque de Worcester, en
fit de même en 1240; à la fin du x siècle, la coutume
était répandue dans tout l'Occident. L'élévation du
calice n’avait pas la même raison d’être, puisque la
discussion n'avait porté que sur l'efficacité immédiate
des paroles Hoc esl corpus meum. De plus, le précieux
sang ne pouvait être vu comme l’hostie, et cette élé-
vation présentait en outre quelque difficulté, et un
danger de répandre le précieux sang. Cependant la
coutume s’élablit en beaucoup d’endroits d'élever
aussi le calice, mais elle fut moins universelle. La
génuflexion, la prostration el d’autres cérémonies
1 Micrologus, c. x et χν; Honorius d'Autun, P. L.,
{. cLxxN, col. 793; Hildebert, P, 1... ἴς ΟΝ ΧΙ, col, 1186 sq.;
Durand, Rationale, IV, ce. xx4, $S 51-53; cf. Drury, loc. cil.,
p. 75 sq. — ἢ « Comme il n’était pas possible que le prêtre,
prenant l’hostie dans ses mains à l'occasion d’accepit panem,
ne l'élevât tant soit peu. il est venu insensiblement à l’élever
si fort, surtout après la consécration, lorsqu'il a voulu
l’adorer, qu’à la fin, vue et aperçue des assistants, qui aussi-
τὸν n'ont pas manqué d'y porter leurs hommages et d'y
‘diriger leur culte, cette élévation dans la suite (vers le mi-
lieu du ΧΙ" siècle) a commencé de devenir solennelle, et a
été enfin presque partout fixée dans le x siècle, » De
Vert, Explication des cérémonies de l'Église, Paris, 1713
τ. ΠῚ, p. 261 sq. — * Par le P. Thurston; ef. le Tablet,
19 et 26 oct., 2 nov. 1907, et Fortescue, The mass, a study
on the roman liturgy, 1914, p. 339, Plowdon a vait aussi
ÉLÉVATION
2668
suivirent bientôt, comme nous le verrons au paragraphe
suivant.
VII. LE CÉRÉMONIAL DE L'ÉLÉVATION APRÈS 1215,
LA PROSTRATION, LA CLOCHETTE, ETC. — Les protes-
tants prétendent que le changement dans la doctrine
eucharistique, exprimée par le terme nouveau de
‘ transsubstantiation, amena un changement corres-
pondant dans le cérémonial, et fit de la consécration
et de l'élévation le centre de la messe; l'axe de la
messe, qui était autrefois la communion, passa désor-
mais dans la consécration; le cérémonial fut développé
dans ce sens; l'élévation au Qui pridie et Simili modo:
fut supprimée et remplacée par l'élévation solennelle
qui suit maintenant la consécration; les roulements
de la clochette, des sonneries de cloches. la prostra-
tion, les encensements et autres cérémonies ont pour
but d'attirer l'attention des fidèles et de leur faire
comprendre l'importance de ce moment dans la célé-
bration du sacrifice‘. Le culte du saint-sacrement
aurait suivi la même progression: fête du Corpus
CRrisli, processions, réserve de l’eucharistie, bénédie-
tion du saint-sacrement, etc. Quelques auteurs ont
cru que ces divers rites d’adoration étaient une pro-
testation contre l'erreur de Bérenger :.
Ces discussions nous semblent aujourd'hui assez
oiseuses; elles reposent sur un malentendu qui doit
disparaître devant un exposé historique de la question.
Il est certain que pendant des siècles aucune céré-
monie spéciale n’accompagna la formule de la consé-
cration. La première préoccupation fut de répéter les
paroles du Christ à la cène et de leur donner, par l'imi-
tation de ses gestes, un plus grand relief. Le prêtre
prit done le pain dans ses mains, leva ses regards vers
le ciel, le bénit d’un signe de croix en répétant les pa-
roles Hoc est corpus meum. De même pour le calice.
L'action se continuait sans interruption jusqu'à la
doxologie finale du canon $. Il est certain encore que
jusqu'au xt ou Ἀπ" siècle il n’y ἃ pas eu d’élévation
après la consécration, ni de génuflexion, ni d'autre
démonstration. Ce cérémonial s’est développé alors,
comme se sont développées à ce moment d’autres ex-
pressions de la foi à l’eucharistie.
On n’en doit pas conclure que c'est à partir de ce
moment seulement que les fidèles ont cru à la pré-
sence réelle ou que ces démonstrations ont eu pour
origine la foi, alors nouvelle, à la doctrine de la trans-
substantiation. Les actes et les formules de foi et
d'adoration sont si nombreux dans la liturgie, en
particulier dans la liturgie de la messe, qu'il est
inutile de recommencer ici cette démonstration ὅν Le
cérémonial inauguré au x siècle, après les paroles
de la consécration, a eu pour but, nous n’hésitons pas
à le reconnaître, d'affirmer la foi des fidèles dans
l'efficacité des paroles de la cène, et de protester contre
les doctrines qui cherchaient à en nier ou à en dimi-
nuer la force. De ce sentiment est né un ensemble de
cérémonies et de coutumes dont nous allons main-
tenant exposer l'histoire. Mais ces rites ne chan-
soutenu cette opinion dans son Trailé du sacrifice de Jésus-
Christ, το ur, p. 327; cf. Corblet, loc, cit., p. 357. Les articles
de Thurston traduits dans la Revue du clergé français, 1908,
t. LV, p. 66, 67, 538 sq. — 4 De δ΄. allaris mysterio, ΤᾺ L,,
τ. cexiIV, col. 868, 872. Cf. T'ablet, loc. cil., p. 643-645. —
® Mansi, Concilia, τ. XXI1, p. 682. ® Cf. Drury, loc, cil.,
p. 125 sq. — ? Quelques auteurs catholiques, comme Gihr
et Rice hl, sont tombés dans cette erreur. — " C'est ce
que nous avons exposé dans l'article CANON. C'est à cette
conclusion qu'aboutissent toutes les thèses de dom Cagin,
Te Deum où Illatio, Eucharistia et l'Anaphore primitive,
et aujourd’hui cette thèse est généralement adopyée par
les liturgistes, — * Cette démonstration a été présentée de
la facon la plus satisfaisante nc nment dans les ouvrages
de Corblet, de Bridget, sans parler des ouvrages anciens.
Voir à la bibliographie.
per Cages «.
he ot A à ue he τως gi tp cu, tr lier thé" ads bit se
rm ὦν.
ὦ νων... 0 RS νμδνδιν.
I ν᾿ Ὁ
2669
geaient rien à l'essence de la messe, ni à la foi des
fidèles.
L'usage de se prosterner au moment de la consécra-
tion ou de l'élévation de l’hostie est établi par des
textes de la même époque. En 1219, une instruction
aux fidèles de s’incliner à l'élévation. Les chartreux,
dès le Χπις siècle, ont, d’après leur cérémonial, lobli-
gation de se prosterner à ce moment. Dans certaines
cathédrales, l'usage était que les chanoines restassent
. assis, mais ils s’inclinaient à l'élévation de l’hostie. La
- plupart des décrets synodaux prescrivent des actes de
-vénération à l'élévation. Un concile d'Oxford ordonne
de s'agenouiller et d’adorer. Guillaume, évêque de
Paris (1208), prescrit de sonner la cloche. Ces ordon-
nances sont rappelées dans plusieurs synodes. Vers la
du xrre siècle on invite le peuple à regarder l’hostie
l'élévation ".
… L'Ordo romanus XIII (1271-1276) et le X VI: (com-
mencement du x1v° siècle) prescrivent une prostration
à l'élévation.
La croyance se répandit, que l’acte de regarder
_lhostie consacrée avait une valeur spéciale. Les élèves
d'Eton, certains décrets l’indiquent, avaient la per-
mission de quitter leurs jeux ou leurs études pour
ler assister à l'élévation de l’hostie. Les basses fe-
nêtres latérales pratiquées dans certaines églises n’ont
probablement pas d’autre but que de permettre aux
fidèles de contempler l’hostie du dehors. C’est de ce
sentiment que sontsorties,selon l'opinion de Thurston,
les cérémonies de l’exposition du saint-sacrement et
la bénédiction.
Le même auteur signale même certains abus que
Von dut condamner. Certains prêtres, au moment de
évation, montraient l’hostie de tous les côtés, se
aient sur la pointe des pieds pour l’élever plus haut.
n criait au prêtre : « Plus haut! » Quelques-uns se pré-
LA
d'église en église, et manquaïient en réalité la messe
pour regarder l’hostie élevée. Les autres parties de la
6556, pour ces personnes, n'avaient plus aucune
\portance.
D'autres décrets prescrivent au contraire de rester
osterné pendant l'élévation.
Un décret de l’évêque d’Exeter (1287) prescrit l’'incli-
tion et la génuflexion à l’élévation et ordonne aussi
une clochette soit agitée à ce moment pour pré-
- venir les fidèles. Les recherches de Thurston sur ce
sujet lui ont permis d'établir que l'usage de tinter une
cloche ou une clochette au moment de l'élévation
remonte à la première moitié du xm° siècle. Il fut
inauguré probablement à Paris, dans ce milieu d’où
étaient sorties les premières prescriptions en faveur
de l'élévation. La première ordonnance connue est
de 1220-1223. Une prescription d'Alexandre de Sta-
venly, évêque de Coventry, dit qu'on doit sonner,
non au moment où le prêtre prend le pain en ses mains,
mais seulement quand la consécration est achevée,
dans la crainte que le peuple n’adorût l’hostie avant
consécration. -
Durand de Mende, vers 1290, nous dit qu'à l’éléva-
tion on sonne une clochette, squilla. Sur les testaments
on trouve souvent mentionnées à partir de ce moment
des cloches de consécration. L'usage aussi s'établit
… de sonner la cloche du beffroi. On distingue dans cer-
tains documents entre la cloche du Sanctus (santes bell,
2 Cf. Corblet, loc. cit., p. 356 sq. L'attitude des fidèles a
lu reste varié suivant les temps et les pays. A une certaine
“époque on priait surtout debout; plus tard on s'agenouilla
plus fréquemment, etc. Voir GESTES. — ? The bells of the
mass, dans le Month, avril 1914, p. 389-401, traduit dans
Revue du clergé français par M. Boudinhon, 1916,
d'Honorius III aux évêques de la chrétienté prescrit
ÉLÉVATION — ÉLIE. ÉLISÉE
]
|
2670
et celle de la consécration. Certaines inscriptions
campanaires, celle-ci par exemple : O rex gloriæ Christe,
veni cum pace, qui est assez fréquente. D’autres
usages de même nature devront être notés avec soin
par les archéologues, mais nous ne pouvons leur
consacrer ici plus d'espace.
VIII. BrBcioGRAPHIE. — Mgr Batiflol, Leçons sur
la messe, Paris, 1919, p. 261 sq. — Bingham, The
anliquilies of the christian Church, 1. XN, c. v, $ 5, dans
The works of G. Bingham, Oxford, 1855, t. v, p.425 sq.
— Bona, Rerum lilurgicarum libri duo, éd. Sala, Au-
gustæ Taurinorum, 1749, t.ur, p.274 sq.— Dom F.Ca-
brol, The wo principal elevalions of the mass, dans le
Tablet, 10 février 1917, p.166 sq.; art. AMEN, dans Dict.
d'archéol. chrét. el de lilurgie, t. 1, col. 1558. — Dom
P. Cagin, Paléographie musicale, t. ν, p. 33. — Jules
Corblet, De l’élévalion au saint sacrifice de la messe,
dans son livre Histoire dogmatique, lilurgique el archéo-
logique de l’eucharistie, 2 in-8°, Paris, 1886 (cf. t. 1,
p- 356-364). — A. Drury, Elevation in the eucharist, its
history and rationale, Cambridge, 1907 (le plus com-
plet des ouvrages modernes sur le sujet. Voir cepen-
dant les observations du P. Thurston dans le Month,
1907, p. 553 sq.). — Goar, Euchologion, p. 146. —
Hospinianus, Hisi. sacrament., part. I, 1. 11, c. 1;
1 cer EVE ΟΣ τς LAN Ce Ve — Ὁ. Georgi, De
lilurgia romani pontificis, Romæ, 1744, τ. mx, p. 71 sq.
— Le Brun, Explicalion litlérale, historique el dogma-
tique des prières de la messe, Paris, 1886, t. 11, p. 356-
364. — Mangenot, dans Diclionnaire de théologie, au
mot Élévation, t.1v, col. 2320-2328. — Renaudot, Lit.
orient. coll., Francofurti, 1847, t. 1, p. 265-271; t. π΄
p. 82, 572, 608. — Scudamore, Notilia euch., Riving-
tons, 1876, ç. vi, ὃ 10, p. 546; c. vin, ὃ 7, p. 594. —
G. Suicer, Thesaurus ecclesiasticus, Amstelædami,
1728, aux mots ᾿Αναδειχνύω et Ὕψωσις. — Η.
Thurston, The Elevaticn. 1. The lifting of the host, dans
Tablet, oct. 1907, p. 603; 11. Showing of the host, dans
Tablet, 26 oct. 1907, p. 643; III. Seeing the host, dans
Tablet, 2 nov. 1907, p. 684. IV. Genuflexion αἱ mass,
dans le Month, oct. 1897; Elevalion, dans The cathol.
encyclopedia, 1909, t. v, p. 381-382; traduits par
Mgr Boudinhon, dans Revue du clergé français, 1908,
τ. τὰν, p. 60-70, 535-542, etc.; The bells of the mass,
dans le Month, avril 1914, p. 389-401; traduit par
Mgr Boudinhon, dans Revue du clergé français, 1916,
t. LXXXV, p. 398-412; À curious eucharistic feature οἱ
English mediæval architecture, Swanzigster interna-
tionaler eucharistischer Kongress in Cüln, Cüln, 1909,
p.592 sq. — De Vert, Explicalion des cérémonies de
l'Église, Paris, 1713, t. τν, p. 194, 204, ete. — Voir
aussiau mot INSTITUTION {de l’eucharistie ).
; F. CABROL.
ÉLIE. ÉLISÉE. L'antiquité chrétienne a
représenté assez fréquemment le prophète Élie, et le
type qu’elle ἃ choisi pour symboliser son élévation
au ciel est emprunté, sans contestation possible, à
l’art classique; c’est le dieu Sol enlevant son allié
par-dessus l'Océan qui a inspiré les artistes chargés
de figurer l'épisode final de l'existence terrestre du
prophète*. Sans être fréquent, comme on l’a prétendu *.
le sujet de l'enlèvement d'Élie se rencontre plusieurs
fois. Le prophète est représenté sous les traits du
Soleil, dont il a hérité le char et le quadrige. Il n’est
pas jusqu'à l’usage de figurer les fleuves par des
divinités assises, appuyées sur une urne dont l’eau
s'échappe, et le front couronné de roseaux, qui n'ait
t. LXXXV, p. 398-412; chanoine Barraud, Clochettes et
sonneltes, dans Annales archéologiques, t. χν τι, p. 290. —
3F. Piper, Mythologie des christlichen Kunst, in-S, Wei-
mar, 1851, t. 1, p. 75. — * A. Maury, Des divinités et de
génies psychopompes dans l'antiquité et au moyen âge, dans
Revue archéologique, 1844, t. 1, p. 670.
2671
été suivi pour représenter le Jourdain 1. Le nom d'Élie
rappelait de plus, pozr les chrétiens, le vocable du
soleil (f?:0<) et, dans un jour d'imagination débor-
dante, saint Jean Chryÿsostome disait à son auditoire :
Je crois, en parlant : ‘enlèvement d’Élie, que c’est
de là que les poètes et les peintres ont emprunté cette
image du soleil monté sur un char étincelant et
qu'entraînent des coursiers éclatants de flammes,
s’élevant radieux du sein des flots de l'Océan, à
travers les cimes escarpées des montagnes, et qui
semble, comme lui, monter à la céleste demeure
environné de lumières ©.
Sédulius fait le même rapprochement entre helios
et Elias 3:
Quam bene fulminei prælucens semila cæli
Convenit Eliæ, merttoque οἱ nomine fulgens
Hac ope dignus erat, quoniam sermonis Achivi
Una per accentum mutetur littera, sol est.
L'enlèvement d’Élie a fait partie des symboles
funéraires; il n'Y a pas lieu d’en être surpris. On le
trouve mentionné dans la Commendatio animæ,
sous cette forme Libera, Domine, animam servi
4049. — Le char d’Élie. Arcosolium.
D’après Wilpert, Le pitture delle catacombe, pl. 230, n. 2.
ἐπὶ N. sicul liberasli Elia de morte communi. Pour les
Pères, l'enlèvement d’Élie est une figure de la résur-
fection de la chair 4. Mais saint Grégoire Ier, toujours
préoccupé de moraliser, suppose que cet enlèvement
est la figure de l’ascension du Christ 5. Saint Ambroise
avait fait représenter l’enlèvement d’Élie avec cette
légende ":
Helias ascendit equos, currusque volantes,
Raptus in ætheriam merilis cælestibus aulam.
Deux fresques des catacombes ont conservéla scène
de l'enlèvement d'Élie, la première dans la lunette
d’un arcosolium du cimetière de Domitille, deuxième
moitié du rive siècle τ (fig. 4049). Le prophète est
debout sur le quadrige, dont les quatre chevaux
dessinent vivement leur mouvement vers le haut; il
jette son manteau à EÉlisée, qui assiste à la scène.
Garrucci ἃ cru, d’après l’analagie des sarcophages,
reconnaître, dans la figure placée à droite, une person-
nification du Jourdain, tandis que Lefort y voit un
‘inuérent d’être repré-
Cf. Théophile, Diver-
‘ Au moyen âge, les fleuves con
sentés sous une apparence humair
sarum artium schedula, édit, Lescelcrier Ὁ, 205.— ?S..Jean
Chrysostome, Homil., im, Elia, 27. — 3 Sedulius, 1. 1,
De Helia, v. 168 sq. — ὁ 5. Irénée, Ado. hwres., 1. I, c. v;
Adamantius, De recta fide, in-8°, Leipzig, 1901, p. 212. —
ἘΚ, Grégoire, Homil., Χχιχ, in Evang., n.6, P. L., t. LXXVI,
cnl 1247; E. Honnecke Altchristliche Malerei und
attchristl. Lileratur, Leipzig, 1896, p. 217-218. — “ Voir
Dictionn., t. 1, col. 1352, au mot AMBROISE Bosio, Roma
solter., p. 257; Aringhi, Roma subterr.,t.1, p. 322; Garrucci,
ÉLIE. ÉLISÉE
2672
paysan, spectateur de l'enlèvement 5; on pourra
imaginer toute autre chose avec au moins autant
de vraisemblance.
Une autre fresque au cimetière de Pierre-et-
Marcellin, crypte du tricliniarque, première moitié
du 1ve siècle, voussure d’un arcosolium: Élie dans un
char, entre Jonas vomi par le monstre et Jonas
couché 5.
Séroux d’Agincourt dit aveir rencontré une autre
4050. — Onyx du British Museum.
D’après O. M. Dalton, Cataiogue…., p. 116, n. 101.
représentation dans le cimetière de Priscille, en 1779;
il semble qu'il ait fait erreur 1°.
Sur les sarcophages, cette scène se rencontre plu-
sieurs fois. On la trouve à Rome, à Milan, à Arles τὶς
ce dernier sarcophage est aujourd’hui au Louvre, ainsi
que sur un sarcophage du Vatican τ. La conception
et le rendu de la scène par les sculpteurs sont presque
stéréotypés. Martigny suppose que, pour figurer
l'éternelle jeunesse du prophète, les sculpteurs
lui ont donné un visage jeune et imberbe, jeune
quoique chauve! Quand on regarde de près à la
technique de ces sarcophages, il semble difficile de
4051. — Médaillon de tissu, à Akhmiîn.
D'après R. Forrer,
Die frühchristlichen Alterthum von Achmin, pi. Xw1, n.20:
soutenir cette opinion, car Élie n'y jouit que d’une
jeunesse très relative. Dans le personnage qui figure
le Jourdain et couché sous le quadrige, nous avons
certainement un emprunt à l'antiquité; mais cette
personnification n'est pas indispensable, puisqu'elle
manque parfois et le sculpteur se contente de figurer
des flots soi-disant agités.
Élie jette son manteau à son disciple, héritier de
son esprit prophétique, et celui-ci le reçoit sur ses
mains voilées, ce qui est un indice de respect. Ici
encore on a imaginé que cet incident mentionné par
le récit biblique pouvait se prêter à un symbolisme
Storia dell'arte crist., t. 1, pl. 31. n. 1; Wilpert, Le pitture,
pl. CCXXX, n. 2. — * L Lefort, Étude sur les monuments
primitifs chrétiens en Italie εἰ mélanges archéologiques,
in-12, Paris, 1885, p. 41. — * Garrucci, Storia, pl. 56, n. 5;
H. Leclercq, Manuel d'archéol. chrét., 1907, t. 1, p. 562, n. 81,
-30 J, Wilpert, dans Rômische Quartalschri, 1890, p. 334.
— Garrucci, Storia, pl. 327, n. 2; ἢ. 5; 396, n°9};
Rome ; 328, n. 2, Milan: Arles; et Le Blant,
Étude sur les sarcoph. d'Arles, 1878, pl. χνπι, p. 31. —
12 Garrucci, Storia dell’ arte crisliana. in-fol., Prato, 1873,
pl. CCCXxIV, n. 2.
2673
compliqué et, au lieu d'Élie jetant son manteau
c'est Jésus-Christ transmettant son pouvoir à saint
Pierre, explication insoutenable, car l’art chrétien du
ve siècle possédait un sujet authentique pour figurer
cette transmission dont nous avons un exemple sur
la mosaïque du mausolée de Sainte-Constance.
Néanmoins, cette interprétation, qui n’a rien de
primitif, a obtenu ure sorte de vogue. Saint Jean
Chrysostome, s'en empare : « Elie montant au ciel,
dit-il, laissa tomber son manteau sur Élisée; Jé-
sus, en y montant à son tour, laissa le don de ses
grâces à ses disciples, grâces qui ne faisaient pas un
4052. — L'enlévement d’Élie de la porte Sainte-Sabine.
D'après Ch. Diehl, Justinien, p. 615, fig. 1.6.
seul prophète, mais des Élisées en nombre infini, et
bien plus grands et plus illustres que le vrai Élisée ! »
Ailleurs il compare le manteau du prophète au don
que le Fils de Dieu, remontant au ciel, nous a laissé
dans l’eucharistie de sa propre chair ὅς
Sur le bas-relief du musée de Latran ὅ, la scène
tend à s'élargir en tableau de genre; l'artiste combine
la suite du récit biblique en y introduisant un ours,
un de ces deux ours qui sortiront des bois pour dévorer
les enfants qui se sont moqués du prophète 1, Le sar-
cophage de Saint-Ambroise de Milan représente deux
τῷ Jean Chrysostome, Homil., 11, in ascens. Domini., —
3 Homil., 11, ad popul. Antiochensem.— * Garrucci, Storia
dell’ arte cristiana, pl. CCCXCVI, ἢ. 9. —*IV Reg., τι, 24.
— 5 IV Reg., n, 7. Cf. D. Kaufmann, Sens et origine des
symboles lumulaires de l'Ancien Testament dans l'art chré-
tien primitif, in-8°, Paris, 1887, p. 24-25. — 5 E. Le Blant,
op. eit., pl. ΧΥΤῚ. — © L. Perret, Les catacombes de Rome,
ÉLIE. ÉLISÉE — ÉLOI (SAINT)
2674
personnages qui assistent à la scène et manifestent par
leurs gestes l’étonnement ; ils sont sans doute à cette
place pour figurer les cinquante fils &es prophètes
qui observèrent le prodige des rives du Jourdain,
où il arriva ὅ. Le sarcophage d'Arles montre Élisée sépa-
rant avec le manteau d'Élie les eaux du Jourdain “5.
Un camée * nous montre le prophète emporté par
un bige; c'est un onyx à trois couches, bleu pâle
entre deux couches de couleur brune. Le prophète
tient un fouet en main, un ange guide les chevaux.
Cette œuvre paraît remonter entre le rv° et le ve siècle.
Saint Maxime de Turin raconte aussi que le prophète
fut enlevé par les anges " (fig. 4050).
Un médaillon de tissu, trouvé à Akhmîn, fait voir
l'enlèvement d'Élie * (fig. 4051). Un panneau de la
porte de Sainte-Sabine représente cettescène (fig. 4052).
H. LECLERCQ.
ELNE (MANUSCRIT LITURGIQUE D’). Voir
PERPIGNAN 1,
ELNON (MANUSCRITS LITURGIQUES D’).
Voir Dictionn., t.1, col. 3205; t. x, col. 74, fig. 2424.
ÉLOGE FUNÈBRE. L'elogium est une inscrip-
tion relative à un grand personnage où les noms qu'il
portait étaient suivis de la mention de ses honneurs
et des particularités les plus mémorables de son
existence; qu'il soit rédigé en vers ou en prose, il n’y a
pas, à cet égard, de différence. Mais il existait deux
sortes d’elogium, qui ont d’ailleurs une origine
commune, les elogia honorifiques et les elogia funé-
raies.
Les chrétiens conservèrent l'usage de l’éloge funèbre
aux funérailles, mais ils ne le gravèrent pas sur le
marbre. Rappelons les éloges, véritables « oraisons
funèbres », de Constantin par Eusèbe de Césarée;
du père, du frère et de la sœur de Grégoire de
Nazianze, par ce grand évêque; l'éloge de sainte
Macrine par son frère Grégoire de Nysse et de Grégoire
de Nysse lui-même par Mélèce d'Antioche: les éloges
de Valentinien, de Théodose et celui de son propre
frère Satyre par saint Ambroise de Milan. Peut-être
certaines compositions métriques du pape Damase
(voir ce mot), celles consacrées notamment à son père,
à sa mère, à sa sœur, :aéritent-elles d’être classées
parmi les elogia. Saint Jérôme a composé des epitaphia
à la louange de Népctien, de Fabiola, de Paule: ces
morceaux furent simplement écrits, ils ne furent pas
récités dans la cérémonie @es funérailles.
s H. LECLERCQ.
ÉLOI (SAINT).— 1. Biographie. 11. Monuments:
1° fauteuil de Dagobert; 2° calice de Chelles ; 3° croix
du chœur de Saint-Denis: 4° croix à Saint-Victor
de Paris; 5° croix en or à Notre-Dame de Pari
6° calice; 7° buste; 8° calice et croix; 9° deux croix
en cristal; 10° croix; 11° encensoir; 12° lentille en
cristal de roche; 13° chandeliers : 14° châsse émaillée;
15° gondole en jade vert; 16° tombeau de saint
Martin ; 17° ancien tombeau de saint Martin; 18° tom-
beau de saint Brice; 19° tombeau de sainte Geneviève;
20° tombeau de saint Denis; 21° tombeau de saint
Germain; 22° tombeau de sainte Colombe; 23° tom-
beau de saint Séverin; 249 tombeau de saint Quentin.
III. Bibliographie.
I. ΒΙΟΘΒΆΡΗΙΕ, — Saint Éloi, comme Dagobert
(voir ce mot), est devenu un personnage quasi-légen-
t. αν, pl. Xv1, n. 21; O. M. Dalton, Cataloque of antiq. in the
Brit. Museum, p. 16, n. 101. — * Homil., 1, de Barbar. non
timend., dans Mabillon, Iter Italicum, t.1. —" KR. Fôrrer, Die
frühchristlichen Alterthümer aus dem Gräberfelde von Achimin-
Panopolis, in-4°, Strasbourg, 1893, pl. XVI, n. 20. —z 1% p:
Vidal, Elne historique et archéologique, in-12, Perpignan,
1887.
daire. Il est né à Chaptelat !, en Limousin, vers 588,
d’une famille gallo-romaine, à en juger par les noms
de ses parents : Eucherius et Terrasia ?. C’étaient
des artisans qui n’imaginèrent rien de plus pratique
que de mettre leur jeune garçon en apprentissage à
la ville, chez un orfèvre de réputation, nommé Abbon,
directeur de l'atelier monétaire royal à Limoges ὃ.
Avec du goût et de la pratique, l'apprenti, en peu de
temps, connut à fond les ressources et les secrets du
métier; même il passait pour en savoir plus que son
maître. Venu à Paris, il entra en relations avec Bobo,
trésorier du roi, qui l’employa à son service et le
présenta au roi Clotaire II. Ce prince voulait faire
fabriquer un trône en or ὁ enrichi de pierreries ; il en
confia l'exécution à Éloi et lui fit délivrer les maté-
riaux nécessaires. Assez adroitement, le jeune Limou-
sin ménagea son effet. Il présenta à Clotaire un trône
magnifique, puis, découvrit un deuxième siège
façonné avec l’or dont il n'avait pas trouvé l'emploi
dans le premier. À ce coup, la faveur se joignit à
l'admiration, Éloi devint principal ministre et
conserva son crédit et sa fonction durant trois règnes
successifs. Son rôle politique est étranger à nos
recherches; son rôle religieux, en qualité d’évêque
de Noyon et de Tournay (640) 5, lui donna l’occasion
de montrer ses vertus et son zèle. Π mourut le
1er décembre 660 5, et fut enterré à Noyon.
Toute sa vie, il s’adonna à la pratique de son art,
même ministre du trésor, même évêque. De nombreuses
pièces d’orfévrerie lui ont été et lui sont encore attri-
buées. C’est par cet aspect strictement archéologique
que nous envisagerons l’argentier du roi de France.
II. MonNuMENTs. — Les inventaires de trésors
d’églises au moyen âge mentionnent plusieurs monu-
ments somptueux sous le titre d'œuvres de saint Éloi.
Que subsiste-t-il de ces attributions? Fort peu de
chose assurément.
1° Fauteuil de Dagobert. — Charles Lenormant ἃ
soutenu l'attribution à saint Éloi d’un siège connu
sous le nom de fauteuil de Dagobert, jadis conservé
à l’abbaye de Saint-Denis et aujourd’hui à la Biblio-
3 Chaptelat, jadis Chatelat, canton de Nieul, arrondis-
sement de Limoges (Haute-Vienne); c’est la villa Catala-
censis que certaines chartes nomment Chantelac; cf. Leclerc,
Monographie du canton de Nieul, Limoges, 1894. — * Vita
Eligii, 1.1, c.1-v. La Vilasancti Eligii, auctore beato Audoeno,
a été publiée par A. Duchesne, Historiæ Francorum scripto-
res coetani, in-4°, Paris, 1636, ἴ. τ, p. 578; ensuite par L. d’A-
chery, Spicilegium, in-fol., Paris, 1723, t. 11, p. 79, et plus
récemment par Br. Krusch, dans Monumenta Germaniæ
historica, Scriptores rerum Merovingicarum, t.1V, Passiones
vilæque sanctorum ævi Merovingici, 1902, p. 635-742. Ce
n’est pas l’œuvre personnelle de saint Ouen. Déjà Rettberg,
Kirchengeschichte Deutschlands, in-8°, Gôttingen, 1848,
t. 1, p. 508, n’y voyait qu’une refonte de l'écrit original
de l’évêque de Rouen; mais Sarvaas, Disquisitio de vita
et scriptis Eligii episcopi Noviomagi, in-8°, Amstelodami,
1859, et O. Reich, Ueber Audoens Lebensschreibung des
heiligen Eligius, in-8°, Halle, 1872, maintenaient l'attribu-
tion. La Vila est l'ouvrage d’un moine de int-Éloi de
Noyon; la date de cette composition est incertaine. Après
la mort d'Éloi, son ami saint Ouen écrivit une biographie,
laquelle ne nous est pas parvenue, telle du moins qu'elle
sortit de son reconnaissant souvenir. Il y a lieu de croire
que cette notice servit de source documentaire au rédac-
teur dont nous possédons l’ouvrage. Celui-ci (liv. IT, €. xxx1)
se donne comme vivant sous le règne de Childéric I1,c'est-
à-dire entre 673 et 675; mais il se vieillit un peu. B. Krusch
suppose, car ce n’est de sa part que supposition, que ce
moine de Noyon vécut à l’époque de saint Boniface; mais
avant de lancer cette conjecture il eût été simplement cri-
tique de se rappeler que la Vila Lamberti copie la Vita
Eligii, ce qui amène à dater la rédaction de cette dernière
vers la première moitié du vin: siècle; cf. αν Kurth, Étude
critique sur la Vie de saint Lambert et son premier biographe,
dans Annales de l'Académie d'archéologie de Belgique, An-
ÉLOI (SAINT)
2676
thèque nationale. Ce siège serait, à l’en croire, le siège
d’or qui commença la fortune de l’orfèvre limousin.
Ceci ne relève que du domaine de l'imagination:
les rapprochements établis par Lenormant avec les
meubles de l’antiquité classique en bronze ne per-
mettent pas de mettre en doute que ce fauteuil a pu
être à l'usage de quelque chef mérovingien, mais
saint Éloi n'y fut pour rien, car le siège est tout
simplement une chaise curule fabriquée à l’époque
romaine, modifiée très légèrement en plein moyen âge,
au xu° siècle, du temps de l'abbé Suger. Le travaii
original, le siège pliant dont les bras sont terminés
par des mufles de lion, ne saurait être considéré
comme une œuvre du vue siècle.
Ch. Lenormant. Le fauteuil de Dagobert, dans
C. Cahier et A. Martin, Mélanges d'archéologie, in-49,
Paris, 1847, t. 1, p. 157-190; J. Labarte, Histoire des
arts industriels, in-4°, Paris, 1872, t. 1, p. 178, 225;
E. Babelon, Le Cabinet des antiques à la Bibliothèque
nationale, in-fol. Paris, 1887, p. 109, pl. xxXxXN:;
E. Molinier, Histoire générale des arts appliqués à
l’industrie, in-fol., Paris, 1896, t. 1, p. 4; t. 1v, p. 19;
E. Molinier, L'art de l’époque barbare, dans A. Michel,
Histoire de l’art depuis les premiers temps chrétiens,
1905, τ. 1, part. 1, p. 419-420.
20 Calice de Chelles. — L'attribution à saint Éloi
n’a d'autre fondement que d'anciens inventaires dont
les copies faites au xvue siècle sont conservées au
séminaire de la bibliothèque de Meaux. Le recueil
intitulé : Znvenlaire tiré d’un titre ancien, contient les
mentions suivantes : « Le chef de saint Éloi. — Un
calice fait par saint Éloi. » On lit pareillement dans
l’Abrégé de l’histoire de l’abbaye royale de Chelles,
manuscrit composé en 1684, au chapitre : Autre
inventaire des saintes reliques de l’abbaye royale de
Chelles, Ὁ. 32 :
« Le chef de saint Éloi.
« Un calice faict par ce saint evesque. »
Enfin, à la p. 25 du 1. 1e, l’auteur s'exprime ainsi :
vers, 1877, t. XX XI, 3° série, €. πὶ, p. 5-112. Si la Vita Lam-
berti est de 743, il faut nécessairement reculer la Vita Eliqgii
de quelques années au moins dans la première moitié du
vine siècle. Quoi qu'il en soit, la notice rédigée par saint
Ouen a été si fortement remaniée que l’on ne saurait entre-
prendre de discerner dans l'écrit que nous possédons au-
jourd’hui ce qui appartient à la rédaction primitive. Le
moine de Noyon nous avertit qu'avant lui d’autres écri-
vains s'étaient exercés sur le même sujet, il se donne toute-
fois comme étant en mesure de compléter leurs renseigne-
ments. Au sujet de la lettre d'envoi qui accompagnaïit Ja
biographie d’Éloi, ef. E. Vacandard, Vie de saint Ouen,
évêque de Rouen (641-684). Étude d'histoire mérovingienne,
in-8°, Paris, 1902, p. 237-240. — 3 Depuis 584, Limoges
faisait partie du domaine royal de Clotaire II, roi de Sois-
sons et, depuis, roi de France, — * Volebal enim idem rex
sellam urbane auro gemmisque fabricare. Grand embarras;
s'agit-il d’un trône ou d’une selle. Les chroniques de Saint-
Denis, 1. V, ©. vuxr, dans Bouquet, Rec. des hist. de France,
1741, 1. 111, p. 285, parlent d’une sele d'or; Aymoin de
Fleury, De gestis Francorum, 1. IV, c. xxx, dans Bouquet,
op. cil., τι 1101, p. 132, fait asseoir Dagobert sur un trône d'or.
Lebeuf, Dissert. sur l'histoire ecclés. et civile de Paris. Lettre
à Fenel, Paris, 1739, t. nr, introd., tient pour le trône et
rejette la selle. Tout cela importe assez peu. — " Rivet,
Histoire liltéraire de la France, 1735,t. ται, p. 595; Bouquet,
Recueil, t. 11, p. 664; Chronica regum Francorum breviter
digesta anonymo auctore qui scribebat ante mensem seplem-
brem anni 855. La date de l’épiscopat d'Éloi est tantôt
reportée en 640, tantôt en 646.— * La date du 1°décembre
660 a été établie par le P. Poncelet. M. R. Poupardin, La
Vie de saint Didier, in-12, Paris, 1900, p. 5, note 3, reporte
la mort de saint liloien 683. Cependant Mommolein, succes-
seur d'Éloi, souscrivait en 660 le privilège d'Emmon pour
Saint-Pierre. le-Vif. Pardessus, Diplomata, ἃ. τὰν p. 114,
2677
« La reine Bathilde emporta son calice d'or (de saint
Éloi) qui était enrichi de pierreries et le mit à Chelles,
où on le voit encore aujourd'hui. »
André Du Saussay, qui visita Chelles, en juin 1651,
examina très attentivement le calice de saint Éloi.
ΠῚ en a donné deux descriptions, dont l’une renferme
un détail technique non relaté dans l’autre, et il a
rapporté dans la seconde, comme un fait authentique,
la tradition qui attribue à sainte Bathilde le don d’un
objet, non seulement à l’usage de l’évêque de Noyon,
mais encore fabriqué par lui. ν
Hic est quod non abs re mireris verba hæc, Calix
-parvus : Eodem enim sæculo claruit S. Eligius Novio-
… mensis episcopus, cujus calix aureus (ab ipso confectus,
nam antle præsulatum aurifaber erat ille perilissimus)
… in monasterii Kalensis prope Luleliam sacrarioservatur,
mihique a paucis diebus tradilus visendus etcontrectandus,
-hujus est magniludinis quæ heminam minorem exæquat :
otus vero aureus et lapillis pretiosis per circuilum labri
“ad extra decoratus, encausloque artificiose eliquato,
_infusoque coruscans. Voici le second passage : Sane
“mense junio nuper elapso, cum essem apud Kalam,
antiquum et nobile virginum monasterium in diœcesi
'arisiensi, mihi sacras reliquias invisenti, a virginibus
sacrisliæ præfectis inter alia lempli cimelia, ostensus
οἵ in manus datus est ad contingendum, calix 5. Eligii
“episcopi Noviomensis el confessoris, ipsius opera
. fabricatus, tolus ex auro purissimo, gemmis in circuilum
cuppæ in parle exteriori decoratus, alque eliam in
…inferiori parte. Est porro pedalis fere alliludinis ab
imo ad summum sacræ paleræ, est orificium paulo
… arelius quam nostrorum jam esse soleat : sed vas lamen
… allius el capacius, adeo ut heminam fere contineat.
Quod in pignus piæ recordalionis, dedit illis sacris
irginibus 5. Bathildis regina…. C’est d’après le dessin
de Du Saussay que nous avons figuré ce calice;
voir Dictionn., t. 11, col. 1623-1628, fig 1902 et 1903.
Le P. Lecointe, en 1668, a copié presque textuelle-
ent la Panoplia sacerdotalis de Du Saussay, au
chapitre De sanelo calice. En 1690, Gérard Du Bois
‘épète que in monasterio habetur calix, opus sancti
ÆEligii ex auro purissimo, foris decoralus gemmis.
e 30 mai 1718, dom Edmond Martène et son confrère
om Durand eurent entre les mains le calice de saint
Eloi : « On nous fit voir aussi le calice de saint Éloy
dont la coupe est d’or émaillé. Elle a près d’un demi-
_ pied de profondeur et presque autant de diamètre,
le pied est beaucoup plus petit. Je n’aurois pas de
. peine à croire que ce calice a été autrefois donné au
monastère par sainte Bathilde, qu'il servoit pour les
jours de communion sous les deux espèces, et qu’on
l'appela le calice de saint Éloy parce que ce saint qui
étoit un des directeurs de la sainte s'en servoit
ordinairement. Quoy qu'il en soit, on conservoit
encore autrefois la patène d'or du même calice, mais
il y ἃ plus de trois cents ans qu'on la fondit pour
faire la châsse de sainte Bathilde. »
L'abbé Lebeuf (1755), ne dit pas avoir vu le calice;
ilreproduit les opinions de dom Jacques Du Breul et de
_ dom Martène au sujet de ce monument, mais il ne
… s'engage pas personnellement dans la question.
… L'opinion des bénédictines ne paraît lui laisser rien
de plus, rien de mieux, ni rien d'autre à dire.
Le 23 juin 1792, les nonnes de Chelles remirent aux
. commissaires du district de Meaux l’argenterie inutile
au culte de leur église, entre autres deux calices, dont
un de vermeil, un autre calice venant des reliquaires,
étant de saint Éloi.
Depuis sa disparition, le calice de Chelles a fait
l'objet de contestations très vives et d'études appro-
fondies. E. Grésy, F. de Lasteyrie, Ch. de Linas lui
ont consacré des études remarquables dans le but de
. déterminer le système décoratif de ce précieux monu-
ÉLOI (SAINT)
2678
ment, Voir Dictionn., t. w, col. 1627-1628. Linas di-
sait «incrustation à froid »,ses contradicteurs disaient
«émail». La discussion fut vive et longue,un jour Linas
se déclara vaincu et convaincu. « Mes adversaires
avaient raison, écrivit-il, je publierai au premier jour
un monument qui assure leur triomphe. »
Reste l'attribution à saint Éloi; elle nous paraît
difficilement contestable, à moins qu'on n’exige des
preuves rigoureuses que peu de monuments seraient
en état de fournir pour justifier leur origine. En fait,
la preuve certaine fait défaut, maïs le présent de la
reine Bathilde est possible, vraisemblable même, Son
immobilité dans le même trésor pendant de longs
siècles favorise encore l'identification. Reste à savoir
ce que vaut cette identification qui ne peut se réclamer
ni d’une inscription, ni d'une signature, ni d’une
attestation bien individuelle du faire d’un artiste
nommé Eligius, ni d’un texte contemporain. Ce n’est,
en définitive, qu'une vraisemblance très soutenable.
Toutefois, suivant la remarque de E. Molinier, s’il
fallait donner un sens au terme d'œuvre de saint
Éloi, qui revient si fréquemment dans les textes du
moyen âge, il faudrait plutôt considérer cette quali-
fication comme ayant eu, sous la plume des rédac-
teurs d'’inventaires, la signification d'œuvres très
anciennes.
A. Du Saussay, Panoplia sacerdotalis seu de venerando
sacerdotum habilu eorumque mulliplici munere ac
officio in Ecclesia Dei, infol., Parisiis, 1653, part. 1.1.
V : De stola sacra, e. vi, Ὁ. 87; 1. VIII, De sanclo calice,
p. 199-200, pl. en regard; Le Cointe, Annal. eccles.
Francor., t. 11, p. 491; G. Du Bois, Histor. Eccles.
Parisiensis, in-fol., Parisiis, 1690, €. x, 1. IV, €. vi
p. 198; E. Martène et U. Durand, Voyage littéraire
de deux bénédictins, in-4°, Paris, 1717, {. n, p.
Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris, & νι, p.
J. Du Breul, Le theatre des antiquitez de Paris, où
il est trailé de la fondation des églises οἱ des chapelles
de la cité, université, ville et diocèse de Paris, in-4°,
Paris, 1614; Texier, Essai historique sur les émailleurs
et les argentiers de Limoges, in-8°, Limoges, 1843;
E. Grésy, Le calice de Chelles, œuvre de saint Éloi, dans
Mémoires de la Sociélé nationale des antiquaires de
France, 1864, t. χχνπ, p. 203-230, pl.; Ch. de Linas,
Orfèvrerie mérovingienne. Les œuvres de saint Éloi el
la verroterie cloisonnée, in-8°, Paris, 1864; L'art εἰ
l’industrie d'autrefois dans les régions de la Meuse
belge. Souvenirs de l'exposition rétrospective de Liege
en 1881, Paris, 1883, p. 122, note 1; J. Labarte, La
châsse de Gimel et les plus anciens monuments de
l’émaillerie, in-8°, Paris, 1883; E. Molinier, His.
génér. des arts appl. à l'industrie, t. 1, p. 19-26; L'art
de l’époque barbare, p. 421; Diclionn., t. n, au mot
CaLICE, col. 1623-1628, fig. 1902-1903.
30 Croix du chœur de Saint-Denis. — Elle était
placée derrière le maître-autel de la basilique; enrichie
de pierreries e- d'émaux. Elle était de la hauteur d’un
homme et la richesse de la matière valait la perfection
du travail. L'auteur des Chroniques de Saint-Denis
s’en. porte garant, on peut l'en croire, mais aussi on
peut faire des réserves. Sa description est vague.
La voici :
Crucem eliam magnam quæ retro allare aureum
ponerelur, ex auro puro el preciosissimis gemmis
insigni opere ac munitissima arlis sublilitale fabricari
jussil, quam bealus Eligius, eo quod illo in tempore
summus aurifexæ in regno haberelur, cum el alia quæ
ad ipsius basilicæ ornatum pertinebant, strenue præpa-
rarél, eleganti sublilitatis ingenio, sanclitate opilulante,
mirifice exornavit. Nempe moderniores artifices asseve-
rare solent, quod ad præsens vix aliquis si relictus qui
quamvis in aliis exslel operibus, hujuscemodi lamen
gemmarii el inclusoris sublilitate valeat per mulla
2679
annorum curricula, eo quod de usu recesseril ad liquidum
experientiam consequi. Dom Doublet s'exprime ainsi :
« Au bout du chœur, tirant vers ledit maistre autel,
sur une pièce de bois esleuée au-dessus des chaires
(stalles), ornée de fleurs delys d’or sur un champ d’azur,
est posée une très grande croix d’or à la hauteur d’un
homme appelée la croix de 5. Éloy, d'autant que ce
saint personnage l’a faicte et fabriquée. Laquelle est
très exquise tant par la rareté de l'ouvrage, que par
sa richesse, y ayant une grande quantité de saphirs
cabochons, d’esmeraudes en grand nombre, aussi de
nacles (nacres), iacinthes, grenats, avec un très excel-
lent camahieu au milieu en façon d'homme, et au bas
d'icelle une petite croix d’or à un crucifiement d’esmail,
el chatons d’or garnis de grenats, d’esmeraudes et de
perles : et au dedans du fust de la vraye croix, avec un
escriteau portant cest escrit : De cruce Domini. Cette
eroix a esté donnée par le roy Dagobert.» L’Inventaire
de 1634 : «Au-dessus du contre-autel, une grande croix
nommée la grande croix de saint Éloy, faite par
monsieur saint Éloy comme dysoient les religieux,
attachée au derrière dudit autel et fermant à clef. et
au bas d’icelle, sous un grand verre en façon de tableau
rond, dessous une petite croix d’argent doré et un
crucifiement d’esmail dessus et huit chatons d’or... et
un escripteau portant escrit : De cruce Di...; au-dessus
dudit tableau, sur le long de ladite grande croix,
entre icelui tableau et le rond du milieu de la croisée,
en trois rangées vingt-neuf saphirs tant gros que petits,
etc., etc. Le derrière de ladite croix. Au bas de la
longueur d’icelle, une pièce de cuivre doré : l’image
saint Denis et deux angels de demy enlevure dessus
icelle pièce, et entre ladite pièce de cuivre et le milieu
d'entre les croisons, aussi en trois rangées, c’est à
savoir trois saphirs loupeux, etc., etc. Et parmi les
pierres, dix-huit nacles, vingt-trois verres et deux
cassidoines.… Le champ de ladite croix tant devant que
derrière, de verres ressemblans à jacinthes, grenats,
esmeraudes et saphirs… Ledit champ de la croix
tant devant que derrière, d’or à feuilles d'argent
blanc dessous. Ladite croix bordée d'argent dorée,
à trois couronnements de feuilles de persil aux trois
bouts d'icelle aussi d'argent doré. » Enfin, dom
Félibien : « Les grilles de fer qui ferment les costez du
chœur méritent aussi d’être remarquées pour la
beauté du travail. Elles forment une espèce d'ordre
ionique dont les pilastres sont en formes de gaines.
On travaille sur le même dessein à faire une grille au-
devant du chœur dont la porte aura pour amortisse-
ment une ancienne croix d’or que l’on estime avoir
esté faite par saint Éloi : elle est enrichie d’émaux
et d’une très belle améthyste. »
Chronique de Saint-Denis, dans Bouquet, Recueil
des hislor. de France, T. n, p. 385; dom Jacques
Doublet, Histoire de l'abbaye de Saint-Denys, in-4°,
Paris, 1625, p. 333; dom Félibien, Histoire de l'abbaye
royale de Saint-Denys, in-fol., Paris, 1706, p. 533;
Ch. de Linas, Orfèvrerie mérovingienne, p. 47, 56-60;
G. Bapst, Le tombeau de Saint-Denis, dans Revue
archéologique, 1886, p. 310-311.
49 Croix à Saint-Viclor de Paris. — J. Du Breul,
op. cil, 1614, p. 433.
59 Croix en or à Notre-Dame de Paris. — Travaillée
en filigranes, offerte par Jean, duc de Berry, en 1406.
Gilbert, Descriplion de N.-D..de Paris, p. 323.
60 Calice.— A l’église Saint-Loup de Noyon, un calice
qu'on portait aux malades et qui, parfois, les guéris-
sait. Legros, Vies des saints du Limousin, ταν, p. 1497.
7° Buste. — A Brives-la-Gaillarde, un magnifique
buste d'argent, en partie émaillé, renfermant des
reliques de saint Martin.
80 Calice et Croix. — A Chaptelat, lieu de naissance
de saint Éloi.
ÉLOI (SAINT)
2680:
90 Deux croix en cristal. — À Grandmont, une croix
de cristal décrite à l’article 10 de l'inventaire de 1666,
au bas duquel article est une note écrite d’une autre
main que celle du rédacteur del’ouvrage et qui s'appuie
sur la tradition pour attribuer cette croix à saint Eloi,
qui s’y trouve représenté en pied dans ses vêtements.
épiscopaux: elle aurait été donnée au chapitre de
Saint-Yrieix.
Inventaire du trésor de l'abbaye de Grandmond, art.rv.
100 Croix. — ἃ Saint-Martin de Limoges, croix-
reliquaire, connue par un dessin de l’abbé Legros:
dont Ch. de Linas interprète ainsi le croquis : « Cette
croix vraiment remarquable était en argent doré,
ansée et à double traverse. Le pied triangulaire dans
lequel sa hampe vient s’encastrer est muni de ram-
pants formés d’une double bordure losangée, prolon-
geant une lame de métal chargée d’{ en filigrane.
Des enroulements, aussi en filigrane, et des feuillages
ciselés ou repoussés, sillonnent capricieusement l'in-
tégrité de la surface du reliquaire, que de nombreux
cabochons, rubis, émeraudes, améthystes, hyacinthes,
illuminaient de leur vif éclat. A l'intersection de la
traverse supérieure, un cercle; au centre des croi-
sillons principaux, dans un carré dont les angles
débordent à l'extérieur, un grand losange, portant
sous un verre la relique de saint Martin (fig. 4053).
Les réparations et additions que la croix subit à
différentes époques, notamment en 1625, sont parfai-
tement visibles sur le dessin de Legros; elles consistent
en deux chérubins accostés chacun d’une tige de lis,
placés au bas du pied, et en pierreries taillées, diamants,
rubis, saphirs, émeraudes, hyacinthes, qui rehaussent
ce même pied aussi bien que le cercle précité. La
majorité des gemmes est munie de numéros qui
renvoient à un index marginal, le nom des autres
est inscrit à côté d'elles; la nature de chacune se trouve
done exactement spécifiée. Néanmoins, certains cha-
tons ne sont désignés que par les expressions vagues
rouges, verts, et sauf deux verts, qui d’ailleurs corres-
pondent à des émeraudes, leur disposition est symé-
trique; il y a tout lieu de penser que ces chatons
sertissaient des verroteries de la couleur indiquée. »
Linas maintient l'attribution à l’époque mérovin-
gienne sans s'expliquer sur saint Éloi, tandis que
E. Molinier assure que ce monument ne saurait,
« ni de près ni de loin être rapporté à l’époque méro-
vingienne ». L'opinion de Ch. de Linas nous paraît
tout à fait défendable.
Texier, Essai historique sur les émailleurs et les ar-
gentiers de Limoges, 1843, pl. n, p. 125, 177; Dictionn.
d'orfévrerie chrétienne de la collection Migne, col. 940;
P. Lacroix, Le moyen âge el la Renaissance, Orfèvrerie,
pl. n, fig. 1; Ch. de Linas, Orfèvrerie mérovingienne.
Les œuvres de saint Éloi, 1864, p. 50-56, pl.; E. Moli-
nier, L'art de l’époque barbare, p. 420.
11° Encensoir. — A l’abbaye de Saint-Martin de
Tournai, un encensoir avec sa navette : Thuribulum
cum peredibus. « Peredes, f., Vasa thuraria, acerræ,
gall. : navette. Hist. Monast. S. Florenlii Salmur.,
dans Martène, Ampliss. coll., τ. v, col. 1096 : Torna-
censes monachi quædam reddere sunt coacti, scilicel vas
cœnæ Dominicæ, thuribulum cum peredibus a 5. Eligio
fabricatum...» Dans Du Cange, Glossar., au mot Peredes.
12° Lentille en cristal de roche. — A l'abbaye de
Waulsort (près Dinant), un cristal de roche, orné de
pierres précieuses très finement gravées. Martène el
Durand écrivent : « ΠῚ (l’abbé) nous fit voir un cristal
de roche orné de pierres précieuses, sur lequel on voit
l'histoire de Suzanne, très finement gravée, à ce qu'on
prétend, par saint Éloi, et sur lequel on lit Lotharius
rex Francorum me fieri jussit. Autrefois les abbez le
portoient sur leur poitrine lorsqu'ils officioient, » Ce
monument se trouve aujourd'hui au British Museum.
LE dl
2681
Hierogazophylacium Belgicum, sive thesaurus sa-
crarum reliquiarum, auclore Arnoldo Raïissio, Belga-
Duaceno, ibidemque apud ædem Sancti Petri canonico,
anno 1628; E. Martène et U. Durand, Voyage litlé-
raire de deux bénédictins, 1764, τ. 11, p. 132; A. Darcel,
dans Gazette des beaux-arts, 1865, t.xix, p. 130; Ch. de
Linas, Orfévrerie mérovingienne, p. 48; J. Labarte,
Histoire des arts industriels, t. 1, Ὁ. 199 sq.; A. Béquet,
dans Annales de la Société archéologique de Namur,
1889, t. xvur; E. Babelon. La gravure sur gemmes en
France, Paris, 1902, p. 24 sq.; La gravure en pierres
fines, p. 231; Comptes rendus des séances de l’Académie
PAZ LEE
EX
Eye
4053. — Croix de Seint-Martin de Limoges.
D'après Texier, Essai historique sur les émailleurs….,
1843, pi. τι.
des inscriplions, 1895, p. 410; J. Weale, dans Maga-
zine of art, décembre 1900; O. M. Dalton, The crystal
of Lothair, dans The archæologia, 1904, t. 11x, p. 25-38,
1.
᾿ 13° Chandeliers. — A la cathédrale de Limoges, deux
. chandeliers, ainsi mentionnés dans un inventaire de
1865 : duo candelabra sancti Eligii.
- _ Bonaventure de Saint-Amable, Vie de saint Mar-
lial, t. ur, p. 657.
᾿ς 14° Châsse émaillée. — À Solignac, cette châsse re-
_ présentait le martyre de sainte Valérie; une tradition
. peu fondée en attribuait l'exécution à saint Éloi.
15° Gondole en jade vert. — Au trésor de Saint-
Denis, une coupe ou gondole dont Suger parle en ces
termes : Aliud vas eliam preciosissimum de lapide
prasio ad formam navis exsculp{lum... Quod scilicet vas,
tam pro pretiosi lapidis qualilate, quam integra sui
quantitale mürificum inclusorio sancti Eligii opere
constat ornalum, quod omnium judicio pretiosissimum
ÉLOI (SAINT)
2682
æslimalur. — Doublet : « Autre très exquise gondole
de couleur de verd de mer avec le pied de mesme es-
toffe, garny d’or et la bordeure aussi d’or, le tout en-
richy de beaux saphirs, grenats, presmes d’esmeraudes.
et belles perles orientales au nombre de septante. Cette
pièce autant rare et estimée qu'il est possible par les
orfeuvres... a esté faite par la main du glorieux sainct
Eloy. » — Inventaire de 1634 : « Item une autre na-
vette de pierre porphire semblant à jaspe, à un petit
pied de mesme pierre garny d’or par le bord; à quatre
demy compas (lobes) tenant par dedans à quatre
feuilles d'argent doré dont deux perdues, garnies tout à
l’entour par le dedans et par le bord de grenats, et sur
bas trois vuides de grenats; et au-dessous de claires
voyes une bordure derrière (de verre) bleu et en icelles
vingt et une places vuides; et au fond de deux demy
compas des costez, primes d’esmeraudes en façon
d’escaille et sur l’un d’iceux compas quatre places
vuides; le dehors de ladite bordure garny de grenats
entremeslez de verres bleus et trente-trois places
vuides, et au-dessous desdits grenats et verres un
fillet de verre bleu et en icelui quinze places vuides,
et sous le fonds des deux demy compas des costez,
verres semez en façon d’escaïiles et dix-huit places
vuides de pierres; au-desssous des deux demy com-
pas, pardehors, au bord d’en bas des deux bouts de
ladite navette, une rangée de perles de soixante-sept
perles de compte et trois places vuides de perles. » —
Félibien : « Autre gondole faite d’une pierre de jade
dont la garniture est d’or émaillé » (fig. 3700).
Suger, De administratione sua, dans A. Du Chesne,
Hist. Franc. script., t. 1V, p. 349. Doublet, op. cil.,
p- 344; Félibien, op. cil., p. 175,543, pl.rv ec. fol. cxvi r:
Ch. de Linas, op. ci, p. 60-64 et pl.;: E. Molinier
L'art de l'époque barbare, p. 420-421, reconnaît que
ce monument « a des prétentions sérieuses à faire
valoir, surtout étant donné que les représentations
que nous possédons de cette coupe, aussi bien que les
descriptions des inventaires de Saint-Denis, en permet-
tent une restitution qui concorde bien avec les spé-
cimens del’orfèvrerie du vue siècle que nous possédons :
mais la pièce est-elle sortie des mains de saint Éloi?
c’est ce que nous ne saurons jamais. Tout ce que l’on
peut assurer, c'est que c'était très probablement un
monument antique monté en orféèvrerie à l’époque
mérovingienne. »
Cette liste peut recevoir quelques accroissements
grâce à des mentions d’inventaires. Quelles qu’elles
soient, les attributions à saint Éloi ne se réclament
jamais d’une signature authentique, de sorte que,
à supposer des monuments d’un caractère bien méro-
vingien, la question reste entière de savoir si leur mise
en œuvre appartient à Éloi. On peut douter toujours,
mais à condition d'accorder que saint Éloi fut bijou-
tier, pratiqua son art pendant toute sa vie et s’y fit une
grande réputation. De là une vraisemblance au moins
très grande pour que quelques-uns de ses travaux
aient été conservés. Soit vénération pour la main-
d'œuvre d’un saint, soit admiration pour le faire
d'un maître, soit valeur intrinsèque des ouvrages, il
est possible et probable que plusieurs des monuments
qui se réclament de saint Éloi sont vraiment sortis de
ses mains, mais nous ne pouvons l’aflirmer pour au-
cun d’entre eux.
160 Tombeau de saint Marlin. — Saint Brice éleva
un oratoire sur le tombeau de saint Martin : Hic ædi-
ficavit basilicam parvulam super corpus beati Martini,
in qua et ipse sepullus est, nous apprend Grégoire de
Tours ". Un autre évêque, saint Perpet (461-491 ,rem-
plaça l’oratoire par une basilique : Hic submota basi-
lica, quam prius, Briccius episcopus ædificaverat super
1 Grégoire de Tours, Hist. Franc., 1. X, €. XXXE.
2683
sanclum Martinum, ædificavit aliam ampliorem miro
opere. In cuius absida beatum corpus ipsius venerabilis
sancti transtulit τ. Nous avons déjà parlé de cette basi-
lique fameuse et de cette abside (voir Dictionn., t. τ,
au mot ABSIDE, Col. 109 fig. 46; τ. n1, au mot CHOREA,
col. 1419, fig. 2818); nous reprendrons, avec les
développements indispensables, cet important sujet
(voir Tours): ici et pour le moment il n’est pas ques-
tion d'aborder les systèmes imaginés à propos de la
basilique, mais simplement du tombeau proprement
dit, œuvre de saint Éloi.
On lit dans le faux Héberne des détails précis au
sujet de l’exhumation par Perpet et de la réinhuma-
tion. Où se les était-il procurés? Nous l’ignorons, mais
J. Quicherat les estimait recevables, parce que le faux
Héberne ne pouvait décrire que ce qu'il voyait et ce
que ses contemporains voyaient comme lui. Au sur-
plus, avant de mettre en doute, sur ces points comme
sur ceux de l’exhumation, le récit qui nous est parvenu,
il faut se rappeler que la version‘du faux Héberne s’est
trouvée confirmée par deux lettres des moines de Mar-
moutier et des chanoines de Saint-Martin du xne siè-
cle ?.
Absida siquidem ubi corpus beati Martini contine-
batur, quam eliam delulerant ab Antissiodoro, fusilis
eral ex auro el argento, quod dicilur electrum, spissi-
tudine duorum digilorum, «ucloremque operis beatum
Perpetuum insculplor designarat suffragio litlerarum et
versuum; nec eral rima, foramen, fenestra vel ostium ei.
Hanc autlem feceral beatus Perpeluus quando elevavit
corpus ejus à lerra, involulum prius in purpurea rubea
et diligenter consuelum sicque in hanc absidam posuit.
Fecit etiam altare quadratum et concavum ex lapidibus
tabulatis quod magna labula cooperuit et cum aliis
cœmentavil. Fecil eliam intus aliam absidam ex auri-
chalco cupro el slanno, fusilem, habentem palmam in
spissiludinem ostio fusili quod gumphiis et virlevellis
el quator clavibus firmabalur, ubi el kanc absidam
electrinam posuil secundamque desuper; fecit denique
fredam de super auro oplimo et lapidibus pretiosis tanto
sacerdole condignam ὃ.
Ainsi donc, le corps fut embaumé, recouvert de
bandelettes et déposé dans une couchette d'osier, la-
quelle fut enfermée dans un cerceuil d’electrum (voir
ce mot) mesurant deux doigts d'épaisseur, sans au-
cune fissure ni ouverture. Ce cercueil fut, à son tour,
enfermé dans un cercueil de laiton, ayant une main
d'épaisseur, fermé par des chaînes, des cadenas et
quatre barres de fer. Cette chàsse massive de saint
Perpet semble avait contenu le corps de saint Martin
jusqu’en 1323, date à laquelle il en fut retiré. Quelle
part revient dans tout ceci à saint Éloi? Certains ont
exploité la Vita Eligii et y ayant rencontré la mention
plusieurs fois répétée de {umba, l'ont remplacée par
1heca, qui semblait s’accorder mieux avec sa réputa-
tion d’orfèvre. En ce qui concerne saint Martin, c’est
sous l’épiscopat de Perpet (461-491), c’est-à-dire long-
temps avant Éloi (588-660), que fut façonnée la
châsse d’electrum. Outre ce que nous en savons par le
texte cité plus haut d’Héberne, nous possédons la
double confirmation des Chroniques d'Anjou *, qui re-
produisent ce texte, et de la lettre des chanoines de
Saint-Martin, du x: siècle, citée dans le procès-verbal
de la translation des reliques de saint Martin, dressé
en 1323. On y lit que le corps fut trouvé dans une cou-
chette d’osier, lié avec des bandelettes sur lesquelles
saint Perpet avait apposé son cachet. Ainsi le corps se
1 Grégoire de Tours, Hist. Franc., 1. X, € ΧΧΧΙ. —
2 Tours, Bibliothèque municipale, fonds Salmon, Mss de
saint Martin, 1, p. 9, 19 et 22, —? Miracula beati Martini,
auctore Tæberno, dans Baluze, Miscellanea, in-fol., Luccæ,
1761, τ. 11, p. 300. — 4 Chroniques de comtes d'Anjou, Paris,
1856, p. 62. — * Vita Eligii, xxxXn, dans Passiones vitæque
ÉLOI (SAINT)
2684
trouvait encore dans la châsse que lui avait fait fabri-
quer Perpet. Héberne dit qu'il existait sur la châsse
une inscription qui en attribuait l'honneur à saint Per-
pet; il ne paraît donc pas que saint Éloiysoit pour rien.
La Vita Eligii nous apprend que hic idem vir bealus
inter celera bonorum operum insignia mulla sanclorum
auro argentoque el gemmis fabricavil sepulchra, id est
Germani, Severini, Pidalonis, Quintini, Lucit, Geno-
vefæ, Columbæ, Maximiani et Loliani, Juliani, adhue
autem et aliorum mullorum. Sed præcipue beati Martini
Toronus civilale, Dagoberlo rege inpensas præbenle,
miro opificio ex auro el gemmis contexuil sepulchrum
nec non et tumbam sancli Briccionis οἱ aliam, ubi cor-
pus beali Martini dudum jacuerat, urbane composuil ὃ.
Éloi fit bien une décoration pour la tombe de saint
Martin, mais il n'employa que l'or et les pierres pré-
cieuses, ex auro et gemumis, tandis que la châsse du saint
était en electrum. Nous disons bien « une décoration »,
contexuit sepulchrum, il ne s’agit pas d'une châsse:
Mais de quoi s'agit-il?
Les deux châsses emboîlées procurées par saint
Perpet avaient été déposées sous un édicule ayant la
forme d’une cellule légèrement rectangulaire. Cet
édicule était fait de dalles scellées entre elles et le tom-
beau de saint Martin était recouvert par une dalle de
marbre, présent de saint Euphrone, évêque d'Auxerre,
à saint Perpet. Quicherat concède à cet édicule cinq
pieds de largeur sur dix de longueur et autant de
hauteur ‘, et C. Chevalier admet queles châsses étaient
soutenues sur des arcatures en maçonnerie *, mais on
n’en ἃ aucune preuve avant le Ἀπὸ siècle. Dans cette
cellule déjà passablement obstruée par le volume des
châsses, nous savons par Grégoire de Tours, dans ses
Miracula sancti Martini, 1. I, c. 11, que des cierges brü-
laient continuellement autour du tombeau, ædiluum
supplicat ut sibi parumper benediclæ ceræ largiretur ὃ
tumulo… Cette cellule était en partie en sous-sol, en
partie dépassant le niveau de la basilique (trois ou
quatre pieds environ), en sorte que Héberne a raison
de l'appeler concavum, c’est-à-dire creusée dans le sol.
C’est alors, sous Dagobert Ier, que, par ordre de ce
prince, saint Éloi vient à Tours et, aux frais du roi,
miro opificio ex auro el gemmis conlexuil sepulcrum.
Qu'est-ce à dire? Les textes du moyen âge parlent à
maintes reprises d’une freda, terme qui a donné nais-
sance au mot fierte. Du Cange interprète freda par
umbraculum vel ornamentum quod feretris el capsis
sanclorum superponebatur. La freda, c'était donc le
frontal ou partie supérieure des châsses et en quelque
sorte la toiture. Or cette freda ne fut pas l'œuvre de
saint Éloi, puisque le faux Héberne nous apprend
que, sur la châsse d’electrum, Saint Perpet plaça une
freda d'or et de gemmes : fecil denique fredam de super
auro oplimo et lapidibus preliosis. Reste à deviner ce
qu'a pu faire saint Éloi : contexit sepulchrum. Peut-
être s'agit-il d’un baldaquin *.
Nous avons déjà donné d’autres exemples de tom-
beaux anciens signalés par un baldaquin ou par un
ciborium (voir Dictionn., t. 11, au mot BALDAQUIN:
t. πὶ au mot CrsorruM), et saint Éloi a pu être consi-
déré en ce cas comme celui qui contexuil sepulchrum,
puisqu'il lui donnait son couronnement monumental.
Un baldaquin en or et en pierreries n'avait rien de
particulièrement dispendieux; l'or, c'était un placage
dont l'épaisseur était indépendante de l'éclat; les
pierreries c’étaient ces inévitables verroteries, gre-
nats et le reste, agrémentés de cabochons, d’améthys-
sanctorum œui Merowingici, τ. 1V, p. 688. — δ Reslitution
de la basilique de Saint-Martin à Tours, dans Revue
archéologique, 1869. —7? Le tombeau desaint Martin à Tours,
1881, p. 32. — * Lecoy de La Marche, Vie de saint Marlin,
Tours, 1881, p. 426, 437; G. Bapst, Le tombeau de saint
Martin, dans Revue archéologique, 1886, 3° série, τι vn, p. 380,
tes, etc. Qu'il s'agisse d’un baldaquin, on est d'autant
plus porté à l’admettre que dom Gervaise, très étran-
ger à la question, consigne bonnement, sans doute
d'après quelque source qui nous échappe, que, vers
’an mille, le trésorier Hervé reconstruisit le tombeau
de saint Martin tel qu’il était auparavant, avec cette
différence que le dôme était d'argent, tandis qu'il
était d’or autrefois :; enfin Sigebert de Gembloux
déclare qu'un ciborium d’or et d'argent, rehaussé de
pierres précieuses, existait de son temps : sub ciboro
auro argento gemmisque reslilulo decenter collocatum *.
17° Ancien tombeau de saint Martin. — Saint Éloi
décora l’ancien tombeau de saint Martin, conservé
dans l’église, où le corps ne reposait plus depuis la
translation faite par saint Perpet: nec non el tumbam
sancli Briccionis el aliam ubi corpus beali Martini
dudum jacueral, urbane composuit ὅς
_ 18° Tombeau de saint Brice. — Saint Brice (397 à
) succéda à saint Martin. Sur ce tombeau nous ne
savons rien que les trois mots de la Vita Eligii qu'on
vient de lire. Quicherat dit que ce tombeau occupait
une place d'honneur dans la basilique 4. Il eût été
. malaisé qu'il en fût autrement; il ne se compromet
_ donc pas, car, en somme, il n’en sait rien.
19° Tombeau de sainte Geneviève. — Rappelons la
coopération à l’ornementation du tombeau vénéré
la patronne de Paris consista probablement à éle-
au-dessus de la tombe, plus d’un siècle après sa
construction, un baldaquin plus ou moins semblable à
Jui qu’il exécuta pour le tombeau de saint Martin.
‘abbé Lebeuf a contredit formellement l’assertion de
et, d’après laquelle saint Éloi aurait fait une
e pour les reliques de la sainte‘. Π a montré que,
n avait été ainsi, il aurait fallu retirer les restes de
ι vierge de son tombeau pour les introduire dans
adite châsse, ce qui est inadmissible en présence du
ilence des hagiographes, qui n’ont guère de préoccu-
tion plus vive qu’un transfert de reliques, qui sont
l'afrût des moindes épisodes de ce genre et qui eus-
t passé sous silence celui qui eût concerné une sainte
euse et un personnage remarqué entre tous ".
20° Tombeau de saint Denis. — Voir Diclionn.,
τ, αν, au mot Denis, col. 588-642. La Vila Eligiüi,
€. XXXN, nous apprend ceci : Præterea Eligius fabri-
cavit el mausoleum sancti martiris Dionisii Parisius
civilale et tugurium super ipsum marmorem miro opere
de auro et: gemmis. Crislam quoque et species de fronte
magnifice composuit nec non el axes in circuilu throni
allaris auro operuit el posuil in eis poma aurea, relun-
diles alque gemmatas. Operuil quoque et lecturium el ostia
diligenter de metallo argenti; sed el lectum throni altaris
axibus operuil argenteis. Fecil quoque el repam in loco
anterioris tumuli el altare extrinsecus ad pedes sancli
martiris fabricavil; tantumque illic, suppeditante rege,
sua exercuil industria altque ila suum defudit specimen,
ul pæne singulare sit in Galliis ornamentum et in ma-
πα omnium admiralione usque in hodiernum diem :.
… Dom Doublet et dom Millet’ admettent une trans-
Jation du martyr sous Dagobert, tandis que dom Féli-
Bien : suppose que ce fut l’ancien tombeau que saint
loi décora. Mais le texte de la Vita Eligii qu'on vient
. de lire favorise l'interprétation d’après laquelle Éloi
décora un tombeau entièrement nouveau.
La Vila mentionne un {ugurium, c'est-à-dire un
baldaquin. Dom Félibien pense qu’il était de marbre;
… AGervaise, Viede saint Martin, in-49, Paris, 1699, p.320. —
5 Monum. Germ. hist., Script., t. VI, p. 391. — * Passiones
vilæque sanctorum ævi Merowingici, p. 688. — 4 Revue ar-
… chéologique, juillet 1869, p. 11. — “ L. Baillet, Recueil des
_ Vies de saints, 1739, τ. 11, p. 48. — * Lebeuf, Histoire de la
- ville et de tout le diocèse de Paris, édit. ΕἸ. Cocheris, t. 11,
ÉLOI (SAINT) 2686
on en ἃ des exemples à Ravenne, à Venise, à Rome.
mais le mot marmoreum pourrait bien s'appliquer au
corps du tombeau sans laisser préjuger la nature du
baldaquin. D'ailleurs, un baldaquin de marbre appe-
lait la sculpture plutôt que l’application du métal et
des pierres précieuses, ce qui eût été difficile et de mé-
diocre éclat. La créte ou le faîte, crislam, et toute la
partie antérieure étaient couvertes de pierreries (verro-
teries). Les colonnettes étaient d'argent, axibus argen-
leis, et les colonnes qui entouraient l'autel, plaquées
d’or. Éloi fit encore un lutrin ou ambon et les portes
de la balustrade qui entourait le tombeau, en argent.
Enfin, il orna de métal précieux l'emplacement ancien
du tombeau.
21° Tombeau de saint Germain. — Nous aborderons
en son lieu la question des saints Germain de Paris; ici
nous ne nous occupons que desaint Éloi.Nouslisons dans
le récit de la translation des reliques de saint Germain,
écrit au 1x° siècle, qu’on creusa la terre pour retirer
le corps du saint et qu’on trouva son cercueil parfai-
tement clos. Donc pas de chÂsse. Dom Ruinart dit
ceci : Sancti Germani sepulchrum a sanclo Eligio ut
testis est bealus Audoennus ejus vilæ scriplor (!) auro
argenldoque ac preliosissimis gemmis fuil exornalum.
C’est fort vague et pour cette raison c’est peut-être
exact. Le moine du Noyon n’a rien vu par lui-même
de ce qu'il raconte, il transcrit, à supposer qu’il n’am-
plifie pas. Au reste, il ne se compromet guère. Mais
puisque la translation solennelle eut lieu en 754 en pré-
sence de Pépin le Bref et de ses deux fils et qu'il fallut
creuser le sol, retirer le cercueil de la terre, il n’a pu
s'agir pour saint Éloi que d’une ornementation dont
nous ne possédons aucun moyen de déterminer le
genre. Autel? ciborium? c’est fort probable.
220 Tombeau de sainte Colombe. — Ici encore l'œu-
vre de saint Éloi a péri et il n’en reste que le souvenir.
Dom Cottron soutient que certaines pièces du tom-
beau fait par saint Éloi existaient encore de son temps;
il n’en donne pas la preuve, ni les moyens de vérifier
la justesse de son assertion. A l’en croire, il existait
une croix recouverte d'une feuille d’or, ornée de
perles et de pierres précieuses; le croisillon contenait
une parcelle de la vraie croix.
23° Tombeau de saint Séverin. — Il s’agit de l’abbé
d’Agaune (voir ce mot, t. τ. col. 853-854), qui mourut
à Château-Landon, en Gâtinais. Childebert Jui fit
élever un tombeau et une église et saint Éloi aurait
érigé un nouveau tombeau, enrichi, cela va de soi,
d’or et de pierres précieuses. Les bollandistes ont
imaginé de transformer ce tombeau en une chässe :
ejus corpus argentæ lhecæ sancto Eligio affabri elabo-
ralæ inclusum fuit; mais ils ne disent pas d’où ils
tirent ce renseignement. 4
240 Tombeau de saint Quentin. — Evêque de Noyon
et de Tournai, saint Éloi songea à honorer les patrons
de son vaste diocèse. Dans le Vermandois le martvr
saint Quentin était en vénération; l’évêque, après de
longues recherches, découvrit les restes et fit élever un
tombeau devant l’autel de l'église, tombeau orné natu-
rellement d’or, d'argent et de pierres précieuses. Deinde
oloserico præliossissimo obvolutum compositumque ho-
neslissime corpus summa cum diligentia citra altare
transposuil ; lumbam denique ex auro argenloque et
gemmis miro opere desuper fabricavit (11, vi). Et c'est
tout. ;
III. ΒΙΒΙΙΟΘΒΆΡΗΙΕ. --- Arbellot, Vie de saint Eloi,
dans Bull. Soc. hist. archéol. Limousin, 1898, t. XEW1,
p. 579. — * Passiones vilæwque sanclorum, t. IV, Ὁ. 6SS-689. —
$ Histoire de l'abbaye de Saint-Denys, 1625, p.163.—? Le tré-
sor sacré ou inventaire des saintes reliques et autres précieux
joyaux qui se voient en l'église el au trésor de Saint-Denys,
1633, p. S.— 1° Histoire de l'abbaye royale de Saint-Dexys
en France, 1706, p. 11.
"
2087
p. 7-58. -- G. Bapst, Vie de saint Éloi, dans Revue ar-
chéologique, 1886, 3° série, t. vir, p. 208-215; Le lom-
beau de saint Marlin, p. 321-335; La chässe de
sainte Geneviève, t. vi, p. 174-191; Le tombeau de
saint Denis, p. 306-312; Tombeau el châsse de saint
Germain, 1887, 3° série, t. 1x, p. 144-158; Le tombeau
de saint Quentin, 1889, 3e série, t. XIV, p. 268-275. —
F. Brière, Sur les authentiques des reliques de saint Éloi
à la cathédrale de Noyon, dans Bulletin hist. et philol.
du Comité des travaux historiques, 1902, p. 148. —
A. Bruyelle, Eligius orfèvre émailleur au ΚΠ siècle,
dans Mémoires de la Société d’émulation de Cambrai,
1860, t. xxvn, 1τὸ partie, Ὁ. 19. — L. Clément de Ris,
Groupe en bois représentant un trait de la légende de
saint Éloi et appartenant à M. Bascle de Lagréze, dans
Revue des Sociélés savantes des départements, 5° série,
t. vin, 1874, p. 485. — Corblet, Hagiographie du
diocèse d'Amiens, 1874, t. IV, p. 235-242. — A. Favé,
Le culte de saint Éloi en Basse-Bretagne, dans Congrès
archéologique de France, 1896, t. Lxmr. p. 237; le même,
Note sur saint Éloi en Basse-Bretagne, dans Bull. de
la Sec. archéol. du Finistère, 1896, t. xx, p. 96. —-
Ed. Fleury, Monnaies romaines et du moyen âge, clef
chandeliers du x1Ve siècle el plomb représentant saint
Éloi, trouvés dans la Vesle, dans Bull. de la Soc. acad. de
Laon, 1861, t. χι, p. 76. — L. Gondallier, Travaux
de saint Éloi et de Suger à l'abbaye de Saint-Denis,
dans Revue de l'art chrétien, 1909, p. 235-244. —
Ch. de Linas, Orfévrerie mérovingienne. Les œuvres
de saint Éloi οἱ la verroterie cloisonnée, in-8°, Paris,
1864. — F. M. Luzel, La légende de saint Éloi, dans
Bull. Soc. accd. de Brest, 1874-1875, 2e série, t. 1,
Ρ. 336-347. — A. Medin, La leggenda di S. Eligio e la
sua monographia, dans Αἰ del R. Istilulo Veneto disc.
lett. ed arti, 1910-1911. τ. Lxx, p. 775-802. — E. Mo-
linier, Dictionnaire des émailleurs, 1885, p. 30; Histoire
générale des arts appliqués à l'industrie, in-fol., Paris.
— L. de Nussac, Saint Éloi, sa légende et son culte,
dans Bull. Soc. scient. hist. el archéol. de la Corrèze,
1895, t. χνπι, p. 529-652; t. x1x, p. 309. — L. de Nussac,
Saint Eloy en Quercy et la fondation de l'abbaye de
Souillac, dans Bull. de la Soc. des études litt., scient. et
artist. du Lot, 1896, τ. χχι, p. 185. — F. Plaine, Nou-
velles remarques sur les homélies attribuées à saint Éloi,
dans Revue des questions historiques, 1899, p. 235-242.
— A. Sagary, Des homélies attribuées à saint Éloi, dans
Revue des sciences ecclésiastiques, 1899, 8e série, t. 1x,
p. 247-253. — E. Vacandard, Les homélies attribuées à
saint Éloi, dans Rev. des quest. hist., 1898, p. 471-480;
1899, p. 243-355.
H. LECLERCQ.
ELVIRE (CONCILE D’). — I. Le lieu. 11. La
date. III. Les actes. IV. Les souscripteurs. V. Les
canons. VI. Bibliographie.
I. LE LIEU. — Deux villes ont porté le nom d’Jlli-
beris 1; l’une était située dans la Gaule Narbonnaise,
c’est aujourd’hui Collioure dans le Roussillon; l’autre
se trouvait ausud de l'Espagne, dans la Bétique, main-
tenant l’Andalousie. C’est de cette dernière qu'il s’agit.
1 Corp. inscr. lat.,t. 17, p. 285-288 : Iliberis; Mendoza,
De confirmando concilio Illiberritano, dans Mansi, Conc.
ampliss. coll., t. τι, col. 58, réclame deux 1 et deux r. —
? Mendoza, dans Mansi, op. cil.,t. 11, col. 66, 73; Nat. Alexan-
der, Hist. eccl., in-fol., Venetiis, 1778, sæc. 11, diss. XXI,
art. 1, t. 1V, p. 136. — 5 Eusèbe, Vita Constantini, 1. II,
€. LXIN, P, G., t. xx, col. 1036; Sozomène, Hist. eccl., 1. I,
c. XVI, P, G., t. LxXvI, col. 909; H. Leclereq, L'Espagne
chrét., p. 91-92, — * J. Morin, Commentarius historicus de
disciplina in administratione sacramenti pænitentiæw, in-fol.,
Parisiis, 1651, 1. IX, €. ΧΙΧΝ, — * Duguet, Conférences ecclé-
siastiques, in-8°, Cologne, 1742, t. 1, p. 283. — 5 Mansi,
Conc. ampliss. coll., t. 11, col. 1, note 2. —? Jbid., t. τι, col. 3,
note. " Ibid, t. 11, col. 22. — * D'Aguirre, Concilia
Hispanti, ἴν 1, Ὁ. 240; ἴ. τ΄, Ὁ. 1. 10 Mendoza, dans Mansi,
ÉLOI (SAINT) — ELVIRE (CONCILE D')
De nos jours on voit encore, sur une hauteur à peu de
distance de Grenade, des vestiges de murailles por-
tant le nom d’Elbira et la porte de Grenade qui regarde
cette direction s’appelle porte d’Elbira.
II. LA DATE. — Les actes disent que le concile
d’Elvire fut ouvert aux ides de mai, par conséquent le
15 de ce mois. Les suscriptions des actes donnent en-
core cette indication : Constantii temporibus edilum,
eodem tempore quo et Nicæna synodus habila est, dans
laquelle tout est inexact; de même que la mention
æra 362 qui se lit sur quelques manuscrits. Le dé-
compte des trente-huit années de retard de l'ère es-
pagnole ramène à l’année 324 de l'ère chrétienne
(voir Diclionn., t. v, au mot Èkres), laquelle est
proche voisine de l’année de Nicée, 325; mais à cette
date il n’est pas question de Constance, il faudrait
lire : Constantin.
Cependant la plupart des manuscrits anciens n'ont
aucune mention chronologique ?; en outre, Osius de
Cordoue, présent au concile, ne se trouvait pas en Es-
pagne en 324, mais à Alexandrie et à Nicomédie ?. La
teneur de plusieurs canons est inexplicable à cette
date de 324. Jean Morin, frappé par la rigueur des.
canons d’Elvire, croyait sa réunion antérieure au
schisme des novatiens, vers 250 #; à cette date, Osius
et ceux de ses collègues qui étaient nés fréquentaient
encore l’école enfantine. Duguet limite l'écart chro-
nologique « avant l’année 302 et dans l'intervalle qu'il.
y eut depuis l’année 284 jusque-là»; Hardouin tient
pour l’année 313°, Baluze entre les années 314-325 ©,
Mansi en 309$; d’Aguirre au début de 303 * Mendoza,
Noël Alexandre, Tillemont, Remi Cvillier avant 304
et au début 461 δὴ 300 ou 301 15. Hefele en 305 ou 306.
Nous nous en tenons à la date : 300 environ, c'est-à-
dire une date antérieure au début de la persécution
de Dioclétien.
III. Les ACTES. — L'authenticité des actes ne peut
être sérieusement mise en question 2, On les trouve
dans l’Hispana, mss : codex Argentoratensis ; codex
Rom. Angelic. #duix-x® siècle; codex Valic. Palal., 575,
du Χο siècle, fol. 1 sq.; codex Scorialensis, 1-D-2, fol.1sq:;
codexz Vindobonensis 111 [jur. can. 41], fol. 1 sq:; co=
dex Scorialensis, 1-D-1, fol. 1 54.: codex Scorialensis
1-E-12; codex Matritensis P. 21, fol. 1 sq.; codex Urgel-
lensis, fol. 1 sq.; codex Toletanus XV, 16, fol. 1 sq:;
codex Tolelanus XV, 17, fol. 1 sq.; codex Gerundensis,
fol. 1 sq.; codex Scorialensis 1-E-13; codex Scorialen-
sis I11-D-20 τ’. On rencontre également les canons.
d'Elvire dans la Collection du manuscrit de Saint-
Amand, codex Parisinus lal. 3846, du 1x® siècle, cod:
1455, du x° siècle 15, et dans l’Epilome canonum con-
tenu dans le codex Veronensis LXI (59), du vu-vrm®
siècle, fol. 1-68; cod. Lucan. 490; cod. Merseburg. 104,
xe siècle, qui cependant ne contiennent qu’un abrégé .
Les titres donnés aux canons ont été rédigés posté-
rieurement au concile.
IV. Les souscripreurs. — Les actes désignent dix-
neuf évêques siègeant au concile, mais un certain.
codex Pithœæanus élève ce nombre à quarante trois.
op. cit., t.11, col, 69, 73; Nat. Alexander, His. ecel., sæc, ΠῚ,
dissert. XXI, in-fol., Venetiis, 1778, t. 1V,p. 138; Tillemont,
Mém. pour servir à l'hist. ecclés., in-4°, Bruxelles, 1732,
t. vu, p. 137, 333; R. Ceillier, Hist. génér. des αἰ. ecclés.,
tn, p. 657. — 11 Hefele-Leclereq, ἢ ἰδέ, des conciles, 1907,
tr, 1τὸ part., p. 220, — 15 Ce qu'ont fait Berardi, Gratiani
canones gemini ab apocryphis discreli, in-d°, Taurini, 1752,
τας p. 24; Molkenbuhr, Dissertatio critica de concilio Trul=
lano, Eliberitano, etc., in-8°, Monasterii, 1791. — M Cf.
Koch, dans Notices et extraits des manuscrits, ἴ, νι, 29 part,,
p. 173 sq. — M Cf. Ballerini, De antiq. collect. canon., ἵν 11,
p. 4, π. 3, 11. — 1 Cf, Fr, Maassen, Geschichte der Quellere
und der Literatur des canonischen Rechls im Abendlande,:
in-8?, Gratz, 1870, p. 667. — Jbid., p. 536, 780, — 17 Ibid...
p. 646, 655.
2689
Les dix-neuf sont : Félix d’Acci (Cadix), qui présida;
Osius de Cordoue, destiné à une grande célébrité; Sa-
bin d'Hispalis (Séville); Camerimnus de Tucci (Martos) ;
Sinagius d’Epagra (Cabra en Andalousie); Secundus de
Castulo (Cazlona); Pardus de Mentesa (ville détruite
et remplacée par Jaen); Flavien d’Iliberis; Cantonius
d'Urci, Libère d'Emerita (Mérida): Valère de Cæsar-
augusta (Saragosse); Decentius de Legio (Léon); Me-
lantius de Tolède; Janvier de Fibularia (Calagurris de
Fibularia, aujourd'hui Loarre de Santa Engrancia,
près de Jacca); Vincent d’Ossonoba (Faro dans les
Pc et Quintinien d’Elbora (Talavera), Successus
liocroca (Lorca); Eutychien de Baesti (Beza) et
Patrice de Malaca. Venus de régions très différentes,
ces évêques composaient bien un concile national.
Sous Dioclétien, le « diocèse » des Espagnes comptait
. six provinces, y compris la Mauritanie Tingitane, la
. seule qui ne soit pas représentée parmi les Pères du
concile. Les cinq autres provinces sont représentées
mais de façon fort inégale : 1° la Galice n’envoie que
l'évêque de Legio:; 2° la Tarraconaise n’a également
qu'un unique député, l’évêque de Cæsaraugusta;
39 la Lusilanie a trois évèques, celui d'Emerita (chef-
lieu de la province), ceux d’Ossobona et d'Evora; 4° la
Carthaginoise députe un prêtre pour Carthagène,
tandis que le reste de la province envoie huit évêques,
ceux d’Acci, de Castulo, de Mentesa, d’Urci, de Tole-
tum, de Salavia, d’Eliocroca, de Basti; 5° enfin la
_Bélique envoie les six évêques de Corduba, Hispalis,
ceci, Ipagrum, Iliberis, Malaca et leur associe les
Jrêtres de treize églises au moins : Ilipula, Ursona,
Iliturgi, Carula, Astigi, Ategua, Acinipo, Singilia,
_Barba, Igabrum, Ulia, Selambina, Gemella. Enfin
quatre prêtres vinrent de Corduba, Castulo, Elio-
croca et Urci, accompagnant leurs évêques.
Les actes parlent de vingt-quatre prêtres et disent
qu'ils étaient assis au concile, tandis que diacres et
laïques étaient debout. Les décrets n’émanèrent tou-
tefois que des évêques, car les actes emploient tou-
‘jours la formule : Episcopi universi dixerunt. Ces
décrets sont au nombre de quatre-vingt-un.
._ V. Les caNoNs.— 1° Si un adulte baptisé est entré
dans un temple d’idoles pour y sacrifier et a commis
crime, on ne peut lui accorder la communion eu-
> - charistique même à son lit de mort.
2, 30, 40. Relatifs aux flamines. Voir ce mot.
5° Si une femme frappe sa servante et que celle-ci
meure dans les trois jours sans qu'on puisse établir
la culpabilité intentionnelle, la femme subira sept ou
cinq ans de pénitence; après quoi, elle sera reçue à la
communion. En cas de maladie grave pendant la
durée de la pénitence, on accordera la communion.
6° De l'emploi des maléfices, magie, sorcellerie;
on sera privé de communion au lit de mort.
7° Les fornicateurs relaps en seront également privés.
8° Et aussi les femmes mariées qui abandonnent
leur mari et se remarient.
9° Même législation contre celles qui abandonnent
même un mari adultère et se remarient.
109 Si un catéchumène abandonne sans motif sa
femme non baptisée, laquelle épouse un autre homme,
elle ne pourra être baptisée; cas identique pour
l’homme non baptisé qui se remarie ayant été aban-
donné par une catéchumène.
11° Si une chrétienne épouse un homme qu'elle sait
avoir illégalement répudié sa femme, elle ne pourra
communier qu’à son lit de mort. Si une catéchumène
épouse un homme qui a répudié illégalement sa femme,
le baptême sera remis à cinq années et elle ne pourra,
pendant ce délai, être baptisée que dans le cas d'une
maladie grave.
12° Excommunication perpétuelle portée contre
tous ceux qui livrent les enfants à la prostitution.
L
j
ELVIRE (CONCILE D’)
2690
13° Les vierges sacrées qui ont forniqué ou se sont
mariées sont et demeurent excommuniées: si elles re-
connaissent leur faute et font une pénitence perpé-
tuelle, sans rechute, elles pourront recevoir la commu-
nion au lit de mort.
14 Si une jeune fille qui n’a pas émis de vœu com-
met une faute charnelle et épouse son séducteur,
elle sera réconciliée au bout d’un an, sans autre péni-
tence. Si elle épouse un autre que son séducteur, elle
subira cinq années de pénitence.
15° Blâme des mariages mixtes, mais sans aucune
sanction disciplinaire.
16° Interdiction de contracter mariage avec des
hérétiques ou des juifs, sous peine de cinq années de
pénitence.
17° Les parents qui marient leur fille à un prêtre
païen sont exclus de la communion, même à l’article
de la mort.
18° Même discipline à l'égard des évêques, prêtres
et diacres fornicateurs ou adultères.
19° Interdiction aux ecclésiastiques de se livrer au
commerce à l’intérieur de l'Espagne et plus proba-
blement à l’intérieur de la province dans laquelle ils
vivent.
20° Interdiction pour les clercs, sous peine de dé-
gradation, de pratiquer le prèt à intérêt; les laïques
repentants seront pardonnés.
21° Exclusion temporaire de l'office divin frappant
ceux qui ont, trois dimanches de suite, manqué à la
messe.
22° Réception des hérétiques, sauf pénitence à ac-
complir pendant dix ans; les enfants sont reçus sans
conditions.
239 Pratique des jeûnes.
24° Nul ne sera admis dans les rangs du clergé hors
de la province dans laquelle il a été baptisé.
25° Un fidèle partant en voyage et soumettant à
son évêque une lettre de recommandation n’y doit
pas prendre le titre de confesseur, qui prête à confusion.
26° Le jeûne doit être observé le vendredi jusqu’à
la neuvième heure du samedi.
27° Interdiction aux ecclésiastiques de loger chez
eux leurs sœurs, ou leurs propres filles; quant aux
étrangères, il n’en saurait être question.
28° L'évèque ne peut accepter à l'autel aucune
offrande de ceux qui ne communient pas.
29° Les énergumènes possédés de l'esprit malin
sont exclus de la participation active au culte divin;
ils ne peuvent présenter des offrandes, leur nom ne doit
pas être lu parmi ceux qui sont inscrits dans les
diptyques comme offrant le sacrifice et on ne peut
leur permettre d'exercer aucun ministère dans l'Église.
30° Ceux qui ont forniqué ne doivent pas être élevés
au sous-diaconat.
31° Ceux qui, après leur baptème, ont forniqué et
ensuite épousé, sont admis à la communion après pé-
nitence.
329 Quiconque aura commis une faute grave sus-
| ceptible d’occasionner la mort (de son âme) ne pourra
être réconcilié que par l’évèque et non par un simple
prêtre. Si cependant ce pécheur tombe gravement
malade, le prêtre ou, d’après les ordres de l’évêque,
un diacre pourra lui donner la communion.
33° Obligation du célibat pour tous évêques, pré-
tres, diacres et clercs, sous peine de déposition. Voir
Dictionn., au mot CÉLIBAT.
34° Défense d'allumer pendant le jour des cierges
dans les cimetières, de peur de troubler les esprits des
saints (voir Dictionn., au mot CIERGES); l'usage d’al-
lumer des cierges dans les cimetières pendant le jour
était une coutume païenne qu'il ne fallait pas laisser
s’acclimater dans le christianisme, parce qu'elle était
de nature à déplaire aux âmes des défunts.
2691
35° On interdira aux femmes les veilles dans les
cimetières, car, sous prétexte de prières, il s’y passe
de honteux désordres.
36° Placuil picluras in ecclesia esse non debere, ne
quod colitur el adoratur in parietibus depingatur. Selon
Bellarmin, les Pères du concile d’Elvire auraient, dans
ce canon, interdit non pas les tableaux, mais simple-
ment les peintures murales, et cela pour éviter les pro-
fanations auxquelles sont condamnées ces peintures
quand les murs se désagrègent. D’autres ont pensé
que ce canon interdisait, non pas les images du Christ
ou des saints, mais seulement les peintures destinées à
représenter la divinité. Enfin, on a soutenu que le
concile interdisait l'emploi des images dans les églises
comme se prêtant à devenir pourles païens uneoccasion
de scandale. Enfin M. de Rossi a mis en faveur l’opi-
nion d’après laquelle le concile permettait le culte des
images dans les lieux inaccessibles aux païens, les
catacombes par exemple, et l'interdisait dans les
églises à ciel ouvert où les païens pouvaient pénétrer.
Toutes ces interprétations ont cela de commun qu’elles
mettent dans le texte du canon ce qui ne s’y trouve
pas et n'y voient pas ce qui s’y trouve. La vérité est
que le concile défend de faire des peintures dans les
églises, non pour éviter le scandale des païens et la
profanation qui peut s’en suivre, mais ne quod colilur
el adoratur in parielibus depingatur, et qu’il interdit
non pas telle ou telle peinture, mais toutes les pein-
tures sans exception. C’est une condamnation pure et
simple, sans phrase comme sans appel, du culte des
images. Baronius le reconnaît, mais il soupçonne le
texte d’interpolation, ce qui est une simple facétie.
Noël Alexandre, plus sérieux et plus logique, estimait
simplement que les images étaient, au mme sièçle
finissant, pour les chrétiens encore pénétrés des
usages de la vie païenne, un danger permanent d’ido-
lâtrie.
Cette attitude à l'égard du culte des images n’a
rien qui puisse nous surprendre de la part d’un concile
vers l’an 300. Au rve siècle, saint Épiphane de Sala-
imnine, en Chypre, rencontre dans une église de Pales-
tine une peinture religieuse et la déchire avec indi-
gnation, Saint Augustin méprise comme gens super-
stitieux les piclurarum adoratores. Qu'on relise l’anec-
dote de Grégoire de Tours au sujet du crucifix de
Narbonne et la lettre du pape Grégoire Ier à l'évêque
iconoclaste Sérénus de Marseille. Couramment pen-
dant les premiers siècles, le culte des images était
condamné par les docteurs. Apparemment c'est qu'il
leur déplaisait et les alarmait; on n’en était pas
encore aux Livres carolins cependant. Plus tard, les
images rencontrèrent faveur el le canon 36 eut à
traverser de fächeux instants; on l’exorcisa du mieux
que l’on put, mais incomplètement toutefois, car il se
trouva toujours des érudits pour s’obstiner à y voir
ce qui s'y trouvait.
37° Les énergumènes, s'ils sont catéchumènes,
peuvent être baptisés à l’article de la mort, mais pas
avant ce moment. Sont-ils baptisés, la communion
eucharistique peut leur être administrée à l'heure de la
mort, mais pas plus tôt. Ils ne peuvent remplir aucun
service dans l’église, pas même allumer les lampes;
s'ils le font, ils seront bannis.
389 Au cours d’une traversée, ou bien, en général,
si l’église est éloignée, un laïque sans péché grave
peut baptiser un catéchumène agonisant ; il appartien-
dra à l’évêque d'imposer les mains.
390 Quand un païen de bonne réputation désire,
durant une maladie, qu'on lui impose les mains, cela
lui sera accordé.
{0° A l'avenir, les propriétaires chrétiens, lorsqu'ils
recevront les redevances de leurs fermiers, ne devront
considérer comme reçu rien de ce qui aura été sacrifié
ELVIRE (CONCILE D’) 2692
aux idoles. S'ils le font, ils seront excommuniés cinq
ans.
41° Un chrétien qui a des esclaves païens ne doit
pas tolérer d'idoles dans sa maison: s’il redoute les
esclaves, il y consentira, sauf à se tenir bien à l'écart
personnellement.
42° Celui qui a une bonne réputation et veut deve-
nir chrétien sera deux ans catéchumène, à moins que,
tombant malade, on ne devance pour lui l'époque du
baptème.
43° Attestation d’une fête au quarantième jour
après Pâques. Voir Diclionn., t. 1, au mot ASCENSION.
440 Si une courtisane païenne s’est mariée avant
son baptême, il εἶν a aucun obstacle à son admission
dans l’Église.
459 Un catéchumène s’est abstenu longtemps de
fréquenter l’église, puis sollicite le baptême: on l’ad-
mettra, dans la supposition que sa tiédeur a disparu.
46° Le fidèle qui, par l'abandon de toute pratique
religieuse, a, en fait, apostasié, ne sera reçu à la com-
munion qu'après une pénitence de dix années, et à
condition qu'il n'ait pas sacrifié aux dieux.
47° Un fidèle tombé plusieurs fois dans l’adultère
et se trouvant en danger de mort ne recevra la com-
munion que s’il promet de s’amender; en cas de gué-
rison et de rechute, la communion lui sera refusée
même à l’article de la mort.
48° Suppression du droit d’étole pour les néophytes.
Suppression du lavement des pieds des néophytes.
49° Défense aux chrétiens d'abandonner aux juifs
la gestion de leurs biens : interdiction aux prêtres et
aux laïques de faire commerce avec les juifs; inter-
diction des mariages mixtes (voir can. 16).
50° Excommunication du clerc et du fidèle qui mange
avec un juif.
51° Répugnance à conférer la cléricature aux héré-
tiques convertis.
529 Défense d’afficher des satires dans les églises
et de les lire.
53° Un excommunié ne peut être réconcilié que
par l’évêque qui l’a condamné. Un autre évêque qui
le recevrait à la communion en répondrait devant le
concile et courrait risque d'être destitué.
54° Les fiançailles ne peuvent être rompues, à moins
d'une faute grave du fiancé ou de la fiancée, sous
peine d’une excommunication de trois ans.
559 Relatif aux flamines (voir ce mot).
56° Interdiction de l'Église aux duumvirs, tant
qu'ils sont en charge.
57° Interdiction aux chrétiens de prèter leurs vê-
tements pour servir aux pompes publiques, aux pro-
cessions religieuses des païens, sous peine de trois ans
d'exclusion.
58° Les prêtres, en tous lieux, et surtout dans la
ville épiscopale, interrogeront soigneusement les
chrétiens voyageurs porteurs de lettres de recom-
mandation, pour savoir si tout est régulier.
590 Tout chrétien baptisé ou catéchumène qui
assistera aux sacrifices sera considéré comme ayant
sacrifié et excommunié pour dix ans.
600 Le zèle téméraire qui fait détruire les idoles
empêche d'être tenu pour martyr.
0190. Excommunication de cinq ans portée contre
celui qui épouse la sœur de sa femme.
62 Les cochers et mimes qui veulent se convertir
renonceront avant tout à leur métier et n'y reviens
dront jamais, sous peine d’être chassés de l'Eglise.
63° Une femme qui conçoit par l’adultère et tue
son fruit ne recevra pas la communion même au lit
de la mort.
G4o Une femme qui vit avec un amant ne recevra
pas la communion; si elle l’a quitté depuis dix ans,
elle sera reçue.
2693
65° Un clerc dont la femme est adultère et qui ne
la chasse pas aussitôt ne recevra pas la communion
au lit de mort.
66° Pas de réconciliation pour l’incestueux.
67 Une catéchumène ou une chrétienne sera ex-
communiée si elle épouse un artiste, un mignon, etc.
68° Une catéchumène devenue enceinte par adul-
tère et qui se fait avorter ne sera baptisée qu'au lit
de mort.
69e L'adultère commis une fois est puni par cinq
années de pénitence.
7ûe Si la femme commet l’adultère du consen-
tement de son mari, celui-ci ne sera pas admis à la
communion même au lit de mort. S'il se sépare de sa
mm 6, après avoir vécu avec elle la faute commise, il
t excommunié pour dix ans.
719 Les pédérastes ou sodomites ne seront pas ad-
nis à la communion même au lit de mort.
72 Une veuve qui a forniqué et épousé son complice
fera cinq ans de pénitence; si elle épouse un autre
_ homme, elle ne sera pas admise à la communion, pas
_ même à la mort. Si ce mari est baptisé, il fera dix ans
de pénitence.
73° Toute délation ayant eu des conséquences
graves sera punie.
74° Le faux témoignage dans un cas qui n’entraîne
ELVIRE (CONCILE
e mort.
. 76° Un diacre reconnu coupable d’avoir commis
térieurement à son ordination un péché scandaleux
fera trois ans de pénitence s’il a avoué spontanément
sa faute; cinq ans dans le cas contraire.
75° Le baptème conféré par un diacre sera complété
_ par un évêque, sans que le baptisé mourant avant
cette dernière cérémonie soit en danger de perdre son
_ âme à cause de cela.
78° Cinq ans de pénitence pour l’adultère commis
avec une juive ou une païenne.
… 790 Éloigner de la communion les joueurs ; ceux qui
se repentent seront recus après un an de pénitence.
80 Les affranchis dont les patrons étaient païens
ne devaient pas être promus aux ordres.
- 81° Les femmes ne doivent pas se permettre d'écrire
aux laïques (femmes) qui sont fidèles, en leur propre
. nom sans y joindre le nom de leur mari: elles ne
_ doivent également recevoir de personne des lettres
d'amitié écrites uniquement à leur adresse.
NII. ΒΙΒΙΙΟΘΒΆΡΗΙΕ. — Baronius, Annales, 1589,
ad ann. 305, n. 39-50; cf. Pagi, Critica. — F. de Men-
doza, De confirmando concilio Illiberitano libri 111, in-
fol., Matriti, 1594; réimprimé dans Labbe, Concilia,
τ 1, col. 1007-1378, et dans Mansi, Conc. ampliss. coll.
t. m, col. 57-397; résumé par Gams, op. inf. cil., τ. πὶ,
sæculo in Hispania celebratum, adjunclis Ferd. de
… Mendoza el aliorum commentariis, éd. Gonzalez Tellez,
… in-fol:, Lugduni, 1665. — Binius, Concilia, 1618, t.1,
». 238-248; Conciliorum collectio regia, 1644,t. 1, col.
089, — Labbe, Concilia, 1671, t. 1, col. 967-1007. —
-Hardouin, Concilia, 1714, t. 1, col. 247. — D’Aguirre,
Coleti, Concilia, 1728, t. 1, col. 967. — R. Ceillier,
Hist: génér. des aut. ecclés., 1732, t. im, p. 657-678;
_ édit. 1865, t. 17, p. 602-615. — Duguet, Conférences
ecclésiastiques ou dissertations sur les auteurs, les con-
cites eLla discipline des premiers siècles de l'Église, in-4°,
Cologne, 1742, t. τ, p. 282-460, — Bald. de Bastero,
dans Mém. de Trévoux, avr. 1750 — Zaccaria, Raccolta
«li dissertazioni, 1794, €. x, p. 107; Mém. de Trévoux,
… juillet 1752 = Zaccaria, ibid., p. 116. — José Torino,
». 41-136. — Ch. Raynaud, {{liberitanum quarto ineunte |
(πα. Hispaniæ, 1693, t. τ, col. 340; 2° édit., 1753. — |
D’) — ÉMAILLERIE 269%
Diserlacion hislorica-ecclesiaslica sobre el Llugar y tiempo
en que se celebro el famoso concilio Eliberilano, ms.
in-49, 1753. — Mansi, Conc. ampliss. coll., 1759, t. πα,
p. 1-407.— Biner, dans Zaccaria, Thes. (heol., 1763,
τ, Χπ, p. 173. — F. Lopez de Cardeñas, Nolicias de los
presbileros que suscribieron en el concilio de Iliberia
y lopografia de sus respeclivos lugares, ms., 1774. —
Walch, Entw. einer vollst. Hist. der Kirchenversamm-
lungen, 1759, p. 132. — H. Florez, España sagradn,
t. χη, p. 81 : De la iglesia eliberitana. — Herbst,
Synode von Elvira, dans Theolog. Quartalschrift,
Tübingen, 1821, t. m1, p. 3-44. — A. Binterim, dans
Der Katholik, 1821, t.w, p. 417 sq. — H. Nolte, dans
Theol. Quartals., 1865, p. 308-314.— F. X. Funk, Der
canon 36 von Elvira, dans même revue, 1883, ἔν Lxv,
p. 270 sq. — E. Hennecke, dans Real-Encyklopädie,
édit. Hauck, t. v, p. 325-327. — H. Nolte, Sur le
canon 36 du concile d'Elvire, dans Rev. des sc. ecclés.,
1877, série IV, t. v, p. 482-484. — A. W. Dale, The
synode of Elvira and christian life in the fourth century.
A historical essay, in-12, London, 1882; cf. L. Du-
chesne, dans Bull. critique, 1883, t. 1v, p. 305-308.
— L. Duchesne, Le concile d'Elvire οἱ les flamines chré-
liens, dans Mélanges Rénier, in-8°, Paris, 1886. — KR. de
Berlanga, Iliberis, Examen de los documentos historicos
genuinos illiveritanos, dans Hemenage a Menendez Pela-
go,in-8°, Madrid, 1899,t.17, p.693-756.— Denys Lenain,
Le canon 36 du concile d’Elvire, dans Revue d'histoire et de
littérature religieuses, 1901,t.vx, p.458-460.— Ἐς Gôrres,
Die Synode von Elvira (can. 36, 39,60), dans Zeitschrift
für wissenschaftliche Theologie, Leipzig, 1903, t. xLvi,
p-352-361.— ΕΗ. Leclercq. L'Espagne chrétienne,in-12,
Paris, 1905, p. 58-77. — Turmel, Chronique d'histoire
ecclésiastique, dans Revue du clergé français, 1906,
τ. xLvV, p. 508. — Η. Leclercq, Manuel d'archéologie
chrétienne, in-8°, Paris, 1907, t. π p. 140. — Hefele-
Leclercq, Histoire des conciles, in-4°, Paris, 1907, t. τὶ
p. 212-264.
Les meilleures éditions sont celles de F. A. Gon-
zalez, Collectio canonum Ecclesiæ Hispanæ, 1808:
J. Tejada y Ramire, Coleccion de canones de la Iglesia
española, 1849; Bruns, Canones apostolor. et conci-
lior 1839, t. n. p. 1 sq.: Ε΄ Lauchert, Die Kanones der
wichtigsten Conzilien, 1896, p. 13-26, 192 sq.
H. LECLERCQ.
ÉMAILLERIE. — I. Technique. II. Histoire.
III. Émaux juxtaposés. IV. Aleliers gaulois et francs.
V. Ateliers byzantins. VI. Quelques monuments.
VII. Bibliographie.
I. TECHNIQUE. — « Une substance puivérulente,
finement broyée, vitrifiable au feu sous une tempéra-
ture élevée, renfermant des oxydes métalliques des-
tinés à la colorer, qui, en s’incorperant à la matiere
qu’elle recouvre, la décore, tout en la protégeant, de
couleurs brillantes, inattaquables à la sécheresse et à
l'humidité. » Telle est la définition qu'un savant anti-
quaire nous donne de l’émail. On l’emploie, continue-
t-il, soit à l’état de suspension dans l’eau, dans un bain
où l’on plonge les objets à émailler, soit à l’état pâteux,
en la déposant au pinceau ou à la curette à l'endroit
même que l'émail doit occuper. La première méthode est
principalement usitée pour les terres cuites, la seconde
pour les métaux. Dans la pratique, le terme émail et
surtout le pluriel énaurx s’est trouvé en quelque sorte
réservé pour désigner. les émaux sur métaux :. Les
émaux, quels qu'ils soient, sont, suivant la nature des
oxydes métalliques qui entrent dans leurs composi-
tions, translucides ou opaques, sauf l’émail blane,
dans léquel un oxyde d'étain produit toujours l’opa-
cité.
1F, de Mély, au mot Émail, dans La grande encyclopédie.
ἔς χν, p.372.
2695
Les émaux sont classés sous différentes désignations,
on les dit cloisonnés, champlevés, translucides ou
peints. Les émaux cloisonnés sont insérés dans une
logette dont les parois sont généralement tracées par
un fil d’or; la cavité ainsi obtenue est remplie à la
curette d’'émaux en pâte de diverses couleurs. Le
cadre rempli, on le dépose sur la plaque et la fusion
produit l’adhérence au métal, elle suffit même la plu-
part du temps à retenir le fil, comprimé par l'émail
qu'il a charge de contenir. Les émaux champlevés
sont généralement établis sur cuivre rouge; tantôt c’est
le sujet qui est respecté et le champ creusé (champ-
levé) afin d’être rempli d'émail, tantôt c’est la com-
binaison inverse; dans ce deuxième cas, l’ouvrier
épargne dans la structure des personnages de minces
filets de cuivre imitant le fil d’or cloisonné. C’est ce
qu’on appelle la taille d'épargne, si on omet cette
précaution, il faudra introduire un bâtis de fils d’or
servant à cloisonner les différents émaux. Les émaux
translucides doivent leur éclat à l'emploi d’un paillon
sur lequel on les dépose. Les émaux peints présentent
des tons dégradés ainsi que l’on peut le faire dans la
peinture, sans aucune interposition de bâtis.
II. Histoire. — L'histoire de l’émaillerie a provoqué
les recherches d'un nombre considérable d’érudits;
elle n’en reste pas moins très obscure. L’émaillerie
pourrait avoir été connue et pratiquée dans l’Inde
et en Chine à une époque très reculée; nous n’avons
pas à aborder ici ce problème, étranger à nos recher-
ches, aussi bien que ceux que soulèvent les poteries
et les pierres émaillées d'Égypte, les briques poly-
chromées de Saxe. Ces divers enduits n’ont absolu-
ment rien de commun avec l'émail, tant par la base
principale de leur composition que par la nature des
matières sur lesquelles on les applique, ainsi que par
leur mode de cuisson. Cependant, une apparente
similitude, une vitrification superficielle, indique les
premiers tâtonnements qui conduisirent à la décou-
verte de l'émail.
Les Égyptiens ont employé de très bonne heure
une sorte d’émail à froid appliqué sur le métal au
moyen de cloisons préparées d'avance. Les Étrusques
ont décoré de nombreux bijoux, suivant un procédé
analogue. Les Grecs se bornèrent primitivement à
l’application d’'émaux monochromes sur la terre cuite
ou sur la pierre. Initiés dans la suite à l’art du verrier,
ils remplacèrent les incrustation de mastics colorés
par des plaques en verres de couleur, enchâssées dans
les cloisons de leurs bijoux, et présentant, par leur
transparence, les mêmes caractères que les émaux
translucides, mais différant essentiellement de l’émail
en ce qu'ils n'étaient pas, comme lui, mis en fusion
directement sur le métal. Cette application du verre de
couleur dans les bijoux devint pour les Grecs une
découverte féconde. Ils l’appliquèrent en d’élégantes
et d’ingénieuses compositions, tirant un merveilleux
parti de la combinaison de filigranes multiples,
surpassant en finesse et en éclat tout ce que l’imagina-
tion peut rêver de plus capricieux et de plus délicat 3.
A Rome nul indice d’émail n’est signalé pendant
1 Ris-Paquot, Étude sur les émaux anciens, p. 14. —
2 Schuermans, De l'émail chez les Romains, dans Annal.
de l’Acad. d'archéol. de Belgique, 2° série, t. 11, p. 591. —
3 Philostrate, édit. Oléarius, in-8°, Lipsiæ, 1809; Jcon.,
1. I,c. xxvIn, t. 1, p. 804 : L τὰ χρώματα τοὺς ἐν
᾿Ὠχεανῷ βαρόζλρους ἐγχ ; διαπὺ
συνίστασθαι, at λιθοῦσθαι, χαὶ x Eypazn. Ce
passage était ainsi traduit par BI. de Vigenère, Les images
ou tableaux de platte peinture de Philostrate Lemnien, mis
en français par B. de Vigenère, Paris, 1597 : « car les bar-
bares habitant l'Océan les savent coucher (à ce que l’on
dit) sur le cuivre venant rouge du feu, où puis après elles
se glacent et convertissent en un esmail dur comme pierre,
gardans la figure au net qui y aura esté enduite. s On trouve
ÉMAILLERIE
2696
une longue suite de siècles; on y fait usage, ainsi
qu'en Grèce, de l’ornementation en verres de couleur 2,
Suivant toute vraisemblance les productions de
l’'émaillerie cessèrent d’être en usage en Grèce vers la
fin du re siècle avant Jésus-Christ. Au début de notre
ère, cet art était inconnu de l'Occident. Au commence-
ment du τπὸ siècle de notre ère, le rhéteur Philostrate
vint chercher fortune à Rome et habiter le palais de
Septime-Sévère. Initié aux derniers raffinements du
luxe grec et du luxe romain, il n’en avouait pas moins
que «les barbares voisins de l'Océan possèdent Part
d'étendre les couleurs sur l’airain ardent; elles y adhè-
rent, y deviennent dures comme la pierre et le dessin
qu'elles figurent se conserve ὃ ». Quels étaient ces bar-
bares voisins de l'Océan? Peut-être des Gaulois. A
quelle date peut-on faire remonter leur industrie? Les
ruines de Bibracte ont rendu des têtes de clous hémi-
sphériques en cuivre qui paraissent avoir été décorées
de raies et de chevrons dont les creux auraient été
remplis d'émail, et cela vers le début du πὸ siècle #.
A propos de la découverte au mont Beuvray d’un
atelier d'émaillerie celtique, on a rappelé la trouvaille
en Angleterre, à Londres même, dans la Tamise,
d’ « une superbe plaque de cuivre émaillée, dont les
bords non ébarbés attestent que cette pièce, d'une
fabrication locale, est restée inachevée entre les mains
du fabricant ὃ».
Nous sommes donc en droit d'admettre que les
ouvriers gallo et belgo-romains ont connu les traditions
de l’industrie de l'émail et l'ont pratiquée avec assez de
succès et de secret pour forcer l'admiration des Ro-
mains, tout en se gardant le monopole poure ux-mêmes.
Sans chercher à atteindre une trop grande précision
et encore moins à vouloir exclure personne, nous
croyons pouvoir admettre que ces «barbares voisins de
l'Océan », dont parlait Philostrate®, c'étaient principa-
lement les habitants de l’ancienne Armorique, depuis
l'embouchure de la Seine jusqu’à l'embouchure de la
Loire, et mème plus loin :. Il est aujourd’hui démontré
qu'une branche de l’Armorique se prolongeait jus-
qu'aux marches du Limousin. Cette dernière pro-
vince, ainsi qu’en témoigne le vase de la Guierce, con-
fectionnait des métaux dès le mre siècle, suivant le pro-
cédé de la taille d'épargne ὃ. Ainsi donc on peut tracer
une vaste région dans laquelle fut fabriqué, en Occi-
dent, le véritable émail. Cette région comprend la
Normandie, la Bretagne, la côte d'Angleterre, les pro-
vinces belges et lyonnaises, le Limousin. Charles de
Linas précise trop, croyons-nous, quand il écrit que
les émailleurs dont parle Philostrate « étaient évidem-
ment cantonnés le long des côtes méridionales de la
Grande-Bretagne, et de là sortirent les industriels qui
vinrent travailler en Gaule et en Germanie ».
En tout état de cause, le texte de Philostrate ne
nous autorise pas à exclure les Romains du nombre
des artisans émailleurs. Bien plus, les monuments
rencontrés en Italie donnent lieu de penser que ce
pays a possédé ses émailleurs subissant, directement
ou indirectement, l'influence de la civilisation ro-
maine, ou tout au moins mettant en œuvre des pro-
dans Sénèque, Epist., LXxxvI, ad Lucilium, une allusion
à l'incrustation du verre coloré, et dans Virgile, Æneid.,
1. VIII, vs 402 : à propos des armes que Vulcain doit forger
pour Énée et qui seront émaillées : …quod fieri ferro liqui-
dove potest electro. — * Bulliot, dans les Mémoires de la Soc,
nat. des antiq. de France, t. XxxXn, p. 71 54. — * F. de Las-
teyrie, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, t. XXXH,
p. 95. — “ Philostrate, Vitæ sophistarum, édit. 1709, t. 1,
p. 532, 804, semble indiquer encore l'émaillerie, qu'il qualifie
d'ouvrage celtique ou phrygien. — * Ris-Paquot, op, cit,
p.24 sq,— *M. Ardant, Émailleurs et émaillerie de Limoges,
in-12. Limoges, 1855. — " Charles de Linas, La châsse de
Gimel et les anciens monuments de l'émaillerie, in-8°, Paris,
1883, p. 12.
|
ἢ
|
À
pre
τ πο
2697
duits manufacturés par des ouvriers grecs ou ro-
mains. Émile Molinier a fort délicatement observé
.que tous ces produits émaillés du πιὸ et du me siècle
appartiennent à la catégorie des émaux champlevés
et des « émaux en mosaïques », c’est-à-dire composés
de cubes ou de rondelles de verre coloré, de dimensions
variables, juxtaposés et soudés, par la cuisson sans
doute, à l’aide d’un fondant, puis polis comme les
émaux champlevés ordinaires. Si on peut admettre
à la rigueur que les émailleurs barbares expédiaient
leurs cannes et leurs galettes d’émail, qu’il suffisait
dès lors de débiter en cubes ou en disques de dimen-
sions plus ou moins minuscules, il est beaucoup
plus difficile d'accepter que ces barbares possédaient
les secrets de fabrication des verriers gréco-romains et
fabriquaient des cannes de verre de différentes cou-
leurs juxtaposées suivant un ordre géométrique,
amenées à l'état pâteux, ensuite étirées, tordues, de
façon à présenter dans leur section un motif d’orne-
ment parfaitement régulier, fleurettes, rosaces, etc.,
de plus en plus petit suivant que la canne de verre, de
plus en plus allongée, diminuait de diamètre !. Bon
nombre de produits émaillés montrent l'usage de
tubes ainsi fabriqués que nous n'avons aucune raison
d'attribuer aux barbares; on peut donc les croire
d’origine romaine. Dès lors, on ne voit pas pour quelle
raison nous refuserions aux Romains le droit de les
mettre en œuvre. Aucun des monuments connus
jusqu'à ce jour n'exclut la possibilité d’une origine
classique, et ne permet d'établir une théorie bien solide
sur la nationalité des ouvriers qui les ont produits.
Il est toujours si décevant pour certains esprits
d'aboutir à un résultat de cette nature qu'ils veulent
une solution à tout prix. Parfois ils rencontrent une
simple hypothèse, mais si ingénieuse qu'on a le de-
voir de la rappeler. C’est le cas pour la théorie origi-
nale présentée par Ch. de Linas à propos de la gourde
de Pinguente?. Il remarque qu'au ve siècle l’émaille-
rie disparaît généralement — nous verrons le contraire
— et se trouve remplacée par la verroterie cloisonnée.
Or, ce n’est pas au trouble jeté dans la société ro-
maine par les invasions qu'il attribue ce résultat.
Selon lui, les Romains, n'étaient pas émailleurs, au-
cune corporation parmi eux, pas même les barbaricarit
ou damasquineurs, ne se livrait à cet art. Les émail-
leurs, que les invasions mirent en fuite, étaient des
étrangers, des nomades — zingari, gitanes, bohé-
miens — qui pratiquèrent, jusqu’à leur disparition,
un art d’origine orientale, ou même, pour mieux
préciser, d’origine indienne. Cette théorie n’est pas
corroborée par ce que nous savons des émigrations de
ces peuplades nomades sur le sol de l'empire et de l'Eu-
rope *.
Les nomades écartés, nous nous retrouvons en
présence du problème non résolu et qui mérite de
nous retenir encore quelques instants.
Incontestablement, les émaux les plus parfaits ont
été fabriqués dans les contrées vaguement désignées
par le rhéteur Philostrate, à l’époque de la domina-
tion romaine et sous l’influence du style romain. En
aucun cas on ne saurait confondre ces bijoux avec
ceux qui datent de la période barbare et sortent des
ateliers gallo-francs des vie οἵ vue siècles. Si quelques
émaux primitifs se sont égarés dans des sépultures
mérovingiennes *, on doit se garder de conclure qu'ils
appartiennent à une date tardive. Il semble d’ailleurs
1 E, Molinier, Histoire générale des arts appliqués à l'in-
dustrie, in-fol., Paris, 1901, t. 1V, p. 30, — ? C. de Linas, La
gourde de Pinguente, dans Gazelte archéologique, 1885;
E. Molinier, op. cit., t. αν, p. 33; Venturi, Storia dell’ arte
italiana, t.u1, p. 60-81, fig. 67-68. — * Bataillard, Sur les
origines des Bohémiens ou Tziganes, dans Bull. de la Soc.
d'anthropol. de Paris, 18 nov. et 2 déc. 1875; État de la
DICT. D'ARCH. CHRÉT.
ÉMAILLERIE
2698
que la fabrication de l’émail se ralentit et s’éclipse
presque complètement pendant la période des inva-
sions et des guerres qui commencent au τὺ siècle. On
avait pensé ménager la transition entre le me et le
ΧΙ par l’anneau du roi d'Angleterre Ethelwulf et
l’anneau d’Ahlstan; il a fallu y renoncer, car la ma-
tière noire qui sert de fond aux figures ciselées dans
ces deux bijoux et qui est appliquée dans les creux
champlevés du métal, n’est pas une vitrification, mais
une sorte de nielle, mélange de métal et de soufre.
Il est plus probable que l’émaillerie avait périclité de ,
bonne heure; en tout cas, non seulement on n’en trouve
aucune mention dans les écrits de Grégoire de Tours
et de Frédégaire, mais même avant l’entrée des Frances,
les ouvrages de saint Paulin, de Prudence, de Sidoine-
Apollinaire n’y font pas la plus passagère allusion et
ces auteurs étaient gens trop diserts pour manquer
cette occasion favorable d’épiloguer longuement sur
le moindre émail. Nous sommes donc fondés à croire
que le mobilier liturgique, principalement les vases
sacrés, avant l’époque des invasions, n’ont été qu’ex-
ceptionnellement ornés d’émaux et, pour tout dire, ni
un monument, ni un texte ne nous mettent sur la voie.
Nous avons simplement à signaler un {/05<, un petit
poisson en émail polychromé trouvé dans la catacombe
d’Apronien (voir ce mot).
III. Émaux JuxrAPposés. — Dans le principe, le
décor par l'émail de pièces de bronze consistait tout
simplement en plaques unicolores. L'émail, à l'état
de pâte molle, était déposé dans des excavations de
formes appropriées, creusées, on l’a dit, à l’aide du
burin, et le feu le fondait en le rendant inaltérable.
Autant on voulait mettre de couleurs, autant on mé-
nageait de casiers, séparés entre eux par une paroi
amincie le plus possible. Cette méthode toute primi-
tive n’a pas laissé de produire d’agréables motifs. A
mesure que la technique étendit ses moyens, elle se ris-
qua à des opérations plus difficiles : ainsi elle coula
dans la même cuvette des émaux de diverses cou-
leurs, exactement juxtaposé ssuivant des lignes déter-
minées pour obtenir des figures géométriques multi-
colores d’un très agréable effet. On alla plus loin :
par ce dernier procédé, on parvint à créer de véritables
mosaïques d’une ténuité prodigieuse, affectant soit
la forme de damiers dont les cases, d’une grande rec-
titude, sont composées d'éléments bicolores également
disposés en damiers, et dont les côtés ont souvent
moins d’un demi-millimètre de longueur, soit aussi,
noyées dans un émail unicolore, de petites fleurettes
à plusieurs pétales qui se réunissent autour d’un
ombilie aux tons éclatants. L'objet le plus remarqua-
ble dans le dernier genre est un pendant provenant
de Geinsheïm 5 et conservé au musée de Spire.
Les deux fibules que Fr. Moreau a trouvées à la villa
d’Ancy t ne le cèdent cependant en rien pour l'éclat
et la délicatesse de travail à ce pendant, qui devait
faire partie du harnachement d’un cheval, car il a été
trouvé au milieu de ferrailles provenant de pièces
de harnais et de débris d’un char.
Comment opérait-on pour obtenir cette ornemen-
tation? Les avis sont partagés. Un homme bien com-
pétent en cette matière, Ch. de Linas, l'explique ainsi:
« Les Gaulois, et sans doute les Romains, excellaient
dans l’art de faire pénétrer à l’intérieur du verre ou
des pâtes vitreuses d’autres émaux, qu'on y fixait à
l’aide du calorique, émaux qui formaient à la surface
question de l’'anciennelé des Tziganes en Europe, dans
Congrès internat. d'anthropol. et d'archéol. préhistoriques,
Budapest, 1877, t. 1. — * Cochet, Normandie souterraine,
in-$°, Dieppe, 1854, pl. XV, p.367; C. Roach Smith, Collec-
tanea,t.rtr, pl.xxXvV. — ὃ Lindenschmidt, Alterthümer, t. 11,
fase. 8, pl. 1. — "Ἐς Moreau, Album Caranda, pl. LXVmM,
nouv, série.
IV, — 85
2699
de l’objet ainsi traité des dessins de couleurs variées.
La grande fibule ronde du Cabinet des antiques,
d’autres fibules conservées au Louvre présentent une
ornementation de cette nature. Elle a été obtenue,
MM. de Laborde et Labarte s'accordent pour le dire,
en employant le procédé suivant : après le refroidis-
sement d’un premier émail, qui avait rempli les com-
partiments fouillés dans le métal, l’orfèvre creusait
cet émail à l’aide de la roue et des instruments propres
à la taille et à la gravure des pierres précieuses; dans
les cases ainsi pratiquées, il introduisait un second
émail de nuance différente, que la fusion produite à
l’aide du feu, faisait adhérer à l’ancien, sans les mé-
langer ensemble; parfois, une nouvelle opération
incrustait un troisième émail :.»
Plus loin, à propos du bouton émaillé que l’abbé
Cochet a trouvé à Envermeu et que Roach Smith a
publié grossi et sous trois aspects différents, il dit que
ce savant y reconnaît l'ouvrage d’un mosaiïste, et que
l'abbé Cochet adopte cet avis.
Dans son livre sur le cimetière de Strée, Van Bas-
telaer émet l’opinion suivante sur le procédé de cette
fabrication : « D’autres objets, dit-il, sont couverts
d’émaux non complètement cloisonnés; ils ne. portent
que le rebord ou cloison externe et une ou deux autres
cloisons formant des compartiments communs à plu-
sieurs couleurs, celles-ci juxtaposées l’une à l’autre
en forme de mosaïque, souvent incrustées dans un
fond d’émail, où il a fallu d’abord tailler et creuser
la case ou l’alvéole de chaque couleur qu'il s’agit d'y
poser. Cette façon rappelle l'émail sur plaque uniesans
cloison, ou peinture en émail, qui fut inventée plus
tard et qui fit au xvie siècle la renommée de Limoges®.»
E. Aubert, dans la description du trésor de l’abbaye
de Saint-Maurice d’Agaune ?, indique aussi comment,
à son avis. procédaient les émailleurs pour obtenir
les émaux nuancés, sans cloisonnage préalable : « Après
le refroidissement d’un premier émail qui avait rem-
pli les parties creusées dans le métal, l’ouvrier, à l’aide
de la roue, armée d’une molette analogue à celle dont
on se sert pour graver les pierres fines, ouvrait un
compartiment dans ce premier émail et le remplissait
d’un émail d’une autre couleur. La pièce était alors
remise au feu et la fusion faisait adhérer le nouvel
émail à l’ancien sans les mélanger. Cette opération
se renouvelait autant de fois qu’il y avait d’émaux à
fixer. »
A propos de la fibule de Wancennes ἡ. A. Béquet
produit, à son tour, son opinion sur les procédés de
fabrication des émaux juxtaposés: « L’ouvrier pla-
çait l’une à côté de l’autre des baguettes extrêmement
minces de pâte d’émail de différentes nuances; il les
combinait suivant le dessin qu'il voulait obtenir :
fleurettes, petites croix, etc., puis il les passait légère-
ment au feu pour les lier entre elles; ensuite il les rou-
lait et les étirait suivant la dimension voulue. Après
son refroidissement, on sciait délicatement le faisceau
formé par la réunion de ces baguettes; on obtenait
alors des tranches sur lesquelles apparaissait le dessin
formé par la combinaison des baguettes. » Outre les
procédés que nous venons de décrire, nos ancêtres en
connaissaient deux autres, l'émail champlevé, que nous
avons décrit, et l'émail serti à l’aide du foret dans
une couche d’émail durci ou bien enfoncé dans une
pâte d’émail incomplètement figée, pendant son re-
froidissement.
E. Molinier déclare que le procédé de cuissons suc-
cessives ne peut se soutenir en face d’un examen
1 Ch. de Linas, Les œuvres de saint Eloy, p. 24. — * Van
Bastelaer, Le cimetière belgo-romain de Strée, p. 179 sq. —
5. Aubert, Trésor de l'abbaye de Saint-Maurice d'Agaune,
dans Mém. de la Soc. nat. des antiq. de France, t. XXxXn.
p. 121. — * A, Béquet, Nos fouilles en 1883 et 1884. Wan-
ÉMAILLERIE
2700
attentif des pièces, les petits cubes en damiers ont été
disposés à froid, puis passés au feu et polis. Quant aux
fleurettes, il pense que ce sont simplement des cannes
de verre composées d’un faisceau de cannes de difté-
rentes couleurs, sectionnées ensuite en tranches très
minces dans le sens du diamètre *.
Si on considère la fibule de Lucy-Ribemont (fig.
4054), on ne peut que souscrire aux observations de
J. Pilloy, à savoir que la part du mosaïste l’emportait
certainement sur celle de l’'émailleur dans le procédé
de fabrication de cette belle fibule. D'ailleurs, ainsi
qu'il le fait observer ‘, la roue, le touret, le foret, in-
struments avec lesquels on taille le verre et les pierres
fines, produisent uniquement des excavations circu-
laires, comme le font tous les outils animés d’un mou-
vement de rotation. Il est extrêmement difficile d’ob-
tenir avec leur aide non seulement des angles aigus,
comme il en aurait fallu pour y insérer les pétales des
fleurettes, mais même des angles rectangles pour y
placer exactement un cube. Pour creuser les quatorze
cents trous carrés destinés à recevoir les cubes blancs et
rouges qui ornent les cent trente-six cases dela fibule de
Lucy, qui ne porte que trois centimètres de diamètre,
il eût fallu travailler des mois entiers, en supposant
encore que ce travail eût été possible à cause de la
ténuité de ses éléments constitutifs. Ce qui est plus
probable c’est que l’ouvrier réduisait préalablement
à coups de ciseau des pâtes cuites d’émaux colorés
pour leur donner la forme désirée, tout comme font
encore de nos jours les mosaïstes italiens qui repro-
duisent sur des broches d’un centimètre à peine de
surface, à l’aide d’émaux, de verres et de roches colo-
rées, les compositions les plus délicates et les plus
artistiques. Une fois la mise en place terminée, on
soumettait l’objet à un feu modéré qui agglutinait
sans les déformer, tous les minuscules matériaux. Un
frottement énergique sur grès ou sable donnait enfin
à la surface le poli et le luisant qui faisait ressortir
l’ensemble et les détails de la composition et avivait
l’éclat des couleurs. On trouve souvent détériorée la
décoration émaillée des fibules; c’est tout simplement
parce que la fusion de l'émail d’agglutination n’a pas
été faite à un degré suffisant, et alors les éléments
se sont disjoints. Dans une fibule trouvée à Montigny-
en-Arrouaise, arrondissement de Saint-Quentin, la
zone intérieure a été en partie privée des petits cubes
bleus et blancs qui constituaient les damiers qui la
composaient (fig. 4054). L'examen à la loupe fait par-
faitement voir que ce sont bien des morceaux préala-
blement disposés en cubes et juxtaposés aussi exacte-
ment que possible, et souvent bien irréguliers.
Une fibule trouvée à Reims (fig. 4054) et qui n’a
que 15 millimètres de diamètre, a été fabriquée à
l’aide d’un autre procédé. Le fond ou champ est un
émail bleu turquoise dans lequel ont été ménagés sept
petits cercles remplis d’un émail blanc, dans lequel
est inséré un petit anneau gris. Ces cercles n’ont pas
été creusés au touret, car ils seraient plus réguliers
qu’on ne les voit. Il est impossible d'admettre que, l’in-
strument faisant des trous régulièrement circulaires, on
ait cherché à plaisir à les rendre ovales. On a donc
tout d’abord rempli tout le champ de la fibule à l’aide
d'une pâte d'émail bleu. Avant sa complète dessicca-
tion on y ἃ creusé, à l’aide de petits bâtonnets de
bois ou de métal, des trous qui ont ensuite été comblés
avec de la pâte blanche, dans laquelle ont été insérés
de petits anneaux obtenus en cassant transversale-
ment un tube de verre ou d’émail grisâtre; puis le
cennes, sa villa et ses cimetières antiques, tiré à part, p. 9.
— 5. Ἐς Molinier, L'émaillerie, Bibliothèque des merveilles,
1901, p. 230. —°J. Pilloy, L'émaillerie aux 11° et III siècles,
dans Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques,
1895, p. 232-244.
D
ads
Ro
Fibule de Montigny
δα Ârrouaïse
πα σον De. rl
Le-Neuf
δε.
Fbule de Laon
Fibule de Marteville
fibule de Lucy -Ribémont Fbule de Séraucourt le-6< Boucle émaillée ὃν
4054. — Fibules et plaques émaillées.
D'après Bulletin archéologique du Comité, 1895, pl. x; 1901, pl. 1; et Dalton, Byzantine art, p. 505, fig. 301.
tout a été soudé par la cuisson. On remarque que
l'émail blanc avait moins de solidité que le bleu, car
le premier a disparu en partie, les cercles se sont creusés,
tandis que le second est intact. De nos jours, c’est
au moyen du même procédé qu’on fabrique les car-
reaux céramiques dits émaillés, qui ne sont soumis
qu'à une seule et unique cuisson, toutes les incrusta-
tions d'argile colorées s’effectuant pendant que la
pâte est à l’état d’incomplète dessiccation. D'ailleurs,
remettre plusieurs fois au feu des objets si délicats
aurait eu pour résultat de les exposer à une détério-
ration inévitable. Quant aux fleurettes qui garnissent,
en se répétant, certains objets et entre autres les deux
magnifiques fibules de la villa d’Ancy et le pendant
trouvé parmi les harnachements d’un cheval à Gens-
heim, on peut admettre le procédé des mille fiori, à
cause de l’excessive délicatesse des détails de la fleur
et de leur exacte répétition.
Une boucle trouvée pendant l'hiver 1894-1895, sur
l'emplacement qu’a occupé, dans le canton de Vic-
sur-Aisne, une villa romaine, se présente sous la forme
rectangulaire, en bronze, mesurant un centimètre et
demi de largeur sur une longueur totale de 4 centi-
mètres. Elle est intéressante à divers titres. D'abord
l'anneau fait corps avec la plaque d'attache, comme
dans les boucles franques; ensuite, sur cette plaque,
sont figurés, par des traits de gravure, deux bustes
affrontés, l’un d'homme et l’autre de femme; et enfin
elle a été dorée et même émaillée de diverses couleurs,
parmi lesquelles le rouge domine (fig. 4054). L’anneau
est carré et porte, en son milieu, une petite expansion
imitant la tête d’une tortue; l’ardillon est très petit
et très simple; il tourne autour d’une brochette qui
fait corps avec la plaque; enfin trois petits clous à tête
ronde, apparents à l’extérieur, servaient à la fixation
de la boucle sur le cuir ou l’étoffe de la ceinture dont
l'épaisseur (un millimètre environ) est donnée par la
distance qui existe entre le dessous de la plaque et les
petits rivets de bronze qui, à la partie postérieure,
accompagnent chaque clou. Une rigole assez profonde
a été creusée au burin sur l’anneau et se continue
tout autour de la plaque rectangulaire, où elle
constitue un encadrement. Cette rigole a reçu de
petites plaquettes rectangulaires d’émail, alternati-
vement blanches et vertes, sans que ces émaux soient
limités par des cloisons, étant seulement exactement
juxtaposés. Un second filet, tantôt rouge, tantôt
vert sombre, entoure le champ de la plaque, dont le
fond, rempli d’un émailtantôt vert foncé, tantôt rouge,
sert de repoussoir aux deux efligies. Les traits de
gravure qui dessinent les yeux, le nez, la bouche, les
plis de la coiffure et ceux des vêtements ont été rem-
plis d’'émail rouge vif. Maisil faut avouer que les formes
sont on ne peut plus naïvement reproduites. La tête
de gauche se présente de trois-quarts; une sorte de
coiffe ronde la recouvre. La robe, fermée au cou, comme
il convient aux gens du nord, fait quelques plis sur
l'épaule gauche. La tête de droite est de profil, mais
l'œil est de face; cela se voit souvent dans les ouvrages
barbares. Un voile ou un bonnet aux plis parallèles,
entoure aussi la tête et le cou.
Une aussi grande imperfection dans le dessin peut
sembler étrange si l’on se reporte à l’époque où a été
créé ce bijou, époque où les arts étaient dans toute
leur splendeur ; mais il faut considérer que les ouvriers
qui, dans le nord, avaient la spécialité d'appliquer
1 D, A. Van Bastelaer, Le cimetière belgo-romain de Strée,
Mons, 1877. — ? Cochet, La Normandie souterraine, p. 288-
292, — + Terninck, L’Artlois souterrain, Arras, 1880, t. x11,
pl. xz. — * Lindenschmidt, Alterthümer unserer heidni-
schen Vorzeit, t. 11, 4° cahier, pl. v; 7° cahier, pl. 1; t. ΠῚ,
1° cahier, pl.1v;8* cahier, pl. 1v; 9° cah., pl. [ν΄ — δ Morlet,
dans Bull, de la Soc. nat. des antiq. de France, t. XXVU, p. 75.
ÉMAILLERIE
2704
l'émail sur le métal, s'ils possédaient une grande
habileté pour l’y faire adhérer et produire, à l’aide
d’une assez riche gamme de tons et d’un tour de main
sans égal, cette ornementation délicate et de bon goût
qui a triomphé du temps, n'avaient que très peu la
connaissance du dessin. Il eût fallu qu'ils possédassent
dans leurs ateliers quelques-uns de ces artistes habiles.
qui gravaient les coins des médailles et taillaient les
pierres fines et les camées. Quant à l’ornementation
émaillée, on ἃ probablement procédé ainsi. Dans les
rigoles creusées sur l’anneau et autour de la plaque,
on a inséré, en les juxtaposant et en les alternant,
des petits morceaux rectangulaires d’émaux, préala-
blement cuits, blancs et verts. Les fonds du champ de
la plaque ont eux-mêmes été remplis de pâtes vertes
et rouges, ainsi que les tailles de gravure des effigies.
Le feu a fait ensuite son office de fixateur, et un polis-
sage soigneux a terminé le travail, qui a été com-
plété par la dorure des parties métalliques laissées
à nu.
IV. ATELIERS GAULOIS ET FRANCS. — Les fibules,
les couvercles de cassolettes, les phalères ou pendants.
émaillés de la période gallo-romaine sont assez
communs dans le nord de la Gaule, et surtout dans
la Gaule Belgique. Le point où ils sont le plus abon-
dants est l’Entre-Sambre-et-Meuse, constitué mainte-
nant par les pays de Liége, Namur et Charleroi, qui
aux πὸ et πιὸ siècles de notre ère étaient littéralement
inondés de bijoux émaillés dont la technique présente
des caractères absolument uniformes. Il en faut néces-
sairement conclure à la présence, dans ces parages,
d'ateliers de fabrication en pleine prospérité, qui
n’ont disparu que plus tard. Le musée de Namur est,
incontestablement, le plus riche de l’Europe en bijoux
émaillés du me siècle. Deux cimetières de colons,
ceux de Berzée et de Flavion, ont, à eux seuls, donné
plus de deux cents fibules émaillées d’une variété infi-
nie de formes et d’une bonne conservation. Les incur-
sions des barbares venus de Germanie, dans la deuxième
moitié du me siècle et au rve, anéantirent complète-
ment, dans nos contrées, la civilisation, le commerce
et l’industrie; toutes les villas furent ravagées ou
incendiées ; les riches disparurent et le sort des colons
et des esclaves devint des plus misérables. La fabri-
cation des bijoux émaillés disparut complètement.
C'est au voisinage de ces ateliers qu'il faut aussi
attribuer le grand nombre de fibules émaillées
trouvées dans le cimetière de Strée, près de Beaumont,
canton de Thuin, arrondissement de Charleroi.
Trente-six exemplaires y furent recueillis ? Plus on
s'éloigne de ce centre, moins les fibules émaillées
deviennent communes. Ainsi, l'abbé Cochet n’en
signale que quelques-unes dans sa Normandie souler-
raine ?, Dans L’'Arlois souterrain, M. Terninck en a
publié une demi-douzaine, dont l’une affecte la forme
d'une bouteille à une anse, remplie de vin figuré par
l'émail rouge *. Les bords du Rhin en ont aussi fourni
quelques-unes. Une a été trouvée en Alsace*.
En Luxembourg, le camp de Dalheim en a fourni
plusieurs®. Reims? et Amiens en ont aussi donné.
Dans le département de l'Aisne ἢ, elles commencent à
devenir un peu plus rares. On n’en a recueilli qu'un
très petit nombre à Abbeville (Homblières) et à
Vermand, dans des cimetières du τνὸ siècle, Fr. Moreau
en ἃ trouvé trois très jolies à la villa d'Ancy (canton
de Braisnes) 0.
— ® Le camp de Dalheim, 1°* rapport sur les fouilles, extrait
des publications de la Société pour la recherche et la conser=
vation des monuments historiques du grand-duché de Luxem-
bourg, 1851, pl. 1x. — ? Bulletin archéologique du Comité
des travaux historiques, 1895, pl. x, fig. 5, 10, — * Jbid.,
pl. x, fig. ὃ, 9. —* Jbid., pl.x, fig. 4,8, — !° Album Caranda,
pl. LxviIu, ποῦν. série,
nant rent t tien és …
D sgh. meme
ὯΝ
»
«τὰν
2705
Séduits par l'éclat de cette bijouterie, les Francs,
dans leurs incursions sur le sol de la Gaule, conser-
vèrent précieusement tous les exemplaires dont ils
purent s'emparer et en firent profiter leurs femmes
et leurs filies, qui les emportèrent dans leurs tombeaux.
Il en a été trouvé dans les cimetières francs de Lucy-
Ribemomt : et de Montigny-en-Arrouaise ?, arron-
dissement de Saint-Quentin ὅ, et même dans le
cimetière carolingien de Séraucourt-le-Grand #, A
Saint-Quentin même, une fibule émaillée a été trouvée
dans le cimetière franc et carolingien du faubourg
d’Isle. Fr. Moreau en ἃ aussi recueilli à Aiguisy
(canton de Fère-en-Tardenois) dans de semblables
conditions 5. M. Terninck en publie trois trouvées
également dans des cimetières des ve et vie siècles ".
Dans ses Recherches anthropologiques dans le Caucase?
M. E. Chantre donne la reproduction en couleur de
douze fibules émaillées qui proviennent des nécro-
poles de Kammunta et de Kambylte (Digorie). Ces
fibules ont, avec celles de la Gaule Belgique, non
seulement une grande ressemblance, mais encore une
identité absolue de forme, de matière et d’ornemen-
tation. Parvenue à la connaissance de Ch. de Linas,
cette découverte le confirma dans l'opinion qu’il avait
précédemment émise, que cette industrie avait dû
être importée chez nous par des nomades, « ces mêmes
tziganes qui jadis importèrent la métallurgie en
Occident. » Partis probablement de l’Inde, selon lui,
« ils atteignirent le Caucase et de là gagnèrent le
Danube, puis le Rhin, ensuite les deux rivages opposés
de la mer du Nord. Ce genre d’émaillerie embrasserait
une période qui a pu s'étendre du 1° au ve siècle.
Peu à peu, surgit ensuite vers le ve siècle, l’orfèvrerie
-cloisonnée, qui vient sans doute aussi de l’Inde .»
Outre les fibules émaillées, il y a dans le mobilier
funéraire des mêmes nécropoles des grains de collier
“en verroteries ou terres émaillées #, qui reproduisent
aussi le type exact de ce que fournissent les cimetières
de nos contrées, que l’on fait remonter aux 1ve et
ve siècles, et des vases de terre * complètement
identiques à ceux que renferment les sépultures à
incinérations gallo-romaines de Normandie. Peut-on
“croire à l’ingérence du hasard dans de semblables
rapprochements? Il faudrait admettre non seulement
une émigration d’émailleurs caucasiens en Belgique,
mais encore une émigration en masse des autres
métiers, verriers, et le reste.
Ce n’est donc qu'avec une notable exagération que
J. Labarte ἃ pu écrire : « L'art de l’imaillerie n’a pas
“été pratiqué en Occident durant les époques méro-
vingienne et carolingienne ?°. » Outre qu'une telle
affirmation tient pour résolue la question de savoir
si saint Éloi, ou les artisans du groupe d'ouvrages
d'une importance exceptionnelle attribués à ce saint,
émaillaient ces pièces d’orfèvrerie, nous avons d’autres
raisons solides de dire que l’émaillerie n'avait pas
complètement disparu de la Gaule. Déjà Ch. de Linas,
qui avait nié absolument l'emploi de l'émail dans le
calice de Chelles (voir Dictionn.,t.n, col.1623, fig. 1902),
‘était revenu à une opinion différente quelques années
plus tard. « Mes savants adversaires voyaient de
l'émail là où je ne reconnaissais que l’incrustation à
3 Bull. arch. du Comité, 1895, pl. x, fig. 2. — *? Jbid.,
pl x; Ag. 3. 3 J. Pilloy, Étude sur d'anciens lieux
de sépulture de l'Aisne, t. τι, p. 12 sq. — ‘ Ibid., t. 1,
p. 83; Bull. arch. du Comité, pl. x, fig. 7. —° Album Caranda,
pl. LV, ποῦν. série. — 5" Terninck, op. cit, pl. Lvr. —
ὍΝ ΤΙΣ, pl. XX. — * Jbid., t. ΠῚ, pl. XXVIN, XXVIN bis. —
ἡ 1bid., pl. xxv.—?° Histoire des arts industriels, t. 11, p. 89,
— La châsse de Gimel, p. 20. — 15 1, Pilloy, Les verres
franes à emblèmes chrétiens, dans Bull. archéol. du Comité,
1897, p. 226. — " L'émaillerie, 1891, p. 31.— 11. Pilloy,
Les verres francs, p. 227; cf. Ch. de Linas, La châsse de
ÉMAILLERIE
2706
froid, je les ai ardemment combattus, mais je pense
aujourd’hui qu'ils avaient mille fois raison, car la
fibule du Louvre (de la collection Durand) nous offre
parfondues les mêmes substances vertes et blanches
que je prétendais n’être que serties dans le calice.
La date du bijou flotte entre 560 et 625 à peu près;
serait-il un premier essai d’émaillerie limousine 11? »
Quoi qu'il en soit, nous avons la preuve que les
émailleurs de l’époque mérovingienne faisaient du
cloisonné et du champlevé. J. Pilloy, si bien instruit
de ces questions, observe 1? que nombre de boucles
franques et carolingiennes ont été évidées sur les
diverses parties qui les constituent, plaques, anneaux
et ardillons, pour recevoir une pâte d’émail, le plus
souvent rouge ou verte, que l’on fixait à l’aide du feu.
On trouve de ces objets dans toutes les collections;
mais trop souvent l'émail est tombé et l’on ne voit plus
que des traces dans le fond des alvéoles. Il existe au
musée de Namur une goupille d'attache de la boucle
sur le ceinturon d’un Franc. Tout le champ de cette
goupille a été profondément excavé en ne laissant
qu’une très mince bordure sur les contours. Dans cette
excavation, on ἃ déposé une pâte d’émail d’un beau
vert pomme qui possède encore aujourd'hui la solidité,
et l'éclat qu’elle avait au sortir du four. Cette attache
provient du cimetière de Pry. E. Molinier cite comme
la pièce dont l’antiquité est la plus reculée le reli-
quaire de sainte Radegonde (vie siècle), qui est
conservé à Sainte-Croix de Poitiers. Il ajoute qu’on
ne peut dire que les émailleurs qui travaillaient en
France, en Italie et en Allemagne au 1x® siècle, étaient
les ouvriers de l’époque romaine établis en Gaule;
mais qu'ils n’en ont pas moins continué et développé
une tradition antique. L'étude de l’émaillerie byzan-
tine autorisera cette conclusion %.
Cependant, objecte J. Pilloy, je puis montrer un
bijou émaillé du ve siècle ou du commencement du
vie siècle. C’est une bague d’argent, à jonc plat et à
chaton cruciforme, dont le centre est occupé par une
cloison circulaire. Toute la partie extérieure est
remplie d’émail, tandis que l’anneau central circon-
scrit un cercle d’émail blanc. Cette bague, qui provient
d’un cimetière franc de la Somme, est la réplique
d’une autre que j'ai trouvée à l’annulaire gauche d’une
femme franque, dans le cimetière de Croix-Fonsommes
(Aisne). Ici, les compartiments des chatons sont garnis
de grenats taillés en table reposant sur des paillons
gaufrés d’argent. Pour moi, toutes deux sont franques
et du commencement du vie, peut-être même du
ve siècle, comme je viens de le dire. Les orfèvres
francs étaient aussi bien émailleurs que lapidaires
et si les bijoux émaillés ne sont pas plus communs,
c'est que les femmes préféraient à l’opacité des
métaux l'éclat, le scintillement des pierres dù à leur
transparence. Il n’y ἃ donc pas eu interruption.
L'industrie de l’émail a pu se ralentir dans notre
contrée, mais les procédés n’ont pas été oubliés et
quand le goût y revint — au xe siècle — elle pro-
duisit de nouveau des monuments nationaux qui
n’eurent rien à envier à ceux qui provenaient de
l'étranger 14. »
Les Francs comptaient parmi eux de véritables
Gimel, p. 16 : « A l’heure des grandes invasions qui mar-
quent le début du v®siècle, l’incrustation parfondue s'éclipse
tout à coup devant la concurrence redoutable de l'orfè-
vrerie cloisonnée, plus brillante et d'une exécution moins
complexe. J'ai dit s'éclipse, parce que ni la mort, ni même
la léthargie de l'émail ne sont authentiquement prouvées.
Mon assertion a mieux qu'une valeur hypothétique, car à
cent cinquante ans environ de distance, les anneaux d’une
chaîne brusquement interrompue se séparent de nouveau
à des intervalles égaux, jusqu'au moment où les solutions
de continuité cessent tout à fait. »
2707
artistes, qui ne cessèrent pas de trouver l'emploi de
leur talent. Tout en s'inspirant des œuvres métalliques
des Goths et des Byzantins, ils étaient capables de
créer de toutes pièces les bijoux dont les femmes
franques aimaient à se parer, aussibien que les bou-
cles, fermoirs de bourse, poignées d’épées et de poi-
gnards qui composaient l'équipement et l’armement
des hommes.
La preuve que l’émaillerie n’a jamais été abandonnée
nous est fournie par la présence au cou des femmes,
pendant le 1ve siècle et depuis cette époque jusqu’au
vue siècle, de colliers dont les perles, en grande partie,
sont des émaux où l’on a pour ainsi dire cherché les
difficultés pour avoir l’occasion de les vaincre, et
aussi par la verrerie franque, très souvent décorée
au moyen de l’émail. ÿ
Une plaque de ceinture découverte dans un très
ancien cimetière, contemporain probablement de
la conversion de Clovis, à Monceau-le-Neuf, dans
l'Aisne, arrondissement de Vervins, nous fait voir
l'emploi de l'émail au vie siècle, le même émail que
celui du chaton de bague dont nous avons parlé,
le même aussi qu'employaient fréquemment au
vie siècle les émailleurs gallo-romains pour la confec-
tion des perles globuleuses ou prismatiques des
colliers. Cette plaque-boucle (fig. 4054), entière-
ment recouverte de grenats et d’émaux, a été recueillie
à la ceinture d’une femme âgée, inhumée dans la
partie sud-ouest du cimetière, la plus ancienne. à
coup sûr, car c’est de ce côté qu'ont été recueillies
les fibules digitées et les autres objets bien caracté-
ristiques de l’époque du début de l’occupation par
les Francs des pays au delà de la Somme. La largeur
de la plaque, 0 τη. 05, donne celle de la ceinture à
laquelle elle était fixée. La boucle et son ardillon, dont
l'extrémité antérieure s’amortit en forme de tête de
reptile, sont de fortes dimensions, qui pourraient
paraître exagérées pour la fixation d’une simple
ceinture de femme, si les restes de la feuille d’or, qui
les recouvrait entièrement à l’origine, n’indiquaient
pas qu’on avait cherché à obtenir un maximum de
surface pour bien exposer le brillant du métal. La
longueur de la plaque atteignait Ὁ m. 06. C’est un
caisson dont les bords, unis, sont de bronze comme le
fond. Au-dessous, il existe une seconde lamelle de
même métal fixée seulement sur quelques millimètres
sur le petit côté du rectangle; tout le reste est libre;
c’est entre ces deux plaques que s’insérait l'extrémité
de la ceinture, et elles étaient ensuite solidement
reliées par de petits clous rivets.
Bien que ce bronze ait été recouvert d’une feuille
d'or, il n’en faut pas moins constater que la richesse
de la décoration de la plaque contrastait singulière-
ment avec la valeur infime du métal employé. Que
les bijoux soient d’or, d'argent ou de bronze, cette
décoration est la même pour tous : le grenat, les
verroteries et quelquefois l’émail. L'objet de grand
luxe ne se distinguait que par la valeur intrinsèque
du métal qui le constituait : l'or, pour 165 princes et
les chefs; l'argent, souvent doré, pour les riches.
Les gens de condition inférieure avaient le bronze,
souvent étamé. Puis vint même le fer, quelquefois
recouvert d’une plaque assez épaisse d'argent, mais
le plus souvent damasquiné. La décoration étant la
même pour tous, il semble découler que le travail
du lapidaire n’était pas d’une excessive valeur, comme
on s’est plu à le dire. Par une autre conséquence, la
fabrication devait être locale et non exotique. Est-il
possible que toute cette quincaillerie ait été apportée
de Byzance? Qu'on l'y renvoyât pour être raccom-
modée? car on la raccommodait souvent, on en a de
nombreux exemples. Évidemment non. Du reste,
si on l’examine attentivement et qu’on la compare à
ÉMAILLERIE
2708;
celles de Byzance et des Goths, la bijouterie franque,
et même celle des vue et vie siècles, à l’aurore des
cemps carolingiens, ont toujours quelque chose de-
rude et d’imparfait qui les distingue à première vue.
Dans les bijoux byzantins, par exemple, tout est
exactement et parfaitement symétrique; on sent que
les-orfèvres s’inspiraient directement de l’art grec,
où tout est pondéré. Ici, au contraire, les applications
sont faites un peu au hazard. Un filigrane cordelé fait
pendant à un autre fileté seulement: dans un pan-
neau, c’est une spirale en face d’un enroulement en S.
Tout est jeté pêle-mêle sans le moindre souci des règles.
les plus élémentaires de l’art; et cependant, l’objet
terminé, ces imperfections disparaissent; vu dans son
ensemble, l’aspect en est séduisant. Ce sont les œuvres.
d'ouvriers travaillant de père en fils sans avoir
jamais voyagé, et par conséquent sans avoir eu
l’occasion de puiser aux sources mêmes de l'arb
antique.
Ceci n’est pas une simple hypothèse. Une décou-
verte faite à Caulaincourt, dans les dernières années
du xrx® siècle, dans un cimetière franc, a amené
l’exhumation d’un squelette pourvu du mobilier
funéraire ordinaire, de tout l'outillage d’un orfèvre
du temps et même les matières et jusqu'aux pierres
précieuses nécessaires à l'exercice de son métier;
tout ce qu'il fallait, en un mot, pour faire le neuf et
réparer le vieux, afin de satisfaire aux besoins et
aux désirs de sa clientèle.
Bien que le travail de l’émailleur diffère essentielle-
ment de celui du lapidaire, un même ouvrier pouvait
pratiquer ces deux opérations : cuire et sertir. Une
plaque-boucle trouvée au Sart, arrondie par le bas, est
pavée de grenats, avec, au centre, une abeille dont læ
tête, le corselet, l’abdomen et les ailes sont figurés par
des cloisons dans lesquelles on a fait fondre des
émaux bleu foncé (fig. 4054) 1.
On peut désigner ces deux procédés d'émaillerie
sous des appellations caractéristiques émaillerie
à chaud et émaillerie à froid. Celle-ci est plus ordi-
nairement dénommée : orfèvrerie cloisonnée, et, de
fait, elle consiste en une décoration obtenue au
moyen de fragments de grenats ou de verres colorés,
de formes diverses, sertis à froid dans des alvéoles.
Nous étudierons cette industrie plus tard (voir ORFÈ-
VRERIE CLOISONNÉE), nous réservant ici pour l’émail-
lerie à chaud, obtenue par coulage et fusion.
D’après ce qui précède, on a pu se convaincre de ce
qu’il faut croire de cette assertion, que les invasions
des barbares, surtout celles des Frances, entraînèrent
la ruine de toutes les industries qui florissaient
alors dans la Gaule. C’est une exagération, que des
études d’une rigueur consciencieuse permettent de
laisser au compte de l’école romantique. Le nord de la
Gaule, la Belgique, eut certainement à souffrir des
incursions des Frances, mais ceux-ci n'étaient pas les
brutes ignobles et repoussantes qu'étaient les peuples
germaniques, alors comme de nos jours. Leur éta-
blissement en Gaule n'eut pas le caractère d'une
catastrophe et d’un cataclysme — matière à des-
criptionslittéraires — ce fut moins une invasion qu'une
infiltration et en quelque sorte un glissement. ἢ
serait sans doute excessif de représenter les Francs
comme des touristes curieux de visiter les beautés
de la Gaule romaine; ces touristes étaient encore assez
incultes et mal éduqués, ils avaient la main lourde et
détruisirent beaucoup de choses qui eussent mérité
d'être conservées.
A leur entrée en Gaule, Francs et barbares igno-
1 J. Pilloy, L'orfévrerie lapidaire et l'émaillerie au V®siècle,
La plaque de Monceau-le-Neuf (Aisne), dans Bull. archéol.
du Comité, 1901, p. 3-14.
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2709
raient l’émaillerie champlevée et la preuve s’en trouve
que, dans les stations qu’ils occupèrent avant de
s'établir sur notre sol, pas un spécimen, pas un
indice de cette bijouterie n’a pu être relevé. Au con-
traire, une fois installés, les uns dans la Gaule
Belgique, les autres dans la Gaule Narbonnaise, ils
s'éprirent d’un goût très vif pour ces parures cha-
toyantes. Il y a lieu toutefois d'établir une distinction
entre les pièces émaillées dans la région occupée par
les Wisigoths et celles rencontrées dans les pays
conquis par les Frances.
« Dans le Midi, ce qui domine, c’est la plaque de
ceinturon de bronze ornée par le procédé de l’émail-
lerie à chaud !. Ici, les mœurs des nouveaux arrivants,
les Wisigoths, sans se confondre avec les usages des
Gallo-Romains, se transformèrent au contact de cette
civilisation qui les émerveillait. Les barbares, depuis
Jongtemps alliés de Rome, s’efforçaient d’imiter tout
ce qui les captivait dans son empire. Les guerriers
d’Ataulph étaient bien différents de ceux de Clovis,
et il ne pouvait venir à leur pensée de détruire ce qu'ils
rencontraient dans les pays nouveaux qui leur
étaient concédés, car c’étaient Rome et l’Italie mêmes,
avec leurs coutumes, leurs richesses, qu'ils retrou-
vaient sur les bords de la Garonne. Les Goths, qui
connaissaient l’'émaillerie cloisonnée et dont le senti
ment artistique était très développé, durent s’efforcer
de pénétrer les secrets de cette décoration nouvelle
et fréquenter les ateliers des artistes gallo-romains.
Il est certain que les spécimens d’émaillerie des
Wisigoths ne sont point comparables à ceux de leurs
prédécesseurs et de leurs maîtres; mais le procédé est
le même. Ils imitèrent cette ornementation brillante,
en firent en quelque sorte un art à eux, n'ayant plus
rien du splendide cloisonné primitif, n'ayant pas non
plus les qualités diverses et surtout la finesse de
l’émaillerie gallo-romaine.
« Chez les Francs, nous trouvons encore des bijoux
qui témoignent incontestablement de l'usage de
l’émaillerie. Mais ici, c’est de préférence la fibule qui
a reçu cette ornementation. La Gaule Belgique, et
plus particulièrement l’Entre-Sambre-et-Meuse, a
donné en abondance des fibules émaillées gallo-
romaines qui dénotent que là devait exister un
centre important de fabrication. Mais on y a aussi
recueilli, ainsi que dans les régions voisines de la
France et de la Belgique, des bijoux d’un caractère
certainement franc et décorés par le même procédé.
Telles, des pièces du musée de Namur et de Charleroi,
deux bagues à chaton quadrilobé, émaillées de vert,
blanc et noir ?, dont l’une trouvée à Templeux-la-Fosse ;
deux boucles avec plaques de petite dimension, en
argent, et conservant encore des restes d’émail
verdâtre, l’une de Marchélepot (Somme), l’autre du
Mesnil-Bruntel (Aisne) ὃ; une belle plaque de ceinturon
de Vorges (Aisne), représentant une croix pattée,
accotée de deux griffons ailés et affrontés, champlevés
et dont le fond a été enduit d’un émail bleu verdâtre ὁ;
une plaque ajourée au type du griffon, dont l'émail
n'apparaît plus qu’incolore, recueillie à Waben
(Pas-de-Calais); le fameux bijou trouvé à Envermeu
(Seine-Inférieure) par l’abbé Cochet, en 1851, repré-
sentant une feuille de vigne en émail d’un beau
1 C. Barrière-Flavy, Étude sur les sépultures barbares
du Midi et de l'Ouest de la France, 1893, pl. vIx, VIN, X 3 pla-
ques de Revel (Haute-Garonne), de Chadenac (Charente),
de Condom (Gers), d’'Herpes (Charente), d'Evmet-sur-
Dropt (Dordogne). — ? J. Pilloy, Les verres francs, dans
Bull. arch. du Comité, 1897, p. 227. — ? C. Barrière-Flavy,
Les arts industriels des peuples barbares de la Gaule, Album,
pl. XLVI, fig. 7. — + Jbid., Album, pl. XXXvVIm, fig. 1. —
# Cochet, La Normandie souterraine, 1854, pl. χα, fig. 3,
p. 290, 365-367; C. Roach Smith, Collectanea antiqua,
ÉMAILLERIE
2710
vert, encadrée dans un léger filigrane d'or, reposant
sur une double plaque de verre, la première violette,
l’inférieure blanche ‘; enfin, un grand nombre de
pièces diverses dans les musées de Luxembourg,
Trèves, Worms, Bâle, etc.
« Les Francs, comme les Wisigoths dans le Midi,
s’attachèrent à reproduire autant qu’ils le purent
cette brillante ornementation qu'ils rencontrèrent
dans la Gaule Belgique; et s’il ne leur fut point
toujours possible d’arriver à ce degré de perfection
auquel atteignirent les Belgo-Romains, du moins
parvinrent-ils à décorer quelques-uns de leurs bijoux
à l’aide de l’émaillerie à chaud, ce qui ressort incontes-
tablement de l’examen des pièces plus haut men-
tionnées, recueillies dans des tombes franques, et
ayant une technique absolument franque °. »
V. ATELIERS BYZANTINS. — En Orient, on pourrait
s'attendre à rencontrer les origines de l’émaillerie en
Égypte, où, dès une époque très ancienne, on possé-
dait le secret d’appliquer une couche vitreuse sur les
objets de poterie et où encore on rencontre, dès le
temps de la douzième dynastie, des bijoux d’or
décorés de pierres de couleur produisant un effet
analogue à celui de l’émaillerie. Cependant on n’a
rencontré aucun objet émaillé antérieur à la domina-
tion romaine dans la vallée du Nil. La raison en est
peut-être dans ce fait, que le verre fabriqué en Égypte
manque de l'élément constitutif indispensable à
sa fusion sur une surface métallique *. Les bijoux
découverts par Ferlini, en 1834-1835, dans la partie
supérieure de la pyramide de Meroé en Nubie, se
trouvaient parmi des antiquités de l’époque romaine*.
Les peuples de l'Égée ne semblent pas mieux
fondés à réclamer, puisque les parties bleues qui
ornent les bijoux du trésor d'Égine, aujourd’hui au
Musée Britannique, ont été découpées et serties à
froid et non pas coulées et fondues dans les alvéoles
qu’elles occupent ὃ.
Grecs et Étrusques ont pratiqué l’émaillerie environ
cinq siècles avant notre ère et les émaux de Koban,
dans le Caucase, sont certainement antérieurs à notre
ère 19, De même les émaux celtiques, qui remontent
au moins au mm° siècle avant Jésus-Christ. A qui
appartient l’invention primitive? On ne sait!
Nous passons ainsi aux émaux byzantins, dont les
plus antiques témoins ne remontent pas plus haut
que le vie siècle de notre ère, encore que les textes
permettent de soutenir l'emploi de ce procédé
d’ornementation au moins deux siècles plus tôt.
Kondakov a mis en pleine lumière l’origine et la
technique des émaux byzantins 1". L’émail cloisonné
vient de la Perse, à qui les Byzantins ont emprunté
grand nombre d’ornements et de parures. Mais il est
difficile de déterminer le caractère des premiers essais
de l’émaillerie byzantine : l'autel de Sainte-Sophie
mêlait probablement aux innombrables pierres pré-
cieuses un émail champlevé d’un caractère antique
et dont le rôle était borné à une ornementation très
simple. Ce merveilleux autel selon l'expression
d’un poète du temps, « scintillait de couleurs variées,
tantôt reflétant l'éclat de l'or et de l'argent, tantôt
brillant comme 16 saphir, et lançait des rayons
multiples, suivant la coloration des pierres fines, des
t. x, pl. XuIX, p. 221; de Laborde, Notice sur les émaux du
Musée du Louvre, 1853, p. 95. — " C. Berrière-Flavy, op.
cit, t. 1, p. 174-179. — τ Ἐς Dillon, dans Burlington ma-
gazine, t. xx, sept. 1907, p. 373. — " Ferlini, Cenno sugli
scavi operati nella Nubia, Bologna, 1837. — ? Ο. M. Dalton,
Byzantine art and archæology, Oxford, 1911, p. 495.
% Virchow, Das Gräberfeld von Koban, dans Zeitschrift für
Ethnologie, 1904, p. 87. — ἮΝ. Kondakov, Histoire et
monuments des émaux byzantins, Francfort, 1892; οἵ,
Rômische Quartalschrift, 1895, p. 521.
2711
perles et des métaux de toute sorte dont il est com-
posé. » « Il était, dit le chroniqueur Cedrenus !, en or,
en argent, en pierres de tout genre, en métaux. Jus-
tinien y rassembla beaucoup de matières précieuses,
if fit fondre celles qui étaient fusibles, et les réunit
aux solides. » Nicétas ajoute que l’autel était composé
de diverses matières’ précieuses assemblées au ἴθι,
et réunies en une seule masse de diverses couleurs,
et d’une beauté parfaite.
« Sous l’imprécision des termes, il semble bien qu’on
doive reconnaître un premier essai d’émaillerie
(probablement de l'émail champlevé) et il est vrai-
semblable que, dès ce moment, les Byzantins connais-
saient la technique savante de cet art luxueux, qui
devait plus tard, à partir du 1x® siècle, prendre chez
eux un si magnifique développement ?. Dès le vre siècle,
quelques monuments laissent supposer en effet qu'aux
procédés du travail en relief les orfèvres byzantins,
suivant la tendance générale de l’époque, substi-
tuaient volontiers la polychromie. La croix du trésor
de Monza, donnée en 603, par Grégoire le Grand, au
roi Adaloald, montre la crucifixion dessinée en nielles
sur une feuille d’or. L’encolpion de la comtesse
Dzyalinska, qui, d’après E. Molinier, date du vi: siècle,
offre, dans une enveloppe d’or niellé, une croix
cloisonnée de verroteries rouges et vertes. Ce procédé
menait directement à l'émail. En effet, le reliquaire
de Sainte-Croix de Poitiers, envoyé par l’empereur
Justin II à sainte Radegonde, avait, à en juger par
le dessin qui nous reste de ce monument aujourd’hui
perdu, une décoration faite de verroteries et d’émaux
cloisonnés. Enfin, une croix d’émail cloisonné, retrou-
vée au trésor du Sancta sanctorum (voir Dictionn.,
τ. mm, au mot Croix, col. 3515, pl. ἢ. texte) et qu’on
attribue à la fin du ve ou au début du vire siècle,
est décorée, non plus seulement d’ornements, mais
de scènes évangéliques exécutées au moyen de pâtes
translucides séparées par des cloisons d’or. Malgré
les imperfections du dessin, l’ensemble de ce monu-
ment est des plus harmonieux. Les têtes sont assez
expressives, la gamme des couleurs heureusement
variée. L'émail a ce coloris rouge vineux qui semble
caractéristique des émaux byzantins. Tout ceci donne
donc à croire que les artistes byzantins connaissaient
dès cette époque, non seulement l'émail champlevé
d’un caractère antique, tel qu’il paraît avoir été
employé dans l’autel de Sainte-Sophie, mais qu’ils
avaient emprunté à la Perse, plus tôt que ne le pense
Kondakov, la technique de l’émaillerie cloisonnée, où
ils devaient plus tard exceller %. »
Le poète Corippus, dans un écrit à la louange de
l’empereur Justin 11, décrit la vaisselle plate de
Justinien, « vaisselle d’or que le poids des pierres
précieuses rend plus pesante encore. L'image de
Justinien était peinte sur toutes les pièces. L'empereur
avait ordonné que l’histoire de ses triomphes fût
retracée sur chaque pièce de sa vaisselle avec de l’or
barbare. » Il semble qu'il peut être question ici
d'une décoration analogue à celle que les Latins
nomment émail.
Le reliquaire de sainte Radegonde, conservé dans
le monastère de Sainte-Croix, à Poitiers, jusqu'à
1 Cedrenus, édit. Bonn, ἅν. 1, p. 677; l’anonyme de
Banduri dit que Constantin plaça sur le Philadelphion
une croix ornée διὰ λίθων χαὶ ὑέλων. Kondakov entend
ce dernier mot de l’émail, ce qui est bien hasardeux. —
τ, Millet, L'art byzantin, p. 275. Il semble que ce soit
la période iconoclastique, si largement ouverte aux in-
fluences orientales, qui mit en honneur et développa la
pratique de l'émail cloisonné. En tout cas il occupe une
place très importante dans l’œuvre de Basile Ie; l’image
en émail du Sauveur décorait l’église du prophète I
l’architrave en or massif de la nouvelle basilique.
ÉMAILLERIE
l’époque de la Révolution, disparu depuis lors, mais
que nous fait connaître un dessin de dom Fonteneau,
était, disait-on, un présent de Justin II à la reine
des Francs. C'était un triptyque d’or dont les volets,
bordés d’un double rang de verroteries cloisonnées,
déposées dans des alvéoles rectangulaires, renfer-
maient à l’intérieur trois médaillons contenant des
bustes de saints et exécutés en émail cloisonné. Les
volets fermés présentaient la figure d’une croix à
branches égales, bordée de perles, gemmée et accom-
pagnée à une extrémité de quatre cabochons. Dans les
angles s’ouvraient des alvéoles contenant des reliques,
bordées de verroteries. Le panneau central, seul
conservé, offre une croix à double traverse bordée
d’un galon composé de verroterie cloisonnée, de teinte
verte imitant l’'émeraude. Le champ, un émail
cloisonné, à fond bleu lapis, est semé de rinceaux d’or
d’où s’échappent quelques feuillages bleu turquoise;
aux jointures des rinceaux s’attachent des points
verts, desquels s’élance un pistil rouge. D’autres
points rouges microscopiques égayent le cœur des
fleurs ou la terminaison des feuilles. Tous ces émaux
sont opaques, sauf le vert, qui est translucide. Ce
précieux monument, que continuaient à ignorer les
historiens les plus récents de l’émaillerie byzantine,
Kondakov et Bock, a été mis à son rang par E. Molinier.
Il mesure Ὁ m.057 de large sur 0 m.06 de hauteur.
Sa date ne peut ὅδ placer qu'entre 566 et 575.
Quoi qu'il en soit, malgré l’obscurité persistante qui
plane sur les origines de l’émaiilerie et sur ses vicissi-
tudes, il importe de ne pas oublier que les monuments
byzantins, 5115 n’ont pas initié l'Occident à l’art de
l'émail, ont pu, à partir de la grande décadence du
ve siècle, stimuler les derniers émailleurs et les empè-
cher de renoncer à leur industrie, qu’ils transmirent
telle quelle à des artisans aussi malhabiles qu’eux-
mêmes. En l’état actuel de nos connaissances, nous
pouvons affirmer que l'Occident n’a pas emprunté
à Byzance l’émaillerie comme art pas plus que comme
technique. La présence de lémail sur la châsse
d'Agaune (voir ce mot) et sur les reliquaires de
Pépin d'Aquitaine à Conques (voir ce mot), témoigne
de la conservation des vieux procédés de l’époque
romaine en Occident. Un médaillon conservé au
British Museum (fig. 4054), date du νι" siècle.
VI. QUELQUES MONUMENTS. — 1. Rouen, musée
départemental, un bouton (diam. 0 m.023) formé d’un
anneau d'argent, cerclé de filigrane et sertissant un
chaton très remarquable. Un disque, en pâte siliceuse
blanc sale, a reçu une couche d’émail bleu cobalt
presque translucide; dans l’enduit en fusion, on a
incrusté le contour et les nervures d’une élégante
feuille de vigne esquissés par des cloisons d'or
excessivement fines; puis, à l’intérieur du réseau ainsi
déterminé, l’orfèvre a superposé au bleu une pellicule
d’un second émail vert clair opaque; une cassure
au premier lobe latéral de gauche permet de s'en
assurer. Découvert dans le cimetière franc d’'Envermeu
(Seine-Inférieure) par Cochet, Normandie soulerraine,
pl. χη, fig. 3, p. 365-367; C. Roach-Smith, Collec-
lanea antiqua, t. w, pl. 49; Ch. de Linas, La châsse
de Gimel οἱ les anciens monuments de l'émaillerie, 1883,
décorait d’émaux, dit M. Kondakov, non seulement les
plats, les coupes et toute la vaisselle de la cour, mais encore
les armes d’apparat et les harnais des chevaux. Les usten-
siles du culte, les calices, les patènes, les croix, les reliures,
les reliquaires, ete., sont compris par Constantin Porphy-
rogénète sous le nom général de ἕογα ψυμευτιχα. Ces
objets étaient souvent suspendus en guise d'ornements
dans les salles du palais, » — ἢ Ch. Diehl, Manuel d'art
byzantin, 1910, p. 287-289; cf. p. 642-643, 665-666. Sur la
planche hors texte du Dictionn., les cloisons d'or qui
sertissent chaque personnage ne sont pas visibles.
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RE
2713
p. 7-8; ce dernier y voit, sauf la monture, un émail
alexandrin, de l'époque romaine. Sur les émaux
alexandrins, cf. 1 αγίο, 1908, p. 130-134.
2. Morceau identique mais fragmentaire, dans
Caylus, Recueil d’antiquilés, t. 1, pl. χαιν, fig. 3;
les couleurs sont ici le bleu et le blanc. Ch. de Linas,
op. cil., p. 8.
3. Autre spécimen, sans cloisons, conservé au Musée
Britannique. Apsley Pellat, Curiosilies of glass making,
pl. x, fig. 7: Ch. de Linas, op. cit., p. 8.
4. Queue d’une feuille pareille au bouton d'Enver-
meu. Ce fragment, serti comme une pierre précieuse,
rehausse le col d’un grand vase oriental en cristal de
roche, exposé dans la galerie d’Apollon, au Louvre.
‘Ce vase, garni d’or et de gemmes, était un don
d'Aliénor d'Aquitaine à son mari Louis VII, qui
lui-même en fit présent à l’abbé Suger. Félibien,
Hist. de l’abbaye de Saint-Denys, pl.1v, fig. Z:J.Labarte,
Hist. des arts industriels, pl. xLv; Barbet de Jouy,
Gemmes el joyaux de la couronne; Ch. de Linas,
op. cit., p. 8.
5. Vase trouvé à La Guierce (Charente); cuivre
rouge, pyriforme, à col étranglé et haut de Ὁ πὶ. 117;
sa panse comporte des bandes verticales interrompues
vers le bas par une zone lisse. Ces bandes offrent
alternativement, les unes des C affrontés, les autres
des feuilles de lierre; çà et là des triangles. Les C, les
triangles et le contour des feuilles cardimorphes sont
-champlevés et émaillés, bleu foncé, minium, vert clair.
La partie inférieure, brisée, était vraisemblablement
aplatie, si elle ne reposait pas sur un pied; néanmoins
la forme générale reste complètement déterminée.
‘Ce flacon ressemble aux narghilés persans et aux
lotas hindous; en outre, le décor feuillagé à raies
verticales est usité dans l’Inde. La date est fixée par
un témoignage irrécusable, les médailles impériales
des deux Tetricus et de Lælianus (253 à 270) enfouies
près de l’objet. Ch. de Linas, op. cil., p. 138-139.
6, Petits émaux, dont la date, rv° ou v® siècle, est
absolument certaine, provenant des fouilles de
Sanxay (Poitou). J. Berthelé, Quelques noles sur les
fouilles de Sanxay, Niort, 1883, p. 21; Ch. de Linas,
op. cit. p. 140.
7. Émail du me siècle au plus tard trouvé, (avec
des médailles de l’empereur Philippe (244-249), au
sommet du Mont de Jouer, près de Saint-Goussaud
(Creuse). J. Labarte, Descriplion des obiets d'art qui
composent la collection Debruge-Dumenil, précédée d'une
introduction historique, in-8°, Paris, 1847, p. 132;
Ch. de Linas, op. cil., p. 140.
8. Fibules (trois ou quatre) en bronze émaillé,
découvertes à Buzeins, canton de Séverac, arron-
dissement de Millau, avec des monnaies du 1° siècle.
Cerès, Notes archéologiques, Rodez, 1876; Ch. de Linas,
op. cil., p. 140.
9. Bijoux analogues de provenance inconnue,
ayant fait partie du cabinet de M. Ed. Barry, dont la
collection presque entière est demeurée à Toulouse (?).
Ch. de Linas, op. cil., p. 140.
10. Bénévent; cône tronqué, creux, en cuivre
jaune (haut. ὁ m. 136, diam. O0 m. 110 et ὁ m. 057).
La surface de ce pavillon de trompette est couverte
de zones alternantes au repoussé, rinceaux de vignes
et guirlandes de laurier épargnées sur champ bleu;
des filets de perles carrées, métal sur fond blane,
les séparent. A. Darcel, L’émaillerie, dans Gazelle
des beaux-arts, t. xxu, p. 275, fig.; Ch. de Linas,
op. cit., p. 140-141.
11. Plaque rectangulaire en bronze, de provenance
italienne indéterminée, conservée au musée de Karls-
ruhe (haut. Ὁ m. 10, larg. Ὁ m. 047, poids 97 grammes).
Elle est ornée d’un lacis de feuilles de lierre bleu ou
rouge sur champ de la première couleur.Lindenschmidt,
ÉMAILLERIE
2714
Alterthümer, t. 1x, pl 1v, fig. 1; Ch. de Linas, op. cit.,
p. 141.
12. Gourde trouvée à Pinguente (Piquentum) en
Istrie, en 1866. Les ruines de la ville ont fourni des
inscriptions, des fragments d’architecture et divers
objets d’argent, de bronze, de verre ou d'ivoire,
accompagnés d’une médaille d’Antonin le Pieux, qui
recule au πὸ siècle une fabrication d’abord approxi-
mativement fixée au m°. L’anse mobile de la gourde,
aplatie et festonnée au sommet, comporte des tri-
angles bleus et rouges; le bord écaillé est bleu; les
renflements de terminaison paraissent aussi avoir
été incrustés. A côté du vase gisait un caveçon de
cheval en bronze (haut. du nasal, 0 m.03; des branches,
0 m. 09); son décor consiste en un double cordon de
feuilles de lierre que sépare une ligne médiane de
feuilles de laurier rangées bout à bout; pour bordure,
un filet de perles carrées. Des traces de couleur
bleue ont persisté sur quelques points. E. de Sacken,
Ueber einige romische Metall-urd Emailarbeiten, dans
Jahrbuch der kunsthistorischen Sammiungen des aller-
hüchsten Kaiserhauses, in-fol., Wien, 1883, t.1, p. 41-
47, pl; Gozzadini, De quelques mors de chevaux
ilaliques et de l'épée de Ronzano en bronze, in-8°,
Bologne, 1875, p. 25, pl. mr, fig. 10; Ch. de Linas,
Gourde en bronze émaillé de Pinguente, dans Gazelte
archéologique, 1884, t. 1, p. 18-19; E. Molinier, His-
loire générale des arts appliqués à l’industrie, t. 1v,
p. 33; A. Venturi, S{oria dell'arte italiana, t. x, p. 60-
81, fig. 67. Ch. de Linas, La chäâsse de Gimel, p. 15-16 :
« Gourde en bronze émaillé, la panse aplatie, de forme
circulaire, est munie ausommet d’un goulot cylindrique,
à couvercle (haut. totale ὁ πὶ. 18, diam. 0 m. 16). La
surface, champlevée, offre six cercles concentriques :
au milieu, un ornement cruciforme, exprimé par un
carré, anglé de feuilles de lierre et cantonné de quatre
disques; ensuite une corolle de nénuphar; une guir-
lande de trèfles; enfin un galon denticulé. Le gros
œuvre du décor est en métal épargné; les champs sont
alternativement bleu et rouge brique, avec détails
soit de ces mêmes couleurs, soit rouge minium.
Le denticulé intérieur est bleu; l'extérieur, rouge
brique. La tranche, large de 0 m. 055, est revêtue d’un
double bandeau, échiqueté de deux traits, bordé de
denticules. Des appliques, longues de Ὁ πὶ. 082, et
terminées par un bec de bronze, épousent la tranche:
elles présentent un denticule curviligne crêtelé de
festons. Sur le plat du couvercle, une fleur de nénu-
phar à sept pétales, dont une haute flamme de métal
figure les étamines. Tranches, appliques et couvereles
sont émaillés au champlevé en bleu et rouge brique.
Des crochets latéraux, au moyen d’anneaux libres,
se relient à une anse arquée; tout ce système est ciselé,
ainsi que le goulot. -
13. Une pièce (?) finement décorée du Musée des
Offices à Florence : tons rouge, bleu et jaune. E. de
Sacken, op. cit, p. 45; Ch. de Linas, op. cit., p. 142.
14. Musée de Brescia, seau émaillé en champlevé
sur cuivre; décoration en damiers blanes, bleüs,
rouges. Découvert en 1901 à Forcello, près de Brescia,
dans une tombe, avec un coffret de cuivre argenté, une
cuiller de bronze, etc., et une monnaie de Commode.
Venturi, S{oria, t. 11, p. 60, 83, fig. 68.
15. Musée de Saint-Germain-en-Laye, fouilles du
Mont-Beuvray (Bibracte) attestant la présence dans
ces parages, au 1 siècle de notre ère, d’émailleurs
vagabonds dont les informes travaux préludent à
une industrie qui deviendra florissante au πιὸ et surtout
au ππὸ siècle. Alors apparaissent une multitude d'objets
émaillés, vases, pendeloques, fibules en forme d’ani-
maux ou à dessins géométriques. Ces objets, dont le
métal n'esquisse que les lignes principales, offrent
souvent des émaux juxtaposés; sur d’autres le champ
2745
vitreux a été creusé à la roue pour recevoir un diapré
de couleurs différentes.J.-G. Bulliot et H. de Fontenay,
L'art de l’émaillerie chez les Éduens avant l'ère chré-
tienne, d'aprés les découvertes failes au Mont-Beuvray,
dans Mémoires de la Soc. éduenne, 1875, t. τν, p. 439:
F. de Lastevrie, Observations sur l'émaillerie chez les
Gaulois, à propos des découvertes faites par M. Bulliot
au Mont-Beuvray, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq.
de France, 1871, p. 95-98; Ch. de Linas, op. cil., p. 11;
S. Reinach. Antiquilés nationales. Descriplion rai-
sonnée du musée de Saint- Germain-en-Laye, 1889-1894.
16. Musée de Rodez; boucle émaillée du mme siècle,
représentant un griflon, l’animal se détache en rouge,
en bleu et vert sur un champ métallique; découverte
à La Borie-Blanque, canton de Saint-Affrique
(Aveyron), dans une sépulture de l’époque mérovin-
gienne. Ch. de Linas, op. cit., p. 12, note 1.
17. Musée Britannique. Vase sphérique à côtes de
melon, col mamilliforme sommé d’un grand anneau
d’où partent deux dauphins en manière d’anses;
pied rond à doucine; découvert à Ambleteuse (Pas-
de-Calais). Chaque côté présente un double motif,
qu’interrompt un ornement cardimorphe, inscrivant
un fleuron trilobé (fleur de lis); on y voit des disques
semés de figures géométriques irrégulières, des espèces
de feuilles de lierre disposées en croix, des triangles.
Les bordures consistent en losanges, oves et croissants.
Le dessin est déterminé par de petites cuves creusées
dans le métal, malheureusement l’émail a disparu et
ses couleurs sont ignorées. A. Darcel, dans Gazette des
beaux-arts, t. XxXu1, p. 272, fig.; Ch. de Linas, op. cit.
p. 142.
18. Bartlow, comté d’Essex, seau provenant d’une
sépulture qui, par les monnaies qu’elle renfermait,
doit être attribuée au ne siècle. Le vase, muni d'une
anse droite, à crochets passant dans les anneaux
d’élégantes oreilles, est sphéroïdal et repose sur un
pied fort bas. Autour de la panse courent des ceps de
vigne, tiges rouges, feuilles vertes, émergeant d’un
fond bleu translucide: des réserves métalliques
expriment tous les détails. J. Labarte, Recherches sur
la peinture en émail dans l’antiquilé el au moyen âge,
in-4°, Paris, 1856, p. B, n. 6.; Ch. de Linas, La châsse
de Gimel, p. 13; Venturi, Sforia, t. 11, p. 60.
19. Maltbaek (Danemark). Coupe trouvée dans une |
tourbière, probablement contemporaine et compa-
triote du seau de Bartlow (n° 18); l’analogie du dessin
et des tons de l'émail est frappante. C. Engelhardt,
Coupe de bronze émaillé, première période de l’âge de
fer, trad. E. Beauvois; Ch. de Linas, op. cil., p. 13.
20. Pyrmont (principauté de Waldeck); patère
recueillie au fond d’une source thermale, avec trois
médailles, dont une de Caracalla; la guirlande de
lierre et de quatrefeuilles offre un caractère gallo-
romain bien marqué. Gamme des émaux : bleu, vert,
rouge, rappelant les n. 18 et 19 et autorisant à croire
que la patère ἃ été fabriquée en Angleterre ou par
quelque émailleur anglais établi sur le continent.
Les eaux de Pyrmont étaient très fréquentées et,
après guérison (ou soulagement), on jetait dans le
bassin de la source une offrande à la nymphe topique.
Aucun des vases émaillés rencontrés jusqu'ici dans
les sépultures païennes du Rhin π᾿ ἔβα] en perfection
le seau de Bartlov, la coupe de Maltbaek et la patère
de Pyrmont. Jahrbücher des Vereins von Allerthums-
freunden im Rheinlande, t. ΧΧΧΝΤΗ, pl. 1, fig. 1-2; Lin-
denschmidt, Allerthümer, t. m1, chromol.; de Linas,
op. cil., p. 14.
21. Saint-Maurice-en-Valais. Châsse émaillée (voir
Dictionnaire, au mot AGAUNE, t. 1, col. 867-868,
fig. 192, 193), au sujet de laquelle : « J'ai tenté d’attri-
buer à une artisce mosane du vue siècle, sainte
rilindis, abbesse de Maeseyek, les dessins d’un
ÉMAILLERIE
2716:
chef-d'œuvre d’orfèvrerie cloisonnée, dont la crête-
offre un émail champlevé blanc et bleu », écrit
Ch. de Linas, op. cit., p. 19. Le même, L’art et l’indus-
trie d'autrefois dans les régions de la Meuse belge.
Souvenirs de l'exposition rétrospective de Liége en 1881,
in-80, Paris, 1882, p. 119-120, identification ingénieuse.
22. Utrecht. Châsse; voir Dictionn., t. m1, au mot
CHasse, col. 1138-1140, fig. 2703.
23. Louvre. Salle des bronzes, vitrine centrale,
ancienne collection Durand. Fibule ronde, légèrement
bombée; sa carcasse est en bronze, son diamètre
mesure Ὁ τη. 043. L’umbo comporte un cabochon
inscrit dans un quadrilatère, dont chaque angle
aboutit à un disque; un cloisonnage à redans coupe
les intervalles béants entre le quadrilatère et les.
disques, tous également cloisonnés. Ces derniers
incrustent un émail opaque vert foncé; les redans,
un fondant incolore, à cassures de gomme arabique
et de même nature que la matière vitreuse du coffret
d'Utrecht. Ch. de Linas, La chässe de Gimel, p. 19
et pl. en couleurs.
24. Calice de Chelles; voir Dictionn., au mot CALICE,
t. π, col. 1623-1625, fig. 1902, pl. en couleurs.
25. Amfreville, arrond. de Valognes, départ. de
la Manche. Casque en bronze orné d’émaux cloisonnés.
J.-M. Thaurin, Sur un casque en bronze orné d'émaux
cloisonnés et d’or du IVe siècle, dans Bull. de la Soc. des
antig. de Normandie, 1860, t. τ, p. 399-403, fig.
26. Bruxelles. Collection de fibules et agrafes
gallo-romaines de formes et de dessins très variés,
dont plusieurs enrichies d’émaux, provenant pour
la plupart du territoire de l'ancienne Belgique
(Bavai), Flandres, Namur, Hainaut, Luxembourg,
Maestricht. Th. Juste, Catalogue du Musée royat
d'antiquités de Bruxelles, 1867, p. 191; Ch. de Linas,
op. cil., Ὁ. 143, note 2. ;
27. J'écarte de cette nomenclature sommaire les
pièces très nombreuses conservées dans les collections
particulières et les musées provinciaux de la région
de l'Entre-Sambre-et-Meuse, du Rhin, de Picardie,
Champagne, Lorraine, Hainaut, Artois et même
Normandie, dans une zone qui s'étend d'Évreux
à Bavay.
28. Musée de Bonn. Unguentarium trouvé à Cologne;
bronze, pyramide hexagone. Décor des panneaux :
un denticulé, des oiseaux aquatiques, des guirlandes:;
décor du couvercle : feuilles de lierre. Tons rouge et
bleu, haut. 0m. 13; posait sur un trépied. E. de Sacken,
op. cil., p. 45; Ch. de Linas, op. cil., p. 144.
29. Fibule en bronze champlevé. Fond bleu verdâtre
inscrivant une grande feuille de lierre jaune orangé;
diam. Ὁ m. 28. Lindenschmidt, op. eùl., t. 11, pl. 1v,
fig. 2, 4; Ch. de Linas, op. cil., p. 144.
30. Hambourg. Phalère de cheval, brisée; forme de
pelle munie de trois appendices globuleux ; une branche
de lierre garnie de cinq feuilles serpente sur la face;
cette branche et lesigne :: sont niellés. Lindenschmidt,
op. cil., t. τα, pl. 1v, fig, 2, 4.
31. Keswick (entre Carlisle et Lancastre), épée dont
le pommeau, la garde et le fourreau, de bronze,
offrent des disques à cercles concentriques et des
billettes, colorés en blanc et en rouge C. Roach
Smith, Colleclanea antiqua, t. 1V, pl. 33, 34; Ch. de
Linas, op. cil., p. 145.
32. Londres, trouvé dans la Tamise des boucliers
en cuivre repoussé, rehaussé d’incrustations rouges.
— Deux petits supports à quatre pieds, dessin bleu,
vert et rouge. — Une plaque de bronze en forme
d’autel classique : abaque chargé d’une sorte de
triquètre compris dans une accolade de lierre; au-
dessous, deux griffons ailés, affrontés devant un vase,
| couronnent une stèle à fronton et à colonnettes
| torsadées; le centre de la stèle figure un tapis; soubas-
2717
sement, griffons aptères et vase. Tons bleu, jaune,
rouge et blanc. De minces cloisons esquissent la
plupart des motifs; le reste du travail consiste en
cuves pratiquées dans le champ métallique. A. Darcel,
Notice des émaux du Louvre, introd., p. xv; Gazelle
des beaux-arts, t. ΧΧπ, p. 273; Kemble, Horæ ferales,
pl. xv; A. W. Franks, dans The archæological
journal, t. χι, p. 27.
33. Plaques de bronze émaillées trouvées à Westhall.
H. Harrod, On horse-trappings found at Westhall,
dans The archæologia, 1855, t. xxxXvI, p. 454, pl.
XXXVI, n. 1 b, 2.3, 4.
34. Polden Hill (Somerset). Des disques (diam.
O0 m. 24), des pièces d’applique, l’une à six lobes
découpés (0 m. 065 sur 0 πη. 085), l’autre en accolade
(0 m. 16 sur O0 πη. 07); des branches de mors; une
garde d’épée, des objets indéterminés, le tout en
bronze champlevé avec une netteté remarquable :
les motifs, cercles, guirlandes, entrelacs, triangles,
portent des traces d’émail rouge. Ch. de Linas,
op. cil., p. 146.
NII. ΒΙΒΙΙΟΘΒΆΡΗΙΕ. — M. Ardant, Émailleurs οἱ
émaillerie de Limoges, in-12, Limoges, 1855. — E.
Aubert, Trésor de l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune,
in-4d0, Paris, 1872. — E. Barrière-Flavy, Études sur
les sépultures barbares du Midi et de l'Ouest de la
France, 1893; Les arts industriels en Gaule du ve au
vrzte siècle, 3 vol. in-4°, Paris, 1901, t. 1, p. 164-179.
— A. Béquet, Nos fouilles en 1883 el 1884. Wancennes,
sa villa et ses cimetières antiques, in-8°, Namur,
1884. — E. Bock, Die Kleinodien der heiligen rômischen
Reicher deutscher Nation nebst der Krôninsignien Büh-
mens, Ungarns und der Lombardei mit kunsthistori-
schen Erläuterung,in-fol., Wien, 1864. — J.-G. Bulliot,
Émaillerie gauloise, dans Mémoires de la Soc. nat. des
antig. de France, t. ΧΧΧΠΙ. — J.-G. Bulliot et H. de
Fontenay, L'art de l'émaillerie chez les Éduens avant
l'ère chrétienne d’après les découvertes failes au Mont-
Beuvray, dans Mémoires de la Soc. éduenne, 1875,
τ αν, p. 439. — F. Caneto, De l’émaillerie ancienne et
moderne et de quelques émaux envoyés du sud-ouest aux
galeries de l’histoire du travail, in-8°, Auch, 1867. —
A. Darcel, De l’émaillerie, dans la Gazelle des beaux-
arts, t. xvn, p. 265 sq.; L’émaillerie au moyen âge, dans
Congrès archéol. de France, 1868, t. xxxv, p. 371-382.
— O. M. Dalton, Byzantine art and archæology, in-8°.
Oxford, 1911, p. 505, n. 301. — A. Darcel, L’émail-
lerie au moyen âge, dans Congrès archéologique, Paris,
1868, t. xxxv, p. 371. — D’Arclais de Montany,
Traité des couleurs pour la peinture sur émail, in-8°,
Paris, 1865. — J. de Baye, Études archéologiques.
Époque des invasions barbares. Industrie anglo-
saxonne, in-4°, Paris, 1889.— B. Faussett, Znvenlorium
sepulcrale, in-8, London, 1856. — A. Francks,
Observations on glass and enamel, in-fol., London, 1861.
— Ed. Garnier, Histoire de l’émaillerie, in-8°, Paris,
1886. — N. Kôndakov, Histoire οἱ monuments de
l'émaillerie byzantine. Emaux byzantins. Collection
ZWEnigodorodskoï, 1892. — J. Labarte, Histoire
générale des arts industriels, 4 vol. in-8°, Paris, 1864-
1866; 2 in-40, pl.; 2e édit., 3 in-4°, Paris, 1872;
Recherches sur la peinture en émail dans l'antiquité
el au moyen ἀφο, in-4°, Paris, 1856, a fourni en grande
partie ce qu'on lit dans l’His{. génér., t. m1, p. 1-236.
— Τὸ de Lasteyrie, Observations sur l’émaillerie chez
les Gaulois, à propos des découvertes faites par M.
Bulliot au Mont-Beuvray, dans Bull. de la Soc. nat. des
antiq. de France, 1871, t. xxxn, p. 95-98. — Ch. de
Linas, Les origines de l’orfèvrerie cloisonnée. Recherches
sur les divers genres d’incrustation, la joaillerie et l'art
des métaux précieux, 3 in-8°, Paris, 1877; Orfèvrerie
mérovingienne. Les œuvres de saint Éloi et la verroterie
cloisonnée, in-8°, Paris, 1864; La chûâsse de Gimel
“
ÉMAILLERIE — EMBAUMEMENT
2718
(Corrèze) et les plus anciens monuments de l’émaillerie.
in-8°, Paris, 1883; La gourde en bronze émaillé de
Pinguente, dans Gazelte archéologique, 1884, t. 1,
p. 18-19; L'art et l'industrie d'autrefois dans la région
de la Meuse belge. Souvenirs de l'exposition rétrospective
de Liége en 1881, in-8°, Arras, 1882. — F. de Mélv,
Visite aux trésors de Saint-Maurice et de Sion, dans
Bull. archéol. du Comité, 1890, p. 380. — E. Molinier,
Dictionnaire des émailleurs, in-8°, Paris, 1885; L'émail-
lerie, in-8°, Paris, 1891; Histoire générale des arts
appliqués à l’industrie, in-fol., Paris, 1901, t. 1v. —
Fr. Moreau, Album Caranda, in-fol., Paris, 1877-1893.
— Pol Nicard, Connaissance des émaux chez les anciens,
dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1862-
1882. — J. Pilloy, L’émaillerie aux 115 el 1115 siècles,
dans Bull. archéologique du Comilé des travaux histo-
riques, 1895, p. 232 sq.; Les verres francs à emblèmes
chrétiens, dans même revue, 1897, p. 226; L’orfévrerie
lapidaire et l’émaillerie au Ve siècle. La plaque de
Monceau-le-Neuf (Aisne), dans même revue, 1901.
p. 3-14; Nouvelles recherches sur le tombeau de Childérie,
dans Études sur d’anciens lieux de sépulture de l'Aisne.
1899, t. πι, p. 1. — A. Riegl, Die spätrômisches Kunst-
Industrie nach den Fund in Oesterreich-Hungarn,
in-fol., Wien, 1901. — Ris-Paquot, Études sur les
émaux anciens, in-32, Paris, 1881. — Schuermans,
De l'émail chez les Romains, dans les Annales de l’ Acad.
d’archéol. de Belgique, 2e série, t. 11, p. 551 56. —
C. Roach Smith, Collectanea antiqua, in-8°, London,
1843-1868, t. π, pl. XLIX, p. 221.
H. LECLERCQ.
EMBAUMEMENT. La coutume d’embaumer
les morts pour les préserver de la corruption a existé
chez presque tous les peuples de l’antiquité. Parmi
ceux-ci aucun n’y ἃ apporté plus de soin et plus de
perfection que les Égyptiens; la conservation de leurs
momies montre la supériorité de leurs procédés sur
ceux employés par les autres peuples.
Les Égyptiens pratiquaient trois méthodes d’embau-
mement. La première, la plus coûteuse, consistait à
vider les cavités par l’extraction des viscères ou leur
dissolution à l’aide d’une liqueur caustique; à enlever
la graisse et les muqueuses par l’action prolongée du
nitre; à remplir le corps de substances odorantes
pour élcigner les insectes, enfin à l’envelopper de
bandelettes de lin, dans le but de fermer tout accès à
l’air et à l'humidité. La deuxième méthode comportait
des injections opérées dans le corps sans l’inciser et
suivies d’un bain dans le nitre d’une durée de soixante-
dix jours. La troisième méthode consistait dans un
lavage du corps, son dessèchement et son badi-
geonnage à l’aide d’essences aromatiques.
Au cours de leur séjour prolongé en Egypte, les
Israélites adoptèrent l’usage d'embaumer les cadavres.
Joseph fit ensevelir son père suivant la première
méthode : præcepitque Joseph servis suis medicis ul
aromatibus condirent patrem*. Lui-même fut embaumé
de cette façon et transporté dans le pays de Chanaan
pour y reposer auprès de Jacob: Et Joseph conditus
est aromatibus 3. Les Juifs conservèrent cet usage,
mais il est probable que le prix élevé du nitre, qu'ils
ne pouvaient se procurer qu'en Égypte, les aura
engagés à recourir à des ingrédients différents mais
moins coûteux. Après la mort de Jésus, Joseph
d’Arimathie obtient de Pilate la permission d'enlever
le corps du supplicié et Nicodème vient le trouver avec
une mixtion d'environ cent livres de myrrhe et d’aloës.
Is ne font aucune incision, n’extraient aucun viscère
et se bornent à envelopper le cadavre dans des linceuls
avec les aromates, selon la coutume en usage parmi
eux : Rogavil Pilatum Joseph ab Arimathea ut tolleret
1 Genèse, L, 2. — 5 Genèse, L, 25.
corpus Jesu. Et permisit Pilatus. Venit ergo et tulit
corpus Jesu. Venit autem Nicodemus ferens mixluram
myrrhæ el aloes quasi libras centum. Acceperunt ergo
corpus Jesu el ligaverunt illud cum aromatibus, sicut
mos est Judæis sepelire ?. C'était là un embaumement
tel quel et dont les effets ne devaient avoir qu'une
durée restreinte pour la conservation du corps. Nous
voyons que Lazare avait été lui aussi enveloppé de
bandelettes et par conséquent de parfums, cependant,
quatre jours après sa mort, sa sœur me doutait pas
que la corruption n'eût commencé Jam fœtel,
quatriduanus est enim ?.
L’embaumement juif fut imité par les premiers
chrétiens de Rome. La colonie juive de Rome était
nombreuse et comptait des gens riches. Certains
passèrent au christianisme, comme Aquila et Priscille,
et durent initier leurs nouveaux coreligionnaires à
une coutume qui offrait, entre autres avantages,
celui de se distinguer des gentils, dont les cadavres
étaient incinérés ou jetés dans la fosse commune.
A l'entrée du cimetière de Domitille, dans l’hypogée
des Flaviens, on a rencontré une chambre funéraire
munie d’une banquette en pierre et analogue aux
tombes de Palestine. Il est plus que probable que le
cadavre déposé sur cette banquette fut copieusement
enduit d’aromates avant que la chambre fût murée.
Beaucoup d’actes des martyrs font mention des
soins donnés à leurs restes, enveloppés dans des tissus
et imprégnés de parfum, mais bien peu de ces attes-
tations sont contemporaines. Nous rappelons toutefois
l'acte de la matrone Justa, qui embauma le corps
du martyr Restitut, et ce qui est dit au sujet du pape
Calliste, auquel aurait été rapporté le cadavre du
martyr Calepode Tunc gaudio repletus (beatus
Callistus) quod corpus sanelum acceplum, recondit cum
aromatibus el linleaminis. Plusieurs actes mettent
dans la bouche du juge cet avertissement adressé
au martyr : « N’espère pas que tes ossements soient
recueillis et embaumés par quelques femmes » : Pulas
quia mulierculæ aliquæ post morlem corpus tuum habent
aromatibus vel unguentis condire 33 C'était évidem-
ment en vue de procurer une sépulture honorable,
laquelle était inséparable de l’embaumement, que
les chrétiens de Lyon, en 177, offraient de l'argent
pour se faire rendre les corps des martyrs. De même,
un sermon de saint Gaudence nous apprend comment
quelques fidèles rachetèrent les cendres des quarante
martyrs de Sébaste #.
C'est d’ailleurs ce que nous apprend Tertullien.
« À la vérité, dit-il, nous n’achetons pas d’encens.
Si les marchands d'Arabie s’en plaignent, les Sabéens
sauront que nous employons plus de leurs aromates
et avec plus de profusion à ensevelir les chrétiens
qu'on n’en consomme à parfumer vos dieux » : Thura
plane non emimus. Si Arabi quæruntur, scient Sabæi
pluris el carioris suas merces chrislianis sepeliendis
profligari quam diis fumigandis ὃ. Prudence atteste
au siècle suivant l'usage des parfums de Saba pour
1 Jean, ΧΙΧ, 38. — ? Jean, ΧΙ. — * Acta S. Tarachi,
n. 7; Acta SS. Marcelli, Mammæ, n. 3; Acta S. Alexandri,
15, dans Acta sanct., 27 août, 13 mai. — ‘ Serm., Xvn, |
De diversis capitulis. — ® Tertullien, Apologelicum, €. XL.
* Prudence, Cathemerinon, hym. x, vers 49-52.
* Acta S. Clementis, n. 9; S. Panceratii, n. 4; 5. Torpelis,
n. 9; 5. Restituli, n. 5; S. Vincentii episc., n. 11; S. Sebas-
tianæ, 25; S. Hermagoræ, n. 22; 5, Cassiani, n. 14;
Martyrium S. Diomedis, n. 8; Passio S. Alexandri, n. 9;
S. Abundii, n. 4; Martyrium 5. Vari, n. 10; S. Samonæw,
ἢ. 15; Acta 5, Gregorii Spolel., τι. 6; Acta sancl., janv.,
12, 13, 17, 29 mai, 6, 7 juin, 12 juill., 13, 16, 26 août,
16 sept., 19 oct., 15 nov., 24 déc.; Assémani, Acta sanct.
mart. orient. et occident., t. 11, p. 121. " Hist. eccles.,
L VII, c. XVI: περιστείλας τε εὖ pda πλουσίοωνς. — 5 G.
Marchi, Monumenti delle arli cristiane primitivi, in-4, Ϊ
EMBAUMEMENT 2720
la conservation des corps, qu'on entourait toujours
de bandelettes de lin ὃ:
Candore nilenlia claro
Prælendere lintea mos est,
Adspersaque myrrha Sabæo
Corpus medicamine servat.
« Il est d'usage d’envelopper les corps de linceuls
d’une blancheur éclatante et de les saturer de myrrhe
qui a la propriété de conserver les chairs. » Nombre
d'actes nous disent que les restes des martyrs sont
enveloppés in sindone nova, mundo linleo, mundis
sindonibus, σινδόσιν zatvaic, in sindone biblea, cum
linteaminibus mundis et valde pretiosis, valde præliosis
linteaminibus, dignissimis pannis, ἐσθῆτι πολυτελῇ 7.
Eusèbe nous parle des étoffes précieuses dont le
sénateur Astérius enveloppa le cadavre de saint
Marin *.
Ces détails reçoivent leur confirmation dans les
découvertes faites aux catacombes. Ce fut ainsi que
l’on trouva, avec les inscriptions de saint Prote et de
saint Hyacinthe, des fils d’or, débris des riches tissus
dont leurs restes avaient été enveloppés ", soit drap
d’or, soit toile ou soie brochée d’or, car le tissu avait
été consommé par le temps. Dans un arcosolium du
cimetière de Prétextat, le P. Marchi et J.-B. De Rossi
trouvèrent deux corps vêtus, l’un de toiles d’or,
l’autre d’étofte de pourpre 15. La belle croix-reliquaire
en or trouvée à l’Agro Verano (voir Dictionn., t. τα,
col. 3255, fig. 3501) était déposée sur la poitrine d’un
défunt dont la tombe se trouvait parmi d’autres
rapprochées de celle de saint Laurent et dont l'une
contenait un cadavre entièrement enveloppé dans une
toile, embaumé et ensuite recouvert d’une couche de
plâtre "τ. Au cimetière de Calliste, De Rossi rencontra
le corps embaumé d’une fillette de douze ans 1" οἵ
deux corps embaumés à la façon des momies #.
Bosio et principalement Boldetti ont fait des décou-
vertes analogues. Un squelette avait le crâne brisé,
quelques lambeaux de drap d’or y adhéraient. Au
cimetière Ostrien, le P. Marchi trouva des cadavres
enterrés dans la chaux vive, sans doute pour remédier
au manque d’aromates et leur épargner la putréfaction.
D’autres cadavres reposaient dans une couche de
chaux d’un pouce d'épaisseur, laquelle avait conservé
la double empreinte d’un tissu très fin à l’intérieur,
plus grossier à l'extérieur. Au 1x° siècle, le pape
saint Pascal trouva le corps de sainte Cécile revêtu
d’éloftes précieuses et conservé M.
Le procès-verbal de la reconnaissance des reliques
de sainte Agnès, le 7 octobre 1605, contient quelques
détails intéressants à relever æqualo solo facile
revolvi poluil unus ex lapidibus, qui oblique sepul-
chrum legebant, altero pariter revoluto, qui in anteriori
areæ parle fueral, ac disturbalis undique saxis, quibus
ara cingebatur, facile paluil, qua positione οἱ ubinam
quiescerent sanclarum cCorpora, quæ duabus labulis
marmoreis longiludine seplem palmorum suslineban-
Roma, 1844, νας p. 268. Il y a ici simplement l'indication
d’une direction à suivre pour les recherches sur les
embaumements chez les chrétiens, qui éprouvèrent de
bonne heure une répugnance très vive pour l'incinération.
Les vieux livres qui consignent les résultats de la décou-
verte d’un corps saint ajoutent parfois quelque chose au
récit des vertus miraculeuses, ils sont plus objectifs quant
aux conditions du corps. Il faudrait de longues recherches
parmi des documents d’époques très diverses pour recueillir
des détails précis, mais du moins les recueillerait-on, et en
assez grand nombre pour soutenir l'intérêt d'une recherche
si fastidieuse en apparence, — 1° De Rossi, Roma solter-
ranea, t. 1, p. 169, — αὐ De Rossi, Bull. di archeol. crist.,
1863, p. 31. 13 De Rossi, Roma sotlerranea, À. 11, Ὁ. 125.
τ. De Rossi, Roma sotterranea, ἵν 11, p. 295.— MJ, Bosio,
Iist. passionis δι Cwciliæ, p. 44.
ΝΥΝ, id >
2721
lur. Hæ vero labulæ duabus pariler laminis ferreis e
transverso imposilæ, seplem palmis distabant a lerra,
ul minus ex ea humidilalis altraheretur; laminæ autem
ferreæ duas a latere longas labulas ilidem marmoreas a
summo, extremoque sustinebant per spalium quasi pal-
mare ad digilis profundilalem foratas, qua deveclus cor-
Poris humor facile in inferius inane derivaretur : alque
his tabulis, quæ celeris palmo majores ad dexteram el
sinistram vallabant corpora, superimponebantur aliæ
laminæ ferreæ sustentantes tres alias tabulas marmoreas,
quibus sacræ reliquiæ operiebantur. Jacebant igitur
corpora supina ad orientem solem, decenti ordine,
ossibus corpori subjectis suas usque commissuras
(rem miram) distinclas habentibus, reliqua membrorum
habitudine in cinerem versa. Celerum prope Agnelis
corpus in dexlera parle locatum, minulæ el concrelæ,
sanguinis glebæ reperlæ sunt; ossa leviori {ractanda
manu, ad quemcumque lactum non consistebant,
reddita ad cinerem procliviora, prope capila subtilissimi
velaminis fragmenta ætale pene corrosa sunt reperla.
Infra corpora parum terræ ab eo fortasse loco delatæ,
ubi vilam cum multo sanguine Christi marlyres profun-
derunt; elenim hoc in more positam fuisse suadent
quæ in similibus effusionibus cernunlur .
Le grand nombre de momies trouvées dans les ci-
metières chrétiens d'Égypte de l’époque copte montre
que généralement la méthode la plus coûteuse n’était
plus pratiquée que pour les grands personnages et
pour les personnes riches. L’exploration de la nécro-
pole d’Antinoëé ἃ permis de reconnaître deux modes
d’ensevelissement. Tantôt le corps, non embaumé,
a été plongé dans un bain de bitume. Des feuilles d’or
mesurant au maximum 4 centimètres de côté sont
appliquées sur le front, les avant-bras, les mains, les
genoux et les pieds. L’or est le plus souvent jaune
pâle, quelquefois, par exception, rougeâtre. Les yeux,
les narines, la bouche, les oreilles et les organes
sexuels sont pareillement dorés. Sur les corps ainsi
préparés, des bandelettes, enroulées en spirales ou
entrecroisées, constituent une véritable armature.
Puis le cadavre, ramené par l’emmaillotage à l’aspect
momiforme, une nouvelle couche de bitume enduit
toutes les surfaces, et d’autres bandelettes, toutes
semblables, de nouveau s’enroulent et s’entrecroisent,
déterminant, par leur agglutination, une sorte de
carton très résistant. Pour quelques-uns des morts,
cet appareil se recouvre, à son tour, de toiles plus fines,
collées ensemble, et décorées de peintures, de reliefs
stuqués et coloriés ou de dorures. D’autres portent
sur le visage un masque de plâtre fixé au moyen de
cordons. Pour ce type d’ensevelissement, aucun
vêtement ne recouvre le corps sous les bandelettes.
Ces sépultures sont encore de la période gréco-romaine,
datent de la fondation d’Antinoé et ne portent encore
aucun symbole chrétien *.
Dans la sépulture d’un chevalier byzantin, le corps
est vêtu de jambières et d’une tunique de toile,
chaussé de bottes montantes et ceinturé de nombreuses
écharpes. Dans ses doigts, une écharpe de laine rouge
à laquelle pendaient deux croix et une médaille. Puis
un petit tableau peint à la cire, sur bois, où des
figures mythologiques, nymphes nues, assises sous
des arbres, se mêlent à des saints auréolés. Un petit
groupe de terre cuite et un panneau de bois sculpté *.
Voir Dictionn., t. 1, col. 2358, fig. 795.
L'emploi des condiments destinés à la conservation
1D, Bartolini, Gli αἰ del martirio della S. Agnese, in-4°,
Roma, 1858, p. 111. — ? A. Gayet, L'exploration des nécro-
poies de la montagne d’Antinoé, 1903, p. 121. — * Ibid.,
p. 131. Au sujet de ces inhumations en Egypte, cf. G. Mas- |
pero, Report on his latest excavations in Egypt, dans The
academy, 1885,n. 693, p. 109; voir Dictionn., t.r, col, 1042-
1044. — ‘ E.-A. Pigeon, De l’embaumement des morts à
EMBAUMEMENT
2722
des corps fut, hors d'Égypte, principalement la
myrrhe et l’aloès. « La myrrhe, écrit Rufin d’Aquilée,
est regardée par son amertume comme très propre
à conserver les corps, à éloigner les vers et à empêcher
la putréfaction. » Et saint Jean Chrysostome : « L'aloës
et la myrrhe, mélés ensemble et réduits en forme
d’onguent, sont des sucs tellement amers, qu’ils ont
la force de résister aux vers et à la corruption des
corps *. » Le pseudo-Denys Aréopagite parle aussi
d’aspersions d'huile faites sur le cadavre après qu’il
était lavé et embaumé.
En France, les Vies de saints de l'époque méro-
vingienne nous offrent plusieurs témoignages des
soins donnés à leur dépouille. L'ouverture de leurs
tombes et le transfert de leurs reliques y ajoutent
maints détails; mais c’est là un champ si vaste qu’il
doit suffire de l’indiquer ici.
En 578, saint Sever, évêque d’Avranches, fut
inhumé au Val-de-Vire, dans l’abbaye de la bourgade
qui porte son nom. Vers la fin du x: siècle, des pèlerins
de Rouen, venus au Mont-Saint-Michel, apprirent à
leur passage à Saint-Sever la présence dans cette
bourgade d’un corps saint. Le trouvant un peu
négligé avec sa petite église recouvrant un chétif
tombeau, 115 résolurent de le transporter dans la
métropole normande. Avec la permission du due
Richard Ier et de l'archevêque, des prêtres et des
laïcs armés vinrent procéder à l’exhumation, au
grand déplaisir des gens du pays. Après avoir enlevé
la terre qui recouvrait le sarcophage, ils levèrent le
couvercle; il en sortit aussitôt une odeur très forte
qui fut perçue par tous les assistants.
Le cercueil complètement découvert, on vit un
homme étendu et paraissant endormi. Il était enve-
loppé de bandelettes restées intactes, et son corps
était imprégné de parfums précieux, pannis mun-
dissimis obvolutum, unguintis preliosis delibutum.
Quand on retira le corps, on constata qu'il était rigide
comme au jour de sa déposition. Comme on s'était
attendu à ne rencontrer que des ossements et de la
poussière, on avait apporté de Rouen une châsse, qui
se trouva trop courte. L’embarras dura peu: pour y
introduire le corps, on le scia en deux : Accedentes alii
psallebant, alii terram fodiebant, alii fossam terrami
projiciebant; denudatoque sepulchro, lapidem super-
positum rastris el fustibus impellebant. Quo a dextra
parte levalo, tantus tamque suavis de eodem sepulchro
odor emanavit, ut omnes qui aderant eo replerentur, et
repleli a suis infirmilatibus sanarentur, nec tantum
odor ille intra ecclesiam, verum etiam extra posilos
omnes repleverat, el a quibus sensus perceplus eorum
continuo ægritudinibus medebalur. Aperlo denique lo-
culo, vident velut hominis dormientis corpus extensum,
pannis mundissimis obvolulum, unguinlis preliosis
delibutum, quod in superficie candidum jam in carnis
demutatæ parte præsignebat quod post in resurreclione
totum futurum erat. Paralo autem feretro, sericis hine
inde vestibus adornato, perfusis lacrymis, manibusque
corpori sanclo applicatis, levaverunt illud ita rigidum
ac si eo die fuisset humatum. Et quoniam feretrum,
lantum ossibus paratum, extenso corpori erat incon-
gruum, habila deliberatione, illud per medium cultro in-
cidunt, novisque ac melioribus pannis reindulum in lo-
culo gestalorio ponunl; stalimque cum magno vocis et
cordis tripudio illud suis humeris imposuerunt 5.
On trouvera quelques détails utiles dans un
l'époque mérovingienne, dans Bull. archéol. du Comité, 1894.
p. 140: — * Jbid., p. 141-142; D. C. Bayle, L'embaumement
dans les temps anciens et modernes, suivi de l'exposé d'une mé-
thode nouvelle sans incisions, in-12, Paris, 1873; L. Reutter,
L'embaumement avantet après Jésus-Christ; avec analyses de
masses résineuses ayant servi à la conservation des corps chez
les anciens Égyptiens et les Carthaginois, in-S°, Paris, 1913.
Mémoire sur les anciennes sépultures nationales et les
ornements extérieurs qui en divers temps y furent
employés, sur les embaumement, sur les tombeaux des
rois francs dans la ci-devant église de Saint-Germain-
des-Prés et sur un projet de fouilles à faire dans nos
départements, par Legrand d’Aussy :. D’innombrables
revues provinciales ont enregistré des fouilles et des
découvertes, conduites parfois avec peu d’expérience
et décrites avec encore moins de précision, il y a là
néanmoins un riche filon archéologique à exploiter
et aussi longtemps que nous ne posséderons pas une
sorte de Corpus méthodique par provinces et par
pays de tout ce que les auteurs anciens et modernes
ont recueilli d'indices et constaté de faits, cette his-
toire des ensevelissements et des embaumements
demeurera incomplète et presque inutile. De nos jours
l'inhumation est une opération d’ordre adminis-
tratif; il n’en était heureusement pas de même chez
les anciens, pour qui, païens ou chrétiens, elle était
une cérémonie religieuse. L’épigraphie de nos cime-
tières, à supposer qu’elle se conserve, apprendra
fort peu de chose, tandis que l’épigraphie funéraire
des anciens nous a découvert une partie de leur vie,
de leurs généalogies, de leurs croyances. Le mobilier
des tombes n’est pas moins révélateur et aussi les
tissus, les parfums employés pour l’ensevelissement.
Ce n’est pas dans les quelques pages d’un Dictionnaire
qu’on peut tracer un programme et encore moins
enregistrer les résultats connus, du moins peut-on
souhaiter qu’un travailleur méthodique et infatigable
entreprenne le dépouillement d'innombrables écrits
en vue de combler la lacune que nous indiquons.
Il n’y a presque pas de livre dans lequel on ne puisse
recueillir quelque indication utile; voyages, corres-
pondances, littérature. dite édifiante, apporteraient
bien des suppléments inestimables à cette enquête.
Û H. LECLERCQ.
ÉMÉSÈNE. — I. Épigraphie. II. Vase. II. Croix.
I. Épicrapmie. — L’antique Émèse ne sort de
l'obscurité que sous la domination romaine. Cepen-
dant l’épigraphie y est malreprésentée, pour le mesiècle
surtout, qui est celui de l’impératrice Julia Domna,
de Julia Mesa, de Julia Sœmias, de Julia Mammæa,
d'Héliogabale et d’Alexandre-Sévère, tous originaires
d'Émèse ou des environs. Les inscriptions chrétiennes
y sont rares, tandis qu’on les rencontre nombreuses
dans l'EÉmésène. Le christianisme était pourtant
solidement établi à Émèse, au moins à partir du
ve siècle. Plus tard, la ville devint une métropole
ecclésiastique importante dont relevèrent de nombreux
évêchés.
L'immense majorité des inscriptions de l’'Émésène
est gravée sur basalte. C’est la pierre de la région.
La seule ère employée est celle des Séleucides.
Inscription chez Khälid al-Hakîm, dans un sou-
terrain voûté, complète, excepté à droite où quelques
lettres ont été entamées® :
+ ATIA
MAPIA
BOHE M
ΛΕΟΝΙ!
KECEPTII
σι
XPICTO
Dans Mémoires de l’Institut national des sciences el arts.
Sciences morales et politiques, Paris, fructidor an VII (1799),
τι 11, p. 411-680. — ?* H. Lammens, Notes épigraphiques et
topographiques sur l'Émésène, dans Le Musée belge, revue de
philologie classique, 1901, t. v, p. 265, n. 1. —* Jbid., 1902,
ἐν vi, p.42-45, n. 78 et pl. Krâd est situé à 4 heures nord-ouest
EMBAUMEMENT — ÉMÉSÈNE
2724
ΦΟΡΟΥ
€
10 TIP TOY
TTG ETo
PA: ία Μαρία βωη[θε 1 Λεοντί[ου] καὶ Σεργί[ου] πρίεσ-
τοῦ εὐλαδ(εστάτου) Χριστοφόρου πρ(εσδυ-
- πω ἔτο(υς)-
‘si Léonce était prêtre, il faudrait lire πρεσδυτέρων.
L'inscription est de l’année 880 des Séleucides. Ce
prêtre Sergius, ou un homonyme, éleva en 903 à la
Vierge un sanctuaire dont l'inscription a été retrouvée
à Khirbat at-tîin, deux heures ouest d'Émèse. Dans
la même localité un texte de 850, même ère, con-
serve le nom de Léonce, autre bâtisseur.
Inscription à Krâd ad-Dâsiniya, sur un couvercle
de sarcophage en pierre blanche, en dos d'âne ὃ.
Rebord : CAMOYEAOC TPS APXEMANAP +
Premier versant :
EYEE
2e
PAN
+ BAPAX EOCS BI
ἜΞΕΙΠΡΘΈΝΙ
δ᾽ ΑΓ ΘΙ
OUIMA
Autre versant : IHIANNS
7 AZAPS
+ ANAPEAC
ILUANNS
+ ILHANNHC B
ACIAS
Sur un des petits côtés :
+ CELIPTICNA
ADANS
PLLA D
SSP
ANS
IK
Σαμούελος πρ(εσθύτερος) ἀρχί: )μανδρ(ἰτ n£)
Evsegoupav + Βαράγε OG... σορὺς τοῦ ἁγίου Θῶμα...
᾿Ιωάννου Λαζάρου ᾿Ανδρέας ᾿Ιωάννου ᾿Ιωάννης Βασί-
λου Γεώργις Ναλοάνου
Γαιανου... ἀν[ἐθη]χ[εῦ
Ce sarcophage de Kràd serait probablement,
d’après H. Lemmens, celui de saint Thomas Salus,
imitateur de saint Siméon Salus et moine en Cœælé-Syrie.
S'étant rendu à Antioche pour les besoins de son monas-
tère, il mourut et fut enseveli dans cette ville. Fut-il
transféré à Émèse, ou est-ce ici un simple cénotaphe?
Au nord du village s’etendent les ruines assez consi-
dérables d’une kanisé, église.
Une épigraphe syriaque fait suite à l'inscription
ci-dessus désignée : « sur l’autre versant ». Cette
inscription syriaque se présente avec les lettres
disposées à angle droit par rapport à l'horizontale
de l'écriture et gravées isolément les unes sous les
autres. Cela pourrait signifier, paraît-il, « le saint
d'Émèse # ».
Inscription à Gagar, au nord d'Émèse. Dans ce
lieu les débris anciens abondent et on rencontre ἐπ situ
les montants de porte moulurés d’une église au sujet
de laquelle nous possédons deux textes épigraphiques
édités et commentés par le P. L. Jalabert δ, dont voici
la restitution :
« Inscription gravée sur la moitié droite d’un énorme
BrAIA |
N x
ΠΡΟΓΚΡ
d'Émèse. — "5, Ronzevalle, L'inscription syriaque de Kräd
ad-Dâsiniya, dans l'Émésène, dans Revue de l'Orient chrétien,
1902, τ. vu, p. 386-409, — " H. Lammens, op. cit, dans
Le Musée belge, t. v, p. 299, n. 32; L. Jalabert, Inscriptions
grecques et latines de Syrie, dans Mélanges de la Faculté
orientale, 1907, t. 11, p. 297, n. 94-95, pl. ται, n. 10.
D
2725
Linteau. A gauche, il reste encore un segment du cercle
en relief qui ornait le centre de l'inscription et ren-
fermait la croix ainsi que les divers symboles que l’on
rencontre sur les linteaux chrétiens de cette partie
de la Syrie; à droite, le texte semble complet à peu
de chose près :
THNÇTNGOMHNKONCTANTIN
MENOCTIBEPIOCOENEYCEBEITHAHZ
um D\NOX PICTOCHMGUNBACIAEYC
MENOYAVTOYTIATPOCEYCEBEIANAAA
5 EYCANTOCTPHTOPIOYTOYOEOTIMHTOY
MEPIBOAONEKOEMEAEIONDHIAOAGWPO
| CEPrIOY AEONTIOYTIPECB : ETTAPIMOV
OYASO ET EM UM Ii
« Au début de la ligne 3, un mot a été gratté et
W'espace qu'il occupait (7 à 8 lettres) est demeuré en
blanc; ligature de οὐ dans θεοτιμήτου, Σεργίου et
Λεοντίου. La lecture n'offre aucune difficulté :
«νον τὴν γνώμην Κωνστατίν[ου]
….u<voc Τιδέριος ὁ ἐνευσεδεῖ τῇ ληξ....
0 φιλόχριστος ἡμῶν βασιλεύς
«οὐ μένου αὐτοῦ πατρὸς εὐσέδειαν ἀλλα τς
5 - -εύσαντος Γρηγορίου τοῦ θεοτιμήτου
οπερίδολον ἐχ De -
ΟΣ εργίου Δεοντίου πρεσὸ
-
..t]05 ὅςω ἔτοίυς....
« L'inscription est datée de 894 de l’ère des Séleu-
cides, soit 582 après Jésus-Christ, par conséquent elle
appartient à la dernière année du règne de Tibère II
‘Constantin, ou au début de celui de Maurice Tibère.
ΤΙ n’est pas possible de reconstituer la moitié du texte
qui manque; tout au plus peut-on saisir, dans ses
grandes lignes, le sens général. Voici du moins
quelques suppléments probables :
« Ligne 1. — ..χατὰ] τὴν γνώμην Kovozavzivou. Il
est difficile de déterminer si cette formule se rap-
porte à Constantin Je", mort depuis deux siècles
et demi. Ne faut-il pas plutôt reconnaître dans ce
Constantin Tibère II Constantin, qu'une inscription
d'Égypte : désigne, alors qu’il n’était encore que
César, sous le nom de θεοτύλαχτος Kaïcap Τιδέριος.
νέος Kwvozaytivos ?
«Ligne 2. — .….ucvos Τιδέριος ὁ ἐνευσεῦεῖ τῇ λήξει.
Je ne crois pas qu'il s’agisse ici de l’empereur, mais
d'un Tibérios quelconque (peut-être [Ὁ ἡγού]μενος)
qui semble s’être conformé à la γυώμη dont il a été
question. Le dernier mot de la ligne est probablement
x£ux; mais quel sens précis lui attribuer ici?
« Ligne 3. — 6 φιλόχριστος ἡμῶν βασιλεύς, appellatif
souvent employé dans le protocole des empereurs
byzantins *.
« Ligne 4. — Le sens semble être que le prince ἃ
hérité de la piété de son père; dans ce cas on pourrait
rétablir avec assez de vraisemblance :
πατρὸς
« Ligne 5. — Probablement mention du surveillant
des travaux; dans ce cas je lirais :
εὐσέδειαν ἀλ(λ)α[ξας)
««ἐπισχοπ]εύσαντος Γρηγορίου τοῦ θεοτιμμήτου
« Ligne 6. ---..«᾿χοδόμησεν τὸν] περίθολον ἐχ θεμελείων,
φιλοδώρωϊν (ou φιλοδώρω[ς où même φιλοδωρώ[ντων ).
« Ligne 7. — Quoique ce soit très incertain, on pour-
rait supposer qu'il est fait mention ici de celui qui a
fait 165 frais des travaux, en totalité ou en partie,
et on supposerait la disparition de quelque chose
comme χαρποφοροῦντος OU χόπους ἀμειθομένου.
À Corp. inscr. græc., t. τν, n. 8646, de l’année 577 de
notre ère. — * Waddington, Inscriptions grecques et latines
recueillies en Grèce, τι. 1916; Rev. biblique, 1905, p. 600
ÉMÉSÈNE
2726
« Un fragment de cinq lignes ne fait pas partie de
notre texte, mais se rapporte indubitablement à la
même construction.
ες απ] HMGN ΠΑΤΡΙ
- ἘΧχΊΛΉΟΙΑΟ ὙποΟοτείτγους
--. BACMION ΓΕΝΟΜΕΙ͂νον
-..-..... COY TOY TEPIBOAOY
FALL TER ΠΕ ΔΝΑΚΙΜΕΝίου
« Malheureusement ces deux textes sont trop incom-
plets pour qu’on puisse se faire une idée précise des
constructions auxquelles ils se rapportent. Il s’agit
LLITLIT.
REZ
4055. — Vase d'Émèse.
D’après Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1892,
t. LI, p. 240.
probablement d’une église couverte (2) ᾿χχλησία ὑπό-
στεγος --- ἃ moins que les travaux aient été restreints
à des réparations sous le toit de l’église, ἐχχλησίας
ὑπὸ στέ[γους)] -- du περίδολος et d’un βάσμιον. Ce
terme technique, diminutif de 5asuo:, se présente,
je crois, pour la première fois; mais le sens en est
facile à saisir, depuis que M. Haussoullier a déterminé
la valeur technique de l'adjectif βασμιαῖος (λίθος! =
pierre-socle ὃ; le βάσμιον doit êire un socle, peut-être
de petites dimensions.
Waddington fait remarquer que la grande mosquée
de Homs est en partie une ancienne église chrétienne
d'Émèse, qui elle-même contenait les restes d’un
temple païen; un examen approfondi de l'édifice, qui
est considérable, serait intéressant, mais le fana-
(Justinien); Corp. inscr. græc., t. 1v, ἢ. S664 (Léon III et
Constantin V Copronyme). — * Études sur l'histoire de
Milet et du Didymeion, p. 173-176.
2727
tisme des habitants le rendrait difficile. Il est possible
que ce soit là l'emplacement du grand temple du
Soleil, dont Héliogabale était grand-prêtre ?.
Au-dessus de la porte d’une mosquée, sur un mor-
ceau de linteau sculpté * :
ΑἸ τὴ πύλη το[9] Θεοῦ.. -[ἀ]δίχοις αὐτῆς [οὐχ ἐστὶν εἴσοδος.
A la mosquée appelée Turkmen-djami, dans le
mur du minaret, lettres en relief ὃ:
Ὃ ἐ
ε)έρον ἀπὸ γῆς. .-..--
ce qui est un verset du psaume cxm, 7 : 6 ἐγείρον ἀπὸ
γῆς πτωγὸν χαὶ ἀπὸ χοπρίας ἀνυψῶν πένητα.
II. VASE. — Dans les ruines d’une ancienne église,
près d'Émèse (Homs), fut découvert un vase mesu-
rant 0 τη. 45 de haut; la panse n’a pas moins de 0 τη. 90
de développement; la hauteur du col est de 0 m. 13 et
son diamètre à l’orifice est de 0 m. 115. Sur les parties
unies de la panse on reconnaît les traces évidentes du
tour; les ornements ont été exécutés au repoussé,
avec quelques détails repris au pointillé; le dessous
du pied porte les marques d'un travail au marteau.
ÉMÉSÈNE
Ce vase a reçu, dans la partie inférieure de la panse,
2728
en arrière, serrés par une bandelette et ondulés sur le-
devant de la tête. Leurs ailes, dont le haut arrive à
peu près sur la mème ligne que leurs yeux, sont soi-
gneusement traitées: les plumes sont figurées par de
petites hachures figurées en écailles. Ces deux archan-
ges portent la tunique.
« B. Cinq bustes. (4) Le Chris!, de face, drapé. Il est.
représenté barbu, avec une longue chevelure qui
tombe sur les épaules; il tient un volumen dans la
main gauche, tandis que la main droite est ramenée à
la hauteur de la poitrine. — (5) A gauche du Christ,
saint Pierre, drapé, tenant son manteau de la main.
droite ramenée sur la poitrine. Sa barbe est frisée, et.
ses cheveux sont indiqués par de petites hachures.Il
est tourné vers le Christ. — (6) ἃ droite du Christ,
saint Paul, drapé, tenant un volumen du côté gauche.
Son front est chauve, sa barbe allongée est séparée en
deux pointes. Il est tourné vers le Christ. — (7) A côté
de saint Pierre, saint Jean-Bapliste, drapé, de face,
avec de très longs cheveux tombant sur les épaules et
une longue barbe. Sa figure est absolument semblable
à celle du Christ. — (8) A côté de saint Paul, saint
Jean l Évangéliste, drapé, tenant un volume. La figure
4056. — Frise du vase d’'Émèse.
D'après Bull. Soc. des antiq. de France, 1892, t. LIT, p. 240.
un coup violent qui a produit une déchirure et qui a |
enlevé un morceau large à peu près comme la paume
de la main. Néanmoins il pèse encore 2 kilogr. 892.
Sur le bord du goulot, on remarque une petite dé-
pression en forme de bec qui paraît avoir été faite
après coup; elle correspond de l’autre côté du col à
des traces d'oxydation, témoins certains de l’exis-
tence d'une anse dont une extrémité était appliquée
sur la panse et dont l’autre extrémité reposait sur le
col. Cette anse, qui a disparu, avait été sans doute
ajoutée; le vase original n’en possédait probablement
pas (fig. 4055).
« L’ornementation au repoussé se compose de huit
bustes, disposés autour de la panse et séparés l’un de
l’autre par d’élégants fleurons; quatre cordons en
forme de tresses entourent le vase à différentes hau-
teurs; le premier à la base du col; le second autour du
pied; les deux autres servent d'encadrement à la zone
imagée qui règne autour de la panse.
« Les huit bustes peuvent être partagés en deux
groupes distincts (fig. 4056).
« À. Trois bustes. (1) La Vierge, voilée et drapée, de
face; (2-3) faisant pendant, placés à peu près de trois-
quarts et légèrement tournés vers elle, deux archanges
représentés à ses côtés. Leurs cheveux sont relevés
3 Waddington, Inscriptions grecques el latines recueillies
en Grèce et en Asie Mineure, t. 1x, 1°° part., p. 590,n.2570.
— 5 Jbid., n. 2570 a. — " Ibid., n. 2570 c. — * A. Héron de
Villefosse, Vase chrétien provenant d'Émèse (Syrie), dans
Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1892, t. Lx, p.243-
245. — * J.-B. De Rossi, Lettre à A. Héron de Villefosse,
est imberbe, et les cheveux sont indiqués par de pe-
tites hachures.
« Les images de la Vierge et du Christ se correspon-
dent ; elles sont disposées aux deux extrémités d’un
même diamètre. Chacun de ces huit bustes est placé
dans un médaillon rond (imagines clipeatæ), et, entre
chacun de ces médaillons, s'élève un ornement qui se
compose de trois larges feuilles soutenant un élégant
cornet, d’où s'élancent à droite et à gauche des rin-
ceaux de vigne vierge. La technique est assez soignée. »
Aucune inscription, aucun graffite. Ce vase semble
appartenir au v® ou au vi: siècle de notre ère. J.-B. De
Rossi ne met pas en doute qu'il soit du ve plutôt que
du vie. L'absence de nimbe à la figure du Sauveur et la
confrontation de ce vase avec les monuments de cette
catégorie ne permettent aucun doute ὅ. Il est conservé
au Musée du Louvre.
La technique rappelle celle de la capsella argentea
d’Henchir-Zisara (voir Diclionn., t. 1, col. 711, fig. 148)
et l’ornementation remet en mémoire un petit vase
du Musée du Vatican’, et les cassettes d'argent à re-
liques trouvées sous le pavé du grand autel dans la
basilique de Grado 7, et la capsella de Brivio ", Voir
Dictionn., t. m1, col. 1115, fig. 2695.
III. Croix. Une croix de bronze, terminée à sa
6 janvier 1893, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de
France, 1893, t. τὰν, p. 85. — "Ἢ. Garrucci, Storia dell'arte
cristina, pl. 460. — * J.-B. De Rossi, Bull. di archeol. crist.,
1872, pl. x,x1; Garrucci, Storia, pl. 436. — * Ph, Lauer,
La « capsella » de Brivio, dans Fondation Eug. Piot, Monu-
ments et mémoires, 1906, t. ΧΠῚ, p. 238-239, fig. 1-2.
2729
partie supérieure par un disque crucigère, à sa partie
inférieure par le tenon destiné à être fiché dans la
hampe,mesure près de 0 m.30 de longueur sur 0 m.14 de
largeur au niveau des branches latérales. Cinq orne-
ments en forme de disques concentriques marquent
le centre et chacune des extrémités de la croix. Cette
4057. — Croix processionnelle en bronze, venant d'Émèse.
D'après Florilegium, 1909, p. 556.
croix provient d'Émèse; on y lit les inscriptions sui-
vantes (fig 4057) :
Disque supérieur : KE BOHOH FENNAAIAN. « Sei-
gneur protège Gennadia »; peut-être la donatrice.
Croix inscrite : bGC ZG@H. « Lumière, Vie ».
Partie centrale des branches : + AFIE FEGPTIE
BOHOH + et MECEBPIOY ΚΑΤΑ ΘΕΟΓΝΙ
Au bas de la branche inférieure: donateur agenouillé
aux pieds de saint Georges : ΑΓΙΕ ΓΕΩΡΓΙ BOIOI
D'après M. H. Grégoire, Μεσεθοίου χατὰ ()εόγνι(ν)
signifie : Mesembrius, surnommé Théognis, et celui-ci
pourrait être le général de ce nom qui vécut sous Ti-
bère Constantin en l’an 581 après Jésus-Christ.
1G. Schlumberger, Monuments byzantins inédits, dans
Florilegium ou recueil de travaux d'’érudition dédiés à
M. Melchior de Vogüé, 1909, p. 555-559, — * A. Héron de
Villefosse, La croix byzantine de Bulla Regia, dans Comptes
rendus de l’' Acad. des inscript., 1914, p. 697-702. — 5" Cata-
logue manuscrit, n. 2165 bis. — * Cf. R. Garrucci, Storia
dell” arte cristiana, pl. cpLxxXvu, n. 8, 11, 12; E. Le
Blant, Une collection de pierres gravées à la bibliothèque
DICT. D’ARCH. CHRÉT,
ÉMÉSÈNE — EMPEREURS
2730
Au revers, aucune inscription.
Collection G. Schlumberger :.
Cette croix a été curieusement rapprochée de celle
de Bulla-Regia (voir Ex-voro) ?.
Η. LECLERCQ.
EMMANUEL. Une cornaline du Cabinet des
médailles * rappelle par sa disposition les pierres ἃ
sujets multiples, dont quelques types nous sont par-
venus #. On y voit une barque, sur laquelle un person-
nage est debout, tenant une corde qui aboutit à la
tête d’un homme tombé dans les flots. A droite, une
colombe portant un rameau. Dans le champ, l'in-
scription :
pour Emmanuel, l'un des noms du Christ. Un large
point de forme ronde suit le A final, quatre autres
plus petits sont en bas, rangés sur une seule ligne.
Bien qu’à en juger par le travail, cette intaille ne
paraisse pas suspecte, la singularité du sujet repré-
senté fait hésiter à se prononcer sur sa valeur. Peut-
4058. — Ardillon trouvé à Carignan.
D'après Le Blant, Nouveau recueil, p. 109, n. 90 a.
être, si la pierre est antique, a-t-on voulu, suivant une
méthode familière aux premiers chrétiens, symboliser
l’homme sauvé des flots de la mer figurant les périls du
siècle 5.
A Carignan (Ardennes), on a trouvé un ardillon
de fer plaqué d’argent, avec une tête du Christ dans
une croix pattée et EMMANVEL © (fig. 4058). Une
croix d’or découverte à Rome, sous le pavement de la
basilique de Saint-Laurent-hors-les-Murs, pesant une
once et gravée en nielle, porte d’un côté ces mots :
EMMANOYHA NOBISCVM DEVS; de l’autre côté :
CRVX EST VITA MIHI MORS INIMICE TIBI; faute
de place, les lettres HI, de mihi ont été rejetées sous
le pied de la croix, encadrant un monogramme ?
(fig. 4059). Enfin, à Poitiers, une moulure de l’hypogée
des Dunes (fig. 4060).
H. LECLERCQ.
EMPEREURS, — I. Culte des empereurs. II.
Éternité des empereurs. III. Iconographie des empe-
reurs. IV. Prières pour les empereurs. V. Sacre des
empereurs. VI. Style des empereurs. VII. Symbole des
empereurs. VIII. Titres des empereurs. IX. Bibliogra-
phie.
I. CULTE IMPÉRIAL. La société gréco-romaine
était imbue profondément de croyances religieuses
et n’était pas aussi étrangère qu’on l’affirme, dans un
intérêt apologétique, au phénomène de la vie intérieure.
Des religions très anciennes et très vivaces avaient
rencontré des contempteurs et des railleurs pour les
de Ravenne, dans Mélanges d'archéologie et d'histoire, 1888,
t. 11, pl. 1, ἢ. 2. — 5 E, Le Blant, 750 inscriplions de
pierres gravées inédites ou peu connues, in-8°, Paris, 1896,
p. 124, n. 322. — * E. Le Blant, Nouveau recueil des
inscriptions chrét. de la Gaule, in-S°, Paris, 1892, p. 109,
n. 90 a; Bulletin archéol. du Comité des travaux historiques ,
1894, p. 154, note 1. — ᾿ De Rossi, Bullet. di arch. crist.,
1863, p. 31. — * Le Blant, Nouveau recueil, p. 166, n.251.
IV. — 86
2731
tourner en ridicule et les sarcasmes d’Ovide, de Lucien
et de plusieurs autres avaient achevé de rendre les
dieux ridicules et les hommes incrédules. Mais com-
bien restreinte était, en somme, l'influence de ces
lettrés dans un monde où les lettrés ne formaient qu’une
infime minorité! Aussi faut-il se garder de soutenir
que le scepticisme avait envahi les masses populaires ;
tout au plus doit-on admettre que la crédulité se
trouvait dérangée et ébranlée par les goguenarderies
décochées aux dieux. Le retour de piété païenne, si
vif au πιὸ siècle, ne succédait pas à l'indifférence com-
plète, mais à une période de dissipation très vive, au
EMPEREURS
2732
l'insistance apportée par les prédicateurs chrétiens
à convaincre leur auditoire du néant des idoles.
Rien n’est plus opposé au sentiment païen que l’ac-
complissement sceptique de rites sans un assentiment
grossier, mais tel quel, à l’objet mystérieux de ces
rites. Tout l’effort des prédicateurs et toute la polé-
mique des martyrs avec leurs auditoires de circon-
stance tendent à détourner de cette croyance à la réa-
lité des idoles. Avec une conviction inlassable, ils
disent et répètent que l’idole n’est que bois, pierre ou
métal et les païens n’y contredisent pas, puisqu'ils ont
fabriqué leurs dieux, mais en fussent-ils convaincus,
Vue dy dessous
ΟΝ
4059. — Croix d’or de la basilique de Saint-Laurent-hors-les-Murs.
D'après De Rossi, Bullettino, 1863, p. 31.
cours de laquelle les préoccupations religieuses avaient
tenu une place secondaire dans les esprits et dans les
âmes. Quelle était la qualité de la foi païenne? Avait-
elle subi un alliage de superstition et de cupidité qui en
avait altéré le titre? On l’a avancé sans preuves, parce
qu’il est toujours possible de dénaturer l'inspiration
LE
EVA Ds |
ἀ0θ0. — Moulure de l’'hypogée des Dunes, à Poitiers.
D'après Le Blant, Nouveau recueil, p. 266, fig. 251.
et le sens d’une manifestation de conscience. Le
catholicisme lui-même n'échappe pas à cette forme
du dénigrement plus spécieuse que probante. Lorsque
le principal orfèvre d'Éphèse ameutait ses ouvriers
contre l’apôtre Paul, dont les discours offensaient le
respect dû à Diane et détournaient de son culte les
dévots pèlerins, il n’est pas douteux que la cupidité
d'artisans menacés dans leur gain journalier ne soit
mélangée à la piété de fidèles outragés dans leur
croyance séculaire; qui fera le départ entre la religion
sincère et l'intérêt lésé de la foule qui vocifère pen-
dant deux heures : « Elle est grande l’Artémis des
Ephésiens ? »? Ce n’est pas toujours du bout des
lèvres, mais quelquefois c'est bien du fond du
cœur que ces païens invoquent leur divinité, comme
c’est de toute leur âme qu’ils croient à son existence
et à sa vertu. Pour s’en convaincre, qu’on observe
|
|
cette conviction ne suffirait pas aussi longtemps que les
adorateurs ne seront pas persuadés que le culte qu'ils
rendent à ces simulacres s'adresse directement à des
puissances supérieures mais mauvaises : les démons.
Les appeler à soi, se confier à eux, voilà la double
erreur reprochée aux païens par leurs contradicteurs,
qui eussent assurément dirigé leurs attaques de façon
très différente s'ils avaient eu affaire à des sceptiques.
La collaboration de la foule païenne aux sévices de
l'État persécuteur des chrétiens est obtenue non par
la question politique, mais par l’exaltation religieuse.
Les mobiles dont s’inspirent Néron, Domitien, Dèce
et Dioclétien dans leurs sévérités ne sont compris de
la multitude que parce qu'ils sont en contact avec
l'intérêt religieux. Pour rendre odieux les fidèles, on ne
les accuse pas de conspiration, mais d’athéisme; là est
le crime inexpiable suivant la créance populaire, les
défenseurs improvisés de la foi nouvelle le savent et
se comportent en conséquence. Ils ont leurs coreligion-
naires à défendre et leurs adversaires à instruire, mais
ils ont par-dessus tout le sens religieux à toucher et à
éclairer, perverti qu'il est par une conception fausse
de la divinité.
Sauf parmi quelques peuplades établies sur des
terres sauvages en des contrées inabordables, les
païens avaient dépassé l’état répugnant du poly-
théisme fétichiste. Au début de notre ère, les théolo-
giens du paganisme n'hésitent pas un seul instant
à montrer dans le culte et l’usage des idoles une image
de Ja divinité, dont elles nous suggèrent les traits et
nous rappellent le souvenir 5, Plotin explique que la
ressemblance de l’idole à la divinité établit entre elles
le même lien que celui qui unit tout objet sensible à
l'idée qu’il représente #. La foule ne rafline pas autant
et n’éprouve, semble-t-il, ni objection ni répugnance
1 Act., ΧΙΧ, 23-40, — 5 Dion de Pruse, Orat., xn, édit.
von Arnim, Berlin, 1893, p. 00, — ? Zeller, Philosophie der
Griechen, t. v, p. 625 sq.
2733
à imaginer une sorte de pénétration de l’idole par la
personnalité qu'elle évoque. Peut-être beaucoup se
faisaient-ils des idoles et de leur vertu une idée rappe-
lant certains aspects de celle que les hommes du moyen
âge se faisaient des reliques des saints. On sait l’intérêt
qui s’attachait alors à la possession des restes d’un
“corps saint ; les violences, les ruses, les combats, rien
ne paraissait trop amer pour s’assurer une relique à
laquelle on attachait l’idée d’une protection merveil-
leuse. De même les païens voyaient dans une statue
la possession assurée d’une garantie sans égale pour
la sécurité et la prospérité du foyer ou de la cité. Faute
d'enseignement religieux officiel, une vague tradi-
tion toute déformée par l'imagination et la fantaisie
se transmettait oralement et sans contrôle. L’idolâtrie
“st fort répandue : et se manifeste sous des formes que
nous revoyons à des époques plus rapprochées : on
enchaîne les statues pour empêcher les dévots de les
“emporter, comme on enchaînera les bibles pour con-
trarier les voleurs; on maltraite les statues, on les re-
tourne face au mur, on les plonge dans un baquet,
tous procédés familiers à ce grand soufire-douleurs
‘qu'est saint Janvier de Naples ?. Ces abus, les païens
intelligents et instruits les déplorent comme les catho-
liques réprouvent des procédés analogues et tout aussi
blämables.
Le panthéon égyptien, le grec et le romain offrent
une galerie de monstres dont le spectacle ne peut
guère ajouter au sentiment du respect dû aux dieux.
Les philosophes, les littérateurs blâment et raillent de
semblables aberrations, ils les repoussent en ce qui les
“concerne, mais paraissent renoncer à faire partager
leur éclectisme par la foule. Cependant le panthéon
grec et le romain se sont débarrassés du culte des ani-
maux, que les Égyptiens continuent à adorer 5; il est
vrai que c’est pour tourner leur vénération vers des
êtres indécis, sylvains, gnomes, etc. Le culte de la
pierre noire d’Éphèse, que l’empereur Héliogabale
-cherche à acclimater, n’est guère moins dégradant que
les dévotions égyptiaques adressées à des chats,
à des bœufs ou à des crocodiles. Néanmoins ces
Égyptiens et leurs voisins les Nubiens pratiquent
les pèlerinages au temple de Philæ (voir Dictionn.,
au mot ÉGyPTE, t. 1V, col. 2460) avec un sentiment
de confiance dont témoignent les proscynèmes; en
Asie Mineure d’autres inscriptions attestent chez des
païens un véritable souci de purification morale afin
de se rendre digne de paraître en présence du dieu
οἴ de l’implorer. Voir EXPANSION DU CHRISTIANISME.
Cette piété aboutit trop souvent à un sans-gêne qui
nous confondrait si nous n’en avions tant de spéci-
mens bien postérieurs dans la mémoire et sous les
veux. Il appartient au folk-lore de montrer des imper-
tinences analogues, parfois identiques, suggérées à la
piété, aussi bien dans le monde païen que dans la
‘société chrétienne. Nombre d’ex-voto, de légendes
mettent en valeur un épisode, un geste, un acte que la
bonne éducation, à défaut de la pudeur, devrait rejeter
dans l'ombre #. La multitude, chez qui l’éducation n’a
pas appris à réprimer certaines formes grossières, se
-complaît à imputer aux dieux et aux déesses des habi-
2 Farnell, The culls of the greek Statues, in-8°, Oxford, 1896,
4. 1, p. 20; Gruppe, Griechische Mythologie, in-8°, München,
1903, p. 980 sq. — * Nous nous interdisons de citer des faits
plus étranges encore et certains tels que les statues de saints
-consignées pendant un délai déterminé dans un cabinet d’ai-
sances.—?G. Lafaye, Histoire du culte des divinités d’Alexan-
drie hors de l'Égypte, in-8°, Paris, 1884, p. 104-107 ; O. Seeck,
Geschichte des Untergangs des antiken Welt, Berlin, 1909,
τι xx, p. 170. — “ Par exemple, une image sainte ou une
statue d’idole se penchant vers un de ses dévots et faisant
jaillir dans sa bouche un jet de lait. — * Ant. rom., 1. II,
©. LxIX, dans O. Gréard, La morale de Plutarque, p. 325.
— " F, Cumont, Les religions orientales dans le paganisme
EMPEREURS 2734
tudes et des procédés d’une vulgarité révoltante et à
figurer des attitudes d’un goût risqué. « Je n’ignore
pas que plusieurs philosophes expliquent par l’allé-
gorie la plupart des fables les plus impures, écrit Denis
d'Halicarnasse; mais cette philosophie n’est que celle
d’un petit nombre; le grand nombre, le vulgaire, sans
philosophie, prend toujours les fables dans le sens le
plus infime; et alors, ou il méprise les dieux dont la
conduite a été si dépravée, ou bien il arrive à ne pas
reculer devant les actions les plus coupables, parce que
les dieux ne s’en abstiennent pas 5.» A ces païens qui
rampent il faut opposer les païens qui redressent la
tête et regardent le ciel, qui éprouvent pour les dieux
soumission et tendresse, reconnaissance et amour.
L’invasion et le succès des religions orientales dans
l'empire romain sufliraient à eux seuls à prouver la
tendance incomplètement satisfaite, mais toujours vi-
vante au fond des âmes, vers une conception plus mys-
térieuse et plus sentimentale de la divinité 5. Les reli-
gions orientales connurent un moment où elles balan-
cèrent le triomphe du christianisme et cela seul doit
suffire à montrer ce que le paganisme officiel comptait
d’âmes avides de progrès religieux.
Cette avidité trouva un moyen de se satisfaire dans
un culte qui connut une popularité immense et sans
précédent, le culte des souverains. Car antérieurement
à la forme qu’il prit sous l’empereur Auguste, le culte
des souverains existait en Orient 7. Dès avant Alexan-
dre, le culte des héros fondateurs des cités était pra-
tiqué en Grèce; guerriers ou hommes d’État recevaient
indistinctement cet honneur. Le personnage d’Alexan
dre donna brusquement à ce culte un peu terne un
immense prestige, on lui composa une généalogie di-
vine, on le fit descendre d’Hercule et d’Ammon, on lui
donna des cornes, ce qui équivalait à un brevet d’héroï-
sation #. Ses lieutenants ne sont pas moins bien traités,
mais avec quelque timidité encore. Bientôt on aban-
donne toute réserve. Ptolémée II Philadelphe est, de
son vivant, associé au culte de sa femme défunte, Ar-
sinoé. Une fois le branle donné, prêtres et peuples ne
lésinent pas et l’Asie Mineure, comme bien on pense,
ne se laisse distancer par personne. Antioche attribue
au troisième des Séleucides les honneurs divins ὃ; une
inscription de Séleucie sur l’Oronte, datant du règne
de Séleucus IV Philopator (187-175), énumère parmi
les prêtres en fonctions celui qui est chargé du culte
des prédécesseurs du roi #, on nomme ensuite le prêtre
du roi régnant.
Désormais les qualités personnelles du souverain,
ses hauts faits, sa gloire ne provoquent plus son culte,
l’adoration s’adresse au souverain quel qu'il soit, consi-
déré comme une incarnation de la divinité. L’inscrip-
tion de Nimroud-Dagh atteste la même conception
religieuse en Commagène, sous Antiochus Ier 21. Les
généraux et les proconsuls romains reçoivent les mêmes
hommages, ainsi Flaminius est honoré à Chalcis. A
la fin de la république, les honneurs divins sont si
souvent décernés aux proconsuls que Cicéron se fait
mérite d’avoir refusé tous les temples qu’on lui vou-
lait dédier. Dès lors, on pouvait s'attendre que, le
jour où la monarchie remplacerait la république à
romain, 1907.— 7 ἘΣ. Kornemann, Zur Geschichte ἃ. antiken
Herrscherkulte, dans Beiträge zur alten Geschichte, publies
par C. F. Lehmann, Leipzig, 1901, t. 1, p. 51-146; E. Beur-
lier, De divinis honoribus quos acceperunt Alexander et suc-
sessores ejus, in-8°, Paris, 1890. — * E. Babelon, Catalogue
des monnaies grecques de la Bibliothèque nationale. Les rois
de Syrie, d'Arménie et de Commagène, in-S°, Paris, 1890,
p. XIX. — "Ε΄. R. Bevan, The house of Seleucus, in-S°, Lon-
don, 1902, t. 1, p. 177.— :° Corp. inscr. græc., t. 11, n. 4458.
— # Humann et Puchstein, Reisen in Kleinasien und Nord-
syrien, in-8°, Berlin, 1890, p. 232-353; Beurlier, op. ci., p.133-
141 (texte), p.111-113 (trad.); F. Cumont, Textes et monu-
inents relati]s aux mystères de Mithra.t. x, p. 91, n. 3, p.308.
2735
son déclin, le prince rencontrât, en Asie, de fervents
adorateurs. Ce fut ce qui arriva et les empereurs aper-
curent aussitôt le parti qu'ils pouvaient tirer de ce
culte au profit de leur politique; ils firent plus, ils éta-
blirent en Occident des institutions semblables à
celles que la servilité orientale avait imaginées.
César avait d’abord affecté un accueil dédaigneux à
l'égard des honneurs extraordinaires que le sénat lui
décernait, même il avait fait effacer le titre de demi-
dieu, ὅτι ἡμίθεός ἐστιν, inscrit sur sa statue. Cette
modération de bon goût et de bon sens ne dura guère.
Dès qu’il eut été nommé consul pour dix ans, on put
lire sur la base de sa statue dans le temple de Quirinus
ces mots : θεῷ ἀνιχήτῳ, « au dieu invincible ». Il laissa
faire. Comme pour un dieu on institua en son honneur
des ludi quinquennales ; on ajouta un jour aux Luper-
cales, et on fonda un collège de prêtres appelés Luperci
Julii. Le sénat lui attribua une couronne d’or sem-
blable à celle des dieux; bientôt il devint Jupiler Ju-
lius. Il eut son temple, un flamine chargé de son culte,
lequel fut Antoine !.
Cet excès d’abaissement, écrit E. Beurlier, irritait
les partisans de la république. Les uns accentuaient
l’idolâtrie par raillerie, les autres se promettaient de
montrer bientôt au dieu invincible qu’il n’était pas
immortel. Cependant, grâce aux événements qui sui-
virent, la mort de César fut la consécration de sa divi-
nité. Antoine, au lieu de prononcer l’oraison funèbre
de César au jour de ses funérailles, fit lire par un crieur
public le sénatus-consulte qui accordait au dictateur
assassiné tous les honneurs divins et humains. L’en-
thousiasme populaire ratifia le sénatus-consulte;
bientôt il consacra un autel à César sur le lieu même
de son bûcher et offrit des sacrifices sur cet autel.
Enfin, une loi fut votée par le sénat et le peuple
romain, qui décerna définitivement à César mort le
titre de divus.
C'était un mot nouveau pour désigner une chose
nouvelle, ou plutôt on remit en service un mot ancien
pour exprimer un fait encore inconnu dans l’histoire
romaine : l’apothéose officielle. Divus désigna l’homme
devenu dieu, par opposition au mot deus, qui
désignait le dieu qui l’avait toujours été. Le divus
c’est celui qui a quitté la terre pour monter dans
l’Olympe; toutefois la distinction mit quelque temps
à se faire comprendre ?. Le culte du divus prit très
vite, grâce à Antoine et à Octave, une considérable
importance. Une colonne de marbre avec cette in-
scription ὃ :
PARENTI PATRIAE
fut dressée dans le forum et devint un but de pèleri-
nages très fréquentés. En 42 avant Jésus-Christ, le
sénat ordonna la construction d’un ἡρῷον #, lequel fut
achevé en l’an 37 et dédié le 18 août de l’an 29, trois
jours après le triomphe célébré pour la victoire d’Ac-
tium. Les soldats surtout avaient une grande vénéra-
tion pour le dieu César δ, dont le culte était non seule-
ment incontesté, mais populaire. Le sénat lui donna
une consécration suprême en interdisant de porter
aux funérailles l’image de César. La place d’un dieu
n'était pas au milieu des mortels, si grands qu’ils
fussent *.
Une comète se mit de la partie; alors les dernières
2 Dion Cassius, XLIV,6; Appien, Guerres civiles, 11, 106.
— ? Une inscription de Nole, en Campanie, mentionne un
beneficiarius dei Cwsaris, dans Corp. inscr. lat.,t. x, n. 1271;
cf. n. 3903, 1...».ὄ — " Suétone, Cesar, 85. — * Dion Cassius,
XLVI1,18 ; Appien, 11,148.— ® Corp. inscr. lal.,t. 1,n. 697.
— * Dion Cassius, XLVII, 19: cf. LVI, 34. — 7 Pline, Hist.
nal., 11, χχιν; Suétone, César, 88; Plutarque, César, 69. —
* Pline, Hist. nat., 11. xxXIV. — * Corp. inscr. atticarum, t. 11,
n. 444, 444 a; Miltheilungen d. arch, Instit. in Athen, 1888,
EMPEREURS 2736
résistances cédèrent, les doutes obstinés capitu-
lèrent. L'apparition eut lieu pendant les jeux célébrés
en l'honneur de Venus genitrix, par le collège que
César avait institué en mémoire de Vénus, ancêtre:
des Jules 7. Octave vit dans cet astre l’annonce de:
sa propre puissance #. Rien n’était plus vrai. Cette
comète faisait naître l’empire. Dans la lutte qui suivit
la mort de César et dans laquelle divers concurrents se
disputèrent son héritage, chacun comprit, tellement
l'opinion publique avait été transformée à Rome sur
ce point, qu'il fallait, pour être le maître, avoir en soi
quelque parcelle de divin. Être dieu ou tout au moins.
fils de dieu — ne fût-ce que fils adoptif — était une
condition rigoureuse au succès d’une candidature.
Ceci n’était pas pour embarrasser Antoine, dont læ
gens descendait d’Anton, fils d’'Hercule, auquel il
substitua Dionysos; abondance de biens. Ce fut ainsi
qu’il organisa des entrées solennelles à Éphèse, à
Athènes, à Alexandrie, où, sous prétexte de pompe
dionysiaque, défilèrent de véritables mascarades.
Octave, plus modéré, se contenta du titre de fils dw
divus César et le porta; il se fit appeler : divi filius.
Avec son solide bon sens, il jugea que les honneurs
suivraient la victoire, et la journée d’Actium et ce qui
s’ensuivit lui donna raison. Non seulement Octave,
devenu Auguste, se trouva devenu Zeus, fils de Zeus,
mais les membres de sa famille eurent leur part dans.
l’abondante distribution, ils devinrent fils et petit-fils.
de dieu ?. Auguste laissa faire, se montrant, ici comme
dans tout le reste, prudent et soucieux des formes.
traditionnelles. Jamais il ne permit qu’on l’appelât
directement maître ou dieu, ni qu’on lui dédiât de
temple #. Toutes les statues pédestres et équestres,
les quadriges d’argent, qui avaient été élevés en som
honneur, au nombre de quatre-vingts environ, il les.
envoya à la fonte et en fit des trépieds qu’il offrit à
Apollon Palatin 15, 1] autorisa seulement l’introduc-
tion de son nom dans les chants saliens, parmi ceux
des dieux antiques de la patrie : ἔς te τοὺς ὕμνους
ἐξ ἴσου τοῖς θεοῖς ἐσγράφεσθαι 13. Le nom d’Au-
guste, mot sous lequel les Romains désignaient les.
choses les plus sacrées et les plus vénérables, devint le
titre définitif et héréditaire imposé à Octave et à ses
successeurs, faisant d’eux plus que des hommes, puis-
que, au temps de Végèce, il assurait encore un res-
pect religieux à l’empereur comme à un dieu partout
présent : Impera!or cum Augusti nomen accepil, lam-
quam præsenli el corporali Deo, fidelis est præslandæ
devotio 13.
Il semble que l’empereur se soit efforcé de ne prendre
de la divinité que l'indispensable, si l'on peut parler
ainsi. Il n’en tirait que ce qui lui servait à affermir son:
œuvre politique. Cependant il laissait l'initiative pri-
vée organiser son culte. Dans l’Italie méridionale on
peut relever les traces du culte à lui rendu de som
vivant. A Pompéi on rencontre des flamines d'Au-
guste; le premier est M. Holconius Rufus, à qui succède,
du vivant de l’empereur, M. Holconius Celer, qui est
appelé sacerdos divi Augusti #. A Pise, autres flamines,
à Bénévent, à Terracine, à Pola, à Vérone, à Crémone,
à Pouzzoles s'élèvent des temples #, Les provinces.
font de même. L’Asie sollicite la permission d'élever
des temples à la divinité de l’empereur, qui y consent
à la condition que le nom de Rome sera associé au
p. 61; A. Firicke, De appellationibus Cæsarum honorificis
et adulatoriis usque ad Hadriini ætatem apud scriptores
romanos, in-8°, Kœnisherg, 1867. — ᾽ο Suétone, Auguslus,
53, — 11 Dion Cassius, LIT, 20, — Ὁ} Res gestæ divi Augusti,
IV, 51; Suétone, Augustus, 52, — % Dijon Cassius, LI, 20.
— 1 Végèce, 11,5.— # Corp. inscr.lat.,t. x,n. 830, 837, 838,
540, 943, 944, 946, 947, 948. — 19 Corp. inscr. lat., t, ν,
n. 18,3341. 4442; t. 1x, n. 1556; t. x, n. 1613, 6305; t. xt,
n. 1420,
ds titan pis
2737
‘sien, Romæ el Auguslo, et que les provinciaux seuls
prendront part à ce culte. Les Romains ne devaient
honorer que Rome et César. Les citoyens romains,
-à Éphèse ou à Nicée, honoraient Rome et César, père
d’Auguste; les provinciaux, à Pergame ou à Nicomé-
die, honoraient Rome et Auguste 1, L’an 29 avant
Jésus-Christ fut élevé le premier temple consacré à la
double divinité 5.
Tandis qu'Auguste affectait de ne pas vouloir l’en-
“cens que les Romains eussent fait fumer devant sa
divinité, il ne pouvait raisonnablement se refuser aux
manifestations des provinciaux, des Asiatiques prin-
cipalement, car les Grecs d’Asie prétendaient honorer
non un souverain mais un parent. En effet, la poésie et
la légende avaient établi un lien entre les Troyens et
les fondateurs de Rome; les Romains affectaient de
s'en souvenir à l’occasion et de le rappeler, ce qui va-
ait à la ville d’Ilium privilèges et immunités non {am
ob recentia ulla merita quam originum memoria ?. César
lui marqua une particulière bienveillance, ce qui
m'était que juste, puisque les Iliens le faisaient remon-
EMPEREURS
ter, d’après son gentilice, à lule, fils d’'Énée 4. Cette |
parenté, à elle seule, disaient-ils, lui eût destiné la
royauté. Les empereurs favorisèrent toujours Ilium;
des constitutions du n° siècle lui reconnaissent des
privilèges δ, et la coutume se conserva quelque temps
“chez les citoyens de la ville de traiter de parents les
æmpereurs : τὸν συνγενῖ, dit, à propos de Tibère,
une inscription. Les autres villes d'Asie n’en con-
<urent pas une jalousie bien vive, toute la province
se fit gloire de participer aux démonstrations de res-
pect dont César était l’objet ".
Ainsi le culte impérial eut en Asie une double ori-
gine : la tradition, déjà lointaine, qui fit mettre au
rang des dieux les Séleucides, les Ptolémées, les Atta-
lides?, et la parenté séculaire entre César et les Grecs,
sentiment qui ne s’affaiblit qu’à peine quand s’épuisa
sur le trône la série des empereurs de la gens Iulia.
Et pourtant ces empereurs se montrèrent habiles en
voulant, comme pour compléter leur union avec le
pays, au regard des provinciaux, inspirer ou favoriser
l'association de leur culte et de celui des vieilles divi-
mités indigènes. Ce ne fut pas une règle absolue, ce fut
seulement le cas le plus fréquent; et, bien entendu,
‘comme la province, agglomération de cités jadis dé-
pendantes, n’avait pas de divinités nationales com-
munes, il ne s’agit là que d’un culte municipal.
On peut noter une grande variété dans les noms des
prêtres attachés à ce culte, ce qui n’a rien que d’ordi-
maire à l’époque hellénistique. Au titre de la divinité
vénérée primitivement seule s’ajoutait la mention des
Augustes ou d’un empereur unique; on disait, par
Ὁ Dion Cassius, LI, 20; cf. Bouché-Leclercq, L’'intolérance
religieuse et la politique, in-12, Paris, 1911, p. 40. Cette
casuistique habile ménagea la transition entre deux formes
du culte monarchique, entre l’adoration du mort et celle
du vivant. — ? Je crois inexacte l’opinion de E. Beaudouin,
Le culte des empereurs dans les cités de la Gaule Narbon-
aise, in-8°, Grenoble, 1891, p.75, qui soutient que le culte
de Rome et d’Auguste « s'adresse non à l’empereur Au-
guste mort et divinisé, non pas même personnellement à
l'empereur régnant, mais à l'empire en général, à l'État
romain considéré comme gardien de la paix et de la civili-
sation ». Auguste accepta le culte personnel, à condition
qu'on ne le séparât pas de Rome; l’idée ne s’est pas modifiée
sous ses successeurs. — ἢ Tite-Live, Hist., 1. XXXVIII,
Ὁ, XXXIX. — * Lucain, Pharsale, IX, 954 sq. — " Digeste,
J'XRVIT tit. x, lex 17, n.1; 1. L, tit. r, lex 1, n. 2. —
51,6 Bas-Waddington, n. 142; Corp. inscr. græc., t. τι,
αι. 2957. — ? G. Radet, La déification d'Alexandre, dans
Revue des universités du Midi, 1895, t. 1, p. 162. —
* Bull. de corresp. hellén., 1881, t. v, p. 192, n. 14. —
9 Corp. inscr. græc., t. 111, n. 3858 e. — 1° Corp. inscr.
.græc., t. τι, n. 3190. — 21 Jbid., add. n. 3831 4 #. — Le
Bas-Waddington, n.525.— * Bulletin de corresp. hell., 1887,
\
2733
exemple, à Bargylia : le prêtre d’Artemis Cyndias
et de César Auguste *; mais quand un césar était à lui
seul l’objet d’un culte, le prêtre recevait sa qualifica-
tion un peu au hasard. À Acmonia, il y avait un σεῦα-
στοφάντης, titre tout romain équivalent de flamen Au-
gusti®; à Smyrne, un néocore des Augustes ? ; à Æzani,
un prêtre de l’empereur à vie #; à Stratonicée, un prêtre
des Augustes 12; à Cys, un prêtre du dieu Auguste Ὁ,
Généralement on fit choix du titre de grand-prêtre,
ἀρχιερεύς 4, On trouve des grands-prêtres des Césarsou
de tel ou telempereur dans un certain nombre de villes #.
Une formule rencontrée assez communément dans
les inscriptions qui datent ou paraissent dater du dé-
but de l’empire est celle-ci : prêtre de la déesse Rome
et de l’empereur, le dieu Auguste (ou bien : et de Cé-
sar Auguste) #. Il y avait encore, en effet, sous Auguste
et jusqu’à sa mort, des nobles, des sénateurs tout
prêts à le railler ou à lui faire une sourde opposition. Il
fallait que le prince prêtât le moins possible à la cri-
tique, moqueuse ou jalouse #. Associer à son culte ce-
lui de l’Urbs, pour tous sacrée, était peut-être le moyen
le plus sûr d’imposer à ces hommes le respect. Les
Asiatiques — et d’autres provinciaux — étaient déjà
de longue date habitués à vénérer Rome; il n’en résul-
tait aucun changement grave dans leurs usages *.
Lorsque, avec son esprit avisé, Auguste autorisa la
construction de deux sanctuaires dédiés à Rome et à
Jules César, l’un à Éphèse, l’autre à Nicée de Bithynie #,
il introduisait le culte d’un prédécesseur défunt, dont
personne ne pouvait plus prendre ombrage, et créait
un précédent qui conduisait, ainsi qu’il arriva, à l’au-
torisation de construire les deux temples de Pergame
et de Nicomédie dédiés à Rome et à lui-même. Cette
religion, si bien lancée dans le monde, eut une splen-
dide fortune, et la déesse parèdre, la ville de Rome,
s’effaça elle-même. Après la mort d’Auguste, il n’en
fut plus guère question *#.
D'une façon générale, le culte impérial, fondé dans
une cité d'Asie, se modelait en somme, dans la plu-
part des cas, sur l’organisation des cultes existants.
L'empereur et le sénat laissaient faire et s’interdisaient
soigneusement toute intervention aussi bien dans le
culte municipal que dans le culte provincial adressé
aux souverains. Bien plus, ils marquaient quelque ré-
pugnance, simple stimulant qui empêcha le culte im-
périal de se galvauder, ce que laissait craindre l'ému-
lation entre les villes qui briguaient d'obtenir la per-
mission du nouveau culte. Après qu’en l’an 29, Per-
game eut obtenu la permission ? d'élever un temple
à Rome et à Auguste, l'Espagne envoya des députés
solliciter du sénat l'autorisation d'élever exemplo Asiæ
un temple à Tibère et à sa mère *. L'empereur refusa,
t. xx, p. 306, 1. 6. — 2“ Les grands-prêtres du culte
impérial, représentant la personne du dieu, portèrent la
robe de pourpre de l’empereur et une couronne de laurier,
d’or, comme le stéphanophore. — 1 Aphrodisias : Le Bas,
n. 1602 a; Iasos : Journ. of Hell. stud., t.1x, p. 339; Magnésie
du Méandre : Kern, Inscriften, n. 113; Stratonicée : Bull.
corresp. hell., 1887, t. xt, p. 155, n. 61; 1888, τ, XII, p. 85,
n. 10; Thyatira : Corp. inscr. græc.,n. 3504; Aphrodisias :
ibid., n. 2739. — 1° Nysa : Corp. inscr. græc., t. τι, ἢ. 2943;
Cymé: ibid., n. 3524, ligne 55; Abalanda : Bull. de corresp.
hell., 1886, t. x, p. 307; Mylasa : ibid., 1888, t. XII, Ρ. 15,
n. 4; Smyrne : Corp. inscr. græc., t.11, n. 3187. — 17 Tacite,
Annales, 1. 1, n. 10. — 15 Il semblerait même que, sur quel-
ques points, le culte de Rome ait subsisté seul, encore sous
l'empire; une inscription d’Apollonia Sozopolis, de Phrygie,
copiée par Anderson, dans Journal of Hellenic studies, 1898,
τ. xvmt, p. 97, n. 37, mentionne un ἱερέα Ῥώμης γενόμενον.
πηεσδεύσαντα πρὸς τὸν Σεδαστὸν ômpexv. — W Dion
Cassius, LI, 20; cf. Corp. inscr. græc., n. 2957. — Ὁ E. Kor-
nemann, Zur Geschichte der antiken Herrscherkulte. Bei-
träge zur alten Geschichte, in-S°, Leipzig, 1901, p. 117. —
31 Dion Cassius, Hist. rom, LI, 20. — 35 Tacite, Annales,
l. IV, 37.
2739
disant avoir cédé pour l'Asie eu égard à la permission
donnée antérieurement par Auguste aux Pergamé-
niens !.
En Espagne, la Tarraconaise célébrait le culte nou-
veau dès l’an 26. Auguste avait fait un long séjour en
Espagne; pendant son expédition contre les Canta-
bres, il était tombé malade à Tarragone et y avait inau-
guré son huitième et son neuvième consulat. Les habi-
tants de cette ville, qui l’avaient connu de près, et qui
sans doute avaient été traités par lui avec faveur,
voulurent se montrer reconnaissants : ils lui deman-
dèrent la permission de lui élever un autel. C'était alors
la manière de témoigner sa reconnaissance aux grands
personnages, hic est velustissimus referendi bene meren-
libus gratiam mos ?. Auguste y consentit sous la même
condition imposée aux Asiates; après la mort de l’em-
pereur, l’autel devint un temple : Templum ut in
colonia Tarraconensi strueretur Augusto petentibus
Hispanis permissum *; temple réservé à l'Espagne
citérieure, car la Bétique et la Lusitanie avaient les
leurs. Tacite ajoute que cet exemple fut suivi dans les
autres provinces : datumque in omnes provincias exem-
plum. Le temple de Tarragone avait été construit et il
était entretenu aux frais de la province. Là se réunis-
saient, à des époques de l’année que nous ignorons, les
députés des villes et des conventus qui formaient ce
qu’on appelait le concilium provinciæ Hispaniæ cile-
rioris. Les inscriptions trouvées à Tarragone et rela-
tives à ces assemblées provinciales nous apprennent
qu’elles n'avaient pas d’attributions vraiment poli-
tiques; on y votait d'ordinaire beaucoup de flatteries
pour les empereurs morts ou vivants et des remer-
ciements pour les membres de l’assemblée qui avaient
rempli leurs fonctions à la satisfaction générale. Elles
avaient pourtant le maniement de certains fonds affec-
tés à l’entretien du temple et à des dépenses communes,
elles envoyaient des ambassades à l’empereur, elles
se plaignaient au besoin quand elles croyaient leurs
privilèges attaqués, et nous voyons la province d’'Es-
pagne citérieure élever un monument à un Cantabre
EMPEREURS
ob causas ulilitatesque publicas fideliter et constanter
dejensas #. De cette manière, quand ces assemblées le
voulaient bien, la politique pouvait s’introduire chez
elles, comme le prouve la célèbre inscription connue en
France sous le nom de marbre de Thorigny. Les prêtres
qui desservaient l’autel de Tarragone étaient des per-
sonnages importants, qui avaient rempli les plus hau-
tes fonctions municipales dans leur pays ou qui, dans
les emplois publics, étaient arrivés au rang de cheva-
liers. Quand on leur donne leur titre complet, on les
appelle flamen Romæ, divorum et Augusti provinciæ
Hispaniæ cilerioris, ce qui prouve qu'ils étaient à la
fois prêtres de Rome, des empereurs morts et déifiés
et de l’empereur vivant. Ce titre complexe nous aide
à comprendre quel était le caractère véritable et le
sens de l’apothéose impériale. On a trouvé en Espagne
très peu de traces de temples consacrés à des empe-
reurs isolés. Le culte dont ils étaient l’objet n’était
donc pas tout à fait un culte personnel; il s’adressait
moins à tel ou tel césar qu’à la dignité impériale
elle-même : c'était l’adoration du pouvoir monar-
chique ὅ. L’autel de Tarragone est figuré sur les mé-
dailles. 1] est de forme carrée et ressemble à celui de
Lyon :. x
3 V. Chapot, La province romaine proconsulaire d'Asie
depuis ses origines jusqu’à la fin du haut empire, in-8°, Paris,
1904, p. 395-440. Cf. ἃ. Boissier, L'apothéose impériale, dans
Revue des deux mondes, 1° mai 1871,t. xcmm, p. 630-687.
— ? Pline, Hist. nat., 11, vn. — ? Tacite, Annal., 1, 78. —
‘ Corp. inscer, lat., t. 11, n. 4192. — " G. Boissier, dans Revue
crilique, 1870, p. 130-131. — * Eckhel, Doctr. numm. veter.,
L. 1, p. 57; Mionnet, t, 1, p. 36, n. 260; p. 51, n. 370-374. —
* Les assemblées provinciales et le culte des empereurs, dans
2740
La Gaule chevelue imita l'Espagne et l'Asie. Em
l'an 12, une fête annuelle en l’honneur de Rome et
d’Auguste fut instituée et le lieu choisi fut le confluent
de la Saône et du Rhône, point voisin de celui où
s’assemblaient les trois provinces 7.
Le culte impérial se répandit dans la plupart des
provinces en l’espace de quelques années. L'Espagne
donna l’exemple et le branle aux autres pays; on peut
croire que ceux-ci lui empruntèrent la pensée et som
mode d'exécution en adoptant les institutions. Le
culte impérial était desservi par des flamines et ceux-
ci étaient-ils distincts des legati qui formaient l’assem-
blée provinciale? On l’a soutenu avec vraisemblance
pour la Tarraconaise, mais dans la Bétique les choses
se passaient d’autre façon et les flamines y étaient
non pas délégués par les villes, mais nommés par l’as-
semblée de la province *. Étaient-ils nommés à vie,
comme le flamen Dialis ou Quirinalis de Rome? Ne
pourrait-on pas croire qu’à cause de l'importance
de ces fonctions et pour y faire participer plus de
monde, elles étaient temporaires et leur titulaire non
rééligible. Nous connaissons des flamines sortis de
charge et auxquels des statues étaient élevées dans
les temples ὃ. Il est surprenant que l'expression de
flaminales ne se trouve pas plus souvent employée,mais
peut-être s’est-on servi de flamen pour flaminalis, de
même qu’on usait de seviri à la place de sevirales. Un
personnage vivant à Mahon nous dit qu’il a rempli les
fonctions de duumvir dans son pays et de /lamen de
l'Espagne citérieure 15, ce qui semble indiquer qu'il est
sorti de charge; celle-ci n’était donc pas inamowible.
Les inscriptions de la Bétique, plus explicites que
celles de l'Espagne citérieure, nous disent positive-
ment que cette dignité ne durait qu’un temps #. Ce
n'était pas seulement au chef-lieu de la province que
se célébrait le culte des empereurs, mais dans chaque
ville de l'Espagne citérieure. Il semble seulement que
ces cultes municipaux fussent moins régulièrement
constitués que le culte provincial. A l'exception des
prêtres du temple de Lyon, qui sont appelés sacer-
dotes, ceux des provinces portent généralement le nom
de flamines. En Espagne, ils sont nommés tantôt /la-
men Romæ et divi Augusli, tantôt sacerdos divorum
εἰ Augustorum, tantôt ponlifex Cæsarum, tantôt
pontifexz domus Augustæ, etc. ; d’une ville à l’autre le
changement est souvent complet :?. On n’y attachait
guère d'importance, parce que la différence originelle
entre ponlifex et sacerdos était abolie ou incomprise ?.
Enfin, en Espagne comme partout ailleurs existaient
des Augustales, et leur organisation ne diflérait guère
d’une province à une autre.
Un fragment d'inscription découvert en février 1888,
à Narbonne %, contient plusieurs chapitres relatifs aux
devoirs du flamine et de la flaminique. C’est une loi
impériale qui donne au prêtre sortant de charge une
place particulière et des droits dans le sénat de sa pa-
trie. En somme, c’est une lex publica qui applique au
flamine de la Narbonnaise les règles établies par l'édit
perpétuel au sujet du flamen Dialis, et c’est Auguste
lui-même qui, très vraisemblablement, a organisé l'as-
semblée de la Narbonnaise ainsi que le culte impérial.
La loi de Narbonne servit probablement de modèle
aux provinces de langue latine. En Afrique, nous trou-
vons appliquées les règles posées ici. Les flamines
Bull. archéol. du Comité des trav. hist., 1891, p. 567; J. Tou-
tain, L'institution du culte impérial dans les trois Gaules,
dans Recueil du centenaire de la Soc. nat. des antiq. de France,
1904, p. 455-459. --- " Corp. inscr.lat.,t. τι, n. 2344, —* Jbid.,
t.ur, ἢ. 4248.— 10 Jbid., t. 11, n. 3711.— 4! Jbid., t. τι, πὶ 2122,
2344.— 13 Jbid.,t. τι, n. 1534, 2105. — # Jbid., t. 11, 3278:
| — M Jbid,, τι xn, n. 6038, plaque de bronze trouvée sur la
route d’Armissan, banlieue de Narbonne, entrée en 1889,
par acquisition, au musée du Louvre,
2741
jouissent des prérogatives que l’empereur accorde à
ceux de la Narbonnaise.
Malgré l'extension du culte impérial, il est malheu-
reusement difficile de retrouver dans la plupart des
villes les premières traces du culte impérial et de sa-
voir exactement si, du vivant même d’Auguste, elles
ont eu un temple et un prêtre. En l’an 12 avant Jésus-
Christ, un temple d’Auguste existait à Mylasa!; en
l'an 11, les habitants de Narbonne établissent une
fête en l’honneur des nalalicia d’Auguste, six prêtres
offrent des sacrifices au numen Augustli ?; en l'an 1,
à Nysa en Carie, on rencontre un prêtre de l’empereur *.
Du vivant d’Auguste,ilpossède des temples qui lui sont
consacrés à Nole, en Istrie, à Athènes, à Thessalonique,
à Corinthe, à Thasos, à Apollonie de Pisidie, etc., etc.
et, sans doute 4, dans un très grand nombre d’autres
villes. Les rois vassaux de l’empire ne se montrent pas
moins dévots. Hérode fait construire à Samarie le
Cæsareion et l'Agrippeion $ et un temple en marbre
blanc près des sources du Jourdain δ. Polémon, roi du
Pont et du Bosphore, fut prêtre d’Auguste à Cyme,
en Éolide τ; Juba IL, roi de Maurétanie, consacra à
Auguste un bois sacré qui figure sur ses médailles ".
On vit désaffecter des temples consacrés aux dieux
pour devenir titulaires du divus Augustus.
A la mort d’Auguste, en l’an 14 de notre ère, l’em-
pire était fondé, le culte organisé. L'institution du
temple de Pergame, de l’autel de Lyon, de l'assemblée
de Narbonne avait appris aux provinces à adorer le
maître de l’empire. Sa famille n’est pas moins bien
traitée. Livie pénètre dans l’Olympe. On a retrouvé
à Priène ® une dédicace à ᾿]ουλία θεὰ χαλλίτεχνος
(mère d’une illustre postérité), fille du dieu César-
Auguste, c’est-à-dire Livie, adoptée par testament de
l’empereur dans la famille des Jules et dès lors appelée
Julia Augusta et Augusti filia. Samos reconnaît les
bienfaits de la déesse Julia Augusta 19. Les habitants
de Sardes admettront sur leurs monnaies l'effigie de la
« déesse Octavie », femme de Néron ; et sur celles de
Cyzique, on verra une Koré Soteira sous les traits de
Faustine la jeune 15. Il devient de style, dans plus d’un
monument où est glorifié quelque dieu Auguste, de
joindre une flatterie du même ordre pour l’impératrice,
le plus souvent dénommée Héra, ou même pour la
fille du prince. Une inscription d’Ilium donne comme
la formule achevée de l’adulation des Asiatiques en-
vers leurs maîtres 1 : « À Antonia, nièce du dieu Au-
guste, devenue femme de Drusus Claudius, le frère
de l’empereur Tibère, fils d'Aug., Aug., mère de Ger-
manicus César et de Tib. Claudius Germanicus, et de
la déesse Livia Aphrodite Anchisias, ayant fourni la
plupart et les plus considérables des branches de la
plus divine famille, Philon, fils d’Apollonios, à sa
déesse et bienfaitrice, à ses frais.» Cette Antonia était
alors mère et grand'mère de tous les rejetons de la
famille impériale pouvant aspirer à la succession de
Tibère et, à ce titre, elle se trouvait divinisée de son
vivant 14,
11 faut reconnaître en tout ceci l'extrême popularité
de ces cultes. Soit intérêt, soit conviction, la divinité
impériale est fêtée avec plus d’empressement qu’au-
cune autre, nul sacerdoce n’est plus recherché que le
sien. L’adulation, la bassesse instinctive et acquise
lorsqu'il s’agit de Grecs, ont des réserves insoupçon-
nées de servilité, mais, malgré tout il reste et il faut
1 Corp. inser. græc., t. 11, ἢ. 2696. — ? Corp. inscr. lat.,
t. xu, n: 4333. — ὃ Corp. inscr. græc., t. 11, n. 2943. —
4“ Corp. inscr. atticar., t. 11, n. 63,252; Revue archéol., 1873,
p. 155; Arch.des miss. scientif., 1876, p. 207,249; Res gestæ,
2° édit., p. x.—" ΕἸ, Josèphe, De bell, jud., 1, I, e. ΧΧΙ, n. 1, 2.
— δ Jbid:; 1. 1, ο. ΧΧῚ, τι. 8. — 7 Mionnet, t. vr, p. 599. —
5 Suétone, Augustus, 60. — * Ancient greek inscriptions in
the Brit. Mus., n. 428. — 3 Fabricius, dans Athen. Mittheil.,
EMPEREURS 2742
faire une place au sentiment religieux. Pour les an-
ciens, la distinction entre le pouvoir monarchique et
la puissance divine n’était pas chose aisée à déterminer,
car tous ces monarques se réclamaient d’une généa-
logie parsemée de dieux et de demi-dieux, et s’eflor-
çaient d'y rattacher la source de leur autorité pré-
sente. L'empire ou la royauté témoignait en faveur
d’une accointance plus ou moins étroite avec la divi-
nité, en même temps que l’usage d’un pouvoir absolu
permettait à son détenteur de répandre bienfaits et
châtiments avec une profusion positive que les person-
nages de l’Olympe ne possédaient pas au même degré.
Cette crédulité devait être vraiment robuste pour
résister au spectacle édifiant que lui présentaient les
faits et gestes des dieux et la vie des empereurs. Mais
à la piété se joignait un sentiment d’essence plus réa-
liste; le fidèle sujet des empereurs, en lui rendant l’ado-
ration, faisait profession de loyalisme politique. Le
titre de « sauveur », si souvent décerné aux souverains,
n'implique pas l’idée du salut de l’âme par la déli-
vrance du péché, mais l’idée de la protection efficace
de la cité et de l'État.
En effet, le gouvernement sut tirer parti de la dévo-
tion nouvelle en la canalisant, en lui donnant une
portée politique et une vertu administrative. Les fêtes
qui réunirent au chef-lieu de la province les délégués
des villes et des bourgades, offrirent à ceux-ci l’occa-
sion de satisfaire leur piété et d'échanger leurs idées, de
se concerter, de tenir des espèces de diètes (concilia)
qui furent autorisées à porter une fois par an leurs do-
léances avec leurs hommages jusqu’à l’empereur lui-
même, sans passer par le gouverneur. Ce furent autant
de petits parlements provinciaux, présidés par le prêtre
ou flamine d’Auguste, qui furent ainsi associés à la vie
politique et s’attachèrent au nouveau régime, dont ils
devinrent les plus fidèles soutiens. Le culte impérial,
resté facultatif, ne comportant ni obligation ni con-
trainte, devint l'expression du loyalisme, le lien qui
unissait toutes les parties de l'empire et, compatible
avec toutes les religions, pénétrait avec elles dans les
habitudes courantes, dans la somme des devoirs qu'on
ne discute plus. On lit encore sur des inscriptions de
Priène, d'Apamée, d'Eumeneia, d’'Halicarnasse, in-
stituant des fêtes anniversaires de la naissance de l’em-
pereur, des phrases comme celles-ci : « On peut se de-
mander si le jour de naissance [23 septembre] du
divin Auguste a été plus agréable ou plus utile.
Le monde courait à la ruine si Auguste n'était pas
né... La Providence a suscité et orné excellemment
la vie humaine en nous donnant Auguste, notre
Sauveur, pour nous et pour ceux qui viendront
après nous. Le jour de naissance du dieu a été pour le
monde le début des bonnes nouvelles (Ξὐαγγελίων)
apportées par lui. Auguste, père de sa patrie, la
déesse Rome et Jupiter national; Sauveur commun de
l'espèce humaine %. »
Un pareil bienfaiteur de l'humanité ne pouvait être
moins bien traité que César en personne. Des prodiges,
arguments toujours efficaces parmi un peuple qu'on
croirait incapable d’y reconnaître la plus grossière
supercherie, des interventions célestes ne manquèrent
pas de se manifester. La foudre vint frapper l’inscrip-
tion tracée au pied de la statue d’Auguste et, du coup,
enleva la lettre C. On lut donc le mot étrusque aesar
qui veut dire dieu %. La démonstration était irréfutable,
1884, t.1x, p. 257. — 11 Imhoff-Blumer, Kleinasiat. Münzen,
t. 1, p. 184, n. 3. — ?? Macdonald, Hunterian collection, t. 11,
p. 266, n. 16-18. — » Le Bas-Waddington, Inscript. d'Asie
Mineure, n. 1039. — 14 V, Chapot, La province romaine
proconsulaire d'Asie depuis ses origines jusqu'à la fin du
haut empire, in-S°, Paris, 1904, p. 430. — # Bouché-Leclercq,
L'intolérance religieuse et la politique, p. 40-42, — 2 Sué-
tone, Augustus, 97,
2743
on la tint pour telle et Tibère attribua à Auguste les
mêmes honneurs qui avaient glorifié Jules César. Mort
le 19 août, Auguste le 17 septembre, était canonisé :
D. ἂν (Καὶ. oct.) eo die divo Augusto honores cælestes
a senatu decreli Sex. Appuleio Sex. Pompeio cos. ?. La
cérémonie de l’apothéose fut entourée du plus grand
éclat ?. Tibère lui-même proclama que le défunt était
immortel et qu’il fallait révérer son âme comme celle
d’un dieu ὃ. Le corps fut porté au champ de Mars et
déposé sur le bûcher, dont les prêtres firent le tour, les
chevaliers et les soldats défilèrent, puis des centu-
rions mirent le feu au bûcher. Pendant qu'il se consu-
mait, un aigle prit son essor comme s’il emportait
l’âme du prince parmi les dieux. Un ancien préteur
déclara avoir vu l’âme du défunt s'élever au ciel #.
Tibère favorisa le culte de son prédécesseur à Rome
et dans les provinces. Les villes coupables de tiédeur
furent mises à l’amende, Cyzique perdit même son
titre de ville libre 5, les gouverneurs indévots furent
châtiés. En même temps, il ne désapprouvait plus la
vente d’une statue d’Auguste, puisqu'on agissait jour-
nellement de même pour celles des autres dieux ὃ. Il ne
trouvait pas mauvais non plus qu’on eût remplacé
sur une statue d’Auguste la tête de l’empereur
défunt par celle de l’empereur vivant 7. Tout
changea avec le temps et, vers la fin de son règne,
Tibère fit faire le procès et mettre à la torture
pour le même acte; il est vrai que Suétone ne dit
pas que la tête substituée fût celle de Tibère ὅ. Ce zèle
fut même porté jusqu’à la cruauté, mais plus le vieil
empereur renchérissait pour le culte d’Auguste, plus
il se montrait intraitable pour lui-même. Temples,
flamines, il refusa tout, nous dit Suétone, il ne voulut
même pas qu'on lui élevât des statues, ou, s’il le per-
mit, ce fut à condition que ces statues serviraient à
orner les maisons et n'auraient pas place parmi celles
des dieux. Il se servit du droit d’intercession pour
empêcher qu’on jurât par son nom°. L’Asie lui éleva
un temple 19, mais il y mit comme condition que la divi-
nité du sénat et celle de sa mère fussent associées à la
sienne. L'Espagne, aussi superstitieuse alors qu'elle
n’a cessé de l’être depuis, s’empressa de solliciter la
même permission, qui fut refusée 21. « Le temple qu'il
souhaitait, disait Tibère, était un temple élevé dans
le cœur des Romains. » Il ne l’obtint certes pas et
lorsque son successeur Caligula réclama les honneurs
rendus à Auguste, le sénat, sans refuser ouvertement,
différa son vote 22. Le prince comprit et la série des
divi se trouva interrompue : il n’y eut pas de divus
Tiberius. Les mêmes excès eurent les mêmes consé-
quences pour Caligula 15 et pour Néron. La consécra-
tion leur fut refusée à tous deux. Seul de la famille des
Jules, après Auguste, Claude fut proclamé divus, il ne
fallut pour cela qu’un plat de champignons véné-
neux. Ce qui peut sembler plaisant, c’est qu'après la
mort d’Agrippine, Néron fit abolir la divinité de
Claude, mais Vespasien le rétablit plus tard dans ses
droits 14.
Vespasien mit sur le trône impérial la gens Flavia
et, malgré son scepticisme, devint divus. Lorsqu'il se
sentit mourir il dit : « Je sens que je deviens dieu 15.»
Titus aussi fut dieu, mais Domitien échoua. Malgré les
réclamations de l’armée, le sénat lui refusa l’apothéose,
1 Corp. inscr. lat., t.1, p. 324, 328. — * Dion Cassius, LVI,
EMPEREURS
34 sq. — * Dion Cassius, LVI, 35-42. — * Suétone, Auguste, |
100.— 5 Tacite, Annales, IV, 36.— * Ibid., 1, 73.— 7? Ibid.,
1, 74. — " Suétone, Tiberius, 58. — " Suétone, Tiberius, 26.
— 10 V, Chapot, op. cit., p. 440. — #1 Tacite, Annales,
IV, 37. — 32 Dion Cassius, LIX, 3. — 1 Jbid., LIX, 30.
— 4 Suétone, Claudius, 45; Vespasianus, 9.— # Suétone,
Vespasianus, 23. — % Ibid. — * Spartien, Severus, 19;
cf. A. d'Alès, Le dieu César au temps de Septime-Sévère,
dans Études, 1903, τ, xcv, p. 737-764. — Spartien, Gela, 2.
2744
abolit sa mémoire et fit marteler son nom sur les in-
scriptions 1. -
Nerva inaugure une troisième dynastie, dont tous
les membres furent appelés au trône en vertu de l’hé-
rédité adoptive. Tous furent proclamés divi : Nerva,
Trajan, Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle, L. Verus et
Commode lui-même, qui dut cet avantage à Septime-
Sévère. Pertinax aussi fut divus et Caracalla accorda à
son père Septime-Sévère une place dans l’Olympe #,
tout heureux de l’y voir. S'il faut en croire Spartien,
Géta, assassiné par son frère Caracalla, aurait inspiré
au monstre cette plaisanterie : si divus, dum non sit
vivus 18: cependant l’apothéose de Géta n’est pas cer-
taine; ni Dion Cassius, ni Hérodien, ni les monuments
officiels n’y font allusion. Caracalla lui-même fut pro-
clamé divus, malgré la répugnance du sénat, peu dis-
posé à irriter l’armée, auprès de laquelle la popularité
de cet empereur était grande ?. Des faits qui précè-
dent se dégage une loi dont la constatation ne peut en
aucune façon nous étonner. Les empereurs divinisés
après leur mort sont ceux dont le successeur a quelque
intérêt à rendre leur mémoire vénérable. Si, au con-
traire, ils périssent à la suite d’une émeute de palais
ou d’une révolte militaire, leur culte est négligé, par-
fois même leur mémoire flétrie. Ajoutons que presque
toujours ces princes ont mérité leur sort par leur tyran-
nie. Après Alexandre-Sévère, les révolutions devien-
nent de plus en plus fréquentes et les apothéoses sont
de plus en plus soumises aux alternatives des guerres
qui déchirent l'empire. Ce ne sont, la plupart du temps,
ni des vertus particulières, ni une tyrannie plus cruelle
qui expliquent, d’un côté, la consécration des empe-
la privation d’un semblable honneur pour ceux qui ne
le furent pas 39.
Plusieurs empereurs firent déifier leurs parents,
Trajan fit frapper des médailles au nom de divus Tra-
janus pater; Philippe l’Arabe, qui était chrétien, en
fit autant pour son père Marinus, dont on a retrouvé
des médailles frappées à Philippopolis avec la légende
OEU MAPING accompagnant un buste posé sur un
aigle aux ailes éployées 21. Les fils des empereurs furent
également divi quand ils mouraient avant eux. Salo-
nin, fils de Gallien ??, et Romulus, fils de Maxence *,
furent consacrés, à la demande de leurs pères et au
même titre qu'eux. Les jeunes princes étaient consi-
dérés de race divine. Les impératrices, sœurs et filles
des augustes, sont aussi associées à la divinité.
Toute cette débauche de divi et de divæ ne déplaisait
pas au peuple, qui y trouvait mille façons nouvelles
d'exploiter la vanité de ces dieux en expectative.
Deux catégories d'individus se montraient rebelles
aux suggestions et aux exigences : les juifs et les
chrétiens. Nous n’avons à nous occuper que de ces
derniers.
C'était une grave suspicion pour toute une catégorie,
chaque jour accrue, de citoyens, d’affranchis, d’ex-
claves etcomptant même quelques clarissimes, que leur
répugnance à rendre aux empereurs le culte divin.
Comme nous l'avons dit, ce culte était une combinai-
son mi-partie liturgique, mi-partie politique, et se
soustraire à l'hommage religieux prenait très vile
couleur révolutionnaire. Sous Domitien, les chrétiens
— 1 Capitolin, Macrin, 6. — * Ἐπ Beurlier, Le culte im-
périal, son histoire et son organisation depuis Auguste
jusqu'à Justinien, in-8°, Paris, 1891, p. 35. — * Tôchon
d'Annecy, dans Revue numismatique, 1865, p. 56; Cohen,
Monn. impér., t. v, p.180; Waddington, Inscripl. de Syrie,
p. 491; R. Mowat, La domus divina et les divi, p. 10. —
# Corp. inscr. lat., t. vu, n. 8473; Cohen, Monnaies impé=
riales, t. V, p. 516. — * Corp. inscr. lat., t. νι, p. 1138;
Cohen, op. cit., t. vir, p. 182 sq. Sur ce temple du jeune
Romulus, voir Dictionn., t. 1, au mot CôME ET DAMIEN:
2745
sont considérés comme molilores rerum novarum, mau-
vaise note au regard d’une administration respectueuse
et infatuée de tout ce qui est recommandé par l'usage.
Le culte impérial, abandonné, en apparence, à la
piété individuelle et à l’inspiration du cœur, devenait,
par ses attaches administratives, une démarche
imposée sous peine d’encourir le soupçon de mécon-
tentement, d'opposition, de conspiration peut-être.
Aussi l'embarras est grand, car s’il ne s'agissait que
de protestations respectueuses et de courbettes,
la casuistique du temps trouverait le moyen de s’en
accommoder, mais ce n’est pas de respects qu'il s’agit,
c’est d’adoration, de sacrifice, d’encens, de libations
-au dieu Auguste. Les apologistes ne peuvent se dis-
penser d'aborder la difficulté et entreprennent de la
résoudre. Ils se réfèrent à l'Évangile, qui enseigne :
« Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu
ce qui est à Dieu. » — « Si tu me demandes pourquoi
je n’adore pas l’empereur, écrit Théophile à Autolyeus,
je te répondrai qu’il n’a point été fait pour qu’on
l'adore, mais pour qu'on l’honore; en effet, il n’est pas
Dieu, mais homme!. » Saint Justin s'exprime dans
le même sens dans sa Première apologie : « Nous
n’adorons que Dieu seul; mais, pour le reste, nous vous
servons avec joie, nous vous proclamons empereur
“οἵ souverain des hommes, nous prions pour la puis-
sance impériale, afin que la sagesse règne dans ses
conseils ?. » Tertullien se défend en toutes façons de
donner à l’empereur le nom de dieu, ce qui serait, à
l’en croire, la plus honteuse et la plus pernicieuse des
flatteries. Mais comme lui-même n’est pas exempt de
superstition, il laisse entendre que ce titre pourrait
être un mauvais présage et ne pas se trouver réalisé.
Tout ceci est peut-être fort juste, mais les empereurs
tenaient volontiers la logique et le bon sens pour des
badinages déplacés, — au moins en ce qui les concer-
nait. La louange qui leur agréait était celle que les
chrétiens leur refusaient obstinément, voilà le fait;
tout le reste n'était que verbiage et échappatoire.
Le culte impérial, comme tous les cultes païens, n’est
pas un modèle de tempérance et de modestie; or les
fidèles pratiquent ces deux vertus et, ce faisant, ils
honorent mieux l’empereur que les adorateurs impu-
diques et enivrés. Le génie de l’empereur est un démon,
les fidèles refusent l'hommage, le leur reprochera-t-on?
Tout cela est peut-être sage, mais quand un homme est
si fou de se dire dieu, n’est-ce pas une autre folie
d’aller lui parler raison? Vous ne serez pas divi, mais
domini, déclare Tertullien; mais Caligula, Commode,
Caracalla et les autres veulent être divi, le sont, le
seront et malheur à ceux qui n’en conviendront pas.
Nous prions pour vous, disent les fidèles. A ce coup,
la mesure déborde avec l’insulte. Prier pour eux!
Qui donc? A moins de les prier eux-mêmes pour
eux-mêmes! Et c’est ce que les historiens ont trop
souvent négligé de comprendre. Ils ont traité la
prétention des empereurs à recevoir le culte comme la
manifestation d’une aberration mettant la tyrannie
à son service. En réalité, les empereurs exigeaient
leur culte avec autant de bonne foi qu'ils adressaient
leurs hommages à des confrères de l’Olympe. Pour
des sceptiques comme Hadrien et Marc-Aurèle, des
fanatiques comme Maximin et Aurélien, des énergu-
mènes comme Caligula et Héliogabale, le culte
impérial ne soulevait pas même une objection; pour
des politiques comme Trajan, Dèce et Dioclétien, il n’é-
tait qu'une mesure administrative remplie de sagesse.
Quand Tertullien oppose la fidélité des chrétiens à la
1 Théophile, Ad Autolycum, 1. 1,c. xx, P. G.,t. νας col. 1040.
—?S$, Justin, 1 Apolog., 17. — * Tertullien, Apologeticum,
Ὁ. XXXIHI-XXXV. — ὁ Pline, Epist., 1. X, epist. XCVI. —
5 Martyrium ὃ, Polycarpi,8,9,10, dans Ἐν X. Funck, Opera
EMPEREURS
2746
trahison des adorateurs des césars qui ont suivi les
usurpateurs Albinus, Niger ou Cassius, il a pour lui
le bon sens et l’histoire, de même quand il rappelle
que Stephanus et Chæreas, assassins des empereurs,
leur prodiguaient, jusqu’au moment de leur crime,
les sacrifices et juraient par leur génie. Mais tout ce
bon sens n’empêcha pas les empereurs de sévir
contre ceux qui refusaient de les adorer ὅ.
Nous avons plusieurs exemples de martyrs à qui
on ἃ demandé de sacrifier à la divinité de l’empereur.
Pline, pendant sa légation de Bithynie, fait amener les
accusés devant les images des dieux, au nombre
desquelles se trouve l’image de l’empereur. On propose
d'offrir l’encens et le vin, ceux qui refusent d’adorer
les dieux et l’image impériale sont condamnés 4. Après
l’arrestation de saint Polycarpe de Smyrne, l’irénarque
Hérode et son père Nicétas le prennent dans leur char
et, chemin faisant, le supplient de ne pas s’obstiner
dans une résistance qui lui coûterait la vie : « Quel mal
y a-t-il à dire domine cæsar, χύριος Kaïsae, et à sacri-
fier ? »lui demandent-ils. Amené devant le proconsul,
Polycarpe est sommé : « Jure par le génie de César et
crie avec nous : Mort aux impies! » Et encore
« Jure maintenant par la fortune de César... », puis,
une troisième fois : « Jure par le génie de César »; à
quoi Polycarpe répond: «Tu te fais un point d'honneur
de m’amener à jurer par le génie de l’empereur, selon
ton expression; tu ignores donc ce que je suis:
apprends-le, je suis chrétien 5. » Ainsi, parce que chré-
tien, il refuse le serment par le génie impérial. En
Afrique, vers la fin du πὸ siècle, le proconsul Saturninus
fait comparaître devant lui un groupe de martyrs de
Scilli et leur dit : « Nous avons un culte, et ce culte est
simple; nous jurons par le génie de l’empereur notre
maître et nous prions pour sa conservation (juramus
per genium dominorum nostrorum imperalorum, pro
salute eorum supplicamus); il faut que vous fassiez
comme nous »; et une des accusées lui répond
« Nous rendons l’honneur à César comme à César,
mais la crainte et le culte au Christ, notre Seigneur. »
Dans les deux premiers siècles nous ne connaissons
que ces trois documents authentiques où il est fait
mention du culte impérial dans les sacrifices exigés
des chrétiens. Au πιὸ siècle, la mention est plus fré-
quente,comme d’ailleurs les documents deviennent plus
nombreux. L’évêque de Mélitène en Arménie compa-
raît devant le gouverneur Martianus, qui lui demande :
« Tu dois aimer les empereurs, puisque tu vis sous
les lois romaines? » L’évêque Acace répond : « Qui
donc aime plus les empereurs que les chrétiens?
Chaque jour nous prions pour eux, pour que leur vie
soit longue, pour que leur gouvernement soit juste, et
que l'empire jouisse de la paix. » Martianus réclame de
passer des paroles aux actes et veut un sacrifice à l’em-
pereur. Acace refuse; il est condamné à mort ° (en 250).
A Smyrne, le prêtre Pionius refuse le sacrifice;
alors le néocore Polémon se montre fort conciliant
jusqu’à ce que, arrivé au terme des concessions,
il dise : « Sacrifie au moins à l’empereur.— Je ne sacri-
fierai pas à un homme », répond le chrétien, et il est
condamné 7 (en 254).
A Césarée de Palestine, le centurion Marinus est
condamné comme chrétien « refusant de sacrifier aux
empereurs » (vers 262).
A Tanger, le centurion Marcel refuse de participer
au festin du dies natalis impérial et de sacrifier aux
dieux et aux empereurs; lui aussi est condamné ἢ
(vers 298).
Pair. apostol., p. 290 sq. — " Ruinart, Acta sincera, p. 199.
— ? Jbid., p. 191. —* Eusèbe, Hist. eccl., 1. VIT, ce. Xv. —
ν Ruinart, Acta primorum martyrum sincera el selecta,
p. 343.
2747
A Tarse, en Cilicie, Taraque et Probe sont victimes
du refus de sacrifier au culte impérial 1 (en 304).
Ce même culte impérial offrait de multiples incon-
vénients. La curie pouvait obliger ceux dont la
fortune garantissait la solvabilité d'accepter la charge
de flamen ou sevir augustalis et d'assumer le paiement
des réjouissances publiques. Bien plus, le flamine ou
le sévir était tenu à présider les sacrifices faits en
l'honneur des empereurs. Mais cette partie religieuse
était allée en perdant de plus en plus son importance.
La foi aux divinités impériales était plus que tolé-
rante; on était disposé à en faire bon marché à celui
qui donnait de beaux jeux, d’amples distributions,
un bel édifice public. Des chrétiens pensèrent pouvoir
devenir flamines dans ces conditions; bien décidés à
ne manquer en rien aux règles de leur foi. Le concile
espagnol d’Elvire ?, tenu vers l’an 300, décida d’exclure
à tout jamais de la communion ceux qui se rendaient
coupables de sacrifices idolâtriques et aggravaient ce
premier crime par leur complicité avec les combats de
gladiateurs et les spectacles des mimes en les prési-
dant : Flamines qui post fidem lavacri et regenerationis
sacrificaverint, eo quod geminaverint scelera, accedente
homicidio, vel triplicaverint, cohærente mœæchia, placuit
eos nec in finem accipere communionem ὃ. À l’égard
de ceux qui se faisaient suppléer aux cérémonies du
culte ou qui parvenaient à s’y soustraire d’une ma-
nière quelconque, le concile les exclut de la communion
pendant leur vie, mais les y reçoit au lit de mort, s'ils
ont fait pénitence et n’ont pas récidivé, auquel cas
ce serait l’excommunication sans rémission. J{em
flamines qui non immolaverint, sed munus tantum
dederint, eo quod se a funestis abslinuerint sacrificiis,
placuit in finem eis præslare communionem, acla
lamen legitima pænitentia. Ilem ipsi, si post pænilen-
tiam fuerint mœchali, placuit ullerius his non esse
dandam communionem, ne illusisse de dominica
communione videantur *. Quant aux catéchumènes,
leur baptême sera simplement retardé de trois ans,
s'ils se sont abstenus de sacrifices. Z{em flamines st
fuerint catechumeni et se a sacrificiis abstinuerint, post
triennii tempora placuit ad baptismum admitti debere.
Pour ceux qui se sont contentés de porter des cou-
ronnes, insignes de leurs fonctions, le concile les
écarte de la communion pendant deux années seule-
ment. Sacerdoles, qui tantum coronas portant nec
sacrificant, nec de suis sumplibus aliquid ad idola præ-
slant, placuit post biennium accipere communionem *.
La dernière persécution vit une tentative d'orga- |
nisation dans laquelle le culte impérial remplirait une
large part de collaboration. Maximin Daïa institua
entre les prêtres de ce culte une hiérarchie. « 11 donna
à Ἰ᾽ἀργιερεὺς de chaque ville juridiction sur tout ce
qui concernait la religion. Le grand-prêtre provincial
eut, à son tour, juridiction sur les grands-prêtres
locaux. Tous devaient exercer une active surveillance
sur les chrétiens, les empêcher de bâtir des églises
et de tenir des réunions publiques ou privées. Ils
avaient le droit de les arrêter, de les forcer à sacrifier,
et de les traduire devant les tribunaux, s’ils refusaient.
Pour aider le prêtre provincial dans sa tâche, l’empe-
1 Ruinart, Acta sincera, Ὁ. 472. — ? L. Duchesne, Le
concile d’Elvire, dans Mélanges Renier, Ὁ. 162. —
3. Conc. Illib., can. 2, dans Hardouin, Conc. coll, t. 1,
p. 249. — 4 Conc. Illib., can. 3. — 5 Conc. Illib., can. 55. —
“ Eusèbe, Hist. eccl., 1. VIII, c. χιν. — 7 E. Beurlier, Le
culte impérial, p. 281. — " Code Justinien, De Just. codic.
confirm. — * Symmaque, Relationes, édit. Seeck, 6, 7, 14,
25, 29, — 10 Corp. inscr. lat., t. vin, n. 1781; Bull. de l'acad.
d'Hipp., t. xix, p. 26. — 4 Corp. inscr. lat., ἢ, Vin, n. 10489.
— 32 Digeste, 1. L, tit. 1v, lex 18, n. 12. — 3" Code Théo-
dosien, 1. VI, tit. xx1v, leg. 3 et 4; 1. VII, tit. 1, lex 7;
1. VIII, tit. var, lex 16; 1. XII, tit. 1, lex 70; Code Justinien,
XII, TILL XXTX, UC 2, 4 Code Théodosien, 1. VI,
EMPEREURS 2748
reur lui donna des satellites 5. Cette organisation,
si elle eût été imaginée plus tôt et étendue partout,
eût été un instrument terrible de persécution, mais
elle n’exista que dans les provinces d'Orient soumises
à Maximin, et elle fut de courte durée. Elle disparut
avec la persécution *. »
Ce qui ne disparut pas avec la persécution, ce fut
le culte impérial. L'intérêt politique et administratif
s’y opposait; cependant, un changement s’imposait,
puisque la portion idolâtrique de ce culte était incon-
ciliable avec le christianisme. Tout ce qui pouvait
être mis au compte du respect fut conservé, on enten-
dit même le respect d’une façon si large que les plus
tolérants, de nos jours, en seraient choqués. Au retour
de la victoire du Pont Milvius, le sénat dédia un temple
à Constantin, celui du jeune Romulus, que sa mort
prématurée avait laissé pour compte, et qui sert
aujourd’hui de vestibule à l’église des Saints-Cosme-
et-Damien. Ce fut le dernier fait de ce genre. Mais si
on se montra réservé en fait de temples, on prit sa
revanche en fait de titres. L'empereur parla de sa
divinité, Numen meum ὃ. et les fonctionnaires ren-
chérirent ". La maison impériale continua quelque
temps à être appelée domus divina, puis, après un
long oubli, on y revint au vie siècle 1 et Valentinien
nous est représenté divina slirpe progenilus 1". Si om
parcourt la Nolilia dignitalum, on voit que tout ce
qui touche à l’empereur est sacré : sacræ largiliones,
sacræ cogniliones, sacrum cubiculum, sacrum Palalium,
sacrum Encaustum; le palais impérial est un sacrarium *?
et Ausone, chrétien plus que tiède, il est vrai, et dont
la foi ne résiste guère au plaisir d’une phrase pompeuse,
appelle ce même palais sacrarium imperialis oraculi.
Les formes les plus serviles et les plus répugnantes
imaginées par l’adulation asiatique pour Héliogabale et
Dioclétien sont soigneusement conservées, renouvelées
et pratiquées. Les empereurs chrétiens s’arrangent
à merveille qu’on leur parle à genoux et qu'on baise
. leur manteau de pourpre #. Les lois règlent le rang
des personnages de la cour admis à l’adoration du
prince 15. La suprême faveur est de recevoir un baiser
de sa bouche. C'était alors une sorte de consécration #5,
Les images impériales reçoivent des honneurs étranges:
devant elles on brûle l’encens, on se prosterne, om
récite des prières 15. Saint Jérôme gronde : « Les.
gouverneurs qui adorent les statues et les images
impériales font ce qu’avaient refusé de faire les trois.
Hébreux ”.» Saint Ambroise # et saint Jean Damas-
cène ! attestent qu'on adorait les statues impériales;
il suffit de rappeler ici l’affaire de la statue d'Eudoxie
(voir ce mot). Ces images portent d’ailleurs les noms.
de sacri vultus, sacra laurala 39, En 425, Théodose 11
interdit l’adoration des statues impériales 1.
Les empereurs défunts étaient quelque peu déchus…
Bons ou mauvais, glorieux ou médiocres, tous,
désormais, obtenaient comme un passeport le titre
de divus, lequel ne signifiait plus rien du tout.
Constantin, Constant, Constance, Julien, Jovien,
Valentinien Ier et Gratien furent tous divi. Théodose
n'y échappa point et une inscription qui, bien que
transmise par le faussaire Pirro Ligorio, paraît être
tit. 1x, lex 1, et le commentaire de Godefroy. — # Pacatus,
Panégyrique de Théodose, 20; Mamertin, Gratiar. act.
Juliani, 28. — 15 Philostorge, Hist., 1. ΤΙ, Ὁ’, XVII: χαὶ
τὴν Κωνσταντίνου εἴχόνα τὴν ἐπί τοῦ πορφυροῦ κίονος or a-
HEVNV, θυσίαις τε ἱλάσχεσθαι. λυχνοχαίαις χαὶ Our μασι
τιμᾶν, al εὐχᾶς, προσάγειν ὡς θεῷ. --- MS. Jérôme, Jr
Danielem, 11, 18, P. L.,t. xxv, col. ‘509.— 1#S, Ambroise,
Hexameron, 1. VI, n. 9,57, P. L. ax, , 00]. 206. ---- "ἡ Κι Jean
Damascène, Orationes de imaginibus, III, xz1, P, G., τι xCIw,
col. 1357.— * Code Théodosien, 1. XIII, tit. 1v, lex 4; 1. VIII,
tit. x1, lex 4:1. XV, tit. ναι, lex 12; Hardouin, Concil. coll.,
t. 1V, col. 337. — τι. Code Théodosien, 1. XV, tit. αν, lex 15
Code Justinien, 1, 1, Ut, Xx1IV, lex 2.
CN EN NPA ΡΥ
2749
authentique, garde le dernier souvenir de la consé-
cration impériale sous sa forme ancienne, à propos
de cet empereur ἢ:
Martia Theudosium Dominorum Roma parentem
Ætherio divum venerans sacravil in orbe.
Valentinien III est aussi appelé divus dans une
inscription chrétienne ὁ:
DEPOSIT-IN PACE ANTINVS DIE Π| K-DEC-
DIVO VALENTINIANO VII
et jusqu'aux confins du moyen âge, Anastase et
Zénon sont appelés par Justinien :
ou divus princeps *. Grégoire de Tours lui-même
parle du divus Honorius #.
On ne voit plus, après Constantin, de consécrations
d’impératrices ou d’autres membres de la famille
impériale. Les empereurs ont seuls le titre de divus.
Sous le règne de Constantin peut-être y eut-il une
exception pour Crispus 5. Quant aux rites de l’apo-
théose, ils eurent à se modifier de façon à ne pas cho-
quer les chrétiens. Le bûcher funèbre du sommet duquel
on faisait, au bon moment, envoler un aigle, ne fut
pas tout à fait abandonné. L’aigle sans emploi se
mua en colombe et s’exhala de la bouche des saints
et saintes à leur dernier soupir. Quant au bûcher,
on y renonça. En effet, Constantin est le dernier
prince en l’honneur de qui existent des médailles
de consécration. Sur aucune d'elles ne figure le bûcher
ou l’aigle, mais seulement un quadrige qui emporte
lempereur au ciel, où une main se tend vers lui
pour l’accueillir.
Ainsi s’en alla pièce à pièce le culte impérial.
Plus de temples, de pulvinar, de flamines. La célé-
bration du dies natalis subsista seule, ainsi que nous
pouvons le constater dans l'inscription de ConstancelIl,
dans le calendrier de Furius Dionysius Filocalus,
rédigé entre 340 et 350 et remanié avant 361, dans
le laterculus de Polemius Silvius, qui est de 448 5.
Le culte disparaissant, les jeux subsistèrent. Nous
les trouvons prescrits dans une loi de Valentinien,
Valens et Gratien, en 372, pour l'Italie, l’Illyricum
et l'Afrique; une autre loi, de 413, nous les montre à
Carthage, où l’on accourait de toutes les provinces voi-
sines. Les sacerdotales provinciaux devenaient de plus
en plus de simples présidents de jeux, ne pouvant être
autre chose sous des empereurs chrétiens. Nommés
par l'assemblée provinciale, leur fonction était tem-
poraire et leur valait l’exemption d’un certain nombre
de charges. Ils occupaient un rang élevé dans la
hiérarchie des fonctionnaires et présidaient les
assemblées provinciales, devenues purement poli-
tiques, en sorte que le culte impérial n’y était plus
qu'un souvenir. Elles font des doléances, décernent
des éloges, envoient des députations à l’empereur,
mais ne lui offrent plus ni prières ni sacrifices *.
Les gestes ont disparu, les mots se sont délestés de
leur sens et cependant l'impression persiste, que
Ὁ Muratori, Thesaur. veter. inscript., p. ccLxv,4; De Rossi,
Inscript. christ. urb Romæ, t. τ, 338, — ? De Rossi, Inscr.
christ. urb. Rome, t.1, p. 337, n. 767, ad ann. 455; Corp.
inscr. lat., t. ΧΙ, n. 2583. — * L'expression piæ memoriæ est
souvent synonyme; pour la disparition de divus, J. Maurice,
Monnaies représentant la consécration des empereurs, dans
Bull. de la Soc. nat. des antig. de France, 1901, p. 342;
E. Beurlier, Le culte impérial, p. 287-288. Les conciles
insèrent dans leurs actes les mots θείας uyruns, en parlant
des empereurs et des impératrices défunts. Hardouin, op. cit.,
t. 1, col. 36, 43. Le titre de divus se retrouve non seulement
dans les actes de la chancellerie impériale, mais jusque sur
les mosaïques qui décorent les absides des églises. E. Beurlier,
Le culte impérial, p. 287 et append. A, 329. — 4 Grégoire
de Tours, Hist. Franc., 1. 11, ec. vin. — " Orelli, Inscript.
lat., τι. 1078. — “ Corp. inscr. latin., t. 1, p. 356, 354, 333 b.
EMPEREURS
divæ memoriæ |
2750
les empereurs sont d’une nature supérieure à celle
de leurs sujets, d’une nature plus divine. Cette sorte
de vénération superstitieuse, qui est à la base de l’opi-
nion monarchique, se manifeste sous des formes entre
lesquelles il convient de placer en première ligne le
respect avec lequel le peuple écoutait la proclamation
des lois impériales et l’adoration des images du
souverain.
La loi émanée du numen de l’empereur était sacrée.
On l’appelait sacra lex, sacra jussio, θεία πνεύσις",
et quand l’épithète sacra fut devenue, par l'habitude,
un substantif désignant l’édit impérial, on renforça
l’adjectif et l’on dit : θεία σάχοχ *. La lecture d’un édit
était écoutée avec une attention, un silence absolus.
Saint Jean Chrysostome ne souhaite rien de plus pour
l'audition des Livres saints à l’église 2%. Les images
impériales étaient, au dire de l’évêque Sévérien de
Gabales, une sorte de suppléance à la personne même
du prince 2; on les exhibait — nous le voyons sur le-
diptyque de Berlin et sur l’évangéliaire de Rossano —
pour rendre la justice. Les dessins qui accompagnent
la Notitia dignitatum nous montrent de quel appareil
étaient entourées ces images. Sur une table carrée,
qui ressemble à un autel, est placée l’efligie impériale,
autour de laquelle brûlent quatre cierges fichés sur
des flambeaux . Parmi les insignes de plusieurs
autres fonctionnaires, figurent aussi les images
impériales, mais sans les cierges. L'idée que l’image
remplaçait le prince absent donna lieu, lors de la
querelle des donatistes, à un incident assez curieux.
Deux officiers impériaux, Paul et Macaire, furent
envoyés par Constant pour pacifier l’Afrique. Les.
donatistes répandirent le bruit qu'ils assistaient à
la célébration de la messe et qu’au moment où l'autel
était préparé pour le saint sacrifice, ils y faisaient
placer une image impériale. Saint Optat de Milève
proteste contre cette assertion et en appelle aux
témoins oculaires #. On en était venu à adorer les
images avec de tels excès dans les démonstrations —
car il est difficile de croire à la sincérité de pareilles
extravagances — qu'une loi de Théodose et Valen-
tinien, promulguée en 425, prohibe les hommages
déplacés par leur exagération et rappelle que le
numen impérial est au-dessous du numen suprême ".
Les lois furent impuissantes, l'usage de l’adoration
resta universel %.
Des empereurs, ces manifestations dérivèrent vers
le Christ, sa mère et les saints. Nicéphore, patriarche
de Constantinople, dans un écrit dirigé contre Con-
stantin Copronyme, disait : « Si les images des princes
terrestres sont vénérées parce que le Christ lui-même
a daigné honorer l’image de César, à combien plus forte
raison devons-nous honorer l’image du Christ lui-
même #.» On se prosterna donc et on adora les images.
Les moines favorisèrent ce culte et les artistes qui
multiplièrent les images appartinrent en grande
majorité à des monastères #. La piété publique
aboutit rapidement à des manifestations étrangères
- ᾿ Guiraud, Les assemblées provinciales, Ὁ. 219-297. —
5. Justinien, Novelles, 19, 21, 31, 39, 43, 52, 59, 60, 90,
93, etc. —* Du Cange, Glossaires, aux mots Sacra et xzpov.
— % J]n XIX Genes., hom. xLIV, 1, P. G., t. LIm, col. 405.—
UP, G.,t. νι, col. 490.—1? Notitia dignitatum, Pars Orientis,.
c. nt, édit. Boecking, p. 12; Pars Occidentis, ce. x, ibid., p. 8.
— 33 De schismate donatistarum, 1. ILL, c. χα, P. L., t. x1,
col. 1026. — ** Code Théodosien, 1. XIII, tit. 1v, lex 4; Code
Justinien, 1. I, tit. xxiv, lex 2.—% Socrate, Hist. eccl., 1. VI,
ec. xvIn, P. G., t. Lxvu, col. 717; Sozomène, Hist. eccl..
1. VIII, c. xx, P. G.,t. Lxvu, col. 1508; 5. Jean Chry-
sostome, II, De laudibus Pauli, homil. vin, P. G.. t. ι΄.
col. 508. --- ᾿ς Antirrheticus 111 adv. Const. Copron., 60, P. G..
t. c, col. 485. — τ C. Bayet, Recherches pour servir à l'his-
toire de la peinture et de la sculpture en Orient, avant la que-
relle des iconoclastes, p. 135.
2751
au christianisme et purement idolâtriques. Le résultat
fut une réaction contre le culte des images et la
célèbre querelle des iconoclastes 1. Voir ce mot.
II. ÉTERNITÉ DES EMPEREURS. - - L’éternité de
Rome était une antique et robuste croyance qui
rejaillit sur les empereurs. Auprès du Palladium,
signum quo salvo salvi sumus futuri ?, brûlait le feu
inextinguible de Ves{a æterna *, à laquelle Auguste,
en l’an 12 avant Jésus-Christ, consacra dans sa
demeure au Palatin un nouveau sanctuaire ὁ. Le
foyer domestique de l'habitation du prince se con-
fondit dès lors avec le feu de la république, image de
la perpétuité de l’État 5. La démarche s'’inspirait
d’une pensée analogue à celle qui associait le culte
de Rome au culte d’Auguste et la coïncidence vaut
la peine d’être signalée qui nous montre Tarragone,
première ville d'Occident célébrant le culte impérial
et élevant un temple à l’Éternité de l’empereur &.
Bientôt se montre l’expression nouvelle: Ælernilas
imperii? et le foyer de Vesta symbolise tout ensemble
l'indestructibilité de l’État romain et celle du prin-
cipat; de là l’expression d'Hérodien à propos de
Pertinax, proclamé empereur : ὃ δὲ ἐπείπερ ἱδρύθη ἐν
τῇ βασιλείῳ ἑστία 5.
Avant que le pouvoir personnel eût achevé de
tourner la tête à quelques jeunes gens et les eût induits
à croire en leur divinité personnelle, l’idée d’éternité
s’appliquait moins aux titulaires de l’empire qu’à la
dynastie chargée de conduire ses destinées. En effet,
il pouvait sembler encore plus fou que vaniteux
d'affirmer l'éternité de princes qui se succédaient sur
le trône, à certains moments, avec une rapidité
déconcertante; s’il ne s’agissait plus que de la dynastie,
il y avait manière de dire dynastie héréditaire,
dynastie adoptive, et l'affirmation demeurait sauve.
Cependant, avec la mort de Néron, s’éteignait la
dynastie des Jules; alors résolument on renonça à
Ja fiction d’éternité de la dynastie et on transporta
la qualification d’éternel au souverain. Vespasien
-se contenta de faire graver sur ses monnaies ce simple
mot : Æternilas à côté de l’image de cette abstraction
divinisée “; le sénat, moins réservé, fit frapper des
-pièces de bronze avec la légende : Ælernitas Augustli το;
“elle se retrouve sur le billon frappé sous Titus et sous
Domitien et, après la chute des Flaviens, Trajan la fit
enfin figurer sur les monnaies d’argent ou d’or émises
par lui-même 11. Ce titre entre dès lors dans le langage
‘courant; on lit dans une lettre de Pline à Trajan :
Flavius Archippus per salutem tuam æternitatemque
-petit; et encore : Rogalus a Nicæensibus per æterni-
latem luam salutemque.
Qu'est-ce à dire? Immortalité! En prenant ce mot
au sens que la gloire du prince est impérissable ainsi
‘que ses actes et ses décisions? Non. La signification
1 Ἐπ Beurlier, Les vestiges du culte impérial à Bysance (sic)
-el la querelle des iconoclastes, dans Compte rendu du Congrès
scientifique international des catholiques, 1891. — ? Cicéron,
Philipp., x1, 10, 24. — * Tite-Live, Hist., 1. XXVI, 27, 14.
— * Corp. inscr. lat.,t.1b, p. 317, 28 avril. — °F, Cumont,
L'éternité des empereurs romains, dans Revue d'histoire et
de litt. relig., 1896, t. 1, p. 435-452. — Cohen, Monnaies
impériales, n. 727 : Octave; 166 : Tibère. — ? Suétone,
Nero, 30; G. Henzen, Acta fratrum Arvalium, 1874,
p. Lxxx1; Cohen, op. cit, Sept.-Sév., Carac., Géta, n. 5;
Julie, Sept.-Sév., Carac., n. 1-3; Julie, Carac., Géta,
n. 1-3; Corp. inscr. latin., t. 11, n. 259. — " Hérodien, II,
1Π, 1. — * Cohen, op. cit., t. 11, p. 271, n. 1, 2. — 1° Jbid.,
t. 11, p. 299, ἢ. 250. — 32 Jbid., t. 1x, p. 4, n. 9, 10, 11. —
32 Cohen, Monnaies, n. 332, Commode. — # Cohen, Mon-
naies, n. 387 à 391 : Septime-Sévère; ἢ. 341-342 : Ca-
racalla; n. 186 : Géta. La légende est tantôt Victoria
æterna, tantôt Victoria æterna Augusti ou Augustorum.
Corp. inscr. lat., τ, van, n. 9754; t. x1v, n. 2257. On trouve
-souvent aussi sur les monnaies et dans les inscriptions la
EMPEREURS
2752
primitive et la plus généralement reçue, la véritable
notion de l'éternité des césars est étroitement unie
à celle de leur divinité. Cette mention d’éternité se
lit, de plus en plus fréquente, dans la numismatique
impériale jusqu’à la fin du me siècle, « mais depuis
Commode et surtout à partir de la dynastie syrienne
des Sévères, tout ce qui appartient en propre à
l'empereur devient éternel. On parle de la Virtus
ælerna Augusti ?, de la Victoria æterna% qu’il remporte,
de la Pax ælerna qu’il maintient, de la Felicitas
æterna 15 que la protection céleste lui assure, de la
Concordia æterna*: qui règne entre lui et son épouse
ou ses parents. Enfin, depuis Dioclétien, en même
temps que les augustes et les césars prennent le titre
de Jovii et d’Herculii et que l’adoration du monarque
est prescrite par le cérémonial de la cour, l’épithète
d'ælernus, appliquée directement à sa personne,
s’ajoute dans la titulature aux anciens adjectifs pius,
felix, invictus, ou les remplace 17. »
De même que le dogme politique de la divinité des
empereurs, celui de leur éternité est d’origine asia-
tique. Nous avons vu Pline, qui le premier emploie
le terme d’æfernitas vestra, le mettre sur les lèvres
de Bithyniens. 1] y a plus que cela. Le symbolisme
du feu sacré et inextinguible de Vesta remontait à
une haute antiquité, puisqu'on peut le retrouver
chez les anciens Perses, qui considéraient le « feu
éternel » comme lié à leur pouvoir héréditaire. Ce feu
était descendu du ciel, brûlait à l’intérieur du palais
et était porté devant eux dans les cérémonies officielles!*.
Cette coutume passa, avec bien d’autres, aux dynasties
qui se partagèrent l'empire d'Alexandre et nous la
trouvons implantée à Rome à l’époque des Anto-
nins. La plus ancienne mention de cet usage se
rencontre à propos de Marc-Aurèle 15,165 plus récentes
paraissent être le texte d’Eutychianus relatif à
Julien *, La similitude des rites est frappante, l’iden-
tité des croyances ne l’est pas moins et l'inspiration
persane est évidente. Déjà Procope identifie le feu
honoré par les rois iraniens avec la Vesta occidentale ?!.
Ce feu terrestre était en connexion avec le feu céleste
qui brille dans les astres et nous savons que les divi-
nités appelées éfernelles en Italie sont exclusivement
celles dont le culte se répandit de Syrie en Orient,
au 1 siècle de notre ère 22 Le soleil, en particulier,
dont les révolutions apparentes règlent le cours du
temps, était par excellence regardé comme ælernus,
c’est-à-dire possédant une durée sans commencement
et sans fin. Une conception répandue en Égypte et
dans tout l'Orient représentait les rois comme
l’image du Soleil sur la terre. Les empereurs romains
ont accepté d’abord avec répugnance, plus tard de
plein gré, l'héritage de ces théories. Sol est leur
protecteur, conservator, leur compagnon, comes, mais
Victoria augusta. — % Pax æterna est fréquent sur les mon-
naies depuis Septime-Sévère jusqu’à Dioclétien, de même
que Pax augusta. Corp. inscer. lat., t. vu, n. S441.—% Feli-
citas æterna aug. Cohen, Monn. : Gallien, n. 117: Maxence,
n. 31. Cf. la Pietas æterna de Constantin. Cohen, op. cül.,
n. 188-189, --- 16. Concordia æterna. Cohen, Monn. : Cara-
calla, Sévère et Julie, n. 1; Caracalla et Géta, n. 127; Plau-
tille, n. 7; Salonine, n. 20.— 17 Dioclétien, Corp. inscr. lal.,
t. v, n. 2817; Dioclétien et Maximien, ibid., t, van, n. 4764;
Orelli, Inscript., n. 1055; Maximien, Corp. inscr. lat., t. vi,
n. 1126 (æternitate perpetuus); Dioclétien et Galère, Corp.
inscr. lat., t. vi, n. 1550; Licinius, ibid., t. vin, n. 10224;
Maxence, ibid., t. 1x, n. 5949; cf. Eumenius, Oratio pro
scholis, 18 : aurea illa sæcula quæ nunc æternis auspiciis
Jovis et Herculis renascuntur. Ἐς Cumont, op. cit., p. 440. —
3% Quinte-Curce, III, τα, 8; IV, x1v, 24; Xénophon, Cyro-
pédie,l. VIII, c. ru, x. —2° Dion, Hist.rom.,l.LXXI,C.XXXV,
5. --- 39 Fragm. hist. gr., t.1v, p. 6, col. 2; Corippe, De laude
Just., ΤΙ, 299. — *1 Procope, De bello Persico, 1. II, c. χχιν.
—#1F,Cumont, dans Revue archéologique, 1888, p.184-193.
2753
entre eux et lui existe un lien mal défini qui n’est
rien moins qu’une participation à sa nature divine.
Aussi, depuis Néron, les voyons-nous s’aflubler la tête
de rayons ἦν attributs ordinaires du soleil. Znvictus
et æternus suivent et deviennent de style dans le
formulaire ofliciel *; les monnaies de Vespasien et de
Titus nous montrent l’Éternité debout tenant les
têtes du Soleil et de la Lune, et ce type se perpétue
jusqu’au milieu du πὸ siècle. On voit alors apparaître
des symboles commeun astre ou un croissant entouré
de sept étoiles. Depuis Gordien III (238-244), c’est
Sol lui-même, tenant le fouet ou le globe, qui sert le
plus ordinairement d'illustration à la légende Æter-
nitas. D'autre part, celle-ci est parfois accompagnée
d'un groupe représentant la Victoire offrant le
Palladium à l’empereur ou lui posant sur la tête
une couronne.
Comment le bon sens s’arrangeait-il avec tout ceci,
c’est ce qu’il est bien superflu de rechercher; l'éternité
de l’empereur était contredite à chaque changement
de règne. On soutenait le contraire. L’astrologie
faisait naître chacun sous une conjonction de signes
du zodiaque qui était une véritable fatalité. De la
position des planètes dépendait la destinée entière :
tel serait empereur, tel autre ne le serait pas, les
apparences n’y changeraient rien du tout. Ainsi
s’exerçait une désignation antérieure et une dotation
spéciale qui préparaient un empereur à l’insu du reste
des hommes. Leur âme, avant de s’unir à ce corps
mortel, avait vécu dans un monde supra-sensible et,
après un séjour plus ou moins rapide dans celui
qu’elle animait, retournait vivre dans les sphères
étoilées. En ce sens, l’empereur désigné et donné par
le destin était éternel. L’éternité se rattacha même
à l’idée de dynastie et tâcha de lui rendre faveur.
L’astrologue Firmicus Maternus invoque les sept
planètes pour que Constantin et ses descendants
règnent pendant une période infinie de siècles. Un
parallélisme étroit est institué entre les titres que
portent les empereurs, les honneurs qu’ils reçoivent,
et ceux qui s'adressent à Rome. Celle-ci aussi est
æterna, et Rome résume et exprime l’empire entier.
Vient le christianisme et, loin de s’écrouler, tout cet
ensemble subsiste. Les empereurs continuent à être
sacri et divi et æterni. En s'adressant à eux on continue
à dire æf{ernilas vestra 3 et eux-mêmes ne dédaignent
pas d'en faire usage ou d’expressions analogues
en ce qui les concerne #, Leur palais est l’æfernabilis
domus δ, leurs effigies sont les æ{ernales vultus ‘,
leurs constitutions sont des leges æternæ *. Ces expres-
sions ne furent jamais plus usitées dans le style
officiel qu'après la conversion de Constantin.
III. ICONOGRAPHIE DES EMPEREURS. — Nous avons
déjà traité ce qui concerne Constantin (voir Dictionn.,
τ. m1, col. 677-683, fig. 2621), et Charlemagne (voir
Dictionn., t. τα, col. 2635-2651, fig. 3237); nous aborde-
rons en temps voulu Julien, Justinien et Théodose.
Voir ces mots ὃ. Il est difficile et d’une douteuse
utilité d'entamer des descriptions, les monuments
seuls doivent entrer en ligne de compte.
IV. PRIÈRES POUR LES EMPEREURS. — Nous avons
déjà dit que les fidèles ne manquaient pas de répondre
1E, Beurlier, Culte des empereurs, 1891, p. 48-49; cf.
Blanchet, Les monnaies romaines, 1896, p. 14. — ? Corp.
inscr, lat., ἃ. 11, n. 2205; t. ΙΧ, n. 5949; t. x, n. 6868; on
trouve aussi des formules comme invictus et perpetuus. —
3 Symmiaque, Relationes, II, 2; III, 2; III, 7: VI, 1; le
titre est parfois remplacé par perennilas vestra, XX,1; XXI,
19; XXIII, 1. — 4 Code Théodosien, 1. X, tit. Χχπ,, lex 3;
Code Justinien, 1. XI, tit. x, lex 2; Code Théodosien, 1. VI,
tit. ταν, lex 30; Code Justinien, 1. I, tit. τὰ, lex 2; Corp. inscr.
lat., t. τῷ, n.17, 167; t. vor, n. 10272. Cf. t. ru, n. 3705; t. vi,
n. 787, 1176, 1749; t. vx, n. 10222. — δ Code Théodosien,
1. X, tit. πὶ, lex 5. — © Code Justinien, 1. XI, tit. xx, lex 3.
EMPEREURS
2154
| à ceux qui mettaient en doute leur attachement aux
empereurs : « Nous prions pour eux!» Les témoignages
de cette prière remontent aux origines du christia-
| nisme, puisque nous rencontrons le premier et un des
plus significatifs dans l’épître de Clément le Romain
à l'Église de Corinthe, ἃ la fin du 1# siècle : Tu Domine,
dedisti iis potestatem regni per magnificam εἰ inenar-
rabilem virtulem fuam, ut cognoscentes gloriam et
honorem, quem tu iis {ribuisti, nos subjiciamus ipsis,
voluntati {πὲ non adversantes; quibus da, Domine,
sanilatem, pacem, concordiam, firmitatem, ut imperium,
quod tu ïis dedisli, sine offendiculo admüinistrent.
Tu enim, Domine, cæleslis rex sæculorum, filiis
hominum das gloriam et honorem el potestatem eorum,
quæ in terra sunt; tu Domine, dirige consilium eorum
secumdum id, quod bonum et beneplacitum est in
conspectu tuo, ut potestatem a le dalam in pace et
mansuetudine pie administrantes propitium te habeant.
Qui solus hæc et plura bona nobiscum agere poles, {δὶ
confilemur per ponlificem ac patronum animarum
nostrarum Jesum Christum, per quem tibi gloria et
majestas, et nunc et in generationem generalionum et in
sæcula sæculorum. Amen”*. Il est possible que cette
prière soit empruntée à la liturgie, mais nous n’en
avons aucune preuve. Toutefois il n’y a pas lieu d’in-
voquer ce texte comme la preuve sans réplique d’une
attitude exceptionnelle. Les chrétiens priaient pour
les empereurs, mais la congrégation des frères Arvales
en faisait autant, comme nous le voyons par cette
inscription ὃ :
Juppiter O(ptime) M(axime) si Imp(erator) Titus
Cæsar Vespasianus Aug. pontif(ex) max. trib. potest.
p(ater) p(atriæ) || et Cæsar divi f. Domilianus, quos
nos sentimus dicere vivent domusque || eorum inco-
lumis erit a(nle) d(iem) 111 non(as)jan(uarias) quæ
proximæ p(opulo) R(omano) Q(uiritium) rei p. p.
R. Q. | erunt et eum diem eosque salvos servaveris ex
periculis si qua sunt || erunt ante eum diem eventumque
bonum ila, utli nos sentimus dicere, || dederis eosque
in eo statu quo nunc sunt aut eo meliore servaveris,
ast tu || ea ita faxis, tunc tibi nomine collegi fratrunt
Arvalium bubus au || ratis II vovemus esse furum.
Théophile dit à Autolyeus qu’il marque son respect
pour l’empereur, non en l’adorant, mais en priant
pour lui, Origène 15, Denys d'Alexandrie # font de
même, mais c’est surtout Tertullien qui insiste sur
cette prière pour les empereurs ὁ : sacrificamus pro
salule imperatoris, sed Deo nostro el ipsius : sed,
quomodo præcepit Deus, pura prece. Une rapide
mention chez Arnobe #5, et nous pourrions ensuite
composer un petit recueil de toutes les protestations
des martyrs qui, comme l’évêque Acace dont nous
avons parlé, font sonner très haut le mérite de leurs
prières pour les empereurs, qui cependant ne laissent
de les traquer; saint Cyprien, au moment suprême,
parle, lui aussi, de cette prière pour les empereurs %,
puis encore le martyr Paul en Palestine sous Dio-
clétien ”.
La liturgie alexandrine dite de Saint-Marc nous
offre cette formule : τὸν βασιλέα, τὰ στρατιωτιχά,
apyovras, βουλάς, δήμους, γειτονίας, εἰ
ἡμῶν ἐν πάση εἰρήνη χαταχόσμησον "5.
— ? Code Théodosien, 1. X, tit. x, lex 22. — " Lampros,
Empereurs byzantins; catalogue illustré de la collection de
portraits des empereurs de Byzance, d'après les statues, les
miniatures, les ivoires et les autres œuvres d'art, in-4°, Athènes,
1911. —* F. Cabrol et H. Leclercq, Monum. Eccles. liturg.,
t.1, n. 654. — 10 G. Wilmanns, Exempla inscriptionum lati-
narum, 1873, p. 289.— 11 Monum. Eccles. liturg., t. 1, n. 872,
873.— 12 Jbid., t.1, n.1455.— 5 Jbid., t. 1, ἢ. 1504, 1512. --
M Jbid., t. 1, n. 1995, 1596, 1598, 1599, 1600, 1606, 1711,
1818, 1819. — 1% Jbid., t. 1, n. 2150. — 2° Jbid., t. 1, n. 3991.
— 17 Jbid., t. 1, n. 3916. — 3" C. Bunsen, Analecta anteni-
cæna, t. 111, p. 109.
τοὺς
σούους, χαι
A partir de la Paix de l'Église et bien que les empe-
reurs chrétiens, à la manière de Constantin ou de
Constance, de Valentinien et de Justinien, aient
traité l’Église orthodoxe avec plus de rigueur et
d’hypocrisie que ne l’avaient fait leurs prédécesseurs
païens, il est entendu que la prière liturgique leur
est acquise de plein droit et même,suprême ironie,
en qualité de protecteurs, de défenseurs, de bien-
faiteurs ! !
V. SACRE DES EMPEREURS. -— Voir au mot SACRE.
VI. STYLE DES EMPEREURS. — On a parlé souvent
de l’imperatoria brevitas et il est constant que les
‘empereurs, ainsi que leurs interprètes officiels, ont
marqué peu de goût pour le verbiage. Le style des
constitutions impériales du haut-empire est encore
tout imprégné de l’allure des jurisconsultes de l’époque
classique. Style technique, direct, dépouillé de tout
ornement, se permettant même à l’occasion un peu
d’obscurité sous prétexte de concision. À ce style
sobre et sévère succède, avec le bas-empire, une
manière prolixe et verbeuse à l’excès. Non contentes
de définir, les constitutions impériales entreprennent
d'expliquer et, pis que cela, émouvoir. Au fond,
la manière, la grande manière froide d'autrefois ne se
retrouve plus, parce que l’empire, au lieu de dire le
droit, prétend créer son droit et, pour le faire tolérer,
force lui est de le justifier. Il appelle à son aide le
sentiment religieux, les principes de la morale,
l'intérêt des individus, tandis que l’ancien droit
n’en appelait qu’à la raison, — ce qui a bien sa valeur.
On a attribué l'innovation à Constantin : simple
facétie dans le goût tudesque ?, à laquelle ce serait
donner trop d'importance — plus qu’elle n’en a
assurément — que de la réfuter. En réalité, ce style
nouveau existait nettement avant Constantin et s’est
formé peu à peu avec le pouvoir absolu lui-même.
Tout d’abord, ce style, nous le rencontrons dans le
célèbre édit du Maximum rendu par Dioclétien en
l’année 301, qui peut passer pour un des modèles
du genre ὅ. Puis encore dans une constitution de
302 relative aux manichéens #, dans un édit de 295
concernant les empêchements de mariage 5. Remon-
tons plus haut jusqu’à l’édit de 294 relatif à la procé-
dure civile ‘, ou la constitution de 293 sur le patro-
cinium des potentiores 7. D'une manière générale, les
édits de Dioclétien et une bonne part des constitutions
adressées à des magistrats par lui ou par ses associés
à l’empire présentent les mêmes caractères. Nous
pouvons remonter plus haut encore et saisir les
traces du style du bas-empire, ou du moins un
acheminement vers ce style, dans l’édit de Caracalla
(212) et les édits qui sont venus s’y ajouter. Voir
Dictionn., t.1V, col.2113-2119. Pour l’époque immédia-
tement antérieure, l’épigraphie nous donne un nou-
vel échantillon dans l’epistula ad Tyrannos 5 (201).
On pourrait peut-être penser à évoquer dans le même
sens le Decrelum de sallu Burunilano de Commode,
entre 180 et 183 5, mais il faut remarquer que la
partie du texte qui présente le ton emphatique est
précisément celle qui vient des solliciteurs. Plus
anciennement encore, Marc-Aurèle, dans un rescrit
1 G. Mangold, De Ecclesia primæva pro Cæsaribus ac ma-
gistratibus romanis preces fundente disserlatio, in-8°, Bonnæ,
1881; L. Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de
l'Église, in-fol., Paris, 1725, t. 11,1. I, ch. ταν ταν, p. 343-366 :
des premières prières des empereurs et des rois, du joyeux
avènement à la couronne et de la collation des bénéfices par
les laïques. — ? P. Krueger, Sources, p. 367. —* Corp. inscr.
lat., t.ur, p. 1909-1953. — 4 Mosaic. et romanar. leg. collatio,
XV, 3.—5 Jbid., V1, 4. —1 Code Justinien, 1. III, tit. xt, 1.—
7 Code Justinien, 1. 11, tit, Χαπι, 1. — * Corp. inscr. lat., t. 111,
p. 147 et 1009, — * Jbid.,t. vu, p. 333; Suppl., p. 1409, —
to Hist. eccles., 1 IV, ce. ΧΠΙῚ. — "1 F, Girard, Textes de droit
EMPEREURS
2756
situé entre 174 et 176, recommande de ne pas inquiéter
les chrétiens. Le texte nous en est rapporté intégra-
lement par Eusèbe 1 (voir Dictionn., t. τν, col. 2176-
2177); il nous montre déjà les mêmes soucis d’expli-
cation, de justification, d'élégance littéraire. Enfin,
l’epistula d’'Hadrien de liberis militum %, de 119, et
l’édit de Néron (?) sur l’appelen matière pénale 1", nous
prouvent que le style de la chancellerie impériale
commençait déjà à se former dès la seconde moitié
du re siècle 18, Remarquons que, dès le règne d'Hadrien,
de Marc-Aurèle et de Lucius Verus, nous voyons les
titres de la hiérarchie nouvelle : vir splendidus,
egregius, perfectissimus, eminentissimus, etc, qui
procèdent du même esprit emphatique dont s’ins-
pirent les constitutions ?*. Le style des constitutions
constantiniennes et post-constantiniennes se retrouve
donc en partie dans les époques antérieures et le fait
s’explique aisément par l’organisation dela chancellerie
impériale. Des bureaux différents rédigeaient les
deux catégories d’actes ; le scrinium ab epistulis avait
la rédaction de la correspondance officielle et peut-être
celle des édits; le scrinium a libellis avait pour sa part
les rescrits de droit privé. « Or le recrutement et
l'esprit des deux bureaux étaient très différents. Le
chef du secrétariat ab epistulis était pris d'ordinaire
parmi les célébrités littéraires, du temps. L'emploi
fut occupé par Suétone et par plusieurs sophistes
grecs. Il apparaissait comme un brevet d’éloquence;
la nomination à cette place équivalait à reconnaître
comme le premier styliste de l’empire celui qui en
était chargé. Nous devons donc nous attendre à
trouver sous sa plume la trace de la mode littéraire,
de la déclamation si fort en faveur #. Les principes
de la morale, les devoirs du prince, la philanthropie,
la majesté des lois, la sévérité due aux criminels, tous
ces lieux communs de la rhétorique ancienne vont
constituer un arsenal tout prêt où les rédacteurs
impériaux n'auront qu’à puiser. L’a libellis au con-
traire présente un caractère tout autre : c'était la
science juridique et non plus la virtuosité du rhéteur
qui y était demandée. Aussi fut-il occupé par Papinien
et par Ulpien. On comprend dès lors la différence
énorme qu'il devait y avoir entre les rescrits rédigés
par l’a libellis, sur les demandes des plaideurs, et les
actes officiels issus de l’ab epistolis %, » Les consti-
tutions de Dioclétien nous ont été conservées pour
la plus grande partie dans le code Grégorien, principa-
lement consacré à recueillir les pièces adressées aux
particuliers; celles de Constantin nous sont parvenues
par le code Théodosien, qui ne comprenait que les lois
générales; en conséquence, nous n'avons de Con-
stantin que ses édits ou des constitutions de caractère
général, administratif, adressés à des collectivités
ou à des magistrats. Les constitutions de Dioclétien
et de Constantin forment donc deux groupes dont les
oppositions s'expliquent par des raisons extrinsèques.
Le style administratif tend à l’enflure, qui exprime
à merveille l’absolutisme, tandis que le style juridique
demeure immuable jusque vers la fin du me siècle.
Sous Dioclétien, la chancellerie impériale subit de
profondes modifications, La rédaction des rescrils
romain, 1913, p. 194. ---τ Jbid., p. 208.— 1 Peter, Der Brie]
in der rômischen Litteratur, Leipzig, 1903, p. 200-201. —
M Hirschfeld, Die Rangtitel der rômischen Kaïserzeit, 1901,
p. 579-610; L. Lafoscade, De epistulis (aliisque titulis) impe-
ralorum magistratuumque romanorum quas ab ælate Augusti
usque ad Constantinum græce scriptas lapides papyrive serva-
verunt, Paris, 1902, p. 70-76. — 1 Lamarre, Hist. de la littér.
lat. au temps d'Auguste, 1907, t. xx, p. 481-559. — 6 KE, Ver-
nay, Note sur le changement de style dans les constitutions
impériales de Dioclétien à Constantin, dans Études d'histoire
juridique offertes à P. Fr, Girard, in-8°, Paris, 1913, t. τὰς
p. 268.
UT —
uns ot
2757
juridiques n’est plus confiée à des secrétaires spécia-
Aisés. De là l'invasion, modeste d’abord, du style admi-
nistratif dans le droit. Le personnel ancien persistant
dans les cadres nouveaux, les traditions survivent
pour la plus grande part. Les constitutions de
‘Constantin n’ont pas dû différer sensiblement de
celles de Dioclétien, mais comme le code Théodosien
n'a pas recueilli les simples rescrits pour faire place
aux constitutions considérées comme lois générales,
ainsi peut s'expliquer une modification sensible dans
16 ton et, pour ainsi dire, une rupture historique dans
le style législatif, qui ne correspond à rien de réel ?.
VII. SYMBOLE DES EMPEREURS. -- En Orient,
on croyait que l'aigle emportait les âmes des princes
défunts vers le ciel, séjour de la béatitude; il en fut
τ de même en Occident, notamment à Rome, où on
adapta le type plastique créé en Syrie. Une fois
-employée pour les empereurs, cette croyance fut
étendue à la foule des humains, et sur ce point encore,
116 modèle aurait été fourni par la Syrie, où de sim-
ples particuliers, remplissant les conditions voulues,
pouvaient comme les rois prétendre à l’immortalité
divine ?. Le sens général des apothéoses romaines,
impériales ou non, ne saurait être douteux. Le rôle
de l’aigle, qu’il fût messager divin, symbole solaire
ou le soleil lui-même, y est suffisamment précisé,
grâce aux nombreux monuments qui nous ont con-
-servé, avec son image, la représentation concrète de
l’idée que le monde romain se faisait de l’immortalité
sidérale. Mais l'aigle funéraire venait-il réellement
-de Syrie? On l’a mis en doute et la question de sa-
voir si l'aigle funéraire syrien et l'aigle de l’apo-
théose impériale sont identiques et remontent,
Jun par l’autre, à la haute antiquité sémitique, reste
toujours ouverte 3.
Les chrétiens, dans la satisfaction que leur procurait
Je triomphe de Constantin, adoptèrent volontiers une
foule de choses sans y regarder de trop près; l’aigle
des empereurs fut de ce nombre. Qui parmi eux eût
été d’ailleurs en mesure de remonter au sens
primitif d’un symbole dans lequel ils voyaient, tout
-comme nous, l'expression vive des idées de triomphe
et de victoire? Nulle répugnance pour l’aigle parmi
les chrétiens de Syrie ὁ, d'Égypte 5, d'Asie Mineure δ,
d'Occident’. Sans doute, l'oiseau avait été, dans l’an-
cienne mythologie grecque, l’attribut de Zeus, dans
Ja mythologie romaine, celui de Jupiter; tout ceci
était assez peu recommandable, mais l’apothéose
impériale avait promu l'aigle au rang de bibelot
impérial, il fut plus et mieux que cela, il eut la charge
d’emporter au ciel l’âme du défunt, où apparemment
äl lui tenait compagnie; on l’invita à n’en plus redes-
cendre
NIII. TITRES DES EMPEREURS. — La circonspection
d’Auguste l’engagea dans une voie où ses successeurs
l'imitèrent plus ou moins pendant trois siècles. Tous
-affectèrent de se croire liés par la délégation du pou-
1 E. Vernay, Note sur le changement de style dans les Con-
stitutions impériales de Dioclétien à Constantin, dans Études
d'histoire juridique offertes à P. Fr. Girard, in-8°, Paris, 1913.
τι τα, p. 274. — * F. Cumont, L'aigle funéraire des Syriens et
.l'apothéose des empereurs, dans Revue de l’histoire desreligions,
1910, p. 119, 164; F. Cumont et A. H. Gardiner, À propos
.de l'aigle funéraire des Syriens, dans même revue, 1911;
L. Deubner, Die Apotheose des Antoninus Pius, dans
Rômische Mittheilungen, 1912, p. 1 sq. — * S. Ronzevalle,
L'aigle funéraire en Syrie, Étude iconographique, dans
Mélanges de la faculté orientale, Beyrouth, 1912, t. v b,
Ῥ. 1*-62*, — 4 Schumacher, The Jaulân, 1889, p. 225; cf.
Revue biblique, 1908, pl. 1, p. 406, mosaïque byzantine dé-
couverte à Jérusalem. — # W. E. Crum, Coptic monuments,
pl. xL sq.; J. Strzygowski, Koptische Kunst, pl. XXI, XXXIX,
LIX, CXXVI; Bessarione, juillet-décembre 1907, p. 20 sq.
— * Von Bissing, Eine koptische Darstellung des triumphi-
EMPE
REURS 2758
Ι voir à eux faite par le sénat, sans détriment de l’exis-
tence de la république. Si un fou l’oubliait parfois,
son successeur s’en ressouvenait, ce qui ne laissait
pas de manifester une large condescendance de la
part d’un dieu. Malgré de fréquentes désillusions, les
membres de la plus haute aristocratie s’obstinent à
croire en cette fiction du principat et ne prennent
pas toujours la peine de dissimuler leur répugnance
pour la monarchie et ses formes offensantes de
gouvernement. Cet état d'esprit républicain persiste
jusqu’au seuil du 1v° siècle. Alors Dioclétien inaugure
l’adulation et le despotisme dans toute leur splendeur
orientale. Constantin renchérit. Il n’est plus dieu,
c’est vrai, mais il est beaucoup plus : il est le repré-
sentant de Dieu, le gardien de l’orthodoxie, l’égal des
apôtres, ἰσυσαπόστολος,]6 surveillant de la discipline
religieuse comme il l’est de la loi civile ". Pour que les
contemporains de Dioclétien et de Constantin aient
pu accepter des formes qui auraient choqué ceux de
Trajan et d’Hadrien, il a fallu qu’une transformation
s’accomplit dans les idées, et c’est en Orient qu’elle
se fit.
L'avènement des Romains en Égypte y laissa
intacte la tradition monarchique et les Augustes
succédèrent aux Ptolémées sans que rien fût changé
aux formes administratives et religieuses : mêmes
protocoles, mêmes rites, mêmes privilèges. Dans le
reste de l'Orient, la tradition monarchique était
moins vivante qu’en Égypte : les dynasties y avaient
été trop nombreuses, les remaniements de territoire
trop fréquents. Néanmoins la force des habitudes
héréditaires y était telle que les Orientaux eurent
pour les césars la même vénération qu'ils avaient
témoignée aux Séleucides ou aux Attalides. Dans
plusieurs provinces, le calendrier officiel fut établi,
comme en Égypte, d’après les années de règne des
empereurs ὃ; l'avènement de ceux-ci était signalé par
la prestation d’un serment de fidélité de la’ part des
populations 19, coutume contraire au droit public des
Romains et qui impliquait une allégeance beaucoup
plus étroite que celle des citoyens romains. Une in-
scription d’Apamée Cibotôs qualifie Auguste princeps
nosler 11, expression qui mettra plus d’un siècle à
pénétrer en Occident. Le droit public qui régit
l'Orient contredit essentiellement l’équivoque du
principat imaginée par Auguste pour l'Occident;
la tendance des populations orientales à voir dans les
empereurs les successeurs des successeurs d'Alexandre
a été favorisée par la politique impériale, ils l'ont
acclimatée de leur mieux en Occident, où, finalement,
la théorie orientale a absorbé et transformé la théorie
romaine,
L'histoire des variations du titre porté par les
empereurs est un vaste sujet que nous ne ferons
qu'indiquer ? La titulature impériale importe à
l’histoire de la conception du pouvoir qu’elle décore
plus ou moins magnifiquement.
renden Christentums, dans Sülzungsb. ἃ. bayer. Akad.,
Phil.-hist. KI, 1910. — τ. P. Kirsch, L'aigle sur les mo-
numents figurés de l'antiquité chrétienne, dans Bulletin d'an-
cienne littér. et d’archéol. chrét., 1913, t. 111, p. 112-126. —
$ L. Bréhier, La conception du pouvoir impérial en Orient
pendant les trois premiers siècles de l'ère chrétienne, dans
Revue historique, 1907, τ. XCV, p. 75-80. — * J. Marquardt
et Th. Mommsen, Droit public romain, t. v, p. 67. -- ἴο ἘΝ
Cumont, dans la Revue des études grecques, 1901, p. 26 sq.
— 1 Müittheilungen ἃ. Athenisch Archæologisch. Instit.
1891, τ. xv1, p. 236. — 13 Fincke, De appellationibus Cæsa-
rum honorificis usque ad Hadriani ætatem, 1867; Schôner,
Ueber die Titulaturen der rômischen Kaiser, Erlangen, 1881 ;
R. Cagnat, Imperator, dans Saglio, Dictionn. des antiq.
grecg. et rom.; L. Bréhier, L'origine des titres impériaux
à Byzance, δασιλεὺς et δεσπότης, dans Byzantinische
Zeitschrift, 1906, t. xv, p. 161-178.
2759
L'empire étant latin et romain à l'origine, c’est
la chancellerie latine qui enguirlande dans la langue
de l'Occident et la chancellerie grecque ne fait rien
de plus que traduire. Imperator devint αὐτοχράτωρ
et garda la place du prænomen !. Augustus fut rendu
par Σεδαστός; le pontificat, les années de puissance
tribunitienne, les salutations impériales, les consu-
lats, les titres décernés par le sénat, pater patriæ
ou restilutor orbis, se retrouvent dans les diplômes
orientaux traduits exactement du latin. Mêmes rè-
gles dans les diplômes privés, et le langage courant
adopte les titres d’airozcérwp et de σεθαστός sans
objection, mais sans entrain. De bonne heure l'Orient,
et même l'Occident, eurent des maniéres en quelque
sorte populaires de désigner les empereurs. Tandis
qu'Auguste et Tibère s'étaient persévéramment
refusés à la qualification de dominus?, Caligula et
Domitien s’en arrangeaient à merveille; ce dernier
prenait du dominus et deus avec une totale absence
de scrupule *. En Orient, dès le 1% siècle, χύριος
est décerné à Néron? et à Domitienf, mais aussi
à Titus 5 et à Nerva”; à partir du règne de Trajan, il
est d’un usage régulier parmi les magistrats et
fonctionnaires aussi bien que parmi les particuliers *.
Au vocatif, domine avait perdu sa signification et
n’avait d'autre valeur que celle d’un terme de politesse;
en dehors de ce cas, le mot conservait sa valeur
juridique et c’est ce qui explique le refus d’Auguste
et de Tibère à s’en laisser parer ὃ. Sous les premiers
Antonins on parut vouloir revenir à cette tradition
ancienne. Pline, dans son panégyrique de Trajan,
faisant allusion à Domitien, prévient qu'il ne donnera
pas à son successeur le titre de dominus: discernatur
in orationibus nostris diversilas temporum et ex ipso
genere graliarum agendarum intelligatur cui quando
sint aciæ. Nusquam ut deo, nusquam est numini
blandiamur : non enim de tyranno, sed de cive, non
de domino sed de parente loquimur *°. Martial lui-même
fait amende honorable et dit à Nerva 2 :
Dicturus dominum deumque non sum.
Les documents officiels, depuis le règne de Trajan,
font usage de dominus ou χύριος; citons un rescrit
de cet empereur, une lettre d’Ovinius Tertullus,
légat de Mésie inférieure, aux habitants de Tyane, un
rescrit du procurateur Claudius Diognès à un stratège
d'Égypte, un rescrit du préfet d'Égypte Petronius à
un scribe royal, un édit de M. Sempronius Liberalis,
préfet d'Égypte 12. Les successeurs de Trajan font
bon accueil au titre suspect, en sorte qu’on peut dire
que c’est sous le règne des Antonins que le vocable
dominus se généralisa. Un procès-verbal d’une séance
du tribunal de l’empereur Antonin montre l'emploi
courant de cette expression #, Est-ce une importation
orientale — puisqu'il est bien entendu que tout a été
1 Sauf sous Tibère, Caligula et Claude. Cf. R. Cagnat,
Manuel d’épigraphie latine, p. 153. 3 Suétone, Augustus,
53; Dion Cassius, LV, 12; LVII, 18; Philon, Legat. ad
Caium, 23; Tertullien, Apologelicum, €. XXXIV. — ? Au-
relius Victor, Cæs., 3; S. Gsell, Essai sur le règne de l'em-
pereur Domitien, Ὁ. 49, 52. — “ Kenyon, Greek papyri
in the British Museum, 11, London, 1898, p. 193, n. 280;
Grenfell et Hunt, The Oxyrynchus papyuri, London, 1898,
t. π, p. 246, 1. 28, 33, 36. — Corp. inscr. græc., t. 1π|,
n. 5052, 5044; Greek papyri, t. 11, p. 40, n. 259; p. 203,
n. 142; The Oxyrh. pap., t. 11, p. 274, 1. 15. — * Archiv für
Papyrusforschung, t. 11, p. 436; Seymour de Ricci,
dans Bulletin epigr., n. 32. — ἴ The Oxyrh. pap., t. τι,
p. 274, 1. 24, 29, 39, — * Lafoscade, De titulis imperatorum,
1902, n. 14, 115, 134, 135; L. Bréhier, dans Byzant. Zeit-
schrift, 1908, t. xv, p. 163, note 7.— " C. Pallu de Lessert,
De quelques titres donnés aux empereurs sous le haut empire,
dans Mém. de la Soc. des antiq. de France, 1900, t. Lx1,
p.64-67.— 2 Pline, Panegyr.,2; en revanche, dans ses lettres,
EMPEREURS
2760
tiré de l'Orient! C'est au moins douteux. Sans doute
l'Orient ne mit pas obstacle, les documents de ces
régions sont nombreux à employer χύριος. Il y a des
inscriptions #4, une lettre de Trajan ou d’'Hadrien sur
papyrus #, une monnaie d’Antonin le Pieux, frappée
à Antioche ad Hippum, dans la Décapole, avec la
légende "ὃ;
ΑΥ̓ΤΟΚΡΙατορ) KYP(:05) ANTONINOC
l’autre frappée en Mésopotamie avec le profil de
Marc-Aurèle et ces mots 7:
VIIEP + NIKHC : TON : KYPIGON : CEBACTON
Notons enfin un rescrit d’Antonin le Pieux où
l’empereur se proclame lui-même :
ὅδ ον SAC ;
ἐγὼ μὲν τοῦ χύσμου χύριος 18.
En Occident, une inscription romaine de l’année 155
nous a conservé la lettre du pontife Velius Fidus à
son collègue Juventius Celsus (le consul de 164),
à propos d’un rescrit d’Antonin le Pieux ! : deside-
rium, fraler, Arrii Alphii Arriæ Fadillæ domint
n(ostri) imperatoris Anlonini Aug(usti) matris li-
berti libellum tibi misi, et plus loin : Didici.. a domino:
n(ostro) imperatore impetrasse. Voilà comment des
sénateurs, dans leur correspondance officielle, dési-
gnaient l’empereur sous Antonin le Pieux.
Fronton écrit à Marc-Aurèle et à Verus devenus
augustes : Domino meo Antonino Augusto, domino:
meo Vero Augusto, et dans le texte : Fratrem domi-
num saluta ®... quemcumque a domino meo fratre luo-
petenda fuerunt %, A Claudius Julianus il parle en ces
termes des augustes : a dominis nostris imperatoribus:
non propter aliud amari me opto “ἢ; dans une lettre à
Aufidius Victorinus, l’empereur est ainsi désigné :
ausi sunt codicillos istos apud dominum n(ostrum) ut
probe ac recle factos tueri ac defendere *. Il est par
suite infiniment probable que Commode n’innova
rien et ne fit qu’appliquer à profusion un titre déjà
généralement admis.
Aurélien adopta pour ses diplômes et ses monnaies.
les titres dominus et deus, que personne ne songeait
plus à lui contester *#.
Parmi les textes qui nous offrent la formule dominus:
noster, se trouve le rescrit de Commode en réponse à la
requête des colons du sallus Burunitanus, en Afrique
(entre 181 et 183) %. Ce rescrit est suivi de la lettre du
procurator de Carthage, qui transmet l’ordre impérial
et qualifie le prince dominus nosler; mais le rescrit
lui-même contient deux fois au moins, peut-être trois,
le mot majestas tua alternant avec divina providentiæ
tua. Une requête adressée à Gordien par les habitants
de Scaptoparène * contient leurs plaintes sur les réqui-
sitions illégales dont ils sont victimes. La supplique
est en grec. Nous adressons une très juste prière,
Pline appelle habituellement l’empereur: domine. — 4 Mar-
tial, Epist., 1. X, n. 72. — 1? Lafoscade, De epist. imperal..
n. 14, 115, 135, 127, 130. — 1 Digeste, 1. XXVIII, tit. 1v,
lex 3.— 4 Corp. inscr. græc., n. 4768, 5899. — Ὁ Β΄ G.
Girard, Textes de droit romain, p. 157; cf. U. Wilcken, dans.
Hermès, 1902, p. 84. — 2° Eckhel, Doctr., numm. veter., ἴ, 111,
p. 347; t. vin, p. 365. — 2° Jbid., t. 11, p. 520. — 1" Digeste,
1. XIV, tit. 1, lex 9: de lege Rhodia de factu.— »* Corp. inscr.
lat., t. νι, n. 312. — 2° Fronton, Epist. ad Verum, 1v, édit.
Nieburh, p. 161.— *1 Jbid., 111, p. 160. — *? Fronton, Epist.
ad amicos, 11, Ὁ. 184.— 35 Jbid., XVI, p. 203. — Κα Homo,
Essai sur le règne de l'empereur Aurélien, p.191; Rohde,.
Die Münzen des Aurelianus, n. 317, 318; Corp. inscr. lat..
t. 1x, n. 2327; t. x1, n. 2099; Bull. archéol. du Comité des
trav. hist, 1893, p. 222, n. 51; Corp. inscr. græc., t. 7,
n. 1219.— % Corp, inscr. lat., t. vin, n. 10570, 14464; ef.
C. Pallu de Lessert, op. cit, p. 54-55. — 15. I] s'agit ich
d’une petite station thermale sur le territoire de Pantaliæ
en Thrace.
2761
-dit le requérant, à la divinité : δὶ ὅπερ καὶ αὐτοὶ ἔννομον
ἱχεσίαν τῇ θειότητί σου προσχομίσομεν... Plus loin, il
‘laisse entrevoir ΠΡ] σαί où seront les habitants
-d’abandonner leur ville pour échapper aux charges
qui pèsent sur eux : si nous sommes, ajoute-t-il, re-
connus dignes de pitié par ta divine providence, τὰ τὴν
θείαν σου πρόνοιαν... nous rendrons grâces à ta félicité :
τῇ τύχῃ σου.
Ces expressions majestas tua, providentiatua, divinitas,
felicitas tua, et leurs équivalents grecs, sont-elles des
ännovations ou simplement des termes remis en hon-
neur 1?
Majestas ne pouvait offrir rien de répréhensible à
Ja vigilance d’Auguste ou de Tibère, c’est un mot bien
républicain et qui, en principe, s’applique d’abord au
peuple romain. Majestas est magnitudo quædam populi
romani in ejus polestate ac jure retinendo. Majestas est
in imperii alque in nominis populi romani dignitate,
dit Cicéron ?. Celui-ci semble disposé à refuser la majes-
Has au sénat, auquel il n’attribue que l’auctoritas, afin
de la réserver intacte au peuple romain : {antus autem
esl consensus municipiorum coloniarumque provinciæ
Galliæ, ut omnes ad auctoritatem hujus ordinis majes-
datemque populi romani defendendam conspirasse vi-
deantur ?. L’attentat à la majestas du peuple romain
était le crime de lèse-majesté réprimé par les lois.
La majestas du peuple s’étendait aux magistrats;
“Cicéron parle de la majeslas consulis, Tite-Live de la
_ majeslas dictatoria, le juriconsulte Paul proclame la
majestas prætoris 4. Les empereurs, étant investis régu-
lièrement de la puissance tribunicienne, eurent, à ce
titre, la majestas, majestas imperaloria, majeslas im-
perialis. Tibère s’en parait volontiers et poussa à
l’aggravation des cas de lèse-majesté en y faisant
ajouter les délits par paroles 5. « Cette position juri-
dique des empereurs, l’application habituelle des lois
de majesté aux délits dirigés contre eux, expliqueraient
-assezbienletitredemajesté qu'onleur donne,s’ils étaient
seuls à jouir de cette prérogative. Or, celle-ci ne leur
est pas strictement personnelle, et la persistance des
jurisconsultes du m° siècle à affirmer la majesté de
magistrats inférieurs, comme les préteurs, a quelque
chose qui étonne dans un temps où la monarchie ne
prend plus la peine de se déguiser. Aussi est-on porté
à se demander s’il n’y a pas une autre majestas qui est
l'apanage exclusif du prince et qui, après avoir absorbé
la première, a donné naissance à la qualification la
plus élevée de la puissance ©. »
Dans l’ancienne Rome, le peuple jouissait de la
majesté, les dieux également : dii non censent esse suæ
majestalis præsignificare hominibus quæ sunt futura,
-dit Cicéron *. A ce titre, les empereurs devaient l’ob-
tenir et, malgréson peu de goût pour les titres de
dominus et de deus, Auguste se laissa faire. Horace
Jui disait » :
sed neque parvum
Carmen majeslas recipit tua.
1 O. Hirschfeld, Die Rangtitel der rôm. Kaiserzeit, dans
Sitzungsberichte der Akad. der Wissensch. zu Berlin, 1901,
p.579 sq. — * De partitione oratoria, 105; De oratore, 11,164;
De inventione, τι, 52; Ad Herennium, τι, 17. — * Cicéron,
Philipp., 14, 13. — “ Philipp, xx, 20; In Pisonem, 24;
Tite-Live, Hist. rom., IV, 14; Digeste, 1. II, tit. τ, lex 9, De
‘urisdict.; 1. I, tit. 1, lex 1, De justitia et jure. — " Tacite,
Annal., 1. I,n.Lxxr. — * Pallu de Lessert, op. cit., p. 58-59.
— ? Cicéron, De divinatione, 1, 82; cf. De natura deorum,
AIT, 77; Digeste, 1. IV, tit. vux, lex 32, n. 4, De recept. qui
-arbitr.; Senèque, Epist., xcv. — " Horace, Epist., II, 1,
vers 257. Voir aussi Ovide, Pont., II, vu, vers 30; III, 1,
vers 156; IV, vu, vers 56,68: Tristes, II, vers 512. —* Pline,
Hist. nat., 1. XXV, οὐαὶ: C. Valgius eruditione spectatus,
“imperfecto volumine ad divum Augustum, inchoata etiam
.præfatione religiosa ut omnibus malis humanis illius potis-
-simum principis semper mederelur majestas. — 15 Tertullien,
DICT. D'ARCH, CHRÉT,
EMPEREURS
2102
Pline l’Ancien nous raconte qu’un médecin, ayant
composé un traité sur la vertu des plantes, le dédia à
Auguste pour que la majesté du prince guérit les
maux de l'humanité et vint en aide aux simples dé-
crits dans son ouvrage ?.
Tertullien ne manque pas de censurer le culte rendu
à la cæsariana majestas et il ajoute : quod irreligiosi
dicamur in Cæsares neque imagines eorum repropiliando,
neque genios deprecando, hostes populi Romani nun-
cupamur ἴδ, Le caractère nettement religieux de la
majeslas donnée aux empereurs est certain !, son
expansion apparaît comme la conséquence naturelle
du culte qui leur est rendu. C’est à ce titre qu’elle
paraît être devenue leur propriété exclusive, ce qui ne
serait peut-être pas arrivé de cette autre majestas
qu'ils possédaient en commun avec les magistrats
d’origine républicaine 15.
Un autre titre, d’une signification plus forte que tous
les précédents, est δισπότης; il implique une sujétion
totale de la part de ceux qui l’emploient. Nous le trou-
vons adressé à Auguste #, à Caligula #4, à Vespasien 15, à
Caracalla "5, à Septime-Sévère 17 et à Aurélien #. Avec la
réforme de l’empire au début du rv® siècle, les vocables
dominus noster, χύριος. δεσπότης, naguère faculta-
tifs, devinrent obligatoires et furent inscrits sur les
diplômes et sur les monnaies. Des deux traductions
grecques de dominus, κύριος fut délaissé et remplacé
exclusivement, à partir de Constantin, par δεσπότης %.
A la fin du 1v° et au ve siècle, ce mot est exclusivement
employé pour dater les actes du consulat des empe-
reurs; néanmoins Julien le repoussait encore dans la
conversation, tout en le maintenant dans les actes®.Jus-
tinien l’exigea formellement en interdisant à ses inter-
locuteurs de l’appeler seulement SastÀ:ô:; on mur-
mura mais on obéit *1, Il est remarquable toutefois que
le mot δεσπότης, qui figure sur presque toutes les in-
scriptions où il est question de l’empereur, soit absent
des protocoles.
Parmi les titres helléniques les plus fréquemment
accordés aux diadoques, figurent ceux de « sauveur
et bienfaisant », σωτὴρ χαὶ εὐεργέτης, autrefois appli-
qués exclusivement à des dieux. Les empereurs ro-
mains en ont hérité, en même temps que de la divinité
des diadoques. On les trouve appliqués en l'honneur
de Pompée et de César, les empereurs du 1* siècle
ne manquent pas de les porter *?, Marc-Aurèle et Verus
reçoivent la qualification de φιλάδελφος # et le titre
ἀ᾽ εὐεργέτης figure encore dans les protocoles d’Héra-
clius #. «Sur une inscription d'Asie Mineure, Auguste
est appelé princeps noster * et la formule du serment
de Vézir-Keupru * nous montre la survivance, à la
même époque, d’un usage entièrement monarchique.
Toutes ces pratiques, absolument contraires aux idées
de l’aristocratie romaine, sont bien un legs du passé
oriental 5". »
Ce n’était pas seulement l'aristocratie, c'était le
peuple romain tout entier qui maudissait et exécrait
Ad nationes, 1. 1, c. xvu, P. L., t. 1, col. 583. — 1 Sous
Septime-Sévère et Caracalla, la formule usuelle est devotus
numini; sous Héliogabale, c’est devotus numini majesta-
tique Augusti. — 11 C. Pallu de Lessert, op. cit., p. 62. —
13 Corp. inscr. græc., t. τι, ἢ. 4923. — M Philon, Legat. ad
Caium, 36. — 35 ΕἸ, Josèphe, De bello Jud., III, vu, 9. —
14 Corp. inscr. græc. (insul. mar. Ægei), παι, p.100.— 1? Corp.
inscr. græc., addit., n. 3883 i. — % Arch. epigr. Mittheil.
Œsterr. Hung., 1894, τι xvu, p. 178, n. 95.— ? Corp. inscr.
græc., t. 1, n. 1848.— * Misopogon, édit. Spanheim, p. 343.
— *Lydus, De magistrat., 1, 67, édit. Bonn, p. 125-126. —
353 Philon, Legat. ad Caium, τι. 21, 22. — ® Corp. inscr. græc.,
t. ru, ἢ. 532, 352. — “Zacharie von Lingenthal, Jus græc.,
rom., t. ui, p. 34, 1. 1. — * Mittheil. ἃ. Athen. Archæol.
Instit., 1891, ἃ. xvi, p. 236. — ** F, Cumont, dans Revue
des études grecques, 1901, p. 26. — * L, Bréhier, dans Byzant.
Zeits., 1906, t. xv, p. 165.
IV. — 87
2763
le titre royal. César avait échoué en voulant le ressus-
citer, Caligula lui-même n’avait osé le porter !. Le mot
rex était proscrit, à peine le tolérait-on dans la langue
poétique; les Orientaux ne partageaient pas cette
aversion, et, dès le premier siècle, usaient du mot
βασιλεύς. En Égypte, le protocole des empereurs ro-
mains est exactement semblable à celui des Ptolémées
et des anciens Pharaons ἢ. Les mots de βασιλεὺς et
βασιλεία y étaient usités pour désigner le pouvoir
impérial, Une inscription du 1e siècle, montre l’iden-
tité entre χαΐσαρ et βασιλεὺς affirmée d’une manière
significative * Cet emploi du mot ὕασιλεὺς se re-
trouve dans tout l'Orient, où les textes littéraires
montrent ce titre usité dès le rer siècle. C’est le terme
employé pour désigner l’empereur dans la première
épitre de Pierre ‘; on le rencontre sous la plume de
Philon et de Flavius Josèphe. Les Grecs, comme Dion
Chrysostome, Aristide, Fronton, en font usage devant
les empereurs. « Sans être devenu un terme obliga-
toire d’étiquette, il est maintenant d’un usage cou-
rant etne semble plus heurter les opinions de personne.
Il n’a pas encore cependant un caractère officiel, même
en Orient. L'esprit conservateur du gouvernement
romain s’opposait à ce qu’il en fût ainsi : Aurélien lui-
même, qui porta le premier le diadème royal et prit
les titres officiels de dominus οἱ deus, s’abstint de
prendre celui de βασιλεύς 9. »
Chez les écrivains βασιλεὺς sert à peu près exclusi-
vement à désigner l’empereur; ce titre se rencontre
aussi bien chez les auteurs païens que chez les chré-
tiens, chez Eusèbe de Césarée τ ou Eustathe , chez
saint Grégoire " et Synésius ? comme chez Julien 1:
et Libanius #. Non seulement les écrivains mais le
style officiel en font usage, nous retrouvons βασιλεὺς
et βασιλεία sur le rescrit impérial de Galère, Maximin
et Licinius, qui reproduit la pétition des habitants
d’Arykanda # (voir ce mot). Justinien n’emploie
jamais d’autre terme pour désigner le pouvoir impé-
rial # et emploie même, suprême outrage à tout un
passé séculaire de gloire républicaine, l’expression
βασιλεὺς “Ρωμαίων 15, Enfin, on en vient à dater les
années d’un empereur par la formule suivante : Ba-
c'hcias τοῦ θειοτάτου Lai εὐσεδεστάτου ἡμῶν δεσπότου
τοῦ αἰωνίου Αὐγούστου χαὶ αὐτοχράτορος 1". Dès que
l’empereur s’arrange du titre de βασιλεύς, une tendance
se marque à en restreindre l’usage pour les dynastes
d'Orient, simples vassaux de l’empire !. Aussi, depuis
le ve siècle, les écrivains grecs prennent l’habitude de
se servir du mot pr? pour désigner les chefs barbares.
C'est dans ces termes que saint Jean Chrysostome
fait mention d’un roi des Goths "5, qu'Evagrius qualifie
Odoacre # et que tous les écrivains du ve ou du vr® siè-
cle parlent des rois barbares Ὁ. Procope fait même
remarquer que Théodoricne prit pas letitre de Ξασιλεὺς
mais celui de οηξ 21. ͵
Au vre siècle, βασιλεὺς ne s'est pas encore relevé
dans le mépris et n’a pu se faire accepter dans la lan-
gue officielle, on ne le rencontre ni dans les protocoles
diplomatiques ni dans les monnaïes. Le titre officiel
des empereurs est toujours celui α᾽ αὐτοχράτωρ et,
comme à l’époque du haut-empire, il sert de præno-
men. La chancellerie s’obstine à maïntenir à l’écart des
1 Suétone, Caligula, 22. — Σ Moret, Du caractère religieux
de la royauté pharaonique, dans Annal. du musée Guimet,
1903, t. xv, p. 17. — * Æguptische Urkunden aus den
Kæniglichen Museum zu Berlin, t. 117, p. 588, ligne 10 :
ἡχσίλευς Ῥωμαίων. — * Seymour de Ricci, Bull. épigr.,
Ρ. 568, π. 142. --- # I Petr., 11, 14, 17. — * L. Bréhier, op. cit.
p. 168. — ? Eusèbe, Vita Constantini, P. G., t. xx, col. 910-
937. — " Eustathe, Aloc. ad conc., Ῥὶ G.,t. xviu, col. 674.
— * Ado. Julian., P. G., t., xxx, col. 533, 552. — # Oral.
de regno, P. G., t. Lxvx, col. 1085. — ἢ Julien, Opera, édit.
Hertlein, t.1,p. 1, 405; t, τι, p. 513.— 12 Epist., édit. Wolff,
EMPEREURS
2764
protocoles le mot βασιλεύς par routine bureaucratique,
impuissance à suivre le mouvement de la vie, attache-
ment maladif à des traditions périmées.
L'empereur Héraclius fut le premier qui prit le
titre de Sxs:Ac5< dans les protocoles de ses diplômes.
Un protocole de l’an 612 reproduit encore les anciennes
formules; également des actes de 619 et après 620.
Mais en 629, le protocole d’un diplôme au nom d’Héra-
clius et de son fils le nouveau Constantin est rédigé
suivant une nouvelle formule: Ἥραχλειος χαὶ Hoa-
βασιλεῖς et la
le début de l'innovation; c’est l’année des grands
triomphes d’Héraclius et une ère nouvelle semble
s’annoncer pour l’empire. Les monnaies conservèrent
cependant les légendes latines jusqu'à l’époque des
empereurs iconoclastes. Constantin V, tout en se ser-
vant encore des anciennes légendes, fit frapper ies
premières monnaies au titre de βασιλεύς. Une pièce
d’argent à son efligie et à celle de Léon IV porte au
revers : CONSTANTINES: LEONES O NEOS-: BASI-
LIS. Sur des monnaies de bronze des mêmes princes
on lit au droit : ΚωνΝΟΙταντῖνος] ΔΕΟΠίότης]. et au
revers: AEGN ΔΕΟπΠίότης). Les deux titres de £a
σιλεύς et de δεσπότης apparaissent donc au même
moment sur les monnaies impériales. C’est entre 761
εἰ 765 qu'a lieu ce changement, plus de cent trente
ans après les modifications apportées par Héraclius
dans les protocoles de sa chancellerie. Un si large écart
ne peut s'expliquer que par de sérieuses raisons. Jus-
qu’à Constantin V les légendes avaient été conservées
sur les monnaies, des légendes chrétiennes ont été intro-
duites, mais latines. Si le latin avait disparu de la
chancellerie et s’était conservé dans les ateliers moné-
taires, c’est qu'un intérêt puissant obligeaïit les empe-
reurs à l’y conserver. Les monnaies impériales avaient
cours en Occident, où, sauf de rares exceptions, on
ne frappait pas d’or. Les sous byzantins y étaient donc
très recherchés et les finances impériales en retiraient
de jolis profits. En outre, l’efligie des souverains de
Constantinople pouvait paraître une preuve de leur
omniprésence et de leur autorité sur des pays qui n’en
savaient les noms qu'à grand’peine. Les empereurs
iconoclastes eurent des préoccupations très différentes.
En 812, Nicéphore ayant été massacré, son succes-
seur, Michel le Curopalate, envoya à Charlemagne une
mission qui le rencontra à Aix-la-Chapelle et là, more
suo, id est, Græca lingua, laudes ei direxerunt. Impera-
torem eum et Basileum appellantes; tel est le témoignage
d'Éginhard.
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douin, Les grands domaines dans l'empire romain d'après
des travaux récents, dans Nouvelle revue historique de droit
français el étranger, 1898, τ. xx11, Ὁ. 545-584, 694-746. —
? Code Justinien, 1. XI, tit. Lxn, leg. 7 et 8, constitutions
de Théodose et d’Arcadius en 386, c'est la première appari-
EMPEREURS — EMPHYTÉOSE ECCLÉSIASTIQUE
2766
EMPHYTÉOSE ECCLÉSIASTIQUE.
L’emphytéose !, jus emphyleulicum, et, à unedate pos-
térieure, emphyleusis =, désigne le procédé normal d’ex-
ploitation des domaines impériaux, à l’époque du
bas-empire. Sous Justinien le jus emphyleulicum ne
fait qu’un avec le jus perpetuum et dès lors ce contrat
est la forme à peu près unique du bail des terres des
empereurs et une forme très ordinaire du bail des do-
maines privés.
᾿Ιὐμφυτεύειν, «planter », c’est donc pour le preneur à
baïl l’obligation de s'acquitter non seulement d’un
fermage, mais d’une amélioration de la terre par la
culture, la fertilisation, la mise en exploitation, en un
mot par les plantations. Cette tenure est un emprunt
du droit romain aux institutions grecques et qui a
passé dans l’ancien droit français sous le nom de com-
plant?. Son caractère essentiel est l'obligation d’amélio-
rer la terre, tandis que le jus perpeluum n’entraîne
que la jouissance héréditaire et le paiement de la rede-
vance ou fermage.
Le premier texte juridique, en date, qui prononce le
nom d’emphytéose, est un passage d’Ulpien, qui
parle d’un pupille ayant un jus ξμφιτευτιχὸν vel
ἐμδατευτιχὸν 4; ce passage est de l’époque de Caracalla
et l'institution y figure avec son nom grec, à défaut,
sans doute, dans la langue du droit romain, de terme
latin correspondant. C’est bien aussi d’une véritable
emphytéose grecque qu'il s’agit et rien n'indique ou ne
permet d’induire qu’à cette époque des Sévères, l’insti-
tution existât dans le droit privé romain. En réalité, le
premier document juridique romain qui nomme vrai-
ment l’emphytéose, c’est-à-dire d’une façon tout à fait
certaine, qui témoigne de l'existence de cette tenure
dans la pratique romaine, et qui nous la montre dé-
sormais établie d'une façon ferme et incontestable,
avec le nom même qu’elle portera désormais dans les
codes, est une constitution de Constantin, de 315 : Si
quis fjundos emphyleutici juris. donaverits. Mais avant
cette date, on voit cependant des propriétaires de
grands domaines, et tout particulièrement les empe-
reurs, adopter un genre de tenure assez semblable à
celui que caractérise l'emphytéose. Les inscriptions
africaines d’Aïn Ouassel et de Henchir Mettich nous
montrent dans les grands domaines l’application d’une
tenure emphytéotique ou d’une tenure tout à fait
analogue, un siècle et demi ou deux siècles avant la
mention expresse de l’emphytéose dans les codes.
L'inscription de Henchir Mettich date de 116 ou 117
et le règlement domanial qu’elle contient a été donné
par les procureurs de l’empereur Trajan; c’est donc
une lex data qui émane de l'administration impériale,
dont elle nous aide à connaître les pratiques. Le pre-
neur à baïl qui plante une portion de la terre sera
exempt de redevance pour cette portion pendant un
temps déterminé. Ce n’est pas encore l’emphytéose,
mais c’en est l'annonce et la préparation très visibles “ἡ
L'emphytéose a été d’abord une tenure propre aux
domaines impériaux, et cette tenure n’est employée,
à l’origine, que pour la mise en valeur d'une certaine
classe de biens impériaux, les fundi patrimoniales;
dans les constitutions impériales du rv® siècle, il n’y ἃ
pas d'exemple qu’on l'ait appliquée aux domaines de
tion du mot emphyleusis. On le rencontre dans ZInstit.,
1. ΠῚ, tit. χχιν, lex 3 : lex Zenoniana,lata est quæ emphy-
teuseos contractui propriam statuit naturam. Le mot emphy-
teuta est très rare. Code Justinien, 1. IV, tit. LxvI, lex 2, en
529. — 3 Ῥὶ Viollet, Histoire du droit civil français, 2° édit.,
p. 660, note 2. — + Digeste, XXVII, 1X, 3, 4 — ὃ Code
Just,, 1. XI,t. Lx n,lex1. Dans une constitution de date an-
térieure, V, LxxX1, 13, en 293, les mots vel emphyteuticum
semblent interpolés. — * Schulten, Die Lex Manciana, eine
afrikanisehe Domänenordnung, in-S°, Berlin, 1897, p. 39.
2767
la res privala; pour ceux-ci, le procédé ordinaire de la
mise en valeur reste toujours le jus perpetuum. C’est
seulement au ve siècle, et, d’une façon plus précise,
quand le jus perpetuum eut été complètement absorbé
par l’emphytéose, que les fundi τοὶ privalæ furent
donnés à bail emphytéotique aussi bien que les fundi
patrimoniales; en un mot, c’est alors que l’emphy-
téose s’appliqua à tous les domaines impériaux quels
qu'ils fussent !. On peut dire que cet emploi de l’em-
phytéose s’imposait du moment qu'il s'agissait de la
mise en valeur des agri deserli compris dans les do-
maines impériaux ?. Pour que ces terres ne devinssent
pas inutiles, il fallait intéresser les preneurs à bail à
leur défrichement et il n’était que juste d’assurer à
ceux-ci une récompense de leur travail.
Dans ces conditions, l'emphytéose se développa ra-
pidement et, à la fin du τνϑ siècle, elle est visiblement
sortie de sa sphère d'application primitive. Dans une
constitution de Valentinien et de Valens (de 365), on
voit les emphytéotes qui se plaignent de ce que les
terres qu'ils ont prises à bail emphytéotique com-
mencent à devenir incultes #. Cela prouve que,lorsqu’ils
avaient pris ces terres, elles n'étaient pas dans cet état.
A l’époque du bas-empire, les Églises ont affermé
régulièrement leurs domaines, lesquels étaient consi-
dérables, mais à quel procédé ont-elles recouru? Les
baux consentis par elles étaient-ils les baux de
cinq ans, ainsi que l'usage s’en trouve établi pour
les propriétaires privés, ou bien préfèrent-elles les
baux perpétuels et héréditaires à un emphytéote,
suivant l'usage alors établi pour Les empereurs et les
cités? Le bail à court terme (locatio conductio) était
possible toujours. A partir de l’époque de Justinien,
le bail emphytéotique était accessible à tous, mais
avant cette époque, lorsque les baux perpétuels et hé-
réditaires ne sont pas encore de droit commun, les
Églises ont-elles pu en faire usage, à l'exemple des cités
et des empereurs?
Antérieurement au règne de Justinien, nous avons
deux textes présentant des allusions formelles aux
conductores des domaines ecclésiastiques. C'est d’abord
une inscription provenant d’un cimetière chrétien de
Tropea en Calabre. La date, déterminée par les carac-
tères paléographiques, par les sigles et les formules
employés, et par la provenance,ne peut être fixée
qu'entre le premier quart du τὺ" siècle et le milieu du
ve; en tout cas, elle est antérieure au concile romain
de 498, qui constate l’existence d’un siège épiscopal
à Tropea “ (fig. 4061) :
B © M © S FIDELI IN XPO IHESM
HIRENI QVE VIVIT ANNIS LXV M VII ©
D XCVIBENE FECIT VIR EIVS PRECESSIT FI
DELIS IN PACE DEPOSITA XVIII KAL'MAI AS
5 QVE FVIT CONDVCT. M TRAPEIANAE Κα
B(onæ) m{emoriæ) s(acrum) fideli in2(:57)0 Thesum
Hireni que vixit annis LX V, m(ensibus) VIII, d(iebus)
X, cui bene fecil vir ejus; precessit fidelis in pace;
deposita XVIII kal(endas) maias;'que fuit conduct(rix)
m(assæ) Trapeianæ.
3 His, Domänen der Kaiserzeit, p. 105, 106. — * Jbid.,
p. 101. — * Code Justinien, 1. XI, tit. Lxn, lex 3, en
365 : Quicumque possessiones ex emphyleutico jure sus-
ceperint, ea ad refundendum uli occasione non possunt,
qua adserant desertas esse cœpisse. — * De Rossi, Bull.
di archeol. crist., 1877, pl. vu, n. 1; Corp. inscr. lat., t. x,
n. 8076. — 5 G. Marini, Papiri diplomatici, in-fol., Roma,
1805, p. 108-110, n. 73, ligne 86. Les conductores dont il
est parlé à plusieurs reprises dans le même aéte (lignes 28,
37, 58) sont, non pas des conductores de domaines ecclé-
siastiques, mais les conduclores des domaines d’un grand
personnage, du nom de Lauricius, celui de qui émane
cet acte. — “ Code Théodosien, 1. X, tit. 1, lex 5 : sub per-
pelua conductione; 1. XI, tit. Lxx1, lex 3 : perpeluariis
EMPHYTÉOSE ECCLÉSIASTIQUE
2768
C’est ensuite un papyrus de Ravenne, de l’an 444
environ; on lit à la ligne 86 : conductoribus Ecclesiæ
Ravennatis ὃ.
L'interprétation la plus vraisemblable est celle
d'après laquelle il s’agit ici de fermiers ayant passé
une locatio conductio; mais des emphytéotes sont sûre-
ment des conductores et on ἃ pu les appeler de ce nom.
Dans les textes juridiques conductio et conductor carac-
térisent le jus perpetuum ὅς ces mêmes expressions
sont employées plus rarement à propos de l’emphy-
téose, cependant on les rencontre aussi dans certains
textes. En ce qui concerne spécialement le baïl des
Églises, ilest vraisemblable que les formules de conduc-
lio qui se lisent dans le Liber diurnus * sont dans la
réalité des formules de bail emphytéotique. Elles sont
incontestablement relatives à la mise à ferme par
l'Église de Rome, non pas de redevances, mais de
terres. Or, ces formules se donnent elles-mêmes, en
termes exprès, comme des formules de conductio ὃ. En
résumé, les conductores de domaines ecclésiastiques,
que nous rencontrons dans les textes du rve et du ve siè-
cle, sont probablement des fermiers à temps; mais
cela n’est pas tout à fait sûr.
Antérieurement à Justinien, aucune allusion au
bail emphytéotique constitué surles terres des Églises,
et cependant les Églises d'Orient paraissent avoir
pratiqué quelquefois l’emphytéose. Une Novelle de
Justinien, de 535, défend aux administrateurs ecclé-
siastiques de donner les terres des Églises en emphy-
téose, si ce n’est pour un délai déterminé et dans des
conditions spéciales. Les Églises d'Occident ne parais-
sent pas avoir connu ce contrat et on en est à se de-
mander sur quoi se fonde l’opinion d’après laquelle
l'Église d'Occident, et, en particulier, l'Église des
Gaules, à l’époque de l'invasion barbare, ne connaissait
que l’emphytéose impériale et l’'emphytéose ecclé-
siastique, les seules, dit-on, qui soient au code Théo-
dosien®. En réalité, le code Théodosien ne connaît
que l’emphytéose impériale (et peut-être, sauf contro-
verses, celle des cités). Quant à l'emphytéose ecclésias-
tique, on n’en trouve de trace, ni dans le code Théo-
dosien, ni dans aucun document provenant de la
Gaule, avant l’époque carolingienne. Et ce silence
total non seulement du code Théodosien, mais l'ab-
sence d’allusions dans les lois rédigées par les rois
barbares après l'invasion, pareïllement le silence des
formules, diplômes et documents canoniques est
décisif. Toutefois, c’est une autre exagération de sou-
tenir 12 que l’'emphytéose n'a été usitée que dans l’em-
pire d'Orient, et que les provinces d'Occident, notam-
ment la Gaule, l’ont à peine connue. En ‘effet, les con-
stitutions impériales relatives à l’emphytéose, qui sont
dans les codes Théodosien et Justinien (en ne prenant
naturellement dans ce dernier code que les constitu-
tions qui sont antérieures à la destruction de l'empire
d'Occident), s'appliquent aux provinces d'Occident
tout aussi bien qu'à celles d'Orient. En Afrique, saint
Augustin fait allusion à un emphytéote !!; en Gaule,
nous pouvons observer la mention expresse de l'em-
phytéose dans la rubrique de la lex Romana Wisigo-
conductoribus locentur. — * Liber diurnus, édit. Sickel,
p. 25, 26, n. 34, 35. — * P. Fabre, De patrimoniis romanæ
Ecelesiw usque ad ætatem Carolinorum, in-8°, Paris, 1882,
p. 24, 25, rapporte ces formules aux conduclores; mais, en
dépit du mot conductio dont elles se servent, Mommsen,
Die Bewirthschaftung der Kirchengüter unter Papst Gre-
gor I, dans Zeitschrift für social und Wertscha/tsgeschichte,
{νας p. 45, et Beaudouin, Les grands domaines, p.219, note 2,
y voient des modèles de bail emphytéotique. — " Giraud,
Essai sur l'histoire du droit français au moyen âge,t.1, p.206,
207; Tocilesco, op. cit, p. 188. — το Brünner, Deutsche
Rechtsgeschichte, t. 1, p. 200, — M E, Beaudouin, dans Nou-
velle revue historique de droit français el étranger, 1897,
τ, xx1, p. 682, note 1.
2769
thorum : De locatione fundorum juris emphyleutici et rei
publicæ et templorum. I est vrai que ce titre, dans la
lex Romana Wisigothorum, ne contient qu'une seule
constitution, laquelle est relative à la location des
terres des cités par les curiales, et il est fort douteux
que cette location de terres municipales soit le bail
emphytéotique lui-même. Mais il reste toujours, dans
la rubrique au moins, le nom de l’emphythéose, et,
par conséquent, il est impossible de dire que l’em-
phytéose soit absolument inconnue du rédacteur de la
lex Romana Wisigothorum. Seulement, dans tout cela,
ce n’est pas de l’emphytéose ecclésiastique qu'il est
question.
A Rome et dans l’exarchat italien, de très bonne
heure, sans doute, les documents nous montrent l’em-
phytéose pratiquée par les Églises; nous en avons la
preuve dans les registres du pape Grégoire Ie et dans
les papyrus de Ravenne. Ce qui n’est pas pour sur-
prendre quand on se rappelle que l'influence byzan-
tine règne sans contrepoids dans l'Italie du vie siècle
et le droit de Justinien y est incontesté; par consé-
quent, l’'emphytéose telle que ce droit la règle se re-
trouve dans les documents que nous avons indiqués.
En dehors de l'Italie byzantine, les compilations de
4061. — Inscription de Tropea.
D'après de Rossi, Bull, di arch. crist., 1877, pl. να. n. 1.
Justinien sont tenues à distance et ne sont même pas
promulguées; les pays de l'Occident n’en auront pas
connaissance avant le 1x® siècle et ceci explique la ra-
reté des allusions à l’emphytéose en Gaule et ailleurs
où le droit de Justinien demeure inconnu. Le Bréviaire
d’Alaric prononce son nom : De localione fundorum
juris emphyleutici et rei publicæ el templorum, mais
dans le titre où ce nom se trouve, il est parlé unique-
ment des terres des cités et aucunement de celles des
glises. Deux gloses au Bréviaire, d'époque postérieure,
nomment l’emphytéose: et la définissent encore
comme une tenure propre essentiellement aux do-
maines impériaux.
Dans les formules et dans les chartes de l’époque
mérovingienne, aucune allusion à une emphytéose
ecclésiastique. Les formules d'Angers (début du vue
siècle) font allusion aux baux perpétuels consentis
par des Églises, mais il n’y a pas là d’emphytéose et,
avant le 1x® siècle, on n'y rencontre nulle part une
allusion. Pour rencontrer cette institution, il faut aller
jusqu'aux capitulaires d’Anségise : Alienalionis au-
tem verbum contineat venditionem, donalionem, permu-
lationem el emphiteuseos perpetuum contractum. Sed
ômnes omnino sacerdoles hujusmodi alienatione abs-
lineant, pϾnas timentes quas Leoniana constitutio
minalur ?. C'est, on le voit, la prohibition d’aliéner
3 Ms. du Vatican 1048: Infiteutica res est quæ de fisco
transit ad proprium; ms. de Montpellier 136 : Infiteutica
res est quæ de fisco transfertur ad privalum; ces gloses sont
du Χο siècle au plus tôt; cf. Conrat, Geschichte der Quellen
und Litteratur des rôomischen Rechts im früheren Mittelalter,
Ρ. 240-252.— ? Ansegise, II, 29, dans Boretius, Capitularia,
t. 1, p. 421. — " Boretius, op. cif., t. 1, p. 310, 311. — 4 Ibid.,
EMPHYTÉOSE ECCLÉSIASTIQUE
2770
| les biens ecclésiastiques. L’emphytéose, à cause du
| droit héréditaire et perpétuel qu’elle confère au pre-
neur, est considérée comme une espèce d’aliénation et,
à ce titre, interdite à l'Église.
Les actes législatifs des Carolingiens prohibent
régulièrement l’emphytéose ecclésiastique. Capitu-
laire de Louis le Pieux reproduisant le texte cité d’An-
ségise *. Capitulaire de Lothaire (822-823): Si quis
episcopus. senodochia αἰ! monasteria vel baptismales
ecclesias suæ ecclesiæ perlinentes cuilibel per enfilheu-
8605 contraclus dederil, se suosque successores pœna
mullandos conscripseril, polestatem talia mutandi rec-
loribus ecclesiarum absque pœnæ conscripæ solulione
concedimus ". Capitulaire de Charles le Chauve (876) :
Ut res ecclesiasticas. nemo invadere vel auferre præ-
sumal; el quæ a recloribus ecclesiæ aclenus οὗ limorem
vel favorem alicui, libellario vel enfiteolicario jure,
dolose el cum damni detrimento ecclesiæ amissæ videntur,
ad pristinum jus revertantur ὅ.
Déjà, en 470. la constitution des empereurs Léon
et Anthemius avait interdit l’aliénation des biens
d’Église de Constantinople®;lanovelle VII de Justinien
étendit cette disposition à toutes les Églises et assi-
mile l’emphytéose aux diverses variétés d’aliénation,
ou du moins elle en réduit tellement la durée qu’elle
la rend inoffensive. Cette règle du droit du bas-empire,
n'ayant été posée qu'après la séparation de l'Occident,
y demeura lettre morte. Pour l'empire franc, en par-
ticulier, la règle qui prohibe l’aliénation des biens
d'Église n’a été posée, d’une façon législative, que
beaucoup plus tard, par les capitulaires carolingiens et,
notamment, par ceux qui viennent d’être cités 7.
Toutefois, avant ces capitulaires, un bon nombre de
canons de conciles, de lettres des papes avaient déjà
défendu ces aliénations. En réalité, la prohibition
d’aliéner les biens ecclésiastiques a été posée par
l'Église très longtemps avec le capitulaire de Louis
le Pieux, mais même avant la constitution de Léon.
Les plus anciens textes cités à ce sujet remontent aux
premières années du v® siècle *.
Anségise et les capitulaires carolingiens n’ont fait
qu'emprunter au droit en usage de leur temps en
Italie. Le chapitre d’Anségise est transcrit littérale-
ment d’après l’Epitome des Novelles de Julien *, qui
obtint une vogue considérable en Italie et servit au
droit de Justinien de véhicule dans l'empire franc.
Les capitulaires cités sont tous italiens. C’est donc
bien l’emphytéose ecclésiastique du droit de Justi-
nien, celle que l'Italie pratiquait depuis le vie siècle
et que nous rencontrons dans les documents francs du
haut moyen âge, tandis que, dans les actes antérieurs,
l’'emphytéose ne nous apparaît jamais comme une
tenure employée par les Églises.
De ce qui précède on peut conclure qu’à l’époque de
la disparition de l'empire d'Occident et de la forma-
tion des monarchies barbares, les Eglises de l'Occi-
dent ne pratiquaient ou pratiquaient extrêmement
peu l’emphytéose, laquelle disparut si vite et si com-
plètement que formules, chartes et diplômes n'en ont
gardé ni trace ni souvenir. Cette absence de l’emphy-
téose en Gaule, dans la pratique et dans le droit du
vie au rx° siècle, alors que l'Église franque ἃ conservé
presque toutes les institutions romaines dont elle se
servait avant l'invasion, est la preuve manifeste que,
dans le droit romain antérieur au vr: siècle, les Églises
ne pratiquaient pas l'emphytéose.
t. 1, p. 316, chap. 1. — * Jbid., t. x, p. 102, chap. x. — " Code
Justinien, 1. I, tit. n, lex 14. — * Tardif, Étude sur la capa-
cité des établissements ecclésiastiques, dans Revue de législa-
tion, 1872, p. 501. — * Lôning, Geschichte des Kirchenrechts,
t. 1, p.237, 238-240; τ πὶ p.696-702; E. Beaudouin, op. cit.,
1898, τ. xxu, p. 711, note 2, — ᾿ Epitome Novellarum de
Julien, vu, 32 et 33.
2771 EMPHYTÉOSE ECCLÉSIASTIQUE 2712
Pratiquaient-elles le jus perpeluum salvo canone,
autres variétés de tenures perpétuelles et héréditaires?
La novelle VII de Justinien prohibe également le
contrat fait par les Églises et dénommé : τὸ καλούμενον
παροιχιχὸν où jus coloniarum; le voici : une Église
donne une domus valant un prix déterminé, moyen-
nant le paiement de ce prix ou d’un prix inférieur, et
en plus, d’une pensio, c'est-à-dire d'une redevance
annuelle; et le droit conféré dans ces conditions par
l'Église est perpétuel et héréditaire. Or cette défi-
nition est la définition même du jus privalum salvo
canone. On peut conclure de là que, sous le nom de
zapow:#6v, les Églises du bas-empire ont pratiqué le
jus privatum salvo canone. Le fait que ce contrat ne
nous est connu que par l’allusion d'une novelle de
Justinien et qu'aucun texte du code Théodosien ni
aucun document indépendant des novelles de Justi-
nien n’en fait mention, invite à croire que ce mode
de tenure ne fut pas d’un emploi fréquent.
Pendant la période antérieure à Justinien, le jus
perpetuum fut la plus fréquente des tenures perpé-
tuelles et héréditaires. Mais les Églises y ont-elles
recouru? On n’en trouve aucun indice dans les textes
juridiques antérieurs à la disparition de l'empire
d'Occident. Cependant à une époque très antérieure à
la connaissance du droit de Justinien en Gaule, nous
rencontrons une série de formules d'Angers (une aussi
du recueil de Tours) qui attestent l’existence de terres
qui sont la propriété d’une Église, mais qui sont pos-
sédées par un particulier, lequel paraît bien avoir sur
elles un droit qu’on ne peut s’empêcher de trouver
très ressemblant au droit du perpeluarius sur les
domaines des empereurs ou des cités.
Ce qui donne une importance signalée à ces formules
d'Angers, c’est que, bien qu'écrites à l’époque franque,
elles ont été composées pour une région dont la popu-
lation est surtout romaine !, et que beaucoup d'’in-
stitutions romaines y apparaissent encore très fidèle-
ment gardées ?. C’est surtout la date très ancienne du
formulaire d'Angers. A part les trois dernières for-
mules du recueil, il était sûrement composé à une
date antérieure à 678. Il serait même possible que
les trois dernières formules fussent de cette année
678 *; dans tous les cas, les 57 premières sont anté-
rieures; et très probablement plusieurs d’entre elles
ont une date fort ancienne (514 ou 515) 4. Or, à une
telle époque, les compilations de Justinien n’ont pas
encore été écrites; et même, si l’on ne veut considé-
rer que la date de 678, en 678, sûrement, le droit de
Justinien est tout à fait ignoré dans la région d’An-
gers. Par conséquent, les traces que l’on peut ren-
contrer, dans le formulaire d'Angers, d'une te-
nure perpétuelle et héréditaire constituée sur des
terres d’Église, indiquent des pratiques suivies par
l'Église d'Occident à une époque antérieure certaine-
ment à la connaissance en Gaule du droit de Justinien,
et même antérieure, très probablement, à la destruc-
tion de l'empire d'Occident. Même conclusion, mais
moins ferme pour le formulaire de Tours, qui contient
? Allusions formelles à la lex romana dans les formules
40, 46, 54 et 58. — ? Mélées d’ailleurs à des institutions
essentiellement franques; par exemple, les mots alodis,
mallare, admallare, solsadia, texaca, revestire, le jugement
par les rachimbourgs, le serment du défendeur assisté de
cojureurs, sont des marques très visibles de l’importance du
droit franc dans le formulaire d'Angers. — * Sur la date
du formulaire, cf. Zeumer, Formulæ merovingici et carolini
ævi, préface, p. 2, 3; Schrôder, Ueber die frankische Formel-
sammlungen, dans Zeitschrift der Savigny Stiftung, Deutsche
Abtheilung, t.1v, p. 77,78. La date de 678, pour les 57 pre-
miéres formules, est la date la plus basse que l’on puisse
admettre, parce que, après la formule 57, se trouve une
indication chronologique qui se réfère positivement à cette
année 678. Il est d'ailleurs parfaitement possible que les
une formule pareille à celles d'Angers. En effet, les
formules de Tours, qui sont du vure siècle, sont, tout
aussi bien que celles d'Angers, plus anciennes que la
connaissance du droit de Justinien en Gaule, mais vers
le milieu du vue siècle, le développement du droit
gallo-franc avait nécessairement introduit dans la
pratique de l’Église des habitudes inconnues aux Ro-
mains du v® siècle.
Les formules d'Angers (et celles de Tours) nous mon-
trent fréquemment des hommes qui donnent, vendent,
échangent, donnent en dos (douaire) ° ou en précaire,
engagent pour une dette, etce., bref, aliènent de toutes
les façons des terres, qu’ils possèdent évidemment,
puisqu'ils en font librement tous ces usages, maïs qui
cependant sont dites par eux dépendre du domaine
d’une Église déterminée {super terrilorio sancti illius…
infra lerminum sancti illius),et qu’ils aliènent en con-
séquence« sauf le droit de l’Église en question» {salvo
jure sancti illius cujus lerra esse videtur, …absque præ-
judicium sancti illius cujus terra esse videtur). En voici
quelques exemples : n° 1. Donation faite par un mari
à sa femme d’un ensemble de terres : Hæc omnia sub-
scripla rem in {uæ jure et dominacione hoc recipere debias,
vel posteris suis, si inter nus procreali fuerunt, derelin-
quenlis, salvi jure sancti illius cujus terre esse videlur. —
N° 4. Vente d’une terre : Constat me vindidisse... ülla
viniola. et resedil in terralurium sancti illius, in fundo
villa illa.… ut de ab odiernum diæ memoralus emtor,
guicquid de ipsa vinia facere volueris. liberam in om-
nibus habeas potestalem faciendi.— No 8. Échange por-
tant sur un campo ferente modius lantus, et est super
terrilurio sancti illius, ut quidquid exinde facere volue-
ril, absque præjudicium sancli illius cujus terra esset
videtur liberam in omnibus habeas poleslatem.—Ne 21:
Vente d’un campello ferente modius tantus, et est super
terraturio sancti illius, ut quidquid, etc., comme 165
formules précédentes. — N° 22. Engagement, pour la
garantie d’une dette, d’une vigne qui est super lerra-
turium sancli illius. — N° 25. Acte dans lequel un
homme et sa femme se vendent eux-mêmes à une
É glise, comme serfs, avec tous leurs biens, notamment
manso et terra vel viniolas, quantumcumqueæ ad die præ-
sente possedire vidimur in fundo illo. super terra ecclesia
Andecavis. — N° 40. Donation faite par un mari à sa
femme de casa. in fundo illa villa, super terralurium
sancti illius, cum vilare vel omne cireumcinelo suo juxla
kaso illius. Hec omnia superius nominator.… hoc ad
die presente habias concessum... ad possediendum abs-
que præjudicio cujus lerre esse videtur. — N° 54. Dona-
tion semblable d’une casa cum curle vel omni circocinelo
5110... el est super terralurium sancti illius. Hec omnia
rem superius nomenala.… ambo pariter hoc leniré el
possedire debiamus, post transilum vero meum, Supe=
rius nomenata hoc lenire el possedire debias. El δὲ
prolem nobis Deus dederil, cum omne integrilalem ut
rem meliorata acciperit. — N° 58. Donation des deux
tiers de ses biens faite par un père à son fils : Casas,
domibus… canpis, viniis, silvis, pralis, pascuis.…
abendi, tenendi, donandi, vindendi, seu commutandi,
formules 58, 59 et 60, qui viennent après cette note chro=
nologique et qui terminent le recueil, aient été écrites cette
même année 678. — * D’après l'opinion courante, les for-
mules 1 à 36 (inclusivement) se placeraient en 514 ou 515.
Dans les formules 1 et 34 on lit cette date : anno quarto
regnum domni nostri Childeberto regis (Childebert 150). —
5 Sur la date du formulaire de Tours, ef. Zeumer, op. cit.,
p. 130, 131; le fait descendre jusqu'en 763 environ; tandis
que Brünner et Schrôder relèvent la date dans la première
moitié du vire siècle. I] ne s’agit ici d’ailleurs que du recueil
primitif composé des trente-trois premières formules. Le
reste (34 à 45) est une addition d'époque postérieure. —
‘ La dos, dans le formulaire d'Angers, est sûrement la dos
du droit germanique (don fait par le mari) et non pas la
dos romaine (le don fait au mari),
absquæ præjudicio sancli illius cujus lerre esse vide-
tur, liberam in omnibus ab eas potestalem faciendi.
Formulaire de Tours, ἢ. 8. Constat me libi vindedisse
et ita vindedi infra terminum sancti illius… 1110 campo
vel vinea juris mei. ila ul ab hodierno die, quicquid de
sopradicta rem facere volueris, liberam habens potesta-
tem salvo jure ipse sancli. Tous ces actes assurent ex-
pressément que l’acquéreur aura le droit de trans-
mettre à ses héritiers la terre acquise par lui, ou bien
de la vendre ou de la donner librement. Une seule
formule, n. 58, dit qu’il devra payer pour la terre une
redevance; il est remarquable que cette clause ne se
lit que dans une seule formule.
Que ces terres soient propriétés d'Église, ceci est évi-
dent et les textes eux-mêmes le déclarent; de plus, les
possesseurs de ces terres ont sur elles un droit héré-
ditaire et perpétuel. Ceci revient à dire que nous avons
affaire à des terres d'Église qui ont fait l’objet d’un
bail perpétuel et héréditaire. Reste à savoir quelle est,
parmi les diverses tenures perpétuelles usitées dans
le droit romain du bas-empire, celle que pratiquent,
d’après ces formules, les Églises d'Angers et de Tours,
lesquelles ont à peu près sûrement emprunté leurs
pratiques au droit romain du bas-empire; il paraît à
peu près certain que c’est le jus perpeluum. En effet,
des deux autres tenures, le jus privalum salvo canone
ét l’emphytéose, il faut tout d’abord et sûrement
écarter la première. Le jus privalum, à supposer que
l'Église d'Occident l’ait jamais connu, semble y avoir
été d’un usage extrêmement rare. En outre, des trois
espèces de contrats dont il est ici question, il est celui
qui porte l’atteinte la plus directe et la plus grave au
principe de l’inaliénabilité des biens de l'Église, puis-
qu'il est par définition une aliénation. D'ailleurs, les
expressions de nos formules : salvo jure ecclesiæ cujus
terra esse videtur ou in lerrilorio sancli illius, excluent
d’une manière absolue le jys privatum. À plus forte
raison, l'expression {erra conducta, qui se lit dans la
formule d'Angers, ἢ. 4, est-elle inconciliable avec le
jus privalum. — S'agit-il d’emphytéose? Mais nous
avons vu que cette forme de tenure n'apparaît nulle
part en Gaule avant les capitulaires carolingiens du
1Χ5 siècle et qu'on ne se la représentait que comme une
tenure exclusivement impériale. Une fois écartés le
jus privalum et l’emphytéose, il ne reste que le jus
perpeltuum.
L'Église a donc connu, dans le droit antérieur à
Justinien, la pratique des baux perpétuels et héré-
ditaires; ce qui ne veut pas dire que cette pratique
fut fréquente. En Gaule, à l’époque mérovingienne,
à part quelques exemples de baux perpétuels que pré-
sentent les formulaires d'Angers et de Tours, le pro-
cédé ordinaire, régulier, continuel, de mise en valeur
des biens des Églises est la précaire, laquelle est essen-
tiellement, dans la pratique, une tenure viagère — usu-
frucluario ordine, disent, d’une façon constante, les for-
mules et les actes de précaire — qui même doit être,
pour la forme et pour que le droit de propriété de
l'Église ne soit jamais oublié, renouvelée tous les cinq
ans. Et si quelquefois il est arrivé que des précaires
consenties par une Église ont été déclarées transmis-
sibles aux fils ou même aux petits-fils des précaristes,
au lieu de s’éteindre à la mort de ces derniers, comme
c’est la règle, il est certain que c’est là une pratique
étrangère à la conception primitive de la précaire,
un développement tardif et non le droit originaire,
en sorte qu’une telle clause, loin de pouvoir être consi-
dérée comme un souvenir et un vestige des baux héré-
ditaires du droit romain du bas-empire, est tout au
contraire la marque de cette tendance qu'ont eue
toujours les concessionnaires, à mesure que l’on avance
vers des époques moins anciennes, à rendre leur te-
nure transmissible à leurs héritiers.
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EMPHYTÉOSE ECCLÉSIASTIQUE
==,
4
Nous avons vu qu’en Orient,une constitution de 470,
rendue par les empereurs Léon et Anthemius, interdi-
sait à l’Église de Constantinople l’aliénation de ses
biens 1 et la concession à bail des biens d’Église pour
un temps plus long que la vie du preneur. Nous avons
rappelé aussi que la novelle VII de Justinien, de 535.
étendit la règle à toutes les Églises de l'empire et
prohiba complètement l’aliénation. Le jus privalum
salvo canone, qui est une aliénation, se trouve donc dé-
fendu et l’emphytéose n’est permise qu’à titre tempo-
raire. Le nombre des titulaires ne devra pas dépasser
trois, savoir : le preneur originaire, ses héritiers et les
héritiers de ceux-ci. Le conjoint aussi peut jouir de la
terre, mais seulement dans le cas où la clause de réver-
sibilité aura été stipulée formellement en sa faveur.
Après la mort de ces divers personnages la terre
donnée à l’emphytéote doit nécessairement revenir
à l'Église.
La novelle VII de Justinien établit encore une autre
règle spéciale à l’emphytéose ecclésiastique. Elle dé-
cida que la déchéance de l’emphytéote d’une terre
d’Église, pour défaut de paiement de la redevance pen-
dant un certain nombre d'années, serait encourue au
bout de deux ans seulement, au lieu de trois ans, qui
est le délai du droit commun.
Des novelles postérieures vinrent ensuite remanier
cette matière. La novelle LV ne laissa subsister que
pour l’Église patriarcale de Constantinople la prohi-
bition de l’emphytéose perpétuelle et héréditaire.
Toutes les autres Églises purent concéder désormais
de telles emphytéoses, à la condition toutefois que le
preneur fût lui-même une Église et non pas un per-
sonnage laïque. La novelle CXX, qui, en 544.
a réglé de nouveau tout ce qui concerne l’aliénation
des biens ecclésiastiques, contient encore la même
autorisation, et ne parle même plus de la nécessité que
le preneur soit une Église. Dans le dernier état du droit
de Justinien, par conséquent, sauf l’Église de Con-
stantinople, toutes les Églises de l'empire sont, à peu
de chose près, ramenées, en ce qui concerne l’emphy-
téose, aux règles du droit commun, puisqu'il leur est
permis de donner leurs terres en emphytéose perpé-
tuelle et héréditaire. Deux particularités seulement
distinguent, dans le droit de Justinien, lemphytéose
ecclésiastique : d’abord le contrat doit être rédigé par
écrit, et les administrateurs de l’Église doivent pré-
ter serment que toutes les formalités requises ont été
remplies. Ensuite, comme l'avait déjà décidé la no-
velle VII, l’'emphytéote est déchu de son droit, s’il
reste deux ans sans payer la redevance; il est égale-
ment déchu, aux termes de la novelle CXX, s’il dé-
grade le fonds donné en emphytéose.
Nous trouvons, dans les documents italiens du vi
et du vue siècle, l'application très intéressante de ce
droit des novelles de Justinien. Ces documents sont
à peu près contemporains des novelles que nous venons
d'expliquer, et l’on sait, d’autre part. que le droit de
Justinien, et tout spécialement le droit des novelles,
a, dès le vre siècle, gouverné l'Italie. En particulier,
l’'Epitome Novellarum de Julien, qui a été fait à peu
près sûrement pour l'Italie et qui a joui dans ce pays
d’une fortune considérable, donne, en les abrégeant ou
les arrangeant un peu